The Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Revolution by Francois-Alphonse Aulard Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Ces conditions de savoir universel reclamees par les anciens, il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture etait prodigieuse, grace aux longues annees qu'il avait passees en prison. Ni au chateau d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traites de geometrie, de physique, de mathematiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de les lui refuser, son eloquence irresistible seduit et conquiert geoliers et gardiens. Loin d'etre isole, par sa captivite, du mouvement des idees, il reste en contact quotidien avec le developpement intellectuel de son epoque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits, envoie chaque jour a Sophie un journal ou ses impressions de lecteur tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les prisons d'Etat_, un essai sur la _Tolerance_, et, pour l'education de l'enfant que va lui donner sa maitresse, une mythologie, une grammaire francaise, un cours de litterature ancienne et moderne; enfin, pour decider Sophie a vacciner cet enfant, un traite de l'inoculation. Ce ne sont la que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie attestent une diversite d'etudes plus grande encore: le commerce, la finance, les eaux de Paris, le magnetisme, l'agiotage, Bicetre, l'economie politique, la statistique, il n'est aucun sujet a la mode a la fin du XVIIIe siecle, meme la litterature obscene, qu'il n'ait aborde et qu'il n'ait traite avec eclat, scandale, succes. Il n'ignorait rien de ce qui interessait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se l'assimilait assez vite pour paraitre l'avoir su de naissance. Oui, comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe quel sujet et etonner l'Assemblee constituante de la variete de ses connaissances: qu'il s'agisse de politique generale, de finances, de mines ou de testaments, il parait tour a tour specialiste dans chacune de ces questions. Que dis-je specialiste? Ceux-la meme auxquels il doit sa science recente s'instruisent a l'entendre, et c'est ainsi que les rheteurs d'Athenes et de Rome se representaient l'orateur digne de ce nom: "Que Sulpicius, dit Ciceron, ait a parler sur l'art militaire, il aura recours aux lumieres de Marius; mais ensuite, en l'entendant parler, Marius sera tente de croire que Sulpicius sait mieux la guerre que lui." Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'etait pas seulement pour devenir "un honnete homme" a la mode du XVIIIe siecle, ou, comme nous disons aujourd'hui, par curiosite de dilettante: le but de ces etudes ne cessa d'etre, a son insu peut-etre, l'art de la parole. Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il ecrit ne va servir qu'a perfectionner en lui ce don de l'eloquence qui lui etait naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'ecrit pas une phrase qui ne soit faite pour etre lue a haute voix, declamee. Meme dans ses lettres d'amour, meme dans ses confidences a Sophie, il est orateur, il s'adresse a un public que son imagination lui cree, et, apres avoir tutoye tendrement son amie, il s'ecrie: "_Voyez_ la Hollande, cette ecole et ce theatre de tolerance....". Disculpant sa maitresse, il introduit par la pensee tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes: "_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre a Sophie, qu'elle ait fait une imprudence? elle seule l'a expiee. Personne au monde, qu'elle et son amant, n'a ete puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur demarche. Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus affreux des voeux? la perseverance dans ses opinions et ses sentiments? la hauteur de ses demarches au milieu de la plus cruelle detresse? la decence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne sont pas la des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi." Il s'exerca plus directement a l'eloquence, du fond meme de son cachot de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce pas une veritable peroraison que la fin de cette lettre a M. de Maurepas pour lui demander a prendre du service en Amerique ou aux Indes? "Ici, dit-il, j'ai cesse de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la mort. J'y vegete inutilement pour la nature entiere. Laissez-moi mettre les mers entre mon pere et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah! oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire, ou des actions qui dementiront bien haut mes laches, mes perfides calomniateurs, et feront peut-etre regretter les annees qu'on m'a otees. Relegue au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement a la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui lui devouera sa vie." Le memoire a son pere, ecrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui marque un grand progres dans l'eloquence de Mirabeau. C'est a la posterite qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il nous charme et nous ravit, sans que jamais l'interet languisse. Tout est calcule avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou ne devie. Son pere l'avait exile a Maurique, a cause des dettes qu'il avait contractees aussitot apres son mariage: "Entiere resignation de ma part, dit-il, profonde tranquillite, rigoureuse economie. Et ne croyez pas, s'il vous plait, mon pere, que ce fut impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse aisement procure et a bon marche; la preuve en est qu'au moment ou je crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des fonds necessaires pour la reception de mon enfant a Malte, si son sexe lui permettait d'y entrer. Je trouvai, a 4p. 100, cet argent, que je laissai en depot jusqu'a l'evenement. Si je n'empruntais pas, c'est donc parce que je ne voulais pas emprunter; j'etais severement resolu d'etre invariablement range. Alors vous me fites interdire." Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les Parlements Maupeou avaient la faveur du pere de Mirabeau: "On sait que les nouveaux parlementaires cabalaient avec vehemence contre nous (les nobles). Mon beau-pere lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblee de la noblesse. On pretendit que j'avais contribuee rechauffer et a le soutenir, ce dont assurement il n'avait pas besoin; car on ne peut etre meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphames. C'etait un grand crime; mais enfin, ce crime m'etait commun avec tous les honnetes gens...." La peroraison est longue et pathetique. Il faut en citer une partie pour montrer ce qu'etait deja Mirabeau dix ans avant son election aux Etats generaux: "Je vous ai supplie d'etre juge dans votre propre cause; je vous supplie de vous interroger dans la rigidite de votre devoir et le plus interieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire et de me condamner seul? de vous elever au-dessus des lois et des formes pour me proscrire? Quoi! mon pere, vous, le defenseur celebre et eloquent de la _propriete_, vous attentez, de votre simple autorite, a celle de ma personne! Quoi! mon pere, vous, l'_Ami des hommes_, vous traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon pere, on ne peut statuer sur la liberte, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets, que sept juges n'aient prononce, et vous decidez arbitrairement de mon sort!" Alors, par un procede familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des hommes_ fait lui-meme le plaidoyer de son fils. "Voila, mon pere, l'ebauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis ne libre_, dans les lieux ou tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je vous adresse des verites respectueuses, mais hautes et fortes, et il est digne de vous de les entendre et d'en convenir.... "Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon pere, je ne le puis. Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que j'envisage des humains; que j'aie des ressources litteraires, depuis si longtemps unique soulagement a mes maux; que je sache si mon fils respire et ce qu'il fait.... "Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre, que la fin de cette annee 1778 ne me verra point vivant au donjon de Vincennes. Je profere hardiment un tel serment; car la liberte de disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse oter a l'homme, meme en le genant sur les moyens. "Il ne tient maintenant qu'a vous, mon pere, d'user de ce droit qu'avaient les Romains, et qui fait fremir la nature. Prononcez mon arret de mort, si vous etes altere de mon sang, et votre silence suffit pour le prononcer. Rendez-moi la liberte, ce bien inalienable, cette ame de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci...." Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie a plaider sa cause aupres de son pere, a chercher le point faible de cet homme cuirasse d'orgueil et de prejuges, plus difficile a emouvoir que ne le sera jamais l'Assemblee constituante, meme en ses jours de mefiance. C'est un discours que le futur orateur recommence chaque jour et a chaque lettre qu'il ecrit soit a son pere, soit a son oncle. C'est un theme eternel qu'il ne cesse de traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces a cette tache ardue, s'assouplissant a cette gymnastique quotidienne, epurant, fortifiant son genie. Inappreciable service que rendit a son fils, bien malgre lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques, auquel l'eloquence meme et le genie de sa victime deplaisaient! Il se trouva que Mirabeau dut a son pere, a l'escrime terrible qu'il lui imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la solidite de son jeu, et peut-etre son attitude impassible a la tribune. Telle fut la premiere ecole de Mirabeau: c'est ainsi qu'il preluda, par des _declamations_ dont le sujet etait emprunte a sa vie, aux exercices de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhetorique, ce qui arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs _controverses_: il n'evitait pas le mauvais gout, recherchait l'antithese et le trait, tombait dans ces defauts dont le contact du public et la verite des choses debarrassent plus tard les vrais orateurs, mais qui brillent comme des qualites dans toutes les conferences de jeunes avocats. Une autre ecole plus serieuse acheva de le former et de le murir; ce furent ses proces, dans lesquels il voulut se defendre lui-meme. Le barreau l'attirait. En prison, chose singuliere! il est l'avocat consultant de ses geoliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne fut-ce que par ecrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au chateau d'If, il compose un memoire pour le commandant Dallegre, qui avait un proces; au fort de Joux, il ecrit sur les affaires municipales de la ville de Pontarlier, et il redige une defense d'un portefaix nomme Jeanret, sans compter un memoire sur les salines de Franche-Comte. L'_Avis aux Hessois_, publie a Cleves (1777), pendant son sejour en Hollande, est un veritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la meme annee a un memoire publie par sa mere contre son pere. Enfin, prisonnier volontaire a Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'eloquents memoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut dire fierement: "Si ce n'est pas la de l'eloquence inconnue a nos siecles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si precieux et si rare." Son proces avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il le plaida lui-meme, mit le dernier sceau a sa reputation par les qualites extrajuridiques qu'il y deploya. Il s'y montra, sinon bon avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour a tour tendre et vehement, suppliant et imperieux, melant la modestie la plus gracieuse a des coleres de Titan. Il s'eleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il forca l'admiration meme de son pere. Celui-ci ecrivit au bailli: "C'est dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parle, tant hurle, tant rugi, que la criniere du lion etait blanche d'ecume et distillait la sueur." Quant a son adversaire, Portalis, "qu'il a fallu, ecrit le bailli, emporter evanoui et foudroye hors de la salle, il n'a plus releve du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le terrassa". Quelle preparation a la tribune que cette joute oratoire avec un homme comme Portalis, devant une foule immense et a moitie hostile, au milieu d'une ville agitee de passions deja politiques et revolutionnaires! Et ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporte comme orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succes difficiles. Quel piege en effet pour un homme public de debuter devant des auditoires bienveillants et gagnes d'avance, qui retrouvent et applaudissent leurs propres pensees sur ses levres, qui lui otent l'occasion de dissiper des preventions, de refuter des interruptions, d'echauffer une atmosphere glacee, en un mot de s'instruire en luttant et de connaitre toute l'etendue de ses forces! Ces favoris d'un college electoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement emousses par les louanges, ignorants d'eux-memes, faciles a deconcerter. A la premiere contradiction, qu'ils prennent pour un echec, ils s'irritent, se degoutent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes dangereuses: il avait appris a plaider sa cause, de vive voix ou la plume a la main, dans les conditions les plus defavorables, contre l'universelle malveillance dont son pere menait le choeur. Il sera bien difficile d'intimider un athlete si habitue au peril, si cuirasse contre le decouragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et qu'on n'entend pas, ces difficultes ne seront pour lui que jeux d'enfant. Mais, quand meme Mirabeau aurait apporte aux Etats generaux une instruction plus etendue encore, une experience oratoire plus consommee, un genie plus eminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi a faire de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y etait joint une qualite supreme dont l'absence cause et explique l'inferiorite parlementaire de plus d'un homme d'esprit: je veux parler du gout passionne des affaires publiques. Bien avant la reunion des Etats, il se fait donner une mission diplomatique a Berlin, visite les ministres, leur ecrit, les conseille, considere comme de son ressort tout ce qui interesse la politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays ou il n'y avait pas de vie publique. Econduit, ridiculise, calomnie, il ne se rebute pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il ecrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avises; il conseille et predit la reunion des Etats generaux quand personne n'y songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'interesse plus que le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son proces que du proces intente par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il s'inquiete, du fond de sa misere, des finances de son pays. En veut-on une preuve? Au moment ou il songeait a forcer son pere a rendre ses comptes de tutelle, il etait venu de Liege a Paris pour consulter ses avocats et ses hommes d'affaires. Sa maitresse, la tendre madame de Nehra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiete, court l'y rejoindre et lui demande des nouvelles de son proces: "Oui, a propos, me dit-il, je voulais vous demander ou j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a ete entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard et Gerard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en verite: j'ai vu a peine Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose a faire que de penser a toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez- vous que l'affreux agiotage est a son comble? Savez-vous que nous sommes au moment ou il n'y a peut-etre pas un sou dans le Tresor public? Je souriais de voir un homme dont la bourse etait si mal garnie y songer si peu et s'affliger si fort de la detresse publique." Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements sur l'opinion des provinces, une correspondance enorme venue de tous les coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents politiques, preparation a la vie publique dont nous avons vu de nos jours un exemple celebre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison sous l'ancien regime. La seule carriere possible pour Mirabeau, c'etait la carriere d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carriere ne s'ouvrit pas devant lui, que la Revolution tardat, ses vices ne suffisant plus a le distraire, il mourait maniaque ou fou, a la fois ridicule et deshonore. Cette vocation fatale, irresistible, s'alliait a une sante de fer, a une figure imposante dans sa laideur, a une voix sonore et a un air de dignite noble et paisible. Ses defauts exterieurs, choquants chez un homme prive, devenaient autant de qualites chez un tribun. Son attitude et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au contraire, a la tribune, avec sa tete eloquente, ses regards extraordinaires. En realite, il n'avait tout son prix, au moral et au physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures merveilleuses, faites pour la representation, pour la vie tumultueuse en plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la solitude rapetisse et enlaidit, que la publicite grandit et transfigure, et pour lesquelles l'eloquence est le plus imperieux des besoins. Note: [1] "En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappe de son exterieur. Il avait une stature haute, carree, epaisse. La tete, deja forte au dela des proportions ordinaires, etait encore grossie par une enorme chevelure bouclee et poudree. Il portait un habit de ville dont les boutons, en pierres de couleur, etaient d'une grandeur demesuree; des boucles de soulier egalement tres grandes. On remarquait enfin dans toute sa toilette, une exageration des modes du jour, qui ne s'accordait guere avec le bon gout des gens de la cour. Les traits de sa figure etaient enlaidis par des marques de petite verole. Il avait le regard couvert, mais ses yeux etaient pleins de feu. En voulant se montrer poli, il exagerait ses reverences; ses premieres paroles furent des compliments pretentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les formes ni le langage de la societe dans laquelle il se trouvait, et quoique, par sa naissance, il allat de pair avec ceux qui le recevaient, on voyait neanmoins tout de suite a ses manieres qu'il manquait de l'aisance que donne l'habitude du grand monde.... ".... Mais, apres le diner, M. de Meilhan ayant amene la conversation sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper d'abord comme ridicule dans l'exterieur de Mirabeau disparut a l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses idees, et il entraina tout le monde par sa maniere brillante et energique de les exprimer." (_Correspondance de Mirabeau et de La Marck_, t. I. p. 86.) [Illustration: HONORE GABRIEL COMTE DE MIRABEAU] _Depute de la Senechaussee d'Aix a l'Assemblee Nationale en 1789. Elu president le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._ A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.] Tel etait Mirabeau a la veille d'entrer dans la vie publique, reunissant dans sa personne toutes les conditions d'eloquence parfaite qu'ont enumerees un Ciceron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porte par la nature et par les circonstances, va depasser ce Ciceron, qu'il aimait a lire, et qui sait? atteindre Demosthene, d'autant plus que ces grandes verites, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'a nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'etre le premier a les exprimer a la tribune francaise qu'il inaugure. Un public tout neuf au plaisir d'ecouter, voila son auditoire. Les passions et les idees de toute la France, et de la France du XVIIIe siecle encore philosophe, enthousiaste, heroique, voila la matiere de ses harangues. Jamais le genie ne rencontra de si belles et de si faciles circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la carriere oratoire de Mirabeau, nous revions mieux. Apres ces elans sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la pensee du grand homme se derobe-t-elle parfois comme a dessein, au lieu de se developper d'un discours a l'autre avec harmonie et clarte? Pourquoi la declamation succede-t-elle tout a coup a l'accent sincere, aux beautes solides et simples? C'est qu'il manquait a Mirabeau un avantage que ses collegues de la Constituante possedaient presque tous: la consideration publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de l'orateur que le cote glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel mepris il fut accueilli a Versailles. On ne lui parlait pas; on considerait, meme a gauche, sa presence comme un scandale. Outre que ce transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une legende deshonorante s'attachait a son nom. Les calomnies de son pere avaient fait leur chemin, et tous les vices semblaient marques hideusement sur cette figure ravagee. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son fils jusqu'a dix-sept lettres de cachet, avait laisse publier, lors du proces d'Aix, un recueil de ses lettres intimes ou il disait de Mirabeau tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colere habilement attisee par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais epoux, mauvais pere, Mirabeau pouvait-il etre un bon citoyen? Et encore on lui eut pardonne ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manque meme a l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa venalite. Son eloquence au debut etonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne croyait pas ce qu'il disait._ Il parvint a seduire, a arracher l'assentiment, a decider certains votes par l'eclat eblouissant de la verite; il obtint une grande influence, mais il n'atteignit jamais a l'autorite. Souvent son genie meme se tournait contre lui, et plus les imaginations etaient flattees, plus les consciences resistaient. Deboires, affronts, mepris les moins deguises, il subit tout, accepta tout, dans la pensee de se rehabiliter enfin. Il n'y parvint jamais tout a fait. "Dans certains moments, ecrit Etienne Dumont, il aurait consenti a passer au travers des flammes pour purifier le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, a demi suffoque de douleur, en disant avec amertume: "J'expie bien cruellement les erreurs de ma jeunesse". Voila pourquoi il tombait quelquefois dans la declamation. Desireux de donner au public une bonne idee de lui-meme, il n'y pouvait parvenir; le desaccord de sa vie et de ses paroles etait trop flagrant. Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe ancien, c'est de paraitre a ses auditeurs tel qu'il veut paraitre en effet. Et c'etait bien la le but secret de Mirabeau; il voulait paraitre honnete. Mais, comme l'ajoute Ciceron en termes qui s'appliquent cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive a cette eloquence supreme que par la dignite de la vie: _id fieri vitae dignitate_. _II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_ Quelle etait la politique de Mirabeau? A cette question souvent posee, aucune reponse satisfaisante n'a ete faite. Ceux qui ont ecrit avant la publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme exterieur, que ses desseins avoues, que sa politique officielle. Ceux qui ont ecrit depuis n'ont plus vu que l'homme interieur, que l'intrigant paye, que le conspirateur mysterieux. La, dit-on, c'est un tribun, presque un demagogue; ici c'est un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la Revolution; en secret il la retient et semble lui preparer des pieges. Comment demeler sa veritable pensee au milieu de ces contradictions? Ecartons d'abord une hypothese qui se presente tout de suite a l'esprit. Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas a proprement parler de politique: il vecut d'expedients, au jour le jour, eloquent si le hasard lui faisait rencontrer la verite, languissant ou obscur quand il se trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas soit guide par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne reve un certain etat de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui. Eh bien, Mirabeau croyait que l'etat politique le plus souhaitable pour la France et pour lui-meme, c'etait un etat mixte, moitie absolutisme et moitie liberte, ou subsisterait ce qui etait supportable dans l'ancien regime et ce qui etait immediatement possible dans les systemes nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrete pour la cour, ecrite le 14 octobre 1790, il resume en ces termes les principes de sa politique: "Que doit-on entendre par les bases de la Constitution? "Reponse: "Royaute hereditaire dans la dynastie des Bourbons; corps legislatif periodiquement elu et permanent, borne dans ses fonctions a la confection de la loi; unite et tres grande latitude du pouvoir executif supreme dans tout ce qui tient a l'administration du royaume, a l'execution des lois, a la direction de la force publique; attribution exclusive de l'impot au corps legislatif; nouvelle division du royaume, justice gratuite, liberte de la presse; responsabilite des ministres; vente des biens du domaine et du clerge; etablissement d'une liste civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privileges ni d'exemptions pecuniaires; plus de feodalite ni de parlement: plus de corps de noblesse ni de clerge; plus de pays d'etats ni de corps de province:--voila ce que j'entends par les bases de la Constitution. Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique." Dans sa pensee, le defenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi, et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyes l'un sur l'autre, ils triomphent du clerge et de la noblesse, et a cette alliance le roi gagne son pouvoir, le peuple sa liberte. C'est la _democratie royale_ de Wimpffen, c'est l'idee de la Constituante et de la France en 1789. Mais quelle est l'autorite la plus ancienne, la plus forte, celle du roi ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, a propos de la formule a employer pour la promulgation des lois. Doit-on continuer a dire: _Louis, par la grace de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.