The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne #29 in our series by Jules Verne Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Keraban Le Tetu, Vol. I Author: Jules Verne Release Date: May, 2005 [EBook #8174] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on June 25, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I *** Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team KERABAN-LE-TETU par JULES VERNE PREMIERE PARTIE I DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMENENT, REGARDENT, CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE. Ce jour-la, 16 aout, a six heures du soir, la place de Top-Hane, a Constantinople, si animee d'ordinaire par le va-et-vient et le brouhaha de la foule, etait silencieuse, morne, presque deserte. En le regardant du haut de l'echelle qui descend au Bosphore, on eut encore trouve le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine quelques etrangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les ruelles etroites, sordides, boueuses, embarrassees de chiens jaunes, qui conduisent au faubourg de Pera. La est le quartier plus specialement reserve aux Europeens, dont les maisons de pierre se detachent en blanc sur le rideau noir des cypres de la colline. C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--meme sans le bariolage de costumes qui en releve les premiers plans,--pittoresque et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquee de Mahmoud, aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant veuve de son petit toit d'architecture celestienne, ses boutiques ou se debitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses etalages, encombres de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari, qui contrastent avec les eventaires des marchands de parfums et des vendeurs de chapelets, son echelle a laquelle accostent des centaines de caiques peinturlures, dont la double rame, sous les mains croisees des caidjis, caressent plutot qu'elles ne frappent les eaux bleues de la Corne-d'Or et du Bosphore. Mais ou etaient donc, a cette heure, ces flaneurs habitues de la place de Top-Hane; ces Persans, coquettement coiffes du bonnet d'astracan; ces Grecs balancant, non sans elegance, leur fustanelle a mille plis; ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Georgiens, restes Russes par le costume, meme au dela de leur frontiere; ces Arnautes, dont la peau, gratinee au soleil, apparait sous les echancrures de leurs vestes brodees, et ces Turcs, enfin, ces Turcs, ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui! ou etaient-ils? A coup sur, il n'aurait pas fallu le demander a deux etrangers, deux Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indecis, se promenaient, a cette heure, presque solitairement sur la place: ils n'auraient su que repondre. Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au dela du port, un touriste eut observe ce meme caractere de silence et d'abandon. De l'autre cote de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le vieux Serail et le debarcadere de Top-Hane,--sur la rive droite unie a la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphitheatre de Constantinople paraissait etre endormi. Est-ce que personne ne veillait alors au palais de Serai-Bournou? N'y avait-il plus de croyants, d'hadjis, de pelerins, aux mosquees d'Ahmed, de Bayezidieh, de Sainte-Sophie, de la Suleimanieh? Faisait-il donc sa sieste, le nonchalant gardien de la tour du Seraskierat, a l'exemple de son collegue de la tour de Galata, tous deux charges d'epier les debuts d'incendie si frequents dans la ville? En verite, il n'etait pas jusqu'au mouvement perpetuel du port, qui ne parut quelque peu enraye, malgre la flottille de steamers autrichiens, francais, anglais, de mouches, de caiques, de chaloupes a vapeur, qui se pressent aux abords des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or baignent la base. Etait-ce donc la cette Constantinople tant vantee, ce reve de l'Orient realise par la volonte des Constantin et des Mahomet II? Voila ce que se demandaient les deux etrangers qui erraient sur la place; et, s'ils ne repondaient pas a cette question, ce n'etait pas faute de connaitre la langue du pays. Ils savaient le turc tres suffisamment: l'un, parce qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale; l'autre, pour avoir souvent servi de secretaire a son maitre, bien qu'il ne fut pres de lui qu'en qualite de domestique. C'etaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten et son valet Bruno, qu'une singuliere destinee venait de pousser jusqu'aux confins de l'extreme Europe. Van Mitten,--tout le monde le connait,--un homme de quarante-cinq a quarante-six ans, reste blond, oeil bleu celeste, favoris et barbiche jaunes, sans moustaches, joues colorees, nez un peu trop court par rapport a l'echelle du visage, tete assez forte, epaules larges, taille au-dessus de la moyenne, ventre au debut du bedonnement, pieds mieux compris au point de vue de la solidite que de l'elegance,--en realite, l'air d'un brave homme, qui etait bien de son pays. Peut-etre Van Mitten, au moral, semblait-il etre un peu mou de temperament. Il appartenait, sans conteste, a cette categorie de gens d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prets a ceder sur tous les points, moins faits pour commander que pour obeir, personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communement qu'ils n'ont pas de volonte, meme lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa vie, Van Mitten, pousse a bout, s'etait engage dans une discussion dont les consequences avaient ete des plus graves. Ce jour-la, il etait radicalement sorti de son caractere; mais depuis lors, il y etait rentre, comme on rentre chez soi. En realite, peut-etre eut-il mieux fait de ceder, et il n'aurait pas hesite, sans doute, s'il avait su ce que lui reservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper sur les evenements, qui seront l'enseignement de cette histoire. "Eh bien, mon maitre? lui dit Bruno, quand tous deux arriverent sur la place de Top-Hane. --Eh bien, Bruno? --Nous voila donc a Constantinople! --Oui, Bruno, a Constantinople, c'est-a-dire a quelque mille lieues de Rotterdam! --Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de la Hollande? --Je ne saurais jamais en etre trop loin!" repondit Van Mitten, en parlant a mi-voix, comme si la Hollande eut ete assez pres pour l'entendre. Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument devoue. Ce brave homme, au physique, ressemblait quelque peu a son maitre,--autant, du moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble depuis de longues annees. En vingt ans, ils ne s'etaient peut-etre pas separes un seul jour. Si Bruno etait moins qu'un ami, dans la maison, il etait plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment, methodiquement, et ne se genait pas de donner des conseils, dont Van Mitten aurait pu faire son profit, ou meme de faire entendre des reproches, que son maitre acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait, c'etait que celui-ci fut aux ordres de tout le monde, qu'il ne sut pas resister aux volontes des autres, en un mot, qu'il manquat de caractere. "Cela vous portera malheur! lui repetait-il souvent, et a moi, par la meme occasion!" Il faut ajouter que Bruno, alors age de quarante ans, etait sedentaire par nature, qu'il ne pouvait souffrir les deplacements. A se fatiguer de la sorte, on compromet l'equilibre de son organisme, on s'ereinte, on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les semaines, tenait a ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il etait entre au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent livres. Il etait donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais. Or, en moins d'un an, grace a l'excellent regime de la maison, il avait gagne trente livres et pouvait deja se presenter partout. Il devait donc a son maitre, avec cette honorable bonne mine, les cent soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut etre modeste, d'ailleurs, et il se reservait, pour ses vieux jours, d'arriver a deux cents livres. En somme, attache a sa maison, a sa ville natale, a son pays,--ce pays conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances, Bruno ne se fut resigne a quitter l'habitation du canal de Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, a ses yeux, etait la premiere cite de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien etre le plus beau royaume du monde. Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-la, Bruno etait a Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des Turcs, la capitale de l'empire ottoman. En fin de compte, qu'etait donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche commercant de Rotterdam, un negociant en tabacs, un consignataire des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de Varinas, de Porto-Rico, et plus specialement de la Macedoine, de la Syrie, de l'Asie Mineure. Depuis vingt ans deja, Van Mitten faisait des affaires considerables en ce genre avec la maison Keraban de Constantinople, qui expediait ses tabacs renommes et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un si bon echange de correspondances avec cet important comptoir, il etait arrive que le negociant hollandais connaissait a fond la langue turque, c'est-a-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il le parlait comme un veritable sujet du Padichah ou un ministre de l' "Emir-el-Moumenin", le Commandeur des Croyants. De la, par sympathie, Bruno, ainsi qu'il a ete dit plus haut, tres au courant des affaires de son maitre, ne le parlait pas moins bien que lui. Il avait ete meme convenu, entre ces deux originaux, qu'ils n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race. Cela, d'ailleurs, plaisait a Van Mitten, bien que cela deplut a Bruno. Et cependant, cet obeissant serviteur se resignait a dire chaque matin a son maitre. "_Efendum, emriniz ne dir?_" Ce qui signifie: "Monsieur, que desirez-vous?" Et celui-ci de lui repondre en bon turc: "_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._" Ce qui signifie: "Brosse ma redingote et mon pantalon!" Par ce qui precede, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne devaient point etre embarrasses d'aller et de venir dans cette vaste metropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient tres suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient manquer d'etre amicalement accueillis dans la maison Keraban, dont le chef avait deja fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des contrastes, s'etait lie d'amitie avec son correspondant de Rotterdam. C'etait meme la principale raison pour laquelle Van Mitten, apres avoir quitte son pays, avait eu la pensee de venir s'installer a Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en eut, s'etait resigne a l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de Top-Hane. Cependant, a cette heure avancee, quelques passants commencaient a se montrer, mais plutot des etrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maitre d'un cafe, etabli au fond de la place, rangeait, sans trop se hater, ses tables desertes jusqu'alors. "Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couche dans les eaux du Bosphore, et alors.... --Et alors, repondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout fumer a notre aise! --C'est un peu long, ce jeune du Ramadan! --Comme tous les jeunes!" D'autre part, deux etrangers echangeaient les propos suivants en se promenant devant le cafe: "Ils sont etonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux careme, emporterait une triste idee de la capitale de Mahomet II! --Bah! repliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si les Turcs jeunent pendant le jour, ils se dedommagent pendant la nuit, et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur des viandes roties, le parfum des boissons, la fumee des chibouks et des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!" Il fallait que ces deux etrangers eussent raison, car, au meme moment, le cafetier appelait son garcon et lui criait: "Que tout soit pret! Dans une heure, les jeuneurs afflueront, et on ne saura a qui entendre!" Puis les deux etrangers reprenaient leur conversation, en disant: "Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse a observer pendant cette periode du Ramadan! Si la journee y est triste, maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont gaies, bruyantes, echevelees, comme un mardi de carnaval! --En effet, c'est un contraste." Et pendant que tous deux echangeaient leurs observations, les Turcs les regardaient, non sans envie. "Sont-ils heureux, ces etrangers! disait l'un. Ils peuvent boire, manger et fumer, s'il leur plait! --Sans doute, repondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce moment, ni un kebal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni une galette de baklava, pas meme une tranche de pasteque ou de concombre.... --Parce qu'ils ignorent ou sont les bons endroits! Avec quelques piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont recu des dispenses de Mahomet! --Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessechent dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai benevolement quelques paras de latakie!" Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gene par ses croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois bouffees rapides. "Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque ulema peu endurant, tu.... --Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fumee, et il n'y verra rien!" repondit l'autre. Et tous deux continuerent leur promenade, en flanant sur la place, puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de Pera et de Galata. "Decidement, mon maitre, s'ecria Bruno, en regardant a droite et a gauche, c'est la une singuliere ville! Depuis que nous avons quitte notre hotel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantomes de Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les places, jusqu'a ces chiens jaunes et efflanques, qui ne se relevent meme pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en depit de ce que racontent les voyageurs, on ne gagne rien a voyager! J'aime encore mieux notre bonne cite de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille Hollande! --Patience, Bruno, patience! repondit le calme Van Mitten. Nous ne sommes encore arrives que depuis quelques heures! Cependant, je l'avoue, ce n'est point la cette Constantinople que j'avais revee! On s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des _Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonne au fond.... --D'un immense couvent, repondit Bruno, au milieu de gens tristes comme des moines cloitres! --Mon ami Keraban nous expliquera ce que tout cela signifie! repondit Van Mitten. --Mais ou sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette place? Quel est ce quai? --Si je ne me trompe, repondit Van Mitten, nous sommes sur la place de Top-Hane, a l'extremite meme de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui baigne la cote d'Asie, et de l'autre cote du port, tu peux apercevoir la pointe du Serail et la ville turque qui s'etage au-dessus. --Le serail! s'ecria Bruno. Quoi! c'est la le palais du Sultan, ou il demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques! --Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est trop,--meme pour un Turc! En Hollande, ou l'on n'a qu'une femme, il est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son menage! --Bon! bon! mon maitre! