The Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal (#1 in our series by Stendhal) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: La Chartreuse de Parme Author: Stendhal Release Date: Jan, 1997 [EBook #796] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on October 21, 2002] [Most recently updated: October 21, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: Latin1 *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA CHARTREUSE DE PARME *** This Etext was created by Tokuya Matsumoto [My apology if I have not presented it properly. Michael Hart] La Chartreuse de Parme by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle] LIVRE PREMIER Gia mi fur dolci inviti a empir le carte I luoghi ameni. Ariost, sat. IV. CHAPITRE PREMIER Milan en 1796 Le 15 mai 1796, le g‚n‚ral Bonaparte fit son entr‚e dans Milan … la tˆte de cette jeune arm‚e qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'aprŠs tant de siŠcles C‚sar et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de g‚nie dont l'Italie fut t‚moin en quelques mois r‚veillŠrent un peuple endormi; huit jours encore avant l'arriv‚e des Fran‡ais, les Milanais ne voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitu‚s … fuir toujours devant les troupes de Sa Majest‚ Imp‚riale et Royale: c'‚tait du moins ce que leur r‚p‚tait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprim‚ sur du papier sale. Au Moyen Age, les Lombards r‚publicains avaient fait preuve d'une bravoure ‚gale … celle des Fran‡ais, et ils m‚ritŠrent de voir leur ville entiŠrement ras‚e par les empereurs d'Allemagne. Depuis qu'ils ‚taient devenus de fidŠles sujets leur grande affaire ‚tait d'imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d'une jeune fille appartenant … quelque famille noble ou riche. Deux ou trois ans aprŠs cette grande ‚poque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisb‚e choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces moeurs eff‚min‚es aux ‚motions profondes que donna l'arriv‚e impr‚vue de l'arm‚e fran‡aise. Bient“t surgirent des moeurs, nouvelles et passionn‚es. Un peuple tout entier s'aper‡ut, le 15 mai 1796, que tout ce qu'il avait respect‚ jusque-l… ‚tait souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le d‚part du dernier r‚giment de l'Autriche marqua la chute des id‚es anciennes: exposer sa vie devint … la mode; on vit que pour ˆtre heureux aprŠs des siŠcles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d'un amour r‚el et chercher les actions h‚ro‹ques. On ‚tait plong‚ dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout … coup l'on se trouva inond‚ de lumiŠre. Depuis une cinquantaine d'ann‚es, et … mesure que l'Encyclop‚die et Voltaire ‚clataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu'apprendre … lire ou quelque chose au monde ‚tait une peine fort inutile, et qu'en payant bien exactement la dŒme … son cur‚ et lui racontant fidŠlement tous ses petits p‚ch‚s, on ‚tait … peu prŠs s–r d'avoir une belle place au paradis. Pour achever d'‚nerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l'Autriche lui avait vendu … bon march‚ le privilŠge de ne point fournir de recrues a son arm‚e. En 1796 l'arm‚e milanaise se composait de vingt-quatre faquins habill‚s de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques r‚giments de grenadiers hongrois. La libert‚ des moeurs ‚tait extrˆme, mais la passion fort rare; d'ailleurs, outre le d‚sagr‚ment de devoir tout raconter au cur‚, sous peine de ruine mˆme en ce monde, le bon peuple de Milan ‚tait encore soumis … certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d'ˆtre vexantes. Par exemple l'archiduc ', qui r‚sidait … Milan et gouvernait au nom de l'empereur, son cousin, avait eu l'id‚e lucrative de faire le commerce des bl‚s. En cons‚quence, d‚fense aux paysans de vendre leurs grains jusqu'… ce que Son Altesse e–t rempli ses magasins. En mai 1796, trois jours aprŠs l'entr‚e des Fran‡ais, un jeune peintre en miniature, un peu fou, nomm‚ Gros, c‚lŠbre depuis, et qui ‚tait venu avec l'arm‚e entendant raconter au grand Caf‚ des Servi (… la mode alors) les exploits de l'archiduc, qui de plus ‚tait ‚norme, prit la liste des glaces imprim‚e en placard sur une feuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un soldat fran‡ais lui donnait un coup de ba‹onnette dans le ventre, et, au lieu du sang, il en sortait une quantit‚ de bl‚ incroyable. La chose nomm‚e plaisanterie ou caricature n'‚tait pas connue en ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin laiss‚ par Gros sur la table du Caf‚ des Selvi parut un miracle descendu du ciel; il fut grav‚ dans la nuit, et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires. Le mˆme jour, on affichait l'avis d'une contribution de guerre de six millions, frapp‚e pour les besoins de l'arm‚e fran‡aise, laquelle, venant de gagner six batailles et de conqu‚rir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d'habits et de chapeaux. La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Fran‡ais si pauvres fut telle que les prˆtres seuls et quelques nobles s'aper‡urent de la douleur de cette contribution de six millions, qui, bient“t, fut suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats fran‡ais riaient et chantaient toute la journ‚e; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur g‚n‚ral en chef, qui en avait vingt-sept', passait pour l'homme le plus ƒg‚ de son arm‚e. Cette gaiet‚, cette jeunesse, cette insouciance, r‚pondaient d'une fa‡on plaisante aux pr‚dications furibondes des moines qui, depuis six mois, annon‡aient du haut de la chaire sacr‚e que les Fran‡ais ‚taient des monstres, oblig‚s, sous peine de mort, … tout br–ler et … couper la tˆte … tout le monde. A cet effet, chaque r‚giment marchait avec la guillotine en tˆte. Dans les campagnes l'on voyait sur la porte des chaumiŠres le soldat fran‡ais occup‚ … bercer le petit enfant de la maŒtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliqu‚es pour que les soldats, qui d'ailleurs ne les savaient guŠre, pussent les apprendre aux femmes du pays, c'‚taient celles-ci qui montraient aux jeunes Fran‡ais la Monf‚rine, la Sauteuse et autres danses italiennes. Les officiers avaient ‚t‚ log‚s, autant que possible, chez les gens riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant, nomm‚ Robert, eut un billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet officier, jeune r‚quisitionnaire assez leste, poss‚dait pour tout bien, en entrant dans ce palais, un ‚cu de six francs qu'il venait de recevoir … Plaisance. AprŠs le passage du pont de Lodi, il prit … un bel officier autrichien tu‚ par un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais vˆtement ne vint plus … propos. Ses ‚paulettes d'officier ‚taient en laine et le drap de son habit ‚tait cousu … la doublure des manches pour que les morceaux tinssent ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles de ses souliers ‚taient en morceaux de chapeau ‚galement pris sur le champ de bataille, au-del… du pont de Lodi. Ces semelles improvis‚es tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de fa‡on que lorsque le majordome de la maison se pr‚senta dans la chambre du lieutenant Robert pour l'inviter … dŒner avec Mme la marquise, celui-ci fut plong‚ dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passŠrent les deux heures qui les s‚paraient de ce fatal dŒner … tƒcher de recoudre un peu l'habit et … teindre en noir avec de l'encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. - De la vie je ne fus plus mal … mon aise, me disait le lieutenant Robert, ces dames pensaient que j'allais leur faire peur, et moi j'‚tais plus tremblant qu'elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec grƒce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, ‚tait alors dans tout l'‚clat de sa beaut‚: vous l'avez connue avec ses yeux si beaux et d'une douceur ang‚lique, et ses jolis cheveux d'un blond fonc‚ qui dessinaient si bien l'ovale de cette figure charmante. J'avais dans ma chambre une H‚rodiade de L‚onard de Vinci, qui semblait son portrait. Dieu voulut que je fusse tellement saisi de cette beaut‚ surnaturelle que j'en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides et mis‚rables dans les montagnes du pays de Gˆnes: j'osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement. "Mais j'avais trop de sens pour m'arrˆter longtemps dans le genre complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle … manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vˆtus avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous que ces coquins-l… avaient non seulement de bons souliers, mais encore des boucles d'argent. Je voyais du coin de l'oeil tous ces regards stupides fix‚s sur mon habit, et peut-ˆtre aussi sur mes souliers, ce qui me per‡ait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur … tous ces gens, mais comment les mettre … leur place sans courir le risque d'effaroucher les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l'a dit cent fois depuis, avait envoy‚ prendre au couvent, o— elle ‚tait pensionnaire en ce temps-l…, Gina del Dongo, soeur de son mari, qui fut depuis cette charmante comtesse de Pietranera: personne dans la prosp‚rit‚ ne la surpassa par la gaiet‚ et l'esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage et la s‚v‚rit‚ d'ƒme dans la fortune contraire. "Gina, qui pouvait alors avoir treize ans, mais qui en paraissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez avait tant de peur d'‚clater de rire en pr‚sence d‚ mon costume, qu'elle n'osait pas manger; la marquise, au contraire, m'accablait de politesses contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements d'impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mƒchais le m‚pris, chose qu'on dit impossible … un Fran‡ais. Enfin une id‚e descendue du ciel vint m'illuminer: je me mis … raconter … ces dames ma misŠre, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les montagnes du pays de Gˆnes o— nous retenaient de vieux g‚n‚raux imb‚ciles. L…, disais-je, on nous donnait des assignats qui n'avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n'avais pas parl‚ deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et la Gina ‚tait devenue s‚rieuse. "- Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain! "- Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions ‚taient encore plus mis‚rables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain. "En sortant de table, j'offris mon bras … la marquise jusqu'… la porte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique qui m'avait servi … table cet unique ‚cu de six francs sur l'emploi duquel j'avais fait tant de chƒteaux en Espagne. "Huit jours aprŠs, continuait Robert, quand il fut bien av‚r‚ que les Fran‡ais ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son chƒteau de Grianta, sur le lac de C“me, o— bravement il s'‚tait r‚fugi‚ … l'approche de l'arm‚e, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune femme si belle et sa seur. La haine que ce marquis avait pour nous ‚tait ‚gale … sa peur, c'est-…-dire incommensurable: sa grosse figure pƒle et d‚vote ‚tait amusante … voir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retour … Milan, je re‡us trois aunes de drap et deux cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et devins le chevalier de ces dames, car les bals commencŠrent." L'histoire du lieutenant Robert fut … peu prŠs celle de tous les Fran‡ais; au lieu de se moquer de la misŠre de ces braves soldats, on en eut piti‚, et on les aima. Cette ‚poque de bonheur impr‚vu et d'ivresse ne dura que deux petites ann‚es; la folie avait ‚t‚ si excessive et si g‚n‚rale, qu'il me serait impossible d'en donner une id‚e, si ce n'est par cette r‚flexion historique et profonde: ce peuple s'ennuyait depuis cent ans. La volupt‚ naturelle aux pays m‚ridionaux avait r‚gn‚ jadis … la cour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an 1624, que les Espagnols s'‚taient empar‚s du Milanais, et empar‚s en maŒtres taciturnes, soup‡onneux, orgueilleux, et craignent toujours la r‚volte, la gaiet‚ s'‚tait enfuie. Les peuples, prenant, les moeurs de leurs maŒtres, songeaient plut“t … se venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu'… jouir du moment pr‚sent. La joie folle, la gaiet‚, la volupt‚, l'oubli de tous les sentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent pouss‚s … un tel point, depuis le 15 mai 1796, que les Fran‡ais entrŠrent … Milan, jusqu'en avril 1799, qu'ils en furent chass‚s … la suite de la bataille de Cassano, que l'on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oubli‚ d'ˆtre moroses et de gagner de l'argent. Tout au plus e–t-il ‚t‚ possible de compter quelques familles appartenant … la haute noblesse, qui s'‚taient retir‚es dans leurs palais … la campagne, comme pour bouder contre l'all‚gresse g‚n‚rale et l'‚panouissement de tous les coeurs. Il est v‚ritable aussi que ces familles nobles et riches avaient ‚t‚ distingu‚es d'une maniŠre fƒcheuse dans la r‚partition des contributions de guerre demand‚es pour l'arm‚e fran‡aise. Le marquis del Dongo, contrari‚ de voir tant de gaiet‚, avait ‚t‚ un des premiers … regagner son magnifique chƒteau de Grianta, au-del… de C“me, o— les dames menŠrent le lieutenant Robert. Ce chƒteau, situ‚ dans une position peut-ˆtre unique au monde, sur un plateau … cent cinquante pieds ' au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait ‚t‚ une place forte. La famille del Dongo le fit construire au XVe siŠcle, comme le t‚moignaient de toutes parts les marbres charg‚s de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des foss‚s profonds, … la v‚rit‚ priv‚s d'eau; mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d'‚paisseur, ce chƒteau ‚tait … l'abri d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il ‚tait cher au soup‡onneux marquis. Entour‚ de vingt-cinq ou trente domestiques qu'il supposait d‚vou‚s, apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais que l'injure … la bouche, il ‚tait moins tourment‚ par la peur qu'… Milan. Cette peur n'‚tait pas tout … fait gratuite: il correspondait fort activement avec un espion plac‚ par l'Autriche sur la frontiŠre suisse … trois lieues de Grianta, pour faire ‚vader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu ˆtre pris au s‚rieux par les g‚n‚raux fran‡ais. Le marquis avait laiss‚ sa jeune femme … Milan: elle y dirigeait les affaires de la famille, elle ‚tait charg‚e de faire face aux contributions impos‚es … la casa del Dongo, comme on dit dans le pays; elle cherchait … les faire diminuer, ce qui l'obligeait … voir ceux des nobles qui avaient accept‚ des fonctions publiques, et mˆme quelques non-nobles fort influents. Il survint un grand ‚v‚nement dans cette famille. Le marquis avait arrang‚ le mariage de sa jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait de la poudre: … ce titre, Gina le recevait avec de grands ‚clats de rire, et bient“t elle fit la folie d'‚pouser le comte Pietranera. C'‚tait … la v‚rit‚ un fort bon gentilhomme, trŠs bien fait de sa personne, mais ruin‚ de pŠre en fils, et, pour comble de disgrƒce, partisan fougueux des id‚es nouvelles. Pietranera ‚tait sous-lieutenant dans la l‚gion italienne, surcroŒt de d‚sespoir pour le marquis. AprŠs ces deux ann‚es de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, se donnant des airs de souverain bien ‚tabli, montra une haine nouvelle pour tout ce qui n'‚tait pas m‚diocre. Les g‚n‚raux ineptes qu'il donna … l'arm‚e d'Italie perdirent une suite de batailles dans ces mˆmes plaines de V‚rone, t‚moins deux ans auparavant des prodiges d'Arcole et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochŠrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef de bataillon et bless‚ … la bataille de Cassano, vint loger pour la derniŠre fois chez son amie la marquise del Dongo '. Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui suivait les Fran‡ais dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, … laquelle son frŠre refusa de payer sa l‚gitime, suivit l'arm‚e mont‚e sur une charrette. Alors commen‡a cette ‚poque de r‚action et de retour aux id‚es anciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treize mois), parce qu'en effet leur bonheur voulut que ce retour … la sottise ne durƒt que treize mois, jusqu'… Marengo. Tout ce qui ‚tait vieux, d‚vot, morose, reparut … la tˆte des affaires, et reprit la direction de la soci‚t‚: bient“t les gens rest‚s fidŠles aux bonnes doctrines publiŠrent dans les villages que Napol‚on avait ‚t‚ pendu par les Mameluks en Egypte, comme il le m‚ritait … tant de titres. Parmi ces hommes qui ‚taient all‚s bouder dans leurs terres et qui revenaient alt‚r‚s de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par sa fureur; son exag‚ration le porta naturellement … la tˆte du parti. Ces messieurs, fort honnˆtes gens quand ils n'avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent … circonvenir le g‚n‚ral autrichien: assez bon homme, il se laissa persuader que la s‚v‚rit‚ ‚tait de la haute politique, et fit arrˆter cent cinquante patriotes: c'‚tait bien alors ce qu'il y avait de mieux en Italie. Bient“t on les d‚porta aux bouches de Cattaro, et, jet‚s dans des grottes souterraines, l'humidit‚ et surtout le manque de pain firent bonne et prompte justice de tous ces coquins. Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une avarice sordide … une foule d'autres belles qualit‚s, il se vanta publiquement de ne pas envoyer un ‚cu … sa soeur, la comtesse Pietranera: toujours folle d'amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquise ‚tait d‚sesp‚r‚e; enfin elle r‚ussit … d‚rober quelques petits diamants dans son ‚crin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer sous son lit dans une caisse de fer: la marquise avait apport‚ huit cent mille francs de dot … son mari et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses d‚penses personnelles. Pendant les treize mois que les Fran‡ais passŠrent hors de Milan, cette femme si timide trouva des pr‚textes et ne quitta pas le noir. Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons commenc‚ l'histoire de notre h‚ros une ann‚e avant sa naissance. Ce personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit … Milan. Il venait justement de se donner la peine de naŒtre ' lorsque les Fran‡ais furent chass‚s et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez d‚j… le gros visage blˆme, le sourire faux et la haine sans bornes pour les id‚es nouvelles. Toute la fortune de la maison ‚tait substitu‚e au fils aŒn‚ Ascanio del Dongo, le digne portrait de son pŠre. Il avait huit ans, et Fabrice deux, lorsque tout … coup ce g‚n‚ral Bonaparte, que tous les gens bien n‚s croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan 2 ce moment est encore unique dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours aprŠs, Napol‚on gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile … dire. L'ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle ‚tait m‚lang‚e d'id‚es de vengeance: on avait appris la haine … ce bon peuple. Bient“t l'on vit arriver ce qui restait des patriotes d‚port‚s aux bouches de Cattaro; leur retour fut c‚l‚br‚ par une fˆte nationale. Leurs figures pƒles, leurs grands yeux ‚tonnes, leurs membres amaigris, faisaient un ‚trange contraste avec la joie qui ‚clatait de toutes parts. Leur arriv‚e fut le signal du d‚part pour les familles les plus compromises. Le marquis del Dongo fut un des premiers … s'enfuir … son chƒteau de Grianta. Les chefs des grandes familles ‚taient remplis de haine et de peur; mais leurs femmes leurs filles, se rappelaient les joies du premier s‚jour des Fran‡ais, et regrettaient Milan et les bals si gais, qui aussit“t aprŠs Marengo s'organisŠrent … la Casa Tanzi;. Peu de jours aprŠs la victoire, le g‚n‚ral fran‡ais charg‚ de maintenir la tranquillit‚ dans la Lombardie s'aper‡ut que tous les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, bien loin de songer encore … cette ‚tonnante victoire de Marengo qui avait chang‚ les destin‚es de l'Italie, et reconquis treize places fortes en un jour, n'avaient l'ƒme occup‚e que d'une proph‚tie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacr‚e, les prosp‚rit‚s des Fran‡ais et de Napol‚on devaient cesser treize semaines juste aprŠs Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que r‚ellement et sans com‚die ils croyaient … la proph‚tie. Tous ces gens-l… n'avaient pas lu quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs pr‚paratifs pour rentrer … Milan au bout de treize semaines, mais le temps, en s'‚coulant, marquait de nouveaux succŠs pour la cause de la France. De retour … Paris, Napol‚on, par de sages d‚crets, sauvait la R‚volution … l'int‚rieur, comme il l'avait sauv‚e … Marengo contre les ‚trangers. Alors les nobles lombards, r‚fugi‚s dans leurs chƒteaux, d‚couvrirent que d'abord ils avaient mal compris la pr‚diction du saint patron de Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines, mais bien de treize mois. Les treize mois s'‚coulŠrent, et la prosp‚rit‚ de la France semblait s'augmenter tous les jours. Nous glissons sur dix ann‚es de progrŠs et de bonheur, de 1800 … 1810; Fabrice passa les premiŠres au chƒteau de Grianta, donnant et recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village, et en n'apprenant rien, pas mˆme … lire. Plus tard, on l'envoya au collŠge des j‚suites … Milan. Le marquis son pŠre exigea qu'on lui montrƒt le latin, non point d'aprŠs ces vieux auteurs qui parlent toujours de r‚publiques, mais sur un magnifique volume orn‚ de plus de cent gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVIIe siŠcle; c'‚tait la g‚n‚alogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publi‚e en 1650 par Fabrice del Dongo, archevˆque de Parme. La fortune des Valserra ‚tant surtout militaire, les gravures repr‚sentaient force batailles, et toujours on voyait quelque h‚ros de ce nom donnant de grands coups d'‚p‚e. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mŠre, qui l'adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le voir … Milan, mais son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages, c'‚tait sa belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en prˆtait. AprŠs le retour des Fran‡ais, la comtesse ‚tait devenue l'une des femmes les plus brillantes de la cour du prince EugŠne, vice-roi d'Italie. Lorsque Fabrice eut fait sa premiŠre communion, elle obtint du marquis, toujours exil‚ volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois de son collŠge. Elle le trouva singulier, spirituel, fort s‚rieux, mais joli gar‡on, et ne d‚parant point trop le salon d'une femme … la mode; du reste, ignorant … plaisir, et sachant … peine ‚crire. La comtesse, qui portait en toutes choses son caractŠre enthousiaste, promit sa protection au chef de l'‚tablissement, si son neveu Fabrice faisait des progrŠs ‚tonnants, et … la fin de l'ann‚e avait beaucoup de prix. Pour lui donner les moyens de les m‚riter, elle l'envoyait chercher tous les samedis soir, et souvent ne le rendait … ses maŒtres que le mercredi ou le jeudi. Les j‚suites, quoique tendrement ch‚ris par le prince vice-roi, ‚taient repouss‚s d'Italie par les lois du royaume, et le sup‚rieur du collŠge, homme habile, sentit tout le parti qu'il pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante … la cour. Il n'eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, … la fin de l'ann‚e obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari, g‚n‚ral commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister … la distribution des prix chez les j‚suites. Le sup‚rieur fut complimente par ses chefs. La comtesse conduisait son neveu … toutes ces fˆtes brillantes qui marquŠrent le rŠgne trop court de l'aimable prince EugŠne. Elle l'avait cr‚‚ de son autorit‚ officier de hussards, et Fabrice, ƒg‚ de douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchant‚e de sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain, elle eut besoin de tout son cr‚dit pour obtenir que le vice-roi voul–t bien ne pas se souvenir de cette demande, … laquelle rien ne manquait que le consentement du pŠre du futur page, et ce consentement e–t ‚t‚ refus‚ avec ‚clat. A la suite de cette folie, qui fit fr‚mir le marquis boudeur, il trouva un pr‚texte pour rappeler … Grianta le jeune Fabrice. La comtesse m‚prisait souverainement son frŠre; elle le regardait comme un sot triste, et qui serait m‚chant si jamais il en avait le pouvoir. Mais elle ‚tait folle de Fabrice, et, aprŠs dix ans de silence, elle ‚crivit au marquis pour r‚clamer son neveu: sa lettre fut laiss‚e sans r‚ponse. A son retour dans ce palais formidable, bƒti par le plus belliqueux de ses ancˆtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l'exercice et monter … cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant que sa femme, le faisait monter … cheval, et le menait avec lui … la parade. En arrivant au chƒteau de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien rouges de larmes r‚pandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva que les caresses passionn‚es de sa mŠre et de ses soeurs. Le marquis ‚tait enferm‚ dans son cabinet avec son fils aŒn‚, le marchesino Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffr‚es qui avaient l'honneur d'ˆtre envoy‚es … Vienne; le pŠre et le fils ne paraissaient qu'aux heures des repas. Le marquis r‚p‚tait avec affectation qu'il apprenait … son successeur naturel … tenir, en partie double, le compte des produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis ‚tait trop jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-l… … un fils, h‚ritier n‚cessaire de toutes ces terres substitu‚es. Il l'employait … chiffrer des d‚pˆches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait passer en Suisse, d'o— on les acheminait … Vienne. Le marquis pr‚tendait faire connaŒtre … ses souverains l‚gitimes l'‚tat int‚rieur du royaume d'Italie qu'il ne connaissait pas lui-mˆme, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de succŠs; voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, par quelque agent s–r, le nombre des soldats de tel r‚giment fran‡ais ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant compte du fait … la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d'un grand quart le nombre des soldats pr‚sents. Ces lettres, d'ailleurs ridicules, avaient le m‚rite d'en d‚mentir d'autres plus v‚ridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant l'arriv‚e de Fabrice au chƒteau, le marquis avait-il re‡u la plaque d'un ordre renomm‚: c'‚tait la cinquiŠme qui ornait son habit de chambellan. A la v‚rit‚, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne se permettait jamais de dicter une d‚pˆche sans avoir revˆtu le costume brod‚, garni de tous ses ordres. Il e–t cru manquer de respect d'en agir autrement. La marquise fut ‚merveill‚e des grƒces de son fils. Mais elle avait conserv‚ l'habitude d'‚crire deux ou trois fois par an au g‚n‚ral comte d'A***; c'‚tait le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait horreur de mentir aux gens qu'elle aimait; elle interrogea son fils et fut ‚pouvant‚e de son ignorance. "S'il me semble peu instruit, se disait-elle, … moi qui ne sais rien, Robert, qui est si savant, trouverait son ‚ducation absolument manqu‚e; or, maintenant il faut du m‚rite."Une autre particularit‚ qui l'‚tonna presque autant, c'est que Fabrice avait pris au s‚rieux toutes les choses religieuses qu'on lui avait enseign‚es chez les j‚suites. Quoique fort pieuse elle-mˆme, le fanatisme de cet enfant la fit fr‚mir."Si le marquis a l'esprit de deviner ce moyen d'influence, il va m'enlever l'amour de mon fils."Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice s'en augmenta. La vie de ce chƒteau, peupl‚ de trente ou quarante domestiques, ‚tait fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journ‚es … la chasse ou … courir le lac sur une barque. Bient“t il fut ‚troitement li‚ avec les cochers et les hommes des ‚curies; tous ‚taient partisans fous des Fran‡ais et se moquaient ouvertement des valets de chambre d‚vots, attach‚s … la personne du marquis ou … celle de son fils aŒn‚. Le grand sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c'est qu'ils portaient de la poudre … l'instar de leurs maŒtres. CHAPITRE II ... Alors que Vesper vient embrunir nos yeux Tout ‚pris d'avenir, je contemple les cieux En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures, Les sorts et les destins de toutes cr‚atures. Car lui du fond cieux regardant un humain Parfois m– de piti‚, lui montre le chemin; Par les astrcs du ciel qui sont des caractŠres Les choses nous pr‚dit et bonnes et contraires. Mais les hommes charg‚s de terre et de tr‚pas M‚prisent tel ‚crit, et ne le lisent pas. Ronsard Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumiŠres: a Ce sont les id‚es, disait-il, qui ont perdu l'Italie."Il ne savait trop comment concilier cette sainte horreur de l'instruction, avec le d‚sir de voir son fils Fabrice perfectionner l'‚ducation si brillamment commenc‚e chez les j‚suites. Pour courir le moins de risques possible, il chargea le bon abb‚ BlanŠs, cur‚ de Grianta, de faire continuer … Fabrice ses ‚tudes en latin. Il e–t fallu que le cur‚ lui-mˆme s–t cette langue; or, elle ‚tait l'objet de ses m‚pris; ses connaissances en ce genre se bornaient … r‚citer, par coeur, les priŠres de son missel, dont il pouvait rendre … peu prŠs le sens … ses ouailles. Mais ce cur‚ n'en ‚tait pas moins fort respect‚ et mˆme redout‚ dans le canton; il avait toujours dit que ce n'‚tait point en treize semaines, ni mˆme en treize mois, que l'on verrait s'accomplir la c‚lŠbre proph‚tie de saint Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait … des amis s–rs, que ce nombre treize devait ˆtre interpr‚t‚ d'une fa‡on qui ‚tonnerait bien du monde, s'il ‚tait permis de tout dire (1813). Le fait est que l'abb‚ BlanŠs, personnage d'une honnˆtet‚ et d'une vertu primitives, et de plus homme d'esprit, passait toutes les nuits au haut de son clocher; il ‚tait fou d'astrologie. AprŠs avoir us‚ ses journ‚es … calculer des conjonctions et des positions d'‚toiles, il employait la meilleure part de ses nuits … les suivre dans le ciel. Par suite de sa pauvret‚, il n'avait d'autre instrument qu'une longue lunette … tuyau de carton. On peut juger du m‚pris qu'avait pour l'‚tude des langues un homme qui passait sa vie … d‚couvrir l'‚poque pr‚cise de la chute des empires et des r‚volutions qui changent la face du monde."Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il … Fabrice, depuis qu'on m'a appris qu'en latin il s'appelle equus?" Les paysans redoutaient l'abb‚ BlanŠs comme un grand magicien: pour lui, … l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans le clocher, il les empˆchait de voler. Ses confrŠres les cur‚s des environs, fort jaloux de son influence, le d‚testaient; le marquis del Dongo le m‚prisait tout simplement parce qu'il raisonnait trop pour un homme de si bas ‚tage. Fabrice l'adorait: pour lui plaire, il passait quelquefois des soir‚es entiŠres … faire des additions ou des multiplications ‚normes. Puis il montait au clocher: c'‚tait une grande faveur et que l'abb‚ BlanŠs n'avait jamais accord‚e … personne; mais il aimait cet enfant pour sa na‹vet‚. - Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-ˆtre tu seras un homme. Deux ou trois fois par an, Fabrice, intr‚pide et passionn‚ dans ses plaisirs, ‚tait sur le point de se noyer dans le lac. Il ‚tait le chef de toutes les grandes exp‚ditions des petits paysans de Grianta et de la Cadenabia. Ces enfants s'‚taient procur‚ quelques petites clefs, et quand la nuit ‚tait bien noire, ils essayaient d'ouvrir les cadenas de ces chaŒnes qui attachent les bateaux … quelque grosse pierre ou … quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de C“me l'industrie des pˆcheurs place des lignes dormantes … une grande distance des bords. L'extr‚mit‚ sup‚rieure de la corde est attach‚e … une planchette doubl‚e de liŠge, et une branche de coudrier trŠs flexible fich‚e sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui tinte lorsque le poisson, pris … la ligne, donne des secousses … la corde. Le grand objet de ces exp‚ditions nocturnes, que Fabrice commandait en chef, ‚tait d'aller visiter les lignes dormantes, avant que les pˆcheurs eussent entendu l'avertissement donn‚ par les petites clochettes. On choisissait les temps d'orage; et, pour ces parties hasardeuses, on s'embarquait le matin, une heure avant l'aube. En montant dans la barque, ces enfants croyaient se pr‚cipiter dans les plus grands dangers, c'‚tait l… le beau c“t‚ de leur action, et, suivant l'exemple de leurs pŠres, ils r‚citaient d‚votement un Ave Maria. Or, il arrivait souvent qu'au moment du d‚part, et … l'instant qui suivait l'Ave Maria, Fabrice ‚tait frapp‚ d'un pr‚sage. C'‚tait l… le fruit qu'il avait retir‚ des ‚tudes astrologiques de son ami l'abb‚ BlanŠs, aux pr‚dictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination, ce pr‚sage lui annon‡ait avec certitude le bon ou le mauvais succŠs; et comme il avait plus de r‚solution qu'aucun de ses camarades, peu … peu toute la troupe prit tellement l'habitude des pr‚sages, que si, au moment de s'embarquer, on apercevait sur la c“te un prˆtre, ou si l'on voyait un corbeau s'envoler … main gauche', on se hƒtait de remettre le cadenas … la chaŒne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi l'abb‚ BlanŠs n'avait pas communiqu‚ sa science assez difficile … Fabrice, mais … son insu il lui avait inocul‚ une confiance illimit‚e dans l‚s signes qui peuvent pr‚dire l'avenir. Le marquis sentait qu'un accident arriv‚ … sa correspondance chiffr‚e pouvait le mettre … la merci de sa soeur; aussi tous les ans, … l'‚poque de la Sainte-Angela, fˆte de la comtesse Pietranera Fabrice obtenait la permission d'aller passer huit jours … Milan. Il vivait toute l'ann‚e dans l'esp‚rance ou le regret de ces huit jours. En cette grande occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait … son fils quatre ‚cus et, suivant l'usage, ne donnait rien … sa femme, qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec deux chevaux, partaient pour C“me, la veille du voyage, et chaque jour, … Milan, la marquise trouvait une voiture … ses ordres, et un dŒner de douze couverts. Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo ‚tait assur‚ment fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu'il enrichissait … jamais les familles qui avaient la bont‚ de s'y livrer. Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n'en d‚pensait pas le quart, il vivait d'esp‚rances. Pendant les treize ann‚es de 1800 … 1813, il crut constamment et fermement que Napol‚on serait renvers‚ avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au commencement de 1813, il apprit les d‚sastres de la B‚r‚sina! La prise de Paris et la chute de Napol‚on faillirent lui faire perdre la tˆte; il se permit alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa soeur. Enfin, aprŠs quatorze ann‚es d'attente, il eut cette joie inexprimable de voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D'aprŠs les ordres venus de Vienne, le g‚n‚ral autrichien re‡ut le marquis del Dongo avec une consid‚ration voisine du respect; on se hƒta de lui offrir une des premiŠres places dans le gouvernement, et il l'accepta comme le paiement d'une dette. Son fils aŒn‚ eut une lieutenance dans l'un des plus beaux r‚giments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais accepter une place de cadet qui lui ‚tait offerte. Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d'un revers humiliant. Jamais il n'avait eu le talent des affaires, et quatorze ann‚es pass‚es … la campagne, entre ses valets, son notaire et son m‚decin, jointes … la mauvaise humeur de la vieillesse qui ‚tait survenue, en avaient fait un homme tout … fait incapable. Or, il n'est pas possible, en pays autrichien, de conserver une place importante sans avoir le genre de talent que r‚clame l'administration lente et compliqu‚e, mais fort raisonnable, de cette vieille monarchie. Les b‚vues du marquis del Dongo scandalisaient les employ‚s et mˆme arrˆtaient la marche des affaires. Ses propos ultra-monarchiques irritaient les populations qu'on voulait plonger dans le sommeil et l'incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majest‚ avait daign‚ accepter gracieusement la d‚mission qu'il donnait de son emploi dans l'administration, et en mˆme temps lui conf‚rait la place de second grand majordome major du royaume lombardo-v‚nitien. Le marquis fut indign‚ de l'injustice atroce dont il ‚tait victime; il fit imprimer une lettre … un ami, lui qui ex‚crait tellement la libert‚ de la presse. Enfin il ‚crivit … l'empereur que ses ministres le trahissaient, et n'‚taient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement … son chƒteau de Grianta. Il eut une consolation. AprŠs la chute de Napol‚on, certains personnages puissants … Milan firent assommer dans les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d'Italie, et homme du premier m‚rite'. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du ministre, qui fut tu‚ … coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq heures. Un prˆtre, confesseur du marquis del Dongo, e–t pu sauver Prina en lui ouvrant la grille de l'‚glise de San Giovanni, devant laquelle on traŒnait le malheureux ministre, qui mˆme un instant fut abandonn‚ dans le ruisseau, au milieu de la rue, mais il refusa d'ouvrir sa grille avec d‚rision, et, six mois aprŠs, le marquis eut le bonheur de lui faire obtenir un bel avancement. Il ex‚crait le comte Pietranera, son beau-frŠre, lequel, n'ayant pas cinquante louis de rente, osait ˆtre assez content, s'avisait de se montrer fidŠle … ce qu'il avait aim‚ toute sa vie, et avait l'insolence de pr“ner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le marquis appelait un jacobinisme infƒme. Le comte avait refus‚ de prendre du service en Autriche; on fit valoir ce refus, et, quelques mois aprŠs la mort de Prina, les mˆmes personnages qui avaient pay‚ les assassins obtinrent que le g‚n‚ral Pietranera serait jet‚ en prison. Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste pour aller … Vienne dire la v‚rit‚ … l'empereur. Les assassins de Prina eurent peur, et l'un d'eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter … minuit, une heure avant son d‚part pour Vienne, l'ordre de mettre en libert‚ son mari. Le lendemain, le g‚n‚ral autrichien fit appeler le comte Pietranera, le re‡ut avec toute la distinction possible, et l'assura que sa pension de retraite ne tarderait pas … ˆtre liquid‚e sur le pied le plus avantageux. Le brave g‚n‚ral Bubna, homme d'esprit et de coeur, avait l'air tout honteux de l'assassinat de Prina et de la prison du comte. AprŠs cette bourrasque, conjur‚e par le caractŠre ferme de la comtesse, les deux ‚poux v‚curent, tant bien que mal, avec la pension de retraite, qui, grƒce … la recommandation du g‚n‚ral Bubna, ne se fit pas attendre. Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait beaucoup d'amiti‚ pour un jeune homme fort riche, lequel ‚tait aussi ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre … leur disposition le plus bel attelage de chevaux anglais qui f–t alors … Milan, sa loge au th‚ƒtre de la Scala, et son chƒteau … la campagne. Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son ƒme ‚tait g‚n‚reuse, il s'emportait facilement, et alors se permettait d'‚tranges propos. Un jour qu'il ‚tait … la chasse avec des jeunes gens, l'un d'eux, qui avait servi sous d'autres drapeaux que lui, se mit … faire des plaisanteries sur la bravoure des soldats de la r‚publique cisalpine; le comte lui donna un soufflet, l'on se battit aussit“t, et le comte, qui ‚tait seul de son bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tu‚. On parla beaucoup de cette espŠce de duel, et les personnes qui s'y ‚taient trouv‚es prirent le parti d'aller voyager en Suisse. Ce courage ridicule qu'on appelle r‚signation, le courage d'un sot qui se laisse pendre sans mot dire, n'‚tait point … l'usage de la comtesse. Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce jeune homme riche, son ami intime, prŒt aussi la fantaisie de voyager en Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du comte Pietranera. Limercati trouva ce projet d'un ridicule achev‚, et la comtesse s'aper‡ut que chez elle le m‚pris avait tu‚ l'amour. Elle redoubla d'attention pour Limercati; elle voulait r‚veiller son amour, et ensuite le planter l… et le mettre au d‚sespoir. Pour rendre ce plan de vengeance intelligible en France, je dirai qu'… Milan, pays fort ‚loign‚ du n“tre, on est encore au d‚sespoir par amour. La comtesse, qui, dans ses habits de deuil, ‚clipsait de bien loin toutes ses rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pav‚, et l'un d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il trouvait le m‚rite de Limercati un peu lourd, un peu empes‚ pour une femme d'autant d'esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle ‚crivit … Limercati : Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit? Figurez-vous que vous ne m'avez jamais connue. Je suis, avec un peu de m‚pris peut-ˆtre, votre trŠs humble servante. Gina Pietranera. A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses chƒteaux; son amour s'exalta, il devint fou, et parla de se br–ler la cervelle, chose inusit‚e dans les pays … enfer. DŠs le lendemain de son arriv‚e … la campagne, il avait ‚crit … la comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non d‚cachet‚e par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a pass‚ trois ans dans ses terres, revenant tous les deux mois … Milan, mais sans avoir jamais le courage d'y rester, et ennuyant tous ses amis de son amour passionn‚ pour la comtesse, et du r‚cit circonstanci‚ des bont‚s que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu'avec le comte N... elle se perdait, et qu'une telle liaison la d‚shonorait. Le fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte N..., et c'est ce qu'elle lui d‚clara quand elle fut tout … fait s–re du d‚sespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de ne point divulguer la triste v‚rit‚ dont elle lui faisait confidence: - Si vous avez l'extrˆme indulgence, ajouta-t-il, de continuer … me recevoir avec toutes les distinctions ext‚rieures accord‚es … l'amant r‚gnant, je trouverai peut-ˆtre une place convenable. AprŠs cette d‚claration h‚ro‹que, la comtesse ne voulut plus des chevaux ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle ‚tait accoutum‚e … la vie la plus ‚l‚gante: elle eut … r‚soudre ce problŠme difficile ou pour mieux dire impossible: vivre … Milan avec une pension de quinze cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres … un cinquiŠme ‚tage, renvoya tous ses gens et jusqu'… sa femme de chambre remplac‚e par une pauvre vieille faisant des m‚nages. Ce sacrifice ‚tait dans le fait moins h‚ro‹que et moins p‚nible qu'il ne nous semble; … Milan la pauvret‚ n'est pas ridicule, et partant ne se montre pas aux ƒmes effray‚es comme le pire des maux. AprŠs quelques mois de cette pauvret‚ noble, assi‚g‚e par les lettres continuelles de Limercati, et mˆme du comte N... qui lui aussi voulait ‚pouser, il arriva que le marquis del Dongo, ordinairement d'une avarice ex‚crable, vint … penser que ses ennemis pourraient bien triompher de la misŠre de sa soeur. Quoi! une del Dongo ˆtre r‚duite … vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont il avait tant … se plaindre, accorde aux veuves de ses g‚n‚raux! Il lui ‚crivit qu'un appartement et un traitement dignes de sa soeur l'attendaient au chƒteau de Grianta. L'ƒme mobile de la comtesse embrassa avec enthousiasme l'id‚e de ce nouveau genre de vie; il y avait vingt ans qu'elle n'avait habit‚ ce chƒteau v‚n‚rable s'‚levant majestueusement au milieu des vieux chƒtaigniers plant‚s du temps des Sforce."L…, se disait-elle, je trouverai le repos, et, … mon ƒge, n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se croyait arriv‚e au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime o— je suis n‚e, m'attend enfin une vie heureuse et paisible." Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu'il y a de s–r c'est que cette ƒme passionn‚e, qui venait de refuser si lestement l'offre de deux immenses fortunes, apporta le bonheur au chƒteau du Grianta. Ses deux niŠces ‚taient folles de joie. - Tu m'as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise en l'embrassant, la veille de ton arriv‚e, j'avais cent ans. La comtesse se mit … revoir, avec Fabrice tous ces lieux enchanteurs voisins de Grianta, et si c‚l‚br‚s par les voyageurs: la villa Melzi de l'autre c“t‚ du lac, vis-…-vis le chƒteau, et qui lui sert de point de vue; au-dessus le bois sacr‚ des Sfondrata et le hardi promontoire qui s‚pare les deux branches du lac, celle de C“me, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de s‚v‚rit‚: aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renomm‚ du monde, la baie de Naples, ‚gale, mais ne surpasse point. C'‚tait avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa premiŠre jeunesse et les comparait … ses sensations actuelles."Le lac de C“me, se disait-elle, n'est point environn‚, comme le lac de GenŠve, de grandes piŠces de terre bien closes et cultiv‚es selon les meilleures m‚thodes, choses qui rappellent l'argent et la sp‚culation. Ici de tous c“t‚s je vois des collines d'in‚gales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plant‚s par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gƒt‚s et forc‚s … rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se pr‚cipitant vers le lac par des pentes si singuliŠres, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situ‚s … mi-c“te sont cach‚s par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s'‚lŠve l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps … autre les bouquets de chƒtaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y voit croŒtre des plantes plus vigoureuses et plus heureuses l… qu'ailleurs. Par-del… ces collines, dont le faŒte offre des ermitages qu'on voudrait tous habiter, l'oeil ‚tonn‚ aper‡oit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur aust‚rit‚ s‚vŠre lui rappelle des malheurs de la vie et ce qu'il en faut pour accroŒtre la volupt‚ pr‚sente. L'imagination est touch‚e par le son lointain de la cloche de quelque petit village cach‚ sous les arbres: ces sons port‚s sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce m‚lancolie et de r‚signation, et semblent dire … l'homme: la vie s'enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se pr‚sente hƒte-toi de jouir."Le langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de pareils au monde, rendit … la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d'ann‚es sans revoir le lac."Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait r‚fugi‚?"Elle acheta une barque que Fabrice, la marquise et elle ornŠrent de leurs mains, car on manquait d'argent pour tout, au milieu de l'‚tat de maison le plus splendide depuis sa disgrƒce, le marquis del Dongo avait redoubl‚ de faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, prŠs de la fameuse all‚e de platanes, … c“t‚ de la Cadenabia, il faisait construire une digue dont le devis allait … quatre-vingt mille francs. A l'extr‚mit‚ de la digue on voyait s'‚lever, sur les dessins du fameux marquis Cagnola, une chapelle bƒtie tout entiŠre en blocs de granit ‚normes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur … la mode de Milan, lui bƒtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux devaient repr‚senter les belles actions de ses ancˆtres. Le frŠre aŒn‚ de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux poudr‚s, et avait tous les jours quelque nouvelle niche … lancer … sa gravit‚. Enfin il d‚livra de l'aspect de sa grosse figure blafarde la joyeuse troupe qui n'osait rire en sa pr‚sence. On pensait qu'il ‚tait l'espion du marquis son pŠre, et il fallait m‚nager ce despote s‚vŠre et toujours furieux depuis sa d‚mission forc‚e. Ascagne jura de se venger de Fabrice. Il y eut une tempˆte o— l'on courut des dangers; quoiqu'on e–t infiniment peu d'argent, on paya g‚n‚reusement les deux bateliers pour qu'ils ne dissent rien au marquis, qui d‚j… t‚moignait beaucoup d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde tempˆte; elles sont terribles et impr‚vues sur ce beau lac: des rafales de vent sortent … l'improviste de deux gorges de montagnes plac‚es dans des directions oppos‚es et luttent sur les eaux. La comtesse voulut d‚barquer au milieu de l'ouragan et des coups de tonnerre; elle pr‚tendait que, plac‚e sur un rocher isol‚ au milieu du lac, et grand comme une petite chambre', elle aurait un spectacle singulier; elle se verrait assi‚g‚e de toutes parts par des vagues furieuses; mais, en sautant de la barque elle tomba dans l'eau. Fabrice se jeta aprŠs elle pour la sauver, et tous deux furent entraŒn‚s assez loin. Sans doute il n'est pas beau de se noyer, mais l'ennui, tout ‚tonn‚, ‚tait banni du chƒteau f‚odal. La comtesse s'‚tait passionn‚e pour le caractŠre primitif et pour l'astrologie de l'abb‚ BlanŠs. Le peu d'argent qui lui restait aprŠs l'acquisition de la barque avait ‚t‚ employ‚ … acheter un petit t‚lescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses niŠces et Fabrice, elle allait s'‚tablir sur la plate-forme d'une des tours gothiques du chƒteau. Fabrice ‚tait le savant de la troupe, et l'on passait l… plusieurs heures fort gaiement, loin des espions. Il faut avouer qu'il y avait des journ‚es o— la comtesse n'adressait la parole … personne; on la voyait se promener sous les hauts chƒtaigniers, plong‚e dans de sombres rˆveries; elle avait trop d'esprit pour ne pas sentir parfois l'ennui qu'il y a … ne pas ‚changer ses id‚es. Mais le lendemain elle riait comme la veille: c'‚taient les dol‚ances de la marquise, sa belle-soeur, qui produisaient ces impressions sombres sur cette ƒme naturellement si agissante. - Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste chƒteau! s'‚criait la marquise. Avant l'arriv‚e de la comtesse, elle n'avait pas mˆme le courage d'avoir de ces regrets. L'on v‚cut ainsi pendant l'hiver de 1814 … 1815. Deux fois, malgr‚ sa pauvret‚, la comtesse vint passer quelques jours … Milan; il s'agissait de voir un ballet sublime de Vigano, donn‚ au th‚ƒtre de la Scala, et le marquis ne d‚fendait point … sa femme d'accompagner sa belle-soeur. On allait toucher les quartiers de la petite pension, et c'‚tait la pauvre veuve du g‚n‚ral cisalpin qui prˆtait quelques sequins … la richissime marquise del Dongo. Ces parties ‚taient charmantes; on invitait … dŒner de vieux amis, et l'on se consolait en riant de tout, comme de vrais enfants. Cette gaiet‚ italienne, pleine de brio et d'impr‚vu, faisait oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils aŒn‚ r‚pandaient autour d'eux … Grianta. Fabrice, … peine ƒg‚ de seize ans, repr‚sentait fort bien le chef de la maison. Le 7 mars 1815 les dames ‚taient de retour, depuis l'avant-veille, d'un charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle all‚e de platanes, r‚cemment prolong‚e sur l'extrˆme bord du lac. Une barque parut, venant du c“t‚ de C“me, et fit des signes singuliers. Un agent du marquis sauta sur la digue: Napol‚on venait de d‚barquer au golfe de Juan. L'Europe eut la bonhomie d'ˆtre surprise de cet ‚v‚nement, qui ne surprit pont le marquis del Dongo, il ‚crivit … son souverain une lettre pleine d'effusion de coeur; il lui offrait ses talents et plusieurs millions, et lui r‚p‚tait que ses ministres ‚taient des jacobins d'accord avec les meneurs de Paris. Le 8 mars, … six heures du matin, le marquis, revˆtu de ses insignes, se faisait dicter, par son fils aŒn‚, le brouillon d'une troisiŠme d‚pˆche politique il s'occupait avec gravit‚ … la transcrire de sa belle ‚criture soign‚e, sur du papier portant en filigrane l'effigie du souverain. Au mˆme instant Fabrice se faisait annoncer chez la comtes se Pietranera. - Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi d'Italie; il avait tant d'amiti‚ pour ton mari! Je passe par la Suisse. Cette nuit, … Menaggio, mon ami Vasi, le marchand de baromŠtres, m'a donn‚ son passeport; maintenant donne-moi quelques napol‚ons, car je n'en ai que deux … moi; mais s'il le faut, j'irai … pied. La comtesse pleurait de joie et d'angoisse. - Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette id‚e te soit venue! s'‚criait-elle en saisissant les mains de Fabrice. Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, o— elle ‚tait soigneusement cach‚e, une petite bourse orn‚e de perles; c'‚tait tout ce qu'elle poss‚dait au monde. - Prends, dit-elle … Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer. Que restera-t-il … ta malheureuse mŠre et … moi. si tu nous manques? Quant au succŠs de Napol‚on, il est impossible, mon pauvre ami; nos messieurs sauront bien le faire p‚rir. N'as-tu pas entendu, il y a huit jours, … Milan, l'histoire des vingt-trois projets d'assassinat tous si bien combin‚s et auxquels il n'‚chappa que par miracle? et alors il ‚tait tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas la volont‚ de le perdre qui manque … nos ennemis la France n'‚tait plus rien depuis son d‚part. C'‚tait avec l'accent de l'‚motion la plus vive que la comtesse parlait … Fabrice des futures destin‚es de Napol‚on. - En te permettant d'aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j'ai de plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillŠrent, il r‚pandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa r‚solution de partir ne fut pas un instant ‚branl‚e. Il expliquait avec effusion … cette amie si chŠre toutes les raisons qui le d‚terminaient, et que nous prenons la libert‚ de trouver bien plaisantes. - Hier soir, il ‚tait six heures moins sept minutes, nous nous promenions, comme tu sais sur le bord du lac dans l'all‚e de platanes, au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. L…, pour la premiŠre fois, j'ai remarqu‚ au loin le bateau qui venait de C“me, porteur d'une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau sans songer … l'Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui peuvent voyager, tout … coup j'ai ‚t‚ saisi d'une ‚motion profonde. Le bateau a pris terre, l'agent a parl‚ bas … mon pŠre, qui a chang‚ de couleur, et nous a pris … part pour nous annoncer la terrible nouvelle. Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de joie dont mes yeux ‚taient inond‚s. Tout … coup, … une hauteur immense et … ma droite j'ai vu un aigle, l'oiseau de Napol‚on; il volait majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par cons‚quent vers Paris. Et moi aussi, me suis-je dit … l'instant, je traverserai la Suisse avec la rapidit‚ de l'aigle, et j'irai offrir … ce grand homme bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle. A l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet singulier mes larmes se sont taries; et la preuve que cette id‚e vient d'en haut, c'est qu'au mˆme moment, sans discuter, j'ai pris ma r‚solution et j'ai vu les moyens d'ex‚cuter ce voyage. En un clin d'oeil toutes les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les dimanches, ont ‚t‚ comme enlev‚es par un souffle divin. J'ai vu cette grande image de l'Italie se relever de la fange o— les Allemands la retiennent plong‚e'; elle ‚tendait ses bras meurtris et encore … demi charg‚s de chaŒnes vers son roi et son lib‚rateur. Et moi, me suis-je dit, fils encore inconnu de cette mŠre malheureuse, je partirai, j'irai mourir ou vaincre avec cet homme marqu‚ par le destin, et qui voulut nous laver du m‚pris que nous jettent mˆme les plus esclaves et les plus vils parmi les habitants de l'Europe. "Tu sais, ajouta-t-il … voix basse en se rapprochant de la comtesse, et fixant sur elle ses yeux d'o— jaillissaient des flammes, tu sais ce jeune marronnier que ma mŠre, l'hiver de ma naissance, planta elle-mˆme au bord de la grande fontaine dans notre forˆt, … deux lieues d'ici: avant de rien faire, j'ai voulu l'aller visiter. Le printemps n'est pas trop avanc‚, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l'‚tat de torpeur o— je languis dans ce triste et froid chƒteau. Ne trouves-tu pas que ces vieux murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme, sont une v‚ritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que l'hiver est pour mon arbre. "Le croirais-tu, Gina? hier soir … sept heures et demie j'arrivais … mon marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles d‚j… assez grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J'ai bˆch‚ la terre avec respect … l'entour de l'arbre ch‚ri. Aussit“t, rempli d'un transport nouveau, j'ai travers‚ la montagne; je suis arriv‚ … Menagio: il me fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait vol‚, il ‚tait d‚j… une heure du matin quand je me suis vu … la porte de Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le r‚veiller; mais il ‚tait debout avec trois de ses amis. A mon premier mot,"Tu vas rejoindre Napol‚on!"s'est-il ‚cri‚; et il m'a saut‚ au cou. Les autres aussi m'ont embrass‚ avec transport."Pourquoi suis-je mari‚!"disait l'un d'eux." Mme Pietranera ‚tait devenue pensive, elle crut devoir pr‚senter quelques objections. Si Fabrice e–t eu la moindre exp‚rience, il e–t bien vu que la comtesse elle-mˆme ne croyait pas aux bonnes raisons qu'elle se hƒtait de lui donner. Mais, … d‚faut d'exp‚rience, il avait de la r‚solution; il ne daigna pas mˆme ‚couter ces raisons. La comtesse se r‚duisit bient“t … obtenir de lui que du moins il fŒt part de son projet … sa mŠre. - Elle le dira … mes soeurs, et ces femmes me trahiront … leur insu! s'‚cria Fabrice avec une sorte de hauteur h‚ro‹que. - Parlez donc avec plus de respect. dit la comtesse souriant au milieu de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous d‚plairez toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les ƒmes prosa‹ques. La marquise fondit en larmes en apprenant l'‚trange projet de son fils; elle n'en sentait pas l'h‚ro‹sme, et fit tout son possible pour le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, except‚ les murs d'une prison, ne pourrait l'empˆcher de partir, elle lui remit le peu d'argent qu'elle poss‚dait; puis elle se souvint qu'elle avait depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-ˆtre dix mille francs, que le marquis lui avait confi‚s pour les faire monter … Milan. Les soeurs de Fabrice entrŠrent chez leur mŠre tandis que la comtesse cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre h‚ros; il rendait … ces pauvres femmes leurs ch‚tifs napol‚ons. Ses soeurs furent tellement enthousiasm‚es de son projet, elles l'embrassaient avec une joie si broyante qu'il prit … la main quelques diamants qui restaient encore … cacher, et voulut partir sur-le-champ. - Vous me trahiriez … votre insu, dit-il … ses soeurs. Puisque j'ai tant d'argent, il est inutile d'emporter des hardes; on en trouve partout. Il embrassa ces personnes qui lui ‚taient si chŠres, et partit … l'instant mˆme sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si vite, craignant toujours d'ˆtre poursuivi par des gens … cheval, que le soir mˆme il entrait … Lugano. Grƒce … Dieu, il ‚tait dans une ville suisse, et ne craignait plus d'ˆtre violent‚ sur la route solitaire par des gendarmes pay‚s par son pŠre. De ce lieu, il lui ‚crivit une belle lettre, faiblesse d'enfant qui donna de la consistance … la colŠre du marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L'Empereur ‚tait … Paris. L… commencŠrent les malheurs de Fabrice, il ‚tait parti dans la ferme intention de parler … l'Empereur: jamais il ne lui ‚tait venu … l'esprit que ce f–t chose difficile. A Milan, dix fois par jour il voyait le prince EugŠne et e–t pu lui adresser la parole. A Paris, tous les matins, il allait dans la cour du chƒteau des Tuileries assister aux revues pass‚es par Napol‚on; mais jamais il ne put approcher de l'Empereur. Notre h‚ros croyait tous les Fran‡ais profond‚ment ‚mus comme lui de l'extrˆme danger que courait la patrie. A la table de l'h“tel o— il ‚tait descendu, il ne fit point mystŠre de ses projets et de son d‚vouement; il trouva des jeunes gens d'une douceur aimable, encore plus enthousiastes que lui, et qui en peu de jours, ne manquŠrent pas de lui voler tout l'argent qu'il poss‚dait. Heureusement, par pure modestie, il n'avait pas parl‚ des diamants donn‚s par sa mŠre. Le matin o—, … la