-- Et les droits du peuple? "Si les rois, repond-il, sont rois par la grace de Dieu, les nations sont souveraines par la grace de Dieu. On peut aisement tout concilier."--Operer cette conciliation (non aisee, mais impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministere.-- Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains a l'autre, du corps a la tete, du peuple au roi. Il faut flatter, duper, aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberte, sous pretexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion publique, et pour cette capture les moyens les plus caches sont les plus efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le peuple; c'est pour le bonheur du peuple. Le mot de republique, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risee. La republique, c'est pour lui le retour a l'etat de barbarie; c'est le chaos; c'est la destruction de l'etat social. Et il montre cependant plus de sens politique que les rares republicains qui existaient alors, en ce qu'il craint l'arrivee prochaine de la republique, tandis que ceux-la ne l'esperent meme pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur attribuant la clairvoyance qu'il est seul a posseder. En voyant combien les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer qu'ils ne preparent pas secretement les voies a la republique, et il ecrit a la cour le 14 octobre 1790: "Je sais que ... les legislateurs, consultant les craintes du moment plutot que l'avenir, hesitant entre le pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes republicaines dont ils prevoyaient le danger, craignant meme que le roi ne desertat sa haute magistrature, ou ne voulut reconquerir la plenitude de son autorite; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexite, les legislateurs n'ont forme, en quelque sorte, l'edifice de la constitution qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voute, et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de maniere qu'ils pussent opter entre la republique et la monarchie, et que la royaute fut conservee ou inutile, selon les evenements, selon la realite ou la faussete des perils dont ils se croiraient menaces. Ce que je viens de dire est le mot d'une grande enigme." C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et a Barnave que de leur preter des vues aussi profondes: les evenements les menaient; ils ne se doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent a un avenir, qui, en 1790, semblait eloigne d'un siecle. Cette aversion de Mirabeau pour la democratie pure et pour les theories du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil sans cesse repete, a la tribune meme (10 octobre 1789): "Ne multipliez pas de vaines declamations; ravivez le pouvoir executif; sachez le maintenir, etayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement, la societe tombe en dissolution, et rien ne peut nous preserver des horreurs de l'anarchie." Son royalisme n'est pas seulement theorique; il se considere personnellement comme le champion necessaire de la royaute. Ne croyons pas que le besoin d'argent l'ait rapproche de la cour; il se sent ne pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre. Quand cela? En 1790, quand il succombe a la misere et que la situation politique l'effraie? Non: a son arrivee dans la vie politique, a la premiere heure, a la premiere minute, au moment meme ou il songe a entrer aux Etats generaux, _cinq mois avant les elections_. Il ecrit, le 28 decembre 1788, a M. de Montmorin: "Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis etre aux Etats generaux.... En nous entendant, il me serait tres aise d'eluder les difficultes ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas trop de trois mois pour se preparer, lier sa partie, et se montrer digne et influent defenseur du trone et de la chose publique." Ce role de defenseur du trone, si beau qu'il put paraitre en 1788, est- il vraiment celui auquel son genre d'eloquence semblait destiner Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas etre en effet un tribun populaire, le conseiller, l'interprete, l'initiateur de la democratie? Pourquoi, victime de l'ancien regime, ne reva-t-il pas une republique dirigee par sa voix puissante? Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'education, mais de la naissance. C'est a son pere qu'il devait cet orgueil de caste qu'il ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'apres l'abolition des titres de noblesse, il continua a se faire appeler Monsieur le comte, a sortir en voiture armoriee. Voila la premiere raison pour laquelle il etait royaliste. La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis a Vincennes, le regime democratique l'aurait laisse de cote, dans les rangs obscurs. Il comprenait tres bien que le dereglement de sa vie lui aurait ferme la carriere politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle parlementaire, ou plutot cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilegies, semblait lui assurer un role digne de son genie. Il excellait, nous le savons, dans l'eloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui permettait d'etre orateur, et la necessite de concilier deux choses inconciliables, la souverainete populaire et la souverainete royale, ouvrait un champ illimite a son habilete un peu policiere. Eblouir par son eloquence, seduire par son adresse, jouer un beau role representatif et, en secret, preparer par de petits moyens, par des hommes secondaires, de grands effets politiques, c'etait la son ideal. Et que ne le realisa-t-il? Les d'Orleans etaient sous sa main; il pouvait leur donner la royaute. C'etait meme le seul moyen de realiser son reve de monarchie mitigee. Mais des qu'il vit le duc d'Orleans, en 1788, chez le comte de La Marck, il le jugea et dit "que ce prince ne lui inspirait ni gout ni confiance". Plus tard il repetait qu'_il n'en voudrait meme pas pour son valet_. C'est donc avec la branche ainee qu'il veut fonder le seul regime dont il puisse etre l'orateur et le ministre. Ses opinions, on le voit, sont fondees sur son interet, ou, si on aime mieux, sur l'interet de son genie. Il lui faut, ce sont ses propres expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait prepare les conditions les plus favorables a l'epanouissement de son eloquence, mais avouons que sa politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voila