The Project Gutenberg EBook of Observations Geologiques sur les Iles Volcaniques, by Charles Darwin Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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RENARD AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR L'oeuvre de Darwin comprend, outre ses travaux biologiques, trois ouvrages consacres specialement a la geologie. Ils ont paru sous le titre general de _Geologie du Voyage du Beagle_[1] et forment comme une trilogie embrassant l'etude des constructions coralliennes, des iles volcaniques et de la geologie de l'Amerique meridionale. De ces publications, la seule qui ait ete traduite en francais est celle sur les iles coralliennes, etude magistrale ou se sont revelees pour la premiere fois la grandeur de conception, la puissance et la penetration de cet incomparable observateur[2]. Je me suis propose de completer la traduction des oeuvres geologiques de Darwin et je publie aujourd'hui ses _Observations sur les iles volcaniques_, qui seront suivies par ses etudes sur la geologie de l'Amerique du Sud. Ces ouvrages, qui ont paru en 1844 et 1846, constituent un ensemble avec le _Journal d'un Naturaliste_, dont ils developpent les passages essentiels sous une forme plus technique. Ces pages, moins descriptives et pittoresques de facture, reclamees telles en quelque sorte par les sujets plus speciaux dont elles traitent, n'ont pas, quoique d'une portee assez haute cependant pour consacrer, a elles seules, la reputation de l'Auteur, attire l'attention generale comme l'ont fait son attachant _Journal d'un Naturaliste_ et son livre sur la _Structure et la Distribution des iles coralliennes_. D'autre part, ces recherches geologiques sont de Darwin avant le Darwinisme: elles ont precede de pres de quinze ans l'_Origine des especes_ et ses travaux biologiques qui marquent une date dans l'histoire des sciences. Ces oeuvres revelatrices devoilaient la nature organique sous un jour ou elle avait ete a peine entrevue; il en decoulait des conclusions d'une si considerable portee dans tous les ordres d'idees, elles ebranlaient si profondement les prejuges et l'erreur, elles projetaient de si vives clartes sur tant de problemes restes insolubles, que durant la derniere moitie du XIXe siecle aucune conception ne s'imposa davantage a la pensee, n'y laissa une impression plus profonde et ne suscita des controverses plus passionnees. On comprend qu'au milieu du dechainement d'injures et de sarcasmes qui accueillirent l'idee de l'evolution telle que la formulait le Maitre, dans l'ardeur de la courageuse defense dont elle fut l'objet et dans le triomphe final de la theorie evolutionniste, on perdit peut-etre trop de vue le role preponderant que Darwin a joue comme l'un des fondateurs des sciences geologiques. Les recherches du debut de sa carriere furent comme noyees dans la gloire de ses plus recentes decouvertes. Cependant ces etudes et ces travaux geologiques ont eu une influence directrice sur la pensee du naturaliste anglais, et peut-etre n'est-il pas hors de propos, en presentant cette traduction, d'insister sur ce fait. On peut dire, en effet, que les recherches geologiques auxquelles ce savant s'est livre avant d'aborder la publication de l'_Origine des especes_ l'avaient admirablement prepare a la conception de l'oeuvre capitale qu'il devait edifier. Il est incontestable que c'est dans la connaissance du monde inorganique et de son developpement, dans l'observation immediate des phenomenes geologiques, dans l'application constante des principes de l'ecole de Hutton et de Lyell dont il fut un des premiers adeptes, qu'on peut voir, sinon le point de depart et l'orientation de ses theories biologiques, du moins une des bases sur lesquelles il les etablit. C'est du reste ce qu'il declare lui-meme, avec cette noble modestie qui a caracterise toute son existence, quand il ecrit en tete de son _Journal_, dans sa dedicace a Lyell, que le merite principal de ses oeuvres a sa source dans l'etude qu'il a faite des _Principes de Geologie_. C'est la qu'il a pu puiser, en effet, cette notion des causes actuelles, fondamentale pour sa doctrine, suivre leur action dans les periodes anciennes et rattacher l'un a l'autre les phenomenes dont la terre fut le theatre. C'est a la lumiere nouvelle que ce livre avait faite dans son esprit qu'il a pu embrasser, comme nul autre avant lui, l'immense duree des temps geologiques et de la succession des faunes et des flores. Or, ces considerations constituent quelques-unes des pierres angulaires du grandiose edifice qu'est le Darwinisme. Tous les naturalistes connaissent les deux chapitres X et XI de l'_Origine des Especes_, sur _l'insuffisance des donnees paleontologiques_ et sur _la succession geologique des etres organises_, ou Darwin traite des questions qui mettent en relation ses doctrines avec les donnees geologiques. L'une des plus hautes autorites contemporaines, Sir Archibald Geikie, les apprecie en ces termes: "Ces chapitres ont provoque, dans les theories geologiques admises, la revolution la plus profonde qui se soit produite a notre epoque"[3]. Peu d'hommes de science, toutefois, savent quelles etudes avaient prepare l'Auteur a ces conceptions geniales sur l'histoire de la terre. Pour retrouver la marche de ces etudes, de cette longue et difficile preparation, il faut remonter aux travaux de Darwin sur _la Geologie du Beagle_. C'est la qu'on peut apprecier, dans leur expression technique, ces connaissances speciales sur la nature des roches et sur la structure du globe qui servirent de base a ces generalisations. Quand on a lu et medite ces memoires, fruit de tant de recherches faites dans un contact direct avec la nature, on comprend comment l'Auteur a pu resoudre ces problemes fondamentaux avec le savoir et l'autorite incontestee qui le placent au premier rang parmi les initiateurs de la geologie. Et ce qui temoigne hautement de la valeur de ces travaux de geologie pure, c'est qu'a cote de tant d'oeuvres de cette epoque tombees dans l'oubli ils ont resiste aux attaques du temps. Certes il y a mis son inevitable patine; mais ils demeurent des modeles dont la matiere d'un pur metal et la ligne harmonieuse et severe commandent l'admiration. Ces memoires temoignent a tous comment une intelligence maitresse d'elle- meme, en possession des connaissances speciales reclamees par les sujets qu'elle aborde, douee d'une incomparable penetration, s'entend a scruter la nature, a edifier la synthese des faits et a la traduire d'une maniere claire, concise qui frappe par sa simplicite meme. Et pour ceux que leurs etudes ont prepares a penetrer le detail de ces oeuvres, qui peuvent se rendre compte des efforts qui accompagnent l'exploration de regions encore vierges, juger des procedes et des methodes suivis pour atteindre les resultats, se replacer par la pensee au point ou en etait la science lorsque ces recherches furent faites, saisir le caractere original et neuf des considerations qui devancerent leur temps et ont servi de point de depart aux generalisations futures, pour ceux-la l'oeuvre geologique de Darwin sera placee parmi celles qui appartiennent a l'histoire de la geologie; ils reliront ces pages avec admiration et fruit. Charge de decrire les materiaux recueillis par l'expedition du _Challenger_, j'ai ete amene a me livrer a une etude attentive de l'oeuvre geologique du naturaliste anglais: ce fut le cas, en particulier, pour ses _Observations sur les iles volcaniques_. Les savants qui avaient organise cette celebre croisiere s'etaient assigne la mission d'aller explorer, a un demi-siecle d'intervalle, les iles de l'Atlantique etudiees lors du voyage du _Beagle_. Le _Challenger_ aborda donc aux principaux points illustres par les premieres recherches de Darwin: les naturalistes de l'expedition, MM. Murray, Moseley, Buchanan et le Dr Maclean, purent se livrer ainsi sur le terrain a la constatation des faits signales par Darwin et, se guidant par ses memoires, recueillir aux gisements qu'il avait explores des series de roches analogues a celles sur lesquelles avaient porte ses investigations. On me fit l'honneur de me confier ces materiaux, et je les etudiai avec les ressources qu'offraient, au moment ou j'abordai ce travail, les procedes modernes de la lithologie[4]. Je dus, en me livrant a ces recherches, suivre ligne par ligne les divers chapitres des _Observations geologiques_ consacrees aux iles de l'Atlantique, oblige que j'etais de comparer d'une maniere suivie les resultats auxquels j'etais conduit avec ceux de Darwin, qui servaient de controle a mes constatations. Je ne tardai pas a eprouver une vive admiration pour ce chercheur qui, sans autre appareil que la loupe, sans autre reaction que quelques essais pyrognostiques, plus rarement quelques mesures au goniometre, parvenait a discerner la nature des agregats mineralogiques les plus complexes et les plus varies. Ce coup d'oeil qui savait embrasser de si vastes horizons, penetre ici profondement tous les details lithologiques. Avec quelle surete et quelle exactitude la structure et la composition des roches ne sont-elles pas determinees, l'origine de ces masses minerales deduite et confirmee par l'etude comparee des manifestations volcaniques d'autres regions; avec quelle science les relations entre les faits qu'il decouvre et ceux signales ailleurs par ses devanciers ne sont-elles pas etablies, et comme voici ebranlees les hypotheses regnantes, admises sans preuves, celles, par exemple, des crateres de soulevement et de la differenciation radicale des phenomenes plutoniques et volcaniques! Ce qui acheve de donner a ce livre un incomparable merite, ce sont les idees nouvelles qui s'y trouvent en germe et jetees la comme au hasard ainsi qu'un superflu d'abondance intellectuelle inepuisable. Et l'impression que j'exprime ici est celle qu'eprouvent tous ceux qui se sont familiarises avec les etudes de Darwin sur les phenomenes volcaniques. On s'en convaincra dans les pages qui suivent et par lesquelles M. J. W. Judd a fait preceder l'oeuvre geologique du grand naturaliste editee dans _The Minerva Library of famous Books_[5]. Parmi les geologues actuels, personne peut-etre n'a mieux connu Darwin et n'est plus a meme de se prononcer sur ses travaux que M. Judd: ses recherches sur le volcanisme dans ses manifestations a l'epoque presente et aux periodes anciennes de l'histoire du globe sont si hautement appreciees qu'elles le designaient pour la mission que lui ont confiee les editeurs de cette publication. Je tiens a les remercier ici, ainsi que mon savant ami M. Judd de l'autorisation qu'ils m'ont si obligeamment accordee de placer cette Introduction en tete du volume que je publie aujourd'hui. Elle m'a paru presenter un interet tres vif en rappelant, comme elle le fait, les circonstances dans lesquelles fut ecrit ce livre. Je me suis efforce de conserver religieusement a cette traduction la simplicite de l'original et j'ai mis tous mes soins a rendre la pensee de l'Auteur avec une scrupuleuse exactitude. J'ai maintenu les denominations lithologiques qu'il avait adoptees, considerant qu'il s'agissait en cela d'un aspect historique a conserver. En publiant cette traduction, mon but n'a pas ete seulement de rappeler la haute valeur et la portee de l'oeuvre geologique de Darwin, de completer ainsi pour les lecteurs francais la collection des oeuvres de l'immortel naturaliste: j'ai voulu aussi, par mon modeste travail, rendre hommage a ce liberateur de la pensee qu'est Darwin, a ce paisible chercheur qui marcha simplement vers la verite malgre les cris et les clameurs dont on essaya d'etouffer sa voix, a ce caractere vraiment eleve qui n'eut jamais en reponse aux insultes ineptes et haineuses que des paroles sereines. Mais la verite marcha cette fois d'un pas rapide, et, durant les dernieres annees de sa noble et laborieuse existence, il put voir le triomphe de l'evolution, et assister a ce mouvement emancipateur des sciences naturelles qu'avaient provoque ses doctrines. Darwin a trace la route qui menait vers des horizons nouveaux: le monde intellectuel tout entier s'y est engage et ceux-la meme qui le declaraient jadis un esprit faux et superficiel, qui criaient bien haut que ses theories etaient radicalement inconciliables avec les dogmes et la morale, se sentant vaincus par l'universalite de la poussee evolutionniste, en sont reduits a une honteuse capitulation. Pour ceux- la, la marche triomphale du Darwinisme est une nouvelle et terrible defaite. J'estime qu'il est bon de rappeler aux consciences ces heros de la verite qui n'eurent d'autres armes que leur intelligence liberee des prejuges, leur raison eclairee, leur travail opiniatre et calme et qui surent remplir au prix d'amertumes sans nombre la si difficile tache d'avoir fait accomplir a la pensee humaine un pas en avant. Entre eux, Darwin est des premiers. A.-F. RENARD. Notes: [1] La mise en oeuvre des observations et des materiaux geologiques amasses par Darwin pendant l'Expedition du _Beagle_ (decembre 1831 a octobre 1836) s'etend sur une periode de quatre ans, de 1842 a 1846. Son livre sur les iles volcaniques, commence en ete 1842, fut termine en janvier 1844; six mois apres, il mettait sur le metier ses observations sur la geologie de l'Amerique du Sud, qu'il achevait d'ecrire en avril 1845. Durant la periode qui s'etend de 1846 a 1854, il fit paraitre une serie de travaux secondaires se rattachant a la geologie et qui portent _sur les poussieres tombees sur les navires dans l'Ocean Atlantique_ (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp. 26-30), _sur la geologie des iles Falkland_ (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp. 267-274), _sur le transport des blocs erratiques_, etc. (Geol. Soc. Journ. IV, 1848, pp. 315-323), sur _l'analogie de structure de certaines roches volcaniques avec celles des glaciers_ (Edinb. Roy. Soc. Proc. II, 1851, pp. 17-18). Les deux volumes de son memoire sur les Cirripedes parurent en 1851 et 1854 ainsi que ses monographies des Balanides et des Verrucides fossiles de la Grande-Bretagne. [2] Darvin, _les Recifs de corail, leur structure et leur distribution_. Trad. de l'anglais d'apres la 2e edition, par L. Cosserat, Paris, 1878. [3] Sir Archibald Geikie, _The Founders of Geology_, p. 282. 