The Project Gutenberg EBook of La Terre, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE LA TERRE Par ÉMILE ZOLA LA TERRE PREMIÈRE PARTIE I Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d'un geste, à la volée, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadencé de son corps; tandis que, à chaque jet, au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air grandi; et, derrière, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelée de deux chevaux, qu'un charretier poussait à longs coups de fouet réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles. La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares à peine, au lieu dit des Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs. Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute. C'étaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'étendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trèfles; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s'abaissant, derrière la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer. Du côté de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une bande roussie. Au milieu, une route, la route de Châteaudun à Orléans, d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues, déroulant, le défilé géométrique des poteaux du télégraphe. Et rien autre, que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes immobiles. Des villages faisaient des îlots de pierre, un clocher au loin émergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vît l'église, dans les molles ondulations de cette terre du blé. Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche, coupant la plaine ainsi qu'un fossé, l'étroit vallon de l'Aigre, après lequel recommençait la Beauce, immense, jusqu'à Orléans. On ne devinait les prairies et les ombrages qu'à une ligne de grands peupliers, dont les cimes jaunies dépassaient le trou, pareilles, au ras des bords, à de courts buissons. Du petit village de Rognes, bâti sur la pente, quelques toitures seules étaient en vue, au pied de l'église, qui dressait en haut son clocher de pierres grises, habité par des familles de corbeaux très vieilles. Et, du côté de l'est, au delà de la vallée du Loir, où se cachait à deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains coteaux du Perche, violâtres sous le jour ardoisé. On se trouvait là dans l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Châteaudun, entre le Perche et la Beauce, et à la lisière même de celle-ci, à cet endroit où les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse. Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arrêta encore, jeta un coup d'oeil en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair à travers les herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnée ce samedi-là par les carrioles des paysans allant au marché. Puis, il remonta. Et toujours, et du même pas, avec le même geste, il allait au nord, il revenait au midi, enveloppé dans la poussière vivante du grain; pendant que, derrière, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les germes, du même train doux et comme réfléchi. De longues pluies venaient de retarder les semailles d'automne; on avait encore fumé en août, et les labours étaient prêts depuis longtemps, profonds, nettoyés des herbes salissantes, bons à redonner du blé, après le trèfle et l'avoine de l'assolement triennal. Aussi la peur des gelées prochaines, menaçantes à la suite de ces déluges, faisait-elle se hâter les cultivateurs. Le temps s'était mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle de vent, d'une lumière égale et morne sur cet océan de terre immobile. De toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur à gauche, à trois cents mètres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore s'enfonçaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C'étaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient à des lieues. Mais tous avaient le geste, l'envolée de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyés, où les semeurs épars ne se voyaient plus. Jean descendait pour la dernière fois, lorsqu'il aperçut, venant de Rognes, une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant, conduisait à la corde. La petite paysanne et la bête suivaient le sentier qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourné, il avait achevé l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris étranglés, lui fit de nouveau lever la tête, comme il dénouait son semoir pour partir. C'était la vache emportée, galopant dans une luzernière, suivie de la fille qui s'épuisait à la retenir. Il craignit un malheur, il cria: --Lâche-la donc! Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de colère et d'épouvante. --La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bête!... Ah! sacrée rosse! Jusque-là, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes, elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une première fois, se releva pour retomber plus loin; et, dès lors, la bête s'affolant, elle fut traînée. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage. --Lâche-la donc, nom de Dieu! continuait à crier Jean. Lâche-la donc! Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en comprenant enfin: la corde devait s'être nouée autour du poignet, serrée davantage à chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayée, stupide, s'arrêta net. Déjà, il dénouait la corde, il asseyait la fille dans l'herbe. --Tu n'as rien de cassé? Mais elle ne s'était pas même évanouie. Elle se mit debout, se tâta, releva ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la brûlaient, si essoufflée encore, qu'elle ne pouvait parler. --Vous voyez, c'est là, ça me pince... Tout de même, je remue, il n'y a rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'étais en bouillie! Et, examinant son poignet forcé, cerclé de rouge, elle le mouilla de salive, y colla ses lèvres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagée, remise: --Elle n'est pas méchante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mène au taureau, à la Borderie. --A la Borderie, répéta Jean. Ça se trouve bien, j'y retourne, je t'accompagne. Il continuait à la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle était fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton levé, regardait d'un air sérieux ce gros garçon châtain, aux cheveux ras, à la face pleine et régulière, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme. --Oh! je vous connais, vous êtes Caporal, le menuisier qui est resté comme valet chez M. Hourdequin. A ce surnom, que les paysans lui avaient donné, le jeune homme eut un sourire; et il la contemplait à son tour, surpris de la trouver presque femme déjà, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongée aux yeux noirs très profonds, aux lèvres épaisses, d'une chair fraîche et rose de fruit mûrissant. Vêtue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire, la tête coiffée d'un bonnet rond, elle avait la peau très brune, hâlée et dorée de soleil. --Mais tu es la cadette au père Mouche! s'écria-t-il. Je ne t'avais pas reconnue... N'est-ce pas? ta soeur était la bonne amie de Buteau, le printemps dernier, quand il travaillait avec moi à la Borderie? Elle répondit simplement: --Oui, moi, je suis Françoise... C'est ma soeur Lise qui est allée avec le cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, à cette heure... Il a filé, il est du côté d'Orgères, à la ferme de la Chamade. --C'est bien ça, conclut Jean. Je les ai vus ensemble. Et ils restèrent un instant muets, face à face, lui riant de ce qu'il avait surpris un soir les deux amoureux derrière une meule, elle mouillant toujours son poignet meurtri, comme si l'humidité de ses lèvres en eût calmé la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille, arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en étaient allés, faisant un détour pour gagner la route. On entendait le croassement de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les trois coups de l'angélus tintèrent dans l'air mort. --Comment! déjà midi! s'écria Jean. Dépêchons-nous. Puis, apercevant la Coliche, dans le champ: --Eh! ta vache fait du dégât. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas te régaler! --Non, laissez, dit Françoise, qui l'arrêta. C'est à nous, cette pièce. La garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbutée!... Tout le bord est à la famille, jusqu'à Rognes. Nous autres, nous allons d'ici là-bas; puis, à côté, c'est à mon oncle Fouan; puis, après, c'est à ma tante, la Grande. En désignant les parcelles du geste, elle avait ramené la vache dans le sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la corde, qu'elle songea à remercier le jeune homme. --N'empêche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci, merci bien de tout mon coeur! Ils s'étaient mis à marcher, ils suivaient le chemin étroit qui longeait le vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La dernière sonnerie de l'angélus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et, derrière la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient plus, retombés dans ce silence des paysans qui font des lieues côte à côte, sans échanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir mécanique, dont les chevaux tournèrent près d'eux; le charretier leur cria: «Bonjour!» et ils répondirent: «Bonjour!» du même ton grave. En bas, à leur gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer, le marché n'ouvrant qu'à une heure. Elles étaient secouées durement sur leurs deux roues, pareilles à des insectes sauteurs, si rapetissées au loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes. --Voilà mon oncle Fouan avec ma tante Rose, là-bas, qui s'en vont chez le notaire, dit Françoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de noix, fuyant à plus de deux kilomètres. Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine, exercée aux détails, capable de reconnaître un homme ou une bête, dans la petite tache remuante de leur silhouette. --Ah! oui, on m'a conté, reprit Jean. Alors, c'est décidé, le vieux partage son bien entre sa fille et ses deux fils? --C'est décidé, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur Baillehache. Elle regardait toujours fuir la carriole. --Nous autres, nous nous en fichons, ça ne nous rendra ni plus gras ni plus maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'épousera peut-être, quand il aura sa part. Jean se mit à rire. --Ce sacré Buteau, nous étions camarades... Ah! ça ne lui coûte guère, de mentir aux filles! Il lui en faut quand même, il les prend à coups de poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse. --Bien sûr que c'est un cochon! déclara Françoise d'un air convaincu. On ne fait pas à une cousine la cochonnerie de la planter là, le ventre gros. Mais, brusquement, saisie de colère: --Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voilà qui recommence, elle est enragée, cette bête, quand ça la tient! D'une violente secousse, elle avait ramené la vache. A cet endroit, le chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous deux continuèrent de marcher en plaine, n'ayant plus en face, à droite et à gauche, que le déroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les prairies artificielles, le sentier s'en allait à plat, sans un buisson, aboutissant à la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui reculait, sous le ciel de cendre. Ils étaient retombés dans leur silence, ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravité réfléchie de cette Beauce, si triste et si féconde. Lorsqu'ils arrivèrent, la grande cour carrée de la Borderie, fermée de trois côtés par les bâtiments des étables, des bergeries et des granges, était déserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une jeune femme, petite, l'air effronté et joli. --Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin? --J'y vais, madame Jacqueline. Depuis que la fille à Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme à douze ans, était montée aux honneurs de servante-maîtresse, elle se faisait traiter en dame, despotiquement... --Ah! c'est toi, Françoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh bien! tu attendras. Le vacher est à Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais il va revenir, il devrait être ici. Et, comme Jean se décidait à entrer dans la cuisine, elle le prit par la taille, se frottant à lui d'un air de rire, sans s'inquiéter d'être vue, en amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maître. Françoise, restée seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre, devant la fosse à fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait sans pensée une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas bougé. Il s'assit près d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en meuglant, il finit par dire: --C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas. La jeune fille haussa les épaules. Rien ne la pressait. Puis, après un nouveau silence: --Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme? --Mais non, Jean Macquart. --Et vous n'êtes pas de nos pays? --Non, je suis Provençal, de Plassans, une ville, là-bas. Elle avait levé les yeux pour l'examiner, surprise qu'on pût être de si loin. --Après Solférino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu d'Italie avec mon congé, et c'est un camarade qui m'a amené par ici... Alors, voilà, mon ancien métier de menuisier ne m'allait plus, des histoires m'ont fait rester à la ferme. --Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs. Mais, à ce moment, la Coliche prolongea son meuglement désespéré de désir; et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte était fermée. --Tiens! cria Jean, ce bougre de César l'a entendue!... Écoute, il cause-là dedans... Oh! il connaît son affaire, on ne peut en faire entrer une dans la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut... Puis, s'interrompant: --Dis donc, le vacher a dû rester avec monsieur Hourdequin... Si tu voulais, je t'amènerais le taureau. Nous ferions bien ça, à nous deux. --Oui, c'est une idée, dit Françoise, qui se leva. Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore: --Et ta bête, faut-il l'attacher? --L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prête, elle ne bougera seulement point. La porte ouverte, on aperçut, sur deux rangs, aux deux côtés de l'allée centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchées dans la litière, les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle où il se trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir taché de blanc, allongeait la tête, dans l'attente de sa besogne. Dès qu'il fut détaché, César, lentement, sortit. Mais tout de suite il s'arrêta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancée, le cou enflé, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avança, se colla contre elle, posa la tête sur la croupe, d'une courte et rude pression; sa langue pendait, il écarta la queue, lécha jusqu'aux cuisses; tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau seulement plissée d'un frisson. Jean et Françoise, gravement, les mains ballantes, attendaient. Et, quand il fut prêt, César monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec une lourdeur puissante qui ébranla le sol. Elle n'avait pas plié, il la serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande taille, était si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement. --Il est trop petiot, dit Françoise. --Oui, un peu, dit Jean. Ça ne fait rien, il entrera tout de même. Elle hocha la tête; et, César tâtonnant encore, s'épuisant, elle se décida. --Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra pas. D'un air calme et attentif, comme pour une besogne sérieuse, elle s'était avancée. Le soin qu'elle y mettait fonçait le noir de ses yeux, entr'ouvrait ses lèvres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le bras d'un grand geste, elle saisit à pleine main le membre du taureau, qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramassé dans sa force, il pénétra d'un seul tour de reins, à fond. Puis, il ressortit. C'était fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la fertilité impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait reçu, sans un mouvement, ce jet fécondant du mâle. Elle n'avait même pas frémi dans la secousse. Lui, déjà, était retombé, ébranlant de nouveau le sol. Françoise, ayant retiré sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par le baisser, en disant: --Ça y est. --Et raide! répondit Jean d'un air de conviction, où se mêlait un contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait. Il ne songeait pas à lâcher une de ces gaillardises, dont les garçons de la ferme s'égayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette gamine semblait trouver ça tellement simple et nécessaire, qu'il n'y avait vraiment pas de quoi rire, honnêtement. C'était la nature. Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et, avec un roucoulement de gorge qui lui était familier, elle lança gaiement: --Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil, à ce bout-là! Jean ayant éclaté d'un gros rire, Françoise subitement devint toute rouge. Confuse, pour cacher sa gêne, tandis que César rentrait de lui-même à l'étable, et que la Coliche broutait un pied d'avoine poussé dans la fosse à fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en dénoua la corne, où elle avait serré les quarante sous de la saillie. --Tenez! v'là l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir! Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en disant à Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que M. Hourdequin avait donnés pour la journée. --Bon! répondit-elle. La herse doit y être. Puis, comme le garçon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils s'éloignaient à la file, dans l'étroit sentier, elle leur cria encore, de sa voix chaude et farceuse: --Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connaît le bon chemin. Derrière eux, la cour de la ferme redevint déserte. Ni l'un ni l'autre n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa nuque enfantine, où frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond. Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas: --Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Françoise posément. J'aurais pu lui répondre... Et, se tournant vers le jeune homme, le dévisageant d'un air de malice: --C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter à monsieur Hourdequin, comme si elle était sa femme déjà... Vous en savez peut-être bien quelque chose, vous? Il se troubla, il prit une mine sotte. --Dame! elle fait ce qu'il lui plaît, ça la regarde. Françoise, le dos tourné, s'était remise en marche. --Ça, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez être quasiment mon père, et que ça ne tire pas à conséquence... Mais, voyez-vous, depuis que Buteau a fait sa cochonnerie à ma soeur, j'ai bien juré que je me couperais plutôt les quatre membres que d'avoir un amoureux. Jean hocha la tête, et ils ne parlèrent plus. Le petit champ du Poteau se trouvait au bout du sentier, à moitié chemin de Rognes. Quand il y fut, le garçon s'arrêta. La herse l'attendait, un sac de semence était déchargé dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant: --Adieu, alors! --Adieu! répondit Françoise. Encore merci! Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria: --Dis donc, si la Coliche recommençait... Veux-tu que je t'accompagne jusque chez toi? Elle était déjà loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au travers du grand silence de la campagne: --Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein! Jean, le semoir noué sur le ventre, s'était mis à descendre la pièce de labour, avec le geste continu, l'envolée du grain; et il levait les yeux, il regardait Françoise décroître parmi les cultures, toute petite derrière sa vache indolente, qui balançait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetissée encore, si mince, qu'elle ressemblait à une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la chercha, elle avait dû tourner, devant l'église. Deux heures sonnèrent, le ciel restait gris, sourd et glacé; et des pelletées de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire pâlissait les nuages, vers Orléans, comme si, de ce côté, le soleil eût resplendi quelque part, à des lieues. C'était sur cette échancrure blême que se détachait le clocher de Rognes, tandis que le village dévalait, caché dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa netteté de trait d'encre coupant un lavis, entre l'uniformité terreuse du vaste ciel et le déroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le déjeuner, le nombre des semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant sur une besogne démesurée, géante à côté de leur petitesse; et l'on distinguait pourtant, même chez les plus lointains, le geste obstiné, toujours le même, cet entêtement d'insectes en lutte avec l'immensité du sol, victorieux à la fin de l'étendue et de la vie. Jusqu'à la nuit tombée, Jean sema. Après le champ du Poteau, ce fut celui des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, à longs pas rythmés dans les labours; et le blé de son semoir s'épuisait, la semence derrière lui fécondait la terre. II La maison de maître Baillehache, notaire à Cloyes, était située rue Grouaise, à gauche, en allant à Châteaudun: une petite maison blanche d'un seul étage, au coin de laquelle était fixée la corde de l'unique réverbère qui éclairait cette large rue pavée, déserte en semaine, animée le samedi du flot des paysans venant au marché. De loin, on voyait luire les deux panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derrière, un étroit jardin descendait jusqu'au Loir. Ce samedi-là, dans la pièce qui servait d'étude et qui donnait sur la rue, à droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chétif et pâle, avait relevé l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et très sale, un plus jeune, décharné, ravagé de bile, écrivaient sur une double table de sapin noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un poêle de fonte, qu'on allumait seulement en décembre, même lorsqu'il neigeait à la Toussaint. Les casiers dont les murs étaient garnis, les cartons verdâtres, cassés aux angles, débordant de dossiers jaunes, empoisonnaient la pièce d'une odeur d'encre gâtée et de vieux papiers mangés de poussière. Et, cependant, assis côte à côte, deux paysans, l'homme et la femme, attendaient, dans une immobilité et une patience pleines de respect. Tant de papiers, et surtout ces messieurs écrivant si vite, ces plumes craquant à la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des idées d'argent et de procès. La femme, âgée de trente-quatre ans, très brune, de figure agréable, gâtée par un grand nez, avait croisé ses mains sèches de travailleuse sur son caraco de drap noir, bordé de velours; et, de ses yeux vifs, elle fouillait les coins, avec l'évidente rêverie de tous les titres de biens qui dormaient là; tandis que l'homme, de cinq ans plus âgé, roux et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l'ombre d'une pensée animât sa large face de terre cuite, rasée soigneusement, trouée de deux gros yeux bleu-faïence, d'une fixité de boeuf au repos. Mais une porte s'ouvrit, maître Baillehache, qui venait de déjeuner en compagnie de son beau-frère, le fermier Hourdequin, parut très rouge, frais encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses lèvres épaisses, ses paupières bridées, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs poils grisonnants de ses favoris. --Ah! c'est vous, Delhomme, dit-il. Le père Fouan s'est donc décidé au partage? Ce fut la femme qui répondit. --Mais oui, monsieur Baillehache... Nous avons tous rendez-vous, pour tomber d'accord et pour que vous nous disiez comment on fait. --Bon, bon, Fanny, on va voir... Il n'est qu'une heure à peine, il faut attendre les autres. Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du blé en baisse depuis deux mois, témoignant à Delhomme la considération amicale due à un cultivateur qui possédait une vingtaine d'hectares, un serviteur et trois vaches. Puis, il rentra dans son cabinet. Les clercs n'avaient pas levé la tête, exagérant les craquements de leurs plumes; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C'était une chanceuse, cette Fanny, d'avoir été épousée par un amoureux honnête et riche, sans même être enceinte, elle qui, pour sa part, n'espérait du père Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas, car il n'aurait pu trouver une ménagère plus intelligente ni plus active, au point qu'il se laissait conduire en toutes choses, d'esprit borné, mais si calme, si droit, que souvent, à Rognes, on le prenait pour arbitre. A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, étouffa un rire entre ses doigts, en murmurant à son voisin, le vieux, ventru et très sale: --Oh! Jésus-Christ! Vivement, Fanny s'était penchée à l'oreille de son homme. --Tu sais, laisse-moi faire... J'aime bien papa et maman, mais je ne veux pas qu'ils nous volent; et méfions-nous de Buteau et de cette canaille d'Hyacinthe. Elle parlait de ses deux frères, elle avait vu par la fenêtre arriver l'aîné, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de Jésus-Christ: un paresseux et un ivrogne, qui, à son retour du service, après avoir fait les campagnes d'Afrique, s'était mis à battre les champs, refusant tout travail régulier, vivant de braconnage et de maraude, comme s'il eût rançonné encore un peuple tremblant de Bédouins. Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante ans, les cheveux bouclés, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une face de Christ ravagé, un Christ soûlard, violeur de filles et détrousseur de grandes routes. Depuis le matin à Cloyes, il était gris déjà, le pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques renversée sur la nuque; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir, qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noyés, il y avait de la goguenardise pas méchante, le coeur ouvert d'une bonne crapule. --Alors, le père et la mère ne sont pas encore là? demanda-t-il. Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui répondait rageusement d'un signe de tête négatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son cigare fumait tout seul dans sa main. Il n'avait pas eu un coup d'oeil pour sa soeur et son beau-frère, qui, eux-mêmes, ne paraissaient pas l'avoir vu entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le trottoir. --Oh! Jésus-Christ! oh! Jésus-Christ! répéta en faux bourdon le petit clerc, le nez vers la rue, l'air de plus en plus amusé du sobriquet qui éveillait en lui des histoires drôles. Mais cinq minutes à peine se passèrent, les Fouan arrivèrent enfin, deux vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le père, jadis très robuste, âgé de soixante-dix ans aujourd'hui, s'était desséché et rapetissé dans un travail si dur, dans une passion de la terre si âpre, que son corps se courbait, comme pour retourner à cette terre, violemment désirée et possédée. Pourtant, sauf les jambes, il était gaillard encore, bien tenu, ses petits favoris blancs, en pattes de lièvre correctes, avec le long nez de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coupés de grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d'une semelle; la mère, plus petite, semblait être restée grasse, le ventre gros d'un commencement d'hydropisie, le visage couleur d'avoine, troué d'yeux ronds, d'une bouche ronde, qu'une infinité de rides serraient ainsi que des bourses d'avare. Stupide, réduite dans le ménage à un rôle de bête docile et laborieuse, elle avait toujours tremblé devant l'autorité despotique de son mari. --Ah! c'est donc vous! s'écria Fanny, qui se leva. Delhomme avait également quitté sa chaise. Et, derrière les vieux, Jésus-Christ venait de reparaître, se dandinant, sans une parole. Il écrasa le bout de son cigare pour l'éteindre, puis fourra le fumeron empesté dans une poche de sa blouse. --Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau... Jamais à l'heure, jamais comme les autres, ce bougre-là! --Je l'ai vu au marché, déclara Jésus-Christ d'une voix enrouée par l'eau-de-vie. Il va venir. Buteau, le cadet, âgé de vingt-sept ans, devait ce surnom à sa mauvaise tête, continuellement en révolte, s'obstinant dans des idées à lui, qui n'étaient celles de personne. Même gamin, il n'avait pu s'entendre avec ses parents; et, plus tard, après avoir tiré un bon numéro, il s'était sauvé de chez eux, pour se louer, d'abord à la Borderie, ensuite à la Chamade. Mais, comme le père continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui, le grand nez des Fouan s'était aplati, tandis que le bas de la figure, les maxillaires s'avançaient en mâchoires puissantes de carnassier. Les tempes fuyaient, tout le haut de la tête se resserrait et, derrière le rire gaillard de ses yeux gris, il y avait déjà de la ruse et de la violence. Il tenait de son père le désir brutal, l'entêtement dans la possession, aggravés par l'avarice étroite de la mère. A chaque querelle, lorsque les deux vieux l'accablaient de reproches, il leur répondait: «Fallait pas me faire comme ça!» --Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade à Cloyes, répondit-il aux grognements. Et puis, quoi? j'arrive en même temps que vous... Est-ce qu'on va encore me tomber sur le dos? Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix perçantes et hautes, habituées au plein vent, débattaient leurs affaires, absolument comme s'ils se fussent trouvés chez eux. Les clercs, incommodés, leur jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de nouveau la porte de son cabinet. --Vous y êtes tous? Allons, entrez! Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait jusqu'au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles. Ornant la cheminée, il y avait une pendule de marbre noir, entre des paquets de dossiers; et rien autre que le bureau d'acajou, un cartonnier et des chaises. Tout de suite, M. Baillehache s'était installé à ce bureau, comme à un tribunal; tandis que les paysans, entrés à la queue, hésitaient, louchaient en regardant les sièges, avec l'embarras de savoir où et comment ils devaient s'asseoir. --Voyons, asseyez-vous! Alors, poussés par les autres, Fouan et Rose se trouvèrent au premier rang, sur deux chaises; Fanny et Delhomme se mirent derrière, également côte à côte; pendant que Buteau s'isolait dans un coin, contre le mur, et qu'Hyacinthe, seul, restait debout, devant la fenêtre, dont il bouchait le jour de ses larges épaules. Mais le notaire, impatienté, l'interpella familièrement. --Asseyez-vous donc, Jésus-Christ! Et il dut entamer l'affaire le premier. --Ainsi, père Fouan, vous vous êtes décidé à partager vos biens de votre vivant entre vos deux fils et votre fille? Le vieux ne répondit point, les autres demeurèrent immobiles, un grand silence se fit. D'ailleurs, le notaire, habitué à ces lenteurs, ne se hâtait pas, lui non plus. Sa charge était dans la famille depuis deux cent cinquante ans; les Baillehache de père en fils s'étaient succédé à Cloyes, d'antique sang beauceron, prenant de leur clientèle paysanne la pesanteur réfléchie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de paroles inutiles le moindre débat. Il avait ouvert un canif, il se rognait les ongles. --N'est-ce pas? il faut croire que vous vous êtes décidé, répéta-t-il enfin, les yeux fixés sur le vieux. Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les mots: --Oui, ça se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parlé à la moisson, vous m'aviez dit d'y penser davantage; et j'y ai pensé encore, et je vois qu'il va falloir tout de même en venir là. Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupées de continuelles incidentes. Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'émotion refoulée dans sa gorge, c'était la tristesse infinie, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés ensuite lopins à lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que quelques gorgées d'eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain: la terre! Et voilà qu'il avait vieilli, qu'il devait céder cette maîtresse à ses fils, comme son père la lui avait cédée à lui-même, enragé de son impuissance. --Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes ne vont plus, les bras ne sont guère meilleurs, et, dame! la terre en souffre... Ça aurait encore pu marcher, si l'on s'était entendu avec les enfants... Il jeta un coup d'oeil sur Buteau et sur Jésus-Christ, qui ne bougèrent pas, les yeux au loin, comme à cent lieues de ce qu'il disait. --Mais, quoi? voulez-vous que je prenne du monde, des étrangers qui pilleront chez nous? Non, les serviteurs, ça coûte trop cher, ça mange le gain, au jour d'aujourd'hui... Moi, je ne peux donc plus. Cette saison, tenez! des dix-neuf setiers que je possède, eh bien! j'ai eu à peine la force d'en cultiver le quart, juste de quoi manger, du blé pour nous et de l'herbe pour les deux vaches... Alors, ça me fend le coeur, de voir cette bonne terre qui se gâte. Oui, j'aime mieux tout lâcher que d'assister à ce massacre. Sa voix s'étrangla, il eut un grand geste de douleur et de résignation. Près de lui, sa femme, soumise, écrasée par plus d'un demi-siècle d'obéissance et de travail, écoutait. --L'autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombée le nez dedans. Moi, ça me casse, rien que de venir en carriole au marché... Et puis, la terre, on ne l'emporte pas avec soi, quand on s'en va. Faut la rendre, faut la rendre... Enfin, nous avons assez travaillé, nous voulons crever tranquilles... N'est-ce pas, Rose? --C'est ça même, comme le bon Dieu nous voit! dit la vieille. Un nouveau silence régna, très long. Le notaire achevait de se couper les ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant: --Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent forcé de se résoudre à la donation... Je dois ajouter qu'elle offre une économie aux familles, car les droits d'héritage sont plus forts que ceux de la démission de biens... Buteau, dans son affectation d'indifférence, ne put retenir ce cri: --Alors, c'est vrai, monsieur Baillehache? --Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs. Les autres s'agitèrent, le visage de Delhomme lui-même s'éclaira, tandis que le père et la mère partageaient aussi cette satisfaction. C'était entendu, l'affaire était faite, du moment que ça coûtait moins. --Il me reste à vous présenter les observations d'usage, ajouta le notaire. Beaucoup de bons esprits blâment la démission de biens, qu'ils regardent comme immorale, car ils l'accusent de détruire les liens de famille... On pourrait, en effet, citer des faits déplorables, les enfants se conduisent des fois très mal, lorsque les parents se sont dépouillés... Les deux fils et la fille l'écoutaient, la bouche ouverte, avec des battements de paupières et un frémissement des joues. --Que papa garde tout, s'il a ces idées! interrompit sèchement Fanny, très susceptible. --Nous avons toujours été dans le devoir, dit Buteau. --Et ce n'est pas le travail qui nous fait peur, déclara Jésus-Christ. D'un geste, M. Baillehache les calma. --Laissez-moi donc finir! Je sais que vous êtes de bons enfants, des travailleurs honnêtes; et, avec vous, il n'y a certainement pas de danger que vos parents se repentent un jour. Il n'y mettait aucune ironie, il répétait la phrase amicale que vingt-cinq ans d'habitude professionnelle arrondissaient sur ses lèvres. Mais la mère, bien qu'elle n'eût pas semblé comprendre, promenait ses yeux bridés, de sa fille à ses deux fils. Elle les avait élevés tous les trois, sans tendresse, dans une froideur de ménagère qui reproche aux petits de trop manger sur ce qu'elle épargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce qu'il s'était sauvé de la maison, lorsqu'il gagnait enfin; la fille, elle n'avait jamais pu s'accorder avec elle, blessée de se heurter à son propre sang, à une gaillarde active, chez qui l'intelligence du père s'était tournée en orgueil; et son regard ne s'adoucissait qu'en s'arrêtant sur l'aîné, ce chenapan qui n'avait rien d'elle ni de son mari, cette mauvaise herbe poussée on ne savait d'où, et que peut-être pour cela elle excusait et préférait. Fouan, lui aussi, avait regardé ses enfants, l'un après l'autre, avec le sourd malaise de ce qu'ils feraient de son bien. La paresse de l'ivrogne l'angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il hocha sa tète tremblante: à quoi bon se manger le sang, puisqu'il le fallait! --Maintenant que le partage est résolu, reprit le notaire, il s'agit de régler les conditions. Êtes-vous d'accord sur la rente à servir? Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tannés avaient pris une expression rigide, la gravité impénétrable de diplomates abordant l'estimation d'un empire. Puis, ils se tâtèrent d'un coup d'oeil, mais personne encore ne parla. Ce fut le père qui, de nouveau, expliqua les choses. --Non, monsieur Baillehache, nous n'en avons pas causé, nous avons attendu d'être tous ensemble, ici... Mais c'est bien simple, n'est-ce pas? J'ai dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit à cette heure. Alors, si je louais, ça ferait donc neuf cent cinquante francs, à cent francs l'hectare... Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise. --Comment! à cent francs l'hectare! est-ce que vous vous foutez de nous, papa? Et une première discussion s'engagea sur les chiffres. Il y avait un setier de vigne: ça, oui, on l'aurait loué cinquante francs. Mais est-ce qu'on aurait jamais trouvé ce prix pour les douze setiers de terres de labour, et surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces prés du bord de l'Aigre, dont le foin ne valait rien? Les terres de labour elles-mêmes n'étaient guère bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le plateau, car la couche arable s'amincissait à mesure qu'on approchait du vallon. --Voyons, papa, dit Fanny d'un air de reproche, il ne faut pas nous fiche dedans. --Ça vaut cent francs l'hectare, répétait le vieux avec obstination en se donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai à cent francs, si je veux... Et qu'est-ce que ça vaut donc, pour vous autres? Dites un peu voir ce que ça vaut? --Ça vaut soixante francs, dit Buteau. Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un éloge outré de sa terre, une si bonne terre, qui donnait du blé toute seule, lorsque Delhomme, silencieux jusque-là, déclara avec son grand accent d'honnêteté: --Ça vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Tout de suite, le vieux se calma. --Bon! mettons quatre-vingts; je veux bien faire un sacrifice pour mes enfants. Mais Rose, qui l'avait tiré par un coin de sa blouse, lâcha un seul mot, la révolte de sa ladrerie: --Non, non! Jésus-Christ s'était désintéressé. La terre ne lui tenait plus au coeur, depuis ses cinq ans d'Afrique. Il ne brûlait que d'un désir, avoir sa part, pour battre monnaie. Aussi continuait-il à se dandiner d'un air goguenard et supérieur. --J'ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c'est quatre-vingts! Je n'ai jamais eu qu'une parole: devant Dieu, je le jure! Neuf hectares et demi, voyons, ça fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents... Eh bien! la pension sera de huit cents francs, c'est juste! Violemment, Buteau éclata de rire, pendant que Fanny protestait d'un branle de la tête, comme stupéfiée. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion, regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint à ses clients, sembla les écouter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la digestion du fin déjeuner qu'il avait fait. Cette fois, pourtant, le vieux avait raison: c'était juste. Mais les enfants, échauffés, emportés par la passion de conclure le marché au plus bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec la mauvaise foi des paysans qui achètent un cochon. --Huit cents francs! ricanait Buteau. C'est donc que vous allez vivre comme des bourgeois?... Ah bien! huit cents francs, on mangerait quatre! dites tout de suite que c'est pour vous crever d'indigestion! Fouan ne se fâchait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il faisait simplement face à ce déchaînement prévu, allumé lui aussi, allant carrément jusqu'au bout de ses exigences. --Et ce n'est pas tout, minute!... Nous gardons jusqu'à notre mort la maison et le jardin, bien entendu... Puis, comme nous ne récolterons plus rien, que nous n'aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une pièce de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine d'oeufs et trois fromages. --Oh! papa! gémit douloureusement Fanny atterrée, oh! papa! Buteau, lui, ne discutait plus. Il s'était levé d'un bond, il marchait avec des gestes brusques; même il avait enfoncé sa casquette, pour partir. Jésus-Christ venait également de quitter sa chaise, inquiet à l'idée que toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde réflexion et de gros ennui. Alors, M. Baillehache sentit la nécessité de hâter un peu les choses. Il secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d'une main plus active: --Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et les oeufs, sont dans les usages. Mais il fut interrompu par une volée de phrases aigres. --Des oeufs avec des poulets dedans, peut-être! --Est-ce que nous buvons notre vin? nous le vendons! --Ne rien foutre et se chauffer, c'est commode, lorsque vos enfants s'esquintent! Le notaire, qui en avait entendu bien d'autres, continua avec flegme: --Tout ça, ce n'est pas à dire... Saperlotte! Jésus-Christ, asseyez-vous donc! Vous bouchez le jour, c'est agaçant!... Et voilà qui est entendu, n'est-ce pas, vous tous? Vous donnerez les redevances en nature, parce que vous vous feriez montrer au doigt... Il n'y a donc que le chiffre de la rente à débattre... Delhomme, enfin, fit signe qu'il avait à parler. Chacun venait de reprendre sa place, il dit lentement, au milieu de l'attention générale: --Pardon, ça semble juste, ce que demande le père. On pourrait lui servir huit cents francs, puisque c'est huit cents francs qu'il louerait son bien... Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la mère ont besoin pour vivre... Oui, pas davantage, ce qu'ils ont besoin pour vivre. --En effet, appuya le notaire, c'est ordinairement la base que l'on prend. Et une autre querelle s'éternisa. La vie des deux vieux fut fouillée, étalée, discutée besoin par besoin. On pesa le pain, les légumes, la viande; on estima les vêtements, rognant sur la toile et sur la laine; on descendit même aux petites douceurs, au tabac à fumer du père, dont les deux sous quotidiens, après des récriminations interminables, furent fixés à un sou. Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se réduire. Est-ce que la mère, elle aussi, ne pouvait se passer de café noir? C'était comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans utilité: il y avait beau temps qu'on aurait dû lui allonger un coup de fusil. Quand le calcul se trouva terminé, on le recommença, on chercha ce qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et retaillant, en épuisant les économies infimes, on arriva de la sorte à un chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les enfants agités, hors d'eux, car ils s'entêtaient à ne pas dépasser cinq cents francs tout ronds. Cependant, Fanny se lassait. Elle n'était pas mauvaise fille, plus pitoyable que les hommes, n'ayant point encore le coeur et la peau durcis par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d'en finir, résignée à des concessions. Jésus-Christ, de son côté, haussait les épaules, très large sur l'argent, envahi même d'un attendrissement d'ivrogne, prêt à offrir un appoint sur sa part, qu'il n'aurait, du reste, jamais payé. --Voyons, demanda la fille, ça va-t-il pour cinq cent cinquante? --Mais oui, mais oui! répondit-il. Faut bien qu'ils nocent un peu, les vieux! La mère eut pour son aîné un regard souriant et mouillé d'affection, tandis que le père continuait la lutte avec le cadet. Il n'avait cédé que pas à pas, bataillant à chaque réduction, s'entêtant sur certains chiffres. Mais, sous l'opiniâtreté froide qu'il montrait, une colère grandissait en lui, devant l'enragement de cette chair, qui était la sienne, à s'engraisser de sa chair, à lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu'il avait mangé son père ainsi. Ses mains s'étaient mises à trembler, il gronda: --Ah! fichue graine! dire qu'on a élevé ça et que ça vous retire le pain de la bouche!... J'en suis dégoûté, ma parole! j'aimerais mieux pourrir déjà dans la terre... Alors, il n'y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne voulez donner que cinq cent cinquante? Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui soufflant: --Non, non! --Ce n'est pas tout ça, dit Buteau après une hésitation, et l'argent de vos économies?... Si vous avez de l'argent, n'est-ce pas? vous n'allez pas, bien sur, accepter le nôtre. Il regardait son père fixement, ayant réservé ce coup pour la fin. Le vieux était devenu très pâle. --Quel argent? demanda-t-il? --Mais l'argent placé, l'argent dont vous cachez les titres. Buteau, qui soupçonnait seulement le magot, voulait se faire une certitude. Certain soir, il avait cru voir son père prendre, derrière une glace, un petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s'était mis aux aguets; mais rien n'avait reparu, il ne restait que le trou vide. Fouan, de blême qu'il était, devint subitement très rouge, sous le flot de sa colère qui éclatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste: --Ah ça! nom de Dieu! vous fouillez dans mes poches, maintenant! Je n'ai pas un sou, pas un liard de placé. Vous avez trop coûté pour ça, mauvais bougres!... Mais est-ce que ça vous regarderait, est-ce que je ne suis pas le maître, le père? Il semblait grandir, dans ce réveil de son autorité. Pendant des années, tous, la femme et les enfants, avaient tremblé sous lui, sous ce despotisme rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini. --Oh! papa, voulut ricaner Buteau. --Tais-toi, nom de Dieu! continua le vieux, la main toujours en l'air, tais-toi, ou je cogne! Le cadet bégaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de la gifle, il était repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se garer. --Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les yeux!... Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vas vous faire danser, moi! Il était seul debout et menaçant. La mère tremblait, comme si elle eût craint les torgnoles égarées. Les enfants ne bougeaient plus, ne soufflaient plus, soumis, domptés. --Vous entendez ça, je veux que la rente soit de six cents francs... Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout, pour que vous n'ayez pas un radis après moi... Les donnez-vous, les six cents francs? --Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez. --Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme. --Moi, déclara Jésus-Christ, je veux ce qu'on veut. Buteau, les dents serrées de rancune, parut consentir par son silence. Et Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maître obéi. Il finit par se rasseoir, en disant: --Alors, ça va, nous sommes d'accord. M. Baillehache, sans s'émouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement: --Puisque vous êtes d'accord, en voilà assez... Maintenant que je connais les conditions, je vais dresser l'acte... De votre côté, faites arpenter, divisez et dites à l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la désignation des lots. Lorsque vous les aurez tirés au sort, nous n'aurons plus qu'à inscrire, après chaque nom, le numéro tiré, et nous signerons. Il avait quitté son fauteuil pour les congédier. Mais ils ne bougèrent pas encore, hésitant, réfléchissant. Est-ce que c'était bien tout? n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur laquelle il était peut-être temps de revenir? Trois heures sonnèrent, il y avait près de deux heures qu'ils étaient là. --Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent. Ils durent se décider, il les poussa dans l'étude, où, en effet, des paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le petit clerc suivait par la fenêtre une bataille de chiens, et que les deux autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier timbré. Dehors, la famille demeura un moment plantée au milieu de la rue. --Si vous voulez, dit le père, l'arpentage sera pour après-demain, lundi. Ils acceptèrent d'un signe de tête, ils descendirent la rue Grouaise, à quelques pas les uns des autres. Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourné dans la rue du Temple, vers l'église, Fanny et Delhomme s'éloignèrent par la rue Grande. Buteau s'était arrêté sur la place Saint-Lubin, à se demander si le père avait ou n'avait pas de l'argent caché. Et Jésus-Christ, resté seul, après avoir rallumé son bout de cigare, entra, en se dandinant, au café du _Bon Laboureur_. III La maison des Fouan était la première de Rognes, au bord de la route de Cloyes à Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux en sortait dès le jour, à sept heures, pour se rendre au rendez-vous donné devant l'église, lorsqu'il aperçut, sur la porte voisine, sa soeur, la Grande, déjà levée, malgré ses quatre-vingts ans. Ces Fouan avaient poussé et grandi là, depuis des siècles, comme une végétation entêtée et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il ne restait aucun vestige, à peine les quelques pierres enterrées d'un château détruit, ils avaient dû être affranchis sous Philippe le Bel; et, dès lors, ils étaient devenus propriétaires, un arpent, deux peut-être, achetés au seigneur dans l'embarras, payés de sueur et de sang dix fois leur prix. Puis, avait commencé la longue lutte, une lutte de quatre cents ans, pour défendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que les pères léguaient aux fils: lopins perdus et rachetés, propriété dérisoire sans cesse remise en question, héritages écrasés de tels impôts qu'ils semblaient fondre, prairies et pièces de labour peu à peu élargies pourtant, par ce besoin de posséder, d'une ténacité lentement victorieuse. Des générations y succombèrent, de longues vies d'hommes engraissèrent le sol; mais, lorsque la Révolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan d'alors, Joseph-Casimir, possédait vingt et un arpents, conquis en quatre siècles sur l'ancien domaine seigneurial. En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour où ce qu'il restait du domaine fut déclaré bien national et vendu par lots aux enchères, il brûla d'en acquérir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval, ruinés, endettés, après avoir laissé crouler la dernière tour du château, abandonnaient depuis longtemps à leurs créanciers les fermages de la Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jachères. Il y avait surtout, à côté d'une de ses parcelles, une grande pièce que le paysan convoitait avec le furieux désir de sa race. Mais les récoltes étaient mauvaises, il possédait à peine, dans un vieux pot, derrière son four, cent écus d'économies; et, d'autre part, si la pensée lui était un moment venue d'emprunter à un prêteur de Cloyes, une prudence inquiète l'en avait détourné: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partagé entre son désir et sa méfiance, il eut le crève-coeur de voir, aux enchères, la Borderie achetée le cinquième de sa valeur, pièce à pièce, par un bourgeois de Châteaudun, Isidore Hourdequin, ancien employé des gabelles. Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partagé ses vingt et un arpents, sept pour chacun, entre son aînée, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel; une fille cadette, Laure, élevée dans la couture, placée à Châteaudun, fut dédommagée en argent. Mais les mariages rompirent cette égalité. Tandis que Marianne Fouan, dite la Grande, épousait un voisin, Antoine Péchard, qui avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait d'une amoureuse, à laquelle son père ne devait laisser que deux arpents de vigne. De son côté, Louis Fouan, marié à Rose Maliverne, héritière de douze arpents, avait réuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, à son tour, diviser entre ses trois enfants. Dans la famille, la Grande était respectée et crainte, non pour sa vieillesse, mais pour sa fortune. Encore très droite, très haute, maigre et dure, avec de gros os, elle avait la tête décharnée d'un oiseau de proie, sur un long cou flétri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle, se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu, sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents, des mâchoires à vivre de cailloux. Elle marchait le bâton levé, ne sortait jamais sans sa canne d'épine, dont elle se servait uniquement pour taper sur les bêtes et le monde. Restée veuve de bonne heure avec une fille, elle l'avait chassée, parce que la gueuse s'était obstinée à épouser contre son gré un garçon pauvre, Vincent Bouteroue; et, même, maintenant que cette fille et son mari étaient morts de misère, en lui léguant une petite-fille et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, âgés déjà, l'une de trente-deux ans, l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonné, elle les laissait crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelât leur existence. Depuis la mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres, avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait à l'auge commune, obéie par tous dans un aplatissement de terreur. Fouan, en la voyant sur sa porte, s'était approché, par égard. Elle était son aînée de dix ans, il avait pour sa dureté, son avarice, son entêtement à posséder et à vivre, la déférence et l'admiration du village tout entier. --Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis décidé, je vais là-haut pour le partage. Elle ne répondit pas, serra son bâton, qu'elle brandissait. --L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogné, personne n'a répondu. Alors, elle éclata de sa voix aigre. --Imbécile!... Je te l'ai donné, conseil! Faut être bête et lâche pour renoncer à son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saignée, moi, que j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est à soi, se mettre à la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non! --Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre souffre... --Eh bien, elle souffre! Plutôt que d'en lâcher un setier, j'irais tous les matins y regarder pousser les chardons! Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour déplumé. Puis, le tapant de sa canne sur l'épaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses paroles: --Écoute, retiens ça... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout, tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je t'ai assez prévenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein veux-tu? Il attendait, sans révolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra, elle referma violemment la porte derrière elle, en criant: --Je ferai ça... Crève dehors! Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un geste de décision résignée, il gravit le sentier qui menait à la place de l'Église. Là, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des Fouan, que son frère Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage; tandis que la maison habitée par lui, en bas, sur la route, venait de sa femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux filles, Lise et Françoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilié de son mariage pauvre, accusant son frère et sa soeur, après quarante ans, de l'avoir volé, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laissé au fond du chapeau, ce qui semblait être devenu vrai à la longue, car il se montrait si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait perdu de moitié. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce. Ce matin-là, Mouche était également sur sa porte, en train de guetter, lorsque, son frère déboucha, au coin de la place. Ce partage le passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'eût rien à en attendre. Mais, pour affecter une indifférence complète, lui aussi tourna le dos et ferma la porte, à la volée. Tout de suite, Fouan avait aperçu Delhomme et Jésus-Christ, qui attendaient, à vingt mètres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent à fouiller des yeux le sentier qui longeait le bord du plateau. --Le v'là, dit enfin Jésus-Christ. C'était Grosbois, l'arpenteur juré, un paysan de Magnolles, petit village voisin. Sa science de l'écriture et de la lecture l'avait perdu. Appelé d'Orgères à Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessoûlait plus. Très gros, très gaillard pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de bourgeons violâtres; et, malgré l'heure matinale, il était, ce jour-là, abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de Montigny, à la suite d'un partage entre héritiers. Mais cela n'importait pas, plus il était ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de mesure, jamais une addition fausse! On l'écoutait et on l'honorait, car il avait une réputation de grande malignité. --Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y! Un gamin de douze ans, sale et dépenaillé, le suivait, portant la chaîne sous un bras, le pied et les jalons sur une épaule, et balançant, de la main restée libre, l'équerre, dans un vieil étui de carton crevé. Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de reconnaître, debout et immobile devant une pièce, la plus grande de l'héritage, au lieu dit des Cornailles. Cette pièce, de deux hectares environ, était justement voisine du champ où la Coliche avait traîné Françoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller plus loin, s'était arrêté là, absorbé. Quand les autres arrivèrent, ils le virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignée de terre, puis qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer. --Voilà, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai levé déjà un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez demandé, père Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois lots; et ça, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi un peu comment vous entendez la chose. Le jour avait grandi, un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols continus de gros nuages; et la Beauce, flagellée, s'étendait, d'une tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du large, gonflant les blouses, menaçant d'emporter les chapeaux. Les cinq, endimanchés pour la gravité de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord de ce champ, au milieu de l'étendue sans bornes, ils avaient la face rêveuse et figée, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n'ayant d'autre passion que la terre. --Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau. Grosbois hocha la tête, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progrès par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de contrecarrer ses clients de la petite propriété, en se déclarant contre le morcellement à outrance. Est-ce que les déplacements et les charrois ne devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce que c'était une culture, ces jardinets où l'on ne pouvait améliorer les assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable était de s'entendre, de ne pas découper un champ ainsi qu'une galette, un vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait à égaliser les lots, et le sort décidait. Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de farce. --Et si je n'ai que du pré, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du blé et de la vigne pour moi. Fouan qui écoutait approuva d'un signe. De père en fils, on avait partagé ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de nouveau les pièces. Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idées plus larges; mais il se montrait conciliant, il n'était venu, au nom de sa femme, que pour n'être pas volé sur les mesures. Et, quant à Jésus-Christ, il avait lâché les autres, à la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariée par le vent, restait deux secondes en l'air, immobile, les ailes frémissantes, il l'abattait avec une adresse de sauvage. Trois tombèrent, il les mit saignantes dans sa poche. --Allons, assez causé, coupe-nous ça en trois! dit gaiement Buteau, tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir à la fois Chartres et Orléans! Grosbois, vexé, se redressa, très digne. --Mon petit, tâche d'être aussi soûl que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est le malin qui veut prendre ma place à l'équerre? Personne n'osant relever le défi, il triompha, il appela rudement le gamin que la chasse au caillou de Jésus-Christ stupéfiait d'admiration; et l'équerre était déjà installée sur son pied, on plantait des jalons, lorsque la façon de diviser la pièce souleva une nouvelle dispute. L'arpenteur, appuyé par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois bandes parallèles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les bandes fussent prises perpendiculairement à ce vallon, sous le prétexte que la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De cette manière, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans l'autre cas, le troisième lot serait tout entier de qualité inférieure. Mais Fouan se fâchait, jurait que le fond était partout le même, rappelait que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le sens qu'il indiquait; et la preuve, c'était que les deux hectares de Mouche borderaient ce troisième lot. Delhomme, de son côté, fit une remarque décisive: en admettant même que le lot fût moins bon, le propriétaire en serait avantagé, le jour où l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le champ, à cet endroit. --Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, par la Borderie! En voilà un que vous attendrez longtemps! Puis, comme, malgré son insistance, on passait outre, il protesta, les dents serrées. Jésus-Christ lui-même s'était rapproché, tous s'absorbèrent, à regarder Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil aigu, comme s'ils l'avaient soupçonné de vouloir tricher d'un centimètre, en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil à la fente de l'équerre, pour être bien sûr que le fil coupait nettement le jalon. Jésus-Christ jurait contre le sacré galopin, parce qu'il tendait mal la chaîne. Mais Buteau surtout suivait l'opération pas à pas, comptant les mètres, refaisant les calculs, à sa manière, les lèvres tremblantes. Et, dans ce désir de la possession, dans la joie qu'il éprouvait de mordre enfin à la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout garder. C'était si beau, cette pièce, ces deux hectares d'un seul tenant! Il avait exigé la division, pour que personne ne l'eût, puisqu'il ne pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le désespérait. Fouan, les bras ballants, avait regardé dépecer son bien, sans une parole. --C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-là, on n'y trouverait pas une livre de plus! Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais divisés en une dizaine de pièces, ayant chacune moins d'un arpent; même une parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demandé en ricanant s'il fallait aussi la détailler, la discussion recommença. Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignée de terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la goûter. Puis, d'un froncement béat du nez, il sembla la déclarer la meilleure de toutes; et, l'ayant laissé couler doucement de ses doigts, il dit que c'était bien, si on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division. Delhomme et Jésus-Christ, agacés, refusèrent, voulurent également leur part. Oui, oui! quatre ares à chacun, il n'y avait que ça de juste. Et l'on partagea toutes les pièces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point. --Allons à la vigne, dit Fouan. Mais, comme on revenait vers l'église, il jeta un dernier regard vers la plaine immense, il s'arrêta un instant aux bâtiments lointains de la Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion à l'occasion manquée des biens nationaux, autrefois: --Ah! si le père avait voulu, c'est tout ça, Grosbois, que vous auriez à mesurer! Les deux fils et le gendre se retournèrent d'un mouvement brusque, et il y eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de la ferme, épars devant eux. --Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant à marcher, ça nous fait une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois nous mangent toujours! Dix heures sonnaient. Ils pressèrent le pas, car le vent avait faibli, un gros nuage noir venait de lâcher une première averse. Les quelques vignes de Rognes se trouvaient au delà de l'église, sur le coteau qui descendait jusqu'à l'Aigre. Jadis, le château se dressait à cette place, avec son parc; et il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les paysans, encouragés par le succès des vignobles de Montigny, près de Cloyes, s'étaient avisés de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi et sa pente raide désignaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur agréable, rappelant les petits vins de l'Orléanais. Du reste, chaque habitant en récoltait à peine quelques pièces; le plus riche, Delhomme, possédait six arpents de vignes; et la culture du pays était toute aux céréales et aux plantes fourragères. Ils tournèrent derrière l'église, filèrent le long de l'ancien presbytère; puis, ils descendirent parmi les plants étroits, découpés en damier. Comme ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aiguë, montant d'un trou, cria: --Père, v'là la pluie, je sors mes oies! C'était la Trouille, la fille à Jésus-Christ, une gamine de douze ans, maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds embroussaillés. Sa bouche grande se tordait à gauche, ses yeux verts avaient une fixité hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garçon, vêtue, en guise de robe, d'une vieille blouse à son père, serrée autour de la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille, quoiqu'elle portât le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que Jésus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui adresser la parole, sans ajouter: «Attends, attends! je vas te régaler, sale trouille!» Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassée sur le revers d'un fossé, à la suite d'une foire, et qu'il avait installée dans son trou, au grand scandale de Rognes. Pendant près de trois ans, le ménage s'était massacré; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en était allée comme elle était venue, emmenée par un autre homme. L'enfant, à peine sevrée, avait poussé dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la soupe à son père, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés tout petits, derrière la haie d'une ferme. Puis, grâce à des soins maternels, le troupeau s'était multiplié, et elle possédait vingt bêtes à cette heure, qu'elle nourrissait de maraude. Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chèvre, chassant devant elle les oies à coup de baguette, Jésus-Christ s'emporta. --Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille, veux-tu bien fermer la maison, à cause des voleurs! Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s'empêcher de rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai terrier à renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de vieux tilleuls. C'était tout ce qu'il restait du château; et, quand le braconnier, à la suite d'une querelle avec son père, s'était réfugié dans ce coin rocheux qui appartenait à la commune, il avait dû construire en pierres sèches, pour fermer la cave, une quatrième muraille, où il avait laissé deux ouvertures, une fenêtre et la porte. Des ronces retombaient, un grand églantier masquait la fenêtre. Dans le pays, on appelait ça le Château. Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de contestation. Il n'y avait plus à partager que trois hectares de pré, en bas, au bord de l'Aigre; mais, à ce moment, la pluie devint si forte, un tel déluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une propriété, proposa d'entrer. --Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles? Fouan s'était arrêté, hésitant, plein de respect pour son beau-frère et sa soeur, qui, après fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de bourgeois. --Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent à midi, ça les dérangerait. Mais M. Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela. --Entrez, entrez donc! Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller dans la cuisine, où il les rejoignit. C'était un bel homme de soixante-cinq ans, rasé, aux lourdes paupières sur des yeux éteints, à la face digne et jaune de magistrat retiré. Vêtu de molleton gros bleu, il avait des chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu'il portait dignement, en gaillard dont la vie s'était passée dans des fonctions délicates, remplies avec autorité. Lorsque Laure Fouan, alors couturière à Châteaudun, avait épousé Charles Badeuil, celui-ci tenait un petit café rue d'Angoulême. De là, le jeune ménage, ambitieux, travaillé d'un désir de fortune prompte, était parti pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait entre leurs mains; ils tentèrent vainement d'un autre cabaret, d'un restaurant, même d'un commerce de poissons salés; et ils désespéraient d'avoir jamais deux sous à eux, lorsque M. Charles, de caractère très entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de saleté notoire. D'un coup d'oeil, il avait jugé la situation, les besoins de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un établissement honorable, où la sécurité et le confort fussent à la hauteur du progrès moderne. Dès la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec goût, se fit si avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes. Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte; tandis que Mme Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'oeil ouvert partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches. En moins de vingt-cinq années, les Badeuil économisèrent trois cent mille francs; et ils songèrent alors à contenter le rêve de leur vie, une vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d'acheteur pour le 19, au prix élevé qu'ils l'estimaient. N'était-ce pas à déchirer le coeur, un établissement fait du meilleur d'eux-mêmes, qui rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des mains inconnues, où il dégénérerait peut-être? Dès son arrivée à Chartres, M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la Visitation, à Châteaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'était un pensionnat dévot, d'une moralité rigide, dans lequel il laissa la jeune fille jusqu'à dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant passer ses vacances au loin, ignorante du métier qui l'enrichissait. Et il ne l'en retira que le jour où il la maria à un jeune employé de l'octroi, Hector Vaucogne, un joli garçon qui gâtait de belles qualités par une extraordinaire paresse. Et elle touchait à la trentaine déjà, elle avait une fillette de sept ans, Élodie, lorsque, instruite à la fin, en apprenant que son père voulait céder son commerce, elle vint d'elle-même lui demander la préférence. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille, puisqu'elle était si sûre et si belle? Tout fut réglé, les Vaucogne reprirent l'établissement, et les Badeuil, dès le premier mois, eurent la satisfaction attendrie de constater que leur fille, élevée pourtant dans d'autres idées, se révélait comme une maîtresse de maison supérieure, ce qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dépourvue de sens administratif. Eux s'étaient retirés depuis cinq ans à Rognes, d'où ils veillaient sur leur petite-fille Élodie, qu'on avait mise à son tour au pensionnat de Châteaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y être élevée religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale. Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, où une jeune bonne battait une omelette, en surveillant une poêlée d'alouettes sautées au beurre, tous, même le vieux Fouan et Delhomme, se découvrirent et parurent extrêmement flattés de serrer la main qu'il leur tendait. --Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui être agréable, quelle charmante propriété vous avez là, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous avez payé ça rien du tout! Oui, oui, vous êtes un malin, un vrai! L'autre se rengorgea. --Une occasion, une trouvaille, ça nous a plu, et puis Mme Charles tenait absolument à finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses du coeur, je me suis toujours incliné. Roseblanche, comme on nommait la propriété, était la folie d'un bourgeois de Cloyes, qui venait d'y dépenser près de cinquante mille francs, lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroyé, avant que les peintures fussent sèches. La maison, très coquette, posée à mi-côte, était entourée d'un jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'à l'Aigre. Au fond de ce trou perdu, à la lisière de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'était présenté, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y contentait béatement tous ses goûts, des truites et des anguilles superbes, pêchées dans la rivière, des collections de rosiers et d'oeillets cultivées avec amour, des oiseaux enfin, une grande volière pleine des espèces chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le ménage, vieilli et tendre, mangeait là ses douze mille francs de rente, dans un bonheur absolu, qu'il regardait comme la récompense légitime de ses trente années de travail. --N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici. --Sans doute, on vous connaît, répondit l'arpenteur. Votre argent parle pour vous. Et tous les autres approuvèrent. --Bien sûr, bien sûr. Alors, M. Charles dit à la servante de donner des verres. Il descendit lui-même chercher deux bouteilles de vin à la cave. Tous, le nez tourné vers la poêle où se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur. Et ils burent gravement, se gargarisèrent. --Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-là!... Fameux! --Encore un coup... A votre santé! --A votre santé! Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de soixante-deux ans, à l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige, qui avait le masque épais et à gros nez des Fouan, mais d'une pâleur rosée, d'une paix et d'une douceur de cloître, une chair de vieille religieuse ayant vécu à l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Élodie, en vacance à Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de timidité gauche. Mangée de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et décolorés de son sang pauvre, si comprimée, d'ailleurs, par son éducation de vierge innocente, qu'elle en était imbécile. --Tiens! vous êtes là? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frère et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances. Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes: --Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bête est ici. C'était le vétérinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une tête de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son cabriolet boueux, sous l'averse battante. --Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiède une corbeille où agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a été pris hier d'un tremblement, et c'est alors que je vous ai écrit... Ah! il n'est pas jeune, il a près de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans, à Chartres; et, l'année dernière, ma fille a dû s'en débarrasser, je l'ai amené ici, parce qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique. La boutique, c'était pour Élodie, à laquelle on racontait que ses parents tenaient un commerce de confiserie, si bousculés d'affaires qu'ils ne pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent même pas, car le mot courait à Rognes, on y disait que «la ferme aux Hourdequin, ça ne valait pas la boutique à M. Charles». Et, les yeux ronds, ils regardaient le vieux chat jaune, maigri, pelé, lamentable, le vieux chat qui avait ronronné dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caressé, chatouillé par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes. Pendant si longtemps, il s'était dorloté en chat favori, familier du salon et des chambres closes, léchant les restes de pommade, buvant l'eau des verres de toilette, assistant aux choses en muet rêveur, voyant tout de ses prunelles amincies dans leurs cercles d'or! --Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guérissez-le. Le vétérinaire écarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il cria: --Comment! c'est pour ça que vous m'avez dérangé?... Bien sur que je vas vous le guérir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le à l'eau! Élodie éclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation. --Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour donner le choléra à une maison?... Foutez-le à l'eau! Pourtant, devant la colère de la vieille dame, il finit par s'asseoir à la table, où il rédigea une ordonnance en grognant. --Ça, c'est vrai, si ça vous amuse d'être empestée... Moi, pourvu qu'on me paye, qu'est-ce que ça me fiche?... Tenez! vous lui introduirez ça dans la gueule par cuillerées, d'heure en heure, et voilà une drogue pour deux lavements, l'un ce soir, l'autre demain. Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, désolé de voir les alouettes noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les bras ballants. Aussi donna-t-il vivement à Patoir les six francs de la consultation, en poussant les autres à vider leurs verres. --Il faut déjeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe plus. Ils sortirent d'un air de regret, et le vétérinaire, qui montait dans sa vieille guimbarde disloquée, répéta: --Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre à l'eau!... Enfin, quand on est riche! --De l'argent à putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana Jésus-Christ. Mais tous, même Buteau qu'une envie sourde avait pâli, protestèrent d'un branle de la tête; et Delhomme, l'homme sage, déclara: --N'empêche qu'on n'est ni un feignant, ni une bête, lorsqu'on a su mettre de côté douze mille livres de rente. Le vétérinaire avait fouetté son cheval, les autres descendirent vers l'Aigre, par les sentiers changés en torrents. Ils arrivaient aux trois hectares de prés qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommença, d'une violence de déluge. Mais, cette fois, ils s'entêtèrent, mourant de faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, à propos du troisième lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait divisé entre les deux autres. Tout, cependant, parut réglé et accepté. L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il pût dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage des lots, qui aurait lieu chez le père, à dix heures. Comme on rentrait dans Rognes, Jésus-Christ jura brusquement. --Attends! attends! sale trouille, je vas te régaler! Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hâte, promenait ses oies, sous le roulement de l'averse. En tête du troupeau trempé et ravi, le jars marchait; et, lorsqu'il tournait à droite son grand bec jaune, tous les grands becs jaunes allaient à droite. Mais la gamine s'effraya, monta en galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se tendaient derrière le cou tendu du jars. IV Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbé Godard, le curé de Bazoches-le-Doyen, chargé de desservir l'ancienne paroisse de Rognes, déboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre. Rognes, plus important autrefois, réduit à une population de trois cents habitants à peine, n'avait pas de curé depuis des années et ne paraissait pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait logé le garde champêtre dans la cure, à moitié détruite. Chaque dimanche, l'abbé Godard faisait donc à pied les trois kilomètres qui séparaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le cou si enflé que la tête s'en trouvait rejetée en arrière, il se forçait à cet exercice, par hygiène. Mais, ce dimanche-là, comme il se sentait en retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face apoplectique, où la graisse avait noyé le petit nez camard et les petits yeux gris; et, sous le ciel livide chargé de neige, malgré le froid précoce qui succédait aux averses de la semaine, il balançait son tricorne, la tête nue, embroussaillée d'épais cheveux roux grisonnants. La route dévalait à pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de pierre, n'était bâtie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que l'abbé traversa de son allure de tempête. Il n'eut pas même un regard, ni en amont, ni en aval, pour la rivière lente et limpide, dont les courbes se déroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de peupliers. Mais, sur la rive droite, commençait le village, une double file de façades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau, plantées au hasard; et, tout de suite après le pont, se trouvaient la mairie et l'école, une ancienne grange surélevée d'un étage, badigeonnée à la chaux. Un instant, l'abbé hésita, allongea la tête dans le vestibule vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets, en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontée d'une petite enseigne de bois jaune, où se lisait en lettres vertes: _Macqueron_, _épicier_; l'autre, à la porte simplement ornée d'une branche de houx, étalant en noir, sur le mur grossièrement crépi, ces mots: _Tabac, chez Lengaigne_. Et, entre les deux, il se décidait à prendre une ruelle escarpée, un raidillon qui menait droit devant l'église, lorsque la vue d'un vieux paysan l'arrêta. --Ah! c'est vous, père Fouan... Je suis pressé, je désirais aller vous voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui crève les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte! Le vieux l'écoutait, d'un air de déférence polie. --Dame! monsieur le curé, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau s'obstine?... Et puis, le garçon a tout de même de la raison, ce n'est guère à son âge qu'on se marie, avec rien. --Mais il y a un enfant! --Bien sûr... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on sait?... Tout juste, c'est ça qui n'encourage guère, un enfant, quand on n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps! Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connaît la vie. Puis, de la même voix mesurée, il ajouta: --D'ailleurs, ça va s'arranger peut-être... Oui, je partage mon bien, on tirera les lots tout à l'heure, après la messe... Alors, quand il aura sa part, Buteau verra, j'espère, à épouser sa cousine. --Bon! dit le prêtre. Ça suffit, je compte sur vous, père Fouan. Mais une volée de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effaré: --C'est le second coup, n'est-ce pas? --Non, monsieur le curé, c'est le troisième. --Ah! bon sang! voilà encore cet animal de Bécu qui sonne sans m'attendre! Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge. La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait dérangés volaient en croassant à la pointe du clocher, une flèche du XVe siècle, qui attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte, un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne, libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetière, le maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits énergiques, causait avec son adjoint, l'épicier Macqueron. Lorsque le prêtre eut passé, saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos, en suçant sa pipe. Dans l'église, à droite du porche, un homme, pendu à une corde, tirait toujours. --Assez, Bécu! dit l'abbé Godard, hors de lui. Je vous ai ordonné vingt fois de m'attendre, avant de sonner le troisième. Le garde champêtre, qui était sonneur, retomba sur les pieds, effaré d'avoir désobéi. C'était un petit homme de cinquante ans, une tête carrée et tannée de vieux militaire, à moustaches et à barbiche grises, le cou raidi, comme étranglé continuellement par des cols trop étroits. Très ivre déjà, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse. D'ailleurs, le prêtre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme, venu comme conseiller municipal. A droite, du côté des femmes, elles étaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, sèche, nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mère, geignarde, molle et douce; la Bécu, longue, noiraude, très sale. Mais ce qui acheva de le courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc. Françoise était là, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron, Berthe, une jolie brune, élevée en demoiselle à Cloyes, et la fille aux Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontée, que ses parents allaient mettre en apprentissage chez une couturière de Châteaudun. Toutes trois riaient d'une façon inconvenante. Et, à côté, la pauvre Lise, grasse et ronde, la mine gaie, étalait le scandale de son ventre, en face de l'autel. Enfin, l'abbé Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin et sur Nénesse, qui jouaient à se pousser, en préparant les burettes. Le premier, le fils à Bécu, âgé de onze ans, était un gaillard hâlé et solide déjà, aimant la terre, lâchant l'école pour le labour; tandis qu'Ernest, l'aîné des Delhomme, un blond mince et fainéant, du même âge, avait toujours un miroir au fond de sa poche. --Eh bien, polissons! cria le prêtre. Est-ce que vous vous croyez dans une étable? Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face blême se hérissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la planche d'une armoire: --Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles, quand je ne suis pas là! C'était le maître d'école, un fils de paysan, qui avait sucé la haine de sa classe avec l'instruction. Il violentait ses élèves, les traitait de brutes et cachait des idées avancées, sous sa raideur correcte à l'égard du curé et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait même soin des livres sacrés; mais il avait formellement refusé de sonner la cloche, malgré l'usage, une telle besogne étant indigne d'un homme libre. --Je n'ai pas la police de l'église, répondit-il sèchement. Ah! chez moi, ce que je les giflerais! Et, comme, sans répondre, l'abbé passait précipitamment l'aube et l'étole, il continua: --Une messe basse, n'est-ce pas? --Sans doute, et vite!... Il faut que je sois à Bazoches avant dix heures et demie, pour la grand'messe. Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla poser le livre sur l'autel. --Dépêchons, dépêchons, répétait le curé, en pressant Delphin et Nénesse. Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'église, il commença la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de sournois farceurs. C'était une église d'une seule nef, à voûte ronde, lambrissée de chêne, qui tombait en ruines, par suite de l'entêtement du conseil municipal à refuser tout crédit: les eaux de pluie filtraient au travers des ardoises cassées de la toiture, on voyait de grandes taches indiquant la pourriture avancée du bois; et, dans le choeur, fermé d'une grille, une couleur verdâtre, en l'air, salissait la fresque de l'abside, coupait en deux la figure d'un Père Éternel, que des Anges adoraient. Lorsque le prêtre se tourna vers les fidèles, les bras ouverts, il s'apaisa un peu, en voyant que du monde était venu, le maire, l'adjoint, des conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le maréchal ferrant qui jouait du trombone aux messes chantées. L'air digne, Lequeu était resté au premier rang. Bécu, soûl à tomber, gardait dans le fond une raideur de pieu. Et, du côté des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny, Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge avaient dû se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs paroissiens. Mais ce qui flatta le curé, ce fut d'apercevoir M. et Mme Charles avec leur petite-fille Élodie, monsieur en redingote de drap noir, madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le bon exemple. Cependant, il dépêchait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au prône, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il ânonna, se perdit, renonça à se retrouver: l'éloquence était son côté faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen. Et le reste fut bâclé, les sonneries de l'élévation tintèrent comme des signaux électriques pris de folie, il renvoya son monde d'un «Ite, missa est» en coup de fouet. L'église s'était à peine vidée, que l'abbé Godard reparaissait, le tricorne posé de travers, dans sa hâte. Devant la porte, un groupe de femmes stationnait, Coelina, Flore, la Bécu, très blessées d'avoir été ainsi menées au galop. Il les méprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas davantage, un jour de grande fête? --Dites, monsieur le curé, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arrêtant, vous nous en voulez, que vous nous expédiez comme un vrai paquet de guenilles? --Ah! dame! répondit-il, les miens m'attendent... Je ne puis pas être à Bazoches et à Rognes... Ayez un curé à vous, si vous désirez des grand'messes. C'était l'éternelle querelle entre Rognes et l'abbé, les habitants exigeant des égards, lui s'en tenant à son devoir strict, pour une commune qui refusait de réparer l'église, et où, d'ailleurs, de perpétuels scandales le décourageaient. Il continua, en désignant les filles de la Vierge, qui partaient ensemble: --Et puis, est-ce que c'est propre, des cérémonies avec des jeunesses sans aucun respect pour les commandements de Dieu? --Vous ne dites pas ça pour ma fille, j'espère? demanda Coelina, les dents serrées. --Ni pour la mienne, bien sûr? ajouta Flore. Alors, il s'emporta, excédé. --Je le dis pour qui je dois le dire... Ça crève les yeux. Voyez-vous ça avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-même! Il les quitta, et la Bécu, restée muette, dut mettre la paix entre les deux mères, qui, excitées, se jetaient leurs filles à la tête; mais elle la mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava. Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de velours et son piano! Et Suzanne, fameuse idée de l'envoyer chez la couturière de Châteaudun, pour qu'elle fît la culbute? L'abbé Godard, libre enfin, s'élançait, lorsqu'il se trouva en face des Charles. Son visage s'épanouit d'un large sourire aimable, il lança un grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n'était pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arrêta. C'était une grande femme d'une trentaine d'années, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, cassée, épuisée par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois. --Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'êtes-vous pas venue à la messe, un jour de Toussaint? C'est très mal. Elle eut un gémissement. --Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire?... Mon frère a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies. --La Grande est donc toujours aussi dure? --Ah bien! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche. Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand'mère les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si bête, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une tendresse vaillante de mère. En l'écoutant, la face épaisse et suante de l'abbé Godard se transfigurait d'une bonté exquise, ses petits yeux colères s'embellissaient de charité, sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu'on aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et plus reprisée. Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa à Palmyre une pièce de cent sous. --Tenez! cachez ça, je n'en ai pas pour les autres... Et il faudra que je parle encore à la Grande, puisqu'elle est si mauvaise. Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la côte, de l'autre côté de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine, secoué, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide. Pendant ce temps, la place de l'Église s'était vidée, Fouan et Rose venaient de redescendre chez eux, où Grosbois se trouvait déjà. Un peu avant dix heures, Delhomme et Jésus-Christ arrivèrent à leur tour; mais on attendit en vain Buteau jusqu'à midi, jamais ce sacré original ne pouvait être exact. Sans doute il s'était arrêté en chemin, à déjeuner quelque part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa mauvaise tête, fit décider qu'on tirerait les lots après le déjeuner, vers deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retombé dans son état d'ivresse habituel. A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jésus-Christ, dans le besoin de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fête, vint passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela réussit, la porte fut brusquement ouverte, Bécu se montra et cria: --Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon! Il s'était raidi encore, de plus en plus digne à mesure qu'il se grisait. Une fraternité d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrète le portait vers le braconnier; mais il évitait de le reconnaître quand il était en fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en flagrant délit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, dès qu'il était soûl, il le régalait en frère. --Un écarté, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bédouins nous embêtent, nous leur couperons les oreilles! Ils s'installèrent à une table, jouèrent aux cartes en criant fort, tandis que les litres, un à un, se succédaient. Macqueron, dans un coin, tassé, avec sa grosse face moustachue, tournait ses pouces. Depuis qu'il avait gagné des rentes, en spéculant sur les petits vins de Montigny, il était tombé à la paresse, chassant, péchant, faisant le bourgeois; et il restait très sale, vêtu de loques, pendant que sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme l'avait écouté, ils auraient fermé boutique, et l'épicerie, et le cabaret, car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore; mais elle était d'une âpreté féroce au lucre, et lui-même, tout en ne s'occupant de rien, la laissait continuer à verser des canons, pour ennuyer son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi à boire. C'était une rivalité ancienne, jamais éteinte, toujours près de flamber. Cependant, il y avait des semaines où l'on vivait en paix; et, justement, Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garçon gauche, qui devait bientôt tirer au sort. Lui, très long, l'air figé, ayant une petite tête de chouette sur de larges épaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que sa femme pesait le tabac et descendait à la cave. Ce qui lui donnait une importance, c'était qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un métier rapporté du régiment, qu'il exerçait chez lui, au milieu des consommateurs, ou encore à domicile, à la volonté des clients. --Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compère? demanda-t-il, dès la porte. --Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'écria Macqueron. Ma foi, tout de suite, si ça te plaît. Il décrocha un vieux plat à barbe, prit un savon et de l'eau tiède, pendant que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se mit à repasser sur un cuir fixé à l'étui. Mais une voix glapissante vint de l'épicerie voisine. --Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletés sur les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans les verres! C'était une attaque à la propreté du cabaret voisin, où l'on mangeait plus de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle. --Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, répondit Macqueron, vexé de cette algarade devant le monde. Jésus-Christ et Bécu ricanèrent. Mouchée, la bourgeoise! Et ils lui commandèrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole. Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme pour s'assommer. Atout, atout et atout! Lengaigne avait déjà frotté son client de savon, et le tenait par le nez, lorsque Lequeu, le maître d'école, poussa la porte. --Bonsoir, la compagnie! Il resta debout et muet devant le poêle, à se chauffer les reins, pendant que le jeune Victor, derrière les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur jeu. --A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute où Lengaigne lui essuyait sur l'épaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout à l'heure, avant la messe, m'a encore parlé du chemin... Faudrait se décider pourtant. Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, qui devait raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures étaient forcées de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand intérêt à cette voie nouvelle, et le maire, pour entraîner le conseil municipal, comptait beaucoup sur son adjoint, intéressé lui aussi à une prompte solution. Il était, en effet, question de relier le chemin à la route du bas, ce qui faciliterait aux voitures l'accès de l'église, où l'on ne grimpait que par des sentiers de chèvre. Or, le tracé projeté suivait simplement la ruelle étranglée entre les deux cabarets, l'élargissait en ménageant la pente; et les terrains de l'épicier, dès lors en bordure, ayant un accès facile, allaient décupler de valeur. --Oui, continua-t-il, il paraît que le gouvernement, pour nous aider, attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es? Lengaigne, qui était conseiller municipal, mais qui n'avait pas même un bout de jardin derrière sa maison, répondit: --Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ça me fiche, ton chemin? Et, en s'attaquant à l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une râpe, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'était pis encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout gardé, dans le partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de la misère du pauvre monde! Les autres l'écoutaient, gênés et heureux au fond de ce qu'il osait dire, la haine séculaire, indomptable, du paysan contre les possesseurs du sol. --Ça va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lançant un regard inquiet vers le maître d'école. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi, notre député, M. de Chédeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur... Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir. --Encore un joli bougre, celui-là!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui possède plus de cinq cents hectares du côté d'Orgères, ne devrait pas vous en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous à la commune?... Salle rosse! Mais l'épicier, terrifié cette fois, protesta. --Non, non, il est bien honnête et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait? Brusquement calmé, Lengaigne se remit à lui gratter le menton. Il était allé trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idées lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui éclatait entre Bécu et Jésus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise, batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il était à jeun, s'attendrissait davantage à chaque verre de vin, devenait d'une douceur et d'une bonhomie d'apôtre soûlard. A cela, il fallait ajouter leur différence radicale d'opinions: le braconnier, républicain, un rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, à Cloyes, en 48, fait danser le rigodon aux bourgeoises; le garde champêtre, d'un bonapartisme farouche, adorant l'empereur, qu'il prétendait connaître. --Je te jure que si! Nous avions mangé ensemble une salade de harengs salés. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien reconnu, à cause de son portrait sur les pièces de cent sous. --Possible! Une canaille tout de même, qui bat sa femme et qui n'a jamais aimé sa mère! --Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule! Il fallut enlever des mains de Bécu le litre qu'il brandissait, tandis que Jésus-Christ, les yeux mouillés, attendait le coup, dans une résignation souriante. Et ils se remirent à jouer, fraternellement. Atout, atout et atout! Macqueron, que l'indifférence affectée du maître d'école troublait, finit par lui demander: --Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites? Lequeu, qui chauffait ses longues mains blêmes contre le tuyau du poêle, eut un sourire aigre d'homme supérieur que sa position force au silence. --Moi, je n'en dis rien, ça ne me regarde pas. Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en reniflant, en s'essuyant: --Eh bien? écoutez ça, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien. Cette déclaration stupéfia les autres. Jésus-Christ et Bécu eux-mêmes, malgré leur ivresse, levèrent la tête. Il y eut un silence, on le regardait comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouetté par l'effet produit, les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta: --Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en dédit! C'est juré! Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspéré et malade de cette largesse du voisin: la terre ne lui coûtait guère, il avait assez volé le monde! Macqueron, malgré le froid, décrocha son fusil, sortit voir s'il rencontrerait un lapin, aperçu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta que Lequeu, qui passait là ses dimanches, sans rien boire, et que les deux joueurs, acharnés, le nez dans les cartes. Des heures s'écoulèrent, d'autres paysans vinrent et repartirent. Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi de Jean. Dès qu'il aperçut Jésus-Christ, il cria: --J'aurais parié vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous t'attendons. Mais l'ivrogne, bavant et s'égayant, répondit: --Eh! sacré farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous fais droguer. Buteau s'était arrêté à la Borderie, où Jacqueline, que dès quinze ans il culbutait sur le foin, l'avait retenu à manger des rôties avec Jean. Le fermier Hourdequin étant allé déjeuner à Cloyes, au sortir de la messe, on avait nocé très tard, et les deux garçons arrivaient seulement, ne se quittant plus. Cependant, Bécu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'était une partie à continuer; tandis que Jésus-Christ, après s'être décollé péniblement de sa chaise, suivait son frère, les yeux noyés de douceur. --Attends là, dit Buteau à Jean, et dans une demi-heure, viens me rejoindre... Tu sais que tu dînes avec moi chez le père. Chez les Fouan, lorsque les deux frères furent entrés dans la salle, on se trouva au grand complet. Le père debout, baissait le nez. La mère, assise près de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales. En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mangé, qu'il s'était assoupi, les yeux à demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette pièce enfumée, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles mangés par les nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume étaient posés sur la table, à côté du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir tourné au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie et le soleil. La nuit tombait, l'étroite fenêtre donnait une dernière lueur boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire, avec ses bords plats et sa forme d'urne. Mais Grosbois, toujours à son affaire, malgré son ivresse, se réveilla, bégayant: --Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est prêt. J'ai passé hier chez M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numéros des lots sent restés en blanc, à la suite de vos noms... Nous allons donc tirer ça, et le notaire n'aura plus qu'à les inscrire, pour que vous puissiez, samedi, signer l'acte chez lui. Il se secoua, haussa la voix. --Voyons, je vas préparer les billets. D'un mouvement brusque, les enfants se rapprochèrent, sans chercher à cacher leur défiance. Ils le surveillaient, étudiaient ses moindres gestes, comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord, de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupé la feuille de papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il écrivait un chiffre, 1, 2, 3, très appuyé, énorme; et, par-dessus ses épaules, tous suivaient la plume, le père et la mère eux-mêmes hochaient la tête, satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les billets furent pliés lentement et jetés dans le chapeau. Un silence régna, solennel. Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit: --Faut vous décider pourtant... Qui est-ce qui commence? Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans cette ombre. --Par rang d'âges, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jésus-Christ, qui est l'aîné. Jésus-Christ, bon enfant, s'avança; mais il perdit l'équilibre, faillit s'étaler. Il avait enfoncé le poing dans le chapeau, d'un effort violent, comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il dut s'approcher de la fenêtre. --Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulièrement drôle, car il suffoqua de rire. --A toi, Fanny! appela Grosbois. Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait, remuait les billets, les pesait l'un après l'autre. --C'est défendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion étranglait, et qui avait blêmi au numéro tiré par son frère. --Tiens! pourquoi donc? répondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien tâter. --Va, murmura le père, ça se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que dans l'autre. Elle se décida enfin, courut devant la fenêtre. --Un! --Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garçon. Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se décomposer le visage du cadet. Sa voix éclata de colère. --Jamais de la vie! --Comment? --Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisième lot, n'est-ce pas? le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non! non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair dans vos manigances? est-ce que ce n'était pas au plus jeune à tirer le premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche! Le père et la mère le regardaient se démener, taper des pieds et des poings. --Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose. --Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aimé. Vous me décolleriez la peau du corps pour la donner à mon frère... A vous tous, vous me mangeriez... Fouan l'interrompit durement. --Assez de bêtises, hein!... Veux-tu tirer? --Je veux qu'on recommence. Mais il y eut une protestation générale. Jésus-Christ et Fanny serraient leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme déclarait que le tirage avait eu lieu honnêtement, et Grosbois, très blessé, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi. --Alors, je veux que papa ajoute à ma part mille francs sur l'argent de sa cachette. Le vieux, un moment étourdi, bégaya. Puis, il se redressa, s'avança, terrible. --Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc à me faire assassiner, mauvais bougre! On démolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien! Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing levé de son père. --Non! Le silence retomba, embarrassé. Maintenant, l'énorme chapeau gênait, barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer lui-même. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenêtre, comme s'il ne l'eût pas connu. --Trois!... Tu as le troisième lot, entends-tu? L'acte est prêt, bien sûr que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas à refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour réfléchir... Allons, c'est fini, n'en causons plus. Buteau, noyé de ténèbres, ne répondit pas. Les autres approuvèrent bruyamment, tandis que la mère se décidait à allumer une chandelle, pour mettre le couvert. Et, à cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, aperçut deux ombres enlacées, guettant de la route, déserte et noire, ce qu'on faisait chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commençaient à voler, d'une légèreté de plume. --Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur! Alors, il reconnut Françoise, encapuchonnée, avec sa face longue, aux lèvres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras à la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agréable, malgré ses gros traits et la bouffissure commençante de toute sa ronde personne, restait réjouie dans son malheur. --Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement. --Dame! répondit-elle, ça m'intéresse, ce qui se passe là-dedans... Savoir si ça va décider Buteau! Françoise, d'un geste de caresse, avait emprisonné de son autre bras le ventre enflé de sa soeur. --S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-être qu'il voudra une fille plus riche. Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait être terminé, on arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les vieux. Françoise dit encore: --Ah bien! nous vous reverrons tout à l'heure, nous irons à la veillée. Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus épaisse, leurs vêtements confondus se liséraient d'un fin duvet blanc. V Dès sept heures, après le dîner, les Fouan, Buteau et Jean étaient allés, dans l'étable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces bêtes, attachées au fond, devant l'auge, chauffaient la pièce de l'exhalaison forte de leur corps et de leur litière; tandis que la cuisine, avec les trois maigres tisons du dîner, se trouvait déjà glacée par les gelées précoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on là, sur la terre battue, bien à l'aise, au chaud, sans autre dérangement que d'y transporter une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin apportait la chandelle à son tour; de grandes ombres dansaient le long des murailles nues, noires de poussière, jusqu'aux toiles d'araignée des charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tièdes des vaches, qui, couchées, ruminaient. La Grande arriva la première, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de chandelle, abusant de son grand âge, si redoutée, que son frère n'osait la rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le chandelier, le garda pour elle seule, à cause de ses mauvais yeux. Elle avait posé contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui hérissaient sa tête d'oiseau décharné. --Ça tombe? demanda Rose. --Ça tombe, répondit-elle de sa voix brève. Et elle se mit à son tricot, elle serra ses lèvres minces, avare de paroles, après avoir jeté sur Jean et sur Buteau un regard perçant. Les autres, derrière elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'était fait accompagner par son fils Nénesse, Delhomme ne venant jamais aux veillées; et, presque aussitôt, Lise et Françoise, qui secouèrent en riant la neige dont elles étaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir légèrement la première. Lui, tranquillement, la regardait. --Ça va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu? --Pas mal, merci. --Allons, tant mieux! Palmyre, pendant ce temps, s'était furtivement glissée par la porte entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se plaçait le plus loin possible de sa grand'mère, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la fit se redresser. C'étaient des bégaiements de fureur, des larmes, des rires et des huées. --Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore après lui! cria-t-elle. D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des grondements de lionne, elle délivra son frère Hilarion des farces de la Trouille, de Delphin de Nénesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essoufflé, ahuri, Hilarion entra en se déhanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lièvre le faisait saliver, il bégayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de crétin. Il était devenu très méchant, enragé de ce qu'il ne pouvait attraper à la course et calotter les gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'était lui qui avait reçu une volée de boules de neige. --Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a mordue au pouce, tenez! Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'étrangler; tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en l'appelant son mignon. --En voilà assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien l'empêcher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!... Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous reconduire chez vos parents. Mais, comme l'infirme continuait à bégayer, voulant avoir raison, la Grande, dont les yeux flambèrent, saisit sa canne et en asséna un coup si rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de terreur, s'affaissèrent, ne bougèrent plus. Et la veillée commença. Les femmes, autour de l'unique chandelle, tricotaient, filaient, travaillaient à des ouvrages, qu'elles ne regardaient même pas. Les hommes, en arrière, fumaient lentement avec de rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se pinçaient en étouffant leurs rires. Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un trésor, une clef rouge à la gueule; ou encore celui de la bête d'Orléans, qui avait la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'à terre, deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce monstre avait mangé un voyageur rouennais, dont il n'était resté que le chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siècles, ont dévasté la Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelée, gardait de ses forêts premières quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables de loups, poussées par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les troupeaux. Des femmes, des enfants étaient dévorés. Et les vieux du pays se rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les villes: à Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; à Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des étables et des bergeries. Puis, les mêmes anecdotes se succédaient; le meunier, surpris par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui fut mangée seulement à sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres encore, des légendes de loups-garous, d'hommes changés en bêtes, sautant sur les épaules des passants attardés, les forçant à courir, jusqu'à la mort. Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glaçait les filles de la veillée, ce qui, à la sortie, les faisait se sauver, éperdues, fouillant l'ombre, c'étaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande d'Orgères, dont après soixante ans la contrée frissonnait. Ils étaient des centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, déserteurs, faux colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de meurtres et de débauches. Ils descendaient des troupes armées et disciplinées de l'ancien brigandage, mettant à profit les troubles de la Révolution, faisant en règle le siège des maisons isolées, où ils entraient «à la bombe», en enfonçant les portes à l'aide de béliers. Dès la nuit venue, comme les loups, ils sortaient de la forêt de Dourdan, des broussailles de la Conie, des repaires boisés où ils se cachaient; et la terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Étampes à Châteaudun, de Chartres à Orléans. Parmi leurs atrocités légendaires, celle qui revenait le plus souvent à Rognes, était le pillage de la ferme de Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgères. Le Beau-François, le chef célèbre, le successeur de Fleur-d'Épine, cette nuit-là, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon, Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage noirci. D'abord, ils jetèrent dans la cave les gens de la ferme, les servantes, les charretiers, le berger, à coups de baïonnette; ensuite, ils «chauffèrent» le fermier, le père Fousset, qu'ils avaient gardé seul. Quand ils lui eurent allongé les pieds au-dessus des braises de la cheminée, ils allumèrent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladèrent de la pointe d'un couteau, pour que la flamme pénétrât mieux. Enfin, le vieux s'étant décidé à dire où était son argent ils le lâchèrent, ils emportèrent un butin considérable. Fousset, qui avait eu la force de se traîner jusqu'à une maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le récit se terminait par le procès et l'exécution, à Chartres, de la bande des Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un procès monstre, dont l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des prévenus moururent en prison d'une peste déterminée par leur ordure; un procès qui déféra à la cour d'assises cent quinze accusés dont trente-trois contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui aboutit à vingt-trois condamnations à mort. La nuit de l'exécution, en se partageant les dépouilles des suppliciés, sous l'échafaud rouge de sang, les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent. Fouan, à propos d'un assassinat qui s'était commis du côté de Janville, raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et il en était à la complainte composée en prison par le Rouge-d'Auneau lui-même, lorsque des bruits étranges sur la route, des pas, des poussées, des jurons, épouvantèrent les femmes. Pâlissantes, elles tendaient l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer «à la bombe». Bravement, Buteau alla ouvrir la porte. --Qui va là? Et l'on aperçut Bécu et Jésus-Christ, qui, à la suite d'une querelle avec Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils étaient si soûls, et l'on avait eu si peur, qu'on se mit à rire. --Entrez tout de même, et soyez sages, dit Rose en souriant à son grand chenapan de fils. Vos enfants sont ici, vous les emmènerez. Jésus-Christ et Bécu s'assirent par terre, près des vaches, mirent la chandelle entre eux, et continuèrent: atout, atout, et atout! Mais la conversation avait tourné, on parlait des garçons du pays qui devaient tirer au sort, Victor Lengaigne et trois autres. Les femmes étaient devenues graves, une tristesse ralentissait les paroles. --Ce n'est pas drôle, reprit Rose, non, non, pas drôle, pour personne! --Ah! la guerre, murmura Fouan, elle en fait, du mal! C'est la mort de la culture... Oui, quand les garçons partent, les meilleurs bras s'en vont, on le voit bien à la besogne; et, quand ils reviennent, dame? ils sont changés, ils n'ont plus le coeur à la charrue... Vaudrait mieux le choléra que la guerre! Fanny s'arrêta de tricoter. --Moi, déclara-t-elle, je ne veux pas que Nénesse parte... M. Baillehache nous a expliqué une machine, comme qui dirait une loterie: on se réunit à plusieurs, chacun verse entre ses mains une somme, et ceux qui tombent au sort sont rachetés. --Faut être riche pour ça, dit sèchement la Grande. Mais Bécu, entre deux levées, avait attrapé un mot au vol. --La guerre, ah! bon sang! c'est ça qui fait les hommes!... Lorsqu'on n'y est pas allé, on ne peut pas savoir. Il n'y a que ça, se foutre des coups... Hein? là-bas, chez les moricauds. Et il cligna l'oeil gauche, tandis que Jésus-Christ ricanait d'un air d'intelligence. Tous deux avaient fait les campagnes d'Afrique, le garde champêtre dès les premiers temps de la conquête, l'autre plus tard, lors des révoltes dernières. Aussi, malgré la différence des époques, avaient-ils des souvenirs communs, des oreilles de Bédouins coupées et enfilées en chapelets, des Bédouines à la peau frottée d'huile, pincées derrière les haies et tamponnées dans tous les trous. Jésus-Christ surtout répétait une histoire qui enflait de rires énormes les ventres des paysans: une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir toute nue, avec une pipe dans le derrière. --Nom de Dieu, reprit Bécu en s'adressant à Fanny, vous voulez donc que Nénesse reste une fille?... Ce que je vais vous coller Delphin au régiment, moi! Les enfants avaient cessé de jouer, Delphin levait sa tête ronde et solide de petit gars sentant déjà la terre. --Non! déclara-t-il carrément, d'un air têtu. --Hein? qu'est-ce que tu dis? je vais t'apprendre le courage, mauvais Français! --Je ne veux pas partir, je veux rester chez nous. Le garde champêtre levait la main, lorsque Buteau l'arrêta. --Laissez-le donc tranquille, cet enfant!... Il a raison. Est-ce qu'on a besoin de lui? Il y en a d'autres... Avec ça qu'on vient au monde pour lâcher son coin, pour aller se faire casser la gueule, à cause d'un tas d'histoires dont on se fiche. Moi, je n'ai pas quitté le pays, je ne m'en porte pas plus mal. En effet, il avait tiré un bon numéro, il était un vrai terrien, attaché au sol, ne connaissant qu'Orléans et Chartres, n'ayant rien vu, au delà du plat horizon de la Beauce. Et il semblait en tirer un orgueil, d'avoir ainsi poussé dans sa terre, avec l'entêtement borné et vivace d'un arbre. Il s'était mis debout, les femmes le regardaient. --Quand ils rentrent du service, ils sont tous si maigres! osa murmurer Lise. --Et vous, Caporal, demanda la vieille Rose, vous êtes allé loin? Jean fumait sans une parole, en garçon réfléchi qui préférait écouter. Il ôta lentement sa pipe. --Oui, assez loin comme ça... Pas en Crimée, pourtant. Je devais partir quand on a pris Sébastopol... Mais, plus tard, en Italie... --Et qu'est-ce que c'est, l'Italie? La question parut le surprendre, il hésita, fouilla ses souvenirs. --Mais l'Italie, c'est comme chez nous. Il y a de la culture, il y a des bois avec des rivières... Partout, c'est la même chose. --Alors, vous vous êtes battu? --Ah! oui, battu pour sûr! Il s'était remis à sucer sa pipe, il ne se pressait pas; et Françoise, qui avait levé les yeux, restait la bouche entr'ouverte, à attendre une histoire. Toutes, d'ailleurs, s'intéressaient, la Grande elle-même allongea un nouveau coup de canne sur la table, pour faire taire Hilarion qui geignait, la Trouille ayant inventé le petit jeu de lui enfoncer une épingle dans le bras, sournoisement. A Solférino, ça chauffait dur, et il pleuvait cependant, oh! il pleuvait... Je n'avais pas un fil de sec, l'eau m'entrait par le dos et coulait dans mes souliers... Ça, on peut le dire sans mensonge, nous avons été mouillés! On attendait toujours, mais il n'ajouta rien, il n'avait vu que ça de la bataille. Au bout d'une minute de silence, il reprit de son air raisonnable: --Mon Dieu! la guerre, ce n'est pas si difficile qu'on le croit... On tombe au sort, n'est-ce pas? on est bien obligé de faire son devoir. Moi, j'ai lâché le service, parce que j'aime mieux autre chose. Seulement, ça peut encore avoir du bon, pour celui que son métier dégoûte et qui rage, quand l'ennemi vient nous emmerder en France. --Une sale chose, tout de même! conclut le père Fouan. Chacun devrait défendre son chez soi, et pas plus. De nouveau, le silence régna. Il faisait très chaud, une chaleur humide et vivante, accentuée par la forte odeur de la litière. Une des deux vaches, qui s'était mise debout, fientait; et l'on entendit le bruit doux et rythmique des bouses étalées. De la nuit des charpentes, descendait le cri-cri mélancolique d'un grillon; tandis que, le long des murailles, les doigts rapides des femmes, activant les aiguilles de leur tricot, semblaient faire courir des pattes d'araignées géantes, au milieu de tout ce noir. Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la moucha si bas qu'elle l'éteignit. Ce furent des clameurs, les filles riaient, les enfants enfonçaient l'épingle dans une fesse d'Hilarion; et les choses se seraient gâtées, si la chandelle de Jésus-Christ et de Bécu, somnolents sur leurs cartes, n'avait servi à rallumer l'autre, malgré sa mèche longue, élargie en un champignon rouge. Saisie de sa maladresse, Palmyre tremblait comme une gamine qui craint de recevoir le fouet. --Voyons, dit Fouan, qui est-ce qui va nous lire ça, pour finir la veillée?... Caporal, vous devez très bien lire l'imprimé, vous. Il était allé chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de propagande bonapartiste, dont l'empire avait inondé les campagnes. Celui-ci, tombé là de la balle d'un colporteur, était une attaque violente contre l'ancien régime, une histoire dramatisée du paysan, avant et après la Révolution, sous ce titre de complainte: _Les Malheurs et le Triomphe de Jacques Bonhomme_. Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit à lire, d'une voix blanche et ânonnante d'écolier qui ne tient pas compte de la ponctuation. Religieusement, on l'écouta. D'abord, il était question des Gaulois libres, réduits en esclavage par les Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs, en établissant la féodalité. Et le long martyre commençait, le martyre de Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploité, exterminé, à travers les siècles. Pendant que le peuple des villes se révoltait, fondant la commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isolé, dépossédé de tout et de lui-même, n'arrivait que plus tard à s'affranchir, à acheter de son argent la liberté d'être un homme; et quelle liberté illusoire, le propriétaire accablé, garrotté par des impôts de sang et de ruine, la propriété sans cesse remise en question, grevée de tant de charges, qu'elle ne lui laissait guère que des cailloux à manger! Alors, un affreux dénombrement commençait, celui des droits qui frappaient le misérable. Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complète, ils pullulaient, ils soufflaient à la fois du roi, de l'évêque et du seigneur. Trois carnassiers dévorants sur le même corps: le roi avait le cens et la taille, l'évêque avait la dîme, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu, ni même l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses plaisirs. Il payait pour détourner sur son fonds l'eau pluviale des fossés, il payait pour la poussière des chemins que les pieds de ses moutons faisaient voler, l'été, aux grandes sécheresses. Celui qui ne pouvait payer, donnait son corps et son temps, taillable et corvéable à merci, obligé de labourer, moissonner, faucher, façonner la vigne, curer les fossés du château, faire et entretenir les routes. Et les redevances en nature; et les banalités; le moulin, le four, le pressoir, où restait le quart des récoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent, même après la démolition des donjons; et le droit de gîte, de prise et pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, dévalisait les chaumières, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant de chez lui, quitte à ce qu'on arrachât les portes et les fenêtres, s'il ne déguerpissait pas assez vite. Mais l'impôt exécré, celui dont le souvenir grondait encore au fond des hameaux, c'était la gabelle odieuse, les greniers à sel, les familles tarifées à une quantité de sel qu'elles devaient quand même acheter au roi, toute cette perception inique dont l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France. --Mon Père, interrompit Fouan, a vu le sel à dix-huit sous la livre... Ah! les temps étaient durs! Jésus-Christ rigolait dans sa barbe. Il voulut insister sur les droits polissons, auxquels le petit livre se contentait de faire une allusion pudique. --Et le droit de cuissage, dites donc? Ma parole! le seigneur fourrait la cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait... On le fit taire, les filles, Lise elle-même avec son gros ventre, étaient devenues toutes rouges; tandis que la Trouille et les deux galopins, le nez tombé par terre, se collaient leur poing dans la bouche, pour ne pas éclater. Hilarion, béant, ne perdait pas un mot, comme s'il eût compris. Jean continua. Maintenant, il en était à la justice, à cette triple justice du roi, de l'évêque et du seigneur, qui écartelait le pauvre monde suant sur la glèbe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit écrit, et par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'épée. Même aux siècles suivants, lorsque l'équité protesta, on acheta les charges, la justice fut vendue. Et c'était pis pour le recrutement des armées, pour cet impôt du sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient dans les bois, on les ramenait enchaînés, à coups de crosse, on les enrôlait comme on les aurait conduits au bagne. L'accès des grades leur était défendu. Un cadet de famille trafiquait d'un régiment ainsi que d'une marchandise à lui qu'il avait payée, mettait les grades inférieurs aux enchères, poussait le reste de son bétail humain à la tuerie. Puis, venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de garenne, qui, de nos jours, même abolis, ont laissé un ferment de haine au coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement héréditaire, c'est l'antique prérogative féodale qui autorisait le seigneur à chasser partout et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui; c'est la bête libre, l'oiseau libre, encagés sous le grand ciel pour le plaisir d'un seul; ce sont les champs parqués en capitaineries, que le gibier ravageait, sans qu'il fût permis aux propriétaires d'abattre un moineau. --Ça se comprend, murmura Bécu, qui parlait de tirer les braconniers comme des lapins. Mais Jésus-Christ avait dressé l'oreille, à cette question de la chasse, et il sifflota d'un air goguenard. Le gibier était à qui savait le tuer. --Ah! mon Dieu! dit Rose simplement, en poussant un grand soupir. Tous avaient ainsi le coeur gros, cette lecture leur pesait peu à peu aux épaules, du poids pénible d'une histoire de revenants. Ils ne comprenaient pas toujours, cela redoublait leur malaise. Puisque ça s'était passé comme ça, dans le temps, peut-être bien que ça pouvait revenir. --«Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit à ânonner Jean de sa voix d'écolier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes peines...» Le calvaire du paysan, en effet, se déroulait. Il avait souffert de tout, des hommes, des éléments et de lui-même. Sous la féodalité, lorsque les nobles allaient à la proie, il était chassé, traqué, emporté dans le butin. Chaque guerre privée de seigneur à seigneur le ruinait, quand elle ne l'assassinait pas: on brûlait sa chaumière, on rasait son champ. Plus tard étaient venues les grandes compagnies, le pire des fléaux qui ont désolé nos campagnes, ces bandes d'aventuriers à la solde de qui les payait, tantôt pour, tantôt contre la France, marquant leur passage par le fer et le feu, laissant derrière elles la terre nue. Si les villes tenaient, grâce à leurs murailles, les villages étaient balayés dans cette folie du meurtre, qui alors soufflait d'un bout à l'autre d'un siècle. Il y a eu des siècles rouges, des siècles où nos plats pays, comme on disait, n'ont cessé de clamer de douleur, les femmes violées, les enfants écrasés, les hommes pendus. Puis, lorsque la guerre faisait trêve, les maltôtiers du roi suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le poids des impôts n'étaient rien, à côté de la perception fantasque et brutale, la taille et la gabelle mises à ferme, les taxes réparties au petit bonheur de l'injustice, exigées par des troupes armées qui faisaient rentrer l'argent du fisc comme on lève une contribution de guerre; si bien que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, volé en route, diminué à chacune des mains pillardes où il passait. Ensuite, la famine s'en mêlait. L'imbécile tyrannie des lois immobilisant le commerce, empêchant la libre vente des grains, déterminait tous les dix ans d'effrayantes disettes, sous des années de soleil trop chaud ou de trop longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les rivières, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon compromettant les récoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups terribles du mal de la faim, renchérissement brusque de toutes choses, épouvantables misères, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des fossés, ainsi que des bêtes. Et, fatalement, après les guerres, après les disettes, des épidémies se déclaraient, tuaient ceux que l'épée et la famine avaient épargnés. C'était une pourriture sans cesse renaissante de l'ignorance et de la malpropreté, la peste noire, la Grand'Mort, dont on voit le squelette géant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le peuple triste et blême des campagnes. Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se révoltait. Il avait derrière lui des siècles de peur et de résignation, les épaules, durcies aux coups, le coeur si écrasé qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortît de sa prudence, de cet abêtissement où il roulait des choses confuses, ignorées de lui-même; et cela jusqu'à une dernière injustice, une souffrance dernière, qui le faisait tout d'un coup sauter à la gorge de ses maîtres, comme un animal domestique, trop battu et enragé. Toujours, de siècle en siècle, la même exaspération éclate, la jacquerie arme les laboureurs de leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'à mourir. Ils ont été les Bagaudes chrétiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles et aux soldats du roi. Après quatre cents ans, le cri de douleur et de colère des Jacques, passant encore à travers les champs dévastés, va faire trembler les maîtres, au fond des châteaux. S'ils se fâchaient une fois de plus, eux qui sont le nombre, s'ils réclamaient enfin leur part de jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en guenilles, fous de brutalité et de désirs, ruinant, exterminant, comme on les a ruinés et exterminés, violant à leur tour les femmes des autres! --«Calme tes colères, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et appliqué, car l'heure de ton triomphe sonnera bientôt au cadran de l'histoire...» Buteau avait eu son haussement brusque d'épaules: belle affaire de se révolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs, depuis que le petit livre contait les rébellions de leurs ancêtres, écoutaient les yeux baissés, sans hasarder un geste, pris de méfiance, bien qu'ils fussent entre eux. C'étaient des choses dont on ne devait pas causer tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient là-dessus. Jésus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de plusieurs, à la prochaine, Bécu déclara violemment que tous les républicains étaient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa silence, solennel, d'une gravité triste, en vieil homme qui en connaît long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes semblaient s'intéresser de plus près à leur tricot, lâcha cette sentence: «Ce qu'on a, on le garde», sans que cela parut se rapporter à la lecture. Seule, Françoise, son ouvrage tombé sur les genoux, regardait Caporal, étonnée de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps. --Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! répéta Rose en soupirant plus fort. Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases célébraient la Révolution. C'était là que Jacques Bonhomme triomphait, dans l'apothéose de 89. Après la prise de la Bastille, pendant que les paysans brûlaient les châteaux, la nuit du 4 août avait légalisé les conquêtes des siècles, en reconnaissant la liberté humaine et l'égalité civile. «En une nuit, le laboureur était devenu l'égal du seigneur qui, en vertu de parchemins, buvait sa sueur et dévorait le fruit de ses veilles.» Abolition de la qualité de serf, de tous les privilèges de la noblesse, des justices ecclésiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits, égalité des impôts; admission de tous les citoyens à tous les emplois civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie semblaient disparaître un à un, c'était l'hosanna d'un nouvel âge d'or s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entière flagornait, en l'appelant le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 étaient stigmatisées en termes, brûlants, et le livre entamait un éloge outré de Napoléon, l'enfant de la Révolution, qui avait su «la tirer des ornières de la licence, pour faire le bonheur des campagnes». --Ça, c'est vrai! lança Bécu, pendant que Jean tournait la dernière page. --Oui, c'est vrai, dit le père Fouan. Il y a eu du bon temps tout de même, dans ma jeunesse... Moi qui vous parle, j'ai vu Napoléon une fois, à Chartres. J'avais vingt ans... On était libre, on avait la terre, ça semblait si bon! Je me souviens que mon père, un jour, disait qu'il semait des sous et qu'il récoltait des écus... Puis, on a eu Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe. Ça marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se plaindre... Et voici Napoléon III, aujourd'hui, et ça n'allait pas encore trop mal jusqu'à l'année dernière... Seulement.... Il voulut garder le reste, mais les mots lui échappaient. --Seulement, qu'est-ce que ça nous a foutu, leur liberté et leur égalité, à Rose et à moi?... Est-ce que nous en sommes plus gras, après nous être esquintés pendant cinquante ans? Alors, en quelques mots lents et pénibles, il résuma inconsciemment toute cette histoire: la terre si longtemps cultivée pour le seigneur, sous le bâton et dans la nudité de l'esclave, qui n'a rien à lui, pas même sa peau; la terre, fécondée de son effort, passionnément aimée et désirée pendant cette intimité chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on soigne, que l'on étreint et que l'on ne peut posséder; la terre, après des siècles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce désir séculaire, cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ, sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse, qu'on touche, qu'on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était indifférente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne s'échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe, un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissaient les épis; et c'étaient encore les insectes qui rongent, les froids qui tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'était pas épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne suffisait pas. Il y avait desséché les muscles de son corps, il s'était donné tout entier à la terre, qui, après l'avoir à peine nourri, le laissait misérable, inassouvi, honteux d'impuissance sénile, et passait aux bras d'un autre mâle, sans pitié même pour ses pauvres os, qu'elle attendait. --Et voilà! et voilà! continuait le père. On est jeune, on se décarcasse; et, quand on est parvenu bien difficilement à joindre les deux bouts, on est vieux, il faut partir... N'est-ce pas, Rose? La mère hocha sa tête tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaillé, elle aussi, plus qu'un homme bien sûr! Levée avant les autres, faisant la soupe, balayant, récurant, les reins cassés par mille soins, les vaches, le cochon, le pétrin, toujours couchée la dernière! Pour n'en être pas crevée, il fallait qu'elle fût solide. Et c'était sa seule récompense, d'avoir vécu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, après avoir coupé les liards en quatre, s'être couché sans lumière et contenté de pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux jours. --Tout de même, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis laissé conter qu'il y a des pays où la terre donne un mal de chien. Ainsi, dans le Perche, ils n'ont que des cailloux... En Beauce, elle est douce encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi... Seulement ça se gâte. Elle devient pour sûr moins fertile, des champs où l'on récoltait vingt hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze... Et le prix de l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du blé de chez les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme ils disent... Est-ce que le malheur est jamais fini? Ça ne met pas de viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier nous casse les épaules, on nous prend toujours nos enfants pour la guerre... Allez, on a beau faire des révolutions, c'est bonnet blanc, blanc bonnet, et le paysan reste le paysan. Jean, qui était méthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence étant retombé, il lut doucement: --«Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, où il te faudrait tout acheter, le lait, la viande et les légumes, où tu dépenserais toujours au delà du nécessaire, à cause des occasions. N'as-tu pas au village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnêtes? La vie des champs n'a point son égale, tu possèdes le vrai bonheur, loin des lambris dorés; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se régaler à la campagne, de même que les bourgeois n'ont qu'un rêve, se retirer près de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres, faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que l'argent est une chimère. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.» Sa voix s'était altérée, il dut contenir une émotion de gros garçon tendre, grandi dans les villes, et dont les idées de félicité champêtre remuaient l'âme. Les autres restèrent mornes, les femmes pliées sur leurs aiguilles, les hommes tassés, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux? L'argent seul était bon, et ils crevaient de misère. Puis, comme ce silence, lourd de souffrance et de rancune, le gênait, le jeune homme se permit une réflexion sage. --Tout de même, ça irait mieux peut-être avec l'instruction... Si l'on était si malheureux autrefois, c'était qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on sait un peu, et ça va moins mal assurément. Alors, il faudrait savoir tout à fait, avoir des écoles pour apprendre à cultiver... Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstiné dans la routine. --Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ça marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait davantage! Ça la fâche qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce qu'elle veut, la mâtine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mangé de l'argent gros comme lui, à se fourrer dans les inventions nouvelles... Non, non, c'est foutu, le paysan reste le paysan! Dix heures sonnaient, et à ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup de hache, Rose alla chercher un pot de châtaignes, qu'elle avait laissé dans les cendres chaudes de la cuisine, le régal obligé du soir de la Toussaint. Même elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fête fût complète. Dès lors, on oublia les histoires, la gaieté monta, les ongles et les dents travaillèrent à tirer de leurs cosses les châtaignes bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Bécu et Jésus-Christ les avalaient sans les éplucher, en se les lançant de loin au fond de la bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait à les nettoyer un soin extrême, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants, ils «faisaient du boudin». La Trouille piquait la châtaigne avec une dent, puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nénesse léchaient ensuite. C'était très bon. Lise et Françoise se décidèrent à en faire aussi. On moucha la chandelle une dernière fois, on trinqua à la bonne amitié de tous les assistants. La chaleur avait augmenté, une vapeur rousse montait du purin de la litière, le grillon chantait plus fort, dans les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent du régal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit régulier et doux. A la demie de dix heures, le départ commença. D'abord, ce fut Fanny qui emmena Nénesse. Puis, Jésus-Christ et Bécu sortirent en se querellant, repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et Delphin, chacun soutenant son père, le poussant, le remettant dans le droit chemin, comme une bête rétive qui ne connaît plus l'écurie. A chaque battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et Hilarion, qui s'échappèrent peureusement, secoués d'un frisson, sous leurs guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle, à côté, avec le coup sourd du battant violemment refermé. Et il ne resta que Françoise et Lise. --Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant à la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin. Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tête de leur fichu. Buteau s'était levé, et il marchait d'un bout à l'autre de l'étable, la face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parlé depuis la lecture, comme possédé par ce que le livre disait, ces histoires de la terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui devenait insupportable. Et c'étaient d'autres choses encore, des choses confuses, qui se battaient dans son crâne épais, de la colère, de l'orgueil, l'entêtement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le désir exaspéré du mâle voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'être dupé. Brusquement, il se décida. --Je monte me coucher, adieu! --Comment ça, adieu? --Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour... Adieu, si je ne vous revois pas. Le père et la mère, côte à côte, s'étaient plantés devant lui. --Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu? Buteau marcha jusqu'à la porte; puis, se retournant: --Non! Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier éclat de l'antique autorité. --C'est bon, tu es un mauvais fils... Je vas donner leurs parts à ton frère et à ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je m'arrangerai pour qu'ils la gardent... Tu n'auras rien, va-t'en! Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose, à son tour, essaya de l'attendrir. --Mais on t'aime autant que les autres, imbécile!... Tu boudes contre ton ventre. Accepte! --Non! Et il disparut, il monta se coucher. Dehors, Lise et Françoise, encore saisies de cette scène, firent quelques pas en silence. Elles s'étaient reprises à la taille, elles se confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige. Mais Jean qui les suivait, également silencieux, les entendit bientôt pleurer. Il voulut leur rendre courage. --Voyons, il réfléchira, il dira oui demain. --Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria Lise. Il se ferait plutôt hacher que de céder... Non, non, c'est fini! Puis d'une voix désespérée: --Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant? --Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Françoise. Cela les fit rire. Mais elles étaient trop tristes, elles se remirent à pleurer. Lorsque Jean les eut laissées à leur porte, il continua sa route, à travers la plaine. La neige avait cessé, le ciel était redevenu vif et clair, criblé d'étoiles, un grand ciel de gelée, d'où tombait un jour bleu, d'une limpidité de cristal; et la Beauce, à l'infini se déroulait, toute blanche, plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur le sol durci. C'était un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout ce qu'il avait lu lui tournait dans la tête, il ôta sa casquette pour se rafraîchir, souffrant derrière les oreilles, ayant besoin de ne plus penser à rien. L'idée de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi. Ses gros souliers sonnaient toujours. Une étoile filante se détacha, sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse. Là-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant à peine d'une légère bosse la nappe blanche; et, dès que Jean se fut engagé dans le sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemencé à cette place, quelques jours plus tôt: il regarda vers la gauche, il le reconnut, sous le suaire qui le couvrait. La couche était mince, d'une légèreté et d'une pureté d'hermine, dessinant les arêtes des sillons, laissant deviner les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel bon repos dans ces flancs glacés, jusqu'au tiède matin, où le soleil du printemps les réveillerait à la vie! DEUXIÈME PARTIE I Il était quatre heures, le jour se levait à peine, un jour rose des premiers matins de mai. Sous le ciel pâlissant, les bâtiments de la Borderie sommeillaient encore, à demi sombres, trois longs bâtiments aux trois bords de la vaste cour carrée, la bergerie au fond, les granges à droite, la vacherie, l'écurie et la maison d'habitation à gauche. Fermant le quatrième côté, la porte charretière était close, verrouillée d'une barre de fer. Et, sur la fosse à fumier, seul un grand coq jaune sonnait le réveil, de sa note éclatante de clairon. Un second coq répondit, puis un troisième. L'appel se répéta, s'éloigna de ferme en ferme, d'un bout à l'autre de la Beauce. Cette nuit-là, comme presque toutes les nuits, Hourdequin était venu retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu'il lui avait laissé embellir d'un papier à fleurs, de rideaux de percale et de meubles d'acajou. Malgré son pouvoir grandissant, elle s'était heurtée à de violents refus, chaque fois qu'elle avait tenté d'occuper, avec lui, la chambre de sa défunte femme, la chambre conjugale, qu'il défendait par un dernier respect. Elle en restait très blessée, elle comprenait bien qu'elle ne serait pas la vraie maîtresse, tant qu'elle ne coucherait pas dans le vieux lit de chêne, drapé de cotonnade rouge. Au petit jour, Jacqueline s'éveilla, et elle demeurait sur le dos, les paupières grandes ouvertes, tandis que, près d'elle, le fermier ronflait encore. Ses yeux noirs rêvaient dans cette chaleur excitante du lit, un frisson gonfla sa nudité de jolie fille mince. Pourtant, elle hésitait; puis, elle se décida, enjamba doucement son maître, la chemise retroussée, si légère et si souple, qu'il ne la sentit point; et, sans bruit, les mains fiévreuses de son brusque désir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une chaise, il ouvrit les yeux à son tour. --Tiens! tu t'habilles... Où vas-tu? --J'ai peur pour le pain, je vais voir. Hourdequin se rendormit, bégayant, étonné du prétexte, la tête en sourd travail dans l'accablement du sommeil. Quelle drôle d'idée! le pain n'avait pas besoin d'elle, à cette heure. Et il se réveilla en sursaut, sous la pointe aiguë d'un soupçon. Ne la voyant plus là, étourdi, il promenait son regard vague autour de cette chambre de bonne, où étaient ses pantoufles, sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un valet! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son histoire. Son père, Isidore Hourdequin, était le descendant d'une ancienne famille de paysans de Cloyes, affinée et montée à la bourgeoisie, au XVIe siècle. Tous avaient eu des emplois dans la gabelle: un, grenetier à Chartres; un autre, contrôleur à Châteaudun; et Isidore, orphelin de bonne heure, possédait une soixantaine de mille francs, lorsque, à vingt-six ans, privé de sa place par la Révolution, il eut l'idée de faire fortune avec les vols de ces brigands de républicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il connaissait admirablement la contrée, il flaira, calcula, paya trente mille francs, à peine le cinquième de leur valeur réelle, les cent cinquante hectares de la Borderie, tout ce qu'il restait de l'ancien domaine des Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n'avait osé risquer ses écus; seuls, des bourgeois, des robins et des financiers tirèrent profit de la mesure révolutionnaire. D'ailleurs, c'était simplement une spéculation, car Isidore comptait bien ne pas s'embarrasser d'une ferme, la revendre à son prix dès la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le Directoire arriva, et la dépréciation de la propriété continuait: il ne put vendre avec le bénéfice rêvé. Sa terre le tenait, il en devint le prisonnier, à ce point que, têtu, ne voulant rien lâcher d'elle, il eut l'idée de la faire valoir lui-même, espérant y réaliser enfin la fortune. Vers cette époque, il épousa la fille d'un fermier voisin, qui lui apporta cinquante hectares; dès lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce bourgeois, sorti depuis trois siècles de la souche paysanne, retourna à la culture, mais à la grande culture, à l'aristocratie du sol, qui remplaçait l'ancienne toute-puissance féodale. Alexandre Hourdequin, son fils unique, était né en 1804. Il avait commencé d'exécrables études au collège de Châteaudun. La terre le passionnait, il préféra revenir aider son père, décevant un nouveau rêve de ce dernier, qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils dans quelque profession libérale. Le jeune homme avait vingt-sept ans, lorsque, le père mort, il devint le maître de la Borderie. Il était pour les méthodes nouvelles; son premier soin, en se mariant, fut de chercher, non du bien, mais de l'argent, car, selon lui, il fallait s'en prendre au manque de capital, si la ferme végétait; et il trouva la dot désirée, une somme de cinquante mille francs, que lui apporta une soeur du notaire Baillehache, une demoiselle mûre, son aînée de cinq ans, extrêmement laide, mais douce. Alors, commença, entre lui et ses deux cents hectares, une longue lutte, d'abord prudente, peu à peu enfiévrée par les mécomptes, lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l'enrichir, lui avait permis de mener une vie large de gros homme sanguin, décidé à ne jamais rester sur ses appétits. Depuis quelques années, les choses se gâtaient encore. Sa femme lui avait donné deux enfants: un garçon, qui s'était engagé par haine de la culture, et qui venait d'être fait capitaine, après Solférino; une fille délicate et charmante, sa grande tendresse, l'héritière de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures. D'abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L'automne suivant, sa fille mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait même plus une fois par an, le père se trouva brusquement seul, l'avenir fermé, sans l'encouragement désormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce bourgeois assez audacieux pour tâter de leur métier, il s'obstina. Et que faire, d'ailleurs? Il était de plus en plus étroitement le prisonnier de sa terre: le travail accumulé, le capital engagé l'enfermaient chaque jour davantage, sans autre issue possible désormais que d'en sortir par un désastre. Hourdequin, carré des épaules, avec sa large face haute en couleur, n'ayant gardé que des mains petites de son affinement bourgeois, avait toujours été un mâle despotique pour ses servantes. Même du temps de sa femme, toutes étaient prises; et cela naturellement, sans autre conséquence, comme une chose due. Si les filles de paysans pauvres qui vont en couture, se sauvent parfois, pas une de celles qui s'engagent dans les fermes, n'évite l'homme, les valets ou le maître. Mme Hourdequin vivait encore, lorsque Jacqueline entra à la Borderie, par charité: le père Cognet, un vieil ivrogne, la rouait de coups, et elle était si desséchée, si minable, qu'on lui voyait les os du corps, au travers de ses guenilles. Avec ça, d'une telle laideur, croyait-on, que les gamins la huaient. On ne lui aurait pas donné quinze ans, bien qu'elle en eût alors près de dix-huit. Elle aidait la servante, on l'employait à de basses besognes, à la vaisselle, au travail de la cour, au nettoyage des bêtes, ce qui achevait de la crotter, salie à plaisir. Pourtant, après la mort de la fermière, elle parut se décrasser un peu. Tous les valets la culbutaient dans la paille; pas un homme ne venait à la ferme, sans lui passer sur le ventre; et, un jour qu'elle l'accompagnait à la cave, le maître, dédaigneux jusque-là, voulut aussi goûter de ce laideron mal tenu; mais elle se défendit furieusement, l'égratigna, le mordit, si bien qu'il fut obligé de la lâcher. Dès lors, sa fortune était faite. Elle résista pendant six mois, se donna ensuite par petits coins de peau nue. De la cour, elle était sautée à la cuisine, servante en titre; puis, elle engagea une gamine pour l'aider; puis, tout à fait dame, elle eut une bonne qui la servit. Maintenant, de l'ancien petit torchon, s'était dégagée une fille très brune, l'air fin et joli, qui avait la gorge dure, les membres élastiques et forts des fausses maigres. Elle se montrait d'une coquetterie dépensière, se trempait de parfums, tout en gardant un fond de malpropreté. Les gens de Rognes, les cultivateurs des environs, n'en demeuraient pas moins étonnés de l'aventure: était-ce Dieu possible qu'un richard se fût entiché d'une mauviette pareille, pas belle, pas grasse, de la Cognette enfin, la fille à Cognet, à ce soûlard qu'on voyait depuis vingt ans casser les cailloux sur les routes! Ah! un fier beau-père! une fameuse catin! Et les paysans ne comprenaient même pas que cette catin était leur vengeance, la revanche du village contre la ferme, du misérable ouvrier de la glèbe contre le bourgeois enrichi, devenu gros propriétaire. Hourdequin, dans la crise de ses cinquante-cinq ans, s'acoquinait, la chair prise, ayant le besoin physique de Jacqueline, comme on a le besoin du pain et de l'eau. Quand elle voulait être bien gentille, elle l'enlaçait d'une caresse de chatte, elle le gorgeait d'un dévergondage sans scrupule, sans dégoût, tel que les filles ne l'osent pas; et, pour une de ces heures, il s'humiliait, il la suppliait de rester, après des querelles, des révoltes terribles de volonté, dans lesquelles il menaçait de la flanquer dehors, à grands coups de botte. La veille encore, il l'avait giflée, à la suite d'une scène qu'elle lui faisait, pour coucher dans le lit où était morte sa femme; et, toute la nuit, elle s'était refusée, lui allongeant des tapes, dès qu'il s'approchait; car, si elle continuait à se donner le régal des garçons de la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d'abstinences, afin d'augmenter son pouvoir. Aussi, ce matin-là, dans cette chambre moite, dans ce lit défait où il la respirait encore, fut-il repris de colère et de désir. Depuis longtemps, il flairait ses continuelles trahisons. Il se leva d'un saut, il dit à voix haute: --Ah! bougresse, si je te pince! Vivement, il s'habilla et descendit. Jacqueline avait filé à travers la maison muette, éclairée à peine par la pointe de l'aube. Comme elle traversait la cour, elle eut un mouvement de recul, en apercevant le berger, le vieux Soulas, déjà debout. Mais son envie la tenait si fort, qu'elle passa outre. Tant pis! Elle évita l'écurie de quinze chevaux, où couchaient quatre des charretiers de la ferme, alla au fond, dans la soupente qui servait de lit à Jean: de la paille, une couverture, pas même de draps. Et, l'embrassant tout endormi, lui fermant la bouche d'un baiser, frissonnante, essoufflée, à voix très basse: --C'est moi, grosse bête. Aie pas peur... Vite, vite, dépêchons! Mais il s'effraya, il ne voulut jamais, à cette place, dans son lit, crainte d'une surprise. L'échelle du fenil était près de là, ils grimpèrent, laissèrent la trappe ouverte, se culbutèrent au milieu du foin. --Oh! grosse bête, grosse bête! répétait Jacqueline pâmée, avec son roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs. Il y avait près de deux ans que Jean Macquart se trouvait à la ferme. En sortant du service, il était tombé à Bazoches-le-Doyen, avec un camarade, menuisier comme lui, et il avait repris du travail chez le père de ce dernier, petit entrepreneur de village, qui occupait deux ou trois ouvriers; mais il ne se sentait plus le coeur à la besogne, les sept années de service l'avaient rouillé, dévoyé, dégoûté de la scie et du rabot, à ce point qu'il semblait un autre homme. Jadis, à Plassans, il tapait dur sur le bois, sans facilité pour apprendre, sachant tout juste lire, écrire et compter, très réfléchi pourtant, très laborieux, ayant la volonté de se créer une situation indépendante, en dehors de sa terrible famille. Le vieux Macquart le tenait dans une dépendance de fille, lui soufflait sous le nez ses maîtresses, allait chaque samedi, à la porte de son atelier, lui voler sa paie. Aussi, lorsque les coups et la fatigue eurent tué sa mère, suivit-il l'exemple de sa soeur Gervaise, qui venait de filer à Paris, avec un amant: il se sauva de son côté, pour ne pas nourrir son fainéant de père. Et, maintenant, il ne se reconnaissait plus, non qu'il fût devenu paresseux à son tour, mais le régiment lui avait élargi la tête: la politique, par exemple, qui l'ennuyait autrefois, le préoccupait aujourd'hui, le faisait raisonner sur l'égalité et la fraternité. Puis, c'étaient des habitudes de flâne, les factions rudes et oisives, la vie somnolente des casernes, la bousculade sauvage de la guerre. Alors, les outils tombaient de ses mains, il songeait à sa campagne d'Italie, et un grand besoin de repos l'engourdissait, l'envie de s'allonger et de s'oublier dans l'herbe. Un matin, son patron vint l'installer à la Borderie, pour des réparations. Il y avait un bon mois de travail, des chambres à parqueter, des portes, des fenêtres à consolider un peu partout. Lui, heureux, traîna la besogne six semaines. Sur ces entrefaites, son patron mourut, et le fils, qui s'était marié, alla s'établir dans le pays de sa femme. Demeuré à la Borderie, où l'on découvrait toujours des bois pourris à remplacer, le menuisier y fit des journées pour son compte; puis, comme la moisson commençait, il donna un coup de main, resta six semaines encore; de sorte que, le voyant si bien mordre à la culture, le fermier finit par le garder tout à fait. En moins d'un an, l'ancien ouvrier devint un bon valet de ferme, charriant, labourant, semant, fauchant, dans cette paix de la terre, où il espérait contenter enfin son besoin de calme. C'était donc fini de scier et de raboter! Et il paraissait né pour les champs, avec sa lenteur sage, son amour du travail réglé, ce tempérament de boeuf de labour qu'il tenait de sa mère. Il fut ravi d'abord, il goûta la campagne que les paysans ne voient pas, il la goûta à travers des restes de lectures sentimentales, des idées de simplicité, de vertu, de bonheur parfait, telles qu'on les trouve dans les petits contes moraux pour les enfants. A vrai dire, une autre cause le faisait se plaire à la ferme. Au temps où il raccommodait les portes, la Cognette était venue s'étaler dans ses copeaux. Ce fut elle réellement qui le débaucha, séduite par les membres forts de ce gros garçon, dont la face régulière et massive annonçait un mâle solide. Lui, céda, puis recommença, craignant de passer pour un imbécile, d'ailleurs tourmenté à son tour du besoin de cette vicieuse, qui savait comment on excite les hommes. Au fond, son honnêteté native protestait. C'était mal, d'aller avec la bonne amie de M. Hourdequin, auquel il gardait de la reconnaissance. Sans doute il se donnait des raisons: elle n'était pas la femme du maître, elle lui servait de traînée; et, puisqu'elle le trompait dans tous les coins, autant valait-il en avoir le plaisir que de le laisser aux autres. Mais ces excuses n'empêchaient pas son malaise de croître, à mesure qu'il voyait le fermier s'éprendre davantage. Certainement, ça finirait par du vilain. Dans le foin, Jean et Jacqueline étouffaient leur souffle, lorsque lui, l'oreille restée au guet, entendit craquer le bois de l'échelle. D'un bond, il fut debout; et, au risque de se tuer, il se laissa tomber par le trou qui servait à jeter le fourrage. La tête de Hourdequin, justement apparaissait de l'autre côté, au ras de la trappe. Il vit du même regard l'ombre de l'homme, qui fuyait, et le ventre de la femme, encore vautrée, les jambes ouvertes. Une telle fureur le poussa, qu'il n'eut pas l'idée de descendre pour reconnaître le galant, et que, d'une gifle à tuer un boeuf, il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux. --Ah! putain! Elle hurla, elle nia l'évidence dans un cri de rage. --Ce n'est pas vrai! Il se retenait de défoncer à coups de talon ce ventre qu'il avait vu, cette nudité étalée de bête en folie. --Je l'ai vu!... Dis que c'est vrai, ou je te crève! --Non, non, non, pas vrai! Puis, quand elle se fut enfin remise sur les pieds, la jupe rabattue, elle devint insolente, provocante, décidée à jouer sa toute-puissance. --Et, d'ailleurs, qu'est-ce que ça te fiche? Est-ce que je suis ta femme?... Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien libre de coucher où ça me plaît. Elle eut son roucoulement de colombe, comme une moquerie lascive. --Allons, ôte-toi de là, que je descende... Je m'en irai ce soir. --Tout de suite! --Non, ce soir... Attends donc de réfléchir. Il resta frémissant, hors de lui, ne sachant sur qui faire tomber sa colère. S'il n'avait déjà plus le courage de la jeter immédiatement à la rue, avec quelle joie il aurait flanqué le galant dehors! Mais où le prendre maintenant? Il était monté droit au fenil, guidé par les portes ouvertes, sans regarder dans les lits; et lorsqu'il fut redescendu, les quatre charretier de l'écurie s'habillaient, ainsi que Jean, au fond de sa soupente. Lequel des cinq? aussi bien celui-ci que celui-là, et les cinq à la file peut-être. Il espérait cependant que l'homme se trahirait, il donna ses ordres pour la matinée, n'envoya personne aux champs, ne sortit pas lui-même, serrant les poings, tournant dans la ferme, avec des regards obliques et l'envie d'assommer quelqu'un. Après le déjeuner de sept heures, cette revue irritée du maître fit trembler la maison. Il y avait, à la Borderie, les cinq charretiers pour cinq charrues, trois batteurs, deux vachers ou hommes de cour, un berger et un petit porcher, en tout douze serviteurs, sans compter la servante. D'abord, dans la cuisine, il apostropha cette dernière, parce qu'elle n'avait pas remis au plafond les pelles du four. Ensuite, il rôda dans les deux granges, celle pour l'avoine, celle pour le blé, immense celle-ci, haute comme une église, avec des portes de cinq mètres, et il y chercha querelle aux batteurs, dont les fléaux, disait-il, hachaient trop la paille. De là, il traversa la vacherie, enrageant de trouver les trente vaches en bon état, l'allée centrale lavée, les auges propres. Il ne savait à quel propos tomber sur les vachers, lorsque, dehors, en donnant un coup d'oeil aux citernes, dont ils avaient aussi l'entretien, il s'aperçut qu'un tuyau de descente était bouché par des nids de pierrots. Ainsi que dans toutes les fermes de la Beauce, on recueillait précieusement les eaux de pluie des toitures, à l'aide d'un système compliqué de gouttières. Et il demanda brutalement si l'on allait laisser les moineaux le faire crever de soif. Mais ce fut enfin sur les charretiers que l'orage éclata. Bien que les quinze chevaux de l'écurie eussent de la litière fraîche, il commença par crier que c'était dégoûtant de les abandonner dans une pourriture pareille. Puis, honteux de son injustice, exaspéré davantage, comme il visitait, aux quatre coins des bâtiments, les quatre hangars où l'on serrait les outils, il fut ravi de voir une charrue dont les mancherons étaient brisés. Alors, il tempêta. Est-ce que ces cinq bougres s'amusaient exprès à casser son matériel? Il leur foutrait leur compte à tous les cinq, oui! à tous les cinq, pour ne pas faire de jaloux! Pendant qu'ils les injuriait, ses yeux de flamme fouillaient leur peau, attendaient une pâleur, un frisson, qui dénonçât le traître. Aucun ne bougea, et il les quitta avec un grand geste désolé. En terminant son inspection par la bergerie, Hourdequin eut l'idée d'interroger le berger Soûlas. Ce vieux de soixante-cinq ans était à la ferme depuis un demi-siècle, et il n'y avait rien amassé, mangé par sa femme, ivrognesse et catin, qu'il venait enfin d'avoir la joie de porter en terre. Il tremblait que son âge ne le fit congédier bientôt. Peut-être que le maître l'aiderait; mais est-ce qu'on savait si les maîtres ne mourraient pas les premiers? est-ce qu'ils donnaient jamais de quoi pour le tabac et la goutte? D'ailleurs, il s'était fait une ennemie de Jacqueline, qu'il exécrait, d'une haine d'ancien serviteur jaloux, révolté par la fortune rapide de cette dernière venue. Quand elle le commandait, à cette heure, l'idée qu'il l'avait vue en guenilles, dans le crottin, le jetait hors de lui. Elle l'aurait certainement renvoyé, si elle s'en était senti la puissance; et cela le rendait prudent, il voulait garder sa place, il évitait tout conflit, bien qu'il se crut certain de l'appui du maître. La bergerie, au fond de la cour, occupait tout le bâtiment, une galerie de quatre-vingts mètres, où les huit cents moutons de la ferme n'étaient séparés que par des claies: ici, les mères, en divers groupes; là, les agneaux; plus loin, les béliers. A deux mois, on châtrait les mâles, qu'on élevait pour la vente; tandis qu'on gardait les femelles, afin de renouveler le troupeau des mères, dont on vendait chaque année les plus vieilles; et les béliers couvraient les jeunes, à des époques fixes, des dishleys croisés de mérinos, superbe avec leur air stupide et doux, leur tète lourde au grand nez arrondi d'homme à passions. Quand on entrait dans la bergerie, une odeur forte suffoquait, l'exhalaison ammoniacale de la litière, de l'ancienne paille sur laquelle on remettait de la paille fraîche pendant trois mois. Le long des murs, des crémaillères permettaient de hausser les râteliers, à mesure que la couche de fumier montait. Il y avait de l'air pourtant, de larges fenêtres, et le plancher du fenil, au-dessus, était fait de madriers mobiles, qu'on enlevait en partie, lorsque diminuait la provision des fourrages. On disait, du reste, que cette chaleur vivante, cette couche en fermentation, molle et chaude, était nécessaire à la belle venue des moutons. Hourdequin, comme il poussait une des portes, aperçut Jacqueline qui s'échappait par une autre. Elle aussi avait songé à Soulas, inquiète, certaine d'avoir été guettée, avec Jean; mais le vieux était resté impassible, sans paraître comprendre pourquoi elle se faisait aimable, contre sa coutume. Et la vue de la jeune femme, sortant de la bergerie, où elle n'allait jamais, enfiévra l'incertitude du fermier. --Eh bien! père Soulas, demanda-t-il, rien de nouveau, ce matin? Le berger, très grand, très maigre, avec un visage long, coupé de plis, comme taillé à la serpe dans un noeud de chêne, répondit lentement: --Non, monsieur Hourdequin, rien du tout, sauf que les tondeurs arrivent et vont tantôt se mettre à la besogne. Le maître causa un instant, pour n'avoir pas l'air de l'interroger. Les moutons, qu'on nourrissait là, depuis les premières gelées de la Toussaint, allaient bientôt sortir, vers le milieu de mai, dès qu'on pourrait les conduire dans les trèfles. Les vaches, elles, n'étaient guère menées en pâture qu'après la moisson. Cette Beauce si sèche, dépourvue d'herbages naturels, donnait de bonne viande cependant; et c'était routine et paresse, si l'élevage du boeuf s'y trouvait inconnu. Même chaque ferme n'engraissait que cinq ou six porcs, pour sa consommation. De sa main brûlante, Hourdequin flattait les brebis qui étaient accourues, la tête levée, avec leurs yeux doux et clairs; tandis que le flot des agneaux, enfermés plus loin, se pressait en bêlant contre les claies. --Et alors, père Soûlas, vous n'avez rien vu ce matin? redemanda-t-il en le regardant droit dans les yeux. Le vieux avait vu, mais à quoi bon parler? Sa défunte, la garce et la soûlarde, lui avait appris le vice des femmes et la bêtise des hommes. Peut-être bien que la Cognette, même vendue, resterait la plus forte, et alors ce serait sur lui qu'on tomberait, pour se débarrasser d'un témoin gênant. --Rien vu, rien vu du tout! répéta-t-il les yeux ternes, la face immobile. Lorsque Hourdequin retraversa la cour, il remarqua que Jacqueline y était demeurée, nerveuse, l'oreille tendue, avec la crainte de ce qui se disait dans la bergerie. Elle affectait de s'occuper de ses volailles, les six cents bêtes, poules, canards, pigeons, qui voletaient, cancanaient, grattaient la fosse à fumier, au milieu d'un continuel vacarme; et même, le petit porcher ayant renversé un seau d'eau blanche qu'il portait aux cochons, elle se détendit un peu les nerfs en le giflant. Mais un coup d'oeil jeté sur le fermier la rassura: il ne savait rien, le vieux s'était mordu la langue. Son insolence en fut accrue. Aussi, au déjeuner de midi, se montra-t-elle d'une gaieté provocante. Les gros travaux n'étaient pas commencés, on ne faisait encore que quatre repas, l'émiettée de lait à sept heures, la rôtie à midi, le pain et le fromage à quatre heures, la soupe et le lard à huit. On mangeait dans la cuisine, une vaste pièce, où s'allongeait une table, flanquée de deux bancs. Le progrès n'y était représenté, que par un fourneau de fonte, qui occupait un coin de l'âtre immense. Au fond, s'ouvrait la bouche noire du four; et les casseroles luisaient, d'antiques ustensiles s'alignaient en bon ordre, le long des murs enfumés. Comme la servante, une grosse fille laide, avait cuit le matin, une bonne odeur de pain chaud montait de la huche, laissée ouverte. --Alors, vous avez l'estomac bouché, aujourd'hui? demanda hardiment Jacqueline à Hourdequin, qui rentrait le dernier. Depuis la mort de sa femme et de sa fille, pour ne pas manger tout seul, il s'asseyait à la table de ses serviteurs, ainsi qu'au vieux temps; et il se mettait à un bout, sur une chaise, tandis que la servante-maîtresse faisait de même, à l'autre bout. On était quatorze, la bonne servait. Quand le fermier se fut assis, sans répondre, la Cognette parla de soigner la rôtie. C'étaient des tranches de pain grillées, cassées ensuite dans une soupière, puis arrosées de vin, qu'on sucrait avec de la ripopée, l'ancien mot qui désigne la mélasse en Beauce. Et elle en redemanda une cuillerée, elle affectait de vouloir gâter les hommes, elle lâchait des plaisanteries qui les faisaient éclater de gros rires. Chacune de ses phrases était à double entente, rappelait qu'elle partait le soir: on se prenait, on se quittait, et qui n'en aurait jamais plus, regretterait de ne pas avoir trempé une dernière fois son doigt dans la sauce. Le berger mangeait de son air hébété, pendant que le maître, silencieux, semblait lui aussi ne pas comprendre. Jean, pour ne pas se trahir, était obligé de rire avec les autres, malgré son ennui; car il ne se trouvait guère honnête dans tout ça. Après le déjeuner, Hourdequin donna ses ordres pour l'après-midi. Il n'y avait, dehors, que quelques petits travaux à terminer: on roulait les avoines, on finissait le labour des jachères, en attendant de commencer la fauchaison des luzernes et des trèfles. Aussi garda-t-il deux hommes, Jean et un autre, qui nettoyèrent le fenil. Et lui-même, accablé maintenant, les oreilles bourdonnantes sous la réaction sanguine, très malheureux, se mit à tourner, sans savoir à quelle occupation tuer son chagrin. Les tondeurs s'étaient installés sous un des hangars, dans un angle de la cour. Il alla se planter devant eux, les regarda. Ils étaient cinq, des gaillards efflanqués et jaunes, accroupis, avec leurs grands ciseaux d'acier luisant. Le berger, qui apportait les brebis, les quatre pieds liés, pareilles à des outres, les rangeait sur la terre battue du hangar, où elles ne pouvaient plus que lever la tête, en bêlant. Et, lorsqu'un des tondeurs en saisissait une, elle se taisait, s'abandonnait, ballonnée par l'épaisseur de sa fourrure, que le suint et la poussière cuirassaient d'une croûte noire. Puis, sous la pointe rapide des ciseaux, la bête sortait de la toison comme une main nue d'un gant sombre, toute rose et fraîche, dans la neige dorée de la laine intérieure. Serrée entre les genoux d'un grand sec, une mère, posée sur le dos, les cuisses écartées, la tête relevée et droite, étalait son ventre, qui avait la blancheur cachée, la peau frissonnante d'une personne qu'on déshabille. Les tondeurs gagnaient trois sous par bête, et un bon ouvrier pouvait en tondre vingt à la journée. Hourdequin, absorbé, songeait que la laine était tombée à huit sous la livre; et il fallait se dépêcher de la vendre, pour qu'elle ne séchât pas trop, ce qui lui enlevait de son poids. L'année précédente, le sang de rate avait décimé les troupeaux de la Beauce. Tout marchait de mal en pis, c'était la ruine, la faillite de la terre, depuis que la baisse des grains s'accentuait de mois en mois. Et, ressaisi par ses préoccupations d'agriculteur, étouffant dans la cour, il quitta la ferme, il s'en alla donner un coup d'oeil à ses champs. Toujours, ses querelles avec la Cognette finissaient ainsi: après avoir tempêté et serré les poings, il cédait la place, oppressé d'une souffrance que soulageait seule la vue de son blé et de ses avoines, roulant leur verdure à l'infini. Ah! cette terre, comme il avait fini par l'aimer! et d'une passion où il n'entrait pas que l'âpre avarice du paysan, d'une passion sentimentale, intellectuelle presque, car il la sentait la mère commune, qui lui avait donné sa vie, sa substance, et où il retournerait. D'abord, tout jeune, élevé en elle, sa haine du collège, son désir de brûler ses livres n'étaient venus que de son habitude de la liberté, des belles galopades à travers les labours, des griseries de grand air, aux quatre vents de la plaine. Plus tard, quand il avait succédé à son père, il l'avait aimée en amoureux, son amour s'était mûri, comme s'il l'eût prise dès lors en légitime mariage, pour la féconder. Et cette tendresse ne faisait que grandir, à mesure qu'il lui donnait son temps, son argent, sa vie entière, ainsi qu'à une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, même les trahisons. Il s'emportait bien des fois, lorsqu'elle se montrait mauvaise, lorsque, trop sèche ou trop humide, elle mangeait les semences, sans rendre des moissons; puis, il doutait, il en arrivait à s'accuser de mâle impuissant ou maladroit: la faute en devait être à lui, s'il ne lui avait pas fait un enfant. C'était depuis cette époque que les nouvelles méthodes le hantaient, le lançaient dans les innovations, avec le regret d'avoir été un cancre au collège, et de n'avoir pas suivi les cours d'une de ces écoles de culture, dont son père et lui se moquaient. Que de tentatives inutiles, d'expériences manquées, et les machines que ses serviteurs détraquaient, et les engrais chimiques que fraudait le commerce! Il y avait englouti sa fortune, la Borderie lui rapportait à peine de quoi manger du pain, en attendant que la crise agricole l'achevât! N'importe! il resterait le prisonnier de sa terre, il y enterrerait ses os, après l'avoir gardée pour femme, jusqu'au bout. Ce jour-là, dès qu'il fut dehors, il se rappela son fils, le capitaine. A eux deux, ils auraient fait de si bonne besogne? Mais il écarta le souvenir de cet imbécile qui préférait traîner un sabre. Il n'avait plus d'enfant, il finirait solitaire. Puis, l'idée lui vint de ses voisins, les Coquart surtout, des propriétaires qui cultivaient eux-mêmes leur ferme de Saint-Juste, le père, la mère, trois fils et deux filles, et qui ne réussissaient guère mieux. A la Chamade, Robiquet, le fermier, à bout de bail, ne fumait plus, laissait le bien se détruire. C'était ainsi, il y avait du mal partout, il fallait se tuer de travail, et ne pas se plaindre. Peu à peu, d'ailleurs, une douceur berçante montait des grandes pièces vertes qu'il longeait. De légères pluies, en avril, avaient donné une belle poussée aux fourrages. Les trèfles incarnats le ravirent, il oublia le reste. Maintenant, il coupait, par les labours, pour jeter un coup d'oeil sur la besogne de ses deux charretiers: la terre collait à ses pieds, il la sentait grasse, fertile, comme si elle eût voulu le retenir d'une étreinte; et elle le reprenait tout entier, il retrouvait la virilité de ses trente ans, la force et la joie. Est-ce qu'il y avait d'autres femmes qu'elle? est-ce que ça comptait, les Cognette, celle-ci ou celle-là, l'assiette où l'on mange tous, dont il faut bien se contenter, quand elle est suffisamment propre? Une excuse si concluante à son besoin lâche de cette gueuse acheva de l'égayer. Il marcha trois heures, il plaisanta avec une fille, justement la servante des Coquart, qui revenait de Cloyes sur un âne, en montrant ses jambes. Lorsque Hourdequin rentra à la Borderie, il aperçut Jacqueline dans la cour qui disait adieu aux chats de la ferme. Il y en avait toujours une bande, douze, quinze, vingt, on ne savait pas au juste; car les chattes faisaient leur portée dans des trous de paille inconnus, et reparaissaient avec des queues de cinq ou six petits. Ensuite, elle s'approcha des niches d'Empereur et de Massacre, les deux chiens du berger; mais ils grognèrent, ils l'exécraient. Le dîner, malgré les adieux aux bêtes, se passa comme tous les jours. Le maître mangeait, causait, de son air habituel. Puis, la journée terminée, il ne fut question du départ de personne. Tous allèrent dormir, l'ombre enveloppa la ferme silencieuse. Et, cette nuit même, Jacqueline coucha dans la chambre de feu Mme Hourdequin. C'était la belle chambre, avec son grand lit, au fond de l'alcôve tendue de rouge. Il y avait là une armoire, un guéridon, un fauteuil Voltaire; et, dominant un petit bureau d'acajou, les médailles obtenues par le fermier aux comices agricoles, luisaient, encadrées et sous verre. Lorsque la Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle s'y étala, y écarta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier, riant de son rire de tourterelle. Jean, le lendemain, comme elle lui sautait aux épaules, la repoussa. Du moment que ça devenait sérieux, ça n'était pas propre, décidément, et il ne voulait plus. II A quelques jours de là, un soir, Jean revenait à pied de Cloyes, lorsque, deux kilomètres avant Rognes, l'allure d'une carriole de paysan qui rentrait devant lui, l'étonna. Elle semblait vide, personne n'était plus sur le banc, et le cheval, abandonné, retournait à son écurie d'une allure flâneuse, en bête qui connaissait son chemin. Aussi le jeune homme l'eut-il vite rattrapé. Il l'arrêta, se haussa pour regarder dans la voiture: un homme était au fond, un vieillard de soixante ans, gros, court, tombé à la renverse, et la face si rouge, qu'elle paraissait noire. La surprise de Jean fut telle, qu'il se mit à parler tout haut. --Eh! l'homme!... Est-ce qu'il dort? est-ce qu'il a bu?... Tiens! c'est le vieux Mouche, le père aux deux de là-bas!... Je crois, nom de Dieu! qu'il est claqué! Ah! bien! en voilà, une affaire! Mais, foudroyé par une attaque d'apoplexie, Mouche respirait encore, d'un petit souffle pénible. Jean, alors, après l'avoir allongé, la tête haute, s'assit sur le banc et fouetta le cheval, ramenant le moribond au grand trot, de peur qu'il ne lui passât entre les mains. Quand il déboucha sur la place de l'Église, justement il aperçut Françoise, debout devant sa porte. La vue de ce garçon dans leur voiture, conduisant leur cheval, la stupéfiait. --Quoi donc? demanda-t-elle. --C'est ton père qui ne va pas bien. --Où ça? --Là, regarde? Elle monta sur la roue, regarda. Un instant, elle resta stupide, sans avoir l'air de comprendre, devant ce masque violâtre dont une moitié s'était convulsée, comme tirée violemment de bas en haut. La nuit tombait, un grand nuage fauve qui jaunissait le ciel, éclairait le mourant d'un reflet d'incendie. Puis, tout d'un coup, elle éclata en sanglots, elle se sauva, elle disparut, pour prévenir sa soeur. --Lise! Lise!... Ah! mon Dieu! Resté seul, Jean hésita. On ne pouvait pourtant pas laisser le vieux au fond de la carriole. Le sol de la maison se creusait de trois marches, du côté de la place; et une descente dans ce trou sombre lui semblait mal commode. Ensuite, il s'avisa que, du côté de la route, à gauche, une autre porte ouvrait sur la cour, de plain-pied. Cette cour, assez vaste, était close d'une haie vive; l'eau rousse d'une mare en occupait les deux tiers; et un demi-arpent de potager et de fruitier la terminait. Alors, il lâcha le cheval, qui, de lui-même, rentra et s'arrêta devant son écurie, près de l'étable, où étaient les deux vaches. Mais, au milieu de cris et de larmes, Françoise et Lise accouraient. Cette dernière, accouchée depuis quatre mois, surprise pendant qu'elle faisait téter le petit, l'avait gardé au bras, dans son effarement; et il hurlait, lui aussi. Françoise remonta sur une roue, Lise grimpa sur l'autre, leurs lamentations devinrent déchirantes; tandis que le père Mouche, au fond, soufflait toujours de son sifflement pénible. --Papa, réponds, dis?... Qu'est-ce que t'as, dis donc? qu'est-ce que t'as, mon Dieu!... C'est donc dans la tête, que tu ne peux seulement rien