The Project Gutenberg EBook of La Terre, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE LA TERRE Par EMILE ZOLA LA TERRE PREMIERE PARTIE I Jean, ce matin-la, un semoir de toile bleue noue sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignee de ble, que d'un geste, a la volee, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadence de son corps; tandis que, a chaque jet, au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air grandi; et, derriere, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelee de deux chevaux, qu'un charretier poussait a longs coups de fouet reguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles. La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares a peine, au lieu dit des Cornailles, etait si peu importante, que M. Hourdequin, le maitre de la Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mecanique, occupe ailleurs. Jean, qui remontait la piece du midi au nord, avait justement devant lui, a deux kilometres, les batiments de la ferme. Arrive au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute. C'etaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'etendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures etalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carres de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trefles; et cela sans un coteau, sans un arbre, a perte de vue, se confondant, s'abaissant, derriere la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer. Du cote de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une bande roussie. Au milieu, une route, la route de Chateaudun a Orleans, d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues, deroulant, le defile geometrique des poteaux du telegraphe. Et rien autre, que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes immobiles. Des villages faisaient des ilots de pierre, un clocher au loin emergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vit l'eglise, dans les molles ondulations de cette terre du ble. Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche, coupant la plaine ainsi qu'un fosse, l'etroit vallon de l'Aigre, apres lequel recommencait la Beauce, immense, jusqu'a Orleans. On ne devinait les prairies et les ombrages qu'a une ligne de grands peupliers, dont les cimes jaunies depassaient le trou, pareilles, au ras des bords, a de courts buissons. Du petit village de Rognes, bati sur la pente, quelques toitures seules etaient en vue, au pied de l'eglise, qui dressait en haut son clocher de pierres grises, habite par des familles de corbeaux tres vieilles. Et, du cote de l'est, au dela de la vallee du Loir, ou se cachait a deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains coteaux du Perche, violatres sous le jour ardoise. On se trouvait la dans l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Chateaudun, entre le Perche et la Beauce, et a la lisiere meme de celle-ci, a cet endroit ou les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse. Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arreta encore, jeta un coup d'oeil en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair a travers les herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnee ce samedi-la par les carrioles des paysans allant au marche. Puis, il remonta. Et toujours, et du meme pas, avec le meme geste, il allait au nord, il revenait au midi, enveloppe dans la poussiere vivante du grain; pendant que, derriere, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les germes, du meme train doux et comme reflechi. De longues pluies venaient de retarder les semailles d'automne; on avait encore fume en aout, et les labours etaient prets depuis longtemps, profonds, nettoyes des herbes salissantes, bons a redonner du ble, apres le trefle et l'avoine de l'assolement triennal. Aussi la peur des gelees prochaines, menacantes a la suite de ces deluges, faisait-elle se hater les cultivateurs. Le temps s'etait mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle de vent, d'une lumiere egale et morne sur cet ocean de terre immobile. De toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur a gauche, a trois cents metres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore s'enfoncaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C'etaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient a des lieues. Mais tous avaient le geste, l'envolee de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyes, ou les semeurs epars ne se voyaient plus. Jean descendait pour la derniere fois, lorsqu'il apercut, venant de Rognes, une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant, conduisait a la corde. La petite paysanne et la bete suivaient le sentier qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourne, il avait acheve l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris etrangles, lui fit de nouveau lever la tete, comme il denouait son semoir pour partir. C'etait la vache emportee, galopant dans une luzerniere, suivie de la fille qui s'epuisait a la retenir. Il craignit un malheur, il cria: --Lache-la donc! Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de colere et d'epouvante. --La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bete!... Ah! sacree rosse! Jusque-la, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes, elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une premiere fois, se releva pour retomber plus loin; et, des lors, la bete s'affolant, elle fut trainee. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage. --Lache-la donc, nom de Dieu! continuait a crier Jean. Lache-la donc! Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en comprenant enfin: la corde devait s'etre nouee autour du poignet, serree davantage a chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayee, stupide, s'arreta net. Deja, il denouait la corde, il asseyait la fille dans l'herbe. --Tu n'as rien de casse? Mais elle ne s'etait pas meme evanouie. Elle se mit debout, se tata, releva ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la brulaient, si essoufflee encore, qu'elle ne pouvait parler. --Vous voyez, c'est la, ca me pince... Tout de meme, je remue, il n'y a rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'etais en bouillie! Et, examinant son poignet force, cercle de rouge, elle le mouilla de salive, y colla ses levres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagee, remise: --Elle n'est pas mechante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mene au taureau, a la Borderie. --A la Borderie, repeta Jean. Ca se trouve bien, j'y retourne, je t'accompagne. Il continuait a la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle etait fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton leve, regardait d'un air serieux ce gros garcon chatain, aux cheveux ras, a la face pleine et reguliere, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme. --Oh! je vous connais, vous etes Caporal, le menuisier qui est reste comme valet chez M. Hourdequin. A ce surnom, que les paysans lui avaient donne, le jeune homme eut un sourire; et il la contemplait a son tour, surpris de la trouver presque femme deja, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongee aux yeux noirs tres profonds, aux levres epaisses, d'une chair fraiche et rose de fruit murissant. Vetue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire, la tete coiffee d'un bonnet rond, elle avait la peau tres brune, halee et doree de soleil. --Mais tu es la cadette au pere Mouche! s'ecria-t-il. Je ne t'avais pas reconnue... N'est-ce pas? ta soeur etait la bonne amie de Buteau, le printemps dernier, quand il travaillait avec moi a la Borderie? Elle repondit simplement: --Oui, moi, je suis Francoise... C'est ma soeur Lise qui est allee avec le cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, a cette heure... Il a file, il est du cote d'Orgeres, a la ferme de la Chamade. --C'est bien ca, conclut Jean. Je les ai vus ensemble. Et ils resterent un instant muets, face a face, lui riant de ce qu'il avait surpris un soir les deux amoureux derriere une meule, elle mouillant toujours son poignet meurtri, comme si l'humidite de ses levres en eut calme la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille, arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en etaient alles, faisant un detour pour gagner la route. On entendait le croassement de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les trois coups de l'angelus tinterent dans l'air mort. --Comment! deja midi! s'ecria Jean. Depechons-nous. Puis, apercevant la Coliche, dans le champ: --Eh! ta vache fait du degat. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas te regaler! --Non, laissez, dit Francoise, qui l'arreta. C'est a nous, cette piece. La garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbutee!... Tout le bord est a la famille, jusqu'a Rognes. Nous autres, nous allons d'ici la-bas; puis, a cote, c'est a mon oncle Fouan; puis, apres, c'est a ma tante, la Grande. En designant les parcelles du geste, elle avait ramene la vache dans le sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la corde, qu'elle songea a remercier le jeune homme. --N'empeche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci, merci bien de tout mon coeur! Ils s'etaient mis a marcher, ils suivaient le chemin etroit qui longeait le vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La derniere sonnerie de l'angelus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et, derriere la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient plus, retombes dans ce silence des paysans qui font des lieues cote a cote, sans echanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir mecanique, dont les chevaux tournerent pres d'eux; le charretier leur cria: "Bonjour!" et ils repondirent: "Bonjour!" du meme ton grave. En bas, a leur gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer, le marche n'ouvrant qu'a une heure. Elles etaient secouees durement sur leurs deux roues, pareilles a des insectes sauteurs, si rapetissees au loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes. --Voila mon oncle Fouan avec ma tante Rose, la-bas, qui s'en vont chez le notaire, dit Francoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de noix, fuyant a plus de deux kilometres. Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine, exercee aux details, capable de reconnaitre un homme ou une bete, dans la petite tache remuante de leur silhouette. --Ah! oui, on m'a conte, reprit Jean. Alors, c'est decide, le vieux partage son bien entre sa fille et ses deux fils? --C'est decide, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur Baillehache. Elle regardait toujours fuir la carriole. --Nous autres, nous nous en fichons, ca ne nous rendra ni plus gras ni plus maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'epousera peut-etre, quand il aura sa part. Jean se mit a rire. --Ce sacre Buteau, nous etions camarades... Ah! ca ne lui coute guere, de mentir aux filles! Il lui en faut quand meme, il les prend a coups de poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse. --Bien sur que c'est un cochon! declara Francoise d'un air convaincu. On ne fait pas a une cousine la cochonnerie de la planter la, le ventre gros. Mais, brusquement, saisie de colere: --Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voila qui recommence, elle est enragee, cette bete, quand ca la tient! D'une violente secousse, elle avait ramene la vache. A cet endroit, le chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous deux continuerent de marcher en plaine, n'ayant plus en face, a droite et a gauche, que le deroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les prairies artificielles, le sentier s'en allait a plat, sans un buisson, aboutissant a la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui reculait, sous le ciel de cendre. Ils etaient retombes dans leur silence, ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravite reflechie de cette Beauce, si triste et si feconde. Lorsqu'ils arriverent, la grande cour carree de la Borderie, fermee de trois cotes par les batiments des etables, des bergeries et des granges, etait deserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une jeune femme, petite, l'air effronte et joli. --Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin? --J'y vais, madame Jacqueline. Depuis que la fille a Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme a douze ans, etait montee aux honneurs de servante-maitresse, elle se faisait traiter en dame, despotiquement... --Ah! c'est toi, Francoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh bien! tu attendras. Le vacher est a Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais il va revenir, il devrait etre ici. Et, comme Jean se decidait a entrer dans la cuisine, elle le prit par la taille, se frottant a lui d'un air de rire, sans s'inquieter d'etre vue, en amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maitre. Francoise, restee seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre, devant la fosse a fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait sans pensee une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas bouge. Il s'assit pres d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en meuglant, il finit par dire: --C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas. La jeune fille haussa les epaules. Rien ne la pressait. Puis, apres un nouveau silence: --Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme? --Mais non, Jean Macquart. --Et vous n'etes pas de nos pays? --Non, je suis Provencal, de Plassans, une ville, la-bas. Elle avait leve les yeux pour l'examiner, surprise qu'on put etre de si loin. --Apres Solferino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu d'Italie avec mon conge, et c'est un camarade qui m'a amene par ici... Alors, voila, mon ancien metier de menuisier ne m'allait plus, des histoires m'ont fait rester a la ferme. --Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs. Mais, a ce moment, la Coliche prolongea son meuglement desespere de desir; et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte etait fermee. --Tiens! cria Jean, ce bougre de Cesar l'a entendue!... Ecoute, il cause-la dedans... Oh! il connait son affaire, on ne peut en faire entrer une dans la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut... Puis, s'interrompant: --Dis donc, le vacher a du rester avec monsieur Hourdequin... Si tu voulais, je t'amenerais le taureau. Nous ferions bien ca, a nous deux. --Oui, c'est une idee, dit Francoise, qui se leva. Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore: --Et ta bete, faut-il l'attacher? --L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prete, elle ne bougera seulement point. La porte ouverte, on apercut, sur deux rangs, aux deux cotes de l'allee centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchees dans la litiere, les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle ou il se trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir tache de blanc, allongeait la tete, dans l'attente de sa besogne. Des qu'il fut detache, Cesar, lentement, sortit. Mais tout de suite il s'arreta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancee, le cou enfle, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avanca, se colla contre elle, posa la tete sur la croupe, d'une courte et rude pression; sa langue pendait, il ecarta la queue, lecha jusqu'aux cuisses; tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau seulement plissee d'un frisson. Jean et Francoise, gravement, les mains ballantes, attendaient. Et, quand il fut pret, Cesar monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec une lourdeur puissante qui ebranla le sol. Elle n'avait pas plie, il la serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande taille, etait si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement. --Il est trop petiot, dit Francoise. --Oui, un peu, dit Jean. Ca ne fait rien, il entrera tout de meme. Elle hocha la tete; et, Cesar tatonnant encore, s'epuisant, elle se decida. --Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra pas. D'un air calme et attentif, comme pour une besogne serieuse, elle s'etait avancee. Le soin qu'elle y mettait foncait le noir de ses yeux, entr'ouvrait ses levres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le bras d'un grand geste, elle saisit a pleine main le membre du taureau, qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramasse dans sa force, il penetra d'un seul tour de reins, a fond. Puis, il ressortit. C'etait fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la fertilite impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait recu, sans un mouvement, ce jet fecondant du male. Elle n'avait meme pas fremi dans la secousse. Lui, deja, etait retombe, ebranlant de nouveau le sol. Francoise, ayant retire sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par le baisser, en disant: --Ca y est. --Et raide! repondit Jean d'un air de conviction, ou se melait un contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait. Il ne songeait pas a lacher une de ces gaillardises, dont les garcons de la ferme s'egayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette gamine semblait trouver ca tellement simple et necessaire, qu'il n'y avait vraiment pas de quoi rire, honnetement. C'etait la nature. Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et, avec un roucoulement de gorge qui lui etait familier, elle lanca gaiement: --Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil, a ce bout-la! Jean ayant eclate d'un gros rire, Francoise subitement devint toute rouge. Confuse, pour cacher sa gene, tandis que Cesar rentrait de lui-meme a l'etable, et que la Coliche broutait un pied d'avoine pousse dans la fosse a fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en denoua la corne, ou elle avait serre les quarante sous de la saillie. --Tenez! v'la l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir! Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en disant a Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que M. Hourdequin avait donnes pour la journee. --Bon! repondit-elle. La herse doit y etre. Puis, comme le garcon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils s'eloignaient a la file, dans l'etroit sentier, elle leur cria encore, de sa voix chaude et farceuse: --Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connait le bon chemin. Derriere eux, la cour de la ferme redevint deserte. Ni l'un ni l'autre n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa nuque enfantine, ou frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond. Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas: --Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Francoise posement. J'aurais pu lui repondre... Et, se tournant vers le jeune homme, le devisageant d'un air de malice: --C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter a monsieur Hourdequin, comme si elle etait sa femme deja... Vous en savez peut-etre bien quelque chose, vous? Il se troubla, il prit une mine sotte. --Dame! elle fait ce qu'il lui plait, ca la regarde. Francoise, le dos tourne, s'etait remise en marche. --Ca, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez etre quasiment mon pere, et que ca ne tire pas a consequence... Mais, voyez-vous, depuis que Buteau a fait sa cochonnerie a ma soeur, j'ai bien jure que je me couperais plutot les quatre membres que d'avoir un amoureux. Jean hocha la tete, et ils ne parlerent plus. Le petit champ du Poteau se trouvait au bout du sentier, a moitie chemin de Rognes. Quand il y fut, le garcon s'arreta. La herse l'attendait, un sac de semence etait decharge dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant: --Adieu, alors! --Adieu! repondit Francoise. Encore merci! Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria: --Dis donc, si la Coliche recommencait... Veux-tu que je t'accompagne jusque chez toi? Elle etait deja loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au travers du grand silence de la campagne: --Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein! Jean, le semoir noue sur le ventre, s'etait mis a descendre la piece de labour, avec le geste continu, l'envolee du grain; et il levait les yeux, il regardait Francoise decroitre parmi les cultures, toute petite derriere sa vache indolente, qui balancait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetissee encore, si mince, qu'elle ressemblait a une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la chercha, elle avait du tourner, devant l'eglise. Deux heures sonnerent, le ciel restait gris, sourd et glace; et des pelletees de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire palissait les nuages, vers Orleans, comme si, de ce cote, le soleil eut resplendi quelque part, a des lieues. C'etait sur cette echancrure bleme que se detachait le clocher de Rognes, tandis que le village devalait, cache dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa nettete de trait d'encre coupant un lavis, entre l'uniformite terreuse du vaste ciel et le deroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le dejeuner, le nombre des semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant sur une besogne demesuree, geante a cote de leur petitesse; et l'on distinguait pourtant, meme chez les plus lointains, le geste obstine, toujours le meme, cet entetement d'insectes en lutte avec l'immensite du sol, victorieux a la fin de l'etendue et de la vie. Jusqu'a la nuit tombee, Jean sema. Apres le champ du Poteau, ce fut celui des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, a longs pas rythmes dans les labours; et le ble de son semoir s'epuisait, la semence derriere lui fecondait la terre. II La maison de maitre Baillehache, notaire a Cloyes, etait situee rue Grouaise, a gauche, en allant a Chateaudun: une petite maison blanche d'un seul etage, au coin de laquelle etait fixee la corde de l'unique reverbere qui eclairait cette large rue pavee, deserte en semaine, animee le samedi du flot des paysans venant au marche. De loin, on voyait luire les deux panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derriere, un etroit jardin descendait jusqu'au Loir. Ce samedi-la, dans la piece qui servait d'etude et qui donnait sur la rue, a droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chetif et pale, avait releve l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et tres sale, un plus jeune, decharne, ravage de bile, ecrivaient sur une double table de sapin noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un poele de fonte, qu'on allumait seulement en decembre, meme lorsqu'il neigeait a la Toussaint. Les casiers dont les murs etaient garnis, les cartons verdatres, casses aux angles, debordant de dossiers jaunes, empoisonnaient la piece d'une odeur d'encre gatee et de vieux papiers manges de poussiere. Et, cependant, assis cote a cote, deux paysans, l'homme et la femme, attendaient, dans une immobilite et une patience pleines de respect. Tant de papiers, et surtout ces messieurs ecrivant si vite, ces plumes craquant a la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des idees d'argent et de proces. La femme, agee de trente-quatre ans, tres brune, de figure agreable, gatee par un grand nez, avait croise ses mains seches de travailleuse sur son caraco de drap noir, borde de velours; et, de ses yeux vifs, elle fouillait les coins, avec l'evidente reverie de tous les titres de biens qui dormaient la; tandis que l'homme, de cinq ans plus age, roux et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l'ombre d'une pensee animat sa large face de terre cuite, rasee soigneusement, trouee de deux gros yeux bleu-faience, d'une fixite de boeuf au repos. Mais une porte s'ouvrit, maitre Baillehache, qui venait de dejeuner en compagnie de son beau-frere, le fermier Hourdequin, parut tres rouge, frais encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses levres epaisses, ses paupieres bridees, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs poils grisonnants de ses favoris. --Ah! c'est vous, Delhomme, dit-il. Le pere Fouan s'est donc decide au partage? Ce fut la femme qui repondit. --Mais oui, monsieur Baillehache... Nous avons tous rendez-vous, pour tomber d'accord et pour que vous nous disiez comment on fait. --Bon, bon, Fanny, on va voir... Il n'est qu'une heure a peine, il faut attendre les autres. Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du ble en baisse depuis deux mois, temoignant a Delhomme la consideration amicale due a un cultivateur qui possedait une vingtaine d'hectares, un serviteur et trois vaches. Puis, il rentra dans son cabinet. Les clercs n'avaient pas leve la tete, exagerant les craquements de leurs plumes; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C'etait une chanceuse, cette Fanny, d'avoir ete epousee par un amoureux honnete et riche, sans meme etre enceinte, elle qui, pour sa part, n'esperait du pere Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas, car il n'aurait pu trouver une menagere plus intelligente ni plus active, au point qu'il se laissait conduire en toutes choses, d'esprit borne, mais si calme, si droit, que souvent, a Rognes, on le prenait pour arbitre. A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, etouffa un rire entre ses doigts, en murmurant a son voisin, le vieux, ventru et tres sale: --Oh! Jesus-Christ! Vivement, Fanny s'etait penchee a l'oreille de son homme. --Tu sais, laisse-moi faire... J'aime bien papa et maman, mais je ne veux pas qu'ils nous volent; et mefions-nous de Buteau et de cette canaille d'Hyacinthe. Elle parlait de ses deux freres, elle avait vu par la fenetre arriver l'aine, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de Jesus-Christ: un paresseux et un ivrogne, qui, a son retour du service, apres avoir fait les campagnes d'Afrique, s'etait mis a battre les champs, refusant tout travail regulier, vivant de braconnage et de maraude, comme s'il eut ranconne encore un peuple tremblant de Bedouins. Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante ans, les cheveux boucles, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une face de Christ ravage, un Christ soulard, violeur de filles et detrousseur de grandes routes. Depuis le matin a Cloyes, il etait gris deja, le pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques renversee sur la nuque; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir, qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noyes, il y avait de la goguenardise pas mechante, le coeur ouvert d'une bonne crapule. --Alors, le pere et la mere ne sont pas encore la? demanda-t-il. Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui repondait rageusement d'un signe de tete negatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son cigare fumait tout seul dans sa main. Il n'avait pas eu un coup d'oeil pour sa soeur et son beau-frere, qui, eux-memes, ne paraissaient pas l'avoir vu entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le trottoir. --Oh! Jesus-Christ! oh! Jesus-Christ! repeta en faux bourdon le petit clerc, le nez vers la rue, l'air de plus en plus amuse du sobriquet qui eveillait en lui des histoires droles. Mais cinq minutes a peine se passerent, les Fouan arriverent enfin, deux vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le pere, jadis tres robuste, age de soixante-dix ans aujourd'hui, s'etait desseche et rapetisse dans un travail si dur, dans une passion de la terre si apre, que son corps se courbait, comme pour retourner a cette terre, violemment desiree et possedee. Pourtant, sauf les jambes, il etait gaillard encore, bien tenu, ses petits favoris blancs, en pattes de lievre correctes, avec le long nez de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coupes de grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d'une semelle; la mere, plus petite, semblait etre restee grasse, le ventre gros d'un commencement d'hydropisie, le visage couleur d'avoine, troue d'yeux ronds, d'une bouche ronde, qu'une infinite de rides serraient ainsi que des bourses d'avare. Stupide, reduite dans le menage a un role de bete docile et laborieuse, elle avait toujours tremble devant l'autorite despotique de son mari. --Ah! c'est donc vous! s'ecria Fanny, qui se leva. Delhomme avait egalement quitte sa chaise. Et, derriere les vieux, Jesus-Christ venait de reparaitre, se dandinant, sans une parole. Il ecrasa le bout de son cigare pour l'eteindre, puis fourra le fumeron empeste dans une poche de sa blouse. --Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau... Jamais a l'heure, jamais comme les autres, ce bougre-la! --Je l'ai vu au marche, declara Jesus-Christ d'une voix enrouee par l'eau-de-vie. Il va venir. Buteau, le cadet, age de vingt-sept ans, devait ce surnom a sa mauvaise tete, continuellement en revolte, s'obstinant dans des idees a lui, qui n'etaient celles de personne. Meme gamin, il n'avait pu s'entendre avec ses parents; et, plus tard, apres avoir tire un bon numero, il s'etait sauve de chez eux, pour se louer, d'abord a la Borderie, ensuite a la Chamade. Mais, comme le pere continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui, le grand nez des Fouan s'etait aplati, tandis que le bas de la figure, les maxillaires s'avancaient en machoires puissantes de carnassier. Les tempes fuyaient, tout le haut de la tete se resserrait et, derriere le rire gaillard de ses yeux gris, il y avait deja de la ruse et de la violence. Il tenait de son pere le desir brutal, l'entetement dans la possession, aggraves par l'avarice etroite de la mere. A chaque querelle, lorsque les deux vieux l'accablaient de reproches, il leur repondait: "Fallait pas me faire comme ca!" --Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade a Cloyes, repondit-il aux grognements. Et puis, quoi? j'arrive en meme temps que vous... Est-ce qu'on va encore me tomber sur le dos? Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix percantes et hautes, habituees au plein vent, debattaient leurs affaires, absolument comme s'ils se fussent trouves chez eux. Les clercs, incommodes, leur jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de nouveau la porte de son cabinet. --Vous y etes tous? Allons, entrez! Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait jusqu'au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles. Ornant la cheminee, il y avait une pendule de marbre noir, entre des paquets de dossiers; et rien autre que le bureau d'acajou, un cartonnier et des chaises. Tout de suite, M. Baillehache s'etait installe a ce bureau, comme a un tribunal; tandis que les paysans, entres a la queue, hesitaient, louchaient en regardant les sieges, avec l'embarras de savoir ou et comment ils devaient s'asseoir. --Voyons, asseyez-vous! Alors, pousses par les autres, Fouan et Rose se trouverent au premier rang, sur deux chaises; Fanny et Delhomme se mirent derriere, egalement cote a cote; pendant que Buteau s'isolait dans un coin, contre le mur, et qu'Hyacinthe, seul, restait debout, devant la fenetre, dont il bouchait le jour de ses larges epaules. Mais le notaire, impatiente, l'interpella familierement. --Asseyez-vous donc, Jesus-Christ! Et il dut entamer l'affaire le premier. --Ainsi, pere Fouan, vous vous etes decide a partager vos biens de votre vivant entre vos deux fils et votre fille? Le vieux ne repondit point, les autres demeurerent immobiles, un grand silence se fit. D'ailleurs, le notaire, habitue a ces lenteurs, ne se hatait pas, lui non plus. Sa charge etait dans la famille depuis deux cent cinquante ans; les Baillehache de pere en fils s'etaient succede a Cloyes, d'antique sang beauceron, prenant de leur clientele paysanne la pesanteur reflechie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de paroles inutiles le moindre debat. Il avait ouvert un canif, il se rognait les ongles. --N'est-ce pas? il faut croire que vous vous etes decide, repeta-t-il enfin, les yeux fixes sur le vieux. Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les mots: --Oui, ca se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parle a la moisson, vous m'aviez dit d'y penser davantage; et j'y ai pense encore, et je vois qu'il va falloir tout de meme en venir la. Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupees de continuelles incidentes. Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'emotion refoulee dans sa gorge, c'etait la tristesse infinie, la rancune sourde, le dechirement de tout son corps, a se separer de ces biens si chaudement convoites avant la mort de son pere, cultives plus tard avec un acharnement de rut, augmentes ensuite lopins a lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle representait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des etes de travaux brulants, sans autre soutien que quelques gorgees d'eau. Il avait aime la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni epouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain: la terre! Et voila qu'il avait vieilli, qu'il devait ceder cette maitresse a ses fils, comme son pere la lui avait cedee a lui-meme, enrage de son impuissance. --Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes ne vont plus, les bras ne sont guere meilleurs, et, dame! la terre en souffre... Ca aurait encore pu marcher, si l'on s'etait entendu avec les enfants... Il jeta un coup d'oeil sur Buteau et sur Jesus-Christ, qui ne bougerent pas, les yeux au loin, comme a cent lieues de ce qu'il disait. --Mais, quoi? voulez-vous que je prenne du monde, des etrangers qui pilleront chez nous? Non, les serviteurs, ca coute trop cher, ca mange le gain, au jour d'aujourd'hui... Moi, je ne peux donc plus. Cette saison, tenez! des dix-neuf setiers que je possede, eh bien! j'ai eu a peine la force d'en cultiver le quart, juste de quoi manger, du ble pour nous et de l'herbe pour les deux vaches... Alors, ca me fend le coeur, de voir cette bonne terre qui se gate. Oui, j'aime mieux tout lacher que d'assister a ce massacre. Sa voix s'etrangla, il eut un grand geste de douleur et de resignation. Pres de lui, sa femme, soumise, ecrasee par plus d'un demi-siecle d'obeissance et de travail, ecoutait. --L'autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombee le nez dedans. Moi, ca me casse, rien que de venir en carriole au marche... Et puis, la terre, on ne l'emporte pas avec soi, quand on s'en va. Faut la rendre, faut la rendre... Enfin, nous avons assez travaille, nous voulons crever tranquilles... N'est-ce pas, Rose? --C'est ca meme, comme le bon Dieu nous voit! dit la vieille. Un nouveau silence regna, tres long. Le notaire achevait de se couper les ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant: --Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent force de se resoudre a la donation... Je dois ajouter qu'elle offre une economie aux familles, car les droits d'heritage sont plus forts que ceux de la demission de biens... Buteau, dans son affectation d'indifference, ne put retenir ce cri: --Alors, c'est vrai, monsieur Baillehache? --Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs. Les autres s'agiterent, le visage de Delhomme lui-meme s'eclaira, tandis que le pere et la mere partageaient aussi cette satisfaction. C'etait entendu, l'affaire etait faite, du moment que ca coutait moins. --Il me reste a vous presenter les observations d'usage, ajouta le notaire. Beaucoup de bons esprits blament la demission de biens, qu'ils regardent comme immorale, car ils l'accusent de detruire les liens de famille... On pourrait, en effet, citer des faits deplorables, les enfants se conduisent des fois tres mal, lorsque les parents se sont depouilles... Les deux fils et la fille l'ecoutaient, la bouche ouverte, avec des battements de paupieres et un fremissement des joues. --Que papa garde tout, s'il a ces idees! interrompit sechement Fanny, tres susceptible. --Nous avons toujours ete dans le devoir, dit Buteau. --Et ce n'est pas le travail qui nous fait peur, declara Jesus-Christ. D'un geste, M. Baillehache les calma. --Laissez-moi donc finir! Je sais que vous etes de bons enfants, des travailleurs honnetes; et, avec vous, il n'y a certainement pas de danger que vos parents se repentent un jour. Il n'y mettait aucune ironie, il repetait la phrase amicale que vingt-cinq ans d'habitude professionnelle arrondissaient sur ses levres. Mais la mere, bien qu'elle n'eut pas semble comprendre, promenait ses yeux brides, de sa fille a ses deux fils. Elle les avait eleves tous les trois, sans tendresse, dans une froideur de menagere qui reproche aux petits de trop manger sur ce qu'elle epargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce qu'il s'etait sauve de la maison, lorsqu'il gagnait enfin; la fille, elle n'avait jamais pu s'accorder avec elle, blessee de se heurter a son propre sang, a une gaillarde active, chez qui l'intelligence du pere s'etait tournee en orgueil; et son regard ne s'adoucissait qu'en s'arretant sur l'aine, ce chenapan qui n'avait rien d'elle ni de son mari, cette mauvaise herbe poussee on ne savait d'ou, et que peut-etre pour cela elle excusait et preferait. Fouan, lui aussi, avait regarde ses enfants, l'un apres l'autre, avec le sourd malaise de ce qu'ils feraient de son bien. La paresse de l'ivrogne l'angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il hocha sa tete tremblante: a quoi bon se manger le sang, puisqu'il le fallait! --Maintenant que le partage est resolu, reprit le notaire, il s'agit de regler les conditions. Etes-vous d'accord sur la rente a servir? Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tannes avaient pris une expression rigide, la gravite impenetrable de diplomates abordant l'estimation d'un empire. Puis, ils se taterent d'un coup d'oeil, mais personne encore ne parla. Ce fut le pere qui, de nouveau, expliqua les choses. --Non, monsieur Baillehache, nous n'en avons pas cause, nous avons attendu d'etre tous ensemble, ici... Mais c'est bien simple, n'est-ce pas? J'ai dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit a cette heure. Alors, si je louais, ca ferait donc neuf cent cinquante francs, a cent francs l'hectare... Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise. --Comment! a cent francs l'hectare! est-ce que vous vous foutez de nous, papa? Et une premiere discussion s'engagea sur les chiffres. Il y avait un setier de vigne: ca, oui, on l'aurait loue cinquante francs. Mais est-ce qu'on aurait jamais trouve ce prix pour les douze setiers de terres de labour, et surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces pres du bord de l'Aigre, dont le foin ne valait rien? Les terres de labour elles-memes n'etaient guere bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le plateau, car la couche arable s'amincissait a mesure qu'on approchait du vallon. --Voyons, papa, dit Fanny d'un air de reproche, il ne faut pas nous fiche dedans. --Ca vaut cent francs l'hectare, repetait le vieux avec obstination en se donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai a cent francs, si je veux... Et qu'est-ce que ca vaut donc, pour vous autres? Dites un peu voir ce que ca vaut? --Ca vaut soixante francs, dit Buteau. Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un eloge outre de sa terre, une si bonne terre, qui donnait du ble toute seule, lorsque Delhomme, silencieux jusque-la, declara avec son grand accent d'honnetete: --Ca vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Tout de suite, le vieux se calma. --Bon! mettons quatre-vingts; je veux bien faire un sacrifice pour mes enfants. Mais Rose, qui l'avait tire par un coin de sa blouse, lacha un seul mot, la revolte de sa ladrerie: --Non, non! Jesus-Christ s'etait desinteresse. La terre ne lui tenait plus au coeur, depuis ses cinq ans d'Afrique. Il ne brulait que d'un desir, avoir sa part, pour battre monnaie. Aussi continuait-il a se dandiner d'un air goguenard et superieur. --J'ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c'est quatre-vingts! Je n'ai jamais eu qu'une parole: devant Dieu, je le jure! Neuf hectares et demi, voyons, ca fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents... Eh bien! la pension sera de huit cents francs, c'est juste! Violemment, Buteau eclata de rire, pendant que Fanny protestait d'un branle de la tete, comme stupefiee. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion, regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint a ses clients, sembla les ecouter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la digestion du fin dejeuner qu'il avait fait. Cette fois, pourtant, le vieux avait raison: c'etait juste. Mais les enfants, echauffes, emportes par la passion de conclure le marche au plus bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec la mauvaise foi des paysans qui achetent un cochon. --Huit cents francs! ricanait Buteau. C'est donc que vous allez vivre comme des bourgeois?... Ah bien! huit cents francs, on mangerait quatre! dites tout de suite que c'est pour vous crever d'indigestion! Fouan ne se fachait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il faisait simplement face a ce dechainement prevu, allume lui aussi, allant carrement jusqu'au bout de ses exigences. --Et ce n'est pas tout, minute!... Nous gardons jusqu'a notre mort la maison et le jardin, bien entendu... Puis, comme nous ne recolterons plus rien, que nous n'aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une piece de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine d'oeufs et trois fromages. --Oh! papa! gemit douloureusement Fanny atterree, oh! papa! Buteau, lui, ne discutait plus. Il s'etait leve d'un bond, il marchait avec des gestes brusques; meme il avait enfonce sa casquette, pour partir. Jesus-Christ venait egalement de quitter sa chaise, inquiet a l'idee que toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde reflexion et de gros ennui. Alors, M. Baillehache sentit la necessite de hater un peu les choses. Il secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d'une main plus active: --Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et les oeufs, sont dans les usages. Mais il fut interrompu par une volee de phrases aigres. --Des oeufs avec des poulets dedans, peut-etre! --Est-ce que nous buvons notre vin? nous le vendons! --Ne rien foutre et se chauffer, c'est commode, lorsque vos enfants s'esquintent! Le notaire, qui en avait entendu bien d'autres, continua avec flegme: --Tout ca, ce n'est pas a dire... Saperlotte! Jesus-Christ, asseyez-vous donc! Vous bouchez le jour, c'est agacant!... Et voila qui est entendu, n'est-ce pas, vous tous? Vous donnerez les redevances en nature, parce que vous vous feriez montrer au doigt... Il n'y a donc que le chiffre de la rente a debattre... Delhomme, enfin, fit signe qu'il avait a parler. Chacun venait de reprendre sa place, il dit lentement, au milieu de l'attention generale: --Pardon, ca semble juste, ce que demande le pere. On pourrait lui servir huit cents francs, puisque c'est huit cents francs qu'il louerait son bien... Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la mere ont besoin pour vivre... Oui, pas davantage, ce qu'ils ont besoin pour vivre. --En effet, appuya le notaire, c'est ordinairement la base que l'on prend. Et une autre querelle s'eternisa. La vie des deux vieux fut fouillee, etalee, discutee besoin par besoin. On pesa le pain, les legumes, la viande; on estima les vetements, rognant sur la toile et sur la laine; on descendit meme aux petites douceurs, au tabac a fumer du pere, dont les deux sous quotidiens, apres des recriminations interminables, furent fixes a un sou. Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se reduire. Est-ce que la mere, elle aussi, ne pouvait se passer de cafe noir? C'etait comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans utilite: il y avait beau temps qu'on aurait du lui allonger un coup de fusil. Quand le calcul se trouva termine, on le recommenca, on chercha ce qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et retaillant, en epuisant les economies infimes, on arriva de la sorte a un chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les enfants agites, hors d'eux, car ils s'entetaient a ne pas depasser cinq cents francs tout ronds. Cependant, Fanny se lassait. Elle n'etait pas mauvaise fille, plus pitoyable que les hommes, n'ayant point encore le coeur et la peau durcis par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d'en finir, resignee a des concessions. Jesus-Christ, de son cote, haussait les epaules, tres large sur l'argent, envahi meme d'un attendrissement d'ivrogne, pret a offrir un appoint sur sa part, qu'il n'aurait, du reste, jamais paye. --Voyons, demanda la fille, ca va-t-il pour cinq cent cinquante? --Mais oui, mais oui! repondit-il. Faut bien qu'ils nocent un peu, les vieux! La mere eut pour son aine un regard souriant et mouille d'affection, tandis que le pere continuait la lutte avec le cadet. Il n'avait cede que pas a pas, bataillant a chaque reduction, s'entetant sur certains chiffres. Mais, sous l'opiniatrete froide qu'il montrait, une colere grandissait en lui, devant l'enragement de cette chair, qui etait la sienne, a s'engraisser de sa chair, a lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu'il avait mange son pere ainsi. Ses mains s'etaient mises a trembler, il gronda: --Ah! fichue graine! dire qu'on a eleve ca et que ca vous retire le pain de la bouche!... J'en suis degoute, ma parole! j'aimerais mieux pourrir deja dans la terre... Alors, il n'y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne voulez donner que cinq cent cinquante? Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui soufflant: --Non, non! --Ce n'est pas tout ca, dit Buteau apres une hesitation, et l'argent de vos economies?... Si vous avez de l'argent, n'est-ce pas? vous n'allez pas, bien sur, accepter le notre. Il regardait son pere fixement, ayant reserve ce coup pour la fin. Le vieux etait devenu tres pale. --Quel argent? demanda-t-il? --Mais l'argent place, l'argent dont vous cachez les titres. Buteau, qui soupconnait seulement le magot, voulait se faire une certitude. Certain soir, il avait cru voir son pere prendre, derriere une glace, un petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s'etait mis aux aguets; mais rien n'avait reparu, il ne restait que le trou vide. Fouan, de bleme qu'il etait, devint subitement tres rouge, sous le flot de sa colere qui eclatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste: --Ah ca! nom de Dieu! vous fouillez dans mes poches, maintenant! Je n'ai pas un sou, pas un liard de place. Vous avez trop coute pour ca, mauvais bougres!... Mais est-ce que ca vous regarderait, est-ce que je ne suis pas le maitre, le pere? Il semblait grandir, dans ce reveil de son autorite. Pendant des annees, tous, la femme et les enfants, avaient tremble sous lui, sous ce despotisme rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini. --Oh! papa, voulut ricaner Buteau. --Tais-toi, nom de Dieu! continua le vieux, la main toujours en l'air, tais-toi, ou je cogne! Le cadet begaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de la gifle, il etait repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se garer. --Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les yeux!... Aussi vrai que le soleil nous eclaire, je vas vous faire danser, moi! Il etait seul debout et menacant. La mere tremblait, comme si elle eut craint les torgnoles egarees. Les enfants ne bougeaient plus, ne soufflaient plus, soumis, domptes. --Vous entendez ca, je veux que la rente soit de six cents francs... Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout, pour que vous n'ayez pas un radis apres moi... Les donnez-vous, les six cents francs? --Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez. --Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme. --Moi, declara Jesus-Christ, je veux ce qu'on veut. Buteau, les dents serrees de rancune, parut consentir par son silence. Et Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maitre obei. Il finit par se rasseoir, en disant: --Alors, ca va, nous sommes d'accord. M. Baillehache, sans s'emouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement: --Puisque vous etes d'accord, en voila assez... Maintenant que je connais les conditions, je vais dresser l'acte... De votre cote, faites arpenter, divisez et dites a l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la designation des lots. Lorsque vous les aurez tires au sort, nous n'aurons plus qu'a inscrire, apres chaque nom, le numero tire, et nous signerons. Il avait quitte son fauteuil pour les congedier. Mais ils ne bougerent pas encore, hesitant, reflechissant. Est-ce que c'etait bien tout? n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur laquelle il etait peut-etre temps de revenir? Trois heures sonnerent, il y avait pres de deux heures qu'ils etaient la. --Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent. Ils durent se decider, il les poussa dans l'etude, ou, en effet, des paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le petit clerc suivait par la fenetre une bataille de chiens, et que les deux autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier timbre. Dehors, la famille demeura un moment plantee au milieu de la rue. --Si vous voulez, dit le pere, l'arpentage sera pour apres-demain, lundi. Ils accepterent d'un signe de tete, ils descendirent la rue Grouaise, a quelques pas les uns des autres. Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourne dans la rue du Temple, vers l'eglise, Fanny et Delhomme s'eloignerent par la rue Grande. Buteau s'etait arrete sur la place Saint-Lubin, a se demander si le pere avait ou n'avait pas de l'argent cache. Et Jesus-Christ, reste seul, apres avoir rallume son bout de cigare, entra, en se dandinant, au cafe du _Bon Laboureur_. III La maison des Fouan etait la premiere de Rognes, au bord de la route de Cloyes a Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux en sortait des le jour, a sept heures, pour se rendre au rendez-vous donne devant l'eglise, lorsqu'il apercut, sur la porte voisine, sa soeur, la Grande, deja levee, malgre ses quatre-vingts ans. Ces Fouan avaient pousse et grandi la, depuis des siecles, comme une vegetation entetee et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il ne restait aucun vestige, a peine les quelques pierres enterrees d'un chateau detruit, ils avaient du etre affranchis sous Philippe le Bel; et, des lors, ils etaient devenus proprietaires, un arpent, deux peut-etre, achetes au seigneur dans l'embarras, payes de sueur et de sang dix fois leur prix. Puis, avait commence la longue lutte, une lutte de quatre cents ans, pour defendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que les peres leguaient aux fils: lopins perdus et rachetes, propriete derisoire sans cesse remise en question, heritages ecrases de tels impots qu'ils semblaient fondre, prairies et pieces de labour peu a peu elargies pourtant, par ce besoin de posseder, d'une tenacite lentement victorieuse. Des generations y succomberent, de longues vies d'hommes engraisserent le sol; mais, lorsque la Revolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan d'alors, Joseph-Casimir, possedait vingt et un arpents, conquis en quatre siecles sur l'ancien domaine seigneurial. En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour ou ce qu'il restait du domaine fut declare bien national et vendu par lots aux encheres, il brula d'en acquerir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval, ruines, endettes, apres avoir laisse crouler la derniere tour du chateau, abandonnaient depuis longtemps a leurs creanciers les fermages de la Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jacheres. Il y avait surtout, a cote d'une de ses parcelles, une grande piece que le paysan convoitait avec le furieux desir de sa race. Mais les recoltes etaient mauvaises, il possedait a peine, dans un vieux pot, derriere son four, cent ecus d'economies; et, d'autre part, si la pensee lui etait un moment venue d'emprunter a un preteur de Cloyes, une prudence inquiete l'en avait detourne: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partage entre son desir et sa mefiance, il eut le creve-coeur de voir, aux encheres, la Borderie achetee le cinquieme de sa valeur, piece a piece, par un bourgeois de Chateaudun, Isidore Hourdequin, ancien employe des gabelles. Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partage ses vingt et un arpents, sept pour chacun, entre son ainee, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel; une fille cadette, Laure, elevee dans la couture, placee a Chateaudun, fut dedommagee en argent. Mais les mariages rompirent cette egalite. Tandis que Marianne Fouan, dite la Grande, epousait un voisin, Antoine Pechard, qui avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait d'une amoureuse, a laquelle son pere ne devait laisser que deux arpents de vigne. De son cote, Louis Fouan, marie a Rose Maliverne, heritiere de douze arpents, avait reuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, a son tour, diviser entre ses trois enfants. Dans la famille, la Grande etait respectee et crainte, non pour sa vieillesse, mais pour sa fortune. Encore tres droite, tres haute, maigre et dure, avec de gros os, elle avait la tete decharnee d'un oiseau de proie, sur un long cou fletri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle, se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu, sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents, des machoires a vivre de cailloux. Elle marchait le baton leve, ne sortait jamais sans sa canne d'epine, dont elle se servait uniquement pour taper sur les betes et le monde. Restee veuve de bonne heure avec une fille, elle l'avait chassee, parce que la gueuse s'etait obstinee a epouser contre son gre un garcon pauvre, Vincent Bouteroue; et, meme, maintenant que cette fille et son mari etaient morts de misere, en lui leguant une petite-fille et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, ages deja, l'une de trente-deux ans, l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonne, elle les laissait crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelat leur existence. Depuis la mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres, avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait a l'auge commune, obeie par tous dans un aplatissement de terreur. Fouan, en la voyant sur sa porte, s'etait approche, par egard. Elle etait son ainee de dix ans, il avait pour sa durete, son avarice, son entetement a posseder et a vivre, la deference et l'admiration du village tout entier. --Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis decide, je vais la-haut pour le partage. Elle ne repondit pas, serra son baton, qu'elle brandissait. --L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogne, personne n'a repondu. Alors, elle eclata de sa voix aigre. --Imbecile!... Je te l'ai donne, conseil! Faut etre bete et lache pour renoncer a son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saignee, moi, que j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est a soi, se mettre a la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non! --Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre souffre... --Eh bien, elle souffre! Plutot que d'en lacher un setier, j'irais tous les matins y regarder pousser les chardons! Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour deplume. Puis, le tapant de sa canne sur l'epaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses paroles: --Ecoute, retiens ca... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout, tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je t'ai assez prevenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein veux-tu? Il attendait, sans revolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra, elle referma violemment la porte derriere elle, en criant: --Je ferai ca... Creve dehors! Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un geste de decision resignee, il gravit le sentier qui menait a la place de l'Eglise. La, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des Fouan, que son frere Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage; tandis que la maison habitee par lui, en bas, sur la route, venait de sa femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux filles, Lise et Francoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilie de son mariage pauvre, accusant son frere et sa soeur, apres quarante ans, de l'avoir vole, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laisse au fond du chapeau, ce qui semblait etre devenu vrai a la longue, car il se montrait si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait perdu de moitie. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce. Ce matin-la, Mouche etait egalement sur sa porte, en train de guetter, lorsque, son frere deboucha, au coin de la place. Ce partage le passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'eut rien a en attendre. Mais, pour affecter une indifference complete, lui aussi tourna le dos et ferma la porte, a la volee. Tout de suite, Fouan avait apercu Delhomme et Jesus-Christ, qui attendaient, a vingt metres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent a fouiller des yeux le sentier qui longeait le bord du plateau. --Le v'la, dit enfin Jesus-Christ. C'etait Grosbois, l'arpenteur jure, un paysan de Magnolles, petit village voisin. Sa science de l'ecriture et de la lecture l'avait perdu. Appele d'Orgeres a Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessoulait plus. Tres gros, tres gaillard pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de bourgeons violatres; et, malgre l'heure matinale, il etait, ce jour-la, abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de Montigny, a la suite d'un partage entre heritiers. Mais cela n'importait pas, plus il etait ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de mesure, jamais une addition fausse! On l'ecoutait et on l'honorait, car il avait une reputation de grande malignite. --Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y! Un gamin de douze ans, sale et depenaille, le suivait, portant la chaine sous un bras, le pied et les jalons sur une epaule, et balancant, de la main restee libre, l'equerre, dans un vieil etui de carton creve. Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de reconnaitre, debout et immobile devant une piece, la plus grande de l'heritage, au lieu dit des Cornailles. Cette piece, de deux hectares environ, etait justement voisine du champ ou la Coliche avait traine Francoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller plus loin, s'etait arrete la, absorbe. Quand les autres arriverent, ils le virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignee de terre, puis qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer. --Voila, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai leve deja un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez demande, pere Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois lots; et ca, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi un peu comment vous entendez la chose. Le jour avait grandi, un vent glace poussait dans le ciel pale des vols continus de gros nuages; et la Beauce, flagellee, s'etendait, d'une tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du large, gonflant les blouses, menacant d'emporter les chapeaux. Les cinq, endimanches pour la gravite de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord de ce champ, au milieu de l'etendue sans bornes, ils avaient la face reveuse et figee, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisee, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et reflechi, n'ayant d'autre passion que la terre. --Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau. Grosbois hocha la tete, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progres par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de contrecarrer ses clients de la petite propriete, en se declarant contre le morcellement a outrance. Est-ce que les deplacements et les charrois ne devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce que c'etait une culture, ces jardinets ou l'on ne pouvait ameliorer les assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable etait de s'entendre, de ne pas decouper un champ ainsi qu'une galette, un vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait a egaliser les lots, et le sort decidait. Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de farce. --Et si je n'ai que du pre, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du ble et de la vigne pour moi. Fouan qui ecoutait approuva d'un signe. De pere en fils, on avait partage ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de nouveau les pieces. Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idees plus larges; mais il se montrait conciliant, il n'etait venu, au nom de sa femme, que pour n'etre pas vole sur les mesures. Et, quant a Jesus-Christ, il avait lache les autres, a la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariee par le vent, restait deux secondes en l'air, immobile, les ailes fremissantes, il l'abattait avec une adresse de sauvage. Trois tomberent, il les mit saignantes dans sa poche. --Allons, assez cause, coupe-nous ca en trois! dit gaiement Buteau, tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir a la fois Chartres et Orleans! Grosbois, vexe, se redressa, tres digne. --Mon petit, tache d'etre aussi soul que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est le malin qui veut prendre ma place a l'equerre? Personne n'osant relever le defi, il triompha, il appela rudement le gamin que la chasse au caillou de Jesus-Christ stupefiait d'admiration; et l'equerre etait deja installee sur son pied, on plantait des jalons, lorsque la facon de diviser la piece souleva une nouvelle dispute. L'arpenteur, appuye par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois bandes paralleles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les bandes fussent prises perpendiculairement a ce vallon, sous le pretexte que la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De cette maniere, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans l'autre cas, le troisieme lot serait tout entier de qualite inferieure. Mais Fouan se fachait, jurait que le fond etait partout le meme, rappelait que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le sens qu'il indiquait; et la preuve, c'etait que les deux hectares de Mouche borderaient ce troisieme lot. Delhomme, de son cote, fit une remarque decisive: en admettant meme que le lot fut moins bon, le proprietaire en serait avantage, le jour ou l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le champ, a cet endroit. --Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes a Chateaudun, par la Borderie! En voila un que vous attendrez longtemps! Puis, comme, malgre son insistance, on passait outre, il protesta, les dents serrees. Jesus-Christ lui-meme s'etait rapproche, tous s'absorberent, a regarder Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil aigu, comme s'ils l'avaient soupconne de vouloir tricher d'un centimetre, en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil a la fente de l'equerre, pour etre bien sur que le fil coupait nettement le jalon. Jesus-Christ jurait contre le sacre galopin, parce qu'il tendait mal la chaine. Mais Buteau surtout suivait l'operation pas a pas, comptant les metres, refaisant les calculs, a sa maniere, les levres tremblantes. Et, dans ce desir de la possession, dans la joie qu'il eprouvait de mordre enfin a la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout garder. C'etait si beau, cette piece, ces deux hectares d'un seul tenant! Il avait exige la division, pour que personne ne l'eut, puisqu'il ne pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le desesperait. Fouan, les bras ballants, avait regarde depecer son bien, sans une parole. --C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-la, on n'y trouverait pas une livre de plus! Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais divises en une dizaine de pieces, ayant chacune moins d'un arpent; meme une parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demande en ricanant s'il fallait aussi la detailler, la discussion recommenca. Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignee de terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la gouter. Puis, d'un froncement beat du nez, il sembla la declarer la meilleure de toutes; et, l'ayant laisse couler doucement de ses doigts, il dit que c'etait bien, si on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division. Delhomme et Jesus-Christ, agaces, refuserent, voulurent egalement leur part. Oui, oui! quatre ares a chacun, il n'y avait que ca de juste. Et l'on partagea toutes les pieces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point. --Allons a la vigne, dit Fouan. Mais, comme on revenait vers l'eglise, il jeta un dernier regard vers la plaine immense, il s'arreta un instant aux batiments lointains de la Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion a l'occasion manquee des biens nationaux, autrefois: --Ah! si le pere avait voulu, c'est tout ca, Grosbois, que vous auriez a mesurer! Les deux fils et le gendre se retournerent d'un mouvement brusque, et il y eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de la ferme, epars devant eux. --Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant a marcher, ca nous fait une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois nous mangent toujours! Dix heures sonnaient. Ils presserent le pas, car le vent avait faibli, un gros nuage noir venait de lacher une premiere averse. Les quelques vignes de Rognes se trouvaient au dela de l'eglise, sur le coteau qui descendait jusqu'a l'Aigre. Jadis, le chateau se dressait a cette place, avec son parc; et il n'y avait guere plus d'un demi-siecle que les paysans, encourages par le succes des vignobles de Montigny, pres de Cloyes, s'etaient avises de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi et sa pente raide designaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur agreable, rappelant les petits vins de l'Orleanais. Du reste, chaque habitant en recoltait a peine quelques pieces; le plus riche, Delhomme, possedait six arpents de vignes; et la culture du pays etait toute aux cereales et aux plantes fourrageres. Ils tournerent derriere l'eglise, filerent le long de l'ancien presbytere; puis, ils descendirent parmi les plants etroits, decoupes en damier. Comme ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aigue, montant d'un trou, cria: --Pere, v'la la pluie, je sors mes oies! C'etait la Trouille, la fille a Jesus-Christ, une gamine de douze ans, maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds embroussailles. Sa bouche grande se tordait a gauche, ses yeux verts avaient une fixite hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garcon, vetue, en guise de robe, d'une vieille blouse a son pere, serree autour de la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille, quoiqu'elle portat le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que Jesus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui adresser la parole, sans ajouter: "Attends, attends! je vas te regaler, sale trouille!" Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassee sur le revers d'un fosse, a la suite d'une foire, et qu'il avait installee dans son trou, au grand scandale de Rognes. Pendant pres de trois ans, le menage s'etait massacre; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en etait allee comme elle etait venue, emmenee par un autre homme. L'enfant, a peine sevree, avait pousse dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la soupe a son pere, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion etait ses oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un male et une femelle, voles tout petits, derriere la haie d'une ferme. Puis, grace a des soins maternels, le troupeau s'etait multiplie, et elle possedait vingt betes a cette heure, qu'elle nourrissait de maraude. Quand la Trouille parut, avec son museau effronte de chevre, chassant devant elle les oies a coup de baguette, Jesus-Christ s'emporta. --Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille, veux-tu bien fermer la maison, a cause des voleurs! Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent egalement s'empecher de rire, tant cette idee de Jesus-Christ vole leur sembla drole. Il fallait voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouves en terre, un vrai terrier a renard, entre des ecroulements de cailloux, sous un bouquet de vieux tilleuls. C'etait tout ce qu'il restait du chateau; et, quand le braconnier, a la suite d'une querelle avec son pere, s'etait refugie dans ce coin rocheux qui appartenait a la commune, il avait du construire en pierres seches, pour fermer la cave, une quatrieme muraille, ou il avait laisse deux ouvertures, une fenetre et la porte. Des ronces retombaient, un grand eglantier masquait la fenetre. Dans le pays, on appelait ca le Chateau. Une nouvelle ondee creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait voisin, et la division en trois lots fut rondement menee, sans provoquer de contestation. Il n'y avait plus a partager que trois hectares de pre, en bas, au bord de l'Aigre; mais, a ce moment, la pluie devint si forte, un tel deluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une propriete, proposa d'entrer. --Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles? Fouan s'etait arrete, hesitant, plein de respect pour son beau-frere et sa soeur, qui, apres fortune faite, vivaient retires, dans cette propriete de bourgeois. --Non, non, murmura-t-il, ils dejeunent a midi, ca les derangerait. Mais M. Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, interesse par l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela. --Entrez, entrez donc! Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller dans la cuisine, ou il les rejoignit. C'etait un bel homme de soixante-cinq ans, rase, aux lourdes paupieres sur des yeux eteints, a la face digne et jaune de magistrat retire. Vetu de molleton gros bleu, il avait des chaussons fourres et une calotte ecclesiastique, qu'il portait dignement, en gaillard dont la vie s'etait passee dans des fonctions delicates, remplies avec autorite. Lorsque Laure Fouan, alors couturiere a Chateaudun, avait epouse Charles Badeuil, celui-ci tenait un petit cafe rue d'Angouleme. De la, le jeune menage, ambitieux, travaille d'un desir de fortune prompte, etait parti pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait reussi, tout periclitait entre leurs mains; ils tenterent vainement d'un autre cabaret, d'un restaurant, meme d'un commerce de poissons sales; et ils desesperaient d'avoir jamais deux sous a eux, lorsque M. Charles, de caractere tres entreprenant, eut l'idee d'acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, tombee en deconfiture, par suite de personnel defectueux et de salete notoire. D'un coup d'oeil, il avait juge la situation, les besoins de Chartres, la lacune a combler dans un chef-lieu qui manquait d'un etablissement honorable, ou la securite et le confort fussent a la hauteur du progres moderne. Des la seconde annee, en effet, le 19, restaure, orne de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec gout, se fit si avantageusement connaitre, qu'il fallut porter a six le nombre des femmes. Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la societe n'alla plus autre part. Et ce succes se maintint, grace au bras d'acier de M. Charles, a son administration paternelle et forte; tandis que Mme Charles se montrait d'une activite extraordinaire, l'oeil ouvert partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolerer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches. En moins de vingt-cinq annees, les Badeuil economiserent trois cent mille francs; et ils songerent alors a contenter le reve de leur vie, une vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d'acheteur pour le 19, au prix eleve qu'ils l'estimaient. N'etait-ce pas a dechirer le coeur, un etablissement fait du meilleur d'eux-memes, qui rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des mains inconnues, ou il degenererait peut-etre? Des son arrivee a Chartres, M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la Visitation, a Chateaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'etait un pensionnat devot, d'une moralite rigide, dans lequel il laissa la jeune fille jusqu'a dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant passer ses vacances au loin, ignorante du metier qui l'enrichissait. Et il ne l'en retira que le jour ou il la maria a un jeune employe de l'octroi, Hector Vaucogne, un joli garcon qui gatait de belles qualites par une extraordinaire paresse. Et elle touchait a la trentaine deja, elle avait une fillette de sept ans, Elodie, lorsque, instruite a la fin, en apprenant que son pere voulait ceder son commerce, elle vint d'elle-meme lui demander la preference. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille, puisqu'elle etait si sure et si belle? Tout fut regle, les Vaucogne reprirent l'etablissement, et les Badeuil, des le premier mois, eurent la satisfaction attendrie de constater que leur fille, elevee pourtant dans d'autres idees, se revelait comme une maitresse de maison superieure, ce qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, depourvue de sens administratif. Eux s'etaient retires depuis cinq ans a Rognes, d'ou ils veillaient sur leur petite-fille Elodie, qu'on avait mise a son tour au pensionnat de Chateaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y etre elevee religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale. Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, ou une jeune bonne battait une omelette, en surveillant une poelee d'alouettes sautees au beurre, tous, meme le vieux Fouan et Delhomme, se decouvrirent et parurent extremement flattes de serrer la main qu'il leur tendait. --Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui etre agreable, quelle charmante propriete vous avez la, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous avez paye ca rien du tout! Oui, oui, vous etes un malin, un vrai! L'autre se rengorgea. --Une occasion, une trouvaille, ca nous a plu, et puis Mme Charles tenait absolument a finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses du coeur, je me suis toujours incline. Roseblanche, comme on nommait la propriete, etait la folie d'un bourgeois de Cloyes, qui venait d'y depenser pres de cinquante mille francs, lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroye, avant que les peintures fussent seches. La maison, tres coquette, posee a mi-cote, etait entouree d'un jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'a l'Aigre. Au fond de ce trou perdu, a la lisiere de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'etait presente, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y contentait beatement tous ses gouts, des truites et des anguilles superbes, pechees dans la riviere, des collections de rosiers et d'oeillets cultivees avec amour, des oiseaux enfin, une grande voliere pleine des especes chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le menage, vieilli et tendre, mangeait la ses douze mille francs de rente, dans un bonheur absolu, qu'il regardait comme la recompense legitime de ses trente annees de travail. --N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici. --Sans doute, on vous connait, repondit l'arpenteur. Votre argent parle pour vous. Et tous les autres approuverent. --Bien sur, bien sur. Alors, M. Charles dit a la servante de donner des verres. Il descendit lui-meme chercher deux bouteilles de vin a la cave. Tous, le nez tourne vers la poele ou se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur. Et ils burent gravement, se gargariserent. --Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-la!... Fameux! --Encore un coup... A votre sante! --A votre sante! Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de soixante-deux ans, a l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige, qui avait le masque epais et a gros nez des Fouan, mais d'une paleur rosee, d'une paix et d'une douceur de cloitre, une chair de vieille religieuse ayant vecu a l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Elodie, en vacance a Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de timidite gauche. Mangee de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et decolores de son sang pauvre, si comprimee, d'ailleurs, par son education de vierge innocente, qu'elle en etait imbecile. --Tiens! vous etes la? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frere et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances. Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes: --Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bete est ici. C'etait le veterinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une tete de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son cabriolet boueux, sous l'averse battante. --Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiede une corbeille ou agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a ete pris hier d'un tremblement, et c'est alors que je vous ai ecrit... Ah! il n'est pas jeune, il a pres de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans, a Chartres; et, l'annee derniere, ma fille a du s'en debarrasser, je l'ai amene ici, parce qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique. La boutique, c'etait pour Elodie, a laquelle on racontait que ses parents tenaient un commerce de confiserie, si bouscules d'affaires qu'ils ne pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent meme pas, car le mot courait a Rognes, on y disait que "la ferme aux Hourdequin, ca ne valait pas la boutique a M. Charles". Et, les yeux ronds, ils regardaient le vieux chat jaune, maigri, pele, lamentable, le vieux chat qui avait ronronne dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caresse, chatouille par les mains grasses de cinq ou six generations de femmes. Pendant si longtemps, il s'etait dorlote en chat favori, familier du salon et des chambres closes, lechant les restes de pommade, buvant l'eau des verres de toilette, assistant aux choses en muet reveur, voyant tout de ses prunelles amincies dans leurs cercles d'or! --Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guerissez-le. Le veterinaire ecarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il cria: --Comment! c'est pour ca que vous m'avez derange?... Bien sur que je vas vous le guerir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le a l'eau! Elodie eclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation. --Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour donner le cholera a une maison?... Foutez-le a l'eau! Pourtant, devant la colere de la vieille dame, il finit par s'asseoir a la table, ou il redigea une ordonnance en grognant. --Ca, c'est vrai, si ca vous amuse d'etre empestee... Moi, pourvu qu'on me paye, qu'est-ce que ca me fiche?... Tenez! vous lui introduirez ca dans la gueule par cuillerees, d'heure en heure, et voila une drogue pour deux lavements, l'un ce soir, l'autre demain. Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, desole de voir les alouettes noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les bras ballants. Aussi donna-t-il vivement a Patoir les six francs de la consultation, en poussant les autres a vider leurs verres. --Il faut dejeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe plus. Ils sortirent d'un air de regret, et le veterinaire, qui montait dans sa vieille guimbarde disloquee, repeta: --Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre a l'eau!... Enfin, quand on est riche! --De l'argent a putains, ca se depense comme ca se gagne, ricana Jesus-Christ. Mais tous, meme Buteau qu'une envie sourde avait pali, protesterent d'un branle de la tete; et Delhomme, l'homme sage, declara: --N'empeche qu'on n'est ni un feignant, ni une bete, lorsqu'on a su mettre de cote douze mille livres de rente. Le veterinaire avait fouette son cheval, les autres descendirent vers l'Aigre, par les sentiers changes en torrents. Ils arrivaient aux trois hectares de pres qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommenca, d'une violence de deluge. Mais, cette fois, ils s'enteterent, mourant de faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, a propos du troisieme lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait divise entre les deux autres. Tout, cependant, parut regle et accepte. L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il put dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage des lots, qui aurait lieu chez le pere, a dix heures. Comme on rentrait dans Rognes, Jesus-Christ jura brusquement. --Attends! attends! sale trouille, je vas te regaler! Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hate, promenait ses oies, sous le roulement de l'averse. En tete du troupeau trempe et ravi, le jars marchait; et, lorsqu'il tournait a droite son grand bec jaune, tous les grands becs jaunes allaient a droite. Mais la gamine s'effraya, monta en galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se tendaient derriere le cou tendu du jars. IV Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbe Godard, le cure de Bazoches-le-Doyen, charge de desservir l'ancienne paroisse de Rognes, deboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre. Rognes, plus important autrefois, reduit a une population de trois cents habitants a peine, n'avait pas de cure depuis des annees et ne paraissait pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait loge le garde champetre dans la cure, a moitie detruite. Chaque dimanche, l'abbe Godard faisait donc a pied les trois kilometres qui separaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le cou si enfle que la tete s'en trouvait rejetee en arriere, il se forcait a cet exercice, par hygiene. Mais, ce dimanche-la, comme il se sentait en retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face apoplectique, ou la graisse avait noye le petit nez camard et les petits yeux gris; et, sous le ciel livide charge de neige, malgre le froid precoce qui succedait aux averses de la semaine, il balancait son tricorne, la tete nue, embroussaillee d'epais cheveux roux grisonnants. La route devalait a pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de pierre, n'etait batie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que l'abbe traversa de son allure de tempete. Il n'eut pas meme un regard, ni en amont, ni en aval, pour la riviere lente et limpide, dont les courbes se deroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de peupliers. Mais, sur la rive droite, commencait le village, une double file de facades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau, plantees au hasard; et, tout de suite apres le pont, se trouvaient la mairie et l'ecole, une ancienne grange surelevee d'un etage, badigeonnee a la chaux. Un instant, l'abbe hesita, allongea la tete dans le vestibule vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets, en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontee d'une petite enseigne de bois jaune, ou se lisait en lettres vertes: _Macqueron_, _epicier_; l'autre, a la porte simplement ornee d'une branche de houx, etalant en noir, sur le mur grossierement crepi, ces mots: _Tabac, chez Lengaigne_. Et, entre les deux, il se decidait a prendre une ruelle escarpee, un raidillon qui menait droit devant l'eglise, lorsque la vue d'un vieux paysan l'arreta. --Ah! c'est vous, pere Fouan... Je suis presse, je desirais aller vous voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui creve les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte! Le vieux l'ecoutait, d'un air de deference polie. --Dame! monsieur le cure, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau s'obstine?... Et puis, le garcon a tout de meme de la raison, ce n'est guere a son age qu'on se marie, avec rien. --Mais il y a un enfant! --Bien sur... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on sait?... Tout juste, c'est ca qui n'encourage guere, un enfant, quand on n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps! Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connait la vie. Puis, de la meme voix mesuree, il ajouta: --D'ailleurs, ca va s'arranger peut-etre... Oui, je partage mon bien, on tirera les lots tout a l'heure, apres la messe... Alors, quand il aura sa part, Buteau verra, j'espere, a epouser sa cousine. --Bon! dit le pretre. Ca suffit, je compte sur vous, pere Fouan. Mais une volee de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effare: --C'est le second coup, n'est-ce pas? --Non, monsieur le cure, c'est le troisieme. --Ah! bon sang! voila encore cet animal de Becu qui sonne sans m'attendre! Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge. La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait deranges volaient en croassant a la pointe du clocher, une fleche du XVe siecle, qui attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte, un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne, libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetiere, le maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits energiques, causait avec son adjoint, l'epicier Macqueron. Lorsque le pretre eut passe, saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos, en sucant sa pipe. Dans l'eglise, a droite du porche, un homme, pendu a une corde, tirait toujours. --Assez, Becu! dit l'abbe Godard, hors de lui. Je vous ai ordonne vingt fois de m'attendre, avant de sonner le troisieme. Le garde champetre, qui etait sonneur, retomba sur les pieds, effare d'avoir desobei. C'etait un petit homme de cinquante ans, une tete carree et tannee de vieux militaire, a moustaches et a barbiche grises, le cou raidi, comme etrangle continuellement par des cols trop etroits. Tres ivre deja, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse. D'ailleurs, le pretre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme, venu comme conseiller municipal. A droite, du cote des femmes, elles etaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, seche, nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mere, geignarde, molle et douce; la Becu, longue, noiraude, tres sale. Mais ce qui acheva de le courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc. Francoise etait la, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron, Berthe, une jolie brune, elevee en demoiselle a Cloyes, et la fille aux Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontee, que ses parents allaient mettre en apprentissage chez une couturiere de Chateaudun. Toutes trois riaient d'une facon inconvenante. Et, a cote, la pauvre Lise, grasse et ronde, la mine gaie, etalait le scandale de son ventre, en face de l'autel. Enfin, l'abbe Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin et sur Nenesse, qui jouaient a se pousser, en preparant les burettes. Le premier, le fils a Becu, age de onze ans, etait un gaillard hale et solide deja, aimant la terre, lachant l'ecole pour le labour; tandis qu'Ernest, l'aine des Delhomme, un blond mince et faineant, du meme age, avait toujours un miroir au fond de sa poche. --Eh bien, polissons! cria le pretre. Est-ce que vous vous croyez dans une etable? Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face bleme se herissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la planche d'une armoire: --Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles, quand je ne suis pas la! C'etait le maitre d'ecole, un fils de paysan, qui avait suce la haine de sa classe avec l'instruction. Il violentait ses eleves, les traitait de brutes et cachait des idees avancees, sous sa raideur correcte a l'egard du cure et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait meme soin des livres sacres; mais il avait formellement refuse de sonner la cloche, malgre l'usage, une telle besogne etant indigne d'un homme libre. --Je n'ai pas la police de l'eglise, repondit-il sechement. Ah! chez moi, ce que je les giflerais! Et, comme, sans repondre, l'abbe passait precipitamment l'aube et l'etole, il continua: --Une messe basse, n'est-ce pas? --Sans doute, et vite!... Il faut que je sois a Bazoches avant dix heures et demie, pour la grand'messe. Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla poser le livre sur l'autel. --Depechons, depechons, repetait le cure, en pressant Delphin et Nenesse. Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'eglise, il commenca la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de sournois farceurs. C'etait une eglise d'une seule nef, a voute ronde, lambrissee de chene, qui tombait en ruines, par suite de l'entetement du conseil municipal a refuser tout credit: les eaux de pluie filtraient au travers des ardoises cassees de la toiture, on voyait de grandes taches indiquant la pourriture avancee du bois; et, dans le choeur, ferme d'une grille, une couleur verdatre, en l'air, salissait la fresque de l'abside, coupait en deux la figure d'un Pere Eternel, que des Anges adoraient. Lorsque le pretre se tourna vers les fideles, les bras ouverts, il s'apaisa un peu, en voyant que du monde etait venu, le maire, l'adjoint, des conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le marechal ferrant qui jouait du trombone aux messes chantees. L'air digne, Lequeu etait reste au premier rang. Becu, soul a tomber, gardait dans le fond une raideur de pieu. Et, du cote des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny, Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge avaient du se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs paroissiens. Mais ce qui flatta le cure, ce fut d'apercevoir M. et Mme Charles avec leur petite-fille Elodie, monsieur en redingote de drap noir, madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le bon exemple. Cependant, il depechait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au prone, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il anonna, se perdit, renonca a se retrouver: l'eloquence etait son cote faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen. Et le reste fut bacle, les sonneries de l'elevation tinterent comme des signaux electriques pris de folie, il renvoya son monde d'un "Ite, missa est" en coup de fouet. L'eglise s'etait a peine videe, que l'abbe Godard reparaissait, le tricorne pose de travers, dans sa hate. Devant la porte, un groupe de femmes stationnait, Coelina, Flore, la Becu, tres blessees d'avoir ete ainsi menees au galop. Il les meprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas davantage, un jour de grande fete? --Dites, monsieur le cure, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arretant, vous nous en voulez, que vous nous expediez comme un vrai paquet de guenilles? --Ah! dame! repondit-il, les miens m'attendent... Je ne puis pas etre a Bazoches et a Rognes... Ayez un cure a vous, si vous desirez des grand'messes. C'etait l'eternelle querelle entre Rognes et l'abbe, les habitants exigeant des egards, lui s'en tenant a son devoir strict, pour une commune qui refusait de reparer l'eglise, et ou, d'ailleurs, de perpetuels scandales le decourageaient. Il continua, en designant les filles de la Vierge, qui partaient ensemble: --Et puis, est-ce que c'est propre, des ceremonies avec des jeunesses sans aucun respect pour les commandements de Dieu? --Vous ne dites pas ca pour ma fille, j'espere? demanda Coelina, les dents serrees. --Ni pour la mienne, bien sur? ajouta Flore. Alors, il s'emporta, excede. --Je le dis pour qui je dois le dire... Ca creve les yeux. Voyez-vous ca avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-meme! Il les quitta, et la Becu, restee muette, dut mettre la paix entre les deux meres, qui, excitees, se jetaient leurs filles a la tete; mais elle la mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava. Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de velours et son piano! Et Suzanne, fameuse idee de l'envoyer chez la couturiere de Chateaudun, pour qu'elle fit la culbute? L'abbe Godard, libre enfin, s'elancait, lorsqu'il se trouva en face des Charles. Son visage s'epanouit d'un large sourire aimable, il lanca un grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle reverence. Mais il etait dit que le cure ne partirait point, car il n'etait pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arreta. C'etait une grande femme d'une trentaine d'annees, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, cassee, epuisee par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois. --Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'etes-vous pas venue a la messe, un jour de Toussaint? C'est tres mal. Elle eut un gemissement. --Sans doute, monsieur le cure, mais comment faire?... Mon frere a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allee ramasser ca, le long des haies. --La Grande est donc toujours aussi dure? --Ah bien! elle creverait plutot que de nous jeter un pain ou une buche. Et, de sa voix dolente, elle repeta leur histoire, comment leur grand'mere les chassait, comment elle avait du se loger avec son frere dans une ancienne ecurie abandonnee. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lievre, etait sans malice, malgre ses vingt-quatre ans, si bete, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, a se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnes, une tendresse vaillante de mere. En l'ecoutant, la face epaisse et suante de l'abbe Godard se transfigurait d'une bonte exquise, ses petits yeux coleres s'embellissaient de charite, sa bouche grande prenait une grace douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporte dans un vent de violence, avait la passion des miserables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, a ce point qu'on aurait pas trouve, en Beauce, un pretre ayant une soutane plus rouge et plus reprisee. Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa a Palmyre une piece de cent sous. --Tenez! cachez ca, je n'en ai pas pour les autres... Et il faudra que je parle encore a la Grande, puisqu'elle est si mauvaise. Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la cote, de l'autre cote de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine, secoue, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide. Pendant ce temps, la place de l'Eglise s'etait videe, Fouan et Rose venaient de redescendre chez eux, ou Grosbois se trouvait deja. Un peu avant dix heures, Delhomme et Jesus-Christ arriverent a leur tour; mais on attendit en vain Buteau jusqu'a midi, jamais ce sacre original ne pouvait etre exact. Sans doute il s'etait arrete en chemin, a dejeuner quelque part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa mauvaise tete, fit decider qu'on tirerait les lots apres le dejeuner, vers deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retombe dans son etat d'ivresse habituel. A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jesus-Christ, dans le besoin de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fete, vint passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela reussit, la porte fut brusquement ouverte, Becu se montra et cria: --Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon! Il s'etait raidi encore, de plus en plus digne a mesure qu'il se grisait. Une fraternite d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrete le portait vers le braconnier; mais il evitait de le reconnaitre quand il etait en fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en flagrant delit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, des qu'il etait soul, il le regalait en frere. --Un ecarte, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bedouins nous embetent, nous leur couperons les oreilles! Ils s'installerent a une table, jouerent aux cartes en criant fort, tandis que les litres, un a un, se succedaient. Macqueron, dans un coin, tasse, avec sa grosse face moustachue, tournait ses pouces. Depuis qu'il avait gagne des rentes, en speculant sur les petits vins de Montigny, il etait tombe a la paresse, chassant, pechant, faisant le bourgeois; et il restait tres sale, vetu de loques, pendant que sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme l'avait ecoute, ils auraient ferme boutique, et l'epicerie, et le cabaret, car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore; mais elle etait d'une aprete feroce au lucre, et lui-meme, tout en ne s'occupant de rien, la laissait continuer a verser des canons, pour ennuyer son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi a boire. C'etait une rivalite ancienne, jamais eteinte, toujours pres de flamber. Cependant, il y avait des semaines ou l'on vivait en paix; et, justement, Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garcon gauche, qui devait bientot tirer au sort. Lui, tres long, l'air fige, ayant une petite tete de chouette sur de larges epaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que sa femme pesait le tabac et descendait a la cave. Ce qui lui donnait une importance, c'etait qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un metier rapporte du regiment, qu'il exercait chez lui, au milieu des consommateurs, ou encore a domicile, a la volonte des clients. --Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compere? demanda-t-il, des la porte. --Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'ecria Macqueron. Ma foi, tout de suite, si ca te plait. Il decrocha un vieux plat a barbe, prit un savon et de l'eau tiede, pendant que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se mit a repasser sur un cuir fixe a l'etui. Mais une voix glapissante vint de l'epicerie voisine. --Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletes sur les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans les verres! C'etait une attaque a la proprete du cabaret voisin, ou l'on mangeait plus de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle. --Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, repondit Macqueron, vexe de cette algarade devant le monde. Jesus-Christ et Becu ricanerent. Mouchee, la bourgeoise! Et ils lui commanderent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole. Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme pour s'assommer. Atout, atout et atout! Lengaigne avait deja frotte son client de savon, et le tenait par le nez, lorsque Lequeu, le maitre d'ecole, poussa la porte. --Bonsoir, la compagnie! Il resta debout et muet devant le poele, a se chauffer les reins, pendant que le jeune Victor, derriere les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur jeu. --A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute ou Lengaigne lui essuyait sur l'epaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout a l'heure, avant la messe, m'a encore parle du chemin... Faudrait se decider pourtant. Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes a Chateaudun, qui devait raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures etaient forcees de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand interet a cette voie nouvelle, et le maire, pour entrainer le conseil municipal, comptait beaucoup sur son adjoint, interesse lui aussi a une prompte solution. Il etait, en effet, question de relier le chemin a la route du bas, ce qui faciliterait aux voitures l'acces de l'eglise, ou l'on ne grimpait que par des sentiers de chevre. Or, le trace projete suivait simplement la ruelle etranglee entre les deux cabarets, l'elargissait en menageant la pente; et les terrains de l'epicier, des lors en bordure, ayant un acces facile, allaient decupler de valeur. --Oui, continua-t-il, il parait que le gouvernement, pour nous aider, attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es? Lengaigne, qui etait conseiller municipal, mais qui n'avait pas meme un bout de jardin derriere sa maison, repondit: --Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ca me fiche, ton chemin? Et, en s'attaquant a l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une rape, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'etait pis encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout garde, dans le partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de la misere du pauvre monde! Les autres l'ecoutaient, genes et heureux au fond de ce qu'il osait dire, la haine seculaire, indomptable, du paysan contre les possesseurs du sol. --Ca va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lancant un regard inquiet vers le maitre d'ecole. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi, notre depute, M. de Chedeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur... Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir. --Encore un joli bougre, celui-la!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui possede plus de cinq cents hectares du cote d'Orgeres, ne devrait pas vous en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous a la commune?... Salle rosse! Mais l'epicier, terrifie cette fois, protesta. --Non, non, il est bien honnete et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait? Brusquement calme, Lengaigne se remit a lui gratter le menton. Il etait alle trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idees lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui eclatait entre Becu et Jesus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise, batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il etait a jeun, s'attendrissait davantage a chaque verre de vin, devenait d'une douceur et d'une bonhomie d'apotre soulard. A cela, il fallait ajouter leur difference radicale d'opinions: le braconnier, republicain, un rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, a Cloyes, en 48, fait danser le rigodon aux bourgeoises; le garde champetre, d'un bonapartisme farouche, adorant l'empereur, qu'il pretendait connaitre. --Je te jure que si! Nous avions mange ensemble une salade de harengs sales. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien reconnu, a cause de son portrait sur les pieces de cent sous. --Possible! Une canaille tout de meme, qui bat sa femme et qui n'a jamais aime sa mere! --Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule! Il fallut enlever des mains de Becu le litre qu'il brandissait, tandis que Jesus-Christ, les yeux mouilles, attendait le coup, dans une resignation souriante. Et ils se remirent a jouer, fraternellement. Atout, atout et atout! Macqueron, que l'indifference affectee du maitre d'ecole troublait, finit par lui demander: --Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites? Lequeu, qui chauffait ses longues mains blemes contre le tuyau du poele, eut un sourire aigre d'homme superieur que sa position force au silence. --Moi, je n'en dis rien, ca ne me regarde pas. Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en reniflant, en s'essuyant: --Eh bien? ecoutez ca, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien. Cette declaration stupefia les autres. Jesus-Christ et Becu eux-memes, malgre leur ivresse, leverent la tete. Il y eut un silence, on le regardait comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouette par l'effet produit, les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta: --Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en dedit! C'est jure! Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspere et malade de cette largesse du voisin: la terre ne lui coutait guere, il avait assez vole le monde! Macqueron, malgre le froid, decrocha son fusil, sortit voir s'il rencontrerait un lapin, apercu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta que Lequeu, qui passait la ses dimanches, sans rien boire, et que les deux joueurs, acharnes, le nez dans les cartes. Des heures s'ecoulerent, d'autres paysans vinrent et repartirent. Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi de Jean. Des qu'il apercut Jesus-Christ, il cria: --J'aurais parie vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous t'attendons. Mais l'ivrogne, bavant et s'egayant, repondit: --Eh! sacre farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous fais droguer. Buteau s'etait arrete a la Borderie, ou Jacqueline, que des quinze ans il culbutait sur le foin, l'avait retenu a manger des roties avec Jean. Le fermier Hourdequin etant alle dejeuner a Cloyes, au sortir de la messe, on avait noce tres tard, et les deux garcons arrivaient seulement, ne se quittant plus. Cependant, Becu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'etait une partie a continuer; tandis que Jesus-Christ, apres s'etre decolle peniblement de sa chaise, suivait son frere, les yeux noyes de douceur. --Attends la, dit Buteau a Jean, et dans une demi-heure, viens me rejoindre... Tu sais que tu dines avec moi chez le pere. Chez les Fouan, lorsque les deux freres furent entres dans la salle, on se trouva au grand complet. Le pere debout, baissait le nez. La mere, assise pres de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales. En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mange, qu'il s'etait assoupi, les yeux a demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette piece enfumee, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles manges par les nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume etaient poses sur la table, a cote du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir tourne au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie et le soleil. La nuit tombait, l'etroite fenetre donnait une derniere lueur boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire, avec ses bords plats et sa forme d'urne. Mais Grosbois, toujours a son affaire, malgre son ivresse, se reveilla, begayant: --Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est pret. J'ai passe hier chez M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numeros des lots sent restes en blanc, a la suite de vos noms... Nous allons donc tirer ca, et le notaire n'aura plus qu'a les inscrire, pour que vous puissiez, samedi, signer l'acte chez lui. Il se secoua, haussa la voix. --Voyons, je vas preparer les billets. D'un mouvement brusque, les enfants se rapprocherent, sans chercher a cacher leur defiance. Ils le surveillaient, etudiaient ses moindres gestes, comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord, de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupe la feuille de papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il ecrivait un chiffre, 1, 2, 3, tres appuye, enorme; et, par-dessus ses epaules, tous suivaient la plume, le pere et la mere eux-memes hochaient la tete, satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les billets furent plies lentement et jetes dans le chapeau. Un silence regna, solennel. Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit: --Faut vous decider pourtant... Qui est-ce qui commence? Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans cette ombre. --Par rang d'ages, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jesus-Christ, qui est l'aine. Jesus-Christ, bon enfant, s'avanca; mais il perdit l'equilibre, faillit s'etaler. Il avait enfonce le poing dans le chapeau, d'un effort violent, comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il dut s'approcher de la fenetre. --Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulierement drole, car il suffoqua de rire. --A toi, Fanny! appela Grosbois. Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait, remuait les billets, les pesait l'un apres l'autre. --C'est defendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion etranglait, et qui avait blemi au numero tire par son frere. --Tiens! pourquoi donc? repondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien tater. --Va, murmura le pere, ca se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que dans l'autre. Elle se decida enfin, courut devant la fenetre. --Un! --Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garcon. Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se decomposer le visage du cadet. Sa voix eclata de colere. --Jamais de la vie! --Comment? --Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisieme lot, n'est-ce pas? le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non! non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair dans vos manigances? est-ce que ce n'etait pas au plus jeune a tirer le premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche! Le pere et la mere le regardaient se demener, taper des pieds et des poings. --Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose. --Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aime. Vous me decolleriez la peau du corps pour la donner a mon frere... A vous tous, vous me mangeriez... Fouan l'interrompit durement. --Assez de betises, hein!... Veux-tu tirer? --Je veux qu'on recommence. Mais il y eut une protestation generale. Jesus-Christ et Fanny serraient leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme declarait que le tirage avait eu lieu honnetement, et Grosbois, tres blesse, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi. --Alors, je veux que papa ajoute a ma part mille francs sur l'argent de sa cachette. Le vieux, un moment etourdi, begaya. Puis, il se redressa, s'avanca, terrible. --Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc a me faire assassiner, mauvais bougre! On demolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien! Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing leve de son pere. --Non! Le silence retomba, embarrasse. Maintenant, l'enorme chapeau genait, barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer lui-meme. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenetre, comme s'il ne l'eut pas connu. --Trois!... Tu as le troisieme lot, entends-tu? L'acte est pret, bien sur que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas a refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour reflechir... Allons, c'est fini, n'en causons plus. Buteau, noye de tenebres, ne repondit pas. Les autres approuverent bruyamment, tandis que la mere se decidait a allumer une chandelle, pour mettre le couvert. Et, a cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, apercut deux ombres enlacees, guettant de la route, deserte et noire, ce qu'on faisait chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commencaient a voler, d'une legerete de plume. --Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur! Alors, il reconnut Francoise, encapuchonnee, avec sa face longue, aux levres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras a la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agreable, malgre ses gros traits et la bouffissure commencante de toute sa ronde personne, restait rejouie dans son malheur. --Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement. --Dame! repondit-elle, ca m'interesse, ce qui se passe la-dedans... Savoir si ca va decider Buteau! Francoise, d'un geste de caresse, avait emprisonne de son autre bras le ventre enfle de sa soeur. --S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-etre qu'il voudra une fille plus riche. Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait etre termine, on arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les vieux. Francoise dit encore: --Ah bien! nous vous reverrons tout a l'heure, nous irons a la veillee. Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus epaisse, leurs vetements confondus se liseraient d'un fin duvet blanc. V Des sept heures, apres le diner, les Fouan, Buteau et Jean etaient alles, dans l'etable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces betes, attachees au fond, devant l'auge, chauffaient la piece de l'exhalaison forte de leur corps et de leur litiere; tandis que la cuisine, avec les trois maigres tisons du diner, se trouvait deja glacee par les gelees precoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on la, sur la terre battue, bien a l'aise, au chaud, sans autre derangement que d'y transporter une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin apportait la chandelle a son tour; de grandes ombres dansaient le long des murailles nues, noires de poussiere, jusqu'aux toiles d'araignee des charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tiedes des vaches, qui, couchees, ruminaient. La Grande arriva la premiere, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de chandelle, abusant de son grand age, si redoutee, que son frere n'osait la rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le chandelier, le garda pour elle seule, a cause de ses mauvais yeux. Elle avait pose contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui herissaient sa tete d'oiseau decharne. --Ca tombe? demanda Rose. --Ca tombe, repondit-elle de sa voix breve. Et elle se mit a son tricot, elle serra ses levres minces, avare de paroles, apres avoir jete sur Jean et sur Buteau un regard percant. Les autres, derriere elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'etait fait accompagner par son fils Nenesse, Delhomme ne venant jamais aux veillees; et, presque aussitot, Lise et Francoise, qui secouerent en riant la neige dont elles etaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir legerement la premiere. Lui, tranquillement, la regardait. --Ca va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu? --Pas mal, merci. --Allons, tant mieux! Palmyre, pendant ce temps, s'etait furtivement glissee par la porte entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se placait le plus loin possible de sa grand'mere, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la fit se redresser. C'etaient des begaiements de fureur, des larmes, des rires et des huees. --Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore apres lui! cria-t-elle. D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des grondements de lionne, elle delivra son frere Hilarion des farces de la Trouille, de Delphin de Nenesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essouffle, ahuri, Hilarion entra en se dehanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lievre le faisait saliver, il begayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de cretin. Il etait devenu tres mechant, enrage de ce qu'il ne pouvait attraper a la course et calotter les gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'etait lui qui avait recu une volee de boules de neige. --Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a mordue au pouce, tenez! Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'etrangler; tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en l'appelant son mignon. --En voila assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien l'empecher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!... Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous reconduire chez vos parents. Mais, comme l'infirme continuait a begayer, voulant avoir raison, la Grande, dont les yeux flamberent, saisit sa canne et en assena un coup si rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de terreur, s'affaisserent, ne bougerent plus. Et la veillee commenca. Les femmes, autour de l'unique chandelle, tricotaient, filaient, travaillaient a des ouvrages, qu'elles ne regardaient meme pas. Les hommes, en arriere, fumaient lentement avec de rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se pincaient en etouffant leurs rires. Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un tresor, une clef rouge a la gueule; ou encore celui de la bete d'Orleans, qui avait la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'a terre, deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce monstre avait mange un voyageur rouennais, dont il n'etait reste que le chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siecles, ont devaste la Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelee, gardait de ses forets premieres quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables de loups, poussees par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les troupeaux. Des femmes, des enfants etaient devores. Et les vieux du pays se rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les villes: a Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; a Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des etables et des bergeries. Puis, les memes anecdotes se succedaient; le meunier, surpris par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui fut mangee seulement a sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres encore, des legendes de loups-garous, d'hommes changes en betes, sautant sur les epaules des passants attardes, les forcant a courir, jusqu'a la mort. Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glacait les filles de la veillee, ce qui, a la sortie, les faisait se sauver, eperdues, fouillant l'ombre, c'etaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande d'Orgeres, dont apres soixante ans la contree frissonnait. Ils etaient des centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, deserteurs, faux colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de meurtres et de debauches. Ils descendaient des troupes armees et disciplinees de l'ancien brigandage, mettant a profit les troubles de la Revolution, faisant en regle le siege des maisons isolees, ou ils entraient "a la bombe", en enfoncant les portes a l'aide de beliers. Des la nuit venue, comme les loups, ils sortaient de la foret de Dourdan, des broussailles de la Conie, des repaires boises ou ils se cachaient; et la terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Etampes a Chateaudun, de Chartres a Orleans. Parmi leurs atrocites legendaires, celle qui revenait le plus souvent a Rognes, etait le pillage de la ferme de Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgeres. Le Beau-Francois, le chef celebre, le successeur de Fleur-d'Epine, cette nuit-la, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon, Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage noirci. D'abord, ils jeterent dans la cave les gens de la ferme, les servantes, les charretiers, le berger, a coups de baionnette; ensuite, ils "chaufferent" le fermier, le pere Fousset, qu'ils avaient garde seul. Quand ils lui eurent allonge les pieds au-dessus des braises de la cheminee, ils allumerent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladerent de la pointe d'un couteau, pour que la flamme penetrat mieux. Enfin, le vieux s'etant decide a dire ou etait son argent ils le lacherent, ils emporterent un butin considerable. Fousset, qui avait eu la force de se trainer jusqu'a une maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le recit se terminait par le proces et l'execution, a Chartres, de la bande des Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un proces monstre, dont l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des prevenus moururent en prison d'une peste determinee par leur ordure; un proces qui defera a la cour d'assises cent quinze accuses dont trente-trois contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui aboutit a vingt-trois condamnations a mort. La nuit de l'execution, en se partageant les depouilles des supplicies, sous l'echafaud rouge de sang, les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent. Fouan, a propos d'un assassinat qui s'etait commis du cote de Janville, raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et il en etait a la complainte composee en prison par le Rouge-d'Auneau lui-meme, lorsque des bruits etranges sur la route, des pas, des poussees, des jurons, epouvanterent les femmes. Palissantes, elles tendaient l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer "a la bombe". Bravement, Buteau alla ouvrir la porte. --Qui va la? Et l'on apercut Becu et Jesus-Christ, qui, a la suite d'une querelle avec Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils etaient si souls, et l'on avait eu si peur, qu'on se mit a rire. --Entrez tout