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins possible!" Puis, Bruno, se retournant vers le cafe toujours desert: "Eh! mais il me semble que voila un cafe, dit-il. Nous nous sommes extenues a descendre ce faubourg de Pera! Le soleil du la Turquie chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas etonne que mon maitre eprouvat le besoin de se rafraichir! --Une facon de dire que tu as soif! repondit Van Mitten.--Eh bien, entrons dans ce cafe." Et tous deux allerent s'asseoir a une petite table, devant la facade de l'etablissement. "Cawadji?" cria Bruno, en frappant a l'europeenne. Personne ne parut. Bruno appela d'une voix forte. Le proprietaire du cafe se montra au fond de sa boutique, mais ne mit aucun empressement a venir. "Des etrangers! murmura-t-il, des qu'il apercut les deux clients installes devant la table! Croient-ils donc vraiment que...." Enfin, il s'approcha. --Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien fraiche! demanda Van Mitten. --Au coup de canon! repondit le cafetier. --Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'ecria Bruno! Mais non a la menthe, cawadji, a la menthe! --Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous un verre de rahtlokoum rose! Il parait que c'est excellent, si je m'en rapporte a mon guide! --Au coup de canon! repondit une seconde fois le cafetier, en haussant les epaules. --Mais a qui en a-t-il, avec son coup de canon? repliqua Bruno en interrogeant son maitre. --Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il vous plaira, mon ami! --Au coup de canon! --Au coup de canon? repeta Van Mitten. --Pas avant!" dit le cafetier. Et, sans plus de facons, il rentra dans son etablissement. "Allons, mon maitre, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien a faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous repond par des coups de canon! --Viens, Bruno, repondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute, quelque autre cafetier de meilleure composition!" Et tous deux revinrent sur la place. "Decidement, mon maitre, dit Bruno, il n'est pas trop tot que nous rencontrions votre ami le seigneur Keraban. Nous saurions maintenant a quoi nous en tenir, s'il eut ete a son comptoir! --Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le trouverions sur cette place.... --Pas avant sept heures, mon maitre! C'est ici, a l'echelle de Top-Hane, que son caique doit venir le prendre pour le transporter, de l'autre cote du Bosphore, a sa villa de Scutari. --En effet, Bruno, et cet estimable negociant saura bien nous mettre au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-la, c'est un veritable Osmanli, un fidele de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien admettre des choses actuelles, pas plus dans les idees que dans les usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie moderne, qui prennent une diligence de preference a un chemin de fer, et une tartane de preference a un bateau a vapeur! Depuis vingt ans que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais apercu que les idees de mon ami Keraban aient varie, si peu que ce soit. Quand, voila trois ans, il est venu me voir a Rotterdam, il est arrive en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois a s'y rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entetes dans ma vie, mais d'un entetement comparable au sien, jamais! --Il sera singulierement surpris de vous rencontrer ici, a Constantinople! dit Bruno. --Je le crois, repondit Van Mitten, et j'ai prefere lui faire cette surprise! Mais, au moins, dans sa societe, nous serons en pleine Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Keraban qui consentira jamais a revetir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces nouveaux Turcs!... --Lorsqu'ils otent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de bouteilles qui se debouchent. --Ah! ce cher et immutable Keraban! reprit Van Mitten. Il sera vetu comme il l'etait lorsqu'il est venu me voir la-bas, a l'autre bout de l'Europe, turban evase, cafetan jonquille ou cannelle.... --Un marchand de dattes, quoi! s'ecria Bruno. --Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or ... et meme en manger a tous ses repas! Voila! Il a fait le vrai commerce qui convienne a ce pays! Negociant en tabac! Et comment ne pas faire fortune dans une ville ou tout le monde fume du matin au soir, et meme du soir au matin? --Comment, on fume? s'ecria Bruno. Mais ou voyez-vous donc ces gens qui fument, mon maitre? Personne ne fume, au contraire, personne! Et moi qui m'attendais a rencontrer devant leur porte des groupes de Turcs, enroules dans les serpentins de leurs narghiles, ou le long tuyau de cerisier a la main et le bouquin d'ambre a la bouche! Mais non! Pas meme un cigare! pas meme une cigarette! --C'est a n'y rien comprendre, Bruno, repondit Van Mitten, et, en verite, les rues de Rotterdam sont plus enfumees de tabac que les rues de Constantinople! --Ah ca! mon maitre, dit Bruno, etes-vous sur que nous ne nous soyons pas trompes de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie? Gageons que nous sommes alles a l'oppose, que ceci n'est point la Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux a vapeur! Tenez, cette mosquee la-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul! Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres! --Modere-toi, Bruno, repondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient, flegmatique, comme ton maitre, et ne t'etonne de rien. Nous avons quitte Rotterdam a la suite ... de ce que tu sais.... --Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tete. --Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi, la Mediterranee, et tu aurais mauvaise grace a croire que le paquebot des Messageries nous a deposes a London-Bridge, apres huit jours de traversee, et non au pont de Galata! --Cependant... dit Bruno. --Je t'engage meme, en presence de mon ami Keraban, a ne point faire de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal, discuter, s'enteter.... --On y veillera, mon maitre, repondit Bruno. Mais, puisqu'on ne peut se rafraichir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvenient? --Aucun, Bruno. En ma qualite de marchand de tabac, rien ne m'est plus agreable que de voir fumer les gens! Je regrette meme que la nature ne nous ait donne qu'une bouche! Il est vrai que le nez est la pour priser le tabac.... --Et les dents pour le macher!" repondit Bruno. Et tout en parlant, il bourrait son enorme pipe de porcelaine peinturluree; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques bouffees, non sans une evidente satisfaction. Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulierement proteste contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place. Precisement, celui qui ne se genait point de fumer sa cigarette apercut Bruno, flanant, la pipe a la bouche. "Par Allah! dit-il a son compagnon, voila encore un de ces maudits etrangers qui ose braver la defense du Koran! Je ne le souffrirai pas.... --Eteins au moins ta cigarette! lui repondit l'autre. --Oui!" Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne s'attendait point a etre interpelle de la sorte: "Au coup de canon," dit-il! Et il lui arracha brusquement sa pipe. "Eh! ma pipe! s'ecria Bruno, que son maitre cherchait vainement a contenir. --Au coup de canon, chien de chretien! --Chien de Turc toi-meme! --Du calme, Bruno, dit Van Mitten. --Qu'il me rende ma pipe, au moins! repliqua Bruno. --Au coup de canon! repeta une derniere fois le Turc, en faisant disparaitre la pipe dans les plis de son cafetan. --Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les usages des pays que l'on visite! --Des usages de voleurs! --Viens, te dis-je. Mon ami Keraban ne doit pas se trouver sur cette place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le rejoindrons quand il en sera temps!" Van Mitten entraina Bruno, tout depite d'avoir ete si violemment separe d'une pipe, a laquelle il tenait en veritable fumeur. Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient: "En verite, ces etrangers se croient tout permis!... --Meme de fumer avant le coucher du soleil! --Veux-tu du feu? ajouta l'un. --Volontiers!" repondit l'autre, en allumant une autre cigarette. II OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE. Au moment ou Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hane, du cote de ce premier pont de bateaux de la Valideh-Sultane, qui met Galata en communication avec l'antique Stamboul a travers la Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquee de Mahmoud et s'arretait sur la place. Il etait six heures alors. Pour la quatrieme fois de la journee, les muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre n'est jamais inferieur a quatre pour les mosquees de fondation imperiale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville, appelant les fideles a la priere, et lancant dans l'espace cette formule consacree: "_La Ilah il Allah ve Mohammed recoul Allah!_" (Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophete de Dieu!) Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la place, s'avanca dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent, cherchant a voir, non sans quelques symptomes d'impatience, s'il ne venait pas une personne qu'il attendait. "Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il doit etre ici a l'heure convenue!" Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avanca meme jusqu'a l'angle nord de la caserne de Top-Hane, regarda dans la direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime pas a attendre et revint devant le cafe, ou Van Mitten et son valet avaient demande vainement a se rafraichir. Alors le Turc alla se placer a une des tables desertes et s'assit, sans rien reclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jeunes du Ramadan, il savait que l'heure n'etait pas venue de debiter les boissons si variees des distilleries ottomanes. Ce Turc n'etait rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trebizonde, dans cette partie de la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire. En ce moment, le seigneur Saffar voyageait a travers les provinces meridionales de la Russie; puis, apres avoir visite les districts du Caucase, il devait regagner Trebizonde, ne doutant pas que son intendant n'eut obtenu entier succes dans une entreprise dont il l'avait specialement charge. C'etait en son palais, ou s'etalait tout le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville ou ses equipages etaient cites pour leur luxe, que Scarpante devait le rejoindre, apres avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'eut jamais admis qu'un homme a lui eut echoue, quand il lui avait ordonne de reussir. Il aimait a faire montre de la puissance que lui donnait l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure. Cet intendant etait un homme audacieux, propre a tous les coups de main, ne reculant devant aucun obstacle, decide a satisfaire, _per fas et nefas_, les moindres desirs de son maitre. C'est a ce propos qu'il venait d'arriver ce jour meme a Constantinople, et qu'il attendait au rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas mieux que lui. Ce capitaine, nomme Yarhud, commandait la tartane _Guidare_, et faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'Ethiopie ou de l'Egypte, et de Circassiennes ou de Georgiennes, dont le marche se tient precisement dans ce quartier de Top-Hane,--marche sur lequel le gouvernement ferme trop volontiers les yeux. Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que l'intendant restat impassible, que rien au dehors ne trahit ses pensees, une sorte de colere interieure lui faisait bouillir le sang. "Ou est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque contre-temps? Il a du quitter Odessa avant-hier! Il devrait etre ici, sur cette place, a ce cafe, a cette heure, ou je lui ai donne rendez-vous!..." En ce moment, un marin maltais parut a l'angle du quai. C'etait Yarhud. Il regarda a droite, a gauche, et apercut Scarpante. Celui-ci se leva aussitot, quitta le cafe, et vint rejoindre le capitaine de la _Guidare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours silencieux, allaient et venaient au fond de la place. "Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton auquel le Maltais ne pouvait se meprendre. --Que Scarpante me pardonne, repondit Yarhud, mais j'ai fait toute la diligence possible pour etre exact a ce rendez-vous. --Tu arrives a l'instant? --A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli a Andrinople, et, sans un retard du train.... --Quand as-tu quitte Odessa? --Avant-hier. --Et ton navire? --Il m'attend a Odessa, dans le port. --Ton equipage, tu en es sur? --Absolument sur! Des Maltais, comme moi, devoues a qui les paye genereusement. --Ils t'obeiront?... --En cela, comme en tout. --Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud? --Des nouvelles a la fois bonnes et mauvaises, repondit le capitaine, en baissant un peu la voix. --Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante. --Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier Selim, d'Odessa, doit bientot se marier! C'est que son enlevement presentera plus de difficultes et demandera plus de hate que si son mariage n'etait ni decide ni prochain! --Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'ecria Scarpante un peu plus haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas! --Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, repondit Yarhud, j'ai dit qu'il devait se faire. --Soit, repliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur Saffar entend que cette jeune fille soit embarquee pour Trebizonde; et, si tu le jugeais impossible.... --Je n'ai pas dit que c'etait impossible, Scarpante. Rien n'est impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce serait plus difficile, voila tout. --Difficile! repondit Scarpante. Ce ne sera pas la premiere fois qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera au logis paternel! --Et ce ne sera pas la derniere, repondit Yarhud, ou le capitaine de la _Guidare_ ne saurait plus son metier! --Quel est l'homme que doit prochainement epouser la jeune Amasia? demanda Scarpante. --Un jeune Turc, de meme race qu'elle. --Un Turc d'Odessa? --Non, de Constantinople. --Et il se nomme?... --Ahmet. --Qu'est-ce que cet Ahmet? --Le neveu et l'unique heritier d'un riche negociant de Galata, le seigneur Keraban. --Que fait ce Keraban? --Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagne une grande fortune. Il a pour correspondant a Odessa le banquier Selim. Ils font ensemble d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette facon que le mariage a ete decide entre le pere de la jeune fille et l'oncle du