dire?... Papa, papa, dis, réponds! --Descendez, vaut mieux le tirer de là, fit remarquer Jean avec sagesse. Elles ne l'aidaient point, elles s'exclamaient plus fort. Heureusement, une voisine, la Frimat, attirée par le bruit, se montra enfin. C'était une grande vieille sèche, osseuse, qui depuis deux ans soignait son mari paralytique, et qui le faisait vivre en cultivant elle-même, avec une obstination de bête de somme, l'unique arpent qu'ils possédaient. Elle ne se troubla pas, sembla juger l'aventure naturelle; et, comme un homme, elle donna un coup de main. Jean empoigna Mouche par les épaules, le tira, jusqu'à ce que la Frimat pût le saisir par les jambes. Puis, ils l'emportèrent, l'entrèrent dans la maison. --Où est-ce qu'on le met? demanda la vieille. Les deux filles, qui suivaient, la tête perdue, ne savaient pas. Leur père habitait, en haut, une petite chambre, prise sur le grenier; et il n'était guère possible de le monter. En bas, après la cuisine, il y avait la grande chambre à deux lits, qu'il leur avait cédée. Dans la cuisine, il faisait nuit noire, le jeune homme et la vieille femme attendaient, les bras cassés, n'osant avancer davantage, de peur de culbuter contre un meuble. --Voyons, faudrait se décider, pourtant! Françoise, enfin, alluma une chandelle. Et, à ce moment, entra la Bécu, la femme du garde champêtre, avertie par son flair sans doute, par cette force secrète, qui, en une minute, porte une nouvelle d'un bout à l'autre d'un village. --Hein! qu'a-t-il, le pauvre cher homme?... Ah! je vois, le sang lui a tourné dans le corps... Vite, asseyez-le sur une chaise. Mais la Frimat fut d'un avis contraire. Est-ce qu'on asseyait un homme qui ne pouvait se tenir! Le mieux était de l'allonger sur le lit d'une de ses filles. Et la discussion s'aigrissait, lorsque parut Fanny avec Nénesse: elle avait appris la chose en achetant du vermicelle chez Macqueron, elle venait voir, remuée, à cause de ses cousines. --Peut-être bien, déclara-t-elle, qu'il faut l'asseoir, pour que le sang coule. Alors, Mouche fut tassé sur une chaise, près de la table, où brûlait la chandelle. Son menton tomba sur sa poitrine, ses bras et ses jambes pendirent. L'oeil gauche s'était ouvert, dans le tiraillement de cette moitié de la face, et le coin de la bouche tordue sifflait plus fort. Il y eut un silence, la mort envahissait la pièce humide, au sol de terre battue, aux murs lépreux, à la grande cheminée noire. Jean attendait toujours, gêné, tandis que les deux filles et les trois femmes, les mains ballantes, considéraient le vieux. --J'irai bien encore chercher le médecin, hasarda le jeune homme. La Bécu hocha la tête, aucune des autres ne répondit: si ça ne devait rien être, pourquoi dépenser l'argent d'une visite? et si c'était la fin, est-ce que le médecin y ferait quelque chose? --Ce qui est bon, c'est le vulnéraire, dit la Frimat. --Moi, murmura Fanny, j'ai de l'eau-de-vie camphrée. --C'est bon aussi, déclara la Bécu. Lise et Françoise, hébétées maintenant, écoutaient, ne se décidaient à rien, l'une berçant Jules, son petit, l'autre les mains embarrassées d'une tasse pleine d'eau, que le père n'avait pas voulu boire. Et Fanny, voyant ça, bouscula Nénesse, absorbé devant la grimace du mourant. --Tu vas courir chez nous et tu diras qu'on te donne la petite bouteille d'eau-de-vie camphrée, qui est à gauche, dans l'armoire... Tu entends? dans l'armoire, à gauche... Et passe chez grand-père Fouan, passe chez ta tante, la Grande, dis-leur que l'oncle Mouche est très mal... Cours, cours vite! Quand le gamin eut disparu d'un bond, les femmes continuèrent de disserter sur le cas. La Bécu connaissait un monsieur qu'on avait sauvé, en lui chatouillant la plante des pieds pendant trois heures. La Frimat, s'étant souvenue qu'il lui restait du tilleul, sur les deux sous achetés l'autre hiver pour son homme, alla le chercher; et elle revenait avec le petit sac, Lise allumait du feu, après avoir passé son enfant à Françoise, lorsque Nénesse reparut. --Grand-père Fouan était couché... La Grande a dit comme ça que, si l'oncle Mouche n'avait pas tant bu, il n'aurait pas si mal au coeur... Mais Fanny examinait la bouteille qu'il lui remettait, et elle s'écria: --Imbécile, je t'avais dit à gauche!... Tu m'apportes l'eau de Cologne. --C'est bon aussi, répéta la Bécu. On fit prendre de force au vieux une tasse de tilleul, en introduisant la cuiller entre ses dents serrées. Puis, on lui frictionna la tête avec l'eau de Cologne. Et il n'allait pas mieux, c'était désespérant. Sa face avait encore noirci, on fut obligé de le remonter sur la chaise, car il s'effondrait, il menaçait de s'aplatir par terre. --Oh! murmura Nénesse, retourné sur la porte, je ne sais pas ce qu'il va pleuvoir... Le ciel est d'une drôle de couleur. --Oui, dit Jean, j'ai vu grandir un vilain nuage. Et, comme ramené à sa première idée: --N'empêche, j'irai bien encore chercher le médecin, si l'on veut. Lise et Françoise se regardaient, anxieuses. Enfin, la seconde se décida, avec la générosité de son jeune âge. --Oui, oui, Caporal, allez à Cloyes chercher M. Finet... Il ne sera pas dit que nous n'aurons pas fait ce que nous devons faire. Le cheval, au milieu de la bousculade, n'avait pas même été dételé, et Jean n'eut qu'à sauter dans la carriole. On entendit le bruit de ferraille, la fuite cahotée des roues. La Frimat, alors, parla du curé; mais les autres, d'un geste, dirent qu'on se donnait déjà assez de mal. Et Nénesse ayant proposé de faire à pied les trois kilomètres de Bazoches-le-Doyen, sa mère se fâcha: bien sûr qu'elle ne le laisserait pas galoper par une nuit si menaçante, sous cet affreux ciel couleur de rouille. D'ailleurs, puisque le vieux n'entendait ni ne répondait, autant aurait-il valu déranger le curé pour une borne. Dix heures sonnèrent au coucou de bois peint. Ce fut une surprise: dire qu'on était là depuis plus de deux heures, sans avancer en besogne! Et pas une ne parlait de lâcher pied, retenue par le spectacle, voulant voir jusqu'au bout. Un pain de dix livres était sur la huche, avec un couteau. D'abord, les filles, déchirées de faim malgré leur angoisse, se coupèrent machinalement des tartines, qu'elles mangeaient toutes sèches, sans savoir; puis, les trois femmes les imitèrent, le pain diminua, il y en avait continuellement une qui taillait et qui croûtonnait. On n'avait pas allumé d'autre chandelle, on négligeait même de moucher celle qui brûlait; et ce n'était pas gai, cette cuisine sombre et nue de paysan pauvre, avec le râle d'agonie de ce corps tassé près de la table. Tout d'un coup, une demi-heure après le départ de Jean, Mouche culbuta et s'étala par terre. Il ne soufflait plus, il était mort. --Qu'est-ce que je disais? on a voulu aller chercher le médecin! fit remarquer la Bécu d'une voix aigre. Françoise et Lise éclatèrent de nouveau en larmes. D'un élan instinctif, elles s'étaient jetées au cou l'une de l'autre, dans leur adoration de soeurs tendres. Et elles répétaient, en paroles entrecoupées: --Mon Dieu! nous ne sommes plus que nous deux... C'est fini, il n'y a plus que nous deux... Qu'est-ce que nous allons devenir! mon Dieu? Mais on ne pouvait laisser le mort par terre. En un tour de main, la Frimat et la Bécu firent l'indispensable. Comme elles n'osaient transporter le corps, elles retirèrent le matelas d'un lit, elles l'apportèrent et y allongèrent Mouche, en le recouvrant d'un drap, jusqu'au menton. Pendant ce temps, Fanny, ayant allumé les chandelles de deux autres chandeliers, les posait sur le sol, en guise de cierges, à droite et à gauche de la tête. C'était bien, pour le moment: sauf que l'oeil gauche, refermé trois fois d'un coup de pouce, s'obstinait à se rouvrir, et semblait regarder le monde, dans cette face décomposée et violâtre, qui tranchait sur la blancheur de la toile. Lise avait fini par coucher Jules, la veillée commença. A deux reprises, Fanny et la Bécu dirent qu'elles partaient, puisque la Frimat offrait de passer la nuit avec les petites; et elles ne partaient point, elles continuaient de causer à voix basse, en jetant des regards obliques sur le mort; tandis que Nénesse, qui s'était emparé de la bouteille d'eau de Cologne, l'achevait, s'en inondait les mains et les cheveux. Minuit sonna, la Bécu haussa la voix. --Et M. Finet, je vous demande un peu! On a le temps de mourir avec lui... Plus de deux heures, pour le ramener de Cloyes! La porte sur la cour était restée ouverte, un grand souffle entra, éteignit les lumières, à droite et à gauche du mort. Cela les terrifia toutes, et comme elles rallumaient les chandelles, le souffle de tempête revint, plus terrible, tandis qu'un hurlement prolongé montait, grandissait, des profondeurs noires de la campagne. On aurait dit le galop d'une armée dévastatrice qui approchait, au craquement des branches, au gémissement des champs éventrés. Elles avaient couru sur le seuil, elles virent une nuée de cuivre voler et se tordre dans le ciel livide. Et, soudain, il y eut un crépitement de mousqueterie, une pluie de balles s'abattait, cinglantes, rebondissantes, à leurs pieds. Alors, un cri leur échappa, un cri de ruine et de misère. --La grêle! la grêle! Saisies, révoltées et blêmes sous le fléau, elles regardaient. Cela dura dix minutes à peine. Il n'y avait pas de coups de tonnerre; mais de grands éclairs bleuâtres, incessants, semblaient courir au ras du sol, en larges sillons de phosphore; et la nuit n'était plus si sombre, les grêlons l'éclairaient de rayures pâles, innombrables, comme s'il fût tombé des jets de verre. Le bruit devenait assourdissant, une mitraillade, un train lancé à toute vapeur sur un pont de métal, roulant sans fin. Le vent soufflait en furie, les balles obliques sabraient tout, s'amassaient, couvraient le sol d'une couche blanche. --La grêle, mon Dieu!... Ah! quel malheur!... Voyez donc! de vrais oeufs de poule! Elles n'osaient se hasarder dans la cour, pour en ramasser. La violence de l'ouragan augmentait encore, toutes les vitres de la ferme furent brisées; et la force acquise était telle, qu'un grêlon alla casser une cruche, pendant que d'autres roulaient jusqu'au matelas du mort. --Il n'en irait pas cinq à la livre, dit la Bécu, qui les soupesait. Fanny et la Frimat eurent un geste désespéré. --Tout est fichu, un massacre! C'était fini. On entendit le galop du désastre s'éloigner rapidement, et un silence de sépulcre tomba. Le ciel, derrière la nuée, était devenu d'un noir d'encre. Une pluie fine serrée, ruisselait sans bruit. On ne distinguait, sur le sol, que la couche épaisse des grêlons, une nappe blanchissante, qui avait comme une lumière propre, la pâleur de millions de veilleuses, à l'infini. Nénesse, s'étant lancé au dehors, revint avec un véritable glaçon, de la grosseur de son poing, irrégulier, dentelé; et la Frimat, qui ne tenait plus en place, ne put résister davantage au besoin d'aller voir. --Je vas chercher ma lanterne, faut que je sache le dégât. Fanny se maîtrisa quelques minutes encore. Elle continuait ses doléances. Ah! quel travail! ça en faisait du ravage, dans les légumes et dans les arbres à fruits! Les blés, les avoines, les seigles, n'étaient pas assez hauts, pour avoir beaucoup souffert. Mais les vignes, ah! les vignes! Et, sur la porte, elle fouillait des yeux la nuit épaisse, impénétrable, elle tremblait d'une fièvre d'incertitude, cherchant à estimer le mal, l'exagérant, croyant voir la campagne mitraillée, perdant le sang par ses blessures. --Hein? mes petites, finit-elle par dire, je vous emprunte une lanterne, je cours jusqu'à nos vignes. Elle alluma l'une des deux lanternes, elle disparut avec Nénesse. La Bécu, qui n'avait pas de terre, au fond, s'en moquait. Elle poussait des soupirs, implorait le ciel, par une habitude de mollesse geignarde. La curiosité, pourtant, la ramenait sans cesse vers la porte, et un vif intérêt l'y planta toute droite, lorsqu'elle remarqua que le village s'étoilait de points lumineux. Par une échappée de la cour, entre l'étable et un hangar, l'oeil plongeait sur Rognes entier. Sans doute, le coup de grêle avait réveillé les paysans, chacun était pris de la même impatience d'aller voir son champ, trop anxieux pour attendre le jour. Aussi les lanternes sortaient-elles une à une, se multipliaient, couraient et dansaient. Et la Bécu, connaissant la place des maisons, arrivait à mettre un nom sur chaque lanterne. --Tiens! ça s'allume chez la Grande, et voilà que ça sort de chez les Fouan, et là-bas c'est Macqueron, et à côté c'est Lengaigne... Bon Dieu! le pauvre monde, ça fend le coeur... Ah! tant pis, j'y vais! Lise et Françoise demeurèrent seules, devant le corps de leur père. Le ruissellement de la pluie continuait, de petits souffles mouillés rasaient le sol, faisaient couler les chandelles. Il aurait fallu fermer la porte, mais ni l'une ni l'autre n'y pensaient, prises elles aussi et secouées par le drame du dehors, malgré le deuil de la maison. Ça ne suffisait donc, pas, d'avoir la mort chez soi? Le bon Dieu cassait tout, on ne savait seulement point s'il vous restait un morceau de pain à manger. --Pauvre père, murmura Françoise, se serait-il fait du mauvais sang!... Vaut mieux qu'il ne voie pas ça. Et, comme sa soeur prenait la seconde lanterne: --Où vas-tu? --Je songe aux pois et aux haricots... Je reviens tout de suite. Sous l'averse, Lise traversa la cour, passa dans le potager. Il n'y avait plus que Françoise près du vieux. Encore se tenait-elle sur le seuil, très émotionnée par le va-et-vient de la lanterne. Elle crut entendre des plaintes, des larmes. Son coeur se brisait. --Hein? quoi? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a? Aucune voix ne répondait, la lanterne allait et venait plus vite, comme affolée. --Les haricots sont rasés, dis?... Et les pois, ont-ils du mal?... Mon Dieu! et les fruits, et les salades? Mais une exclamation de douleur qui lui arrivait distinctement la décida. Elle ramassa ses jupes, courut dans l'averse rejoindre sa soeur. Et le mort, abandonné, demeura dans la cuisine vide, tout raide sous son drap, entre les deux mèches fumeuses et tristes. L'oeil gauche, obstinément ouvert, regardait les vieilles solives du plafond. Ah! quel ravage désolait ce coin de terre! quelle lamentation montait du désastre, entrevu aux lueurs vacillantes des lanternes! Lise et Françoise promenaient la leur, si trempée de pluie, que les vitres éclairaient à peine; et elles l'approchaient des planches, elles distinguaient confusément, dans le cercle étroit de lumière, les haricots et les pois rasés au pied, les salades tranchées, hachées, sans qu'on put songer seulement à en utiliser les feuilles. Mais les arbres surtout avaient souffert: les menues branches, les fruits en étaient coupés comme avec des couteaux; les troncs eux-mêmes, meurtris, perdaient leur sève par les trous de l'écorce. Et plus loin, dans les vignes, c'était pis, les lanternes pullulaient, sautaient, s'enrageaient, au milieu de gémissements et de jurons. Les ceps semblaient fauchés, les grappes en fleur jonchaient le sol, avec des débris, de bois et de pampres; non seulement la récolte de l'année était perdue, mais les souches, dépouillées, allaient végéter et mourir. Personne ne sentait la pluie, un chien hurlait à la mort, des femmes éclataient en larmes, comme au bord d'une fosse. Macqueron et Lengaigne; malgré leur rivalité, s'éclairaient mutuellement, passaient de l'un chez l'autre, en poussant des nom de Dieu! à mesure que défilaient les ruines, cette vision courte et blafarde, reprise derrière eux par l'ombre. Bien qu'il n'eût plus de terres, le vieux Fouan voulait voir, se fâchant. Peu à peu, tous s'emportaient: était-ce possible de perdre, en un quart d'heure, le fruit d'un an de travail? Qu'avaient-ils fait pour être punis de la sorte? Ni sécurité, ni justice, des fléaux sans raison, des caprices qui tuaient le monde. Brusquement, la Grande, furibonde, ramassa des cailloux, les lança en l'air pour crever le ciel, qu'on ne distinguait pas. Et elle gueulait: --Sacré cochon, là-haut! Tu ne peux donc pas nous foutre la paix? Sur le matelas, dans la cuisine, Mouche, abandonné, regardait le plafond de son oeil fixe, lorsque deux voitures s'arrêtèrent devant la porte. Jean ramenait enfin M. Finet, après l'avoir attendu près de trois heures, chez lui; et il revenait dans la carriole, tandis que le docteur avait pris son cabriolet. Ce dernier, grand et maigre, la face jaunie par des ambitions mortes, entra rudement. Au fond, il exécrait cette clientèle paysanne, qu'il accusait de sa médiocrité. --Quoi, personne?... Ça va donc mieux? Puis, apercevant le corps: --Non, trop tard!... Je vous le disais bien, je ne voulais pas venir. C'est toujours la même histoire, ils m'appellent quand ils sont morts. Ce dérangement inutile, au milieu de la nuit, l'irritait; et, comme Lise et Françoise rentraient justement, il acheva de s'exaspérer, lorsqu'il apprit qu'elles avaient attendu deux heures avant de l'envoyer chercher. --C'est vous qui l'avez tué, parbleu!... Est-ce idiot? de l'eau de Cologne et du tilleul pour une apoplexie!... Avec ça, personne près de lui. Bien sûr qu'il n'est pas en train de se sauver... --Mais, monsieur, balbutia Lise, en larmes, c'est à cause de la grêle. M. Finet, intéressé, se calma. Tiens! il était donc tombé de la grêle? A force de vivre avec les paysans, il avait fini par avoir leurs passions. Jean s'était approché, lui aussi; et tous deux s'étonnaient, se récriaient, car ils n'avaient pas reçu un grêlon, en venant de Cloyes. Ceux-ci épargnés, ceux-là saccagés, et à quelques kilomètres de distance: vrai! quelle déveine de se trouver du mauvais côté! Puis, comme Fanny rapportait la lanterne et que la Bécu et la Frimat la suivaient, toutes les trois éplorées, ne tarissant pas en détails sur les abominations qu'elles avaient vues, le docteur, gravement, déclara: --C'est un malheur, un grand malheur... Il n'y a pas de plus grand malheur pour les campagnes... Un bruit sourd, une sorte de bouillonnement l'interrompit. Cela venait du mort, oublié entre les deux chandelles. Tous se turent, les femmes se signèrent. III Un mois se passa. Le vieux Fouan, nommé tuteur de Françoise, qui entrait dans sa quinzième année, les décida, elle et sa soeur Lise, son aînée de dix ans, à louer leurs terres au cousin Delhomme, sauf un bout de pré, pour qu'elles fussent convenablement cultivées et entretenues. Maintenant que les deux filles restaient seules, sans père ni frère à la maison, il leur aurait fallu prendre un serviteur, ce qui était ruineux, à cause du prix croissant de la main-d'oeuvre. Delhomme, d'ailleurs, leur rendait là un simple service, s'engageant à rompre le bail dès que le mariage de l'une des deux nécessiterait le partage entre elles de la succession. Cependant, Lise et Françoise, après avoir également cédé au cousin leur cheval, devenu inutile, gardèrent les deux vaches, la Coliche et Blanchette, ainsi que l'âne, Gédéon. Elles gardaient de même leur demi-arpent de potager, que l'aînée se réservait d'entretenir, tandis que la cadette prendrait soin des bêtes. Certes, il y avait encore là du travail; mais elles ne se portaient pas mal, Dieu merci! elles en verraient bien la fin. Les premières semaines furent très dures, car il s'agissait de réparer les dégâts de la grêle, de bêcher, de replanter des légumes; et ce fut là ce qui poussa Jean à leur donner un coup de main. Une liaison se faisait entre lui et elles deux depuis qu'il avait ramené leur père moribond. Le lendemain de l'enterrement, il vint demander de leurs nouvelles. Puis, il revint causer, peu à peu familier et obligeant, si bien qu'une après-midi il ôta la bêche des poings de Lise, pour achever de retourner un carré. Dès lors, en ami, il leur consacra les heures que ne lui prenaient pas ses travaux à la ferme. Il était de la maison, de cette vieille maison patrimoniale des Fouan, bâtie par un ancêtre il y avait trois siècles, et que la famille honorait d'une sorte de culte. Lorsque Mouche, de son vivant, se plaignait d'avoir eu le mauvais lot dans le partage et accusait de vol sa soeur et son frère, ceux-ci répondaient: «Et la maison! est-ce qu'il n'a pas la maison?» Pauvre maison en loques, tassée, lézardée et branlante, raccommodée partout de bouts de planches et de plâtras! Elle avait dû être construite en moellons et en terre; plus tard, on en refit deux murs au mortier; enfin, vers le commencement du siècle, on se résigna à en remplacer le chaume par une toiture de petites ardoises, aujourd'hui pourries. C'était ainsi qu'elle avait duré et qu'elle tenait encore, enfoncée d'un mètre, comme on les creusait toutes au temps jadis, sans doute pour avoir plus chaud. Cela offrait l'inconvénient que, par les gros orages, l'eau l'envahissait; et l'on avait beau balayer le sol battu de cette cave, il restait toujours de la boue dans les coins. Mais elle était surtout malicieusement plantée, tournant le dos au nord, à la Beauce immense, d'où soufflaient les terribles vents de l'hiver; de ce côté, dans la cuisine, ne s'ouvrait qu'une lucarne étroite, barricadée d'un volet, au ras du chemin; tandis que, sur l'autre face, celle du midi, se trouvaient la porte et les fenêtres. On aurait dit une de ces masures de pêcheur, au bord de l'Océan, dont pas une fente ne regarde le flot. A force de la pousser, les vents de la Beauce l'avaient fait pencher en avant: elle pliait, elle était comme ces très vieilles femmes dont les reins se cassent. Et Jean, bientôt, en connut les moindres trous. Il aida à nettoyer la chambre du défunt, l'encoignure prise sur le grenier, simplement séparée par une cloison de planches, et dans laquelle il n'y avait qu'un ancien coffre, plein de paille, servant de lit, une chaise et une table. En bas, il ne dépassait point la cuisine, il évitait de suivre les deux soeurs dans leur chambre, dont la porte, toujours battante, laissait voir l'alcôve à deux lits, la grande armoire de noyer, une table ronde sculptée, superbe, sans doute une épave du château, volée autrefois. Il existait une autre pièce derrière celle-là, si humide, que le père avait préféré coucher en haut: on regrettait même d'y serrer les pommes de terre, car elles y germaient tout de suite. Mais c'était dans la cuisine qu'on vivait, dans cette vaste salle enfumée où, depuis trois siècles, se succédaient les générations des Fouan. Elle sentait les longs labeurs, les maigres pitances, l'effort continu d'une race qui était arrivée tout juste à ne pas crever de faim, en se tuant de besogne, sans avoir jamais un sou de plus en décembre qu'en janvier. Une porte, ouvrant de plain-pied sur l'étable, mettait les vaches de compagnie avec le monde; et, quand cette porte se trouvait fermée, on pouvait les surveiller encore par une vitre enchâssée dans le mur. Ensuite, il y avait l'écurie, où Gédéon restait seul, puis un hangar et un bûcher; de sorte qu'on n'avait pas à sortir, on filait partout. Dehors, la pluie entretenait la mare, qui était la seule eau pour les bêtes et l'arrosage. Chaque matin, il fallait descendre à la fontaine, en bas, sur la route, chercher l'eau de la table. Jean se plaisait là, sans se demander ce qui l'y ramenait. Lise, gaie, avec toute sa personne ronde, était d'un bon accueil. Pourtant, ses vingt-cinq ans la vieillissaient déjà, elle devenait laide, surtout depuis ses couches. Mais elle avait de gros bras solides, elle apportait à la besogne un tel coeur, tapant, criant, riant, qu'elle réjouissait la vue. Jean la traitait en femme, ne la tutoyait pas, tandis qu'il continuait, au contraire, à tutoyer Françoise, dont les quinze ans faisaient pour lui une gamine. Celle-ci, que le grand air et les durs travaux n'avaient pas eu le temps à enlaidir, gardait son joli visage long, au petit front têtu, aux yeux noirs et muets, à la bouche épaisse, ombrée d'un duvet précoce; et, toute gamine qu'on la croyait, elle était femme aussi, il n'aurait pas fallu, comme disait sa soeur, la chatouiller de trop près, pour lui faire un enfant. Lise l'avait élevée, leur mère étant morte: de là venait leur grande tendresse, active et bruyante de la part de l'aînée, passionnée et contenue chez la cadette. Cette petite Françoise avait le renom d'une fameuse tête. L'injustice l'exaspérait. Quand elle avait dit: «Ça c'est à moi, ça c'est à toi,» elle n'en aurait pas démordu sous le couteau; et, en dehors du reste, si elle adorait Lise, c'était dans l'idée qu'elle lui devait bien cette adoration. D'ailleurs, elle se montrait raisonnable, très sage, sans vilaines pensées, seulement tourmentée par ce sang hâtif, ce qui la rendait molle, un peu gourmande et paresseuse. Un jour, elle en vint, elle aussi, à tutoyer Jean, en ami très âgé et bonhomme, qui la faisait jouer, qui la taquinait parfois, mentant exprès, soutenant des choses injustes, pour s'amuser à la voir s'étrangler de colère. Un dimanche, par une après-midi déjà brûlante de juin, Lise travaillait, dans le potager, à sarcler des pois; et elle avait posé sous un prunier Jules, qui s'y était endormi. Le soleil la chauffait d'aplomb, elle soufflait, pliée en deux, arrachant les herbes, lorsqu'une voix s'éleva derrière la haie. --Quoi donc? on ne se repose pas, même le dimanche! Elle avait reconnu la voix, elle se redressa, les bras rouges, la face congestionnée, rieuse quand même. --Dame! pas plus le dimanche qu'en semaine, la besogne ne se fait pas toute seule! C'était Jean. Il longea la haie, entra par la cour. --Laissez donc ça, je vas l'expédier, moi, votre travail! Mais elle refusa, elle avait bientôt fini; puis, si elle ne faisait pas ça, elle ferait autre chose: est-ce qu'on pouvait flâner? Elle avait beau se lever dès quatre heures, et le soir coudre encore à la chandelle, jamais elle n'en voyait le bout. Lui, pour ne point la contrarier, s'était mis à l'ombre du prunier voisin, en ayant soin de ne pas s'asseoir sur Jules. Il la regardait, pliée de nouveau, les fesses hautes, tirant sa jupe qui remontait et découvrait ses grosses jambes, tandis que, la gorge à terre, elle manoeuvrait les bras, sans craindre le coup de sang, dont le flot lui gonflait le cou. --Ça va bien, dit-il, que vous êtes rudement construite! Elle en montrait quelque orgueil, elle eut un rire de complaisance. Et il riait, lui aussi, l'admirant d'un air convaincu, la trouvant forte et brave comme un garçon. Aucun désir malhonnête ne lui venait de cette croupe en l'air, de ces mollets tendus, de cette femme à quatre pattes, suante, odorante ainsi qu'une bête en folie. Il songeait simplement qu'avec des membres pareils on en abattait, de la besogne! Bien sûr que, dans un ménage, une femme de cette bâtisse-là valait son homme. Sans doute, une association d'idées se fit en lui, et il lâcha involontairement une nouvelle, qu'il s'était promis de garder secrète. --J'ai vu Buteau, avant-hier. Lise, lentement, se mit debout. Mais elle n'eut pas le temps de l'interroger. Françoise, qui avait reconnu la voix de Jean, et qui arrivait de sa laiterie, au fond de l'étable, les bras nus et blancs de lait, s'emporta. --Tu l'as vu... Ah! le cochon! C'était une antipathie croissante, elle ne pouvait plus entendre nommer le cousin, sans être soulevée par une de ses révoltes d'honnêteté, comme si elle avait eu à venger un dommage personnel. --Certainement que c'est un cochon, déclara Lise avec calme; mais ça n'avance à rien de le dire, à cette heure. Elle avait posé les poings sur ses hanches, elle demanda sérieusement: --Alors, qu'est-ce qu'il raconte, Buteau? --Mais rien, répondit Jean embarrassé, mécontent d'avoir eu la langue trop longue. Nous avons parlé de ses affaires, à cause de ce que son père dit partout qu'il le déshéritera; et lui dit qu'il a le temps d'attendre, que le vieux est solide, qu'il s'en fout, d'ailleurs. --Est-ce qu'il sait que Jésus-Christ et Fanny ont signé l'acte tout de même et que chacun est entré en possession de sa part? --Oui, il le sait, et il sait aussi que le père Fouan a loué à son gendre Delhomme la part dont lui, Buteau, n'a pas voulu; il sait que M. Baillehache a été furieux, à ce point qu'il a juré de ne plus jamais laisser tirer les lots avant d'avoir fait signer les papiers... Oui, oui, il sait que tout est fini. --Ah! et il ne dit rien? --Non, il ne dit rien. Lise, silencieusement, se courba, marcha un instant, arrachant les herbes, ne montrant plus d'elle que la rondeur enflée de son derrière; puis, elle tourna le cou, elle ajouta, la tête en bas: --Voulez-vous savoir, Caporal? eh bien! ça y est, je peux garder Jules pour compte. Jean qui, jusque-là, lui donnait des espérances, hocha le menton. --Ma foi! je crois que vous êtes dans le vrai. Et il jeta un regard sur Jules qu'il avait oublié. Le mioche, serré dans son maillot, dormait toujours, avec sa petite face immobile, noyée de lumière. C'était ça l'embêtant, ce gamin! Autrement, pourquoi n'aurait-il pas épousé Lise, puisqu'elle se trouvait libre? Cette idée lui venait là, tout d'un coup, à la regarder au travail. Peut-être bien qu'il l'aimait, que le plaisir de la voir l'attirait seul dans la maison. Il en restait surpris pourtant, ne l'ayant pas désirée, n'ayant même jamais joué avec elle, comme il jouait avec Françoise, par exemple. Et, justement, en levant la tête, il aperçut celle-ci, demeurée toute droite et furieuse au soleil, les yeux si luisants de passion, si drôles, qu'il en fut égayé, dans le trouble de sa découverte. Mais un bruit de trompette, un étrange turlututu d'appel se fit entendre; et Lise, quittant ses pois, s'écria: --Tiens! Lambourdieu!... J'ai une capeline à lui commander. De l'autre côté de la haie, sur le chemin, apparut un petit homme court, trompettant et précédant une grande voiture longue, que traînait un cheval gris. C'était Lambourdieu, un gros boutiquier de Cloyes, qui avait peu à peu joint à son commerce de nouveautés la bonneterie, la mercerie, la cordonnerie, même la quincaillerie, tout un bazar qu'il promenait de village en village, dans un rayon de cinq ou six lieues. Les paysans finissaient par lui tout acheter, depuis leurs casseroles jusqu'à leurs habits de noce. Sa voiture s'ouvrait et se rabattait, développant des files de tiroirs, un étalage de vrai magasin. Lorsque Lambourdieu eut reçu la commande de la capeline, il ajouta: --Et, en attendant, vous ne voulez pas de beaux foulards? Il tirait d'un carton, il faisait claquer au soleil des foulards rouges à palmes d'or, éclatants. --Hein? trois francs, c'est pour rien!... Cent sous les deux! Lise et Françoise, qui les avaient pris par-dessus la haie d'aubépine, où séchaient des couches de Jules, les maniaient, les convoitaient. Mais elles étaient raisonnables, elles n'en avaient pas besoin: à quoi bon dépenser? Et elles les rendaient, lorsque Jean se décida tout d'un coup à vouloir épouser Lise, malgré le petit. Alors, pour brusquer les choses, il lui cria: --Non, non, gardez-le, je vous l'offre!... Ah! vous me feriez de la peine, c'est de bonne amitié, bien sûr! Il n'avait rien dit à Françoise, et comme celle-ci tendait toujours au marchand son foulard, il la remarqua, il eut au coeur un élancement de chagrin, en croyant la voir pâlir, la bouche souffrante. --Mais toi aussi, bête! garde-le... Je le veux, tu ne vas pas faire ta mauvaise tête! Les deux soeurs, combattues, se défendaient et riaient. Déjà, Lambourdieu avait allongé la main par-dessus la haie pour empocher les cent sous. Et il repartit, le cheval derrière lui démarra la longue voiture, la fanfare rauque de la trompette se perdit au détour du chemin. Tout de suite, Jean avait eu l'idée de pousser ses affaires auprès de Lise, en se déclarant. Une aventure l'en empêcha. L'écurie était sans doute mal fermée, soudain l'on aperçut l'âne, Gédéon, au milieu du potager, tondant gaillardement un plant de carottes. Du reste, cet âne, un gros âne, vigoureux, de couleur rousse, la grande croix grise sur l'échine, était un animal farceur, plein de malignité: il soulevait très bien les loquets avec sa bouche, il entrait chercher du pain dans la cuisine; et, à la façon dont il remuait ses longues oreilles, quand on lui reprochait ses vices, on sentait qu'il comprenait. Dès qu'il se vit découvert, il prit un air indifférent et bonhomme; ensuite, menacé de la voix, chassé du geste, il fila; mais, au lieu de retourner dans la cour, il trotta par les allées, jusqu'au fond du jardin. Alors, ce fut une vraie poursuite, et, lorsque Françoise l'eut enfin saisi, il se ramassa, rentra le cou et les jambes dans son corps, pour peser plus lourd et avancer moins vite. Rien n'y faisait, ni les coups de pied, ni les douceurs. Il fallut que Jean s'en mêlât, le bousculât par derrière de ses bras d'homme; car, depuis qu'il était commandé par deux femmes, Gédéon avait conçu d'elles le plus complet mépris. Jules s'était réveillé au bruit et hurlait. L'occasion était perdue, le jeune homme dut partir ce jour-là, sans avoir parlé. Huit jours se passèrent, une grande timidité avait envahi Jean, qui, à cette heure, n'osait plus. Ce n'était pas que l'affaire lui semblât mauvaise: à la réflexion, il en avait, au contraire, mieux senti les avantages. D'un côté et de l'autre, on n'aurait qu'à y gagner. Si lui ne possédait rien, elle avait l'embarras de son mioche: cela égalisait les parts; et il ne mettait là aucun vilain calcul, il raisonnait autant pour son bonheur, à elle, que pour le sien. Puis, le mariage, en le forçant à quitter la ferme, le débarrasserait de Jacqueline, qu'il revoyait par lâcheté du plaisir. Donc, il était bien résolu, et il attendait l'occasion de se déclarer, cherchant les mots qu'il dirait, en garçon que même le régiment avait laissé capon avec les femmes. Un jour, enfin, Jean, vers quatre heures, s'échappa de la ferme, résolu à parler. Cette heure était celle où Françoise menait ses vaches à la pâture du soir, et il l'avait choisie pour être seul avec Lise. Mais un contretemps le consterna d'abord: la Frimat, installée en voisine obligeante, aidait justement la jeune femme à couler la lessive, dans la cuisine. La veille, les deux soeurs avaient essangé le linge. Depuis le matin, l'eau de cendre, que parfumaient des racines d'iris, bouillait dans un chaudron, accroché à la crémaillère, au-dessus d'un feu clair de peuplier. Et, les bras nus, la jupe retroussée, Lise, armée d'un pot de terre jaune, puisait de cette eau, arrosait le linge dont le cuvier était rempli: au fond les draps, puis les torchons, les chemises, et par-dessus des draps encore. La Frimat ne servait donc pas à grand'chose; mais elle causait, en se contentant, toutes les cinq minutes, d'enlever et de vider dans le chaudron le seau, qui, sous le baquet, recevait l'égoutture continue de la lessive. Jean patienta, espérant qu'elle s'en irait. Elle ne partait pas, parlait de son pauvre homme, le paralytique, qui ne remuait plus qu'une main. C'était une grande affliction. Jamais ils n'avaient été riches; seulement, lorsque lui travaillait encore, il louait des terres qu'il faisait valoir; tandis que, maintenant, elle avait bien de la peine à cultiver toute seule l'arpent qui leur appartenait; et elle s'éreintait, ramassait le crottin des routes pour le fumer, n'ayant pas de bestiaux, soignait ses salades, ses haricots, ses pois, pied à pied, arrosait jusqu'à ses trois pruniers et ses deux abricotiers, finissait par tirer un profit considérable de cet arpent, si bien que, chaque samedi, elle s'en allait au marché de Cloyes, pliant sous la charge de deux paniers énormes, sans compter les gros légumes, qu'un voisin lui emportait dans sa carriole. Rarement elle en revenait sans deux ou trois pièces de cent sous, surtout à la saison des fruits. Mais sa continuelle doléance était le manque de fumier: ni le crottin, ni les balayages des quelques lapins et des quelques poules qu'elle élevait ne lui donnaient assez. Elle en était venue à se servir de tout ce que son vieux et elle faisaient, de cet engrais humain si méprisé, qui soulève le dégoût, même dans les campagnes. On l'avait su, on l'en plaisantait, on l'appelait la mère Caca, et ce surnom lui nuisait, au marché. Des bourgeoises s'étaient détournées de ses carottes et de ses choux superbes, avec des nausées de répugnance. Malgré sa grande douceur, cela la jetait hors d'elle. --Voyons, dites-moi, vous, Caporal, est-ce raisonnable?... Est-ce qu'il n'est pas permis d'employer tout ce que le bon Dieu nous a mis dans la main? Et puis, avec ça que les crottes des bêtes sont plus propres!... Non, c'est de la jalousie, ils m'en veulent, à Rognes, parce que le légume pousse plus fort chez moi... Dites, Caporal, est-ce que ça vous dégoûte, vous? Jean, embarrassé, répondit: --Dame! ça ne me ragoûte pas beaucoup... On n'est pas habitué à ça, ce n'est peut-être bien qu'une idée. Cette franchise désola la vieille femme. Elle qui n'était pas cancanière, ne put retenir son amertume. --C'est bon, ils vous ont déjà tourné contre moi... Ah! si vous saviez comme ils sont méchants, si vous vous doutiez de ce qu'ils disent de vous! Et elle lâcha les commérages de Rognes sur le jeune homme. D'abord, on l'y avait exécré, parce qu'il était ouvrier, qu'il sciait et rabotait du bois, au lieu de labourer la terre. Ensuite, quand il s'était mis à la charrue, on l'avait accusé de venir manger le pain des autres, dans un pays qui n'était pas le sien. Est-ce qu'on savait d'où il sortait? N'avait-il point fait quelque mauvais coup, chez lui, qu'il n'osait seulement pas y retourner? Et l'on espionnait ses rapports avec la Cognette, on disait qu'à eux deux, un beau soir, ils donneraient un bouillon de onze heures au père Hourdequin, pour le voler. --Oh! les canailles! murmura Jean, blême d'indignation. Lise, qui puisait un pot de lessive bouillante dans le chaudron, se mit à rire, à ce nom de la Cognette, qu'elle-même prononçait parfois, histoire de le plaisanter. --Et, puisque j'ai commencé, vaut mieux aller jusqu'au bout, poursuivit la Frimat. Eh bien! il n'y a pas d'horreur qu'on ne raconte, depuis que vous venez ici... La semaine dernière, n'est-ce pas? vous avez fait cadeau à l'une et à l'autre de foulards, qu'on leur a vus dimanche, à la messe... C'est trop sale, ils affirment que vous couchez avec les deux! Du coup, tremblant, mais résolu, Jean se leva et dit: --Ecoutez, la mère, je vas répondre devant vous, ça ne m'embarrasse pas... Oui, je vas demander à Lise si elle veut que je l'épouse... Vous entendez, Lise? je vous demande, et si vous dites oui, vous me rendrez bien content. Justement, elle vidait son pot dans le cuvier. Mais elle ne se pressa pas, acheva d'arroser soigneusement le linge; puis, les bras nus et moites de vapeur, devenue grave, elle le regarda en face. --Alors, c'est sérieux? --Très sérieux. Elle n'en paraissait point surprise. C'était une chose naturelle. Seulement, elle ne disait ni oui ni non, elle avait sûrement une idée qui la gênait. --Faudrait pas dire non, à cause de la Cognette, reprit-il, parce que la Cognette... Elle l'interrompit d'un geste, elle savait bien que ça ne tirait pas à conséquence, la gaudriole à la ferme. --Il y a encore que je n'ai absolument que ma peau à vous apporter, tandis que vous possédez cette maison et de la terre. De nouveau, elle fit un geste pour dire que, dans sa position, avec un enfant, elle pensait comme lui que les choses se compensaient. --Non, non, ce n'est pas tout ça, déclara-t-elle enfin. Seulement, c'est Buteau... --Puisqu'il ne veut pas. --Bien sûr, et l'amitié n'y est plus, car il s'est trop mal conduit... Mais, tout de même, il faut consulter Buteau. Jean réfléchit une grande minute. Puis, sagement: --Comme vous voudrez... Ça se doit, par rapport à l'enfant. Et la Frimat, qui, gravement, elle aussi, vidait le seau d'égoutture dans le chaudron, croyait devoir approuver la démarche, tout en se montrant favorable à Jean, un honnête garçon, celui-là, pas têtu, pas brutal, lorsqu'on entendit, au dehors, Françoise rentrer avec les deux vaches. --Dis donc, Lise, cria-t-elle, viens donc voir... La Coliche s'est abîmé le pied. Tous sortirent, et Lise, à la vue de la bête qui boitait, le pied gauche de devant meurtri, ensanglanté, eut une brusque colère, un de ces éclats bourrus dont elle bousculait sa soeur, quand celle-ci était petite et qu'elle se mettait en faute. --Encore une de tes négligences, hein?... Tu te seras endormie dans l'herbe, comme l'autre fois. --Mais non, je t'assure... Je ne sais pas ce qu'elle a pu faire. Je l'avais attachée au piquet, elle se sera pris le pied dans sa corde. --Tais-toi donc, menteuse!... Tu me la tueras un jour, ma vache! Les yeux noirs de Françoise s'allumèrent. Elle était très pâle, elle bégaya, révoltée: --Ta vache, ta vache... Tu pourrais bien dire notre vache. --Comment, notre vache? une vache à toi, gamine! --Oui, la moitié de tout ce qui est ici est à moi, j'ai le droit d'en prendre et d'en abîmer la moitié, si ça m'amuse! Et les deux soeurs, face à face, se dévisagèrent, menaçantes, ennemies. Dans leur longue tendresse, c'était la première querelle douloureuse, sous ce coup de fouet du tien et du mien, l'une irritée de la rébellion de sa cadette, l'autre obstinée et violente devant l'injustice. L'aînée céda, rentra dans la cuisine pour ne pas gifler la petite. Et, lorsque celle-ci, après avoir mis ses vaches à l'étable, reparut et vint à la huche se couper une tranche de pain, il se fit un silence. Lise, pourtant, s'était calmée. La vue de sa soeur, raidie et boudeuse, l'ennuyait maintenant. Elle lui parla la première, elle voulut en finir par une nouvelle imprévue. --Tu ne sais pas? Jean veut que je l'épouse, il me demande. Françoise, qui mangeait debout, devant la fenêtre, resta indifférente, ne se tourna même pas. --Qu'est-ce que ça me fiche? --Ça te fiche, que tu l'aurais pour beau-frère, et que je désire savoir s'il te plairait. Elle haussa les épaules. --Me plaire, à quoi bon? lui ou Buteau, du moment que je ne couche pas avec!... Seulement, voulez-vous que je vous dise? tout ça n'est guère propre. Et elle sortit achever son pain dans la cour. Jean, pris de malaise, affecta de rire, comme à la boutade d'une enfant gâtée; tandis que la Frimat, déclarait que, dans sa jeunesse, on aurait fouetté une galopine comme ça, jusqu'au sang. Quant à Lise, sérieuse, elle demeura un instant muette, de nouveau toute à sa lessive. Puis, elle conclut. --Eh bien! nous en restons là, Caporal... Je ne vous dis pas non, je ne vous dis pas oui... Voici les foins, je verrai notre monde, je questionnerai, je saurai à quoi m'en tenir. Et nous déciderons quelque chose... Ça va-t-il? --Ça va! Il tendit la main, il secoua la sienne, qu'elle lui tendait. De toute sa personne, trempée de buée chaude, s'exhalait une odeur de bonne ménagère, une odeur de cendre parfumée d'iris. IV Depuis la veille, Jean conduisait la faucheuse mécanique, dans les quelques arpents de pré qui dépendaient de la Borderie, au bord de l'Aigre. De l'aube à la nuit, on avait entendu le claquement régulier des lames; et, ce matin-là, il finissait, les derniers andains tombaient, s'alignaient derrière les roues, en une couche de tiges fines, d'un vert tendre. La ferme n'ayant pas de machine à faner, on lui avait laissé engager deux faneuses, Palmyre, qui se tuait de travail, et Françoise, qui s'était fait embaucher par caprice, amusée de cette besogne. Toutes deux, venues dès cinq heures, avaient, de leurs longues fourches, étalé les mulons, l'herbe à demi séchée et mise en tas la veille au soir, pour la protéger de la rosée nocturne. Le soleil s'était levé dans un ciel ardent et pur, qu'une brise rafraîchissait. Un vrai temps pour faire de bon foin. Après le déjeuner, lorsque Jean revint avec ses faneuses, le foin du premier arpent fauché était fait. Il le toucha, le sentit sec et craquant. --Dites donc, cria-t-il, nous allons le retourner encore, et ce soir nous commençons les meules. Françoise, en robe de toile grise, avait noué sur sa tête un mouchoir bleu, dont un côté battait sa nuque, tandis que les deux coins flottaient librement sur ses joues, lui protégeant le visage de l'éclat du soleil. Et, d'un balancement de sa fourche, elle prenait l'herbe, la jetait dans le vent, qui en emportait comme une poussière blonde. Les brins volaient, une odeur s'en dégageait, pénétrante et forte, l'odeur des herbes coupées, des fleurs fanées. Elle avait très chaud, en s'avançant au milieu de cet envolement continu, qui l'égayait. --Ah! ma petite, dit Palmyre, de sa voix dolente, on voit bien que tu es jeune... Demain, tu sentiras tes bras. Mais elles n'étaient point seules, tout Rognes fauchait et fanait, dans les prés, autour d'elles. Avant le jour, Delhomme se trouvait là, car l'herbe, trempée de rosée, est tendre à couper, comme du pain mollet, tandis qu'elle durcit, à mesure que le soleil la chauffe; et on l'entendait bien, résistante et sifflante à cette heure sous la faux, dont la volée allait et revenait, continuellement, au bout de ses bras nus. Plus près, touchant l'herbage de la ferme, il y avait deux parcelles, l'une appartenant à Macqueron, l'autre à Lengaigne. Dans la première, Berthe, vêtue en demoiselle d'une robe à volants, coiffée d'un chapeau de paille, avait suivi les faneuses, par distraction; mais, lasse déjà, elle restait appuyée sur sa fourche, à l'ombre d'un saule. Dans l'autre, Victor, qui fauchait pour son père, venait de s'asseoir et, son enclume entre les genoux, battait sa faux. Depuis cinq minutes, au milieu du grand silence frissonnant de l'air on ne distinguait plus que ce martèlement obstiné, les petits coups pressés du marteau sur le fer. Justement, Françoise arriva près de Berthe. --Hein? t'en as assez! --Un peu, ça commence... Quand on n'en a pas l'habitude! Elles causèrent, elles parlèrent de Suzanne, la soeur à Victor, que les Lengaigne avaient mise dans un atelier de couture, à Châteaudun, et qui, au bout de six mois, s'était envolée à Chartres, pour faire la vie. On la disait sauvée avec un clerc de notaire, toutes les filles de Rognes en chuchotaient, rêvaient des détails. Faire la vie, c'étaient des orgies de sirop de groseille et d'eau de Seltz, au milieu d'une débandade d'hommes, des douzaines vous passant à la file sur le corps, dans des arrière-boutiques de marchands de vins. --Oui, ma chère, c'est comme ça... Ah! elle en prend! Françoise, plus jeune, ouvrait des yeux stupéfiés. --En voilà un amusement! dit-elle enfin. Mais, si elle ne revient pas, les Lengaigne vont donc être seuls, puisque Victor est tombé au sort. Berthe, qui épousait la haine de son père, haussa les épaules: il s'en fichait bien, Lengaigne! il n'avait qu'un regret, celui que la petite ne fût pas restée à se faire culbuter chez lui, pour achalander son bureau de tabac. Est-ce qu'un vieux de quarante ans, un oncle à elle, ne l'avait pas eue déjà, avant qu'elle partît à Châteaudun, un jour qu'ils épluchaient ensemble des carottes? Et, baissant la voix, Berthe, dit avec les mots, comment ça s'était passé. Françoise, pliée en deux, riait à s'étouffer, tant ça lui semblait drôle. --Oh! la, la, est-ce bête qu'on se fasse des machines pareilles! Elle se remit à sa besogne, elle s'éloigna, soulevant des fourchées d'herbe, les secouant dans le soleil. On entendait toujours le bruit persistant du marteau, qui tapait le fer. Et, quelques minutes plus tard, comme elle s'était rapprochée du jeune homme assis, elle lui adressa la parole. --Alors, tu vas partir soldat? --Oh! en octobre... J'ai le temps, ce n'est pas pressé. Elle résistait à l'envie de le questionner sur sa soeur, elle en causa malgré elle. --Est-ce vrai, ce qu'on raconte, que Suzanne est à Chartres? Mais lui, plein d'indifférence, répondit: --Paraît... Si ça l'amuse! Tout de suite, il reprit, en voyant au loin poindre Lequeu, le maître d'école, qui semblait arriver par hasard, en flânant: --Tiens! en v'là un pour la fille à Macqueron... Qu'est-ce que je disais? Il s'arrête, il lui fourre son nez dans les cheveux... Va, va, sale tête de pierrot, tu peux la renifler, tu n'en auras que l'odeur! Françoise s'était remise à rire, et Victor tombait maintenant sur Berthe, par haine de famille. Sans doute, le maître d'école ne valait pas cher, un rageur qui giflait les enfants, un sournois dont personne ne connaissait l'opinion, capable de se faire le chien couchant de la fille pour avoir les écus du père. Mais Berthe, elle non plus, n'était guère catholique, malgré ses grands airs de demoiselle élevée en ville. Oui, elle avait beau porter des jupes à volants, des corsages de velours, et se grossir le derrière avec des serviettes, le par-dessous n'en était pas meilleur, au contraire, car elle en savait long, on en apprenait davantage en s'éduquant à la pension de Cloyes, qu'en restant chez soi à garder les vaches. Pas de danger que celle-là se laissât de sitôt coller un enfant: elle aimait mieux se détruire toute seule la santé! --Comment ça? demanda Françoise, qui ne comprenait point. Il eut un geste, elle devint sérieuse, et dit sans gêne: --C'est donc ça qu'elle vous lâche toujours des saletés et qu'elle se pousse sur vous! Victor s'était remis à battre son fer. Dans le bruit, il rigola, tapant entre chaque phrase. --Puis, tu sais, N'en-a-pas... --Hein? --Berthe, pardi!... N'en-a-pas, c'est le petit nom que les garçons lui donnent, à cause qu'il ne lui en a pas poussé. --De quoi? --Des cheveux partout... Elle a ça comme une gamine, aussi lisse que la main! --Allons donc, menteur! --Quand je te dis! --Tu l'as vue, toi? --Non, pas moi, d'autres. --Qui, d'autres? --Ah! des garçons qui l'ont juré à des garçons que je connais. --Et où l'ont-ils vue? comment? --Dame! comme on voit, quand on a le nez sur la chose, ou quand on la moucharde par une fente. Est-ce que je sais?... S'ils n'ont pas couché avec, il y a des moments et des endroits où l'on se trousse, pas vrai? --Bien sûr que s'ils sont allés la guetter! --Enfin, n'importe! paraît que c'est d'un bête, que c'est d'un laid, tout nu! comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigneaux sans plumes, qui ouvrent le bec, dans les nids, oh! mais vilain, vilain, à en dégobiller dessus! Françoise, du coup, fut secouée d'un nouvel accès de gaieté, tellement l'idée de ce moigneau sans plumes lui paraissait farce. Et elle ne se calma, elle ne continua à faner, que lorsqu'elle aperçut sur la route sa soeur Lise, qui descendait dans le pré. Celle-ci, s'étant approchée de Jean, expliqua qu'elle se rendait chez son oncle, à cause de Buteau. Depuis trois jours, cette démarche était convenue entre eux, et elle promit de repasser, pour lui dire la réponse. Quand elle s'éloigna, Victor tapait toujours, Françoise, Palmyre et les autres femmes, dans l'éblouissement du grand ciel clair, jetaient les herbes, encore et encore; tandis que Lequeu, très obligeant, donnait une leçon à Berthe, piquant la fourche, l'élevant et la baissant, avec la raideur d'un soldat à l'exercice. Au loin, les faucheurs s'avançaient sans un arrêt, d'un même mouvement rythmique, le torse balancé sur les reins, la faux lancée et ramenée, continuellement. Une minute, Delhomme s'arrêta, se tint debout, très grand au milieu des autres. Dans son goujet, la corne de vache pleine d'eau, pendue à sa ceinture, il avait pris la pierre noire, et il affilait sa faux, d'un long geste rapide. Puis, son échine de nouveau se cassa, on entendit le fer aiguisé mordre le pré d'un sifflement plus vif. Lise était arrivée devant la maison des Fouan. D'abord, elle craignit qu'il n'y eût personne, tant le logis semblait mort. Rose s'était débarrassée de ces deux vaches, le vieux venait de vendre son cheval, il n'y avait plus ni bêtes, ni travail, ni rien qui grouillât dans le vide des bâtiments et de la cour. Pourtant, la porte céda; et Lise, en entrant dans la salle muette et noire, malgré les gaietés du dehors, y trouva le père Fouan debout, en train d'achever un morceau de pain et de fromage, tandis que sa femme, assise, inoccupée, le regardait. --Bien le bonjour, ma tante... Et ça va comme vous voulez? --Mais oui, répondit la vieille dont le visage s'éclaira, heureuse de cette visite. Maintenant qu'on est des bourgeois, on n'a qu'à prendre du bon temps, du matin au soir. Lise voulut aussi être aimable pour son oncle. --Et l'appétit marche, à ce que je vois? --Oh! dit-il, ce n'est pas que j'aie faim... Seulement de manger un morceau ça occupe toujours, ça fait couler la journée. Il avait un air si morne, que Rose repartit en exclamation sur leur bonheur de ne plus travailler. Vrai! ils avaient bien gagné ça, ce n'était pas trop tôt, de voir trimer les autres, en jouissant de ses rentes. Se lever tard, tourner ses pouces, se moquer du chaud et du froid, n'avoir pas un souci, ah! ça les changeait rudement, ils étaient dans le paradis pour sûr. Lui-même, réveillé, s'excitait comme elle, renchérissait. Et, sous cette joie forcée, sous la fièvre de ce qu'ils disaient, on sentait l'ennui profond, le supplice de l'oisiveté torturant ces deux vieux, depuis que leurs bras, tout d'un coup inertes, se détraquaient dans le repos, pareils à d'antiques machines jetées aux ferrailles. Enfin, Lise risqua le motif de sa visite. --Mon oncle, on m'a conté que l'autre jour, vous aviez rencontré Buteau... --Buteau est un jean-foutre! cria Fouan, subitement furieux, et sans lui donner le temps d'achever. Est-ce que, s'il ne s'obstinait pas, comme un âne rouge, j'aurais eu cette histoire avec Fanny? C'était le premier froissement entre lui et ses enfants, qu'il cachait, et dont l'amertume venait de lui échapper. En confiant la part de Buteau à Delhomme, il avait prétendu la louer quatre-vingts francs l'hectare, tandis que Delhomme entendait servir simplement une pension double, deux cents francs pour sa part et deux cents pour l'autre. Cela était juste, le vieux enrageait d'avoir eu tort. --Quelle histoire? demanda Lise. Est-ce que les Delhomme ne vous payent pas? --Oh! si, répondit Rose. Tous les trois mois, à midi sonnant, l'argent est là, sur la table... Seulement, il y a des façons de payer, n'est-ce pas? et le père, qui est susceptible, voudrait au moins de la politesse... Fanny vient chez nous de l'air dont elle irait chez l'huissier, comme si on la volait. --Oui, ajouta le vieux, ils payent et c'est tout. Moi, je trouve que ce n'est point assez. Faudrait des égards... Est-ce que ça les acquitte, leur argent? Nous voilà des créanciers, pas plus... Et encore on a tort de se plaindre. S'ils payaient tous! Il s'interrompit, un silence embarrassé régna. Cette allusion à Jésus-Christ, qui ne leur avait pas donné un sou, buvant sa part qu'il hypothéquait morceau à morceau, désolait la mère, toujours portée à défendre le chenapan, le chéri de son coeur. Elle trembla de voir étaler cette autre plaie, elle se hâta de reprendre: --Ne te mange donc pas les sangs pour des bêtises!... Puisque nous sommes heureux, qu'est-ce que ça te fiche, le reste? Quand on a assez, on a assez. Jamais elle ne lui avait tenu tête ainsi. Il la regarda fixement. --Tu parles trop, la vieille!... Je veux bien être heureux, mais faut pas qu'on m'embête! Et elle redevint toute petite, tassée et oisive sur sa chaise, pendant qu'il achevait son pain, en roulant longuement la dernière bouchée, pour faire durer la récréation. La salle triste s'endormait. --Alors, put continuer Lise, je désirerais donc savoir ce que Buteau compte faire, par rapport à moi et à son enfant... Je ne l'ai guère tourmenté, il est temps que ça se décide. Les deux vieux ne soufflaient plus mot. Elle interrogea directement le père. --Puisque vous l'avez vu, il a dû vous parler de moi... Qu'est-ce qu'il en dit? --Rien, il ne m'en a seulement point ouvert la bouche... Et il n'y a rien à en dire, ma foi! Le curé m'assomme pour que j'arrange ça, comme si c'était arrangeable, tant que le garçon refusera sa part! Lise, pleine d'incertitude, réfléchissait. --Vous croyez qu'il l'acceptera un jour? --Ça se peut encore. --Et vous pensez qu'il m'épouserait? --Il y a des chances. --Vous me conseillez donc d'attendre? --Dame! c'est selon tes forces, chacun fait comme il sent. Elle se tut, ne voulant pas parler de la proposition de Jean, ne sachant de quelle façon obtenir une réponse définitive. Puis, elle tenta un dernier effort. --Vous comprenez, j'en suis malade, à la fin, de ne pas savoir à quoi m'en tenir. Il me faut un oui ou un non... Vous, mon oncle, si vous alliez demander à Buteau, je vous en prie! Fouan haussa les épaules. --D'abord, jamais je ne reparlerai à ce jean-foutre... Et puis, ma fille, que t'es serine! pourquoi lui faire dire non, à ce têtu, qui dira toujours non ensuite? Laisse-lui donc la liberté de dire oui, un jour, si c'est son intérêt! --Bien sûr! conclut simplement Rose, redevenue l'écho de son homme. Et Lise ne put tirer d'eux rien de plus net. Elle les laissa, elle referma la porte sur la salle, retombée à son engourdissement; et la maison, de nouveau, parut vide. Dans les prés, au bord de l'Aigre, Jean et ses deux faneuses avaient commencé la première meule. C'était Françoise qui la montait. An centre, posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur, autour d'elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà, elle était à deux mètres; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches; et la besogne n'allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du plein air et des bêtises qu'on se criait, dans la bonne odeur du foin. Françoise surtout, son mouchoir glissé du chignon, sa tête nue au soleil, les cheveux envolés, embroussaillés d'herbe, s'égayait comme une bienheureuse, sur ce tas mouvant, où elle baignait jusqu'aux cuisses. Ses bras nus enfonçaient, chaque paquet jeté d'en bas la couvrait d'une pluie de brindilles, elle disparaissait, feignait de naufrager dans les remous. --Oh! la, la, ça me pique! --Où donc? --Sous ma cotte, là-haut. --C'est une araignée, tiens bon, serre les jambes! Et de rire plus fort, de lâcher de vilains mots qui les faisaient se tordre. Delhomme, au loin, s'en inquiéta, tourna an instant la tête, sans cesser de lancer et de ramener sa faux. Ah! cette gamine, elle devait en faire, du bon travail, à jouer ainsi! Maintenant, on gâtait les filles, elles ne travaillaient que pour l'amusement. Et il continua, couchant l'andain à coups pressés, laissant derrière lui le creux de son sillage. Le soleil baissait à l'horizon, les faucheurs élargissaient encore leurs trouées. Victor, qui ne battait plus son fer, ne se hâtait guère pourtant; et, comme la Trouille passait avec ses oies, il s'échappa sournoisement, il fila la retrouver, à l'abri d'une ligne épaisse de saules, bordant la rivière. --Bon? cria Jean, il retourne affûter. La rémouleuse est là qui l'attend. Françoise éclata de nouveau, à cette allusion. --Il est trop vieux pour elle. --Trop vieux!... Écoute donc, s'ils n'affûtent pas ensemble! Et, d'un sifflement des lèvres, il imitait le bruit de la pierre mangeant le fil d'une lame, si bien que Palmyre elle-même, se tenant le ventre comme si une colique l'eût tortillée, dit: --Qu'est-ce qu'il a aujourd'hui, ce Jean? est-il farce! Les fourchées d'herbe étaient jetées toujours plus haut, et la meule montait. On plaisanta Lequeu et Berthe, qui avaient fini par s'asseoir. Peut-être bien que N'en-a-pas se faisait chatouiller à distance, avec une paille; et puis, le maître d'école pouvait enfourner, ce n'était pas pour lui que cuirait la galette. --Est-il sale! répéta Palmyre, qui ne savait pas rire et qui étouffait. Alors, Jean la taquina. --Avec ça que vous êtes arrivée à l'âge de trente-deux ans, sans avoir vu la feuille à l'envers! --Moi, jamais! --Comment! pas un garçon ne vous l'a pris? Vous n'avez pas d'amoureux? --Non, non. Elle était devenue toute pâle, très sérieuse, avec sa longue face de misère, flétrie déjà, hébétée à force de travail, où il n'y avait plus que des yeux de bonne chienne, d'un dévouement clair et profond. Peut-être revivait-elle sa vie dolente, sans une amitié, sans un amour, une existence de bête de somme menée à coups de fouet, morte de sommeil, le soir, à l'écurie; et elle s'était arrêtée, debout, les poings sur sa fourche, les regards au loin, dans cette campagne qu'elle n'avait même jamais vue. Il y eut un silence. Françoise écoutait, immobile en haut de la meule, tandis que Jean, qui soufflait lui aussi, continuait à goguenarder, hésitant à dire l'affaire qu'il avait aux lèvres. Puis, il se décida, il lâcha tout. --C'est donc des menteries, ce qu'on raconte, que vous couchez avec votre frère? De blême qu'il était, le visage de Palmyre s'empourpra d'un flot de sang qui lui rendit sa jeunesse. Elle bégayait, surprise, irritée, ne trouvant pas le démenti qu'elle aurait voulu. --Oh! les méchants... si l'on peut croire... Et Françoise et Jean, repris de gaieté bruyante, parlaient à la fois, la pressaient, la bouleversaient. Dame! dans l'étable en ruines où ils logeaient, elle et son frère, il n'y avait guère moyen de remuer, sans tomber l'un sur l'autre. Leurs paillasses se touchaient par terre, bien sûr qu'ils se trompaient, la nuit. --Voyons, c'est vrai, dis que c'est vrai... D'ailleurs, on le sait. Toute droite, Palmyre, ahurie, s'emporta douloureusement. --Et quand ce serait vrai, qu'est-ce que ça vous fiche?... Le pauvre petit n'a déjà pas tant de plaisir. Je suis sa soeur, je pourrais bien être sa femme, puisque toutes les filles le rebutent. Deux larmes coulèrent sur ses joues à cet aveu, dans le déchirement de sa maternité pour l'infirme, qui allait jusqu'à l'inceste. Après lui avoir gagné du pain, elle pouvait encore, le soir, lui donner ça, ce que les autres lui refusaient, un régal qui ne leur coûtait rien; et, au fond de leur intelligence obscure d'êtres près de la terre, de parias dont l'amour n'avait point voulu, ils n'auraient