The Project Gutenberg EBook of La Terre, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: La Terre Author: Emile Zola Release Date: July, 2005 [EBook #8563] [This file was first posted on July 23, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: US-ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA TERRE *** Christine De Ryck Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE LA TERRE Par EMILE ZOLA LA TERRE PREMIERE PARTIE I Jean, ce matin-la, un semoir de toile bleue noue sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignee de ble, que d'un geste, a la volee, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadence de son corps; tandis que, a chaque jet, au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air grandi; et, derriere, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelee de deux chevaux, qu'un charretier poussait a longs coups de fouet reguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles. La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares a peine, au lieu dit des Cornailles, etait si peu importante, que M. Hourdequin, le maitre de la Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mecanique, occupe ailleurs. Jean, qui remontait la piece du midi au nord, avait justement devant lui, a deux kilometres, les batiments de la ferme. Arrive au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute. C'etaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'etendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures etalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carres de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trefles; et cela sans un coteau, sans un arbre, a perte de vue, se confondant, s'abaissant, derriere la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer. Du cote de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une bande roussie. Au milieu, une route, la route de Chateaudun a Orleans, d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues, deroulant, le defile geometrique des poteaux du telegraphe. Et rien autre, que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes immobiles. Des villages faisaient des ilots de pierre, un clocher au loin emergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vit l'eglise, dans les molles ondulations de cette terre du ble. Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche, coupant la plaine ainsi qu'un fosse, l'etroit vallon de l'Aigre, apres lequel recommencait la Beauce, immense, jusqu'a Orleans. On ne devinait les prairies et les ombrages qu'a une ligne de grands peupliers, dont les cimes jaunies depassaient le trou, pareilles, au ras des bords, a de courts buissons. Du petit village de Rognes, bati sur la pente, quelques toitures seules etaient en vue, au pied de l'eglise, qui dressait en haut son clocher de pierres grises, habite par des familles de corbeaux tres vieilles. Et, du cote de l'est, au dela de la vallee du Loir, ou se cachait a deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains coteaux du Perche, violatres sous le jour ardoise. On se trouvait la dans l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Chateaudun, entre le Perche et la Beauce, et a la lisiere meme de celle-ci, a cet endroit ou les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse. Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arreta encore, jeta un coup d'oeil en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair a travers les herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnee ce samedi-la par les carrioles des paysans allant au marche. Puis, il remonta. Et toujours, et du meme pas, avec le meme geste, il allait au nord, il revenait au midi, enveloppe dans la poussiere vivante du grain; pendant que, derriere, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les germes, du meme train doux et comme reflechi. De longues pluies venaient de retarder les semailles d'automne; on avait encore fume en aout, et les labours etaient prets depuis longtemps, profonds, nettoyes des herbes salissantes, bons a redonner du ble, apres le trefle et l'avoine de l'assolement triennal. Aussi la peur des gelees prochaines, menacantes a la suite de ces deluges, faisait-elle se hater les cultivateurs. Le temps s'etait mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle de vent, d'une lumiere egale et morne sur cet ocean de terre immobile. De toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur a gauche, a trois cents metres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore s'enfoncaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C'etaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient a des lieues. Mais tous avaient le geste, l'envolee de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyes, ou les semeurs epars ne se voyaient plus. Jean descendait pour la derniere fois, lorsqu'il apercut, venant de Rognes, une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant, conduisait a la corde. La petite paysanne et la bete suivaient le sentier qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourne, il avait acheve l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris etrangles, lui fit de nouveau lever la tete, comme il denouait son semoir pour partir. C'etait la vache emportee, galopant dans une luzerniere, suivie de la fille qui s'epuisait a la retenir. Il craignit un malheur, il cria: --Lache-la donc! Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de colere et d'epouvante. --La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bete!... Ah! sacree rosse! Jusque-la, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes, elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une premiere fois, se releva pour retomber plus loin; et, des lors, la bete s'affolant, elle fut trainee. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage. --Lache-la donc, nom de Dieu! continuait a crier Jean. Lache-la donc! Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en comprenant enfin: la corde devait s'etre nouee autour du poignet, serree davantage a chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayee, stupide, s'arreta net. Deja, il denouait la corde, il asseyait la fille dans l'herbe. --Tu n'as rien de casse? Mais elle ne s'etait pas meme evanouie. Elle se mit debout, se tata, releva ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la brulaient, si essoufflee encore, qu'elle ne pouvait parler. --Vous voyez, c'est la, ca me pince... Tout de meme, je remue, il n'y a rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'etais en bouillie! Et, examinant son poignet force, cercle de rouge, elle le mouilla de salive, y colla ses levres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagee, remise: --Elle n'est pas mechante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mene au taureau, a la Borderie. --A la Borderie, repeta Jean. Ca se trouve bien, j'y retourne, je t'accompagne. Il continuait a la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle etait fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton leve, regardait d'un air serieux ce gros garcon chatain, aux cheveux ras, a la face pleine et reguliere, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme. --Oh! je vous connais, vous etes Caporal, le menuisier qui est reste comme valet chez M. Hourdequin. A ce surnom, que les paysans lui avaient donne, le jeune homme eut un sourire; et il la contemplait a son tour, surpris de la trouver presque femme deja, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongee aux yeux noirs tres profonds, aux levres epaisses, d'une chair fraiche et rose de fruit murissant. Vetue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire, la tete coiffee d'un bonnet rond, elle avait la peau tres brune, halee et doree de soleil. --Mais tu es la cadette au pere Mouche! s'ecria-t-il. Je ne t'avais pas reconnue... N'est-ce pas? ta soeur etait la bonne amie de Buteau, le printemps dernier, quand il travaillait avec moi a la Borderie? Elle repondit simplement: --Oui, moi, je suis Francoise... C'est ma soeur Lise qui est allee avec le cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, a cette heure... Il a file, il est du cote d'Orgeres, a la ferme de la Chamade. --C'est bien ca, conclut Jean. Je les ai vus ensemble. Et ils resterent un instant muets, face a face, lui riant de ce qu'il avait surpris un soir les deux amoureux derriere une meule, elle mouillant toujours son poignet meurtri, comme si l'humidite de ses levres en eut calme la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille, arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en etaient alles, faisant un detour pour gagner la route. On entendait le croassement de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les trois coups de l'angelus tinterent dans l'air mort. --Comment! deja midi! s'ecria Jean. Depechons-nous. Puis, apercevant la Coliche, dans le champ: --Eh! ta vache fait du degat. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas te regaler! --Non, laissez, dit Francoise, qui l'arreta. C'est a nous, cette piece. La garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbutee!... Tout le bord est a la famille, jusqu'a Rognes. Nous autres, nous allons d'ici la-bas; puis, a cote, c'est a mon oncle Fouan; puis, apres, c'est a ma tante, la Grande. En designant les parcelles du geste, elle avait ramene la vache dans le sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la corde, qu'elle songea a remercier le jeune homme. --N'empeche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci, merci bien de tout mon coeur! Ils s'etaient mis a marcher, ils suivaient le chemin etroit qui longeait le vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La derniere sonnerie de l'angelus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et, derriere la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient plus, retombes dans ce silence des paysans qui font des lieues cote a cote, sans echanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir mecanique, dont les chevaux tournerent pres d'eux; le charretier leur cria: "Bonjour!" et ils repondirent: "Bonjour!" du meme ton grave. En bas, a leur gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer, le marche n'ouvrant qu'a une heure. Elles etaient secouees durement sur leurs deux roues, pareilles a des insectes sauteurs, si rapetissees au loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes. --Voila mon oncle Fouan avec ma tante Rose, la-bas, qui s'en vont chez le notaire, dit Francoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de noix, fuyant a plus de deux kilometres. Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine, exercee aux details, capable de reconnaitre un homme ou une bete, dans la petite tache remuante de leur silhouette. --Ah! oui, on m'a conte, reprit Jean. Alors, c'est decide, le vieux partage son bien entre sa fille et ses deux fils? --C'est decide, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur Baillehache. Elle regardait toujours fuir la carriole. --Nous autres, nous nous en fichons, ca ne nous rendra ni plus gras ni plus maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'epousera peut-etre, quand il aura sa part. Jean se mit a rire. --Ce sacre Buteau, nous etions camarades... Ah! ca ne lui coute guere, de mentir aux filles! Il lui en faut quand meme, il les prend a coups de poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse. --Bien sur que c'est un cochon! declara Francoise d'un air convaincu. On ne fait pas a une cousine la cochonnerie de la planter la, le ventre gros. Mais, brusquement, saisie de colere: --Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voila qui recommence, elle est enragee, cette bete, quand ca la tient! D'une violente secousse, elle avait ramene la vache. A cet endroit, le chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous deux continuerent de marcher en plaine, n'ayant plus en face, a droite et a gauche, que le deroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les prairies artificielles, le sentier s'en allait a plat, sans un buisson, aboutissant a la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui reculait, sous le ciel de cendre. Ils etaient retombes dans leur silence, ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravite reflechie de cette Beauce, si triste et si feconde. Lorsqu'ils arriverent, la grande cour carree de la Borderie, fermee de trois cotes par les batiments des etables, des bergeries et des granges, etait deserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une jeune femme, petite, l'air effronte et joli. --Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin? --J'y vais, madame Jacqueline. Depuis que la fille a Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme a douze ans, etait montee aux honneurs de servante-maitresse, elle se faisait traiter en dame, despotiquement... --Ah! c'est toi, Francoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh bien! tu attendras. Le vacher est a Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais il va revenir, il devrait etre ici. Et, comme Jean se decidait a entrer dans la cuisine, elle le prit par la taille, se frottant a lui d'un air de rire, sans s'inquieter d'etre vue, en amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maitre. Francoise, restee seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre, devant la fosse a fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait sans pensee une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas bouge. Il s'assit pres d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en meuglant, il finit par dire: --C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas. La jeune fille haussa les epaules. Rien ne la pressait. Puis, apres un nouveau silence: --Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme? --Mais non, Jean Macquart. --Et vous n'etes pas de nos pays? --Non, je suis Provencal, de Plassans, une ville, la-bas. Elle avait leve les yeux pour l'examiner, surprise qu'on put etre de si loin. --Apres Solferino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu d'Italie avec mon conge, et c'est un camarade qui m'a amene par ici... Alors, voila, mon ancien metier de menuisier ne m'allait plus, des histoires m'ont fait rester a la ferme. --Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs. Mais, a ce moment, la Coliche prolongea son meuglement desespere de desir; et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte etait fermee. --Tiens! cria Jean, ce bougre de Cesar l'a entendue!... Ecoute, il cause-la dedans... Oh! il connait son affaire, on ne peut en faire entrer une dans la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut... Puis, s'interrompant: --Dis donc, le vacher a du rester avec monsieur Hourdequin... Si tu voulais, je t'amenerais le taureau. Nous ferions bien ca, a nous deux. --Oui, c'est une idee, dit Francoise, qui se leva. Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore: --Et ta bete, faut-il l'attacher? --L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prete, elle ne bougera seulement point. La porte ouverte, on apercut, sur deux rangs, aux deux cotes de l'allee centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchees dans la litiere, les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle ou il se trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir tache de blanc, allongeait la tete, dans l'attente de sa besogne. Des qu'il fut detache, Cesar, lentement, sortit. Mais tout de suite il s'arreta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancee, le cou enfle, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avanca, se colla contre elle, posa la tete sur la croupe, d'une courte et rude pression; sa langue pendait, il ecarta la queue, lecha jusqu'aux cuisses; tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau seulement plissee d'un frisson. Jean et Francoise, gravement, les mains ballantes, attendaient. Et, quand il fut pret, Cesar monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec une lourdeur puissante qui ebranla le sol. Elle n'avait pas plie, il la serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande taille, etait si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement. --Il est trop petiot, dit Francoise. --Oui, un peu, dit Jean. Ca ne fait rien, il entrera tout de meme. Elle hocha la tete; et, Cesar tatonnant encore, s'epuisant, elle se decida. --Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra pas. D'un air calme et attentif, comme pour une besogne serieuse, elle s'etait avancee. Le soin qu'elle y mettait foncait le noir de ses yeux, entr'ouvrait ses levres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le bras d'un grand geste, elle saisit a pleine main le membre du taureau, qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramasse dans sa force, il penetra d'un seul tour de reins, a fond. Puis, il ressortit. C'etait fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la fertilite impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait recu, sans un mouvement, ce jet fecondant du male. Elle n'avait meme pas fremi dans la secousse. Lui, deja, etait retombe, ebranlant de nouveau le sol. Francoise, ayant retire sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par le baisser, en disant: --Ca y est. --Et raide! repondit Jean d'un air de conviction, ou se melait un contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait. Il ne songeait pas a lacher une de ces gaillardises, dont les garcons de la ferme s'egayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette gamine semblait trouver ca tellement simple et necessaire, qu'il n'y avait vraiment pas de quoi rire, honnetement. C'etait la nature. Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et, avec un roucoulement de gorge qui lui etait familier, elle lanca gaiement: --Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil, a ce bout-la! Jean ayant eclate d'un gros rire, Francoise subitement devint toute rouge. Confuse, pour cacher sa gene, tandis que Cesar rentrait de lui-meme a l'etable, et que la Coliche broutait un pied d'avoine pousse dans la fosse a fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en denoua la corne, ou elle avait serre les quarante sous de la saillie. --Tenez! v'la l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir! Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en disant a Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que M. Hourdequin avait donnes pour la journee. --Bon! repondit-elle. La herse doit y etre. Puis, comme le garcon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils s'eloignaient a la file, dans l'etroit sentier, elle leur cria encore, de sa voix chaude et farceuse: --Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connait le bon chemin. Derriere eux, la cour de la ferme redevint deserte. Ni l'un ni l'autre n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa nuque enfantine, ou frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond. Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas: --Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Francoise posement. J'aurais pu lui repondre... Et, se tournant vers le jeune homme, le devisageant d'un air de malice: --C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter a monsieur Hourdequin, comme si elle etait sa femme deja... Vous en savez peut-etre bien quelque chose, vous? Il se troubla, il prit une mine sotte. --Dame! elle fait ce qu'il lui plait, ca la regarde. Francoise, le dos tourne, s'etait remise en marche. --Ca, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez etre quasiment mon pere, et que ca ne tire pas a consequence... Mais, voyez-vous, depuis que Buteau a fait sa cochonnerie a ma soeur, j'ai bien jure que je me couperais plutot les quatre membres que d'avoir un amoureux. Jean hocha la tete, et ils ne parlerent plus. Le petit champ du Poteau se trouvait au bout du sentier, a moitie chemin de Rognes. Quand il y fut, le garcon s'arreta. La herse l'attendait, un sac de semence etait decharge dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant: --Adieu, alors! --Adieu! repondit Francoise. Encore merci! Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria: --Dis donc, si la Coliche recommencait... Veux-tu que je t'accompagne jusque chez toi? Elle etait deja loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au travers du grand silence de la campagne: --Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein! Jean, le semoir noue sur le ventre, s'etait mis a descendre la piece de labour, avec le geste continu, l'envolee du grain; et il levait les yeux, il regardait Francoise decroitre parmi les cultures, toute petite derriere sa vache indolente, qui balancait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetissee encore, si mince, qu'elle ressemblait a une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la chercha, elle avait du tourner, devant l'eglise. Deux heures sonnerent, le ciel restait gris, sourd et glace; et des pelletees de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire palissait les nuages, vers Orleans, comme si, de ce cote, le soleil eut resplendi quelque part, a des lieues. C'etait sur cette echancrure bleme que se detachait le clocher de Rognes, tandis que le village devalait, cache dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa nettete de trait d'encre coupant un lavis, entre l'uniformite terreuse du vaste ciel et le deroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le dejeuner, le nombre des semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant sur une besogne demesuree, geante a cote de leur petitesse; et l'on distinguait pourtant, meme chez les plus lointains, le geste obstine, toujours le meme, cet entetement d'insectes en lutte avec l'immensite du sol, victorieux a la fin de l'etendue et de la vie. Jusqu'a la nuit tombee, Jean sema. Apres le champ du Poteau, ce fut celui des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, a longs pas rythmes dans les labours; et le ble de son semoir s'epuisait, la semence derriere lui fecondait la terre. II La maison de maitre Baillehache, notaire a Cloyes, etait situee rue Grouaise, a gauche, en allant a Chateaudun: une petite maison blanche d'un seul etage, au coin de laquelle etait fixee la corde de l'unique reverbere qui eclairait cette large rue pavee, deserte en semaine, animee le samedi du flot des paysans venant au marche. De loin, on voyait luire les deux panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derriere, un etroit jardin descendait jusqu'au Loir. Ce samedi-la, dans la piece qui servait d'etude et qui donnait sur la rue, a droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chetif et pale, avait releve l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et tres sale, un plus jeune, decharne, ravage de bile, ecrivaient sur une double table de sapin noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un poele de fonte, qu'on allumait seulement en decembre, meme lorsqu'il neigeait a la Toussaint. Les casiers dont les murs etaient garnis, les cartons verdatres, casses aux angles, debordant de dossiers jaunes, empoisonnaient la piece d'une odeur d'encre gatee et de vieux papiers manges de poussiere. Et, cependant, assis cote a cote, deux paysans, l'homme et la femme, attendaient, dans une immobilite et une patience pleines de respect. Tant de papiers, et surtout ces messieurs ecrivant si vite, ces plumes craquant a la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des idees d'argent et de proces. La femme, agee de trente-quatre ans, tres brune, de figure agreable, gatee par un grand nez, avait croise ses mains seches de travailleuse sur son caraco de drap noir, borde de velours; et, de ses yeux vifs, elle fouillait les coins, avec l'evidente reverie de tous les titres de biens qui dormaient la; tandis que l'homme, de cinq ans plus age, roux et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l'ombre d'une pensee animat sa large face de terre cuite, rasee soigneusement, trouee de deux gros yeux bleu-faience, d'une fixite de boeuf au repos. Mais une porte s'ouvrit, maitre Baillehache, qui venait de dejeuner en compagnie de son beau-frere, le fermier Hourdequin, parut tres rouge, frais encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses levres epaisses, ses paupieres bridees, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs poils grisonnants de ses favoris. --Ah! c'est vous, Delhomme, dit-il. Le pere Fouan s'est donc decide au partage? Ce fut la femme qui repondit. --Mais oui, monsieur Baillehache... Nous avons tous rendez-vous, pour tomber d'accord et pour que vous nous disiez comment on fait. --Bon, bon, Fanny, on va voir... Il n'est qu'une heure a peine, il faut attendre les autres. Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du ble en baisse depuis deux mois, temoignant a Delhomme la consideration amicale due a un cultivateur qui possedait une vingtaine d'hectares, un serviteur et trois vaches. Puis, il rentra dans son cabinet. Les clercs n'avaient pas leve la tete, exagerant les craquements de leurs plumes; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C'etait une chanceuse, cette Fanny, d'avoir ete epousee par un amoureux honnete et riche, sans meme etre enceinte, elle qui, pour sa part, n'esperait du pere Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas, car il n'aurait pu trouver une menagere plus intelligente ni plus active, au point qu'il se laissait conduire en toutes choses, d'esprit borne, mais si calme, si droit, que souvent, a Rognes, on le prenait pour arbitre. A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, etouffa un rire entre ses doigts, en murmurant a son voisin, le vieux, ventru et tres sale: --Oh! Jesus-Christ! Vivement, Fanny s'etait penchee a l'oreille de son homme. --Tu sais, laisse-moi faire... J'aime bien papa et maman, mais je ne veux pas qu'ils nous volent; et mefions-nous de Buteau et de cette canaille d'Hyacinthe. Elle parlait de ses deux freres, elle avait vu par la fenetre arriver l'aine, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de Jesus-Christ: un paresseux et un ivrogne, qui, a son retour du service, apres avoir fait les campagnes d'Afrique, s'etait mis a battre les champs, refusant tout travail regulier, vivant de braconnage et de maraude, comme s'il eut ranconne encore un peuple tremblant de Bedouins. Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante ans, les cheveux boucles, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une face de Christ ravage, un Christ soulard, violeur de filles et detrousseur de grandes routes. Depuis le matin a Cloyes, il etait gris deja, le pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques renversee sur la nuque; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir, qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noyes, il y avait de la goguenardise pas mechante, le coeur ouvert d'une bonne crapule. --Alors, le pere et la mere ne sont pas encore la? demanda-t-il. Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui repondait rageusement d'un signe de tete negatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son cigare fumait tout seul dans sa main. Il n'avait pas eu un coup d'oeil pour sa soeur et son beau-frere, qui, eux-memes, ne paraissaient pas l'avoir vu entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le trottoir. --Oh! Jesus-Christ! oh! Jesus-Christ! repeta en faux bourdon le petit clerc, le nez vers la rue, l'air de plus en plus amuse du sobriquet qui eveillait en lui des histoires droles. Mais cinq minutes a peine se passerent, les Fouan arriverent enfin, deux vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le pere, jadis tres robuste, age de soixante-dix ans aujourd'hui, s'etait desseche et rapetisse dans un travail si dur, dans une passion de la terre si apre, que son corps se courbait, comme pour retourner a cette terre, violemment desiree et possedee. Pourtant, sauf les jambes, il etait gaillard encore, bien tenu, ses petits favoris blancs, en pattes de lievre correctes, avec le long nez de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coupes de grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d'une semelle; la mere, plus petite, semblait etre restee grasse, le ventre gros d'un commencement d'hydropisie, le visage couleur d'avoine, troue d'yeux ronds, d'une bouche ronde, qu'une infinite de rides serraient ainsi que des bourses d'avare. Stupide, reduite dans le menage a un role de bete docile et laborieuse, elle avait toujours tremble devant l'autorite despotique de son mari. --Ah! c'est donc vous! s'ecria Fanny, qui se leva. Delhomme avait egalement quitte sa chaise. Et, derriere les vieux, Jesus-Christ venait de reparaitre, se dandinant, sans une parole. Il ecrasa le bout de son cigare pour l'eteindre, puis fourra le fumeron empeste dans une poche de sa blouse. --Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau... Jamais a l'heure, jamais comme les autres, ce bougre-la! --Je l'ai vu au marche, declara Jesus-Christ d'une voix enrouee par l'eau-de-vie. Il va venir. Buteau, le cadet, age de vingt-sept ans, devait ce surnom a sa mauvaise tete, continuellement en revolte, s'obstinant dans des idees a lui, qui n'etaient celles de personne. Meme gamin, il n'avait pu s'entendre avec ses parents; et, plus tard, apres avoir tire un bon numero, il s'etait sauve de chez eux, pour se louer, d'abord a la Borderie, ensuite a la Chamade. Mais, comme le pere continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui, le grand nez des Fouan s'etait aplati, tandis que le bas de la figure, les maxillaires s'avancaient en machoires puissantes de carnassier. Les tempes fuyaient, tout le haut de la tete se resserrait et, derriere le rire gaillard de ses yeux gris, il y avait deja de la ruse et de la violence. Il tenait de son pere le desir brutal, l'entetement dans la possession, aggraves par l'avarice etroite de la mere. A chaque querelle, lorsque les deux vieux l'accablaient de reproches, il leur repondait: "Fallait pas me faire comme ca!" --Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade a Cloyes, repondit-il aux grognements. Et puis, quoi? j'arrive en meme temps que vous... Est-ce qu'on va encore me tomber sur le dos? Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix percantes et hautes, habituees au plein vent, debattaient leurs affaires, absolument comme s'ils se fussent trouves chez eux. Les clercs, incommodes, leur jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de nouveau la porte de son cabinet. --Vous y etes tous? Allons, entrez! Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait jusqu'au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles. Ornant la cheminee, il y avait une pendule de marbre noir, entre des paquets de dossiers; et rien autre que le bureau d'acajou, un cartonnier et des chaises. Tout de suite, M. Baillehache s'etait installe a ce bureau, comme a un tribunal; tandis que les paysans, entres a la queue, hesitaient, louchaient en regardant les sieges, avec l'embarras de savoir ou et comment ils devaient s'asseoir. --Voyons, asseyez-vous! Alors, pousses par les autres, Fouan et Rose se trouverent au premier rang, sur deux chaises; Fanny et Delhomme se mirent derriere, egalement cote a cote; pendant que Buteau s'isolait dans un coin, contre le mur, et qu'Hyacinthe, seul, restait debout, devant la fenetre, dont il bouchait le jour de ses larges epaules. Mais le notaire, impatiente, l'interpella familierement. --Asseyez-vous donc, Jesus-Christ! Et il dut entamer l'affaire le premier. --Ainsi, pere Fouan, vous vous etes decide a partager vos biens de votre vivant entre vos deux fils et votre fille? Le vieux ne repondit point, les autres demeurerent immobiles, un grand silence se fit. D'ailleurs, le notaire, habitue a ces lenteurs, ne se hatait pas, lui non plus. Sa charge etait dans la famille depuis deux cent cinquante ans; les Baillehache de pere en fils s'etaient succede a Cloyes, d'antique sang beauceron, prenant de leur clientele paysanne la pesanteur reflechie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de paroles inutiles le moindre debat. Il avait ouvert un canif, il se rognait les ongles. --N'est-ce pas? il faut croire que vous vous etes decide, repeta-t-il enfin, les yeux fixes sur le vieux. Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les mots: --Oui, ca se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parle a la moisson, vous m'aviez dit d'y penser davantage; et j'y ai pense encore, et je vois qu'il va falloir tout de meme en venir la. Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupees de continuelles incidentes. Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'emotion refoulee dans sa gorge, c'etait la tristesse infinie, la rancune sourde, le dechirement de tout son corps, a se separer de ces biens si chaudement convoites avant la mort de son pere, cultives plus tard avec un acharnement de rut, augmentes ensuite lopins a lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle representait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des etes de travaux brulants, sans autre soutien que quelques gorgees d'eau. Il avait aime la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni epouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain: la terre! Et voila qu'il avait vieilli, qu'il devait ceder cette maitresse a ses fils, comme son pere la lui avait cedee a lui-meme, enrage de son impuissance. --Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes ne vont plus, les bras ne sont guere meilleurs, et, dame! la terre en souffre... Ca aurait encore pu marcher, si l'on s'etait entendu avec les enfants... Il jeta un coup d'oeil sur Buteau et sur Jesus-Christ, qui ne bougerent pas, les yeux au loin, comme a cent lieues de ce qu'il disait. --Mais, quoi? voulez-vous que je prenne du monde, des etrangers qui pilleront chez nous? Non, les serviteurs, ca coute trop cher, ca mange le gain, au jour d'aujourd'hui... Moi, je ne peux donc plus. Cette saison, tenez! des dix-neuf setiers que je possede, eh bien! j'ai eu a peine la force d'en cultiver le quart, juste de quoi manger, du ble pour nous et de l'herbe pour les deux vaches... Alors, ca me fend le coeur, de voir cette bonne terre qui se gate. Oui, j'aime mieux tout lacher que d'assister a ce massacre. Sa voix s'etrangla, il eut un grand geste de douleur et de resignation. Pres de lui, sa femme, soumise, ecrasee par plus d'un demi-siecle d'obeissance et de travail, ecoutait. --L'autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombee le nez dedans. Moi, ca me casse, rien que de venir en carriole au marche... Et puis, la terre, on ne l'emporte pas avec soi, quand on s'en va. Faut la rendre, faut la rendre... Enfin, nous avons assez travaille, nous voulons crever tranquilles... N'est-ce pas, Rose? --C'est ca meme, comme le bon Dieu nous voit! dit la vieille. Un nouveau silence regna, tres long. Le notaire achevait de se couper les ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant: --Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent force de se resoudre a la donation... Je dois ajouter qu'elle offre une economie aux familles, car les droits d'heritage sont plus forts que ceux de la demission de biens... Buteau, dans son affectation d'indifference, ne put retenir ce cri: --Alors, c'est vrai, monsieur Baillehache? --Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs. Les autres s'agiterent, le visage de Delhomme lui-meme s'eclaira, tandis que le pere et la mere partageaient aussi cette satisfaction. C'etait entendu, l'affaire etait faite, du moment que ca coutait moins. --Il me reste a vous presenter les observations d'usage, ajouta le notaire. Beaucoup de bons esprits blament la demission de biens, qu'ils regardent comme immorale, car ils l'accusent de detruire les liens de famille... On pourrait, en effet, citer des faits deplorables, les enfants se conduisent des fois tres mal, lorsque les parents se sont depouilles... Les deux fils et la fille l'ecoutaient, la bouche ouverte, avec des battements de paupieres et un fremissement des joues. --Que papa garde tout, s'il a ces idees! interrompit sechement Fanny, tres susceptible. --Nous avons toujours ete dans le devoir, dit Buteau. --Et ce n'est pas le travail qui nous fait peur, declara Jesus-Christ. D'un geste, M. Baillehache les calma. --Laissez-moi donc finir! Je sais que vous etes de bons enfants, des travailleurs honnetes; et, avec vous, il n'y a certainement pas de danger que vos parents se repentent un jour. Il n'y mettait aucune ironie, il repetait la phrase amicale que vingt-cinq ans d'habitude professionnelle arrondissaient sur ses levres. Mais la mere, bien qu'elle n'eut pas semble comprendre, promenait ses yeux brides, de sa fille a ses deux fils. Elle les avait eleves tous les trois, sans tendresse, dans une froideur de menagere qui reproche aux petits de trop manger sur ce qu'elle epargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce qu'il s'etait sauve de la maison, lorsqu'il gagnait enfin; la fille, elle n'avait jamais pu s'accorder avec elle, blessee de se heurter a son propre sang, a une gaillarde active, chez qui l'intelligence du pere s'etait tournee en orgueil; et son regard ne s'adoucissait qu'en s'arretant sur l'aine, ce chenapan qui n'avait rien d'elle ni de son mari, cette mauvaise herbe poussee on ne savait d'ou, et que peut-etre pour cela elle excusait et preferait. Fouan, lui aussi, avait regarde ses enfants, l'un apres l'autre, avec le sourd malaise de ce qu'ils feraient de son bien. La paresse de l'ivrogne l'angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il hocha sa tete tremblante: a quoi bon se manger le sang, puisqu'il le fallait! --Maintenant que le partage est resolu, reprit le notaire, il s'agit de regler les conditions. Etes-vous d'accord sur la rente a servir? Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tannes avaient pris une expression rigide, la gravite impenetrable de diplomates abordant l'estimation d'un empire. Puis, ils se taterent d'un coup d'oeil, mais personne encore ne parla. Ce fut le pere qui, de nouveau, expliqua les choses. --Non, monsieur Baillehache, nous n'en avons pas cause, nous avons attendu d'etre tous ensemble, ici... Mais c'est bien simple, n'est-ce pas? J'ai dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit a cette heure. Alors, si je louais, ca ferait donc neuf cent cinquante francs, a cent francs l'hectare... Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise. --Comment! a cent francs l'hectare! est-ce que vous vous foutez de nous, papa? Et une premiere discussion s'engagea sur les chiffres. Il y avait un setier de vigne: ca, oui, on l'aurait loue cinquante francs. Mais est-ce qu'on aurait jamais trouve ce prix pour les douze setiers de terres de labour, et surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces pres du bord de l'Aigre, dont le foin ne valait rien? Les terres de labour elles-memes n'etaient guere bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le plateau, car la couche arable s'amincissait a mesure qu'on approchait du vallon. --Voyons, papa, dit Fanny d'un air de reproche, il ne faut pas nous fiche dedans. --Ca vaut cent francs l'hectare, repetait le vieux avec obstination en se donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai a cent francs, si je veux... Et qu'est-ce que ca vaut donc, pour vous autres? Dites un peu voir ce que ca vaut? --Ca vaut soixante francs, dit Buteau. Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un eloge outre de sa terre, une si bonne terre, qui donnait du ble toute seule, lorsque Delhomme, silencieux jusque-la, declara avec son grand accent d'honnetete: --Ca vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Tout de suite, le vieux se calma. --Bon! mettons quatre-vingts; je veux bien faire un sacrifice pour mes enfants. Mais Rose, qui l'avait tire par un coin de sa blouse, lacha un seul mot, la revolte de sa ladrerie: --Non, non! Jesus-Christ s'etait desinteresse. La terre ne lui tenait plus au coeur, depuis ses cinq ans d'Afrique. Il ne brulait que d'un desir, avoir sa part, pour battre monnaie. Aussi continuait-il a se dandiner d'un air goguenard et superieur. --J'ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c'est quatre-vingts! Je n'ai jamais eu qu'une parole: devant Dieu, je le jure! Neuf hectares et demi, voyons, ca fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents... Eh bien! la pension sera de huit cents francs, c'est juste! Violemment, Buteau eclata de rire, pendant que Fanny protestait d'un branle de la tete, comme stupefiee. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion, regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint a ses clients, sembla les ecouter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la digestion du fin dejeuner qu'il avait fait. Cette fois, pourtant, le vieux avait raison: c'etait juste. Mais les enfants, echauffes, emportes par la passion de conclure le marche au plus bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec la mauvaise foi des paysans qui achetent un cochon. --Huit cents francs! ricanait Buteau. C'est donc que vous allez vivre comme des bourgeois?... Ah bien! huit cents francs, on mangerait quatre! dites tout de suite que c'est pour vous crever d'indigestion! Fouan ne se fachait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il faisait simplement face a ce dechainement prevu, allume lui aussi, allant carrement jusqu'au bout de ses exigences. --Et ce n'est pas tout, minute!... Nous gardons jusqu'a notre mort la maison et le jardin, bien entendu... Puis, comme nous ne recolterons plus rien, que nous n'aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une piece de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine d'oeufs et trois fromages. --Oh! papa! gemit douloureusement Fanny atterree, oh! papa! Buteau, lui, ne discutait plus. Il s'etait leve d'un bond, il marchait avec des gestes brusques; meme il avait enfonce sa casquette, pour partir. Jesus-Christ venait egalement de quitter sa chaise, inquiet a l'idee que toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde reflexion et de gros ennui. Alors, M. Baillehache sentit la necessite de hater un peu les choses. Il secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d'une main plus active: --Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et les oeufs, sont dans les usages. Mais il fut interrompu par une volee de phrases aigres. --Des oeufs avec des poulets dedans, peut-etre! --Est-ce que nous buvons notre vin? nous le vendons! --Ne rien foutre et se chauffer, c'est commode, lorsque vos enfants s'esquintent! Le notaire, qui en avait entendu bien d'autres, continua avec flegme: --Tout ca, ce n'est pas a dire... Saperlotte! Jesus-Christ, asseyez-vous donc! Vous bouchez le jour, c'est agacant!... Et voila qui est entendu, n'est-ce pas, vous tous? Vous donnerez les redevances en nature, parce que vous vous feriez montrer au doigt... Il n'y a donc que le chiffre de la rente a debattre... Delhomme, enfin, fit signe qu'il avait a parler. Chacun venait de reprendre sa place, il dit lentement, au milieu de l'attention generale: --Pardon, ca semble juste, ce que demande le pere. On pourrait lui servir huit cents francs, puisque c'est huit cents francs qu'il louerait son bien... Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la mere ont besoin pour vivre... Oui, pas davantage, ce qu'ils ont besoin pour vivre. --En effet, appuya le notaire, c'est ordinairement la base que l'on prend. Et une autre querelle s'eternisa. La vie des deux vieux fut fouillee, etalee, discutee besoin par besoin. On pesa le pain, les legumes, la viande; on estima les vetements, rognant sur la toile et sur la laine; on descendit meme aux petites douceurs, au tabac a fumer du pere, dont les deux sous quotidiens, apres des recriminations interminables, furent fixes a un sou. Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se reduire. Est-ce que la mere, elle aussi, ne pouvait se passer de cafe noir? C'etait comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans utilite: il y avait beau temps qu'on aurait du lui allonger un coup de fusil. Quand le calcul se trouva termine, on le recommenca, on chercha ce qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et retaillant, en epuisant les economies infimes, on arriva de la sorte a un chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les enfants agites, hors d'eux, car ils s'entetaient a ne pas depasser cinq cents francs tout ronds. Cependant, Fanny se lassait. Elle n'etait pas mauvaise fille, plus pitoyable que les hommes, n'ayant point encore le coeur et la peau durcis par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d'en finir, resignee a des concessions. Jesus-Christ, de son cote, haussait les epaules, tres large sur l'argent, envahi meme d'un attendrissement d'ivrogne, pret a offrir un appoint sur sa part, qu'il n'aurait, du reste, jamais paye. --Voyons, demanda la fille, ca va-t-il pour cinq cent cinquante? --Mais oui, mais oui! repondit-il. Faut bien qu'ils nocent un peu, les vieux! La mere eut pour son aine un regard souriant et mouille d'affection, tandis que le pere continuait la lutte avec le cadet. Il n'avait cede que pas a pas, bataillant a chaque reduction, s'entetant sur certains chiffres. Mais, sous l'opiniatrete froide qu'il montrait, une colere grandissait en lui, devant l'enragement de cette chair, qui etait la sienne, a s'engraisser de sa chair, a lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu'il avait mange son pere ainsi. Ses mains s'etaient mises a trembler, il gronda: --Ah! fichue graine! dire qu'on a eleve ca et que ca vous retire le pain de la bouche!... J'en suis degoute, ma parole! j'aimerais mieux pourrir deja dans la terre... Alors, il n'y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne voulez donner que cinq cent cinquante? Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui soufflant: --Non, non! --Ce n'est pas tout ca, dit Buteau apres une hesitation, et l'argent de vos economies?... Si vous avez de l'argent, n'est-ce pas? vous n'allez pas, bien sur, accepter le notre. Il regardait son pere fixement, ayant reserve ce coup pour la fin. Le vieux etait devenu tres pale. --Quel argent? demanda-t-il? --Mais l'argent place, l'argent dont vous cachez les titres. Buteau, qui soupconnait seulement le magot, voulait se faire une certitude. Certain soir, il avait cru voir son pere prendre, derriere une glace, un petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s'etait mis aux aguets; mais rien n'avait reparu, il ne restait que le trou vide. Fouan, de bleme qu'il etait, devint subitement tres rouge, sous le flot de sa colere qui eclatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste: --Ah ca! nom de Dieu! vous fouillez dans mes poches, maintenant! Je n'ai pas un sou, pas un liard de place. Vous avez trop coute pour ca, mauvais bougres!... Mais est-ce que ca vous regarderait, est-ce que je ne suis pas le maitre, le pere? Il semblait grandir, dans ce reveil de son autorite. Pendant des annees, tous, la femme et les enfants, avaient tremble sous lui, sous ce despotisme rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini. --Oh! papa, voulut ricaner Buteau. --Tais-toi, nom de Dieu! continua le vieux, la main toujours en l'air, tais-toi, ou je cogne! Le cadet begaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de la gifle, il etait repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se garer. --Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les yeux!... Aussi vrai que le soleil nous eclaire, je vas vous faire danser, moi! Il etait seul debout et menacant. La mere tremblait, comme si elle eut craint les torgnoles egarees. Les enfants ne bougeaient plus, ne soufflaient plus, soumis, domptes. --Vous entendez ca, je veux que la rente soit de six cents francs... Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout, pour que vous n'ayez pas un radis apres moi... Les donnez-vous, les six cents francs? --Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez. --Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme. --Moi, declara Jesus-Christ, je veux ce qu'on veut. Buteau, les dents serrees de rancune, parut consentir par son silence. Et Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maitre obei. Il finit par se rasseoir, en disant: --Alors, ca va, nous sommes d'accord. M. Baillehache, sans s'emouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement: --Puisque vous etes d'accord, en voila assez... Maintenant que je connais les conditions, je vais dresser l'acte... De votre cote, faites arpenter, divisez et dites a l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la designation des lots. Lorsque vous les aurez tires au sort, nous n'aurons plus qu'a inscrire, apres chaque nom, le numero tire, et nous signerons. Il avait quitte son fauteuil pour les congedier. Mais ils ne bougerent pas encore, hesitant, reflechissant. Est-ce que c'etait bien tout? n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur laquelle il etait peut-etre temps de revenir? Trois heures sonnerent, il y avait pres de deux heures qu'ils etaient la. --Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent. Ils durent se decider, il les poussa dans l'etude, ou, en effet, des paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le petit clerc suivait par la fenetre une bataille de chiens, et que les deux autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier timbre. Dehors, la famille demeura un moment plantee au milieu de la rue. --Si vous voulez, dit le pere, l'arpentage sera pour apres-demain, lundi. Ils accepterent d'un signe de tete, ils descendirent la rue Grouaise, a quelques pas les uns des autres. Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourne dans la rue du Temple, vers l'eglise, Fanny et Delhomme s'eloignerent par la rue Grande. Buteau s'etait arrete sur la place Saint-Lubin, a se demander si le pere avait ou n'avait pas de l'argent cache. Et Jesus-Christ, reste seul, apres avoir rallume son bout de cigare, entra, en se dandinant, au cafe du _Bon Laboureur_. III La maison des Fouan etait la premiere de Rognes, au bord de la route de Cloyes a Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux en sortait des le jour, a sept heures, pour se rendre au rendez-vous donne devant l'eglise, lorsqu'il apercut, sur la porte voisine, sa soeur, la Grande, deja levee, malgre ses quatre-vingts ans. Ces Fouan avaient pousse et grandi la, depuis des siecles, comme une vegetation entetee et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il ne restait aucun vestige, a peine les quelques pierres enterrees d'un chateau detruit, ils avaient du etre affranchis sous Philippe le Bel; et, des lors, ils etaient devenus proprietaires, un arpent, deux peut-etre, achetes au seigneur dans l'embarras, payes de sueur et de sang dix fois leur prix. Puis, avait commence la longue lutte, une lutte de quatre cents ans, pour defendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que les peres leguaient aux fils: lopins perdus et rachetes, propriete derisoire sans cesse remise en question, heritages ecrases de tels impots qu'ils semblaient fondre, prairies et pieces de labour peu a peu elargies pourtant, par ce besoin de posseder, d'une tenacite lentement victorieuse. Des generations y succomberent, de longues vies d'hommes engraisserent le sol; mais, lorsque la Revolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan d'alors, Joseph-Casimir, possedait vingt et un arpents, conquis en quatre siecles sur l'ancien domaine seigneurial. En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour ou ce qu'il restait du domaine fut declare bien national et vendu par lots aux encheres, il brula d'en acquerir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval, ruines, endettes, apres avoir laisse crouler la derniere tour du chateau, abandonnaient depuis longtemps a leurs creanciers les fermages de la Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jacheres. Il y avait surtout, a cote d'une de ses parcelles, une grande piece que le paysan convoitait avec le furieux desir de sa race. Mais les recoltes etaient mauvaises, il possedait a peine, dans un vieux pot, derriere son four, cent ecus d'economies; et, d'autre part, si la pensee lui etait un moment venue d'emprunter a un preteur de Cloyes, une prudence inquiete l'en avait detourne: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partage entre son desir et sa mefiance, il eut le creve-coeur de voir, aux encheres, la Borderie achetee le cinquieme de sa valeur, piece a piece, par un bourgeois de Chateaudun, Isidore Hourdequin, ancien employe des gabelles. Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partage ses vingt et un arpents, sept pour chacun, entre son ainee, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel; une fille cadette, Laure, elevee dans la couture, placee a Chateaudun, fut dedommagee en argent. Mais les mariages rompirent cette egalite. Tandis que Marianne Fouan, dite la Grande, epousait un voisin, Antoine Pechard, qui avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait d'une amoureuse, a laquelle son pere ne devait laisser que deux arpents de vigne. De son cote, Louis Fouan, marie a Rose Maliverne, heritiere de douze arpents, avait reuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, a son tour, diviser entre ses trois enfants. Dans la famille, la Grande etait respectee et crainte, non pour sa vieillesse, mais pour sa fortune. Encore tres droite, tres haute, maigre et dure, avec de gros os, elle avait la tete decharnee d'un oiseau de proie, sur un long cou fletri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle, se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu, sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents, des machoires a vivre de cailloux. Elle marchait le baton leve, ne sortait jamais sans sa canne d'epine, dont elle se servait uniquement pour taper sur les betes et le monde. Restee veuve de bonne heure avec une fille, elle l'avait chassee, parce que la gueuse s'etait obstinee a epouser contre son gre un garcon pauvre, Vincent Bouteroue; et, meme, maintenant que cette fille et son mari etaient morts de misere, en lui leguant une petite-fille et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, ages deja, l'une de trente-deux ans, l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonne, elle les laissait crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelat leur existence. Depuis la mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres, avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait a l'auge commune, obeie par tous dans un aplatissement de terreur. Fouan, en la voyant sur sa porte, s'etait approche, par egard. Elle etait son ainee de dix ans, il avait pour sa durete, son avarice, son entetement a posseder et a vivre, la deference et l'admiration du village tout entier. --Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis decide, je vais la-haut pour le partage. Elle ne repondit pas, serra son baton, qu'elle brandissait. --L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogne, personne n'a repondu. Alors, elle eclata de sa voix aigre. --Imbecile!... Je te l'ai donne, conseil! Faut etre bete et lache pour renoncer a son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saignee, moi, que j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est a soi, se mettre a la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non! --Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre souffre... --Eh bien, elle souffre! Plutot que d'en lacher un setier, j'irais tous les matins y regarder pousser les chardons! Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour deplume. Puis, le tapant de sa canne sur l'epaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses paroles: --Ecoute, retiens ca... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout, tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je t'ai assez prevenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein veux-tu? Il attendait, sans revolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra, elle referma violemment la porte derriere elle, en criant: --Je ferai ca... Creve dehors! Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un geste de decision resignee, il gravit le sentier qui menait a la place de l'Eglise. La, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des Fouan, que son frere Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage; tandis que la maison habitee par lui, en bas, sur la route, venait de sa femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux filles, Lise et Francoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilie de son mariage pauvre, accusant son frere et sa soeur, apres quarante ans, de l'avoir vole, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laisse au fond du chapeau, ce qui semblait etre devenu vrai a la longue, car il se montrait si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait perdu de moitie. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce. Ce matin-la, Mouche etait egalement sur sa porte, en train de guetter, lorsque, son frere deboucha, au coin de la place. Ce partage le passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'eut rien a en attendre. Mais, pour affecter une indifference complete, lui aussi tourna le dos et ferma la porte, a la volee. Tout de suite, Fouan avait apercu Delhomme et Jesus-Christ, qui attendaient, a vingt metres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent a fouiller des yeux le sentier qui longeait le bord du plateau. --Le v'la, dit enfin Jesus-Christ. C'etait Grosbois, l'arpenteur jure, un paysan de Magnolles, petit village voisin. Sa science de l'ecriture et de la lecture l'avait perdu. Appele d'Orgeres a Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessoulait plus. Tres gros, tres gaillard pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de bourgeons violatres; et, malgre l'heure matinale, il etait, ce jour-la, abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de Montigny, a la suite d'un partage entre heritiers. Mais cela n'importait pas, plus il etait ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de mesure, jamais une addition fausse! On l'ecoutait et on l'honorait, car il avait une reputation de grande malignite. --Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y! Un gamin de douze ans, sale et depenaille, le suivait, portant la chaine sous un bras, le pied et les jalons sur une epaule, et balancant, de la main restee libre, l'equerre, dans un vieil etui de carton creve. Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de reconnaitre, debout et immobile devant une piece, la plus grande de l'heritage, au lieu dit des Cornailles. Cette piece, de deux hectares environ, etait justement voisine du champ ou la Coliche avait traine Francoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller plus loin, s'etait arrete la, absorbe. Quand les autres arriverent, ils le virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignee de terre, puis qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer. --Voila, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai leve deja un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez demande, pere Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois lots; et ca, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi un peu comment vous entendez la chose. Le jour avait grandi, un vent glace poussait dans le ciel pale des vols continus de gros nuages; et la Beauce, flagellee, s'etendait, d'une tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du large, gonflant les blouses, menacant d'emporter les chapeaux. Les cinq, endimanches pour la gravite de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord de ce champ, au milieu de l'etendue sans bornes, ils avaient la face reveuse et figee, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisee, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et reflechi, n'ayant d'autre passion que la terre. --Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau. Grosbois hocha la tete, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progres par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de contrecarrer ses clients de la petite propriete, en se declarant contre le morcellement a outrance. Est-ce que les deplacements et les charrois ne devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce que c'etait une culture, ces jardinets ou l'on ne pouvait ameliorer les assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable etait de s'entendre, de ne pas decouper un champ ainsi qu'une galette, un vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait a egaliser les lots, et le sort decidait. Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de farce. --Et si je n'ai que du pre, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du ble et de la vigne pour moi. Fouan qui ecoutait approuva d'un signe. De pere en fils, on avait partage ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de nouveau les pieces. Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idees plus larges; mais il se montrait conciliant, il n'etait venu, au nom de sa femme, que pour n'etre pas vole sur les mesures. Et, quant a Jesus-Christ, il avait lache les autres, a la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariee par le vent, restait deux secondes en l'air, immobile, les ailes fremissantes, il l'abattait avec une adresse de sauvage. Trois tomberent, il les mit saignantes dans sa poche. --Allons, assez cause, coupe-nous ca en trois! dit gaiement Buteau, tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir a la fois Chartres et Orleans! Grosbois, vexe, se redressa, tres digne. --Mon petit, tache d'etre aussi soul que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est le malin qui veut prendre ma place a l'equerre? Personne n'osant relever le defi, il triompha, il appela rudement le gamin que la chasse au caillou de Jesus-Christ stupefiait d'admiration; et l'equerre etait deja installee sur son pied, on plantait des jalons, lorsque la facon de diviser la piece souleva une nouvelle dispute. L'arpenteur, appuye par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois bandes paralleles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les bandes fussent prises perpendiculairement a ce vallon, sous le pretexte que la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De cette maniere, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans l'autre cas, le troisieme lot serait tout entier de qualite inferieure. Mais Fouan se fachait, jurait que le fond etait partout le meme, rappelait que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le sens qu'il indiquait; et la preuve, c'etait que les deux hectares de Mouche borderaient ce troisieme lot. Delhomme, de son cote, fit une remarque decisive: en admettant meme que le lot fut moins bon, le proprietaire en serait avantage, le jour ou l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le champ, a cet endroit. --Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes a Chateaudun, par la Borderie! En voila un que vous attendrez longtemps! Puis, comme, malgre son insistance, on passait outre, il protesta, les dents serrees. Jesus-Christ lui-meme s'etait rapproche, tous s'absorberent, a regarder Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil aigu, comme s'ils l'avaient soupconne de vouloir tricher d'un centimetre, en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil a la fente de l'equerre, pour etre bien sur que le fil coupait nettement le jalon. Jesus-Christ jurait contre le sacre galopin, parce qu'il tendait mal la chaine. Mais Buteau surtout suivait l'operation pas a pas, comptant les metres, refaisant les calculs, a sa maniere, les levres tremblantes. Et, dans ce desir de la possession, dans la joie qu'il eprouvait de mordre enfin a la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout garder. C'etait si beau, cette piece, ces deux hectares d'un seul tenant! Il avait exige la division, pour que personne ne l'eut, puisqu'il ne pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le desesperait. Fouan, les bras ballants, avait regarde depecer son bien, sans une parole. --C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-la, on n'y trouverait pas une livre de plus! Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais divises en une dizaine de pieces, ayant chacune moins d'un arpent; meme une parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demande en ricanant s'il fallait aussi la detailler, la discussion recommenca. Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignee de terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la gouter. Puis, d'un froncement beat du nez, il sembla la declarer la meilleure de toutes; et, l'ayant laisse couler doucement de ses doigts, il dit que c'etait bien, si on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division. Delhomme et Jesus-Christ, agaces, refuserent, voulurent egalement leur part. Oui, oui! quatre ares a chacun, il n'y avait que ca de juste. Et l'on partagea toutes les pieces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point. --Allons a la vigne, dit Fouan. Mais, comme on revenait vers l'eglise, il jeta un dernier regard vers la plaine immense, il s'arreta un instant aux batiments lointains de la Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion a l'occasion manquee des biens nationaux, autrefois: --Ah! si le pere avait voulu, c'est tout ca, Grosbois, que vous auriez a mesurer! Les deux fils et le gendre se retournerent d'un mouvement brusque, et il y eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de la ferme, epars devant eux. --Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant a marcher, ca nous fait une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois nous mangent toujours! Dix heures sonnaient. Ils presserent le pas, car le vent avait faibli, un gros nuage noir venait de lacher une premiere averse. Les quelques vignes de Rognes se trouvaient au dela de l'eglise, sur le coteau qui descendait jusqu'a l'Aigre. Jadis, le chateau se dressait a cette place, avec son parc; et il n'y avait guere plus d'un demi-siecle que les paysans, encourages par le succes des vignobles de Montigny, pres de Cloyes, s'etaient avises de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi et sa pente raide designaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur agreable, rappelant les petits vins de l'Orleanais. Du reste, chaque habitant en recoltait a peine quelques pieces; le plus riche, Delhomme, possedait six arpents de vignes; et la culture du pays etait toute aux cereales et aux plantes fourrageres. Ils tournerent derriere l'eglise, filerent le long de l'ancien presbytere; puis, ils descendirent parmi les plants etroits, decoupes en damier. Comme ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aigue, montant d'un trou, cria: --Pere, v'la la pluie, je sors mes oies! C'etait la Trouille, la fille a Jesus-Christ, une gamine de douze ans, maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds embroussailles. Sa bouche grande se tordait a gauche, ses yeux verts avaient une fixite hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garcon, vetue, en guise de robe, d'une vieille blouse a son pere, serree autour de la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille, quoiqu'elle portat le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que Jesus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui adresser la parole, sans ajouter: "Attends, attends! je vas te regaler, sale trouille!" Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassee sur le revers d'un fosse, a la suite d'une foire, et qu'il avait installee dans son trou, au grand scandale de Rognes. Pendant pres de trois ans, le menage s'etait massacre; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en etait allee comme elle etait venue, emmenee par un autre homme. L'enfant, a peine sevree, avait pousse dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la soupe a son pere, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion etait ses oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un male et une femelle, voles tout petits, derriere la haie d'une ferme. Puis, grace a des soins maternels, le troupeau s'etait multiplie, et elle possedait vingt betes a cette heure, qu'elle nourrissait de maraude. Quand la Trouille parut, avec son museau effronte de chevre, chassant devant elle les oies a coup de baguette, Jesus-Christ s'emporta. --Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille, veux-tu bien fermer la maison, a cause des voleurs! Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent egalement s'empecher de rire, tant cette idee de Jesus-Christ vole leur sembla drole. Il fallait voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouves en terre, un vrai terrier a renard, entre des ecroulements de cailloux, sous un bouquet de vieux tilleuls. C'etait tout ce qu'il restait du chateau; et, quand le braconnier, a la suite d'une querelle avec son pere, s'etait refugie dans ce coin rocheux qui appartenait a la commune, il avait du construire en pierres seches, pour fermer la cave, une quatrieme muraille, ou il avait laisse deux ouvertures, une fenetre et la porte. Des ronces retombaient, un grand eglantier masquait la fenetre. Dans le pays, on appelait ca le Chateau. Une nouvelle ondee creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait voisin, et la division en trois lots fut rondement menee, sans provoquer de contestation. Il n'y avait plus a partager que trois hectares de pre, en bas, au bord de l'Aigre; mais, a ce moment, la pluie devint si forte, un tel deluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une propriete, proposa d'entrer. --Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles? Fouan s'etait arrete, hesitant, plein de respect pour son beau-frere et sa soeur, qui, apres fortune faite, vivaient retires, dans cette propriete de bourgeois. --Non, non, murmura-t-il, ils dejeunent a midi, ca les derangerait. Mais M. Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, interesse par l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela. --Entrez, entrez donc! Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller dans la cuisine, ou il les rejoignit. C'etait un bel homme de soixante-cinq ans, rase, aux lourdes paupieres sur des yeux eteints, a la face digne et jaune de magistrat retire. Vetu de molleton gros bleu, il avait des chaussons fourres et une calotte ecclesiastique, qu'il portait dignement, en gaillard dont la vie s'etait passee dans des fonctions delicates, remplies avec autorite. Lorsque Laure Fouan, alors couturiere a Chateaudun, avait epouse Charles Badeuil, celui-ci tenait un petit cafe rue d'Angouleme. De la, le jeune menage, ambitieux, travaille d'un desir de fortune prompte, etait parti pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait reussi, tout periclitait entre leurs mains; ils tenterent vainement d'un autre cabaret, d'un restaurant, meme d'un commerce de poissons sales; et ils desesperaient d'avoir jamais deux sous a eux, lorsque M. Charles, de caractere tres entreprenant, eut l'idee d'acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, tombee en deconfiture, par suite de personnel defectueux et de salete notoire. D'un coup d'oeil, il avait juge la situation, les besoins de Chartres, la lacune a combler dans un chef-lieu qui manquait d'un etablissement honorable, ou la securite et le confort fussent a la hauteur du progres moderne. Des la seconde annee, en effet, le 19, restaure, orne de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec gout, se fit si avantageusement connaitre, qu'il fallut porter a six le nombre des femmes. Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la societe n'alla plus autre part. Et ce succes se maintint, grace au bras d'acier de M. Charles, a son administration paternelle et forte; tandis que Mme Charles se montrait d'une activite extraordinaire, l'oeil ouvert partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolerer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches. En moins de vingt-cinq annees, les Badeuil economiserent trois cent mille francs; et ils songerent alors a contenter le reve de leur vie, une vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d'acheteur pour le 19, au prix eleve qu'ils l'estimaient. N'etait-ce pas a dechirer le coeur, un etablissement fait du meilleur d'eux-memes, qui rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des mains inconnues, ou il degenererait peut-etre? Des son arrivee a Chartres, M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la Visitation, a Chateaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'etait un pensionnat devot, d'une moralite rigide, dans lequel il laissa la jeune fille jusqu'a dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant passer ses vacances au loin, ignorante du metier qui l'enrichissait. Et il ne l'en retira que le jour ou il la maria a un jeune employe de l'octroi, Hector Vaucogne, un joli garcon qui gatait de belles qualites par une extraordinaire paresse. Et elle touchait a la trentaine deja, elle avait une fillette de sept ans, Elodie, lorsque, instruite a la fin, en apprenant que son pere voulait ceder son commerce, elle vint d'elle-meme lui demander la preference. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille, puisqu'elle etait si sure et si belle? Tout fut regle, les Vaucogne reprirent l'etablissement, et les Badeuil, des le premier mois, eurent la satisfaction attendrie de constater que leur fille, elevee pourtant dans d'autres idees, se revelait comme une maitresse de maison superieure, ce qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, depourvue de sens administratif. Eux s'etaient retires depuis cinq ans a Rognes, d'ou ils veillaient sur leur petite-fille Elodie, qu'on avait mise a son tour au pensionnat de Chateaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y etre elevee religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale. Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, ou une jeune bonne battait une omelette, en surveillant une poelee d'alouettes sautees au beurre, tous, meme le vieux Fouan et Delhomme, se decouvrirent et parurent extremement flattes de serrer la main qu'il leur tendait. --Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui etre agreable, quelle charmante propriete vous avez la, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous avez paye ca rien du tout! Oui, oui, vous etes un malin, un vrai! L'autre se rengorgea. --Une occasion, une trouvaille, ca nous a plu, et puis Mme Charles tenait absolument a finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses du coeur, je me suis toujours incline. Roseblanche, comme on nommait la propriete, etait la folie d'un bourgeois de Cloyes, qui venait d'y depenser pres de cinquante mille francs, lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroye, avant que les peintures fussent seches. La maison, tres coquette, posee a mi-cote, etait entouree d'un jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'a l'Aigre. Au fond de ce trou perdu, a la lisiere de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'etait presente, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y contentait beatement tous ses gouts, des truites et des anguilles superbes, pechees dans la riviere, des collections de rosiers et d'oeillets cultivees avec amour, des oiseaux enfin, une grande voliere pleine des especes chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le menage, vieilli et tendre, mangeait la ses douze mille francs de rente, dans un bonheur absolu, qu'il regardait comme la recompense legitime de ses trente annees de travail. --N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici. --Sans doute, on vous connait, repondit l'arpenteur. Votre argent parle pour vous. Et tous les autres approuverent. --Bien sur, bien sur. Alors, M. Charles dit a la servante de donner des verres. Il descendit lui-meme chercher deux bouteilles de vin a la cave. Tous, le nez tourne vers la poele ou se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur. Et ils burent gravement, se gargariserent. --Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-la!... Fameux! --Encore un coup... A votre sante! --A votre sante! Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de soixante-deux ans, a l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige, qui avait le masque epais et a gros nez des Fouan, mais d'une paleur rosee, d'une paix et d'une douceur de cloitre, une chair de vieille religieuse ayant vecu a l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Elodie, en vacance a Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de timidite gauche. Mangee de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et decolores de son sang pauvre, si comprimee, d'ailleurs, par son education de vierge innocente, qu'elle en etait imbecile. --Tiens! vous etes la? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frere et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances. Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes: --Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bete est ici. C'etait le veterinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une tete de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son cabriolet boueux, sous l'averse battante. --Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiede une corbeille ou agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a ete pris hier d'un tremblement, et c'est alors que je vous ai ecrit... Ah! il n'est pas jeune, il a pres de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans, a Chartres; et, l'annee derniere, ma fille a du s'en debarrasser, je l'ai amene ici, parce qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique. La boutique, c'etait pour Elodie, a laquelle on racontait que ses parents tenaient un commerce de confiserie, si bouscules d'affaires qu'ils ne pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent meme pas, car le mot courait a Rognes, on y disait que "la ferme aux Hourdequin, ca ne valait pas la boutique a M. Charles". Et, les yeux ronds, ils regardaient le vieux chat jaune, maigri, pele, lamentable, le vieux chat qui avait ronronne dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caresse, chatouille par les mains grasses de cinq ou six generations de femmes. Pendant si longtemps, il s'etait dorlote en chat favori, familier du salon et des chambres closes, lechant les restes de pommade, buvant l'eau des verres de toilette, assistant aux choses en muet reveur, voyant tout de ses prunelles amincies dans leurs cercles d'or! --Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guerissez-le. Le veterinaire ecarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il cria: --Comment! c'est pour ca que vous m'avez derange?... Bien sur que je vas vous le guerir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le a l'eau! Elodie eclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation. --Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour donner le cholera a une maison?... Foutez-le a l'eau! Pourtant, devant la colere de la vieille dame, il finit par s'asseoir a la table, ou il redigea une ordonnance en grognant. --Ca, c'est vrai, si ca vous amuse d'etre empestee... Moi, pourvu qu'on me paye, qu'est-ce que ca me fiche?... Tenez! vous lui introduirez ca dans la gueule par cuillerees, d'heure en heure, et voila une drogue pour deux lavements, l'un ce soir, l'autre demain. Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, desole de voir les alouettes noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les bras ballants. Aussi donna-t-il vivement a Patoir les six francs de la consultation, en poussant les autres a vider leurs verres. --Il faut dejeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe plus. Ils sortirent d'un air de regret, et le veterinaire, qui montait dans sa vieille guimbarde disloquee, repeta: --Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre a l'eau!... Enfin, quand on est riche! --De l'argent a putains, ca se depense comme ca se gagne, ricana Jesus-Christ. Mais tous, meme Buteau qu'une envie sourde avait pali, protesterent d'un branle de la tete; et Delhomme, l'homme sage, declara: --N'empeche qu'on n'est ni un feignant, ni une bete, lorsqu'on a su mettre de cote douze mille livres de rente. Le veterinaire avait fouette son cheval, les autres descendirent vers l'Aigre, par les sentiers changes en torrents. Ils arrivaient aux trois hectares de pres qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommenca, d'une violence de deluge. Mais, cette fois, ils s'enteterent, mourant de faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, a propos du troisieme lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait divise entre les deux autres. Tout, cependant, parut regle et accepte. L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il put dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage des lots, qui aurait lieu chez le pere, a dix heures. Comme on rentrait dans Rognes, Jesus-Christ jura brusquement. --Attends! attends! sale trouille, je vas te regaler! Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hate, promenait ses oies, sous le roulement de l'averse. En tete du troupeau trempe et ravi, le jars marchait; et, lorsqu'il tournait a droite son grand bec jaune, tous les grands becs jaunes allaient a droite. Mais la gamine s'effraya, monta en galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se tendaient derriere le cou tendu du jars. IV Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbe Godard, le cure de Bazoches-le-Doyen, charge de desservir l'ancienne paroisse de Rognes, deboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre. Rognes, plus important autrefois, reduit a une population de trois cents habitants a peine, n'avait pas de cure depuis des annees et ne paraissait pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait loge le garde champetre dans la cure, a moitie detruite. Chaque dimanche, l'abbe Godard faisait donc a pied les trois kilometres qui separaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le cou si enfle que la tete s'en trouvait rejetee en arriere, il se forcait a cet exercice, par hygiene. Mais, ce dimanche-la, comme il se sentait en retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face apoplectique, ou la graisse avait noye le petit nez camard et les petits yeux gris; et, sous le ciel livide charge de neige, malgre le froid precoce qui succedait aux averses de la semaine, il balancait son tricorne, la tete nue, embroussaillee d'epais cheveux roux grisonnants. La route devalait a pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de pierre, n'etait batie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que l'abbe traversa de son allure de tempete. Il n'eut pas meme un regard, ni en amont, ni en aval, pour la riviere lente et limpide, dont les courbes se deroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de peupliers. Mais, sur la rive droite, commencait le village, une double file de facades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau, plantees au hasard; et, tout de suite apres le pont, se trouvaient la mairie et l'ecole, une ancienne grange surelevee d'un etage, badigeonnee a la chaux. Un instant, l'abbe hesita, allongea la tete dans le vestibule vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets, en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontee d'une petite enseigne de bois jaune, ou se lisait en lettres vertes: _Macqueron_, _epicier_; l'autre, a la porte simplement ornee d'une branche de houx, etalant en noir, sur le mur grossierement crepi, ces mots: _Tabac, chez Lengaigne_. Et, entre les deux, il se decidait a prendre une ruelle escarpee, un raidillon qui menait droit devant l'eglise, lorsque la vue d'un vieux paysan l'arreta. --Ah! c'est vous, pere Fouan... Je suis presse, je desirais aller vous voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui creve les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte! Le vieux l'ecoutait, d'un air de deference polie. --Dame! monsieur le cure, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau s'obstine?... Et puis, le garcon a tout de meme de la raison, ce n'est guere a son age qu'on se marie, avec rien. --Mais il y a un enfant! --Bien sur... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on sait?... Tout juste, c'est ca qui n'encourage guere, un enfant, quand on n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps! Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connait la vie. Puis, de la meme voix mesuree, il ajouta: --D'ailleurs, ca va s'arranger peut-etre... Oui, je partage mon bien, on tirera les lots tout a l'heure, apres la messe... Alors, quand il aura sa part, Buteau verra, j'espere, a epouser sa cousine. --Bon! dit le pretre. Ca suffit, je compte sur vous, pere Fouan. Mais une volee de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effare: --C'est le second coup, n'est-ce pas? --Non, monsieur le cure, c'est le troisieme. --Ah! bon sang! voila encore cet animal de Becu qui sonne sans m'attendre! Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge. La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait deranges volaient en croassant a la pointe du clocher, une fleche du XVe siecle, qui attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte, un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne, libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetiere, le maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits energiques, causait avec son adjoint, l'epicier Macqueron. Lorsque le pretre eut passe, saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos, en sucant sa pipe. Dans l'eglise, a droite du porche, un homme, pendu a une corde, tirait toujours. --Assez, Becu! dit l'abbe Godard, hors de lui. Je vous ai ordonne vingt fois de m'attendre, avant de sonner le troisieme. Le garde champetre, qui etait sonneur, retomba sur les pieds, effare d'avoir desobei. C'etait un petit homme de cinquante ans, une tete carree et tannee de vieux militaire, a moustaches et a barbiche grises, le cou raidi, comme etrangle continuellement par des cols trop etroits. Tres ivre deja, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse. D'ailleurs, le pretre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme, venu comme conseiller municipal. A droite, du cote des femmes, elles etaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, seche, nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mere, geignarde, molle et douce; la Becu, longue, noiraude, tres sale. Mais ce qui acheva de le courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc. Francoise etait la, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron, Berthe, une jolie brune, elevee en demoiselle a Cloyes, et la fille aux Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontee, que ses parents allaient mettre en apprentissage chez une couturiere de Chateaudun. Toutes trois riaient d'une facon inconvenante. Et, a cote, la pauvre Lise, grasse et ronde, la mine gaie, etalait le scandale de son ventre, en face de l'autel. Enfin, l'abbe Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin et sur Nenesse, qui jouaient a se pousser, en preparant les burettes. Le premier, le fils a Becu, age de onze ans, etait un gaillard hale et solide deja, aimant la terre, lachant l'ecole pour le labour; tandis qu'Ernest, l'aine des Delhomme, un blond mince et faineant, du meme age, avait toujours un miroir au fond de sa poche. --Eh bien, polissons! cria le pretre. Est-ce que vous vous croyez dans une etable? Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face bleme se herissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la planche d'une armoire: --Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles, quand je ne suis pas la! C'etait le maitre d'ecole, un fils de paysan, qui avait suce la haine de sa classe avec l'instruction. Il violentait ses eleves, les traitait de brutes et cachait des idees avancees, sous sa raideur correcte a l'egard du cure et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait meme soin des livres sacres; mais il avait formellement refuse de sonner la cloche, malgre l'usage, une telle besogne etant indigne d'un homme libre. --Je n'ai pas la police de l'eglise, repondit-il sechement. Ah! chez moi, ce que je les giflerais! Et, comme, sans repondre, l'abbe passait precipitamment l'aube et l'etole, il continua: --Une messe basse, n'est-ce pas? --Sans doute, et vite!... Il faut que je sois a Bazoches avant dix heures et demie, pour la grand'messe. Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla poser le livre sur l'autel. --Depechons, depechons, repetait le cure, en pressant Delphin et Nenesse. Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'eglise, il commenca la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de sournois farceurs. C'etait une eglise d'une seule nef, a voute ronde, lambrissee de chene, qui tombait en ruines, par suite de l'entetement du conseil municipal a refuser tout credit: les eaux de pluie filtraient au travers des ardoises cassees de la toiture, on voyait de grandes taches indiquant la pourriture avancee du bois; et, dans le choeur, ferme d'une grille, une couleur verdatre, en l'air, salissait la fresque de l'abside, coupait en deux la figure d'un Pere Eternel, que des Anges adoraient. Lorsque le pretre se tourna vers les fideles, les bras ouverts, il s'apaisa un peu, en voyant que du monde etait venu, le maire, l'adjoint, des conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le marechal ferrant qui jouait du trombone aux messes chantees. L'air digne, Lequeu etait reste au premier rang. Becu, soul a tomber, gardait dans le fond une raideur de pieu. Et, du cote des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny, Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge avaient du se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs paroissiens. Mais ce qui flatta le cure, ce fut d'apercevoir M. et Mme Charles avec leur petite-fille Elodie, monsieur en redingote de drap noir, madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le bon exemple. Cependant, il depechait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au prone, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il anonna, se perdit, renonca a se retrouver: l'eloquence etait son cote faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen. Et le reste fut bacle, les sonneries de l'elevation tinterent comme des signaux electriques pris de folie, il renvoya son monde d'un "Ite, missa est" en coup de fouet. L'eglise s'etait a peine videe, que l'abbe Godard reparaissait, le tricorne pose de travers, dans sa hate. Devant la porte, un groupe de femmes stationnait, Coelina, Flore, la Becu, tres blessees d'avoir ete ainsi menees au galop. Il les meprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas davantage, un jour de grande fete? --Dites, monsieur le cure, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arretant, vous nous en voulez, que vous nous expediez comme un vrai paquet de guenilles? --Ah! dame! repondit-il, les miens m'attendent... Je ne puis pas etre a Bazoches et a Rognes... Ayez un cure a vous, si vous desirez des grand'messes. C'etait l'eternelle querelle entre Rognes et l'abbe, les habitants exigeant des egards, lui s'en tenant a son devoir strict, pour une commune qui refusait de reparer l'eglise, et ou, d'ailleurs, de perpetuels scandales le decourageaient. Il continua, en designant les filles de la Vierge, qui partaient ensemble: --Et puis, est-ce que c'est propre, des ceremonies avec des jeunesses sans aucun respect pour les commandements de Dieu? --Vous ne dites pas ca pour ma fille, j'espere? demanda Coelina, les dents serrees. --Ni pour la mienne, bien sur? ajouta Flore. Alors, il s'emporta, excede. --Je le dis pour qui je dois le dire... Ca creve les yeux. Voyez-vous ca avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-meme! Il les quitta, et la Becu, restee muette, dut mettre la paix entre les deux meres, qui, excitees, se jetaient leurs filles a la tete; mais elle la mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava. Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de velours et son piano! Et Suzanne, fameuse idee de l'envoyer chez la couturiere de Chateaudun, pour qu'elle fit la culbute? L'abbe Godard, libre enfin, s'elancait, lorsqu'il se trouva en face des Charles. Son visage s'epanouit d'un large sourire aimable, il lanca un grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle reverence. Mais il etait dit que le cure ne partirait point, car il n'etait pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arreta. C'etait une grande femme d'une trentaine d'annees, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, cassee, epuisee par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois. --Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'etes-vous pas venue a la messe, un jour de Toussaint? C'est tres mal. Elle eut un gemissement. --Sans doute, monsieur le cure, mais comment faire?... Mon frere a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allee ramasser ca, le long des haies. --La Grande est donc toujours aussi dure? --Ah bien! elle creverait plutot que de nous jeter un pain ou une buche. Et, de sa voix dolente, elle repeta leur histoire, comment leur grand'mere les chassait, comment elle avait du se loger avec son frere dans une ancienne ecurie abandonnee. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lievre, etait sans malice, malgre ses vingt-quatre ans, si bete, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, a se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnes, une tendresse vaillante de mere. En l'ecoutant, la face epaisse et suante de l'abbe Godard se transfigurait d'une bonte exquise, ses petits yeux coleres s'embellissaient de charite, sa bouche grande prenait une grace douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporte dans un vent de violence, avait la passion des miserables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, a ce point qu'on aurait pas trouve, en Beauce, un pretre ayant une soutane plus rouge et plus reprisee. Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa a Palmyre une piece de cent sous. --Tenez! cachez ca, je n'en ai pas pour les autres... Et il faudra que je parle encore a la Grande, puisqu'elle est si mauvaise. Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la cote, de l'autre cote de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine, secoue, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide. Pendant ce temps, la place de l'Eglise s'etait videe, Fouan et Rose venaient de redescendre chez eux, ou Grosbois se trouvait deja. Un peu avant dix heures, Delhomme et Jesus-Christ arriverent a leur tour; mais on attendit en vain Buteau jusqu'a midi, jamais ce sacre original ne pouvait etre exact. Sans doute il s'etait arrete en chemin, a dejeuner quelque part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa mauvaise tete, fit decider qu'on tirerait les lots apres le dejeuner, vers deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retombe dans son etat d'ivresse habituel. A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jesus-Christ, dans le besoin de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fete, vint passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela reussit, la porte fut brusquement ouverte, Becu se montra et cria: --Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon! Il s'etait raidi encore, de plus en plus digne a mesure qu'il se grisait. Une fraternite d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrete le portait vers le braconnier; mais il evitait de le reconnaitre quand il etait en fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en flagrant delit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, des qu'il etait soul, il le regalait en frere. --Un ecarte, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bedouins nous embetent, nous leur couperons les oreilles! Ils s'installerent a une table, jouerent aux cartes en criant fort, tandis que les litres, un a un, se succedaient. Macqueron, dans un coin, tasse, avec sa grosse face moustachue, tournait ses pouces. Depuis qu'il avait gagne des rentes, en speculant sur les petits vins de Montigny, il etait tombe a la paresse, chassant, pechant, faisant le bourgeois; et il restait tres sale, vetu de loques, pendant que sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme l'avait ecoute, ils auraient ferme boutique, et l'epicerie, et le cabaret, car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore; mais elle etait d'une aprete feroce au lucre, et lui-meme, tout en ne s'occupant de rien, la laissait continuer a verser des canons, pour ennuyer son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi a boire. C'etait une rivalite ancienne, jamais eteinte, toujours pres de flamber. Cependant, il y avait des semaines ou l'on vivait en paix; et, justement, Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garcon gauche, qui devait bientot tirer au sort. Lui, tres long, l'air fige, ayant une petite tete de chouette sur de larges epaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que sa femme pesait le tabac et descendait a la cave. Ce qui lui donnait une importance, c'etait qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un metier rapporte du regiment, qu'il exercait chez lui, au milieu des consommateurs, ou encore a domicile, a la volonte des clients. --Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compere? demanda-t-il, des la porte. --Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'ecria Macqueron. Ma foi, tout de suite, si ca te plait. Il decrocha un vieux plat a barbe, prit un savon et de l'eau tiede, pendant que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se mit a repasser sur un cuir fixe a l'etui. Mais une voix glapissante vint de l'epicerie voisine. --Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletes sur les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans les verres! C'etait une attaque a la proprete du cabaret voisin, ou l'on mangeait plus de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle. --Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, repondit Macqueron, vexe de cette algarade devant le monde. Jesus-Christ et Becu ricanerent. Mouchee, la bourgeoise! Et ils lui commanderent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole. Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme pour s'assommer. Atout, atout et atout! Lengaigne avait deja frotte son client de savon, et le tenait par le nez, lorsque Lequeu, le maitre d'ecole, poussa la porte. --Bonsoir, la compagnie! Il resta debout et muet devant le poele, a se chauffer les reins, pendant que le jeune Victor, derriere les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur jeu. --A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute ou Lengaigne lui essuyait sur l'epaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout a l'heure, avant la messe, m'a encore parle du chemin... Faudrait se decider pourtant. Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes a Chateaudun, qui devait raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures etaient forcees de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand interet a cette voie nouvelle, et le maire, pour entrainer le conseil municipal, comptait beaucoup sur son adjoint, interesse lui aussi a une prompte solution. Il etait, en effet, question de relier le chemin a la route du bas, ce qui faciliterait aux voitures l'acces de l'eglise, ou l'on ne grimpait que par des sentiers de chevre. Or, le trace projete suivait simplement la ruelle etranglee entre les deux cabarets, l'elargissait en menageant la pente; et les terrains de l'epicier, des lors en bordure, ayant un acces facile, allaient decupler de valeur. --Oui, continua-t-il, il parait que le gouvernement, pour nous aider, attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es? Lengaigne, qui etait conseiller municipal, mais qui n'avait pas meme un bout de jardin derriere sa maison, repondit: --Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ca me fiche, ton chemin? Et, en s'attaquant a l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une rape, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'etait pis encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout garde, dans le partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de la misere du pauvre monde! Les autres l'ecoutaient, genes et heureux au fond de ce qu'il osait dire, la haine seculaire, indomptable, du paysan contre les possesseurs du sol. --Ca va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lancant un regard inquiet vers le maitre d'ecole. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi, notre depute, M. de Chedeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur... Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir. --Encore un joli bougre, celui-la!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui possede plus de cinq cents hectares du cote d'Orgeres, ne devrait pas vous en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous a la commune?... Salle rosse! Mais l'epicier, terrifie cette fois, protesta. --Non, non, il est bien honnete et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait? Brusquement calme, Lengaigne se remit a lui gratter le menton. Il etait alle trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idees lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui eclatait entre Becu et Jesus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise, batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il etait a jeun, s'attendrissait davantage a chaque verre de vin, devenait d'une douceur et d'une bonhomie d'apotre soulard. A cela, il fallait ajouter leur difference radicale d'opinions: le braconnier, republicain, un rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, a Cloyes, en 48, fait danser le rigodon aux bourgeoises; le garde champetre, d'un bonapartisme farouche, adorant l'empereur, qu'il pretendait connaitre. --Je te jure que si! Nous avions mange ensemble une salade de harengs sales. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien reconnu, a cause de son portrait sur les pieces de cent sous. --Possible! Une canaille tout de meme, qui bat sa femme et qui n'a jamais aime sa mere! --Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule! Il fallut enlever des mains de Becu le litre qu'il brandissait, tandis que Jesus-Christ, les yeux mouilles, attendait le coup, dans une resignation souriante. Et ils se remirent a jouer, fraternellement. Atout, atout et atout! Macqueron, que l'indifference affectee du maitre d'ecole troublait, finit par lui demander: --Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites? Lequeu, qui chauffait ses longues mains blemes contre le tuyau du poele, eut un sourire aigre d'homme superieur que sa position force au silence. --Moi, je n'en dis rien, ca ne me regarde pas. Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en reniflant, en s'essuyant: --Eh bien? ecoutez ca, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien. Cette declaration stupefia les autres. Jesus-Christ et Becu eux-memes, malgre leur ivresse, leverent la tete. Il y eut un silence, on le regardait comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouette par l'effet produit, les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta: --Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en dedit! C'est jure! Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspere et malade de cette largesse du voisin: la terre ne lui coutait guere, il avait assez vole le monde! Macqueron, malgre le froid, decrocha son fusil, sortit voir s'il rencontrerait un lapin, apercu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta que Lequeu, qui passait la ses dimanches, sans rien boire, et que les deux joueurs, acharnes, le nez dans les cartes. Des heures s'ecoulerent, d'autres paysans vinrent et repartirent. Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi de Jean. Des qu'il apercut Jesus-Christ, il cria: --J'aurais parie vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous t'attendons. Mais l'ivrogne, bavant et s'egayant, repondit: --Eh! sacre farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous fais droguer. Buteau s'etait arrete a la Borderie, ou Jacqueline, que des quinze ans il culbutait sur le foin, l'avait retenu a manger des roties avec Jean. Le fermier Hourdequin etant alle dejeuner a Cloyes, au sortir de la messe, on avait noce tres tard, et les deux garcons arrivaient seulement, ne se quittant plus. Cependant, Becu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'etait une partie a continuer; tandis que Jesus-Christ, apres s'etre decolle peniblement de sa chaise, suivait son frere, les yeux noyes de douceur. --Attends la, dit Buteau a Jean, et dans une demi-heure, viens me rejoindre... Tu sais que tu dines avec moi chez le pere. Chez les Fouan, lorsque les deux freres furent entres dans la salle, on se trouva au grand complet. Le pere debout, baissait le nez. La mere, assise pres de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales. En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mange, qu'il s'etait assoupi, les yeux a demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette piece enfumee, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles manges par les nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume etaient poses sur la table, a cote du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir tourne au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie et le soleil. La nuit tombait, l'etroite fenetre donnait une derniere lueur boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire, avec ses bords plats et sa forme d'urne. Mais Grosbois, toujours a son affaire, malgre son ivresse, se reveilla, begayant: --Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est pret. J'ai passe hier chez M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numeros des lots sent restes en blanc, a la suite de vos noms... Nous allons donc tirer ca, et le notaire n'aura plus qu'a les inscrire, pour que vous puissiez, samedi, signer l'acte chez lui. Il se secoua, haussa la voix. --Voyons, je vas preparer les billets. D'un mouvement brusque, les enfants se rapprocherent, sans chercher a cacher leur defiance. Ils le surveillaient, etudiaient ses moindres gestes, comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord, de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupe la feuille de papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il ecrivait un chiffre, 1, 2, 3, tres appuye, enorme; et, par-dessus ses epaules, tous suivaient la plume, le pere et la mere eux-memes hochaient la tete, satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les billets furent plies lentement et jetes dans le chapeau. Un silence regna, solennel. Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit: --Faut vous decider pourtant... Qui est-ce qui commence? Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans cette ombre. --Par rang d'ages, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jesus-Christ, qui est l'aine. Jesus-Christ, bon enfant, s'avanca; mais il perdit l'equilibre, faillit s'etaler. Il avait enfonce le poing dans le chapeau, d'un effort violent, comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il dut s'approcher de la fenetre. --Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulierement drole, car il suffoqua de rire. --A toi, Fanny! appela Grosbois. Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait, remuait les billets, les pesait l'un apres l'autre. --C'est defendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion etranglait, et qui avait blemi au numero tire par son frere. --Tiens! pourquoi donc? repondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien tater. --Va, murmura le pere, ca se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que dans l'autre. Elle se decida enfin, courut devant la fenetre. --Un! --Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garcon. Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se decomposer le visage du cadet. Sa voix eclata de colere. --Jamais de la vie! --Comment? --Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisieme lot, n'est-ce pas? le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non! non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair dans vos manigances? est-ce que ce n'etait pas au plus jeune a tirer le premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche! Le pere et la mere le regardaient se demener, taper des pieds et des poings. --Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose. --Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aime. Vous me decolleriez la peau du corps pour la donner a mon frere... A vous tous, vous me mangeriez... Fouan l'interrompit durement. --Assez de betises, hein!... Veux-tu tirer? --Je veux qu'on recommence. Mais il y eut une protestation generale. Jesus-Christ et Fanny serraient leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme declarait que le tirage avait eu lieu honnetement, et Grosbois, tres blesse, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi. --Alors, je veux que papa ajoute a ma part mille francs sur l'argent de sa cachette. Le vieux, un moment etourdi, begaya. Puis, il se redressa, s'avanca, terrible. --Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc a me faire assassiner, mauvais bougre! On demolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien! Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing leve de son pere. --Non! Le silence retomba, embarrasse. Maintenant, l'enorme chapeau genait, barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer lui-meme. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenetre, comme s'il ne l'eut pas connu. --Trois!... Tu as le troisieme lot, entends-tu? L'acte est pret, bien sur que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas a refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour reflechir... Allons, c'est fini, n'en causons plus. Buteau, noye de tenebres, ne repondit pas. Les autres approuverent bruyamment, tandis que la mere se decidait a allumer une chandelle, pour mettre le couvert. Et, a cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, apercut deux ombres enlacees, guettant de la route, deserte et noire, ce qu'on faisait chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commencaient a voler, d'une legerete de plume. --Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur! Alors, il reconnut Francoise, encapuchonnee, avec sa face longue, aux levres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras a la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agreable, malgre ses gros traits et la bouffissure commencante de toute sa ronde personne, restait rejouie dans son malheur. --Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement. --Dame! repondit-elle, ca m'interesse, ce qui se passe la-dedans... Savoir si ca va decider Buteau! Francoise, d'un geste de caresse, avait emprisonne de son autre bras le ventre enfle de sa soeur. --S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-etre qu'il voudra une fille plus riche. Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait etre termine, on arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les vieux. Francoise dit encore: --Ah bien! nous vous reverrons tout a l'heure, nous irons a la veillee. Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus epaisse, leurs vetements confondus se liseraient d'un fin duvet blanc. V Des sept heures, apres le diner, les Fouan, Buteau et Jean etaient alles, dans l'etable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces betes, attachees au fond, devant l'auge, chauffaient la piece de l'exhalaison forte de leur corps et de leur litiere; tandis que la cuisine, avec les trois maigres tisons du diner, se trouvait deja glacee par les gelees precoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on la, sur la terre battue, bien a l'aise, au chaud, sans autre derangement que d'y transporter une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin apportait la chandelle a son tour; de grandes ombres dansaient le long des murailles nues, noires de poussiere, jusqu'aux toiles d'araignee des charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tiedes des vaches, qui, couchees, ruminaient. La Grande arriva la premiere, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de chandelle, abusant de son grand age, si redoutee, que son frere n'osait la rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le chandelier, le garda pour elle seule, a cause de ses mauvais yeux. Elle avait pose contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui herissaient sa tete d'oiseau decharne. --Ca tombe? demanda Rose. --Ca tombe, repondit-elle de sa voix breve. Et elle se mit a son tricot, elle serra ses levres minces, avare de paroles, apres avoir jete sur Jean et sur Buteau un regard percant. Les autres, derriere elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'etait fait accompagner par son fils Nenesse, Delhomme ne venant jamais aux veillees; et, presque aussitot, Lise et Francoise, qui secouerent en riant la neige dont elles etaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir legerement la premiere. Lui, tranquillement, la regardait. --Ca va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu? --Pas mal, merci. --Allons, tant mieux! Palmyre, pendant ce temps, s'etait furtivement glissee par la porte entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se placait le plus loin possible de sa grand'mere, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la fit se redresser. C'etaient des begaiements de fureur, des larmes, des rires et des huees. --Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore apres lui! cria-t-elle. D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des grondements de lionne, elle delivra son frere Hilarion des farces de la Trouille, de Delphin de Nenesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essouffle, ahuri, Hilarion entra en se dehanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lievre le faisait saliver, il begayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de cretin. Il etait devenu tres mechant, enrage de ce qu'il ne pouvait attraper a la course et calotter les gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'etait lui qui avait recu une volee de boules de neige. --Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a mordue au pouce, tenez! Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'etrangler; tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en l'appelant son mignon. --En voila assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien l'empecher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!... Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous reconduire chez vos parents. Mais, comme l'infirme continuait a begayer, voulant avoir raison, la Grande, dont les yeux flamberent, saisit sa canne et en assena un coup si rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de terreur, s'affaisserent, ne bougerent plus. Et la veillee commenca. Les femmes, autour de l'unique chandelle, tricotaient, filaient, travaillaient a des ouvrages, qu'elles ne regardaient meme pas. Les hommes, en arriere, fumaient lentement avec de rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se pincaient en etouffant leurs rires. Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un tresor, une clef rouge a la gueule; ou encore celui de la bete d'Orleans, qui avait la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'a terre, deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce monstre avait mange un voyageur rouennais, dont il n'etait reste que le chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siecles, ont devaste la Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelee, gardait de ses forets premieres quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables de loups, poussees par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les troupeaux. Des femmes, des enfants etaient devores. Et les vieux du pays se rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les villes: a Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; a Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des etables et des bergeries. Puis, les memes anecdotes se succedaient; le meunier, surpris par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui fut mangee seulement a sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres encore, des legendes de loups-garous, d'hommes changes en betes, sautant sur les epaules des passants attardes, les forcant a courir, jusqu'a la mort. Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glacait les filles de la veillee, ce qui, a la sortie, les faisait se sauver, eperdues, fouillant l'ombre, c'etaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande d'Orgeres, dont apres soixante ans la contree frissonnait. Ils etaient des centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, deserteurs, faux colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de meurtres et de debauches. Ils descendaient des troupes armees et disciplinees de l'ancien brigandage, mettant a profit les troubles de la Revolution, faisant en regle le siege des maisons isolees, ou ils entraient "a la bombe", en enfoncant les portes a l'aide de beliers. Des la nuit venue, comme les loups, ils sortaient de la foret de Dourdan, des broussailles de la Conie, des repaires boises ou ils se cachaient; et la terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Etampes a Chateaudun, de Chartres a Orleans. Parmi leurs atrocites legendaires, celle qui revenait le plus souvent a Rognes, etait le pillage de la ferme de Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgeres. Le Beau-Francois, le chef celebre, le successeur de Fleur-d'Epine, cette nuit-la, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon, Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage noirci. D'abord, ils jeterent dans la cave les gens de la ferme, les servantes, les charretiers, le berger, a coups de baionnette; ensuite, ils "chaufferent" le fermier, le pere Fousset, qu'ils avaient garde seul. Quand ils lui eurent allonge les pieds au-dessus des braises de la cheminee, ils allumerent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladerent de la pointe d'un couteau, pour que la flamme penetrat mieux. Enfin, le vieux s'etant decide a dire ou etait son argent ils le lacherent, ils emporterent un butin considerable. Fousset, qui avait eu la force de se trainer jusqu'a une maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le recit se terminait par le proces et l'execution, a Chartres, de la bande des Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un proces monstre, dont l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des prevenus moururent en prison d'une peste determinee par leur ordure; un proces qui defera a la cour d'assises cent quinze accuses dont trente-trois contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui aboutit a vingt-trois condamnations a mort. La nuit de l'execution, en se partageant les depouilles des supplicies, sous l'echafaud rouge de sang, les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent. Fouan, a propos d'un assassinat qui s'etait commis du cote de Janville, raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et il en etait a la complainte composee en prison par le Rouge-d'Auneau lui-meme, lorsque des bruits etranges sur la route, des pas, des poussees, des jurons, epouvanterent les femmes. Palissantes, elles tendaient l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer "a la bombe". Bravement, Buteau alla ouvrir la porte. --Qui va la? Et l'on apercut Becu et Jesus-Christ, qui, a la suite d'une querelle avec Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils etaient si souls, et l'on avait eu si peur, qu'on se mit a rire. --Entrez tout de meme, et soyez sages, dit Rose en souriant a son grand chenapan de fils. Vos enfants sont ici, vous les emmenerez. Jesus-Christ et Becu s'assirent par terre, pres des vaches, mirent la chandelle entre eux, et continuerent: atout, atout, et atout! Mais la conversation avait tourne, on parlait des garcons du pays qui devaient tirer au sort, Victor Lengaigne et trois autres. Les femmes etaient devenues graves, une tristesse ralentissait les paroles. --Ce n'est pas drole, reprit Rose, non, non, pas drole, pour personne! --Ah! la guerre, murmura Fouan, elle en fait, du mal! C'est la mort de la culture... Oui, quand les garcons partent, les meilleurs bras s'en vont, on le voit bien a la besogne; et, quand ils reviennent, dame? ils sont changes, ils n'ont plus le coeur a la charrue... Vaudrait mieux le cholera que la guerre! Fanny s'arreta de tricoter. --Moi, declara-t-elle, je ne veux pas que Nenesse parte... M. Baillehache nous a explique une machine, comme qui dirait une loterie: on se reunit a plusieurs, chacun verse entre ses mains une somme, et ceux qui tombent au sort sont rachetes. --Faut etre riche pour ca, dit sechement la Grande. Mais Becu, entre deux levees, avait attrape un mot au vol. --La guerre, ah! bon sang! c'est ca qui fait les hommes!... Lorsqu'on n'y est pas alle, on ne peut pas savoir. Il n'y a que ca, se foutre des coups... Hein? la-bas, chez les moricauds. Et il cligna l'oeil gauche, tandis que Jesus-Christ ricanait d'un air d'intelligence. Tous deux avaient fait les campagnes d'Afrique, le garde champetre des les premiers temps de la conquete, l'autre plus tard, lors des revoltes dernieres. Aussi, malgre la difference des epoques, avaient-ils des souvenirs communs, des oreilles de Bedouins coupees et enfilees en chapelets, des Bedouines a la peau frottee d'huile, pincees derriere les haies et tamponnees dans tous les trous. Jesus-Christ surtout repetait une histoire qui enflait de rires enormes les ventres des paysans: une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir toute nue, avec une pipe dans le derriere. --Nom de Dieu, reprit Becu en s'adressant a Fanny, vous voulez donc que Nenesse reste une fille?... Ce que je vais vous coller Delphin au regiment, moi! Les enfants avaient cesse de jouer, Delphin levait sa tete ronde et solide de petit gars sentant deja la terre. --Non! declara-t-il carrement, d'un air tetu. --Hein? qu'est-ce que tu dis? je vais t'apprendre le courage, mauvais Francais! --Je ne veux pas partir, je veux rester chez nous. Le garde champetre levait la main, lorsque Buteau l'arreta. --Laissez-le donc tranquille, cet enfant!... Il a raison. Est-ce qu'on a besoin de lui? Il y en a d'autres... Avec ca qu'on vient au monde pour lacher son coin, pour aller se faire casser la gueule, a cause d'un tas d'histoires dont on se fiche. Moi, je n'ai pas quitte le pays, je ne m'en porte pas plus mal. En effet, il avait tire un bon numero, il etait un vrai terrien, attache au sol, ne connaissant qu'Orleans et Chartres, n'ayant rien vu, au dela du plat horizon de la Beauce. Et il semblait en tirer un orgueil, d'avoir ainsi pousse dans sa terre, avec l'entetement borne et vivace d'un arbre. Il s'etait mis debout, les femmes le regardaient. --Quand ils rentrent du service, ils sont tous si maigres! osa murmurer Lise. --Et vous, Caporal, demanda la vieille Rose, vous etes alle loin? Jean fumait sans une parole, en garcon reflechi qui preferait ecouter. Il ota lentement sa pipe. --Oui, assez loin comme ca... Pas en Crimee, pourtant. Je devais partir quand on a pris Sebastopol... Mais, plus tard, en Italie... --Et qu'est-ce que c'est, l'Italie? La question parut le surprendre, il hesita, fouilla ses souvenirs. --Mais l'Italie, c'est comme chez nous. Il y a de la culture, il y a des bois avec des rivieres... Partout, c'est la meme chose. --Alors, vous vous etes battu? --Ah! oui, battu pour sur! Il s'etait remis a sucer sa pipe, il ne se pressait pas; et Francoise, qui avait leve les yeux, restait la bouche entr'ouverte, a attendre une histoire. Toutes, d'ailleurs, s'interessaient, la Grande elle-meme allongea un nouveau coup de canne sur la table, pour faire taire Hilarion qui geignait, la Trouille ayant invente le petit jeu de lui enfoncer une epingle dans le bras, sournoisement. A Solferino, ca chauffait dur, et il pleuvait cependant, oh! il pleuvait... Je n'avais pas un fil de sec, l'eau m'entrait par le dos et coulait dans mes souliers... Ca, on peut le dire sans mensonge, nous avons ete mouilles! On attendait toujours, mais il n'ajouta rien, il n'avait vu que ca de la bataille. Au bout d'une minute de silence, il reprit de son air raisonnable: --Mon Dieu! la guerre, ce n'est pas si difficile qu'on le croit... On tombe au sort, n'est-ce pas? on est bien oblige de faire son devoir. Moi, j'ai lache le service, parce que j'aime mieux autre chose. Seulement, ca peut encore avoir du bon, pour celui que son metier degoute et qui rage, quand l'ennemi vient nous emmerder en France. --Une sale chose, tout de meme! conclut le pere Fouan. Chacun devrait defendre son chez soi, et pas plus. De nouveau, le silence regna. Il faisait tres chaud, une chaleur humide et vivante, accentuee par la forte odeur de la litiere. Une des deux vaches, qui s'etait mise debout, fientait; et l'on entendit le bruit doux et rythmique des bouses etalees. De la nuit des charpentes, descendait le cri-cri melancolique d'un grillon; tandis que, le long des murailles, les doigts rapides des femmes, activant les aiguilles de leur tricot, semblaient faire courir des pattes d'araignees geantes, au milieu de tout ce noir. Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la moucha si bas qu'elle l'eteignit. Ce furent des clameurs, les filles riaient, les enfants enfoncaient l'epingle dans une fesse d'Hilarion; et les choses se seraient gatees, si la chandelle de Jesus-Christ et de Becu, somnolents sur leurs cartes, n'avait servi a rallumer l'autre, malgre sa meche longue, elargie en un champignon rouge. Saisie de sa maladresse, Palmyre tremblait comme une gamine qui craint de recevoir le fouet. --Voyons, dit Fouan, qui est-ce qui va nous lire ca, pour finir la veillee?... Caporal, vous devez tres bien lire l'imprime, vous. Il etait alle chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de propagande bonapartiste, dont l'empire avait inonde les campagnes. Celui-ci, tombe la de la balle d'un colporteur, etait une attaque violente contre l'ancien regime, une histoire dramatisee du paysan, avant et apres la Revolution, sous ce titre de complainte: _Les Malheurs et le Triomphe de Jacques Bonhomme_. Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit a lire, d'une voix blanche et anonnante d'ecolier qui ne tient pas compte de la ponctuation. Religieusement, on l'ecouta. D'abord, il etait question des Gaulois libres, reduits en esclavage par les Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs, en etablissant la feodalite. Et le long martyre commencait, le martyre de Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploite, extermine, a travers les siecles. Pendant que le peuple des villes se revoltait, fondant la commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isole, depossede de tout et de lui-meme, n'arrivait que plus tard a s'affranchir, a acheter de son argent la liberte d'etre un homme; et quelle liberte illusoire, le proprietaire accable, garrotte par des impots de sang et de ruine, la propriete sans cesse remise en question, grevee de tant de charges, qu'elle ne lui laissait guere que des cailloux a manger! Alors, un affreux denombrement commencait, celui des droits qui frappaient le miserable. Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complete, ils pullulaient, ils soufflaient a la fois du roi, de l'eveque et du seigneur. Trois carnassiers devorants sur le meme corps: le roi avait le cens et la taille, l'eveque avait la dime, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu, ni meme l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses plaisirs. Il payait pour detourner sur son fonds l'eau pluviale des fosses, il payait pour la poussiere des chemins que les pieds de ses moutons faisaient voler, l'ete, aux grandes secheresses. Celui qui ne pouvait payer, donnait son corps et son temps, taillable et corveable a merci, oblige de labourer, moissonner, faucher, faconner la vigne, curer les fosses du chateau, faire et entretenir les routes. Et les redevances en nature; et les banalites; le moulin, le four, le pressoir, ou restait le quart des recoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent, meme apres la demolition des donjons; et le droit de gite, de prise et pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, devalisait les chaumieres, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant de chez lui, quitte a ce qu'on arrachat les portes et les fenetres, s'il ne deguerpissait pas assez vite. Mais l'impot execre, celui dont le souvenir grondait encore au fond des hameaux, c'etait la gabelle odieuse, les greniers a sel, les familles tarifees a une quantite de sel qu'elles devaient quand meme acheter au roi, toute cette perception inique dont l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France. --Mon Pere, interrompit Fouan, a vu le sel a dix-huit sous la livre... Ah! les temps etaient durs! Jesus-Christ rigolait dans sa barbe. Il voulut insister sur les droits polissons, auxquels le petit livre se contentait de faire une allusion pudique. --Et le droit de cuissage, dites donc? Ma parole! le seigneur fourrait la cuisse dans le lit de la mariee, et la premiere nuit il lui fourrait... On le fit taire, les filles, Lise elle-meme avec son gros ventre, etaient devenues toutes rouges; tandis que la Trouille et les deux galopins, le nez tombe par terre, se collaient leur poing dans la bouche, pour ne pas eclater. Hilarion, beant, ne perdait pas un mot, comme s'il eut compris. Jean continua. Maintenant, il en etait a la justice, a cette triple justice du roi, de l'eveque et du seigneur, qui ecartelait le pauvre monde suant sur la glebe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit ecrit, et par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'epee. Meme aux siecles suivants, lorsque l'equite protesta, on acheta les charges, la justice fut vendue. Et c'etait pis pour le recrutement des armees, pour cet impot du sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient dans les bois, on les ramenait enchaines, a coups de crosse, on les enrolait comme on les aurait conduits au bagne. L'acces des grades leur etait defendu. Un cadet de famille trafiquait d'un regiment ainsi que d'une marchandise a lui qu'il avait payee, mettait les grades inferieurs aux encheres, poussait le reste de son betail humain a la tuerie. Puis, venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de garenne, qui, de nos jours, meme abolis, ont laisse un ferment de haine au coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement hereditaire, c'est l'antique prerogative feodale qui autorisait le seigneur a chasser partout et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui; c'est la bete libre, l'oiseau libre, encages sous le grand ciel pour le plaisir d'un seul; ce sont les champs parques en capitaineries, que le gibier ravageait, sans qu'il fut permis aux proprietaires d'abattre un moineau. --Ca se comprend, murmura Becu, qui parlait de tirer les braconniers comme des lapins. Mais Jesus-Christ avait dresse l'oreille, a cette question de la chasse, et il sifflota d'un air goguenard. Le gibier etait a qui savait le tuer. --Ah! mon Dieu! dit Rose simplement, en poussant un grand soupir. Tous avaient ainsi le coeur gros, cette lecture leur pesait peu a peu aux epaules, du poids penible d'une histoire de revenants. Ils ne comprenaient pas toujours, cela redoublait leur malaise. Puisque ca s'etait passe comme ca, dans le temps, peut-etre bien que ca pouvait revenir. --"Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit a anonner Jean de sa voix d'ecolier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes peines..." Le calvaire du paysan, en effet, se deroulait. Il avait souffert de tout, des hommes, des elements et de lui-meme. Sous la feodalite, lorsque les nobles allaient a la proie, il etait chasse, traque, emporte dans le butin. Chaque guerre privee de seigneur a seigneur le ruinait, quand elle ne l'assassinait pas: on brulait sa chaumiere, on rasait son champ. Plus tard etaient venues les grandes compagnies, le pire des fleaux qui ont desole nos campagnes, ces bandes d'aventuriers a la solde de qui les payait, tantot pour, tantot contre la France, marquant leur passage par le fer et le feu, laissant derriere elles la terre nue. Si les villes tenaient, grace a leurs murailles, les villages etaient balayes dans cette folie du meurtre, qui alors soufflait d'un bout a l'autre d'un siecle. Il y a eu des siecles rouges, des siecles ou nos plats pays, comme on disait, n'ont cesse de clamer de douleur, les femmes violees, les enfants ecrases, les hommes pendus. Puis, lorsque la guerre faisait treve, les maltotiers du roi suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le poids des impots n'etaient rien, a cote de la perception fantasque et brutale, la taille et la gabelle mises a ferme, les taxes reparties au petit bonheur de l'injustice, exigees par des troupes armees qui faisaient rentrer l'argent du fisc comme on leve une contribution de guerre; si bien que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, vole en route, diminue a chacune des mains pillardes ou il passait. Ensuite, la famine s'en melait. L'imbecile tyrannie des lois immobilisant le commerce, empechant la libre vente des grains, determinait tous les dix ans d'effrayantes disettes, sous des annees de soleil trop chaud ou de trop longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les rivieres, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon compromettant les recoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups terribles du mal de la faim, rencherissement brusque de toutes choses, epouvantables miseres, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des fosses, ainsi que des betes. Et, fatalement, apres les guerres, apres les disettes, des epidemies se declaraient, tuaient ceux que l'epee et la famine avaient epargnes. C'etait une pourriture sans cesse renaissante de l'ignorance et de la malproprete, la peste noire, la Grand'Mort, dont on voit le squelette geant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le peuple triste et bleme des campagnes. Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se revoltait. Il avait derriere lui des siecles de peur et de resignation, les epaules, durcies aux coups, le coeur si ecrase qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortit de sa prudence, de cet abetissement ou il roulait des choses confuses, ignorees de lui-meme; et cela jusqu'a une derniere injustice, une souffrance derniere, qui le faisait tout d'un coup sauter a la gorge de ses maitres, comme un animal domestique, trop battu et enrage. Toujours, de siecle en siecle, la meme exasperation eclate, la jacquerie arme les laboureurs de leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'a mourir. Ils ont ete les Bagaudes chretiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles et aux soldats du roi. Apres quatre cents ans, le cri de douleur et de colere des Jacques, passant encore a travers les champs devastes, va faire trembler les maitres, au fond des chateaux. S'ils se fachaient une fois de plus, eux qui sont le nombre, s'ils reclamaient enfin leur part de jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en guenilles, fous de brutalite et de desirs, ruinant, exterminant, comme on les a ruines et extermines, violant a leur tour les femmes des autres! --"Calme tes coleres, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et applique, car l'heure de ton triomphe sonnera bientot au cadran de l'histoire..." Buteau avait eu son haussement brusque d'epaules: belle affaire de se revolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs, depuis que le petit livre contait les rebellions de leurs ancetres, ecoutaient les yeux baisses, sans hasarder un geste, pris de mefiance, bien qu'ils fussent entre eux. C'etaient des choses dont on ne devait pas causer tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient la-dessus. Jesus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de plusieurs, a la prochaine, Becu declara violemment que tous les republicains etaient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa silence, solennel, d'une gravite triste, en vieil homme qui en connait long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes semblaient s'interesser de plus pres a leur tricot, lacha cette sentence: "Ce qu'on a, on le garde", sans que cela parut se rapporter a la lecture. Seule, Francoise, son ouvrage tombe sur les genoux, regardait Caporal, etonnee de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps. --Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! repeta Rose en soupirant plus fort. Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases celebraient la Revolution. C'etait la que Jacques Bonhomme triomphait, dans l'apotheose de 89. Apres la prise de la Bastille, pendant que les paysans brulaient les chateaux, la nuit du 4 aout avait legalise les conquetes des siecles, en reconnaissant la liberte humaine et l'egalite civile. "En une nuit, le laboureur etait devenu l'egal du seigneur qui, en vertu de parchemins, buvait sa sueur et devorait le fruit de ses veilles." Abolition de la qualite de serf, de tous les privileges de la noblesse, des justices ecclesiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits, egalite des impots; admission de tous les citoyens a tous les emplois civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie semblaient disparaitre un a un, c'etait l'hosanna d'un nouvel age d'or s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entiere flagornait, en l'appelant le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 etaient stigmatisees en termes, brulants, et le livre entamait un eloge outre de Napoleon, l'enfant de la Revolution, qui avait su "la tirer des ornieres de la licence, pour faire le bonheur des campagnes". --Ca, c'est vrai! lanca Becu, pendant que Jean tournait la derniere page. --Oui, c'est vrai, dit le pere Fouan. Il y a eu du bon temps tout de meme, dans ma jeunesse... Moi qui vous parle, j'ai vu Napoleon une fois, a Chartres. J'avais vingt ans... On etait libre, on avait la terre, ca semblait si bon! Je me souviens que mon pere, un jour, disait qu'il semait des sous et qu'il recoltait des ecus... Puis, on a eu Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe. Ca marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se plaindre... Et voici Napoleon III, aujourd'hui, et ca n'allait pas encore trop mal jusqu'a l'annee derniere... Seulement.... Il voulut garder le reste, mais les mots lui echappaient. --Seulement, qu'est-ce que ca nous a foutu, leur liberte et leur egalite, a Rose et a moi?... Est-ce que nous en sommes plus gras, apres nous etre esquintes pendant cinquante ans? Alors, en quelques mots lents et penibles, il resuma inconsciemment toute cette histoire: la terre si longtemps cultivee pour le seigneur, sous le baton et dans la nudite de l'esclave, qui n'a rien a lui, pas meme sa peau; la terre, fecondee de son effort, passionnement aimee et desiree pendant cette intimite chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on soigne, que l'on etreint et que l'on ne peut posseder; la terre, apres des siecles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce desir seculaire, cette possession sans cesse reculee, expliquait son amour pour son champ, sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse, qu'on touche, qu'on pese au creux de la main. Combien pourtant elle etait indifferente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne s'echauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies pourrissaient les semences, des coups de grele hachaient le ble en herbe, un vent de foudre versait les tiges, deux mois de secheresse maigrissaient les epis; et c'etaient encore les insectes qui rongent, les froids qui tuent, des maladies sur le betail, des lepres de mauvaises plantes mangeant le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'etait pas epargne, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne suffisait pas. Il y avait desseche les muscles de son corps, il s'etait donne tout entier a la terre, qui, apres l'avoir a peine nourri, le laissait miserable, inassouvi, honteux d'impuissance senile, et passait aux bras d'un autre male, sans pitie meme pour ses pauvres os, qu'elle attendait. --Et voila! et voila! continuait le pere. On est jeune, on se decarcasse; et, quand on est parvenu bien difficilement a joindre les deux bouts, on est vieux, il faut partir... N'est-ce pas, Rose? La mere hocha sa tete tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaille, elle aussi, plus qu'un homme bien sur! Levee avant les autres, faisant la soupe, balayant, recurant, les reins casses par mille soins, les vaches, le cochon, le petrin, toujours couchee la derniere! Pour n'en etre pas crevee, il fallait qu'elle fut solide. Et c'etait sa seule recompense, d'avoir vecu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, apres avoir coupe les liards en quatre, s'etre couche sans lumiere et contente de pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux jours. --Tout de meme, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis laisse conter qu'il y a des pays ou la terre donne un mal de chien. Ainsi, dans le Perche, ils n'ont que des cailloux... En Beauce, elle est douce encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi... Seulement ca se gate. Elle devient pour sur moins fertile, des champs ou l'on recoltait vingt hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze... Et le prix de l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du ble de chez les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme ils disent... Est-ce que le malheur est jamais fini? Ca ne met pas de viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier nous casse les epaules, on nous prend toujours nos enfants pour la guerre... Allez, on a beau faire des revolutions, c'est bonnet blanc, blanc bonnet, et le paysan reste le paysan. Jean, qui etait methodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence etant retombe, il lut doucement: --"Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, ou il te faudrait tout acheter, le lait, la viande et les legumes, ou tu depenserais toujours au dela du necessaire, a cause des occasions. N'as-tu pas au village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnetes? La vie des champs n'a point son egale, tu possedes le vrai bonheur, loin des lambris dores; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se regaler a la campagne, de meme que les bourgeois n'ont qu'un reve, se retirer pres de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres, faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que l'argent est une chimere. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite." Sa voix s'etait alteree, il dut contenir une emotion de gros garcon tendre, grandi dans les villes, et dont les idees de felicite champetre remuaient l'ame. Les autres resterent mornes, les femmes pliees sur leurs aiguilles, les hommes tasses, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux? L'argent seul etait bon, et ils crevaient de misere. Puis, comme ce silence, lourd de souffrance et de rancune, le genait, le jeune homme se permit une reflexion sage. --Tout de meme, ca irait mieux peut-etre avec l'instruction... Si l'on etait si malheureux autrefois, c'etait qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on sait un peu, et ca va moins mal assurement. Alors, il faudrait savoir tout a fait, avoir des ecoles pour apprendre a cultiver... Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstine dans la routine. --Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ca marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait davantage! Ca la fache qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce qu'elle veut, la matine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mange de l'argent gros comme lui, a se fourrer dans les inventions nouvelles... Non, non, c'est foutu, le paysan reste le paysan! Dix heures sonnaient, et a ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup de hache, Rose alla chercher un pot de chataignes, qu'elle avait laisse dans les cendres chaudes de la cuisine, le regal oblige du soir de la Toussaint. Meme elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fete fut complete. Des lors, on oublia les histoires, la gaiete monta, les ongles et les dents travaillerent a tirer de leurs cosses les chataignes bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Becu et Jesus-Christ les avalaient sans les eplucher, en se les lancant de loin au fond de la bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait a les nettoyer un soin extreme, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants, ils "faisaient du boudin". La Trouille piquait la chataigne avec une dent, puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nenesse lechaient ensuite. C'etait tres bon. Lise et Francoise se deciderent a en faire aussi. On moucha la chandelle une derniere fois, on trinqua a la bonne amitie de tous les assistants. La chaleur avait augmente, une vapeur rousse montait du purin de la litiere, le grillon chantait plus fort, dans les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent du regal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit regulier et doux. A la demie de dix heures, le depart commenca. D'abord, ce fut Fanny qui emmena Nenesse. Puis, Jesus-Christ et Becu sortirent en se querellant, repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et Delphin, chacun soutenant son pere, le poussant, le remettant dans le droit chemin, comme une bete retive qui ne connait plus l'ecurie. A chaque battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et Hilarion, qui s'echapperent peureusement, secoues d'un frisson, sous leurs guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle, a cote, avec le coup sourd du battant violemment referme. Et il ne resta que Francoise et Lise. --Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant a la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin. Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tete de leur fichu. Buteau s'etait leve, et il marchait d'un bout a l'autre de l'etable, la face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parle depuis la lecture, comme possede par ce que le livre disait, ces histoires de la terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui devenait insupportable. Et c'etaient d'autres choses encore, des choses confuses, qui se battaient dans son crane epais, de la colere, de l'orgueil, l'entetement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le desir exaspere du male voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'etre dupe. Brusquement, il se decida. --Je monte me coucher, adieu! --Comment ca, adieu? --Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour... Adieu, si je ne vous revois pas. Le pere et la mere, cote a cote, s'etaient plantes devant lui. --Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu? Buteau marcha jusqu'a la porte; puis, se retournant: --Non! Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier eclat de l'antique autorite. --C'est bon, tu es un mauvais fils... Je vas donner leurs parts a ton frere et a ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je m'arrangerai pour qu'ils la gardent... Tu n'auras rien, va-t'en! Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose, a son tour, essaya de l'attendrir. --Mais on t'aime autant que les autres, imbecile!... Tu boudes contre ton ventre. Accepte! --Non! Et il disparut, il monta se coucher. Dehors, Lise et Francoise, encore saisies de cette scene, firent quelques pas en silence. Elles s'etaient reprises a la taille, elles se confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige. Mais Jean qui les suivait, egalement silencieux, les entendit bientot pleurer. Il voulut leur rendre courage. --Voyons, il reflechira, il dira oui demain. --Ah! vous ne le connaissez pas, s'ecria Lise. Il se ferait plutot hacher que de ceder... Non, non, c'est fini! Puis d'une voix desesperee: --Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant? --Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Francoise. Cela les fit rire. Mais elles etaient trop tristes, elles se remirent a pleurer. Lorsque Jean les eut laissees a leur porte, il continua sa route, a travers la plaine. La neige avait cesse, le ciel etait redevenu vif et clair, crible d'etoiles, un grand ciel de gelee, d'ou tombait un jour bleu, d'une limpidite de cristal; et la Beauce, a l'infini se deroulait, toute blanche, plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur le sol durci. C'etait un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout ce qu'il avait lu lui tournait dans la tete, il ota sa casquette pour se rafraichir, souffrant derriere les oreilles, ayant besoin de ne plus penser a rien. L'idee de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi. Ses gros souliers sonnaient toujours. Une etoile filante se detacha, sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse. La-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant a peine d'une legere bosse la nappe blanche; et, des que Jean se fut engage dans le sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemence a cette place, quelques jours plus tot: il regarda vers la gauche, il le reconnut, sous le suaire qui le couvrait. La couche etait mince, d'une legerete et d'une purete d'hermine, dessinant les aretes des sillons, laissant deviner les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel bon repos dans ces flancs glaces, jusqu'au tiede matin, ou le soleil du printemps les reveillerait a la vie! DEUXIEME PARTIE I Il etait quatre heures, le jour se levait a peine, un jour rose des premiers matins de mai. Sous le ciel palissant, les batiments de la Borderie sommeillaient encore, a demi sombres, trois longs batiments aux trois bords de la vaste cour carree, la bergerie au fond, les granges a droite, la vacherie, l'ecurie et la maison d'habitation a gauche. Fermant le quatrieme cote, la porte charretiere etait close, verrouillee d'une barre de fer. Et, sur la fosse a fumier, seul un grand coq jaune sonnait le reveil, de sa note eclatante de clairon. Un second coq repondit, puis un troisieme. L'appel se repeta, s'eloigna de ferme en ferme, d'un bout a l'autre de la Beauce. Cette nuit-la, comme presque toutes les nuits, Hourdequin etait venu retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu'il lui avait laisse embellir d'un papier a fleurs, de rideaux de percale et de meubles d'acajou. Malgre son pouvoir grandissant, elle s'etait heurtee a de violents refus, chaque fois qu'elle avait tente d'occuper, avec lui, la chambre de sa defunte femme, la chambre conjugale, qu'il defendait par un dernier respect. Elle en restait tres blessee, elle comprenait bien qu'elle ne serait pas la vraie maitresse, tant qu'elle ne coucherait pas dans le vieux lit de chene, drape de cotonnade rouge. Au petit jour, Jacqueline s'eveilla, et elle demeurait sur le dos, les paupieres grandes ouvertes, tandis que, pres d'elle, le fermier ronflait encore. Ses yeux noirs revaient dans cette chaleur excitante du lit, un frisson gonfla sa nudite de jolie fille mince. Pourtant, elle hesitait; puis, elle se decida, enjamba doucement son maitre, la chemise retroussee, si legere et si souple, qu'il ne la sentit point; et, sans bruit, les mains fievreuses de son brusque desir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une chaise, il ouvrit les yeux a son tour. --Tiens! tu t'habilles... Ou vas-tu? --J'ai peur pour le pain, je vais voir. Hourdequin se rendormit, begayant, etonne du pretexte, la tete en sourd travail dans l'accablement du sommeil. Quelle drole d'idee! le pain n'avait pas besoin d'elle, a cette heure. Et il se reveilla en sursaut, sous la pointe aigue d'un soupcon. Ne la voyant plus la, etourdi, il promenait son regard vague autour de cette chambre de bonne, ou etaient ses pantoufles, sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un valet! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son histoire. Son pere, Isidore Hourdequin, etait le descendant d'une ancienne famille de paysans de Cloyes, affinee et montee a la bourgeoisie, au XVIe siecle. Tous avaient eu des emplois dans la gabelle: un, grenetier a Chartres; un autre, controleur a Chateaudun; et Isidore, orphelin de bonne heure, possedait une soixantaine de mille francs, lorsque, a vingt-six ans, prive de sa place par la Revolution, il eut l'idee de faire fortune avec les vols de ces brigands de republicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il connaissait admirablement la contree, il flaira, calcula, paya trente mille francs, a peine le cinquieme de leur valeur reelle, les cent cinquante hectares de la Borderie, tout ce qu'il restait de l'ancien domaine des Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n'avait ose risquer ses ecus; seuls, des bourgeois, des robins et des financiers tirerent profit de la mesure revolutionnaire. D'ailleurs, c'etait simplement une speculation, car Isidore comptait bien ne pas s'embarrasser d'une ferme, la revendre a son prix des la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le Directoire arriva, et la depreciation de la propriete continuait: il ne put vendre avec le benefice reve. Sa terre le tenait, il en devint le prisonnier, a ce point que, tetu, ne voulant rien lacher d'elle, il eut l'idee de la faire valoir lui-meme, esperant y realiser enfin la fortune. Vers cette epoque, il epousa la fille d'un fermier voisin, qui lui apporta cinquante hectares; des lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce bourgeois, sorti depuis trois siecles de la souche paysanne, retourna a la culture, mais a la grande culture, a l'aristocratie du sol, qui remplacait l'ancienne toute-puissance feodale. Alexandre Hourdequin, son fils unique, etait ne en 1804. Il avait commence d'execrables etudes au college de Chateaudun. La terre le passionnait, il prefera revenir aider son pere, decevant un nouveau reve de ce dernier, qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils dans quelque profession liberale. Le jeune homme avait vingt-sept ans, lorsque, le pere mort, il devint le maitre de la Borderie. Il etait pour les methodes nouvelles; son premier soin, en se mariant, fut de chercher, non du bien, mais de l'argent, car, selon lui, il fallait s'en prendre au manque de capital, si la ferme vegetait; et il trouva la dot desiree, une somme de cinquante mille francs, que lui apporta une soeur du notaire Baillehache, une demoiselle mure, son ainee de cinq ans, extremement laide, mais douce. Alors, commenca, entre lui et ses deux cents hectares, une longue lutte, d'abord prudente, peu a peu enfievree par les mecomptes, lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l'enrichir, lui avait permis de mener une vie large de gros homme sanguin, decide a ne jamais rester sur ses appetits. Depuis quelques annees, les choses se gataient encore. Sa femme lui avait donne deux enfants: un garcon, qui s'etait engage par haine de la culture, et qui venait d'etre fait capitaine, apres Solferino; une fille delicate et charmante, sa grande tendresse, l'heritiere de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures. D'abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L'automne suivant, sa fille mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait meme plus une fois par an, le pere se trouva brusquement seul, l'avenir ferme, sans l'encouragement desormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce bourgeois assez audacieux pour tater de leur metier, il s'obstina. Et que faire, d'ailleurs? Il etait de plus en plus etroitement le prisonnier de sa terre: le travail accumule, le capital engage l'enfermaient chaque jour davantage, sans autre issue possible desormais que d'en sortir par un desastre. Hourdequin, carre des epaules, avec sa large face haute en couleur, n'ayant garde que des mains petites de son affinement bourgeois, avait toujours ete un male despotique pour ses servantes. Meme du temps de sa femme, toutes etaient prises; et cela naturellement, sans autre consequence, comme une chose due. Si les filles de paysans pauvres qui vont en couture, se sauvent parfois, pas une de celles qui s'engagent dans les fermes, n'evite l'homme, les valets ou le maitre. Mme Hourdequin vivait encore, lorsque Jacqueline entra a la Borderie, par charite: le pere Cognet, un vieil ivrogne, la rouait de coups, et elle etait si dessechee, si minable, qu'on lui voyait les os du corps, au travers de ses guenilles. Avec ca, d'une telle laideur, croyait-on, que les gamins la huaient. On ne lui aurait pas donne quinze ans, bien qu'elle en eut alors pres de dix-huit. Elle aidait la servante, on l'employait a de basses besognes, a la vaisselle, au travail de la cour, au nettoyage des betes, ce qui achevait de la crotter, salie a plaisir. Pourtant, apres la mort de la fermiere, elle parut se decrasser un peu. Tous les valets la culbutaient dans la paille; pas un homme ne venait a la ferme, sans lui passer sur le ventre; et, un jour qu'elle l'accompagnait a la cave, le maitre, dedaigneux jusque-la, voulut aussi gouter de ce laideron mal tenu; mais elle se defendit furieusement, l'egratigna, le mordit, si bien qu'il fut oblige de la lacher. Des lors, sa fortune etait faite. Elle resista pendant six mois, se donna ensuite par petits coins de peau nue. De la cour, elle etait sautee a la cuisine, servante en titre; puis, elle engagea une gamine pour l'aider; puis, tout a fait dame, elle eut une bonne qui la servit. Maintenant, de l'ancien petit torchon, s'etait degagee une fille tres brune, l'air fin et joli, qui avait la gorge dure, les membres elastiques et forts des fausses maigres. Elle se montrait d'une coquetterie depensiere, se trempait de parfums, tout en gardant un fond de malproprete. Les gens de Rognes, les cultivateurs des environs, n'en demeuraient pas moins etonnes de l'aventure: etait-ce Dieu possible qu'un richard se fut entiche d'une mauviette pareille, pas belle, pas grasse, de la Cognette enfin, la fille a Cognet, a ce soulard qu'on voyait depuis vingt ans casser les cailloux sur les routes! Ah! un fier beau-pere! une fameuse catin! Et les paysans ne comprenaient meme pas que cette catin etait leur vengeance, la revanche du village contre la ferme, du miserable ouvrier de la glebe contre le bourgeois enrichi, devenu gros proprietaire. Hourdequin, dans la crise de ses cinquante-cinq ans, s'acoquinait, la chair prise, ayant le besoin physique de Jacqueline, comme on a le besoin du pain et de l'eau. Quand elle voulait etre bien gentille, elle l'enlacait d'une caresse de chatte, elle le gorgeait d'un devergondage sans scrupule, sans degout, tel que les filles ne l'osent pas; et, pour une de ces heures, il s'humiliait, il la suppliait de rester, apres des querelles, des revoltes terribles de volonte, dans lesquelles il menacait de la flanquer dehors, a grands coups de botte. La veille encore, il l'avait giflee, a la suite d'une scene qu'elle lui faisait, pour coucher dans le lit ou etait morte sa femme; et, toute la nuit, elle s'etait refusee, lui allongeant des tapes, des qu'il s'approchait; car, si elle continuait a se donner le regal des garcons de la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d'abstinences, afin d'augmenter son pouvoir. Aussi, ce matin-la, dans cette chambre moite, dans ce lit defait ou il la respirait encore, fut-il repris de colere et de desir. Depuis longtemps, il flairait ses continuelles trahisons. Il se leva d'un saut, il dit a voix haute: --Ah! bougresse, si je te pince! Vivement, il s'habilla et descendit. Jacqueline avait file a travers la maison muette, eclairee a peine par la pointe de l'aube. Comme elle traversait la cour, elle eut un mouvement de recul, en apercevant le berger, le vieux Soulas, deja debout. Mais son envie la tenait si fort, qu'elle passa outre. Tant pis! Elle evita l'ecurie de quinze chevaux, ou couchaient quatre des charretiers de la ferme, alla au fond, dans la soupente qui servait de lit a Jean: de la paille, une couverture, pas meme de draps. Et, l'embrassant tout endormi, lui fermant la bouche d'un baiser, frissonnante, essoufflee, a voix tres basse: --C'est moi, grosse bete. Aie pas peur... Vite, vite, depechons! Mais il s'effraya, il ne voulut jamais, a cette place, dans son lit, crainte d'une surprise. L'echelle du fenil etait pres de la, ils grimperent, laisserent la trappe ouverte, se culbuterent au milieu du foin. --Oh! grosse bete, grosse bete! repetait Jacqueline pamee, avec son roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs. Il y avait pres de deux ans que Jean Macquart se trouvait a la ferme. En sortant du service, il etait tombe a Bazoches-le-Doyen, avec un camarade, menuisier comme lui, et il avait repris du travail chez le pere de ce dernier, petit entrepreneur de village, qui occupait deux ou trois ouvriers; mais il ne se sentait plus le coeur a la besogne, les sept annees de service l'avaient rouille, devoye, degoute de la scie et du rabot, a ce point qu'il semblait un autre homme. Jadis, a Plassans, il tapait dur sur le bois, sans facilite pour apprendre, sachant tout juste lire, ecrire et compter, tres reflechi pourtant, tres laborieux, ayant la volonte de se creer une situation independante, en dehors de sa terrible famille. Le vieux Macquart le tenait dans une dependance de fille, lui soufflait sous le nez ses maitresses, allait chaque samedi, a la porte de son atelier, lui voler sa paie. Aussi, lorsque les coups et la fatigue eurent tue sa mere, suivit-il l'exemple de sa soeur Gervaise, qui venait de filer a Paris, avec un amant: il se sauva de son cote, pour ne pas nourrir son faineant de pere. Et, maintenant, il ne se reconnaissait plus, non qu'il fut devenu paresseux a son tour, mais le regiment lui avait elargi la tete: la politique, par exemple, qui l'ennuyait autrefois, le preoccupait aujourd'hui, le faisait raisonner sur l'egalite et la fraternite. Puis, c'etaient des habitudes de flane, les factions rudes et oisives, la vie somnolente des casernes, la bousculade sauvage de la guerre. Alors, les outils tombaient de ses mains, il songeait a sa campagne d'Italie, et un grand besoin de repos l'engourdissait, l'envie de s'allonger et de s'oublier dans l'herbe. Un matin, son patron vint l'installer a la Borderie, pour des reparations. Il y avait un bon mois de travail, des chambres a parqueter, des portes, des fenetres a consolider un peu partout. Lui, heureux, traina la besogne six semaines. Sur ces entrefaites, son patron mourut, et le fils, qui s'etait marie, alla s'etablir dans le pays de sa femme. Demeure a la Borderie, ou l'on decouvrait toujours des bois pourris a remplacer, le menuisier y fit des journees pour son compte; puis, comme la moisson commencait, il donna un coup de main, resta six semaines encore; de sorte que, le voyant si bien mordre a la culture, le fermier finit par le garder tout a fait. En moins d'un an, l'ancien ouvrier devint un bon valet de ferme, charriant, labourant, semant, fauchant, dans cette paix de la terre, ou il esperait contenter enfin son besoin de calme. C'etait donc fini de scier et de raboter! Et il paraissait ne pour les champs, avec sa lenteur sage, son amour du travail regle, ce temperament de boeuf de labour qu'il tenait de sa mere. Il fut ravi d'abord, il gouta la campagne que les paysans ne voient pas, il la gouta a travers des restes de lectures sentimentales, des idees de simplicite, de vertu, de bonheur parfait, telles qu'on les trouve dans les petits contes moraux pour les enfants. A vrai dire, une autre cause le faisait se plaire a la ferme. Au temps ou il raccommodait les portes, la Cognette etait venue s'etaler dans ses copeaux. Ce fut elle reellement qui le debaucha, seduite par les membres forts de ce gros garcon, dont la face reguliere et massive annoncait un male solide. Lui, ceda, puis recommenca, craignant de passer pour un imbecile, d'ailleurs tourmente a son tour du besoin de cette vicieuse, qui savait comment on excite les hommes. Au fond, son honnetete native protestait. C'etait mal, d'aller avec la bonne amie de M. Hourdequin, auquel il gardait de la reconnaissance. Sans doute il se donnait des raisons: elle n'etait pas la femme du maitre, elle lui servait de trainee; et, puisqu'elle le trompait dans tous les coins, autant valait-il en avoir le plaisir que de le laisser aux autres. Mais ces excuses n'empechaient pas son malaise de croitre, a mesure qu'il voyait le fermier s'eprendre davantage. Certainement, ca finirait par du vilain. Dans le foin, Jean et Jacqueline etouffaient leur souffle, lorsque lui, l'oreille restee au guet, entendit craquer le bois de l'echelle. D'un bond, il fut debout; et, au risque de se tuer, il se laissa tomber par le trou qui servait a jeter le fourrage. La tete de Hourdequin, justement apparaissait de l'autre cote, au ras de la trappe. Il vit du meme regard l'ombre de l'homme, qui fuyait, et le ventre de la femme, encore vautree, les jambes ouvertes. Une telle fureur le poussa, qu'il n'eut pas l'idee de descendre pour reconnaitre le galant, et que, d'une gifle a tuer un boeuf, il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux. --Ah! putain! Elle hurla, elle nia l'evidence dans un cri de rage. --Ce n'est pas vrai! Il se retenait de defoncer a coups de talon ce ventre qu'il avait vu, cette nudite etalee de bete en folie. --Je l'ai vu!... Dis que c'est vrai, ou je te creve! --Non, non, non, pas vrai! Puis, quand elle se fut enfin remise sur les pieds, la jupe rabattue, elle devint insolente, provocante, decidee a jouer sa toute-puissance. --Et, d'ailleurs, qu'est-ce que ca te fiche? Est-ce que je suis ta femme?... Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien libre de coucher ou ca me plait. Elle eut son roucoulement de colombe, comme une moquerie lascive. --Allons, ote-toi de la, que je descende... Je m'en irai ce soir. --Tout de suite! --Non, ce soir... Attends donc de reflechir. Il resta fremissant, hors de lui, ne sachant sur qui faire tomber sa colere. S'il n'avait deja plus le courage de la jeter immediatement a la rue, avec quelle joie il aurait flanque le galant dehors! Mais ou le prendre maintenant? Il etait monte droit au fenil, guide par les portes ouvertes, sans regarder dans les lits; et lorsqu'il fut redescendu, les quatre charretier de l'ecurie s'habillaient, ainsi que Jean, au fond de sa soupente. Lequel des cinq? aussi bien celui-ci que celui-la, et les cinq a la file peut-etre. Il esperait cependant que l'homme se trahirait, il donna ses ordres pour la matinee, n'envoya personne aux champs, ne sortit pas lui-meme, serrant les poings, tournant dans la ferme, avec des regards obliques et l'envie d'assommer quelqu'un. Apres le dejeuner de sept heures, cette revue irritee du maitre fit trembler la maison. Il y avait, a la Borderie, les cinq charretiers pour cinq charrues, trois batteurs, deux vachers ou hommes de cour, un berger et un petit porcher, en tout douze serviteurs, sans compter la servante. D'abord, dans la cuisine, il apostropha cette derniere, parce qu'elle n'avait pas remis au plafond les pelles du four. Ensuite, il roda dans les deux granges, celle pour l'avoine, celle pour le ble, immense celle-ci, haute comme une eglise, avec des portes de cinq metres, et il y chercha querelle aux batteurs, dont les fleaux, disait-il, hachaient trop la paille. De la, il traversa la vacherie, enrageant de trouver les trente vaches en bon etat, l'allee centrale lavee, les auges propres. Il ne savait a quel propos tomber sur les vachers, lorsque, dehors, en donnant un coup d'oeil aux citernes, dont ils avaient aussi l'entretien, il s'apercut qu'un tuyau de descente etait bouche par des nids de pierrots. Ainsi que dans toutes les fermes de la Beauce, on recueillait precieusement les eaux de pluie des toitures, a l'aide d'un systeme complique de gouttieres. Et il demanda brutalement si l'on allait laisser les moineaux le faire crever de soif. Mais ce fut enfin sur les charretiers que l'orage eclata. Bien que les quinze chevaux de l'ecurie eussent de la litiere fraiche, il commenca par crier que c'etait degoutant de les abandonner dans une pourriture pareille. Puis, honteux de son injustice, exaspere davantage, comme il visitait, aux quatre coins des batiments, les quatre hangars ou l'on serrait les outils, il fut ravi de voir une charrue dont les mancherons etaient brises. Alors, il tempeta. Est-ce que ces cinq bougres s'amusaient expres a casser son materiel? Il leur foutrait leur compte a tous les cinq, oui! a tous les cinq, pour ne pas faire de jaloux! Pendant qu'ils les injuriait, ses yeux de flamme fouillaient leur peau, attendaient une paleur, un frisson, qui denoncat le traitre. Aucun ne bougea, et il les quitta avec un grand geste desole. En terminant son inspection par la bergerie, Hourdequin eut l'idee d'interroger le berger Soulas. Ce vieux de soixante-cinq ans etait a la ferme depuis un demi-siecle, et il n'y avait rien amasse, mange par sa femme, ivrognesse et catin, qu'il venait enfin d'avoir la joie de porter en terre. Il tremblait que son age ne le fit congedier bientot. Peut-etre que le maitre l'aiderait; mais est-ce qu'on savait si les maitres ne mourraient pas les premiers? est-ce qu'ils donnaient jamais de quoi pour le tabac et la goutte? D'ailleurs, il s'etait fait une ennemie de Jacqueline, qu'il execrait, d'une haine d'ancien serviteur jaloux, revolte par la fortune rapide de cette derniere venue. Quand elle le commandait, a cette heure, l'idee qu'il l'avait vue en guenilles, dans le crottin, le jetait hors de lui. Elle l'aurait certainement renvoye, si elle s'en etait senti la puissance; et cela le rendait prudent, il voulait garder sa place, il evitait tout conflit, bien qu'il se crut certain de l'appui du maitre. La bergerie, au fond de la cour, occupait tout le batiment, une galerie de quatre-vingts metres, ou les huit cents moutons de la ferme n'etaient separes que par des claies: ici, les meres, en divers groupes; la, les agneaux; plus loin, les beliers. A deux mois, on chatrait les males, qu'on elevait pour la vente; tandis qu'on gardait les femelles, afin de renouveler le troupeau des meres, dont on vendait chaque annee les plus vieilles; et les beliers couvraient les jeunes, a des epoques fixes, des dishleys croises de merinos, superbe avec leur air stupide et doux, leur tete lourde au grand nez arrondi d'homme a passions. Quand on entrait dans la bergerie, une odeur forte suffoquait, l'exhalaison ammoniacale de la litiere, de l'ancienne paille sur laquelle on remettait de la paille fraiche pendant trois mois. Le long des murs, des cremailleres permettaient de hausser les rateliers, a mesure que la couche de fumier montait. Il y avait de l'air pourtant, de larges fenetres, et le plancher du fenil, au-dessus, etait fait de madriers mobiles, qu'on enlevait en partie, lorsque diminuait la provision des fourrages. On disait, du reste, que cette chaleur vivante, cette couche en fermentation, molle et chaude, etait necessaire a la belle venue des moutons. Hourdequin, comme il poussait une des portes, apercut Jacqueline qui s'echappait par une autre. Elle aussi avait songe a Soulas, inquiete, certaine d'avoir ete guettee, avec Jean; mais le vieux etait reste impassible, sans paraitre comprendre pourquoi elle se faisait aimable, contre sa coutume. Et la vue de la jeune femme, sortant de la bergerie, ou elle n'allait jamais, enfievra l'incertitude du fermier. --Eh bien! pere Soulas, demanda-t-il, rien de nouveau, ce matin? Le berger, tres grand, tres maigre, avec un visage long, coupe de plis, comme taille a la serpe dans un noeud de chene, repondit lentement: --Non, monsieur Hourdequin, rien du tout, sauf que les tondeurs arrivent et vont tantot se mettre a la besogne. Le maitre causa un instant, pour n'avoir pas l'air de l'interroger. Les moutons, qu'on nourrissait la, depuis les premieres gelees de la Toussaint, allaient bientot sortir, vers le milieu de mai, des qu'on pourrait les conduire dans les trefles. Les vaches, elles, n'etaient guere menees en pature qu'apres la moisson. Cette Beauce si seche, depourvue d'herbages naturels, donnait de bonne viande cependant; et c'etait routine et paresse, si l'elevage du boeuf s'y trouvait inconnu. Meme chaque ferme n'engraissait que cinq ou six porcs, pour sa consommation. De sa main brulante, Hourdequin flattait les brebis qui etaient accourues, la tete levee, avec leurs yeux doux et clairs; tandis que le flot des agneaux, enfermes plus loin, se pressait en belant contre les claies. --Et alors, pere Soulas, vous n'avez rien vu ce matin? redemanda-t-il en le regardant droit dans les yeux. Le vieux avait vu, mais a quoi bon parler? Sa defunte, la garce et la soularde, lui avait appris le vice des femmes et la betise des hommes. Peut-etre bien que la Cognette, meme vendue, resterait la plus forte, et alors ce serait sur lui qu'on tomberait, pour se debarrasser d'un temoin genant. --Rien vu, rien vu du tout! repeta-t-il les yeux ternes, la face immobile. Lorsque Hourdequin retraversa la cour, il remarqua que Jacqueline y etait demeuree, nerveuse, l'oreille tendue, avec la crainte de ce qui se disait dans la bergerie. Elle affectait de s'occuper de ses volailles, les six cents betes, poules, canards, pigeons, qui voletaient, cancanaient, grattaient la fosse a fumier, au milieu d'un continuel vacarme; et meme, le petit porcher ayant renverse un seau d'eau blanche qu'il portait aux cochons, elle se detendit un peu les nerfs en le giflant. Mais un coup d'oeil jete sur le fermier la rassura: il ne savait rien, le vieux s'etait mordu la langue. Son insolence en fut accrue. Aussi, au dejeuner de midi, se montra-t-elle d'une gaiete provocante. Les gros travaux n'etaient pas commences, on ne faisait encore que quatre repas, l'emiettee de lait a sept heures, la rotie a midi, le pain et le fromage a quatre heures, la soupe et le lard a huit. On mangeait dans la cuisine, une vaste piece, ou s'allongeait une table, flanquee de deux bancs. Le progres n'y etait represente, que par un fourneau de fonte, qui occupait un coin de l'atre immense. Au fond, s'ouvrait la bouche noire du four; et les casseroles luisaient, d'antiques ustensiles s'alignaient en bon ordre, le long des murs enfumes. Comme la servante, une grosse fille laide, avait cuit le matin, une bonne odeur de pain chaud montait de la huche, laissee ouverte. --Alors, vous avez l'estomac bouche, aujourd'hui? demanda hardiment Jacqueline a Hourdequin, qui rentrait le dernier. Depuis la mort de sa femme et de sa fille, pour ne pas manger tout seul, il s'asseyait a la table de ses serviteurs, ainsi qu'au vieux temps; et il se mettait a un bout, sur une chaise, tandis que la servante-maitresse faisait de meme, a l'autre bout. On etait quatorze, la bonne servait. Quand le fermier se fut assis, sans repondre, la Cognette parla de soigner la rotie. C'etaient des tranches de pain grillees, cassees ensuite dans une soupiere, puis arrosees de vin, qu'on sucrait avec de la ripopee, l'ancien mot qui designe la melasse en Beauce. Et elle en redemanda une cuilleree, elle affectait de vouloir gater les hommes, elle lachait des plaisanteries qui les faisaient eclater de gros rires. Chacune de ses phrases etait a double entente, rappelait qu'elle partait le soir: on se prenait, on se quittait, et qui n'en aurait jamais plus, regretterait de ne pas avoir trempe une derniere fois son doigt dans la sauce. Le berger mangeait de son air hebete, pendant que le maitre, silencieux, semblait lui aussi ne pas comprendre. Jean, pour ne pas se trahir, etait oblige de rire avec les autres, malgre son ennui; car il ne se trouvait guere honnete dans tout ca. Apres le dejeuner, Hourdequin donna ses ordres pour l'apres-midi. Il n'y avait, dehors, que quelques petits travaux a terminer: on roulait les avoines, on finissait le labour des jacheres, en attendant de commencer la fauchaison des luzernes et des trefles. Aussi garda-t-il deux hommes, Jean et un autre, qui nettoyerent le fenil. Et lui-meme, accable maintenant, les oreilles bourdonnantes sous la reaction sanguine, tres malheureux, se mit a tourner, sans savoir a quelle occupation tuer son chagrin. Les tondeurs s'etaient installes sous un des hangars, dans un angle de la cour. Il alla se planter devant eux, les regarda. Ils etaient cinq, des gaillards efflanques et jaunes, accroupis, avec leurs grands ciseaux d'acier luisant. Le berger, qui apportait les brebis, les quatre pieds lies, pareilles a des outres, les rangeait sur la terre battue du hangar, ou elles ne pouvaient plus que lever la tete, en belant. Et, lorsqu'un des tondeurs en saisissait une, elle se taisait, s'abandonnait, ballonnee par l'epaisseur de sa fourrure, que le suint et la poussiere cuirassaient d'une croute noire. Puis, sous la pointe rapide des ciseaux, la bete sortait de la toison comme une main nue d'un gant sombre, toute rose et fraiche, dans la neige doree de la laine interieure. Serree entre les genoux d'un grand sec, une mere, posee sur le dos, les cuisses ecartees, la tete relevee et droite, etalait son ventre, qui avait la blancheur cachee, la peau frissonnante d'une personne qu'on deshabille. Les tondeurs gagnaient trois sous par bete, et un bon ouvrier pouvait en tondre vingt a la journee. Hourdequin, absorbe, songeait que la laine etait tombee a huit sous la livre; et il fallait se depecher de la vendre, pour qu'elle ne sechat pas trop, ce qui lui enlevait de son poids. L'annee precedente, le sang de rate avait decime les troupeaux de la Beauce. Tout marchait de mal en pis, c'etait la ruine, la faillite de la terre, depuis que la baisse des grains s'accentuait de mois en mois. Et, ressaisi par ses preoccupations d'agriculteur, etouffant dans la cour, il quitta la ferme, il s'en alla donner un coup d'oeil a ses champs. Toujours, ses querelles avec la Cognette finissaient ainsi: apres avoir tempete et serre les poings, il cedait la place, oppresse d'une souffrance que soulageait seule la vue de son ble et de ses avoines, roulant leur verdure a l'infini. Ah! cette terre, comme il avait fini par l'aimer! et d'une passion ou il n'entrait pas que l'apre avarice du paysan, d'une passion sentimentale, intellectuelle presque, car il la sentait la mere commune, qui lui avait donne sa vie, sa substance, et ou il retournerait. D'abord, tout jeune, eleve en elle, sa haine du college, son desir de bruler ses livres n'etaient venus que de son habitude de la liberte, des belles galopades a travers les labours, des griseries de grand air, aux quatre vents de la plaine. Plus tard, quand il avait succede a son pere, il l'avait aimee en amoureux, son amour s'etait muri, comme s'il l'eut prise des lors en legitime mariage, pour la feconder. Et cette tendresse ne faisait que grandir, a mesure qu'il lui donnait son temps, son argent, sa vie entiere, ainsi qu'a une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, meme les trahisons. Il s'emportait bien des fois, lorsqu'elle se montrait mauvaise, lorsque, trop seche ou trop humide, elle mangeait les semences, sans rendre des moissons; puis, il doutait, il en arrivait a s'accuser de male impuissant ou maladroit: la faute en devait etre a lui, s'il ne lui avait pas fait un enfant. C'etait depuis cette epoque que les nouvelles methodes le hantaient, le lancaient dans les innovations, avec le regret d'avoir ete un cancre au college, et de n'avoir pas suivi les cours d'une de ces ecoles de culture, dont son pere et lui se moquaient. Que de tentatives inutiles, d'experiences manquees, et les machines que ses serviteurs detraquaient, et les engrais chimiques que fraudait le commerce! Il y avait englouti sa fortune, la Borderie lui rapportait a peine de quoi manger du pain, en attendant que la crise agricole l'achevat! N'importe! il resterait le prisonnier de sa terre, il y enterrerait ses os, apres l'avoir gardee pour femme, jusqu'au bout. Ce jour-la, des qu'il fut dehors, il se rappela son fils, le capitaine. A eux deux, ils auraient fait de si bonne besogne? Mais il ecarta le souvenir de cet imbecile qui preferait trainer un sabre. Il n'avait plus d'enfant, il finirait solitaire. Puis, l'idee lui vint de ses voisins, les Coquart surtout, des proprietaires qui cultivaient eux-memes leur ferme de Saint-Juste, le pere, la mere, trois fils et deux filles, et qui ne reussissaient guere mieux. A la Chamade, Robiquet, le fermier, a bout de bail, ne fumait plus, laissait le bien se detruire. C'etait ainsi, il y avait du mal partout, il fallait se tuer de travail, et ne pas se plaindre. Peu a peu, d'ailleurs, une douceur bercante montait des grandes pieces vertes qu'il longeait. De legeres pluies, en avril, avaient donne une belle poussee aux fourrages. Les trefles incarnats le ravirent, il oublia le reste. Maintenant, il coupait, par les labours, pour jeter un coup d'oeil sur la besogne de ses deux charretiers: la terre collait a ses pieds, il la sentait grasse, fertile, comme si elle eut voulu le retenir d'une etreinte; et elle le reprenait tout entier, il retrouvait la virilite de ses trente ans, la force et la joie. Est-ce qu'il y avait d'autres femmes qu'elle? est-ce que ca comptait, les Cognette, celle-ci ou celle-la, l'assiette ou l'on mange tous, dont il faut bien se contenter, quand elle est suffisamment propre? Une excuse si concluante a son besoin lache de cette gueuse acheva de l'egayer. Il marcha trois heures, il plaisanta avec une fille, justement la servante des Coquart, qui revenait de Cloyes sur un ane, en montrant ses jambes. Lorsque Hourdequin rentra a la Borderie, il apercut Jacqueline dans la cour qui disait adieu aux chats de la ferme. Il y en avait toujours une bande, douze, quinze, vingt, on ne savait pas au juste; car les chattes faisaient leur portee dans des trous de paille inconnus, et reparaissaient avec des queues de cinq ou six petits. Ensuite, elle s'approcha des niches d'Empereur et de Massacre, les deux chiens du berger; mais ils grognerent, ils l'execraient. Le diner, malgre les adieux aux betes, se passa comme tous les jours. Le maitre mangeait, causait, de son air habituel. Puis, la journee terminee, il ne fut question du depart de personne. Tous allerent dormir, l'ombre enveloppa la ferme silencieuse. Et, cette nuit meme, Jacqueline coucha dans la chambre de feu Mme Hourdequin. C'etait la belle chambre, avec son grand lit, au fond de l'alcove tendue de rouge. Il y avait la une armoire, un gueridon, un fauteuil Voltaire; et, dominant un petit bureau d'acajou, les medailles obtenues par le fermier aux comices agricoles, luisaient, encadrees et sous verre. Lorsque la Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle s'y etala, y ecarta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier, riant de son rire de tourterelle. Jean, le lendemain, comme elle lui sautait aux epaules, la repoussa. Du moment que ca devenait serieux, ca n'etait pas propre, decidement, et il ne voulait plus. II A quelques jours de la, un soir, Jean revenait a pied de Cloyes, lorsque, deux kilometres avant Rognes, l'allure d'une carriole de paysan qui rentrait devant lui, l'etonna. Elle semblait vide, personne n'etait plus sur le banc, et le cheval, abandonne, retournait a son ecurie d'une allure flaneuse, en bete qui connaissait son chemin. Aussi le jeune homme l'eut-il vite rattrape. Il l'arreta, se haussa pour regarder dans la voiture: un homme etait au fond, un vieillard de soixante ans, gros, court, tombe a la renverse, et la face si rouge, qu'elle paraissait noire. La surprise de Jean fut telle, qu'il se mit a parler tout haut. --Eh! l'homme!... Est-ce qu'il dort? est-ce qu'il a bu?... Tiens! c'est le vieux Mouche, le pere aux deux de la-bas!... Je crois, nom de Dieu! qu'il est claque! Ah! bien! en voila, une affaire! Mais, foudroye par une attaque d'apoplexie, Mouche respirait encore, d'un petit souffle penible. Jean, alors, apres l'avoir allonge, la tete haute, s'assit sur le banc et fouetta le cheval, ramenant le moribond au grand trot, de peur qu'il ne lui passat entre les mains. Quand il deboucha sur la place de l'Eglise, justement il apercut Francoise, debout devant sa porte. La vue de ce garcon dans leur voiture, conduisant leur cheval, la stupefiait. --Quoi donc? demanda-t-elle. --C'est ton pere qui ne va pas bien. --Ou ca? --La, regarde? Elle monta sur la roue, regarda. Un instant, elle resta stupide, sans avoir l'air de comprendre, devant ce masque violatre dont une moitie s'etait convulsee, comme tiree violemment de bas en haut. La nuit tombait, un grand nuage fauve qui jaunissait le ciel, eclairait le mourant d'un reflet d'incendie. Puis, tout d'un coup, elle eclata en sanglots, elle se sauva, elle disparut, pour prevenir sa soeur. --Lise! Lise!... Ah! mon Dieu! Reste seul, Jean hesita. On ne pouvait pourtant pas laisser le vieux au fond de la carriole. Le sol de la maison se creusait de trois marches, du cote de la place; et une descente dans ce trou sombre lui semblait mal commode. Ensuite, il s'avisa que, du cote de la route, a gauche, une autre porte ouvrait sur la cour, de plain-pied. Cette cour, assez vaste, etait close d'une haie vive; l'eau rousse d'une mare en occupait les deux tiers; et un demi-arpent de potager et de fruitier la terminait. Alors, il lacha le cheval, qui, de lui-meme, rentra et s'arreta devant son ecurie, pres de l'etable, ou etaient les deux vaches. Mais, au milieu de cris et de larmes, Francoise et Lise accouraient. Cette derniere, accouchee depuis quatre mois, surprise pendant qu'elle faisait teter le petit, l'avait garde au bras, dans son effarement; et il hurlait, lui aussi. Francoise remonta sur une roue, Lise grimpa sur l'autre, leurs lamentations devinrent dechirantes; tandis que le pere Mouche, au fond, soufflait toujours de son sifflement penible. --Papa, reponds, dis?... Qu'est-ce que t'as, dis donc? qu'est-ce que t'as, mon Dieu!... C'est donc dans la tete, que tu ne peux seulement rien dire?... Papa, papa, dis, reponds! --Descendez, vaut mieux le tirer de la, fit remarquer Jean avec sagesse. Elles ne l'aidaient point, elles s'exclamaient plus fort. Heureusement, une voisine, la Frimat, attiree par le bruit, se montra enfin. C'etait une grande vieille seche, osseuse, qui depuis deux ans soignait son mari paralytique, et qui le faisait vivre en cultivant elle-meme, avec une obstination de bete de somme, l'unique arpent qu'ils possedaient. Elle ne se troubla pas, sembla juger l'aventure naturelle; et, comme un homme, elle donna un coup de main. Jean empoigna Mouche par les epaules, le tira, jusqu'a ce que la Frimat put le saisir par les jambes. Puis, ils