1897. [4] Les memoires que j'ai publies sur la lithologie des iles explorees par Darwin lors du voyage du _Beagle_ et par les naturalistes du _Challenger_, ont paru dans la collection des _Reports of the scientific Results of the voyage of H.M.S. Challenger_ sous les titres _Petrology of Saint-Paul's Rocks_ (Narr. vol. II, appendice B), 1882, _Petrology of volcanic Islands_ (Phys. Chem. Part. VII) (vol. II, 1889). Les chapitres suivants de ce dernier memoire portent specialement sur les roches decrites dans _Geological Observations on volcanic Islands_ de Darwin: II, _Rocks of the Cape de Verde Islands_, p. 13. IV, _Rocks of Fernando Noronha_, p. 29. V, _Rocks of Ascension_, p. 39. VII, _Rocks of the Falkland Islands_, p. 97. [5] _Distribution and Structure of coral rocks, Geological Observations on volcanic Island and parts of South America_, by Ch. Darwin, with Introduction by J.W. Judd, Professor of Geology in the Normal School of Science, South Kensington. INTRODUCTION Pendant les dix annees qui suivirent son retour en Angleterre, apres son voyage autour du Monde, Darwin se consacra surtout a la preparation de la serie d'ouvrages qui furent publies sous le titre general de _Geologie du Voyage du Beagle_. Le second volume de la serie comprend les _Observations geologiques sur les iles volcaniques, et les notes sur la geologie de l'Australie et du Cap de Bonne-Esperance_, il parut en 1844. Les materiaux de ce volume ont ete reunis en partie au commencement du voyage, lorsque le Beagle fit escale a San Thiago dans l'archipel du Cap-Vert, aux Rochers de Saint-Paul et a Fernando Noronha; mais surtout durant la croisiere de retour; c'est alors que Darwin etudia les iles Galapagos, qu'il traversa l'archipel des iles Pomotou et visita Tahiti. Apres avoir touche a la Baie des Iles dans la Nouvelle-Zelande, ainsi qu'a Sydney, a Hobart-Town et a King George's Sound en Australie, le _Beagle_, traversant l'Ocean Indien, fit voile vers le petit groupe des iles Keeling ou Cocos, celebre par les observations qu'y a faites Darwin, et se dirigea ensuite vers l'ile Maurice. Apres une escale au Cap de Bonne-Esperance, le navire arriva successivement a Sainte-Helene et a l'Ascension, et visita une seconde fois les iles du Cap-Vert avant de rentrer en Angleterre. Le voyage pendant lequel Darwin eut l'occasion d'etudier tant de centres volcaniques interessants, lui reservait au debut une amere deception. Durant la derniere annee de son sejour a Cambridge il avait lu le _Personal Narrative_ de Humboldt et en avait extrait de longs passages relatifs a Teneriffe. Il avait recueilli un ensemble de renseignements en vue d'une exploration de cette ile, lorsqu'on lui proposa d'accompagner le capitaine Fitzroy a bord du _Beagle_. Son ami Henslow lui avait conseille, en le quittant, de se procurer le premier volume des _Principes de Geologie_ qui venait de paraitre, tout en le premunissant contre les idees de l'auteur de cet ouvrage. Au commencement du voyage, Darwin, accable par un violent mal de mer qui le confinait dans sa cabine, consacrait tous les instants de repit que lui laissait la maladie a etudier Humboldt et Lyell. On se figure sa deception, quand, au moment ou le navire atteignait Santa-Cruz et ou le Pic de Teneriffe apparaissait au milieu des nuages, on recut la nouvelle que le cholera regnait dans l'ile et empechait tout debarquement. Une ample compensation lui etait reservee, cependant, quand le _Beagle_ arriva a Porto-Praya dans l'ile de San Thiago, la plus grande de l'archipel du Cap-Vert. Darwin y passa trois semaines dans des conditions favorables et c'est la qu'il commenca, a proprement parler, son oeuvre de geologue et de naturaliste. "Faire de la geologie dans une contree volcanique, ecrit-il a son pere, est chose charmante; outre l'interet qui s'attache a cette etude en elle-meme, elle vous conduit dans les sites les plus beaux et les plus solitaires. Un amateur passionne d'histoire naturelle peut seul se representer le plaisir qu'on eprouve a errer parmi les cocotiers, les bananiers, les cafeiers et d'innombrables fleurs sauvages. Et cette ile, qui a ete pour moi si instructive et m'a prodigue tant de jouissances, est cependant l'endroit le moins interessant, peut-etre, de tous ceux que nous explorerons pendant notre voyage. Certes, elle est, en general, assez sterile, mais le contraste meme fait apparaitre les vallees admirablement belles. Il serait inutile de tenter la description de ce tableau; aussi facile serait-il d'expliquer a un aveugle ce que sont les couleurs, que de faire comprendre a quiconque n'a jamais quitte l'Europe la difference frappante qui existe entre les paysages tropicaux et ceux de nos contrees. Chaque fois qu'une chose attire mon attention admirative, je la note soit dans mon journal (dont le volume augmente), soit dans mes lettres; excusez mon enthousiasme mal traduit par des mots. Je constate que mes echantillons s'accroissent en nombre d'une maniere etonnante, et je crois que je serai oblige d'en expedier, de Rio, une collection en Angleterre." Un passage remarquable de l'_Autobiographie_, ecrite par Darwin en 1876, temoigne de l'impression ineffacable que lui laissa cette premiere visite a une ile volcanique. "La structure geologique de San Thiago est tres frappante, quoique d'une grande simplicite. Une coulee de lave s'est etalee autrefois sur le fond de la mer, constitue par des debris de coraux et de coquilles recentes; ces couches calcaires ont ete soumises comme a une cuisson et transformees en une roche blanche et dure. L'ile entiere a ete soulevee depuis cette epoque, mais l'allure de la zone de roche blanche m'a revele un fait nouveau et important: c'est qu'il s'est produit, plus tard, un affaissement autour des crateres qui avaient ete en activite depuis le soulevement. L'idee me vint alors, pour la premiere fois, que je pourrais peut-etre ecrire un livre sur la geologie des contrees que nous allions explorer, et cette pensee me fit tressaillir de joie. Ce fut pour moi une heure memorable; avec quelle nettete je me rappelle la petite falaise de lave sous laquelle je me tenais, le soleil eblouissant et torride, quelques plantes etranges du desert croissant aux alentours, et a mes pieds des coraux vivants, dans les lagunes inondees par la maree." Au moment de cette exploration, cinq annees seulement s'etaient ecoulees depuis l'epoque ou il suivait a Edimbourg les lecons du professeur Jameson, qui enseignait encore la doctrine Wernerienne. Darwin avait trouve ces lecons "incroyablement ennuyeuses". "Le seul effet qu'elles produisent sur moi, declarait-il, c'est de me faire prendre la resolution de ne lire de ma vie un livre de geologie, ni d'etudier cette science de quelque maniere que ce soit." Quel contraste avec les expressions dont il se sert en parlant de ses recherches geologiques, dans les lettres ecrites a ses parents a bord du _Beagle_! Apres avoir fait allusion au plaisir qu'il eprouve a rassembler et a etudier les animaux marins, il s'ecrie: "Mais la geologie l'emporte sur le reste!" Dans une lettre a Henslow, il dit: "La geologie m'entraine; mais, comme l'intelligent animal place entre deux bottes de foin, je ne sais a laquelle donner la preference: etudierai-je les roches cristallines anciennes ou les couches moins coherentes et plus fossiliferes?" Et, lorsque son long voyage va se terminer, il ecrit encore: "Je trouve a la geologie un interet qui ne faiblit jamais; et, comme on l'a dit deja, elle nous inspire des idees aussi vastes sur notre monde que celles que l'astronomie nous suggere sur l'ensemble des mondes." Darwin fait evidemment allusion ici a un passage de Sir John Herschel dans son admirable _Introduction a l'etude de la philosophie naturelle_, oeuvre qui exerca une influence tres profonde et tres heureuse sur l'esprit du jeune naturaliste. La predilection marquee que professait Darwin, durant et apres le celebre voyage du _Beagle_, pour les etudes geologiques, ne peut laisser aucun doute; comme il est facile aussi de reconnaitre quelle est l'ecole geologique dont il suivait les doctrines et dont l'enseignement, malgre les avertissements de Sedgwick et de Henslow, le dominait tout entier. Il ecrivit en 1876: "La premiere contree que j'ai etudiee, l'ile de San Thiago dans l'archipel du Cap Vert, m'a demontre clairement la remarquable superiorite de Lyell, au point de vue geologique, sur tous les auteurs dont j'avais emporte les oeuvres ou que j'ai etudies depuis." Et il ajoute: "La science geologique a contracte une grande dette envers Lyell, elle lui doit plus, je crois, qu'a personne au monde... Je suis fier de me rappeler que la premiere contree dont j'etudiai la constitution geologique, San Thiago dans l'archipel du Cap Vert, m'a convaincu de la superiorite infinie des idees de Lyell sur celles que j'avais pu puiser dans tout autre livre que les siens." Les passages que j'ai cites montrent dans quel esprit Darwin commenca ses etudes geologiques, et les pages qui suivent fourniront des preuves nombreuses de l'enthousiasme, de la penetration et du soin avec lesquels ses recherches furent poursuivies. Les collections de roches et de mineraux recueillies par Darwin furent, au cours meme de son voyage, envoyees a Cambridge et confiees a son fidele ami Henslow. A son retour en Angleterre, apres avoir revu sa famille et ses amis, le premier soin de Darwin fut de commencer l'etude de ces materiaux. Vers la fin de 1836, il alla se fixer, pendant trois mois, dans un appartement de Fitzwilliam street a Cambridge: il se rapprochait ainsi d'Henslow et pouvait se livrer a l'examen des roches et des mineraux qu'il avait reunis. Il fut puissamment seconde dans cette etude par le professeur William Hallows Miller, l'eminent cristallographe et mineralogiste. Darwin ne commenca reellement a ecrire son livre sur les iles volcaniques qu'en 1843, apres s'etre etabli dans la maison qu'il habita le reste de sa vie, sa celebre residence de Down dans le Kent. Dans une lettre du 28 mars 1843 a son ami M. Fox, il dit: "J'avance tres lentement dans la redaction d'un livre, ou plutot d'une brochure sur les iles volcaniques que nous avons explorees; je n'y consacre qu'une couple d'heures chaque jour, et encore d'une maniere assez peu reguliere. C'est une besogne ingrate que d'ecrire des livres dont la publication coute de l'argent et que personne ne lit, pas meme les geologues." Cette etude occupa Darwin pendant toute l'annee 1843, et le livre fut publie au printemps de l'annee suivante. D'apres une note de son journal, le temps reellement consacre a la preparation de cet ouvrage s'etendit de l'ete de 1842 jusqu'en janvier 1844. Lorsqu'il fut acheve, Darwin ne parut nullement satisfait du resultat obtenu. Il ecrivait a Lyell: "Vous m'avez fait un grand plaisir en disant que vous aviez l'intention de parcourir mes _Iles volcaniques_; ce livre m'a coute dix-huit mois de travail! Et a ma connaissance, rares sont les gens qui l'ont lu. Je sens cependant que le peu que renferme cet ouvrage, et c'est peu de chose en effet, aura son utilite en confirmant des hypotheses anciennes ou nouvelles, et que mon travail ne sera pas perdu." Il ecrivait a Sir Joseph Hooker: "Je viens de terminer un petit volume sur les iles volcaniques que nous avons explorees. J'ignore jusqu'a quel point la geologie pure et simple vous interesse, mais j'espere que vous m'autoriserez a vous envoyer un exemplaire de mon ouvrage." Tout geologue sait combien ce livre de Darwin sur les iles volcaniques est interessant et suggestif. La satisfaction mediocre qu'il semble inspirer a son auteur doit etre probablement attribuee au contraste que Darwin sentait exister entre le souvenir des vives jouissances qu'il eprouvait lorsque, le marteau a la main, il errait dans des contrees nouvelles et interessantes, et la tache lente, laborieuse et moins conforme a ses gouts que lui imposaient la transcription et l'arrangement de ses notes sous forme de livre. Lorsqu'en 1874 je decrivais les anciens volcans des iles Hebrides, j'eus frequemment l'occasion de rappeler les observations de M. Darwin sur les volcans de l'Atlantique, pour expliquer les faits que nous montrent, dans nos propres iles, les restes de volcans anciens. Darwin, ecrivant a son fidele ami Sir Charles Lyell au sujet de mon travail, lui dit: "J'ai eprouve une satisfaction bien vive en voyant citer mon livre sur les volcans, je le croyais mort et oublie." Deux ans plus tard, en 1876, on proposa a Darwin de publier une nouvelle edition des _Observations sur les iles volcaniques et sur l'Amerique du Sud_. Il hesita d'abord, car il lui semblait que ces ouvrages n'offraient plus actuellement qu'un interet mediocre; il me consulta sur ce point au cours d'une des conversations que nous avions souvent ensemble a cette epoque, et j'insistai fortement aupres de lui pour la reedition de ces livres. J'eprouvai une vive satisfaction lorsque, se rendant a mes instances, il consentit a ce qu'ils fussent publies sans aucune modification du texte. Il ecrit dans la preface de cette nouvelle edition: "Par suite des progres recents de la geologie, mes idees sur quelques points pourront paraitre un peu vieillies, mais j'ai cru preferable de les laisser telles qu'elles ont ete publiees originairement." Peut-etre ne sera-t-il pas sans interet d'indiquer brievement les principaux problemes geologiques sur lesquels le livre de Darwin _les Iles volcaniques_ a jete une nouvelle et vive lumiere. Le principal merite de ces recherches est d'avoir fourni des observations qui, non seulement, presentent un haut interet scientifique, mais dont quelques-unes ont permis de faire rejeter des erreurs couramment admises; d'appeler l'attention sur des phenomenes et des considerations qui avaient ete completement negliges par les geologues, mais qui ont exerce depuis lors une grande influence sur la genese des theories geologiques; et, enfin, de faire ressortir l'importance qui s'attache a des causes faibles et insignifiantes en apparence, mais dont quelques-unes donnent la clef de problemes geologiques du plus haut interet. En visitant des contrees ou von Buch et d'autres geologues avaient cru trouver la preuve de la theorie des "crateres de soulevement", Darwin fut amene a demontrer que les faits pouvaient recevoir une interpretation tout a fait differente. Les idees emises d'abord par le celebre geologue et explorateur allemand, et presque universellement admises par ses compatriotes, avaient ete soutenues par Elie de Beaumont et par Dufrenoy, les chefs du mouvement geologique en France. Elles etaient pourtant vigoureusement combattues par Scrope et par Lyell en Angleterre, et par Constant Prevost et Virlet de l'autre cote de la Manche. Dans cet ouvrage, Darwin nous montre sur quelles faibles bases repose cette theorie d'apres laquelle les grands crateres circulaires des iles de l'Atlantique devraient leur origine a des ampoules gigantesques de la croute terrestre, qui, en crevant a leur sommet, auraient donne naissance aux crateres. Reconnaissant l'influence que l'injection de la lave exerce sur la structure des cones volcaniques, en accroissant leur masse et leur hauteur, il montre qu'en general les volcans sont edifies par des ejaculations repetees qui amenent une accumulation de matieres eruptives autour de l'orifice. Cependant, quoiqu'il arrivat aux memes vues generales que Scrope et que Lyell sur l'origine des crateres volcaniques ordinaires, Darwin vit clairement que, dans certains cas, de grands crateres peuvent s'etre formes ou s'etre agrandis par l'affaissement du plancher, a la suite d'eruptions. L'importance de ce facteur auquel les geologues avaient accorde trop peu d'attention, a ete montree recemment par le professeur Dana dans son admirable ouvrage sur le Kilauea et d'autres grands volcans de l'archipel hawaien. L'affaissement qui se produit autour d'un centre volcanique, et qui determine le plongement des couches environnantes, a ete mis en lumiere pour la premiere fois par Darwin, comme resultat de son premier travail sur les iles du Cap-Vert. Des exemples frappants du meme fait ont ete signales depuis en Islande par M. Robert et par d'autres, dans la Nouvelle-Zelande par M. Heaphy, et dans les iles occidentales de l'Ecosse par moi-meme. A diverses reprises, Darwin appela l'attention des geologues sur le fait que les orifices volcaniques presentent entre eux des relations qu'on ne saurait expliquer sans admettre l'existence, dans la croute terrestre, de lignes de fracture le long desquelles les laves se sont fraye un chemin vers la surface. Mais en meme temps il vit clairement qu'il n'existait pas de preuves du passage de grands torrents de laves le long de ces fractures; il montra comment les plateaux les plus remarquables, formes de nappes de laves successives, peuvent avoir ete construits par des emissions repetees et moderees, emanant d'orifices volcaniques nombreux, distincts les uns des autres. Il insiste expressement sur la rapidite avec laquelle la denudation peut faire disparaitre les cones de cendres formes autour des orifices d'ejaculation, et les traces d'emissions successives de laves. L'un des chapitres les plus remarquables du livre est celui ou l'auteur traite des effets de la denudation determinant l'erosion de l'appareil volcanique, au point de ne plus laisser subsister que des epaves ou troncons ruines de volcans. Il a eu l'occasion d'etudier une serie de cas permettant