su dire comment la chose s'était faite: une approche instinctive sans consentement réfléchi, lui tourmenté et bestial, elle passive et bonne à tout, cédant ensuite l'un et l'autre au plaisir d'avoir plus chaud, dans cette masure où ils grelottaient. --Elle a raison, qu'est-ce que ça nous fiche? reprit Jean de son air bonhomme, touché de la voir si bouleversée. Ça les regarde, ça ne fait du tort à personne. D'ailleurs, une autre histoire les occupa. Jésus-Christ venait de descendre du Château, l'ancienne cave qu'il habitait au milieu des broussailles, à mi-côte; et, du haut de la route, il appelait la Trouille à pleins poumons, jurant, gueulant que sa garce de fille avait encore disparu depuis deux heures, sans s'inquiéter de la soupe du soir. --Ta fille, lui cria Jean, elle est sous les saules, à regarder la lune avec Victor. Jésus-Christ leva ses deux poings au ciel. --Nom de Dieu de bougresse qui me déshonore!... Je vas chercher mon fouet. Et il remonta en courant. C'était un grand fouet de roulier, qu'il avait accroché derrière sa porte, à gauche, pour ces occasions. Mais la Trouille avait dû entendre. Il y eut, sous les feuilles, un long froissement, un bruit de fuite; et, deux minutes plus tard, Victor reparut, d'un pas nonchalant. Il examina sa faux, il se remit enfin à la besogne. Et, comme Jean, de loin, lui demandait s'il avait la colique, il répondit: --Juste! La meule allait être finie, haute de quatre mètres, solide, arrondie en forme de ruche. Palmyre, de ses longs bras maigres, lança les dernières bottes, et Françoise, debout à la pointe, apparut alors grandie sur le ciel pâle, dans la clarté fauve du soleil couchant. Elle était tout essoufflée, toute vibrante de son effort, trempée de sueur, les cheveux collés à la peau, et si défaite, que son corsage bâillait sur sa petite gorge dure, et que sa jupe, aux agrafes arrachées, glissait de ses hanches. --Oh! la, que c'est haut!... La tête me tourne. Et elle riait avec un frisson, hésitante, n'osant plus descendre, avançant un pied qu'elle retirait vite. --Non, c'est trop haut. Va quérir une échelle. --Mais, bête! dit Jean, assieds-toi donc, laisse-toi glisser! --Non, non, j'ai peur, je ne peux pas! Alors, ce furent des cris, des exhortations, des plaisanteries grasses. Pas sur le ventre, ça le ferait enfler! Sur le derrière, à moins qu'elle n'y eût des engelures! Et lui, en bas, s'excitait, les regards levés vers cette fille dont il apercevait les jambes, peu à peu exaspéré de la voir si haut, hors de sa portée, pris inconsciemment d'un besoin de mâle, la rattraper et la tenir. --Quand je te dis que tu ne te rompras rien!... Déboule, tu tomberas dans mes bras. --Non, non! Il s'était placé devant la meule, il élargissait les bras, lui offrait sa poitrine, pour qu'elle se jetât. Et, lorsque, se décidant, fermant les yeux, elle se laissa aller, sa chute fut si prompte, sur la pente glissante du foin, qu'elle le culbuta, en lui enfourchant les côtes de ses deux cuisses. Par terre, les cottes troussées, elle étranglait de rire, elle bégayait qu'elle ne s'était pas fait de mal. Mais, à la sentir brûlante et suante contre sa face, il l'avait empoignée. Cette odeur âcre de fille, ce parfum violent de foin fouetté de grand air, le grisaient, raidissaient tous ses muscles, dans une rage brusque de désir. Puis, c'était autre chose encore, une passion ignorée pour cette enfant, et qui crevait d'un coup, une tendresse de coeur et de chair, venue de loin, grandie avec leurs jeux et leurs gros rires, aboutissant à cette envie de l'avoir, là, dans l'herbe. --Oh! Jean, assez! tu me casses! Elle riait toujours, croyant qu'il jouait. Et lui, ayant rencontré les yeux ronds de Palmyre, tressaillit et se releva, grelottant, de l'air éperdu d'un ivrogne que la vue d'un trou béant dégrise. Quoi donc? ce n'était pas Lise qu'il voulait, c'était cette gamine! Jamais l'idée de la peau de Lise contre la sienne, ne lui avait seulement fait battre le coeur; tandis que tout son sang l'étouffait, à la seule pensée d'embrasser Françoise. Maintenant, il savait pourquoi il se plaisait tant à rendre visite et à être utile aux deux soeurs. Mais l'enfant était si jeune! il en restait désespéré et honteux. Justement, Lise revenait de chez les Fouan. En chemin, elle avait réfléchi. Elle aurait mieux aimé Buteau, parce que, tout de même, il était le père de son petit. Les vieux avaient raison, pourquoi se bousculer? Le jour où Buteau dirait non, il y aurait toujours là Jean qui dirait oui. Elle aborda ce dernier, et tout de suite: --Pas de réponse, l'oncle ne sait rien... Attendons. Effaré, frémissant encore, Jean la regardait, sans comprendre. Puis, il se souvint: le mariage, le mioche, le consentement de Buteau, toute cette affaire qu'il considérait, deux heures plus tôt, comme avantageuse pour elle et pour lui. Il se hâta de dire: --Oui, oui, attendons, ça vaut mieux. La nuit tombait, une étoile brillait déjà au fond du ciel couleur de violette. On ne distinguait, sous le crépuscule croissant, que les rondeurs vagues des premières meules, qui bossuaient l'étendue rase des prairies. Mais les odeurs de la terre chaude s'exhalaient plus fortes, dans le calme de l'air, et les bruits s'entendaient davantage, prolongés, d'une limpidité musicale. C'étaient des voix d'hommes et de femmes, des rires mourants, l'ébrouement d'une bête, le heurt d'un outil; tandis que, s'entêtant sur un coin de pré, les faucheurs allaient toujours, sans relâche; et le sifflement des faux montait encore, large, régulier, de cette besogne qu'on ne voyait plus. V Deux ans s'étaient passés, dans cette vie active et monotone des campagnes; et Rognes avait vécu, avec le retour fatal des saisons, le train éternel des choses, les mêmes travaux, les mêmes sommeils. Il y avait en bas, sur la route, à l'encoignure de l'école, une fontaine d'eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n'ayant que des mares, pour le bétail et l'arrosage. A six heures, le soir, c'était là que se tenait la gazette du pays; les moindres événements y trouvaient un écho, on s'y livrait à des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse depuis la Chandeleur; et, pendant les deux années, les mêmes commérages avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du tout! Les Fouan, dont la démission de biens avait passionné, vivotaient, si assoupis, qu'on les oubliait. L'affaire en était demeurée là, Buteau s'obstinait, et il n'épousait toujours pas l'aînée des Mouche, qui élevait son mioche. C'était comme Jean, qu'on avait accusé de coucher avec Lise: peut-être bien qu'il n'y couchait pas; mais, alors, pourquoi continuait-il à fréquenter la maison des deux soeurs? Ça semblait louche. Et l'heure de la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalité de Coelina Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Bécu jetait l'une sur l'autre, sous le prétexte de les réconcilier. Puis, en plein calme, venaient d'éclater deux gros événements, les prochaines élections et la question du fameux chemin de Rognes à Châteaudun, qui soufflèrent un terrible vent de commérages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s'en allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir. Or, justement, le lendemain, M. de Chédeville, député sortant, déjeunait à la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tournée électorale et il ménageait ce dernier, très puissant sur les paysans du canton, bien qu'il fût certain d'être réélu, grâce à son titre de candidat officiel. Il était allé une fois à Compiègne, tout le pays l'appelait «l'ami de l'empereur», et cela suffisait: on le nommait, comme s'il eût couché chaque soir aux Tuileries. Ce M. de Chédeville, un ancien beau, la fleur du règne de Louis-Philippe, gardait au fond du coeur des tendresses orléanistes. Il s'était ruiné avec les femmes, il ne possédait plus que sa ferme de la Chamade, du côté d'Orgères, où il ne mettait les pieds qu'en temps d'élection, mécontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le tard de l'idée pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand, élégant encore, le buste sanglé et les cheveux teints, ils se rangeait, malgré ses yeux de braise au passage du dernier des jupons; et il préparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles. La veille, Hourdequin avait eu une violente querelle avec Jacqueline, qui voulait être du déjeuner. --Ton député, ton député! est-ce que tu crois que je le mangerais?... Alors, tu as honte de moi? Mais il tint bon, il n'y eut que deux couverts, et elle boudait, malgré l'air galant de M. de Chédeville, qui, l'ayant aperçue, avait compris, et tournait sans cesse les yeux vers la cuisine, où elle était allée se renfermer dans sa dignité. Le déjeuner tirait à sa fin, une truite de l'Aigre après une omelette, et des pigeons rôtis. --Ce qui nous tue, dit M. de Chédeville, c'est cette liberté commerciale, dont l'empereur s'est engoué. Sans doute, les choses ont bien marché à la suite des traités de 1861, on a crié au miracle. Mais, aujourd'hui, les véritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s'avilissent. Moi, je suis pour la protection, il faut qu'on nous défende contre l'étranger. Hourdequin, renversé sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues, parla lentement. --Le blé, qui est à dix-huit francs l'hectolitre, en coûte seize à produire. S'il baisse encore, c'est la ruine... Et chaque année, dit-on, l'Amérique augmente ses exportations de céréales. On nous menace d'une vraie inondation du marché. Que deviendrons-nous, alors?... Tenez! moi, j'ai toujours été pour le progrès, pour la science, pour la liberté. Eh bien! me voilà ébranlé, parole d'honneur! Oui, ma foi! nous ne pouvons crever de faim, qu'on nous protège! Il se remit à son aile de pigeon, il continua: --Vous savez que votre concurrent, M. Rochefontaine, le propriétaire des Ateliers de construction de Châteaudun, est un libre-échangiste enragé? Et ils causèrent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents ouvriers; un grand garçon intelligent et actif, très riche d'ailleurs, tout prêt à servir l'empire, mais si blessé de n'avoir pu obtenir l'appui du préfet, qu'il s'était obstiné à se poser en candidat indépendant. Il n'avait aucune chance, les électeurs des campagnes le traitaient en ennemi public, du moment où il n'était pas du côté du manche. --Parbleu! reprit M. de Chédeville, lui ne demande qu'une chose, c'est que le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher. Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille sur la table. --Voilà le terrible! cria-t-il. D'un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l'autre, l'industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C'est la guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi? En effet, c'était l'effrayant problème d'aujourd'hui, l'antagonisme dont craque le corps social. La question dépassait de beaucoup les aptitudes de l'ancien beau, qui se contenta de hocher la tête, en faisant un geste évasif. Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d'un trait. --Ça ne peut pas finir... Si le paysan vend bien son blé, l'ouvrier meurt de faim; si l'ouvrier mange, c'est le paysan qui crève... Alors, quoi? je ne sais pas, dévorons-nous les uns les autres! Puis, les deux coudes sur la table, lancé, il se soulagea violemment; et son secret mépris pour ce propriétaire qui ne cultivait pas, qui ignorait tout de la terre dont il vivait, se sentait à une certaine vibration ironique de sa voix. --Vous m'avez demandé des faits pour vos discours... Eh bien! d'abord, c'est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez là, s'abandonne, parce que son bail est à bout, et qu'il soupçonne votre intention de l'augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et l'on vous vole, rien de plus naturel... Ensuite, il y a, à votre ruine, une raison plus simple: c'est que nous nous ruinons tous, c'est que la Beauce s'épuise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mère! Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l'autre côté du Loir, était un pays pauvre, de maigre culture, presque sans blé, dont les habitants venaient se louer pour la moisson, à Cloyes, à Châteaudun, à Bonneval; et, aujourd'hui, grâce à la hausse constante de la main-d'oeuvre, voilà le Perche qui prospérait, qui bientôt l'emporterait sur la Beauce; sans compter qu'il s'enrichissait avec l'élevage, les marchés de Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses moutons. Deux ans plus tôt, lorsque le sang de rate les avait décimés, elle avait traversé une crise terrible, à ce point que, si le fléau eût continué, elle en serait morte. Et il entama sa lutte à lui, son histoire, ses trente années de bataille avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui avaient manqué, il n'avait pu amender certains champs comme il l'aurait voulu, seul le marnage était peu coûteux, et personne autre que lui ne s'en préoccupait. Même histoire pour les fumiers, on n'employait que le fumier de ferme, qui était insuffisant: tous ses voisins se moquaient, à le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait dû adopter celui du pays, l'assolement triennal, sans jachères, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se répandaient. Une seule machine, la machine à battre, commençait à être acceptée. C'était l'engourdissement mortel, inévitable, de la routine; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu'était-ce donc pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés? Un paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une poignée de terre et de la porter à l'analyse d'un chimiste, qui lui aurait dit ce qu'elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu'elle demandait, la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il était avare; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetée dans n'importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou d'avance, il tuerait la terre. Et c'était ainsi que la Beauce, l'antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n'avait que son blé, se mourait peu à peu d'épuisement, lasse d'être saignée aux quatre veines et de nourrir un peuple imbécile. --Ah! tout fout le camp! cria-t-il avec brutalité. Oui, nos fils verront ça, la faillite de la terre... Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis amassaient sou à sou l'achat d'un lopin, convoité des années, achètent aujourd'hui des valeurs financières, de l'espagnol, du portugais, même du mexicain? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare! Ils n'ont plus confiance, les pères tournent dans leur routine comme des bêtes fourbues, les filles et les garçons n'ont que le rêve de lâcher les vaches, de se décrasser du labour pour filer à la ville... Mais le pis est que l'instruction, vous savez! la fameuse instruction qui devait sauver tout, active cette émigration, cette dépopulation des campagnes, en donnant aux enfants une vanité sotte et le goût du faux bien-être... A Rognes, tenez! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard échappé à la charrue, dévoré de rancune contre la terre qu'il a failli cultiver. Eh bien! comment voulez-vous qu'il fasse aimer leur condition à ses élèves, lorsque tous les jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier paternel, avec le mépris d'un lettré?... Le remède, mon Dieu! le remède, ce serait assurément d'avoir d'autres écoles, un enseignement pratique, des cours gradués d'agriculture... Voilà, monsieur le député, un fait que je vous signale. Insistez là-dessus, le salut est peut-être dans ces écoles, s'il en est temps encore. M. de Chédeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de documents, se hâta de répondre: --Sans doute, sans doute. Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits, en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il aperçut le joli profil de Jacqueline, il se pencha, cligna les yeux, s'agita pour attirer l'attention de l'aimable personne; puis, il reprit de sa voix flûtée d'ancien conquérant: --Mais vous ne me parlez pas de la petite propriété? Il exprimait les idées courantes: la petite propriété créée en 89, favorisée par le code, appelée à régénérer l'agriculture; enfin, tout le monde propriétaire, chacun mettant son intelligence et sa force à cultiver sa parcelle. --Laissez-moi donc tranquille! déclara Hourdequin. D'abord, la petite propriété existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande. Ensuite, il y a beaucoup à dire sur le morcellement, du bien et du mal. De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait les noyaux, il entra dans les détails. En Beauce, la petite propriété, l'héritage en dessous de vingt hectares, était de quatre-vingts pour cent. Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines démembrés, qu'ils cultivaient à leur temps perdu. Cela, certes, était excellent, car l'ouvrier se trouvait dès lors attaché à la terre. Et l'on pouvait ajouter, en faveur de la petite propriété, qu'elle faisait des hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait proportionnellement davantage, et de qualité meilleure, le propriétaire donnant tout son effort. Mais que d'inconvénients d'autre part! D'abord, cette supériorité était due à un travail excessif, le père, la mère, les enfants se tuant à la tâche. Ensuite, le morcellement, en multipliant les transports, détériorait les chemins, augmentait les frais de production, sans parler du temps perdu. Quant à l'emploi des machines, il paraissait impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le défaut de nécessiter l'assolement triennal, dont la science proscrirait certainement l'usage, car il était illogique de demander deux céréales de suite, l'avoine et le blé. Bref, le morcellement à outrance semblait si bien devenir un danger, qu'après l'avoir favorisé légalement, au lendemain de la Révolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines, on en était à faciliter les échanges, en les dégrevant. --Écoutez, continua-t-il, la lutte s'établit et s'aggrave entre la grande propriété et la petite... Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce qu'elle paraît aller dans le sens même de la science et du progrès, avec l'emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros capitaux... Les autres, au contraire, ne croient qu'à l'effort individuel et préconisent la petite, rêvent de je ne sais quelle culture en raccourci, chacun produisant son fumier lui-même et soignant son quart d'arpent, triant ses semences une à une, leur donnant la terre qu'elles demandent, élevant ensuite chaque plante à part, sous cloche... Laquelle des deux l'emportera? Du diable si je m'en doute! Je sais bien, comme je vous le disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruinées se démembrent autour de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite propriété gagne certainement du terrain. Je connais, en outre, à Rognes, un exemple très curieux, une vieille femme qui tire de moins d'un arpent pour elle et son homme, un vrai bien-être, même des douceurs: oui, la mère Caca, comme ils l'ont surnommée, parce qu'elle ne recule pas à vider son pot et celui de son vieux dans ses légumes, selon la méthode des Chinois, paraît-il. Mais ce n'est guère là que du jardinage, je ne vois pas les céréales poussant par planches, comme les navets; et si, pour se suffire, le paysan doit produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur blé unique, dans notre Beauce découpée en damier?... Enfin, qui vivra verra bien à qui sera l'avenir, de la grande ou de la petite... Il s'interrompit, criant: --Et ce café, est-ce pour aujourd'hui? Puis, en allumant sa pipe, il conclut: --A moins qu'on ne les tue l'une et l'autre, tout de suite, et c'est ce qu'on est en train de faire... Dites-vous, monsieur le député, que l'agriculture agonise, qu'elle est morte, si l'on ne vient pas à son secours. Tout l'écrase, les impôts, la concurrence étrangère, la hausse continue de la main-d'oeuvre, l'évolution de l'argent qui va vers l'industrie et vers les valeurs financières. Ah! certes, on n'est pas avare de promesses, chacun les prodigue, les préfets, les ministres, l'empereur. Et puis, la route poudroie, rien n'arrive... Voulez-vous la stricte vérité? Aujourd'hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui des autres. Moi, j'ai quelques sous en réserve, ça va bien. Mais que j'en connais qui empruntent à six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le trois! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un homme fichu; il doit y laisser jusqu'à sa chemise. L'autre semaine encore, on a expulsé un de mes voisins, le père, la mère et quatre enfants jetés à la rue, après que les hommes de loi ont eu mangé le bétail, la terre et la maison... Pourtant, voici des années qu'on nous promet la création d'un crédit agricole à des taux raisonnables. Oui! va-t'en voir s'ils viennent!... Et ça dégoûte même les bons travailleurs, ils en arrivent à se tâter, avant de faire un enfant à leurs femmes. Merci! une bouche de plus, un meurt-la-faim qui serait désespéré de naître! Quand il n'y a pas de pain pour tous, on ne fait plus d'enfants, et la nation crève! M. de Chédeville, décidément déconforté, risqua un sourire inquiet, en murmurant: --Vous ne voyez pas les choses en beau. --C'est vrai, il y a des jours où je flanquerais tout en l'air, répondit gaiement Hourdequin. Aussi voilà trente ans que les embêtements durent!... Je ne sais pas pourquoi je me suis entêté, j'aurais dû bazarder la ferme et faire autre chose. L'habitude sans doute, et puis l'espoir que ça changera, et puis la passion, pourquoi ne pas le dire? Cette bougresse de terre, quand elle vous empoigne, elle ne vous lâche plus... Tenez! regardez sur ce meuble, c'est bête peut-être, mais je suis consolé; lorsque je vois ça. De sa main tendue, il désignait une coupe en argent, protégée contre les mouches par une mousseline, le prix d'honneur remporté dans un comice agricole. Ces comices, où il triomphait, étaient l'aiguillon de sa vanité, une des causes de son obstination. Malgré l'évidente lassitude de son convive, il s'attardait à boire son café; et il versait du cognac dans sa tasse pour la troisième fois, lorsque, ayant tiré sa montre, il se leva en sursaut. --Fichtre! deux heures, et moi qui ai une séance du conseil municipal!... Oui, il s'agit d'un chemin. Nous consentons bien à en payer la moitié, mais nous voudrions obtenir une subvention de l'État, pour le reste. M. de Chédeville avait quitté sa chaise, heureux, délivré. --Dites donc, je puis vous être utile, je vais vous l'obtenir, votre subvention... Voulez-vous que je vous conduise à Rognes dans mon cabriolet, puisque vous êtes pressé? --Parfait! Et Hourdequin sortit pour faire atteler la voiture, qui était restée au milieu de la cour. Quand il rentra, il ne trouva plus le député, il finit par l'apercevoir dans la cuisine. Celui-ci avait poussé la porte, et il se tenait là souriant, devant Jacqueline épanouie, à la complimenter de si près que leurs faces se touchaient presque: tous deux s'étaient flairés, s'étaient compris, et se le disaient, d'un clair regard. Lorsque M. de Chédeville fut remonté dans son cabriolet, la Cognette retint un moment Hourdequin, pour lui souffler à l'oreille: --Hein? il est plus gentil que toi, il ne trouve pas que je suis bonne à cacher, lui? En chemin, pendant que la voiture roulait entre les pièces de blé, le fermier revint à la terre, à son éternel souci. Il offrait maintenant des notes écrites, des chiffres, car lui, depuis quelques années, tenait une comptabilité. Dans la Beauce, ils n'étaient pas trois à en faire autant, et les petits propriétaires, les paysans haussaient les épaules, ne comprenaient même pas. Pourtant, la comptabilité seule établissait la situation, indiquait ceux des produits qui étaient à profit, ceux qui étaient à perte; en outre, elle donnait le prix de revient et par conséquent de vente. Chez lui, chaque valet, chaque bête, chaque culture, chaque outil même, avait sa page, ses deux colonnes, le _Doit_ et l'_Avoir_, si bien que, continuellement, il se trouvait renseigné sur le résultat de ses opérations, bon ou mauvais. --Au moins, dit-il avec son gros rire, je sais comment je me ruine. Mais il s'interrompit, pour jurer entre ses dents. Depuis quelques minutes, à mesure que le cabriolet avançait, il tâchait de se rendre compte d'une scène, au loin, sur le bord de la route. Malgré le dimanche, il avait envoyé là, pour faner une coupe de luzerne qui pressait, une faneuse mécanique d'un nouveau système, achetée récemment. Et le valet, ne se méfiant pas, ne reconnaissant pas son maître, dans cette voiture inconnue, continuait à plaisanter la mécanique, avec trois paysans qu'il avait arrêtés au passage. --Hein! disait-il, en voilà, un sabot!... Et ça casse l'herbe, ça l'empoisonne. Ma parole! il y a trois moutons déjà qui en sont morts. Les paysans ricanaient, examinaient la faneuse comme une bête farce et méchante. Un d'eux déclara: --Tout ça, c'est des inventions du diable contre le pauvre monde... Qu'est-ce qu'elles feront, nos femmes, si l'on se passe d'elles, aux foins? --Ah bien! ce qu'ils s'en foutent, les maîtres? reprit le valet, en allongeant un coup de pied à la machine. Hue donc, carcasse! Hourdequin avait entendu. Il sortit violemment le buste hors de la voiture, il cria: --Retourne à la ferme, Zéphyrin, et fais-toi régler ton compte! Le valet demeura stupide, les trois paysans s'en allèrent avec des rires d'insulte, des moqueries, lâchées très haut. --Voilà! dit Hourdequin, en se laissant retomber sur la banquette. Vous avez vu... On dirait que nos outils perfectionnés leur brûlent les mains... Ils me traitent de bourgeois, ils donnent à ma ferme moins de travail que dans les autres, sous prétexte que j'ai de quoi payer cher; et ils sont soutenus par les fermiers, mes voisins, qui m'accusent d'apprendre dans le pays à mal travailler, furieux de ce que, disent-ils, ils ne trouveront bientôt plus du monde pour faire leur ouvrage comme au bon temps. Le cabriolet entrait dans Rognes par la route de Bazoches-le-Doyen, lorsque le député aperçut l'abbé Godard qui sortait de chez Macqueron, où il avait déjeuné ce dimanche-là, après sa messe. Le souci de sa réélection le reprit, il demanda: --Et l'esprit religieux, dans nos campagnes? --Oh! de la pratique, rien au fond! répondit négligemment Hourdequin. Il fit arrêter devant le cabaret de Macqueron, resté sur la porte avec l'abbé; et il présenta son adjoint, vêtu d'un vieux paletot graisseux. Mais Coelina, très propre dans sa robe d'indienne, accourait, poussait en avant sa fille Berthe, la gloire de la famille, habillée en demoiselle, d'une toilette de soie à petites raies mauves. Pendant ce temps, le village, qui semblait mort, comme emparessé par ce beau dimanche, se réveillait sous la surprise de cette visite extraordinaire. Des paysans sortaient un à un, des enfants se risquaient derrière les jupes des mères. Chez Lengaigne surtout, il y avait un remue-ménage, lui allongeant la tête, son rasoir à la main, sa femme Flore s'arrêtant de peser quatre sous de tabac pour coller sa face aux vitres, tous les deux ulcérés, enragés de voir que ces messieurs descendaient à la porte de leur rival. Et, peu à peu, les gens se rapprochaient, des groupes se formaient, Rognes savait déjà d'un bout à l'autre l'événement considérable. --Monsieur le député, répétait Macqueron très rouge et embarrassé, c'est vraiment un honneur... Mais M. de Chédeville ne l'écoutait pas, ravi de la jolie mine de Berthe, dont les yeux clairs, aux légers cercles bleuâtres, le regardaient hardiment. Sa mère disait son âge, racontait où elle avait fait ses études, et elle-même, souriante, saluante, invita le monsieur à entrer, s'il daignait. --Comment donc, ma chère enfant! s'écria-t-il. Pendant ce temps, l'abbé Godard, qui s'était emparé de Hourdequin, le suppliait une fois de plus de décider le conseil municipal à voter des fonds, pour que Rognes eût enfin un curé à demeure. Il y revenait tous les six mois, il donnait ses raisons: sa fatigue, ses continuelles querelles avec le village, sans compter l'intérêt du culte. --Ne me dites pas non! ajouta-t-il vivement en voyant le fermier faire un geste évasif. Parlez-en toujours, j'attends la réponse. Et, au moment où M. de Chédeville allait suivre Berthe, il se précipita, il l'arrêta, de son air têtu et bonhomme. --Pardon, monsieur le député. La pauvre église, ici, est dans un tel état!... Je veux vous la montrer, il faut que vous m'obteniez des réparations. Moi, on ne m'écoute point... Venez, venez, je vous en prie. Très ennuyé, l'ancien beau résistait, lorsque Hourdequin, apprenant de Macqueron que plusieurs des conseillers municipaux étaient à la mairie, où ils l'attendaient depuis une demi-heure, dit en homme sans gêne: --C'est ça, allez donc voir l'église... Vous tuerez le temps jusqu'à ce que j'aie fini, et vous me ramènerez chez moi. M. de Chédeville dut suivre l'abbé. Les groupes avaient grossi, plusieurs se mirent en marche, derrière ses talons. On s'enhardissait, tous songeaient à lui demander quelque chose. Lorsque Hourdequin et Macqueron furent montés, en face, dans la salle de la mairie, ils y trouvèrent trois conseillers, Delhomme et deux autres. La salle, une vaste pièce passée à la chaux, n'avait d'autres meubles qu'une longue table de bois blanc et douze chaises de paille; entre les deux fenêtres, ouvrant sur la route, était scellée une armoire, dans laquelle on gardait les archives, mêlées à des documents administratifs dépareillés; et, autour des murs, sur des planches, s'empilaient des sceaux de toile à incendie, le don d'un bourgeois qu'on ne savait où caser, et qui restait encombrant et inutile, car l'on n'avait pas de pompe. --Messieurs, dit poliment Hourdequin, je vous demande pardon, j'avais à déjeuner M. de Chédeville. Aucun ne broncha, on ne sut s'ils acceptaient cette excuse. Ils avaient vu par la fenêtre arriver le député, et l'élection prochaine les remuait; mais ça ne valait rien de parler trop vite. --Diable! déclara le fermier, si nous ne sommes que cinq, nous ne pourrons prendre aucune décision. Heureusement Lengaigne entra. D'abord il avait résolu de ne pas aller au conseil, la question du chemin ne l'intéressant pas; et il espérait même que son absence entraverait le vote. Puis, la venue de M. de Chédeville le torturant de curiosité, il s'était décidé à monter, pour savoir. --Bon! nous voilà six, nous pourrons voter, s'écria le maire. Et Lequeu, qui servait de secrétaire, ayant paru d'un air rogue et maussade, le registre des délibérations sous le bras, rien ne s'opposa plus à ce qu'on ouvrît la séance. Mais Delhomme s'était mis à causer bas avec son voisin, Clou, le maréchal ferrant, un grand, sec et noir. Comme on les écoutait, ils se turent. Pourtant, on avait saisi un nom, celui du candidat indépendant, M. Rochefontaine; et tous alors, après s'être tâtés, tombèrent d'un mot, d'un ricanement, d'une simple grimace, sur ce candidat qu'on ne connaissait seulement point. Ils étaient pour le bon ordre, le maintien des choses, l'obéissance aux autorités qui assuraient la vente. Est-ce que ce monsieur-là se croyait plus fort que le gouvernement? est-ce qu'il ferait remonter le blé à trente francs l'hectolitre? C'était un fier aplomb, d'envoyer des prospectus, de promettre plus de beurre que de pain, lorsqu'on ne tenait à rien ni à personne. Ils en arrivaient à le traiter en aventurier, en malhonnête homme, battant les villages, histoire de voler leurs votes comme il aurait volé leurs sous. Hourdequin, qui aurait pu leur expliquer que M. Rochefontaine, libre échangiste, était, au fond dans les idées de l'empereur, laissait volontairement Macqueron étaler son zèle bonapartiste et Delhomme se prononcer avec son bon sens d'homme borné; tandis que Lengaigne, à qui sa situation de buraliste fermait la bouche, ravalait, en grognant dans un coin, ses vagues idées républicaines. Bien que M. de Chédeville n'eût pas été nommé une seule fois, tout ce qu'on disait le désignait, était comme un aplatissement devant son titre de candidat officiel. --Voyons, messieurs, reprit le maire, si nous commencions. Il s'était assis devant la table, sur son fauteuil de président, une chaise à dossier plus large, munie de bras. Seul, l'adjoint prit place à côté de lui. Les quatre conseillers restèrent deux debout, deux appuyés au rebord d'une fenêtre. Mais Lequeu avait remis au maire une feuille de papier; et il lui parlait à l'oreille; puis, il sortit dignement. --Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le maître d'école. Lecture en fut donnée. C'était une demande d'augmentation, basée sur l'activité qu'il déployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines s'étaient rembrunies, ils se montraient avares de l'argent de la commune, comme si chacun d'eux avait eu à le sortir de sa poche, surtout pour l'école. Il n'y eut pas même de discussion, on refusa net. --Bon! nous lui dirons d'attendre. Il est trop pressé, ce jeune homme... Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin. --Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot à propos de la cure... Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l'abbé Godard avait déjeuné chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc à celui-ci, qu'il se mettait ainsi en avant? D'ailleurs, sa proposition subit le sort de la demande du maître d'école. Il eut beau faire valoir qu'on était assez riche pour se payer un curé à soi, que ce n'était vraiment guère honorable de se contenter des restes de Bazoches-le-Doyen: tous haussaient les épaules, demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non! il faudrait réparer le presbytère, un curé à soi coûterait trop cher; et une demi-heure de l'autre, par dimanche, suffisait. Le maire, blessé de l'initiative de son adjoint, conclut: --Il n'y a pas lieu, le conseil a déjà jugé... Et maintenant à notre chemin, il faut en finir... Delhomme, ayez donc l'obligeance d'appeler M. Lequeu. Est-ce qu'il croit, cet animal, que nous allons délibérer sur sa lettre jusqu'à ce soir? Lequeu, qui attendait dans l'escalier, entra d'un air grave; et, comme on ne lui fit pas connaître le sort de sa demande, il demeura pincé, inquiet, gonflé de sourdes insultes: ah! ces paysans, quelle sale race! Il dut prendre dans l'armoire le plan du chemin et venir le déplier sur la table. Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des années, il traînait là. Mais ils ne s'en rapprochèrent pas moins tous, ils s'accoudèrent, songèrent une fois de plus. Le maire énumérait les avantages, pour Rognes: une pente douce permettant aux voitures de monter à l'église; puis, deux lieues épargnées, sur la route actuelle de Châteaudun qui passait par Cloyes; et la commune n'aurait que trois kilomètres à sa charge, leurs voisins de Blanville ayant voté déjà l'autre tronçon, jusqu'au raccordement avec la grand'route de Châteaudun à Orléans. On l'écoutait, les yeux restaient cloués sur le papier, sans qu'une bouche s'ouvrît. Ce qui avait empêché le projet d'aboutir, c'était avant tout la question des expropriations. Chacun y voyait une fortune, s'inquiétait de savoir si une pièce à lui était touchée, s'il vendrait de sa terre cent francs la perche à la commune. Et, s'il n'avait pas de champ entamé, pourquoi donc aurait-il voté l'enrichissement des autres? Il se moquait bien de la pente plus douce, de la route plus courte! Son cheval tirerait davantage, donc! Aussi Hourdequin n'avait-il pas besoin de les faire causer, pour connaître leur opinion. Lui ne désirait si vivement ce chemin que parce qu'il passait devant la ferme et desservait plusieurs de ses pièces. De même, Macqueron et Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient au vote. Cela faisait trois; mais ni Clou, ni l'autre conseiller, n'avaient intérêt dans la question; et, quant à Lengaigne, il était violemment opposé au projet, n'ayant rien à y gagner d'abord, désespéré ensuite que son rival, l'adjoint, y gagnât quelque chose. Si Clou et l'autre, douteux, votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet. Enfin, la discussion commença. --A quoi ça sert? à quoi ça sert? répétait Lengaigne. Puisqu'on a déjà une route! C'est bien le plaisir de dépenser de l'argent, d'en prendre dans la poche de Jean pour le mettre dans la poche de Pierre... Encore, toi, tu as promis de faire cadeau de ton terrain. C'était une sournoiserie à l'adresse de Macqueron. Mais celui-ci, qui regrettait amèrement son accès de libéralité, mentit avec carrure. --Moi, je n'ai rien promis... Qui t'a dit ça? --Qui? mais toi, nom de Dieu!... Et devant du monde! Tiens! monsieur Lequeu était là, il peut parler... N'est-ce pas, monsieur Lequeu? Le maître d'école, que l'attente de son sort enrageait, eut un geste de brutal dédain. Est-ce que ça le regardait, leurs saletés d'histoires! --Alors, vrai! continua Lengaigne, s'il n'y a plus d'honnêteté sur terre, autant vivre dans les bois!... Non, non! je n'en veux pas de votre chemin! Un joli vol! Voyant les choses se gâter, le maire se hâta d'intervenir. --Tout ça, ce sont des bavardages. Nous n'avons pas à entrer dans les querelles particulières... C'est l'intérêt public, l'intérêt commun, qui doit nous guider. --Bien sûr, déclara sagement Delhomme. La route nouvelle rendra de grands services à toute la commune... Seulement, il faudrait savoir. Le préfet nous dit toujours: «Votez une somme, nous verrons après ce que le gouvernement pourra faire pour vous.» Et, s'il ne faisait rien, à quoi bon perdre notre temps à voter? Du coup, Hourdequin crut devoir lancer la grosse nouvelle, qu'il tenait en réserve. --A ce propos, messieurs, je vous annonce que M. de Chédeville s'engage à obtenir du gouvernement une subvention de la moitié des dépenses... Vous savez qu'il est l'ami de l'empereur. Il n'aura qu'à lui parler de nous, au dessert. Lengaigne lui-même en fut ébranlé, tous les visages avaient pris une expression béate, comme si le saint-sacrement passait. Et la réélection du député se trouvait assurée en tous cas: l'ami de l'empereur était le bon, celui qui était à la source des places et de l'argent, l'homme connu, honorable, puissant, le maître! Il n'y eut d'ailleurs que des hochements de tête. Ces choses allaient de soi, pourquoi les dire? Pourtant, Hourdequin restait soucieux de l'attitude muette de Clou. Il se leva, jeta un regard dehors; et, ayant aperçu le garde champêtre, il ordonna d'aller chercher le père Loiseau et de l'amener, mort ou vif. Ce Loiseau était un vieux paysan sourd, oncle de Macqueron, qui l'avait fait nommer membre du conseil, où il ne venait jamais, parce que, disait-il, ça lui cassait la tête. Son fils travaillait à la borderie, il était à l'entière dévotion du maire. Aussi, dès qu'il parut, effaré, celui-ci se contenta de lui crier, au fond d'une oreille, que c'était pour la route. Déjà, chacun écrivait gauchement son bulletin, le nez sur le papier, les bras élargis, afin qu'on ne pût lire. Puis, on procéda au vote de la moitié des dépenses, dans une petite boîte de bois blanc, pareille à un tronc d'église. La majorité fut superbe, il y eut six voix pour, une seule contre, celle de Lengaigne. Cet animal de Clou avait bien voté. Et la séance fut levée, après que chacun eut signé, sur le registre, la délibération, que le maître d'école avait préparée à l'avance, en laissant en blanc le résultat du vote. Tous s'en allaient pesamment, sans un salut, sans un serrement de main, débandés dans l'escalier. --Ah! j'oubliais, dit Hourdequin à Lequeu, qui attendait toujours, votre demande d'augmentation est repoussée... Le conseil trouve qu'on dépense déjà trop pour l'école. --Tas de brutes! cria le jeune homme, vert de bile, quand il fut seul. Allez donc vivre avec vos cochons! La séance avait duré deux heures, et Hourdequin retrouva devant la mairie M. de Chédeville, qui revenait seulement de sa tournée dans le village. D'abord, le curé ne lui avait pas fait grâce d'une des misères de l'église? le toit crevé, les vitraux cassés, les murs nus. Puis, comme il s'échappait enfin de la sacristie, qui avait besoin d'être repeinte, les habitants, tout à fait enhardis, se l'étaient disputé, chacun l'emmenant, ayant une réclamation à présenter, une faveur à obtenir. L'un l'avait traîné à la mare commune, qu'on ne curait plus par manque d'argent; l'autre voulait un lavoir couvert au bord de l'Aigre, à une place qu'il indiquait; un troisième réclamait l'élargissement de la route devant sa porte, pour que sa voiture pût tourner; jusqu'à une vieille femme, qui, après avoir poussé le député chez elle, lui montra ses jambes enflées, en lui demandant si, à Paris, il ne connaissait point un remède. Effaré, essoufflé, il souriait, faisait le débonnaire, promettait toujours. Ah! un brave homme, pas fier avec le pauvre monde! --Eh bien! partons-nous? demanda Hourdequin. On m'attend à la ferme. Mais, justement, Coelina et sa fille Berthe accouraient de nouveau sur leur porte, en suppliant M. de Chédeville d'entrer un instant; et celui-ci n'aurait pas mieux demandé, respirant enfin, soulagé de retrouver les jolis yeux clairs et meurtris de la jeune personne. --Non, non! reprit le fermier, nous n'avons pas le temps, une autre fois! Et il le força, étourdi, à remonter dans le cabriolet; pendant que, sur une interrogation du curé resté là, il répondait que le conseil avait laissé en l'état la question de la paroisse. Le cocher fouetta son cheval, la voiture fila, au milieu du village familier et ravi. Seul, furieux, l'abbé refit à pied ses trois kilomètres, de Rognes à Bazoches-le-Doyen. Quinze jours plus lard, M. de Chédeville était nommé à une grande majorité; et, dès la fin d'août, il avait tenu sa promesse, la subvention était accordée à la commune, pour l'ouverture de la nouvelle route. Les travaux commencèrent tout de suite. Le soir du premier coup de pioche, Coelina, maigre et noire, était à la fontaine, à écouter la Bécu, qui, longue, les mains nouées sous son tablier, parlait sans fin. Depuis une semaine, la fontaine se trouvait révolutionnée par cette grosse affaire du chemin: on ne parlait que de l'argent accordé aux uns, que de la rage médisante des autres. Et la Bécu, chaque jour, tenait Coelina au courant de ce que disait Flore Lengaigne; non, pour les fâcher, bien sûr; mais, au contraire, pour les faire s'expliquer, parce que c'était la meilleure façon de s'entendre. Des femmes s'oubliaient, droites, les bras ballants, leurs cruches pleines à leurs pieds. --Alors donc, elle a dit comme ça que c'était arrangé entre l'adjoint et le maire, histoire de voler sur les terrains. Et elle a encore dit que votre homme avait deux paroles... A ce moment Flore sortait de chez elle, sa cruche à la main. Quand elle fut là, grosse, molle, Coelina, qui éclatait tout de suite en paroles sales, les poings sur les hanches, dans son honnêteté rêche, se mit à l'arranger de la belle façon, lui jetant au nez sa garce de fille, l'accusant elle-même de se faire culbuter par les pratiques; et l'autre, traînant ses savates, pleurarde, se contentait de répéter: --En v'là une salope! en v'là une salope! La Bécu se précipita entre elles, voulut les forcer à s'embrasser, ce qui faillit les faire se prendre au chignon. Puis, elle lança une nouvelle: --Dites donc, à propos, vous savez que les filles Mouche vont toucher cinq cents francs. --Pas possible! Et, du coup, la querelle fut oubliée, toutes se rapprochèrent, au milieu des cruches éparses. Parfaitement! le chemin, aux Cornailles, là-haut, longeait le champ des filles Mouche, qu'il rognait de deux cent cinquante mètres: à quarante sous le mètre, ça faisait bien cinq cents francs; et le terrain, en bordure, acquérait en outre une plus-value. C'était une chance. --Mais alors, dit Flore, voilà Lise devenue un vrai parti, avec son mioche... Ce grand serin de Caporal a eu du nez tout de même de s'obstiner. --A moins, ajouta Coelina, que Buteau ne reprenne la place... Sa part gagne aussi joliment, à cette route. La Bécu se retourna, en les poussant du coude. --Chut! taisez-vous! C'était Lise, qui arrivait gaiement en balançant sa cruche. Et le défilé recommença devant la fontaine. VI Lise et Françoise, s'étant débarrassées de Blanchette, trop grasse et qui ne vêlait plus, avaient résolu, ce samedi-là, d'aller au marché de Cloyes acheter une autre vache. Jean offrit de les y conduire, dans une carriole de la ferme. Il s'était rendu libre pour l'après-midi, et le maître l'avait autorisé à prendre la voiture, ayant égard aux bruits d'accordailles qui couraient, entre le garçon et l'aînée des Mouche. En effet, le mariage était décidé; du moins, Jean avait promis de faire une démarche près de Buteau, la semaine suivante, pour lui poser la question. L'un des deux, il fallait en finir. On partit donc vers une heure, lui sur le devant avec Lise, Françoise seule sur la seconde banquette. De temps à autre, il se tournait et souriait à celle-ci, dont les genoux, dans ses reins, le chauffaient. C'était grand dommage qu'elle eût quinze ans de moins que lui; et, s'il se résignait à épouser l'aînée, après bien des réflexions et des ajournements, ça devait être, tout au fond, dans l'idée de vivre en parent près de la cadette. Puis, on se laisse aller, on fait tant de chose en ne sachant pas pourquoi, lorsqu'on s'est dit un jour qu'on les ferait! A l'entrée de Cloyes, il mit la mécanique, lança le cheval sur la pente raide du cimetière; et, comme il débouchait au carrefour de la rue Grande et de la rue Grouaise, pour remiser à l'auberge du _Bon Laboureur_, il désigna brusquement le dos d'un homme, qui enfilait cette dernière rue. --Tiens! on croirait Buteau. --C'est lui, déclara Lise. Sans doute qu'il va chez M. Baillehache... Est-ce qu'il accepterait sa part? Jean fit claquer son fouet en riant. --On ne sait pas, il est si malin! Buteau n'avait pas semblé les voir, bien qu'il les eût reconnus de loin. Il marchait, l'échine ronde; et tous deux le regardèrent s'éloigner, en songeant, sans le dire, qu'on allait pouvoir s'expliquer. Dans la cour du _Bon Laboureur_, Françoise, restée muette, descendit la première, par une roue de la carriole. Cette cour était déjà pleine de voitures dételées, posées sur leurs brancards, tandis qu'un bourdonnement d'activité agitait les vieux bâtiments de l'auberge. --Alors, nous y allons? demanda Jean, quand il revint de l'écurie, où il avait accompagné son cheval. --Bien sur, tout de suite. Pourtant, dehors, au lieu de gagner directement, par la rue du Temple, le marché des bestiaux, qui se tenait sur la place Saint-Georges, le garçon et les deux filles s'arrêtèrent, flânèrent le long de la rue Grande, parmi les marchandes de légumes et de fruits, installées aux deux bords. Lui, coiffé d'une casquette de soie, avait une grande blouse bleue, sur un pantalon de drap noir; elles également endimanchées, les cheveux serrés dans leurs petits bonnets ronds, portaient des robes semblables, un corsage de lainage sombre sur une jupe gris-fer, que coupait un grand tablier de cotonnade à minces raies roses; et ils ne se donnaient pas le bras, ils marchaient à la file, les mains ballantes, au milieu des coudoiements de la foule. C'était une bousculade de servantes, de bourgeoises, devant les paysannes accroupies, qui, venues chacune avec un ou deux paniers, les avaient simplement posés et ouverts par terre. Ils reconnurent la Frimat, les poignets cassés, ayant de tout dans ses deux paniers débordants, des salades, des haricots, des prunes, même trois lapins en vie. Un vieux, à côté, venait de décharger une carriole de pommes de terre, qu'il vendait au boisseau. Deux femmes, la mère et la fille, celle-ci, Norine, rouleuse et célèbre, étalaient sur une table boiteuse de la morue, des harengs salés, des harengs saurs, un vidage de fonds de baril dont la saumure forte piquait à la gorge. Et la rue Grande, si déserte en semaine, malgré ses beaux magasins, sa pharmacie, sa quincaillerie, surtout ses Nouveautés parisiennes, le bazar de Lambourdieu, n'était plus assez large chaque samedi, les boutiques combles, la chaussée barrée par l'envahissement des marchandes. Lise et Françoise, suivies de Jean, poussèrent de la sorte jusqu'au marché à la volaille, qui était rue Beaudonnière. Là, des fermes avaient envoyé de vastes paniers à claire-voie, où chantaient des coqs et d'où sortaient des cous effarés de canards. Des poulets morts et plumés, s'alignaient dans des caisses, par lits profonds. Puis, c'étaient encore des paysannes, chacune apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses quelques douzaines d'oeufs, ses fromages, les grands maigres, les petits gras, les affinés, gris de cendre. Plusieurs étaient venues avec deux couples de poules liées par les pattes. Des dames marchandaient, un gros arrivage d'oeufs attroupait du monde devant une auberge, _Au Rendez-vous des Poulaillers_. Justement, parmi les hommes qui déchargeaient les oeufs, se trouvait Palmyre; car, le samedi, lorsque le travail manquait à Rognes, elle se louait à Cloyes, portant des fardeaux à se rompre les reins. --En voilà une qui gagne son pain! fit remarquer Jean. La foule augmentait toujours. Il arrivait encore des voitures par la route de Mondoubleau. Elles défilaient au petit trot sur le pont. A droite et à gauche, le Loir se déroulait, avec ses courbes molles, coulant au ras des prairies, bordé à gauche des jardins de la ville, dont les lilas et les faux-ébéniers laissaient pendre leurs branches dans l'eau. En amont, il y avait un moulin à tan, au tic-tac sonore, et un grand moulin à blé, un vaste bâtiment que les souffleurs, sur les toits, blanchissaient d'un vol continu de farine. --Eh bien! reprit Jean, y allons-nous? --Oui, oui. Et ils revinrent par la rue Grande, ils s'arrêtèrent sur la place Saint-Lubin, en face de la mairie, où était le marché au blé. Lengaigne, qui avait apporté quatre sacs, se tenait là, debout, les mains dans les poches, au milieu d'un cercle de paysans, silencieux et le nez bas, Hourdequin causait, avec des gestes de colère. On avait espéré une hausse; mais le prix de dix-huit francs fléchissait lui-même, on craignait pour la fin une baisse de vingt-cinq centimes. Macqueron passa, ayant à son bras sa fille Berthe, lui en paletot mal dégraissé, elle en robe de mousseline, une botte de roses et de muguets sur son chapeau. Comme Lise et Françoise, après avoir tourné par la rue du Temple, longeaient l'église Saint-Georges, contre laquelle s'installaient les marchands forains, de la mercerie et de la quincaillerie, des déballages d'étoffes, elles eurent une exclamation. --Oh! tante Rose! En effet, c'était la vieille Fouan, que sa fille Fanny, venue à la place de Delhomme, pour livrer de l'avoine, avait amenée avec elle dans sa voiture, histoire simplement de la distraire. Toutes les deux attendaient, plantées devant l'échoppe roulante d'un rémouleur, à qui la vieille avait donné ses ciseaux. Depuis trente ans, il les repassait. --Tiens! c'est vous autres! Fanny, s'étant retournée et ayant aperçu Jean, ajouta: --Alors, vous êtes en promenade? Mais, quand elles surent que les cousines allaient acheter une vache, pour remplacer Blanchette, elles s'intéressèrent, elles les accompagnèrent, l'avoine d'ailleurs étant livrée. Le garçon, mis à l'écart, marcha derrière les quatre femmes, espacées et de front: et l'on déboucha de la sorte sur la place Saint-Georges. Cette place, un vaste carré, s'étendait derrière le chevet de l'église, qui, de son vieux clocher de pierre, avec son horloge, la dominait. Des allées de tilleuls touffus en fermaient les quatre faces, dont deux étaient défendues par des chaînes scellées à des bornes, et dont les deux autres se trouvaient garnies de longues barres de bois, auxquelles on attachait les bestiaux. De ce côté de la place, donnant sur des jardins, l'herbe poussait, on se serait cru dans un pré; tandis que le côté opposé, longé par deux routes, bordé de cabarets, _A Saint-Georges_, _A la Racine_, _Aux bons Moissonneurs_, était piétiné, durci, blanchi d'une poussière, que des souffles de vent envolaient. Lise et Françoise, accompagnées des autres, eurent de la peine à traverser le carré central, où stationnait la foule. Parmi la masse des blouses, confuse et de tous les bleus, depuis le bleu dur de la toile neuve, jusqu'au bleu pâle des toiles déteintes par vingt lavages, on ne voyait que les taches rondes et blanches des petits bonnets. Quelques dames promenaient la soie miroitante de leurs ombrelles. Il y avait des rires, des cris brusques, qui se perdaient dans le grand murmure vivant, que parfois coupaient des hennissements de chevaux et des meuglements de vaches. Un âne, violemment, se mit à braire. --Par ici, dit Lise en tournant la tête. Les chevaux étaient au fond, attachés à la barre, la robe nue et frémissante, n'ayant qu'une corde nouée au cou et à la queue. Sur la gauche, les vaches restaient presque toutes libres, tenues simplement en main par les vendeurs, qui les changeaient de place pour les mieux montrer. Des groupes s'arrêtaient, les regardaient; et là, on ne riait pas, on ne parlait guère. Immédiatement, les quatre femmes tombèrent en contemplation devant une vache blanche et noire, une cotentine, qu'un ménage, l'homme et la femme, venait vendre: elle, en avant, très brune, l'air têtu, tenant la bête; lui, derrière, immobile et fermé. Ce fut un examen recueilli, profond, de cinq minutes; mais elles n'échangèrent ni une parole, ni un coup d'oeil; et elles s'en allèrent, elles se plantèrent de même, en face d'une seconde vache, à vingt pas de là. Celle-ci, énorme, toute noire, était offerte par une jeune fille, presque une enfant, l'air joli avec sa baguette de coudrier. Puis, il y eut encore sept ou huit stations, aussi longues, aussi muettes, d'un bout à l'autre de la ligne des bêtes à vendre. Et, enfin, les quatre femmes retournèrent devant la première vache, où, de nouveau, elles s'absorbèrent. Cette fois, seulement, ce fut plus sérieux. Elles s'étaient rangées sur une seule ligne, elles fouillaient la cotentine sous la peau, d'un regard aigu et fixe. Du reste, la vendeuse elle aussi ne disait rien, les yeux ailleurs, comme si elle ne les avait pas vues revenir là et s'aligner. Pourtant, Fanny se pencha, lâcha un mot tout bas à Lise. La vieille Fouan et Françoise se communiquèrent de même une remarque, à l'oreille. Puis, elles retombèrent dans leur silence et leur immobilité, l'examen continua. --Combien? demanda tout d'un coup Lise. --Quarante pistoles, répondit la paysanne. Elles feignirent d'être mises en fuite; et, comme elles cherchaient Jean, elles eurent la surprise de le trouver derrière elles avec Buteau, causant tous les deux en vieux amis. Buteau, venu de la Chamade pour acheter un petit cochon, était là, en train d'en marchander un. Les cochons, dans un parc volant, au cul de la voiture qui les avait apportés, se mordaient et criaient, à faire saigner les oreilles. --En veux-tu vingt francs? demanda Buteau au vendeur. --Non, trente! --Et zut! couche avec! Et, gaillard, très gai, il vint vers les femmes, riant d'aise aux visages de sa mère, de sa soeur et de ses deux cousines, absolument comme s'il les eut quittées la veille. Du reste, elles-mêmes gardèrent leur placidité, sans paraître se rappeler les deux ans de querelle et de brouille. Seule, la mère, à qui l'on avait appris la première rencontre, rue Grouaise, le regardait de ses yeux bridés, cherchant à lire pourquoi il était allé chez le notaire. Mais ça ne se voyait pas. Ni l'un ni l'autre n'en ouvrirent la bouche. --Alors, cousine, reprit-il, c'est donc que tu achètes une vache?... Jean m'a conté ça... Et, tenez! il y en a une là, oh! la plus solide du marché, une vraie bête! --Il désignait précisément la cotentine blanche et noire. --Quarante pistoles, merci! murmura Françoise. --Quarante pistoles pour toi, petiote! dit-il en lui allongeant une tape dans le dos, histoire de plaisanter. Mais elle se fâcha, elle lui rendit sa tape, d'un air furieux de rancune. --Fiche-moi la paix, hein! Je ne joue pas avec les hommes. --Il s'en égaya plus fort, il se tourna vers Lise, qui restait sérieuse, un peu pâle. --Et toi, veux-tu que je m'en mêle? Je parie que je l'ai à trente pistoles... Paries-tu cent sous? --Oui, je veux bien... Si ça te plaît d'essayer... Rose et Fanny approuvaient de la tête, car elles savaient le garçon féroce au marché, têtu, insolent, menteur, voleur, à vendre les choses trois fois leur prix et à se faire donner tout pour rien. Les femmes le laissèrent donc s'avancer avec Jean, tandis qu'elles s'attardaient en arrière, afin qu'il n'eût pas l'air d'être avec elles. La foule augmentait du côté des bestiaux, les groupes quittaient le centre ensoleillé de la place, pour se porter sous les allées. Il y avait là un va-et-vient continu, le bleu des blouses se fonçait à l'ombre des tilleuls, des taches mouvantes de feuilles verdissaient les visages colorés. Du reste, personne n'achetait encore, pas une vente n'avait eu lieu, bien que le marché fût ouvert depuis une heure. On se recueillait, on se tâtait. Mais, au-dessus des têtes, dans le vent tiède, un tumulte passa. C'était deux chevaux, attachés côte à côte, qui se dressaient et se mordaient, avec des hennissements furieux et le raclement de leurs sabots sur le pavé. On eut peur, des femmes s'enfuirent; pendant que, accompagnés de jurons, de grands coups de fouet qui claquaient comme des coups de feu, ramenaient le calme. Et, à terre, dans le vide laissé par la panique, une bande de pigeons s'abattit, marchant vite, piquant l'avoine du crottin. --Eh bien! la mère, qu'est-ce que vous la vendez donc? demanda Buteau à la paysanne. Celle-ci, qui avait vu le manège, répéta tranquillement: --Quarante pistoles. D'abord, il prit la chose en farce, il plaisanta, s'adressa à l'homme, toujours à l'écart et muet. --Dis, vieux! ta bourgeoise est avec, à ce prix-là? Mais, tout en goguenardant, il examinait de près la vache, la trouvait telle qu'il la faut pour être une bonne laitière, la tête sèche, aux cornes fines et aux grands yeux, le ventre un peu fort sillonné de grosses veines, les membres plutôt grêles, la queue mince, plantée très haut. Il se baissa, s'assura de la longueur des pis, de l'élasticité des trayons, placés carrément et bien percés. Puis, appuyé d'une main sur la bête, il entama le marché, en tâtant d'un air machinal les os de la croupe. --Quarante pistoles, hein? c'est pour rire... Voulez-vous trente pistoles? Et sa main s'assurait de la force et de la bonne disposition des os. Elle descendit ensuite, se coula entre les cuisses, à cet endroit où la peau nue, d'une belle couleur safranée, annonçait en lait abondant. --Trente pistoles, ça va-t-il? --Non, quarante, répondit la paysanne. Il tourna le dos, il revint, et elle se décida à causer. --C'est une bonne bête, allez, tout à fait. Elle aura deux ans à la Trinité et elle vêlera dans quinze jours... Pour sûr qu'elle ferait bien votre affaire. --Trente pistoles, répéta-t-il. Alors, comme il s'éloignait, elle jeta un coup d'oeil à son mari, elle cria: --Tenez! c'est pour m'en aller... Voulez-vous à trente-cinq, tout de suite? Il s'était arrêté, il dépréciait la vache. Ça n'était pas bâti, ça manquait de reins, enfin un animal qui avait souffert et qu'on nourrirait deux ans à perte. Ensuite, il prétendit qu'elle était blessée au pied, ce qui n'était pas vrai. Il mentait pour mentir, avec une mauvaise foi étalée, dans l'espoir de fâcher et d'étourdir la vendeuse. Mais elle haussait les épaules. --Trente pistoles. --Non, trente-cinq. Elle le laissa partir. Il rejoignit les femmes, il leur dit que ça mordait, qu'il fallait en marchander une autre. Et le groupe alla se planter devant la grande vache noire, qu'une jolie fille tenait à la corde. Celle-ci n'était justement que de trois cents francs. Il parut ne pas la trouver trop cher, s'extasia, et brusquement retourna vers la première. --Alors, c'est dit, je vais porter mon argent ailleurs? --Dame! s'il y avait possibilité, mais il n'y a pas possibilité... Faut y mettre plus de courage, de votre part. Et, se penchant, prenant le pis à pleine main: --Voyez donc ça comme c'est mignon! Il n'en convint pas, il dit encore: --Trente pistoles. --Non, trente-cinq. Du coup, tout sembla rompu. Buteau avait pris le bras de Jean, pour bien marquer qu'il lâchait l'affaire. Les femmes les rejoignirent, émotionnées, trouvant, elles, que la vache valait les trois cent cinquante francs. Françoise, surtout, à qui elle plaisait, parlait de conclure à ce prix. Mais Buteau s'irrita: est-ce qu'on se laissait voler de la sorte? Et pendant près d'une heure, il tint bon, au milieu de l'anxiété des cousines, qui frémissaient, chaque fois qu'un acheteur s'arrêtait devant la bête. Lui, non plus, ne la quittait pas du coin de l'oeil; mais c'était le jeu, il fallait avoir l'estomac solide. Personne, à coup sûr, n'allait sortir son argent si vite: on verrait bien s'il y avait un imbécile pour la payer plus de trois cents francs. Et, en effet, l'argent ne paraissait toujours pas, quoique le marché tirât à sa fin. Sur la route, maintenant, on essayait des chevaux. Un, tout blanc, courait, excité par le cri guttural d'un homme, qui tenait la corde et qui galopait près de lui; tandis que Patoir, le vétérinaire, bouffi et rouge, planté avec l'acheteur au coin de la place, les deux mains dans les poches, regardait et conseillait, à voix haute. Les cabarets bourdonnaient d'un continuel flot de buveurs, entrant, sortant, rentrant, dans les débats interminables des marchandages. C'était le plein de la bousculade et du vacarme, à