l'emporterent, l'entrerent dans la maison. --Ou est-ce qu'on le met? demanda la vieille. Les deux filles, qui suivaient, la tete perdue, ne savaient pas. Leur pere habitait, en haut, une petite chambre, prise sur le grenier; et il n'etait guere possible de le monter. En bas, apres la cuisine, il y avait la grande chambre a deux lits, qu'il leur avait cedee. Dans la cuisine, il faisait nuit noire, le jeune homme et la vieille femme attendaient, les bras casses, n'osant avancer davantage, de peur de culbuter contre un meuble. --Voyons, faudrait se decider, pourtant! Francoise, enfin, alluma une chandelle. Et, a ce moment, entra la Becu, la femme du garde champetre, avertie par son flair sans doute, par cette force secrete, qui, en une minute, porte une nouvelle d'un bout a l'autre d'un village. --Hein! qu'a-t-il, le pauvre cher homme?... Ah! je vois, le sang lui a tourne dans le corps... Vite, asseyez-le sur une chaise. Mais la Frimat fut d'un avis contraire. Est-ce qu'on asseyait un homme qui ne pouvait se tenir! Le mieux etait de l'allonger sur le lit d'une de ses filles. Et la discussion s'aigrissait, lorsque parut Fanny avec Nenesse: elle avait appris la chose en achetant du vermicelle chez Macqueron, elle venait voir, remuee, a cause de ses cousines. --Peut-etre bien, declara-t-elle, qu'il faut l'asseoir, pour que le sang coule. Alors, Mouche fut tasse sur une chaise, pres de la table, ou brulait la chandelle. Son menton tomba sur sa poitrine, ses bras et ses jambes pendirent. L'oeil gauche s'etait ouvert, dans le tiraillement de cette moitie de la face, et le coin de la bouche tordue sifflait plus fort. Il y eut un silence, la mort envahissait la piece humide, au sol de terre battue, aux murs lepreux, a la grande cheminee noire. Jean attendait toujours, gene, tandis que les deux filles et les trois femmes, les mains ballantes, consideraient le vieux. --J'irai bien encore chercher le medecin, hasarda le jeune homme. La Becu hocha la tete, aucune des autres ne repondit: si ca ne devait rien etre, pourquoi depenser l'argent d'une visite? et si c'etait la fin, est-ce que le medecin y ferait quelque chose? --Ce qui est bon, c'est le vulneraire, dit la Frimat. --Moi, murmura Fanny, j'ai de l'eau-de-vie camphree. --C'est bon aussi, declara la Becu. Lise et Francoise, hebetees maintenant, ecoutaient, ne se decidaient a rien, l'une bercant Jules, son petit, l'autre les mains embarrassees d'une tasse pleine d'eau, que le pere n'avait pas voulu boire. Et Fanny, voyant ca, bouscula Nenesse, absorbe devant la grimace du mourant. --Tu vas courir chez nous et tu diras qu'on te donne la petite bouteille d'eau-de-vie camphree, qui est a gauche, dans l'armoire... Tu entends? dans l'armoire, a gauche... Et passe chez grand-pere Fouan, passe chez ta tante, la Grande, dis-leur que l'oncle Mouche est tres mal... Cours, cours vite! Quand le gamin eut disparu d'un bond, les femmes continuerent de disserter sur le cas. La Becu connaissait un monsieur qu'on avait sauve, en lui chatouillant la plante des pieds pendant trois heures. La Frimat, s'etant souvenue qu'il lui restait du tilleul, sur les deux sous achetes l'autre hiver pour son homme, alla le chercher; et elle revenait avec le petit sac, Lise allumait du feu, apres avoir passe son enfant a Francoise, lorsque Nenesse reparut. --Grand-pere Fouan etait couche... La Grande a dit comme ca que, si l'oncle Mouche n'avait pas tant bu, il n'aurait pas si mal au coeur... Mais Fanny examinait la bouteille qu'il lui remettait, et elle s'ecria: --Imbecile, je t'avais dit a gauche!... Tu m'apportes l'eau de Cologne. --C'est bon aussi, repeta la Becu. On fit prendre de force au vieux une tasse de tilleul, en introduisant la cuiller entre ses dents serrees. Puis, on lui frictionna la tete avec l'eau de Cologne. Et il n'allait pas mieux, c'etait desesperant. Sa face avait encore noirci, on fut oblige de le remonter sur la chaise, car il s'effondrait, il menacait de s'aplatir par terre. --Oh! murmura Nenesse, retourne sur la porte, je ne sais pas ce qu'il va pleuvoir... Le ciel est d'une drole de couleur. --Oui, dit Jean, j'ai vu grandir un vilain nuage. Et, comme ramene a sa premiere idee: --N'empeche, j'irai bien encore chercher le medecin, si l'on veut. Lise et Francoise se regardaient, anxieuses. Enfin, la seconde se decida, avec la generosite de son jeune age. --Oui, oui, Caporal, allez a Cloyes chercher M. Finet... Il ne sera pas dit que nous n'aurons pas fait ce que nous devons faire. Le cheval, au milieu de la bousculade, n'avait pas meme ete detele, et Jean n'eut qu'a sauter dans la carriole. On entendit le bruit de ferraille, la fuite cahotee des roues. La Frimat, alors, parla du cure; mais les autres, d'un geste, dirent qu'on se donnait deja assez de mal. Et Nenesse ayant propose de faire a pied les trois kilometres de Bazoches-le-Doyen, sa mere se facha: bien sur qu'elle ne le laisserait pas galoper par une nuit si menacante, sous cet affreux ciel couleur de rouille. D'ailleurs, puisque le vieux n'entendait ni ne repondait, autant aurait-il valu deranger le cure pour une borne. Dix heures sonnerent au coucou de bois peint. Ce fut une surprise: dire qu'on etait la depuis plus de deux heures, sans avancer en besogne! Et pas une ne parlait de lacher pied, retenue par le spectacle, voulant voir jusqu'au bout. Un pain de dix livres etait sur la huche, avec un couteau. D'abord, les filles, dechirees de faim malgre leur angoisse, se couperent machinalement des tartines, qu'elles mangeaient toutes seches, sans savoir; puis, les trois femmes les imiterent, le pain diminua, il y en avait continuellement une qui taillait et qui croutonnait. On n'avait pas allume d'autre chandelle, on negligeait meme de moucher celle qui brulait; et ce n'etait pas gai, cette cuisine sombre et nue de paysan pauvre, avec le rale d'agonie de ce corps tasse pres de la table. Tout d'un coup, une demi-heure apres le depart de Jean, Mouche culbuta et s'etala par terre. Il ne soufflait plus, il etait mort. --Qu'est-ce que je disais? on a voulu aller chercher le medecin! fit remarquer la Becu d'une voix aigre. Francoise et Lise eclaterent de nouveau en larmes. D'un elan instinctif, elles s'etaient jetees au cou l'une de l'autre, dans leur adoration de soeurs tendres. Et elles repetaient, en paroles entrecoupees: --Mon Dieu! nous ne sommes plus que nous deux... C'est fini, il n'y a plus que nous deux... Qu'est-ce que nous allons devenir! mon Dieu? Mais on ne pouvait laisser le mort par terre. En un tour de main, la Frimat et la Becu firent l'indispensable. Comme elles n'osaient transporter le corps, elles retirerent le matelas d'un lit, elles l'apporterent et y allongerent Mouche, en le recouvrant d'un drap, jusqu'au menton. Pendant ce temps, Fanny, ayant allume les chandelles de deux autres chandeliers, les posait sur le sol, en guise de cierges, a droite et a gauche de la tete. C'etait bien, pour le moment: sauf que l'oeil gauche, referme trois fois d'un coup de pouce, s'obstinait a se rouvrir, et semblait regarder le monde, dans cette face decomposee et violatre, qui tranchait sur la blancheur de la toile. Lise avait fini par coucher Jules, la veillee commenca. A deux reprises, Fanny et la Becu dirent qu'elles partaient, puisque la Frimat offrait de passer la nuit avec les petites; et elles ne partaient point, elles continuaient de causer a voix basse, en jetant des regards obliques sur le mort; tandis que Nenesse, qui s'etait empare de la bouteille d'eau de Cologne, l'achevait, s'en inondait les mains et les cheveux. Minuit sonna, la Becu haussa la voix. --Et M. Finet, je vous demande un peu! On a le temps de mourir avec lui... Plus de deux heures, pour le ramener de Cloyes! La porte sur la cour etait restee ouverte, un grand souffle entra, eteignit les lumieres, a droite et a gauche du mort. Cela les terrifia toutes, et comme elles rallumaient les chandelles, le souffle de tempete revint, plus terrible, tandis qu'un hurlement prolonge montait, grandissait, des profondeurs noires de la campagne. On aurait dit le galop d'une armee devastatrice qui approchait, au craquement des branches, au gemissement des champs eventres. Elles avaient couru sur le seuil, elles virent une nuee de cuivre voler et se tordre dans le ciel livide. Et, soudain, il y eut un crepitement de mousqueterie, une pluie de balles s'abattait, cinglantes, rebondissantes, a leurs pieds. Alors, un cri leur echappa, un cri de ruine et de misere. --La grele! la grele! Saisies, revoltees et blemes sous le fleau, elles regardaient. Cela dura dix minutes a peine. Il n'y avait pas de coups de tonnerre; mais de grands eclairs bleuatres, incessants, semblaient courir au ras du sol, en larges sillons de phosphore; et la nuit n'etait plus si sombre, les grelons l'eclairaient de rayures pales, innombrables, comme s'il fut tombe des jets de verre. Le bruit devenait assourdissant, une mitraillade, un train lance a toute vapeur sur un pont de metal, roulant sans fin. Le vent soufflait en furie, les balles obliques sabraient tout, s'amassaient, couvraient le sol d'une couche blanche. --La grele, mon Dieu!... Ah! quel malheur!... Voyez donc! de vrais oeufs de poule! Elles n'osaient se hasarder dans la cour, pour en ramasser. La violence de l'ouragan augmentait encore, toutes les vitres de la ferme furent brisees; et la force acquise etait telle, qu'un grelon alla casser une cruche, pendant que d'autres roulaient jusqu'au matelas du mort. --Il n'en irait pas cinq a la livre, dit la Becu, qui les soupesait. Fanny et la Frimat eurent un geste desespere. --Tout est fichu, un massacre! C'etait fini. On entendit le galop du desastre s'eloigner rapidement, et un silence de sepulcre tomba. Le ciel, derriere la nuee, etait devenu d'un noir d'encre. Une pluie fine serree, ruisselait sans bruit. On ne distinguait, sur le sol, que la couche epaisse des grelons, une nappe blanchissante, qui avait comme une lumiere propre, la paleur de millions de veilleuses, a l'infini. Nenesse, s'etant lance au dehors, revint avec un veritable glacon, de la grosseur de son poing, irregulier, dentele; et la Frimat, qui ne tenait plus en place, ne put resister davantage au besoin d'aller voir. --Je vas chercher ma lanterne, faut que je sache le degat. Fanny se maitrisa quelques minutes encore. Elle continuait ses doleances. Ah! quel travail! ca en faisait du ravage, dans les legumes et dans les arbres a fruits! Les bles, les avoines, les seigles, n'etaient pas assez hauts, pour avoir beaucoup souffert. Mais les vignes, ah! les vignes! Et, sur la porte, elle fouillait des yeux la nuit epaisse, impenetrable, elle tremblait d'une fievre d'incertitude, cherchant a estimer le mal, l'exagerant, croyant voir la campagne mitraillee, perdant le sang par ses blessures. --Hein? mes petites, finit-elle par dire, je vous emprunte une lanterne, je cours jusqu'a nos vignes. Elle alluma l'une des deux lanternes, elle disparut avec Nenesse. La Becu, qui n'avait pas de terre, au fond, s'en moquait. Elle poussait des soupirs, implorait le ciel, par une habitude de mollesse geignarde. La curiosite, pourtant, la ramenait sans cesse vers la porte, et un vif interet l'y planta toute droite, lorsqu'elle remarqua que le village s'etoilait de points lumineux. Par une echappee de la cour, entre l'etable et un hangar, l'oeil plongeait sur Rognes entier. Sans doute, le coup de grele avait reveille les paysans, chacun etait pris de la meme impatience d'aller voir son champ, trop anxieux pour attendre le jour. Aussi les lanternes sortaient-elles une a une, se multipliaient, couraient et dansaient. Et la Becu, connaissant la place des maisons, arrivait a mettre un nom sur chaque lanterne. --Tiens! ca s'allume chez la Grande, et voila que ca sort de chez les Fouan, et la-bas c'est Macqueron, et a cote c'est Lengaigne... Bon Dieu! le pauvre monde, ca fend le coeur... Ah! tant pis, j'y vais! Lise et Francoise demeurerent seules, devant le corps de leur pere. Le ruissellement de la pluie continuait, de petits souffles mouilles rasaient le sol, faisaient couler les chandelles. Il aurait fallu fermer la porte, mais ni l'une ni l'autre n'y pensaient, prises elles aussi et secouees par le drame du dehors, malgre le deuil de la maison. Ca ne suffisait donc, pas, d'avoir la mort chez soi? Le bon Dieu cassait tout, on ne savait seulement point s'il vous restait un morceau de pain a manger. --Pauvre pere, murmura Francoise, se serait-il fait du mauvais sang!... Vaut mieux qu'il ne voie pas ca. Et, comme sa soeur prenait la seconde lanterne: --Ou vas-tu? --Je songe aux pois et aux haricots... Je reviens tout de suite. Sous l'averse, Lise traversa la cour, passa dans le potager. Il n'y avait plus que Francoise pres du vieux. Encore se tenait-elle sur le seuil, tres emotionnee par le va-et-vient de la lanterne. Elle crut entendre des plaintes, des larmes. Son coeur se brisait. --Hein? quoi? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a? Aucune voix ne repondait, la lanterne allait et venait plus vite, comme affolee. --Les haricots sont rases, dis?... Et les pois, ont-ils du mal?... Mon Dieu! et les fruits, et les salades? Mais une exclamation de douleur qui lui arrivait distinctement la decida. Elle ramassa ses jupes, courut dans l'averse rejoindre sa soeur. Et le mort, abandonne, demeura dans la cuisine vide, tout raide sous son drap, entre les deux meches fumeuses et tristes. L'oeil gauche, obstinement ouvert, regardait les vieilles solives du plafond. Ah! quel ravage desolait ce coin de terre! quelle lamentation montait du desastre, entrevu aux lueurs vacillantes des lanternes! Lise et Francoise promenaient la leur, si trempee de pluie, que les vitres eclairaient a peine; et elles l'approchaient des planches, elles distinguaient confusement, dans le cercle etroit de lumiere, les haricots et les pois rases au pied, les salades tranchees, hachees, sans qu'on put songer seulement a en utiliser les feuilles. Mais les arbres surtout avaient souffert: les menues branches, les fruits en etaient coupes comme avec des couteaux; les troncs eux-memes, meurtris, perdaient leur seve par les trous de l'ecorce. Et plus loin, dans les vignes, c'etait pis, les lanternes pullulaient, sautaient, s'enrageaient, au milieu de gemissements et de jurons. Les ceps semblaient fauches, les grappes en fleur jonchaient le sol, avec des debris, de bois et de pampres; non seulement la recolte de l'annee etait perdue, mais les souches, depouillees, allaient vegeter et mourir. Personne ne sentait la pluie, un chien hurlait a la mort, des femmes eclataient en larmes, comme au bord d'une fosse. Macqueron et Lengaigne; malgre leur rivalite, s'eclairaient mutuellement, passaient de l'un chez l'autre, en poussant des nom de Dieu! a mesure que defilaient les ruines, cette vision courte et blafarde, reprise derriere eux par l'ombre. Bien qu'il n'eut plus de terres, le vieux Fouan voulait voir, se fachant. Peu a peu, tous s'emportaient: etait-ce possible de perdre, en un quart d'heure, le fruit d'un an de travail? Qu'avaient-ils fait pour etre punis de la sorte? Ni securite, ni justice, des fleaux sans raison, des caprices qui tuaient le monde. Brusquement, la Grande, furibonde, ramassa des cailloux, les lanca en l'air pour crever le ciel, qu'on ne distinguait pas. Et elle gueulait: --Sacre cochon, la-haut! Tu ne peux donc pas nous foutre la paix? Sur le matelas, dans la cuisine, Mouche, abandonne, regardait le plafond de son oeil fixe, lorsque deux voitures s'arreterent devant la porte. Jean ramenait enfin M. Finet, apres l'avoir attendu pres de trois heures, chez lui; et il revenait dans la carriole, tandis que le docteur avait pris son cabriolet. Ce dernier, grand et maigre, la face jaunie par des ambitions mortes, entra rudement. Au fond, il execrait cette clientele paysanne, qu'il accusait de sa mediocrite. --Quoi, personne?... Ca va donc mieux? Puis, apercevant le corps: --Non, trop tard!... Je vous le disais bien, je ne voulais pas venir. C'est toujours la meme histoire, ils m'appellent quand ils sont morts. Ce derangement inutile, au milieu de la nuit, l'irritait; et, comme Lise et Francoise rentraient justement, il acheva de s'exasperer, lorsqu'il apprit qu'elles avaient attendu deux heures avant de l'envoyer chercher. --C'est vous qui l'avez tue, parbleu!... Est-ce idiot? de l'eau de Cologne et du tilleul pour une apoplexie!... Avec ca, personne pres de lui. Bien sur qu'il n'est pas en train de se sauver... --Mais, monsieur, balbutia Lise, en larmes, c'est a cause de la grele. M. Finet, interesse, se calma. Tiens! il etait donc tombe de la grele? A force de vivre avec les paysans, il avait fini par avoir leurs passions. Jean s'etait approche, lui aussi; et tous deux s'etonnaient, se recriaient, car ils n'avaient pas recu un grelon, en venant de Cloyes. Ceux-ci epargnes, ceux-la saccages, et a quelques kilometres de distance: vrai! quelle deveine de se trouver du mauvais cote! Puis, comme Fanny rapportait la lanterne et que la Becu et la Frimat la suivaient, toutes les trois eplorees, ne tarissant pas en details sur les abominations qu'elles avaient vues, le docteur, gravement, declara: --C'est un malheur, un grand malheur... Il n'y a pas de plus grand malheur pour les campagnes... Un bruit sourd, une sorte de bouillonnement l'interrompit. Cela venait du mort, oublie entre les deux chandelles. Tous se turent, les femmes se signerent. III Un mois se passa. Le vieux Fouan, nomme tuteur de Francoise, qui entrait dans sa quinzieme annee, les decida, elle et sa soeur Lise, son ainee de dix ans, a louer leurs terres au cousin Delhomme, sauf un bout de pre, pour qu'elles fussent convenablement cultivees et entretenues. Maintenant que les deux filles restaient seules, sans pere ni frere a la maison, il leur aurait fallu prendre un serviteur, ce qui etait ruineux, a cause du prix croissant de la main-d'oeuvre. Delhomme, d'ailleurs, leur rendait la un simple service, s'engageant a rompre le bail des que le mariage de l'une des deux necessiterait le partage entre elles de la succession. Cependant, Lise et Francoise, apres avoir egalement cede au cousin leur cheval, devenu inutile, garderent les deux vaches, la Coliche et Blanchette, ainsi que l'ane, Gedeon. Elles gardaient de meme leur demi-arpent de potager, que l'ainee se reservait d'entretenir, tandis que la cadette prendrait soin des betes. Certes, il y avait encore la du travail; mais elles ne se portaient pas mal, Dieu merci! elles en verraient bien la fin. Les premieres semaines furent tres dures, car il s'agissait de reparer les degats de la grele, de becher, de replanter des legumes; et ce fut la ce qui poussa Jean a leur donner un coup de main. Une liaison se faisait entre lui et elles deux depuis qu'il avait ramene leur pere moribond. Le lendemain de l'enterrement, il vint demander de leurs nouvelles. Puis, il revint causer, peu a peu familier et obligeant, si bien qu'une apres-midi il ota la beche des poings de Lise, pour achever de retourner un carre. Des lors, en ami, il leur consacra les heures que ne lui prenaient pas ses travaux a la ferme. Il etait de la maison, de cette vieille maison patrimoniale des Fouan, batie par un ancetre il y avait trois siecles, et que la famille honorait d'une sorte de culte. Lorsque Mouche, de son vivant, se plaignait d'avoir eu le mauvais lot dans le partage et accusait de vol sa soeur et son frere, ceux-ci repondaient: "Et la maison! est-ce qu'il n'a pas la maison?" Pauvre maison en loques, tassee, lezardee et branlante, raccommodee partout de bouts de planches et de platras! Elle avait du etre construite en moellons et en terre; plus tard, on en refit deux murs au mortier; enfin, vers le commencement du siecle, on se resigna a en remplacer le chaume par une toiture de petites ardoises, aujourd'hui pourries. C'etait ainsi qu'elle avait dure et qu'elle tenait encore, enfoncee d'un metre, comme on les creusait toutes au temps jadis, sans doute pour avoir plus chaud. Cela offrait l'inconvenient que, par les gros orages, l'eau l'envahissait; et l'on avait beau balayer le sol battu de cette cave, il restait toujours de la boue dans les coins. Mais elle etait surtout malicieusement plantee, tournant le dos au nord, a la Beauce immense, d'ou soufflaient les terribles vents de l'hiver; de ce cote, dans la cuisine, ne s'ouvrait qu'une lucarne etroite, barricadee d'un volet, au ras du chemin; tandis que, sur l'autre face, celle du midi, se trouvaient la porte et les fenetres. On aurait dit une de ces masures de pecheur, au bord de l'Ocean, dont pas une fente ne regarde le flot. A force de la pousser, les vents de la Beauce l'avaient fait pencher en avant: elle pliait, elle etait comme ces tres vieilles femmes dont les reins se cassent. Et Jean, bientot, en connut les moindres trous. Il aida a nettoyer la chambre du defunt, l'encoignure prise sur le grenier, simplement separee par une cloison de planches, et dans laquelle il n'y avait qu'un ancien coffre, plein de paille, servant de lit, une chaise et une table. En bas, il ne depassait point la cuisine, il evitait de suivre les deux soeurs dans leur chambre, dont la porte, toujours battante, laissait voir l'alcove a deux lits, la grande armoire de noyer, une table ronde sculptee, superbe, sans doute une epave du chateau, volee autrefois. Il existait une autre piece derriere celle-la, si humide, que le pere avait prefere coucher en haut: on regrettait meme d'y serrer les pommes de terre, car elles y germaient tout de suite. Mais c'etait dans la cuisine qu'on vivait, dans cette vaste salle enfumee ou, depuis trois siecles, se succedaient les generations des Fouan. Elle sentait les longs labeurs, les maigres pitances, l'effort continu d'une race qui etait arrivee tout juste a ne pas crever de faim, en se tuant de besogne, sans avoir jamais un sou de plus en decembre qu'en janvier. Une porte, ouvrant de plain-pied sur l'etable, mettait les vaches de compagnie avec le monde; et, quand cette porte se trouvait fermee, on pouvait les surveiller encore par une vitre enchassee dans le mur. Ensuite, il y avait l'ecurie, ou Gedeon restait seul, puis un hangar et un bucher; de sorte qu'on n'avait pas a sortir, on filait partout. Dehors, la pluie entretenait la mare, qui etait la seule eau pour les betes et l'arrosage. Chaque matin, il fallait descendre a la fontaine, en bas, sur la route, chercher l'eau de la table. Jean se plaisait la, sans se demander ce qui l'y ramenait. Lise, gaie, avec toute sa personne ronde, etait d'un bon accueil. Pourtant, ses vingt-cinq ans la vieillissaient deja, elle devenait laide, surtout depuis ses couches. Mais elle avait de gros bras solides, elle apportait a la besogne un tel coeur, tapant, criant, riant, qu'elle rejouissait la vue. Jean la traitait en femme, ne la tutoyait pas, tandis qu'il continuait, au contraire, a tutoyer Francoise, dont les quinze ans faisaient pour lui une gamine. Celle-ci, que le grand air et les durs travaux n'avaient pas eu le temps a enlaidir, gardait son joli visage long, au petit front tetu, aux yeux noirs et muets, a la bouche epaisse, ombree d'un duvet precoce; et, toute gamine qu'on la croyait, elle etait femme aussi, il n'aurait pas fallu, comme disait sa soeur, la chatouiller de trop pres, pour lui faire un enfant. Lise l'avait elevee, leur mere etant morte: de la venait leur grande tendresse, active et bruyante de la part de l'ainee, passionnee et contenue chez la cadette. Cette petite Francoise avait le renom d'une fameuse tete. L'injustice l'exasperait. Quand elle avait dit: "Ca c'est a moi, ca c'est a toi," elle n'en aurait pas demordu sous le couteau; et, en dehors du reste, si elle adorait Lise, c'etait dans l'idee qu'elle lui devait bien cette adoration. D'ailleurs, elle se montrait raisonnable, tres sage, sans vilaines pensees, seulement tourmentee par ce sang hatif, ce qui la rendait molle, un peu gourmande et paresseuse. Un jour, elle en vint, elle aussi, a tutoyer Jean, en ami tres age et bonhomme, qui la faisait jouer, qui la taquinait parfois, mentant expres, soutenant des choses injustes, pour s'amuser a la voir s'etrangler de colere. Un dimanche, par une apres-midi deja brulante de juin, Lise travaillait, dans le potager, a sarcler des pois; et elle avait pose sous un prunier Jules, qui s'y etait endormi. Le soleil la chauffait d'aplomb, elle soufflait, pliee en deux, arrachant les herbes, lorsqu'une voix s'eleva derriere la haie. --Quoi donc? on ne se repose pas, meme le dimanche! Elle avait reconnu la voix, elle se redressa, les bras rouges, la face congestionnee, rieuse quand meme. --Dame! pas plus le dimanche qu'en semaine, la besogne ne se fait pas toute seule! C'etait Jean. Il longea la haie, entra par la cour. --Laissez donc ca, je vas l'expedier, moi, votre travail! Mais elle refusa, elle avait bientot fini; puis, si elle ne faisait pas ca, elle ferait autre chose: est-ce qu'on pouvait flaner? Elle avait beau se lever des quatre heures, et le soir coudre encore a la chandelle, jamais elle n'en voyait le bout. Lui, pour ne point la contrarier, s'etait mis a l'ombre du prunier voisin, en ayant soin de ne pas s'asseoir sur Jules. Il la regardait, pliee de nouveau, les fesses hautes, tirant sa jupe qui remontait et decouvrait ses grosses jambes, tandis que, la gorge a terre, elle manoeuvrait les bras, sans craindre le coup de sang, dont le flot lui gonflait le cou. --Ca va bien, dit-il, que vous etes rudement construite! Elle en montrait quelque orgueil, elle eut un rire de complaisance. Et il riait, lui aussi, l'admirant d'un air convaincu, la trouvant forte et brave comme un garcon. Aucun desir malhonnete ne lui venait de cette croupe en l'air, de ces mollets tendus, de cette femme a quatre pattes, suante, odorante ainsi qu'une bete en folie. Il songeait simplement qu'avec des membres pareils on en abattait, de la besogne! Bien sur que, dans un menage, une femme de cette batisse-la valait son homme. Sans doute, une association d'idees se fit en lui, et il lacha involontairement une nouvelle, qu'il s'etait promis de garder secrete. --J'ai vu Buteau, avant-hier. Lise, lentement, se mit debout. Mais elle n'eut pas le temps de l'interroger. Francoise, qui avait reconnu la voix de Jean, et qui arrivait de sa laiterie, au fond de l'etable, les bras nus et blancs de lait, s'emporta. --Tu l'as vu... Ah! le cochon! C'etait une antipathie croissante, elle ne pouvait plus entendre nommer le cousin, sans etre soulevee par une de ses revoltes d'honnetete, comme si elle avait eu a venger un dommage personnel. --Certainement que c'est un cochon, declara Lise avec calme; mais ca n'avance a rien de le dire, a cette heure. Elle avait pose les poings sur ses hanches, elle demanda serieusement: --Alors, qu'est-ce qu'il raconte, Buteau? --Mais rien, repondit Jean embarrasse, mecontent d'avoir eu la langue trop longue. Nous avons parle de ses affaires, a cause de ce que son pere dit partout qu'il le desheritera; et lui dit qu'il a le temps d'attendre, que le vieux est solide, qu'il s'en fout, d'ailleurs. --Est-ce qu'il sait que Jesus-Christ et Fanny ont signe l'acte tout de meme et que chacun est entre en possession de sa part? --Oui, il le sait, et il sait aussi que le pere Fouan a loue a son gendre Delhomme la part dont lui, Buteau, n'a pas voulu; il sait que M. Baillehache a ete furieux, a ce point qu'il a jure de ne plus jamais laisser tirer les lots avant d'avoir fait signer les papiers... Oui, oui, il sait que tout est fini. --Ah! et il ne dit rien? --Non, il ne dit rien. Lise, silencieusement, se courba, marcha un instant, arrachant les herbes, ne montrant plus d'elle que la rondeur enflee de son derriere; puis, elle tourna le cou, elle ajouta, la tete en bas: --Voulez-vous savoir, Caporal? eh bien! ca y est, je peux garder Jules pour compte. Jean qui, jusque-la, lui donnait des esperances, hocha le menton. --Ma foi! je crois que vous etes dans le vrai. Et il jeta un regard sur Jules qu'il avait oublie. Le mioche, serre dans son maillot, dormait toujours, avec sa petite face immobile, noyee de lumiere. C'etait ca l'embetant, ce gamin! Autrement, pourquoi n'aurait-il pas epouse Lise, puisqu'elle se trouvait libre? Cette idee lui venait la, tout d'un coup, a la regarder au travail. Peut-etre bien qu'il l'aimait, que le plaisir de la voir l'attirait seul dans la maison. Il en restait surpris pourtant, ne l'ayant pas desiree, n'ayant meme jamais joue avec elle, comme il jouait avec Francoise, par exemple. Et, justement, en levant la tete, il apercut celle-ci, demeuree toute droite et furieuse au soleil, les yeux si luisants de passion, si droles, qu'il en fut egaye, dans le trouble de sa decouverte. Mais un bruit de trompette, un etrange turlututu d'appel se fit entendre; et Lise, quittant ses pois, s'ecria: --Tiens! Lambourdieu!... J'ai une capeline a lui commander. De l'autre cote de la haie, sur le chemin, apparut un petit homme court, trompettant et precedant une grande voiture longue, que trainait un cheval gris. C'etait Lambourdieu, un gros boutiquier de Cloyes, qui avait peu a peu joint a son commerce de nouveautes la bonneterie, la mercerie, la cordonnerie, meme la quincaillerie, tout un bazar qu'il promenait de village en village, dans un rayon de cinq ou six lieues. Les paysans finissaient par lui tout acheter, depuis leurs casseroles jusqu'a leurs habits de noce. Sa voiture s'ouvrait et se rabattait, developpant des files de tiroirs, un etalage de vrai magasin. Lorsque Lambourdieu eut recu la commande de la capeline, il ajouta: --Et, en attendant, vous ne voulez pas de beaux foulards? Il tirait d'un carton, il faisait claquer au soleil des foulards rouges a palmes d'or, eclatants. --Hein? trois francs, c'est pour rien!... Cent sous les deux! Lise et Francoise, qui les avaient pris par-dessus la haie d'aubepine, ou sechaient des couches de Jules, les maniaient, les convoitaient. Mais elles etaient raisonnables, elles n'en avaient pas besoin: a quoi bon depenser? Et elles les rendaient, lorsque Jean se decida tout d'un coup a vouloir epouser Lise, malgre le petit. Alors, pour brusquer les choses, il lui cria: --Non, non, gardez-le, je vous l'offre!... Ah! vous me feriez de la peine, c'est de bonne amitie, bien sur! Il n'avait rien dit a Francoise, et comme celle-ci tendait toujours au marchand son foulard, il la remarqua, il eut au coeur un elancement de chagrin, en croyant la voir palir, la bouche souffrante. --Mais toi aussi, bete! garde-le... Je le veux, tu ne vas pas faire ta mauvaise tete! Les deux soeurs, combattues, se defendaient et riaient. Deja, Lambourdieu avait allonge la main par-dessus la haie pour empocher les cent sous. Et il repartit, le cheval derriere lui demarra la longue voiture, la fanfare rauque de la trompette se perdit au detour du chemin. Tout de suite, Jean avait eu l'idee de pousser ses affaires aupres de Lise, en se declarant. Une aventure l'en empecha. L'ecurie etait sans doute mal fermee, soudain l'on apercut l'ane, Gedeon, au milieu du potager, tondant gaillardement un plant de carottes. Du reste, cet ane, un gros ane, vigoureux, de couleur rousse, la grande croix grise sur l'echine, etait un animal farceur, plein de malignite: il soulevait tres bien les loquets avec sa bouche, il entrait chercher du pain dans la cuisine; et, a la facon dont il remuait ses longues oreilles, quand on lui reprochait ses vices, on sentait qu'il comprenait. Des qu'il se vit decouvert, il prit un air indifferent et bonhomme; ensuite, menace de la voix, chasse du geste, il fila; mais, au lieu de retourner dans la cour, il trotta par les allees, jusqu'au fond du jardin. Alors, ce fut une vraie poursuite, et, lorsque Francoise l'eut enfin saisi, il se ramassa, rentra le cou et les jambes dans son corps, pour peser plus lourd et avancer moins vite. Rien n'y faisait, ni les coups de pied, ni les douceurs. Il fallut que Jean s'en melat, le bousculat par derriere de ses bras d'homme; car, depuis qu'il etait commande par deux femmes, Gedeon avait concu d'elles le plus complet mepris. Jules s'etait reveille au bruit et hurlait. L'occasion etait perdue, le jeune homme dut partir ce jour-la, sans avoir parle. Huit jours se passerent, une grande timidite avait envahi Jean, qui, a cette heure, n'osait plus. Ce n'etait pas que l'affaire lui semblat mauvaise: a la reflexion, il en avait, au contraire, mieux senti les avantages. D'un cote et de l'autre, on n'aurait qu'a y gagner. Si lui ne possedait rien, elle avait l'embarras de son mioche: cela egalisait les parts; et il ne mettait la aucun vilain calcul, il raisonnait autant pour son bonheur, a elle, que pour le sien. Puis, le mariage, en le forcant a quitter la ferme, le debarrasserait de Jacqueline, qu'il revoyait par lachete du plaisir. Donc, il etait bien resolu, et il attendait l'occasion de se declarer, cherchant les mots qu'il dirait, en garcon que meme le regiment avait laisse capon avec les femmes. Un jour, enfin, Jean, vers quatre heures, s'echappa de la ferme, resolu a parler. Cette heure etait celle ou Francoise menait ses vaches a la pature du soir, et il l'avait choisie pour etre seul avec Lise. Mais un contretemps le consterna d'abord: la Frimat, installee en voisine obligeante, aidait justement la jeune femme a couler la lessive, dans la cuisine. La veille, les deux soeurs avaient essange le linge. Depuis le matin, l'eau de cendre, que parfumaient des racines d'iris, bouillait dans un chaudron, accroche a la cremaillere, au-dessus d'un feu clair de peuplier. Et, les bras nus, la jupe retroussee, Lise, armee d'un pot de terre jaune, puisait de cette eau, arrosait le linge dont le cuvier etait rempli: au fond les draps, puis les torchons, les chemises, et par-dessus des draps encore. La Frimat ne servait donc pas a grand'chose; mais elle causait, en se contentant, toutes les cinq minutes, d'enlever et de vider dans le chaudron le seau, qui, sous le baquet, recevait l'egoutture continue de la lessive. Jean patienta, esperant qu'elle s'en irait. Elle ne partait pas, parlait de son pauvre homme, le paralytique, qui ne remuait plus qu'une main. C'etait une grande affliction. Jamais ils n'avaient ete riches; seulement, lorsque lui travaillait encore, il louait des terres qu'il faisait valoir; tandis que, maintenant, elle avait bien de la peine a cultiver toute seule l'arpent qui leur appartenait; et elle s'ereintait, ramassait le crottin des routes pour le fumer, n'ayant pas de bestiaux, soignait ses salades, ses haricots, ses pois, pied a pied, arrosait jusqu'a ses trois pruniers et ses deux abricotiers, finissait par tirer un profit considerable de cet arpent, si bien que, chaque samedi, elle s'en allait au marche de Cloyes, pliant sous la charge de deux paniers enormes, sans compter les gros legumes, qu'un voisin lui emportait dans sa carriole. Rarement elle en revenait sans deux ou trois pieces de cent sous, surtout a la saison des fruits. Mais sa continuelle doleance etait le manque de fumier: ni le crottin, ni les balayages des quelques lapins et des quelques poules qu'elle elevait ne lui donnaient assez. Elle en etait venue a se servir de tout ce que son vieux et elle faisaient, de cet engrais humain si meprise, qui souleve le degout, meme dans les campagnes. On l'avait su, on l'en plaisantait, on l'appelait la mere Caca, et ce surnom lui nuisait, au marche. Des bourgeoises s'etaient detournees de ses carottes et de ses choux superbes, avec des nausees de repugnance. Malgre sa grande douceur, cela la jetait hors d'elle. --Voyons, dites-moi, vous, Caporal, est-ce raisonnable?... Est-ce qu'il n'est pas permis d'employer tout ce que le bon Dieu nous a mis dans la main? Et puis, avec ca que les crottes des betes sont plus propres!... Non, c'est de la jalousie, ils m'en veulent, a Rognes, parce que le legume pousse plus fort chez moi... Dites, Caporal, est-ce que ca vous degoute, vous? Jean, embarrasse, repondit: --Dame! ca ne me ragoute pas beaucoup... On n'est pas habitue a ca, ce n'est peut-etre bien qu'une idee. Cette franchise desola la vieille femme. Elle qui n'etait pas cancaniere, ne put retenir son amertume. --C'est bon, ils vous ont deja tourne contre moi... Ah! si vous saviez comme ils sont mechants, si vous vous doutiez de ce qu'ils disent de vous! Et elle lacha les commerages de Rognes sur le jeune homme. D'abord, on l'y avait execre, parce qu'il etait ouvrier, qu'il sciait et rabotait du bois, au lieu de labourer la terre. Ensuite, quand il s'etait mis a la charrue, on l'avait accuse de venir manger le pain des autres, dans un pays qui n'etait pas le sien. Est-ce qu'on savait d'ou il sortait? N'avait-il point fait quelque mauvais coup, chez lui, qu'il n'osait seulement pas y retourner? Et l'on espionnait ses rapports avec la Cognette, on disait qu'a eux deux, un beau soir, ils donneraient un bouillon de onze heures au pere Hourdequin, pour le voler. --Oh! les canailles! murmura Jean, bleme d'indignation. Lise, qui puisait un pot de lessive bouillante dans le chaudron, se mit a rire, a ce nom de la Cognette, qu'elle-meme prononcait parfois, histoire de le plaisanter. --Et, puisque j'ai commence, vaut mieux aller jusqu'au bout, poursuivit la Frimat. Eh bien! il n'y a pas d'horreur qu'on ne raconte, depuis que vous venez ici... La semaine derniere, n'est-ce pas? vous avez fait cadeau a l'une et a l'autre de foulards, qu'on leur a vus dimanche, a la messe... C'est trop sale, ils affirment que vous couchez avec les deux! Du coup, tremblant, mais resolu, Jean se leva et dit: --Ecoutez, la mere, je vas repondre devant vous, ca ne m'embarrasse pas... Oui, je vas demander a Lise si elle veut que je l'epouse... Vous entendez, Lise? je vous demande, et si vous dites oui, vous me rendrez bien content. Justement, elle vidait son pot dans le cuvier. Mais elle ne se pressa pas, acheva d'arroser soigneusement le linge; puis, les bras nus et moites de vapeur, devenue grave, elle le regarda en face. --Alors, c'est serieux? --Tres serieux. Elle n'en paraissait point surprise. C'etait une chose naturelle. Seulement, elle ne disait ni oui ni non, elle avait surement une idee qui la genait. --Faudrait pas dire non, a cause de la Cognette, reprit-il, parce que la Cognette... Elle l'interrompit d'un geste, elle savait bien que ca ne tirait pas a consequence, la gaudriole a la ferme. --Il y a encore que je n'ai absolument que ma peau a vous apporter, tandis que vous possedez cette maison et de la terre. De nouveau, elle fit un geste pour dire que, dans sa position, avec un enfant, elle pensait comme lui que les choses se compensaient. --Non, non, ce n'est pas tout ca, declara-t-elle enfin. Seulement, c'est Buteau... --Puisqu'il ne veut pas. --Bien sur, et l'amitie n'y est plus, car il s'est trop mal conduit... Mais, tout de meme, il faut consulter Buteau. Jean reflechit une grande minute. Puis, sagement: --Comme vous voudrez... Ca se doit, par rapport a l'enfant. Et la Frimat, qui, gravement, elle aussi, vidait le seau d'egoutture dans le chaudron, croyait devoir approuver la demarche, tout en se montrant favorable a Jean, un honnete garcon, celui-la, pas tetu, pas brutal, lorsqu'on entendit, au dehors, Francoise rentrer avec les deux vaches. --Dis donc, Lise, cria-t-elle, viens donc voir... La Coliche s'est abime le pied. Tous sortirent, et Lise, a la vue de la bete qui boitait, le pied gauche de devant meurtri, ensanglante, eut une brusque colere, un de ces eclats bourrus dont elle bousculait sa soeur, quand celle-ci etait petite et qu'elle se mettait en faute. --Encore une de tes negligences, hein?... Tu te seras endormie dans l'herbe, comme l'autre fois. --Mais non, je t'assure... Je ne sais pas ce qu'elle a pu faire. Je l'avais attachee au piquet, elle se sera pris le pied dans sa corde. --Tais-toi donc, menteuse!... Tu me la tueras un jour, ma vache! Les yeux noirs de Francoise s'allumerent. Elle etait tres pale, elle begaya, revoltee: --Ta vache, ta vache... Tu pourrais bien dire notre vache. --Comment, notre vache? une vache a toi, gamine! --Oui, la moitie de tout ce qui est ici est a moi, j'ai le droit d'en prendre et d'en abimer la moitie, si ca m'amuse! Et les deux soeurs, face a face, se devisagerent, menacantes, ennemies. Dans leur longue tendresse, c'etait la premiere querelle douloureuse, sous ce coup de fouet du tien et du mien, l'une irritee de la rebellion de sa cadette, l'autre obstinee et violente devant l'injustice. L'ainee ceda, rentra dans la cuisine pour ne pas gifler la petite. Et, lorsque celle-ci, apres avoir mis ses vaches a l'etable, reparut et vint a la huche se couper une tranche de pain, il se fit un silence. Lise, pourtant, s'etait calmee. La vue de sa soeur, raidie et boudeuse, l'ennuyait maintenant. Elle lui parla la premiere, elle voulut en finir par une nouvelle imprevue. --Tu ne sais pas? Jean veut que je l'epouse, il me demande. Francoise, qui mangeait debout, devant la fenetre, resta indifferente, ne se tourna meme pas. --Qu'est-ce que ca me fiche? --Ca te fiche, que tu l'aurais pour beau-frere, et que je desire savoir s'il te plairait. Elle haussa les epaules. --Me plaire, a quoi bon? lui ou Buteau, du moment que je ne couche pas avec!... Seulement, voulez-vous que je vous dise? tout ca n'est guere propre. Et elle sortit achever son pain dans la cour. Jean, pris de malaise, affecta de rire, comme a la boutade d'une enfant gatee; tandis que la Frimat, declarait que, dans sa jeunesse, on aurait fouette une galopine comme ca, jusqu'au sang. Quant a Lise, serieuse, elle demeura un instant muette, de nouveau toute a sa lessive. Puis, elle conclut. --Eh bien! nous en restons la, Caporal... Je ne vous dis pas non, je ne vous dis pas oui... Voici les foins, je verrai notre monde, je questionnerai, je saurai a quoi m'en tenir. Et nous deciderons quelque chose... Ca va-t-il? --Ca va! Il tendit la main, il secoua la sienne, qu'elle lui tendait. De toute sa personne, trempee de buee chaude, s'exhalait une odeur de bonne menagere, une odeur de cendre parfumee d'iris. IV Depuis la veille, Jean conduisait la faucheuse mecanique, dans les quelques arpents de pre qui dependaient de la Borderie, au bord de l'Aigre. De l'aube a la nuit, on avait entendu le claquement regulier des lames; et, ce matin-la, il finissait, les derniers andains tombaient, s'alignaient derriere les roues, en une couche de tiges fines, d'un vert tendre. La ferme n'ayant pas de machine a faner, on lui avait laisse engager deux faneuses, Palmyre, qui se tuait de travail, et Francoise, qui s'etait fait embaucher par caprice, amusee de cette besogne. Toutes deux, venues des cinq heures, avaient, de leurs longues fourches, etale les mulons, l'herbe a demi sechee et mise en tas la veille au soir, pour la proteger de la rosee nocturne. Le soleil s'etait leve dans un ciel ardent et pur, qu'une brise rafraichissait. Un vrai temps pour faire de bon foin. Apres le dejeuner, lorsque Jean revint avec ses faneuses, le foin du premier arpent fauche etait fait. Il le toucha, le sentit sec et craquant. --Dites donc, cria-t-il, nous allons le retourner encore, et ce soir nous commencons les meules. Francoise, en robe de toile grise, avait noue sur sa tete un mouchoir bleu, dont un cote battait sa nuque, tandis que les deux coins flottaient librement sur ses joues, lui protegeant le visage de l'eclat du soleil. Et, d'un balancement de sa fourche, elle prenait l'herbe, la jetait dans le vent, qui en emportait comme une poussiere blonde. Les brins volaient, une odeur s'en degageait, penetrante et forte, l'odeur des herbes coupees, des fleurs fanees. Elle avait tres chaud, en s'avancant au milieu de cet envolement continu, qui l'egayait. --Ah! ma petite, dit Palmyre, de sa voix dolente, on voit bien que tu es jeune... Demain, tu sentiras tes bras. Mais elles n'etaient point seules, tout Rognes fauchait et fanait, dans les pres, autour d'elles. Avant le jour, Delhomme se trouvait la, car l'herbe, trempee de rosee, est tendre a couper, comme du pain mollet, tandis qu'elle durcit, a mesure que le soleil la chauffe; et on l'entendait bien, resistante et sifflante a cette heure sous la faux, dont la volee allait et revenait, continuellement, au bout de ses bras nus. Plus pres, touchant l'herbage de la ferme, il y avait deux parcelles, l'une appartenant a Macqueron, l'autre a Lengaigne. Dans la premiere, Berthe, vetue en demoiselle d'une robe a volants, coiffee d'un chapeau de paille, avait suivi les faneuses, par distraction; mais, lasse deja, elle restait appuyee sur sa fourche, a l'ombre d'un saule. Dans l'autre, Victor, qui fauchait pour son pere, venait de s'asseoir et, son enclume entre les genoux, battait sa faux. Depuis cinq minutes, au milieu du grand silence frissonnant de l'air on ne distinguait plus que ce martelement obstine, les petits coups presses du marteau sur le fer. Justement, Francoise arriva pres de Berthe. --Hein? t'en as assez! --Un peu, ca commence... Quand on n'en a pas l'habitude! Elles causerent, elles parlerent de Suzanne, la soeur a Victor, que les Lengaigne avaient mise dans un atelier de couture, a Chateaudun, et qui, au bout de six mois, s'etait envolee a Chartres, pour faire la vie. On la disait sauvee avec un clerc de notaire, toutes les filles de Rognes en chuchotaient, revaient des details. Faire la vie, c'etaient des orgies de sirop de groseille et d'eau de Seltz, au milieu d'une debandade d'hommes, des douzaines vous passant a la file sur le corps, dans des arriere-boutiques de marchands de vins. --Oui, ma chere, c'est comme ca... Ah! elle en prend! Francoise, plus jeune, ouvrait des yeux stupefies. --En voila un amusement! dit-elle enfin. Mais, si elle ne revient pas, les Lengaigne vont donc etre seuls, puisque Victor est tombe au sort. Berthe, qui epousait la haine de son pere, haussa les epaules: il s'en fichait bien, Lengaigne! il n'avait qu'un regret, celui que la petite ne fut pas restee a se faire culbuter chez lui, pour achalander son bureau de tabac. Est-ce qu'un vieux de quarante ans, un oncle a elle, ne l'avait pas eue deja, avant qu'elle partit a Chateaudun, un jour qu'ils epluchaient ensemble des carottes? Et, baissant la voix, Berthe, dit avec les mots, comment ca s'etait passe. Francoise, pliee en deux, riait a s'etouffer, tant ca lui semblait drole. --Oh! la, la, est-ce bete qu'on se fasse des machines pareilles! Elle se remit a sa besogne, elle s'eloigna, soulevant des fourchees d'herbe, les secouant dans le soleil. On entendait toujours le bruit persistant du marteau, qui tapait le fer. Et, quelques minutes plus tard, comme elle s'etait rapprochee du jeune homme assis, elle lui adressa la parole. --Alors, tu vas partir soldat? --Oh! en octobre... J'ai le temps, ce n'est pas presse. Elle resistait a l'envie de le questionner sur sa soeur, elle en causa malgre elle. --Est-ce vrai, ce qu'on raconte, que Suzanne est a Chartres? Mais lui, plein d'indifference, repondit: --Parait... Si ca l'amuse! Tout de suite, il reprit, en voyant au loin poindre Lequeu, le maitre d'ecole, qui semblait arriver par hasard, en flanant: --Tiens! en v'la un pour la fille a Macqueron... Qu'est-ce que je disais? Il s'arrete, il lui fourre son nez dans les cheveux... Va, va, sale tete de pierrot, tu peux la renifler, tu n'en auras que l'odeur! Francoise s'etait remise a rire, et Victor tombait maintenant sur Berthe, par haine de famille. Sans doute, le maitre d'ecole ne valait pas cher, un rageur qui giflait les enfants, un sournois dont personne ne connaissait l'opinion, capable de se faire le chien couchant de la fille pour avoir les ecus du pere. Mais Berthe, elle non plus, n'etait guere catholique, malgre ses grands airs de demoiselle elevee en ville. Oui, elle avait beau porter des jupes a volants, des corsages de velours, et se grossir le derriere avec des serviettes, le par-dessous n'en etait pas meilleur, au contraire, car elle en savait long, on en apprenait davantage en s'eduquant a la pension de Cloyes, qu'en restant chez soi a garder les vaches. Pas de danger que celle-la se laissat de sitot coller un enfant: elle aimait mieux se detruire toute seule la sante! --Comment ca? demanda Francoise, qui ne comprenait point. Il eut un geste, elle devint serieuse, et dit sans gene: --C'est donc ca qu'elle vous lache toujours des saletes et qu'elle se pousse sur vous! Victor s'etait remis a battre son fer. Dans le bruit, il rigola, tapant entre chaque phrase. --Puis, tu sais, N'en-a-pas... --Hein? --Berthe, pardi!... N'en-a-pas, c'est le petit nom que les garcons lui donnent, a cause qu'il ne lui en a pas pousse. --De quoi? --Des cheveux partout... Elle a ca comme une gamine, aussi lisse que la main! --Allons donc, menteur! --Quand je te dis! --Tu l'as vue, toi? --Non, pas moi, d'autres. --Qui, d'autres? --Ah! des garcons qui l'ont jure a des garcons que je connais. --Et ou l'ont-ils vue? comment? --Dame! comme on voit, quand on a le nez sur la chose, ou quand on la moucharde par une fente. Est-ce que je sais?... S'ils n'ont pas couche avec, il y a des moments et des endroits ou l'on se trousse, pas vrai? --Bien sur que s'ils sont alles la guetter! --Enfin, n'importe! parait que c'est d'un bete, que c'est d'un laid, tout nu! comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigneaux sans plumes, qui ouvrent le bec, dans les nids, oh! mais vilain, vilain, a en degobiller dessus! Francoise, du coup, fut secouee d'un nouvel acces de gaiete, tellement l'idee de ce moigneau sans plumes lui paraissait farce. Et elle ne se calma, elle ne continua a faner, que lorsqu'elle apercut sur la route sa soeur Lise, qui descendait dans le pre. Celle-ci, s'etant approchee de Jean, expliqua qu'elle se rendait chez son oncle, a cause de Buteau. Depuis trois jours, cette demarche etait convenue entre eux, et elle promit de repasser, pour lui dire la reponse. Quand elle s'eloigna, Victor tapait toujours, Francoise, Palmyre et les autres femmes, dans l'eblouissement du grand ciel clair, jetaient les herbes, encore et encore; tandis que Lequeu, tres obligeant, donnait une lecon a Berthe, piquant la fourche, l'elevant et la baissant, avec la raideur d'un soldat a l'exercice. Au loin, les faucheurs s'avancaient sans un arret, d'un meme mouvement rythmique, le torse balance sur les reins, la faux lancee et ramenee, continuellement. Une minute, Delhomme s'arreta, se tint debout, tres grand au milieu des autres. Dans son goujet, la corne de vache pleine d'eau, pendue a sa ceinture, il avait pris la pierre noire, et il affilait sa faux, d'un long geste rapide. Puis, son echine de nouveau se cassa, on entendit le fer aiguise mordre le pre d'un sifflement plus vif. Lise etait arrivee devant la maison des Fouan. D'abord, elle craignit qu'il n'y eut personne, tant le logis semblait mort. Rose s'etait debarrassee de ces deux vaches, le vieux venait de vendre son cheval, il n'y avait plus ni betes, ni travail, ni rien qui grouillat dans le vide des batiments et de la cour. Pourtant, la porte ceda; et Lise, en entrant dans la salle muette et noire, malgre les gaietes du dehors, y trouva le pere Fouan debout, en train d'achever un morceau de pain et de fromage, tandis que sa femme, assise, inoccupee, le regardait. --Bien le bonjour, ma tante... Et ca va comme vous voulez? --Mais oui, repondit la vieille dont le visage s'eclaira, heureuse de cette visite. Maintenant qu'on est des bourgeois, on n'a qu'a prendre du bon temps, du matin au soir. Lise voulut aussi etre aimable pour son oncle. --Et l'appetit marche, a ce que je vois? --Oh! dit-il, ce n'est pas que j'aie faim... Seulement de manger un morceau ca occupe toujours, ca fait couler la journee. Il avait un air si morne, que Rose repartit en exclamation sur leur bonheur de ne plus travailler. Vrai! ils avaient bien gagne ca, ce n'etait pas trop tot, de voir trimer les autres, en jouissant de ses rentes. Se lever tard, tourner ses pouces, se moquer du chaud et du froid, n'avoir pas un souci, ah! ca les changeait rudement, ils etaient dans le paradis pour sur. Lui-meme, reveille, s'excitait comme elle, rencherissait. Et, sous cette joie forcee, sous la fievre de ce qu'ils disaient, on sentait l'ennui profond, le supplice de l'oisivete torturant ces deux vieux, depuis que leurs bras, tout d'un coup inertes, se detraquaient dans le repos, pareils a d'antiques machines jetees aux ferrailles. Enfin, Lise risqua le motif de sa visite. --Mon oncle, on m'a conte que l'autre jour, vous aviez rencontre Buteau... --Buteau est un jean-foutre! cria Fouan, subitement furieux, et sans lui donner le temps d'achever. Est-ce que, s'il ne s'obstinait pas, comme un ane rouge, j'aurais eu cette histoire avec Fanny? C'etait le premier froissement entre lui et ses enfants, qu'il cachait, et dont l'amertume venait de lui echapper. En confiant la part de Buteau a Delhomme, il avait pretendu la louer quatre-vingts francs l'hectare, tandis que Delhomme entendait servir simplement une pension double, deux cents francs pour sa part et deux cents pour l'autre. Cela etait juste, le vieux enrageait d'avoir eu tort. --Quelle histoire? demanda Lise. Est-ce que les Delhomme ne vous payent pas? --Oh! si, repondit Rose. Tous les trois mois, a midi sonnant, l'argent est la, sur la table... Seulement, il y a des facons de payer, n'est-ce pas? et le pere, qui est susceptible, voudrait au moins de la politesse... Fanny vient chez nous de l'air dont elle irait chez l'huissier, comme si on la volait. --Oui, ajouta le vieux, ils payent et c'est tout. Moi, je trouve que ce n'est point assez. Faudrait des egards... Est-ce que ca les acquitte, leur argent? Nous voila des creanciers, pas plus... Et encore on a tort de se plaindre. S'ils payaient tous! Il s'interrompit, un silence embarrasse regna. Cette allusion a Jesus-Christ, qui ne leur avait pas donne un sou, buvant sa part qu'il hypothequait morceau a morceau, desolait la mere, toujours portee a defendre le chenapan, le cheri de son coeur. Elle trembla de voir etaler cette autre plaie, elle se hata de reprendre: --Ne te mange donc pas les sangs pour des betises!... Puisque nous sommes heureux, qu'est-ce que ca te fiche, le reste? Quand on a assez, on a assez. Jamais elle ne lui avait tenu tete ainsi. Il la regarda fixement. --Tu parles trop, la vieille!... Je veux bien etre heureux, mais faut pas qu'on m'embete! Et elle redevint toute petite, tassee et oisive sur sa chaise, pendant qu'il achevait son pain, en roulant longuement la derniere bouchee, pour faire durer la recreation. La salle triste s'endormait. --Alors, put continuer Lise, je desirerais donc savoir ce que Buteau compte faire, par rapport a moi et a son enfant... Je ne l'ai guere tourmente, il est temps que ca se decide. Les deux vieux ne soufflaient plus mot. Elle interrogea directement le pere. --Puisque vous l'avez vu, il a du vous parler de moi... Qu'est-ce qu'il en dit? --Rien, il ne m'en a seulement point ouvert la bouche... Et il n'y a rien a en dire, ma foi! Le cure m'assomme pour que j'arrange ca, comme si c'etait arrangeable, tant que le garcon refusera sa part! Lise, pleine d'incertitude, reflechissait. --Vous croyez qu'il l'acceptera un jour? --Ca se peut encore. --Et vous pensez qu'il m'epouserait? --Il y a des chances. --Vous me conseillez donc d'attendre? --Dame! c'est selon tes forces, chacun fait comme il sent. Elle se tut, ne voulant pas parler de la proposition de Jean, ne sachant de quelle facon obtenir une reponse definitive. Puis, elle tenta un dernier effort. --Vous comprenez, j'en suis malade, a la fin, de ne pas savoir a quoi m'en tenir. Il me faut un oui ou un non... Vous, mon oncle, si vous alliez demander a Buteau, je vous en prie! Fouan haussa les epaules. --D'abord, jamais je ne reparlerai a ce jean-foutre... Et puis, ma fille, que t'es serine! pourquoi lui faire dire non, a ce tetu, qui dira toujours non ensuite? Laisse-lui donc la liberte de dire oui, un jour, si c'est son interet! --Bien sur! conclut simplement Rose, redevenue l'echo de son homme. Et Lise ne put tirer d'eux rien de plus net. Elle les laissa, elle referma la porte sur la salle, retombee a son engourdissement; et la maison, de nouveau, parut vide. Dans les pres, au bord de l'Aigre, Jean et ses deux faneuses avaient commence la premiere meule. C'etait Francoise qui la montait. An centre, posee sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchees de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu a peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux ou elle se trouvait, a mesure que le mur, autour d'elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Deja, elle etait a deux metres; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches; et la besogne n'allait pas sans de grands rires, a cause de la joie du plein air et des betises qu'on se criait, dans la bonne odeur du foin. Francoise surtout, son mouchoir glisse du chignon, sa tete nue au soleil, les cheveux envoles, embroussailles d'herbe, s'egayait comme une bienheureuse, sur ce tas mouvant, ou elle baignait jusqu'aux cuisses. Ses bras nus enfoncaient, chaque paquet jete d'en bas la couvrait d'une pluie de brindilles, elle disparaissait, feignait de naufrager dans les remous. --Oh! la, la, ca me pique! --Ou donc? --Sous ma cotte, la-haut. --C'est une araignee, tiens bon, serre les jambes! Et de rire plus fort, de lacher de vilains mots qui les faisaient se tordre. Delhomme, au loin, s'en inquieta, tourna an instant la tete, sans cesser de lancer et de ramener sa faux. Ah! cette gamine, elle devait en faire, du bon travail, a jouer ainsi! Maintenant, on gatait les filles, elles ne travaillaient que pour l'amusement. Et il continua, couchant l'andain a coups presses, laissant derriere lui le creux de son sillage. Le soleil baissait a l'horizon, les faucheurs elargissaient encore leurs trouees. Victor, qui ne battait plus son fer, ne se hatait guere pourtant; et, comme la Trouille passait avec ses oies, il s'echappa sournoisement, il fila la retrouver, a l'abri d'une ligne epaisse de saules, bordant la riviere. --Bon? cria Jean, il retourne affuter. La remouleuse est la qui l'attend. Francoise eclata de nouveau, a cette allusion. --Il est trop vieux pour elle. --Trop vieux!... Ecoute donc, s'ils n'affutent pas ensemble! Et, d'un sifflement des levres, il imitait le bruit de la pierre mangeant le fil d'une lame, si bien que Palmyre elle-meme, se tenant le ventre comme si une colique l'eut tortillee, dit: --Qu'est-ce qu'il a aujourd'hui, ce Jean? est-il farce! Les fourchees d'herbe etaient jetees toujours plus haut, et la meule montait. On plaisanta Lequeu et Berthe, qui avaient fini par s'asseoir. Peut-etre bien que N'en-a-pas se faisait chatouiller a distance, avec une paille; et puis, le maitre d'ecole pouvait enfourner, ce n'etait pas pour lui que cuirait la galette. --Est-il sale! repeta Palmyre, qui ne savait pas rire et qui etouffait. Alors, Jean la taquina. --Avec ca que vous etes arrivee a l'age de trente-deux ans, sans avoir vu la feuille a l'envers! --Moi, jamais! --Comment! pas un garcon ne vous l'a pris? Vous n'avez pas d'amoureux? --Non, non. Elle etait devenue toute pale, tres serieuse, avec sa longue face de misere, fletrie deja, hebetee a force de travail, ou il n'y avait plus que des yeux de bonne chienne, d'un devouement clair et profond. Peut-etre revivait-elle sa vie dolente, sans une amitie, sans un amour, une existence de bete de somme menee a coups de fouet, morte de sommeil, le soir, a l'ecurie; et elle s'etait arretee, debout, les poings sur sa fourche, les regards au loin, dans cette campagne qu'elle n'avait meme jamais vue. Il y eut un silence. Francoise ecoutait, immobile en haut de la meule, tandis que Jean, qui soufflait lui aussi, continuait a goguenarder, hesitant a dire l'affaire qu'il avait aux levres. Puis, il se decida, il lacha tout. --C'est donc des menteries, ce qu'on raconte, que vous couchez avec votre frere? De bleme qu'il etait, le visage de Palmyre s'empourpra d'un flot de sang qui lui rendit sa jeunesse. Elle begayait, surprise, irritee, ne trouvant pas le dementi qu'elle aurait voulu. --Oh! les mechants... si l'on peut croire... Et Francoise et Jean, repris de gaiete bruyante, parlaient a la fois, la pressaient, la bouleversaient. Dame! dans l'etable en ruines ou ils logeaient, elle et son frere, il n'y avait guere moyen de remuer, sans tomber l'un sur l'autre. Leurs paillasses se touchaient par terre, bien sur qu'ils se trompaient, la nuit. --Voyons, c'est vrai, dis que c'est vrai... D'ailleurs, on le sait. Toute droite, Palmyre, ahurie, s'emporta douloureusement. --Et quand ce serait vrai, qu'est-ce que ca vous fiche?... Le pauvre petit n'a deja pas tant de plaisir. Je suis sa soeur, je pourrais bien etre sa femme, puisque toutes les filles le rebutent. Deux larmes coulerent sur ses joues a cet aveu, dans le dechirement de sa maternite pour l'infirme, qui allait jusqu'a l'inceste. Apres lui avoir gagne du pain, elle pouvait encore, le soir, lui donner ca, ce que les autres lui refusaient, un regal qui ne leur coutait rien; et, au fond de leur intelligence obscure d'etres pres de la terre, de parias dont l'amour n'avait point voulu, ils n'auraient su dire comment la chose s'etait faite: une approche instinctive sans consentement reflechi, lui tourmente et bestial, elle passive et bonne a tout, cedant ensuite l'un et l'autre au plaisir d'avoir plus chaud, dans cette masure ou ils grelottaient. --Elle a raison, qu'est-ce que ca nous fiche? reprit Jean de son air bonhomme, touche de la voir si bouleversee. Ca les regarde, ca ne fait du tort a personne. D'ailleurs, une autre histoire les occupa. Jesus-Christ venait de descendre du Chateau, l'ancienne cave qu'il habitait au milieu des broussailles, a mi-cote; et, du haut de la route, il appelait la Trouille a pleins poumons, jurant, gueulant que sa garce de fille avait encore disparu depuis deux heures, sans s'inquieter de la soupe du soir. --Ta fille, lui cria Jean, elle est sous les saules, a regarder la lune avec Victor. Jesus-Christ leva ses deux poings au ciel. --Nom de Dieu de bougresse qui me deshonore!... Je vas chercher mon fouet. Et il remonta en courant. C'etait un grand fouet de roulier, qu'il avait accroche derriere sa porte, a gauche, pour ces occasions. Mais la Trouille avait du entendre. Il y eut, sous les feuilles, un long froissement, un bruit de fuite; et, deux minutes plus tard, Victor reparut, d'un pas nonchalant. Il examina sa faux, il se remit enfin a la besogne. Et, comme Jean, de loin, lui demandait s'il avait la colique, il repondit: --Juste! La meule allait etre finie, haute de quatre metres, solide, arrondie en forme de ruche. Palmyre, de ses longs bras maigres, lanca les dernieres bottes, et Francoise, debout a la pointe, apparut alors grandie sur le ciel pale, dans la clarte fauve du soleil couchant. Elle etait tout essoufflee, toute vibrante de son effort, trempee de sueur, les cheveux colles a la peau, et si defaite, que son corsage baillait sur sa petite gorge dure, et que sa jupe, aux agrafes arrachees, glissait de ses hanches. --Oh! la, que c'est haut!... La tete me tourne. Et elle riait avec un frisson, hesitante, n'osant plus descendre, avancant un pied qu'elle retirait vite. --Non, c'est trop haut. Va querir une echelle. --Mais, bete! dit Jean, assieds-toi donc, laisse-toi glisser! --Non, non, j'ai peur, je ne peux pas! Alors, ce furent des cris, des exhortations, des plaisanteries grasses. Pas sur le ventre, ca le ferait enfler! Sur le derriere, a moins qu'elle n'y eut des engelures! Et lui, en bas, s'excitait, les regards leves vers cette fille dont il apercevait les jambes, peu a peu exaspere de la voir si haut, hors de sa portee, pris inconsciemment d'un besoin de male, la rattraper et la tenir. --Quand je te dis que tu ne te rompras rien!... Deboule, tu tomberas dans mes bras. --Non, non! Il s'etait place devant la meule, il elargissait les bras, lui offrait sa poitrine, pour qu'elle se jetat. Et, lorsque, se decidant, fermant les yeux, elle se laissa aller, sa chute fut si prompte, sur la pente glissante du foin, qu'elle le culbuta, en lui enfourchant les cotes de ses deux cuisses. Par terre, les cottes troussees, elle etranglait de rire, elle begayait qu'elle ne s'etait pas fait de mal. Mais, a la sentir brulante et suante contre sa face, il l'avait empoignee. Cette odeur acre de fille, ce parfum violent de foin fouette de grand air, le grisaient, raidissaient tous ses muscles, dans une rage brusque de desir. Puis, c'etait autre chose encore, une passion ignoree pour cette enfant, et qui crevait d'un coup, une tendresse de coeur et de chair, venue de loin, grandie avec leurs jeux et leurs gros rires, aboutissant a cette envie de l'avoir, la, dans l'herbe. --Oh! Jean, assez! tu me casses! Elle riait toujours, croyant qu'il jouait. Et lui, ayant rencontre les yeux ronds de Palmyre, tressaillit et se releva, grelottant, de l'air eperdu d'un ivrogne que la vue d'un trou beant degrise. Quoi donc? ce n'etait pas Lise qu'il voulait, c'etait cette gamine! Jamais l'idee de la peau de Lise contre la sienne, ne lui avait seulement fait battre le coeur; tandis que tout son sang l'etouffait, a la seule pensee d'embrasser Francoise. Maintenant, il savait pourquoi il se plaisait tant a rendre visite et a etre utile aux deux soeurs. Mais l'enfant etait si jeune! il en restait desespere et honteux. Justement, Lise revenait de chez les Fouan. En chemin, elle avait reflechi. Elle aurait mieux aime Buteau, parce que, tout de meme, il etait le pere de son petit. Les vieux avaient raison, pourquoi se bousculer? Le jour ou Buteau dirait non, il y aurait toujours la Jean qui dirait oui. Elle aborda ce dernier, et tout de suite: --Pas de reponse, l'oncle ne sait rien... Attendons. Effare, fremissant encore, Jean la regardait, sans comprendre. Puis, il se souvint: le mariage, le mioche, le consentement de Buteau, toute cette affaire qu'il considerait, deux heures plus tot, comme avantageuse pour elle et pour lui. Il se hata de dire: --Oui, oui, attendons, ca vaut mieux. La nuit tombait, une etoile brillait deja au fond du ciel couleur de violette. On ne distinguait, sous le crepuscule croissant, que les rondeurs vagues des premieres meules, qui bossuaient l'etendue rase des prairies. Mais les odeurs de la terre chaude s'exhalaient plus fortes, dans le calme de l'air, et les bruits s'entendaient davantage, prolonges, d'une limpidite musicale. C'etaient des voix d'hommes et de femmes, des rires mourants, l'ebrouement d'une bete, le heurt d'un outil; tandis que, s'entetant sur un coin de pre, les faucheurs allaient toujours, sans relache; et le sifflement des faux montait encore, large, regulier, de cette besogne qu'on ne voyait plus. V Deux ans s'etaient passes, dans cette vie active et monotone des campagnes; et Rognes avait vecu, avec le retour fatal des saisons, le train eternel des choses, les memes travaux, les memes sommeils. Il y avait en bas, sur la route, a l'encoignure de l'ecole, une fontaine d'eau vive, ou toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n'ayant que des mares, pour le betail et l'arrosage. A six heures, le soir, c'etait la que se tenait la gazette du pays; les moindres evenements y trouvaient un echo, on s'y livrait a des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mange de la viande, sur la fille a ceux-la, grosse depuis la Chandeleur; et, pendant les deux annees, les memes commerages avaient evolue avec les saisons, revenant et se repetant, toujours des enfants faits trop tot, des hommes souls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misere. Il etait arrive tant de choses et rien du tout! Les Fouan, dont la demission de biens avait passionne, vivotaient, si assoupis, qu'on les oubliait. L'affaire en etait demeuree la, Buteau s'obstinait, et il n'epousait toujours pas l'ainee des Mouche, qui elevait son mioche. C'etait comme Jean, qu'on avait accuse de coucher avec Lise: peut-etre bien qu'il n'y couchait pas; mais, alors, pourquoi continuait-il a frequenter la maison des deux soeurs? Ca semblait louche. Et l'heure de la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalite de Coelina Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Becu jetait l'une sur l'autre, sous le pretexte de les reconcilier. Puis, en plein calme, venaient d'eclater deux gros evenements, les prochaines elections et la question du fameux chemin de Rognes a Chateaudun, qui soufflerent un terrible vent de commerages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s'en allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir. Or, justement, le lendemain, M. de Chedeville, depute sortant, dejeunait a la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tournee electorale et il menageait ce dernier, tres puissant sur les paysans du canton, bien qu'il fut certain d'etre reelu, grace a son titre de candidat officiel. Il etait alle une fois a Compiegne, tout le pays l'appelait "l'ami de l'empereur", et cela suffisait: on le nommait, comme s'il eut couche chaque soir aux Tuileries. Ce M. de Chedeville, un ancien beau, la fleur du regne de Louis-Philippe, gardait au fond du coeur des tendresses orleanistes. Il s'etait ruine avec les femmes, il ne possedait plus que sa ferme de la Chamade, du cote d'Orgeres, ou il ne mettait les pieds qu'en temps d'election, mecontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le tard de l'idee pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand, elegant encore, le buste sangle et les cheveux teints, ils se rangeait, malgre ses yeux de braise au passage du dernier des jupons; et il preparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles. La veille, Hourdequin avait eu une violente querelle avec Jacqueline, qui voulait etre du dejeuner. --Ton depute, ton depute! est-ce que tu crois que je le mangerais?... Alors, tu as honte de moi? Mais il tint bon, il n'y eut que deux couverts, et elle boudait, malgre l'air galant de M. de Chedeville, qui, l'ayant apercue, avait compris, et tournait sans cesse les yeux vers la cuisine, ou elle etait allee se renfermer dans sa dignite. Le dejeuner tirait a sa fin, une truite de l'Aigre apres une omelette, et des pigeons rotis. --Ce qui nous tue, dit M. de Chedeville, c'est cette liberte commerciale, dont l'empereur s'est engoue. Sans doute, les choses ont bien marche a la suite des traites de 1861, on a crie au miracle. Mais, aujourd'hui, les veritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s'avilissent. Moi, je suis pour la protection, il faut qu'on nous defende contre l'etranger. Hourdequin, renverse sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues, parla lentement. --Le ble, qui est a dix-huit francs l'hectolitre, en coute seize a produire. S'il baisse encore, c'est la ruine... Et chaque annee, dit-on, l'Amerique augmente ses exportations de cereales. On nous menace d'une vraie inondation du marche. Que deviendrons-nous, alors?... Tenez! moi, j'ai toujours ete pour le progres, pour la science, pour la liberte. Eh bien! me voila ebranle, parole d'honneur! Oui, ma foi! nous ne pouvons crever de faim, qu'on nous protege! Il se remit a son aile de pigeon, il continua: --Vous savez que votre concurrent, M. Rochefontaine, le proprietaire des Ateliers de construction de Chateaudun, est un libre-echangiste enrage? Et ils causerent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents ouvriers; un grand garcon intelligent et actif, tres riche d'ailleurs, tout pret a servir l'empire, mais si blesse de n'avoir pu obtenir l'appui du prefet, qu'il s'etait obstine a se poser en candidat independant. Il n'avait aucune chance, les electeurs des campagnes le traitaient en ennemi public, du moment ou il n'etait pas du cote du manche. --Parbleu! reprit M. de Chedeville, lui ne demande qu'une chose, c'est que le pain soit a bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher. Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille sur la table. --Voila le terrible! cria-t-il. D'un cote, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains a un prix remunerateur. De l'autre, l'industrie, qui pousse a la baisse, pour diminuer les salaires. C'est la guerre acharnee, et comment finira-t-elle, dites-moi? En effet, c'etait l'effrayant probleme d'aujourd'hui, l'antagonisme dont craque le corps social. La question depassait de beaucoup les aptitudes de l'ancien beau, qui se contenta de hocher la tete, en faisant un geste evasif. Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d'un trait. --Ca ne peut pas finir... Si le paysan vend bien son ble, l'ouvrier meurt de faim; si l'ouvrier mange, c'est le paysan qui creve... Alors, quoi? je ne sais pas, devorons-nous les uns les autres! Puis, les deux coudes sur la table, lance, il se soulagea violemment; et son secret mepris pour ce proprietaire qui ne cultivait pas, qui ignorait tout de la terre dont il vivait, se sentait a une certaine vibration ironique de sa voix. --Vous m'avez demande des faits pour vos discours... Eh bien! d'abord, c'est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez la, s'abandonne, parce que son bail est a bout, et qu'il soupconne votre intention de l'augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et l'on vous vole, rien de plus naturel... Ensuite, il y a, a votre ruine, une raison plus simple: c'est que nous nous ruinons tous, c'est que la Beauce s'epuise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mere! Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l'autre cote du Loir, etait un pays pauvre, de maigre culture, presque sans ble, dont les habitants venaient se louer pour la moisson, a Cloyes, a Chateaudun, a Bonneval; et, aujourd'hui, grace a la hausse constante de la main-d'oeuvre, voila le Perche qui prosperait, qui bientot l'emporterait sur la Beauce; sans compter qu'il s'enrichissait avec l'elevage, les marches de Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses moutons. Deux ans plus tot, lorsque le sang de rate les avait decimes, elle avait traverse une crise terrible, a ce point que, si le fleau eut continue, elle en serait morte. Et il entama sa lutte a lui, son histoire, ses trente annees de bataille avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui avaient manque, il n'avait pu amender certains champs comme il l'aurait voulu, seul le marnage etait peu couteux, et personne autre que lui ne s'en preoccupait. Meme histoire pour les fumiers, on n'employait que le fumier de ferme, qui etait insuffisant: tous ses voisins se moquaient, a le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualite, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgre ses idees sur les assolements, il avait du adopter celui du pays, l'assolement triennal, sans jacheres, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclees se repandaient. Une seule machine, la machine a battre, commencait a etre acceptee. C'etait l'engourdissement mortel, inevitable, de la routine; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu'etait-ce donc pour les petits proprietaires, tetes dures, hostiles aux nouveautes? Un paysan serait mort de faim, plutot que de ramasser dans son champ une poignee de terre et de la porter a l'analyse d'un chimiste, qui lui aurait dit ce qu'elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu'elle demandait, la culture appelee a y reussir. Depuis des siecles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer a lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il etait avare; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetee dans n'importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurie si elle ne germait pas. Le jour ou, instruit enfin, il se deciderait a une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-la, ignorant, tetu, sans un sou d'avance, il tuerait la terre. Et c'etait ainsi que la Beauce, l'antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n'avait que son ble, se mourait peu a peu d'epuisement, lasse d'etre saignee aux quatre veines et de nourrir un peuple imbecile. --Ah! tout fout le camp! cria-t-il avec brutalite. Oui, nos fils verront ca, la faillite de la terre... Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis amassaient sou a sou l'achat d'un lopin, convoite des annees, achetent aujourd'hui des valeurs financieres, de l'espagnol, du portugais, meme du mexicain? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare! Ils n'ont plus confiance, les peres tournent dans leur routine comme des betes fourbues, les filles et les garcons n'ont que le reve de lacher les vaches, de se decrasser du labour pour filer a la ville... Mais le pis est que l'instruction, vous savez! la fameuse instruction qui devait sauver tout, active cette emigration, cette depopulation des campagnes, en donnant aux enfants une vanite sotte et le gout du faux bien-etre... A Rognes, tenez! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard echappe a la charrue, devore de rancune contre la terre qu'il a failli cultiver. Eh bien! comment voulez-vous qu'il fasse aimer leur condition a ses eleves, lorsque tous les jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier paternel, avec le mepris d'un lettre?... Le remede, mon Dieu! le remede, ce serait assurement d'avoir d'autres ecoles, un enseignement pratique, des cours gradues d'agriculture... Voila, monsieur le depute, un fait que je vous signale. Insistez la-dessus, le salut est peut-etre dans ces ecoles, s'il en est temps encore. M. de Chedeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de documents, se hata de repondre: --Sans doute, sans doute. Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits, en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il apercut le joli profil de Jacqueline, il se pencha, cligna les yeux, s'agita pour attirer l'attention de l'aimable personne; puis, il reprit de sa voix flutee d'ancien conquerant: --Mais vous ne me parlez pas de la petite propriete? Il exprimait les idees courantes: la petite propriete creee en 89, favorisee par le code, appelee a regenerer l'agriculture; enfin, tout le monde proprietaire, chacun mettant son intelligence et sa force a cultiver sa parcelle. --Laissez-moi donc tranquille! declara Hourdequin. D'abord, la petite propriete existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande. Ensuite, il y a beaucoup a dire sur le morcellement, du bien et du mal. De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait les noyaux, il entra dans les details. En Beauce, la petite propriete, l'heritage en dessous de vingt hectares, etait de quatre-vingts pour cent. Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines demembres, qu'ils cultivaient a leur temps perdu. Cela, certes, etait excellent, car l'ouvrier se trouvait des lors attache a la terre. Et l'on pouvait ajouter, en faveur de la petite propriete, qu'elle faisait des hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait proportionnellement davantage, et de qualite meilleure, le proprietaire donnant tout son effort. Mais que d'inconvenients d'autre part! D'abord, cette superiorite etait due a un travail excessif, le pere, la mere, les enfants se tuant a la tache. Ensuite, le morcellement, en multipliant les transports, deteriorait les chemins, augmentait les frais de production, sans parler du temps perdu. Quant a l'emploi des machines, il paraissait impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le defaut de necessiter l'assolement triennal, dont la science proscrirait certainement l'usage, car il etait illogique de demander deux cereales de suite, l'avoine et le ble. Bref, le morcellement a outrance semblait si bien devenir un danger, qu'apres l'avoir favorise legalement, au lendemain de la Revolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines, on en etait a faciliter les echanges, en les degrevant. --Ecoutez, continua-t-il, la lutte s'etablit et s'aggrave entre la grande propriete et la petite... Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce qu'elle parait aller dans le sens meme de la science et du progres, avec l'emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros capitaux... Les autres, au contraire, ne croient qu'a l'effort individuel et preconisent la petite, revent de je ne sais quelle culture en raccourci, chacun produisant son fumier lui-meme et soignant son quart d'arpent, triant ses semences une a une, leur donnant la terre qu'elles demandent, elevant ensuite chaque plante a part, sous cloche... Laquelle des deux l'emportera? Du diable si je m'en doute! Je sais bien, comme je vous le disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruinees se demembrent autour de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite propriete gagne certainement du terrain. Je connais, en outre, a Rognes, un exemple tres curieux, une vieille femme qui tire de moins d'un arpent pour elle et son homme, un vrai bien-etre, meme des douceurs: oui, la mere Caca, comme ils l'ont surnommee, parce qu'elle ne recule pas a vider son pot et celui de son vieux dans ses legumes, selon la methode des Chinois, parait-il. Mais ce n'est guere la que du jardinage, je ne vois pas les cereales poussant par planches, comme les navets; et si, pour se suffire, le paysan doit produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur ble unique, dans notre Beauce decoupee en damier?... Enfin, qui vivra verra bien a qui sera l'avenir, de la grande ou de la petite... Il s'interrompit, criant: --Et ce cafe, est-ce pour aujourd'hui? Puis, en allumant sa pipe, il conclut: --A moins qu'on ne les tue l'une et l'autre, tout de suite, et c'est ce qu'on est en train de faire... Dites-vous, monsieur le depute, que l'agriculture agonise, qu'elle est morte, si l'on ne vient pas a son secours. Tout l'ecrase, les impots, la concurrence etrangere, la hausse continue de la main-d'oeuvre, l'evolution de l'argent qui va vers l'industrie et vers les valeurs financieres. Ah! certes, on n'est pas avare de promesses, chacun les prodigue, les prefets, les ministres, l'empereur. Et puis, la route poudroie, rien n'arrive... Voulez-vous la stricte verite? Aujourd'hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui des autres. Moi, j'ai quelques sous en reserve, ca va bien. Mais que j'en connais qui empruntent a six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le trois! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un homme fichu; il doit y laisser jusqu'a sa chemise. L'autre semaine encore, on a expulse un de mes voisins, le pere, la mere et quatre enfants jetes a la rue, apres que les hommes de loi ont eu mange le betail, la terre et la maison... Pourtant, voici des annees qu'on nous promet la creation d'un credit agricole a des taux raisonnables. Oui! va-t'en voir s'ils viennent!... Et ca degoute meme les bons travailleurs, ils en arrivent a se tater, avant de faire un enfant a leurs femmes. Merci! une bouche de plus, un meurt-la-faim qui serait desespere de naitre! Quand il n'y a pas de pain pour tous, on ne fait plus d'enfants, et la nation creve! M. de Chedeville, decidement deconforte, risqua un sourire inquiet, en murmurant: --Vous ne voyez pas les choses en beau. --C'est vrai, il y a des jours ou je flanquerais tout en l'air, repondit gaiement Hourdequin. Aussi voila trente ans que les embetements durent!... Je ne sais pas pourquoi je me suis entete, j'aurais du bazarder la ferme et faire autre chose. L'habitude sans doute, et puis l'espoir que ca changera, et puis la passion, pourquoi ne pas le dire? Cette bougresse de terre, quand elle vous empoigne, elle ne vous lache plus... Tenez! regardez sur ce meuble, c'est bete peut-etre, mais je suis console; lorsque je vois ca. De sa main tendue, il designait une coupe en argent, protegee contre les mouches par une mousseline, le prix d'honneur remporte dans un comice agricole. Ces comices, ou il triomphait, etaient l'aiguillon de sa vanite, une des causes de son obstination. Malgre l'evidente lassitude de son convive, il s'attardait a boire son cafe; et il versait du cognac dans sa tasse pour la troisieme fois, lorsque, ayant tire sa montre, il se leva en sursaut. --Fichtre! deux heures, et moi qui ai une seance du conseil municipal!... Oui, il s'agit d'un chemin. Nous consentons bien a en payer la moitie, mais nous voudrions obtenir une subvention de l'Etat, pour le reste. M. de Chedeville avait quitte sa chaise, heureux, delivre. --Dites donc, je puis vous etre utile, je vais vous l'obtenir, votre subvention... Voulez-vous que je vous conduise a Rognes dans mon cabriolet, puisque vous etes presse? --Parfait! Et Hourdequin sortit pour faire atteler la voiture, qui etait restee au milieu de la cour. Quand il rentra, il ne trouva plus le depute, il finit par l'apercevoir dans la cuisine. Celui-ci avait pousse la porte, et il se tenait la souriant, devant Jacqueline epanouie, a la complimenter de si pres que leurs faces se touchaient presque: tous deux s'etaient flaires, s'etaient compris, et se le disaient, d'un clair regard. Lorsque M. de Chedeville fut remonte dans son cabriolet, la Cognette retint un moment Hourdequin, pour lui souffler a l'oreille: --Hein? il est plus gentil que toi, il ne trouve pas que je suis bonne a cacher, lui? En chemin, pendant que la voiture roulait entre les pieces de ble, le fermier revint a la terre, a son eternel souci. Il offrait maintenant des notes ecrites, des chiffres, car lui, depuis quelques annees, tenait une comptabilite. Dans la Beauce, ils n'etaient pas trois a en faire autant, et les petits proprietaires, les paysans haussaient les epaules, ne comprenaient meme pas. Pourtant, la comptabilite seule etablissait la situation, indiquait ceux des produits qui etaient a profit, ceux qui etaient a perte; en outre, elle donnait le prix de revient et par consequent de vente. Chez lui, chaque valet, chaque bete, chaque culture, chaque outil meme, avait sa page, ses deux colonnes, le _Doit_ et l'_Avoir_, si bien que, continuellement, il se trouvait renseigne sur le resultat de ses operations, bon ou mauvais. --Au moins, dit-il avec son gros rire, je sais comment je me ruine. Mais il s'interrompit, pour jurer entre ses dents. Depuis quelques minutes, a mesure que le cabriolet avancait, il tachait de se rendre compte d'une scene, au loin, sur le bord de la route. Malgre le dimanche, il avait envoye la, pour faner une coupe de luzerne qui pressait, une faneuse mecanique d'un nouveau systeme, achetee recemment. Et le valet, ne se mefiant pas, ne reconnaissant pas son maitre, dans cette voiture inconnue, continuait a plaisanter la mecanique, avec trois paysans qu'il avait arretes au passage. --Hein! disait-il, en voila, un sabot!... Et ca casse l'herbe, ca l'empoisonne. Ma parole! il y a trois moutons deja qui en sont morts. Les paysans ricanaient, examinaient la faneuse comme une bete farce et mechante. Un d'eux declara: --Tout ca, c'est des inventions du diable contre le pauvre monde... Qu'est-ce qu'elles feront, nos femmes, si l'on se passe d'elles, aux foins? --Ah bien! ce qu'ils s'en foutent, les maitres? reprit le valet, en allongeant un coup de pied a la machine. Hue donc, carcasse! Hourdequin avait entendu. Il sortit violemment le buste hors de la voiture, il cria: --Retourne a la ferme, Zephyrin, et fais-toi regler ton compte! Le valet demeura stupide, les trois paysans s'en allerent avec des rires d'insulte, des moqueries, lachees tres haut. --Voila! dit Hourdequin, en se laissant retomber sur la banquette. Vous avez vu... On dirait que nos outils perfectionnes leur brulent les mains... Ils me traitent de bourgeois, ils donnent a ma ferme moins de travail que dans les autres, sous pretexte que j'ai de quoi payer cher; et ils sont soutenus par les fermiers, mes voisins, qui m'accusent d'apprendre dans le pays a mal travailler, furieux de ce que, disent-ils, ils ne trouveront bientot plus du monde pour faire leur ouvrage comme au bon temps. Le cabriolet entrait dans Rognes par la route de Bazoches-le-Doyen, lorsque le depute apercut l'abbe Godard qui sortait de chez Macqueron, ou il avait dejeune ce dimanche-la, apres sa messe. Le souci de sa reelection le reprit, il demanda: --Et l'esprit religieux, dans nos campagnes? --Oh! de la pratique, rien au fond! repondit negligemment Hourdequin. Il fit arreter devant le cabaret de Macqueron, reste sur la porte avec l'abbe; et il presenta son adjoint, vetu d'un vieux paletot graisseux. Mais Coelina, tres propre dans sa robe d'indienne, accourait, poussait en avant sa fille Berthe, la gloire de la famille, habillee en demoiselle, d'une toilette de soie a petites raies mauves. Pendant ce temps, le village, qui semblait mort, comme emparesse par ce beau dimanche, se reveillait sous la surprise de cette visite extraordinaire. Des paysans sortaient un a un, des enfants se risquaient derriere les jupes des meres. Chez Lengaigne surtout, il y avait un remue-menage, lui allongeant la tete, son rasoir a la main, sa femme Flore s'arretant de peser quatre sous de tabac pour coller sa face aux vitres, tous les deux ulceres, enrages de voir que ces messieurs descendaient a la porte de leur rival. Et, peu a peu, les gens se rapprochaient, des groupes se formaient, Rognes savait deja d'un bout a l'autre l'evenement considerable. --Monsieur le depute, repetait Macqueron tres rouge et embarrasse, c'est vraiment un honneur... Mais M. de Chedeville ne l'ecoutait pas, ravi de la jolie mine de Berthe, dont les yeux clairs, aux legers cercles bleuatres, le regardaient hardiment. Sa mere disait son age, racontait ou elle avait fait ses etudes, et elle-meme, souriante, saluante, invita le monsieur a entrer, s'il daignait. --Comment donc, ma chere enfant! s'ecria-t-il. Pendant ce temps, l'abbe Godard, qui s'etait empare de Hourdequin, le suppliait une fois de plus de decider le conseil municipal a voter des fonds, pour que Rognes eut enfin un cure a demeure. Il y revenait tous les six mois, il donnait ses raisons: sa fatigue, ses continuelles querelles avec le village, sans compter l'interet du culte. --Ne me dites pas non! ajouta-t-il vivement en voyant le fermier faire un geste evasif. Parlez-en toujours, j'attends la reponse. Et, au moment ou M. de Chedeville allait suivre Berthe, il se precipita, il l'arreta, de son air tetu et bonhomme. --Pardon, monsieur le depute. La pauvre eglise, ici, est dans un tel etat!... Je veux vous la montrer, il faut que vous m'obteniez des reparations. Moi, on ne m'ecoute point... Venez, venez, je vous en prie. Tres ennuye, l'ancien beau resistait, lorsque Hourdequin, apprenant de Macqueron que plusieurs des conseillers municipaux etaient a la mairie, ou ils l'attendaient depuis une demi-heure, dit en homme sans gene: --C'est ca, allez donc voir l'eglise... Vous tuerez le temps jusqu'a ce que j'aie fini, et vous me ramenerez chez moi. M. de Chedeville dut suivre l'abbe. Les groupes avaient grossi, plusieurs se mirent en marche, derriere ses talons. On s'enhardissait, tous songeaient a lui demander quelque chose. Lorsque Hourdequin et Macqueron furent montes, en face, dans la salle de la mairie, ils y trouverent trois conseillers, Delhomme et deux autres. La salle, une vaste piece passee a la chaux, n'avait d'autres meubles qu'une longue table de bois blanc et douze chaises de paille; entre les deux fenetres, ouvrant sur la route, etait scellee une armoire, dans laquelle on gardait les archives, melees a des documents administratifs depareilles; et, autour des murs, sur des planches, s'empilaient des sceaux de toile a incendie, le don d'un bourgeois qu'on ne savait ou caser, et qui restait encombrant et inutile, car l'on n'avait pas de pompe. --Messieurs, dit poliment Hourdequin, je vous demande pardon, j'avais a dejeuner M. de Chedeville. Aucun ne broncha, on ne sut s'ils acceptaient cette excuse. Ils avaient vu par la fenetre arriver le depute, et l'election prochaine les remuait; mais ca ne valait rien de parler trop vite. --Diable! declara le fermier, si nous ne sommes que cinq, nous ne pourrons prendre aucune decision. Heureusement Lengaigne entra. D'abord il avait resolu de ne pas aller au conseil, la question du chemin ne l'interessant pas; et il esperait meme que son absence entraverait le vote. Puis, la venue de M. de Chedeville le torturant de curiosite, il s'etait decide a monter, pour savoir. --Bon! nous voila six, nous pourrons voter, s'ecria le maire. Et Lequeu, qui servait de secretaire, ayant paru d'un air rogue et maussade, le registre des deliberations sous le bras, rien ne s'opposa plus a ce qu'on ouvrit la seance. Mais Delhomme s'etait mis a causer bas avec son voisin, Clou, le marechal ferrant, un grand, sec et noir. Comme on les ecoutait, ils se turent. Pourtant, on avait saisi un nom, celui du candidat independant, M. Rochefontaine; et tous alors, apres s'etre tates, tomberent d'un mot, d'un ricanement, d'une simple grimace, sur ce candidat qu'on ne connaissait seulement point. Ils etaient pour le bon ordre, le maintien des choses, l'obeissance aux autorites qui assuraient la vente. Est-ce que ce monsieur-la se croyait plus fort que le gouvernement? est-ce qu'il ferait remonter le ble a trente francs l'hectolitre? C'etait un fier aplomb, d'envoyer des prospectus, de promettre plus de beurre que de pain, lorsqu'on ne tenait a rien ni a personne. Ils en arrivaient a le traiter en aventurier, en malhonnete homme, battant les villages, histoire de voler leurs votes comme il aurait vole leurs sous. Hourdequin, qui aurait pu leur expliquer que M. Rochefontaine, libre echangiste, etait, au fond dans les idees de l'empereur, laissait volontairement Macqueron etaler son zele bonapartiste et Delhomme se prononcer avec son bon sens d'homme borne; tandis que Lengaigne, a qui sa situation de buraliste fermait la bouche, ravalait, en grognant dans un coin, ses vagues idees republicaines. Bien que M. de Chedeville n'eut pas ete nomme une seule fois, tout ce qu'on disait le designait, etait comme un aplatissement devant son titre de candidat officiel. --Voyons, messieurs, reprit le maire, si nous commencions. Il s'etait assis devant la table, sur son fauteuil de president, une chaise a dossier plus large, munie de bras. Seul, l'adjoint prit place a cote de lui. Les quatre conseillers resterent deux debout, deux appuyes au rebord d'une fenetre. Mais Lequeu avait remis au maire une feuille de papier; et il lui parlait a l'oreille; puis, il sortit dignement. --Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le maitre d'ecole. Lecture en fut donnee. C'etait une demande d'augmentation, basee sur l'activite qu'il deployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines s'etaient rembrunies, ils se montraient avares de l'argent de la commune, comme si chacun d'eux avait eu a le sortir de sa poche, surtout pour l'ecole. Il n'y eut pas meme de discussion, on refusa net. --Bon! nous lui dirons d'attendre. Il est trop presse, ce jeune homme... Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin. --Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot a propos de la cure... Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l'abbe Godard avait dejeune chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc a celui-ci, qu'il se mettait ainsi en avant? D'ailleurs, sa proposition subit le sort de la demande du maitre d'ecole. Il eut beau faire valoir qu'on etait assez riche pour se payer un cure a soi, que ce n'etait vraiment guere honorable de se contenter des restes de Bazoches-le-Doyen: tous haussaient les epaules, demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non! il faudrait reparer le presbytere, un cure a soi couterait trop cher; et une demi-heure de l'autre, par dimanche, suffisait. Le maire, blesse de l'initiative de son adjoint, conclut: --Il n'y a pas lieu, le conseil a deja juge... Et maintenant a notre chemin, il faut en finir... Delhomme, ayez donc l'obligeance d'appeler M. Lequeu. Est-ce qu'il croit, cet animal, que nous allons deliberer sur sa lettre jusqu'a ce soir? Lequeu, qui attendait dans l'escalier, entra d'un air grave; et, comme on ne lui fit pas connaitre le sort de sa demande, il demeura pince, inquiet, gonfle de sourdes insultes: ah! ces paysans, quelle sale race! Il dut prendre dans l'armoire le plan du chemin et venir le deplier sur la table. Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des annees, il trainait la. Mais ils ne s'en rapprocherent pas moins tous, ils s'accouderent, songerent une fois de plus. Le maire enumerait les avantages, pour Rognes: une pente douce permettant aux voitures de monter a l'eglise; puis, deux lieues epargnees, sur la route actuelle de Chateaudun qui passait par Cloyes; et la commune n'aurait que trois kilometres a sa charge, leurs voisins de Blanville ayant vote deja l'autre troncon, jusqu'au raccordement avec la grand'route de Chateaudun a Orleans. On l'ecoutait, les yeux restaient cloues sur le papier, sans qu'une bouche s'ouvrit. Ce qui avait empeche le projet d'aboutir, c'etait avant tout la question des expropriations. Chacun y voyait une fortune, s'inquietait de savoir si une piece a lui etait touchee, s'il vendrait de sa terre cent francs la perche a la commune. Et, s'il n'avait pas de champ entame, pourquoi donc aurait-il vote l'enrichissement des autres? Il se moquait bien de la pente plus douce, de la route plus courte! Son cheval tirerait davantage, donc! Aussi Hourdequin n'avait-il pas besoin de les faire causer, pour connaitre leur opinion. Lui ne desirait si vivement ce chemin que parce qu'il passait devant la ferme et desservait plusieurs de ses pieces. De meme, Macqueron et Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient au vote. Cela faisait trois; mais ni Clou, ni l'autre conseiller, n'avaient interet dans la question; et, quant a Lengaigne, il etait violemment oppose au projet, n'ayant rien a y gagner d'abord, desespere ensuite que son rival, l'adjoint, y gagnat quelque chose. Si Clou et l'autre, douteux, votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet. Enfin, la discussion commenca. --A quoi ca sert? a quoi ca sert? repetait Lengaigne. Puisqu'on a deja une route! C'est bien le plaisir de depenser de l'argent, d'en prendre dans la poche de Jean pour le mettre dans la poche de Pierre... Encore, toi, tu as promis de faire cadeau de ton terrain. C'etait une sournoiserie a l'adresse de Macqueron. Mais celui-ci, qui regrettait amerement son acces de liberalite, mentit avec carrure. --Moi, je n'ai rien promis... Qui t'a dit ca? --Qui? mais toi, nom de Dieu!... Et devant du monde! Tiens! monsieur Lequeu etait la, il peut parler... N'est-ce pas, monsieur Lequeu? Le maitre d'ecole, que l'attente de son sort enrageait, eut un geste de brutal dedain. Est-ce que ca le regardait, leurs saletes d'histoires! --Alors, vrai! continua Lengaigne, s'il n'y a plus d'honnetete sur terre, autant vivre dans les bois!... Non, non! je n'en veux pas de votre chemin! Un joli vol! Voyant les choses se gater, le maire se hata d'intervenir. --Tout ca, ce sont des bavardages. Nous n'avons pas a entrer dans les querelles particulieres... C'est l'interet public, l'interet commun, qui doit nous guider. --Bien sur, declara sagement Delhomme. La route nouvelle rendra de grands services a toute la commune... Seulement, il faudrait savoir. Le prefet nous dit toujours: "Votez une somme, nous verrons apres ce que le gouvernement pourra faire pour vous." Et, s'il ne faisait rien, a quoi bon perdre notre temps a voter? Du coup, Hourdequin crut devoir lancer la grosse nouvelle, qu'il tenait en reserve. --A ce propos, messieurs, je vous annonce que M. de Chedeville s'engage a obtenir du gouvernement une subvention de la moitie des depenses... Vous savez qu'il est l'ami de l'empereur. Il n'aura qu'a lui parler de nous, au dessert. Lengaigne lui-meme en fut ebranle, tous les visages avaient pris une expression beate, comme si le saint-sacrement passait. Et la reelection du depute se trouvait assuree en tous cas: l'ami de l'empereur etait le bon, celui qui etait a la source des places et de l'argent, l'homme connu, honorable, puissant, le maitre! Il n'y eut d'ailleurs que des hochements de tete. Ces choses allaient de soi, pourquoi les dire? Pourtant, Hourdequin restait soucieux de l'attitude muette de Clou. Il se leva, jeta un regard dehors; et, ayant apercu le garde champetre, il ordonna d'aller chercher le pere Loiseau et de l'amener, mort ou vif. Ce Loiseau etait un vieux paysan sourd, oncle de Macqueron, qui l'avait fait nommer membre du conseil, ou il ne venait jamais, parce que, disait-il, ca lui cassait la tete. Son fils travaillait a la borderie, il etait a l'entiere devotion du maire. Aussi, des qu'il parut, effare, celui-ci se contenta de lui crier, au fond d'une oreille, que c'etait pour la route. Deja, chacun ecrivait gauchement son bulletin, le nez sur le papier, les bras elargis, afin qu'on ne put lire. Puis, on proceda au vote de la moitie des depenses, dans une petite boite de bois blanc, pareille a un tronc d'eglise. La majorite fut superbe, il y eut six voix pour, une seule contre, celle de Lengaigne. Cet animal de Clou avait bien vote. Et la seance fut levee, apres que chacun eut signe, sur le registre, la deliberation, que le maitre d'ecole avait preparee a l'avance, en laissant en blanc le resultat du vote. Tous s'en allaient pesamment, sans un salut, sans un serrement de main, debandes dans l'escalier. --Ah! j'oubliais, dit Hourdequin a Lequeu, qui attendait toujours, votre demande d'augmentation est repoussee... Le conseil trouve qu'on depense deja trop pour l'ecole. --Tas de brutes! cria le jeune homme, vert de bile, quand il fut seul. Allez donc vivre avec vos cochons! La seance avait dure deux heures, et Hourdequin retrouva devant la mairie M. de Chedeville, qui revenait seulement de sa tournee dans le village. D'abord, le cure ne lui avait pas fait grace d'une des miseres de l'eglise? le toit creve, les vitraux casses, les murs nus. Puis, comme il s'echappait enfin de la sacristie, qui avait besoin d'etre repeinte, les habitants, tout a fait enhardis, se l'etaient dispute, chacun l'emmenant, ayant une reclamation a presenter, une faveur a obtenir. L'un l'avait traine a la mare commune, qu'on ne curait plus par manque d'argent; l'autre voulait un lavoir couvert au bord de l'Aigre, a une place qu'il indiquait; un troisieme reclamait l'elargissement de la route devant sa porte, pour que sa voiture put tourner; jusqu'a une vieille femme, qui, apres avoir pousse le depute chez elle, lui montra ses jambes enflees, en lui demandant si, a Paris, il ne connaissait point un remede. Effare, essouffle, il souriait, faisait le debonnaire, promettait toujours. Ah! un brave homme, pas fier avec le pauvre monde! --Eh bien! partons-nous? demanda Hourdequin. On m'attend a la ferme. Mais, justement, Coelina et sa fille Berthe accouraient de nouveau sur leur porte, en suppliant M. de Chedeville d'entrer un instant; et celui-ci n'aurait pas mieux demande, respirant enfin, soulage de retrouver les jolis yeux clairs et meurtris de la jeune personne. --Non, non! reprit le fermier, nous n'avons pas le temps, une autre fois! Et il le forca, etourdi, a remonter dans le cabriolet; pendant que, sur une interrogation du cure reste la, il repondait que le conseil avait laisse en l'etat la question de la paroisse. Le cocher fouetta son cheval, la voiture fila, au milieu du village familier et ravi. Seul, furieux, l'abbe refit a pied ses trois kilometres, de Rognes a Bazoches-le-Doyen. Quinze jours plus lard, M. de Chedeville etait nomme a une grande majorite; et, des la fin d'aout, il avait tenu sa promesse, la subvention etait accordee a la commune, pour l'ouverture de la nouvelle route. Les travaux commencerent tout de suite. Le soir du premier coup de pioche, Coelina, maigre et noire, etait a la fontaine, a ecouter la Becu, qui, longue, les mains nouees sous son tablier, parlait sans fin. Depuis une semaine, la fontaine se trouvait revolutionnee par cette grosse affaire du chemin: on ne parlait que de l'argent accorde aux uns, que de la rage medisante des autres. Et la Becu, chaque jour, tenait Coelina au courant de ce que disait Flore Lengaigne; non, pour les facher, bien sur; mais, au contraire, pour les faire s'expliquer, parce que c'etait la meilleure facon de s'entendre. Des femmes s'oubliaient, droites, les bras ballants, leurs cruches pleines a leurs pieds. --Alors donc, elle a dit comme ca que c'etait arrange entre l'adjoint et le maire, histoire de voler sur les terrains. Et elle a encore dit que votre homme avait deux paroles... A ce moment Flore sortait de chez elle, sa cruche a la main. Quand elle fut la, grosse, molle, Coelina, qui eclatait tout de suite en paroles sales, les poings sur les hanches, dans son honnetete reche, se mit a l'arranger de la belle facon, lui jetant au nez sa garce de fille, l'accusant elle-meme de se faire culbuter par les pratiques; et l'autre, trainant ses savates, pleurarde, se contentait de repeter: --En v'la une salope! en v'la une salope! La Becu se precipita entre elles, voulut les forcer a s'embrasser, ce qui faillit les faire se prendre au chignon. Puis, elle lanca une nouvelle: --Dites donc, a propos, vous savez que les filles Mouche vont toucher cinq cents francs. --Pas possible! Et, du coup, la querelle fut oubliee, toutes se rapprocherent, au milieu des cruches eparses. Parfaitement! le chemin, aux Cornailles, la-haut, longeait le champ des filles Mouche, qu'il rognait de deux cent cinquante metres: a quarante sous le metre, ca faisait bien cinq cents francs; et le terrain, en bordure, acquerait en outre une plus-value. C'etait une chance. --Mais alors, dit Flore, voila Lise devenue un vrai parti, avec son mioche... Ce grand serin de Caporal a eu du nez tout de meme de s'obstiner. --A moins, ajouta Coelina, que Buteau ne reprenne la place... Sa part gagne aussi joliment, a cette route. La Becu se retourna, en les poussant du coude. --Chut! taisez-vous! C'etait Lise, qui arrivait gaiement en balancant sa cruche. Et le defile recommenca devant la fontaine. VI Lise et Francoise, s'etant debarrassees de Blanchette, trop grasse et qui ne velait plus, avaient resolu, ce samedi-la, d'aller au marche de Cloyes acheter une autre vache. Jean offrit de les y conduire, dans une carriole de la ferme. Il s'etait rendu libre pour l'apres-midi, et le maitre l'avait autorise a prendre la voiture, ayant egard aux bruits d'accordailles qui couraient, entre le garcon et l'ainee des Mouche. En effet, le mariage etait decide; du moins, Jean avait promis de faire une demarche pres de Buteau, la semaine suivante, pour lui poser la question. L'un des deux, il fallait en finir. On partit donc vers une heure, lui sur le devant avec Lise, Francoise seule sur la seconde banquette. De temps a autre, il se tournait et souriait a celle-ci, dont les genoux, dans ses reins, le chauffaient. C'etait grand dommage qu'elle eut quinze ans de moins que lui; et, s'il se resignait a epouser l'ainee, apres bien des reflexions et des ajournements, ca devait etre, tout au fond, dans l'idee de vivre en parent pres de la cadette. Puis, on se laisse aller, on fait tant de chose en ne sachant pas pourquoi, lorsqu'on s'est dit un jour qu'on les ferait! A l'entree de Cloyes, il mit la mecanique, lanca le cheval sur la pente raide du cimetiere; et, comme il debouchait au carrefour de la rue Grande et de la rue Grouaise, pour remiser a l'auberge du _Bon Laboureur_, il designa brusquement le dos d'un homme, qui enfilait cette derniere rue. --Tiens! on croirait Buteau. --C'est lui, declara Lise. Sans doute qu'il va chez M. Baillehache... Est-ce qu'il accepterait sa part? Jean fit claquer son fouet en riant. --On ne sait pas, il est si malin! Buteau n'avait pas semble les voir, bien qu'il les eut reconnus de loin. Il marchait, l'echine ronde; et tous deux le regarderent s'eloigner, en songeant, sans le dire, qu'on allait pouvoir s'expliquer. Dans la cour du _Bon Laboureur_, Francoise, restee muette, descendit la premiere, par une roue de la carriole. Cette cour etait deja pleine de voitures detelees, posees sur leurs brancards, tandis qu'un bourdonnement d'activite agitait les vieux batiments de l'auberge. --Alors, nous y allons? demanda Jean, quand il revint de l'ecurie, ou il avait accompagne son cheval. --Bien sur, tout de suite. Pourtant, dehors, au lieu de gagner directement, par la rue du Temple, le marche des bestiaux, qui se tenait sur la place Saint-Georges, le garcon et les deux filles s'arreterent, flanerent le long de la rue Grande, parmi les marchandes de legumes et de fruits, installees aux deux bords. Lui, coiffe d'une casquette de soie, avait une grande blouse bleue, sur un pantalon de drap noir; elles egalement endimanchees, les cheveux serres dans leurs petits bonnets ronds, portaient des robes semblables, un corsage de lainage sombre sur une jupe gris-fer, que coupait un grand tablier de cotonnade a minces raies roses; et ils ne se donnaient pas le bras, ils marchaient a la file, les mains ballantes, au milieu des coudoiements de la foule. C'etait une bousculade de servantes, de bourgeoises, devant les paysannes accroupies, qui, venues chacune avec un ou deux paniers, les avaient simplement poses et ouverts par terre. Ils reconnurent la Frimat, les poignets casses, ayant de tout dans ses deux paniers debordants, des salades, des haricots, des prunes, meme trois lapins en vie. Un vieux, a cote, venait de decharger une carriole de pommes de terre, qu'il vendait au boisseau. Deux femmes, la mere et la fille, celle-ci, Norine, rouleuse et celebre, etalaient sur une table boiteuse de la morue, des harengs sales, des harengs saurs, un vidage de fonds de baril dont la saumure forte piquait a la gorge. Et la rue Grande, si deserte en semaine, malgre ses beaux magasins, sa pharmacie, sa quincaillerie, surtout ses Nouveautes parisiennes, le bazar de Lambourdieu, n'etait plus assez large chaque samedi, les boutiques combles, la chaussee barree par l'envahissement des marchandes. Lise et Francoise, suivies de Jean, pousserent de la sorte jusqu'au marche a la volaille, qui etait rue Beaudonniere. La, des fermes avaient envoye de vastes paniers a claire-voie, ou chantaient des coqs et d'ou sortaient des cous effares de canards. Des poulets morts et plumes, s'alignaient dans des caisses, par lits profonds. Puis, c'etaient encore des paysannes, chacune apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses quelques douzaines d'oeufs, ses fromages, les grands maigres, les petits gras, les affines, gris de cendre. Plusieurs etaient venues avec deux couples de poules liees par les pattes. Des dames marchandaient, un gros arrivage d'oeufs attroupait du monde devant une auberge, _Au Rendez-vous des Poulaillers_. Justement, parmi les hommes qui dechargeaient les oeufs, se trouvait Palmyre; car, le samedi, lorsque le travail manquait a Rognes, elle se louait a Cloyes, portant des fardeaux a se rompre les reins. --En voila une qui gagne son pain! fit remarquer Jean. La foule augmentait toujours. Il arrivait encore des voitures par la route de Mondoubleau. Elles defilaient au petit trot sur le pont. A droite et a gauche, le Loir se deroulait, avec ses courbes molles, coulant au ras des prairies, borde a gauche des jardins de la ville, dont les lilas et les faux-ebeniers laissaient pendre leurs branches dans l'eau. En amont, il y avait un moulin a tan, au tic-tac sonore, et un grand moulin a ble, un vaste batiment que les souffleurs, sur les toits, blanchissaient d'un vol continu de farine. --Eh bien! reprit Jean, y allons-nous? --Oui, oui. Et ils revinrent par la rue Grande, ils s'arreterent sur la place Saint-Lubin, en face de la mairie, ou etait le marche au ble. Lengaigne, qui avait apporte quatre sacs, se tenait la, debout, les mains dans les poches, au milieu d'un cercle de paysans, silencieux et le nez bas, Hourdequin causait, avec des gestes de colere. On avait espere une hausse; mais le prix de dix-huit francs flechissait lui-meme, on craignait pour la fin une baisse de vingt-cinq centimes. Macqueron passa, ayant a son bras sa fille Berthe, lui en paletot mal degraisse, elle en robe de mousseline, une botte de roses et de muguets sur son chapeau. Comme Lise et Francoise, apres avoir tourne par la rue du Temple, longeaient l'eglise Saint-Georges, contre laquelle s'installaient les marchands forains, de la mercerie et de la quincaillerie, des deballages d'etoffes, elles eurent une exclamation. --Oh! tante Rose! En effet, c'etait la vieille Fouan, que sa fille Fanny, venue a la place de Delhomme, pour livrer de l'avoine, avait amenee avec elle dans sa voiture, histoire simplement de la distraire. Toutes les deux attendaient, plantees devant l'echoppe roulante d'un remouleur, a qui la vieille avait donne ses ciseaux. Depuis trente ans, il les repassait. --Tiens! c'est vous autres! Fanny, s'etant retournee et ayant apercu Jean, ajouta: --Alors, vous etes en promenade? Mais, quand elles surent que les cousines allaient acheter une vache, pour remplacer Blanchette, elles s'interesserent, elles les accompagnerent, l'avoine d'ailleurs etant livree. Le garcon, mis a l'ecart, marcha derriere les quatre femmes, espacees et de front: et l'on deboucha de la sorte sur la place Saint-Georges. Cette place, un vaste carre, s'etendait derriere le chevet de l'eglise, qui, de son vieux clocher de pierre, avec son horloge, la dominait. Des allees de tilleuls touffus en fermaient les quatre faces, dont deux etaient defendues par des chaines scellees a des bornes, et dont les deux autres se trouvaient garnies de longues barres de bois, auxquelles on attachait les bestiaux. De ce cote de la place, donnant sur des jardins, l'herbe poussait, on se serait cru dans un pre; tandis que le cote oppose, longe par deux routes, borde de cabarets, _A Saint-Georges_, _A la Racine_, _Aux bons Moissonneurs_, etait pietine, durci, blanchi d'une poussiere, que des souffles de vent envolaient. Lise et Francoise, accompagnees des autres, eurent de la peine a traverser le carre central, ou stationnait la foule. Parmi la masse des blouses, confuse et de tous les bleus, depuis le bleu dur de la toile neuve, jusqu'au bleu pale des toiles deteintes par vingt lavages, on ne voyait que les taches rondes et blanches des petits bonnets. Quelques dames promenaient la soie miroitante de leurs ombrelles. Il y avait des rires, des cris brusques, qui se perdaient dans le grand murmure vivant, que parfois coupaient des hennissements de chevaux et des meuglements de vaches. Un ane, violemment, se mit a braire. --Par ici, dit Lise en tournant la tete. Les chevaux etaient au fond, attaches a la barre, la robe nue et fremissante, n'ayant qu'une corde nouee au cou et a la queue. Sur la gauche, les vaches restaient presque toutes libres, tenues simplement en main par les vendeurs, qui les changeaient de place pour les mieux montrer. Des groupes s'arretaient, les regardaient; et la, on ne riait pas, on ne parlait guere. Immediatement, les quatre femmes tomberent en contemplation devant une vache blanche et noire, une cotentine, qu'un menage, l'homme et la femme, venait vendre: elle, en avant, tres brune, l'air tetu, tenant la bete; lui, derriere, immobile et ferme. Ce fut un examen recueilli, profond, de cinq minutes; mais elles n'echangerent ni une parole, ni un coup d'oeil; et elles s'en allerent, elles se planterent de meme, en face d'une seconde vache, a vingt pas de la. Celle-ci, enorme, toute noire, etait offerte par une jeune fille, presque une enfant, l'air joli avec sa baguette de coudrier. Puis, il y eut encore sept ou huit stations, aussi longues, aussi muettes, d'un bout a l'autre de la ligne des betes a vendre. Et, enfin, les quatre femmes retournerent devant la premiere vache, ou, de nouveau, elles s'absorberent. Cette fois, seulement, ce fut plus serieux. Elles s'etaient rangees sur une seule ligne, elles fouillaient la cotentine sous la peau, d'un regard aigu et fixe. Du reste, la vendeuse elle aussi ne disait rien, les yeux ailleurs, comme si elle ne les avait pas vues revenir la et s'aligner. Pourtant, Fanny se pencha, lacha un mot tout bas a Lise. La vieille Fouan et Francoise se communiquerent de meme une remarque, a l'oreille. Puis, elles retomberent dans leur silence et leur immobilite, l'examen continua. --Combien? demanda tout d'un coup Lise. --Quarante pistoles, repondit la paysanne. Elles feignirent d'etre mises en fuite; et, comme elles cherchaient Jean, elles eurent la surprise de le trouver derriere elles avec Buteau, causant tous les deux en vieux amis. Buteau, venu de la Chamade pour acheter un petit cochon, etait la, en train d'en marchander un. Les cochons, dans un parc volant, au cul de la voiture qui les avait apportes, se mordaient et criaient, a faire saigner les oreilles. --En veux-tu vingt francs? demanda Buteau au vendeur. --Non, trente! --Et zut! couche avec! Et, gaillard, tres gai, il vint vers les femmes, riant d'aise aux visages de sa mere, de sa soeur et de ses deux cousines, absolument comme s'il les eut quittees la veille. Du reste, elles-memes garderent leur placidite, sans paraitre se rappeler les deux ans de querelle et de brouille. Seule, la mere, a qui l'on avait appris la premiere rencontre, rue Grouaise, le regardait de ses yeux brides, cherchant a lire pourquoi il etait alle chez le notaire. Mais ca ne se voyait pas. Ni l'un ni l'autre n'en ouvrirent la bouche. --Alors, cousine, reprit-il, c'est donc que tu achetes une vache?... Jean m'a conte ca... Et, tenez! il y en a une la, oh! la plus solide du marche, une vraie bete! --Il designait precisement la cotentine blanche et noire. --Quarante pistoles, merci! murmura Francoise. --Quarante pistoles pour toi, petiote! dit-il en lui allongeant une tape dans le dos, histoire de plaisanter. Mais elle se facha, elle lui rendit sa tape, d'un air furieux de rancune. --Fiche-moi la paix, hein! Je ne joue pas avec les hommes. --Il s'en egaya plus fort, il se tourna vers Lise, qui restait serieuse, un peu pale. --Et toi, veux-tu que je m'en mele? Je parie que je l'ai a trente pistoles... Paries-tu cent sous? --Oui, je veux bien... Si ca te plait d'essayer... Rose et Fanny approuvaient de la tete, car elles savaient le garcon feroce au marche, tetu, insolent, menteur, voleur, a vendre les choses trois fois leur prix et a se faire donner tout pour rien. Les femmes le laisserent donc s'avancer avec Jean, tandis qu'elles s'attardaient en arriere, afin qu'il n'eut pas l'air d'etre avec elles. La foule augmentait du cote des bestiaux, les groupes quittaient le centre ensoleille de la place, pour se porter sous les allees. Il y avait la un va-et-vient continu, le bleu des blouses se foncait a l'ombre des tilleuls, des taches mouvantes de feuilles verdissaient les visages colores. Du reste, personne n'achetait encore, pas une vente n'avait eu lieu, bien que le marche fut ouvert depuis une heure. On se recueillait, on se tatait. Mais, au-dessus des tetes, dans le vent tiede, un tumulte passa. C'etait deux chevaux, attaches cote a cote, qui se dressaient et se mordaient, avec des hennissements furieux et le raclement de leurs sabots sur le pave. On eut peur, des femmes s'enfuirent; pendant que, accompagnes de jurons, de grands coups de fouet qui claquaient comme des coups de feu, ramenaient le calme. Et, a terre, dans le vide laisse par la panique, une bande de pigeons s'abattit, marchant vite, piquant l'avoine du crottin. --Eh bien! la mere, qu'est-ce que vous la vendez donc? demanda Buteau a la paysanne. Celle-ci, qui avait vu le manege, repeta tranquillement: --Quarante pistoles. D'abord, il prit la chose en farce, il plaisanta, s'adressa a l'homme, toujours a l'ecart et muet. --Dis, vieux! ta bourgeoise est avec, a ce prix-la? Mais, tout en goguenardant, il examinait de pres la vache, la trouvait telle qu'il la faut pour etre une bonne laitiere, la tete seche, aux cornes fines et aux grands yeux, le ventre un peu fort sillonne de grosses veines, les membres plutot greles, la queue mince, plantee tres haut. Il se baissa, s'assura de la longueur des pis, de l'elasticite des trayons, places carrement et bien perces. Puis, appuye d'une main sur la bete, il entama le marche, en tatant d'un air machinal les os de la croupe. --Quarante pistoles, hein? c'est pour rire... Voulez-vous trente pistoles? Et sa main s'assurait de la force et de la bonne disposition des os. Elle descendit ensuite, se coula entre les cuisses, a cet endroit ou la peau nue, d'une belle couleur safranee, annoncait en lait abondant. --Trente pistoles, ca va-t-il? --Non, quarante, repondit la paysanne. Il tourna le dos, il revint, et elle se decida a causer. --C'est une bonne bete, allez, tout a fait. Elle aura deux ans a la Trinite et elle velera dans quinze jours... Pour sur qu'elle ferait bien votre affaire. --Trente pistoles, repeta-t-il. Alors, comme il s'eloignait, elle jeta un coup d'oeil a son mari, elle cria: --Tenez! c'est pour m'en aller... Voulez-vous a trente-cinq, tout de suite? Il s'etait arrete, il depreciait la vache. Ca n'etait pas bati, ca manquait de reins, enfin un animal qui avait souffert et qu'on nourrirait deux ans a perte. Ensuite, il pretendit qu'elle etait blessee au pied, ce qui n'etait pas vrai. Il mentait pour mentir, avec une mauvaise foi etalee, dans l'espoir de facher et d'etourdir la vendeuse. Mais elle haussait les epaules. --Trente pistoles. --Non, trente-cinq. Elle le laissa partir. Il rejoignit les femmes, il leur dit que ca mordait, qu'il fallait en marchander une autre. Et le groupe alla se planter devant la grande vache noire, qu'une jolie fille tenait a la corde. Celle-ci n'etait justement que de trois cents francs. Il parut ne pas la trouver trop cher, s'extasia, et brusquement retourna vers la premiere. --Alors, c'est dit, je vais porter mon argent ailleurs? --Dame! s'il y avait possibilite, mais il n'y a pas possibilite... Faut y mettre plus de courage, de votre part. Et, se penchant, prenant le pis a pleine main: --Voyez donc ca comme c'est mignon! Il n'en convint pas, il dit encore: --Trente pistoles. --Non, trente-cinq. Du coup, tout sembla rompu. Buteau avait pris le bras de Jean, pour bien marquer qu'il lachait l'affaire. Les femmes les rejoignirent, emotionnees, trouvant, elles, que la vache valait les trois cent cinquante francs. Francoise, surtout, a qui elle plaisait, parlait de conclure a ce prix. Mais Buteau s'irrita: est-ce qu'on se laissait voler de la sorte? Et pendant pres d'une heure, il tint bon, au milieu de l'anxiete des cousines, qui fremissaient, chaque fois qu'un acheteur s'arretait devant la bete. Lui, non plus, ne la quittait pas du coin de l'oeil; mais c'etait le jeu, il fallait avoir l'estomac solide. Personne, a coup sur, n'allait sortir son argent si vite: on verrait bien s'il y avait un imbecile pour la payer plus de trois cents francs. Et, en effet, l'argent ne paraissait toujours pas, quoique le marche tirat a sa fin. Sur la route, maintenant, on essayait des chevaux. Un, tout blanc, courait, excite par le cri guttural d'un homme, qui tenait la corde et qui galopait pres de lui; tandis que Patoir, le veterinaire, bouffi et rouge, plante avec l'acheteur au coin de la place, les deux mains dans les poches, regardait et conseillait, a voix haute. Les cabarets bourdonnaient d'un continuel flot de buveurs, entrant, sortant, rentrant, dans les debats interminables des marchandages. C'etait le plein de la bousculade et du vacarme, a ne plus s'entendre: un veau, separe de sa mere, beuglait sans fin; des chiens, parmi la foule, des griffons noirs, de grands barbets jaunes, se sauvaient en hurlant, une patte ecrasee; puis, dans des silences brusques, on n'entendait plus qu'un vol de corbeaux, deranges par le bruit, tournoyant, croassant a la pointe du clocher. Et, dominant la senteur chaude du betail, une violente odeur de corne roussie, une peste sortait d'une marechalerie voisine, ou les paysans profitaient du marche pour faire ferrer leurs betes. --Hein? trente! repeta Buteau sans se lasser, en se rapprochant de la paysanne. --Non, trente-cinq! Alors, comme un autre acheteur etait la, marchandant lui aussi, il saisit la vache aux machoires, les lui ouvrit de force, pour voir les dents. Puis, il les lacha, avec une grimace. Justement, la bete s'etait mise a, fienter, les bouses tombaient molles; et il les suivit des yeux, sa grimace s'accentuait. L'acheteur, un grand palot, impressionne, s'en alla. --Je n'en veux plus, dit Buteau. Elle a un sang tourne. Cette fois, la vendeuse commit la faute de s'emporter; et c'etait ce qu'il voulait, elle le traita salement, il repondit par un flot d'ordures. On s'attroupait, on riait. Derriere la femme, le mari ne bougeait toujours point. Il finit par la toucher du coude, et brusquement elle cria: --La prenez-vous a trente-deux pistoles? --Non, trente! Il s'en allait de nouveau, elle le rappela d'une voix etranglee. --Eh bien, sacre bougre, emmenez-la!... Mais, nom de Dieu! si c'etait a refaire, j'aimerais mieux vous foutre ma main sur la figure! Elle etait hors d'elle, tremblante de fureur. Lui riait bruyamment, ajoutait des galanteries, offrait de coucher, pour le reste. Tout de suite, Lise s'etait rapprochee. Elle tira la paysanne a l'ecart, lui donna ses trois cents francs, derriere un tronc d'arbre. Deja Francoise tenait la vache, mais il fallut que Jean poussa la bete par derriere, car elle refusait de demarrer. On pietinait depuis deux heures, Rose