de suivre toutes les gradations des formes volcaniques, depuis les cones complets jusqu'aux masses bouchant les crateres, ou elles s'etaient solidifiees. Les observations de Darwin sur ce sujet ont ete de la plus haute valeur et du plus grand secours pour tous ceux qui se sont efforces d'etudier les effets de l'action volcanique pendant les periodes anciennes de l'histoire de la terre. Comme Lyell, Darwin etait fermement convaincu de la continuite des actions geologiques, et c'etait toujours avec une vive satisfaction qu'il constatait que les phenomenes du passe pouvaient s'interpreter par des causes actuelles. Au moment ou Lyell se livrait, quelques mois avant sa mort, a ses derniers travaux geologiques sur les environs de sa residence dans le Forfarshire, il ecrivit a Darwin: "Toutes mes recherches ont confirme ma conviction que la seule difference entre les roches volcaniques paleozoiques et recentes se reduit aux modifications qui ont du se produire en raison de l'immense periode de temps pendant laquelle les produits des volcans les plus anciens ont ete soumis a des transformations chimiques." Lorsqu'apres avoir acheve ses etudes sur les phenomenes volcaniques, Darwin entreprit l'examen des grandes masses granitiques des Andes, il fut vivement frappe des relations qui unissent les roches dites plutoniques et les roches d'origine incontestablement volcanique. On doit dire a ce sujet que les circonstances memes dans lesquelles se fit la croisiere du _Beagle_ furent tres favorables a Darwin dans ses etudes sur les roches eruptives. Apres avoir observe des types nettement caracterises de la serie recente, il alla etudier dans l'Amerique du Sud de remarquables gisements de masses ignees anciennes tres cristallines et, dans le voyage de retour, il put revoir les roches volcaniques recentes, raviver ainsi ses premieres impressions et etablir des relations entre ces deux types lithologiques. Il exposa quelques-unes des considerations generales que ces observations lui avaient suggerees, dans un travail qu'il lut a la Societe Geologique le 17 mars 1838, et qui portait comme titre: _Du rapport de certains phenomenes volcaniques, de la formation des chaines de montagnes, et des effets des soulevements continentaux_. La relation entre ces deux ordres de faits est discutee d'une maniere plus approfondie dans son livre sur la geologie de l'Amerique du Sud. Les preuves d'un soulevement recent constatees sur les cotes d'un grand nombre d'iles volcaniques amenerent Darwin a conclure qu'en general les aires volcaniques sont des regions de soulevement; et il fut conduit, naturellement, a les opposer aux aires dans lesquelles, comme il le montra, la presence d'atolls, de recifs frangeants et de recifs-barrieres, offre les preuves d'un affaissement. Il parvint de cette maniere a dresser une carte des aires oceaniques, les repartissant en zones soumises a des mouvements de soulevement ou d'affaissement. Ses conclusions a cet egard etaient aussi neuves que suggestives. Darwin reconnut tres clairement le fait que la plupart des iles oceaniques semblent etre d'origine volcanique, quoiqu'il prit soin de signaler les exceptions importantes qui infirment, dans une certaine mesure, la generalisation de cette regle. Dans son _Origine des especes_ il a developpe l'idee et emis la theorie de la permanence des bassins oceaniques, que d'autres auteurs ont adoptee apres lui et ont etendue plus loin, pensons-nous, que Darwin n'avait cru devoir le faire. Sa prudence sur ce point et sur les questions speculatives du meme genre etait bien connue de tous ceux qui avaient l'habitude de les discuter avec lui. Quelques annees avant le voyage du _Beagle_, M. Poulett Scrope avait signale les analogies remarquables qui existent entre certaines roches ignees a structure rubanee, telles qu'on en rencontre aux iles Ponces, et les schistes cristallins feuilletes. Il ne semble pas que Darwin ait eu connaissance du remarquable memoire de Scrope, mais il appela l'attention, d'une maniere toute spontanee, sur les memes phenomenes lorsqu'il entreprit l'etude de roches fort analogues qu'on observe a l'ile de l'Ascension. Comme il venait d'etudier les grandes masses de schistes cristallins du continent Sud-Americain, il fut frappe du fait que les roches incontestablement ignees de l'Ascension offrent une repartition identique des mineraux constitutifs, le long de "feuillets" paralleles. Ces observations conduisirent Darwin a la meme conclusion que celle a laquelle Scrope etait arrive quelque temps auparavant, c'est-a-dire que, lorsque la cristallisation s'opere dans des masses rocheuses soumises a des forces deformatrices tres puissantes, il se produit une separation et une distribution des mineraux constitutifs, suivant des plans paralleles. On a reconnu pleinement aujourd'hui que ce processus doit avoir ete un facteur important dans la formation des roches metamorphiques, que les auteurs recents designent sous le nom de _dynamo-metamorphisme_. Dans l'etude de ce probleme et d'un grand nombre d'autres analogues, exigeant des connaissances mineralogiques tres exactes, il est remarquable de voir a quel point Darwin reussissait a decouvrir la verite au sujet des roches qu'il etudiait, a l'aide seulement d'un canif, d'une simple loupe, de quelques essais chimiques et du chalumeau. Depuis Darwin l'etude des roches en sections minces sous le microscope a ete inventee, et est aujourd'hui du plus grand secours dans toutes les recherches petrographiques. Plusieurs des iles etudiees par Darwin ont ete explorees a nouveau, et des echantillons de leurs roches ont ete recueillis pendant le voyage du navire de la Marine Royale le _Challenger_. Les resultats de l'etude qu'en a faite un des maitres de la microscopie des roches, le Professeur Renard, de Bruxelles, ont ete publies recemment dans un des volumes des _Rapports sur l'Expedition du Challenger_. Il est interessant de constater que, tandis que ces recherches recentes ont enrichi la science geologique d'un grand nombre de faits nouveaux et precieux, et que des changements nombreux ont ete apportes a la nomenclature et a d'autres points de detail, tous les faits principaux decrits par Darwin et par son ami le professeur Miller ont resiste a l'epreuve du temps et d'une etude plus approfondie, et demeurent comme un monument de la sagacite et de la justesse d'observation de ces pionniers des recherches geologiques. JOHN W. JUDD. OBSERVATIONS GEOLOGIQUES SUR LES ILES VOLCANIQUES CHAPITRE PREMIER SAN THIAGO, ARCHIPEL DU CAP VERT Roches des assises inferieures.--Depot sedimentaire calcareux avec coquilles recentes metamorphise au contact de laves surincombantes; allure horizontale et etendue en surface de ces couches.--Roches volcaniques posterieures associees a une matiere calcaire terreuse et fibreuse, et frequemment renfermee dans les vacuoles des scories.--Anciens orifices d'eruption obliteres, de petite dimension.--Difficulte que presente la determination de coulees de laves recentes sur une plaine unie.--Collines de l'interieur de l'ile, constituees par des roches volcaniques plus anciennes.--Grandes masses d'olivine decomposee.--Roches feldspathiques situees sous les couches de basalte cristallin.--Uniformite de structure et d'aspect des collines volcaniques les plus anciennes.--Forme des vallees voisines de la cote.--Conglomerat en voie de formation sur la plage. L'ile de San Thiago s'etend du N.-N.-W. au S.-S.-E. sur une longueur de trente milles et une largeur de douze milles environ. Les observations auxquelles je me suis livre pendant mes deux visites a cette ile ont toutes ete faites dans sa partie meridionale et dans un rayon de quelques lieues seulement autour de Porto-Praya.--Vue de la mer, la contree offre une configuration variee: des collines coniques a pentes douces, de couleur rougeatre (telle que la colline designee sous le nom de Red Hill et representee dans la figure intercalee dans le texte)[1] et d'autres collines moins regulieres, d'une couleur noiratre et a sommet plat (marquees A, B, C, dans la meme figure), s'elevent au-dessus de plaines de lave qui s'etagent en gradins successifs. On apercoit dans le lointain une chaine de montagnes, hautes de plusieurs milliers de pieds, qui traverse l'interieur de l'ile. Il n'y a pas de volcan actif a San Thiago, et il n'en existe qu'un seul dans tout l'archipel, celui de Fogo. L'ile n'a ete eprouvee par aucun tremblement de terre violent depuis qu'elle est habitee. [Illustration: FIG. I.--Vue d'une partie de San Thiago, l'une des iles du Cap Vert.] Les roches inferieures que l'on voit sur la cote pres de Porto-Praya sont tres cristallines et fort compactes; elles semblent appartenir a des masses volcaniques anciennes et d'origine sous-marine. Frequemment elles sont recouvertes, en stratification discordante, par un depot calcaire irregulier, d'une faible epaisseur, ou abondent des coquilles appartenant a une des dernieres periodes de l'ere tertiaire; ce depot est recouvert, a son tour, par une grande nappe de lave basaltique, qui, partie du centre de l'ile, s'est repandue en coulees successives entre les collines a sommet plat marquees A, B, C, etc. Des coulees plus recentes ont ete ejaculees par les cones dissemines dans l'ile, tels que Red Hill et Signal-Post Hill. Les couches superieures des collines a sommet plat presentent, au point de vue de la constitution mineralogique et a d'autres egards encore, un rapport intime avec les assises inferieures des couches de la cote, qui semblent former avec elles une masse continue. _Description mineralogique des roches formant les assises inferieures_.--Le caractere de ces roches est extremement variable. Elles sont formees d'une masse fondamentale basaltique compacte, noire, brune ou grise, renfermant de nombreux cristaux d'augite, de hornblende, d'olivine, de mica, et parfois du feldspath vitreux. On rencontre frequemment une variete presque entierement composee de cristaux d'augite et d'olivine. On sait que le mica se presente rarement la ou l'augite abonde, et vraisemblablement la roche qui nous occupe n'offre pas une exception manifeste a cette regle, car le mica y est arrondi aussi parfaitement qu'un caillou dans un conglomerat (tout au moins dans le plus caracteristique de mes specimens, ou l'on voit un nodule de mica long d'un demi-pouce); il n'a evidemment pas cristallise dans la pate qui le renferme aujourd'hui, mais il doit avoir ete forme par la fusion d'une roche plus ancienne. Ces laves compactes alternent avec des tufs, des roches amygdaloides et des wackes, et, a certains endroits, avec des conglomerats grossiers. Parmi les wackes argileuses, les unes sont vert fonce, d'autre vert jaunatre pale, d autres enfin presque blanches. Je constatai avec etonnement qu'un certain nombre de ces dernieres roches, meme les plus blanches, fondaient en un email noir de jais, tandis que plusieurs echantillons des varietes vertes ne donnaient qu'un globule gris pale. De nombreux dikes formes essentiellement de roches augitiques tres compactes et de varietes amygdaloides grises coupent les couches; en divers endroits celles-ci ont ete violemment disloquees et fortement redressees. Une ligne de dislocation coupe l'extremite septentrionale de Quailland, ilot de la baie de Porto-Praya, et on peut le suivre jusqu'a l'ile principale. Ces dislocations se sont produites avant le depot de la couche sedimentaire recente, et la surface de l'ile a subi, anterieurement a ce depot, une denudation importante, comme l'attestent de nombreux dikes tronques. _Description du depot calcaire qui recouvre les roches volcaniques dont il vient d'etre question_.--Cette couche peut etre facilement reconnue a cause de sa couleur blanche et de l'extreme regularite avec laquelle elle s'etend le long de la cote, sur une ligne horizontale pendant plusieurs milles. Sa hauteur moyenne au-dessus de la mer, mesuree depuis sa ligne de contact avec les laves basaltiques qui la recouvrent, est de 60 pieds environ; et son epaisseur, fort variable a cause des inegalites de la formation sur laquelle elle repose, peut etre evaluee a environ 20 pieds. Cette couche est formee d'une substance calcaire parfaitement blanche, constituee en partie par des debris organiques et en partie par une substance que l'on pourrait comparer, pour l'aspect, a du mortier. Des fragments de roches et des cailloux sont dissemines dans toute cette couche, et se reunissent souvent en conglomerat, surtout vers la base. Un grand nombre de ces fragments sont comme badigeonnes d'une couche peu epaisse de matiere calcareuse blanchatre. A Quail-island, la partie inferieure du depot calcaire est remplacee par un tuf terreux tendre, de couleur brune, plein de turritelles, et qui est surmonte d'un lit de cailloux passant au gres et contenant des fragments d'echinides, des pinces de crabes et des coquilles; les coquilles d'huitres adherent encore aux roches sur lesquelles elles vivaient. Le depot renferme un grand nombre de spherules blanches ressemblant a des concretions pisolitiques, et dont la grosseur varie de celle d'une noix a celle d'une pomme; elles renferment ordinairement un petit caillou en leur centre. Je me suis assure par un examen minutieux que ces soi-disant concretions etaient des nullipores conservant leur forme propre, mais dont la surface etait legerement usee par le frottement; ces corps (consideres generalement aujourd'hui comme des vegetaux) n'offrent aucune trace d'organisation interieure, quand on les etudie sous un microscope de puissance moyenne. M. Georges R. Sowerby a bien voulu examiner les coquilles que j'ai rassemblees; elles appartiennent a quatorze especes, dont les caracteres sont assez bien conserves pour qu'il soit possible de les determiner avec un degre de certitude suffisant, et a quatre especes dont on ne peut etablir que le genre. Parmi les quatorze mollusques dont la liste se trouve a l'appendice, onze appartiennent a des especes recentes; un, non encore decrit, pourrait etre identique a une espece vivante que j'ai trouvee dans le port de Porto-Praya; les deux autres especes sont nouvelles et ont ete decrites par M. Sowerby. Les connaissances que nous possedons sur les mollusques de cet archipel et des cotes voisines ne sont pas encore assez completes pour nous permettre d'affirmer que ces coquilles, meme les deux dernieres, appartiennent a des especes eteintes. Parmi ces coquilles, celles qui se rapportent incontestablement a des especes vivantes ne sont pas nombreuses, mais elles suffisent cependant pour demontrer que le depot appartient a une periode tertiaire recente. Les caracteres mineralogiques de la formation, le nombre et les dimensions des fragments qu'elle renferme, et l'abondance des patelles et des autres coquilles littorales, demontrent que tout l'ensemble s'est accumule dans une mer peu profonde, pres d'un ancien rivage. _Effets produits par la coulee de lave basaltique qui s'est repandue sur le depot calcaire_.