ne plus s'entendre: un veau, séparé de sa mère, beuglait sans fin; des chiens, parmi la foule, des griffons noirs, de grands barbets jaunes, se sauvaient en hurlant, une patte écrasée; puis, dans des silences brusques, on n'entendait plus qu'un vol de corbeaux, dérangés par le bruit, tournoyant, croassant à la pointe du clocher. Et, dominant la senteur chaude du bétail, une violente odeur de corne roussie, une peste sortait d'une maréchalerie voisine, où les paysans profitaient du marché pour faire ferrer leurs bêtes. --Hein? trente! répéta Buteau sans se lasser, en se rapprochant de la paysanne. --Non, trente-cinq! Alors, comme un autre acheteur était là, marchandant lui aussi, il saisit la vache aux mâchoires, les lui ouvrit de force, pour voir les dents. Puis, il les lâcha, avec une grimace. Justement, la bête s'était mise à, fienter, les bouses tombaient molles; et il les suivit des yeux, sa grimace s'accentuait. L'acheteur, un grand pâlot, impressionné, s'en alla. --Je n'en veux plus, dit Buteau. Elle a un sang tourné. Cette fois, la vendeuse commit la faute de s'emporter; et c'était ce qu'il voulait, elle le traita salement, il répondit par un flot d'ordures. On s'attroupait, on riait. Derrière la femme, le mari ne bougeait toujours point. Il finit par la toucher du coude, et brusquement elle cria: --La prenez-vous à trente-deux pistoles? --Non, trente! Il s'en allait de nouveau, elle le rappela d'une voix étranglée. --Eh bien, sacré bougre, emmenez-la!... Mais, nom de Dieu! si c'était à refaire, j'aimerais mieux vous foutre ma main sur la figure! Elle était hors d'elle, tremblante de fureur. Lui riait bruyamment, ajoutait des galanteries, offrait de coucher, pour le reste. Tout de suite, Lise s'était rapprochée. Elle tira la paysanne à l'écart, lui donna ses trois cents francs, derrière un tronc d'arbre. Déjà Françoise tenait la vache, mais il fallut que Jean poussa la bête par derrière, car elle refusait de démarrer. On piétinait depuis deux heures, Rose et Fanny avaient attendu le dénouement, muettes, sans lassitude. Enfin, comme on partait, on chercha Buteau disparu, on le retrouva qui tapait sur le ventre du marchand de cochons. Il venait d'avoir son petit cochon à vingt francs; et, pour payer, il compta d'abord son argent dans sa poche, il ne sortit que juste la somme, la recompta dans son poing à demi fermé. Ce fut tout une affaire ensuite, quand il voulut fourrer le cochon au fond d'un sac, qu'il avait apporté sous sa blouse. La toile mûre creva, les pattes de l'animal passèrent, ainsi que le groin. Et il le chargea de la sorte sur son épaule, il l'emporta grouillant, reniflant, poussant des cris atroces. --Dis donc, Lise, et mes cent sous? réclama-t-il. J'ai gagné. Elle les lui donna, pour rire, croyant qu'il ne les prendrait point. Mais il les prit très bien, les fit disparaître. Tous, lentement, se dirigèrent vers le Bon Laboureur. C'était la fin du marché. L'argent luisait au soleil, sonnait sur les tables des marchands de vin. A la dernière minute, tout se bâclait. Dans l'angle de la place Saint-Georges, il ne restait que les quelques bêtes non vendues. Peu à peu, la foule avait reflué du côté de la rue Grande, où les marchandes de fruits et de légumes débarrassaient la chaussée, remportaient leurs paniers vides. De même, il n'y avait plus rien place de la Volaille, que de la paille et de la plume. Et déjà des carrioles partaient, on attelait dans les auberges, on dénouait les guides des chevaux attachés aux anneaux des trottoirs. Vers toutes les routes, de toutes parts, des roues fuyaient, des blouses bleues se gonflaient au vent, dans les secousses du pavé. Lengaigne passa ainsi, au trot de son petit cheval noir, après avoir utilisé son dérangement, en achetant une faux. Macqueron et sa fille Berthe s'attardaient encore dans les boutiques. Quant à la Frimat, elle retournait à pied, et chargée comme au départ, car elle rapportait ses paniers pleins de crottin ramassé en route. Chez le pharmacien de la rue Grande, parmi les dorures, Palmyre, éreintée et debout, attendait qu'on lui préparât une potion pour son frère, malade depuis une semaine: quelque sale drogue qui lui mangeait vingt sous, sur les quarante si durement gagnés. Mais ce qui fit hâter le pas flâneur des filles Mouche et de leur société, ce fut d'apercevoir Jésus-Christ, très soûl, tenant la largeur de la rue. On croyait savoir qu'il avait emprunté, ce jour-là, en hypothéquant sa dernière pièce de terre. Il riait tout seul, des pièces de cent sous tintaient dans ses grandes poches. Comme on arrivait enfin au Bon Laboureur, Buteau dit simplement, d'un air gaillard: --Alors, vous partez?... Écoute donc, Lise, si tu restais avec ta soeur, pour que nous mangions un morceau? Elle fut surprise, et comme elle se tournait vers Jean, il ajouta: --Jean aussi peut rester, ça me fera plaisir. Rose et Fanny échangèrent un coup d'oeil. Certainement, le garçon avait son idée. Sa figure ne contait toujours rien. N'importe! il ne fallait pas gêner les choses. --C'est ça, dit Fanny, restez... Moi, je vais filer avec la mère. On nous attend. Françoise, qui n'avait pas lâché la vache, déclara sèchement: --Moi aussi, je m'en vais. Et elle s'entêta. Elle s'agaçait à l'auberge, elle voulait emmener sa bête tout de suite. On dut céder, tellement elle devenait désagréable. Dès qu'on eut attelé, la vache fut attachée derrière la voiture, et les trois femmes montèrent. A cette minute seulement, Rose, qui attendait une confession de son fils, s'enhardit à lui demander: --Tu ne fais rien dire à ton père? --Non, rien, répondit Buteau. Elle le regardait dans les yeux, elle insista. --C'est donc qu'il n'y a pas de nouveau? --S'il y a du nouveau, vous le saurez quand il sera bon à savoir. Fanny toucha son cheval, qui partit au pas, tandis que la vache, derrière, se laissait tirer, allongeant le cou. Et Lise demeura seule, entre Buteau et Jean. Dès six heures, tous les trois s'attablèrent dans une salle de l'auberge, ouverte sur le café. Buteau, sans qu'on sût s'il régalait, était allé à la cuisine commander une omelette et un lapin. Lise, pendant ce temps, avait poussé Jean à s'expliquer, pour en finir et s'éviter une course. Mais on achevait l'omelette, on en était à la gibelotte, que le garçon, gêné, n'en avait encore rien fait. D'ailleurs, l'autre, non plus, ne semblait guère songer à tout ça. Il mangeait dur, riait la bouche élargie, allongeait par-dessous la table des coups de genoux à la cousine et au camarade, en bonne amitié. Puis, l'on causa plus sérieusement, il fut question de Rognes, du nouveau chemin; et, si pas un mot ne fut prononcé de l'indemnité de cinq cents francs, de la plus-value des terrains, cela pesa dès lors au fond de tout ce qu'ils disaient. Buteau revint à des farces, trinqua; tandis que, visiblement, dans ses yeux gris, passait l'idée de la bonne affaire, ce troisième lot devenu avantageux, cette ancienne à épouser, dont le champ, à côté du sien, avait presque doublé de valeur. --Nom de Dieu! cria-t-il, est-ce que nous ne prenons pas du café? --Trois cafés! demanda Jean. Et une heure se passa à siroter, à vider le carafon d'eau-de-vie, sans que Buteau se déclarât. Il s'avançait, se reculait, traînait en longueur, comme s'il eût encore marchandé la vache. C'était fait au fond, mais fallait voir tout de même. Brusquement, il se tourna vers Lise, il lui dit: --Pourquoi n'as-tu pas amené l'enfant? Elle se mit à rire, comprenant que ça y était, cette fois; et elle lui allongea une tape, elle se contenta de répondre, heureuse, indulgente: --Ah! cette rosse de Buteau! Ce fut tout. Lui aussi rigolait. Le mariage était résolu. Jean, embarrassé jusque-là, s'égaya avec eux, d'un air de soulagement. Même il parla enfin, il dit tout. --Tu sais que tu fais bien de revenir, j'allais prendre ta place. --Oui, on m'a conté ça... Oh! j'étais tranquille, vous m'auriez prévenu peut-être! --Eh! sûr... D'autant que ça vaut mieux avec toi, à cause du gamin. C'est ce que nous avons toujours dit, n'est-ce pas, Lise? --Toujours, c'est la vraie vérité! Un attendrissement noyait leurs faces à tous trois; ils fraternisaient, Jean surtout, sans jalousie, étonné de pousser à ce mariage; et il fit apporter de la bière, Buteau ayant crié que, nom de Dieu! on boirait bien encore quelque chose. Les coudes sur la table, Lise entre eux, ils causaient maintenant des dernières pluies, qui avaient versé les blés. Mais, dans la salle du café, à côté d'eux, Jésus-Christ, attablé avec un vieux paysan, soûl comme lui, faisait un vacarme intolérable. Tous, du reste, en blouse, buvant, fumant, crachant, dans la vapeur rousse des lampes, ne pouvaient parler sans crier; et sa voix dominait encore les autres cuivrée, assourdissante. Il jouait à «la chouine», une querelle venait d'éclater sur un dernier coup de cartes, entre lui et son compagnon, qui maintenait son gain d'un air de tranquille obstination. Pourtant, il paraissait avoir tort. Cela n'en finissait plus. Jésus-Christ, furieux, en arrivait à gueuler si haut, que le patron intervint. Alors, il se leva, circula de table en table, avec un acharnement d'ivrogne, promenant ses cartes, pour soumettre le coup aux autres consommateurs. Il assommait tout le monde. Et il se remit à crier, il revint vers le vieux, qui, fort de son mauvais droit, restait stoïque sous les injures. --Lâche! feignant! sors donc un peu, que je te démolisse! Puis, brusquement, Jésus-Christ reprit sa chaise en face de l'autre; et, calmé: --Moi, je sais un jeu... Faut parier, hein! veux-tu? Il avait sorti une poignée de pièces de cent sous, quinze à vingt, et il les planta en une seule pile devant lui. --V'là ce que c'est... Mets-en autant. Le vieux, intéressé, sortit sa bourse sans une parole, dressa une pile égale. --Alors, moi, j'en prends une à ton tas, et regarde! Il saisit la pièce, se la posa gravement sur la langue comme une hostie, puis, d'un coup de gosier, l'avala. --A ton tour, prends à mon tas... Et celui qui en mange le plus à l'autre, les garde. V'là le jeu! Les yeux écarquillés, le vieux accepta, fit disparaître une première pièce avec peine. Seulement, Jésus-Christ, tout en criant qu'il n'y avait pas besoin de se presser, gobait les écus comme des pruneaux. Au cinquième, il y eut une rumeur dans le café, un cercle se fit, pétrifié d'admiration. Ah! le bougre, quelle gargamelle, pour se coller ainsi de la monnaie dans le gésier! Le vieux avalait sa quatrième pièce, lorsqu'il se renversa, la face violette, étouffant, râlant; et, un moment, on le crut mort. Jésus-Christ s'était levé, très à l'aise, l'air goguenard: il en avait pour son compte dix dans l'estomac, c'était toujours trente francs de gain qu'il emportait. Buteau, inquiet, craignant d'être compromis, si le vieux ne s'en tirait pas, avait quitté la table; et, comme il regardait les murs d'un oeil vague, sans parler de payer, bien que l'invitation vînt de lui, Jean régla la note. Cela acheva de rendre le gaillard très bon enfant. Dans la cour, après avoir attelé, il prit le camarade aux épaules. --Tu sais, je veux que t'en sois. La noce sera pour dans trois semaines... J'ai passé chez le notaire, j'ai signé l'acte, tous les papiers seront prêts. Et, faisant monter Lise dans sa voiture: --Allons, houp! que je te ramène!... Je passerai par Rognes, ça ne m'allongera guère. Jean revint seul dans sa voiture. Il trouvait ça naturel, il les suivit. Cloyes dormait, retombé à sa paix morte, éclairé par les étoiles jaunes des réverbères; et, de la cohue du marché, on n'entendait plus; que le pas attardé et trébuchant d'un paysan ivre. Puis, la route s'étendit toute noire. Il finit pourtant par apercevoir l'autre voiture, celle qui emportait le ménage. Ça valait mieux, c'était très bien. Et il sifflait fortement, rafraîchi par la nuit, libre et envahi d'une allégresse. VII On était de nouveau à l'époque de la fenaison, par un ciel bleu et très chaud, que des brises rafraîchissaient; et l'on avait fixé le mariage au jour de la Saint-Jean, qui tombait cette année-là un samedi. Les Fouan avaient bien recommandé à Buteau de commencer les invitations par la Grande, l'aînée de la famille. Elle exigeait des égards, en reine riche et redoutée. Aussi Buteau, un soir, s'en alla-t-il avec Lise, tous les deux endimanchés, la prier d'assister à la noce, à la cérémonie, puis au repas, qui devait avoir lieu chez la mariée. La Grande tricotait, seule dans sa cuisine; et, sans ralentir le jeu des aiguilles, elle les regarda fixement, elle les laissa s'expliquer, redire à trois reprises les mêmes phrases. Enfin, de sa voix aiguë: --A la noce, ah! non, bien sûr!... Qu'est-ce que j'irais faire, à la noce?... C'est bon pour ceux qui s'amusent. Ils avaient vu sa face de parchemin se colorer, à l'idée de cette bombance qui ne lui coûterait rien; ils étaient certains qu'elle accepterait; mais l'usage voulait qu'on la priât beaucoup. --Ma tante, là, vrai! ça ne peut pas se passer sans vous. --Non, non, ce n'est point fait pour moi. Est-ce que j'ai le temps, est-ce que j'ai de quoi me mettre? C'est toujours de la dépense... On vit bien sans aller à la noce. Ils durent répéter dix fois l'invitation, et elle finit par dire d'un air maussade: --C'est bon, puisque c'est forcé, j'irai. Mais faut que ce soit vous pour que je me dérange. Alors, en voyant qu'ils ne partaient pas, un combat se livra en elle, car d'habitude, dans cette circonstance, on offrait un verre de vin. Elle se décida, descendit à la cave, bien qu'il y eût là une bouteille entamée. C'était qu'elle avait, pour ces occasions, un reste de vin tourné, qu'elle ne pouvait boire, tant il était aigre, et qu'elle appelait du chasse-cousin. Elle emplit deux verres, elle regarda son neveu et sa nièce d'un oeil si rond, qu'ils durent les vider sans une grimace, pour ne pas la blesser. Ils la quittèrent, la gorge en feu. Ce même soir, Buteau et Lise se rendirent à Roseblanche, chez les Charles. Mais, là, ils tombèrent au-milieu d'une aventure tragique. M. Charles était dans son jardin, très agité. Sans doute une violente émotion venait de le saisir, au moment où il nettoyait un rosier grimpant, car il tenait son sécateur à la main, et l'échelle était encore contre le mur. Il se contraignit pourtant, il les fit entrer au salon, où Élodie brodait de son air modeste. --Ah! vous vous mariez dans huit jours. C'est très bien, mes enfants... Mais nous ne pourrons être des vôtres, Mme Charles est à Chartres, elle y restera une quinzaine. Il souleva ses paupières lourdes, pour jeter un regard vers la jeune fille. --Oui, dans les moments de presse, aux grandes foires, Mme Charles va donner là-bas un coup de main à sa fille... Vous savez, le commerce est le commerce, il y a des jours où l'on s'écrase, dans la boutique. Estelle a beau avoir pris le courant, sa mère lui est bien utile, d'autant plus que, décidément, notre gendre Vaucogne n'en fait guère... Et puis, Mme Charles est heureuse de revoir la maison. Que voulez-vous? nous y avons laissé trente ans de notre vie, ça compte! Il s'attendrissait, ses yeux se mouillaient, vagues, fixés là-bas, dans le passé. Et c'était vrai, sa femme avait souvent la nostalgie de la petite maison de la rue aux Juifs, du fond de sa retraite bourgeoise, si douillette; si cossue, pleine de fleurs, d'oiseaux et de soleil. En fermant les paupières, elle retrouvait le vieux Chartres, dévalant sur le coteau, de la place de la Cathédrale aux bords de l'Eure. Elle arrivait, elle enfilait la rue de la Pie, la rue Porte-Cendreuse; puis, rue des Écuyers, pour couper au plus court, elle descendait le Tertre du Pied-Plat; et, de la dernière marche, le 19, faisant le coin de la rue aux Juifs et de la rue de la Planche-aux-Carpes, lui apparaissait, avec sa façade blanche, ses persiennes vertes, toujours closes. Les deux rues étaient misérables, elle en avait vu pendant trente ans les taudis et la population sordides, le ruisseau central charriant des eaux noires. Mais que de semaines, que de mois vécus chez elle, à l'ombre, sans même passer le seuil! Elle restait fière des divans et des glaces du salon, de la literie et de l'acajou des chambres, de tout ce luxe, de cette sévérité dans le confortable, leur création, leur oeuvre, à laquelle ils devaient la fortune. Une défaillance mélancolique la prenait au souvenir de certains coins intimes, au parfum persistant des eaux de toilette, à cette odeur spéciale de la maison entière, qu'elle avait gardée dans la peau comme un regret. Aussi attendait-elle les époques de gros travail, et elle partait rajeunie, joyeuse, après avoir reçu de sa petite-fille deux gros baisers, qu'elle promettait de transmettre à la mère, dès le soir, dans la confiserie. --Ah! c'est contrariant, c'est contrariant! répétait Buteau, vraiment vexé à l'idée qu'il n'aurait pas les Charles. Mais si la cousine écrivait à notre tante de revenir? Élodie, qui allait sur ses quinze ans, leva sa face de vierge bouffie et chlorotique, aux cheveux rares, de sang si pauvre, que le grand air de la campagne semblait l'anémier encore. --Oh! non, murmura-t-elle, grand'mère m'a bien dit qu'elle en avait pour plus de deux semaines, avec les bonbons. Même qu'elle doit m'en apporter un sac, si je suis sage. C'était un mensonge pieux. On lui apportait, à chaque voyage, des dragées qu'elle croyait fabriquées chez ses parents. --Eh bien! proposa enfin Lise, venez sans elle, mon oncle, venez avec la petite. Mais M. Charles n'écoutait plus, retombé dans son agitation. Il se rapprochait de la fenêtre, semblait guetter quelqu'un, renfonçait dans sa gorge une colère près de jaillir. Et, ne pouvant se contenir davantage, il renvoya la jeune fille d'un mot. --Va jouer un instant, ma chérie. Puis, quand elle s'en fut allée, habituée à sortir ainsi, dès que les grandes personnes causaient, il se planta au milieu de la pièce, croisa les bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et jaune de magistrat retiré. --Croyez-vous ça! avez-vous jamais vu une abomination pareille!... J'étais à nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier échelon, je me penche de l'autre côté, machinalement, et qu'est-ce que j'aperçois?... Honorine, oui, ma bonne Honorine, avec un homme, l'un sur l'autre, les jambes à l'air, en train de faire leurs saletés... Ah! les cochons, les cochons! au pied de mon mur! Il suffoquait, il se mit à marcher, avec des gestes nobles de malédiction. --Je l'attends pour la flanquer à la porte, la gueuse, la misérable!... Nous n'en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de six mois, c'est réglé, elles deviennent impossibles dans une famille honnête, avec leurs ventres... Et celle-ci, que je trouve à la besogne, et d'un coeur! Décidément, c'est la fin du monde, la débauche n'a plus de bornes! Buteau et Lise, ahuris, partagèrent son indignation par déférence. --Sûr, ce n'est pas propre, oh! non, pas propre! Mais, de nouveau, il s'arrêtait devant eux. --Et vous imaginez-vous Élodie montant à cette échelle, découvrant ça? Elle, si innocente, qui ne sait rien de rien, dont nous surveillons jusqu'aux pensées!... Ça fait trembler, parole d'honneur!... Quel coup, si Mme Charles était ici! Justement, à cette minute, comme il jetait un regard par la fenêtre, il aperçut l'enfant, cédant à une curiosité, le pied sur le premier échelon. Il se précipita, il lui cria d'une voix étranglée d'angoisse, comme s'il l'avait vue au bord d'un gouffre. --Élodie! Élodie! descends, éloigne-toi, pour l'amour de Dieu! Ses jambes se cassaient, il se laissa tomber dans un fauteuil, en continuant à se lamenter sur le dévergondage des bonnes. Est-ce qu'il n'en avait pas surpris une, au fond du poulailler, montrant à la petite comment les poules avaient le derrière fait! C'était déjà assez de tracas, dehors, d'avoir à lui épargner les grossièretés des paysans et le cynisme des animaux: il perdait courage, s'il devait trouver, dans sa maison, un foyer constant d'immoralité. --La voici qui rentre, dit-il brusquement. Vous allez voir. Il sonna, et il reçut Honorine, assis, sévèrement, ayant par un effort recouvré son calme digne. --Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous payerai vos huit jours. La bonne, chétive, maigrichonne, l'air pauvre et honteux, voulut s'expliquer, bredouiller des excuses. --Inutile, tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous livrer aux autorités pour attentat aux moeurs. Alors, elle se révolta. --Dites, c'est donc qu'on a oublié de payer la passe! Il se leva tout droit, très grand, et la chassa d'un geste souverain, le doigt tendu vers la porte. Puis, quand elle fut partie, il se soulagea brutalement. --A-t-on idée de cette putain qui déshonorait ma maison! Sûr, c'en est une, ah! une vraie! répétèrent complaisamment Lise et Buteau. Et ce dernier reprit: --N'est-ce pas, c'est convenu, mon oncle, vous viendrez avec la petite? M. Charles demeurait frémissant. Il était allé se regarder dans la glace, d'un mouvement inquiet; et il revenait, satisfait de lui. --Où donc? Ah! oui, à votre mariage... C'est très bien ça, mes enfants, de vous marier... Comptez sur moi, j'irai; mais je ne vous promets pas d'amener Élodie, parce que, vous savez, à une noce, on en lâche... Hein? la garce, vous l'ai-je flanquée dehors! C'est qu'il ne faut pas que les femmes m'embêtent!... Au revoir, comptez sur moi. Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, acceptèrent, après les refus et les insistances d'usage. Il ne restait de la famille que Jésus-Christ à inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouillé avec tous, inventant les plus sales affaires pour déconsidérer les siens; et l'on se décida à l'écarter, en tremblant qu'il ne s'en vengeât par quelque abomination. Rognes était dans l'attente, ce fut un événement que ce mariage différé si longtemps. Hourdequin, le maire, se dérangea; mais, prié d'assister au repas du soir, il dut s'excuser, forcé justement, ce jour-là, d'aller coucher à Chartres pour un procès; et il promit que Mme Jacqueline viendrait, puisqu'on lui faisait aussi la politesse de l'inviter. On avait songé un instant à convier l'abbé Godard, afin d'avoir du monde bien. Seulement, dès les premiers mots, le curé s'emporta, parce qu'on fixait la cérémonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand'messe, une fondation, à Bazoches-le-Doyen: comment voulait-on qu'il fût à Rognes le matin? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s'entêtèrent; elles ne parlèrent pas d'invitation, il finit par céder; et il vint à midi, si furieux, qu'il leur lâcha leur messe dans un coup de colère, ce dont elles restèrent blessées profondément. D'ailleurs, après des discussions, on avait résolu que la noce se ferait très simple, en famille, à cause de la situation de la mariée, avec son petit de trois ans bientôt. Pourtant, on était allé chez le pâtissier de Cloyes commander une tourte et le dessert, en se résignant à mettre dans ce dessert toute la dépense, pour montrer qu'on savait faire sauter les écus, lorsque l'occasion s'en présentait: il y aurait, comme à la noce de l'aînée des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gâteau monté, deux crèmes, quatre assiettes de sucreries et de petits fours. A la maison, on aurait une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sautés, quatre lapins en gibelotte, du boeuf et du veau rôti. Et cela pour une quinzaine de personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S'il en restait le soir, on le finirait le lendemain. Le ciel, un peu couvert le matin, s'était éclairci, et le jour s'achevait dans une tiédeur et une limpidité heureuses. On avait dressé le couvert au milieu de la vaste cuisine, en face de l'âtre et du fourneau, où rôtissaient les viandes, où bouillaient les sauces. Les feux chauffaient tellement la pièce, qu'on laissait larges ouvertes les deux fenêtres et la porte, par lesquelles entrait la bonne odeur pénétrante des foins, fraîchement coupés. Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. A trois heures, il y eut une émotion, lorsque parut la voiture du pâtissier, qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le dessert sur la table pour le voir. Et justement, la Grande arrivait, en avance: elle s'assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le manger de ses yeux durs. S'il était permis de tant dépenser! Elle n'avait rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir. Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de témoin, le vieux Fouan, Delhomme accompagné de son fils Nénesse, tous en redingote et en pantalon noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu'ils ne quittaient pas, jouaient au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la veille Élodie à son pensionnat de Châteaudun; et, sans y prendre part, il s'intéressa au jeu, il émit des réflexions judicieuses. Mais, à six heures, lorsque tout se trouva prêt, il fallut attendre Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu'elles avaient retroussées avec des épingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise était en bleu, Françoise en rose, des soies d'un ton dur, démodées, que Lambourdieu leur avaient vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la dernière nouveauté de Paris. La mère Fouan avait sorti la robe de popeline violette qu'elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et Fanny, vêtue de vert, portait tous ses bijoux, sa chaîne et sa montre, une broche, des bagues, des boucles d'oreilles. A chaque minute, une des femmes sortait sur la route, courait jusqu'au coin de l'église, pour voir si la dame de la ferme n'arrivait pas. Les viandes brûlaient, la soupe grasse, qu'on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin, il y eut un cri. --La voilà! la voilà! Et le cabriolet parut. Jacqueline en sauta lestement. Elle était charmante, ayant eu le goût, en jolie fille, de s'habiller de simple cretonne, blanche à pois rouge; et pas un bijou, la chair nue, rien que des brillants aux oreilles, un cadeau de Hourdequin, qui avait révolutionné les fermes d'alentour. Mais on fut surpris qu'elle ne renvoyât pas le valet qui l'avait amenée, après qu'on l'eut aidé à remiser la voiture. C'était un nommé Tron, une sorte de géant, la peau blanche, le poil roux, à l'air enfantin. Il venait du Perche, il était à la Borderie depuis une quinzaine comme garçon de cour. --Tron reste, vous savez, dit-elle gaîment. Il me ramènera. En Beauce, on n'aime guère les Percherons, qu'on accuse de fausseté et de sournoiserie. On se regardait: c'était donc un nouveau à la Cognette, cette grande bête-là? Buteau, très gentil, très farceur, depuis le matin, répondit: --Bien sur qu'il reste! Ça suffit qu'il soit avec vous. Lise ayant dit de commencer, on se mit à mit à table, dans une bousculade, avec des éclats de voix. Il manquait trois chaises, on courut chercher deux tabourets dépaillés, sur lesquels on plaça une planche. Déjà les cuillers tapaient ferme au fond des assiettes. La soupe était froide, couverte d'yeux de graisse qui se figeaient. Ça ne faisait rien, le vieux Fouan exprima cette idée qu'elle allait se réchauffer dans leur ventre, ce qui souleva une tempête de rires. Alors, ce fut un massacre, un engloutissement: les poulets, les lapins, les viandes défilèrent, disparurent, au milieu d'un terrible bruit de mâchoires. Très sobres chez eux, ils se crevaient d'indigestion chez les autres. La Grande ne parlait pas pour manger davantage, allant son train, d'un broiement continu; et c'était effrayant, ce qu'engouffrait ce corps sec et plat d'octogénaire, sans même enfler. Il était convenu que, par convenance, Françoise et Fanny s'occuperaient du service, pour que la mariée ne se levât pas; mais celle-ci ne pouvait se tenir, quittait sa chaise à chaque minute, se retroussait les manches, très attentionnée à vider une sauce ou à débrocher un rôti. Bientôt, du reste, la table entière s'en mêla, toujours quelqu'un était debout, se coupant du pain, tâchant de rattraper un plat. Buteau, qui s'était chargé du vin, ne suffisait plus; il avait bien eu, pour ne pas perdre son temps à boucher et à déboucher des bouteilles, le soin de mettre simplement un tonneau en perce; seulement, on ne le laissait pas manger, il devint nécessaire que Jean le relayât, en emplissant à son tour les litres. Delhomme, carrément assis, déclarait de son air sage qu'il fallait du liquide, si l'on ne voulait pas étouffer. Lorsqu'on apporta la tourte, large comme une roue de charrue, il y eût un recueillement, les godiveaux impressionnaient; et M. Charles poussa la politesse jusqu'à jurer sur son honneur qu'il n'en avait jamais vu de plus belle à Chartres. Du coup, le père Fouan, très en train, en lâcha une autre. --Dites donc, si on se collait ça sur la fesse, ça y guérirait les crevasses! La table se tordit, Jacqueline surtout, qui eu eut les larmes aux yeux. Elle bégayait, elle ajoutait des choses qui se perdaient dans ses rires. Les mariés étaient placés face à face, Buteau entre sa mère et la Grande, Lise entre le père Fouan et M. Charles; et les autres convives se trouvaient à leur plaisir, Jacqueline à côté de Tron, qui la couvait de ses yeux doux et stupides, Jean près de Françoise, séparé d'elle seulement par le petit Jules, sur lequel tous deux avaient promis de veiller; mais, dès la tourte, une forte indigestion se déclara, il fallut que la mariée allât coucher l'enfant. Ce fut ainsi que Jean et Françoise achevèrent de dîner côte à côte. Elle était très remuante, toute rouge du grand feu de l'âtre, brisée de fatigue et surexcitée pourtant. Lui, empressé, voulait se lever pour elle; mais elle s'échappait, elle tenait en outre tête à Buteau, qui, très taquin lorsqu'il était gentil, l'attaquait depuis le commencement du repas. Il la pinçait au passage, elle lui allongeait une tape, furieuse; puis, elle se relevait sous un prétexte, comme attirée, pour être pincée encore et le battre. Elle se plaignait d'avoir les hanches bleues. --Reste donc là! répétait Jean. --Ah! non, criait-elle, faut pas qu'il croie être mon homme aussi, parce qu'il est celui de Lise. A la nuit noire, on avait allumé six chandelles. Depuis trois heures, on mangeait, lorsque enfin, vers dix heures, on tomba sur le dessert. Dès lors, on but du café, non pas une tasse, deux tasses, mais du café à plein bol, tout le temps. Les plaisanteries s'accentuaient: le café, ça donnait du nerf, c'était excellent pour les hommes qui dormaient trop; et, chaque fois qu'un des convives mariés en avalait une gorgée, on se tenait les côtes. --Bien sur que tu as raison d'en boire, dit Fanny à Delhomme, très rieuse, jetée hors de sa réserve habituelle. Il rougit, allégua posément pour excuse son trop de travail, pendant que leur fils Nénesse, la bouche grande ouverte, riait, au milieu de l'explosion de cris et de claques sur les cuisses, produite par cette confidence conjugale. D'ailleurs, le gamin avait tant mangé, qu'il en éclatait dans sa peau. Il disparut, on ne le retrouva qu'au départ, couché avec les deux vaches. La Grande fut encore celle qui tint le plus longtemps. A minuit, elle s'acharnait sur les petits fours, avec le désespoir muet de ne pouvoir les finir. On avait torché les jattes des crèmes, balayé les miettes du gâteau monté. Et, dans l'abandon de l'ivresse croissante, les agrafes des corsages défaites, les boucles des pantalons lâchées, on changeait de place, on causait par petits groupes autour de la table, grasse de sauce, maculée de vin. Des essais de chansons n'avaient pas abouti, seule la vieille Rose, la face noyée, continuait à fredonner une polissonnerie de l'autre siècle, un refrain de sa jeunesse, dont sa tête branlante marquait la mesure. On était aussi trop peu pour danser, les hommes préféraient vider les litres d'eau-de-vie, en fumant leurs pipes, qu'ils tapaient sur la nappe, pour en faire tomber les culots. Dans un coin, Fanny et Delhomme supputaient à un sou près, devant Jean et Tron, quelle allait être la situation pécuniaire des mariés et quelles seraient leurs espérances: cela dura interminablement, chaque centimètre carré de terre était estimé, ils connaissaient toutes les fortunes de Rognes, jusqu'aux sommes représentées par le linge. A l'autre bout, Jacqueline s'était emparée de M. Charles, qu'elle contemplait avec un sourire invincible, ses jolis yeux pervers allumés de curiosité. Elle le questionnait. --Alors, c'est drôle, Chartres? il y a du plaisir à y prendre? Et lui répondait par un éloge du «tour de ville», la ligne de promenades plantées de vieux arbres, qui font à Chartres, une ceinture d'ombrages. En bas surtout, le long de l'Eure, les boulevards étaient très frais, en été. Puis, il y avait la cathédrale, il s'étendait sur la cathédrale, en homme bien renseigné et respectueux de la religion. Oui, un des plus beaux monuments, devenu trop vaste pour cette époque de mauvais chrétiens, presque toujours vide, au milieu de sa place déserte, que seules des ombres de dévotes traversaient en semaine; et, cette tristesse de grande ruine, il l'avait sentie, un dimanche qu'il y était entré, en passant, au moment des vêpres: on y grelottait, on n'y voyait pas clair, à cause des vitraux, si bien qu'il avait dû s'habituer au noir, avant de distinguer deux pensionnats de petites filles, perdues là comme une poignée de fourmis, chantant d'une voix aiguë de fifre, sous les voûtes. Ah! vraiment, ça serrait le coeur, qu'on abandonnât ainsi les églises pour les cabarets! Jacqueline, étonnée, continuait à le regarder fixement, avec son sourire. Elle finit par murmurer: --Mais, dites donc, les femmes, à Chartres... Il comprit, devint très grave, s'épancha pourtant, dans l'expansion de la soûlerie générale. Elle, très rose, frissonnante de petits rires, se poussait contre lui, comme pour entrer dans ce mystère d'un galop d'hommes, tous les soirs. Mais ce n'était pas ce qu'elle croyait, il lui en contait le dur travail, car il avait le vin mélancolique et paternel. Puis, il s'anima, lorsqu'elle lui eut dit qu'elle s'était amusée à passer, pour voir, devant la maison de Châteaudun, au coin de la rue Davignon et de la rue Loiseau, une petite maison délabrée, aux persiennes closes et à demi pourries. Derrière, dans un jardin mal tenu, une grosse boule de verre étamé reflétait la façade; tandis que, devant la lucarne du comble, changé en pigeonnier, des pigeons volaient, roucoulant au soleil. Ce jour-là, des enfants jouaient sur la marche de la porte, et l'on entendait les commandements, par-dessus le mur de la caserne de cavalerie voisine. Lui, l'interrompait, s'emportait. Oui, oui! il connaissait l'endroit, deux femmes dégoûtantes et éreintées, pas même des glaces en bas. C'étaient ces bouges qui déshonoraient le métier. --Mais que voulez-vous faire dans une sous-préfecture? dit-il enfin, calmé, cédant à une philosophie tolérante d'homme supérieur. Il était une heure du matin, on parla d'aller se coucher. Lorsqu'on avait eu un enfant ensemble, inutile, n'est-ce pas? d'y mettre des façons, pour se fourrer sous la couverture. C'était comme les farces, le poil à gratter, le lit déboulonné, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout ça, avec eux, n'aurait guère été que de la moutarde après dîner. Le mieux était de boire encore un coup et de se dire bonsoir. A ce moment, Lise et Fanny poussèrent un cri. Par la fenêtre ouverte, de l'ordure venait d'être jetée à pleine main, une volée de merde ramassée au pied de la haie; et les robes de ces dames se trouvaient perdues, éclaboussées du haut en bas. Quel était le cochon qui avait fait ça? On courut, on regarda sur la place, sur la route, derrière le mur. Personne. D'ailleurs, tous furent d'accord: c'était Jésus-Christ qui se vengeait de n'avoir pas été invité. Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le tour de la table, cherchant s'il ne restait rien; et elle se décida, après avoir dit à Jean que les Buteau crèveraient sur la paille. Dans le chemin, pendant que les autres, très ivres, culbutaient parmi les cailloux, on entendit son pas ferme et dur s'éloigner, avec les petits coups réguliers de sa canne? Tron ayant attelé le cabriolet, pour Mme Jacqueline, celle-ci, sur le marchepied, se retourna. --Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean?... Non, n'est-ce pas? Le garçon, qui s'apprêtait à monter, se ravisa, heureux de la laisser au camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau galant, il ne put s'empêcher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui, rentrerait à pied, et il vint s'asseoir un instant sur le banc de pierre, dans la cour, près de Françoise, qui s'était mise là, étourdie de chaleur et de lassitude, en attendant que le monde fut parti. Les Buteau étaient déjà dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se coucher elle-même. --Ah! qu'il fait bon là! soupira-t-elle, après cinq grandes minutes de silence. Et le silence recommença, d'une paix souveraine. La nuit était criblée d'étoiles, fraîche, délicieuse. L'odeur des foins s'exhalait, montait si fort des prairies de l'Aigre, qu'elle embaumait l'air comme un parfum de fleur sauvage. --Oui, il fait bon, répéta enfin Jean. Ça remet le coeur. Elle ne répondit pas, et il s'aperçut qu'elle dormait. Elle glissait, elle s'appuyait contre son épaule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant à des choses confuses. De mauvaises pensées l'envahirent, puis se dissipèrent. Elle était trop jeune, il lui semblait qu'en attendant, elle seule vieillirait et se rapprocherait de lui. --Dis donc, Françoise, faut se coucher. On prendrait du mal. Elle se réveilla en sursaut. --Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit... Au revoir, Jean. --Au revoir, Françoise. TROISIÈME PARTIE I Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoitée, qu'il avait refusée pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite de désir, de rancune et d'obstination! Lui-même ne savait plus pourquoi il s'était ainsi entêté, brûlant au fond de signer l'acte, craignant d'être dupe, ne pouvant se consoler de n'avoir pas tout l'héritage, les dix-neuf arpents, aujourd'hui mutilés et épars. Depuis qu'il avait accepté, c'était une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession; et une chose la doublait, cette joie, l'idée que sa soeur et son frère étaient volés, que son lot valait davantage, à présent que le nouveau chemin bordait sa pièce. Il ne les rencontrait plus sans ricaner, en malin, disant avec des clins d'yeux: --Tout de même, je les ai fichus dedans! Et ce n'était point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps différé, des deux hectares que lui avait apportés Lise, touchant sa pièce, car la pensée du partage nécessaire entre les deux soeurs ne lui venait pas; ou, du moins, il le repoussait à une époque tellement lointaine qu'il espérait trouver d'ici là une façon de s'y soustraire. Il avait, en comptant la part de Françoise, huit arpents de labour, quatre de pré, environ deux et demi de vigne; et il les garderait, on lui arracherait plutôt un membre; jamais surtout il ne lâcherait la parcelle des Cornailles, au bord du chemin, laquelle, maintenant, mesurait près de trois hectares. Ni sa soeur ni son frère n'en avait une pareille; il en parlait les joues enflées, crevant d'orgueil. Un an se passa, et cette première année de possession fut pour Buteau une jouissance. A aucune époque, quand il s'était loué chez les autres, il n'avait fouillé la terre d'un labour si profond: elle était à lui, il voulait la pénétrer, la féconder jusqu'au ventre. Le soir, il rentrait épuisé, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l'argent. En mars, il hersa ses blés, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant tout entier. Lorsque les pièces ne demandaient plus de travail, il y retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait et prenait, de son geste accoutumé, une poignée, une motte grasse, qu'il aimait à écraser, à laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s'il ne la sentait ni trop sèche ni trop humide, flairant bon le pain qui pousse. Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet, depuis le moment où les pointes vertes se montrent jusqu'à celui où les hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses yeux, il avait débarricadé la fenêtre de la cuisine, celle de derrière, qui donnait sur la plaine; et il se plantait là, il voyait dix lieues de pays, la nappe immense, élargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un arbre, rien que les poteaux télégraphiques de la route de Châteaudun à Orléans, filant droit, à perte de vue. D'abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis, les brins montèrent et s'épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnat. C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tache perdue d'un continent. Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte à ses pieds, de même que le pêcheur regarde de sa falaise la mer démontée, où la tempête lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nuée noire qui la plomba d'un reflet livide, des éclairs rouges brûlant à la pointe des herbes, dans des éclats de foudre. Il y vit une trombe d'eau venir de plus de six lieues, d'abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis une masse hurlante accourant d'un galop de monstre puis, derrière, l'éventrement des récoltes, un sillage de trois kilomètres de largeur, tout piétiné, brisé, rasé. Ses pièces n'avaient pas souffert, il plaignait le désastre des autres avec des ricanements de joie intime. Et, à mesure que le blé montait, son plaisir grandissait. Déjà, l'îlot gris d'un village avait disparu à l'horizon, derrière le niveau croissant des verdures. Il ne restait que les toitures de la Borderie, qui, à leur tour, furent submergées. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu'une épave. Partout du blé, la mer de blé envahissante, débordante, couvrant la terre de son immensité verte. --Ah! nom de Dieu! disait-il chaque soir en se mettant à table, si l'été n'est pas trop sec, nous aurons du pain toujours! Chez les Buteau, on s'était installé. Les époux avaient pris la grande chambre du bas, et Françoise se contentait, au-dessus d'eux, de l'ancienne petite chambre du père Mouche, lavée, meublée d'un lit de sangle, d'une vieille commode, d'une table et de deux chaises. Elle s'occupait des vaches, menait sa vie d'autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux soeurs, laissée en suspens. Au lendemain du mariage de l'aînée, le vieux Fouan, qui était tuteur de la cadette, avait insisté pour que ce partage eût lieu, afin d'éviter tout ennui plus tard. Mais Buteau s'était récrié. A quoi bon? Françoise était trop jeune, elle n'avait pas besoin de sa terre. Est-ce qu'il y avait rien de changé? elle vivait chez sa soeur comme auparavant, on la nourrissait, on l'habillait; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre, bien sûr. A toutes ces raisons, le vieux hochait la tête: on ne savait jamais ce qui arrivait, le mieux était de se mettre en règle; et la jeune fille elle-même insistait, voulait connaître sa part, quitte à la laisser ensuite aux soins de son beau-frère. Celui-ci, cependant, l'avait emporté par sa brusquerie bon enfant, obstiné et goguenard. On n'en parlait plus, il étalait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille. --Faut de la bonne entente, je ne connais que ça! En effet, au bout des premiers dix mois, il n'y avait pas encore eu de querelle entre les deux soeurs, ni dans le ménage, lorsque les choses, lentement, se gâtèrent. Cela commença par de méchantes humeurs. On se boudait, on en vint aux mots durs; et, dessous, le ferment du tien et du mien, continuant son ravage, gâtait peu à peu l'amitié. Certainement, Lise et Françoise ne s'adoraient plus de leur grande tendresse d'autrefois. Personne, maintenant, ne les rencontrait, les bras à la taille, enveloppées du même châle, se promenant dans la nuit tombante. On les avait comme séparées, une froideur grandissait entre elles. Depuis qu'un homme était là, il semblait à Françoise qu'on lui prenait sa soeur. Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet homme; et il était ainsi devenu la chose étrangère, l'obstacle, qui lui barrait le coeur où elle vivait seule. Elle s'en allait sans embrasser son aînée, quand Buteau l'embrassait, blessée, comme si quelqu'un avait bu dans son verre. En matière de propriété, elle gardait ses idées d'enfant, elle apportait une passion extraordinaire: ça, c'est à moi, ça, c'est à toi; et, puisque sa soeur était désormais à un autre, elle la laissait, mais elle voulait ce qui était à elle, la moitié de la terre et de la maison. Dans cette colère de Françoise, il y avait une autre cause, qu'elle-même n'aurait pu dire. Jusque-là, glacée par le veuvage du père Mouche, la maison, où l'on ne s'aimait pas, n'avait eu pour elle aucun souffle troublant. Et voilà qu'un mâle l'habitait, un mâle brutal, habitué à trousser les filles au fond des fossés, et dont les rigolades secouaient les cloisons, haletaient à travers les fentes des boiseries. Elle savait tout, instruite par les bêtes, elle en était dégoûtée et exaspérée. Dans la journée, elle préférait sortir pour les laisser faire leur cochonnerie à l'aise. Le soir, s'ils commençaient à rire en quittant la table, elle leur criait d'attendre au moins qu'elle eût fini la vaisselle. Et elle gagnait sa chambre, fermant les portes violemment, bégayant des insultes: Salops! salops! entre ses dents serrées. Malgré tout, elle croyait entendre encore ce qui se passait en bas. La tête enfoncée dans l'oreiller, le drap tiré jusqu'aux yeux, elle brûlait de fièvre, l'ouïe et la vue hantées d'hallucinations, souffrant des révoltes de sa puberté. Le pis était que Buteau, en la voyant si occupée de ça, la plaisantait, par farce. Eh bien? quoi donc? qu'est-ce qu'elle dirait, quand il lui faudrait y passer? Lise, aussi, riait, ne trouvant là aucun mal. Et lui, alors, expliquait son idée sur la bagatelle: puisque le bon Dieu avait donné à chacun ce plaisir qui ne coûtait rien, il était permis de s'en payer tant qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles; mais pas d'enfant, ah! pour ça, non! n'en fallait plus! On en faisait toujours trop, lorsqu'on n'était pas marié, par bêtise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de même, qu'il avait bien dû accepter. Mais, lorsqu'on était marié, on devenait sérieux, il se serait plutôt coupé comme un chat, que d'en recommencer un autre. Merci! pour qu'il y eût une bouche encore à la maison, où le pain, déjà, filait si raide! Aussi ouvrait-il l'oeil; se surveillant avec sa femme, si grasse, la mâtine, qu'elle goberait la chose du coup, disait-il, en ajoutant pour rire qu'il labourait dur et ne semait pas. Du blé, oh! du blé, tant que le ventre enflé de la terre pouvait en lâcher! mais des mioches, c'était fini, jamais! Et, au milieu de ces continuels détails, de ces accouplements qu'elle frôlait et qu'elle sentait, le trouble de Françoise allait grandissant. On prétendait que son caractère changeait: elle était prise, en effet, d'humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste, puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d'un regard noir, lorsque, sans se gêner, il traversait la cuisine, à moitié nu. Des querelles avaient éclaté entre elle et sa soeur pour des vétilles, pour une tasse qu'elle venait de casser: est-ce qu'elle n'était pas à elle aussi, cette tasse, la moitié au moins? est-ce qu'elle ne pouvait pas casser la moitié de tout, si ça lui plaisait? Sur ces questions de propriété, les disputes tournaient à l'aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours. Vers cette époque, Buteau céda lui-même à une humeur exécrable. La terre souffrait d'une terrible sécheresse, pas une goutte d'eau n'était tombée depuis six semaines; et il rentrait les poings serrés, malade de voir les récoltes compromises, les seigles chétifs, les avoines maigres, les blés grillés avant d'être en grains. Il en souffrait positivement, comme les blés eux-mêmes, l'estomac rétréci, les membres noués de crampes, rapetissé, desséché de malaise et de colère. Aussi, un matin, pour la première fois, s'empoigna-t-il avec Françoise. Il faisait chaud, il était resté la chemise ouverte, la culotte déboutonnée, près de lui tomber des fesses, après s'être lavé au puits; et, comme il s'asseyait pour manger sa soupe, Françoise, qui le servait, tourna un instant derrière lui. Enfin, elle éclata, toute rouge. --Dis, rentre ta chemise, c'est dégoûtant. Il était mal planté, il s'emporta. --Nom de Dieu! as-tu fini de m'éplucher?... Ne regarde pas, si ça t'offusque... Tas donc bien envie d'en tâter, morveuse, que t'es toujours là-dessus? Elle rougit encore, elle bégaya, tandis que Lise avait le tort d'ajouter: --Il a raison, tu nous embêtes à la fin... Va-t'en, si l'on n'est plus libre chez soi. --C'est ça, je m'en irai, dit rageusement Françoise, qui sortit en faisant claquer la porte. Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s'était couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d'été qui ravivent la campagne; et il avait ouvert la fenêtre, sur la plaine, il était là dés l'aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant: --Nous v'là bourgeois, puisque le bon Dieu travaille pour nous... Ah! sacré tonnerre! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux que les journées où l'on s'esquinte sans profit. Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C'était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l'averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l'épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre, pour crier: --Allez, allez donc!... C'est des pièces de cent sous qui tombent! Brusquement, il entendit quelqu'un ouvrir la porte, il se tourna, et il eut la surprise de reconnaître le vieux Fouan. --Tiens! le père!... Vous venez donc de la chasse aux grenouilles? Le vieux, après s'être battu avec un grand parapluie bleu, entra, en laissant ses sabots sur le seuil. --Fameux coup d'arrosoir, dit-il simplement. Fallait ça. Depuis un an que le partage était définitivement consommé, signé, enregistré, il n'avait plus qu'une occupation, celle d'aller revoir ses anciennes pièces. On le rencontrait toujours rôdant autour d'elles, s'intéressant, triste ou gai selon l'état des récoltes, gueulant contre ses enfants, parce que ce n'était plus ça, que c'était leur faute, si rien ne marchait. Cette pluie le ragaillardissait, lui aussi. --Et alors, reprit Buteau, vous entrez nous voir, en passant? Françoise, muette jusque-là, s'avança et dit d'une voix nette: --Non, c'est moi qui ai prié mon oncle de venir. Lise, debout devant la table, en train d'écosser des pois, lâcha la besogne, attendit, les bras ballants, le visage subitement dur. Buteau, qui avait d'abord fermé les poings, reprenait son air de rire, résolu à ne pas se fâcher. --Oui, expliqua lentement le vieux, la petite a causé avec moi, hier... Vous voyez si j'avais raison de vouloir régler les affaires tout de suite. Chacun sa part, on ne se brouille pas pour ça: au contraire, ça empêche les disputes... Et, à cette heure, faut bien en finir. C'est son droit, n'est-ce pas? d'être fixée sur ce qui lui revient. Moi, je serai répréhensible... Alors donc, nous allons dire un jour et nous irons tous ensemble chez M. Baillehache. Mais Lise ne put se contenir davantage. --Pourquoi ne nous envoie-t-elle pas les gendarmes? On dirait qu'on la vole, bon sang!... Est-ce que je raconte dehors, moi, qu'elle est un vrai bâton merdeux, à ne pas savoir par quel bout la prendre? Françoise allait répondre sur ce ton, lorsque Buteau, qui l'avait saisie par derrière, comme pour jouer, s'écria: --En v'là des bêtises!... On s'asticote, mais on s'aime tout de même, pas vrai? Ça serait propre de ne pas être d'accord entre soeurs. La jeune fille s'était dégagée d'une secousse, et la querelle allait reprendre, lorsqu'il eut une exclamation joyeuse, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. --Jean!... Ah! quelle soupe! un vrai caniche! En effet, Jean, venu au pas de course de la ferme, comme cela lui arrivait souvent, n'avait jeté qu'un sac sur ses épaules, pour se protéger; et il était trempé, ruisselant, fumant, riant lui-même en bon garçon. Pendant qu'il se secouait, Buteau, retourné devant la fenêtre, s'épanouissait de plus en plus, devant la pluie entêtée. --Oh! ça tombe, ça tombe, c'est une bénédiction!... Non, vrai! c'est rigolo, tant ça tombe! Puis, revenant: --Tu arrives bien, toi. Ces deux-là se mangeaient... Françoise veut qu'on partage, pour nous quitter. --Comment? cette gamine! cria Jean, saisi. Son désir était devenu une passion violente, cachée; et il n'avait d'autre satisfaction que de la voir dans cette maison, où il était reçu en ami. Vingt fois déjà, il l'aurait demandée en mariage, s'il ne s'était pas trouvé si vieux pour elle si jeune: il avait beau attendre, les quinze années de différence ne se comblaient pas. Personne ne semblait se douter qu'il pût songer à elle, ni elle-même, ni sa soeur, ni son beau-frère. Aussi était-ce pour cela que ce dernier l'accueillait si cordialement, sans peur des suites. --Gamine, ah! c'est le vrai mot, dit-il avec un haussement paternel des épaules. Mais Françoise, raidie, les yeux à terre, s'entêtait. --Je veux ma part. --Ce serait le plus sage, murmura le vieux Fouan. Alors, Jean la prit doucement par les poignets, l'attira contre ses genoux; et il la gardait ainsi, les mains frémissantes de lui sentir la peau, il lui parlait de sa bonne voix, qui s'altérait, à mesure qu'il la suppliait de rester. Où irait-elle? chez des étrangers, en condition à Cloyes ou à Châteaudun? Est-ce qu'elle n'était pas mieux, dans cette maison où elle avait grandi, au milieu de gens qui l'aimaient? Elle l'écoutait, et elle s'attendrissait à son tour; car, si elle ne pensait guère à voir en lui un amoureux, elle lui obéissait volontiers d'habitude, beaucoup par amitié et un peu par crainte, le trouvant très sérieux. --Je veux ma part, répéta-t-elle, ébranlée; seulement, je ne dis pas que je m'en irai. --Eh! bête, intervint Buteau, qu'est-ce que tu en ficheras, de ta part, si tu restes? Tu as tout, comme ta soeur, comme moi: pourquoi en veux-tu la moitié?... Non, c'est à crever de rire!... Écoutes-bien. Le jour où tu te marieras, on fera le partage. Les yeux de Jean, fixés sur elle, vacillèrent, comme si son coeur eût défailli. --Tu entends? le jour de ton mariage. Elle ne répondait pas, oppressée. Et, maintenant, ma petite Françoise, va embrasser ta soeur. Ça vaudra mieux. Lise n'était pas mauvaise encore, dans sa gaieté bourdonnante de commère grasse; et elle pleura, lorsque Françoise se pendit à son cou. Buteau, enchanté d'avoir ajourné l'affaire, cria que, nom de Dieu! on allait boire un coup. Il apporta cinq verres, déboucha une bouteille, retourna en chercher une seconde. La face tannée du vieux Fouan s'était colorée, tandis qu'il expliquait que, lui, était pour le devoir. Tous burent, les femmes ainsi que les hommes, à la santé de chacun et de la compagnie. --C'est bon, le vin! cria Buteau en reposant rudement son verre, eh bien! vous direz ce que vous voudrez, mais ça ne vaut pas cette eau qui tombe... Regardez-moi ça, en v'là encore, en v'là toujours! ah! c'est riche! Et tous, en tas devant la fenêtre, épanouis, dans une sorte d'extase religieuse, regardaient ruisseler la pluie tiède, lente, sans fin, comme s'ils avaient vu, sous cette eau bienfaisante, pousser les grands blés verts. II Un jour de cet été, la vieille Rose, qui avait eu des faiblesses, et dont les jambes n'allaient plus, fit venir sa petite-nièce Palmyre, pour laver la maison, Fouan était sorti rôder à son habitude, autour des cultures; et, pendant que la misérable, sur les genoux, trempée d'eau, s'épuisait à frotter, l'autre la suivait pas à pas, toutes les deux remâchant les mêmes histoires. D'abord, il fut question du malheur de Palmyre, que son frère Hilarion battait maintenant. Oui, cet innocent, cet infirme était devenu mauvais; et, comme il ne connaissait pas sa force, avec ses poings capables de broyer des pierres, elle craignait toujours d'être tuée, quand il l'empoignait. Mais elle ne voulait pas qu'on s'en mêlât, elle renvoyait le monde, arrivant à l'apaiser, dans l'infinie tendresse qu'elle gardait pour lui. L'autre semaine, il y avait eu un scandale dont tout Rognes causait encore, une telle batterie, que les voisins étaient accourus et l'avaient trouvé se livrant sur elle à des abominations. --Dis, ma fille, demanda Rose pour provoquer ses confidences, c'est donc qu'il voulait te forcer, le brutal. Palmyre, cessant de frotter, accroupie dans ses guenilles ruisselantes, se fâcha, sans répondre. --Est-ce que ça les regardait, les autres? est-ce qu'ils avaient besoin d'entrer espionner chez nous?... Nous ne volons personne. --Dame! reprit la vieille, pourtant si vous couchez ensemble, comme on le raconte, c'est très mal. Un instant, la malheureuse resta muette, la face souffrante, les yeux vagues au loin; puis, cassée de nouveau en deux, elle bégaya, en coupant chaque phrase du va-et-vient de ses bras maigres. --Ah! très mal, est-ce qu'on sait?... Le curé m'a fait demander, pour me dire que nous irions en enfer. Pas le pauvre chéri toujours... Un innocent, monsieur le curé, ai-je répondu, un garçon qui n'en sait pas plus long qu'un petit de trois semaines; et qui serait mort si je ne l'avais pas nourri, et qui n'a guère eu de bonheur d'être ce qu'il est!... A moi, n'est-ce pas? c'est mon affaire. Le jour où il m'étranglera, dans un des coups de rage qui le prennent à cette heure, je verrai bien si le bon Dieu veut me pardonner. Rose, qui savait la vérité depuis longtemps, voyant qu'elle n'apprendrait aucun détail nouveau, conclut d'un air sage: --Quand les choses sont d'une manière, elles ne sont pas d'une autre... N'importe, ce n'est pas une vie que tu t'es faite, ma fille. Et elle se lamenta sur ce que tout le monde avait son malheur. Ainsi, elle et son homme, en enduraient-ils des misères, depuis qu'ils avaient eu le bon coeur de se dépouiller pour leurs enfants! Dès lors, elle ne s'arrêta plus. C'était son éternel sujet de plaintes. --Mon Dieu! les égards, on finit tout de même par s'en passer. Lorsque les enfants sont cochons, ils sont cochons... S'ils payaient la rente seulement... Elle expliqua, pour la vingtième fois, que Delhomme seul apportait ses trimestres de cinquante francs, oh! à la minute. Buteau, lui, toujours en retard, tâchait de liarder: ainsi, bien que la date fut échue depuis dix jours, elle l'attendait encore, il avait promis de venir s'acquitter, le soir même. Quant à Jésus-Christ, c'était plus simple, il ne donnait rien, on ne voyait jamais la couleur de son argent. Et, juste ce matin-là, est-ce qu'il n'avait pas eu le toupet d'envoyer la Trouille, qui s'était mise à pleurnicher et à demander un emprunt de cent sous, pour faire du bouillon à son père, malade? Ah! on la connaissait, sa maladie: un fameux trou sous le nez! Aussi l'avait-on bien reçue, cette gueuse, en la chargeant de dire à son père que, si, le soir, il n'apportait pas ses cinquante francs, comme son frère Buteau, on lui enverrait l'huissier. --Histoire de l'effrayer, car le pauvre garçon, tout de même, n'est pas méchant, ajouta Rose, qui s'attendrissait déjà, dans sa préférence pour son aîné. A la nuit tombante, Fouan étant rentré dîner, elle recommença à table, pendant qu'il mangeait, la tête basse, muet. Était-ce Dieu possible, cela, que de leur six cents francs ils eussent seulement les deux cents francs de Delhomme, à peine cent francs de Buteau, rien du tout de Jésus-Christ, ce qui faisait juste la moitié de la rente! Et les bougres avaient signé chez le notaire, c'était écrit, déposé à la justice! Ils s'en fichaient bien, de la justice! Palmyre qui, dans l'obscurité, achevait d'essuyer le carreau de la cuisine, répondait la même phrase à chaque plainte, comme un refrain de misère. --Ah! sûr, chacun a son mal, on en crève! Rose se décidait enfin à allumer, lorsque la Grande entra, avec son tricot. Dans ses longs jours, il n'y avait point de veillée; mais, pour ne pas même user un bout de chandelle, elle venait passer chez son frère l'heure de nuit, avant d'aller se coucher à tâtons. Tout de suite, elle s'installa, et Palmyre, qui avait encore à récurer des pots et des casseroles, ne souffla plus, saisie de voir sa grand'mère. --Si tu as besoin d'eau chaude, ma fille, reprit Rose, entame un fagot. Elle se contint un instant, s'efforça de parler d'autre chose; car, devant la Grande, les Fouan évitaient de se plaindre, sachant qu'ils lui faisaient plaisir, quand ils regrettaient tout haut de s'être dépouillés. Mais la passion l'emporta. --Et va, tu peux mettre le fagot entier, si on appelle ça un fagot. Des brindilles de bois mort, des rognures de haies!... Faut vraiment que Fanny ratisse son bûcher, pour nous envoyer de la pourriture pareille. Fouan, resté à la table, devant un verre plein, sortit alors du silence où il semblait vouloir s'enfermer. Il s'emporta. --As-tu fini, nom de Dieu! avec ton fagot? C'est de la saleté, nous le savons!... Qu'est-ce que je dirai donc, moi, de cette cochonnerie de piquette que Delhomme me donne pour du vin? Il éleva le verre, le regarda à la chandelle. --Hein? qu'a-t-il bien pu foutre là-dedans? Ce n'est pas même de la rinçure de tonneau... Et il est honnête, celui-là! Les deux autres nous laisseraient crever de soif, sans aller nous chercher une bouteille d'eau à la rivière. Enfin, il se décida à boire son vin d'un coup. Mais il cracha violemment. --Ah! la poison! c'est peut-être bien pour me faire claquer tout de