et Fanny avaient attendu le denouement, muettes, sans lassitude. Enfin, comme on partait, on chercha Buteau disparu, on le retrouva qui tapait sur le ventre du marchand de cochons. Il venait d'avoir son petit cochon a vingt francs; et, pour payer, il compta d'abord son argent dans sa poche, il ne sortit que juste la somme, la recompta dans son poing a demi ferme. Ce fut tout une affaire ensuite, quand il voulut fourrer le cochon au fond d'un sac, qu'il avait apporte sous sa blouse. La toile mure creva, les pattes de l'animal passerent, ainsi que le groin. Et il le chargea de la sorte sur son epaule, il l'emporta grouillant, reniflant, poussant des cris atroces. --Dis donc, Lise, et mes cent sous? reclama-t-il. J'ai gagne. Elle les lui donna, pour rire, croyant qu'il ne les prendrait point. Mais il les prit tres bien, les fit disparaitre. Tous, lentement, se dirigerent vers le Bon Laboureur. C'etait la fin du marche. L'argent luisait au soleil, sonnait sur les tables des marchands de vin. A la derniere minute, tout se baclait. Dans l'angle de la place Saint-Georges, il ne restait que les quelques betes non vendues. Peu a peu, la foule avait reflue du cote de la rue Grande, ou les marchandes de fruits et de legumes debarrassaient la chaussee, remportaient leurs paniers vides. De meme, il n'y avait plus rien place de la Volaille, que de la paille et de la plume. Et deja des carrioles partaient, on attelait dans les auberges, on denouait les guides des chevaux attaches aux anneaux des trottoirs. Vers toutes les routes, de toutes parts, des roues fuyaient, des blouses bleues se gonflaient au vent, dans les secousses du pave. Lengaigne passa ainsi, au trot de son petit cheval noir, apres avoir utilise son derangement, en achetant une faux. Macqueron et sa fille Berthe s'attardaient encore dans les boutiques. Quant a la Frimat, elle retournait a pied, et chargee comme au depart, car elle rapportait ses paniers pleins de crottin ramasse en route. Chez le pharmacien de la rue Grande, parmi les dorures, Palmyre, ereintee et debout, attendait qu'on lui preparat une potion pour son frere, malade depuis une semaine: quelque sale drogue qui lui mangeait vingt sous, sur les quarante si durement gagnes. Mais ce qui fit hater le pas flaneur des filles Mouche et de leur societe, ce fut d'apercevoir Jesus-Christ, tres soul, tenant la largeur de la rue. On croyait savoir qu'il avait emprunte, ce jour-la, en hypothequant sa derniere piece de terre. Il riait tout seul, des pieces de cent sous tintaient dans ses grandes poches. Comme on arrivait enfin au Bon Laboureur, Buteau dit simplement, d'un air gaillard: --Alors, vous partez?... Ecoute donc, Lise, si tu restais avec ta soeur, pour que nous mangions un morceau? Elle fut surprise, et comme elle se tournait vers Jean, il ajouta: --Jean aussi peut rester, ca me fera plaisir. Rose et Fanny echangerent un coup d'oeil. Certainement, le garcon avait son idee. Sa figure ne contait toujours rien. N'importe! il ne fallait pas gener les choses. --C'est ca, dit Fanny, restez... Moi, je vais filer avec la mere. On nous attend. Francoise, qui n'avait pas lache la vache, declara sechement: --Moi aussi, je m'en vais. Et elle s'enteta. Elle s'agacait a l'auberge, elle voulait emmener sa bete tout de suite. On dut ceder, tellement elle devenait desagreable. Des qu'on eut attele, la vache fut attachee derriere la voiture, et les trois femmes monterent. A cette minute seulement, Rose, qui attendait une confession de son fils, s'enhardit a lui demander: --Tu ne fais rien dire a ton pere? --Non, rien, repondit Buteau. Elle le regardait dans les yeux, elle insista. --C'est donc qu'il n'y a pas de nouveau? --S'il y a du nouveau, vous le saurez quand il sera bon a savoir. Fanny toucha son cheval, qui partit au pas, tandis que la vache, derriere, se laissait tirer, allongeant le cou. Et Lise demeura seule, entre Buteau et Jean. Des six heures, tous les trois s'attablerent dans une salle de l'auberge, ouverte sur le cafe. Buteau, sans qu'on sut s'il regalait, etait alle a la cuisine commander une omelette et un lapin. Lise, pendant ce temps, avait pousse Jean a s'expliquer, pour en finir et s'eviter une course. Mais on achevait l'omelette, on en etait a la gibelotte, que le garcon, gene, n'en avait encore rien fait. D'ailleurs, l'autre, non plus, ne semblait guere songer a tout ca. Il mangeait dur, riait la bouche elargie, allongeait par-dessous la table des coups de genoux a la cousine et au camarade, en bonne amitie. Puis, l'on causa plus serieusement, il fut question de Rognes, du nouveau chemin; et, si pas un mot ne fut prononce de l'indemnite de cinq cents francs, de la plus-value des terrains, cela pesa des lors au fond de tout ce qu'ils disaient. Buteau revint a des farces, trinqua; tandis que, visiblement, dans ses yeux gris, passait l'idee de la bonne affaire, ce troisieme lot devenu avantageux, cette ancienne a epouser, dont le champ, a cote du sien, avait presque double de valeur. --Nom de Dieu! cria-t-il, est-ce que nous ne prenons pas du cafe? --Trois cafes! demanda Jean. Et une heure se passa a siroter, a vider le carafon d'eau-de-vie, sans que Buteau se declarat. Il s'avancait, se reculait, trainait en longueur, comme s'il eut encore marchande la vache. C'etait fait au fond, mais fallait voir tout de meme. Brusquement, il se tourna vers Lise, il lui dit: --Pourquoi n'as-tu pas amene l'enfant? Elle se mit a rire, comprenant que ca y etait, cette fois; et elle lui allongea une tape, elle se contenta de repondre, heureuse, indulgente: --Ah! cette rosse de Buteau! Ce fut tout. Lui aussi rigolait. Le mariage etait resolu. Jean, embarrasse jusque-la, s'egaya avec eux, d'un air de soulagement. Meme il parla enfin, il dit tout. --Tu sais que tu fais bien de revenir, j'allais prendre ta place. --Oui, on m'a conte ca... Oh! j'etais tranquille, vous m'auriez prevenu peut-etre! --Eh! sur... D'autant que ca vaut mieux avec toi, a cause du gamin. C'est ce que nous avons toujours dit, n'est-ce pas, Lise? --Toujours, c'est la vraie verite! Un attendrissement noyait leurs faces a tous trois; ils fraternisaient, Jean surtout, sans jalousie, etonne de pousser a ce mariage; et il fit apporter de la biere, Buteau ayant crie que, nom de Dieu! on boirait bien encore quelque chose. Les coudes sur la table, Lise entre eux, ils causaient maintenant des dernieres pluies, qui avaient verse les bles. Mais, dans la salle du cafe, a cote d'eux, Jesus-Christ, attable avec un vieux paysan, soul comme lui, faisait un vacarme intolerable. Tous, du reste, en blouse, buvant, fumant, crachant, dans la vapeur rousse des lampes, ne pouvaient parler sans crier; et sa voix dominait encore les autres cuivree, assourdissante. Il jouait a "la chouine", une querelle venait d'eclater sur un dernier coup de cartes, entre lui et son compagnon, qui maintenait son gain d'un air de tranquille obstination. Pourtant, il paraissait avoir tort. Cela n'en finissait plus. Jesus-Christ, furieux, en arrivait a gueuler si haut, que le patron intervint. Alors, il se leva, circula de table en table, avec un acharnement d'ivrogne, promenant ses cartes, pour soumettre le coup aux autres consommateurs. Il assommait tout le monde. Et il se remit a crier, il revint vers le vieux, qui, fort de son mauvais droit, restait stoique sous les injures. --Lache! feignant! sors donc un peu, que je te demolisse! Puis, brusquement, Jesus-Christ reprit sa chaise en face de l'autre; et, calme: --Moi, je sais un jeu... Faut parier, hein! veux-tu? Il avait sorti une poignee de pieces de cent sous, quinze a vingt, et il les planta en une seule pile devant lui. --V'la ce que c'est... Mets-en autant. Le vieux, interesse, sortit sa bourse sans une parole, dressa une pile egale. --Alors, moi, j'en prends une a ton tas, et regarde! Il saisit la piece, se la posa gravement sur la langue comme une hostie, puis, d'un coup de gosier, l'avala. --A ton tour, prends a mon tas... Et celui qui en mange le plus a l'autre, les garde. V'la le jeu! Les yeux ecarquilles, le vieux accepta, fit disparaitre une premiere piece avec peine. Seulement, Jesus-Christ, tout en criant qu'il n'y avait pas besoin de se presser, gobait les ecus comme des pruneaux. Au cinquieme, il y eut une rumeur dans le cafe, un cercle se fit, petrifie d'admiration. Ah! le bougre, quelle gargamelle, pour se coller ainsi de la monnaie dans le gesier! Le vieux avalait sa quatrieme piece, lorsqu'il se renversa, la face violette, etouffant, ralant; et, un moment, on le crut mort. Jesus-Christ s'etait leve, tres a l'aise, l'air goguenard: il en avait pour son compte dix dans l'estomac, c'etait toujours trente francs de gain qu'il emportait. Buteau, inquiet, craignant d'etre compromis, si le vieux ne s'en tirait pas, avait quitte la table; et, comme il regardait les murs d'un oeil vague, sans parler de payer, bien que l'invitation vint de lui, Jean regla la note. Cela acheva de rendre le gaillard tres bon enfant. Dans la cour, apres avoir attele, il prit le camarade aux epaules. --Tu sais, je veux que t'en sois. La noce sera pour dans trois semaines... J'ai passe chez le notaire, j'ai signe l'acte, tous les papiers seront prets. Et, faisant monter Lise dans sa voiture: --Allons, houp! que je te ramene!... Je passerai par Rognes, ca ne m'allongera guere. Jean revint seul dans sa voiture. Il trouvait ca naturel, il les suivit. Cloyes dormait, retombe a sa paix morte, eclaire par les etoiles jaunes des reverberes; et, de la cohue du marche, on n'entendait plus; que le pas attarde et trebuchant d'un paysan ivre. Puis, la route s'etendit toute noire. Il finit pourtant par apercevoir l'autre voiture, celle qui emportait le menage. Ca valait mieux, c'etait tres bien. Et il sifflait fortement, rafraichi par la nuit, libre et envahi d'une allegresse. VII On etait de nouveau a l'epoque de la fenaison, par un ciel bleu et tres chaud, que des brises rafraichissaient; et l'on avait fixe le mariage au jour de la Saint-Jean, qui tombait cette annee-la un samedi. Les Fouan avaient bien recommande a Buteau de commencer les invitations par la Grande, l'ainee de la famille. Elle exigeait des egards, en reine riche et redoutee. Aussi Buteau, un soir, s'en alla-t-il avec Lise, tous les deux endimanches, la prier d'assister a la noce, a la ceremonie, puis au repas, qui devait avoir lieu chez la mariee. La Grande tricotait, seule dans sa cuisine; et, sans ralentir le jeu des aiguilles, elle les regarda fixement, elle les laissa s'expliquer, redire a trois reprises les memes phrases. Enfin, de sa voix aigue: --A la noce, ah! non, bien sur!... Qu'est-ce que j'irais faire, a la noce?... C'est bon pour ceux qui s'amusent. Ils avaient vu sa face de parchemin se colorer, a l'idee de cette bombance qui ne lui couterait rien; ils etaient certains qu'elle accepterait; mais l'usage voulait qu'on la priat beaucoup. --Ma tante, la, vrai! ca ne peut pas se passer sans vous. --Non, non, ce n'est point fait pour moi. Est-ce que j'ai le temps, est-ce que j'ai de quoi me mettre? C'est toujours de la depense... On vit bien sans aller a la noce. Ils durent repeter dix fois l'invitation, et elle finit par dire d'un air maussade: --C'est bon, puisque c'est force, j'irai. Mais faut que ce soit vous pour que je me derange. Alors, en voyant qu'ils ne partaient pas, un combat se livra en elle, car d'habitude, dans cette circonstance, on offrait un verre de vin. Elle se decida, descendit a la cave, bien qu'il y eut la une bouteille entamee. C'etait qu'elle avait, pour ces occasions, un reste de vin tourne, qu'elle ne pouvait boire, tant il etait aigre, et qu'elle appelait du chasse-cousin. Elle emplit deux verres, elle regarda son neveu et sa niece d'un oeil si rond, qu'ils durent les vider sans une grimace, pour ne pas la blesser. Ils la quitterent, la gorge en feu. Ce meme soir, Buteau et Lise se rendirent a Roseblanche, chez les Charles. Mais, la, ils tomberent au-milieu d'une aventure tragique. M. Charles etait dans son jardin, tres agite. Sans doute une violente emotion venait de le saisir, au moment ou il nettoyait un rosier grimpant, car il tenait son secateur a la main, et l'echelle etait encore contre le mur. Il se contraignit pourtant, il les fit entrer au salon, ou Elodie brodait de son air modeste. --Ah! vous vous mariez dans huit jours. C'est tres bien, mes enfants... Mais nous ne pourrons etre des votres, Mme Charles est a Chartres, elle y restera une quinzaine. Il souleva ses paupieres lourdes, pour jeter un regard vers la jeune fille. --Oui, dans les moments de presse, aux grandes foires, Mme Charles va donner la-bas un coup de main a sa fille... Vous savez, le commerce est le commerce, il y a des jours ou l'on s'ecrase, dans la boutique. Estelle a beau avoir pris le courant, sa mere lui est bien utile, d'autant plus que, decidement, notre gendre Vaucogne n'en fait guere... Et puis, Mme Charles est heureuse de revoir la maison. Que voulez-vous? nous y avons laisse trente ans de notre vie, ca compte! Il s'attendrissait, ses yeux se mouillaient, vagues, fixes la-bas, dans le passe. Et c'etait vrai, sa femme avait souvent la nostalgie de la petite maison de la rue aux Juifs, du fond de sa retraite bourgeoise, si douillette; si cossue, pleine de fleurs, d'oiseaux et de soleil. En fermant les paupieres, elle retrouvait le vieux Chartres, devalant sur le coteau, de la place de la Cathedrale aux bords de l'Eure. Elle arrivait, elle enfilait la rue de la Pie, la rue Porte-Cendreuse; puis, rue des Ecuyers, pour couper au plus court, elle descendait le Tertre du Pied-Plat; et, de la derniere marche, le 19, faisant le coin de la rue aux Juifs et de la rue de la Planche-aux-Carpes, lui apparaissait, avec sa facade blanche, ses persiennes vertes, toujours closes. Les deux rues etaient miserables, elle en avait vu pendant trente ans les taudis et la population sordides, le ruisseau central charriant des eaux noires. Mais que de semaines, que de mois vecus chez elle, a l'ombre, sans meme passer le seuil! Elle restait fiere des divans et des glaces du salon, de la literie et de l'acajou des chambres, de tout ce luxe, de cette severite dans le confortable, leur creation, leur oeuvre, a laquelle ils devaient la fortune. Une defaillance melancolique la prenait au souvenir de certains coins intimes, au parfum persistant des eaux de toilette, a cette odeur speciale de la maison entiere, qu'elle avait gardee dans la peau comme un regret. Aussi attendait-elle les epoques de gros travail, et elle partait rajeunie, joyeuse, apres avoir recu de sa petite-fille deux gros baisers, qu'elle promettait de transmettre a la mere, des le soir, dans la confiserie. --Ah! c'est contrariant, c'est contrariant! repetait Buteau, vraiment vexe a l'idee qu'il n'aurait pas les Charles. Mais si la cousine ecrivait a notre tante de revenir? Elodie, qui allait sur ses quinze ans, leva sa face de vierge bouffie et chlorotique, aux cheveux rares, de sang si pauvre, que le grand air de la campagne semblait l'anemier encore. --Oh! non, murmura-t-elle, grand'mere m'a bien dit qu'elle en avait pour plus de deux semaines, avec les bonbons. Meme qu'elle doit m'en apporter un sac, si je suis sage. C'etait un mensonge pieux. On lui apportait, a chaque voyage, des dragees qu'elle croyait fabriquees chez ses parents. --Eh bien! proposa enfin Lise, venez sans elle, mon oncle, venez avec la petite. Mais M. Charles n'ecoutait plus, retombe dans son agitation. Il se rapprochait de la fenetre, semblait guetter quelqu'un, renfoncait dans sa gorge une colere pres de jaillir. Et, ne pouvant se contenir davantage, il renvoya la jeune fille d'un mot. --Va jouer un instant, ma cherie. Puis, quand elle s'en fut allee, habituee a sortir ainsi, des que les grandes personnes causaient, il se planta au milieu de la piece, croisa les bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et jaune de magistrat retire. --Croyez-vous ca! avez-vous jamais vu une abomination pareille!... J'etais a nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier echelon, je me penche de l'autre cote, machinalement, et qu'est-ce que j'apercois?... Honorine, oui, ma bonne Honorine, avec un homme, l'un sur l'autre, les jambes a l'air, en train de faire leurs saletes... Ah! les cochons, les cochons! au pied de mon mur! Il suffoquait, il se mit a marcher, avec des gestes nobles de malediction. --Je l'attends pour la flanquer a la porte, la gueuse, la miserable!... Nous n'en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de six mois, c'est regle, elles deviennent impossibles dans une famille honnete, avec leurs ventres... Et celle-ci, que je trouve a la besogne, et d'un coeur! Decidement, c'est la fin du monde, la debauche n'a plus de bornes! Buteau et Lise, ahuris, partagerent son indignation par deference. --Sur, ce n'est pas propre, oh! non, pas propre! Mais, de nouveau, il s'arretait devant eux. --Et vous imaginez-vous Elodie montant a cette echelle, decouvrant ca? Elle, si innocente, qui ne sait rien de rien, dont nous surveillons jusqu'aux pensees!... Ca fait trembler, parole d'honneur!... Quel coup, si Mme Charles etait ici! Justement, a cette minute, comme il jetait un regard par la fenetre, il apercut l'enfant, cedant a une curiosite, le pied sur le premier echelon. Il se precipita, il lui cria d'une voix etranglee d'angoisse, comme s'il l'avait vue au bord d'un gouffre. --Elodie! Elodie! descends, eloigne-toi, pour l'amour de Dieu! Ses jambes se cassaient, il se laissa tomber dans un fauteuil, en continuant a se lamenter sur le devergondage des bonnes. Est-ce qu'il n'en avait pas surpris une, au fond du poulailler, montrant a la petite comment les poules avaient le derriere fait! C'etait deja assez de tracas, dehors, d'avoir a lui epargner les grossieretes des paysans et le cynisme des animaux: il perdait courage, s'il devait trouver, dans sa maison, un foyer constant d'immoralite. --La voici qui rentre, dit-il brusquement. Vous allez voir. Il sonna, et il recut Honorine, assis, severement, ayant par un effort recouvre son calme digne. --Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous payerai vos huit jours. La bonne, chetive, maigrichonne, l'air pauvre et honteux, voulut s'expliquer, bredouiller des excuses. --Inutile, tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous livrer aux autorites pour attentat aux moeurs. Alors, elle se revolta. --Dites, c'est donc qu'on a oublie de payer la passe! Il se leva tout droit, tres grand, et la chassa d'un geste souverain, le doigt tendu vers la porte. Puis, quand elle fut partie, il se soulagea brutalement. --A-t-on idee de cette putain qui deshonorait ma maison! Sur, c'en est une, ah! une vraie! repeterent complaisamment Lise et Buteau. Et ce dernier reprit: --N'est-ce pas, c'est convenu, mon oncle, vous viendrez avec la petite? M. Charles demeurait fremissant. Il etait alle se regarder dans la glace, d'un mouvement inquiet; et il revenait, satisfait de lui. --Ou donc? Ah! oui, a votre mariage... C'est tres bien ca, mes enfants, de vous marier... Comptez sur moi, j'irai; mais je ne vous promets pas d'amener Elodie, parce que, vous savez, a une noce, on en lache... Hein? la garce, vous l'ai-je flanquee dehors! C'est qu'il ne faut pas que les femmes m'embetent!... Au revoir, comptez sur moi. Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, accepterent, apres les refus et les insistances d'usage. Il ne restait de la famille que Jesus-Christ a inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouille avec tous, inventant les plus sales affaires pour deconsiderer les siens; et l'on se decida a l'ecarter, en tremblant qu'il ne s'en vengeat par quelque abomination. Rognes etait dans l'attente, ce fut un evenement que ce mariage differe si longtemps. Hourdequin, le maire, se derangea; mais, prie d'assister au repas du soir, il dut s'excuser, force justement, ce jour-la, d'aller coucher a Chartres pour un proces; et il promit que Mme Jacqueline viendrait, puisqu'on lui faisait aussi la politesse de l'inviter. On avait songe un instant a convier l'abbe Godard, afin d'avoir du monde bien. Seulement, des les premiers mots, le cure s'emporta, parce qu'on fixait la ceremonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand'messe, une fondation, a Bazoches-le-Doyen: comment voulait-on qu'il fut a Rognes le matin? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s'enteterent; elles ne parlerent pas d'invitation, il finit par ceder; et il vint a midi, si furieux, qu'il leur lacha leur messe dans un coup de colere, ce dont elles resterent blessees profondement. D'ailleurs, apres des discussions, on avait resolu que la noce se ferait tres simple, en famille, a cause de la situation de la mariee, avec son petit de trois ans bientot. Pourtant, on etait alle chez le patissier de Cloyes commander une tourte et le dessert, en se resignant a mettre dans ce dessert toute la depense, pour montrer qu'on savait faire sauter les ecus, lorsque l'occasion s'en presentait: il y aurait, comme a la noce de l'ainee des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gateau monte, deux cremes, quatre assiettes de sucreries et de petits fours. A la maison, on aurait une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sautes, quatre lapins en gibelotte, du boeuf et du veau roti. Et cela pour une quinzaine de personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S'il en restait le soir, on le finirait le lendemain. Le ciel, un peu couvert le matin, s'etait eclairci, et le jour s'achevait dans une tiedeur et une limpidite heureuses. On avait dresse le couvert au milieu de la vaste cuisine, en face de l'atre et du fourneau, ou rotissaient les viandes, ou bouillaient les sauces. Les feux chauffaient tellement la piece, qu'on laissait larges ouvertes les deux fenetres et la porte, par lesquelles entrait la bonne odeur penetrante des foins, fraichement coupes. Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. A trois heures, il y eut une emotion, lorsque parut la voiture du patissier, qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le dessert sur la table pour le voir. Et justement, la Grande arrivait, en avance: elle s'assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le manger de ses yeux durs. S'il etait permis de tant depenser! Elle n'avait rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir. Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de temoin, le vieux Fouan, Delhomme accompagne de son fils Nenesse, tous en redingote et en pantalon noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu'ils ne quittaient pas, jouaient au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la veille Elodie a son pensionnat de Chateaudun; et, sans y prendre part, il s'interessa au jeu, il emit des reflexions judicieuses. Mais, a six heures, lorsque tout se trouva pret, il fallut attendre Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu'elles avaient retroussees avec des epingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise etait en bleu, Francoise en rose, des soies d'un ton dur, demodees, que Lambourdieu leur avaient vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la derniere nouveaute de Paris. La mere Fouan avait sorti la robe de popeline violette qu'elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et Fanny, vetue de vert, portait tous ses bijoux, sa chaine et sa montre, une broche, des bagues, des boucles d'oreilles. A chaque minute, une des femmes sortait sur la route, courait jusqu'au coin de l'eglise, pour voir si la dame de la ferme n'arrivait pas. Les viandes brulaient, la soupe grasse, qu'on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin, il y eut un cri. --La voila! la voila! Et le cabriolet parut. Jacqueline en sauta lestement. Elle etait charmante, ayant eu le gout, en jolie fille, de s'habiller de simple cretonne, blanche a pois rouge; et pas un bijou, la chair nue, rien que des brillants aux oreilles, un cadeau de Hourdequin, qui avait revolutionne les fermes d'alentour. Mais on fut surpris qu'elle ne renvoyat pas le valet qui l'avait amenee, apres qu'on l'eut aide a remiser la voiture. C'etait un nomme Tron, une sorte de geant, la peau blanche, le poil roux, a l'air enfantin. Il venait du Perche, il etait a la Borderie depuis une quinzaine comme garcon de cour. --Tron reste, vous savez, dit-elle gaiment. Il me ramenera. En Beauce, on n'aime guere les Percherons, qu'on accuse de faussete et de sournoiserie. On se regardait: c'etait donc un nouveau a la Cognette, cette grande bete-la? Buteau, tres gentil, tres farceur, depuis le matin, repondit: --Bien sur qu'il reste! Ca suffit qu'il soit avec vous. Lise ayant dit de commencer, on se mit a mit a table, dans une bousculade, avec des eclats de voix. Il manquait trois chaises, on courut chercher deux tabourets depailles, sur lesquels on placa une planche. Deja les cuillers tapaient ferme au fond des assiettes. La soupe etait froide, couverte d'yeux de graisse qui se figeaient. Ca ne faisait rien, le vieux Fouan exprima cette idee qu'elle allait se rechauffer dans leur ventre, ce qui souleva une tempete de rires. Alors, ce fut un massacre, un engloutissement: les poulets, les lapins, les viandes defilerent, disparurent, au milieu d'un terrible bruit de machoires. Tres sobres chez eux, ils se crevaient d'indigestion chez les autres. La Grande ne parlait pas pour manger davantage, allant son train, d'un broiement continu; et c'etait effrayant, ce qu'engouffrait ce corps sec et plat d'octogenaire, sans meme enfler. Il etait convenu que, par convenance, Francoise et Fanny s'occuperaient du service, pour que la mariee ne se levat pas; mais celle-ci ne pouvait se tenir, quittait sa chaise a chaque minute, se retroussait les manches, tres attentionnee a vider une sauce ou a debrocher un roti. Bientot, du reste, la table entiere s'en mela, toujours quelqu'un etait debout, se coupant du pain, tachant de rattraper un plat. Buteau, qui s'etait charge du vin, ne suffisait plus; il avait bien eu, pour ne pas perdre son temps a boucher et a deboucher des bouteilles, le soin de mettre simplement un tonneau en perce; seulement, on ne le laissait pas manger, il devint necessaire que Jean le relayat, en emplissant a son tour les litres. Delhomme, carrement assis, declarait de son air sage qu'il fallait du liquide, si l'on ne voulait pas etouffer. Lorsqu'on apporta la tourte, large comme une roue de charrue, il y eut un recueillement, les godiveaux impressionnaient; et M. Charles poussa la politesse jusqu'a jurer sur son honneur qu'il n'en avait jamais vu de plus belle a Chartres. Du coup, le pere Fouan, tres en train, en lacha une autre. --Dites donc, si on se collait ca sur la fesse, ca y guerirait les crevasses! La table se tordit, Jacqueline surtout, qui eu eut les larmes aux yeux. Elle begayait, elle ajoutait des choses qui se perdaient dans ses rires. Les maries etaient places face a face, Buteau entre sa mere et la Grande, Lise entre le pere Fouan et M. Charles; et les autres convives se trouvaient a leur plaisir, Jacqueline a cote de Tron, qui la couvait de ses yeux doux et stupides, Jean pres de Francoise, separe d'elle seulement par le petit Jules, sur lequel tous deux avaient promis de veiller; mais, des la tourte, une forte indigestion se declara, il fallut que la mariee allat coucher l'enfant. Ce fut ainsi que Jean et Francoise acheverent de diner cote a cote. Elle etait tres remuante, toute rouge du grand feu de l'atre, brisee de fatigue et surexcitee pourtant. Lui, empresse, voulait se lever pour elle; mais elle s'echappait, elle tenait en outre tete a Buteau, qui, tres taquin lorsqu'il etait gentil, l'attaquait depuis le commencement du repas. Il la pincait au passage, elle lui allongeait une tape, furieuse; puis, elle se relevait sous un pretexte, comme attiree, pour etre pincee encore et le battre. Elle se plaignait d'avoir les hanches bleues. --Reste donc la! repetait Jean. --Ah! non, criait-elle, faut pas qu'il croie etre mon homme aussi, parce qu'il est celui de Lise. A la nuit noire, on avait allume six chandelles. Depuis trois heures, on mangeait, lorsque enfin, vers dix heures, on tomba sur le dessert. Des lors, on but du cafe, non pas une tasse, deux tasses, mais du cafe a plein bol, tout le temps. Les plaisanteries s'accentuaient: le cafe, ca donnait du nerf, c'etait excellent pour les hommes qui dormaient trop; et, chaque fois qu'un des convives maries en avalait une gorgee, on se tenait les cotes. --Bien sur que tu as raison d'en boire, dit Fanny a Delhomme, tres rieuse, jetee hors de sa reserve habituelle. Il rougit, allegua posement pour excuse son trop de travail, pendant que leur fils Nenesse, la bouche grande ouverte, riait, au milieu de l'explosion de cris et de claques sur les cuisses, produite par cette confidence conjugale. D'ailleurs, le gamin avait tant mange, qu'il en eclatait dans sa peau. Il disparut, on ne le retrouva qu'au depart, couche avec les deux vaches. La Grande fut encore celle qui tint le plus longtemps. A minuit, elle s'acharnait sur les petits fours, avec le desespoir muet de ne pouvoir les finir. On avait torche les jattes des cremes, balaye les miettes du gateau monte. Et, dans l'abandon de l'ivresse croissante, les agrafes des corsages defaites, les boucles des pantalons lachees, on changeait de place, on causait par petits groupes autour de la table, grasse de sauce, maculee de vin. Des essais de chansons n'avaient pas abouti, seule la vieille Rose, la face noyee, continuait a fredonner une polissonnerie de l'autre siecle, un refrain de sa jeunesse, dont sa tete branlante marquait la mesure. On etait aussi trop peu pour danser, les hommes preferaient vider les litres d'eau-de-vie, en fumant leurs pipes, qu'ils tapaient sur la nappe, pour en faire tomber les culots. Dans un coin, Fanny et Delhomme supputaient a un sou pres, devant Jean et Tron, quelle allait etre la situation pecuniaire des maries et quelles seraient leurs esperances: cela dura interminablement, chaque centimetre carre de terre etait estime, ils connaissaient toutes les fortunes de Rognes, jusqu'aux sommes representees par le linge. A l'autre bout, Jacqueline s'etait emparee de M. Charles, qu'elle contemplait avec un sourire invincible, ses jolis yeux pervers allumes de curiosite. Elle le questionnait. --Alors, c'est drole, Chartres? il y a du plaisir a y prendre? Et lui repondait par un eloge du "tour de ville", la ligne de promenades plantees de vieux arbres, qui font a Chartres, une ceinture d'ombrages. En bas surtout, le long de l'Eure, les boulevards etaient tres frais, en ete. Puis, il y avait la cathedrale, il s'etendait sur la cathedrale, en homme bien renseigne et respectueux de la religion. Oui, un des plus beaux monuments, devenu trop vaste pour cette epoque de mauvais chretiens, presque toujours vide, au milieu de sa place deserte, que seules des ombres de devotes traversaient en semaine; et, cette tristesse de grande ruine, il l'avait sentie, un dimanche qu'il y etait entre, en passant, au moment des vepres: on y grelottait, on n'y voyait pas clair, a cause des vitraux, si bien qu'il avait du s'habituer au noir, avant de distinguer deux pensionnats de petites filles, perdues la comme une poignee de fourmis, chantant d'une voix aigue de fifre, sous les voutes. Ah! vraiment, ca serrait le coeur, qu'on abandonnat ainsi les eglises pour les cabarets! Jacqueline, etonnee, continuait a le regarder fixement, avec son sourire. Elle finit par murmurer: --Mais, dites donc, les femmes, a Chartres... Il comprit, devint tres grave, s'epancha pourtant, dans l'expansion de la soulerie generale. Elle, tres rose, frissonnante de petits rires, se poussait contre lui, comme pour entrer dans ce mystere d'un galop d'hommes, tous les soirs. Mais ce n'etait pas ce qu'elle croyait, il lui en contait le dur travail, car il avait le vin melancolique et paternel. Puis, il s'anima, lorsqu'elle lui eut dit qu'elle s'etait amusee a passer, pour voir, devant la maison de Chateaudun, au coin de la rue Davignon et de la rue Loiseau, une petite maison delabree, aux persiennes closes et a demi pourries. Derriere, dans un jardin mal tenu, une grosse boule de verre etame refletait la facade; tandis que, devant la lucarne du comble, change en pigeonnier, des pigeons volaient, roucoulant au soleil. Ce jour-la, des enfants jouaient sur la marche de la porte, et l'on entendait les commandements, par-dessus le mur de la caserne de cavalerie voisine. Lui, l'interrompait, s'emportait. Oui, oui! il connaissait l'endroit, deux femmes degoutantes et ereintees, pas meme des glaces en bas. C'etaient ces bouges qui deshonoraient le metier. --Mais que voulez-vous faire dans une sous-prefecture? dit-il enfin, calme, cedant a une philosophie tolerante d'homme superieur. Il etait une heure du matin, on parla d'aller se coucher. Lorsqu'on avait eu un enfant ensemble, inutile, n'est-ce pas? d'y mettre des facons, pour se fourrer sous la couverture. C'etait comme les farces, le poil a gratter, le lit deboulonne, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout ca, avec eux, n'aurait guere ete que de la moutarde apres diner. Le mieux etait de boire encore un coup et de se dire bonsoir. A ce moment, Lise et Fanny pousserent un cri. Par la fenetre ouverte, de l'ordure venait d'etre jetee a pleine main, une volee de merde ramassee au pied de la haie; et les robes de ces dames se trouvaient perdues, eclaboussees du haut en bas. Quel etait le cochon qui avait fait ca? On courut, on regarda sur la place, sur la route, derriere le mur. Personne. D'ailleurs, tous furent d'accord: c'etait Jesus-Christ qui se vengeait de n'avoir pas ete invite. Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le tour de la table, cherchant s'il ne restait rien; et elle se decida, apres avoir dit a Jean que les Buteau creveraient sur la paille. Dans le chemin, pendant que les autres, tres ivres, culbutaient parmi les cailloux, on entendit son pas ferme et dur s'eloigner, avec les petits coups reguliers de sa canne? Tron ayant attele le cabriolet, pour Mme Jacqueline, celle-ci, sur le marchepied, se retourna. --Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean?... Non, n'est-ce pas? Le garcon, qui s'appretait a monter, se ravisa, heureux de la laisser au camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau galant, il ne put s'empecher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui, rentrerait a pied, et il vint s'asseoir un instant sur le banc de pierre, dans la cour, pres de Francoise, qui s'etait mise la, etourdie de chaleur et de lassitude, en attendant que le monde fut parti. Les Buteau etaient deja dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se coucher elle-meme. --Ah! qu'il fait bon la! soupira-t-elle, apres cinq grandes minutes de silence. Et le silence recommenca, d'une paix souveraine. La nuit etait criblee d'etoiles, fraiche, delicieuse. L'odeur des foins s'exhalait, montait si fort des prairies de l'Aigre, qu'elle embaumait l'air comme un parfum de fleur sauvage. --Oui, il fait bon, repeta enfin Jean. Ca remet le coeur. Elle ne repondit pas, et il s'apercut qu'elle dormait. Elle glissait, elle s'appuyait contre son epaule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant a des choses confuses. De mauvaises pensees l'envahirent, puis se dissiperent. Elle etait trop jeune, il lui semblait qu'en attendant, elle seule vieillirait et se rapprocherait de lui. --Dis donc, Francoise, faut se coucher. On prendrait du mal. Elle se reveilla en sursaut. --Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit... Au revoir, Jean. --Au revoir, Francoise. TROISIEME PARTIE I Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoitee, qu'il avait refusee pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite de desir, de rancune et d'obstination! Lui-meme ne savait plus pourquoi il s'etait ainsi entete, brulant au fond de signer l'acte, craignant d'etre dupe, ne pouvant se consoler de n'avoir pas tout l'heritage, les dix-neuf arpents, aujourd'hui mutiles et epars. Depuis qu'il avait accepte, c'etait une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession; et une chose la doublait, cette joie, l'idee que sa soeur et son frere etaient voles, que son lot valait davantage, a present que le nouveau chemin bordait sa piece. Il ne les rencontrait plus sans ricaner, en malin, disant avec des clins d'yeux: --Tout de meme, je les ai fichus dedans! Et ce n'etait point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps differe, des deux hectares que lui avait apportes Lise, touchant sa piece, car la pensee du partage necessaire entre les deux soeurs ne lui venait pas; ou, du moins, il le repoussait a une epoque tellement lointaine qu'il esperait trouver d'ici la une facon de s'y soustraire. Il avait, en comptant la part de Francoise, huit arpents de labour, quatre de pre, environ deux et demi de vigne; et il les garderait, on lui arracherait plutot un membre; jamais surtout il ne lacherait la parcelle des Cornailles, au bord du chemin, laquelle, maintenant, mesurait pres de trois hectares. Ni sa soeur ni son frere n'en avait une pareille; il en parlait les joues enflees, crevant d'orgueil. Un an se passa, et cette premiere annee de possession fut pour Buteau une jouissance. A aucune epoque, quand il s'etait loue chez les autres, il n'avait fouille la terre d'un labour si profond: elle etait a lui, il voulait la penetrer, la feconder jusqu'au ventre. Le soir, il rentrait epuise, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l'argent. En mars, il hersa ses bles, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant tout entier. Lorsque les pieces ne demandaient plus de travail, il y retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait et prenait, de son geste accoutume, une poignee, une motte grasse, qu'il aimait a ecraser, a laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s'il ne la sentait ni trop seche ni trop humide, flairant bon le pain qui pousse. Ainsi, la Beauce, devant lui, deroula sa verdure, de novembre a juillet, depuis le moment ou les pointes vertes se montrent jusqu'a celui ou les hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la desirait sous ses yeux, il avait debarricade la fenetre de la cuisine, celle de derriere, qui donnait sur la plaine; et il se plantait la, il voyait dix lieues de pays, la nappe immense, elargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un arbre, rien que les poteaux telegraphiques de la route de Chateaudun a Orleans, filant droit, a perte de vue. D'abord, dans les grands carres de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdatre, a peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis, les brins monterent et s'epaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du ble, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pieces a l'infini, etalees dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trefles incarnat. C'etait l'epoque ou la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vetue de printemps, unie et fraiche a l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des cereales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines regulieres, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir a l'autre bout. Un vacillement palissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des bles, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles fremissants avaient des reflets violatres. Continuellement, une ondulation succedait a une autre, l'eternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des facades lointaines, vivement eclairees, etaient comme des voiles blanches, des clochers emergeant plantaient des mats, derriere des plis de terrain. Il faisait froid, les tenebres elargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'evanouissait, pareil a la tache perdue d'un continent. Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte a ses pieds, de meme que le pecheur regarde de sa falaise la mer demontee, ou la tempete lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nuee noire qui la plomba d'un reflet livide, des eclairs rouges brulant a la pointe des herbes, dans des eclats de foudre. Il y vit une trombe d'eau venir de plus de six lieues, d'abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis une masse hurlante accourant d'un galop de monstre puis, derriere, l'eventrement des recoltes, un sillage de trois kilometres de largeur, tout pietine, brise, rase. Ses pieces n'avaient pas souffert, il plaignait le desastre des autres avec des ricanements de joie intime. Et, a mesure que le ble montait, son plaisir grandissait. Deja, l'ilot gris d'un village avait disparu a l'horizon, derriere le niveau croissant des verdures. Il ne restait que les toitures de la Borderie, qui, a leur tour, furent submergees. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu'une epave. Partout du ble, la mer de ble envahissante, debordante, couvrant la terre de son immensite verte. --Ah! nom de Dieu! disait-il chaque soir en se mettant a table, si l'ete n'est pas trop sec, nous aurons du pain toujours! Chez les Buteau, on s'etait installe. Les epoux avaient pris la grande chambre du bas, et Francoise se contentait, au-dessus d'eux, de l'ancienne petite chambre du pere Mouche, lavee, meublee d'un lit de sangle, d'une vieille commode, d'une table et de deux chaises. Elle s'occupait des vaches, menait sa vie d'autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux soeurs, laissee en suspens. Au lendemain du mariage de l'ainee, le vieux Fouan, qui etait tuteur de la cadette, avait insiste pour que ce partage eut lieu, afin d'eviter tout ennui plus tard. Mais Buteau s'etait recrie. A quoi bon? Francoise etait trop jeune, elle n'avait pas besoin de sa terre. Est-ce qu'il y avait rien de change? elle vivait chez sa soeur comme auparavant, on la nourrissait, on l'habillait; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre, bien sur. A toutes ces raisons, le vieux hochait la tete: on ne savait jamais ce qui arrivait, le mieux etait de se mettre en regle; et la jeune fille elle-meme insistait, voulait connaitre sa part, quitte a la laisser ensuite aux soins de son beau-frere. Celui-ci, cependant, l'avait emporte par sa brusquerie bon enfant, obstine et goguenard. On n'en parlait plus, il etalait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille. --Faut de la bonne entente, je ne connais que ca! En effet, au bout des premiers dix mois, il n'y avait pas encore eu de querelle entre les deux soeurs, ni dans le menage, lorsque les choses, lentement, se gaterent. Cela commenca par de mechantes humeurs. On se boudait, on en vint aux mots durs; et, dessous, le ferment du tien et du mien, continuant son ravage, gatait peu a peu l'amitie. Certainement, Lise et Francoise ne s'adoraient plus de leur grande tendresse d'autrefois. Personne, maintenant, ne les rencontrait, les bras a la taille, enveloppees du meme chale, se promenant dans la nuit tombante. On les avait comme separees, une froideur grandissait entre elles. Depuis qu'un homme etait la, il semblait a Francoise qu'on lui prenait sa soeur. Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet homme; et il etait ainsi devenu la chose etrangere, l'obstacle, qui lui barrait le coeur ou elle vivait seule. Elle s'en allait sans embrasser son ainee, quand Buteau l'embrassait, blessee, comme si quelqu'un avait bu dans son verre. En matiere de propriete, elle gardait ses idees d'enfant, elle apportait une passion extraordinaire: ca, c'est a moi, ca, c'est a toi; et, puisque sa soeur etait desormais a un autre, elle la laissait, mais elle voulait ce qui etait a elle, la moitie de la terre et de la maison. Dans cette colere de Francoise, il y avait une autre cause, qu'elle-meme n'aurait pu dire. Jusque-la, glacee par le veuvage du pere Mouche, la maison, ou l'on ne s'aimait pas, n'avait eu pour elle aucun souffle troublant. Et voila qu'un male l'habitait, un male brutal, habitue a trousser les filles au fond des fosses, et dont les rigolades secouaient les cloisons, haletaient a travers les fentes des boiseries. Elle savait tout, instruite par les betes, elle en etait degoutee et exasperee. Dans la journee, elle preferait sortir pour les laisser faire leur cochonnerie a l'aise. Le soir, s'ils commencaient a rire en quittant la table, elle leur criait d'attendre au moins qu'elle eut fini la vaisselle. Et elle gagnait sa chambre, fermant les portes violemment, begayant des insultes: Salops! salops! entre ses dents serrees. Malgre tout, elle croyait entendre encore ce qui se passait en bas. La tete enfoncee dans l'oreiller, le drap tire jusqu'aux yeux, elle brulait de fievre, l'ouie et la vue hantees d'hallucinations, souffrant des revoltes de sa puberte. Le pis etait que Buteau, en la voyant si occupee de ca, la plaisantait, par farce. Eh bien? quoi donc? qu'est-ce qu'elle dirait, quand il lui faudrait y passer? Lise, aussi, riait, ne trouvant la aucun mal. Et lui, alors, expliquait son idee sur la bagatelle: puisque le bon Dieu avait donne a chacun ce plaisir qui ne coutait rien, il etait permis de s'en payer tant qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles; mais pas d'enfant, ah! pour ca, non! n'en fallait plus! On en faisait toujours trop, lorsqu'on n'etait pas marie, par betise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de meme, qu'il avait bien du accepter. Mais, lorsqu'on etait marie, on devenait serieux, il se serait plutot coupe comme un chat, que d'en recommencer un autre. Merci! pour qu'il y eut une bouche encore a la maison, ou le pain, deja, filait si raide! Aussi ouvrait-il l'oeil; se surveillant avec sa femme, si grasse, la matine, qu'elle goberait la chose du coup, disait-il, en ajoutant pour rire qu'il labourait dur et ne semait pas. Du ble, oh! du ble, tant que le ventre enfle de la terre pouvait en lacher! mais des mioches, c'etait fini, jamais! Et, au milieu de ces continuels details, de ces accouplements qu'elle frolait et qu'elle sentait, le trouble de Francoise allait grandissant. On pretendait que son caractere changeait: elle etait prise, en effet, d'humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste, puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d'un regard noir, lorsque, sans se gener, il traversait la cuisine, a moitie nu. Des querelles avaient eclate entre elle et sa soeur pour des vetilles, pour une tasse qu'elle venait de casser: est-ce qu'elle n'etait pas a elle aussi, cette tasse, la moitie au moins? est-ce qu'elle ne pouvait pas casser la moitie de tout, si ca lui plaisait? Sur ces questions de propriete, les disputes tournaient a l'aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours. Vers cette epoque, Buteau ceda lui-meme a une humeur execrable. La terre souffrait d'une terrible secheresse, pas une goutte d'eau n'etait tombee depuis six semaines; et il rentrait les poings serres, malade de voir les recoltes compromises, les seigles chetifs, les avoines maigres, les bles grilles avant d'etre en grains. Il en souffrait positivement, comme les bles eux-memes, l'estomac retreci, les membres noues de crampes, rapetisse, desseche de malaise et de colere. Aussi, un matin, pour la premiere fois, s'empoigna-t-il avec Francoise. Il faisait chaud, il etait reste la chemise ouverte, la culotte deboutonnee, pres de lui tomber des fesses, apres s'etre lave au puits; et, comme il s'asseyait pour manger sa soupe, Francoise, qui le servait, tourna un instant derriere lui. Enfin, elle eclata, toute rouge. --Dis, rentre ta chemise, c'est degoutant. Il etait mal plante, il s'emporta. --Nom de Dieu! as-tu fini de m'eplucher?... Ne regarde pas, si ca t'offusque... Tas donc bien envie d'en tater, morveuse, que t'es toujours la-dessus? Elle rougit encore, elle begaya, tandis que Lise avait le tort d'ajouter: --Il a raison, tu nous embetes a la fin... Va-t'en, si l'on n'est plus libre chez soi. --C'est ca, je m'en irai, dit rageusement Francoise, qui sortit en faisant claquer la porte. Mais, le lendemain, Buteau etait redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s'etait couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiede, penetrante, une de ces pluies d'ete qui ravivent la campagne; et il avait ouvert la fenetre, sur la plaine, il etait la des l'aube, a regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, repetant: --Nous v'la bourgeois, puisque le bon Dieu travaille pour nous... Ah! sacre tonnerre! des journees passees comme ca, a faire le feignant, ca vaut mieux que les journees ou l'on s'esquinte sans profit. Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivieres et sans sources, si alteree. C'etait un grand murmure, un bruit de gorge universel, ou il y avait du bien-etre. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l'averse. Le ble reprenait une sante de jeunesse, ferme et droit, portant haut l'epi, qui allait se gonfler, enorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le ble, buvait par tous ses pores, detendu, rafraichi, gueri, revenant se planter devant la fenetre, pour crier: --Allez, allez donc!... C'est des pieces de cent sous qui tombent! Brusquement, il entendit quelqu'un ouvrir la porte, il se tourna, et il eut la surprise de reconnaitre le vieux Fouan. --Tiens! le pere!... Vous venez donc de la chasse aux grenouilles? Le vieux, apres s'etre battu avec un grand parapluie bleu, entra, en laissant ses sabots sur le seuil. --Fameux coup d'arrosoir, dit-il simplement. Fallait ca. Depuis un an que le partage etait definitivement consomme, signe, enregistre, il n'avait plus qu'une occupation, celle d'aller revoir ses anciennes pieces. On le rencontrait toujours rodant autour d'elles, s'interessant, triste ou gai selon l'etat des recoltes, gueulant contre ses enfants, parce que ce n'etait plus ca, que c'etait leur faute, si rien ne marchait. Cette pluie le ragaillardissait, lui aussi. --Et alors, reprit Buteau, vous entrez nous voir, en passant? Francoise, muette jusque-la, s'avanca et dit d'une voix nette: --Non, c'est moi qui ai prie mon oncle de venir. Lise, debout devant la table, en train d'ecosser des pois, lacha la besogne, attendit, les bras ballants, le visage subitement dur. Buteau, qui avait d'abord ferme les poings, reprenait son air de rire, resolu a ne pas se facher. --Oui, expliqua lentement le vieux, la petite a cause avec moi, hier... Vous voyez si j'avais raison de vouloir regler les affaires tout de suite. Chacun sa part, on ne se brouille pas pour ca: au contraire, ca empeche les disputes... Et, a cette heure, faut bien en finir. C'est son droit, n'est-ce pas? d'etre fixee sur ce qui lui revient. Moi, je serai reprehensible... Alors donc, nous allons dire un jour et nous irons tous ensemble chez M. Baillehache. Mais Lise ne put se contenir davantage. --Pourquoi ne nous envoie-t-elle pas les gendarmes? On dirait qu'on la vole, bon sang!... Est-ce que je raconte dehors, moi, qu'elle est un vrai baton merdeux, a ne pas savoir par quel bout la prendre? Francoise allait repondre sur ce ton, lorsque Buteau, qui l'avait saisie par derriere, comme pour jouer, s'ecria: --En v'la des betises!... On s'asticote, mais on s'aime tout de meme, pas vrai? Ca serait propre de ne pas etre d'accord entre soeurs. La jeune fille s'etait degagee d'une secousse, et la querelle allait reprendre, lorsqu'il eut une exclamation joyeuse, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. --Jean!... Ah! quelle soupe! un vrai caniche! En effet, Jean, venu au pas de course de la ferme, comme cela lui arrivait souvent, n'avait jete qu'un sac sur ses epaules, pour se proteger; et il etait trempe, ruisselant, fumant, riant lui-meme en bon garcon. Pendant qu'il se secouait, Buteau, retourne devant la fenetre, s'epanouissait de plus en plus, devant la pluie entetee. --Oh! ca tombe, ca tombe, c'est une benediction!... Non, vrai! c'est rigolo, tant ca tombe! Puis, revenant: --Tu arrives bien, toi. Ces deux-la se mangeaient... Francoise veut qu'on partage, pour nous quitter. --Comment? cette gamine! cria Jean, saisi. Son desir etait devenu une passion violente, cachee; et il n'avait d'autre satisfaction que de la voir dans cette maison, ou il etait recu en ami. Vingt fois deja, il l'aurait demandee en mariage, s'il ne s'etait pas trouve si vieux pour elle si jeune: il avait beau attendre, les quinze annees de difference ne se comblaient pas. Personne ne semblait se douter qu'il put songer a elle, ni elle-meme, ni sa soeur, ni son beau-frere. Aussi etait-ce pour cela que ce dernier l'accueillait si cordialement, sans peur des suites. --Gamine, ah! c'est le vrai mot, dit-il avec un haussement paternel des epaules. Mais Francoise, raidie, les yeux a terre, s'entetait. --Je veux ma part. --Ce serait le plus sage, murmura le vieux Fouan. Alors, Jean la prit doucement par les poignets, l'attira contre ses genoux; et il la gardait ainsi, les mains fremissantes de lui sentir la peau, il lui parlait de sa bonne voix, qui s'alterait, a mesure qu'il la suppliait de rester. Ou irait-elle? chez des etrangers, en condition a Cloyes ou a Chateaudun? Est-ce qu'elle n'etait pas mieux, dans cette maison ou elle avait grandi, au milieu de gens qui l'aimaient? Elle l'ecoutait, et elle s'attendrissait a son tour; car, si elle ne pensait guere a voir en lui un amoureux, elle lui obeissait volontiers d'habitude, beaucoup par amitie et un peu par crainte, le trouvant tres serieux. --Je veux ma part, repeta-t-elle, ebranlee; seulement, je ne dis pas que je m'en irai. --Eh! bete, intervint Buteau, qu'est-ce que tu en ficheras, de ta part, si tu restes? Tu as tout, comme ta soeur, comme moi: pourquoi en veux-tu la moitie?... Non, c'est a crever de rire!... Ecoutes-bien. Le jour ou tu te marieras, on fera le partage. Les yeux de Jean, fixes sur elle, vacillerent, comme si son coeur eut defailli. --Tu entends? le jour de ton mariage. Elle ne repondait pas, oppressee. Et, maintenant, ma petite Francoise, va embrasser ta soeur. Ca vaudra mieux. Lise n'etait pas mauvaise encore, dans sa gaiete bourdonnante de commere grasse; et elle pleura, lorsque Francoise se pendit a son cou. Buteau, enchante d'avoir ajourne l'affaire, cria que, nom de Dieu! on allait boire un coup. Il apporta cinq verres, deboucha une bouteille, retourna en chercher une seconde. La face tannee du vieux Fouan s'etait coloree, tandis qu'il expliquait que, lui, etait pour le devoir. Tous burent, les femmes ainsi que les hommes, a la sante de chacun et de la compagnie. --C'est bon, le vin! cria Buteau en reposant rudement son verre, eh bien! vous direz ce que vous voudrez, mais ca ne vaut pas cette eau qui tombe... Regardez-moi ca, en v'la encore, en v'la toujours! ah! c'est riche! Et tous, en tas devant la fenetre, epanouis, dans une sorte d'extase religieuse, regardaient ruisseler la pluie tiede, lente, sans fin, comme s'ils avaient vu, sous cette eau bienfaisante, pousser les grands bles verts. II Un jour de cet ete, la vieille Rose, qui avait eu des faiblesses, et dont les jambes n'allaient plus, fit venir sa petite-niece Palmyre, pour laver la maison, Fouan etait sorti roder a son habitude, autour des cultures; et, pendant que la miserable, sur les genoux, trempee d'eau, s'epuisait a frotter, l'autre la suivait pas a pas, toutes les deux remachant les memes histoires. D'abord, il fut question du malheur de Palmyre, que son frere Hilarion battait maintenant. Oui, cet innocent, cet infirme etait devenu mauvais; et, comme il ne connaissait pas sa force, avec ses poings capables de broyer des pierres, elle craignait toujours d'etre tuee, quand il l'empoignait. Mais elle ne voulait pas qu'on s'en melat, elle renvoyait le monde, arrivant a l'apaiser, dans l'infinie tendresse qu'elle gardait pour lui. L'autre semaine, il y avait eu un scandale dont tout Rognes causait encore, une telle batterie, que les voisins etaient accourus et l'avaient trouve se livrant sur elle a des abominations. --Dis, ma fille, demanda Rose pour provoquer ses confidences, c'est donc qu'il voulait te forcer, le brutal. Palmyre, cessant de frotter, accroupie dans ses guenilles ruisselantes, se facha, sans repondre. --Est-ce que ca les regardait, les autres? est-ce qu'ils avaient besoin d'entrer espionner chez nous?... Nous ne volons personne. --Dame! reprit la vieille, pourtant si vous couchez ensemble, comme on le raconte, c'est tres mal. Un instant, la malheureuse resta muette, la face souffrante, les yeux vagues au loin; puis, cassee de nouveau en deux, elle begaya, en coupant chaque phrase du va-et-vient de ses bras maigres. --Ah! tres mal, est-ce qu'on sait?... Le cure m'a fait demander, pour me dire que nous irions en enfer. Pas le pauvre cheri toujours... Un innocent, monsieur le cure, ai-je repondu, un garcon qui n'en sait pas plus long qu'un petit de trois semaines; et qui serait mort si je ne l'avais pas nourri, et qui n'a guere eu de bonheur d'etre ce qu'il est!... A moi, n'est-ce pas? c'est mon affaire. Le jour ou il m'etranglera, dans un des coups de rage qui le prennent a cette heure, je verrai bien si le bon Dieu veut me pardonner. Rose, qui savait la verite depuis longtemps, voyant qu'elle n'apprendrait aucun detail nouveau, conclut d'un air sage: --Quand les choses sont d'une maniere, elles ne sont pas d'une autre... N'importe, ce n'est pas une vie que tu t'es faite, ma fille. Et elle se lamenta sur ce que tout le monde avait son malheur. Ainsi, elle et son homme, en enduraient-ils des miseres, depuis qu'ils avaient eu le bon coeur de se depouiller pour leurs enfants! Des lors, elle ne s'arreta plus. C'etait son eternel sujet de plaintes. --Mon Dieu! les egards, on finit tout de meme par s'en passer. Lorsque les enfants sont cochons, ils sont cochons... S'ils payaient la rente seulement... Elle expliqua, pour la vingtieme fois, que Delhomme seul apportait ses trimestres de cinquante francs, oh! a la minute. Buteau, lui, toujours en retard, tachait de liarder: ainsi, bien que la date fut echue depuis dix jours, elle l'attendait encore, il avait promis de venir s'acquitter, le soir meme. Quant a Jesus-Christ, c'etait plus simple, il ne donnait rien, on ne voyait jamais la couleur de son argent. Et, juste ce matin-la, est-ce qu'il n'avait pas eu le toupet d'envoyer la Trouille, qui s'etait mise a pleurnicher et a demander un emprunt de cent sous, pour faire du bouillon a son pere, malade? Ah! on la connaissait, sa maladie: un fameux trou sous le nez! Aussi l'avait-on bien recue, cette gueuse, en la chargeant de dire a son pere que, si, le soir, il n'apportait pas ses cinquante francs, comme son frere Buteau, on lui enverrait l'huissier. --Histoire de l'effrayer, car le pauvre garcon, tout de meme, n'est pas mechant, ajouta Rose, qui s'attendrissait deja, dans sa preference pour son aine. A la nuit tombante, Fouan etant rentre diner, elle recommenca a table, pendant qu'il mangeait, la tete basse, muet. Etait-ce Dieu possible, cela, que de leur six cents francs ils eussent seulement les deux cents francs de Delhomme, a peine cent francs de Buteau, rien du tout de Jesus-Christ, ce qui faisait juste la moitie de la rente! Et les bougres avaient signe chez le notaire, c'etait ecrit, depose a la justice! Ils s'en fichaient bien, de la justice! Palmyre qui, dans l'obscurite, achevait d'essuyer le carreau de la cuisine, repondait la meme phrase a chaque plainte, comme un refrain de misere. --Ah! sur, chacun a son mal, on en creve! Rose se decidait enfin a allumer, lorsque la Grande entra, avec son tricot. Dans ses longs jours, il n'y avait point de veillee; mais, pour ne pas meme user un bout de chandelle, elle venait passer chez son frere l'heure de nuit, avant d'aller se coucher a tatons. Tout de suite, elle s'installa, et Palmyre, qui avait encore a recurer des pots et des casseroles, ne souffla plus, saisie de voir sa grand'mere. --Si tu as besoin d'eau chaude, ma fille, reprit Rose, entame un fagot. Elle se contint un instant, s'efforca de parler d'autre chose; car, devant la Grande, les Fouan evitaient de se plaindre, sachant qu'ils lui faisaient plaisir, quand ils regrettaient tout haut de s'etre depouilles. Mais la passion l'emporta. --Et va, tu peux mettre le fagot entier, si on appelle ca un fagot. Des brindilles de bois mort, des rognures de haies!... Faut vraiment que Fanny ratisse son bucher, pour nous envoyer de la pourriture pareille. Fouan, reste a la table, devant un verre plein, sortit alors du silence ou il semblait vouloir s'enfermer. Il s'emporta. --As-tu fini, nom de Dieu! avec ton fagot? C'est de la salete, nous le savons!... Qu'est-ce que je dirai donc, moi, de cette cochonnerie de piquette que Delhomme me donne pour du vin? Il eleva le verre, le regarda a la chandelle. --Hein? qu'a-t-il bien pu foutre la-dedans? Ce n'est pas meme de la rincure de tonneau... Et il est honnete, celui-la! Les deux autres nous laisseraient crever de soif, sans aller nous chercher une bouteille d'eau a la riviere. Enfin, il se decida a boire son vin d'un coup. Mais il cracha violemment. --Ah! la poison! c'est peut-etre bien pour me faire claquer tout de suite. Des ce moment, Fouan et Rose s'abandonnerent a leur rancune, sans plus rien menager. Leurs coeurs ulceres se soulageaient, ils alternaient les litanies de leurs recriminations, chacun a son tour disait son grief. Ainsi, les dix litres de lait par semaine: d'abord, ils n'en recevaient pas six; et puis, s'il ne passait point entre les mains de monsieur le cure, ce lait-la, n'empeche qu'il devait etre bon chretien. C'etait comme pour les oeufs, certainement qu'on les commandait expres aux poules, car on n'en aurait pas trouve d'aussi petits sur tout le marche de Cloyes: oui, une vraie curiosite, et donnes de si mauvais coeur, qu'ils avaient le temps de se gater en route. Quant aux fromages, ah! les fromages! Rose se tordait de coliques, chaque fois qu'elle en mangeait. Elle courut en chercher un, elle voulut absolument que Palmyre y goutat. Hein? etait-ce une horreur? ca ne criait-il pas vengeance? Ils devaient y ajouter de la farine, peut-etre bien du platre. Mais deja Fouan se lamentait d'en etre reduit a ne plus pouvoir fumer qu'un sou de tabac par jour; et, aussitot, elle regretta son cafe noir qu'il lui avait fallu supprimer; et tous les deux a la fois, ensuite, les accuserent de la mort de leur vieux chien infirme, qu'ils s'etaient decides a noyer la veille, parce qu'il coutait trop pour eux, maintenant. --Je leur ai tout donne, cria le vieux, et les bougres se foutent de moi!... Ah! ca nous tuera, tant nous rageons a nous voir dans cette misere! Ils s'arreterent enfin, et la Grande, qui n'avait pas desserre les levres, les regarda l'un apres l'autre, de ses yeux ronds