--Ces effets sont tres remarquables. Cette matiere calcareuse est modifiee jusqu'a une profondeur d'environ un pied sous la ligne de contact, et on peut suivre le passage, tout a fait insensible, de petits fragments de coquilles, de corallines et de nullipores a peine agreges, jusqu'a une roche, ou l'on ne peut trouver aucune trace d'une origine mecanique, meme au microscope. Aux points ou les modifications metamorphiques ont ete les plus intenses, on observe deux varietes de roches. La premiere variete est dure et compacte, finement grenue et blanche, sillonnee par quelques lignes paralleles formees de particules volcaniques noiratres; cette roche ressemble a un gres, mais un examen plus minutieux montre qu'elle est completement cristalline, avec des faces de clivage si parfaites qu'on peut les mesurer facilement au goniometre a reflexion. Si, apres les avoir mouilles, on examine, a l'aide d'une forte loupe, les echantillons qui ont subi un metamorphisme moins complet, on peut constater une transformation graduelle tres interessante; quelques-unes des particules arrondies qui les constituent conservent leur forme propre, tandis que d'autres se fusionnent insensiblement dans la masse granulo-cristalline. Les surfaces decomposees de cette roche revetent une couleur rouge-brique, comme c'est souvent le cas pour les calcaires ordinaires. La seconde variete metamorphique est, de meme, une roche dure mais sans trace de structure cristalline. C'est une pierre calcaire blanche, opaque et compacte, fortement mouchetee de taches, irregulierement arrondies, d'une matiere terreuse, ocreuse et tendre. Cette matiere terreuse presente une couleur brun-jaunatre pale, et parait etre un melange de fer et de carbonate de chaux; elle fait effervescence avec les acides, elle est infusible mais noircit au chalumeau et devient magnetique. La forme arrondie des petites taches de substance terreuse, ainsi que les diverses etapes qu'on peut constater jusqu'a leur isolement parfait, et qu'on peut suivre en examinant une serie d'echantillons, montrent clairement qu'elles ont ete formees, soit par l'attraction des particules terreuses entre elles, soit plus vraisemblablement par une attraction reciproque des atomes de carbonate de chaux amenant alors la segregation de ces impuretes terreuses etrangeres. Ce fait m'a vivement interesse, car j'avais observe souvent des roches quartzeuses (par exemple aux iles Falkland, et dans les couches siluriennes inferieures des Stiper-Stones dans le Shropshire) mouchetees, d'une maniere precisement analogue, par de petites taches d'une substance terreuse blanchatre (feldspath terreux?); on avait deja toutes raisons de croire alors que ces roches avaient ete modifiees ainsi sous l'action de la chaleur, et cette hypothese recoit maintenant sa confirmation. Cette texture tachetee pourrait fournir peut-etre quelques indications pour distinguer les roches quartzeuses, qui doivent leur structure actuelle a une action ignee, de celles formees par voie purement aqueuse; distinction qui doit avoir fait hesiter bien des geologues dans l'etude des regions arenaceo-quartzeuses, si j'en juge par ma propre experience. En s'epanchant sur les sediments etales au fond de la mer, les parties inferieures et les plus scoriacees de la lave ont empate une grande quantite de matiere calcaire, qui forme maintenant la pate tres cristalline et blanche comme neige, d'une breche renfermant de petits fragments de scories noires et brillantes. Un peu au-dessus de cette couche, la ou le calcaire est moins abondant et la lave plus compacte, les interstices de la masse de lave sont remplis d'un grand nombre de petites spheres, formees de spicules de calcaire spathique, qui rayonnent autour d'un centre commun. Dans une certaine partie de Quail-island, ou les laves surincombantes n'ont pas plus de 14 pieds d'epaisseur, le calcaire a pu cristalliser sous l'influence de la chaleur degagee par ces matieres eruptives; on ne peut pas admettre que cette faible couche de lave ait ete plus epaisse a l'origine, et que son epaisseur ait ete reduite par une erosion posterieure, l'etat celluleux de sa surface nous le montre. J'ai deja fait observer que la mer ou le depot calcaire s'est opere devait etre peu profonde; le degagement de l'anhydride carbonique a donc ete entrave par une pression de loin inferieure a celle, equivalant a une colonne d'eau haute de 1.708 pieds, que Sir James Hall considerait comme necessaire pour empecher ce degagement. Depuis l'epoque de ses experiences on a decouvert que c'est moins la pression que la nature de l'atmosphere ambiante qui intervient pour retenir l'acide carbonique gazeux. Ainsi, il resulte d'experiences de M. Faraday[2] que des masses importantes de calcaire se fondent quelquefois et cristallisent, meme dans des fours a chaux ordinaires. Suivant M. Faraday, le carbonate de chaux peut etre chauffe, pour ainsi dire, a toute temperature dans une atmosphere d'acide carbonique, sans se decomposer; et Gay-Lussac a montre que des fragments de calcaire, chauffes dans un tube a une temperature insuffisante par elle-meme pour provoquer leur decomposition, degageaient cependant l'acide carbonique des qu'on faisait passer au travers du tube un courant d'air ou de vapeur d'eau: Gay-Lussac attribue ce phenomene au deplacement de l'acide carbonique naissant. La matiere calcaire, qui se trouve sous la lave, surtout celle qui forme les aiguilles cristallines renfermees dans les vacuoles des scories, ne peut pas avoir subi l'action du passage d'un courant gazeux, quoiqu'elle ait ete chauffee dans une atmosphere contenant vraisemblablement une tres forte proportion de vapeur d'eau. Peut-etre est-ce pour cette raison qu'elle a conserve son acide carbonique sous cette pression relativement faible. Les fragments de scories renfermes dans la pate calcaire cristalline sont d'un noir de jais, a cassure brillante comme celle de la retinite. Cependant leur surface est recouverte d'une couche d'une substance translucide orange-rougeatre, que l'on peut gratter facilement au canif; ces fragments apparaissent alors comme s'ils etaient recouverts d'une couche mince de matiere resineuse. Les plus petits d'entre eux presentent des parties completement transformees en cette substance; transformation qui semble tout a fait differente d'une decomposition ordinaire. Nous verrons dans un autre chapitre qu'a l'archipel des Galapagos de grandes couches de cendres volcaniques, avec particules scoriacees, ont subi une transformation a peu pres identique. _Extension et horizontalite du depot calcaire_.--La limite superieure du depot calcaire, si nettement marquee a cause de la couleur blanche de cette roche, et si voisine de l'horizontale, court le long de la cote sur une distance de plusieurs milles, a l'altitude de 60 pieds environ au-dessus du niveau de la mer. La nappe de basalte qui la recouvre presente une epaisseur moyenne de 80 pieds. A l'ouest de Porto-Praya, au-dela de Red Hill, la couche blanche avec le basalte qui la surmonte, sont recouverts par des coulees plus recentes. J'ai pu la suivre de l'oeil, au nord de Signal-Post Hill, s'etendant au loin sur une distance de plusieurs milles, le long des falaises de la cote. Mes observations ont porte sur une etendue d'environ 7 milles le long de la cote, mais la regularite de cette couche me porterait a croire qu'elle s'etend beaucoup plus loin. Dans des ravins perpendiculaires a la cote, on la voit plonger doucement vers la mer, probablement suivant l'inclinaison qu'elle presentait lors de son depot sur les anciens rivages de l'ile. Je n'ai trouve dans l'interieur de l'ile qu'une seule coupe ou cette couche fut visible, a la hauteur de quelques centaines de pieds, c'est a la base de la colline marquee A; elle y repose, comme d'habitude, sur la roche augitique compacte associee avec de la wacke, et elle y est recouverte par la grande nappe de lave basaltique recente. En certains points cependant cette couche blanche ne conserve pas son horizontalite; a Quail-island sa surface superieure ne s'eleve qu'a 40 pieds au-dessus du niveau de la mer; ici egalement la nappe de lave qui la recouvre n'a que 12 a 15 pieds d'epaisseur; d'autre part, au nord-est du port de Porto-Praya, la couche calcaire ainsi que la roche sur laquelle elle repose atteignent une hauteur superieure au niveau moyen. Je crois que dans ces deux cas la difference de niveau ne provient pas d'un exhaussement inegal, mais de l'irregularite primitive du fond de la mer. Ce fait peut etre demontre a Quail-island, car le depot calcaire y offre en un certain point une epaisseur de beaucoup superieure a la moyenne, alors qu'en d'autres points cette roche ne se montre pas; dans ce dernier cas les laves basaltiques recentes reposent directement sur les laves plus anciennes. [Illustration: FIG. 2.--Signal-Post Hill;--A. Roches volcaniques anciennes;--B. Depot calcareux;--C. Lave basaltique superieure.] Sous Signal-Post Hill la couche blanche plonge dans la mer d'une maniere bien interessante. Cette colline est conique, haute de 450 pieds, et offre encore quelques traces de structure crateriforme; elle est constituee en majeure partie de matieres eruptives emises posterieurement au soulevement de la grande plaine basaltique, mais en partie aussi de laves tres anciennes, probablement de formation sous-marine. La plaine environnante et le flanc oriental de la colline ont ete decoupes par l'erosion en falaises escarpees surplombant la mer. La couche calcaire blanche est visible dans ces ravinements a la hauteur de 70 pieds environ au-dessus du rivage, et s'etend au nord et au sud de la colline, sur une longueur de plusieurs milles, en dessinant une ligne qui parait parfaitement horizontale; mais, au-dessous de la colline, elle plonge dans la mer et disparait sur une longueur d'environ un quart de mille. Le plongement est graduel du cote du sud, et plus brusque du cote du nord, comme le montre la figure. Ni la couche calcaire ni la lave basaltique surincombante (pour autant qu'on puisse distinguer cette derniere des coulees plus recentes) n'augmentent d'epaisseur a mesure qu'elles plongent; j'en conclus que ces couches n'ont pas ete originairement accumulees dans une depression dont le centre serait devenu plus tard un point d'eruption, mais qu'elles ont ete derangees et ployees posterieurement a leur depot. Nous pouvons supposer, ou bien que Signal-Post Hill, apres son soulevement, s'est abaisse avec la region environnante, ou bien qu'il n'a jamais ete souleve a la meme hauteur qu'elle. Cette derniere hypothese me parait la plus vraisemblable, car, durant le soulevement lent et uniforme de cette partie de l'ile, l'energie souterraine, affaiblie par des eruptions repetees de matieres volcaniques emises au-dessous de ce point, devait necessairement conserver moins de puissance pour le soulever. Un fait analogue semble s'etre produit pres de Red Hill, car, en remontant les coulees de lave qui affleurent, des environs de Porto-Praya vers l'interieur de l'ile, j'ai ete amene a supposer que la pente de la region a ete legerement modifiee depuis que la lave y a coule, soit qu'il y ait eu un leger affaissement pres de Red Hill, soit que cette partie de la plaine ait ete portee a une hauteur moins considerable que le reste de la contree, lors du soulevement general. _Lave basaltique qui surmonte le depot calcaire_.--Cette lave, d'un gris pale, est fusible en un email noir; sa cassure est terreuse et concretionnee, elle contient de petits grains d'olivine. Les parties centrales de la masse sont compactes, ou parsemees tout au plus de quelques petites cavites, et elles sont souvent colonnaires. Cette structure se presente d'une maniere saillante a Quail-island ou la lave a ete divisee, d'une part, en lamelles horizontales et, d'autre part, decoupee par des fissures verticales en plaques pentagonales; celles-ci etant a leur tour empilees les unes sur les autres, se sont insensiblement soudees, de maniere a former de belles colonnes symetriques. La surface inferieure de la lave est vesiculaire, mais parfois sur une epaisseur de quelques pouces seulement; la surface superieure, qui est egalement vesiculaire, est divisee en spheres formees de couches concentriques, et dont le diametre atteint souvent 3 pieds. La masse est formee de plus d'une coulee; son epaisseur totale etant, en moyenne, de 80 pieds. La partie inferieure s'est certainement etalee en coulees sous-marines, et il en est probablement de meme pour la partie superieure. Cette lave provient en majeure partie des regions centrales de l'ile, comprises entre les collines marquees A, B, C, etc., dans la figure. La surface de la contree est unie et sterile pres de la cote; le pays s'eleve vers l'interieur par des terrasses successives; lorsqu'on les observe de loin, on en distingue nettement quatre superposees. _Eruptions volcaniques posterieures au soulevement de la cote; matieres eruptives associees avec du calcaire terreux_.--Ces laves recentes proviennent des collines coniques a teinte brun-rouge, disseminees dans l'ile et qui s'elevent brusquement dans la plaine pres de la cote. J'en ai gravi plusieurs, mais je n'en decrirai qu'une seule, Red Hill, qui peut servir de type pour ce groupe et dont certaines particularites sont remarquables. Sa hauteur est de 600 pieds environ; elle est constituee par des roches de nature basaltique, tres scoriacees et d'un rouge vif; elle presente sur l'un des cotes de son sommet une cavite qui est probablement le dernier vestige d'un cratere. Plusieurs autres collines de la meme categorie sont, a en juger par leur forme exterieure, surmontees de crateres beaucoup mieux conserves. Lorsqu'on longe la cote par mer, on voit clairement qu'une masse considerable de lave, partie de Red Hill, s'est ecoulee dans la mer en passant au-dessus d'une ligne de rochers haute d'environ 120 pieds. Cette ligne de rochers constitue le prolongement de celle qui forme la cote et qui borne la plaine de deux cotes de la colline; ces coulees ont donc ete emises par Red Hill posterieurement a la formation des rochers de la cote, et a une epoque ou la colline se trouvait, comme aujourd'hui, au-dessus du niveau de la mer. Cette conclusion concorde avec la nature tres scoriacee de toutes les roches de Red Hill, qui semblent etre de formation subaerienne; et ce fait est important, car il existe pres du sommet quelques bancs d'une matiere calcaire, qu'a premiere vue on pourrait prendre a tort pour un depot sous-marin. Ces bancs sont formes de carbonate de chaux, blanc, terreux, et tellement friable qu'il s'ecrase sous le moindre effort, les specimens les plus compacts meme ne resistant pas a la pression des doigts. Quelques-unes de ces masses sont blanches comme la chaux vive, et paraissent absolument pures, mais on peut toujours y decouvrir a la loupe de petites particules de scories, et je n'ai pu en trouver une seule qui ne laissat pas de residu de cette nature quand on la dissolvait dans les acides. Il est difficile, pour cette raison, de decouvrir une particule de calcaire qui ne change pas de couleur au chalumeau; la plupart d'entre elles s'y vitrifient meme. Les fragments scoriaces et la matiere calcaire sont associes de la maniere la plus irreguliere, parfois en lits peu distincts, mais plus frequemment en une breche confuse, ou le calcaire predomine d'un cote et les scories de l'autre. Sir H. De La Beche a bien voulu faire analyser quelques-uns des specimens les plus purs, dans le but de decouvrir si, en raison de leur origine volcanique, ils contenaient beaucoup de magnesie; mais on n'en a decele qu'une faible quantite, analogue a celle qui existe dans la plupart des calcaires. Quand on brise les fragments de scories engages dans la masse calcaire, on voit qu'un grand nombre de leurs vacuoles sont tapissees et meme partiellement remplies d'un reseau de carbonate de chaux, blanc, delicat, excessivement fragile et semblable a de la mousse, ou plutot a des conferves. Ces fibres, observees a l'aide d'une loupe dont la distance focale est d'un dixieme de pouce, se montrent cylindriques; leur diametre est legerement superieur a un millieme de pouce; elles sont ou simplement ramifiees, ou plus communement unies en un reseau formant une masse irreguliere, a mailles de dimension et de forme tres variables. Quelques fibres sont recouvertes d'une couche epaisse de spicules extremement fins, parfois agreges en houppes minuscules, ce qui leur donne un aspect velu. Ces spicules ont un diametre uniforme sur toute leur longueur; ils se detachent facilement, de sorte que le porte-objet du microscope en est bientot recouvert. Le calcaire offre cette structure fibreuse dans les vacuoles d'un grand nombre de fragments des scories, mais generalement a un