suite d'une orgie, il se trouva d‚cid‚ment vol‚, il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat palefrenier du maquignon, et, dans son m‚pris pour les jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l'arm‚e. Il ne savait rien, sinon qu'elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arriv‚ sur la frontiŠre, qu'il trouva ridicule de se tenir dans une maison, occup‚ … se chauffer devant une bonne chemin‚e, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que p–t lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se mˆler imprudemment aux bivouacs de l'extrˆ frontiŠre, sur la route de Belgique. A peine fut-il arriv‚ au premier bataillon plac‚ … c“t‚ de la route, que les soldats se mirent … regarder ce jeune bourgeois, dont la mise n'avait rien qui rappelƒt l'uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid. Fabrice s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalit‚ en payant. Les soldats se regardŠrent ‚tonn‚s surtout de l'id‚e de payer, et lui accordŠrent avec bont‚ une place au feu, son domestique lui fit un abri. Mais, une heure aprŠs, l'adjudant du r‚giment passant … port‚e du bivouac, les soldats allŠrent lui raconter l'arriv‚e de cet ‚tranger parlant mal fran‡ais. L'adjudant interrogea Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour l'Empereur avec un accent fort suspect; sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel, ‚tabli dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant sous-officier, qu'aussit“t il changea de pens‚e, et se mit … interroger aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan de campagne de son interlocuteur parla des grandes protections qu'avait son maŒtre, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux. Aussit“t un soldat appel‚ par l'adjudant lui mit la main sur le collet; un autre soldat prit soin des chevaux, et, d'un air s‚vŠre, l'adjudant ordonna … Fabrice de le suivre sans r‚pliquer. AprŠs lui avoir fait faire une bonne lieue, … pied, dans l'obscurit‚ rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes parts ‚clairaient l'horizon, l'adjudant remit Fabrice … un officier de gendarmerie qui, d'un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromŠtres portant sa marchandise. - Sont-ils bˆtes, s'‚cria l'officier, c'est aussi trop fort! Il fit des questions … notre h‚ros qui parla de l'Empereur et de la libert‚ dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier de gendarmerie fut saisi d'un rire fou. - Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s'‚cria-t-il. Il est un peu fort de caf‚ que l'on ose nous exp‚dier des blancs-becs de ton espŠce! Et quoi que p–t dire Fabrice, qui se tuait … expliquer qu'en effet il n'‚tait pas marchand de baromŠtres, l'officier l'envoya … la prison de B..., petite ville du voisinage o— notre h‚ros arriva sur les trois heures du matin, outr‚ de fureur et mort de fatigue. Fabrice, d'abord ‚tonn‚, puis furieux, ne comprenant absolument rien … ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journ‚es dans cette mis‚rable prison, il ‚crivait lettres sur lettres au commandant de la place, et c'‚tait la femme du ge“lier, belle Flamande de trente-six ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n'avait nulle envie de faire fusiller un aussi joli gar‡on, et que d'ailleurs il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces lettres. Le soir fort tard, elle daignait venir ‚couter les dol‚ances du prisonnier; elle avait dit … son mari que le blanc-bec avait de l'argent, sur quoi le prudent ge“lier lui avait donn‚ carte blanche. Elle usa de la permission et re‡ut quelques napol‚ons d'or, car l'adjudant n'avait enlev‚ que les chevaux, et l'officier de gendarmerie n'avait rien confisqu‚ du tout. Une aprŠs-midi du mois de juin, Fabrice entendit une forte canonnade assez ‚loign‚e. On se battait donc enfin! son coeur bondissait d'impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit dans la ville; en effet un grand mouvement s'op‚rait, trois divisions traversaient B... Quand, sur les onze heurcs du soir, la femme du ge“lier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de coutume; puis, lui prenant les mains: - Faites-moi sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la prison dŠs qu'on aura cess‚ de se battre. - Balivernes que tout cela! As-tu du quibus? Il parut inquiet, il ne comprenait pas le mot quibus. La ge“liŠre, voyant ce mouvement, jugea que les eaux ‚taient basses, et, au lieu de parler de napol‚ons d'or comme elle l'avait r‚solu, elle ne parla plus que de francs. - Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je mettrai un double napol‚on sur chacun des yeux du caporal qui va venir relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison, et si son r‚giment doit filer dans la journ‚e, il acceptera. Le march‚ fut bient“t conclu. La ge“liŠre consentit mˆme … cacher Fabrice dans sa chambre, d'o— il pourrait plus facilement s'‚vader le lendemain matin. Le lendemain, avant l'aube, cette femme tout attendrie dit … Fabrice: - Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain m‚tier: crois-moi, n'y reviens plus. - Mais quoi! r‚p‚tait Fabrice, il est donc criminel de vouloir d‚fendre la patrie? - Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai sauv‚ la vie; ton cas ‚tait net, tu aurais ‚t‚ fusill‚; mais ne le dis … personne, car tu nous ferais perdre notre place … mon mari et … moi; surtout ne r‚pŠte jamais ton mauvais conte d'un gentilhomme de Milan d‚guis‚ en marchand de baromŠtres, c'est trop bˆte. Ecoute-moi bien, je vais te donner les habits d'un hussard mort avant-hier dans la prison: n'ouvre la bouche que le moins possible, mais enfin, si un mar‚chal des logis ou un officier t'interroge de fa‡on … te forcer de r‚pondre, dis que tu es rest‚ malade chez un paysan qui t'a recueilli par charit‚ comme tu tremblais la fiŠvre dans un foss‚ de la route. Si l'on n'est pas satisfait de cette r‚ponse, ajoute que tu vas rejoindre ton r‚giment. On t'arrˆtera peut-ˆtre … cause de ton accent: alors dis que tu es n‚ en Pi‚mont', que tu es un conscrit rest‚ en France l'ann‚e pass‚e, etc. Pour la premiŠre fois, aprŠs trente-trois jours de fureur, Fabrice comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un espion. Il raisonna avec la ge“liŠre, qui, ce matin-l…, ‚tait fort tendre, et enfin, tandis qu'arm‚e d'une aiguille elle r‚tr‚cissait les habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement … cette femme ‚tonn‚e. Elle y crut un instant, il avait l'air si na‹f, et il ‚tait si joli habill‚ en hussard! - Puisque tu as tant de bonne volont‚ pour te battre, lui dit-elle enfin … demi persuad‚e, il fallait donc en arrivant … Paris t'engager dans un r‚giment. En payant … boire … un mar‚chal des logis ton affaire ‚tait faite! La ge“liŠre ajouta beaucoup de bons avis pour l'avenir, et enfin, … la petite pointe du jour mit Fabrice hors de chez elle, aprŠs lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait son nom, quoi qu'il p–t arriver. DŠs que Fabrice fut sorti de la petite ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui vint un scrupule."Me voici, se dit-il, avec l'habit et la feuille de route d'un hussard mort en prison o— l'avait conduit, dit-on, le vol d'une vache et d‚ quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire succ‚d‚ … son ˆtre... et cela sans le vouloir ni le pr‚voir en aucune maniŠre! Gare la prison!... Le pr‚sage est clair, j'aurai beaucoup … souffrir de la prison!" Il n'y avait pas une heure que Fabrice avait quitt‚ sa bienfaitrice, lorsque la pluie commen‡a … tomber avec une telle force qu'… peine le nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrass‚ par des bottes grossiŠres qui n'‚taient pas faites pour lui. Il fit rencontre d'un paysan mont‚ sur un m‚chant cheval, il acheta le cheval en s'expliquant par signes; la ge“liŠre lui avait recommand‚ de parler le moins possible, … cause de son accent. Ce jour-l… l'arm‚e, qui venait de gagner la bataille de Ligny, ‚tait en pleine marche sur Bruxelles, on ‚tait … la veille de la bataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie … verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout … fait les affreux moments de d‚sespoir que venait de lui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu'… la nuit trŠs avanc‚e, et comme il commen‡ait … avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison de paysan fort ‚loign‚e de la route. Ce paysan pleurait et pr‚tendait qu'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un ‚cu, et il trouva de l'avoine."Mon cheval n'est pas beau, se dit Fabrice, mais n'importe! il pourrait bien se trouver du go–t de quelque adjudant", et il alla coucher … l'‚curie … ses c“t‚s. Une heure avant le jour le lendemain, Fabrice ‚tait sur la route, et, … forc‚ de caresses, il ‚tait parvenu … faire prendre le trot … son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade: c'‚taient les pr‚liminaires de Waterloo. CHAPITRE III Fabrice trouva bient“t des vivandiŠres, et l'extrˆme reconnaissance qu'il avait pour la ge“liŠre de B... le porta … leur adresser la parole; il demanda … l'une d'elles o— ‚tait le 4c r‚giment de hussards, auquel il appartenait. - Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit soldat, dit la cantiniŠre touch‚e par la pƒleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lƒcher ta balle tout comme un autre. Ce conseil d‚plut … Fabrice, mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantiniŠre. De temps … autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empˆchait de s'entendre, car Fabrice ‚tait tellement hors de lui d'enthousiasme et de bonheur, qu'il avait renou‚ la conversation. Chaque mot de la cantiniŠre redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire … cette femme qui semblait si bonne. Elle ‚tait fort ‚tonn‚e et ne comprenait rien du tout … ce que lui racontait ce beau jeune soldat. - Je vois le fin mot, s'‚cria-t-elle enfin d'un air de triomphe: vous ˆtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4'` de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que vous portez et vous courez aprŠs elle. Vrai, comme Dieu est l…-haut, vous n'avez jamais ‚t‚ soldat; mais, comme un brave gar‡on que vous ˆtes, puisque votre r‚giment est au feu, vous voulez y paraŒtre, et ne pas passer pour un capon. Fabrice convint de tout: c'‚tait le seul moyen qu'il e–t de recevoir de bons conseils."J'ignore toutes les fa‡ons d'agir de ces Fran‡ais, se disait-il, et, si je ne suis pas guid‚ par quelqu'un, je parviendrai encore … me faire jeter en prison, et l'on me volera mon cheval." - D'abord, mon petit, lui dit la cantiniŠre, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt et un ans: c'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept. C'‚tait la v‚rit‚, et Fabrice l'avoua de bonne grƒce. - Ainsi, tu n'es pas mˆme conscrit, c'est uniquement … cause des beaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est pas d‚go–t‚e. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a remis, il faut primo que tu achŠtes un autre cheval; vois comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu prŠs; c'est l… un cheval de paysan qui te fera tuer dŠs que tu seras en ligne. Cette fum‚e blanche, que tu vois l…-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi, pr‚pare-toi … avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps. Fabrice suivit ce conseil, et, pr‚sentant un napol‚on … la vivandiŠre, la pria de se payer. - C'est piti‚ de le voir! s'‚cria cette femme; le pauvre petit ne sait pas seulement d‚penser son argent! Tu m‚riterais bien qu'aprŠs avoir empoign‚ ton napol‚on je fisse prendre son grand trot … Cocotte, du diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant d‚taler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voil… dix-huit francs cinquante centimes, et ton d‚jeuner te co–te trente sous. Maintenant, nous allons bient“t avoir des chevaux … revendre. Si la bˆte est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas jamais plus de vingt francs, quand ce serait l‚ cheval des quatre fils Aymon. Le d‚jeuner fini, la vivandiŠre, qui p‚rorait toujours, fut interrompue par une femme qui s'avan‡ait … travers champs, et qui passa sur la route. - Hol…, h‚! lui cria cette femme; hol…! Margot! ton 6c l‚ger est sur la droite. - Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandiŠre … notre h‚ros, mais en v‚rit‚ tu me fais piti‚; j'ai de l'amiti‚ pour toi, sacr‚di‚! Tu ne sais rien de rien tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu! Vi‚ns-t'en au 6c l‚ger avec moi. - Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et suis r‚solu d'aller l…-bas vers cette fum‚e blanche. - Regarde comme ton cheval remue les oreilles! DŠs qu'il sera l…-bas, quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main il se mettra … galoper, et Dieu sait o— il te mŠnera. Veux-tu m'en croire? DŠs que tu seras avec les petits soldats ramasse un fusil et une giberne, mets-toi … c“t‚ des soldats et fais comme eux. exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement d‚chirer une cartouche. Fabrice, fort piqu‚, avoua cependant … sa nouvelle amie qu'elle avait devin‚ juste. - Pauvre petit! il va ˆtre tu‚ tout de suite; vrai comme Dieu! ‡a ne sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantiniŠre d'un air d'autorit‚. - Mais je veux me battre. - Tu te battras aussi; va, le 6‚ l‚ger est un fameux, et aujourd'hui il y en a pour tout le monde. - Mais serons-nous bient“t … votre r‚giment? - Dans un quart d'heure tout au plus. "Recommand‚ par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre."A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait pas l'autre. - C'est comme un chapelet, dit Fabrice. - On commence … distinguer les feux de peloton, dit la vivandiŠre en donnant un coup de fouet … son petit cheval qui semblait tout anim‚ par le feu. La cantiniŠre tourna … droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d'y rester: Fabrice poussa … la roue. Son cheval tomba deux fois bient“t le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s'arrˆta tout court: c'‚tait un cadavre, pos‚ en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier. La figure de Fabrice, trŠs pƒle naturellement, prit une teinte verte fort prononc‚e; la cantiniŠre aprŠs avoir regard‚ le mort, dit, comme en se parlant … elle-mˆme: - €a n'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre h‚ros, elle ‚clata de rire. - Ah! Ah! mon petit! s'‚cria-t-elle, en voil… du nanan! Fabrice restait glac‚. Ce qui le frappait surtout, c'‚tait la salet‚ des pieds de ce cadavre qui d‚j… ‚tait d‚pouill‚ de ses souliers, et auquel on n'avait laiss‚ qu'un mauvais pantalon tout souill‚ de sang. - Approche, lui dit la cantiniŠre; descends de cheval; il faut que tu t'y accoutumes; tiens, s'‚cria-t-elle, il en a eu par la tˆte. Une balle, entr‚e … c“t‚ du nez, ‚tait sortie par la tempe oppos‚e, et d‚figurait ce cadavre d'une fa‡on hideuse; il ‚tait rest‚ avec un oeil ouvert. - Descends donc de cheval, petit, dit la cantiniŠre, et donne-lui une poign‚e de main pour voir s'il te la rendra. Sans h‚siter, quoique prˆt … rendre l'ƒme de d‚go–t, Fabrice se jeta … bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il resta comme an‚anti, il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter … cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c'‚tait cet oeil ouvert. "La vivandiŠre va me croire un lƒche", se disait-il avec amertume, mais il sentait l'impossibilit‚ de faire un mouvement: il serait tomb‚. Ce moment fut affreux, Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout … fait. La vivandiŠre s'en aper‡ut, sauta lestement … bas de sa petite voiture, et lui pr‚senta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandiŠre le regardait de temps … autre du coin de l'oeil. - Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le m‚tier de soldat. - Au contraire, je veux me battre tout de suite s'‚cria notre h‚ros d'un air sombre, qui sembla de bon augure … la vivandiŠre. Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commen‡aient … former comme une basse continue; un coup n'‚tait s‚par‚ du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton. Dans ce moment la route s'enfon‡ait au milieu d'un bouquet de bois: la vivandiŠre vit trois ou quatre soldats des n“tres qui venaient … elle courant … toutes jambes; elle sauta lestement … bas de sa voiture et courut se cacher … quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui ‚tait rest‚ au lieu o— l'on venait d'arracher un grand arbre."Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lƒche!"Il s'arrˆta auprŠs de la petite voiture abandonn‚e par la cantiniŠre et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention … lui et passŠrent en courant le long du bois, … gauche de la route. - Ce sont des n“tres, dit tranquillement la vivandiŠre en revenant tout essouffl‚e vers sa petite voiture... Si ton cheval ‚tait capable de galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche … un peuplier, l'effeuilla et se mit … battre son cheval … tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint … son petit trot accoutum‚. La vivandiŠre avait mis son cheval au galop: - Arrˆte-toi donc, arrˆte! criait-elle … Fabrice. Bient“t tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les c“t‚s, … droite, … gauche, derriŠre. Et comme le bouquet de bois d'o— ils sortaient occupait un tertre ‚lev‚ de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aper‡urent assez bien un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pr‚ au-del… du bois. Ce pr‚ ‚tait bord‚, … mille pas de distance, par une longue rang‚‚ de saules, trŠs touffus; au-dessus des saules paraissait une fum‚e blanche qui quelquefois s'‚levait dans le ciel en tournoyant. - Si je savais seulement o— est le r‚giment! disait la cantiniŠre embarrass‚e. Il ne faut pas traverser ce grand pr‚ tout droit. A propos, toi, dit-elle … Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser … le sabrer. A ce moment, la cantiniŠre aper‡ut les quatre soldats dont nous venons de parler, ils d‚bouchaient du bois dans la plaine … gauche de la route. L'un d'eux ‚tait … cheval. Voil… ton affaire, dit-elle … Fabrice. Hol…, ho! cria-t-elle … celui qui ‚tait … cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie. Les soldats s'approchŠrent. - O— est le 6c l‚ger? cria-t-elle. - L…-bas, … cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules; mˆme que le colonel Macon vient d'ˆtre tu‚. - Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi? - Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mŠre, un cheval d'officier que je vais vendre cinq napol‚ons avant un quart d'heure. - Donne-m'en un de tes napol‚ons, dit la vivandiŠre … Fabrice. Puis s'approchant du soldat … cheval: - Descends vivement, lui dit-elle, voil… ton napol‚on. Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandiŠre d‚tachait le petit portemanteau qui ‚tait sur la rosse. - Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c'est comme ‡a que vous laissez travailler une dame! Mais … peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit … cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir. - Bon signe! dit la vivandiŠre, le monsieur n'est pas accoutum‚ au chatouillement du portemanteau. - Un cheval de g‚n‚ral, s'‚criait le soldat qui l'avait vendu, un cheval qui vaut dix napol‚ons comme un liard! - Voil… vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui e–t du mouvement. A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de c“t‚ et d'autre comme ras‚es par un coup de faux. - Tiens, voil… le brutal qui s'avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs. Il pouvait ˆtre deux heures. Fabrice ‚tait encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu'une troupe de g‚n‚raux, suivis d'une vingtaine de hussards, traversŠrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il ‚tait arrˆt‚: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tˆte violents contre la bride qui le retenait."Eh bien, soit!"se dit Fabrice. Le cheval laiss‚ … lui-mˆme partit ventre … terre et alla rejoindre l'escorte qui suivait les g‚n‚raux. Fabrice compta quatre chapeaux bord‚s. Un quart d'heure aprŠs, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu'un de ces g‚n‚raux ‚tait le c‚lŠbre mar‚chal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des quatre g‚n‚raux ‚tait le mar‚chal Ney; il e–t donn‚ tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler. L'escorte s'arrˆta pour passer un large foss‚ rempli d'eau par la pluie de la veille; il ‚tait bord‚ de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie … l'entr‚e de laquelle Fabrice avait achet‚ le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied … terre; le bord du foss‚ ‚tait … pic et fort glissant, et l'eau se trouvait bien … trois ou quatre pieds en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au mar‚chal Ney et … la gloire qu'… son cheval, lequel, ‚tant fort anim‚, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l'eau … une hauteur consid‚rable. Un des g‚n‚raux fut entiŠrement mouill‚ par la nappe d'eau, et s'‚cria en jurant: - Au diable la f... bˆte! Fabrice se sentit profond‚ment bless‚ de cette injure."Puis-je en demander raison?"se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'‚tait pas si gauche, il entreprit de faire monter … son cheval la rive oppos‚e du foss‚; mais elle ‚tait … pic et haute de cinq … six pieds. Il fallut y renoncer alors il remonta le courant, son cheval ayant de ;'eau jusqu'… la tˆte, et enfin trouva une sorte d'abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l'autre c“t‚ du canal. Il fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se mit … trotter fiŠrement le long du bord: au fond du canal, les hussards se d‚menaient, assez embarrass‚s de leur position; car en beaucoup d'endroits l'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement ‚pouvantable. Un mar‚chal des logis s'aper‡ut de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu militaire. - Remontez! il y a un abreuvoir … gauche! s'‚cria-t-il, et peu … peu tous passŠrent. En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait trouv‚ les g‚n‚raux tout seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut … peine s'il entendit le g‚n‚ral, par lui si bien mouill‚, qui criait … son oreille: - O— as-tu pris ce cheval? Fabrice ‚tait tellement troubl‚ qu'il r‚pondit en italien: - L'ho comprato poco fa. (Je viens de l'acheter … l'instant.) - Que dis-tu? lui cria le g‚n‚ral. Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui r‚pondre. Nous avouerons que notre h‚ros ‚tait fort peu h‚ros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il ‚tait surtout scandalis‚ de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le galop; on traversait une grande piŠce de terre labour‚e, situ‚e au-del… du canal, et ce champ ‚tait jonch‚ de cadavres. - Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards de l'escorte. Et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres ‚taient vˆtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient ‚videmment pour demander du secours, et personne ne s'arrˆtait pour leur en donner. Notre h‚ros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mŒt les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrˆta; Fabrice qui ne faisait pas assez d'attention … son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux bless‚. - Veux-tu bien t'arrˆter, blanc-bec! lui cria le mar‚chal des logis. Fabrice s'aper‡ut qu'il ‚tait … vingt pas sur la droite en avant des g‚n‚raux, et pr‚cis‚ment du c“t‚ o— ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger … la queue des autres hussards rest‚s … quelques pas en arriŠre, il vit le plus gros de ces g‚n‚raux qui parlait … son voisin, g‚n‚ral aussi; d'un air d'autorit‚ et presque de r‚primande, il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosit‚; et, malgr‚ le conseil de ne point parler, … lui donn‚ par son amie la ge“liŠre, il arrangea une petite phrase bien fran‡aise, bien correcte, et dit … son voisin: - Quel est-il ce g‚n‚ral qui gourmande son voisin? - Pardi, c'est le mar‚chal! - Quel mar‚chal? - Le mar‚chal Ney, bˆta! Ah ‡…! o— as-tu servi jusqu'ici? Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point … se fƒcher de l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves. Tout … coup on partit au grand galop. Quelques instants aprŠs, Fabrice vit, … vingt pas en avant, une terre labour‚e qui ‚tait remu‚e d'une fa‡on singuliŠre. Le fond des sillons ‚tait plein d'eau, et la terre fort humide qui formait la crˆte de ces sillons, volait en petits fragments noirs lanc‚s … trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pens‚e se remit … songer … la gloire du mar‚chal. Il entendit un cri sec auprŠs de lui: c'‚taient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il les regarda, ils ‚taient d‚j… … vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se d‚battait sur la terre labour‚e, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles il voulait suivre les autres: le sang coulait dans la boue. "Ah! m'y voil… donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se r‚p‚tait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire." A ce moment, l'escorte allait ventre … terre, et notre h‚ros comprit que c'‚taient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du c“t‚ d'o— venaient les boulets, il voyait la fum‚e blanche de la batterie … une distance ‚norme, et, au milieu du ronflement ‚gal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des d‚charges beaucoup plus voisines; il n'y comprenait rien du tout. A ce moment, les g‚n‚raux et l'escorte descendirent dans un petit chemin plein d'eau, qui ‚tait … cinq pieds en contrebas. Le mar‚chal s'arrˆta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout … son aise; il le trouva trŠs blond, avec une grosse tˆte rouge."Nous n'avons point des figures comme celle-l… en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pƒle et qui ai des cheveux chƒtains, je ne serai comme ‡a", ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire: "Jamais je ne serai un h‚ros."Il regarda les hussards; … l'exception d'un seul tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tˆte vers l'ennemi. C'‚taient des lignes fort ‚tendues d'hommes rouges; mais, ce qui l'‚tonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui ‚taient des r‚giments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contrebas que le mar‚chal et l'escorte s'‚taient mis … suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fum‚e empˆchait de rien distinguer du c“t‚ vers lequel on s'avan‡ait, l'on voyait quelquefois des hommes au galop se d‚tacher sur cette fum‚e blanche. Tout … coup, du c“t‚ de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre … terre."Ah! nous sommes attaqu‚s", se dit-il; puis il vit deux de ces hommes parler au mar‚chal. Un des g‚n‚raux de la suite de ce dernier partit au galop du c“t‚ de l'ennemi, suivi de deux hussards de l'escorte et des quatre hommes qui venaient d'arriver. AprŠs un canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva … c“t‚ d'un mar‚chal des logis qui avait l'air fort bon enfant."Il faut que je parle … celui-l…, se dit-il, peut-ˆtre ils cesseront de me regarder."Il m‚dita longtemps. - Monsieur, c'est la premiŠre fois que j'assiste … la bataille, dit-il enfin au mar‚chal des logis; mais ceci est-il une v‚ritable bataille? - Un peu. Mais vous, qui ˆtes-vous? - Je suis frŠre de la femme d'un capitaine. - Et comment l'appelez-vous, ce capitaine? Notre h‚ros fut terriblement embarrass‚; il n'avait point pr‚vu cette question. Par bonheur, le mar‚chal et l'escorte repartaient au galop."Quel nom fran‡ais dirai-je?"pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maŒtre de l'h“tel o— il avait log‚ … Paris, il rapprocha son cheval de celui du mar‚chal des logis, et lui cria de toutes ses forces: - Le capitaine Meunier! L'autre entendant mal … cause du roulement du canon, lui r‚pondit: - Ah! le capitaine Teulier'? Eh bien! il a ‚t‚ tu‚. "Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'afflig‚." - Ah! mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse. On ‚tait sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pr‚, on allait ventre … terre, les boulets arrivaient de nouveau, le mar‚chal se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se trouvait au milieu de cadavres et de bless‚s; mais ce spectacle ne faisait d‚j… plus autant d'impression sur notre h‚ros; il avait autre chose … penser. Pendant que l'escorte ‚tait arrˆt‚e, il aper‡ut la petite voiture d'une cantiniŠre , et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre. - Restez donc, s...! lui cria le mar‚chal des logis. "Que peut-il me faire ici?"pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantiniŠre. En donnant de l'‚peron … son cheval, il avait eu quelque espoir que c'‚tait sa bonne cantiniŠre du matin; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propri‚taire ‚tait tout autre, et notre h‚ros lui trouva l'air fort m‚chant. Comme il l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait: - Il ‚tait pourtant bien bel homme! Un fort vilain spectacle attendait l… le nouveau soldat; on coupait la cuisse … un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d'eau-de-vie. - Comme tu y vas, gringalet! s'‚cria la cantiniŠre. L'eau-de-vie lui donna une id‚e: "Il faut que j'achŠte la bienveillance de mes camarades les hussards de l'escorte." - Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il … la vivandiŠre. - Mais, sais-tu, r‚pondit-elle, que ce reste-l… co–te dix francs, un jour comme aujourd'hui? Comme il regagnait l'escorte au galop: - Ah! tu nous rapportes la goutte! s'‚cria le mar‚chal des logis, c'est pour ‡a que tu d‚sertais? Donne. La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air aprŠs avoir bu. - Merci, camarade! cria-t-il … Fabrice. Tous les yeux le regardŠrent avec bienveillance. Ces regards “tŠrent un poids de cent livres de dessus le coeur de Fabrice: c'‚tait un de ces coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l'amiti‚ de ce qui les entoure'. Enfin il n'‚tait plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respira profond‚ment, puis d'une voix libre, il dit au mar‚chal des logis: - Et si le capitaine Teulier a ‚t‚ tu‚, o— pourrai-je rejoindre ma soeur? Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier. - C'est ce que vous saurez ce soir, lui r‚pondit le mar‚chal des logis. L'escorte repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice se sentait tout … fait enivr‚, il avait bu trop d'eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort … propos d'un mot que r‚p‚tait le cocher de sa mŠre: "Quand on a lev‚ le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin."Le mar‚chal s'arrˆta longtemps auprŠs de plusieurs corps de cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre h‚ros n'eut guŠre la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb. Tout … coup le mar‚chal des logis cria … ses hommes: - Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...! Sur-le-champ l'escorte cria vive l'Empereur! … tue-tˆte. On peut penser si notre h‚ros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des g‚n‚raux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une escorte. Les longues criniŠres pendantes que portaient … leurs casques les dragons de la suite l'empˆchŠrent de distinguer les figures."Ainsi, je n'ai pu voir l'Empereur sur un champ de bataille, … cause de ces maudits verres d'eau-de-vie!"Cette r‚flexion le r‚veilla tout … fait. On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire. - C'est donc l'Empereur qui a pass‚ l…? dit-il … son voisin. - Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brod‚. Comment ne l'avez-vous pas vu? lui r‚pondit le camarade avec bienveillance. Fabrice eut grande envie de galoper aprŠs l'escorte de l'Empereur et de s'y incorporer. Quel bonheur de faire r‚ellement la guerre … la suite de ce h‚ros! C'‚tait pour cela qu'il ‚tait venu en France."J'en suis parfaitement le maŒtre, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison pour faire le service que je fais, que la volont‚ de mon cheval qui s'est mis … galoper pour suivre ces g‚n‚raux." Ce qui d‚termina Fabrice … rester, c'est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine; il commen‡ait … se croire l'ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amiti‚ des h‚ros du Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait … l'escorte de l'Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance … faire; peut-ˆtre mˆme on lui ferait la mine, car ces autres cavaliers ‚taient des dragons et lui portait l'uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le mar‚chal. La fa‡on dont on le regardait maintenant mit notre h‚ros au comble du bonheur; il e–t fait tout au monde pour ses camarades, son ƒme et son esprit ‚taient dans les nues. Tout lui semblait avoir chang‚ de face depuis qu'il ‚tait avec des amis, il mourait d'envie de faire des questions."Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la ge“liŠre."Il remarqua en sortant du chemin creux que l'escorte n'‚tait plus avec le mar‚chal Ney; le g‚n‚ral qu'ils suivaient ‚tait grand, mince, et avait la figure sŠche et l'oeil terrible. Ce g‚n‚ral n'‚tait autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il e–t trouv‚ … voir Fabrice del Dongo! Il y avait d‚j… longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l'action des boulets; on arriva derriŠre un r‚giment de cuirassiers, il entendit distinctement les bisca‹ens 2 frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes. Le soleil ‚tait d‚j… fort bas, et il allait se coucher lorsque l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labour‚e. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout prŠs de lui: il tourna la tˆte, quatre hommes ‚taient tomb‚s avec leurs chevaux; le g‚n‚ral lui-mˆme avait ‚t‚ renvers‚, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jet‚s par terre: trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatriŠme criait: - Tirez-moi de dessous. Le mar‚chal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied … terre pour secourir le g‚n‚ral qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas; il cherchait … s'‚loigner de son cheval qui se d‚battait renvers‚ par terre et lan‡ait des coups de pied furibonds. Le mar‚chal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre h‚ros entendit dire derriŠre lui et tout prŠs de son oreille: - C'est le seul qui puisse encore galoper. Il se sentit saisir les pieds; on les ‚levait en mˆme temps qu'on lui soutenait le corps par-dessous les bras, on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu'… terre, o— il tomba assis. L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride, le g‚n‚ral, aid‚ par le mar‚chal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit … courir aprŠs eux en criant: - Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!) Il ‚tait plaisant de courir aprŠs des voleurs au milieu d'un champ de bataille. L'escorte et le g‚n‚ral, comte d'A..., disparurent bient“t derriŠre une rang‚e de saules. Fabrice, ivre de colŠre, arriva aussi … cette ligne de saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu'il traversa. Puis, arriv‚ de l'autre c“t‚, il se remit … jurer en apercevant de nouveau, mais … une trŠs grande distance, le g‚n‚ral et l'escorte qui se perdaient dans les arbres. - Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en fran‡ais. D‚sesp‚r‚, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du foss‚, fatigu‚ et mourant de faim. Si son beau cheval lui e–t ‚t‚ enlev‚ par l'ennemi, il n'y e–t pas song‚; mais se voir trahir et voler par ce mar‚chal des logis qu'il aimait tant et par ces hussards qu'il regardait comme des frŠres! c'est ce qui lui brisait le coeur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le dos appuy‚ contre un saule, il se mit … pleurer … chaudes larmes. Il d‚faisait un … un tous ses beaux rˆves d'amiti‚ chevaleresque et sublime, comme celle des h‚ros de la J‚rusalem d‚livr‚e. Voir arriver la mort n'‚tait rien, entour‚ d'ƒmes h‚ro‹ques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son enthousiasme, entour‚ de vils fripons'!!! Fabrice exag‚rait comme tout homme indign‚. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il remarqua que les boulets commen‡aient … arriver jusqu'… la rang‚e d'arbres … l'ombre desquels il m‚ditait. Il se leva et chercha … s'orienter. Il regardait ces prairies bord‚es par un large canal et la rang‚e de saules touffus: il crut se reconnaŒtre. Il aper‡ut un corps d'infanterie qui passait le foss‚ et entrait dans les prairies, … un quart de lieue en avant de lui."J'allais m'endormir, se dit-il; il s'agit de n'ˆtre pas prisonnier"; et il se mit … marcher trŠs vite. En avan‡ant il fut rassur‚, il reconnut l'uniforme, les r‚giments par lesquels il craignait d'ˆtre coup‚ ‚taient fran‡ais. Il obliqua … droite pour les rejoindre. AprŠs la douleur morale d'avoir ‚t‚ si indignement trahi et vol‚, il en ‚tait une autre qui, … chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrˆme qu'aprŠs avoir march‚, ou plut“t couru pendant dix minutes, il s'aper‡ut que le corps d'infanterie, qui allait trŠs vite aussi, s'arrˆtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats. - Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain? - Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers! Ce mot dur et le ricanement g‚n‚ral qui le suivit accablŠrent Fabrice. La guerre n'‚tait donc plus ce noble et commun ‚lan d'ƒmes amantes de la gloire qu'il s'‚tait figur‚ d'aprŠs les proclamations de Napol‚on! Il s'assit, ou plut“t se laissa tomber sur le gazon; il devint trŠs pƒle. Le soldat qui lui avait parl‚, et qui s'‚tait arrˆt‚ … dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s'approcha et lui jeta un morceau de pain; puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui ‚taient ‚loign‚s de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait tomber de fatigue, et cherchait d‚j… de l'oeil une place commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d'abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantiniŠre du matin! Elle accourut … lui et fut effray‚e de sa mine. - Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc bless‚? et ton beau cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, o— elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre h‚ros, exc‚d‚ de fatigue, s'endormit profond‚ment. CHAPITRE IV Rien ne put le r‚veiller, ni les coups de fusil tir‚s fort prŠs de la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantiniŠre fouettait … tour de bras. Le r‚giment, attaqu‚ … l'improviste par des nu‚es de cavalerie prussienne, aprŠs avoir cru … la victoire toute la journ‚e, battait en retraite, ou plut“t s'enfuyait du c“t‚ de la France. Le colonel, beau jeune homme, bien ficel‚, qui venait de succ‚der … Macon, fut sabr‚, le chef de bataillon qui le rempla‡a dans le commandement vieillard … cheveux blancs, fit faire halte au r‚giment. - F...! dit-il aux soldats, du temps de la r‚publique on attendait pour filer d'y ˆtre forc‚ par l'ennemi... D‚fendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer, s'‚criait-il en jurant; c'est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir! La petite charrette s'arrˆta, Fabrice se r‚veilla tout … coup. Le soleil ‚tait couch‚ depuis longtemps; il fut tout ‚tonn‚ de voir qu'il ‚tait presque nuit. Les soldats couraient de c“t‚ et d'autre dans une confusion qui surprit fort notre h‚ros; il trouva qu'ils avaient l'air penaud. - Qu'est-ce donc? dit-il … la cantiniŠre. - Rien du tout. C'est que nous sommes flamb‚s, mon petit; c'est la cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ‡a. Le bˆta de g‚n‚ral a d'abord cru que c'‚tait la n“tre. Allons, vivement, aide-moi … r‚parer le trait de Cocotte qui s'est cass‚. Quelques coups de fusil partirent … dix pas de distance: notre h‚ros, frais et dispos, se dit: "Mais r‚ellement, pendant toute la journ‚e, je ne me suis pas battu, j'ai seulement escort‚ un g‚n‚ral." - Il faut que je me batte, dit-il … la cantiniŠre. - Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes perdus. "Aubry, mon gar‡on, cria-t-elle … un caporal qui passait, regarde toujours de temps en temps o— en est la petite voiture." - Vous allez vous battre? dit Fabrice … Aubry. - Non, je vais mettre mes escarpins pour aller … la danse! - Je vous suis. - Je te recommande le petit hussard, cria la cantiniŠre, le jeune bourgeois a du coeur. Le caporal Aubry marchait sans dire mot. Huit ou dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derriŠre un gros chˆne entour‚ de ronces. Arriv‚ l…, il les pla‡a au bord du bois, toujours sans mot dire, sur une ligne fort ‚tendue; chacun ‚tait au moins … dix pas de son voisin. - Ah ‡…! vous autres, dit le caporal, et c'‚tait la premiŠre fois qu'il parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez plus que trois cartouches. "Mais que se passe-t-il donc?"se demandait Fabrice. Enfin, quand il se trouva seul avec le caporal, il lui dit: - Je n'ai pas de fusil. - Tais-toi d'abord! Avance-toi l…, … cinquante pas en avant du bois, tu trouveras quelqu'un des pauvres soldats du r‚giment qui viennent d'ˆtre sabr‚s; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas d‚pouiller un bless‚, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien mort, et d‚pˆche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens. Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une giberne. - Charge ton fusil et mets-toi l… derriŠre cet arbre, et surtout ne va pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le caporal en s'interrompant, il ne sait pas mˆme charger son arme!... (Il aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lƒche ton coup qu'… bout portant, quand ton cavalier sera … trois pas de toi; il faut presque que ta ba‹onnette touche son uniforme. "Jette donc ton grand sabre, s'‚cria le caporal, veux-tu qu'il te fasse tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!" En parlant ainsi, il prit lui-mˆme le sabre qu'il jeta au loin avec colŠre. - Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu jamais tir‚ un coup de fusil? - Je suis chasseur. - Dieu soit lou‚! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas avant l'ordre que je te donnerai. Et il s'en alla. Fabrice ‚tait tout joyeux."Enfin je vais me battre r‚ellement, se disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m'exposer … ˆtre tu‚; m‚tier de dupe."Il regardait de tous c“t‚s avec une extrˆme curiosit‚. Au bout d'un moment, il entendit partir sept … huit coups de fusil tout prŠs de lui. Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derriŠre son arbre. Il ‚tait presque nuit; il lui semblait ˆtre … l'espŠre, … la chasse … l'ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il lui vint une id‚e de chasseur; il prit une cartouche dans sa giberne et en d‚tacha la balle: a si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque >>, et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout … c“t‚ de son arbre; en mˆme temps il vit un cavalier vˆtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite … sa gauche."Il n'est pas … trois pas, se dit-il, mais … cette distance je suis s–r de mon coup", il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa la d‚tente; le cavalier tomba avec son cheval."Notre h‚ros se croyait … la chasse: il courut tout joyeux sur la piŠce qu'il venait d'abattre. Il touchait d‚j… l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidit‚ incroyable deux cavaliers prussiens arrivŠrent sur lui pour l‚ sabrer. Fabrice se sauva … toutes jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n'‚taient plus qu'… trois pas de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle plantation de petits chˆnes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chˆnes arrˆtŠrent un instant les cavaliers, mais ils passŠrent et se remirent … poursuivre Fabrice dans une clairiŠre. De nouveau ils ‚taient prŠs de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept … huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la figure br–l‚e par la flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tˆte; comme il la relevait, il se trouva vis-…-vis du caporal. - Tu as tu‚ le tien? lui demanda le caporal Aubry. - Oui, mais j'ai perdu mon fusil. - Ce n'est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgr‚ ton air cornichon, tu as bien gagn‚ ta journ‚e, et ces soldats-ci viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit … eux; moi, je ne les voyais pas. Il s'agit maintenant de filer rondement; le r‚giment doit ˆtre … un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairie o— nous pouvons ˆtre ramass‚s au demi-cercle. Tout en parlant, le caporal marchait rapidement … la tˆte de ses dix hommes. A deux cents pas de l…, en entrant dans la petite prairie dont il avait parl‚, on rencontra un g‚n‚ral bless‚ qui ‚tait port‚ par son aide de camp et par un domestique. - Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d'une voix ‚teinte, il s'agit de me transporter … l'ambulance j'ai la jambe fracass‚e. - Va te faire f..., r‚pondit le caporal toi et tous les g‚n‚raux. Vous avez tous trahi l'Empereur aujourd'hui. - Comment, dit le g‚n‚ral en fureur, vous m‚connaissez mes ordres! Savez-vous que je suis le g‚n‚ral comte B***, commandant votre division, etc. Il fit des phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal lui lan‡a un coup de ba‹onnette dans le bras, puis fila avec ses hommes en doublant le pas. - Puissent-ils ˆtre tous comme toi, r‚p‚tait le caporal en jurant, les bras et les jambes fracass‚s! Tas de freluquets! Tous vendus aux Bourbons, et trahissant l'Empereur! Fabrice ‚coutait avec saisissement cette affreuse accusation. Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le r‚giment … l'entr‚e d'un gros village qui formait plusieurs rues fort ‚troites', mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry ‚vitait de parler … aucun des officiers. - Impossible d'avancer! s'‚cria le caporal. Toutes ces rues ‚taient encombr‚es d'infanterie, de cavaliers et surtout de caissons d'artillerie et de fourgons. Le caporal se pr‚senta … l'issue de trois de ces rues; aprŠs avoir fait vingt pas il fallait s'arrˆter: tout le monde jurait et se fƒchait. - Encore quelque traŒtre qui commande! s'‚cria le caporal; si l'ennemi a l'esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi, vous autres. Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal. Par une grande porte ouverte ils entrŠrent dans une vaste basse-cour, de la basse-cour ils passŠrent dans une ‚curie, dont la petite porte leur donna entr‚e dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment, errant de c“t‚ et d'autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvŠrent dans une vaste piŠce de bl‚ noir. En moins d'une demi-heure, guid‚s par les cris et le bruit confus, ils eurent regagn‚ la grande route au-del… du village. Les foss‚s de cette route ‚taient remplis de fusils abandonn‚s; Fabrice en choisit un, mais la route, quoique fort large, ‚tait tellement encombr‚e de fuyards et de charrettes, qu'en une demi-heure de temps, … peine si le caporal et Fabrice avaient avanc‚ de cinq cents pas; on disait que cette route conduisait … Charleroi. Comme onze heures sonnaient … l'horloge du village: _ Prenons de nouveau … travers champs, s'‚cria le caporal. La petite troupe n'‚tait plus compos‚e que de trois soldats, le caporal et Fabrice. Quand on fut … un quart de lieue de la grande route: - Je n'en puis plus, dit un des soldats. - Et moi itou, dit un autre. - Belle nouvelle! Nous en sommes tous log‚s l…, dit le caporal; mais ob‚issez-moi, et vous vous en trouverez bien. Il vit cinq ou six arbres le long d'un petit foss‚ au milieu d'une immense piŠce de bl‚. - Aux arbres! dit-il … ses hommes; couchez-vous l…, ajouta-t-il quand on y fut arriv‚, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s'endormir, qui est-ce qui a du pain? - Moi, dit un des soldats. - Donne, dit le caporal, d'un air magistral. Il divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit. - Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul est flamb‚ avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez avec moi bien unis, ne tirez qu'… bout portant, et demain soir je me fais fort de vous rendre … Charleroi. Le caporal les ‚veilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et avait dur‚ toute la nuit: c'‚tait comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain. - Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d'un air na‹f. - Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indign‚. Et les trois soldats qui composaient toute son arm‚e avec Fabrice regardŠrent celui-ci d'un air de colŠre, comme s'il e–t blasph‚m‚. Il avait insult‚ la nation. "Voil… qui est fort! pensa notre h‚ros; j'ai d‚j… remarqu‚ cela chez le vice-roi … Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Fran‡ais il n'est pas permis de dire la v‚rit‚ quand elle choque leur vanit‚. Mais quant … leur air m‚chant je m'en moque, il faut que je le leur fasse comprendre."On marchait toujours … cinq cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de l…, le caporal et sa troupe traversŠrent un chemin qui allait rejoindre la route et o— beaucoup de soldats ‚taient couch‚s. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui co–ta quarante francs, et parmi tous les sabres jet‚s de c“t‚ et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit."Puisqu'on dit qu'il faut piquer, pensa-t-il, celui-ci est le meilleur."Ainsi ‚quip‚, il mit son cheval au galop et rejoignit bient“t le caporal qui avait pris les devants. Il s'affermit sur ses ‚triers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Fran‡ais: - Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de moutons... Ils marchent comme des moutons effray‚s... Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se souvenaient plus d'avoir ‚t‚ fƒch‚s par ce mot une heure auparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractŠres italien et fran‡ais; le Fran‡ais est sans doute le plus heureux, il glisse sur les ‚v‚nements de la vie et ne garde pas rancune. Nous ne cacherons point que Fabrice fut trŠs satisfait de sa personne aprŠs avoir parl‚ des moutons. On marchait en faisant la petite conversation. A deux lieues de l… le caporal, toujours fort ‚tonn‚ de ne point voir la cavalerie ennemie, dit … Fabrice: - Vous ˆtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre, demandez au paysan s'il veut nous vendre … d‚jeuner dites bien que nous ne sommes que cinq. S'il h‚site donnez-lui cinq francs d'avance de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la piŠce blanche aprŠs le d‚jeuner. Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravit‚ imperturbable, et vraiment l'air de la sup‚riorit‚ morale; il ob‚it. Tout se passa comme l'avait pr‚vu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour qu'on ne reprŒt pas de vive force les cinq francs qu'il avait donn‚s au paysan. - L'argent est … moi, dit-il … ses camarades, je ne paie pas pour vous, je paie pour l'avoine qu'il a donn‚e … mon cheval. Fabrice pronon‡ait si mal le fran‡ais, que ses camarades crurent voir dans ses paroles un ton de sup‚riorit‚; ils furent vivement choqu‚s, et dŠs lors dans leur esprit, un duel se pr‚para pour la fin de la journ‚e. Ils le trouvaient fort diff‚rent d'eux-mˆmes, ce qui les choquait, Fabrice au contraire commen‡ait … se sentir beaucoup d'amiti‚ pour eux. On marchait sans rien dire depuis deux heures lorsque le caporal, regardant la grande route s'‚cria avec un transport de joie: - Voici le r‚giment! On fut bient“t sur la route; mais, h‚las! autour de l'aigle il n'y avait pas deux cents hommes. L'oeil de Fabrice eut bient“t aper‡u la vivandiŠre: elle marchait … pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps … autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte. - Pill‚s, perdus, vol‚s, s'‚cria la vivandiŠre r‚pondant aux regards de notre h‚ros. Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, et dit … la vivandiŠre: - Montez. Elle ne se le fit pas dire deux fois. - Raccourcis-moi les ‚triers, fit-elle. Une fois bien ‚tablie … cheval, elle se mit … raconter … Fabrice tous les d‚sastres de la nuit. AprŠs un r‚cit d'une longueur infinie, mais avidement ‚cout‚ par notre h‚ros qui, … vrai dire, ne comprenait rien … rien, mais avait une tendre amiti‚ pour la vivandiŠre, celle-ci ajouta: - Et dire que ce sont des Fran‡ais qui m'ont pill‚e, battue, abŒm‚e... - Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d'un air na‹f qui rendait charmante sa belle figure grave et pƒle. - Que tu es bˆte, mon pauvre petit! dit la vivandiŠre, souriant au milieu de ses larmes; et quoique ‡a, tu es bien gentil. - Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue g‚n‚rale, se trouvait par hasard de l'autre c“t‚ du cheval mont‚ par la cantiniŠre. Mais il est fier, continua le caporal... Fabrice fit un mouvement. - Et comment t'appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s'il y a un rapport, je veux te nommer. - Je m'appelle Vasi, r‚pondit Fabrice, faisant une mine singuliŠre, c'est-…-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement. Boulot avait ‚t‚ le nom du propri‚taire de la feuille de route que la ge“liŠre de B... lui avait remise; l'avant-veille il l'avait ‚tudi‚e avec soin, tout en marchant, car il commen‡ait … r‚fl‚chir quelque peu et n'‚tait plus si ‚tonn‚ des choses. Outre la feuille de route du hussard Boulot, il conservait pr‚cieusement le passeport italien d'aprŠs lequel il pouvait pr‚tendre au noble nom de Vasi, marchand de baromŠtres. Quand le caporal lui avait reproch‚ d'ˆtre fier, il avait ‚t‚ sur le point de r‚pondre: "Moi fier! moi Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, qui consens … porter le nom d'un Vasi, marchand de baromŠtres!" Pendant qu'il faisait des r‚flexions et qu'il se disait: "Il faut bien me rappeler que je m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace", le caporal et la cantiniŠre avaient ‚chang‚ plusieurs mots sur son compte. - Ne m'accusez pas d'ˆtre une curieuse, lui dit la cantiniŠre en cessant de le tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui ˆtes-vous, l…, r‚ellement? Fabrice ne r‚pondit pas d'abord; il consid‚rait que jamais il ne pourrait trouver d'amis plus d‚vou‚s pour leur demander conseil, et il avait un pressant besoin de conseils."Nous allons entrer dans une place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare l'a prison si je fais voir par mes r‚ponses que je ne connais personne au 4e r‚giment de hussards dont je porte l'uniforme!"En sa qualit‚ de sujet de l'Autriche Fabrice savait toute l'importance qu'il faut attacher … un passeport. Les membres de sa famille quoique nobles et d‚vots, quoique appartenant au parti vainqueur, avaient ‚t‚ vex‚s plus de vingt fois … l'occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqu‚ de la question que lui adressait la cantiniŠre. Mais comme, avant que de r‚pondre, il cherchait les mots fran‡ais les plus clairs, la cantiniŠre, piqu‚e d'une vive curiosit‚, ajouta pour l'engager … parler: - Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous conduire. - Je n'en doute pas, r‚pondit Fabrice: je m'appelle Vasi et je suis de Gˆnes; ma soeur, c‚lŠbre par sa beaut‚, a ‚pous‚ un capitaine. Comme je n'ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprŠs d'elle pour me faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas … Paris et sachant qu'elle ‚tait … cette arm‚e, j'y suis venu, je l'ai cherch‚e de tous les c“t‚s sans pouvoir la trouver. Les soldats, ‚tonn‚s de mon accent, m'ont fait arrˆter. J'avais de l'argent alors, j'en ai donn‚ au gendarme, qui m'a remis une feuille de route, un uniforme et m'a dit: "File, et jure-moi de ne Jamais prononcer mon nom." - Comment s'appelait-il? dit la cantiniŠre. - J'ai donn‚ ma parole, dit Fabrice. - Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le camarade ne doit pas le nommer. Et comment s'appelle-t-il, ce capitaine, mari de votre soeur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher. - Teulier, capitaine au 4c de hussards, r‚pondit notre h‚ros. - Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, … votre accent ‚tranger, les soldats vous prirent pour un espion? - C'est l… le mot infƒme! s'‚cria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui aime tant l'Empereur et les Fran‡ais! Et c'est par cette insulte que je suis le plus vex‚. - Il n'y a pas d'insulte, voil… ce qui vous trompe; l'erreur des soldats ‚tait fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry. Alors il lui expliqua avec beaucoup de p‚danterie qu'… l'arm‚e il faut appartenir … un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est tout simple qu'on vous prenne pour un espion. L'ennemi nous en lƒche beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. Les ‚cailles tombŠrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la premiŠre fois qu'il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois. - Mais il faut que le petit nous raconte tout dit la cantiniŠre dont la curiosit‚ ‚tait de plus en plus excit‚e. Fabrice ob‚it. Quand il eut fini: - Au fait, dit la cantiniŠre parlant d'un air grave au caporal, cet enfant n'est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il casser les os gratis pro Deo? - Et mˆme, dit le caporal, qu'il ne sait pas charger son fusil, ni en douze temps, ni … volont‚. C'est moi qui ai charg‚ le coup qui a descendu le Prussien. - De plus, il montre son argent … tout le monde, ajouta la cantiniŠre; il sera vol‚ de tout dŠs qu'il ne sera plus avec nous. - Le premier sous-officier de cavalerie qu'il rencontre, dit le caporal, le confisque … son profit pour se faire payer la goutte, et peut-ˆtre on le recrute pour l'ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d'entrer dans notre r‚giment. - Non pas, s'il vous plaŒt, caporal! s'‚cria vivement Fabrice; il est plus commode d'aller … cheval, et d'ailleurs je ne sais pas charger un fusil, et vous avez vu que je manie un cheval. Fabrice fut trŠs fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte de la longue discussion sur sa destin‚e future, qui eut lieu entre le caporal et la cantiniŠre. Fabrice remarqua qu'en discutant ces gens r‚p‚taient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son histoire: les soup‡ons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille de route et un uniforme, la fa‡on dont la veille il s'‚tait trouv‚ faire partie de l'escorte du mar‚chal, l'Empereur vu au galop, le cheval escofi‚, etc. Avec une curiosit‚ de femme, la cantiniŠre revenait sans cesse sur la fa‡on dont on l'avait d‚poss‚d‚ du bon cheval qu'elle lui avait fait acheter. - Tu t'es senti saisir par les pieds, on t'a fait passer doucement par-dessus la queue de ton cheval, et l'on t'a assis par terre!"Pourquoi r‚p‚ter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons tous trois parfaitement bien?"Il ne savait pas encore que c'est ainsi qu'en France les gens du peuple vont … la recherche des id‚es. - Combien as-tu d'argent? lui dit tout … coup la cantiniŠre. Fabrice n'h‚sita pas … r‚pondre; il ‚tait s–r de la noblesse d'ƒme de cette femme: c'est l… le beau c“t‚ de la France. - En tout, il peut me rester trente napol‚ons en or et huit ou dix ‚cus de cinq francs. - En ce cas, tu as le champ libre! s'‚cria la cantiniŠre tire-toi du milieu de cette arm‚e en d‚route; jette-toi de c“t‚, prends la premiŠre route un peu fray‚e que tu trouveras l… sur ta droite; pousse ton cheval ferme, toujours t'‚loignant de l'arm‚e. A la premiŠre occasion achŠte des habits de p‚kin. Quand tu seras … huit ou dix lieues, et que tu ne verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais … personne que tu as ‚t‚ … l'arm‚e, les gendarmes te ramasseraient comme d‚serteur; et quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n'es pas encore assez f–t‚ pour r‚pondre … des gendarmes. DŠs que tu auras sur le dos des habits de bourgeois, d‚chire ta feuille de route en mille morceaux et reprends ton nom v‚ritable; dis que tu es Vasi. "Et d'o— devra-t-il dire qu'il vient? fit-elle au caporal. - De Cambrai sur l'Escaut: c'est une bonne ville toute petite, entends-tu? et o— il y a une cath‚drale et F‚nelon. - C'est ‡a, dit la cantiniŠre; ne dis jamais que tu as ‚t‚ … la bataille, ne souffle mot de B..., ni du gendarme qui t'a vendu la feuille de route. Quand tu voudras rentrer … Paris, rends-toi d'abord … Versailles, e