d'oiseau mauvais. --C'est bien fait! dit-elle. Mais, juste a ce moment, Buteau entra. Palmyre, ayant termine son travail, en profita pour s'echapper, avec les quinze sous que Rose venait de lui mettre dans la main. Et Buteau, debout au milieu de la piece, se tint immobile, dans ce silence prudent du paysan qui ne veut jamais parler le premier. Deux minutes s'ecoulerent. Le pere fut force d'entamer les choses. --Alors, tu te decides, c'est heureux.... Depuis dix jours, tu te fais bien attendre. L'autre se dandinait. --Quand on peut, on peut. Chacun sait comment son pain cuit. --Possible, mais a ce compte-la, si ca durait, pendant que tu en mangerais, du pain, nous creverions, nous autres.... Tu as signe, tu dois payer au jour et a l'heure. En voyant son pere se facher, Buteau plaisanta. --Dites donc, si j'arrive trop tard, je m'en retourne.... Ce n'est donc pas deja tres gentil, de payer? Il y en a qui s'en passent. Cette allusion a Jesus-Christ inquieta Rose, qui se permit de tirer la veste de son homme. Il retint un geste de colere, il reprit: --C'est bon, donne tes cinquante francs, j'ai prepare le recu. Sans se presser, Buteau se fouilla. Il avait eu, sur la Grande, un coup d'oeil de contrariete, l'air gene par sa presence. Elle en abandonnait son tricot, elle regardait de ses prunelles fixes, dans l'attente de voir l'argent. Le pere et la mere, eux aussi, s'etaient rapproches, ne quittant plus la main du garcon. Et, sous ces trois paires d'yeux, largement ouverts, il se resigna a sortir une premiere piece de cent sous. --Une, dit-il, en la posant sur la table. Les autres suivirent, avec une lenteur croissante. Il continuait a les compter tout haut, d'une voix qui faiblissait. Apres la cinquieme il s'arreta, dut faire de profondes recherches pour en trouver une encore, puis cria d'une voix raffermie, tres forte: --Et six! Les Fouan attendaient toujours, mais rien ne vint plus. --Comment, six? finit par dire le pere. C'est dix qu'il en faut.... Est-ce que tu te fiches de nous? Le trimestre dernier, quarante francs, et celui-ci trente! Tout de suite, Buteau prit une voix geignarde. Ah! rien n'allait. Le ble avait encore baisse, les avoines etaient chetives. Jusqu'a son cheval, dont le ventre enflait, si bien qu'il avait du faire venir deux fois le veterinaire. Enfin, c'etait la ruine, il ne savait comment joindre les deux bouts. --Ca ne me regarde pas, repetait furieusement le vieux. Donne les cinquante francs, ou je t'envoie en justice. Cependant, il s'apaisa, a l'idee de n'accepter les six pieces qu'en acompte; et il parla de refaire son recu. --Alors, tu me donneras les vingt francs la semaine prochaine.... Je vas mettre ca sur le papier. Mais deja, d'une main prompte, Buteau avait repris l'argent sur la table. --Non, non! pas de ca!... Je veux etre quitte. Laissez le recu, ou je file.... Ah bien! vrai! ca ne vaudrait pas la peine de me depouiller, si je vous devais encore. Et ce fut terrible, le pere et le fils s'obstinerent, repetant sans se lasser les memes mots, l'un exaspere de n'avoir pas empoche l'argent tout de suite, l'autre le serrant dans son poing, resolu a ne plus le lacher que donnant donnant. Une seconde fois, la mere dut tirer son homme par la veste, et il ceda de nouveau. --Tiens! sacre voleur, le voila, le papier! Je devrais te le coller d'une gifle sur la gueule... Donne l'argent. L'echange eut lieu, de poing a poing; et Buteau, la scene jouee, se mit a rire. Il s'en alla, gentil, satisfait, en souhaitant bien le bonsoir a la compagnie. Fouan s'etait assis devant la table, l'air epuise. Alors, la Grande, avant de reprendre son tricot, haussa les epaules, lui jeta violemment ces deux mots: --Foutue bete! Il y eut un silence, et la porte fut rouverte, Jesus-Christ entra. Averti par la Trouille que son frere payait le soir, il le guettait de la route, il avait attendu sa sortie, pour se presenter a son tour. Le visage doux, il etait simplement attendri d'un reste d'ivresse de la veille. Des le seuil, ses yeux allerent droit aux six pieces de cent sous, que Fouan avait eu l'imprudence de remettre sur la table. --Ah! c'est Hyacinthe! cria Rose, heureuse de le voir. --Oui, c'est moi.... Bonne sante a tous! Et il s'avanca, sans quitter de l'oeil les pieces blanches, luisantes comme des lunes, a la chandelle. Le pere, qui avait tourne la tete, suivit son regard, apercut l'argent, dans un sursaut d'inquietude. Vivement, il posa dessus une assiette, pour le cacher. Trop tard! --Foutue bete! pensa-t-il, irrite de sa negligence. La Grande a raison. Puis, tout haut, brutal: --Tu fais bien de venir nous payer, car, aussi vrai que cette chandelle nous eclaire, je t'envoyais l'huissier demain. --Oui, la Trouille m'a dit ca, gemit Jesus-Christ tres humble, et je me suis derange, parce que, n'est-ce pas? vous ne pouvez vouloir ma mort... Payer, bon Dieu! avec quoi payer, quand on n'a pas du pain a sa suffisance?.... Nous avons tout vendu, oh! je ne blague pas, venez voir vous-meme, si vous croyez que je blague. Plus de draps aux lits, plus de meubles, plus rien... Et, avec ca je suis malade... Un ricanement d'incredulite l'interrompit. Il continua sans entendre: --Peut-etre que ca ne parait guere, mais n'empeche que j'ai quelque chose de mauvais dans le sac. Je tousse, je sens que je m'en vas... Encore, quand on a du bouillon! Mais quand on a pas du bouillon, on claque, hein? c'est la verite.... Bien sur que je vous payerais, si j'avais de l'argent. Dites-moi ou il y en a, que je vous en donne, et que je commence par me mettre un pot-au-feu. V'la quinze jours que je n'ai pas vu de viande. Rose commencait a s'emouvoir, tandis que Fouan se fachait davantage. --T'as tout bu, feignant, propre a rien, tant pis pour toi! De si belles terres, qui etaient dans la famille depuis des ans et des ans, tu les as mises en gage! Oui, il y a des mois que, toi et ta garce de fille, vous faites la noce, et si c'est fini, a cette heure, crevez donc! Jesus-Christ n'hesita plus, il sanglota. --Ce n'est pas d'un pere, ce que vous dites. Faut etre denature pour renier son enfant... Moi, j'ai bon coeur, c'est ce qui causera ma perte... Si vous n'aviez pas d'argent! mais puisque vous en avez, est-ce que ca se refuse, une aumone a un fils?.... J'irai mendier chez les autres, ce sera du propre, ah! oui, du propre! Et, a chaque phrase, lachee au milieu de ses larmes, il jetait sur l'assiette un regard oblique qui faisait trembler le vieux. Puis, feignant d'etouffer, il ne poussa plus que des cris assourdissants d'homme qu'on egorge. Rose, bouleversee, gagnee par les sanglots, joignit les mains, pour supplier Fouan. --Voyons, mon homme... Mais ce dernier, se debattant, refusant encore, l'interrompit. --Non non, il se fout de nous.... Veux-tu te taire, animal? Est-ce qu'il y a du bon sens a gueuler ainsi? Les voisins vont venir, tu nous rends tous malades. Cela ne fit que redoubler les clameurs de l'ivrogne, qui beugla: --Je ne vous ai pas dit... L'huissier vient demain saisir chez moi. Oui, pour un billet que j'ai signe a Lambourdieu... Je ne suis qu'un cochon, je vous deshonore, faut que j'en finisse. Ah! cochon! tout ce que je merite, c'est de boire un coup dans l'Aigre, jusqu'a plus soif... Si seulement j'avais trente francs... Fouan, excede, vaincu par cette scene, tressaillit, a ce chiffre de trente francs. Il ecarta l'assiette. A quoi bon? puisque le bougre les voyait et les comptait a travers la faience. --Tu veux tout, est-ce raisonnable, nom de Dieu!... Tiens! tu nous assommes, prends-en la moitie, et file, qu'on ne te revoie pas! Jesus-Christ, gueri soudain, parut se consulter, puis declara: --Quinze francs, non, c'est trop court, ca ne peut pas faire l'affaire. Mettons-en vingt, et je vous lache. Ensuite, lorsqu'il tint les quatre pieces de cent sous, il les egaya tous, en leur racontant le tour qu'il avait joue a Becu, de fausses lignes de fond, placees dans la partie reservee de l'Aigre, de telle maniere que le garde champetre etait tombe a l'eau, en voulant les retirer. Et il s'en alla enfin, apres s'etre fait offrir un verre du mauvais vin de Delhomme, qu'il traita de sale canaille, pour oser donner a un pere cette drogue-la. --Tout de meme, il est gentil, dit Rose, lorsqu'il eut referme la porte. La Grande s'etait mise debout, pliant son tricot, pres de partir. Elle regarda sa belle-soeur, puis son frere, fixement; et elle sortit a son tour, apres leur avoir crie, dans une colere longtemps contenue: --Pas un sou, foutues betes! ne me demandez pas un sou, jamais! jamais! Dehors, elle rencontra Buteau, qui revenait de chez Macqueron, etonne d'y avoir vu entrer Jesus-Christ, tres gai, la poche sonnante d'ecus. Il avait soupconne vaguement l'histoire. --Eh! oui, cette grande canaille emporte ton argent. Ah! ce qu'il va se gargariser avec, en se fichant de toi! Buteau, hors de lui, tapa des deux poings dans la porte des Fouan. Si on ne la lui avait pas ouverte, il l'aurait enfoncee. Les deux vieux se couchaient deja, la mere avait retire son bonnet et sa robe, en jupon, ses cheveux gris tombes sur les tempes. Et, quand ils se furent decides a rouvrir, il se jeta entre eux, criant d'une voix etranglee: --Mon argent! mon argent! Ils eurent peur, ils s'ecarterent, etourdis, ne comprenant pas encore. --Est-ce que vous croyez que je m'extermine pour ma rosse de frere? Il ne foutrait rien, et c'est moi qui le gobergerais!... Ah! non, ah! non! Fouan voulut nier, mais l'autre lui coupa brutalement la parole. --Hein! quoi? voila que vous mentez, a cette heure!... Je vous dis qu'il a mon argent. Je l'ai senti, je l'ai entendu sonner dans sa poche, a ce gueux! Mon argent que j'ai sue, mon argent qu'il va boire!... Si ce n'est pas vrai, montrez-le-moi donc. Oui, si vous les avez encore, montrez-moi les pieces... Je les connais, je saurai bien. Montrez-moi les pieces. Et il s'enteta, il repeta a vingt reprises cette phrase dont il fouettait sa colere. Il en arriva a donner des coups de poing sur la table, exigeant les pieces, la, tout de suite, jurant qu'il ne les reprendrait pas, voulant simplement les voir. Puis, comme les vieux tremblants balbutiaient, il eclata de fureur. --Il les a, c'est clair!... Du tonnerre de Dieu si je vous rapporte un sou! Pour vous autres, on pouvait se saigner; mais pour entretenir cette crapule, ah! j'aimerais mieux me couper les bras! Pourtant, le pere, lui aussi, finissait par se facher. --En v'la assez, n'est-ce pas? Est-ce que ca te regarde, nos affaires? Il est a moi, ton argent, j'en peux bien faire ce qu'il me plait. --Qu'est-ce que vous dites? reprit Buteau, en s'avancant sur lui, bleme, les poings serres. Vous voulez donc que je lache tout... Eh bien! je trouve que c'est trop salop, oui! salop, de tirer des sous a vos enfants, lorsque vous avez pour sur de quoi vivre... Oh! vous aurez beau dire non! Le magot est par la, je le sais. Saisi, le vieux se demenait, la voix cassee, les bras faibles, ne retrouvant plus son autorite d'autrefois, pour le chasser. --Non, non, il n'y a pas un liard... Vas-tu foutre le camp! --Si je cherchais! si je cherchais! repetait Buteau qui deja ouvrait les tiroirs et tapait dans les murs. Alors, Rose, terrifiee, craignant une bataille entre le pere et le fils, se pendit a une epaule de ce dernier, en begayant: --Malheureux, tu veux donc nous tuer? Brusquement, il se retourna vers elle, la saisit par les poignets, lui cria dans la face, sans voir sa pauvre tete grise, usee et lasse: --Vous, c'est votre faute! C'est vous qui avez donne l'argent a Hyacinthe... Vous ne m'avez jamais aime, vous etes une vieille coquine! Et il la poussa, d'une secousse si rude, qu'elle s'en alla, defaillante, tomber assise contre le mur. Elle avait jete une plainte sourde. Il la regarda un instant, pliee la comme une loque; puis, il partit d'un air fou, il fit claquer la porte, en jurant: --Nom de Dieu de nom de Dieu! Le lendemain, Rose ne put quitter le lit. On appela le docteur Finet, qui revint trois fois sans la soulager. A la troisieme visite, l'ayant trouvee a l'agonie, il prit Fouan a part, il demanda comme un service d'ecrire tout de suite et de laisser le permis d'inhumer: cela lui eviterait une course, il usait de cet expedient, pour les hameaux lointains. Cependant, elle dura trente-six heures encore. Lui, aux questions, avait repondu que c'etait la vieillesse et le travail, qu'il fallait bien s'en aller, quand le corps etait fini. Mais, dans Rognes, ou l'on savait l'histoire, tous disaient que c'etait un sang tourne. Il y eut beaucoup de monde a l'enterrement, Buteau et le reste de la famille s'y conduisirent tres bien. Et, lorsqu'on eut rebouche le trou, au cimetiere, le vieux Fouan rentra seul dans la maison, ou ils avaient vecu et souffert a deux, pendant cinquante ans. Il mangea debout un morceau de pain et de fromage. Puis, il roda au travers des batiments et du jardin vides, ne sachant a quoi tuer son chagrin. Il n'avait plus rien a faire, il sortit pour monter sur le plateau, a ses anciennes pieces, voir si le ble poussait. III Pendant tout une annee, Fouan vecut de la sorte, silencieux dans la maison deserte. On l'y trouvait sans cesse sur les jambes, allant, venant, les mains tremblantes, et ne faisant rien. Il restait des heures devant les auges moisies de l'etable, retournait se planter a la porte de la grange vide, comme cloue la par une songerie profonde. Le jardin l'occupait un peu; mais il s'affaiblissait, il se courbait davantage vers la terre, qui semblait le rappeler a elle; et, deux fois, on l'avait secouru, le nez tombe dans ses plants de salades. Depuis les vingt francs donnes a Jesus-Christ, Delhomme payait seul la rente, car Buteau s'entetait a ne plus verser un sou, declarant qu'il aimait mieux aller en justice, que de voir son argent filer dans la poche de sa canaille de frere. Ce dernier, en effet, arrachait encore de temps a autre une aumone forcee a son pere, que ses scenes de larmes aneantissaient. Ce fut alors que Delhomme, devant cet abandon du vieux, exploite, malade de solitude, eut l'idee de le prendre. Pourquoi ne vendrait-il pas la maison et n'habiterait-il pas chez sa fille? Il n'y manquerait de rien, on n'aurait plus les deux cents francs de rente a lui payer. Le lendemain, Buteau, ayant appris cette offre, accourut, en fit une semblable, avec tout un etalage de ses devoirs de fils. De l'argent pour le gacher, non! mais du moment qu'il s'agissait de son pere tout seul, celui-ci pouvait venir, il mangerait et dormirait, a l'aise. Au fond, sa pensee dut etre que sa soeur n'attirait le vieux que dans le calcul de mettre la main sur le magot soupconne. Lui-meme pourtant commencait a douter de l'existence de cet argent, flaire en vain. Et il etait tres partage, il offrait son toit par orgueil, en comptant bien que le pere refuserait, en souffrant a l'idee qu'il accepterait peut-etre l'hospitalite des Delhomme. Du reste, Fouan montra une grande repugnance, presque de la peur, pour la premiere comme pour la seconde des deux propositions. Non! non! valait mieux son pain sec chez soi que du roti chez les autres: c'etait moins amer. Il avait vecu la, il mourrait la. Les choses allerent ainsi jusqu'a la mi-juillet, a la Saint-Henri, qui etait la fete patronale de Rognes. Un bal forain, couvert de toile, s'installait d'ordinaire dans les pres de l'Aigre; et il y avait, sur la route, en face de la mairie, trois baraques, un tir, un camelot vendant de tout, jusqu'a des rubans, et un jeu de tournevire, ou l'on gagnait des sucres d'orge. Or, ce jour-la, M. Baillehache, qui dejeunait a la Borderie, etant descendu causer avec Delhomme, celui-ci le pria de l'accompagner chez le pere Fouan, pour lui faire entendre raison. Depuis la mort de Rose, le notaire conseillait egalement au vieillard de se retirer pres de sa fille et de vendre la maison inutile, trop grande a cette heure. Elle valait bien trois mille francs, il offrait meme d'en garder l'argent et de lui en payer la rente, par petites sommes, au fur et a mesure de ses menus besoins. Ils trouverent le vieux dans son effarement habituel, pietinant au hasard, hebete devant un tas de bois, qu'il voulait scier, sans en avoir la force. Ce matin-la, ses pauvres mains tremblaient plus encore que de coutume, car il avait eu, la veille, a subir une rude attaque de Jesus-Christ, qui, pour lui faire vingt francs, en vue de la fete du lendemain, etait venu jouer le grand jeu, beuglant a le rendre fou, se trainant par terre, menacant de se percer le coeur d'un coutelas, apporte expres dans sa manche. Et il avait donne les vingt francs, il l'avoua tout de suite au notaire, d'un air d'angoisse. --Dites, est-ce que vous feriez autrement, vous? Moi, je ne peux plus, je ne peux plus! Alors, M. Baillehache profita de la circonstance. --Ce n'est pas tenable, vous y laisserez la peau. A votre age il est imprudent de vivre seul; et, si vous ne voulez pas etre mange, il faut ecouter votre fille, vendre et aller chez elle. --Ah! c'est aussi votre conseil, murmura Fouan. Il jetait un regard oblique sur Delhomme, qui affectait de ne pas intervenir. Mais, quand celui-ci remarqua ce regard de defiance, il parla. --Vous savez, pere, je ne dis rien, parce que vous croyez peut-etre que j'ai interet a vous prendre.... Fichtre, non! ce sera un rude derangement.... Seulement, n'est-ce pas? ca me fache, de voir que vous vous arrangez si mal, quand vous pourriez etre si a l'aise. --Bon, bon, repondit le vieux, faut y reflechir encore.... Le jour ou ca se decidera, je saurai bien le dire. Et ni son gendre, ni le notaire, ne purent en tirer davantage. Il se plaignait qu'on le bousculat, son autorite, peu a peu morte se refugiait dans cette obstination de vieil homme, meme contraire a son bien-etre. En dehors de sa vague epouvante a l'idee de n'avoir plus de maison, lui qui souffrait deja tant de n'avoir plus de terres, il disait non, parce que tous voulaient lui faire dire oui. Ces bougres-la avaient donc a y gagner? Il dirait oui, quand ca lui plairait. La veille, Jesus-Christ, enchante, ayant eu la faiblesse de montrer a la Trouille les quatre pieces de cent sous, ne s'etait endormi qu'en les tenant dans son poing ferme; car la garce, la derniere fois, lui en avait effarouche une sous son traversin, en profitant de ce qu'il etait rentre gris, pour pretendre qu'il devait l'avoir perdue. A son reveil, il eut une terreur, son poing avait lache les pieces, dans le sommeil; mais il les retrouva sous ses fesses, toutes chaudes, et cela le secoua d'une joie enorme, salivant deja a la pensee de les casser chez Lengaigne: c'etait la fete, cochon qui reviendrait chez soi avec de la monnaie! Vainement, pendant la matinee, la Trouille le cajola pour qu'il lui en donnat une, une toute petite, disait-elle. Il la repoussait, il ne fut meme pas reconnaissant des oeufs voles qu'elle lui servit en omelette. Non! ca ne suffisait pas d'aimer bien son pere, l'argent etait fait pour les hommes. Alors, elle s'habilla de rage, mit sa robe de popeline bleue, un cadeau des temps de bombance, en disant qu'elle aussi allait s'amuser. Et elle n'etait pas a vingt metres de la porte, qu'elle se retourna, criant: --Pere, pere! regarde! La main levee, elle montrait, au bout de ses doigts minces, une belle piece de cent sous qui luisait comme un soleil. Il se crut vole, il se fouilla, palissant. Mais les vingt francs etaient bien dans sa poche, la gueuse avait du faire du commerce avec ses oies; et le tour lui sembla drole, il eut un ricanement paternel, en la laissant se sauver. Jesus-Christ n'etait severe que sur un point, la morale. Aussi, une demi-heure plus tard, entra-t-il dans une grande colere. Il s'en allait a son tour, il fermait sa porte, lorsqu'un paysan endimanche, qui passait en bas, sur la route, le hela. --Jesus-Christ! ohe, Jesus-Christ! --Quoi? --C'est ta fille qu'est sur le dos. --Et puis? --Et puis, y a un homme dessus. --Ou ca donc? --La, dans le fosse, au coin de la piece a Guillaume. Alors, il leva ses deux poings au ciel, furieusement. --Bon! merci! je prends mon fouet!... Ah! nom de Dieu de salope qui me deshonore! Il etait rentre chez lui, pour decrocher, derriere la porte, a gauche, le grand fouet de roulier dont il ne se servait que dans ces occasions; et il partit, le fouet sous le bras, se courbant, filant le long des buissons, comme a la chasse, afin de tomber sur les amoureux sans etre vu. Mais, lorsqu'il deboucha, au detour de la route, Nenesse qui faisait le guet, du haut d'un tas de pierres, l'apercut. C'etait Delphin qui etait sur la Trouille, et chacun son tour d'ailleurs, l'un en sentinelle avancee, lorsque l'autre rigolait. --Mefiance! cria Nenesse, v'la Jesus-Christ! Il avait vu le fouet, il detala comme un lievre, a travers champs. Dans le fosse herbu, la Trouille, d'une secousse avait jete Delphin de cote. Ah! fichu sort, son pere! Et elle eut pourtant la presence d'esprit de donner au gamin la piece de cent sous. --Cache-la dans ta chemise, tu me la rendras.... Vite, tire-toi des pieds, nom d'un chien! Jesus-Christ arrivait en ouragan, ebranlant la terre de son galop, faisant tournoyer son grand fouet, dont les claquements sonnaient ainsi que des coups de feu. --Ah, salope! ah, catin! tu vas la danser! Dans sa rage, lorsqu'il eut reconnu le fils au garde champetre, il le manqua, pendant que celui-ci, mal reculotte, s'enfuyait a quatre pattes parmi les ronces. Elle, empetree, la jupe en l'air, ne pouvait nier. D'un coup, qui cingla les cuisses, il la mit debout, la tira hors du fosse. Et la chasse commenca. --Tiens, fille de putain!... Tiens, vois si ca va te le boucher! La Trouille, sans une parole, habituee a ces courses, galopait avec des sauts de chevre. L'ordinaire tactique de son pere etait de la ramener ainsi a la maison, ou il l'enfermait. Aussi essayait-elle de s'echapper vers la plaine, esperant le lasser. Cette fois, elle faillit reussir, grace a une rencontre. Depuis un instant, M. Charles et Elodie, qu'il menait a la fete, etaient la, arretes, plantes au milieu de la route. Ils avaient tout vu, la petite les yeux ecarquilles de stupefaction innocente, lui rouge de honte, crevant d'indignation bourgeoise. Et le pis encore fut que cette Trouille impudique, en le reconnaissant, voulut se mettre sous sa protection. Il la repoussa, mais le fouet arrivait; et pour l'eviter, elle tourna autour de son oncle et de sa cousine, tandis que son pere, avec des jurons et des mots de caserne, lui reprochait sa conduite, tournant lui aussi, claquant a la volee, de toute la vigueur de son bras. M. Charles, emprisonne dans ce cercle abominable, etourdi, ahuri, dut se resigner a enfoncer la face d'Elodie dans son gilet. Et il perdait la tete a ce point, qu'il devint lui-meme tres grossier. --Mais, sale trou, veux-tu bien nous lacher! Mais qui est-ce qui m'a foutu cette famille, dans ce bordel de pays! Delogee, la Trouille sentit qu'elle etait perdue. Un coup de fouet, qui l'enveloppa aux aisselles, la fit virer comme une toupie; un autre la culbuta, en lui arrachant une meche de cheveux. Des lors, ramenee dans le bon chemin, elle n'eut plus que l'idee de rentrer au terrier, le plus vivement possible. Elle sauta les haies, franchit les fosses, coupa a travers les vignes, sans craindre de s'empaler au milieu des echalas. Mais ses petites jambes ne pouvaient lutter, les coups pleuvaient sur ses epaules rondes, sur ses reins encore fremissants, sur toute cette chair de fillette precoce, qui s'en moquait d'ailleurs, qui finissait par trouver ca drole, d'etre chatouillee si fort. Ce fut en riant d'un rire nerveux qu'elle rentra d'un bond et qu'elle se refugia dans un coin, ou le grand fouet ne l'atteignait plus. --Donne tes cent sous, dit le pere. C'est pour te punir. Elle jura qu'elle les avait perdus en courant. Mais il ricana d'incredulite, et il la fouilla. Comme il ne trouvait rien, il s'emporta de nouveau. --Hein? tu les as donnes a ton galant... Nom de Dieu de bete! qui leur fout du plaisir et qui les paye! Et il s'en alla, hors de lui, en l'enfermant, en criant qu'elle resterait la toute seule jusqu'au lendemain, car il comptait ne pas rentrer. La Trouille, derriere son dos, se visita le corps, zebre seulement de de deux ou trois bleus, se recoiffa, se rhabilla. Ensuite, tranquillement, elle defit la serrure, travail pour lequel elle avait acquis une extreme adresse; puis, elle decampa, sans meme prendre le soin de refermer la porte: ah bien! les voleurs seraient joliment voles, s'il en venait! Elle savait ou retrouver Nenesse et Delphin, dans un petit bois, au bord de l'Aigre. En effet, ils l'y attendaient; et ce fut le tour de son cousin Nenesse. Lui, avait trois francs, l'autre, six sous. Lorsque Delphin lui eut rendu sa piece, elle decida en bonne fille qu'on mangerait le tout ensemble. Ils revinrent vers la fete, elle leur fit tirer des macarons, apres s'etre achete un gros noeud de satin rouge, qu'elle se piqua dans les cheveux. Cependant, Jesus-Christ arrivait chez Lengaigne, quand il rencontra Becu, qui avait sa plaque astiquee sur une blouse neuve. Il l'apostropha violemment. --Dis donc, toi, si c'est comme ca que tu fais ta tournee!... Sais-tu ou je l'ai trouve, ton Delphin? --Ou ca? --Sur ma fille... Je vas ecrire au prefet, pour qu'il te casse, pere de cochon, cochon toi-meme! Du coup, Becu se facha. --Ta fille, je ne vois que ses jambes en l'air... Ah! elle a debauche Delphin. Du tonnerre de Dieu si je ne la fais pas emballer par les gendarmes! --Essaye donc, brigand! Les deux hommes, nez a nez, se mangeaient. Et, brusquement, il y eut une detente, leur fureur tomba. --Faut s'expliquer, entrons boire un verre, dit Jesus-Christ. --Pas le sou, dit Becu. Alors, l'autre, tres gai, sortit une premiere piece de cinq francs, la fit sauter, se la planta dans l'oeil. --Hein? cassons-la, pere la Joie!... Entre donc, vieille tripe! C'est mon tour, tu payes assez souvent. Ils entrerent chez Lengaigne, ricanant d'aise, se poussant d'une grande tape affectueuse. Cette annee-la, Lengaigne avait eu une idee: comme le proprietaire du bal forain refusait de venir monter sa baraque, degoute de n'avoir pas fait ses frais, l'annee precedente, le cabaretier s'etait lance a installer un bal dans sa grange, contigue a la boutique, et dont la porte charretiere ouvrait sur la route; meme il avait perce la cloison, les deux salles communiquaient maintenant. Et cette idee lui attirait la clientele du village entier, son rival Macqueron enrageait, en face, de n'avoir personne. --Deux litres tout de suite, chacun le sien! gueula Jesus-Christ. Mais, comme Flore le servait, effaree, radieuse de tant de monde, il s'apercut qu'il avait coupe la lecture d'une lettre que Lengaigne faisait a voix haute, debout au milieu d'un groupe de paysans. Interroge, celui-ci repondit avec importance que c'etait une lettre de son fils Victor, ecrite du regiment. --Ah! ah! le gaillard! dit Becu interesse. Et qu'est-ce qu'il raconte? Faut nous recommencer ca. Lengaigne alors recommenca sa lecture. --"Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici a Lille en Flandre, depuis un mois moins sept jours. Le pays n'est pas mauvais, si ce n'est que le vin est cher, car on doit y mettre jusqu'a seize sous le litre...." Et la lettre, dans ses quatre pages d'ecriture appliquee, ne contenait guere autre chose. Le meme detail revenait a l'infini, en phrases qui s'allongeaient. Tous, du reste, se recriaient chaque fois sur le prix du vin: il y avait des pays comme ca, fichue garnison! Aux dernieres lignes, percait une tentative de carotte, douze francs demandes pour remplacer une paire de souliers perdus. --Ah! ah! le gaillard! repeta le garde champetre. Le v'la un homme, nom de Dieu! Apres les deux litres, Jesus-Christ en demanda deux autres, du vin bouche, a vingt sous; il payait a mesure, pour etonner, cognant son argent sur la table, revolutionnant le cabaret; et, quand la premiere piece de cinq francs fut bue, il en tira une seconde, se la vissa de nouveau dans l'oeil, cria que lorsqu'il n'y en avait plus, il y en avait encore. L'apres-midi s'ecoula de la sorte, dans la bousculade des buveurs qui entraient et qui sortaient, au milieu de la soulerie montante. Tous, si mornes et si reflechis en semaine, gueulaient, tapaient des poings, crachaient violemment. Un grand maigre eut l'idee de se faire raser, et Lengaigne, tout de suite, l'assit parmi les autres, lui gratta le cuir si rudement, qu'on entendait le rasoir sur la couenne, comme s'il avait echaude un cochon. Un deuxieme prit la place, ce fut une rigolade. Et les langues allaient leur train, on daubait sur le Macqueron, qui n'osait plus sortir. Est-ce que ce n'etait pas sa faute, a cet adjoint manque, si le bal avait refuse de venir? On s'arrange. Mais bien sur qu'il aimait mieux voter des routes, pour se faire payer trois fois leur valeur des terrains qu'il donnait. Cette allusion souleva une tempete de rires. La grosse Flore, dont ce jour-la devait rester le triomphe, courait a la porte eclater d'une gaiete insultante, chaque fois qu'elle voyait passer, derriere les vitres d'en face, le visage verdi de Coelina. --Des cigares! madame Lengaigne, commanda Jesus-Christ d'une voix tonnante. Des chers! des dix centimes! Comme la nuit etait tombee, et qu'on allumait les lampes a petrole, la Becu entra, venant chercher son homme. Mais une terrible partie de cartes s'etait engagee. --Arrives-tu, dis? Il est plus de huit heures. Faut manger a la fin. Il la regarda fixement, d'un air majestueux d'ivrogne. --Va te faire foutre! Alors, Jesus-Christ deborda. --Madame Becu, je vous invite... Hein? nous allons nous coller un gueuleton a nous trois... Vous entendez, la patronne! tout ce que vous avez de mieux, du jambon, du lapin, du dessert... Et n'ayez pas peur. Approchez voir un peu... Attention! Il feignit de se fouiller longuement. Puis, tout d'un coup, il sortit sa troisieme piece, qu'il tint en l'air. --Coucou, ah! la voila! On se tordit, un gros faillit s'en etrangler. Ce bougre de Jesus-Christ etait tout de meme bien rigolo! Et il y en avait qui faisaient la farce de le tater du haut en bas, comme s'il avait eu des ecus dans la viande, pour en sortir ainsi jusqu'a plus soif. --Dites donc, la Becu, repeta-t-il a dix reprises, en mangeant, si Becu veut, nous couchons ensemble... Ca va-t-il? Elle etait tres sale, ne sachant pas, disait-elle, qu'elle resterait a la fete; et elle riait, chafouine, noire, d'une maigreur rouillee de vieille aiguille; tandis que le gaillard, sans tarder, lui empoignait les cuisses a nu sous la table. Le mari, ivre-mort, bavait, ricanait, gueulait que la garce n'en aurait pas trop de deux. Dix heures sonnaient, le bal commenca. Par la porte de communication, on voyait flamber les quatre lampes, que des fils de fer attachaient aux poutres. Clou, le marechal ferrant, etait la, avec son trombone, ainsi que le neveu d'un cordier de Bazoches-le-Doyen, qui jouait du violon. L'entree etait libre, on payait deux sous chaque danse. La terre battue de la grange venait d'etre arrosee, a cause de la poussiere. Quand les instruments se taisaient, on entendait, au dehors, les detonations du tir, seches et regulieres. Et la route, si sombre d'habitude, etait incendiee par les reflecteurs des deux autres baraques, le bimbelotier etincelant de dorures, le jeu de tournevire, orne de glaces et tendu de rouge comme une chapelle. --Tiens! v'la fifille! cria Jesus-Christ, les yeux mouilles. C'etait la Trouille, en effet, qui faisait son entree au bal, suivie de Delphin et de Nenesse; et le pere ne semblait pas surpris de la voir la, bien qu'il l'eut enfermee. Outre le noeud rouge qui eclatait dans ses cheveux, elle avait au cou un epais collier en faux corail, des perles de cire a cacheter, saignantes sur sa peau brune. Tous trois, du reste, las de roder devant les baraques, etaient hebetes et empoisses d'une indigestion de sucreries. Delphin, en blouse, avait la tete nue, une tete ronde et inculte de petit sauvage, ne se plaisant qu'au grand air. Nenesse, tourmente deja d'un besoin d'elegance citadine, etait vetu d'un complet achete chez Lambourdieu, un de ces etroits fourreaux cousus a la grosse dans la basse confection de Paris; et il portait un chapeau melon, en haine de son village, qu'il meprisait. --Fifille! appela Jesus-Christ. Fifille, viens me gouter ca... Hein? c'est du fameux! Il la fit boire dans son verre, tandis que la Becu demandait severement a Delphin: --Qu'est-ce que t'as fait de ta casquette? --Je l'ai perdue. --Perdue!... Avance ici que je te gifle! Mais Becu intervint, ricanant et flatte au souvenir des gaillardises precoces de son fils. --Lache-le donc! le v'la qui pousse... Alors, vermines, vous fricassez ensemble?... Ah! le bougre, ah! le bougre! --Allez jouer, conclut paternellement Jesus-Christ. Et soyez sages. --Ils sont souls comme des cochons, dit Nenesse d'un air degoute, en rentrant dans le bal. La Trouille se mit a rire. --Tiens! j'te crois! j'y comptais bien... C'est pour ca qu'ils sont gentils. Le bal s'animait, on n'entendait que le trombone de Clou, petardant et etouffant le jeu grele du petit violon. La terre battue, trop arrosee, faisait boue sous les lourdes semelles; et bientot, de toutes les cottes remuees, des vestes et des corsages que mouillaient, aux aisselles, de larges taches de sueur, il monta une violente odeur de bouc, qu'accentuait l'acrete filante des lampes. Mais, entre deux quadrilles, une chose emotionna, l'entree de Berthe, la fille aux Macqueron, vetue d'une toilette de foulard, pareille a celles que les demoiselles du percepteur portaient a Cloyes, le jour de la Saint-Lubin. Quoi donc? ses parents lui avaient-ils permis de venir? ou bien, derriere leur dos, s'etait-elle echappee? Et l'on remarqua qu'elle dansait uniquement avec le fils d'un charron, que son pere lui avait defendu de voir, a cause d'une haine de famille. On en plaisantait: parait que ca ne l'amusait plus, de se detruire la sante toute seule! Jesus-Christ, depuis un instant, bien qu'il fut tres gris, s'etait avise de la sale tete de Lequeu, plante a la porte de communication, regardant Berthe sauter aux bras de son galant. Et il ne put se tenir. --Dites, monsieur Lequeu, vous ne la faites pas danser, votre amoureuse? --Qui ca, mon amoureuse? demanda le maitre d'ecole, la face verdie d'un flot de bile. --Mais les jolis yeux culottes, la-bas! Lequeu, furieux d'avoir ete devine, tourna le dos, resta la, immobile, dans un de ces silences d'homme superieur, ou il s'enfermait par prudence et dedain. Et, Lengaigne s'etant avance, Jesus-Christ le harponna. Hein? lui avait-il lache son affaire, a ce chieur d'encre! On lui en donnerait, des filles riches! Ce n'etait point que N'en-a-pas fut si chic, car elle n'avait des cheveux que sur la tete; et, tres allume, il affirma la chose comme s'il l'avait vue. Ca se disait de Cloyes a Chateaudun, les garcon en rigolaient. Pas un poil, parole d'honneur! la place aussi nue qu'un menton de cure. Tous alors, stupefies du phenomene, se hausserent pour contempler Berthe, en la suivant avec une legere grimace de repugnance, chaque fois que la danse la ramenait, tres blanche, dans le vol de ses jupes. --Vieux filou, reprit Jesus-Christ, qui se mit a tutoyer Lengaigne, ce n'est pas comme ta fille, elle en a! Celui-ci repondit, d'un air de vanite: --Ah! pour sur! Suzanne, maintenant, etait a Paris, dans la haute, disait-on. Il se montrait discret, parlait d'une belle place. Mais des paysans entraient toujours, et un fermier lui ayant demande des nouvelles de Victor, il sortit de nouveau la lettre. "Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici a Lille en Flandre..." On l'ecoutait, des gens qui l'avaient deja entendue cinq ou six fois, se rapprochaient. Il y avait bien seize sous le litre? oui, seize sous! --Fichu pays! repeta Becu. A ce moment, Jean parut. Il alla tout de suite donner un coup d'oeil dans le bal, comme s'il y cherchait quelqu'un. Puis, il revint, desappointe, inquiet. Depuis deux mois, il n'osait plus faire de si frequentes visites chez Buteau, car il le sentait froid, presque hostile. Sans doute, il avait mal cache ce qu'il eprouvait pour Francoise, cette amitie croissante qui l'enfievrait a cette heure, et le camarade s'en etait apercu. Ca devait lui deplaire, deranger des calculs. --Bonsoir, dit Jean en s'approchant d'une table, ou Fouan et Delhomme buvaient une bouteille de biere. --Voulez-vous faire comme nous, Caporal? offrit poliment Delhomme. Jean accepta; et, quand il eut trinque: --C'est drole que Buteau ne soit pas venu. --Justement, le voici! dit Fouan. En effet, Buteau entrait, mais seul. Lentement, il fit le tour du cabaret, donna des poignees de main; puis, arrive devant la table de son pere et de son beau-frere, il resta debout, refusant de s'asseoir, ne voulant rien prendre. --Lise et Francoise ne dansent donc pas? finit par demander Jean, dont la voix tremblait. Buteau le regarda fixement, de ses petits yeux durs. --Francoise est couchee, ca vaut mieux pour les jeunesses. Mais une scene, pres d'eux, coupa court, en les interessant. Jesus-Christ s'empoignait avec Flore. Il demandait un litre de rhum pour faire un brulot, et elle refusait de l'apporter. --Non, plus rien, vous etes assez soul. --Hein? qu'est-ce qu'elle chante?... Est-ce que tu crois, bougresse, que je ne te payerai pas? Je t'achete ta baraque, veux-tu?... Tiens! je n'ai qu'a me moucher, regarde! Il avait cache dans son poing sa quatrieme piece de cent sous, il se pinca le nez entre deux doigts, souffla fortement, et eut l'air d'en tirer la piece, qu'il promena ensuite comme un ostensoir. V'la ce que je mouche, quand je suis enrhume! Une acclamation ebranla les murs, et Flore, subjuguee, apporta le litre de rhum et du sucre. Il fallut encore un saladier. Ce bougre de Jesus-Christ tint alors la salle entiere, en remuant le punch, les coudes hauts, sa face rouge allumee par les flammes, qui achevaient de surchauffer l'air, le brouillard opaque des lampes et des pipes. Mais Buteau, que la vue de l'argent avait exaspere, eclata tout d'un coup. --Grand cochon, tu n'as pas honte de boire ainsi l'argent que tu voles a notre pere! L'autre le prit a la rigolade. --Ah! tu causes, Cadet!... C'est donc que tu es a jeun, pour dire des couillonnades pareilles! --Je dis que tu es un salop, que tu finiras au bagne... D'abord, c'est toi qui as fait mourir notre mere de chagrin... L'ivrogne tapa sa cuiller, dechaina une tempete de feu dans le saladier, en etouffant de rire. --Bon, bon, va toujours... C'est moi pour sur, si ce n'est pas toi. --Et je dis encore que des mangeurs de ton espece, ca ne merite pas que le ble pousse... Quand on pense que notre terre, oui! toute cette terre que nos vieux ont eu tant de peine a nous laisser, tu l'as engagee, fichue a d'autres!... Sale canaille, qu'as-tu fait de la terre? Du coup, Jesus-Christ s'anima. Son punch s'eteignait, il se carra, se renversa sur sa chaise, en voyant que tous les buveurs se taisaient et ecoutaient, pour juger. --La terre, gueula-t-il, mais elle se fout de toi, la terre! tu es son esclave, elle te prend ton plaisir, tes forces, ta vie, imbecile! et elle ne te fait seulement pas riche!... Tandis que moi, qui la meprise, les bras croises, qui me contente de lui allonger des coups de botte, eh bien! moi, tu vois, je suis rentier, je m'arrose!... Ah! bougre de jeanjean! Les paysans rirent encore, pendant que Buteau, surpris par la rudesse de cette attaque, se contentait de begayer: --Propre a rien! gacheur de besogne, qui ne travaille pas et qui s'en vante! --La terre, en voila une blague! continua Jesus-Christ, lance. Vrai! tu es rouille, si tu en es toujours a cette blague-la... Est-ce que ca existe, la terre? elle est a moi, elle est a toi, elle n'est a personne. Est-ce qu'elle n'etait pas au vieux? et n'a-t-il pas du la couper pour nous la donner? et toi, ne la couperas-tu pas, pour tes petits?... Alors quoi? Ca va, ca vient, ca augmente, ca diminue, ca diminue surtout; car te voila un gros monsieur, avec tes six arpents, lorsque le pere en avait dix-neuf... Moi, ca m'a degoute, c'etait trop petit, j'ai bouffe tout. Et puis, j'aime les placements solides, et la terre, vois-tu, Cadet, ca craque! Je ne foutrais pas un liard dessus, ca sent la sale affaire, une fichue catastrophe qui va vous tous nettoyer... La banqueroute! tous des jobards! Un silence de mort se faisait peu a peu dans le cabaret. Personne ne riait plus, les faces inquietes des paysans se tournaient vers ce grand diable, qui lachait dans l'ivresse le pele-mele baroque de ses opinions, les idees de l'ancien troupier d'Afrique, du rouleur de villes, du politique de marchands de vin. Ce qui surnageait, c'etait l'homme de 48, le communiste humanitaire, reste a genoux devant 89. --Liberte, egalite, fraternite! Faut en revenir a la revolution! On nous a voles dans le partage, les bourgeois ont tout pris, et, nom de Dieu! on les forcera bien a rendre... Est-ce qu'un homme n'en vaut pas un autre? est-ce que c'est juste, par exemple, toute la terre a ce jean-foutre de la Borderie, et rien a moi?... Je veux mes droits, je veux ma part, tout le monde aura sa part. Becu, trop ivre pour defendre l'autorite, approuvait, sans comprendre. Mais il eut une lueur de bon sens, il fit des restrictions. --Ca oui, ca oui... Pourtant, le roi est le roi. Ce qui est a moi, n'est pas toi. Un murmure d'approbation courut, et Buteau prit sa revanche. --N'ecoutez donc pas, il est bon a tuer! Les rires recommencerent, et Jesus-Christ perdit toute mesure, se mit debout, en tapant des poings. --Attends-moi donc a la prochaine... Oui, j'irai causer avec toi, sacre lache! Tu fais le crane aujourd'hui, parce que tu es avec le maire, avec l'adjoint, avec ton depute de quatre sous! Hein? tu lui leches les bottes, a celui-la, tu es assez bete pour croire qu'il est le plus fort et qu'il t'aide a vendre ton ble. Eh bien! moi, qui n'ai rien a vendre, je vous ai tous dans le cul, toi, le maire, l'adjoint, le depute et les gendarmes!... Demain, ce sera notre tour d'etre les plus forts, et il n'y aura pas que moi, il y aura tous les pauvres bougres qui en ont assez de claquer de faim, et il y aura vous autres, oui! vous autres, quand vous serez las de nourrir les bourgeois, sans avoir seulement du pain a manger!.... Rases, les proprietaires! on leur cassera la gueule, la terre sera a qui la prendra. Tu entends, Cadet! ta terre, je la prends, je chie dessus! --Viens-y donc, je te creve d'un coup de fusil, comme un chien! cria Buteau, si hors de lui, qu'il s'en alla en faisant claquer la porte. Deja Lequeu, apres avoir ecoute d'un air ferme, etait parti, en fonctionnaire qui ne pouvait se compromettre plus longtemps. Fouan et Delhomme, le nez dans leur chope, ne soufflaient mot, honteux, sachant que, s'ils intervenaient, l'ivrogne crierait davantage. Aux tables voisines, les paysans finissaient par se facher: comment? leurs biens n'etaient pas a eux, on viendrait les leur prendre? et ils grondaient, ils allaient tomber sur "le partageux", le jeter dehors a coups de poing, lorsque Jean se leva. Il ne l'avait pas quitte du regard, ne perdant pas une de ses paroles, la face serieuse, comme s'il eut cherche ce qu'il y avait de juste, dans ces choses qui le revoltaient. --Jesus-Christ, declara-t-il tranquillement, vous feriez mieux de vous taire.... Ce n'est pas a dire, tout ca, et si vous avez raison par hasard, vous n'etes guere malin, car vous vous donnez tort. Ce garcon si froid, cette remarque si sage, calmerent subitement Jesus-Christ. Il retomba sur sa chaise, en declarant qu'il s'en foutait, apres tout. Et il recommenca ses farces: il embrassa la Becu, dont le mari dormait sur la table, assomme; il acheva le punch, en buvant au saladier. Les rires avaient repris, dans la fumee epaisse. Au fond de la grange, on dansait toujours, Clou enflait les accompagnements de son trombone, dont le tonnerre etouffait le chant grele du petit violon. La sueur coulait des corps, ajoutait son acrete a la puanteur filante des lampes. On ne voyait plus que le noeud rouge de la Trouille, qui tournait aux bras de Nenesse et de Delphin, a tour de role. Berthe, elle aussi, etait encore la, fidele a son galant, ne dansant qu'avec lui. Dans un coin, des jeunes gens qu'elle avait econduits ricanaient: dame! si ce godiche ne tenait pas a ce qu'elle en eut, elle avait raison de le garder, car on en connaissait d'autres qui, malgre son argent, auraient, bien sur, attendu qu'il lui en poussat pour voir a l'epouser. --Allons dormir, dit Fouan a Jean et a Delhomme. Puis, dehors, lorsque Jean les eut quittes, le vieux marcha en silence, ayant l'air de ruminer les choses qu'il venait d'entendre; et, brusquement, comme si ces choses l'avaient decide, il se tourna vers son gendre. --Je vas vendre la cambuse, et j'irai vivre chez vous. C'est fait.... Adieu! Lentement, il rentra seul. Mais son coeur etait gros, ses pieds butaient sur la route noire, une tristesse affreuse le faisait chanceler, ainsi qu'un homme ivre. Deja il n'avait plus de terre, et bientot il n'aurait plus de maison. Il lui semblait qu'on sciait les vieilles poutres, qu'on enlevait les ardoises au-dessus de sa tete. Desormais, il n'avait pas meme une pierre ou s'abriter. Il errait par les campagnes comme un pauvre, nuit et jour, continuellement; et, quand il pleuvrait, la pluie froide, la pluie sans fin tomberait sur lui. IV Le grand soleil d'aout montait des cinq heures a l'horizon, et la Beauce deroulait ses bles murs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernieres averses de l'ete, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu a peu jauni. C'etait maintenant une mer blonde, incendiee, qui semblait refleter le flamboiement de l'air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre souffle. Rien que du ble, sans qu'on apercut ni une maison ni un arbre, l'infini du ble! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les epis, une odeur de fecondite fumait et s'exhalait de la terre. Les couches s'achevaient, on sentait la semence gonflee jaillir de la matrice commune en grains tiedes et lourds. Et, devant cette plaine, cette moisson geante, une inquietude venait, celle que l'homme n'en vit jamais le bout, avec son corps d'insecte, si petit dans cette immensite. A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant termine les seigles, attaquait les bles. L'annee d'auparavant, sa moissonneuse mecanique s'etait detraquee; et, desespere du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant a douter lui-meme de l'efficacite des machines, il avait du se precautionner d'une equipe de moissonneurs, des l'Ascension. Selon l'usage, il les avait loues dans le Perche, a Mondoubleau: le capitaine, un grand sec, cinq autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une charrette venait de les amener a Cloyes, ou la voiture de la ferme etait allee les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide a cette epoque, pele-mele sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes, demi-nus, a cause de la grosse chaleur. C'etait le temps ou Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le coucher du jour decidaient du travail: on secouait ses puces des trois heures du matin, on retournait a la paille vers dix heures du soir. Et il fallait bien qu'elle fut debout la premiere, pour la soupe de quatre heures, de meme qu'elle se couchait la derniere, quand elle avait servi le gros repas de neuf heures, le lard, le boeuf, les choux. Entre ces deux repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du dejeuner, la seconde soupe de midi, l'emiettee au lait du gouter: en tout, cinq, des repas copieux, arroses de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettee, elle avait des muscles d'acier, dans sa souplesse de chatte; et cette resistance a la fatigue etait d'autant plus surprenante qu'elle tuait alors d'amour Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l'emmenait dans les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger, dont elle craignait l'espionnage, couchait dehors, avec ses moutons. C'etait, la nuit surtout, des ripailles de male, dont elle sortait elastique et fine, bourdonnante d'activite. Hourdequin ne voyait rien, ne savait rien. Il etait dans sa fievre de moisson, une fievre speciale, la grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement interieur, la tete en feu, le coeur battant, la chair secouee, devant les epis murs qui tombaient. Les nuits etaient si brulantes, cette annee-la, que Jean, parfois, ne pouvait les passer dans la soupente ou il couchait, pres de l'ecurie. Il sortait, il preferait s'allonger, tout vetu, sur le pave de la cour. Et ce n'etait pas seulement la chaleur vivante et intolerable des chevaux, l'exhalaison de la litiere qui le chassaient; c'etait l'insomnie, la continuelle image de Francoise, l'idee fixe qu'elle venait, qu'il la prenait, qu'il la mangeait d'une etreinte. Maintenant que Jacqueline, occupee ailleurs, le laissait tranquille, son amitie pour cette gamine tournait a une rage de desir. Vingt fois, dans cette souffrance du demi-sommeil, il s'etait jure qu'il irait le lendemain et qu'il l'aurait; puis, des son lever, lorsqu'il avait trempe sa tete dans un seau d'eau froide, il trouvait ca degoutant, il etait trop vieux pour elle; et le supplice recommencait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent la, il reconnut parmi eux une femme, mariee avec un des faucheurs, et qu'il avait culbutee, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par les pieds, entre le mari et un frere, qui ronflaient la bouche ouverte. Elle ceda, sans defense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les tenebres embrasees, sur le sol battu qui, malgre le rateau, avait garde, de l'hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aigue que les yeux en pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits. Des la seconde semaine du mois d'aout, la besogne s'avanca. Les faucheurs etaient partis des pieces du nord, descendant vers celles qui bordaient la vallee de l'Aigre; et, gerbe a gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup de faux mordait, emportait une entaille ronde, Les insectes greles, noyes dans ce travail geant, en sortaient victorieux. Derriere leur marche lente, en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels pietinaient les ramasseuses, la taille cassee. C'etait l'epoque ou la grande solitude triste de la Beauce s'egayait le plus, peuplee de monde, animee d'un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de chevaux. A perte de vue, des equipes manoeuvraient du meme train oblique, du meme balancement des bras, les unes si voisines, qu'on entendait le sifflement du fer, les autres en trainees noires, ainsi que des fourmis, jusqu'au bord du ciel. Et, en tous sens, des trouees s'ouvraient, comme dans une etoffe mangee, cedant de partout. La Beauce, lambeau a lambeau, au milieu de cette activite de fourmiliere, perdait son manteau de richesse, cette unique parure de son ete, qui la laissait d'un coup desolee et nue. Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean charriait des gerbes, pres du champ des Buteau, dans une piece de la ferme, ou l'on devait elever une grande meule, haute de huit metres, forte de trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de secheresse, et sur les bles encore debout, immobiles, l'air brulait: on aurait dit qu'ils flambaient eux-memes d'une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraicheur de feuillage, rien que l'ombre courte des hommes, a terre. Depuis le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, dechargeait sa voiture, sans une parole, avec un seul coup d'oeil, a chaque voyage, vers la piece ou, derriere Buteau qui fauchait, Francoise ramassait, courbee en deux. Buteau avait du louer Palmyre, pour aider. Francoise ne suffisait pas, et il n'avait point a compter sur Lise, qui etait enceinte de huit mois. Cette grossesse l'exasperait. Lui qui prenait tant de precautions! comment ce bougre d'enfant se trouvait-il la? Il bousculait sa femme, l'accusait de l'avoir fait expres, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal errant se fut introduit chez lui, pour manger tout; et, apres huit mois, il en etait a ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter: foutu ventre! plus bete qu'une oie! la ruine de la maison! Le matin, elle etait venue ramasser; mais il l'avait renvoyee, furieux de sa lourdeur maladroite. Elle devait revenir et apporter le gouter de quatre heures. --Nom de Dieu! dit Buteau, qui s'entetait a finir un bout du champ, j'ai le dos cuit, et ma langue est un vrai copeau. Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vetu seulement d'une chemise et d'une cotte de toile, la chemise ouverte, a moitie hors de la cotte, laissant voir jusqu'au nombril les poils suants de la poitrine. --Faut que je boive encore! Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu'il avait abrite la. Puis, quand il eut avale deux gorgees de cette boisson tiede, il songea a la petite. --Tu n'as pas soif? --Si. Francoise prit la bouteille, but longuement, sans degout; et, tandis qu'elle se renversait, les reins plies, la gorge tendue, crevant l'etoffe mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d'indienne a moitie defaite, le corsage degrafe du haut, montrant la chair blanche. Sous le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tete et sa nuque, ses yeux semblaient tres grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur. Sans ajouter une parole, il se remit a la besogne, roulant sur ses hanches, abattant l'andain a chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui cadencait sa marche; et elle, de nouveau ployee, le suivait, la main droite armee de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons sa brassee d'epis, qu'elle posait ensuite en javelle, regulierement, tous les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s'essuyer le front d'un revers de main, et qu'il la voyait trop en arriere, les fesses hautes, la tete au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s'offre, sa langue paraissait se secher davantage, il criait d'une voix rauque: --Feignante! faudrait voir a ne pas enfiler des perles! Palmyre, dans le champ voisin, ou depuis trois jours la paille des javelles avait seche, etait en train de lier des gerbes; et, elle, il ne la surveillait pas; car, ce qui ne se fait guere, il l'avait mise au cent de gerbes, sous le pretexte qu'elle n'etait plus forte, trop vieille deja, usee, et qu'il serait en perte s'il lui donnait trente sous, comme aux femmes jeunes. Meme elle avait du le supplier, il ne s'etait decide a la prendre qu'en la volant, de l'air resigne d'un chretien qui consent a une bonne oeuvre. La miserable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses bras maigres pouvaient en contenir; puis avec un lien tout pret, elle nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes d'habitude se reservent, l'epuisait, la poitrine ecrasee des continuelles charges, les bras casses d'avoir a etreindre de telles masses et de tirer sur les liens de paille. Elle avait apporte le matin une bouteille, qu'elle allait remplir, d'heure en heure, a une mare voisine, croupie et empestee, buvant goulument, malgre la diarrhee qui l'achevait depuis les chaleurs, dans le delabrement de son continuel exces de travail. Mais le bleu du ciel avait pali, d'une paleur de voute chauffee a blanc; et, du soleil attise, il tombait des braises. C'etait, apres le dejeuner, l'heure lourde, accablante de la sieste. Deja, Delhomme et son equipe, occupes, pres de la, a mettre des gerbes en ruche, quatre en bas, une en haut, pour le toit, avaient disparu, tous couches au fond de quelque pli de terrain. Un instant encore, on apercut debout le vieux Fouan, qui vivait chez son gendre, depuis quinze jours qu'il avait vendu sa maison; mais, a son tour, il dut s'etendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans l'horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin que la silhouette seche de la Grande, examinant une haute meule que son monde avait commencee, au milieu du petit peuple a moitie defait des ruches. Elle semblait un arbre durci par l'age, n'ayant plus rien a craindre du soleil, toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignee contre ces gens qui dormaient. --Ah! zut! j'ai la peau qui pete, dit Buteau. Et, se tournant vers Francoise: --Dormons, hein? Il chercha du regard un peu d'ombre, n'en trouva pas. Le soleil, d'aplomb, tapait partout, sans qu'un buisson fut la pour les abriter. Enfin, il remarqua qu'au bout du champ, dans une sorte de petit fosse, le ble encore debout projetait une raie brune. --Eh! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous? Elle etait a cinquante pas, elle repondit d'une voix eteinte, qui arrivait pareille a un souffle: --Non, non, pas le temps. Il n'y eut plus qu'elle qui travaillat, dans la plaine embrasee. Si elle ne rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait; car non seulement il la tuait de ses appetits de brute, il la volait aussi a present pour se griser d'eau-de-vie. Mais ses forces dernieres la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, rabote comme une planche par le travail, craquait, pres de se rompre, a chaque nouvelle gerbe ramassee et liee. Et, le visage couleur de cendre, mange ainsi qu'un vieux sou, vieille de soixante ans a trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brulant soleil, dans cet effort desespere de la bete de somme, qui va choir et mourir. Cote a cote, Buteau et Francoise s'etaient couches. Ils fumaient de sueur, maintenant qu'ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure; et la sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et pesant de fournaise. Lorsque Francoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau, tourne sur le flanc, qui la regardait d'un regard jaune. Elle referma les paupieres, feignit de se rendormir. Sans qu'il lui eut encore rien dit, elle sentait bien qu'il voulait d'elle, depuis qu'il l'avait vue pousser et qu'elle etait une vraie femme. Cette idee la bouleversait: oserait-il, le cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa soeur? Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irritee a ce point. Oserait-il? et elle l'attendait, le desirant sans le savoir, decidee, s'il la touchait, a l'etrangler. Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna. --Cochon! cochon! begaya-t-elle en le repoussant. Lui, ricanait d'un air fou, repetait tout bas: --Bete! laisse-toi faire!... Je te dis qu'ils dorment, personne ne regarde. A ce moment, la tete bleme et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des bles, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-la, pas plus qu'une vache qui aurait allonge son mufle. Et, en effet, elle se remit a ses gerbes, indifferente. On entendit de nouveau le craquement de ses reins, a chaque effort. --Bete! goutes-y donc! Lise n'en saura rien. Au nom de sa soeur, Francoise qui faiblissait, vaincue, se raidit davantage. Et, des lors, elle ne ceda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu'il avait deja decouvertes jusqu'aux hanches. Est-ce qu'il etait a elle, cet homme? est-ce qu'elle voulait les restes d'une autre? --Va donc avec ma soeur, cochon! creve-la, si ca l'amuse! fais-lui un enfant tous les soirs! Buteau, sous les coups, commencait a se facher, grondait, croyait qu'elle avait seulement peur des suites. --Foutue bete! quand je te jure que je m'oterai, que je ne t'en ferai pas, d'enfant! D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lacher, il la poussa si brutalement, qu'elle etouffa un cri de douleur. Il etait temps que le jeu finit, car Buteau, lorsqu'il se mit debout, apercut Lise qui revenait, apportant le gouter. Il marcha a sa rencontre, la retint, pour permettre a Francoise de rabattre ses jupes. L'idee qu'elle allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l'avoir assommee d'un coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s'asseoir au milieu des javelles, l'air tetu et insolent. Et, comme il recommencait a faucher, elle resta la, oisive, en princesse. --Quoi donc? lui demanda Lise, allongee aussi, lasse de sa course, tu ne travailles pas? --Non, ca m'embete! repondit-elle rageusement. Alors, Buteau, n'osant la secouer, tomba sur sa femme. Qu'est-ce qu'elle foutait encore la, etendue comme une truie, a chauffer son ventre au soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge a faire murir! Elle s'egaya de ce mot, ayant garde sa gaiete de grasse commere: c'etait peut-etre bien vrai que ca le murissait, que ca le poussait, le petiot; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre enorme, qui semblait la bosse d'un germe, soulevee de la terre feconde. Mais, lui, ne riait pas. Il la fit se redresser brutalement, il voulut qu'elle essayat de l'aider. Genee par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dut s'agenouiller, elle ramassa les epis d'un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre deplace, rejete dans le flanc droit. --Puisque tu ne fiches rien, dit-elle a sa soeur, rentre au moins a la maison... Tu feras la soupe. Francoise, sans une parole, s'eloigna. Dans la chaleur encore etouffante la Beauce avait repris son activite, les petits points noirs des equipes reparaissaient, grouillants, a l'infini. Delhomme achevait ses ruches avec ses deux serviteurs; tandis que la Grande regardait monter sa meule, appuyee sur sa canne, toute prete a l'envoyer par la figure des paresseux. Fouan alla y donner un coup d'oeil, revint s'absorber devant la besogne de son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et qui regrette. Et Francoise, la tete bourdonnante, mal remise de la secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu'une voix l'appela. --Par ici! viens donc! C'etait Jean, a demi cache derriere les gerbes, que, depuis le matin, il charriait des pieces voisines. Il venait de decharger sa voiture, les deux chevaux attendaient immobiles au soleil. On ne devait se mettre a la grande meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille profond et discret. --Viens donc! c'est moi! Machinalement, Francoise obeit a cet appel. Elle n'eut pas meme la defiance de regarder en arriere. Si elle s'etait tournee, elle aurait apercu Buteau qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route. Jean plaisanta d'abord. --Tu es bien fiere, que tu passes sans dire bonjour aux amis! --Dame! repondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas. Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu'on lui faisait maintenant chez les Buteau, Mais elle n'avait pas la tete a cela, elle se taisait, elle ne lachait que des paroles breves. D'elle-meme, elle s'etait laissee tomber sur la paille, au fond du trou, comme brisee de fatigue. Une seule chose l'emplissait, etait restee dans sa chair, materielle, aigue: l'attaque de cet homme au bord du champ, la-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore, l'etau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de male qu'elle attendait toujours, l'haleine coupee, dans une angoisse de desir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait. Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversee, s'abandonnant, le sang de ses veines battait a grands coups. Il n'avait point calcule cette rencontre, il resistait, dans son idee que ce serait mal d'abuser de cette enfant. Mais le bruit de son coeur l'etourdissait, il l'avait tant desiree! et l'image de la possession l'affolait, comme dans ses nuits de fievre. Il se coucha pres d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux mains, qu'il serrait a les broyer, en n'osant meme les porter a sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupieres lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face nerveusement allongee. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux cuisses, comme l'autre. --Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie... c'est sale... Mais elle ne se defendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui semblait que le sol fuyait sous elle; et, dans ce vertige, elle ne savait plus: etait-ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la meme rudesse, la meme acrete du male, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint telle, dans le noir incendie de ses paupieres obstinement closes, qu'il lui echappa des mots, begayes, involontaires. --Pas d'enfant... ote-toi... Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi detournee et perdue, tomba dans le ble mur, sur la terre, qui, elle, ne se refuse jamais, le flanc ouvert a tous les germes, eternellement feconde. Francoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvements hebetee. Quoi? c'etait deja fini, elle n'avait pas eu plus de plaisir! Il ne lui en restait qu'une souffrance. Et l'idee de l'autre lui revint, dans le regret inconscient de son desir trompe. Jean, a son cote, la fachait. Pourquoi avait-elle cede? elle ne l'aimait pas, ce vieux! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l'aventure. Enfin, il eut un geste mecontent, il chercha quelque chose a lui dire, ne trouva rien. Gene davantage, il prit le parti de l'embrasser; mais elle se reculait, elle ne voulait plu, qu'il la touchat. --Faut que je m'en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore. Elle ne repondit point, les regards en l'air, perdus dans le ciel. --N'est-ce pas? attends cinq minutes, qu'on ne te voie pas reparaitre en meme temps que moi. Alors, elle se decida a desserrer les levres. --C'est bon, va-t'en! Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s'en alla a cote de sa voiture, d'un pas alourdi, la tete basse. Cependant, Buteau s'etonnait d'avoir perdu Francoise derriere les gerbes, et lorsqu'il vit Jean s'eloigner, il eut un soupcon. Sans se confier a Lise, il partit, courbe, en chasseur qui ruse. Puis, d'un elan, il tomba au beau milieu de la paille, au fond du trou. Francoise n'avait point bouge, dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues toujours en l'air, ses jambes restees nues. Il n'y avait pas a nier, elle ne l'essaya pas. --Ah! garce! ah! salope! c'est avec ce gueux que tu couches, et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, a moi!.... Nom de Dieu! nous allons bien voir. Il la tenait deja, elle lut clairement sur sa face congestionnee qu'il voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque l'autre venait d'y passer? Des qu'elle sentit de nouveau la brulure de ses mains, elle fut reprise de sa revolte premiere. Il etait la, et elle ne le regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-meme conscience des sautes de sa volonte, dans une protestation rancuniere et jalouse de tout son etre. --Veux-tu me laisser, cochon!... Je te mords! Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il begayait de fureur, enrage de ce plaisir qu'on avait pris sans lui. --Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensemble!... J'aurait du le foutre dehors depuis longtemps... Nom de Dieu de cateau! qui te fais tanner le cuir par ce vilain bougre! Et le flot d'ordures continua, il lacha tous les mots abominables, parla de l'acte avec une crudite, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragee aussi, raidie et pale, affectait un grand calme, repondait a chaque salete, d'une voix breve: --Qu'est-ce que ca te fiche?... Si ca me plait, est-ce que je ne suis pas libre? --Eh bien! je vas te flanquer a la porte, moi! Oui, tout a l'heure, en rentrant... Je vas dire la chose a Lise, comment je t'ai trouvee, ta chemise sur-la tete; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ca t'amuse. Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, ou sa femme attendait. --Dis-le a Lise.... Je m'en irai, si je veux. --Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir!... A coup de pied au cul! Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la piece des Cornailles restee jusque-la indivise entre elle et sa soeur, cette piece dont il avait toujours retarde le partage; et, brusquement, il demeura saisi, une idee aigue lui etait sautee au cerveau: il avait vu dans un eclair, s'il la chassait, le champ tranche en deux, la moitie emportee par elle, donnee au galant peut-etre. Cette idee le glaca, fit tomber net son desir exaspere. Non! c'etait bete, fallait pas tout lacher pour une fois qu'une fille vous laissait le bec en l'air. Ca se retrouve, la gaudriole; tandis que la terre, quand on la tient, le vrai est de la garder. Il ne disait plus rien, il avancait d'un pas ralenti, ennuye, ne sachant comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se decida. --Moi, je n'aime pas les mauvais coeurs, c'est parce que tu as l'air d'etre degoutee de moi, que ca me vexe.... Autrement, je n'ai guere envie de faire du chagrin a ma femme, dans sa position.... Elle s'imagina qu'il craignait d'etre vendu a Lise, lui aussi. --Ca, tu peux en etre sur: si tu parles, je parlerai. --Oh! je n'en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai que tu mens, que tu te venges de ce que je t'ai surprise. Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide: --Alors, ca reste entre nous.... Faudra voir a en recauser tous les deux. Lise, pourtant, commencait a s'etonner, ne comprenant, pas comment Francoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse etait allee bouder derriere une meule, la-bas. D'ailleurs, un cri rauque les interrompit, on oublia l'affaire. --Quoi donc? qui a crie? C'etait un cri effrayant, un long soupir hurle, pareil a la plainte de mort d'une bete qu'on egorge. Il monta et s'eteignit, dans la flamme implacable du soleil. --Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os casses! Ils se tournerent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras defaillants, contre sa poitrine plate, une derniere gerbe, qu'elle s'efforcait de lier. Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus dechire, d'une detresse affreuse; et lachant tout, tournant sur elle-meme, elle s'abattit dans le ble, foudroyee par le soleil qui la chauffait depuis douze heures. Lise et Francoise se haterent, Buteau les suivit, d'un pas moins empresse; tandis que, des pieces d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les Delhomme, Fouan qui rodait par la, la Grande qui chassait les pierres du bout de sa canne. --Qu'y a-t-il donc? --C'est la Palmyre qui a une attaque. --Je l'ai bien vue tomber, de la-bas. --Ah! mon Dieu! Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mysterieux dont la maladie frappe le paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle etait allongee, la face au ciel, les bras en croix, comme crucifiee sur cette terre, qui l'avait usee si vite a son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau avait du se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en allait plus encore d'epuisement, sous des besognes de bete surmenee, si seche au milieu du chaume, si reduite a rien, qu'elle n'y etait qu'une loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la fecondite grasse des moissons. Cependant, la Grande, l'aieule, qui l'avait reniee et qui jamais ne lui parlait, s'avanca enfin. Je crois bien qu'elle est morte. Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans l'eclatante lumiere, la bouche elargie au vent de l'espace, ne remua pas. Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mere, qui s'etait baissee, ajouta: --Bien sur qu'elle est morte.... Vaut mieux ca que d'etre a la charge des autres. Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord a voix basse, puis ils se remirent a crier, pour s'entendre. --Je vas querir mon echelle, qui est la-bas contre la meule, finit par dire Delhomme. Ca servira de civiere.... Un mort, faut jamais le laisser par terre, ce n'est pas bien. Mais, quand il revint avec l'echelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna. --On te le rendra ton ble! --J'y compte, fichtre! Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme oreiller, et l'on y deposa le corps de Palmyre, pendant que Francoise, dans une sorte de reve, etourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa premiere besogne avec l'homme, ne pouvait detacher les yeux du cadavre, tres triste, etonnee surtout que cela eut jamais pu etre une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, a garder, en attendant le depart; et le vieux ne disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont bien heureux. Quand le soleil se coucha, a l'heure ou l'on rentre, deux hommes vinrent, prendre la civiere. Le fardeau n'etait pas lourd, ils n'avaient guere besoin d'etre relayes. Pourtant, d'autres les accompagnerent, tout un cortege se forma. On coupa a travers champs, pour eviter le detour de la route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des epis, derriere la tete, retombaient et se balancaient, aux secousses cadencees des pas. Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassee, une chaleur rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre cote de la vallee du Loir, le soleil, noye dans une vapeur, n'epandait plus sur la Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les bles encore debout avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes herissaient des brins de vermeil luisant; et, de toutes parts, a l'infini, bossuant cette mer blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir demesurement, flambantes d'un cote, deja noires de l'autre, jetant des ombres qui s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande serenite tomba, il n'y eut plus, tres haut, qu'un chant d'alouette. Personne ne parlait, parmi les travailleurs harasses, qui suivaient avec une resignation de troupeau, la tete basse. Et l'on n'entendait qu'un petit bruit de l'echelle, sous le balancement de la morte, rapportee dans le ble mur. Ce soir-la, Hourdequin regla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C'etait une annee bonne, pas trop de bles verses ou la faux s'ebreche, pas un orage pendant la coupe. Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagne de son equipe, presenta la gerbe, la croix d'epis tresses, a Jacqueline, qu'on traitait en maitresse de la maison; et la "ripane", le repas d'adieu traditionnel, fut tres gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on trinqua si tard, que tous se coucherent en ribote. Jacqueline, grise elle-meme, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron. Etourdi, Jean etait alle se jeter sur la paille de sa soupente. Malgre sa fatigue, il ne dormit point, l'image de Francoise etait revenue et le tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colere, car il avait eu si peu de plaisir avec cette fille, apres tant de nuits passees a la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien jure qu'il ne recommencerait pas. Et voila qu'a peine couche, il la revoyait se dresser, il la desirait encore, dans une rage d'evocation charnelle: l'acte, la-bas, renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris gout, dont les moindres details, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, ou la tenir le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frolement le fit tressaillir, une femme se coulait pres de lui: c'etait la Percheronne, la ramasseuse, etonnee qu'il ne vint point, cette nuit derniere. D'abord, il la repoussa; puis, il l'etouffa d'une etreinte; et il etait avec l'autre, il l'aurait brisee ainsi, les membres serres, jusqu'a l'evanouissement. A cette meme heure, Francoise, reveillee en sursaut, se leva, ouvrit la lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait reve qu'on se battait, que des chiens mangeaient la porte, en bas. Des que l'air l'eut rafraichie un peu, elle se retrouva avec l'idee des deux hommes, l'un qui la voulait, l'autre qui l'avait prise; et elle ne reflechissait pas plus loin, cela tournait simplement en elle, sans qu'elle jugeat ni decidat rien. Mais elle tendit l'oreille, ce n'etait donc pas un reve? un chien hurlait au loin, au bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'etait Hilarion, qui, depuis la tombee du jour, hurlait pres du cadavre de Palmyre. On avait tente de le chasser, il s'etait cramponne, avait mordu, refusant de lacher ses restes, sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui emplissait la nuit. Francoise, frissonnante, ecouta longtemps. V --Pourvu que la Coliche ne vele pas en meme temps que moi! repetait Lise chaque matin. Et, trainant son ventre enorme, Lise s'oubliait dans l'etable, a regarder d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi demesurement. Jamais bete ne s'etait enflee a ce point, d'une rondeur de futaille, sur ses jambes devenues greles. Les neuf mois tombaient juste le jour de la Saint-Fiacre, car Francoise avait eu le soin d'inscrire la date ou elle l'avait menee au taureau. Malheureusement, c'etait Lise qui, pour son compte, n'etait pas certaine, a quelques jours pres. Cet enfant-la avait pousse si drolement, sans qu'on le voulut, qu'elle ne pouvait savoir. Mais ca taperait bien sur dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-etre la veille, peut-etre le lendemain. Et elle repetait, desolee: --Pourvu que la Coliche ne vele pas en meme temps que moi!... Ca en ferait, une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres! On gatait beaucoup la Coliche, qui etait depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par etre une personne de la famille. Les Buteau se refugiaient pres d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-meme se montrait tres affectueuse, surtout a l'egard de Francoise. Elle la lechait de sa langue rude, a la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute a elle. Aussi la soignait-on davantage, a mesure que le velage approchait: des soupes chaudes, des sorties aux bons moments de la journee, une surveillance de chaque heure. Ce n'etait pas seulement qu'on l'aimat, c'etaient aussi les cinquante pistoles qu'elle representait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant. Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'ecouler. Dans le menage, Francoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fut rien passe entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublie, elle-meme evitait de songer a ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontre et averti par elle, n'etait pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s'echapper, de le rejoindre le soir, dans des fosses qu'il indiquait. Mais elle refusait, effrayee, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle a la maison. Et, un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle s'obstina a ne pas le suivre derriere l'eglise, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui commencaient a se casser, du derriere qui s'ouvrait, signes certains auxquels lui-meme declara que ca ne pouvait pas aller bien loin, maintenant. Et voila que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, apres le diner, fut prise de grosses coliques, au moment ou elle etait dans l'etable avec sa soeur, a regarder la vache, qui, les cuisses ecartees par l'enflure de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement. --Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliee en deux, tenant a pleins bras son ventre a elle, le brutalisant pour le punir, elle recriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'etaient comme des mouches qui la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle pietinait, en repetant qu'elle voulait faire rentrer ca. Vers dix heures, lorsqu'on eut couche le petit Jules, Buteau, ennuye de voir que rien n'arrivait, decide a dormir, laissa Lise et Francoise s'enteter dans l'etable, autour de la Coliche, dont les souffrances grandissaient. Toutes deux commencaient a etre inquietes, ca ne marchait guere, bien que le travail, du cote des os, parut fini. Le passage y etait, pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bete, l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci refusait, la tete basse, la croupe agitee de secousses profondes. A minuit, Lise, qui jusque-la s'etait tordue, se trouva brusquement soulagee: ce n'etait encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes; mais elle fut persuadee qu'elle avait rentre ca, comme elle aurait reprime un besoin. Et, la nuit entiere, elle et sa soeur veillerent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brulants sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la derniere achetee au marche de Cloyes, etonnee de cette chandelle qui brulait, les suivait de ses gros yeux bleuatres, ensommeilles. Au soleil levant, Francoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se decida a courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci etait reputee pour ses connaissances, elle avait aide tant de vaches, qu'on recourait volontiers a elle dans les cas difficiles, afin de s'eviter la visite du veterinaire. Des qu'elle arriva, elle eut une moue. --Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ca? --Mais depuis douze heures. La vieille femme continua de tourner derriere la bete, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient les deux autres. --Pourtant, conclut-elle, v'la la bouteille qui vient... Faut attendre pour voir. Alors, toute la matinee fut employee a regarder se former la bouteille, la poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'etudiait, on la mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de meme qui en valait une autre, bien qu'elle s'allongeat, trop grosse. Mais, des neuf heures, le travail s'arreta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable, agitee d'un balancement regulier, par les frissons convulsifs de la vache, dont la situation empirait a vue d'oeil. Lorsque Buteau rentra des champs pour dejeuner, il prit peur a son tour, il parla d'aller chercher Patoir, tout en fremissant a l'idee de l'argent que ca couterait. --Un veterinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein? Celle au pere Saucisse lui a bien claque sous le nez... Non, vois-tu, je vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau! --Mais, fit remarquer Francoise, monsieur Patoir defend de la crever. Il dit que ca aide, l'eau dont elle est pleine. La Frimat eut un haussement d'epaules exaspere. Un bel ane, Patoir! Et, d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselerent avec un bruit d'ecluse, tous s'ecarterent, trop tard, eclabousses. Un instant, la Coliche souffla plus a l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotte sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tacha d'aller reconnaitre la position du veau; et elle fouillait la-dedans, sans hate. Lise et Francoise la regardaient faire, les paupieres battantes d'anxiete. Buteau lui-meme, qui n'etait pas retourne aux champs, attendait, immobile et ne respirant plus. --Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tete n'est pas la... Ce n'est guere bon, quand on ne trouve pas la tete... Elle dut oter sa main. La Coliche, secouee d'une tranchee violente, poussait si fort, que les pieds parurent. C'etait toujours ca, les Buteau eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir deja un peu de leur veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, des lors, ils furent travailles d'une pensee unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrat et qu'il ne ressortit plus. --Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira bien par sortir. Francoise etait de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les pieds a toutes minutes, en se fachant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas. Brusquement il prit une corde, qu'il y noua d'un noeud solide, aide de sa femme, aussi fremissante que lui; et, comme justement la Becu entrait, amenee par son flair, on tira, tous atteles a la corde, Buteau d'abord, puis la Frimat, la Becu, Francoise, Lise elle-meme, accroupie, avec son gros ventre. --Ohe hisse! criait Buteau, tous ensemble!... Ah! le chameau, il n'a pas grouille d'un pouce, il est colle la-dedans!... Aie donc! aie donc! bougre! Les femmes, suantes, essoufflees, repetaient: --Ohe hisse!... Aie donc! bougre! Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, a demi pourrie, cassa, et toutes furent culbutees dans la litiere, au milieu de cris et de jurons. --Ca ne fait rien, il n'y a pas de mal! declara Lise qui avait roule jusqu'au mur et qu'on se hatait de relever. Cependant, a peine debout, elle eut un eblouissement, il lui fallut s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les douleurs de la veille recommencaient, profondes, a des intervalles reguliers. Et elle qui croyait avoir rentre ca! Quel fichu guignon tout de meme que la vache n'allat pas plus vite, et qu'elle, maintenant, fut reprise, a ce point qu'elle etait bien capable de la rattraper! On n'evitait pas le sort, c'etait dit, que toutes les deux veleraient ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle eclata entre elle et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tire? est-ce que ca la regardait, le sac des autres? qu'elle vidat donc le sien, d'abord! Elle repondit par des injures, tellement elle souffrait: cochon! salop! s'il ne le lui avait pas empli, son sac, il ne la generait pas tant! --Tout ca, fit remarquer la Frimat, c'est des paroles, ca n'avance a rien. Et la Becu ajouta: --Ca soulage tout de meme. On avait heureusement envoye le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour s'en debarrasser. Il etait trois heures, on attendit jusqu'a sept. Rien ne vint, la maison etait un enfer: d'un cote, Lise qui s'entetait sur une vieille chaise, a se tortiller en geignant; de l'autre, la Coliche qui ne jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, d'un caractere de plus en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'etait mise a meugler de peur. Francoise alors perdit la tete, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer encore. Il appela deux voisins, on tira a six, comme pour deraciner un chene, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche, ebranlee, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongee, soufflante, pitoyable. --Le bougre, nous ne l'aurons pas! declara Buteau en nage, et la garce y passera avec lui! Francoise joignit les mains, suppliante. --Oh! va chercher monsieur Patoir!... Ca coutera ce que ca coutera, va chercher monsieur Patoir! Il etait devenu sombre. Apres un dernier combat, sans repondre un mot, il sortit la carriole. La Frimat, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on reparlait du veterinaire, s'inquietait maintenant de Lise. Elle etait bonne aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes a la Becu, qui rappela Buteau, en train d'atteler. --Ecoutez... Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un medecin. Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se faire dorloter! Bien sur qu'il ne payerait pas pour tout le monde! --Mais non! mais non! cria Lise entre deux coliques. Ca ira toujours, moi! On n'a pas d'argent a jeter par les fenetres. Buteau se hata de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la route de Cloyes, dans la nuit tombante. Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au meme point, la Coliche ralant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, a moitie glisse de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses duraient. --Pour laquelle, voyons? demanda le veterinaire, qui etait d'esprit jovial. Et, tout de suite, tutoyant Lise: --Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te coller dans ton lit. Tu en as besoin. Elle ne repondit pas, elle ne s'en alla pas. Deja, il examinait la vache. --Fichtre! elle est dans un foutu etat, votre bete. Vous venez toujours me chercher trop tard... Et vous avez tire, je vois ca. Hein? vous l'auriez plutot fendue en deux, que d'attendre, sacres maladroits! Tous l'ecoutaient, la mine basse, l'air respectueux et desespere; et, seule, la Frimat pincait les levres, pleine de mepris. Lui, otant son paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, apres les avoir noues d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite. --Pardi! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais: la tete se trouve repliee a gauche, vous auriez pu tirer jusqu'a demain, jamais il ne serait sorti... Et, vous savez, mes enfants, il est fichu, votre veau. Je n'ai pas envie de me couper les doigts a ses quenottes, pour le retourner. D'ailleurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abimerais la mere. Francoise eclata en sanglots. --Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache... Cette pauvre Coliche qui m'aime... Et Lise, qu'une tranchee verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal des autres, se lamentaient, s'attendrissaient, dans la meme supplication. --Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait, depuis des annees et des annees... Sauvez-la, monsieur Patoir... --Mais, entendons-nous bien, je vas etre force de decouper le veau. --Ah! le veau, on s'en fout, du veau!... Sauvez notre vache, monsieur Patoir, sauvez-la! Alors, le veterinaire, qui avait apporte un grand tablier bleu, se fit preter un pantalon de toile; et, s'etant mis tout nu dans un coin, derriere la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier a ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court dans ce costume leger, la Coliche souleva la tete, s'arreta de se plaindre, etonnee sans doute. Mais personne n'eut un sourire, tellement l'attente serrait les coeurs. --Allumez des chandelles! Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la paille, derriere la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il resta aplati, le nez entre les cuisses de la bete. Ensuite, il se decida a tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement. Pres de lui, il avait pose une petite boite longue, et il se redressait sur un coude, et il en sortait un bistouri, lorsqu'un gemissement rauque l'etonna et le fit s'asseoir. --Comment! ma grosse, tu es encore la?... Aussi, je me disais: ce n'est pas la vache! C'etait Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs arraches. --Mais, nom de Dieu! va donc faire ton affaire chez toi, et laisse-moi faire la mienne ici! Ca me derange, ca me tape sur les nerfs, parole d'honneur! de t'entendre pousser derriere moi... Voyons, est-ce qu'il y a du bon sens! emmenez-la, vous autres! La Frimat et la Becu se deciderent a prendre chacune Lise sous un bras et a la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force de resister. Mais, en traversant la cuisine, ou brulait une chandelle solitaire, elle exigea pourtant qu'on laissat toutes les portes ouvertes, dans l'idee qu'elle serait ainsi moins loin. Deja, la Frimat avait prepare le lit de misere, selon l'usage des campagnes: un simple drap jete au milieu de la piece, sur une botte de paille, et trois chaises renversees. Lise s'accroupit, s'ecartela, adossee a une des chaises, la jambe droite contre la seconde, la gauche contre la troisieme. Elle ne s'etait pas meme deshabillee, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus montaient a ses genoux; et sa jupe, rejetee sur sa gorge, decouvrait son ventre monstrueux, ses cuisses grasses, tres blanches, si elargies, qu'on lui voyait jusqu'au coeur. Dans l'etable, Buteau et Francoise etaient restes pour eclairer Patoir, tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle, tandis que le veterinaire, allonge de nouveau, pratiquait au bistouri une section autour du jarret de gauche. Il decolla la peau, tira sur l'epaule qui se depouilla et s'arracha. Mais Francoise, palissante, defaillante, laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant: --Ma pauvre vieille Coliche... Je ne veux pas voir ca! je ne veux pas voir ca! Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se relever, pour eteindre un commencement d'incendie, determine dans la paille par la chute de la chandelle. --Nom de Dieu de gamine! ca vous a des nerfs de princesse!... Elle nous fumerait comme des jambons. Toujours courant, Francoise etait allee se jeter sur une chaise, dans la piece ou accouchait sa soeur, dont l'ecartement beant ne l'emotionna pas, comme s'il se fut agi d'une chose naturelle et ordinaire, apres ce qu'elle venait de voir. D'un geste, elle chassait cette vision de chairs decoupees toutes vives; et elle raconta en begayant ce qu'on faisait a la vache. --Ca ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui malgre ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises. Mais deja la Frimat et la Becu, se fachant, la maintenaient en place. --Ah ca! voulez-vous bien rester tranquille! Qu'est-ce que vous avez donc dans le corps? Et la Frimat ajouta: --Bon! voila que vous crevez la bouteille, vous aussi! En effet, les eaux etaient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le drap, but tout de suite; et les derniers efforts de l'expulsion commencerent. Le ventre nu poussait malgre lui, s'enflait a eclater, pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s'ouvraient, d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge. --Voyons, reprit la Becu, pour vous tranquilliser, j'y vas aller, moi, et je vous donnerai des nouvelles. Des lors, elle ne fit que courir de la chambre a l'etable. Meme, pour s'epargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la cuisine. Le veterinaire continuait son depecage, dans la litiere trempee de sang et de glaires, une penible et sale besogne, dont il sortait abominable, souille de haut en bas. --Ca va bien, Lise, criait la Becu. Poussez sans regret... Nous avons l'autre epaule. Et, maintenant, c'est la tete qu'on arrache... Il la tient, la tete, oh! une tete!... Et c'est fini, de ce coup, le corps est venu d'un paquet. Lise accueillait chaque phase de l'operation d'un soupir dechirant; et l'on ne savait si elle souffrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement, Buteau apporta la tete, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation generale. --Oh! le beau veau! Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les cuisses gonflees, parut prise d'un inconsolable desespoir. --Mon Dieu! est-ce malheureux!... Oh! le beau veau, mon Dieu!... Est-ce malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu'on n'en a jamais vu de si beau? Francoise egalement se lamentait, et les regrets de tous devinrent si agressifs, si pleins de sous-entendus hostiles, que Patoir s'en blessa. Il accourut, il s'arreta pourtant a la porte, par decence. --Dites donc, je vous avais avertis... Vous m'avez supplie de sauver votre vache... C'est que je vous connais, mes bougres! Faut pas aller raconter partout que je vous ai tue votre veau, hein? --Bien sur, bien sur, murmura Buteau, en retournant dans l'etable avec lui. Tout de meme, c'est vous qui l'avez coupe. Par terre, Lise, entre ses trois chaises, etait parcourue d'une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un elargissement continu des chairs. Et Francoise, qui jusque-la n'avait pas vu, dans sa desolation, demeura tout d'un coup stupefaite, debout devant sa soeur, dont la nudite lui apparaissait en raccourci, rien que les angles releves des genoux, a droite et a gauche de la boule du ventre, que creusait une cavite ronde. Cela etait si inattendu, si defigure, si enorme, qu'elle n'en fut pas genee. Jamais elle ne se serait imagine une chose pareille, le trou baillant d'un tonneau defonce, la lucarne grande ouverte du fenil, par ou l'on jetait le foin, et qu'un lierre touffu herissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu'une autre boule, plus petite, la tete de l'enfant, sortait et rentrait a chaque effort, dans un perpetuel jeu de cache-cache, elle fut prise d'une si violente envie de rire, qu'elle dut tousser, pour qu'on ne la soupconnat pas d'avoir mauvais coeur. --Un peu de patience encore, declara la Frimat. Ca va y etre. Elle s'etait agenouillee entre les jambes, guettant l'enfant, prete a le recevoir. Mais il faisait des facons, comme disait la Becu; meme un moment il s'en alla, on put le croire rentre chez lui. Alors seulement, Francoise s'arracha a la fascination de cette gueule de four braquee sur elle; et un embarras la saisit aussitot, elle vint prendre la main de sa soeur, s'apitoyant, depuis qu'elle detournait les yeux. --Ma pauvre Lise, va! t'as de la peine. --Oh! oui, oh! oui, et personne ne me plaint... Si l'on me plaignait... Oh! la, la, ca recommence, il ne sortira donc pas! Ca pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l'etable. C'etait Patoir, qui, etonne de voir la Coliche s'agiter et meugler encore, avait soupconne la presence d'un second veau; et, en effet, replongeant la main, il en avait tire un, sans difficulte aucune cette fois, comme il aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaiete de gros homme farceur fut telle, qu'il oublia la decence, au point de courir dans la chambre de l'accouchee, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi. --Hein! ma grosse, t'en voulais un... Le v'la! Et il etait a crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le visage, le corps entier barbouille de fiente, avec son veau mouille encore, qui semblait ivre, la tete trop lourde et etonnee. Au milieu de l'acclamation generale, Lise, a le voir, fut prise d'un acces de fou rire, irresistible, interminable. --Oh! qu'il est drole! oh! que c'est bete de me faire rire comme ca!... Oh! la, la, que je souffre, ca me fend!... Non, non, ne me faites donc plus rire, je vas y rester! Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre, ou ils poussaient d'un souffle de tempete. Elle en etait ballonnee, et la tete de l'enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet pret de partir. Mais ce fut le comble, lorsque le veterinaire, ayant pose le veau devant lui, voulut essuyer d'un revers de main la sueur qui lui coulait du front. Il se balafra d'une large trainee de bouse, tous se tordirent, l'accouchee suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond. --Je meurs, finissez! Foutu rigolo qui me fait rire a claquer dans ma peau?... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu, ca creve... Le trou beant s'arrondit encore, a croire que la Frimat, toujours a genoux, allait y disparaitre; et, d'un coup, comme d'une femme canon, l'enfant sortit, tout rouge, avec ses extremites detrempees et blemes. On entendit simplement le glouglou d'un goulot geant qui se vidait. Puis, le petit miaula, tandis que la mere, secouee comme une outre dont la peau se degonfle, riait plus fort. Ca criait d'un bout, ca riait de l'autre. Et Buteau se tapait sur les cuisses, la Becu se tenait les cotes, Patoir eclatait en notes sonores, Francoise elle-meme, dont sa soeur avait broye la main dans sa derniere poussee, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ca, une vraie cathedrale ou le mari devait loger tout entier. --C'est une fille, declara la Frimat. --Non, non, dit Lise, je n'en veux pas, je veux un garcon. --Alors, je le renfile, ma belle, et tu feras un garcon demain. Les rires redoublerent, on en fut malade. Puis, comme le veau etait reste devant elle, l'accouchee, qui finissait par se calmer, eut cette parole de regret: --L'autre etait si beau... Tout de meme, ca nous en ferait deux! Patoir s'en alla, apres qu'on eut donne a la Coliche trois litres de vin sucre. Dans la chambre, la Frimat deshabilla et coucha Lise, tandis que la Becu, aidee de Francoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas doute qu'un accouchement venait d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait a l'eau tiede. Mais, emmaillotee, couchee dans son berceau, elle se tut peu a peu; et la mere, aneantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de plomb, la face congestionnee, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise. Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Francoise dit a Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la nuit, avait jete par terre un matelas, ou elle comptait s'etendre, de facon a ne pas quitter sa soeur. Il ne repondit point, il acheva silencieusement sa pipe. Un grand calme s'etait fait, on n'entendait que la respiration forte de Lise endormie. Puis, comme Francoise s'agenouillait sur son matelas, au pied meme du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet, vint brusquement la culbuter par derriere. Elle se retourna, comprit aussitot, a son visage contracte et rouge. Ca le reprenait, il n'avait pas lache son idee de l'avoir; et fallait croire que ca le travaillait rudement fort, tout d'un coup, pour qu'il voulut d'elle ainsi, a cote de sa femme, apres des choses qui n'etaient guere engageantes. Elle le repoussa, le renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante. Lui, ricanait, la voix etranglee. --Voyons, qu'est-ce que ca te fout?... Je suis bon pour vous deux. Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En effet, elle resistait sans une parole, trop fiere pour appeler sa soeur, ne voulant mettre personne dans ses affaires, pas meme celle-ci. Il l'etouffait, il etait sur le point de la vaincre. --Ca irait si bien... Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas... Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfonce les ongles dans le cou; et il s'enragea alors, il fit allusion a Jean. --Si tu crois que tu l'epouseras, ton salop... Jamais, tant que tu ne seras pas majeure! Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, a pleine main brutale, elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il hurla. D'un bond, il s'etait remis debout, effraye, regardant le lit. Sa femme dormait toujours, du meme souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste de terrible menace. Lorsque Francoise se fut allongee sur le matelas, dans la grande paix de la chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle ne le laisserait faire, meme si elle en avait l'envie. Et elle s'etonnait, car l'idee qu'elle pourrait epouser Jean ne lui etait pas encore venue. VI Depuis deux jours, Jean etait occupe dans les pieces que Hourdequin possedait pres de Rognes, et ou celui-ci avait fait installer une batteuse a vapeur, louee a un mecanicien de Chateaudun, qui la promenait de Bonneval a Cloyes. Avec sa voiture et ses deux chevaux, le garcon apportait les gerbes des meules environnantes, puis emportait le grain a la ferme; tandis que la machine, soufflant du matin au soir, faisant voler au soleil une poussiere blonde, emplissait le pays d'un ronflement enorme et continu. Jean, malade, se cassait la tete a chercher comment il pourrait bien ravoir Francoise. Il y avait deja un mois qu'il l'avait tenue, justement la, dans ce ble que l'on battait; et elle s'echappait sans cesse, peureuse. Il desesperait de jamais recommencer. C'etait un desir croissant, une passion envahissante. Tout en conduisant ses betes, il se demandait pourquoi il n'irait pas carrement chez les Buteau reclamer Francoise en mariage. Rien encore ne l'avait fache avec eux d'une facon ouverte et definitive. Il leur criait toujours un bonjour en passant. Et, des que cette idee de mariage lui eut pousse comme le seul moyen de ravoir la fille, il se persuada que son devoir etait la, qu'il serait un malhonnete homme, s'il ne l'epousait point. Pourtant, le lendemain matin, lorsque Jean retourna a la machine, la peur le prit. Jamais il n'aurait ose risquer la demarche, s'il n'avait vu Buteau et Francoise partir ensemble pour les champs. Il songea que Lise lui avait toujours ete favorable, qu'il tremblerait moins avec elle; et il s'echappa un instant, apres avoir confie ses chevaux a un camarade. --Tiens, c'est vous, Jean, cria Lise, relevee gaillardement de ses couches. On ne vous voit plus. Qu'arrive-t-il? Il s'excusa. Puis, en hate, avec la brutalite des gens timides, il aborda la chose; et elle put croire d'abord qu'il lui faisait une declaration, car il lui rappelait qu'il l'avait aimee, qu'il l'aurait eue volontiers pour femme. Mais, tout de suite, il ajouta: --Alors, c'est pourquoi j'epouserais tout de meme Francoise, si on me la donnait. Elle le regarda, tellement surprise, qu'il se mit a begayer. --Oh! je sais, ca ne se fait pas comme ca.... Je voulais seulement vous en parler. --Dame! repondit-elle enfin, ca me surprend, parce que je ne m'y attendais guere, a cause de vos ages.... Avant tout, faudrait savoir ce que Francoise en pense. Il etait venu avec le projet formel de tout dire, dans l'espoir de rendre le mariage necessaire. Mais un scrupule, au dernier moment, l'arreta. Si Francoise ne s'etait pas confessee a sa soeur, si personne ne savait rien, avait-il le droit de parler le premier? Cela le decouragea, il eut honte, a cause de ses trente-trois ans. --Bien sur, murmura-t-il, on lui en causerait, on ne la forcerait pas. D'ailleurs, Lise, son etonnement passe, le regardait de son air rejoui; et la chose, evidemment, ne lui deplaisait pas. Meme elle fut tout a fait engageante. --Ce sera comme elle voudra, Jean.... Moi, je ne suis pas de l'avis de Buteau, qui la trouve trop jeune. Elle va sur ses dix-huit ans, elle est batie a prendre deux hommes au lieu d'un.... Et puis, on a beau s'aimer entre soeurs, n'est-ce pas? maintenant que la voila femme, je prefererais avoir a sa place une servante que je commanderais.... Si elle dit oui, epousez-la. Vous etes un bon sujet, ce sont les plus vieux coqs souvent qui sont les meilleurs. C'etait un cri qui lui echappait, cette desunion lente, grandie invinciblement entre elle et sa cadette, cette hostilite aggravee par les petites blessures de chaque jour, un sourd ferment de jalousie et de haine couvant depuis qu'un homme etait la, avec ses volontes et ses appetits de male. Jean, heureux, lui mit un gros baiser sur chaque joue, lorsqu'elle eut ajoute: --Justement, nous baptisons la petite, et nous aurons la famille a diner ce soir.... Je vous invite, vous ferez votre demande au pere Fouan, qui est le tuteur, si Francoise veut bien de vous. --Entendu! cria-t-il. A ce soir. Et il rejoignit ses chevaux a grandes enjambees, il les poussa tout le jour, en faisant chanter son fouet, dont les claquements partaient comme des coups de feu, au matin d'une fete. Les Buteau, en effet, baptisaient leur enfant, apres bien des retards. D'abord, Lise avait exige d'etre tout a fait solide, voulant manger au repas. Puis, travaillee d'une pensee d'ambition, elle s'etait obstinee a avoir les Charles pour parrain et marraine; et ceux-ci, par condescendance, ayant accepte, il avait fallu attendre madame Charles, qui venait de partir a Chartres, donner un coup de main dans l'etablissement de sa fille: on etait a la foire de septembre, la maison de la rue aux Juifs ne desemplissait pas. D'ailleurs, ainsi que Lise l'avait dit a Jean, on devait etre simplement en famille: Fouan, la Grande et les Delhomme, en dehors du parrain et de la marraine. Mais, au dernier moment, de grosses difficultes se presenterent avec l'abbe Godard, qui ne decolerait plus contre Rognes. Il s'etait efforce de prendre son mal en patience, les six kilometres que lui coutait chaque messe, les exigences taquines d'un village sans vraie religion, tant qu'il avait espere que le conseil municipal finirait par se donner le luxe d'une paroisse. A bout de resignation, il ne pouvait se leurrer davantage, le conseil repoussait chaque annee la reparation du presbytere, le maire Hourdequin declarait le budget trop greve deja, seul l'adjoint Macqueron menageait les pretres, par de sourdes visees ambitieuses. Et l'abbe, n'ayant desormais aucun menagement a garder, traitait Rognes durement, ne lui accordait du culte que le strict necessaire, sans gateries de prieres en plus, de cierges et d'encens brules pour le plaisir. Aussi vivait-il dans de continuelles querelles avec les femmes. En juin surtout, une veritable bataille s'etait livree, a propos de la premiere communion. Cinq enfants, deux filles et trois garcons, suivaient le catechisme qu'il faisait le dimanche, apres la messe; et, comme il lui aurait fallu revenir pour les confesser, il avait exige qu'ils vinssent eux-memes le trouver a Bazoches-le-Doyen. De la, une premiere revolte des femmes: merci! trois quarts de lieue pour l'aller, autant pour le retour! est-ce qu'on savait comment ca tournait, des que des garcons et des filles couraient ensemble? Puis, l'orage eclata, terrible, lorsqu'il refusa nettement de celebrer a Rognes la ceremonie, la grand'messe chantee et le reste. Il entendait la celebrer dans sa paroisse, les cinq enfants etaient libres de s'y rendre, s'ils en avaient le desir. Pendant quinze jours, a la fontaine, les femmes en begayerent de colere: quoi donc! il les baptisait, il les mariait, il les enterrait chez eux, et il ne voulait pas les y faire communier proprement! Il s'obstina, ne dit qu'une messe basse, expedia les cinq communiants, n'ajouta pas une fleur, pas un oremus de consolation; meme il brutalisa les femmes, quand, vexees aux larmes de cette solennite baclee ainsi, elles le supplierent de chanter les vepres. Rien du tout! il leur donnait ce qu'il leur devait, elles auraient eu la grand'messe, les vepres, tout enfin, a Bazoches, si leur mauvaise tete ne les avait pas mises en rebellion contre Dieu. Depuis cette brouille, une rupture etait imminente entre l'abbe Godard et Rognes, le moindre heurt allait amener la catastrophe. Lorsque Lise se rendit chez le cure, pour le bapteme de sa petite, il parla de le fixer au dimanche, apres la messe. Mais elle le pria de revenir le mardi, a deux heures, car la marraine ne rentrerait de Chartres que ce jour-la, dans la matinee; et il finit par consentir, en recommandant d'etre exact, decide, criait-il, a ne pas attendre une seconde. Le mardi, a deux heures precises, l'abbe Godard etait a l'eglise, essouffle de sa course, mouille par une averse brusque. Personne n'etait encore arrive. Il n'y avait qu'Hilarion, a l'entree de la nef, en train de deblayer un coin du baptistere, encombre de vieilles dalles rompues, qu'on avait toujours vues la. Depuis la mort de sa soeur, l'infirme vivait de la charite publique, et le cure, qui lui glissait de temps en temps des pieces de vingt sous, avait eu l'idee de l'occuper a ce nettoyage, vingt fois resolu et sans cesse remis. Pendant quelques minutes, il s'interessa a ce travail. Puis, il eut un premier sursaut de colere. --Ah ca! est-ce qu'ils se fichent de moi? Il est deja deux heures dix. Comme il regardait, de l'autre cote de la place, la maison des Buteau, muette, l'air endormi, il apercut le garde champetre qui attendait sous le porche en fumant sa pipe. --Sonnez donc, Becu! cria-t-il. Ca les fera venir, ces lambins! Becu se pendit a la corde de la cloche, tres ivre, comme toujours. Le cure etait alle mettre son surplis. Des le dimanche, il avait prepare l'acte sur le registre, et il comptait expedier la ceremonie seul, sans l'aide des enfants de choeur, qui le faisaient damner. Lorsque tout se trouva pret, il s'impatienta de nouveau. Dix autres minutes s'etaient ecoulees, la cloche continuait de sonner, entetee, exasperante, dans le grand silence du village desert. --Mais qu'est-ce qu'ils font? mais faudra donc les amener par les oreilles! Enfin, il vit sortir, de chez les Buteau, la Grande, qui marchait de son air de vieille reine mechante, aussi droite et seche qu'un chardon, malgre ses quatre-vingt-cinq ans. Un gros ennui effarait la famille: tous les invites etaient la, sauf la marraine, qu'on attendait vainement depuis le matin; et M. Charles, confondu, repetait sans cesse que c'etait bien etonnant, qu'il avait encore recu une lettre la veille au soir, que surement madame Charles, retenue peut-etre a Cloyes, allait arriver d'un instant a l'autre. Lise, inquiete, sachant que le cure n'aimait guere attendre, avait fini par avoir l'idee de lui envoyer la Grande, pour le faire patienter. --Quoi donc? lui demanda-t-il de loin, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain?... Vous croyez peut-etre que le bon Dieu est a vos ordres? --Ca va venir, monsieur le cure, ca va venir, repondit la vieille femme, avec son calme impassible. Justement, Hilarion sortait les derniers debris de dalles, et il passa, portant contre son ventre une pierre enorme. Il se balancait sur ses jambes torses, mais il ne flechissait pas, d'une solidite de roc, d'une force musculaire a charrier un boeuf. Son bec-de-lievre salivait, sans qu'une goutte de sueur mouillat sa peau dure. L'abbe Godard, outre du flegme de la Grande, tomba sur elle. --Dites donc, la Grande, puisque je vous tiens, est-ce que c'est charitable a vous, qui etes si riche, de n'avoir qu'un petit-fils et de le laisser mendier sur les routes? Elle repliqua rudement: --La mere m'a desobei, l'enfant ne m'est de rien. --Eh bien! je vous ai assez prevenue, je vous repete, moi, que vous irez en enfer, si vous avez mauvais coeur.... L'autre jour, sans ce que je lui ai donne, il serait mort de faim, et aujourd'hui j'ai ete oblige d'inventer du travail. Au mot d'enfer, la Grande avait eu un mince sourire. Comme elle le disait, elle en savait trop, l'enfer etait sur cette terre, pour le pauvre monde. Mais la vue d'Hilarion portant les dalles la faisait reflechir, plus que les menaces du pretre. Elle etait surprise, jamais elle ne l'aurait cru si fort, avec ses jambes en manches de veste. --S'il veut du travail, reprit-elle enfin, peut-etre tout de meme qu'on lui en trouvera. --Sa place est chez vous, prenez-le, la Grande! --On verra, qu'il vienne demain. Hilarion, qui avait compris, se mit a trembler tellement, qu'il faillit s'ecraser les pieds, en laissant tomber son dernier morceau de dalle, dehors. Et il eut, quand il s'eloigna, un regard furtif sur sa grand'mere, un regard d'animal battu, epouvante et soumis. Une demi-heure encore se passa. Becu, las de sonner, fumait de nouveau sa pipe. Et la Grande, muette, imperturbable, restait la, comme si sa presence eut suffi a la politesse qu'on devait au cure; pendant que celui-ci, dont l'exasperation montait, allait a chaque instant, sur la porte de l'eglise, jeter, au travers de la place vide, un regard flamboyant vers la maison des Buteau. --Mais sonnez donc, Becu! cria-t-il tout d'un coup. Si, dans trois minutes, ils ne sont pas ici, je file, moi! Alors, dans la reprise affolee de la cloche, qui fit envoler et croasser les corbeaux centenaires, on vit les Buteau et leur monde sortir un a un, puis traverser la place. Lise etait consternee, la marraine n'arrivait toujours pas. On avait decide de se rendre doucement a l'eglise, avec l'espoir que cela la ferait venir. Il n'y avait pas cent metres, l'abbe Godard les bouscula tout de suite. --Dites-le, si c'est pour vous moquer de moi! J'ai des complaisances, et voila une heure que j'attends! Depechons, depechons! Et il les poussait vers le baptistere, la mere qui portait le nouveau-ne, le pere, le grand-pere Fouan, l'oncle Delhomme, la tante Fanny, jusqu'a M. Charles, tres digne en parrain, dans sa redingote noire. --Monsieur le cure, demanda Buteau, d'un air d'humilite exageree ou ricanait une malice, si c'etait un effet de votre bonte d'attendre encore un petit peu. --Qui, attendre? --Mais la marraine, monsieur le cure. L'abbe Godard devint rouge, a faire craindre un coup de sang. Il etouffait, il begaya: --Prenez-en une autre! Tous se regarderent, Delhomme et Fanny hocherent la tete, Fouan declara: --Ca ne se peut pas, ce serait une sottise. --Mille pardons, monsieur le cure, dit M. Charles, qui crut devoir expliquer les choses en homme de belle education, c'est de notre faute, sans l'etre.... Ma femme m'avait formellement ecrit qu'elle rentrerait ce matin. Elle est a Chartres.... L'abbe Godard eut un sursaut, jete hors de lui, perdant cette fois toute mesure. --A Chartres, a Chartres.... Je regrette pour vous que vous soyez la-dedans, monsieur Charles. Mais ca ne peut pas continuer, non, non! je ne tolererai pas davantage.... Et il eclata. --On ne sait qu'elle avanie faire a Dieu dans ma personne, c'est un nouveau soufflet chaque fois que je viens a Rognes.... Eh bien! je vous en ai menaces assez souvent, je m'en vais aujourd'hui, et pour ne plus revenir. Dites ca a votre maire, cherchez un cure et payez-le, si vous en voulez un.... Moi, je parlerai a monseigneur, je lui raconterai qui vous etes, je suis bien sur qu'il m'approuvera.... Oui, nous verrons qui sera puni. Vous allez vivre sans pretre, comme des betes.... Ils l'ecoutaient tous, curieusement, avec la parfaite indifference, au fond, de gens pratiques qui ne craignaient plus son Dieu de colere et de chatiment. A quoi bon trembler et s'aplatir, acheter le pardon, puisque l'idee du diable les faisait rire desormais, et qu'ils avaient cesse de croire le vent, la grele, le tonnerre, aux mains d'un maitre vengeur? C'etait bien sur du temps perdu, valait mieux garder son respect pour les gendarmes du gouvernement, qui etaient les plus forts. L'abbe Godard vit Buteau goguenard, la Grande dedaigneuse, Delhomme et Fouan eux-memes tres froids, sous la deference de leur gravite; et ce peuple qui lui echappait acheva la rupture. --Je sais bien que vos vaches ont plus de religion que vous.... Adieu! et trempez-le dans la mare, pour le baptiser, votre enfant de sauvages! Il courut arracher son surplis, il retraversa l'eglise et s'en alla, dans un tel coup de tempete, que les gens du bapteme, laisses ainsi en detresse, n'eurent pas le temps d'ajouter une parole, beants, les yeux ecarquilles. Mais le pis fut qu'a ce moment, comme l'abbe Godard devalait dans la nouvelle rue a Macqueron, on vit arriver par la route une carriole, ou se trouvait Mme Charles et Elodie. La premiere expliqua qu'elle s'etait arretee a Chateaudun, desireuse d'embrasser la chere petite, et qu'on lui avait permis de l'emmener en vacances, deux jours. Elle se montrait desolee du retard, elle n'avait pas meme pousse jusqu'a Roseblanche pour deposer sa malle. --Faut courir apres le cure, dit Lise. Il n'y a que les chiens qu'on ne baptise pas. --Buteau prit sa course, et on l'entendit a son tour descendre au galop la rue a Macqueron. Mais l'abbe Godard avait de l'avance, le pere passa le pont, monta la cote, ne l'apercut qu'a la crete, au detour du chemin. --Monsieur le cure! monsieur le cure! Il finit par se retourner et attendre. --Quoi? --La marraine est la.... Ca ne se refuse point, le bapteme. Un instant, il resta immobile. Puis, du meme pas rageur, il se mit a redescendre la cote, derriere le paysan; et ce fut ainsi qu'ils rentrerent dans l'eglise, sans avoir echange un mot. La ceremonie fut baclee, le pretre bouscula le _Credo _du parrain et de la marraine, oignit l'enfant, appliqua le sel, versa l'eau, violemment. Deja, il faisait signer sur le registre. --Monsieur le cure, dit Mme Charles, j'ai une boite de bonbons pour vous, mais elle est dans la malle. Il eut un geste de remerciement, il partit, apres avoir repete, en se tournant vers tous: --Et adieu, cette fois! Les Buteau et leur monde, essouffles d'avoir ete menes d'un tel train, le regarderent disparaitre au coin de la place, dans l'envolement noir de sa soutane. Tout le village etait aux champs, il n'y avait la que trois gamins, convoitant des dragees. Au milieu du grand silence, on entendait le ronflement lointain de la batteuse a vapeur, qui ne cessait pas. Des qu'on fut rentre chez les Buteau, a la porte desquels la carriole etait restee avec la malle, on tomba d'accord qu'on allait boire un coup, puis qu'on reviendrait diner le soir. Il n'etait que quatre heures, qu'est-ce qu'on aurait fait ensemble, jusqu'a sept? Alors, quand les verres et les deux litres furent sur la table de la cuisine, Mme Charles voulut absolument qu'on descendit la malle, pour faire ses cadeaux. Elle l'ouvrit, en tira la robe et le bonnet qui arrivaient un peu tard, sortit ensuite les six boites de bonbons qu'elle donnait a l'accouchee. --Ca vient de la confiserie de maman? demanda Elodie, qui les regardait. Mme Charles eut une seconde d'embarras. Puis, tranquillement: --Non, ma mignonne, ta mere n'a pas cette specialite. Et, se tournant vers Lise: --Tu sais, j'ai aussi songe a toi, pour du linge... Du vieux linge, il n'y a rien de si utile dans un menage... J'ai demande a ma fille, j'ai devalise ses fonds d'armoire. Au mot de linge, la famille s'etait approchee, Francoise, la Grande, les Delhomme, Fouan lui-meme; et, en cercle autour de la malle, ils regardaient la vieille dame deballer tout un lot de chiffons, blancs du lavage, exhalant, malgre la lessive, une odeur persistante de musc. Ce furent d'abord des draps de toile fine en loques, puis des chemises de femme, fendues, et dont, visiblement, on avait arrache les dentelles. Mme Charles depliait, secouait, expliquait. --Dame! les draps ne sont pas neufs. Voila bien cinq ans qu'ils servent, et a la longue le frottement du corps, ca use... Vous voyez, ils ont un grand trou au milieu; mais les bords sont encore bons, on peut tailler la-dedans une foule de choses. Tous y mettaient le nez, et ils tataient avec des hochements de tete approbateurs, les femmes surtout, la Grande et Fanny, dont les levres pincees disaient l'envie sourde. Buteau, lui, avait un rire silencieux, aiguise des gaudrioles qu'il retenait, par convenance; tandis que Fouan et Delhomme, tres graves, montraient le respect du linge, la vraie richesse apres la terre. --Quant aux chemises, continua Mme Charles, en les depliant a leur tour, voyez donc! elles ne sont pas usees du tout... Ah! pour les dechirures, elles ne manquent pas, un vrai massacre; et, comme on ne peut toujours les recoudre, que ca finit par faire des epaisseurs et que ce n'est guere riche, on prefere les jeter au vieux linge... Mais toi, Lise, tu en tireras un bon parti. --Je les mettrai, donc! cria la paysanne. Moi, ca ne fait rien que ma chemise soit raccommodee. --Et moi, declara Buteau de son air malin, avec un clignement des paupieres, je serai bien aise que tu me fasses des mouchoirs avec. Cette fois, on s'egayait ouvertement, lorsque la petite Elodie, qui avait suivi des yeux chaque drap, chaque chemise, s'ecria: --Oh! la drole d'odeur, comme ca sent fort!... Est-ce que c'est du linge a maman, tout ca? Mme Charles n'eut pas une hesitation. --Mais bien sur ma cherie... C'est-a-dire, c'est le linge a ses demoiselles de magasin. Il en faut, va! dans le commerce. Des que Lise eut tout fait disparaitre dans son armoire, avec l'aide de Francoise, on trinqua enfin, on but a la sante de l'enfant baptisee, que la marraine avait nommee Laure, de son prenom. Puis, l'on s'oublia un instant, a causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme Charles, sans attendre d'etre seul avec elle, dans l'impatience ou il etait de savoir comment les choses marchaient, la-bas. Il se passionnait encore, il revait toujours de cette maison, si energiquement fondee autrefois, tant regrettee depuis. Les nouvelles n'etaient pas bonnes. Certes, leur fille Estelle avait de la poigne et de la tete; mais, decidement, leur gendre Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les journees a fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge etait felee, partout les pots a eau et les cuvettes s'ebrechaient, sans qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme etait si necessaire, pour faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau degat qu'il apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa paleur augmentait. Une derniere plainte, murmuree a voix plus basse, l'acheva. --Enfin, il monte lui-meme avec celle du 5, une grosse... --Qu'est-ce que tu dis la? --Oh! j'en suis sure, je les ai vus. M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un elan d'indignation exasperee. --Le miserable! fatiguer son personnel, manger son etablissement!... Ah! c'est la fin de tout! D'un geste, Mme Charles le fit taire, car Elodie revenait de la cour. ou elle etait allee voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut rechargee dans la carriole, que les Charles suivirent a pied, jusque chez eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil a sa maison, en attendant le repas. Des qu'il fut seul, Buteau, mecontent de cette apres-midi perdue, ota sa veste et se mit a battre, dans le coin pave de la cour; car il avait besoin d'un sac de ble. Mais il s'ennuya vite a battre seul, il lui manquait, pour s'echauffer, la cadence double des fleaux, tapant en mesure; et il appela Francoise, qui l'aidait souvent a cette besogne, les reins forts, les bras aussi durs que ceux d'un garcon. Malgre la lenteur et la fatigue de ce battage primitif, il avait toujours refuse d'acheter une batteuse a manege, en disant, comme tous les petits proprietaires, qu'il preferait ne battre qu'au jour le jour, suivant les necessites. --Eh! Francoise, viens-tu? Lise, le nez dans un ragout de veau aux carottes, et qui avait charge sa soeur de surveiller une epinee de cochon a la broche, voulut empecher celle-ci d'obeir. Mais Buteau, mal plante, parla de les rosser toutes les deux. --Nom de Dieu de femelles! je vas vous foutre vos casseroles a la gueule!... Faut bien gagner du pain, puisque vous fricasseriez la maison pour la bafrer avec les autres! Francoise, qui s'etait deja remise en souillon, de crainte d'attraper des taches, dut le suivre. Elle prit un fleau, au long manche et au battoir de cornouiller, que des boucles de cuir reliaient entre eux. C'etait le sien, poli par le frottement, garni d'une ficelle serree, pour qu'il ne glissat pas. A deux mains, elle le fit voler au-d