degre moins parfait. Ces vacuoles ne semblent pas etre reliees l'une a l'autre. Il n'est pas douteux, comme nous allons le montrer, que le calcaire ait ete ejacule a l'etat fluide, intimement melange a la lave, et c'est pour cette raison que j'ai cru devoir m'arreter a decrire cette curieuse structure fibreuse, dont je ne connais aucun analogue. A cause de la nature terreuse des fibres, cette structure ne semble pas pouvoir etre attribuee a la cristallisation. D'autres fragments de la roche scoriacee de cette colline, quand on les brise, se montrent rayes de traits blancs, courts et irreguliers, qui proviennent d'une rangee de vacuoles separees, entierement ou partiellement remplies d'une poudre calcareuse blanche. Cette structure m'a rappele immediatement les petites boules et les filaments etires de farine, dans une pate mal petrie, avec laquelle ils ne se sont pas melanges, et je suis porte a penser que, de la meme maniere, de petites masses de calcaire n'ayant pas ete incorporees dans la lave liquide, ont ete etirees, lorsque toute la masse etait en mouvement. J'ai examine soigneusement, en les broyant et en les dissolvant dans les acides, des fragments de scories prises a moins d'un demi-pouce de cellules qui etaient pleines de la poussiere en question, et je n'y ai pas trouve de traces de calcaire. Il est clair que la lave et le calcaire n'ont ete que tres imparfaitement melanges. Lorsque de petites masses de calcaire ont ete empatees dans la lave encore visqueuse, ou on les observe comme une matiere pulverulente, ou en fibres reticulees tapissant les vacuoles, je suis porte a penser que les gaz absorbes ont pu se dilater plus facilement aux points ou ce calcaire pulverulent rendait la lave moins resistante. A un mille a l'est de la ville de Praya on observe une gorge aux parois escarpees, large de 150 yards environ, coupant la plaine basaltique et les bancs sous-jacents, mais qui a ete comblee par une coulee de lave plus moderne. Cette lave est d'un gris sombre, et presente presque partout une structure compacte et une disposition imparfaitement colonnaire; mais, a une petite distance de la cote, elle renferme, irregulierement disposee, une masse brechiforme de scories rouges, melangees d'une quantite considerable de calcaire blanc, terreux, friable, et en certains points, presque pur, comme celui du sommet de Red Hill. Cette lave avec le calcaire qu'elle empate doit certainement avoir coule comme une nappe reguliere; a en juger par la forme de la gorge, vers laquelle convergent encore les precipitations atmospheriques actuellement peu abondantes dans cette region, et par l'aspect de la couche de blocs incoherents ressemblant aux quartiers de rochers du lit d'un torrent, et sur laquelle repose la lave, nous pouvons conclure que la coulee etait d'origine subaerienne. Je n'ai pu suivre cette coulee jusqu'a son origine, mais, d'apres sa direction, elle parait etre descendue de Signal-Post Hill, eloigne d'un mille un quart, et qui, comme Red Hill, a ete un centre d'eruption posterieure au soulevement de la grande plaine basaltique. Un fait qui concorde avec cette maniere de voir, c'est que j'ai trouve sur Signal-Post Hill une masse de matiere calcaire terreuse, de la meme nature, melangee avec des scories. Il importe de faire observer ici qu'une partie de la matiere calcaire qui constitue le banc sedimentaire horizontal, et specialement la matiere fine recouvrant d'une couche blanche les fragments de roches engages dans le banc, doit son origine, suivant toute probabilite, a la fois a des eruptions volcaniques et a la trituration de restes d'organismes. Les roches cristallines anciennes sous-jacentes sont associees avec beaucoup de carbonate de chaux sous la forme d'amygdaloides et de masses irregulieres, dont je n'ai pu comprendre la nature. En tenant compte de l'abondance du calcaire terreux pres du sommet de Red Hill, cone volcanique haut de 600 pieds et de formation subaerienne, du melange intime de petits fragments et de volumineux amas de scories empates dans des masses d'un calcaire presque pur, et de la maniere dont de petits noyaux et des trainees de poussiere calcaire sont renfermes dans des fragments massifs de scories, en tenant compte enfin d'une association identique de calcaire et de scories, constatee dans une coulee de lave qu'on a toutes raisons de croire moderne et subaerienne, et qui est descendue d'une colline ou l'on rencontre egalement du calcaire terreux, je pense que, sans aucun doute, le calcaire a ete ejacule a l'etat de melange avec la lave fondue. Je ne sache pas qu'aucun fait semblable ait ete decrit, et il me parait interessant de le signaler, d'autant plus qu'un grand nombre de geologues ont certainement cherche a determiner les actions qui doivent se produire dans un foyer volcanique prenant naissance dans des couches profondes, de composition mineralogique variee. La grande abondance de silice libre dans les trachytes de certaines regions (tels que ceux de Hongrie decrits par Beudant, et des iles Ponza par P. Scrope) resout peut-etre la question pour le cas ou les roches sous-jacentes seraient quartzeuses, et nous trouvons probablement ici la solution du probleme dans le cas ou les produits volcaniques ont traverse des masses sous-jacentes de calcaire. On est porte, naturellement, a se demander a quel etat se trouvait le carbonate de chaux, actuellement terreux, au moment ou il a ete ejacule avec la lave dont la temperature etait tres elevee; l'etat extremement celluleux des scories de Red Hill prouve que la pression ne peut avoir ete bien considerable, et comme la plupart des eruptions volcaniques sont accompagnees du degagement de grandes quantites de vapeur d'eau et d'autres gaz, nous trouvons ici reunies les conditions qui, suivant les idees actuelles des chimistes, sont les plus favorables pour l'elimination de l'acide carbonique[3]. On peut se demander si la lente reabsorption de ce gaz n'a pas donne au calcaire renferme dans les vacuoles de la lave cette structure fibreuse si particuliere, semblable a celle d'un sel efflorescent. Enfin je ferai remarquer la grande difference d'aspect constatee entre ce calcaire terreux, qui doit avoir ete porte a une haute temperature dans une atmosphere de vapeur d'eau et de gaz divers, et le calcaire spathique, blanc, cristallin, qui a ete forme sous une nappe de lave peu epaisse (comme a Quail-island) s'etalant sur un calcaire terreux et sur les debris d'organismes tapissant le fond d'une mer peu profonde. _Signal-Post Hill_.--Nous avons deja parle de cette colline a diverses reprises, notamment lorsque nous avons signale la maniere remarquable dont la couche calcaire blanche, en d'autres points parfaitement horizontale, plonge dans la mer sous la colline (figure 2). Son sommet est large et offre des traces peu nettes de structure crateriforme; il est forme de roches basaltiques[4], compactes ou celluleuses, avec des bancs inclines de scories incoherentes dont quelques-uns sont associes a du calcaire terreux. Comme Red Hill, cette colline a ete le foyer d'eruptions posterieures au soulevement de la plaine basaltique environnante; mais, contrairement a la premiere colline, elle a subi des denudations importantes et a ete le siege d'actions volcaniques a une periode tres reculee, quand elle etait encore sous-marine. Pour etablir ce point, je me base sur l'existence des derniers vestiges de trois petits centres d'eruption que j'ai decouverts sur le flanc qui regarde l'interieur des terres. Ils sont formes de scories luisantes cimentees par du spath calcaire cristallin, exactement comme le grand depot calcaire sous-marin, aux endroits ou la lave, encore a haute temperature, s'est etalee; leur aspect ruiniforme ne peut etre explique, je pense, que par l'action denudatrice des vagues de la mer. Ce qui m'a mene au premier orifice, c'est que j'ai observe une couche de lave de 200 yards carres environ, a bords abrupts, etalee sur la plaine basaltique sans qu'il y eut a proximite quelque monticule d'ou elle aurait pu etre ejaculee; et le seul vestige d'un cratere que je sois parvenu a decouvrir consistait en quelques bancs obliques de scories, a l'une de ses extremites. A 50 yards d'un second amas de lave a sommet plat comme le premier, mais beaucoup plus petit, je decouvris un groupe circulaire irregulier de plusieurs masses d'une breche formee de scories cimentees, hautes d'environ 6 pieds, et qui sans doute ont constitue autrefois le centre d'eruption. Le troisieme orifice n'est plus indique aujourd'hui que par un cercle irregulier de scories cimentees, de 4 yards de diametre environ, et ne s'elevant, en son point culminant, qu'a 3 pieds a peine au-dessus du niveau de la plaine, dont la surface presente son aspect habituel et n'offre aucune solution de continuite aux environs; nous avons ici une section horizontale de la base d'un orifice volcanique qui a ete presque entierement rase avec toutes les matieres ejaculees. A en juger par sa direction, la coulee de lave qui comble la gorge etroite[5] situee a l'est de la ville de Praya, parait etre descendue de Signal-Post Hill, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, et s'etre repandue sur la plaine apres que celle-ci eut ete soulevee; la meme observation s'applique a une coulee (qui n'est peut-etre qu'une portion de la premiere) recouvrant les rochers du rivage, a peu de distance a l'est de la gorge. Lorsque je m'efforcai de suivre ces coulees sur la surface rocheuse de la plaine presque entierement privee de terre arable et de vegetation, je fus fort surpris de constater que toute trace distincte de ces coulees disparaissait bientot completement, quoiqu'elles soient constituees par une matiere basaltique dure et qu'elles n'aient pas ete exposees a l'action denudatrice de la mer. Mais j'ai observe depuis, a l'archipel des Galapagos, qu'il est souvent impossible de suivre des coulees de laves meme tres recentes et de tres grande dimension, au travers de coulees plus anciennes, si ce n'est en se guidant sur la dimension des buissons qui les recouvrent, ou en comparant l'etat plus ou moins luisant de leur surface,--caracteres qu'un laps de temps fort court suffit a effacer entierement. Je dois faire remarquer que dans une region a surface unie, a climat sec, et ou le vent souffle toujours dans la meme direction (comme a l'archipel du Cap Vert), les effets de degradation dus a l'action atmospherique sont probablement beaucoup plus considerables qu'on ne le supposerait, car dans ce cas le sol meuble s'accumule uniquement dans quelques depressions protegees contre le vent, et etant toujours pousse dans une meme direction, il chemine constamment vers la mer sous forme d'une poussiere fine, laissant la surface des rochers decouverte et exposee sans defense a l'action continue des agents atmospheriques. _Collines de l'interieur de l'ile constituees par des roches volcaniques plus anciennes_.--Ces collines sont reportees approximativement sur la carte et marquees des lettres A, B, C, etc. Leur constitution mineralogique les rapproche des roches inferieures visibles sur la cote, et elles sont probablement en continuite directe avec ces dernieres. Vues de loin, ces collines semblent avoir fait partie autrefois d'un plateau irregulier, ce qui parait probable en raison de l'uniformite de leur structure et de leur composition. Leur sommet est plat, legerement incline et elles ont, en moyenne, environ 600 pieds de hauteur. Leur versant le plus abrupt est dirige vers l'interieur de l'ile, point d'ou elles rayonnent vers l'exterieur, et elles sont separees l'une de l'autre par des vallees larges et profondes, au travers desquelles sont descendues de grandes coulees de lave qui ont forme les plaines du rivage. Leurs flancs tournes vers l'interieur de l'ile et qui sont les plus abrupts, comme nous venons de le dire, dessinent une courbe irreguliere a peu pres parallele a la ligne du rivage, dont elle est eloignee de 2 ou 3 milles vers l'interieur. J'ai gravi quelques-unes de ces collines et, grace a l'amabilite de M. Kent, chirurgien-adjoint du _Beagle_, j'ai obtenu des specimens provenant de celles des autres collines que j'ai pu apercevoir a l'aide d'une longue-vue. Quoiqu'il ne m'ait ete possible d'etudier, a l'aide de ces divers elements, qu'une partie de la chaine, 5 a 6 milles seulement, je n'hesite pas a affirmer, d'apres l'uniformite de structure de ces collines, qu'elles appartiennent a une grande formation s'etendant sur la majeure partie de la circonference de l'ile. Les couches superieures de ces collines different considerablement des couches inferieures par leur composition. Les couches superieures sont basaltiques, generalement compactes, mais parfois scoriacees et amygdaloides, et sont associees a des masses de wacke. La ou le basalte est compact, il est tantot finement grenu et tantot tres grossierement cristallin; dans ce dernier cas il passe a une roche augitique renfermant beaucoup d'olivine; celle-ci est incolore ou presente les teintes ordinaires: jaune et rougeatre terne. Sur certaines collines, les couches basaltiques sont associees a des bancs d'une matiere calcaire, terreuse ou cristalline, englobant des fragments de scories vitreuses. Les couches dont nous parlons en ce moment ne different des coulees de lave basaltique qui constituent la plaine cotiere que par une plus grande compacite, par la presence de cristaux d'augite et par les dimensions plus fortes des grains d'olivine;--caracteres qui, joints a l'aspect des bancs calcaires associes avec ces couches, me portent a croire qu'elles sont de formation sous-marine. Quelques masses importantes de wacke sont fort curieuses. Les unes sont associees a ces couches basaltiques, les autres se montrent sur la cote, et specialement a Quail-island ou elles constituent les assises inferieures. Ces roches consistent en une substance argileuse d'un vert-jaunatre pale, a structure arenacee lorsqu'elle est seche, mais onctueuse quand elle est humide; dans son etat de plus grande purete, elle est d'une belle teinte verte, translucide sur les bords, et presente accidentellement des traces vagues d'un clivage originel. Elle se fond tres facilement au chalumeau en un globule gris-sombre, parfois meme noir, legerement magnetique. Ces caracteres m'ont conduit naturellement a croire que cette matiere etait un produit de decomposition d'un pyroxene faiblement colore; cette maniere de voir est appuyee par le fait que la roche non alteree se montre pleine de grands cristaux isoles d'augite noire, ainsi que de spheres et de trainees d'une roche augitique gris fonce. Le basalte etant ordinairement forme d'augite et d'olivine souvent alteree et de couleur rouge sombre, je fus amene a examiner les phases de decomposition de ce dernier mineral, et je m'apercus avec etonnement que je pouvais suivre une gradation presque parfaite entre l'olivine inalteree et la wacke verte. Dans certains cas, des fragments provenant d'un meme grain se comportaient au chalumeau comme de l'olivine, a part un leger changement de couleur, ou donnaient un globule magnetique noir. Je ne puis donc douter que la wacke verdatre n'etait a l'origine autre chose que de l'olivine, et que des modifications chimiques tres profondes aient du se produire au cours de la decomposition pour avoir pu transformer un mineral tres dur, transparent, infusible, en une substance argileuse, tendre, onctueuse et facilement fusible[6]. Les couches de la base de ces collines, ainsi que quelques monticules isoles, denudes et de forme arrondie, sont constitues par des roches feldspathiques ferrugineuses compactes, finement grenues, non cristallines (ou dont la nature cristalline est a peine perceptible); ces roches sont generalement a demi decomposees. Leur cassure est extremement irreguliere et esquilleuse, et meme les petits fragments sont souvent tres