jeune homme. --Ou le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, a Constantinople? --Non, a Odessa. --A quelle epoque? --Je ne sais, mais il est a craindre que, sur les instances du jeune Ahmet, il ne se fasse d'un jour a l'autre. --Il n'y a donc pas un instant a perdre? --Pas un! --Ou est maintenant cet Ahmet? --A Odessa. --Et ce Keraban? --A Constantinople. --As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est ecoule entre ton arrivee a Odessa et ton depart? --J'avais interet a le voir, a le connaitre, Scarpante... Je l'ai vu et je le connais. --Comment est-il? --C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plait a la fille du banquier Selim. --Est-il a redouter? --On le dit tres brave, tres resolu, et, dans cette affaire, il faudra compter avec lui! --Est-il independant par sa position, par sa fortune? demanda Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractere de ce jeune Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquieter. --Non, Scarpante, repondit Yarhud. Ahmet depend de son oncle et tuteur, le seigneur Keraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientot sans doute, doit se rendre a Odessa pour la conclusion de ce mariage. --Ne pourrait-on retarder le depart de ce Keraban? --Ce serait ce qu'il y aurait de mieux a faire, et cela nous donnerait plus de temps pour agir. Quant a la maniere de s'y prendre?... --C'est a toi de l'imaginer, Yarhud, repondit Scarpante, mais il faut que les volontes du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune Amasia soit transportee a Trebizonde. Ce ne sera pas la premiere fois que la tartane la _Guidare_ aura visite, pour son compte, le littoral de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services... --Je le sais, Scarpante. --Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant, dans son habitation d'Odessa, sa beaute l'a seduit, et elle ne sera pas a plaindre d'avoir echange la maison du banquier Selim pour son palais de Trebizonde! Amasia sera donc enlevee, et si ce n'est pas par toi, Yarhud, ce sera par un autre! --Ce sera par moi, vous pouvez y compter! repondit simplement le capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici maintenant quelles sont les bonnes. --Parle, repondit Scarpante, qui, apres avoir fait quelques pas en reflechissant, revint pres de Yarhud. --Si le mariage projete, reprit le Maltais, rend plus difficile d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me fournit l'occasion de penetrer dans la maison du banquier Selim. En effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La _Guidare_ a une riche cargaison, etoffes de soie de Brousse, pelisses de martre et de zibeline, brocarts diamantes, passementeries travaillees par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiancee. Au moment de son mariage, elle se laissera aisement tenter. Je pourrai sans doute l'attirer a bord, profiter d'un vent favorable et prendre la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlevement. --Cela me parait bien imagine, Yarhud, repondit Scarpante, et je ne doute pas que tu ne reussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa fasse dans le plus grand secret! --Soyez sans inquietude, Scarpante, repondit Yarhud. --L'argent ne te manque pas? --Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi genereux que votre maitre. --Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet, repondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur Saffar compte trouver a Trebizonde! --Cela est compris. --Ainsi donc, des que la fille du banquier Selim sera a bord de la _Guidare_, tu feras route?... --Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise d'ouest bien etablie. --Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement d'Odessa a Trebizonde? --En comptant avec les retards possibles, les calmes de l'ete ou les vents qui changent frequemment sur la mer Noire, la traversee peut durer trois semaines. --Bien! repondit Scarpante. Je serai de retour a Trebizonde vers cette epoque, et mon maitre ne tardera pas a y arriver. --J'espere y etre avant vous. --Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir tous les egards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalite, ni violence, quand elle sera a ton bord!... --Elle sera respectee comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le serait lui-meme! --Je compte sur ton zele, Yarhud! --Il vous est tout acquis, Scarpante. --Et sur ton adresse! --En verite, dit Yarhud, je serais plus certain de reussir si ce mariage etait retarde, et il pourrait l'etre au cas ou quelque obstacle empecherait le depart immediat du seigneur Keraban!... --Le connais-tu, ce negociant? --Il faut toujours connaitre ses ennemis, ou ceux qui doivent le devenir, repondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant ici, a-t-il ete de me presenter a son comptoir de Galata sous pretexte d'affaires. --Tu l'as vu?... --Un instant, mais cela a suffi, et...." En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui parlant a voix basse: "Eh! Scarpante, dit-il, voila au moins un hasard singulier, et peut-etre une heureuse rencontre! --Qu'est-ce donc? --Ce gros homme qui descend la rue de Pera, en compagnie de son serviteur... --Ce serait lui? --Lui-meme, Scarpante, repondit le capitaine. Tenons-nous a l'ecart, et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne a son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir s'il compte bientot partir, je le suivrai de l'autre cote du Bosphore!" Scarpante et Yarhud, se melant aux passants, dont le nombre s'accroissait sur la place de Top-Hane, se tinrent donc a portee de voir et d'entendre, chose facile, car le "seigneur Keraban",--ainsi l'appelait-on le plus communement dans le quartier de Galata,--parlait volontiers a haute voix et ne cherchait jamais a dissimuler son importante personne. III DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC SON AMI VAN MITTEN. Le seigneur Keraban, pour employer une expression moderne, etait un "homme de surface", au physique comme au moral,--quarante ans par sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en realite quarante-cinq; mais sa figure etait intelligente, son corps majestueux. Une barbe, deja grisonnante, a deux pointes, qu'il tenait plutot courte que longue, des yeux noirs, fins, aceres, d'un regard tres vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le plateau d'une balance de precision a des differences d'un dixieme de carat, un menton carre, un nez en bec de perroquet, mais sans exageration, qui allait bien avec l'acuite des yeux, une bouche aux levres serrees, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une eclatante blancheur, un front haut, bien encadre, avec un pli vertical, un vrai pli d'entetement entre les deux sourcils d'un noir de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particuliere, la physionomie d'un homme original, personnel, tres en dehors, qu'on ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne fut-ce qu'une fois, attire l'attention. Quant au costume du seigneur Keraban, c'etait celui des Vieux Turcs, restes fideles a l'ancien habillement du temps des Janissaires: le large turban evase, la vaste culotte flottante, tombant sur les paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons coupes a facettes et passemente de soie, la ceinture de chale contenant l'expansion d'un ventre bien porte d'ailleurs, et enfin le cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc, rien d'europeanisant dans cette antique facon de s'habiller, qui contrastait avec le vetement des Orientaux de la nouvelle epoque. C'etait une maniere de repousser les invasions de l'industrialisme, une protestation en faveur de la couleur locale qui tend a disparaitre, un defi porte aux arretes du sultan Mahmoud, dont la toute-puissance a decrete le moderne costume des Osmanlis. Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Keraban, un garcon de vingt-cinq ans, nomme Nizib, maigre a desesperer le Hollandais Bruno, avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien son maitre, le plus entete des hommes, il ne l'eut point contrarie en cela. C'etait un valet devoue, mais absolument depourvu d'idees personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un echo, repetait inconsciemment les fins de phrase du redoutable negociant. C'etait le plus sur moyen d'etre toujours de son avis, et de ne pas s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Keraban se montrait volontiers prodigue. Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hane par une des rues etroites et ravinees qui descendent du faubourg de Pera. Suivant son habitude, le seigneur Keraban parlait a haute voix, sans se soucier aucunement d'etre ou de ne pas etre entendu. "Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protege, mais du temps des Janissaires, chacun avait le droit d'agir a sa guise, lorsque le soir etait venu! Non! je ne me soumettrai pas a leurs nouveaux reglements de police, et j'irai par les rues, sans lanterne a la main, si cela me plait, quand je devrais tomber dans une fondriere, ou me faire happer aux mollets par quelque chien errant! --Chien errant!... repondit Nizib. --Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes a rendre jaloux un ane et son anier! --Et son anier!... repondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait aucune remontrance, comme bien l'on pense. --Et si le maitre de police me met a l'amende, reprit le tetu personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en prison! Mais je ne cederai ni sur ce point ni sur aucun autre!" Nizib fit un signe d'assentiment. Il etait pret a suivre son maitre en prison si les choses en arrivaient la. "Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'ecria le seigneur Keraban, en voyant passer quelques Constantinopolitains, vetus de la redingote droite et coiffes du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi, rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais etre le dernier a protester!... Nizib, as-tu bien dit a mon caidji de se trouver avec son caique a l'echelle de Top-Hane des sept heures? --Des sept heures! --Pourquoi n'est-il pas la? --Pourquoi n'est-il pas la? repondit Nizib. --En verite, c'est qu'il n'est pas encore sept heures. --Il n'est pas sept heures. --Et qu'en sais-tu? --Je le sais, parce que vous le dites, mon maitre. --Et si je disais qu'il est cinq heures? --Il serait cinq heures, repondit Nizib. --On n'est pas plus stupide! --Non, pas plus stupide. --Ce garcon-la, murmura Keraban, a force de ne pas me contredire, finira par me contrarier!" En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et Bruno repetait du ton d'un homme desappointe: "Allons-nous-en, mon maitre, allons-nous-en, et repartons par le premier train! Ca, Constantinople! Ca, la capitale du Commandeur des Croyants?... Jamais! --Du calme, Bruno, du calme!" repondait Van Mitten. Le soir commencait a se faire. Le soleil, cache derriere les hauteurs de l'antique Stamboul, laissait deja la place de Top-Hane dans une sorte de penombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur Keraban, qui se croisait avec lui, au moment ou il se dirigeait vers les quais de Galata. Il arriva meme que, suivant une direction inverse, tous deux se heurterent, cherchant en meme temps a passer a droite, puis a passer a gauche. De cette contrariete de leurs mouvements, il se produisit la une demi-minute de balancements quelque peu ridicules. "Eh! monsieur, je passerai! dit Keraban, qui n'etait point homme a ceder le pas. --Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment, sans y parvenir. --Je passerai quand meme!.,. --Mais...." repeta Van Mitten. Puis, tout a coup, reconnaissant a qui il avait affaire: "Eh! mon ami Keraban! s'ecria-t-il. --Vous!... vous!... Van Mitten!... repondit Keraban, au comble de la surprise. Vous!... ici?... a Constantinople? --Moi-meme! --Depuis quand? --Depuis ce matin! --Et votre premiere visite n'a pas ete pour moi ... moi? --Elle a ete pour vous, au contraire, repondit le Hollandais. Je me suis rendu a votre comptoir, mais vous n'y etiez plus, et l'on m'a dit qu'a sept heures je vous trouverais sur cette place.... --Et on a eu raison, Van Mitten! s'ecria Keraban, en serrant, avec une vigueur qui touchait a la violence, la main de son correspondant de Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me serais attendu a vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas m'avoir ecrit? --J'ai quitte si precipitamment la Hollande! --Un voyage d'affaires? --Non ... un voyage ... d'agrement! Je ne connaissais ni Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite que vous m'aviez faite a Rotterdam. --C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous madame Van Mitten? --En effet ... je ne l'ai point amenee! repondit le Hollandais, non sans une certaine hesitation. Madame Van Mitten ne se deplace pas facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno. --Ah! ce garcon? dit le seigneur Keraban, en faisant un petit signe a Bruno, qui crut devoir s'incliner a la turque, et ramener ses bras a son chapeau, comme les deux anses d'une amphore. --Oui, reprit Van Milieu, ce brave garcon, qui voulait deja m'abandonner et repartir pour.... --Repartir! s'ecria Keraban. Repartir, sans que je lui en aie donne la permission! --Oui, ami Keraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni tres vivante, cette capitale de l'empire ottoman! --Un mausolee! repondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et qui vous volent votre pipe! --Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! repondit le seigneur Keraban. Nous sommes en plein Ramadan! --Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il vous plait, qu'est-ce que cela, le Ramadan? --Un temps de jeune et d'abstinence, repondit Keraban. Pendant toute sa duree, il est defendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon qui annoncera la fin du jour.... --Ah! voila donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon! s'ecria Bruno. --On se dedommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de la journee! --Ainsi, demanda Bruno a Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce matin, parce que c'est le Ramadan? --Parce que c'est le Ramadan, repondit Nizib. --Eh bien, voila qui me ferait maigrir! s'ecria Bruno. Voila qui me couterait une livre par jour ... au moins! --Au moins! repondit Nizib. --Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit Keraban, et vous serez emerveille! Ce sera comme une transformation magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre vos sottises! Que Mahomet vous etrangle! --Bon! ami Keraban, repondit Van Mitten, je vois que vous etes toujours fidele aux anciennes coutumes? --C'est plus que de la fidelite, Van Mitten, c'est de l'entetement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques jours a Constantinople, n'est-ce pas? --Oui... et meme... --Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne me quitterez plus! --Soit!... Je vous appartiens! --Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garcon-la, ajouta Keraban, en montrant Bruno. Je te charge specialement de modifier ses idees