suite. Dès ce moment, Fouan et Rose s'abandonnèrent à leur rancune, sans plus rien ménager. Leurs coeurs ulcérés se soulageaient, ils alternaient les litanies de leurs récriminations, chacun à son tour disait son grief. Ainsi, les dix litres de lait par semaine: d'abord, ils n'en recevaient pas six; et puis, s'il ne passait point entre les mains de monsieur le curé, ce lait-là, n'empêche qu'il devait être bon chrétien. C'était comme pour les oeufs, certainement qu'on les commandait exprès aux poules, car on n'en aurait pas trouvé d'aussi petits sur tout le marché de Cloyes: oui, une vraie curiosité, et donnés de si mauvais coeur, qu'ils avaient le temps de se gâter en route. Quant aux fromages, ah! les fromages! Rose se tordait de coliques, chaque fois qu'elle en mangeait. Elle courut en chercher un, elle voulut absolument que Palmyre y goutât. Hein? était-ce une horreur? ça ne criait-il pas vengeance? Ils devaient y ajouter de la farine, peut-être bien du plâtre. Mais déjà Fouan se lamentait d'en être réduit à ne plus pouvoir fumer qu'un sou de tabac par jour; et, aussitôt, elle regretta son café noir qu'il lui avait fallu supprimer; et tous les deux à la fois, ensuite, les accusèrent de la mort de leur vieux chien infirme, qu'ils s'étaient décidés à noyer la veille, parce qu'il coûtait trop pour eux, maintenant. --Je leur ai tout donné, cria le vieux, et les bougres se foutent de moi!... Ah! ça nous tuera, tant nous rageons à nous voir dans cette misère! Ils s'arrêtèrent enfin, et la Grande, qui n'avait pas desserré les lèvres, les regarda l'un après l'autre, de ses yeux ronds d'oiseau mauvais. --C'est bien fait! dit-elle. Mais, juste à ce moment, Buteau entra. Palmyre, ayant terminé son travail, en profita pour s'échapper, avec les quinze sous que Rose venait de lui mettre dans la main. Et Buteau, debout au milieu de la pièce, se tint immobile, dans ce silence prudent du paysan qui ne veut jamais parler le premier. Deux minutes s'écoulèrent. Le père fut forcé d'entamer les choses. --Alors, tu te décides, c'est heureux.... Depuis dix jours, tu te fais bien attendre. L'autre se dandinait. --Quand on peut, on peut. Chacun sait comment son pain cuit. --Possible, mais à ce compte-là, si ça durait, pendant que tu en mangerais, du pain, nous crèverions, nous autres.... Tu as signé, tu dois payer au jour et à l'heure. En voyant son père se fâcher, Buteau plaisanta. --Dites donc, si j'arrive trop tard, je m'en retourne.... Ce n'est donc pas déjà très gentil, de payer? Il y en a qui s'en passent. Cette allusion à Jésus-Christ inquiéta Rose, qui se permit de tirer la veste de son homme. Il retint un geste de colère, il reprit: --C'est bon, donne tes cinquante francs, j'ai préparé le reçu. Sans se presser, Buteau se fouilla. Il avait eu, sur la Grande, un coup d'oeil de contrariété, l'air gêné par sa présence. Elle en abandonnait son tricot, elle regardait de ses prunelles fixes, dans l'attente de voir l'argent. Le père et la mère, eux aussi, s'étaient rapprochés, ne quittant plus la main du garçon. Et, sous ces trois paires d'yeux, largement ouverts, il se résigna à sortir une première pièce de cent sous. --Une, dit-il, en la posant sur la table. Les autres suivirent, avec une lenteur croissante. Il continuait à les compter tout haut, d'une voix qui faiblissait. Après la cinquième il s'arrêta, dut faire de profondes recherches pour en trouver une encore, puis cria d'une voix raffermie, très forte: --Et six! Les Fouan attendaient toujours, mais rien ne vint plus. --Comment, six? finit par dire le père. C'est dix qu'il en faut.... Est-ce que tu te fiches de nous? Le trimestre dernier, quarante francs, et celui-ci trente! Tout de suite, Buteau prit une voix geignarde. Ah! rien n'allait. Le blé avait encore baissé, les avoines étaient chétives. Jusqu'à son cheval, dont le ventre enflait, si bien qu'il avait dû faire venir deux fois le vétérinaire. Enfin, c'était la ruine, il ne savait comment joindre les deux bouts. --Ça ne me regarde pas, répétait furieusement le vieux. Donne les cinquante francs, ou je t'envoie en justice. Cependant, il s'apaisa, à l'idée de n'accepter les six pièces qu'en acompte; et il parla de refaire son reçu. --Alors, tu me donneras les vingt francs la semaine prochaine.... Je vas mettre ça sur le papier. Mais déjà, d'une main prompte, Buteau avait repris l'argent sur la table. --Non, non! pas de ça!... Je veux être quitte. Laissez le reçu, ou je file.... Ah bien! vrai! ça ne vaudrait pas la peine de me dépouiller, si je vous devais encore. Et ce fut terrible, le père et le fils s'obstinèrent, répétant sans se lasser les mêmes mots, l'un exaspéré de n'avoir pas empoché l'argent tout de suite, l'autre le serrant dans son poing, résolu à ne plus le lâcher que donnant donnant. Une seconde fois, la mère dut tirer son homme par la veste, et il céda de nouveau. --Tiens! sacré voleur, le voilà, le papier! Je devrais te le coller d'une gifle sur la gueule... Donne l'argent. L'échange eut lieu, de poing à poing; et Buteau, la scène jouée, se mit à rire. Il s'en alla, gentil, satisfait, en souhaitant bien le bonsoir à la compagnie. Fouan s'était assis devant la table, l'air épuisé. Alors, la Grande, avant de reprendre son tricot, haussa les épaules, lui jeta violemment ces deux mots: --Foutue bête! Il y eut un silence, et la porte fut rouverte, Jésus-Christ entra. Averti par la Trouille que son frère payait le soir, il le guettait de la route, il avait attendu sa sortie, pour se présenter à son tour. Le visage doux, il était simplement attendri d'un reste d'ivresse de la veille. Dès le seuil, ses yeux allèrent droit aux six pièces de cent sous, que Fouan avait eu l'imprudence de remettre sur la table. --Ah! c'est Hyacinthe! cria Rose, heureuse de le voir. --Oui, c'est moi.... Bonne santé à tous! Et il s'avança, sans quitter de l'oeil les pièces blanches, luisantes comme des lunes, à la chandelle. Le père, qui avait tourné la tête, suivit son regard, aperçut l'argent, dans un sursaut d'inquiétude. Vivement, il posa dessus une assiette, pour le cacher. Trop tard! --Foutue bête! pensa-t-il, irrité de sa négligence. La Grande a raison. Puis, tout haut, brutal: --Tu fais bien de venir nous payer, car, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire, je t'envoyais l'huissier demain. --Oui, la Trouille m'a dit ça, gémit Jésus-Christ très humble, et je me suis dérangé, parce que, n'est-ce pas? vous ne pouvez vouloir ma mort... Payer, bon Dieu! avec quoi payer, quand on n'a pas du pain à sa suffisance?.... Nous avons tout vendu, oh! je ne blague pas, venez voir vous-même, si vous croyez que je blague. Plus de draps aux lits, plus de meubles, plus rien... Et, avec ça je suis malade... Un ricanement d'incrédulité l'interrompit. Il continua sans entendre: --Peut-être que ça ne paraît guère, mais n'empêche que j'ai quelque chose de mauvais dans le sac. Je tousse, je sens que je m'en vas... Encore, quand on a du bouillon! Mais quand on a pas du bouillon, on claque, hein? c'est la vérité.... Bien sur que je vous payerais, si j'avais de l'argent. Dites-moi où il y en a, que je vous en donne, et que je commence par me mettre un pot-au-feu. V'là quinze jours que je n'ai pas vu de viande. Rose commençait à s'émouvoir, tandis que Fouan se fâchait davantage. --T'as tout bu, feignant, propre à rien, tant pis pour toi! De si belles terres, qui étaient dans la famille depuis des ans et des ans, tu les as mises en gage! Oui, il y a des mois que, toi et ta garce de fille, vous faites la noce, et si c'est fini, à cette heure, crevez donc! Jésus-Christ n'hésita plus, il sanglota. --Ce n'est pas d'un père, ce que vous dites. Faut être dénaturé pour renier son enfant... Moi, j'ai bon coeur, c'est ce qui causera ma perte... Si vous n'aviez pas d'argent! mais puisque vous en avez, est-ce que ça se refuse, une aumône à un fils?.... J'irai mendier chez les autres, ce sera du propre, ah! oui, du propre! Et, à chaque phrase, lâchée au milieu de ses larmes, il jetait sur l'assiette un regard oblique qui faisait trembler le vieux. Puis, feignant d'étouffer, il ne poussa plus que des cris assourdissants d'homme qu'on égorge. Rose, bouleversée, gagnée par les sanglots, joignit les mains, pour supplier Fouan. --Voyons, mon homme... Mais ce dernier, se débattant, refusant encore, l'interrompit. --Non non, il se fout de nous.... Veux-tu te taire, animal? Est-ce qu'il y a du bon sens à gueuler ainsi? Les voisins vont venir, tu nous rends tous malades. Cela ne fit que redoubler les clameurs de l'ivrogne, qui beugla: --Je ne vous ai pas dit... L'huissier vient demain saisir chez moi. Oui, pour un billet que j'ai signé à Lambourdieu... Je ne suis qu'un cochon, je vous déshonore, faut que j'en finisse. Ah! cochon! tout ce que je mérite, c'est de boire un coup dans l'Aigre, jusqu'à plus soif... Si seulement j'avais trente francs... Fouan, excédé, vaincu par cette scène, tressaillit, à ce chiffre de trente francs. Il écarta l'assiette. A quoi bon? puisque le bougre les voyait et les comptait à travers la faïence. --Tu veux tout, est-ce raisonnable, nom de Dieu!... Tiens! tu nous assommes, prends-en la moitié, et file, qu'on ne te revoie pas! Jésus-Christ, guéri soudain, parut se consulter, puis déclara: --Quinze francs, non, c'est trop court, ça ne peut pas faire l'affaire. Mettons-en vingt, et je vous lâche. Ensuite, lorsqu'il tint les quatre pièces de cent sous, il les égaya tous, en leur racontant le tour qu'il avait joué à Bécu, de fausses lignes de fond, placées dans la partie réservée de l'Aigre, de telle manière que le garde champêtre était tombé à l'eau, en voulant les retirer. Et il s'en alla enfin, après s'être fait offrir un verre du mauvais vin de Delhomme, qu'il traita de sale canaille, pour oser donner à un père cette drogue-là. --Tout de même, il est gentil, dit Rose, lorsqu'il eut refermé la porte. La Grande s'était mise debout, pliant son tricot, près de partir. Elle regarda sa belle-soeur, puis son frère, fixement; et elle sortit à son tour, après leur avoir crié, dans une colère longtemps contenue: --Pas un sou, foutues bêtes! ne me demandez pas un sou, jamais! jamais! Dehors, elle rencontra Buteau, qui revenait de chez Macqueron, étonné d'y avoir vu entrer Jésus-Christ, très gai, la poche sonnante d'écus. Il avait soupçonné vaguement l'histoire. --Eh! oui, cette grande canaille emporte ton argent. Ah! ce qu'il va se gargariser avec, en se fichant de toi! Buteau, hors de lui, tapa des deux poings dans la porte des Fouan. Si on ne la lui avait pas ouverte, il l'aurait enfoncée. Les deux vieux se couchaient déjà, la mère avait retiré son bonnet et sa robe, en jupon, ses cheveux gris tombés sur les tempes. Et, quand ils se furent décides à rouvrir, il se jeta entre eux, criant d'une voix étranglée: --Mon argent! mon argent! Ils eurent peur, ils s'écartèrent, étourdis, ne comprenant pas encore. --Est-ce que vous croyez que je m'extermine pour ma rosse de frère? Il ne foutrait rien, et c'est moi qui le gobergerais!... Ah! non, ah! non! Fouan voulut nier, mais l'autre lui coupa brutalement la parole. --Hein! quoi? voilà que vous mentez, à cette heure!... Je vous dis qu'il a mon argent. Je l'ai senti, je l'ai entendu sonner dans sa poche, à ce gueux! Mon argent que j'ai sué, mon argent qu'il va boire!... Si ce n'est pas vrai, montrez-le-moi donc. Oui, si vous les avez encore, montrez-moi les pièces... Je les connais, je saurai bien. Montrez-moi les pièces. Et il s'entêta, il répéta à vingt reprises cette phrase dont il fouettait sa colère. Il en arriva à donner des coups de poing sur la table, exigeant les pièces, là, tout de suite, jurant qu'il ne les reprendrait pas, voulant simplement les voir. Puis, comme les vieux tremblants balbutiaient, il éclata de fureur. --Il les a, c'est clair!... Du tonnerre de Dieu si je vous rapporte un sou! Pour vous autres, on pouvait se saigner; mais pour entretenir cette crapule, ah! j'aimerais mieux me couper les bras! Pourtant, le père, lui aussi, finissait par se fâcher. --En v'là assez, n'est-ce pas? Est-ce que ça te regarde, nos affaires? Il est à moi, ton argent, j'en peux bien faire ce qu'il me plaît. --Qu'est-ce que vous dites? reprit Buteau, en s'avançant sur lui, blême, les poings serrés. Vous voulez donc que je lâche tout... Eh bien! je trouve que c'est trop salop, oui! salop, de tirer des sous à vos enfants, lorsque vous avez pour sûr de quoi vivre... Oh! vous aurez beau dire non! Le magot est par là, je le sais. Saisi, le vieux se démenait, la voix cassée, les bras faibles, ne retrouvant plus son autorité d'autrefois, pour le chasser. --Non, non, il n'y a pas un liard... Vas-tu foutre le camp! --Si je cherchais! si je cherchais! répétait Buteau qui déjà ouvrait les tiroirs et tapait dans les murs. Alors, Rose, terrifiée, craignant une bataille entre le père et le fils, se pendit à une épaule de ce dernier, en bégayant: --Malheureux, tu veux donc nous tuer? Brusquement, il se retourna vers elle, la saisit par les poignets, lui cria dans la face, sans voir sa pauvre tête grise, usée et lasse: --Vous, c'est votre faute! C'est vous qui avez donné l'argent à Hyacinthe... Vous ne m'avez jamais aimé, vous êtes une vieille coquine! Et il la poussa, d'une secousse si rude, qu'elle s'en alla, défaillante, tomber assise contre le mur. Elle avait jeté une plainte sourde. Il la regarda un instant, pliée là comme une loque; puis, il partit d'un air fou, il fit claquer la porte, en jurant: --Nom de Dieu de nom de Dieu! Le lendemain, Rose ne put quitter le lit. On appela le docteur Finet, qui revint trois fois sans la soulager. A la troisième visite, l'ayant trouvée à l'agonie, il prit Fouan à part, il demanda comme un service d'écrire tout de suite et de laisser le permis d'inhumer: cela lui éviterait une course, il usait de cet expédient, pour les hameaux lointains. Cependant, elle dura trente-six heures encore. Lui, aux questions, avait répondu que c'était la vieillesse et le travail, qu'il fallait bien s'en aller, quand le corps était fini. Mais, dans Rognes, où l'on savait l'histoire, tous disaient que c'était un sang tourné. Il y eut beaucoup de monde à l'enterrement, Buteau et le reste de la famille s'y conduisirent très bien. Et, lorsqu'on eut rebouché le trou, au cimetière, le vieux Fouan rentra seul dans la maison, où ils avaient vécu et souffert à deux, pendant cinquante ans. Il mangea debout un morceau de pain et de fromage. Puis, il rôda au travers des bâtiments et du jardin vides, ne sachant à quoi tuer son chagrin. Il n'avait plus rien à faire, il sortit pour monter sur le plateau, à ses anciennes pièces, voir si le blé poussait. III Pendant tout une année, Fouan vécut de la sorte, silencieux dans la maison déserte. On l'y trouvait sans cesse sur les jambes, allant, venant, les mains tremblantes, et ne faisant rien. Il restait des heures devant les auges moisies de l'étable, retournait se planter à la porte de la grange vide, comme cloué là par une songerie profonde. Le jardin l'occupait un peu; mais il s'affaiblissait, il se courbait davantage vers la terre, qui semblait le rappeler à elle; et, deux fois, on l'avait secouru, le nez tombé dans ses plants de salades. Depuis les vingt francs donnés à Jésus-Christ, Delhomme payait seul la rente, car Buteau s'entêtait à ne plus verser un sou, déclarant qu'il aimait mieux aller en justice, que de voir son argent filer dans la poche de sa canaille de frère. Ce dernier, en effet, arrachait encore de temps à autre une aumône forcée à son père, que ses scènes de larmes anéantissaient. Ce fut alors que Delhomme, devant cet abandon du vieux, exploité, malade de solitude, eut l'idée de le prendre. Pourquoi ne vendrait-il pas la maison et n'habiterait-il pas chez sa fille? Il n'y manquerait de rien, on n'aurait plus les deux cents francs de rente à lui payer. Le lendemain, Buteau, ayant appris cette offre, accourut, en fit une semblable, avec tout un étalage de ses devoirs de fils. De l'argent pour le gâcher, non! mais du moment qu'il s'agissait de son père tout seul, celui-ci pouvait venir, il mangerait et dormirait, à l'aise. Au fond, sa pensée dut être que sa soeur n'attirait le vieux que dans le calcul de mettre la main sur le magot soupçonné. Lui-même pourtant commençait à douter de l'existence de cet argent, flairé en vain. Et il était très partagé, il offrait son toit par orgueil, en comptant bien que le père refuserait, en souffrant à l'idée qu'il accepterait peut-être l'hospitalité des Delhomme. Du reste, Fouan montra une grande répugnance, presque de la peur, pour la première comme pour la seconde des deux propositions. Non! non! valait mieux son pain sec chez soi que du rôti chez les autres: c'était moins amer. Il avait vécu là, il mourrait là. Les choses allèrent ainsi jusqu'à la mi-juillet, à la Saint-Henri, qui était la fête patronale de Rognes. Un bal forain, couvert de toile, s'installait d'ordinaire dans les prés de l'Aigre; et il y avait, sur la route, en face de la mairie, trois baraques, un tir, un camelot vendant de tout, jusqu'à des rubans, et un jeu de tournevire, où l'on gagnait des sucres d'orge. Or, ce jour-là, M. Baillehache, qui déjeunait à la Borderie, étant descendu causer avec Delhomme, celui-ci le pria de l'accompagner chez le père Fouan, pour lui faire entendre raison. Depuis la mort de Rose, le notaire conseillait également au vieillard de se retirer près de sa fille et de vendre la maison inutile, trop grande à cette heure. Elle valait bien trois mille francs, il offrait même d'en garder l'argent et de lui en payer la rente, par petites sommes, au fur et à mesure de ses menus besoins. Ils trouvèrent le vieux dans son effarement habituel, piétinant au hasard, hébété devant un tas de bois, qu'il voulait scier, sans en avoir la force. Ce matin-là, ses pauvres mains tremblaient plus encore que de coutume, car il avait eu, la veille, à subir une rude attaque de Jésus-Christ, qui, pour lui faire vingt francs, en vue de la fête du lendemain, était venu jouer le grand jeu, beuglant à le rendre fou, se traînant par terre, menaçant de se percer le coeur d'un coutelas, apporté exprès dans sa manche. Et il avait donné les vingt francs, il l'avoua tout de suite au notaire, d'un air d'angoisse. --Dites, est-ce que vous feriez autrement, vous? Moi, je ne peux plus, je ne peux plus! Alors, M. Baillehache profita de la circonstance. --Ce n'est pas tenable, vous y laisserez la peau. A votre âge il est imprudent de vivre seul; et, si vous ne voulez pas être mangé, il faut écouter votre fille, vendre et aller chez elle. --Ah! c'est aussi votre conseil, murmura Fouan. Il jetait un regard oblique sur Delhomme, qui affectait de ne pas intervenir. Mais, quand celui-ci remarqua ce regard de défiance, il parla. --Vous savez, père, je ne dis rien, parce que vous croyez peut-être que j'ai intérêt à vous prendre.... Fichtre, non! ce sera un rude dérangement.... Seulement, n'est-ce pas? ça me fâche, de voir que vous vous arrangez si mal, quand vous pourriez être si à l'aise. --Bon, bon, répondit le vieux, faut y réfléchir encore.... Le jour où ça se décidera, je saurai bien le dire. Et ni son gendre, ni le notaire, ne purent en tirer davantage. Il se plaignait qu'on le bousculât, son autorité, peu à peu morte se réfugiait dans cette obstination de vieil homme, même contraire à son bien-être. En dehors de sa vague épouvante à l'idée de n'avoir plus de maison, lui qui souffrait déjà tant de n'avoir plus de terres, il disait non, parce que tous voulaient lui faire dire oui. Ces bougres-là avaient donc à y gagner? Il dirait oui, quand ça lui plairait. La veille, Jésus-Christ, enchanté, ayant eu la faiblesse de montrer à la Trouille les quatre pièces de cent sous, ne s'était endormi qu'en les tenant dans son poing fermé; car la garce, la dernière fois, lui en avait effarouché une sous son traversin, en profitant de ce qu'il était rentré gris, pour prétendre qu'il devait l'avoir perdue. A son réveil, il eut une terreur, son poing avait lâché les pièces, dans le sommeil; mais il les retrouva sous ses fesses, toutes chaudes, et cela le secoua d'une joie énorme, salivant déjà à la pensée de les casser chez Lengaigne: c'était la fête, cochon qui reviendrait chez soi avec de la monnaie! Vainement, pendant la matinée, la Trouille le cajola pour qu'il lui en donnât une, une toute petite, disait-elle. Il la repoussait, il ne fut même pas reconnaissant des oeufs volés qu'elle lui servit en omelette. Non! ça ne suffisait pas d'aimer bien son père, l'argent était fait pour les hommes. Alors, elle s'habilla de rage, mit sa robe de popeline bleue, un cadeau des temps de bombance, en disant qu'elle aussi allait s'amuser. Et elle n'était pas à vingt mètres de la porte, qu'elle se retourna, criant: --Père, père! regarde! La main levée, elle montrait, au bout de ses doigts minces, une belle pièce de cent sous qui luisait comme un soleil. Il se crut volé, il se fouilla, pâlissant. Mais les vingt francs étaient bien dans sa poche, la gueuse avait dû faire du commerce avec ses oies; et le tour lui sembla drôle, il eut un ricanement paternel, en la laissant se sauver. Jésus-Christ n'était sévère que sur un point, la morale. Aussi, une demi-heure plus tard, entra-t-il dans une grande colère. Il s'en allait à son tour, il fermait sa porte, lorsqu'un paysan endimanché, qui passait en bas, sur la route, le héla. --Jésus-Christ! ohé, Jésus-Christ! --Quoi? --C'est ta fille qu'est sur le dos. --Et puis? --Et puis, y a un homme dessus. --Où ça donc? --Là, dans le fossé, au coin de la pièce à Guillaume. Alors, il leva ses deux poings au ciel, furieusement. --Bon! merci! je prends mon fouet!... Ah! nom de Dieu de salope qui me déshonore! Il était rentré chez lui, pour décrocher, derrière la porte, à gauche, le grand fouet de roulier dont il ne se servait que dans ces occasions; et il partit, le fouet sous le bras, se courbant, filant le long des buissons, comme à la chasse, afin de tomber sur les amoureux sans être vu. Mais, lorsqu'il déboucha, au détour de la route, Nénesse qui faisait le guet, du haut d'un tas de pierres, l'aperçut. C'était Delphin qui était sur la Trouille, et chacun son tour d'ailleurs, l'un en sentinelle avancée, lorsque l'autre rigolait. --Méfiance! cria Nénesse, v'là Jésus-Christ! Il avait vu le fouet, il détala comme un lièvre, à travers champs. Dans le fossé herbu, la Trouille, d'une secousse avait jeté Delphin de côté. Ah! fichu sort, son père! Et elle eut pourtant la présence d'esprit de donner au gamin la pièce de cent sous. --Cache-la dans ta chemise, tu me la rendras.... Vite, tire-toi des pieds, nom d'un chien! Jésus-Christ arrivait en ouragan, ébranlant la terre de son galop, faisant tournoyer son grand fouet, dont les claquements sonnaient ainsi que des coups de feu. --Ah, salope! ah, catin! tu vas la danser! Dans sa rage, lorsqu'il eut reconnu le fils au garde champêtre, il le manqua, pendant que celui-ci, mal reculotté, s'enfuyait à quatre pattes parmi les ronces. Elle, empêtrée, la jupe en l'air, ne pouvait nier. D'un coup, qui cingla les cuisses, il la mit debout, la tira hors du fossé. Et la chasse commença. --Tiens, fille de putain!... Tiens, vois si ça va te le boucher! La Trouille, sans une parole, habituée à ces courses, galopait avec des sauts de chèvre. L'ordinaire tactique de son père était de la ramener ainsi à la maison, où il l'enfermait. Aussi essayait-elle de s'échapper vers la plaine, espérant le lasser. Cette fois, elle faillit réussir, grâce à une rencontre. Depuis un instant, M. Charles et Élodie, qu'il menait à la fête, étaient là, arrêtés, plantés au milieu de la route. Ils avaient tout vu, la petite les yeux écarquillés de stupéfaction innocente, lui rouge de honte, crevant d'indignation bourgeoise. Et le pis encore fut que cette Trouille impudique, en le reconnaissant, voulut se mettre sous sa protection. Il la repoussa, mais le fouet arrivait; et pour l'éviter, elle tourna autour de son oncle et de sa cousine, tandis que son père, avec des jurons et des mots de caserne, lui reprochait sa conduite, tournant lui aussi, claquant à la volée, de toute la vigueur de son bras. M. Charles, emprisonné dans ce cercle abominable, étourdi, ahuri, dut se résigner à enfoncer la face d'Élodie dans son gilet. Et il perdait la tête à ce point, qu'il devint lui-même très grossier. --Mais, sale trou, veux-tu bien nous lâcher! Mais qui est-ce qui m'a foutu cette famille, dans ce bordel de pays! Délogée, la Trouille sentit qu'elle était perdue. Un coup de fouet, qui l'enveloppa aux aisselles, la fit virer comme une toupie; un autre la culbuta, en lui arrachant une mèche de cheveux. Dès lors, ramenée dans le bon chemin, elle n'eut plus que l'idée de rentrer au terrier, le plus vivement possible. Elle sauta les haies, franchit les fossés, coupa à travers les vignes, sans craindre de s'empaler au milieu des échalas. Mais ses petites jambes ne pouvaient lutter, les coups pleuvaient sur ses épaules rondes, sur ses reins encore frémissants, sur toute cette chair de fillette précoce, qui s'en moquait d'ailleurs, qui finissait par trouver ça drôle, d'être chatouillée si fort. Ce fut en riant d'un rire nerveux qu'elle rentra d'un bond et qu'elle se réfugia dans un coin, où le grand fouet ne l'atteignait plus. --Donne tes cent sous, dit le père. C'est pour te punir. Elle jura qu'elle les avait perdus en courant. Mais il ricana d'incrédulité, et il la fouilla. Comme il ne trouvait rien, il s'emporta de nouveau. --Hein? tu les as donnés à ton galant... Nom de Dieu de bête! qui leur fout du plaisir et qui les paye! Et il s'en alla, hors de lui, en l'enfermant, en criant qu'elle resterait là toute seule jusqu'au lendemain, car il comptait ne pas rentrer. La Trouille, derrière son dos, se visita le corps, zébré seulement de de deux ou trois bleus, se recoiffa, se rhabilla. Ensuite, tranquillement, elle défît la serrure, travail pour lequel elle avait acquis une extrême adresse; puis, elle décampa, sans même prendre le soin de refermer la porte: ah bien! les voleurs seraient joliment volés, s'il en venait! Elle savait où retrouver Nénesse et Delphin, dans un petit bois, au bord de l'Aigre. En effet, ils l'y attendaient; et ce fut le tour de son cousin Nénesse. Lui, avait trois francs, l'autre, six sous. Lorsque Delphin lui eut rendu sa pièce, elle décida en bonne fille qu'on mangerait le tout ensemble. Ils revinrent vers la fête, elle leur fit tirer des macarons, après s'être acheté un gros noeud de satin rouge, qu'elle se piqua dans les cheveux. Cependant, Jésus-Christ arrivait chez Lengaigne, quand il rencontra Bécu, qui avait sa plaque astiquée sur une blouse neuve. Il l'apostropha violemment. --Dis donc, toi, si c'est comme ça que tu fais ta tournée!... Sais-tu où je l'ai trouvé, ton Delphin? --Où ça? --Sur ma fille... Je vas écrire au préfet, pour qu'il te casse, père de cochon, cochon toi-même! Du coup, Bécu se fâcha. --Ta fille, je ne vois que ses jambes en l'air... Ah! elle a débauché Delphin. Du tonnerre de Dieu si je ne la fais pas emballer par les gendarmes! --Essaye donc, brigand! Les deux hommes, nez à nez, se mangeaient. Et, brusquement, il y eut une détente, leur fureur tomba. --Faut s'expliquer, entrons boire un verre, dit Jésus-Christ. --Pas le sou, dit Bécu. Alors, l'autre, très gai, sortit une première pièce de cinq francs, la fit sauter, se la planta dans l'oeil. --Hein? cassons-la, père la Joie!... Entre donc, vieille tripe! C'est mon tour, tu payes assez souvent. Ils entrèrent chez Lengaigne, ricanant d'aise, se poussant d'une grande tape affectueuse. Cette année-là, Lengaigne avait eu une idée: comme le propriétaire du bal forain refusait de venir monter sa baraque, dégoûté de n'avoir pas fait ses frais, l'année précédente, le cabaretier s'était lancé à installer un bal dans sa grange, contiguë à la boutique, et dont la porte charretière ouvrait sur la route; même il avait percé la cloison, les deux salles communiquaient maintenant. Et cette idée lui attirait la clientèle du village entier, son rival Macqueron enrageait, en face, de n'avoir personne. --Deux litres tout de suite, chacun le sien! gueula Jésus-Christ. Mais, comme Flore le servait, effarée, radieuse de tant de monde, il s'aperçut qu'il avait coupé la lecture d'une lettre que Lengaigne faisait à voix haute, debout au milieu d'un groupe de paysans. Interrogé, celui-ci répondit avec importance que c'était une lettre de son fils Victor, écrite du régiment. --Ah! ah! le gaillard! dit Bécu intéressé. Et qu'est-ce qu'il raconte? Faut nous recommencer ça. Lengaigne alors recommença sa lecture. --«Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici à Lille en Flandre, depuis un mois moins sept jours. Le pays n'est pas mauvais, si ce n'est que le vin est cher, car on doit y mettre jusqu'à seize sous le litre....» Et la lettre, dans ses quatre pages d'écriture appliquée, ne contenait guère autre chose. Le même détail revenait à l'infini, en phrases qui s'allongeaient. Tous, du reste, se récriaient chaque fois sur le prix du vin: il y avait des pays comme ça, fichue garnison! Aux dernières lignes, perçait une tentative de carotte, douze francs demandés pour remplacer une paire de souliers perdus. --Ah! ah! le gaillard! répéta le garde champêtre. Le v'là un homme, nom de Dieu! Après les deux litres, Jésus-Christ en demanda deux autres, du vin bouché, à vingt sous; il payait à mesure, pour étonner, cognant son argent sur la table, révolutionnant le cabaret; et, quand la première pièce de cinq francs fut bue, il en tira une seconde, se la vissa de nouveau dans l'oeil, cria que lorsqu'il n'y en avait plus, il y en avait encore. L'après-midi s'écoula de la sorte, dans la bousculade des buveurs qui entraient et qui sortaient, au milieu de la soûlerie montante. Tous, si mornes et si réfléchis en semaine, gueulaient, tapaient des poings, crachaient violemment. Un grand maigre eut l'idée de se faire raser, et Lengaigne, tout de suite, l'assit parmi les autres, lui gratta le cuir si rudement, qu'on entendait le rasoir sur la couenne, comme s'il avait échaudé un cochon. Un deuxième prit la place, ce fut une rigolade. Et les langues allaient leur train, on daubait sur le Macqueron, qui n'osait plus sortir. Est-ce que ce n'était pas sa faute, à cet adjoint manqué, si le bal avait refusé de venir? On s'arrange. Mais bien sûr qu'il aimait mieux voter des routes, pour se faire payer trois fois leur valeur des terrains qu'il donnait. Cette allusion souleva une tempête de rires. La grosse Flore, dont ce jour-là devait rester le triomphe, courait à la porte éclater d'une gaieté insultante, chaque fois qu'elle voyait passer, derrière les vitres d'en face, le visage verdi de Coelina. --Des cigares! madame Lengaigne, commanda Jésus-Christ d'une voix tonnante. Des chers! des dix centimes! Comme la nuit était tombée, et qu'on allumait les lampes à pétrole, la Bécu entra, venant chercher son homme. Mais une terrible partie de cartes s'était engagée. --Arrives-tu, dis? Il est plus de huit heures. Faut manger à la fin. Il la regarda fixement, d'un air majestueux d'ivrogne. --Va te faire foutre! Alors, Jésus-Christ déborda. --Madame Bécu, je vous invite... Hein? nous allons nous coller un gueuleton à nous trois... Vous entendez, la patronne! tout ce que vous avez de mieux, du jambon, du lapin, du dessert... Et n'ayez pas peur. Approchez voir un peu... Attention! Il feignit de se fouiller longuement. Puis, tout d'un coup, il sortit sa troisième pièce, qu'il tint en l'air. --Coucou, ah! la voilà! On se tordit, un gros faillit s'en étrangler. Ce bougre de Jésus-Christ était tout de même bien rigolo! Et il y en avait qui faisaient la farce de le tâter du haut en bas, comme s'il avait eu des écus dans la viande, pour en sortir ainsi jusqu'à plus soif. --Dites donc, la Bécu, répéta-t-il à dix reprises, en mangeant, si Bécu veut, nous couchons ensemble... Ça va-t-il? Elle était très sale, ne sachant pas, disait-elle, qu'elle resterait à la fête; et elle riait, chafouine, noire, d'une maigreur rouillée de vieille aiguille; tandis que le gaillard, sans tarder, lui empoignait les cuisses à nu sous la table. Le mari, ivre-mort, bavait, ricanait, gueulait que la garce n'en aurait pas trop de deux. Dix heures sonnaient, le bal commença. Par la porte de communication, on voyait flamber les quatre lampes, que des fils de fer attachaient aux poutres. Clou, le maréchal ferrant, était là, avec son trombone, ainsi que le neveu d'un cordier de Bazoches-le-Doyen, qui jouait du violon. L'entrée était libre, on payait deux sous chaque danse. La terre battue de la grange venait d'être arrosée, à cause de la poussière. Quand les instruments se taisaient, on entendait, au dehors, les détonations du tir, sèches et régulières. Et la route, si sombre d'habitude, était incendiée par les réflecteurs des deux autres baraques, le bimbelotier étincelant de dorures, le jeu de tournevire, orné de glaces et tendu de rouge comme une chapelle. --Tiens! v'là fifille! cria Jésus-Christ, les yeux mouillés. C'était la Trouille, en effet, qui faisait son entrée au bal, suivie de Delphin et de Nénesse; et le père ne semblait pas surpris de la voir là, bien qu'il l'eût enfermée. Outre le noeud rouge qui éclatait dans ses cheveux, elle avait au cou un épais collier en faux corail, des perles de cire à cacheter, saignantes sur sa peau brune. Tous trois, du reste, las de rôder devant les baraques, étaient hébétés et empoissés d'une indigestion de sucreries. Delphin, en blouse, avait la tête nue, une tête ronde et inculte de petit sauvage, ne se plaisant qu'au grand air. Nénesse, tourmenté déjà d'un besoin d'élégance citadine, était vêtu d'un complet acheté chez Lambourdieu, un de ces étroits fourreaux cousus à la grosse dans la basse confection de Paris; et il portait un chapeau melon, en haine de son village, qu'il méprisait. --Fifille! appela Jésus-Christ. Fifille, viens me goûter ça... Hein? c'est du fameux! Il la fit boire dans son verre, tandis que la Bécu demandait sévèrement à Delphin: --Qu'est-ce que t'as fait de ta casquette? --Je l'ai perdue. --Perdue!... Avance ici que je te gifle! Mais Bécu intervint, ricanant et flatté au souvenir des gaillardises précoces de son fils. --Lâche-le donc! le v'là qui pousse... Alors, vermines, vous fricassez ensemble?... Ah! le bougre, ah! le bougre! --Allez jouer, conclut paternellement Jésus-Christ. Et soyez sages. --Ils sont soûls comme des cochons, dit Nénesse d'un air dégoûté, en rentrant dans le bal. La Trouille se mit à rire. --Tiens! j'te crois! j'y comptais bien... C'est pour ça qu'ils sont gentils. Le bal s'animait, on n'entendait que le trombone de Clou, pétardant et étouffant le jeu grêle du petit violon. La terre battue, trop arrosée, faisait boue sous les lourdes semelles; et bientôt, de toutes les cottes remuées, des vestes et des corsages que mouillaient, aux aisselles, de larges taches de sueur, il monta une violente odeur de bouc, qu'accentuait l'âcreté filante des lampes. Mais, entre deux quadrilles, une chose émotionna, l'entrée de Berthe, la fille aux Macqueron, vêtue d'une toilette de foulard, pareille à celles que les demoiselles du percepteur portaient à Cloyes, le jour de la Saint-Lubin. Quoi donc? ses parents lui avaient-ils permis de venir? ou bien, derrière leur dos, s'était-elle échappée? Et l'on remarqua qu'elle dansait uniquement avec le fils d'un charron, que son père lui avait défendu de voir, à cause d'une haine de famille. On en plaisantait: paraît que ça ne l'amusait plus, de se détruire la santé toute seule! Jésus-Christ, depuis un instant, bien qu'il fût très gris, s'était avisé de la sale tête de Lequeu, planté à la porte de communication, regardant Berthe sauter aux bras de son galant. Et il ne put se tenir. --Dites, monsieur Lequeu, vous ne la faites pas danser, votre amoureuse? --Qui ça, mon amoureuse? demanda le maître d'école, la face verdie d'un flot de bile. --Mais les jolis yeux culottés, là-bas! Lequeu, furieux d'avoir été deviné, tourna le dos, resta là, immobile, dans un de ces silences d'homme supérieur, où il s'enfermait par prudence et dédain. Et, Lengaigne s'étant avancé, Jésus-Christ le harponna. Hein? lui avait-il lâché son affaire, à ce chieur d'encre! On lui en donnerait, des filles riches! Ce n'était point que N'en-a-pas fût si chic, car elle n'avait des cheveux que sur la tête; et, très allumé, il affirma la chose comme s'il l'avait vue. Ça se disait de Cloyes à Châteaudun, les garçon en rigolaient. Pas un poil, parole d'honneur! la place aussi nue qu'un menton de curé. Tous alors, stupéfiés du phénomène, se haussèrent pour contempler Berthe, en la suivant avec une légère grimace de répugnance, chaque fois que la danse la ramenait, très blanche, dans le vol de ses jupes. --Vieux filou, reprit Jésus-Christ, qui se mit à tutoyer Lengaigne, ce n'est pas comme ta fille, elle en a! Celui-ci répondit, d'un air de vanité: --Ah! pour sûr! Suzanne, maintenant, était à Paris, dans la haute, disait-on. Il se montrait discret, parlait d'une belle place. Mais des paysans entraient toujours, et un fermier lui ayant demandé des nouvelles de Victor, il sortit de nouveau la lettre. «Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici à Lille en Flandre...» On l'écoutait, des gens qui l'avaient déjà entendue cinq ou six fois, se rapprochaient. Il y avait bien seize sous le litre? oui, seize sous! --Fichu pays! répéta Bécu. A ce moment, Jean parut. Il alla tout de suite donner un coup d'oeil dans le bal, comme s'il y cherchait quelqu'un. Puis, il revint, désappointé, inquiet. Depuis deux mois, il n'osait plus faire de si fréquentes visites chez Buteau, car il le sentait froid, presque hostile. Sans doute, il avait mal caché ce qu'il éprouvait pour Françoise, cette amitié croissante qui l'enfiévrait à cette heure, et le camarade s'en était aperçu. Ça devait lui déplaire, déranger des calculs. --Bonsoir, dit Jean en s'approchant d'une table, où Fouan et Delhomme buvaient une bouteille de bière. --Voulez-vous faire comme nous, Caporal? offrit poliment Delhomme. Jean accepta; et, quand il eut trinqué: --C'est drôle que Buteau ne soit pas venu. --Justement, le voici! dit Fouan. En effet, Buteau entrait, mais seul. Lentement, il fit le tour du cabaret, donna des poignées de main; puis, arrivé devant la table de son père et de son beau-frère, il resta debout, refusant de s'asseoir, ne voulant rien prendre. --Lise et Françoise ne dansent donc pas? finit par demander Jean, dont la voix tremblait. Buteau le regarda fixement, de ses petits yeux durs. --Françoise est couchée, ça vaut mieux pour les jeunesses. Mais une scène, près d'eux, coupa court, en les intéressant. Jésus-Christ s'empoignait avec Flore. Il demandait un litre de rhum pour faire un brûlot, et elle refusait de l'apporter. --Non, plus rien, vous êtes assez soûl. --Hein? qu'est-ce qu'elle chante?... Est-ce que tu crois, bougresse, que je ne te payerai pas? Je t'achète ta baraque, veux-tu?... Tiens! je n'ai qu'à me moucher, regarde! Il avait caché dans son poing sa quatrième pièce de cent sous, il se pinça le nez entre deux doigts, souffla fortement, et eut l'air d'en tirer la pièce, qu'il promena ensuite comme un ostensoir. V'là ce que je mouche, quand je suis enrhumé! Une acclamation ébranla les murs, et Flore, subjuguée, apporta le litre de rhum et du sucre. Il fallut encore un saladier. Ce bougre de Jésus-Christ tint alors la salle entière, en remuant le punch, les coudes hauts, sa face rouge allumée par les flammes, qui achevaient de surchauffer l'air, le brouillard opaque des lampes et des pipes. Mais Buteau, que la vue de l'argent avait exaspéré, éclata tout d'un coup. --Grand cochon, tu n'as pas honte de boire ainsi l'argent que tu voles à notre père! L'autre le prit à la rigolade. --Ah! tu causes, Cadet!... C'est donc que tu es à jeun, pour dire des couillonnades pareilles! --Je dis que tu es un salop, que tu finiras au bagne... D'abord, c'est toi qui as fait mourir notre mère de chagrin... L'ivrogne tapa sa cuiller, déchaîna une tempête de feu dans le saladier, en étouffant de rire. --Bon, bon, va toujours... C'est moi pour sûr, si ce n'est pas toi. --Et je dis encore que des mangeurs de ton espèce, ça ne mérite pas que le blé pousse... Quand on pense que notre terre, oui! toute cette terre que nos vieux ont eu tant de peine à nous laisser, tu l'as engagée, fichue à d'autres!... Sale canaille, qu'as-tu fait de la terre? Du coup, Jésus-Christ s'anima. Son punch s'éteignait, il se carra, se renversa sur sa chaise, en voyant que tous les buveurs se taisaient et écoutaient, pour juger. --La terre, gueula-t-il, mais elle se fout de toi, la terre! tu es son esclave, elle te prend ton plaisir, tes forces, ta vie, imbécile! et elle ne te fait seulement pas riche!... Tandis que moi, qui la méprise, les bras croisés, qui me contente de lui allonger des coups de botte, eh bien! moi, tu vois, je suis rentier, je m'arrose!... Ah! bougre de jeanjean! Les paysans rirent encore, pendant que Buteau, surpris par la rudesse de cette attaque, se contentait de bégayer: --Propre à rien! gâcheur de besogne, qui ne travaille pas et qui s'en vante! --La terre, en voilà une blague! continua Jésus-Christ, lancé. Vrai! tu es rouillé, si tu en es toujours à cette blague-là... Est-ce que ça existe, la terre? elle est à moi, elle est à toi, elle n'est a personne. Est-ce qu'elle n'était pas au vieux? et n'a-t-il pas dû la couper pour nous la donner? et toi, ne la couperas-tu pas, pour tes petits?... Alors quoi? Ça va, ça vient, ça augmente, ça diminue, ça diminue surtout; car te voilà un gros monsieur, avec tes six arpents, lorsque le père en avait dix-neuf... Moi, ça m'a dégoûté, c'était trop petit, j'ai bouffé tout. Et puis, j'aime les placements solides, et la terre, vois-tu, Cadet, ça craque! Je ne foutrais pas un liard dessus, ça sent la sale affaire, une fichue catastrophe qui va vous tous nettoyer... La banqueroute! tous des jobards! Un silence de mort se faisait peu à peu dans le cabaret. Personne ne riait plus, les faces inquiètes des paysans se tournaient vers ce grand diable, qui lâchait dans l'ivresse le pêle-mêle baroque de ses opinions, les idées de l'ancien troupier d'Afrique, du rouleur de villes, du politique de marchands de vin. Ce qui surnageait, c'était l'homme de 48, le communiste humanitaire, resté à genoux devant 89. --Liberté, égalité, fraternité! Faut en revenir à la révolution! On nous a volés dans le partage, les bourgeois ont tout pris, et, nom de Dieu! on les forcera bien à rendre... Est-ce qu'un homme n'en vaut pas un autre? est-ce que c'est juste, par exemple, toute la terre à ce jean-foutre de la Borderie, et rien à moi?... Je veux mes droits, je veux ma part, tout le monde aura sa part. Bécu, trop ivre pour défendre l'autorité, approuvait, sans comprendre. Mais il eut une lueur de bon sens, il fit des restrictions. --Ça oui, ça oui... Pourtant, le roi est le roi. Ce qui est à moi, n'est pas toi. Un murmure d'approbation courut, et Buteau prit sa revanche. --N'écoutez donc pas, il est bon à tuer! Les rires recommencèrent, et Jésus-Christ perdit toute mesure, se mit debout, en tapant des poings. --Attends-moi donc à la prochaine... Oui, j'irai causer avec toi, sacré lâche! Tu fais le crâne aujourd'hui, parce que tu es avec le maire, avec l'adjoint, avec ton député de quatre sous! Hein? tu lui lèches les bottes, à celui-là, tu es assez bête pour croire qu'il est le plus fort et qu'il t'aide à vendre ton blé. Eh bien! moi, qui n'ai rien à vendre, je vous ai tous dans le cul, toi, le maire, l'adjoint, le député et les gendarmes!... Demain, ce sera notre tour d'être les plus forts, et il n'y aura pas que moi, il y aura tous les pauvres bougres qui en ont assez de claquer de faim, et il y aura vous autres, oui! vous autres, quand vous serez las de nourrir les bourgeois, sans avoir seulement du pain à manger!.... Rasés, les propriétaires! on leur cassera la gueule, la terre sera à qui la prendra. Tu entends, Cadet! ta terre, je la prends, je chie dessus! --Viens-y donc, je te crève d'un coup de fusil, comme un chien! cria Buteau, si hors de lui, qu'il s'en alla en faisant claquer la porte. Déjà Lequeu, après avoir écouté d'un air fermé, était parti, en fonctionnaire qui ne pouvait se compromettre plus longtemps. Fouan et Delhomme, le nez dans leur chope, ne soufflaient mot, honteux, sachant que, s'ils intervenaient, l'ivrogne crierait davantage. Aux tables voisines, les paysans finissaient par se fâcher: comment? leurs biens n'étaient pas à eux, on viendrait les leur prendre? et ils grondaient, ils allaient tomber sur «le partageux», le jeter dehors à coups de poing, lorsque Jean se leva. Il ne l'avait pas quitté du regard, ne perdant pas une de ses paroles, la face sérieuse, comme s'il eût cherché ce qu'il y avait de juste, dans ces choses qui le révoltaient. --Jésus-Christ, déclara-t-il tranquillement, vous feriez mieux de vous taire.... Ce n'est pas à dire, tout ça, et si vous avez raison par hasard, vous n'êtes guère malin, car vous vous donnez tort. Ce garçon si froid, cette remarque si sage, calmèrent subitement Jésus-Christ. Il retomba sur sa chaise, en déclarant qu'il s'en foutait, après tout. Et il recommença ses farces: il embrassa la Bécu, dont le mari dormait sur la table, assommé; il acheva le punch, en buvant au saladier. Les rires avaient repris, dans la fumée épaisse. Au fond de la grange, on dansait toujours, Clou enflait les accompagnements de son trombone, dont le tonnerre étouffait le chant grêle du petit violon. La sueur coulait des corps, ajoutait son âcreté à la puanteur filante des lampes. On ne voyait plus que le noeud rouge de la Trouille, qui tournait aux bras de Nénesse et de Delphin, à tour de rôle. Berthe, elle aussi, était encore là, fidèle à son galant, ne dansant qu'avec lui. Dans un coin, des jeunes gens qu'elle avait éconduits ricanaient: dame! si ce godiche ne tenait pas à ce qu'elle en eût, elle avait raison de le garder, car on en connaissait d'autres qui, malgré son argent, auraient, bien sûr, attendu qu'il lui en poussât pour voir à l'épouser. --Allons dormir, dit Fouan à Jean et à Delhomme. Puis, dehors, lorsque Jean les eût quittés, le vieux marcha en silence, ayant l'air de ruminer les choses qu'il venait d'entendre; et, brusquement, comme si ces choses l'avaient décidé, il se tourna vers son gendre. --Je vas vendre la cambuse, et j'irai vivre chez vous. C'est fait.... Adieu! Lentement, il rentra seul. Mais son coeur était gros, ses pieds butaient sur la route noire, une tristesse affreuse le faisait chanceler, ainsi qu'un homme ivre. Déjà il n'avait plus de terre, et bientôt il n'aurait plus de maison. Il lui semblait qu'on sciait les vieilles poutres, qu'on enlevait les ardoises au-dessus de sa tête. Désormais, il n'avait pas même une pierre où s'abriter. Il errait par les campagnes comme un pauvre, nuit et jour, continuellement; et, quand il pleuvrait, la pluie froide, la pluie sans fin tomberait sur lui. IV Le grand soleil d'août montait dès cinq heures à l'horizon, et la Beauce déroulait ses blés mûrs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernières averses de l'été, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu à peu jauni. C'était maintenant une mer blonde, incendiée, qui semblait refléter le flamboiement de l'air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre souffle. Rien que du blé, sans qu'on aperçut ni une maison ni un arbre, l'infini du blé! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les épis, une odeur de fécondité fumait et s'exhalait de la terre. Les couches s'achevaient, on sentait la semence gonflée jaillir de la matrice commune en grains tièdes et lourds. Et, devant cette plaine, cette moisson géante, une inquiétude venait, celle que l'homme n'en vît jamais le bout, avec son corps d'insecte, si petit dans cette immensité. A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant terminé les seigles, attaquait les blés. L'année d'auparavant, sa moissonneuse mécanique s'était détraquée; et, désespéré du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant à douter lui-même de l'efficacité des machines, il avait dû se précautionner d'une équipe de moissonneurs, dès l'Ascension. Selon l'usage, il les avait loués dans le Perche, à Mondoubleau: le capitaine, un grand sec, cinq autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une charrette venait de les amener à Cloyes, où la voiture de la ferme était allée les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide à cette époque, pêle-mêle sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes, demi-nus, à cause de la grosse chaleur. C'était le temps où Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le coucher du jour décidaient du travail: on secouait ses puces dès trois heures du matin, on retournait à la paille vers dix heures du soir. Et il fallait bien qu'elle fût debout la première, pour la soupe de quatre heures, de même qu'elle se couchait la dernière, quand elle avait servi le gros repas de neuf heures, le lard, le boeuf, les choux. Entre ces deux repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du déjeuner, la seconde soupe de midi, l'émiettée au lait du goûter: en tout, cinq, des repas copieux, arrosés de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettée, elle avait des muscles d'acier, dans sa souplesse de chatte; et cette résistance à la fatigue était d'autant plus surprenante qu'elle tuait alors d'amour Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l'emmenait dans les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger, dont elle craignait l'espionnage, couchait dehors, avec ses moutons. C'était, la nuit surtout, des ripailles de mâle, dont elle sortait élastique et fine, bourdonnante d'activité. Hourdequin ne voyait rien, ne savait rien. Il était dans sa fièvre de moisson, une fièvre spéciale, la grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement intérieur, la tête en feu, le coeur battant, la chair secouée, devant les épis mûrs qui tombaient. Les nuits étaient si brûlantes, cette année-là, que Jean, parfois, ne pouvait les passer dans la soupente où il couchait, près de l'écurie. Il sortait, il préférait s'allonger, tout vêtu, sur le pavé de la cour. Et ce n'était pas seulement la chaleur vivante et intolérable des chevaux, l'exhalaison de la litière qui le chassaient; c'était l'insomnie, la continuelle image de Françoise, l'idée fixe qu'elle venait, qu'il la prenait, qu'il la mangeait d'une étreinte. Maintenant que Jacqueline, occupée ailleurs, le laissait tranquille, son amitié pour cette gamine tournait à une rage de désir. Vingt fois, dans cette souffrance du demi-sommeil, il s'était juré qu'il irait le lendemain et qu'il l'aurait; puis, dès son lever, lorsqu'il avait trempé sa tête dans un seau d'eau froide, il trouvait ça dégoûtant, il était trop vieux pour elle; et le supplice recommençait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent là, il reconnut parmi eux une femme, mariée avec un des faucheurs, et qu'il avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par les pieds, entre le mari et un frère, qui ronflaient la bouche ouverte. Elle céda, sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres embrasées, sur le sol battu qui, malgré le râteau, avait gardé, de l'hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aiguë que les yeux en pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits. Dès la seconde semaine du mois d'août, la besogne s'avança. Les faucheurs étaient partis des pièces du nord, descendant vers celles qui bordaient la vallée de l'Aigre; et, gerbe à gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup de faux mordait, emportait une entaille ronde, Les insectes grêles, noyés dans ce travail géant, en sortaient victorieux. Derrière leur marche lente, en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels piétinaient les ramasseuses, la taille cassée. C'était l'époque où la grande solitude triste de la Beauce s'égayait le plus, peuplée de monde, animée d'un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de chevaux. A perte de vue, des équipes manoeuvraient du même train oblique, du même balancement des bras, les unes si voisines, qu'on entendait le sifflement du fer, les autres en traînées noires, ainsi que des fourmis, jusqu'au bord du ciel. Et, en tous sens, des trouées s'ouvraient, comme dans une étoffe mangée, cédant de partout. La Beauce, lambeau à lambeau, au milieu de cette activité de fourmilière, perdait son manteau de richesse, cette unique parure de son été, qui la laissait d'un coup désolée et nue. Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean charriait des gerbes, près du champ des Buteau, dans une pièce de la ferme, où l'on devait élever une grande meule, haute de huit mètres, forte de trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les blés encore debout, immobiles, l'air brûlait: on aurait dit qu'ils flambaient eux-mêmes d'une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraîcheur de feuillage, rien que l'ombre courte des hommes, à terre. Depuis le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, déchargeait sa voiture, sans une parole, avec un seul coup d'oeil, à chaque voyage, vers la pièce où, derrière Buteau qui fauchait, Françoise ramassait, courbée en deux. Buteau avait dû louer Palmyre, pour aider. Françoise ne suffisait pas, et il n'avait point à compter sur Lise, qui était enceinte de huit mois. Cette grossesse l'exaspérait. Lui qui prenait tant de précautions! comment ce bougre d'enfant se trouvait-il là? Il bousculait sa femme, l'accusait de l'avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal errant se fût introduit chez lui, pour manger tout; et, après huit mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter: foutu ventre! plus bête qu'une oie! la ruine de la maison! Le matin, elle était venue ramasser; mais il l'avait renvoyée, furieux de sa lourdeur maladroite. Elle devait revenir et apporter le goûter de quatre heures. --Nom de Dieu! dit Buteau, qui s'entêtait à finir un bout du champ, j'ai le dos cuit, et ma langue est un vrai copeau. Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vêtu seulement d'une chemise et d'une cotte de toile, la chemise ouverte, à moitié hors de la cotte, laissant voir jusqu'au nombril les poils suants de la poitrine. --Faut que je boive encore! Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu'il avait abrité là. Puis, quand il eut avalé deux gorgées de cette boisson tiède, il songea à la petite. --Tu n'as pas soif? --Si. Françoise prit la bouteille, but longuement, sans dégoût; et, tandis qu'elle se renversait, les reins pliés, la gorge tendue, crevant l'étoffe mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d'indienne à moitié défaite, le corsage dégrafé du haut, montrant la chair blanche. Sous le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tête et sa nuque, ses yeux semblaient très grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur. Sans ajouter une parole, il se remit à la besogne, roulant sur ses hanches, abattant l'andain à chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui cadençait sa marche; et elle, de nouveau ployée, le suivait, la main droite armée de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons sa brassée d'épis, qu'elle posait ensuite en javelle, régulièrement, tous les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s'essuyer le front d'un revers de main, et qu'il la voyait trop en arrière, les fesses hautes, la tête au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s'offre, sa langue paraissait se sécher davantage, il criait d'une voix rauque: --Feignante! faudrait voir à ne pas enfiler des perles! Palmyre, dans le champ voisin, où depuis trois jours la paille des javelles avait séché, était en train de lier des gerbes; et, elle, il ne la surveillait pas; car, ce qui ne se fait guère, il l'avait mise au cent de gerbes, sous le prétexte qu'elle n'était plus forte, trop vieille déjà, usée, et qu'il serait en perte s'il lui donnait trente sous, comme aux femmes jeunes. Même elle avait dû le supplier, il ne s'était décidé à la prendre qu'en la volant, de l'air résigné d'un chrétien qui consent à une bonne oeuvre. La misérable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses bras maigres pouvaient en contenir; puis avec un lien tout prêt, elle nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes d'habitude se réservent, l'épuisait, la poitrine écrasée des continuelles charges, les bras cassés d'avoir à étreindre de telles masses et de tirer sur les liens de paille. Elle avait apporté le matin une bouteille, qu'elle allait remplir, d'heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée, buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l'achevait depuis les chaleurs, dans le délabrement de son continuel excès de travail. Mais le bleu du ciel avait pâli, d'une pâleur de voûte chauffée à blanc; et, du soleil attisé, il tombait des braises. C'était, après le déjeuner, l'heure lourde, accablante de la sieste. Déjà, Delhomme et son équipe, occupés, près de là, à mettre des gerbes en ruche, quatre en bas, une en haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchés au fond de quelque pli de terrain. Un instant encore, on aperçut debout le vieux Fouan, qui vivait chez son gendre, depuis quinze jours qu'il avait vendu sa maison; mais, à son tour, il dut s'étendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans l'horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin que la silhouette sèche de la Grande, examinant une haute meule que son monde avait commencée, au milieu du petit peuple à moitié défait des ruches. Elle semblait un arbre durci par l'âge, n'ayant plus rien à craindre du soleil, toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignée contre ces gens qui dormaient. --Ah! zut! j'ai la peau qui pète, dit Buteau. Et, se tournant vers Françoise: --Dormons, hein? Il chercha du regard un peu d'ombre, n'en trouva pas. Le soleil, d'aplomb, tapait partout, sans qu'un buisson fût là pour les abriter. Enfin, il remarqua qu'au bout du champ, dans une sorte de petit fossé, le blé encore debout projetait une raie brune. --Eh! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous? Elle était à cinquante pas, elle répondit d'une voix éteinte, qui arrivait pareille à un souffle: --Non, non, pas le temps. Il n'y eut plus qu'elle qui travaillât, dans la plaine embrasée. Si elle ne rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait; car non seulement il la tuait de ses appétits de brute, il la volait aussi à présent pour se griser d'eau-de-vie. Mais ses forces dernières la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu'un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir. Côte à côte, Buteau et Françoise s'étaient couchés. Ils fumaient de sueur, maintenant qu'ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure; et la sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et pesant de fournaise. Lorsque Françoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau, tourné sur le flanc, qui la regardait d'un regard jaune. Elle referma les paupières, feignit de se rendormir. Sans qu'il lui eût encore rien dit, elle sentait bien qu'il voulait d'elle, depuis qu'il l'avait vue pousser et qu'elle était une vraie femme. Cette idée la bouleversait: oserait-il, le cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa soeur? Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irritée à ce point. Oserait-il? et elle l'attendait, le désirant sans le savoir, décidée, s'il la touchait, à l'étrangler. Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna. --Cochon! cochon! bégaya-t-elle en le repoussant. Lui, ricanait d'un air fou, répétait tout bas: --Bête! laisse-toi faire!... Je te dis qu'ils dorment, personne ne regarde. A ce moment, la tête blême et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des blés, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-là, pas plus qu'une vache qui aurait allongé son mufle. Et, en effet, elle se remit à ses gerbes, indifférente. On entendit de nouveau le craquement de ses reins, à chaque effort. --Bête! goûtes-y donc! Lise n'en saura rien. Au nom de sa soeur, Françoise qui faiblissait, vaincue, se raidit davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu'il avait déjà découvertes jusqu'aux hanches. Est-ce qu'il était à elle, cet homme? est-ce qu'elle voulait les restes d'une autre? --Va donc avec ma soeur, cochon! crève-la, si ça l'amuse! fais-lui un enfant tous les soirs! Buteau, sous les coups, commençait à se fâcher, grondait, croyait qu'elle avait seulement peur des suites. --Foutue bête! quand je te jure que je m'ôterai, que je ne t'en ferai pas, d'enfant! D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lâcher, il la poussa si brutalement, qu'elle étouffa un cri de douleur. Il était temps que le jeu finît, car Buteau, lorsqu'il se mit debout, aperçut Lise qui revenait, apportant le goûter. Il marcha à sa rencontre, la retint, pour permettre à Françoise de rabattre ses jupes. L'idée qu'elle allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l'avoir assommée d'un coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s'asseoir au milieu des javelles, l'air têtu et insolent. Et, comme il recommençait à faucher, elle resta là, oisive, en princesse. --Quoi donc? lui demanda Lise, allongée aussi, lasse de sa course, tu ne travailles pas? --Non, ça m'embête! répondit-elle rageusement. Alors, Buteau, n'osant la secouer, tomba sur sa femme. Qu'est-ce qu'elle foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir! Elle s'égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grasse commère: c'était peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre énorme, qui semblait la bosse d'un germe, soulevée de la terre féconde. Mais, lui, ne riait pas. Il la fit se redresser brutalement, il voulut qu'elle essayât de l'aider. Gênée par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dût s'agenouiller, elle ramassa les épis d'un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit. --Puisque tu ne fiches rien, dit-elle à sa soeur, rentre au moins à la maison... Tu feras la soupe. Françoise, sans une parole, s'éloigna. Dans la chaleur encore étouffante la Beauce avait repris son activité, les petits points noirs des équipes reparaissaient, grouillants, à l'infini. Delhomme achevait ses ruches avec ses deux serviteurs; tandis que la Grande regardait monter sa meule, appuyée sur sa canne, toute prête à l'envoyer par la figure des paresseux. Fouan alla y donner un coup d'oeil, revint s'absorber devant la besogne de son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et qui regrette. Et Françoise, la tête bourdonnante, mal remise de la secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu'une voix l'appela. --Par ici! viens donc! C'était Jean, à demi caché derrière les gerbes, que, depuis le matin, il charriait des pièces voisines. Il venait de décharger sa voiture, les deux chevaux attendaient immobiles au soleil. On ne devait se mettre à la grande meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille profond et discret. --Viens donc! c'est moi! Machinalement, Françoise obéit à cet appel. Elle n'eut pas même la défiance de regarder en arrière. Si elle s'était tournée, elle aurait aperçu Buteau qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route. Jean plaisanta d'abord. --Tu es bien fière, que tu passes sans dire bonjour aux amis! --Dame! répondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas. Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu'on lui faisait maintenant chez les Buteau, Mais elle n'avait pas la tête à cela, elle se taisait, elle ne lâchait que des paroles brèves. D'elle-même, elle s'était laissée tomber sur la paille, au fond du trou, comme brisée de fatigue. Une seule chose l'emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë: l'attaque de cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore, l'étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu'elle attendait toujours, l'haleine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait. Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversée, s'abandonnant, le sang de ses veines battait à grands coups. Il n'avait point calculé cette rencontre, il résistait, dans son idée que ce serait mal d'abuser de cette enfant. Mais le bruit de son coeur l'étourdissait, il l'avait tant désirée! et l'image de la possession l'affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il se coucha près d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux mains, qu'il serrait à les broyer, en n'osant même les porter à sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux cuisses, comme l'autre. --Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie... c'est sale... Mais elle ne se défendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui semblait que le sol fuyait sous elle; et, dans ce vertige, elle ne savait plus: était-ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la même rudesse, la même âcreté du mâle, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint telle, dans le noir incendié de ses paupières obstinément closes, qu'il lui échappa des mots, bégayés, involontaires. --Pas d'enfant... ôte-toi... Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse jamais, le flanc ouvert à tous les germes, éternellement féconde. Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvements hébétée. Quoi? c'était déjà fini, elle n'avait pas eu plus de plaisir! Il ne lui en restait qu'une souffrance. Et l'idée de l'autre lui revint, dans le regret inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi avait-elle cédé? elle ne l'aimait pas, ce vieux! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l'aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti de l'embrasser; mais elle se reculait, elle ne voulait plu, qu'il la touchât. --Faut que je m'en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore. Elle ne répondit point, les regards en l'air, perdus dans le ciel. --N'est-ce pas? attends cinq minutes, qu'on ne te voie pas reparaître en même temps que moi. Alors, elle se décida à desserrer les lèvres. --C'est bon, va-t'en! Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s'en alla à côté de sa voiture, d'un pas alourdi, la tête basse. Cependant, Buteau s'étonnait d'avoir perdu Françoise derrière les gerbes, et lorsqu'il vit Jean s'éloigner, il eut un soupçon. Sans se confier à Lise, il partit, courbé, en chasseur qui ruse. Puis, d'un élan, il tomba au beau milieu de la paille, au fond du trou. Françoise n'avait point bougé, dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues toujours en l'air, ses jambes restées nues. Il n'y avait pas à nier, elle ne l'essaya pas. --Ah! garce! ah! salope! c'est avec ce gueux que tu couches, et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, à moi!.... Nom de Dieu! nous allons bien voir. Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu'il voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque l'autre venait d'y passer? Dès qu'elle sentit de nouveau la brûlure de ses mains, elle fut reprise de sa révolte première. Il était là, et elle ne le regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-même conscience des sautes de sa volonté, dans une protestation rancunière et jalouse de tout son être. --Veux-tu me laisser, cochon!... Je te mords! Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il bégayait de fureur, enragé de ce plaisir qu'on avait pris sans lui. --Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensemble!... J'aurait dû le foutre dehors depuis longtemps... Nom de Dieu de cateau! qui te fais tanner le cuir par ce vilain bougre! Et le flot d'ordures continua, il lâcha tous les mots abominables, parla de l'acte avec une crudité, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragée aussi, raidie et pâle, affectait un grand calme, répondait à chaque saleté, d'une voix brève: --Qu'est-ce que ça te fiche?... Si ça me plaît, est-ce que je ne suis pas libre? --Eh bien! je vas te flanquer à la porte, moi! Oui, tout à l'heure, en rentrant... Je vas dire la chose à Lise, comment je t'ai trouvée, ta chemise sur-la tête; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ça t'amuse. Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, où sa femme attendait. --Dis-le à Lise.... Je m'en irai, si je veux. --Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir!... A coup de pied au cul! Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la pièce des Cornailles restée jusque-là indivise entre elle et sa soeur, cette pièce dont il avait toujours retardé le partage; et, brusquement, il demeura saisi, une idée aiguë lui était sautée au cerveau: il avait vu dans un éclair, s'il la chassait, le champ tranché en deux, la moitié emportée par elle, donnée au galant peut-être. Cette idée le glaça, fit tomber net son désir exaspéré. Non! c'était bête, fallait pas tout lâcher pour une fois qu'une fille vous laissait le bec en l'air. Ça se retrouve, la gaudriole; tandis que la terre, quand on la tient, le vrai est de la garder. Il ne disait plus rien, il avançait d'un pas ralenti, ennuyé, ne sachant comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se décida. --Moi, je n'aime pas les mauvais coeurs, c'est parce que tu as l'air d'être dégoûtée de moi, que ça me vexe.... Autrement, je n'ai guère envie de faire du chagrin à ma femme, dans sa position.... Elle s'imagina qu'il craignait d'être vendu à Lise, lui aussi. --Ça, tu peux en être sûr: si tu parles, je parlerai. --Oh! je n'en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai que tu mens, que tu te venges de ce que je t'ai surprise. Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide: --Alors, ça reste entre nous.... Faudra voir à en recauser tous les deux. Lise, pourtant, commençait à s'étonner, ne comprenant, pas comment Françoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse était allée bouder derrière une meule, là-bas. D'ailleurs, un cri rauque les interrompit, on oublia l'affaire. --Quoi donc? qui a crié? C'était un cri effrayant, un long soupir hurlé, pareil à la plainte de mort d'une bête qu'on égorge. Il monta et s'éteignit, dans la flamme implacable du soleil. --Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os cassés! Ils se tournèrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras défaillants, contre sa poitrine plate, une dernière gerbe, qu'elle s'efforçait de lier. Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus déchiré, d'une détresse affreuse; et lâchant tout, tournant sur elle-même, elle s'abattit dans le blé, foudroyée par le soleil qui la chauffait depuis douze heures. Lise et Françoise se hâtèrent, Buteau les suivit, d'un pas moins empressé; tandis que, des pièces d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les Delhomme, Fouan qui rôdait par là, la Grande qui chassait les pierres du bout de sa canne. --Qu'y a-t-il donc? --C'est la Palmyre qui a une attaque. --Je l'ai bien vue tomber, de là-bas. --Ah! mon Dieu! Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mystérieux dont la maladie frappe le paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle était allongée, la face au ciel, les bras en croix, comme crucifiée sur cette terre, qui l'avait usée si vite à son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau avait dû se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en allait plus encore d'épuisement, sous des besognes de bête surmenée, si sèche au milieu du chaume, si réduite à rien, qu'elle n'y était qu'une loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la fécondité grasse des moissons. Cependant, la Grande, l'aïeule, qui l'avait reniée et qui jamais ne lui parlait, s'avança enfin. Je crois bien qu'elle est morte. Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans l'éclatante lumière, la bouche élargie au vent de l'espace, ne remua pas. Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mère, qui s'était baissée, ajouta: --Bien sûr qu'elle est morte.... Vaut mieux ça que d'être à la charge des autres. Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord à voix basse, puis ils se remirent à crier, pour s'entendre. --Je vas quérir mon échelle, qui est là-bas contre la meule, finit par dire Delhomme. Ça servira de civière.... Un mort, faut jamais le laisser par terre, ce n'est pas bien. Mais, quand il revint avec l'échelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna. --On te le rendra ton blé! --J'y compte, fichtre! Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme oreiller, et l'on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa première besogne avec l'homme, ne pouvait détacher les yeux du cadavre, très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ; et le vieux ne disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont bien heureux. Quand le soleil se coucha, à l'heure où l'on rentre, deux hommes vinrent, prendre la civière. Le fardeau n'était pas lourd, ils n'avaient guère besoin d'être relayés. Pourtant, d'autres les accompagnèrent, tout un cortège se forma. On coupa à travers champs, pour éviter le détour de la route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des épis, derrière la tête, retombaient et se balançaient, aux secousses cadencées des pas. Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassée, une chaleur rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre côté de la vallée du Loir, le soleil, noyé dans une vapeur, n'épandait plus sur la Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les blés encore debout avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes hérissaient des brins de vermeil luisant; et, de toutes parts, à l'infini, bossuant cette mer blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir démesurément, flambantes d'un côté, déjà noires de l'autre, jetant des ombres qui s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande sérénité tomba, il n'y eut plus, très haut, qu'un chant d'alouette. Personne ne parlait, parmi les travailleurs harassés, qui suivaient avec une résignation de troupeau, la tête basse. Et l'on n'entendait qu'un petit bruit de l'échelle, sous le balancement de la morte, rapportée dans le blé mûr. Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C'était une année bonne, pas trop de blés versés où la faux s'ébrèche, pas un orage pendant la coupe. Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son équipe, présenta la gerbe, la croix d'épis tressés, à Jacqueline, qu'on traitait en maîtresse de la maison; et la «ripane», le repas d'adieu traditionnel, fut très gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron. Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa fatigue, il ne dormit point, l'image de Françoise était revenue et le tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu'il ne recommencerait pas. Et voilà qu'à peine couché, il la revoyait se dresser, il la désirait encore, dans une rage d'évocation charnelle: l'acte, là-bas, renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris goût, dont les moindres détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frôlement le fit tressaillir, une femme se coulait près de lui: c'était la Percheronne, la ramasseuse, étonnée qu'il ne vint point, cette nuit dernière. D'abord, il la repoussa; puis, il l'étouffa d'une étreinte; et il était avec l'autre, il l'aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu'à l'évanouissement. A cette même heure, Françoise, réveillée en sursaut, se leva, ouvrit la lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rêvé qu'on se battait, que des chiens mangeaient la porte, en bas. Dès que l'air l'eut rafraîchie un peu, elle se retrouva avec l'idée des deux hommes, l'un qui la voulait, l'autre qui l'avait prise; et elle ne réfléchissait pas plus loin, cela tournait simplement en elle, sans qu'elle jugeât ni décidât rien. Mais elle tendit l'oreille, ce n'était donc pas un rêve? un chien hurlait au loin, au bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'était Hilarion, qui, depuis la tombée du jour, hurlait près du cadavre de Palmyre. On avait tenté de le chasser, il s'était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ses restes, sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui emplissait la nuit. Françoise, frissonnante, écouta longtemps. V --Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi! répétait Lise chaque matin. Et, traînant son ventre énorme, Lise s'oubliait dans l'étable, à regarder d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi démesurément. Jamais bête ne s'était enflée à ce point, d'une rondeur de futaille, sur ses jambes devenues grêles. Les neuf mois tombaient juste le jour de la Saint-Fiacre, car Françoise avait eu le soin d'inscrire la date où elle l'avait menée au taureau. Malheureusement, c'était Lise qui, pour son compte, n'était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là avait poussé si drôlement, sans qu'on le voulût, qu'elle ne pouvait savoir. Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée: --Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi!... Ça en ferait, une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres! On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très affectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on davantage, à mesure que le vêlage approchait: des soupes chaudes, des sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure. Ce n'était pas seulement qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant. Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écouler. Dans le ménage, Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle, n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s'échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la maison. Et, un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas aller bien loin, maintenant. Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l'étable avec sa soeur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l'enflure de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement. --Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliée en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le punir, elle récriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches qui la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle piétinait, en répétant qu'elle voulait faire rentrer ça. Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souffrances grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était, pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bête, l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit, Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusquement soulagée: ce n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes; mais elle fut persuadée qu'elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa soeur veillèrent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brûlants sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernière achetée au marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés. Au soleil levant, Françoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue. --Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça? --Mais depuis douze heures. La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient les deux autres. --Pourtant, conclut-elle, v'là la bouteille qui vient... Faut attendre pour voir. Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'étudiait, on la mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de même qui en valait une autre, bien qu'elle s'allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heures, le travail s'arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable, agitée d'un balancement régulier, par les frissons convulsifs de la vache, dont la situation empirait à vue d'oeil. Lorsque Buteau rentra des champs pour déjeuner, il prit peur à son tour, il parla d'aller chercher Patoir, tout en frémissant à l'idée de l'argent que ça coûterait. --Un vétérinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein? Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez... Non, vois-tu, je vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau! --Mais, fit remarquer Françoise, monsieur Patoir défend de la crever. Il dit que ça aide, l'eau dont elle est pleine. La Frimat eut un haussement d'épaules exaspéré. Un bel âne, Patoir! Et, d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un bruit d'écluse, tous s'écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la Coliche souffla plus à l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tâcha d'aller reconnaître la position du veau; et elle fouillait là-dedans, sans hâte. Lise et Françoise la regardaient faire, les paupières battantes d'anxiété. Buteau lui-même, qui n'était pas retourné aux champs, attendait, immobile et ne respirant plus. --Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête n'est pas là... Ce n'est guère bon, quand on ne trouve pas la tête... Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d'une tranchée violente, poussait si fort, que les pieds parurent. C'était toujours ça, les Buteau eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir déjà un peu de leur veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, dès lors, ils furent travaillés d'une pensée unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrât et qu'il ne ressortît plus. --Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira bien par sortir. Françoise était de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les pieds à toutes minutes, en se fâchant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas. Brusquement il prit une corde, qu'il y noua d'un noeud solide, aidé de sa femme, aussi frémissante que lui; et, comme justement la Bécu entrait, amenée par son flair, on tira, tous attelés à la corde, Buteau d'abord, puis la Frimat, la Bécu, Françoise, Lise elle-même, accroupie, avec son gros ventre. --Ohé hisse! criait Buteau, tous ensemble!... Ah! le chameau, il n'a pas grouillé d'un pouce, il est collé là-dedans!... Aïe donc! aïe donc! bougre! Les femmes, suantes, essoufflées, répétaient: --Ohé hisse!... Aie donc! bougre! Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, à demi pourrie, cassa, et toutes furent culbutées dans la litière, au milieu de cris et de jurons. --Ça ne fait rien, il n'y a pas de mal! déclara Lise qui avait roulé jusqu'au mur et qu'on se hâtait de relever. Cependant, à peine debout, elle eut un éblouissement, il lui fallut s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les douleurs de la veille recommençaient, profondes, à des intervalles réguliers. Et elle qui croyait avoir rentré ça! Quel fichu guignon tout de même que la vache n'allât pas plus vite, et qu'elle, maintenant, fût reprise, à ce point qu'elle était bien capable de la rattraper! On n'évitait pas le sort, c'était dit, que toutes les deux vêleraient ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle éclata entre elle et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tiré? est-ce que ça la regardait, le sac des autres? qu'elle vidât donc le sien, d'abord! Elle répondit par des injures, tellement elle souffrait: cochon! salop! s'il ne le lui avait pas empli, son sac, il ne la gênerait pas tant! --Tout ça, fit remarquer la Frimat, c'est des paroles, ça n'avance à rien. Et la Bécu ajouta: --Ça soulage tout de même. On avait heureusement envoyé le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour s'en débarrasser. Il était trois heures, on attendit jusqu'à sept. Rien ne vint, la maison était un enfer: d'un côté, Lise qui s'entêtait sur une vieille chaise, à se tortiller en geignant; de l'autre, la Coliche qui ne jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, d'un caractère de plus en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'était mise à meugler de peur. Françoise alors perdit la tête, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer encore. Il appela deux voisins, on tira à six, comme pour déraciner un chêne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche, ébranlée, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongée, soufflante, pitoyable. --Le bougre, nous ne l'aurons pas! déclara Buteau en nage, et la garce y passera avec lui! Françoise joignit les mains, suppliante. --Oh! va chercher monsieur Patoir!... Ça coûtera ce que ça coûtera, va chercher monsieur Patoir! Il était devenu sombre. Après un dernier combat, sans répondre un mot, il sortit la carriole. La Frimat, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on reparlait du vétérinaire, s'inquiétait maintenant de Lise. Elle était bonne aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes à la Bécu, qui rappela Buteau, en train d'atteler. --Écoutez... Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un médecin. Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se faire dorloter! Bien sûr qu'il ne payerait pas pour tout le monde! --Mais non! mais non! cria Lise entre deux coliques. Ça ira toujours, moi! On n'a pas d'argent à jeter par les fenêtres. Buteau se hâta de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la route de Cloyes, dans la nuit tombante. Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au même point, la Coliche râlant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, à moitié glissé de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses duraient. --Pour laquelle, voyons? demanda le vétérinaire, qui était d'esprit jovial. Et, tout de suite, tutoyant Lise: --Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te coller dans ton lit. Tu en as besoin. Elle ne répondit pas, elle ne s'en alla pas. Déjà, il examinait la vache. --Fichtre! elle est dans un foutu état, votre bête. Vous venez toujours me chercher trop tard... Et vous avez tiré, je vois ça. Hein? vous l'auriez plutôt fendue en deux, que d'attendre, sacrés maladroits! Tous l'écoutaient, la mine basse, l'air respectueux et désespéré; et, seule, la Frimat pinçait les lèvres, pleine de mépris. Lui, ôtant son paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, après les avoir noués d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite. --Pardi! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais: la tête se trouve repliée à gauche, vous auriez pu tirer jusqu'à demain, jamais il ne serait sorti... Et, vous savez, mes enfants, il est fichu, votre veau. Je n'ai pas envie de me couper les doigts à ses quenottes, pour le retourner. D'ailleurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abîmerais la mère. Françoise éclata en sanglots. --Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache... Cette pauvre Coliche qui m'aime... Et Lise, qu'une tranchée verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal des autres, se lamentaient, s'attendrissaient, dans la même supplication. --Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait, depuis des années et des années... Sauvez-la, monsieur Patoir... --Mais, entendons-nous bien, je vas être forcé de découper le veau. --Ah! le veau, on s'en fout, du veau!... Sauvez notre vache, monsieur Patoir, sauvez-la! Alors, le vétérinaire, qui avait apporté un grand tablier bleu, se fit prêter un pantalon de toile; et, s'étant mis tout nu dans un coin, derrière la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier à ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court dans ce costume léger, la Coliche souleva la tête, s'arrêta de se plaindre, étonnée sans doute. Mais personne n'eut un sourire, tellement l'attente serrait les coeurs. --Allumez des chandelles! Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la paille, derrière la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il resta aplati, le nez entre les cuisses de la bête. Ensuite, il se décida à tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement. Près de lui, il avait posé une petite boîte longue, et il se redressait sur un coude, et il en sortait un bistouri, lorsqu'un gémissement rauque l'étonna et le fit s'asseoir. --Comment! ma grosse, tu es encore là?... Aussi, je me disais: ce n'est pas la vache! C'était Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs arrachés. --Mais, nom de Dieu! va donc faire ton affaire chez toi, et laisse-moi faire la mienne ici! Ça me dérange, ça me tape sur les nerfs, parole d'honneur! de t'entendre pousser derrière moi... Voyons, est-ce qu'il y a du bon sens! emmenez-la, vous autres! La Frimat et la Bécu se décidèrent à prendre chacune Lise sous un bras et à la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle solitaire, elle exigea pourtant qu'on laissât toutes les portes ouvertes, dans l'idée qu'elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimat avait préparé le lit de misère, selon l'usage des campagnes: un simple drap jeté au milieu de la pièce, sur une botte de paille, et trois chaises renversées. Lise s'accroupit, s'écartela, adossée à une des chaises, la jambe droite contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s'était pas même déshabillée, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus montaient à ses genoux; et sa jupe, rejetée sur sa gorge, découvrait son ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu'on lui voyait jusqu'au coeur. Dans l'étable, Buteau et Françoise étaient restés pour éclairer Patoir, tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle, tandis que le vétérinaire, allongé de nouveau, pratiquait au bistouri une section autour du jarret de gauche. Il décolla la peau, tira sur l'épaule qui se dépouilla et s'arracha. Mais Françoise, pâlissante, défaillante, laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant: --Ma pauvre vieille Coliche... Je ne veux pas voir ça! je ne veux pas voir ça! Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se relever, pour éteindre un commencement d'incendie, déterminé dans la paille par la chute de la chandelle. --Nom de Dieu de gamine! ça vous a des nerfs de princesse!... Elle nous fumerait comme des jambons. Toujours courant, Françoise était allée se jeter sur une chaise, dans la pièce où accouchait sa soeur, dont l'écartement béant ne l'émotionna pas, comme s'il se fût agi d'une chose naturelle et ordinaire, après ce qu'elle venait de voir. D'un geste, elle chassait cette vision de chairs découpées toutes vives; et elle raconta en bégayant ce qu'on faisait à la vache. --Ça ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui malgré ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises. Mais déjà la Frimat et la Bécu, se fâchant, la maintenaient en place. --Ah ça! voulez-vous bien rester tranquille! Qu'est-ce que vous avez donc dans le corps? Et la Frimat ajouta: --Bon! voilà que vous crevez la bouteille, vous aussi! En effet, les eaux étaient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le drap, but tout de suite; et les derniers efforts de l'expulsion commencèrent. Le ventre nu poussait malgré lui, s'enflait à éclater, pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s'ouvraient, d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge. --Voyons, reprit la Bécu, pour vous tranquilliser, j'y vas aller, moi, et je vous donnerai des nouvelles. Dès lors, elle ne fit que courir de la chambre à l'étable. Même, pour s'épargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la cuisine. Le vétérinaire continuait son dépeçage, dans la litière trempée de sang et de glaires, une pénible et sale besogne, dont il sortait abominable, souillé de haut en bas. --Ça va bien, Lise, criait la Bécu. Poussez sans regret... Nous avons l'autre épaule. Et, maintenant, c'est la tête qu'on arrache... Il la tient, la tête, oh! une tête!... Et c'est fini, de ce coup, le corps est venu d'un paquet. Lise accueillait chaque phase de l'opération d'un soupir déchirant; et l'on ne savait si elle souffrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement, Buteau apporta la tête, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation générale. --Oh! le beau veau! Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les cuisses gonflées, parut prise d'un inconsolable désespoir. --Mon Dieu! est-ce malheureux!... Oh! le beau veau, mon Dieu!... Est-ce malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu'on n'en a jamais vu de si beau? Françoise également se lamentait, et les regrets de tous devinrent si agressifs, si pleins de sous-entendus hostiles, que Patoir s'en blessa. Il accourut, il s'arrêta pourtant à la porte, par décence. --Dites donc, je vous avais avertis... Vous m'avez supplié de sauver votre vache... C'est que je vous connais, mes bougres! Faut pas aller raconter partout que je vous ai tué votre veau, hein? --Bien sûr, bien sûr, murmura Buteau, en retournant dans l'étable avec lui. Tout de même, c'est vous qui l'avez coupé. Par terre, Lise, entre ses trois chaises, était parcourue d'une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque-là n'avait pas vu, dans sa désolation, demeura tout d'un coup stupéfaite, debout devant sa soeur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre, que creusait une cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme, qu'elle n'en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose pareille, le trou bâillant d'un tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte du fenil, par où l'on jetait le foin, et qu'un lierre touffu hérissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu'une autre boule, plus petite, la tête de l'enfant, sortait et rentrait à chaque effort, dans un perpétuel jeu de cache-cache, elle fut prise d'une si violente envie de rire, qu'elle dut tousser, pour qu'on ne la soupçonnât pas d'avoir mauvais coeur. --Un peu de patience encore, déclara la Frimat. Ça va y être. Elle s'était agenouillée entre les jambes, guettant l'enfant, prête à le recevoir. Mais il faisait des façons, comme disait la Bécu; même un moment il s'en alla, on put le croire rentré chez lui. Alors seulement, Françoise s'arracha à la fascination de cette gueule de four braquée sur elle; et un embarras la saisit aussitôt, elle vint prendre la main de sa soeur, s'apitoyant, depuis qu'elle détournait les yeux. --Ma pauvre Lise, va! t'as de la peine. --Oh! oui, oh! oui, et personne ne me plaint... Si l'on me plaignait... Oh! la, la, ça recommence, il ne sortira donc pas! Ça pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l'étable. C'était Patoir, qui, étonné de voir la Coliche s'agiter et meugler encore, avait soupçonné la présence d'un second veau; et, en effet, replongeant la main, il en avait tiré un, sans difficulté aucune cette fois, comme il aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaieté de gros homme farceur fut telle, qu'il oublia la décence, au point de courir dans la chambre de l'accouchée, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi. --Hein! ma grosse, t'en voulais un... Le v'là! Et il était à crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le visage, le corps entier barbouillé de fiente, avec son veau mouillé encore, qui semblait ivre, la tête trop lourde et étonnée. Au milieu de l'acclamation générale, Lise, à le voir, fut prise d'un accès de fou rire, irrésistible, interminable. --Oh! qu'il est drôle! oh! que c'est bête de me faire rire comme ça!... Oh! la, la, que je souffre, ça me fend!... Non, non, ne me faites donc plus rire, je vas y rester! Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre, où ils poussaient d'un souffle de tempête. Elle en était ballonnée, et la tête de l'enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet prêt de partir. Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire, ayant posé le veau devant lui, voulut essuyer d'un revers de main la sueur qui lui coulait du front. Il se balafra d'une large traînée de bouse, tous se tordirent, l'accouchée suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond. --Je meurs, finissez! Foutu rigolo qui me fait rire à claquer dans ma peau?... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu, ça crève... Le trou béant s'arrondit encore, à croire que la Frimat, toujours à genoux, allait y disparaître; et, d'un coup, comme d'une femme canon, l'enfant sortit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit simplement le glouglou d'un goulot géant qui se vidait. Puis, le petit miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se dégonfle, riait plus fort. Ça criait d'un bout, ça riait de l'autre. Et Buteau se tapait sur les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir éclatait en notes sonores, Françoise elle-même, dont sa soeur avait broyé la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ça, une vraie cathédrale où le mari devait loger tout entier. --C'est une fille, déclara la Frimat. --Non, non, dit Lise, je n'en veux pas, je veux un garçon. --Alors, je le renfile, ma belle, et tu feras un garçon demain. Les rires redoublèrent, on en fut malade. Puis, comme le veau était resté devant elle, l'accouchée, qui finissait par se calmer, eut cette parole de regret: --L'autre était si beau... Tout de même, ça nous en ferait deux! Patoir s'en alla, après qu'on eut donné à la Coliche trois litres de vin sucré. Dans la chambre, la Frimat déshabilla et coucha Lise, tandis que la Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu'un accouchement venait d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait à l'eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à peu; et la mère, anéantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de plomb, la face congestionnée, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise. Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Françoise dit à Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la nuit, avait jeté par terre un matelas, où elle comptait s'étendre, de façon à ne pas quitter sa soeur. Il ne répondit point, il acheva silencieusement sa pipe. Un grand calme s'était fait, on n'entendait que la respiration forte de Lise endormie. Puis, comme Françoise s'agenouillait sur son matelas, au pied même du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet, vint brusquement la culbuter par derrière. Elle se retourna, comprit aussitôt, à son visage contracté et rouge. Ça le reprenait, il n'avait pas lâché son idée de l'avoir; et fallait croire que ça le travaillait rudement fort, tout d'un coup, pour qu'il voulût d'elle ainsi, à côté de sa femme, après des choses qui n'étaient guère engageantes. Elle le repoussa, le renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante. Lui, ricanait, la voix étranglée. --Voyons, qu'est-ce que ça te fout?... Je suis bon pour vous deux. Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En effet, elle résistait sans une parole, trop fière pour appeler sa soeur, ne voulant mettre personne dans ses affaires, pas même celle-ci. Il l'étouffait, il était sur le point de la vaincre. --Ça irait si bien... Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas... Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfoncé les ongles dans le cou; et il s'enragea alors, il fit allusion à Jean. --Si tu crois que tu l'épouseras, ton salop... Jamais, tant que tu ne seras pas majeure! Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, à pleine main brutale, elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il hurla. D'un bond, il s'était remis debout, effrayé, regardant le lit. Sa femme dormait toujours, du même souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste de terrible menace. Lorsque Françoise se fut allongée sur le matelas, dans la grande paix de la chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle ne le laisserait faire, même si elle en avait l'envie. Et elle s'étonnait, car l'idée qu'elle pourrait épouser Jean ne lui était pas encore venue. VI Depuis deux jours, Jean était occupé dans les pièces que Hourdequin possédait près de Rognes, et où celui-ci avait fait installer une batteuse à vapeur, louée à un mécanicien de Châteaudun, qui la promenait de Bonneval à Cloyes. Avec sa voiture et ses deux chevaux, le garçon apportait les gerbes des meules environnantes, puis emportait le grain à la ferme; tandis que la machine, soufflant du matin au soir, faisant voler au soleil une poussière blonde, emplissait le pays d'un ronflement énorme et continu. Jean, malade, se cassait la tête à chercher comment il pourrait bien ravoir Françoise. Il y avait déjà un mois qu'il l'avait tenue, justement là, dans ce blé que l'on battait; et elle s'échappait sans cesse, peureuse. Il désespérait de jamais recommencer. C'était un désir croissant, une passion envahissante. Tout en conduisant ses bêtes, il se demandait pourquoi il n'irait pas carrément chez les Buteau réclamer Françoise en mariage. Rien encore ne l'avait fâché avec eux d'une façon ouverte et définitive. Il leur criait toujours un bonjour en passant. Et, dès que cette idée de mariage lui eut poussé comme le seul moyen de ravoir la fille, il se persuada que son devoir était là, qu'il serait un malhonnête homme, s'il ne l'épousait point. Pourtant, le lendemain matin, lorsque Jean retourna à la machine, la peur le prit. Jamais il n'aurait osé risquer la démarche, s'il n'avait vu Buteau et Françoise partir ensemble pour les champs. Il songea que Lise lui avait toujours été favorable, qu'il tremblerait moins avec elle; et il s'échappa un instant, après avoir confié ses chevaux à un camarade. --Tiens, c'est vous, Jean, cria Lise, relevée gaillardement de ses couches. On ne vous voit plus. Qu'arrive-t-il? Il s'excusa. Puis, en hâte, avec la brutalité des gens timides, il aborda la chose; et elle put croire d'abord qu'il lui faisait une déclaration, car il lui rappelait qu'il l'avait aimée, qu'il l'aurait eue volontiers pour femme. Mais, tout de suite, il ajouta: --Alors, c'est pourquoi j'épouserais tout de même Françoise, si on me la donnait. Elle le regarda, tellement surprise, qu'il se mit à bégayer. --Oh! je sais, ça ne se fait pas comme ça.... Je voulais seulement vous en parler. --Dame! répondit-elle enfin, ça me surprend, parce que je ne m'y attendais guère, à cause de vos âges.... Avant tout, faudrait savoir ce que Françoise en pense. Il était venu avec le projet formel de tout dire, dans l'espoir de rendre le mariage nécessaire. Mais un scrupule, au dernier moment, l'arrêta. Si Françoise ne s'était pas confessée à sa soeur, si personne ne savait rien, avait-il le droit de parler le premier? Cela le découragea, il eut honte, à cause de ses trente-trois ans. --Bien sûr, murmura-t-il, on lui en causerait, on ne la forcerait pas. D'ailleurs, Lise, son étonnement passé, le regardait de son air réjoui; et la chose, évidemment, ne lui déplaisait pas. Même elle fut tout à fait engageante. --Ce sera comme elle voudra, Jean.... Moi, je ne suis pas de l'avis de Buteau, qui la trouve trop jeune. Elle va sur ses dix-huit ans, elle est bâtie à prendre deux hommes au lieu d'un.... Et puis, on a beau s'aimer entre soeurs, n'est-ce pas? maintenant que la voilà femme, je préférerais avoir à sa place une servante que je commanderais.... Si elle dit oui, épousez-là. Vous êtes un bon sujet, ce sont les plus vieux coqs souvent qui sont les meilleurs. C'était un cri qui lui échappait, cette désunion lente, grandie invinciblement entre elle et sa cadette, cette hostilité aggravée par les petites blessures de chaque jour, un sourd ferment de jalousie et de haine couvant depuis qu'un homme était là, avec ses volontés et ses appétits de mâle. Jean, heureux, lui mit un gros baiser sur chaque joue, lorsqu'elle eut ajouté: --Justement, nous baptisons la petite, et nous aurons la famille à dîner ce soir.... Je vous invite, vous ferez votre demande au père Fouan, qui est le tuteur, si Françoise veut bien de vous. --Entendu! cria-t-il. A ce soir. Et il rejoignit ses chevaux à grandes enjambées, il les poussa tout le jour, en faisant chanter son fouet, dont les claquements partaient comme des coups de feu, au matin d'une fête. Les Buteau, en effet, baptisaient leur enfant, après bien des retards. D'abord, Lise avait exigé d'être tout à fait solide, voulant manger au repas. Puis, travaillée d'une pensée d'ambition, elle s'était obstinée à avoir les Charles pour parrain et marraine; et ceux-ci, par condescendance, ayant accepté, il avait fallu attendre madame Charles, qui venait de partir à Chartres, donner un coup de main dans l'établissement de sa fille: on était à la foire de septembre, la maison de la rue aux Juifs ne désemplissait pas. D'ailleurs, ainsi que Lise l'avait dit à Jean, on devait être simplement en famille: Fouan, la Grande et les Delhomme, en dehors du parrain et de la marraine. Mais, au dernier moment, de grosses difficultés se présentèrent avec l'abbé Godard, qui ne décolérait plus contre Rognes. Il s'était efforcé de prendre son mal en patience, les six kilomètres que lui coûtait chaque messe, les exigences taquines d'un village sans vraie religion, tant qu'il avait espéré que le conseil municipal finirait par se donner le luxe d'une paroisse. A bout de résignation, il ne pouvait se leurrer davantage, le conseil repoussait chaque année la réparation du presbytère, le maire Hourdequin déclarait le budget trop grevé déjà, seul l'adjoint Macqueron ménageait les prêtres, par de sourdes visées ambitieuses. Et l'abbé, n'ayant désormais aucun ménagement à garder, traitait Rognes durement, ne lui accordait du culte que le strict nécessaire, sans gâteries de prières en plus, de cierges et d'encens brûlés pour le plaisir. Aussi vivait-il dans de continuelles querelles avec les femmes. En juin surtout, une véritable bataille s'était livrée, à propos de la première communion. Cinq enfants, deux filles et trois garçons, suivaient le catéchisme qu'il faisait le dimanche, après la messe; et, comme il lui aurait fallu revenir pour les confesser, il avait exigé qu'ils vinssent eux-mêmes le trouver à Bazoches-le-Doyen. De là, une première révolte des femmes: merci! trois quarts de lieue pour l'aller, autant pour le retour! est-ce qu'on savait comment ça tournait, dès que des garçons et des filles couraient ensemble? Puis, l'orage éclata, terrible, lorsqu'il refusa nettement de célébrer à Rognes la cérémonie, la grand'messe chantée et le reste. Il entendait la célébrer dans sa paroisse, les cinq enfants étaient libres de s'y rendre, s'ils en avaient le désir. Pendant quinze jours, à la fontaine, les femmes en bégayèrent de colère: quoi donc! il les baptisait, il les mariait, il les enterrait chez eux, et il ne voulait pas les y faire communier proprement! Il s'obstina, ne dit qu'une messe basse, expédia les cinq communiants, n'ajouta pas une fleur, pas un oremus de consolation; même il brutalisa les femmes, quand, vexées aux larmes de cette solennité bâclée ainsi, elles le supplièrent de chanter les vêpres. Rien du tout! il leur donnait ce qu'il leur devait, elles auraient eu la grand'messe, les vêpres, tout enfin, à Bazoches, si leur mauvaise tête ne les avait pas mises en rébellion contre Dieu. Depuis cette brouille, une rupture était imminente entre l'abbé Godard et Rognes, le moindre heurt allait amener la catastrophe. Lorsque Lise se rendit chez le curé, pour le baptême de sa petite, il parla de le fixer au dimanche, après la messe. Mais elle le pria de revenir le mardi, à deux heures, car la marraine ne rentrerait de Chartres que ce jour-là, dans la matinée; et il finit par consentir, en recommandant d'être exact, décidé, criait-il, à ne pas attendre une seconde. Le mardi, à deux heures précises, l'abbé Godard était à l'église, essoufflé de sa course, mouillé par une averse brusque. Personne n'était encore arrivé. Il n'y avait qu'Hilarion, à l'entrée de la nef, en train de déblayer un coin du baptistère, encombré de vieilles dalles rompues, qu'on avait toujours vues là. Depuis la mort de sa soeur, l'infirme vivait de la charité publique, et le curé, qui lui glissait de temps en temps des pièces de vingt sous, avait eu l'idée de l'occuper à ce nettoyage, vingt fois résolu et sans cesse remis. Pendant quelques minutes, il s'intéressa à ce travail. Puis, il eut un premier sursaut de colère. --Ah ça! est-ce qu'ils se fichent de moi? Il est déjà deux heures dix. Comme il regardait, de l'autre côté de la place, la maison des Buteau, muette, l'air endormi, il aperçut le garde champêtre qui attendait sous le porche en fumant sa pipe. --Sonnez donc, Bécu! cria-t-il. Ça les fera venir, ces lambins! Bécu se pendit à la corde de la cloche, très ivre, comme toujours. Le curé était allé mettre son surplis. Dès le dimanche, il avait préparé l'acte sur le registre, et il comptait expédier la cérémonie seul, sans l'aide des enfants de choeur, qui le faisaient damner. Lorsque tout se trouva prêt, il s'impatienta de nouveau. Dix autres minutes s'étaient écoulées, la cloche continuait de sonner, entêtée, exaspérante, dans le grand silence du village désert. --Mais qu'est-ce qu'ils font? mais faudra donc les amener par les oreilles! Enfin, il vit sortir, de chez les Buteau, la Grande, qui marchait de son air de vieille reine méchante, aussi droite et sèche qu'un chardon, malgré ses quatre-vingt-cinq ans. Un gros ennui effarait la famille: tous les invités étaient là, sauf la marraine, qu'on attendait vainement depuis le matin; et M. Charles, confondu, répétait sans cesse que c'était bien étonnant, qu'il avait encore reçu une lettre la veille au soir, que sûrement madame Charles, retenue peut-être à Cloyes, allait arriver d'un instant à l'autre. Lise, inquiète, sachant que le curé n'aimait guère attendre, avait fini par avoir l'idée de lui envoyer la Grande, pour le faire patienter. --Quoi donc? lui demanda-t-il de loin, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain?... Vous croyez peut-être que le bon Dieu est à vos ordres? --Ça va venir, monsieur le curé, ça va venir, répondit la vieille femme, avec son calme impassible. Justement, Hilarion sortait les derniers débris de dalles, et il passa, portant contre son ventre une pierre énorme. Il se balançait sur ses jambes torses, mais il ne fléchissait pas, d'une solidité de roc, d'une force musculaire à charrier un boeuf. Son bec-de-lièvre salivait, sans qu'une goutte de sueur mouillât sa peau dure. L'abbé Godard, outré du flegme de la Grande, tomba sur elle. --Dites donc, la Grande, puisque je vous tiens, est-ce que c'est charitable à vous, qui êtes si riche, de n'avoir qu'un petit-fils et de le laisser mendier sur les routes? Elle répliqua rudement: --La mère m'a désobéi, l'enfant ne m'est de rien. --Eh bien! je vous ai assez prévenue, je vous répète, moi, que vous irez en enfer, si vous avez mauvais coeur.... L'autre jour, sans ce que je lui ai donné, il serait mort de faim, et aujourd'hui j'ai été obligé d'inventer du travail. Au mot d'enfer, la Grande avait eu un mince sourire. Comme elle le disait, elle en savait trop, l'enfer était sur cette terre, pour le pauvre monde. Mais la vue d'Hilarion portant les dalles la faisait réfléchir, plus que les menaces du prêtre. Elle était surprise, jamais elle ne l'aurait cru si fort, avec ses jambes en manches de veste. --S'il veut du travail, reprit-elle enfin, peut-être tout de même qu'on lui en trouvera. --Sa place est chez vous, prenez-le, la Grande! --On verra, qu'il vienne demain. Hilarion, qui avait compris, se mit à trembler tellement, qu'il faillit s'écraser les pieds, en laissant tomber son dernier morceau de dalle, dehors. Et il eut, quand il s'éloigna, un regard furtif sur sa grand'mère, un regard d'animal battu, épouvanté et soumis. Une demi-heure encore se passa. Bécu, las de sonner, fumait de nouveau sa pipe. Et la Grande, muette, imperturbable, restait là, comme si sa présence eût suffi à la politesse qu'on devait au curé; pendant que celui-ci, dont l'exaspération montait, allait à chaque instant, sur la porte de l'église, jeter, au travers de la place vide, un regard flamboyant vers la maison des Buteau. --Mais sonnez donc, Bécu! cria-t-il tout d'un coup. Si, dans trois minutes, ils ne sont pas ici, je file, moi! Alors, dans la reprise affolée de la cloche, qui fit envoler et croasser les corbeaux centenaires, on vit les Buteau et leur monde sortir un à un, puis traverser la place. Lise était consternée, la marraine n'arrivait toujours pas. On avait décidé de se rendre doucement à l'église, avec l'espoir que cela la ferait venir. Il n'y avait pas cent mètres, l'abbé Godard les bouscula tout de suite. --Dites-le, si c'est pour vous moquer de moi! J'ai des complaisances, et voilà une heure que j'attends! Dépêchons, dépêchons! Et il les poussait vers le baptistère, la mère qui portait le nouveau-né, le père, le grand-père Fouan, l'oncle Delhomme, la tante Fanny, jusqu'à M. Charles, très digne en parrain, dans sa redingote noire. --Monsieur le curé, demanda Buteau, d'un air d'humilité exagérée où ricanait une malice, si c'était un effet de votre bonté d'attendre encore un petit peu. --Qui, attendre? --Mais la marraine, monsieur le curé. L'abbé Godard devint rouge, à faire craindre un coup de sang. Il étouffait, il bégaya: --Prenez-en une autre! Tous se regardèrent, Delhomme et Fanny hochèrent la tête, Fouan déclara: --Ça ne se peut pas, ce serait une sottise. --Mille pardons, monsieur le curé, dit M. Charles, qui crut devoir expliquer les choses en homme de belle éducation, c'est de notre faute, sans l'être.... Ma femme m'avait formellement écrit qu'elle rentrerait ce matin. Elle est à Chartres.... L'abbé Godard eut un sursaut, jeté hors de lui, perdant cette fois toute mesure. --A Chartres, à Chartres.... Je regrette pour vous que vous soyez là-dedans, monsieur Charles. Mais ça ne peut pas continuer, non, non! je ne tolérerai pas davantage.... Et il éclata. --On ne sait qu'elle avanie faire à Dieu dans ma personne, c'est un nouveau soufflet chaque fois que je viens à Rognes.... Eh bien! je vous en ai menacés assez souvent, je m'en vais aujourd'hui, et pour ne plus revenir. Dites ça à votre maire, cherchez un curé et payez-le, si vous en voulez un.... Moi, je parlerai à monseigneur, je lui raconterai qui vous êtes, je suis bien sûr qu'il m'approuvera.... Oui, nous verrons qui sera puni. Vous allez vivre sans prêtre, comme des bêtes.... Ils l'écoutaient tous, curieusement, avec la parfaite indifférence, au fond, de gens pratiques qui ne craignaient plus son Dieu de colère et de châtiment. A quoi bon trembler et s'aplatir, acheter le pardon, puisque l'idée du diable les faisait rire désormais, et qu'ils avaient cessé de croire le vent, la grêle, le tonnerre, aux mains d'un maître vengeur? C'était bien sûr du temps perdu, valait mieux garder son respect pour les gendarmes du gouvernement, qui étaient les plus forts. L'abbé Godard vit Buteau goguenard, la Grande dédaigneuse, Delhomme et Fouan eux-mêmes très froids, sous la déférence de leur gravité; et ce peuple qui lui échappait acheva la rupture. --Je sais bien que vos vaches ont plus de religion que vous.... Adieu! et trempez-le dans la mare, pour le baptiser, votre enfant de sauvages! Il courut arracher son surplis, il retraversa l'église et s'en alla, dans un tel coup de tempête, que les gens du baptême, laissés ainsi en détresse, n'eurent pas le temps d'ajouter une parole, béants, les yeux écarquillés. Mais le pis fut qu'à ce moment, comme l'abbé Godard dévalait dans la nouvelle rue à Macqueron, on vit arriver par la route une carriole, où se trouvait Mme Charles et Élodie. La première expliqua qu'elle s'était arrêtée à Châteaudun, désireuse d'embrasser la chère petite, et qu'on lui avait permis de l'emmener en vacances, deux jours. Elle se montrait désolée du retard, elle n'avait pas même poussé jusqu'à Roseblanche pour déposer sa malle. --Faut courir après le curé, dit Lise. Il n'y a que les chiens qu'on ne baptise pas. --Buteau prit sa course, et on l'entendit à son tour descendre au galop la rue à Macqueron. Mais l'abbé Godard avait de l'avance, le père passa le pont, monta la côte, ne l'aperçut qu'à la crête, au détour du chemin. --Monsieur le curé! monsieur le curé! Il finit par se retourner et attendre. --Quoi? --La marraine est là.... Ça ne se refuse point, le baptême. Un instant, il resta immobile. Puis, du même pas rageur, il se mit à redescendre la côte, derrière le paysan; et ce fut ainsi qu'ils rentrèrent dans l'église, sans avoir échangé un mot. La cérémonie fut bâclée, le prêtre bouscula le _Credo _du parrain et de la marraine, oignit l'enfant, appliqua le sel, versa l'eau, violemment. Déjà, il faisait signer sur le registre. --Monsieur le curé, dit Mme Charles, j'ai une boîte de bonbons pour vous, mais elle est dans la malle. Il eut un geste de remerciement, il partit, après avoir répété, en se tournant vers tous: --Et adieu, cette fois! Les Buteau et leur monde, essoufflés d'avoir été menés d'un tel train, le regardèrent disparaître au coin de la place, dans l'envolement noir de sa soutane. Tout le village était aux champs, il n'y avait là que trois gamins, convoitant des dragées. Au milieu du grand silence, on entendait le ronflement lointain de la batteuse à vapeur, qui ne cessait pas. Dès qu'on fut rentré chez les Buteau, à la porte desquels la carriole était restée avec la malle, on tomba d'accord qu'on allait boire un coup, puis qu'on reviendrait dîner le soir. Il n'était que quatre heures, qu'est-ce qu'on aurait fait ensemble, jusqu'à sept? Alors, quand les verres et les deux litres furent sur la table de la cuisine, Mme Charles voulut absolument qu'on descendît la malle, pour faire ses cadeaux. Elle l'ouvrit, en tira la robe et le bonnet qui arrivaient un peu tard, sortit ensuite les six boîtes de bonbons qu'elle donnait à l'accouchée. --Ça vient de la confiserie de maman? demanda Élodie, qui les regardait. Mme Charles eut une seconde d'embarras. Puis, tranquillement: --Non, ma mignonne, ta mère n'a pas cette spécialité. Et, se tournant vers Lise: --Tu sais, j'ai aussi songé à toi, pour du linge... Du vieux linge, il n'y a rien de si utile dans un ménage... J'ai demandé à ma fille, j'ai dévalisé ses fonds d'armoire. Au mot de linge, la famille s'était approchée, Françoise, la Grande, les Delhomme, Fouan lui-même; et, en cercle autour de la malle, ils regardaient la vieille dame déballer tout un lot de chiffons, blancs du lavage, exhalant, malgré la lessive, une odeur persistante de musc. Ce furent d'abord des draps de toile fine en loques, puis des chemises de femme, fendues, et dont, visiblement, on avait arraché les dentelles. Mme Charles dépliait, secouait, expliquait. --Dame! les draps ne sont pas neufs. Voilà bien cinq ans qu'ils servent, et à la longue le frottement du corps, ça use... Vous voyez, ils ont un grand trou au milieu; mais les bords sont encore bons, on peut tailler là-dedans une foule de choses. Tous y mettaient le nez, et ils tâtaient avec des hochements de tête approbateurs, les femmes surtout, la Grande et Fanny, dont les lèvres pincées disaient l'envie sourde. Buteau, lui, avait un rire silencieux, aiguisé des gaudrioles qu'il retenait, par convenance; tandis que Fouan et Delhomme, très graves, montraient le respect du linge, la vraie richesse après la terre. --Quant aux chemises, continua Mme Charles, en les dépliant à leur tour, voyez donc! elles ne sont pas usées du tout... Ah! pour les déchirures, elles ne manquent pas, un vrai massacre; et, comme on ne peut toujours les recoudre, que ça finit par faire des épaisseurs et que ce n'est guère riche, on préfère les jeter au vieux linge... Mais toi, Lise, tu en tireras un bon parti. --Je les mettrai, donc! cria la paysanne. Moi, ça ne fait rien que ma chemise soit raccommodée. --Et moi, déclara Buteau de son air malin, avec un clignement des paupières, je serai bien aise que tu me fasses des mouchoirs avec. Cette fois, on s'égayait ouvertement, lorsque la petite Élodie, qui avait suivi des yeux chaque drap, chaque chemise, s'écria: --Oh! la drôle d'odeur, comme ça sent fort!... Est-ce que c'est du linge à maman, tout ça? Mme Charles n'eut pas une hésitation. --Mais bien sûr ma chérie... C'est-à-dire, c'est le linge à ses demoiselles de magasin. Il en faut, va! dans le commerce. Dès que Lise eut tout fait disparaître dans son armoire, avec l'aide de Françoise, on trinqua enfin, on but à la santé de l'enfant baptisée, que la marraine avait nommée Laure, de son prénom. Puis, l'on s'oublia un instant, à causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme Charles, sans attendre d'être seul avec elle, dans l'impatience où il était de savoir comment les choses marchaient, là-bas. Il se passionnait encore, il rêvait toujours de cette maison, si énergiquement fondée autrefois, tant regrettée depuis. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Certes, leur fille Estelle avait de la poigne et de la tête; mais, décidément, leur gendre Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les journées à fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge était fêlée, partout les pots à eau et les cuvettes s'ébréchaient, sans qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme était si nécessaire, pour faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau dégât qu'il apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa pâleur augmentait. Une dernière plainte, murmurée à voix plus basse, l'acheva. --Enfin, il monte lui-même avec celle du 5, une grosse... --Qu'est-ce que tu dis là? --Oh! j'en suis sûre, je les ai vus. M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un élan d'indignation exaspérée. --Le misérable! fatiguer son personnel, manger son établissement!... Ah! c'est la fin de tout! D'un geste, Mme Charles le fit taire, car Élodie revenait de la cour. où elle était allée voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut rechargée dans la carriole, que les Charles suivirent à pied, jusque chez eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil à sa maison, en attendant le repas. Dès qu'il fut seul, Buteau, mécontent de cette après-midi perdue, ôta sa veste et se mit à battre, dans le coin pavé de la cour; car il avait besoin d'un sac de blé. Mais il s'ennuya vite à battre seul, il lui manquait, pour s'échauffer, la cadence double des fléaux, tapant en mesure; et il appela Françoise, qui l'aidait souvent à cette besogne, les reins forts, les bras aussi durs que ceux d'un garçon. Malgré la lenteur et la fatigue de ce battage primitif, il avait toujours refusé d'acheter une batteuse à manège, en disant, comme tous les petits propriétaires, qu'il préférait ne battre qu'au jour le jour, suivant les nécessités. --Eh! Françoise, viens-tu? Lise, le nez dans un ragoût de veau aux carottes, et qui avait chargé sa soeur de surveiller une épinée de cochon à la broche, voulut empêcher celle-ci d'obéir. Mais Buteau, mal planté, parla de les rosser toutes les deux. --Nom de Dieu de femelles! je vas vous foutre vos casseroles à la gueule!... Faut bien gagner du pain, puisque vous fricasseriez la maison pour la bâfrer avec les autres! Françoise, qui s'était déjà remise en souillon, de crainte d'attraper des taches, dut le suivre. Elle prit un fléau, au long manche et au battoir de cornouiller, que des boucles de cuir reliaient entre eux. C'était le sien, poli par le frottement, garni d'une ficelle serrée, pour qu'il ne glissât pas. A deux mains, elle le fit voler au