resistants. Elles renferment une forte proportion de matiere ferrugineuse, soit en petits grains a eclat metallique, soit en fibres capillaires brunes; en ce dernier cas, la roche prend une structure pseudo-brechiforme. Ces roches renferment parfois du mica et des veines d'agate. Leur couleur brun de rouille ou jaunatre est due partiellement aux oxydes de fer, mais surtout a d'innombrables taches microscopiques noires, qui fondent facilement lorsqu'on chauffe un fragment de roche, et sont evidemment formees de hornblende ou d'augite. Ces roches contiennent donc tous les elements essentiels du trachyte, quoiqu'elles offrent, a premiere vue, l'aspect d'argile cuite ou de quelque depot sedimentaire modifie. Elles ne different du trachyte que parce qu'elles ne sont pas rudes au toucher et qu'elles ne renferment pas de cristaux de feldspath vitreux. Ainsi que le cas s'en presente si souvent pour les formations trachytiques, on ne voit ici aucune trace de stratification. On croirait difficilement que ces roches ont pu couler a l'etat de laves; il existe pourtant a Sainte-Helene des coulees bien caracterisees, dont la composition est presque identique a celle de ces roches, ainsi que je le montrerai dans un autre chapitre. J'ai rencontre en trois endroits, parmi les monticules constitues par ces roches, des collines coniques, a pentes douces, formees de phonolite contenant de nombreux cristaux de feldspath vitreux bien formes, et des aiguilles de hornblende. Je crois que ces cones de phonolite ont le meme rapport avec les couches feldspathiques environnantes, que certaines masses d'une roche augitique grossierement cristallisee ont avec le basalte qui les entoure, dans une autre partie de l'ile, c'est-a-dire que dans les deux cas ces roches ont ete injectees. Les roches de nature feldspathique etant plus anciennes que les nappes basaltiques qui les recouvrent et que les coulees basaltiques de la plaine cotiere, obeissent a l'ordre de succession habituel de ces deux grandes divisions de la serie volcanique. Ce n'est qu'a la partie superieure des couches de la plupart de ces collines qu'on peut distinguer les plans de separation; les couches s'inclinent faiblement du centre de l'ile vers la cote. L'inclinaison n'est pas identique dans toutes les collines; elle est plus faible dans la colline marquee A que dans les collines B, D ou E; les couches de la colline C s'ecartent a peine d'un plan horizontal; et celles de la colline F (pour autant que j'ai pu en juger sans la gravir) sont faiblement inclinees en sens inverse, c'est-a-dire vers l'interieur et vers le centre de l'ile. Malgre ces differences d'inclinaison, leur similitude de forme exterieure et de constitution tant au sommet qu'a la base, leur disposition en une ligne courbe en presentant le flanc le plus escarpe vers l'interieur de l'ile, tout semble prouver qu'elles faisaient originairement partie d'un plateau qui s'etendait probablement autour d'une grande partie de la circonference de l'ile, comme je l'ai fait remarquer plus haut. Les couches superieures ont coule bien certainement a l'etat de lave, et se sont probablement etalees sous la mer, comme c'est aussi le cas pour les masses feldspathiques inferieures. Comment donc ces couches ont-elles ete amenees a prendre leur position actuelle, et d'ou ont-elles fait eruption? Au centre de l'ile il existe des montagnes elevees[7], mais elles sont separees du flanc escarpe interieur de ces collines par une large etendue de pays de moindre altitude; d'ailleurs les montagnes de l'interieur paraissent avoir ete le centre d'ejaculation de grandes coulees de lave basaltique qui, se retrecissant pour passer entre les pieds de ces collines, s'etalent ensuite sur la plaine cotiere. Des roches basaltiques forment un cercle grossierement dessine autour des cotes de Sainte-Helene, et a l'ile Maurice on voit les restes d'un cercle semblable entourant tout au moins une partie de l'ile, sinon l'ile entiere; la meme question revient immediatement se poser ici: comment ces masses ont-elles ete amenees a prendre leur position actuelle et de quel centre eruptif proviennent-elles? Quelle que puisse etre la reponse, elle s'applique probablement a ces trois cas. Nous reviendrons sur ce sujet dans un autre chapitre. _Vallees voisines de la cote_.--Elles sont larges, tres-plates et bordees ordinairement de falaises peu elevees. Certaines parties de la plaine basaltique sont parfois isolees par ces vallees, soit en partie, soit meme completement; l'espace ou la ville de Praya est batie offre un exemple de ce fait. Le fond de la grande vallee qui s'etend a l'ouest de la ville est rempli, jusqu'a la profondeur de plus de 20 pieds, de galets bien arrondis, qui sont solidement cimentes, en certains endroits, par une matiere calcaire blanche. La forme de ces vallees demontre a toute evidence qu'elles ont ete creusees par les vagues de la mer, pendant la duree de ce soulevement uniforme du pays atteste par le depot calcaire horizontal avec restes d'organismes marins actuels. En tenant compte de la conservation parfaite des coquilles contenues dans cette couche, il est etrange que je n'aie pu trouver un seul fragment de coquille dans le conglomerat qui occupe le fond des vallees. Dans la vallee qui se trouve a l'ouest de la ville, le lit de galets est coupe par une seconde vallee se greffant a la premiere sous forme d'affluent; mais cette derniere vallee meme parait beaucoup trop large et presente un fond beaucoup trop plat pour avoir ete creusee par la petite quantite d'eau qui peut tomber pendant la saison humide, fort courte en cette contree, car pendant le reste de l'annee ces vallees sont absolument a sec. _Conglomerats recents_.--J'ai trouve sur les rivages de Quail-island des fragments de briques, des morceaux de fer, des galets et de grands fragments de basalte, unis en un conglomerat solide par un ciment peu abondant, forme d'une matiere calcaire impure. Je puis dire, comme preuve de l'extreme solidite de ce conglomerat recent, que je me suis efforce de degager, a l'aide d'un lourd marteau de geologue, un gros morceau de fer enchasse dans le banc un peu au-dessus de la laisse de basse mer, mais que j'ai ete absolument incapable d'y parvenir. Notes: [1] La configuration de la cote, la position des villages, des ruisseaux et de la plupart des collines representes dans cette figure, ont ete copiees de la carte dressee a bord du _H.M.S. Leven_. Les collines a sommet plat (A B C, etc.) y ont ete reportees d'une maniere purement approximative, pour rendre ma description plus claire. [2] Je suis fort reconnaissant a M. E.-W. Brayley de m'avoir indique a ce sujet les travaux suivants: Faraday: _Edinburgh, New philosophical Journal_, vol. XV, p. 398;--Gay-Lussac: _Annales de chimie et de physique_, tome I, chap. XIII, p. 210, dont la traduction a paru dans le _London and Edinburgh philosophical Magazine_, vol. X, p. 496. [3] Je pense qu'a une grande profondeur au-dessous de la surface du sol, le carbonate de chaux etait a l'etat liquide. On sait que Hutton attribuait la formation de toutes les roches amygdaloides a des gouttes de calcaire fondu flottant dans le trapp comme de l'huile dans l'eau; cette theorie est certainement fausse, mais si les roches qui constituent le sommet de Red Hill s'etaient refroidies sous la pression des eaux d'une mer peu profonde, ou entre les parois d'un dike, nous aurions, selon toute probabilite, une roche trappeenne associee avec de grandes masses de calcaire spathique compacte et cristallin. Or, d'apres la maniere de voir de beaucoup de geologues aujourd'hui, la presence de ce calcaire aurait ete attribuee, a tort, a des infiltrations posterieures. [4] Ces roches offrent frequemment une variete remarquable, remplie de petits fragments d'un mineral terreux, rouge jaspe fonce, qui montre, quand on l'examine attentivement, un clivage peu net; les petits fragments sont allonges, tendres, magnetiques avant comme apres calefaction, et difficilement fusibles en un email terne. Ce mineral est evidemment tres voisin des oxydes de fer, mais je ne saurais le determiner avec certitude. La roche qui renferme ce mineral est criblee de petites cavites anguleuses tapissees et remplies de cristaux jaunatres de carbonate de chaux. [5] Aux endroits ou la nappe basaltique superieure est interrompue, les parois de cette gorge sont presque verticales. La lave qui l'a remplie ulterieurement adhere a ces parois presque aussi fortement qu'un dike a ses murs. Lorsqu'une nappe de lave s'est ecoulee le long d'une vallee, elle est souvent bordee, de chaque cote, par des masses de scories incoherentes. [6] D'Aubuisson, dans son _Traite de Geognosie_ (tome II, p. 569), indique, d'apres M. Marcel de Serres, que des masses de terre verte existent pres de Montpellier, et sont considerees comme dues a la decomposition de l'olivine. Je ne sache pas cependant que l'action du chalumeau sur ce mineral se trouve modifiee lorsqu'il presente un commencement de decomposition. Ce fait est important, car, a premiere vue, il semble invraisemblable qu'un mineral dur, transparent, refractaire, se soit transforme en une argile tendre et facilement fusible comme celle de San Thiago. Je decrirai plus loin une substance verte formant des filaments dans l'interieur des vacuoles de certaines roches basaltiques vesiculaires au Van Diemen's Land, qui se comporte au chalumeau comme la wacke verte de San Thiago, mais cette forme cylindrique des filaments prouve qu'elle ne peut pas avoir ete formee par la decomposition de l'olivine, mineral se presentant toujours en grains ou en cristaux. [7] Je n'ai presque rien vu de l'interieur de l'ile. Pres du village de Saint-Domingo il y a de magnifiques rochers de lave basaltique a gros grains cristallins. A 1 mille environ en amont du village, le long du petit ruisseau qui parcourt la vallee, la base du grand rocher est formee d'un basalte compact a grain fin, surmonte, en stratification concordante, d'un lit de galets. J'ai rencontre, pres de Fuentes, des collines mamelonnees constituees par des roches feldspathiques compactes. CHAPITRE II FERNANDO NORONHA, TERCEIRA, TAHITI, MAURICE ROCHERS DE SAINT-PAUL _Fernando Noronha_, colline escarpee de phonolite.--_Terceira_, roches trachytiques; leur decomposition remarquable par l'action de la vapeur a haute temperature.--_Tahiti_, passage de la wacke au trapp: roche volcanique interessante a vacuoles tapissees de mesotype.--_Maurice_, preuves de son emersion recente; structure de ses plus anciennes montagnes; analogie avec San Thiago.--_Rochers de Saint-Paul_. Ils ne sont pas d'origine volcanique, leur composition mineralogique singuliere. _Fernando Noronha_.--J'ai observe fort peu de choses dignes d'une description pendant notre courte visite a cette ile et aux quatre iles suivantes. Fernando Noronha est situee dans l'ocean Atlantique, par 3 deg.50' lat. S., et a 230 milles de la cote de l'Amerique meridionale. Ce groupe est forme de divers ilots, ayant ensemble 9 milles de longueur sur 3 de largeur. Tout l'ensemble parait etre d'origine volcanique; bien qu'il n'y ait de trace d'aucun cratere ni d'aucune eminence centrale. Le trait le plus remarquable de l'ile est une colline haute de 1.000 pieds, dont la partie superieure, comprenant 400 pieds, constitue un cone escarpe d'une forme etrange, compose de phonolite colonnaire contenant de nombreux cristaux de feldspath vitreux et quelques aiguilles de hornblende. Du point le plus eleve qu'il m'ait ete possible d'atteindre sur cette colline, j'ai pu apercevoir, dans differentes parties du groupe, plusieurs autres collines coniques, qui sont probablement de la meme nature. Il y a a Sainte-Helene de grandes masses protuberantes et coniques de phonolite, hautes d'environ 1.000 pieds, formees par l'injection de lave feldspathique fluide dans des couches qui ont cede sous la pression. Si, comme tout le fait supposer, cette colline a une origine semblable, la denudation doit s'etre produite ici sur une tres grande echelle. Pres de la base de la colline, j'ai observe des lits de tuf blanc coupes par de nombreux dikes de basalte amygdaloide ou de trachyte, et des lits de phonolite schisteux avec plans de feuilletage orientes N.-W. et S.-E. Certaines parties de cette roche, ou les cristaux etaient rares, ressemblaient beaucoup a une ardoise ordinaire modifiee au contact d'un dike de trapp. Ce feuilletage de roches qui ont ete incontestablement fluides me semble un sujet bien digne d'attention. Sur la plage il y avait de nombreux fragments de basalte compact, et a distance on voyait comme une facade a colonnes formees par cette roche. _Terceira dans les Acores_.--La partie centrale de cette ile est constituee par des montagnes irregulierement arrondies, assez peu elevees, formees de trachyte dont le caractere general se rapproche beaucoup de celui du trachyte de l'Ascension que nous decrirons plus loin. Cette formation est recouverte en bien des points, et suivant l'ordre de superposition ordinaire, par des coulees de lave basaltique, qui, pres de la cote, constituent la surface du sol presque tout entiere. On peut souvent suivre de l'oeil la route que ces coulees ont parcourue a partir de leurs crateres. La ville d'Angra est dominee par une colline crateriforme (Mount Brazil), entierement constituee par des couches minces d'un tuf a grain fin, rude au toucher et colore en brun. Les couches superieures paraissent recouvrir les coulees basaltiques sur lesquelles la ville est batie. Cette colline est presque identique, au point de vue de la structure et de la composition, a un grand nombre de collines crateriformes de l'archipel des Galapagos. _Action de la vapeur d'eau sur les roches trachytiques_.--Dans la partie centrale de l'ile, on observe en un point des vapeurs qui s'echappent constamment, en jets, du fond d'une petite depression en forme de ravin sans issue, et qui est accolee a une chaine de montagnes trachytiques. La vapeur est projetee de plusieurs fentes irregulieres; elle est inodore, noircit rapidement le fer, et possede une temperature beaucoup trop elevee pour que la main puisse la supporter. Le trachyte compact est altere d'une maniere fort curieuse sur les bords de ces orifices: la base devient d'abord terreuse, avec des taches rouges dues evidemment a l'oxydation de particules de fer; ensuite elle devient tendre, et enfin les cristaux de feldspath vitreux cedent eux-memes a l'agent de decomposition. Lorsque toute la masse est transformee en argile, l'oxyde de fer semble entierement elimine de certaines parties de la roche qui sont parfaitement blanches, tandis qu'il parait s'etre depose en grande quantite sur des parties voisines colorees d'un rouge eclatant; d'autres masses sont marbrees de ces deux couleurs. Certains echantillons de cette argile blanche, maintenant desseches, ne sauraient etre distingues a l'oeil nu de la craie lavee la plus fine; et broyes sous la dent, ils presentent l'impression d'une finesse de grain uniforme; les habitants se servent de cette substance pour badigeonner leurs maisons. La cause pour laquelle le fer a ete dissous dans certaines parties de la roche et depose a peu de distance de la, est obscure, mais le fait a ete observe en plusieurs autres points[1]. J'ai trouve, dans des echantillons a moitie decomposes, de petits agregats globulaires d'hyalite jaune, ressemblant a de la gomme arabique, et qui a ete, sans aucun doute, deposee par la vapeur. Comme il n'y a pas d'issue pour l'eau de pluie, qui ruisselle le long des parois de la cavite en forme de ravin d'ou s'echappe la vapeur, toute la masse doit passer au travers des fissures qui sont au fond de cette cavite et s'infiltrer dans le sol. Quelques habitants m'ont rapporte que, d'apres la tradition, des flammes (un phenomene lumineux?) s'etaient echappees autrefois de ces fissures, et qu'aux flammes avaient succede des emanations de vapeur; mais il m'a ete impossible d'obtenir des renseignements certains, quant a la date a laquelle ces faits se seraient produits, ni sur les faits eux-memes. L'etude des lieux m'a conduit a supposer que l'injection d'une grande masse rocheuse semi-fluide, comme serait le cone de phonolite a Fernando Noronha, en soulevant en voute la surface du sol, peut avoir determine la formation d'une cavite en forme de coin a fond crevasse, et que l'eau des pluies, penetrant jusqu'au voisinage des masses a haute temperature, a ete transformee en vapeur et expulsee sous cette forme pendant une longue suite d'annees. _Tahiti (Otaheite)_.