sur notre merveilleuse capitale!" Nizib fit un signe d'assentiment et entraina Bruno au milieu de la foule, qui devenait plus compacte. "Mais, j'y pense! s'ecria tout a coup le seigneur Keraban. Vous arrivez a propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne m'eussiez plus trouve a Constantinople. --Vous, Keraban? --Moi! j'aurais ete parti pour Odessa! --Pour Odessa? --Eh bien, si vous etes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait, pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas? --C'est que... repondit Van Mitten. --Vous m'accompagnerez, vous dis-je! --Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a ete quelque peu rapide!... --Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez a Odessa, pendant trois bonnes semaines! --Ami Keraban.... --Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, des votre arrivee, me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne cede pas facilement! --Oui ... je sais!... repondit Van Mitten. --D'ailleurs, reprit Keraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet, el il faut que vous fassiez connaissance avec lui! --Vous m'avez, en effet, parle de votre neveu.... --Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouve cinq minutes pour me marier! --Une minute suffit! repondit gravement Van Mitten, et souvent meme ... une minute, c'est trop! --Vous rencontrerez donc Ahmet a Odessa! reprit Keraban. Un charmant garcon!... Il deteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un peu poete, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point a son oncle et lui obeit sans broncher. --Ami Keraban.... --Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous irons a Odessa. --Son mariage?... --Sans doute! Ahmet epouse une jolie personne...la jeune Amasia... la fille de mon banquier Selim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des fetes! Ce sera superbe! Vous en serez! --Mais... j'aurais prefere... dit Van Mitten, qui voulut encore soulever une derniere objection. --C'est convenu! repondit Keraban. Vous n'avez pas la pretention de me resister, n'est-ce pas? --Je le voudrais... repondit Van Mitten. --Que vous ne le pourriez pas!" En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au fond de la place, s'approcherent. Le seigneur Keraban disait alors a son compagnon: "C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous les deux pour Odessa! --Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten. --Aussitot notre arrivee," repondit Keraban. Yarhud s'etait penche a l'oreille de Scarpante: "Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!" --Oui, mais le plus tot sera le mieux! repondit Scarpante. N'oublie pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour a Trebizonde!" Et tous deux continuerent a aller et venir, l'oeil aux aguets, l'oreille aux ecoutes. Pendant ce temps, le seigneur Keraban continuait de causer avec Van Mitten et disait: "Mon ami Selim, toujours presse, et mon neveu Ahmet, plus impatient encore, voulaient conclure le mariage immediatement. Ils ont un motif pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Selim soit mariee avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs] qu'une vieille folle de tante lui a leguees a cette condition. Mais ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain. --Et votre ami Selim s'est rendu?... demanda Van Mitten. --Naturellement! --Et le jeune Ahmet? --Moins facilement, repondit Keraban. Il adore cette jolie Amasia, et je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires, lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez epouse la belle madame Van.... --Oui, ami Keraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps deja ... que c'est a peine si je me souviens! --Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malseant de demander a un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas defendu vis-a-vis d'un etranger.... Madame Van Mitten se porte?... --Oh! tres bien ... tres bien!... repondit Van Mitten, que ces politesses de son ami semblaient mettre mal a son aise. Oui ... tres bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les femmes.... --Mais non, je ne sais pas! s'ecria le seigneur Keraban en riant d'un bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs de Macedoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos fumeurs de narghiles! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum, de Latakie, de Bafra, de Trebizonde, sans oublier mon ami Van Mitten, de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expedie de ces ballots de tabac aux quatre coins de l'Europe! --Et fume! dit Van Mitten. --Oui, fume... comme une cheminee d'usine! Et je vous demande s'il est quelque chose de meilleur au monde? --Non, certes, ami Keraban. --Voila quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidele a mon chibouk, fidele a mon narghile! C'est la tout mon harem, et il n'y a pas de femme qui vaille une pipe de tombeki! --Je suis bien de votre avis! repondit le Hollandais. --A propos, reprit Keraban, puisque je vous tiens, je ne vous abandonne plus! Mon caique va venir me prendre pour traverser le Bosphore. Je dine a ma villa de Scutari, et je vous emmene... --C'est que... --Je vous emmene, vous dis-je! Allez-vous faire des facons, maintenant... avec moi? --Non, j'accepte, ami Keraban! repondit Van Mitten. Je vous appartiens corps et ame! --Vous verrez, reprit le seigneur Keraban, vous verrez quelle charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cypres, a mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette cote asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais la-bas, c'est l'Asie, et nos progressistes en redingote ne sont pas pres d'y faire passer leurs idees! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous dinons ensemble! --Vous faites de moi ce que vous voulez! --Et il faut vous laisser faire!" repondit Keraban. Puis, se retournant: "Ou donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!..." Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maitre, et tous deux accoururent. "Eh bien, demanda Keraban, ce caidji, il n'arrivera donc pas avec son caique? --Avec son caique?... repondit Nizib. --Je le ferai bastonner, bien sur! s'ecria Keraban! Oui, cent coups de baton! --Oh! fit Van Milieu. --Cinq cents! --Oh! fit Bruno. --Mille!... si l'on me contrarie! --Seigneur Keraban, repondit Nizib, je l'apercois, votre caidji. Il vient de quitter la pointe du Serail, et, avant dix minutes, il aura accoste l'echelle de Top-Hane." Et, pendant que le seigneur Keraban pietinait d'impatience au bras de Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer. IV DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN, ENCORE PLUS ENTETE QUE JAMAIS, TIENT TETE AUX AUTORITES OTTOMANES. Cependant, le caidji etait arrive et venait prevenir le seigneur Keraban que son caique l'attendait a l'echelle. Les caidjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d'Or. Leurs barques, a deux rames, pareillement effilees de l'avant et de l'arriere, de maniere a pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze a vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de hetre ou de cypres, sculptees ou peintes a l'interieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidite ces sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans ce magnifique detroit, qui separe le littoral des deux continents. L'importante corporation des caidjis est chargee de ce service depuis la mer de Marmara jusqu'au dela du chateau d'Europe et du chateau d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore. Ce sont de beaux hommes, le plus generalement vetus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d'un yelek a couleurs vives, soutache de broderies d'or, d'un calecon de coton blanc, coiffes d'un fez, chausses de yemenis, jambes nues, bras nus. Si le caidji du seigneur Keraban,--c'etait celui qui le conduisait a Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caidji fut mal recu pour avoir tarde de quelques minutes, il est inutile d'y insister. Le flegmatique marinier ne s'en emut pas autrement, d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne repondit qu'en montrant le caique amarre a l'echelle. Donc, le seigneur Keraban, accompagne de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Hane. Le seigneur Keraban s'arreta. "Qu'y a-t-il donc?" demanda-t-il. Le chef de police du quartier de Galata, entoure de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, l'autre un appel, et le silence s'etablit peu a peu parmi cette foule, composee d'elements assez heterogenes, asiatiques et europeens. "Encore quelque proclamation inique, sans doute!" murmura le seigneur Keraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours. Le chef de police tira alors un papier, revetu des sceaux reglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrete suivant: "Par ordre du Muchir, presidant le Conseil de police, un impot de dix paras, a partir de ce jour, est etabli sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople a Scutari ou de Scutari a Constantinople, aussi bien par les caiques que par toute autre embarcation a voile ou a vapeur. Quiconque refusera d'acquitter cet impot sera passible de prison et d'amende. "Fait au palais, ce 16 present mois "Signe: LE MUCHIR." Des murmures de mecontentement accueillirent cette nouvelle taxe, equivalant environ a cinq centimes de France par tete. "Bon! un nouvel impot! s'ecria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait du etre bien habitue a ces caprices financiers du Padischah. --Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de cafe!" repondit un autre. Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on payerait apres avoir murmure, allait quitter la place, lorsque le seigneur Keraban s'avanca vers lui. "Ainsi, dit-il, voila une nouvelle taxe a l'adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore? --Par arrete du Muchir", repondit le chef de police. Puis, il ajouta: "Quoi! C'est le riche Keraban qui reclame?... --Oui, le riche Keraban! --Et vous allez bien, seigneur Keraban! --Tres bien... aussi bien que les impots!--Ainsi, cet arrete est executoire?... --Sans doute... depuis sa proclamation. --Et si je veux me rendre ce soir ... a Scutari ... dans mon caique, ainsi que j'ai l'habitude de le faire?... --Vous payerez dix paras. --Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?... --Cela vous fera vingt paras par jour, repondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Keraban! --Vraiment? --Mon maitre va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura Nizib a Bruno. --Il faudra bien qu'il cede! --Lui! Vous ne le connaissez guere!" Le seigneur Keraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix sifflante, ou l'irritation commencait a percer: "Eh bien, voici mon caidji qui vient m'avertir que son caique est a ma disposition, dit-il, et comme j'emmene avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien.... --Cela fera quarante paras, repondit le maitre de police. Je repete que vous avez le moyen de payer! --Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Keraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de meme! --Je suis fache de contrarier le seigneur Keraban, repondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer! --Il passera sans payer! --Non! --Si! --Ami Keraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes. --Laissez-moi tranquille, Van Mitten! repondit Keraban avec l'accent de la colere. L'impot est inique, il est vexatoire! On ne doit pas s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n'aurait ose frapper d'une taxe les caiques du Bosphore! --Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, n'a pas hesite a le faire! repondit le chef de police. --Nous allons voir! s'ecria Keraban. --Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui l'accompagnaient, vous veillerez a l'execution du nouvel arrete. --Venez, Van Mitten, repliqua Keraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib! --Ce sera quarante paras.... dit le chef de police. --Quarante coups de baton!" s'ecria le seigneur Keraban, dont l'irritation etait au comble. Mais, au moment ou il se dirigeait vers l'echelle de Top-Hane, les gardes l'entourerent, et il dut revenir sur ses pas. "Laissez-moi! criait-il, en se debattant. Que pas un de vous ne me touche, meme du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai sans qu'un seul para sorte de ma poche! --Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, repondit le chef de police, qui s'animait a son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir! --J'irai a Scutari! --Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible de s'y rendre autrement... . --Vous croyez? repondit le seigneur Keraban, les poings serres, le visage porte au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai a Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas.... --Vraiment! --Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la mer Noire. --Sept cents lieues pour economiser dix paras! s'ecria le chef de police, en haussant les epaules. --Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, repondit Keraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul para! --Mais, mon ami.... dit Van Mitten. --Encore une fois, laissez-moi tranquille!... repondit Keraban, en repoussant son intervention. --Bon! Le voila emballe! se dit Bruno. --Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonese, je franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai a Scutari, sans avoir paye un seul para de votre inique impot! --Nous verrons bien! riposta le chef de police. --C'est tout vu! s'ecria le seigneur Keraban, au comble de la fureur, et je partirai des ce soir! --Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant a Scarpante, qui n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voila qui pourrait deranger notre plan! --En effet, repondit Scarpante. Pour peu que cet entete persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s'il se decide a conclure le mariage en passant!... --Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empecher son ami Keraban du faire une telle folie. --Laissez-moi, vous dis-je! --Et le mariage de votre neveu Ahmet? --Il s'agit bien de mariage!" Scarpante, prenant alors Yarhud a part: "Il n'y a pas une heure a perdre! --En effet, repondit le capitaine maltais, et, des demain matin, je pars pour Odessa par le railway d'Andrinople." Puis tous deux se retirerent. En ce moment, le seigneur Keraban s'etait brusquement retourne vers son serviteur. "Nizib? dit-il. --Mon maitre? --Suis-moi au comptoir! --Au comptoir! repondit Nizib. --Vous aussi, Van Mitten! ajouta Keraban. --Moi? --Et vous egalement, Bruno. --Que je.... --Nous partirons tous ensemble. --Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille. --Oui! Je vous ai invites a diner a Scutari, dit le seigneur Keraban a Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez a Scutari ... a notre retour! --Mais ce ne sera pas avant?... repondit le Hollandais, tout interloque de la proposition. --Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! repliqua Keraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accepte mon diner, et vous mangerez mon diner! --Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno. --Permettez, ami Keraban.... --Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!" Et le seigneur Keraban fit quelques pas vers le fond de la place. "Il n'y a pas moyen de resister a ce diable d'homme! dit Van Mitten a Bruno. --Comment, mon maitre, vous allez ceder a un pareil caprice? --Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus a Rotterdam! --Mais.... --Et, puisque je suis mon ami Keraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre! --Voila une complication! --Partons," dit le seigneur Keraban. Puis, s'adressant une derniere fois au chef de police, dont le sourire narquois etait bien fait pour l'exasperer: "Je pars, dit-il, et, en depit de tous vos arretes, j'irai a Scutari, sans avoir traverse le Bosphore! --Je me ferai un plaisir d'assister a votre arrivee, apres un si curieux voyage! repondit le chef de police. --Et ce sera pour moi une joie veritable de vous trouver a mon retour! repondit le seigneur Keraban. --Mais je vous previens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur.... --Eh bien?... --Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir a Constantinople, a moins de dix paras par tete! --Et si votre taxe inique est encore en vigueur, repondit le seigneur Keraban sur le meme ton, je saurai bien revenir a Constantinople, sans qu'il vous tombe un para de ma poche!" La-dessus, le seigneur Keraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe a Bruno et a Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la defense de ses droits. A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeune du Ramadan etait fini, et les fideles sujets du Padischah pouvaient se dedommager des abstinences de cette longue journee. Soudain, comme au coup de baguette de quelque genie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Hane succederent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghiles s'allumerent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. Les cafes regorgerent bientot de consommateurs, assoiffes et affames. Rotisseries de toute espece, yaourth, de lait caille, kaimak, sorte de creme bouillie, kebab, tranches de mouton coupees en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppees de feuilles de vigne, rapes de mais bouilli, barils d'olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crepes au miel, sirops, sorbets, glaces, cafe, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accrochees a une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle. Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminerent comme par magie. Les mosquees, Sainte-Sophie, la Suleimanieh, Sultan-Ahmed, tous les edifices religieux ou civils, depuis Serai-Burnou jusqu'aux collines d'Eyoub, se couronnerent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d'un minaret a l'autre, tracerent les preceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonne de caiques aux lanternes capricieusement balancees par les lames, scintilla comme si, en verite, les etoiles du firmament fussent tombees dans son lit. Les palais, dresses sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons etagees en amphitheatre, ne presentaient plus que des lignes de feux, doublees par la reverberation des eaux. Au loin, resonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flute, melanges aux chants des prieres psalmodiees a la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jeterent a la ville en fete le dernier appel de la priere du soir, formee d'un mot turc et de deux mots arabes: "_Allah, hoekk kebir!_" (Dieu, Dieu grand!) V OU LE SEIGNEUR KERABAN DISCUTE A SA FACON LA MANIERE DONT IL ENTEND LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE. La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales: la Roumelie (Thrace et Macedoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traite de 1878 que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc les principautes de Serbie et de Montenegro), ont ete declares independants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de Novi-Bazar. Du moment que le seigneur Keraban pretendait suivre le perimetre de la mer Noire, son itineraire allait d'abord se developper sur le littoral de la Roumelie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la frontiere russe. De la, a travers la Bessarabie, la Chersonese, la Tauride ou bien le pays des Tcherkesses, a travers le Caucase et la Transcaucasie, cet itineraire contournerait la cote septentrionale et orientale de l'ancien Pont-Euxin jusqu'a la limite qui separe la Russie de l'empire ottoman. Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire, le plus tetu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore a Scutari, sans avoir rien paye de la taxe nouvelle. En realite, c'etait un parcours de six cent cinquante agatchs turcs, qui valent environ deux mille huit cents kilometres, ou,--pour compter par lieue ottomane, c'est-a-dire la distance qu'un cheval de charge fait en une heure au pas ordinaire,--c'etait un parcours de sept cents lieues de vingt-cinq au degre. Or, du 17 aout au 30 septembre, il y a quarante-cinq jours. Donc, c'etait quinze lieues a faire par vingt-quatre heures, si l'on voulait etre de retour le 30 septembre, date extreme a laquelle avait ete fixe le mariage d'Amasia; sinon elle ne serait plus dans les conditions determinees pour toucher les cent mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivat, son invite et lui ne s'asseoiraient pas a la table de la villa, ou le diner les attendait, avant quarante-cinq jours. Cependant, a employer des moyens de transport rapides, tels que les offrent divers troncons de railways, il eut ete facile de gagner du temps et d'abreger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant de Constantinople, un chemin de fer conduit a Andrinople et, par embranchement, a Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna a Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en prolongeant l'itineraire a travers la Russie meridionale, par Iassi, Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre la chaine du Caucase. Enfin un troncon de Tinis a Poti se dessine jusqu'au littoral de la mer Noire, presque a la frontiere turco-russe. Ensuite, il est vrai, a travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve plus aucune voie ferree avant Brousse; mais la, encore, un dernier troncon vient aboutir a Scutari. Or, de faire entendre raison la-dessus au seigneur Keraban, il n'y fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de fer, sacrifier ainsi aux progres de l'industrie moderne, lui un Vieux Turc, qui, depuis quarante ans, resistait de tout son pouvoir a cet envahissement des inventions europeennes? Jamais! Il eut fait le voyage a pied plutot que de ceder sur ce point. Aussi, le soir meme, lorsque Van Mitten et lui furent arrives au comptoir de Galata, y eut-il a ce propos un commencement de discussion. Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et russes, le seigneur Keraban repondit d'abord par un haussement d'epaules, puis par un refus categorique. "Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la forme, mais sans espoir de convaincre son hote. --Quand j'ai dit non, c'est non! repliqua le seigneur Keraban. Vous m'appartenez, d'ailleurs, vous etes mon invite, je me charge de vous, et vous n'avez qu'a vous laisser faire! --Soit, reprit Van Mitten. Cependant, a defaut de railways, peut-etre y aurait-il un moyen tres simple de nous rendre a Scutari sans franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire? --Et lequel? demanda Keraban, en froncant le sourcil. Si ce moyen est bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse. --Il est excellent, repondit Van Mitten. --Parlez vite! Nous avons a faire nos preparatifs de depart! Il n'y a pas une heure a perdre! --Voici, ami Keraban: Gagnons un des ports les plus rapproches de Constantinople sur la mer Noire, fretons un bateau a vapeur.... --Un bateau a vapeur! s'ecria le seigneur Keraban, que ce mot "vapeur" avait le don de mettre hors de lui. --Non ... un bateau ... un simple bateau a voile, s'empressa d'ajouter Van Mitten, un chebec, une tartane, une caravelle, et faisons route pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par terre a Scutari, ou nous boirons ironiquement a la sante du Muchir!" Le seigneur Keraban avait laisse parler son ami sans l'interrompre. Peut-etre celui-ci se figurait-il deja qu'on allait faire bon accueil a sa proposition, tres acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait toutes les questions d'amour-propre. Mais, a l'enonce de cette proposition, l'oeil du seigneur Keraban s'anima, ses doigts se replierent et se deplierent successivement, et, de ses deux mains tout a l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un aspect que Nizib aurait trouve peu rassurant. "Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore? --Ce serait bien joue, a mon avis, repondit Van Mitten. --Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Keraban, d'un certain genre de mal qu'on appelle le mal de mer? --Sans doute, ami Keraban. --Et vous ne l'avez jamais eu sans doute? --Jamais! D'ailleurs, pour une traversee aussi courte.... --Aussi courte! reprit Keraban. Vous dites, je crois, une traversee "aussi courte!" --A peine soixante lieues! --Mais n'y en eut-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq! s'ecria le seigneur Keraban, que la contradiction commencait, comme toujours, a surexciter, n'y en eut-il que deux, n'y en eut-il qu'une, ce serait encore trop pour moi! --Veuillez pourtant reflechir.... --Vous connaissez le Bosphore? --Oui! --Il a a peine une demi-lieue de large devant Scutari?... --En effet. --Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une legere brise, j'ai le mal de mer quand je le traverse dans mon caique! --Le mal de mer? --Je l'aurais sur un etang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc, maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de freter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine ecoeurante de cette espece! Osez-le!" Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la question d'une traversee par mer fut abandonnee. Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des relais de poste, et rien n'empeche de voyager a cheval, avec ses provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, a moins qu'on ne se mette a la suite du tatar, c'est-a-dire du courrier charge du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer qu'un temps limite pour aller d'un point a un autre, le suivre est tres fatigant, pour ne pas dire impraticable, a qui n'a pas l'habitude de ces longues traites. Il va de soi que le seigneur Keraban ne comptait point faire de cette facon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette question n'etait pas pour arreter le riche negociant du faubourg de Galata. "Eh bien, dit Van Mitten, tout resigne, d'ailleurs, puisque nous ne voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous, ami Keraban? --En chaise de poste. --Avec vos chevaux? --Avec des chevaux de relais. --Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!... --On en trouvera. --Cela vous coutera cher! --Cela me coutera ce que cela me coutera! repondit le seigneur Keraban, qui recommencait a s'animer. --Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note: La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ 100 piastres, dont chacune equivaut a 22 centimes.], et peut-etre quinze cents! --Soit! Des milliers, des millions! s'ecria Keraban, oui! des millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections? --Oui! repondit le Hollandais. --Il etait temps!" Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le parti de se taire. Toutefois, il fit observer a son imperieux hote, qu'un tel voyage necessiterait des depenses assez considerables; qu'il attendait de Rotterdam une somme tres importante, dont il comptait faire le depot a la banque de Constantinople; que, momentanement, il n'avait plus d'argent, et que.... A cela, le seigneur Keraban lui ferma la bouche, en lui disant que toutes les depenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten etait son invite; que le riche negociant du quartier de Galata n'avait pas l'habitude de faire payer a ses hotes, et que ... etc. Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien. Si le seigneur Keraban n'eut pas ete possesseur d'une antique voiture de fabrication anglaise, qu'il avait deja mise a l'epreuve, il aurait ete reduit, pour ce long et difficile parcours, a l'araba turque, attelee le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, etait toujours la, sous la remise, et dans un parfait etat. Cette chaise etait confortablement disposee pour trois voyageurs. En avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait un enorme coffre a provisions et a bagages; derriere la caisse principale etait egalement etabli un second coffre, que surmontait un cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient etre fort a l'aise. Cette voiture devant etre conduite en poste, il n'y avait point de siege pour un cocher. Tout cela eut paru quelque peu vieux de forme et aurait prete a rire, sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais le vehicule etait solide; porte par de bons essieux, des roues a larges jantes et a rayons epais, suspendu sur des ressorts d'acier de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait defier les cahots de routes a peine tracees a travers champs. Donc, Van Mitten et son ami Keraban, occupant le fond du confortable coupe, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juches clans le cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un chassis vitre, tous quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'etendait pas jusqu'au littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire connaissance avec le Celeste-Empire. Les preparatifs commencerent immediatement. Si le seigneur Keraban ne pouvait partir le soir meme, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain matin, des l'aube naissante. Or, ce n'etait pas trop d'une nuit pour toutes les mesures a prendre, les affaires a regler. Aussi les employes du comptoir furent-ils requisitionnes, au moment ou ils allaient se remettre en quelque cabaret des abstinences de cette longue journee de jeune. En outre, Nizib etait la, tres expeditif en ces occasions. Quant a Bruno, il dut retourner a l'_Hotel de Pesth_, Grande rue de Pera, ou son maitre et lui etaient descendus dans la matinee, afin de faire transporter immediatement au comptoir tout le bagage de Van Mitten et le sien. L'obeissant Hollandais, que son ami ne perdait pas de vue, n'aurait point ose le quitter un seul instant. "Ainsi, c'est bien decide, mon maitre? dit Bruno, au moment ou il allait quitter le comptoir. --Comment pourrait-il en etre autrement avec ce diable d'homme! repondit Van Mitten. --Nous allons faire le tour de la mer Noire? --A moins que mon ami Keraban ne change d'avis en route, ce qui n'est guere probable! --De toutes les