--Je n'ai visite qu'une partie de la region nord-ouest de cette ile, elle est entierement formee de roches volcaniques. Pres de la cote on observe plusieurs varietes de basalte, dont les unes abondent en grands cristaux d'augite et en olivine alteree, et dont d'autres sont compactes et terreuses;--quelques-unes sont legerement vesiculaires, et d'autres parfois amygdaloides. Ces roches sont d'habitude fortement decomposees, et, a ma grande surprise, je remarquai que dans plusieurs coupes il etait impossible de distinguer, meme approximativement, la ligne de separation entre la lave decomposee et les lits de tuf alternant avec elle. Depuis que les echantillons se sont desseches, il est cependant plus facile de distinguer les roches ignees decomposees des tufs sedimentaires. Je pense que l'on peut expliquer cette transition de caracteres entre des roches dont l'origine est aussi differente, par le fait que les parois des cavites vesiculaires, qui occupent une grande partie de la masse dans plusieurs roches volcaniques, ont cede sous la pression, lorsqu'elles etaient ramollies par l'action de la chaleur. Comme le nombre et la dimension des vacuoles s'accroissent generalement dans les parties superieures d'une coulee de lave, les effets de leur compression s'accroitront en meme temps. En outre, chaque vacuole situee plus bas doit contribuer, en cedant sous la pression, a deranger toute la masse pateuse qui la surmonte. Nous pouvons donc nous attendre a trouver une gradation complete depuis une roche cristalline non modifiee jusqu'a une roche dont toutes les particules (quoique faisant partie, a l'origine, d'une meme masse solide) ont subi un deplacement mecanique; et ces particules pourront etre difficilement distinguees d'autres dont la composition est la meme, mais qui ont ete deposees comme matieres sedimentaires. Puisque des laves sont quelquefois laminees a leur partie superieure, on comprend que des lignes horizontales, rappelant celles des depots aqueux, ne peuvent pas dans tous les cas etre envisagees comme une preuve d'origine sedimentaire. Si l'on tient compte de ces considerations, on ne sera pas surpris qu'autrefois beaucoup de geologues aient cru qu'il existait des transitions reelles reunissant les depots aqueux, en passant par la wacke, aux trapps ignes. Dans la vallee de Tia-auru, les roches les plus frequentes sont des basaltes riches en olivine, et parfois presque entierement composes de grands cristaux d'augite. J'ai recueilli quelques specimens contenant beaucoup de feldspath vitreux et dont le caractere se rapproche de celui du trachyte. On rencontre aussi un grand nombre de gros blocs de basalte scoriace dont les cavites sont tapissees de chabasie (?) et de mesotype fibro-rayonne. Quelques-uns de ces specimens offraient une apparence singuliere, due a ce qu'une partie des vacuoles etaient a moitie remplies d'un mineral mesotypique blanc, tendre et terreux, qui gonflait sous le chalumeau d'une maniere remarquable. Comme les surfaces superieures, dans toutes les vacuoles a moitie remplies, sont exactement paralleles, il est evident que cette substance est descendue au fond de chaque vacuole sous l'action de son propre poids. Parfois cependant les vacuoles sont completement remplies. D'autres vacuoles sont ou bien remplies, ou bien tapissees de petits cristaux qui paraissent etre de la chabasie; frequemment aussi ces cristaux tapissent la moitie superieure des vacuoles qui sont partiellement remplies par le mineral terreux, ainsi que la surface superieure de cette derniere substance; dans ce cas les deux mineraux semblent se fondre l'un dans l'autre. Je n'ai jamais vu une roche amygdaloidale[2] dont les vacuoles fussent a moitie remplies comme celles que nous venons de decrire; il est difficile de decouvrir la cause pour laquelle ce mineral terreux s'est depose au fond des vacuoles sous l'influence de son propre poids, et pour quelle raison le mineral cristallin s'est depose en enduit d'epaisseur uniforme sur les parois des vacuoles. Sur les flancs de la vallee, les bancs basaltiques sont doucement inclines vers la mer, et je n'ai observe nulle part qu'ils fussent deranges de leur position normale; ils sont separes l'un de l'autre par des lits epais et compacts de conglomerats a fragments volumineux, quelquefois arrondis, mais generalement anguleux. Le caractere de ces bancs, l'etat compact et la nature cristalline de la plupart des laves, ainsi que la nature des mineraux qui s'y sont formes par infiltration, me portent a croire que la coulee s'est etalee primitivement sous la mer. Cette conclusion s'accorde avec le fait que le Rev. W. Ellis a rencontre, a une altitude considerable, des restes d'organismes marins dans des couches qu'il croit interstratifiees avec des matieres volcaniques. De plus, MM. Tyermann et Bennet ont signale des faits semblables a Huaheine, autre ile de cet archipel; en outre, M. Stutchbury a decouvert une couche de corail semi-fossile au sommet d'une des montagnes les plus elevees de Tahiti, a l'altitude de plusieurs milliers de pieds. Aucun de ces restes fossiles n'a ete determine specifiquement. J'ai vainement cherche la trace d'un soulevement recent sur la cote, ou les grandes masses coraliennes qui s'y trouvent en auraient fourni des preuves irrefutables. Je renvoie le lecteur a mon ouvrage sur la _Structure et la Distribution des recifs coraliens_, pour les citations des auteurs dont j'ai parle et pour l'exposition detaillee des raisons qui m'empechent de croire que Tahiti a subi un soulevement recent. _Maurice_.--Lorsqu'on approche de cette ile du cote du N. ou du N.-W., on voit une chaine recourbee de montagnes escarpees, surmontees de pics tres abrupts, dont le pied surgit d'une zone unie de terrain cultive, qui s'incline doucement jusqu'a la cote. La premiere impression qu'on eprouve est que la mer atteignait, a une epoque peu reculee, le pied de ces montagnes, et apres un examen attentif cette impression se confirme, au moins pour la partie inferieure de cette zone. Divers auteurs[3] ont decrit des masses de roche corallienne soulevees sur la plus grande partie de la circonference de l'ile. Entre Tamarin Bay et Great Black River j'ai observe avec le capitaine Lloyd deux monticules de roche corallienne, dont la partie inferieure est formee de gres calcareux dur, et la partie superieure, de grands blocs a peine agreges, constitues par des Astrees, des Madrepores et des fragments de basalte; ils etaient disposes en bancs plongeant vers la mer sous un angle qui dans un cas etait de 8 et dans un autre de 18 deg.; ils semblaient avoir ete exposes a l'action des vagues, et ils s'elevaient brusquement a la hauteur d'environ 20 pieds, d'une surface unie jonchee de debris organiques roules. L'_Officier du Roi_ a decrit dans son interessant voyage autour de l'ile, en 1768, des masses de roches coralliennes soulevees, conservant encore cette structure en forme de fosse (V. mon ouvrage sur les recifs coralliens, p. 54) caracteristique pour les recifs vivants. J'ai observe sur la cote, au nord de Port-Louis, que la lave etait cachee, sur une distance considerable dans la direction du centre de l'ile, par un conglomerat de coraux et de coquilles, semblables a ceux de la plage, mais cimentes par une matiere ferrugineuse rouge. M. Bory de Saint-Vincent a decrit des lits calcareux semblables s'etendant sur la plaine de Pamplemousses presque tout entiere. En retournant de grandes pierres qui gisaient dans le lit d'une riviere, a l'extremite d'une crique abritee, pres de Port-Louis et a quelques yards au-dessus du niveau des fortes marees, j'ai trouve plusieurs coquilles de serpules encore adherentes a la face inferieure de ces pierres. Les montagnes dentelees voisines de Port-Louis s'elevent a la hauteur de 2 a 3.000 pieds; elles sont constituees par des couches de basalte, separees les unes des autres, d'une maniere peu nette, par des bancs de matieres fragmentaires fortement agreges, et elles sont coupees par quelques dikes verticaux. Ce basalte, generalement compact, abonde dans certaines parties en grands cristaux d'augite et d'olivine. L'interieur de l'ile est une plaine, elevee probablement d'environ 1.000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et formee par des nappes de lave qui se sont repandues autour des montagnes basaltiques ravinees et ont comble les vallees qui les separent. Ces laves plus recentes sont egalement basaltiques, mais moins compactes, et un certain nombre d'entre elles abondent en feldspath au point qu'elles fondent en un verre de couleur pale. Sur les bords de Great River on peut voir une coupe d'environ 500 pieds de hauteur, qui met a decouvert de nombreuses nappes minces de lave basaltique separees les unes des autres par des lits de scories. Ces laves paraissent d'origine subaerienne et semblent s'etre ecoulees de divers points d'eruption situes sur le plateau central, dont le plus important est, dit-on, le Piton du Milieu. Il y a aussi plusieurs cones volcaniques qui sont probablement de cette meme periode moderne, repartis sur le pourtour de l'ile, specialement a l'extremite septentrionale, ou ils forment des ilots separes. L'ossature principale de l'ile est formee par les montagnes de basalte plus compact et plus riche en cristaux. M. Bailly[4] affirme que toutes ces montagnes "se developpent autour d'elle comme une ceinture d'immenses remparts, toutes affectant une pente plus ou moins inclinee vers le rivage de la mer, tandis que, au contraire, vers le centre de l'ile elles presentent une coupe abrupte et souvent taillee a pic. Toutes ces montagnes sont formees de couches paralleles inclinees du centre de l'ile vers la mer". Ces observations ont ete discutees d'une maniere generale par M. Quoy, dans le _Voyage de Freycinet_. J'ai constate leur parfaite exactitude pour autant que les moyens d'observation insuffisants dont je disposais m'aient permis de le faire[5]. Les montagnes que j'ai visitees dans le nord-ouest de l'ile, notamment La Pouce, Peter Botts, Corps de Garde, Les Mamelles, et probablement une autre encore situee plus au sud, offrent precisement la forme externe et la disposition des couches decrites par M. Bailly. Elles constituent le quart environ de sa ceinture de remparts. Quoique ces montagnes soient aujourd'hui isolees, et separees les unes des autres par des breches, dont la largeur atteint meme plusieurs milles, au travers desquelles se sont repandus des deluges de lave partis de l'interieur de l'ile, pourtant en voyant les grandes analogies qu'elles presentent, on reste convaincu qu'elles ont fait partie, a l'origine, d'une seule masse continue. A en juger d'apres la belle carte de l'ile Maurice publiee par l'Amiraute d'apres un manuscrit francais, il existe a l'autre extremite de l'ile une chaine de montagnes (M. Bambou) correspondant comme hauteur, position relative et forme exterieure, a celle que je viens de decrire. Il est douteux que la ceinture ait jamais ete complete, mais on peut conclure avec certitude de ce qu'avance M. Bailly et de mes propres observations, qu'a une certaine epoque des montagnes, formees de couches inclinees vers l'exterieur et presentant vers l'interieur des flancs a pic, s'etendaient sur une grande partie de la circonference de l'ile. La ceinture semble avoir ete ovale et de tres grandes dimensions, car son petit axe, mesure entre la partie interne des montagnes voisines de Port-Louis et celles des environs de Grand-Port, n'a pas moins de 13 milles geographiques de longueur. M. Bailly ne craint pas d'admettre que ce vaste golfe, comble ulterieurement en grande partie par des coulees de lave modernes, a ete forme par l'affaissement de toute la partie superieure d'un grand volcan. Il est singulier de voir sous combien de rapports concorde l'histoire geologique de ces parties des iles San Thiago et Maurice que j'ai visitees. Dans les deux iles la ligne des cotes est suivie par une chaine courbe de montagnes presentant la meme forme exterieure, la meme stratification et la meme composition (tout au moins en ce qui concerne les couches superieures). Dans les deux cas ces montagnes semblent avoir fait partie, a l'origine, d'une masse continue. Si on compare la structure compacte et cristalline des couches de basalte qui les constituent avec celle des coulees basaltiques voisines, de formation subaerienne, on est conduit a admettre que les premieres se sont etalees en nappes sur le fond de la mer et qu'elles ont ete emergees ensuite. Nous pouvons supposer que les larges breches entre les montagnes ont ete, dans les deux cas, ouvertes par l'action des vagues, pendant leur soulevement graduel, phenomene qui a continue a se produire encore a une periode relativement recente, dans chacune de ces iles, ainsi que le montrent des preuves evidentes qu'on peut constater sur leurs rivages. Dans ces deux iles, de grandes coulees de laves basaltiques plus recentes, emises du centre de l'ile, se sont etalees autour des anciennes collines basaltiques et ont comble les vallees qui les separaient; en outre, des cones d'eruptions recentes ont surgi sporadiquement sur le pourtour des deux iles; enfin, pas plus a San Thiago qu'a Maurice on ne constate d'eruption durant la periode historique. Comme on l'a fait remarquer dans le dernier chapitre, il est probable que ces anciennes montagnes basaltiques, qui ressemblent, a bien des egards, a la partie inferieure ruinee de deux enormes volcans, doivent leur forme actuelle, leur structure et leur position a l'action de causes semblables. _Rochers de Saint-Paul_.--Cette petite ile est situee dans l'ocean Atlantique, a 1 deg. environ, au nord de l'Equateur, et a 540 milles de l'Amerique du Sud, par 29 deg.15' de longitude ouest. Son point culminant ne s'eleve qu'a 50 pieds a peine au-dessus du niveau de la mer; ses contours sont irreguliers, et sa circonference entiere ne mesure que trois quarts de mille. Cette petite pointe rocheuse s'eleve a pic dans l'Ocean; et, sauf sur sa cote ouest, les sondages qu'on a operes n'ont pas atteint le fond, meme a la faible distance d'un quart de mille du rivage. Elle n'est pas d'origine volcanique, et a cause de ce fait, qui est le plus saillant de son histoire comme nous le verrons plus loin, il n'y aurait pas lieu d'en traiter dans cet ouvrage. Cette ile est formee de roches qui different de toutes celles que j'ai rencontrees, et je ne saurais les caracteriser par aucun nom; je dois donc les decrire. La variete la plus simple, et qui est aussi l'une des plus abondantes, est une roche tres compacte, lourde, d'un noir verdatre, a cassure anguleuse et irreguliere; certaines aretes sont assez dures pour rayer le verre, et la roche est infusible. Cette variete passe a d'autres d'un vert plus pale, moins dures, mais dont la cassure est plus cristalline, translucides sur les bords et qui sont fusibles en un email vert. Plusieurs varietes sont caracterisees principalement par le fait qu'elles contiennent d'innombrables filaments de serpentine vert sombre, et que leurs interstices sont remplis par une matiere calcaire. Ces roches ont une structure concretionnee peu visible, et sont remplies de pseudo-fragments anguleux de coloration variee. Ces pseudo-fragments anguleux sont formes par la roche vert sombre decrite en premier lieu, par une variete brune, plus tendre, de serpentine et par une roche jaunatre, rude au toucher, et qui doit probablement etre rapportee a une roche serpentineuse. Il y a encore dans l'ile d'autres roches, tendres, vesiculaires et de nature calcareo-ferrugineuse. On n'observe pas de stratification bien distincte, mais une partie des roches est imparfaitement laminaire, et tout l'ensemble est veine par des filons de diverses dimensions et des masses ressemblant a des veines, dont quelques-unes, qui sont calcaires et renferment de petits fragments de coquilles, sont incontestablement d'origine posterieure aux autres. _Incrustation luisante_.