tetes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires, repondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une aussi dure que celle-la! --Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est tres juste, Bruno, repliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur cette tete, je me dispenserai, a l'avenir, de frapper dessus! --J'esperais pourtant me reposer a Constantinople, mon maitre! reprit Bruno! Les voyages et moi.... --Ce n'est point un voyage, Bruno, repondit Van Mitten, c'est tout simplement un autre chemin que prend mon ami Keraban pour rentrer diner chez lui!" Cette facon d'envisager les choses ne rendit pas le calme a Bruno. Il n'aimait pas les deplacements, et il allait se deplacer pendant des semaines, des mois peut-etre, a travers quelques pays varies, ce qui l'interessait assez peu, mais difficiles et meme dangereux, ce dont il se preoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inherentes a ces longs parcours, il arriverait a maigrir et, par consequent, a perdre de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait tant. Et alors son eternel et lamentable refrain de revenir a l'oreille de son maitre: "Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le repete, il vous arrivera malheur! --Nous le verrons bien, repondit le Hollandais; mais va toujours chercher mes bagages, pendant que j'acheterai un guide pour etudier ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras.... --Quand?... --Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans notre destinee de le faire!" Sur cette reflexion fataliste, qu'un Musulman n'eut pas desavouee, Bruno, hochant la tete, quitta le comptoir et se rendit a l'hotel. En verite, ce voyage ne lui disait rien de bon! Deux heures apres, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles. C'etaient de ces indigenes, vetus d'une etoffe feutree, de bas de laine a cotes, coiffes d'un kalah brode de soies multicolores, et chausses de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que Theophile Gautier a si justement appeles "chameaux a deux pieds sans bosses". La gibbosite, cependant, ne manquait point a ceux-ci, grace aux nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut depose dans la cour du comptoir, et on commenca a charger la chaise de poste, qui avait ete tiree de sa remise. Pendant ce temps, le seigneur Keraban, en negociant soigneux, mettait ordre a ses affaires. Il visitait l'etat de sa caisse, il verifiait son journal, il donnait ses instructions au chef des employes, il ecrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le papier-monnaie, demonetise en 1862, n'ayant plus cours. Keraban ayant besoin d'une certaine quantite de monnaie russe pour la partie du parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention etait de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Selim, puisque cet itineraire l'obligeait a passer par Odessa. Les preparatifs furent rapidement acheves. Des provisions s'entasserent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent deposees a l'interieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et il fallait etre pret a tout evenement. En outre, le seigneur Keraban n'eut garde d'oublier deux narghiles, l'un pour Van Mitten, l'autre pour lui, ustensiles indispensables a un Turc, qui est en meme temps un negociant en tabacs. Quant aux chevaux, ils avaient ete commandes le soir meme et devaient etre amenes des l'aube. De minuit au lever du jour, il restait quelques heures qui furent consacrees d'abord au souper, puis au repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Keraban donna le signal du reveil, tous, sautant hors du lit, endosserent leurs habits de voyage. La chaise de poste attellee, chargee, le postillon en selle, n'attendait plus que les voyageurs. Le seigneur Keraban renouvela ses dernieres instructions aux employes du comptoir. Il n'y avait plus qu'a partir. Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste cour du comptoir. "Ainsi, c'est bien decide!" dit une derniere fois Van Mitten a son ami Keraban. Pour toute reponse, celui-ci montra la voiture, dont la portiere etait ouverte. Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond du coupe a gauche. Le seigneur Keraban prit place aupres de lui. Nizib et Bruno grimperent dans le cabriolet. "Ah! ma lettre!" dit Keraban, au moment ou le bruyant equipage allait quitter le comptoir. Et, baissant la vitre, il tendit a l'un des employes une lettre qu'il lui ordonna de mettre, ce matin meme, a la poste. Cette lettre etait adressee au cuisinier de la villa de Scutari et ne contenait que ces mots; "Diner remis a mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caille, epaule de mouton aux epices. Surtout pas trop cuit." Puis, la chaise s'ebranla, descendit les rues du faubourg, traversa la Corne-d'Or sur le pont de la Valideh-Sultane, et sortit de la ville par Ieni-Kapoussi, la "porte nouvelle". Le seigneur Keraban est parti! Qu'Allah le protege! VI OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A EPROUVER QUELQUES DIFFICULTES, PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE. Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisee en vilayets, gouvernements ou departements, administres par un vali, gouverneur general, sorte de prefet nomme par le Sultan. Les vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, regis par un moustesarif; en kazas ou cantons, administres par un caimacan; en nahies ou communes, avec un moudir ou maire elu. C'est donc, a peu pres, le systeme administratif tel qu'il est institue en France. En somme, le seigneur Keraban ne devait avoir que peu ou point de rapport avec les autorites des vilayets de la Roumelie, que traverse la route de Constantinople a la frontiere. Cette route etait celle qui s'ecartait moins du littoral de la mer Noire et elle abregeait le parcours autant que possible. Il faisait un beau temps de voyage, une temperature rafraichie par la brise de mer, qui courait sans obstacles a travers ce pays assez plat. C'etaient des champs de mais, d'orge et de seigle, et de ces vignobles, qui prosperent dans les parties meridionales de l'empire ottoman; puis, des forets de chenes, de sapins, de hetres, de bouleaux; puis, groupes ca et la, des platanes, des arbres de Judee, des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulierement, dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers, identiques a ceux des memes latitudes de la basse Europe. En sortant par la porte d'Ieni, la chaise prit la route de Constantinople a Choumla, d'ou se detache un embranchement sur Andrinople par Kirk-Kilisse. Cette route suit lateralement et croise meme, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette seconde capitale de la Turquie europeenne, en communication avec la metropole de l'empire ottoman. Precisement, au moment ou la chaise longeait le chemin de fer, le train vint a passer. Un voyageur mit rapidement la tete a la portiere de son wagon, et put apercevoir l'equipage du seigneur Keraban, rapidement enleve par son vigoureux attelage. Ce voyageur n'etait autre que le capitaine maltais Yarhud, en route pour Odessa, ou, grace a la rapidite des trains, il allait arriver beaucoup plus tot que l'oncle du jeune Ahmet. Van Mitten ne put se retenir de montrer a son ami le convoi filant a toute vapeur. Celui-ci, suivant son habitude, haussa les epaules. "Eh! ami Keraban, on arrive vite! dit Van Mitten. --Quand on arrive!" repondit le seigneur Keraban. Pendant cette premiere journee de voyage, il faut dire que pas une heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune difficulte aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus prier pour se laisser atteler que les postillons pour vehiculer un seigneur qui payait si genereusement. On passa par Tchalaldje, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes d'ecoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallee de Tchorlou, par le village de Yeni-Keui, puis par la vallee de Galata, a travers laquelle, si l'on en croit la legende, sont fores des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau a la capitale. Le soir venu, la chaise s'arretait une heure seulement a la bourgade de Serai. Comme les provisions, emportees dans les coffres, etaient destinees plus specialement aux regions dans lesquelles il serait difficile de se procurer les elements d'un repas, meme mediocre, il convenait de les reserver. On dina donc a Serai, passablement meme, et la route fut reprise. Peut-etre Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son cabriolet; mais Nizib regarda cette eventualite comme toute naturelle, et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon. La nuit s'acheva sans incidents, grace a un long et sinueux lacet que faisait la route aux approches de Viza, pour eviter les rudes pentes et les terrains marecageux de la vallee. A son grand regret, Van Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants, presque entierement occupee par une population grecque, et qui est la residence d'un eveque orthodoxe. Il n'etait pas venu pour voir, d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'imperieux seigneur Keraban, lequel se souciait mediocrement de recueillir des impressions de voyage. Le soir, vers cinq heures, apres avoir traverse les villages de Bounar-Hissan, d'Iena, d'Uskup, les voyageurs contournerent un petit bois seme de tombes, ou reposent les restes des victimes egorgees par une bande de brigands qui jadis operaient en cet endroit; puis elle atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants, Kirk-Kilisse. Son nom "Quarante Eglises" est justifie par le grand nombre de ses monuments religieux. C'est, a vrai dire, une sorte de petite vallee, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que Van Mitten, suivi du fidele Bruno, explora en quelques heures. La chaise fut remisee dans la cour d'un hotel assez bien tenu, ou le seigneur Keraban et ses compagnons passerent la nuit, et d'ou ils repartirent au point du jour. Pendant la journee du 19 aout, les postillons depasserent le village de Karabounar, et arriverent le soir tres tard au village de Bourgaz, bati sur le golfe de ce nom. Les voyageurs coucherent, cette nuit-la, dans un "khani", espece d'auberge fort rudimentaire, qui certainement ne valait pas leur chaise de poste. Le lendemain au matin, la route, qui s'ecarte du littoral de la mer Noire, les ramena vers Aidos, et, le soir, a Paravadi, une des stations du petit railway de Choumla a Varna. Ils traversaient alors la province de Bulgarie, a l'extremite sud de la Dobroutcha, au pied des derniers contreforts de la chaine des Balkans. La, les difficultes furent grandes, pendant ce difficile passage, tantot au milieu de vallees marecageuses, tantot a travers des forets de plantes aquatiques, d'un developpement extraordinaire, dans lesquelles la chaise avait bien de la peine a se glisser, troublant dans leurs retraites des milliers de pilets, de becasses, de becassines, remises sur le sol de cette region si accidentee. On sait que les Balkans forment une chaine importante. En courant entre la Roumelie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle detache de son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement se fait sentir presque jusqu'au Danube. Le seigneur Keraban eut la l'occasion de voir sa patience mise a une rude epreuve. Lorsqu'il fallut franchir l'extremite de la chaine, afin de redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas a l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins etroits, bordes de precipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela prit du temps et ne se fit pas sans une grande depense de mauvaise humeur et de recriminations. Plusieurs fois, on dut deteler, et il fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans la poche des postillons, menacant de revenir sur leurs pas. Ah! le seigneur Keraban eut beau jeu pour pester contre le gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire, et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilite a travers les provinces! Le Divan ne se genait pas, pourtant, quand il s'agissait d'impots, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur Keraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il en revenait toujours la, comme obsede par une idee fixe! Dix paras! dix paras! Van Mitten se gardait bien de repondre quoi que ce soit a son compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eut amene quelque scene. Aussi, pour l'apaiser, daubait-il a son tour le gouvernement turc en particulier, et tous les gouvernements en general. "Mais il n'est pas possible, disait Keraban, qu'en Hollande, il y ait de pareils abus! --Il y en a, au contraire, ami Keraban, repondait Van Mitten, qui voulait, avant tout, calmer son compagnon. --Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que Constantinople ou de pareilles iniquites soient possibles! Est-ce qu'a Rotterdam on a jamais songe a mettre un impot sur les caiques? --Nous n'avons pas de caiques! --Peu importe! --Comment, peu importe? --Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eut ose les taxer! Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde? --Le pire, a coup sur!" repondait Van Mitten, pour couper court a une discussion qu'il sentait poindre. Et, pour mieux clore ce qui n'etait encore qu'une simple conversation, il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Keraban l'envie de s'etourdir, lui aussi, dans les fumees du narghile. Le coupe ne tarda donc pas a s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entete voyageur redevenait muet et calme jusqu'au moment ou quelque incident le rappelait a la realite. Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on passa la nuit du 20 au 2l aout en chaise de poste. Ce fut vers le matin seulement que, les dernieres ramifications des Balkans depassees, on se retrouva, au dela de la frontiere roumaine, sur les terrains plus carrossables de la Dobroutcha. Cette region est comme une presqu'ile, formee par un large coude du Danube, qui, apres s'etre eleve au nord vers Galatz, revient a l'est sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches. Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'ile a la peninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la province situee entre Tchernavoda et Kustendje, ou court la ligne d'un petit railway de quinze a seize lieues au plus, qui part de Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contree etant sensiblement la meme qu'au nord, au point de vue topographique, on peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance a la base des derniers chainons des Balkans. "Le bon pays", c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle est, sinon habitee, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et peuplee de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire ottoman possede la une immense contree, dont les vallees creusent a peine le sol, presque sans relief. Elle presente plutot une succession de plateaux, qui s'etendent jusqu'aux forets semees aux embouchures du Danube. Sur ce sol, les routes, sans cotes abruptes ni pentes brusques, permirent a la chaise de rouler plus rapidement. Les maitres de poste n'avaient plus le droit de maugreer en voyant atteler leurs chevaux, ou, s'ils le faisaient, c'etait pour ne point en perdre l'habitude. On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l aout, a midi, la chaise relayait a Koslidcha, et, le soir meme a Bazardjik. La, le seigneur Keraban se decida a passer la nuit, pour donner quelque repos a tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gre, sans en rien dire, par prudence. Le lendemain, des la premiere aube, la chaise, attelee de chevaux frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste entonnoir, dont le contenu, alimente par des sources de fond, se deverse dans le Danube, a l'epoque des basses eaux. Vingt-quatre lieues environ etaient enlevees en douze heures, et, vers huit heures du soir, les voyageurs s'arretaient devant le railway de Kustendje a Tchernavoda, en face de la station de Medjidie, une ville toute neuve, qui compte deja vingt mille ames et promet de devenir plus importante. La, a son grand deplaisir, le seigneur Keraban ne put immediatement franchir la voie pour rejoindre le khan, ou il devait passer la nuit. La voie etait occupee par un train, et il fallut attendre pendant un grand quart d'heure que le passage fut libre. De la, des plaintes, des recriminations contre ces administrations de chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'ecraser les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs vehicules, mais de retarder ceux qui se refusent a y prendre place. "En tout cas, dit-il a Van Mitten, ce n'est pas a moi qu'il arrivera jamais un accident de chemin de fer! --On ne sait! repondit, peut-etre imprudemment, le digne Hollandais. --Je le sais, moi!" repliqua le seigneur Keraban d'un ton qui coupa court a toute discussion. Enfin, le train quitta la station de Modjidie, les barrieres s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposerent dans un khan assez confortablement etabli en cette ville, dont le nom fut choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid. Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, a travers une sorte de plaine deserte, a Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq heures, on s'arretait a Toultcha, l'une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cite de trente a quarante mille ames, ou se confondent Tcherkesses, Nogais, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Armeniens, Turcs et Juifs, le seigneur Keraban ne pouvait etre embarrasse pour trouver un hotel a peu pres confortable. C'est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l'amphitheatre, tres pittoresque, se deploie sur le versant nord d'une petite chaine, au fond d'un golfe forme par un elargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismail. Le lendemain, 24 aout, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s'aventurait a travers le delta du fleuve, forme par deux grandes branches. La premiere, celle que suivent les bateaux a vapeur est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe a Ismail, puis a Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, apres s'etre ramifiee en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du Danube. Au dela de Kilia et de la frontiere, se developpe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donne lieu a nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement geographique entre le seigneur Keraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d'Hesiode, l'aient connu sous le nom d'Istor ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait ete importe par les armees romaines, et que Cesar, le premier, l'ait fait connaitre sous ce nom; que dans la langue des Thraces, il signifie "nuageux"; qu'il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Keraban qui, comme toujours, reduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend "asdanu", qui signifie: la riviere rapide. Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas a entrainer la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est creuses, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entetement, le seigneur Keraban ne compta pas, en depit des observations qui lui furent faites, et il lanca sa chaise a travers le vaste delta. Il n'etait pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d'oies sauvages, d'ibis, de herons, de cygnes, de pelicans, semblaient lui faire cortege. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des echassiers ou des palmipedes, c'est qu'il faut des palmes ou des echasses pour frequenter cette region trop souvent submergee, a l'epoque des grandes crues, apres la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise etaient insuffisamment conformes, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains detrempes par les dernieres inondations. Au dela de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire a Sulina, ce n'etait plus qu'un vaste marecage au travers duquel se dessinait une route a peu pres impraticable. Malgre les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Keraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obeir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la chaise fut bien et dument embourbee, sans qu'il fut possible aux chevaux de la tirer de la. "Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contree! crut devoir faire observer Van Mitten. --Elles sont ce qu'elles sont! repondit Keraban. Elles sont ce qu'elles peuvent etre sous un pareil gouvernement! --Nous ferions peut-etre mieux de revenir en arriere et de prendre un autre chemin? --Nous ferons mieux, au contraire, de continuer a marcher en avant et de ne rien changer a notre itineraire! --Mais le moyen?... --Le moyen, repondit le tetu personnage, consiste a envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!" Il n'y avait rien a repliquer. Le postillon et Nizib furent detaches a la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'etre assez eloigne. Tres probablement, ils ne pourraient etre de retour qu'au lever du soleil. Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno durent donc se resigner a passer la nuit au milieu de cette vaste steppe, aussi abandonnes qu'ils l'eussent ete au plus profond des deserts de l'Australie centrale. Tres heureusement, la chaise, enfoncee dans les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menacait pas de s'enliser davantage. Cependant, la nuit etait fort obscure. De gros nuages, tres bas, en voie de condensation, chasses par les vents de la mer Noire, couraient a travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidite montait du sol impregne d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire. A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture projetaient seules une lueur douteuse sous l'epaisse buee evaporee du marecage, et peut-etre eut-il mieux valu les eteindre. En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais Van Mitten ayant emis cette observation, son intraitable ami crut devoir la discuter, et de la discussion il resulta qu'il ne fut point donne suite a la proposition de Van Mitten. Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de finesse, il aurait propose e son compagnon de laisser les lanternes allumees: tres vraisemblablement, le seigneur Keraban les eut fait eteindre. VII DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON. Il etait dix heures du soir. Keraban, Van Mitten et Bruno, apres un souper preleve sur les provisions serrees dans le coffre de la voiture, se promenerent en fumant, pendant une demi-heure environ, le long d'une etroite sente, dont le sol ne cedait pas sous le pied. "Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Keraban, que vous ne voyez aucune objection a ce que nous allions dormir jusqu'au moment ou arriveront les chevaux de renfort? --Je n'en vois aucune, repondit Keraban, apres avoir reflechi, avant de faire cette reponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui n'etait jamais a court d'objections. --Je veux croire que nous n'avons rien a craindre? ajouta le Hollandais, au milieu de cette plaine absolument deserte? --Je veux le croire aussi. --Aucune attaque n'est a redouter? --Aucune. --Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!" repondit Bruno, qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour ecraser une demi-douzaine de ces importuns dipteres. Et, en effet, des nuees d'insectes tres voraces, qu'attirait peut-etre la lueur des lanternes, commencaient a tourbillonner effrontement autour de la chaise. "Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fiere quantite de ces moustiques, et une moustiquaire n'eut pas ete de trop! --Ce ne sont point des moustiques, repondit le seigneur Keraban, en se grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui nous manque! --Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais. --Une cousiniaire, repondit Keraban, car ces pretendus moustiques sont des cousins! --Du diable si j'en ferais la difference! pensa Van Mitten, qui ne jugea pas a propos d'entamer une discussion sur cette question purement entomologique. --Ce qu'il y a de curieux, fit observer Keraban; c'est que ce sont uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent a l'homme. --Je les reconnais bien la, ces representants du beau sexe! repondit Bruno, en se frottant les mollets. --Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit alors Van Mitten, car nous allons etre devores! --En effet, repondit Keraban, les contrees que traverse le bas Danube sont particulierement infestees par ces cousins, et on ne les combat qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le jour, de poudre du pyrethre.... --Dont nous sommes absolument et malheureusement depourvus! ajouta le Hollandais. --Absolument, repondit Keraban. Mais qui pouvait prevoir que nous resterions en detresse dans les marecages de la Dobroutcha? --Personne, ami Keraban. --J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars crimeens, auxquels le gouvernement turc avait accorde une vaste concession dans ce delta du fleuve, et que des legions de ces cousins forcerent a s'expatrier. --D'apres ce que nous voyons, ami Keraban, l'histoire n'est point invraisemblable! --Rentrons donc dans la chaise! --Nous n'avons que trop tarde! repondit Van Mitten, qui s'agitait au milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les fremissements se chiffrent par millions a la seconde. Au moment ou le seigneur Keraban et son compagnon allaient remonter dans la voiture, le premier s'arreta. "Bien qu'il n'y ait rien a craindre, dit-il, il serait bon que Bruno veillat jusqu'au retour du postillon. --Il ne s'y refusera pas, repondit Van Mitten. --Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne pas m'y refuser, mais je vais etre devore vivant! --Non! repliqua Keraban. Je me suis laisse dire que les cousins ne piquaient pas deux fois a la meme place, de sorte que Bruno sera bientot a l'abri de leurs attaques. --Oui!... lorsque j'aurai ete crible de mille piqures! --C'est ainsi que je l'entends, Bruno. --Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet? --Parfaitement, a la condition de ne point vous y endormir! --Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de moustiques? --De cousins, Bruno, repondit Keraban, de simples cousins!... Ne l'oubliez pas!" Sur cette observation, le seigneur Keraban et Van Mitten remonterent dans le coupe, laissant a Bruno le soin de veiller a la garde de son maitre, ou mieux de ses maitres. Depuis la rencontre de Keraban et de Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux? Apres s'etre assure que les portieres de la chaise etaient bien fermees, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, epuises de fatigue, etaient etendus sur le sol, respirant avec bruit, melant leur chaude haleine au brouillard de cette plaine marecageuse. "Le diable ne les tirerait pas de cette orniere! se dit Bruno. Il faut convenir que le seigneur Keraban a eu la une fiere idee de prendre cette route! Apres tout, cela le regarde!" Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le chassis vitre, a travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux projete par les lanternes. Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de rever, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en reflechissant a la serie d'aventures, dans lesquelles l'entrainait son maitre, a la suite du plus tetu des Osmanlis? Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traineur du pave de Rotterdam, un habitue des quais de la Meuse, un pecheur a la ligne emerite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait ete transporte a l'autre extremite de l'Europe! De la Hollande a l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambee! Et a peine debarque a Constantinople, la fatalite venait de le jeter a travers les steppes du bas Danube! Et il se voyait la, juche dans le cabriolet d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu dans une nuit profonde, et plus enracine a ce sol que la tour gothique de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il etait tenu d'obeir a son maitre, lequel, sans y etre force, n'en obeissait pas moins au seigneur Keraban. "Oh! bizarrerie des complications humaines! se repetait Bruno. Me voila, en train de faire le tour de la mer Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour epargner dix paras que j'eusse volontiers payes de ma poche, si j'avais ete assez avise pour le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le tetu! le tetu! Je suis sur que, depuis le depart, j'ai deja maigri de deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!". Et, si hermetiquement que Bruno eut ferme le chassis du cabriolet, quelques douzaines de cousins avaient pu y penetrer et s'acharnaient contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le seigneur Keraban ne pouvait l'entendre! Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-etre, sans l'agacante attaque de ces insectes, Bruno, succombant a la fatigue, se serait-il enfin laisse aller au sommeil? Mais dormir dans ces conditions eut ete impossible. Il devait etre un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idee. Elle eut meme du lui venir plus tot, a lui, un de ces Hollandais pur sang, qui, en venant au monde, cherchent plutot le tuyau d'une pipe que le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre a fumer, de combattre l'envahissement des cousins a coups de bouffees de tabac. Comment n'y avait-il pas deja songe? S'ils resistaient a l'atmosphere nicotique qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes ont la vie dure au milieu des marecages du bas Danube! Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine a fleurs emaillees,--une soeur de celle qui lui avait ete si impudemment volee a Constantinople. Il la bourra comme il eut fait d'une arme a feu qu'il comptait decharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le briquet, alluma le fourneau, aspira a pleins poumons la fumee d'un excellent tabac de Hollande, et la rejeta en enormes volutes. L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups d'ailes, et se dispersa peu a peu dans les angles les plus obscurs du cabriolet. Bruno ne put que se feliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il venait de demasquer faisait merveille, les assaillants se repliaient en desordre; mais, comme il ne cherchait pas a faire de prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le chassis, afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses bordees de fumee interdiraient tout acces aux insectes du dehors. Ainsi fut-il fait. Bruno, debarrasse de cette importune legion de dipteres, put meme se hasarder a regarder a droite et a gauche. La nuit etait toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise, qui ebranlaient parfois la voiture; mais elle adherait fortement au sol, trop fortement meme. Donc, nulle crainte qu'elle fut renversee. Bruno chercha a voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque lumiere ne se montrait pas, qui eut annonce le retour du postillon et des chevaux de renfort. Obscurite complete, tenebres d'autant plus profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se decoupait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en portant ses regards sur les cotes, a une distance de soixante pas environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se deplacaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantot au ras du sol, tantot a deux ou trois pieds au-dessus. Bruno se demanda tout d'abord si ce n'etaient pas la quelques phosphorescences de feux follets, dont le degagement se produisait a la surface d'un marais ou ne manque pas l'hydrogene sulfure. Mais si, en sa qualite d'etre raisonnant, sa raison risquait de l'induire en erreur, il ne pouvait en etre ainsi des chevaux de la chaise, que leur instinct n'eut pas trompes sur la cause de ce phenomene. En effet, ils commencerent a donner quelques signes d'agitation, les naseaux eventes, renaclant d'une facon insolite. "Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans doute! Seraient-ce des loups?". Que ce fut la une bande de loups, attiree par l'odeur de l'attelage, a cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affames, sont nombreux dans le delta du Danube. "Diable! murmura Bruno, voila qui serait encore plus malfaisant que les moustiques ou les cousins de notre entete! La fumee de tabac n'y ferait rien, cette fois!" Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquietude, a laquelle on ne pouvait se meprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue epaisse, ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses a la voiture. Les points lumineux semblaient s'etre rapproches. Une sorte de grognement sourd se melait aux sifflements de la brise. "Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prevenir le seigneur Keraban et mon maitre!" Cela etait urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portiere, puis la referma, apres s'etre introduit dans le coupe, ou les deux amis dormaient tranquillement l'un pres de l'autre. "Mon maitre?... dit Bruno a voix basse, en appuyant sa main sur l'epaule de Van Mitten. --Au diable l'importun qui me reveille! murmura le Hollandais en se frottant les yeux. --Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le diable est peut-etre la! repondit Bruno. --Mais qui donc me parle?... --Moi, votre serviteur. --Ah! Bruno!... c'est toi?... Apres tout, tu as bien fait de me reveiller! Je revais que madame Van Mitten.... --Vous cherchait querelle!... repondit Bruno. Il est bien question de cela maintenant! --Qu'y a-t-il donc? --Voudriez-vous, s'il vous plait, reveiller le seigneur Keraban? --Que je reveille?... --Oui! Il n'est que temps!" Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore a moitie, secoua son compagnon. Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et une conscience nette. C'etait le cas du compagnon de Van Mitten. Il fallut s'y prendre a plusieurs reprises. Le seigneur Keraban, sans relever ses paupieres, grommelait et grognait, en homme qui n'est pas d'humeur a se rendre. Pour peu qu'il fut aussi tetu dans l'etat de sommeil que dans l'etat de veille, bien certainement il faudrait le laisser dormir. Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que le seigneur Keraban se reveilla, detira ses bras, ouvrit les yeux, et d'une voix encore brouillee d'assoupissement: "Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrives avec le postillon et Nizib? --Pas encore, repondit Van Mitten. --Alors pourquoi me reveiller? --Parce que, si les chevaux ne sont pas arrives, repondit Bruno, d'autres animaux tres suspects sont la, qui entourent la voiture et se preparent a l'attaquer! --Quels sont ces animaux? --Voyez!" La vitre de la portiere fut abaissee, et Keraban se pencha au dehors. "Allah nous protege! s'ecria-t-il. Voila toute une bande de sangliers sauvages!" Il n'y avait pas a s'y tromper. C'etaient bien des sangliers. Ces animaux sont tres nombreux dans toute la contree qui confine a l'estuaire danubien; leur attaque est fort a redouter, et ils peuvent etre ranges dans la categorie des betes feroces. "Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais. --Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, repondit Keraban. Nous defendre, s'ils attaquent! --Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten, Ils ne sont point carnassiers, que je sache! --Soit, repondit Keraban, mais si nous ne courons pas la chance d'etre devores, nous courons la chance d'etre eventres! --Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno. --Aussi, tenons-nous prets a tout evenement!" Cela dit, le seigneur Keraban fit mettre les armes en etat. Van Mitten et Bruno avaient chacun un revolver a six coups et un certain nombre de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi declare de toute invention moderne, ne possedait que deux pistolets de fabrication ottomane, au canon damasquine, a la crosse incrustee d'ecaille et de pierres precieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour detonner dans une attaque serieuse. Van Mitten, Keraban et Bruno devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer qu'a coup sur. Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'etaient rapproches peu a peu et entouraient la voiture. A la lueur des lanternes, qui les avait sans doute attires, on pouvait les voir se demener violemment et fouiller le sol a coups de defenses. C'etaient d'enormes suiliens, de la taille d'un ane, d'une force prodigieuse, capables de decoudre chacun toute une meute. La situation des voyageurs, emprisonnes dans leur coupe, ne laissait donc pas d'etre tres inquietante, s'ils venaient a etre assaillis de part et d'autre, avant le lever du jour. Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements de la bande, ils s'ebrouaient, ils se jetaient de cote, a faire craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la chaise. Soudain, plusieurs detonations eclaterent. Van Mitten et Bruno venaient de decharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des sangliers qui se lancaient a l'assaut. Ces animaux, plus ou moins blesses, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur le sol. Mais les autres, rendus furieux, se precipiterent sur la voiture et l'attaquerent a coups de defenses. Les panneaux furent perces en maints endroits, et il devint evident qu'avant peu ils seraient defonces. "Diable! diable! murmurait Bruno. --Feu! feu!" repetait le seigneur Keraban, en dechargeant ses pistolets, qui rataient generalement une fois sur quatre,--bien qu'il n'en voulut pas convenir. Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blesserent encore un certain nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncerent directement sur l'attelage. De la, epouvante bien naturelle des chevaux que menacaient les defenses des sangliers, et qui ne pouvaient repondre qu'a coups de pied, sans avoir la liberte de leurs mouvements. S'ils eussent ete libres, ils se seraient jetes a travers la campagne, et ce n'aurait plus ete qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils essayerent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits, afin de s'echapper. Mais les traits, faits d'une corde a torons serres, resisterent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachat du sol sous ces terribles coups de collier. Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui leur paraissait le plus a craindre, c'etait que leur voiture ne vint a chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus en respect, se seraient jetes dessus, et c'en eut ete fait de ceux qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille eventualite? N'etaient-ils pas a la merci de cette troupe furieuse? Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'epargnerent point les coups de revolver. Tout a coup, une secousse plus violente ebranla la chaise, comme si l'avant-train s'en fut detache. "Eh! tant mieux! s'ecria Keraban. Que nos chevaux s'emportent a travers la steppe! Les sangliers se mettront a leur poursuite, et ils nous laisseront en repos!" Mais l'avant-train tenait bon et resistait avec une solidite qui faisait honneur a cet antique produit de la carrosserie anglaise. Donc, il ne ceda pas. Ce fut la chaise qui ceda. Les secousses devinrent telles, qu'elle fut arrachee aux profondes ornieres ou elle plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage, fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voila roulant au galop de ses chevaux emportes, que rien ne guidait au milieu de cette nuit profonde. Cependant, les sangliers n'avaient point abandonne la partie. Ils couraient sur les cotes, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres a la voiture, qui ne parvenait pas a les distancer. Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno s'etaient rejetes dans le fond du coupe. "Ou nous verserons... dit Van Mitten. --Ou nous ne verserons pas, repondit Keraban. --Il faudrait tacher de ressaisir les guides!", fit judicieusement observer Bruno. Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les guides etaient a sa portee; mais les chevaux, en se debattant, les avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au hasard de cette course folle a travers une contree marecageuse. Pour arreter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arreter, en meme temps, la bande enragee qui le poursuivait. Or, les armes a feu, dont les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu suffire. Les voyageurs, projetes les uns sur les autres, ou lances d'un coin a l'autre du coupe a chaque cahot de la route,--celui-ci resigne a son sort comme tout bon musulman, ceux-la, flegmatiques comme des Hollandais,--n'echangerent plus une parole. Une grande heure s'ecoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les sangliers ne l'abandonnaient pas. "Ami Van Mitten, dit enfin Keraban, je me suis laisse raconter qu'en pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups a travers les steppes de la Russie, avait ete sauve, grace au sublime devouement de son domestique. --Et comment? demanda Van Mitten. --Oh! rien de plus simple, reprit Keraban. Le domestique embrassa son maitre, recommanda son ame a Dieu, se jeta hors de la voiture et, pendant que les loups s'arretaient a le devorer, son maitre parvint a les distancer et il fut sauve. --Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas la!" repondit tranquillement Bruno. Puis, sur cette reflexion, tous trois retomberent dans le plus profond silence. Cependant la nuit s'avancait. L'attelage ne perdait rien de son effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point, si une roue brisee, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la chaise, le seigneur Keraban et Van Mitten gardaient quelque chance d'etre sauves,--meme sans un devouement dont Bruno se sentait incapable. Il faut dire, en outre, que les chevaux, guides par leur instinct, s'etaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient l'habitude de parcourir. C'etait en droite ligne, vers le relais de poste qu'ils s'etaient imperturbablement diriges. Aussi, lorsque les premieres lueurs du jour commencerent a dessiner la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en etaient plus eloignes que de quelques verstes. La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu a peu, elle resta en arriere; mais l'attelage ne ralentit pas sa course un seul instant, et il ne s'arreta que pour tomber, absolument fourbu, a quelque centaine de pas de la maison de poste. Le seigneur Keraban et ses deux compagnons etaient sauves. Aussi le Dieu des chretiens ne fut-il pas moins remercie que le Dieu des infideles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs hollandais et turc pendant cette nuit perilleuse. Au moment ou la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui n'avaient pu s'aventurer a travers ces profondes tenebres, allaient en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacerent donc l'attelage que le seigneur Keraban dut payer un bon prix; puis, sans se donner meme une heure de repos, la chaise, dont les traits et le timon avaient ete repares, reprenait son train habituel et s'elancait sur la route de Kilia. Cette petite ville, dont les Russes ont detruit les fortifications avant de la rendre a la Roumanie, est aussi un port du Danube, situe sur le bras qui porte son nom. La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soiree du 25 aout. Les voyageurs, extenues, descendirent a l'un des principaux hotels de la ville, et se rattraperent, pendant douze heures d'un bon sommeil, des fatigues de la nuit precedente. Le lendemain, ils repartirent des l'aube, et ils arriverent rapidement a la frontiere russe. La, il y eut encore quelques difficultes. Les formalites assez vexatoires de la douane moscovite ne laisserent pas de mettre a une rude epreuve la patience du seigneur Keraban, qui, grace a ses relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un instant, on put croire que son entetement a contester les agissements des douaniers l'empecherait de passer la frontiere. Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint a le calmer. Keraban consentit donc a se soumettre aux exigences de la visite, a laisser fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans avoir a plusieurs reprises emis cette reflexion absolument juste: "Decidement, les gouvernements sont tous les memes et ne valent pas l'ecorce d'une pasteque!" Enfin la frontiere roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise se lancait a travers cette portion de la Bessarabie que dessine le littoral de la mer Noire vers le nord-est. Le seigneur Keraban et Van Mitten n'etaient plus qu'a une vingtaine de lieues d'Odessa. VIII OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON FIANCE AHMET. La jeune Amasia, fille unique du banquier Selim, d'origine turque, et sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une habitation charmante, dont les jardins s'etendaient en terrasses jusqu'au bord de la mer Noire. De la derniere terrasse, dont les marches se baignaient dans les eaux, calmes ce jour-la, mais souvent battues par les vents d'est de l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, a une demi-lieue vers le sud, dans toute sa splendeur. Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui l'entoure,--forme un magnifi