--Une grande partie de ces roches sont revetues d'une substance polie et luisante, a eclat perle, blanc-grisatre; cet enduit suit toutes les irregularites de la surface a laquelle il adhere fortement. En examinant cette substance a la loupe, on reconnait qu'elle est formee d'un grand nombre de couches excessivement minces, dont l'epaisseur totale atteint environ un dixieme de pouce. Cette matiere est beaucoup plus dure que le spath calcaire, mais elle peut etre rayee au couteau. Au chalumeau elle s'exfolie, decrepite, noircit legerement, emet une odeur fetide et devient fortement alcaline; elle ne fait pas effervescence aux acides[6]. Je suppose que cette substance a ete deposee par l'eau qui filtre au travers des excrements d'oiseaux dont les rochers sont couverts. J'ai observe a l'ile de l'Ascension des masses stalactitiques irregulieres paraissant etre de la meme nature, pres d'une cavite de la roche qui etait remplie d'une masse lamelleuse formee de fiente d'oiseaux amenee la par l'infiltration. Lorsqu'on les casse, ces masses offrent une texture terreuse, mais, a la partie externe et surtout a leur extremite, elles sont formees d'une substance perlee, ordinairement disposee en petits globules, ressemblant a l'email des dents, mais plus fortement translucide, et assez dure pour rayer le verre. Cette substance noircit legerement au chalumeau, degage une odeur desagreable, devient ensuite absolument blanche en se boursouflant un peu, et fond en un email blanc terne; elle ne devient pas alcaline et ne fait pas effervescence aux acides. Toute la masse offre un aspect ride, comme si elle s'etait fortement contractee lors de la formation de la croute dure et luisante. Aux iles Abrolhos sur la cote du Bresil, ou le guano abonde, j'ai trouve, en grande quantite, une substance brune, arborescente, adherant a une roche trappeenne. Cette substance ressemble beaucoup, sous sa forme arborescente, a quelques-unes des varietes ramifiees de Nullipores. Elle presente, au chalumeau, les memes caracteres que les specimens provenant de l'Ascension; mais elle est moins dure et moins brillante, et sa surface n'a pas l'aspect ride. Notes: [1] Spallanzani, Dolomieu et Hoffmann ont decrit des faits analogues dans les iles volcaniques d'Italie. Dolomieu dit (_Memoire sur les Isles Ponces_, p. 86) qu'aux iles Ponta le fer a ete redepose sous forme de veines. Ces auteurs croient aussi que la vapeur depose de la silice; il est demontre experimentalement aujourd'hui qu'a haute temperature la vapeur peut dissoudre la silice. [2] Cependant Mac-Culloch a decrit et a figure (_Geolog. Trans. 1st series_, vol. IV, p. 225) un trapp dont les cavites etaient remplies de quartz et de calcedoine disposes en zones horizontales. La moitie superieure de ces cavites est souvent remplie par des couches qui suivent toutes les irregularites de la surface, et par de petites stalactites suspendues, formees des memes substances siliceuses. [3] Dans Hooker, _Bot. Misc_., vol. II, p. 301, le capitaine Carmichael. Le capitaine Lloyd a decrit recemment quelques-unes de ces masses avec beaucoup de soin dans les _Proceedings of the geological Society_ (vol. III, p. 317). Plusieurs faits interessants sont rapportes sur ce sujet dans le _Voyage a l'Isle de France_, par un _Officier du Roi_. Consulter aussi _Voyage aux quatre Isles d'Afrique_ par M. Bory de Saint-Vincent. [4] _Voyages aux Terres australes_, t. I, p. 54. [5] M. Lesson semble admettre les idees de M. Bailly dans la description qu'il a faite de l'ile dans le _Voyage de la "Coquille"_. [6] J'ai decrit cette substance dans mon _Journal_. Je la croyais alors constituee par un phosphate de chaux impur. CHAPITRE III ASCENSION Laves basaltiques.--Nombreux crateres tronques du meme cote.--Structure singuliere de bombes volcaniques.--Explosions de masses gazeuses.--Fragments granitiques ejacules.--Roches trachytiques.--Veines remarquables.--Jaspe, son mode de formation.--Concretions dans le tuf ponceux.--Depots calcaires et incrustations dendritiques sur la cote.--Couches laminees alternant avec de l'obsidienne et passant a cette roche.--Origine de l'obsidienne.--Lamination des roches volcaniques. Cette ile est situee dans l'ocean Atlantique, par 8 deg. lat. S. et 14 deg. long. W. Elle a la forme d'un triangle irregulier (Voir la carte ci-jointe), dont chaque cote mesure environ 6 milles de longueur. Son point culminant se trouve a 2.870 pieds[1] au-dessus du niveau de la mer. Elle est entierement volcanique, et, vu l'absence de preuves contraires, je la crois d'origine subaerienne. La roche fondamentale est de nature feldspathique, elle offre partout une couleur pale, et elle est generalement compacte. Dans la region sud-est de l'ile, qui est aussi la plus elevee, on trouve du trachyte bien caracterise et d'autres roches analogues appartenant a cette famille lithologique si variee. La circonference presque tout entiere est couverte de coulees de lave basaltique noire et rugueuse: on y voit poindre de-ci de-la une colline ou une simple pointe de rocher constituees par du trachyte qui n'a pas ete recouvert. L'un de ces pointements, pres du bord de la mer, au nord du fort, n'a que 2 ou 3 yards de diametre. _Roches basaltique_.--La lave basaltique sous-jacente est extremement celluleuse en certains points, beaucoup moins en d'autres; sa couleur est noire, mais elle contient quelquefois des cristaux de feldspath vitreux, parfois aussi, mais rarement, une grande quantite d'olivine. Ces coulees semblent avoir ete singulierement peu fluides; leurs parois et leur extremite sont tres escarpees, et n'ont pas moins de 20 a 30 pieds de haut. Leur surface est extraordinairement raboteuse, et a distance elle parait parsemee d'un grand nombre de petits crateres. Ces intumescences sont des monticules larges, irregulierement coniques, traverses de fissures, et formes par un basalte plus ou moins scoriace, comme les coulees environnantes, mais possedant une structure colonnaire mal definie: leur hauteur au-dessus de la surface generale varie de 8 a 30 pieds, et ils ont ete formes, je pense, par l'accumulation de la lave visqueuse aux points ou elle rencontrait une plus grande resistance. A la base de plusieurs de ces monticules, et parfois aussi en des parties plus horizontales de la coulee, des cotes epaisses s'elevent a 2 ou 3 pieds au-dessus de la surface; elles sont formees de masses de basalte angulo-globulaires, ressemblant par leur forme et par leur dimension a des tuyaux de terre cuite recourbes, ou a des gouttieres de la meme matiere, mais elles ne sont pas creuses: j'ignore quelle peut avoir ete leur origine. Un grand nombre de fragments superficiels de ces coulees basaltiques offrent des formes singulierement contournees, et plusieurs specimens ressemblent, a s'y meprendre, a des blocs de bois de couleur sombre sans ecorce. Plusieurs des coulees basaltiques peuvent etre suivies, soit jusqu'aux points d'eruption a la base de la grande masse centrale de trachyte, soit jusqu'a des collines isolees, coniques, de teinte rougeatre, qui sont eparpillees sur le littoral du nord et de l'ouest de l'ile. Du haut de l'eminence centrale, j'ai compte vingt a trente de ces cones d'eruption. Le sommet tronque de la plupart d'entre eux est coupe obliquement, et tous presentent une pente vers le sud-est, point d'ou souffle le vent alize[2]. Cette structure est due, sans aucun doute, a l'action du vent, qui a pousse en plus grande quantite dans un sens que dans l'autre les fragments et les cendres rejetes pendant les eruptions. M. Moreau de Jonnes a fait une observation semblable pour les volcans des Antilles. _Bombes volcaniques_.--On les rencontre en grand nombre, repandues sur le sol, et quelques-unes d'entre elles se trouvent a une distance considerable de tout point d'eruption. Leur dimension varie de celle d'une pomme a celle du corps d'un homme; elles sont spheriques ou pyriformes, et l'extremite posterieure (qui repondrait a la queue d'une comete) est irreguliere et herissee de pointes saillantes; elle peut meme etre concave. Leur surface est rugueuse et traversee de fentes ramifiees; leur structure interne est irregulierement scoriacee et compacte, ou offre un aspect symetrique fort remarquable. La gravure represente tres exactement un segment irregulier d'une bombe appartenant a cette derniere espece, et dont j'ai trouve plusieurs specimens. Elle avait a peu pres la grandeur d'une tete d'homme. La partie interne tout entiere est grossierement celluleuse; le diametre moyen des vacuoles est d'un dixieme de pouce environ, mais leur dimension decroit graduellement vers la partie externe de la bombe. Cette partie interne est entouree d'une croute de lave compacte, nettement limitee, offrant une epaisseur presque uniforme d'environ un tiers de pouce. La croute est recouverte d'une enveloppe un peu plus epaisse de lave finement celluleuse (dont les vacuoles varient en diametre d'un cinquantieme a un centieme de pouce), et qui forme la surface exterieure. La limite qui separe la croute de lave compacte de l'enduit scoriace externe est nettement definie. On peut facilement se rendre compte de cette structure en supposant qu'une masse de matiere visqueuse et scoriacee soit projetee dans l'air, et animee d'un mouvement rotatoire rapide. En effet, pendant que la croute exterieure se solidifiait par refroidissement (et prenait l'etat ou nous la voyons aujourd'hui), la force centrifuge, en reduisant la pression a l'interieur de la bombe, devait permettre aux vapeurs chaudes de dilater les vacuoles, mais celles-ci, comprimees par la meme force contre la croute deja solidifiee, devaient diminuer graduellement de volume, et a mesure qu'elles etaient plus rapprochees de cette croute externe, leur volume devait toujours aller se reduisant jusqu'au moment ou la partie interne etait emprisonnee dans une croute massive concentrique. Nous savons que des eclats peuvent etre projetes d'une meule[3] lorsqu'elle est animee d'un mouvement de rotation assez rapide, nous ne devons donc pas douter que la force centrifuge soit assez puissante pour modifier, comme nous le supposons ici, la structure d'une bombe encore a l'etat plastique. Des geologues ont fait observer que la forme exterieure d'une bombe nous revele immediatement l'histoire de sa course aerienne, et nous constatons maintenant que sa structure interne peut nous redire presque aussi clairement le mouvement rotatoire dont elle etait animee. [Illustration: Fig. 3.--Fragment d'une bombe volcanique spherique, dont la partie interne grossierement celluleuse est entouree d'une couche de lave compacte recouverte d'une croute formee par une roche finement celluleuse.] M. Bory de Saint-Vincent[4] a decrit des masses arrondies de lave trouvees a l'ile Bourbon, qui ont une structure tout a fait semblable; pourtant son interpretation (si je la comprends bien) est fort differente de celle que j'ai donnee, car il suppose que ces corps ont roule, comme des boules de neige, le long des flancs du cratere. M. Beudant[5] a decrit de singulieres petites spheres d'obsidienne, dont le diametre ne depasse jamais 6 a 8 pouces, et qu'il a trouvees repandues a la surface du sol. Elles sont toujours de forme ovale, parfois elles sont fortement renflees par le milieu, et meme fusiformes; leur surface est recouverte de cretes et de sillons concentriques, disposes avec une certaine regularite, et qui sont tous perpendiculaires a un axe du globule; la partie interne est compacte et vitreuse. M. Beudant suppose que des masses de lave encore plastique ont ete projetees dans l'air et animees d'un mouvement rotatoire autour d'un meme axe, ce qui a determine la forme de la bombe et des cotes superficielles. Sir Thomas Mitchell m'a donne un echantillon qui semble etre, a premiere vue, la moitie d'un globe d'obsidienne fortement aplati; il a singulierement l'aspect d'un objet artificiel, et cet aspect est exactement represente (en grandeur naturelle) dans la gravure ci-jointe. Cet echantillon a ete trouve, tel que nous le voyons, dans une grande plaine sablonneuse, entre les rivieres Darling et Murray en Australie, et a plusieurs centaines de milles de toute region volcanique connue. Il parait avoir ete enfoui dans une matiere tufacee rougeatre, et peut-etre a-t-il ete transporte par les aborigenes ou par des agents naturels. La coupe ou enveloppe externe est formee d'obsidienne compacte, de couleur vert bouteille, et elle est remplie de lave noire finement celluleuse beaucoup moins transparente et moins vitreuse que l'obsidienne. La surface exterieure porte quatre ou cinq cotes assez peu nettes, que dans la figure on a peut-etre representees en les exagerant. Nous avons donc ici la structure externe decrite par M. Beudant et la nature celluleuse interne des bombes de l'Ascension. La levre de la coupe exterieure est legerement concave, exactement comme le bord d'une assiette creuse, et son bord interne surplombe un peu de lave cellulaire centrale. Cette structure est tellement symetrique sur toute la circonference, qu'on est oblige d'admettre que la bombe a fait explosion pendant sa course aerienne, alors qu'elle etait encore animee d'un mouvement de rotation, avant d'etre entierement solidifiee, et que la levre et les bords ont ete ainsi legerement modifies et inflechis vers l'interieur. On peut observer que les cotes exterieures sont situees dans des plans perpendiculaires a un axe oblique au grand axe de l'ovoide aplati: nous devons supposer, pour expliquer ce fait, que, lors de l'explosion de la bombe, l'axe de rotation a subi un deplacement. [Illustration: FIG. 4.--Bombe volcanique d'obsidienne d'Australie, vue de face dans la figure superieure et de profil dans la figure inferieure.] _Explosions de masses gazeuses_.--Les flancs de Green Mountain et la contree environnante sont couverts d'une grande quantite de fragments incoherents, formant une masse epaisse de quelques centaines de pieds. Les couches inferieures consistent generalement en tufs a grain fin a peine consolides[6], et les lits superieurs en grands fragments detaches, alternant avec des lits de matieres moins grossieres[7]. Une couche blanche rubanee de breche ponceuse decomposee etait reployee d'une facon remarquable en fortes courbes ininterrompues, au-dessous de chacun des grands fragments du banc surincombant. Je suppose, d'apres la position relative de ces bancs, qu'un cratere a orifice etroit, occupant a peu pres l'emplacement de Green Mountain, a lance comme un enorme fusil a air, avant son extinction finale, cette vaste accumulation de materiaux meubles. Des dislocations tres importantes se sont produites posterieurement a cet evenement, et un cirque ovale a ete forme par affaissement. Cet espace affaisse se trouve au pied nord-est de Green Mountain, et il est nettement indique sur la carte qui accompagne cet ouvrage. Son grand axe, repondant a une ligne de fissure dirigee N.-E.-S.-W., a une longueur de trois cinquiemes de mille marin; les bords de ce cirque sont presque verticaux, sauf en un seul point, et ont a peu pres 400 pieds de hauteur; a la partie inferieure ils sont constitues par un basalte feldspath