la troisieme raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et completement la cause du XVIIIme siecle. Ses contemporains, philosophes et politiques, precurseurs et acteurs de la revolution, different de doctrine et de systeme; mais ils se rapprochent en un point, c'est qu'ils ont une foi ardente en l'humanite; ils la croient bonne, raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de lui oter ses chaines, de lui rendre ses droits, de l'amener a la virilite par la liberte. Ils croient fermement a la justice: c'est la l'evangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore obscurci. Cette foi est etrangere a Mirabeau: ce n'est ni sur la raison ni sur le droit qu'il compte pour etablir son systeme, mais sur le genie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou plus jeune que cet age. Quand, en decembre 1790, deja paye par la cour, il presente son plan secret de resistance, le comte de La Marck ecrit finement a Mercy-Argenteau: "Ce plan est trop complique, ainsi que vous l'avez remarque, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par exemple, l'aurait tres bien fait executer; mais nous ne sommes plus au temps de la Fronde." Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres. Il se refusait, ce trop fin politique, a croire au desinteressement de ce peuple de 1789, affame pourtant de justice. "Tous les Francais, disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des promesses, et vous verriez bientot le parti du roi predominant partout." Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'apres lui-meme. Non, ce n'est pas pour le seul bien-etre que nos peres se leverent contre la royaute. Le sens profond de la Revolution echappait a Mirabeau. Dans les questions religieuses, il montrait la meme ingeniosite et le meme aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'etait jamais serieusement demande si la liberte etait compatible avec le catholicisme? Il n'a pas de solution pour ce grave probleme. Dans son _Essai sur les lettres de cachet_, il pretend montrer qu'une societe civile peut vivre sans detruire une religion hostile au principe meme de cette societe. Il suffit, dit-il, que les "ministres des autels soient circonscrits dans leur etat", et il passe. Le meme homme vote et defend la constitution civile du clerge, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend l'hostilite irreconciliable de l'Eglise. En decembre 1789, il disait a sa soeur, Mme du Saillant: "La liberte nationale avait trois ennemis: le clerge, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce siecle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le tuer._" Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui vont faire reculer la Revolution! C'est qu'au fond il est indifferent en religion. Les grands problemes qu'il appelle dedaigneusement metaphysiques n'ont jamais preoccupe ce meridional. Les pensees hautes et generales sur la destinee de l'homme lui sont inconnues et repugnent a sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dexterite et un tact infinis, mais aucune idee superieure. Qu'en resulte-t-il? C'est qu'en eloquence comme en politique il ne demande pas ses succes a ce qu'on appelle l'eternelle morale. On ne trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont beaux dans tous les temps; nul appel a la conscience humaine; nul elan vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piete pour les hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais les choses memes n'y sont pas, puisqu'elles n'etaient pas dans son ame. Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint- Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est la le caractere de cet orateur, d'avoir ete grand sans puiser son inspiration aux sources morales; c'a ete son originalite et sa faiblesse a la fois. Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer avec un accent vrai, et puis par la maniere emouvante dont il parle de lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique et superbe qui occupe la scene. Ses discours ne sont qu'une vaste apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvele, une recherche acharnee et une revendication anxieuse de l'estime des hommes, qu'il va conquerir et qui lui echappe toujours. Le sentiment qui anime cette eloquence, ce n'est pas la dignite, c'est l'orgueil. Ange dechu, il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains, exaltant dans un style passionne ses souffrances et ses coleres. Que ce soit aux Etats de Provence, a l'Assemblee constituante, lors de l'affaire du Chatelet, ou encore dans sa correspondance secrete avec la cour, je retrouve partout cette meme poursuite de la rehabilitation. C'est peu d'etre admire: il veut etre estime, et, naivement, il intrigue pour forcer l'estime. L'Assemblee ne se lasse pas de cette magnifique apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas meme la presidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les voix de l'extreme droite. Le jour ou Mirabeau touche au ministere, a un honneur qui peut refaire sa reputation, l'Assemblee le precipite en souriant. Ses idees, elle les accueille, elle les vote; mais sa personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattees de cette eloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est pas touche. C'est un duel qui l'interesse et qui desespere Mirabeau: il en meurt. _III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_ Justifions ces remarques generales sur la politique et l'inspiration oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntes a ses principaux discours. Aux Etats de Provence, il defend le reglement royal contre la noblesse qui voulait faire les elections selon l'antique constitution de la "nation provencale". C'est la pour lui un admirable terrain, qui lui donne confiance et lui permet de lutter contre le mepris de ses collegues: "Si la noblesse veut m'empecher d'arriver, disait-il, il faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus." Cependant les outrages dont on l'abreuva, malgre sa bonne volonte, le forcerent a prendre une allure d'opposition qui etait bien loin de ses principes. "Ces gens-la, ecrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgre moi, si je ne me tenais pas a quatre." Il tenait neanmoins a l'estime de la noblesse et il chercha a se justifier devant elle dans un discours que la prorogation des Etats l'empecha de prononcer, mais qu'il fit imprimer et repandre. C'est la premiere en date de ses justifications publiques: "Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai desire que mon ordre fut assez habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arrache demain; j'ai desire qu'il s'assurat le merite et la gloire de provoquer l'assemblee des trois ordres, que toute la Provence demande a l'envi.... Voila le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutot j'ai cru que le peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souille d'une telle pensee merite des supplices! Mais je suis bien plus coupable qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers exces de l'oppression pour se resoudre a la resistance; qu'il ne resiste jamais assez longtemps pour obtenir la reparation de tous ses griefs; qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable a ses ennemis, il lui suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser a faire.... Je pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix." S'adressant aux nobles et aux membres du clerge, il profere ces paroles menacantes et souvent citees: "Dans tous les pays, dans tous les ages, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est eleve quelqu'un de leur sein, c'est celui-la surtout qu'ils ont frappe, avides qu'ils etaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi perit le dernier des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il lanca de la poussiere vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et de cette poussiere naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir extermine les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse!" Dans une peroraison d'un caractere tout personnel, il tire de tres grands effets de l'affirmation de sa sincerite, affirmation qui n'etait pas inutile: "Pour moi, qui dans ma carriere publique n'ai jamais craint que d'avoir tort; moi qui, enveloppe de ma conscience et arme de principes, braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent dans l'assemblee nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes, toutes les convulsions, en un mot, des prejuges expirants, ne m'en imposeront pas. Eh! comment s'arreterait-il aujourd'hui dans sa course civique, celui qui, le premier d'entre les Francais, a professe hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps ou les circonstances etaient bien moins urgentes, et la tache bien plus perilleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai ete, je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberte publique, l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilegies, si c'est la plutot etre l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privileges finiront, mais le peuple est eternel." Exclu de l'assemblee de la noblesse comme _non-possedant_, c'est avec dechirement qu'il se separa des hommes de sa condition, et qu'il se vit force de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut assez aveugle pour voir en Mirabeau un seditieux; elle le traitait volontiers d'_enrage_. A quoi il repondait: "C'est une grande raison de m'elire, si je suis un chien enrage; car le despotisme et les privileges mourront de ma morsure." Mais ce n'est la qu'un acces de colere: ce pretendu demagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de Marseille, souleve contre une taxe du pain, par les conseils les plus sages, les plus moderes. Et pourquoi le peuple doit-il se resigner? Pour faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une proclamation ou il avait mis a la portee de tous quelques verites economiques: "Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera davantage. Comment pourrions-nous resister au plaisir que nous lui allons faire, quand il est precisement d'accord avec nos plus pressants interets? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans verser des larmes de joie?" Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de metaphysique le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononca aux Etats generaux, il formula en ces termes son empirisme politique: "N'allez pas croire que le peuple s'interesse aux discussions metaphysiques qui nous ont agites jusqu'ici. Elles ont plus d'importance qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le developpement et la consequence du principe de la representation nationale, base de toute constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaitre le systeme de ses droits et la saine theorie de la liberte. Le peuple veut des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous l'horrible faix dont on l'ecrase; mais il demande seulement de ne payer que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misere.... "Il est cette difference essentielle entre le metaphysicien, qui, dans la meditation du cabinet, saisit la verite dans son energique purete, et l'homme d'Etat, qui est oblige de tenir compte des antecedents, des difficultes, des obstacles; il est, dis-je, cette difference entre l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe qu'a _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut etre_. "Le metaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des deserts, ni des fleuves, ni des abimes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde ideal [Note: Seance du 15 juin 1789.]." Faut-il s'etonner que ce cours de politique appliquee n'ait pas ete chaudement accueilli? Ce n'etait certes pas le moment, en juin 1789, de se rappeler qu'on "marchait sur la terre", et de quitter le "monde ideal". Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultes, les perils, les baionnettes dont on etait entoure, marcher la tete haute, les yeux fixes vers l'ideal populaire et vaincre, comme on le fit, par la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes d'une politique prudente, elles etaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs un piege que leur tend Mirabeau, quand, dans ce meme discours, il propose a ses collegues de s'intituler _representants du peuple francais_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Etait-ce _populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas a craindre que la cour ne voulut comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvat avoir consacre la distinction des ordres? L'abbe Sieyes vit le danger, retira sa formule (_Assemblee des representants connus et verifies_) et se rallia a celle de Legrand (_Assemblee nationale_), qui contenait deja la Revolution. Quant a Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections et, en rheteur, repondant a ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du mepris ou l'on tenait ce beau mot de peuple: "Je persevere dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait attaquee, je veux dire la qualification de _peuple francais_; je l'adopte, je la defends, je la proclame, par la raison qui la fait combattre. "Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecte en France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du prejuge; parce qu'il nous presente une idee dont l'orgueil s'alarme et dont la vanite se revolte; parce qu'il est prononce avec mepris dans les chambres des aristocrates; c'est pour cela meme, Messieurs, que nous devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de le rendre desormais respectable aux ministres et cher a tous les coeurs.... "Representants du peuple, daignez me repondre. Irez-vous dire a vos commettants que vous avez repousse ce nom de peuple? que si vous n'avez pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherche a eluder cette denomination qui ne vous parait pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus fastueux que celui qu'ils vous ont confere? Eh! ne voyez-vous pas que le nom de _representants du peuple_ vous est necessaire, parce qu'il vous attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un a un! Ne voyez- vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne a connaitre au peuple que nous avons lie notre sort au sien, ce qui lui apprendra a reposer sur nous toutes ses pensees, toutes ses esperances! "Plus habiles que nous, les heros bataves qui fonderent la liberte de leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre, parce que le mepris de leurs tyrans avait pretendu les en fletrir, et ce titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le despotisme avilissaient, fut a la fois leur force, leur gloire et le gage de leur succes. Les amis de la liberte choisissent le nom qui les sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront les _remontrants_ en Amerique, les _patres_ en Suisse, les _gueux_ dans les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur oteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront su s'honorer." (Seance du 16 juin 1789.) Ces declamations furent accueillies par des murmures merites, et le role que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu a eloigner de lui la confiance de l'Assemblee. Que voulait-il donc? Maintenir les ordres privilegies? Nous avons vu qu'il les considere comme un obstacle a la liberte, et qu'il les supprime dans ses programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des communes dont l'audace l'inquietait deja, comme elle inquietait la cour. Le "defenseur du trone" tremblait, des les premiers jours de la Revolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes soumissent leurs decrets a la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce _veto_ etait pour lui le palladium des libertes publiques: "Je crois, avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement necessaire, que j'aimerais mieux vivre a Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait pas." A cette epoque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour; mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le designer a l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis. Il marquait d'avance les limites de la Revolution. Voyant qu'on ne venait pas a lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il en recut l'accueil le plus injurieux. Justement depite, il changea d'allure, resolut de montrer sa force et sa popularite et de s'imposer en menacant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours democratiques par lesquels il releva le courage de l'Assemblee, apres la seance royale du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Breze. Cette apostrophe si celebre a donne le change sur la veritable politique de Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-la est restee fixee dans la memoire populaire. La legende represente le pretendu tribun montrant du doigt la porte au courtisan terrifie, sortant a reculons comme devant le roi. Ce coup de theatre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il avait ce jour-la menace le pouvoir absolu. La cour fut effrayee de cette infraction insolente a l'etiquette, si bien que de part et d'autre on se trompa sur les veritables intentions du grand orateur, et l'on vit une politique la ou il n'y avait qu'une boutade, qu'un acces d'impatience et de colere. Il fut inquiet lui-meme d'avoir revele d'un geste et d'un mot la fragilite du pouvoir royal, et dans la seance du 27 juin il essaya visiblement de reparer son imprudence: "Messieurs, je sais que les evenements inopines d'un jour trop memorable ont afflige les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ebranleront pas. A la hauteur ou la raison a place les representants de la nation, ils jugent sainement les objets et ne sont point trompes par les apparences qu'au travers des prejuges et des passions on apercoit comme autant de fantomes. "Si nos rois, instruits que la defiance est la premiere sagesse de ceux qui portent le sceptre, ont permis a de simples cours de judicature de leur presenter des remontrances, d'en appeler a leur volonte mieux eclairee; si nos rois, persuades qu'il n'appartient qu'a un despote imbecile de se croire infaillible, cederent tant de fois aux avis de leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de convoquer l'Assemblee nationale n'en ecouterait-il pas les membres avec autant de faveur que des cours de judicature, qui defendent aussi souvent leurs interets personnels que ceux des peuples? En eclairant la religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompe, les deputes du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la liberte du monarque; ce ne sera pas en vain, des qu'il aura voulu prendre sur lui-meme de ne se fier qu'a la droiture de ses intentions et de sortir du piege qu'on a su tendre a sa vertu...." Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi que pour le peuple: "Tels que nous nous sommes montres depuis le moment ou vous nous avez confie les plus nobles interets, tels nous serons toujours, affermis dans la resolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas a des biens passagers, mais a la condition meme du royaume; determines a voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des innombrables avantages que la nature et la liberte nous promettent, a soulager le peuple souffrant des campagnes, a remedier au decouragement de la misere, qui etouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien a l'egal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune; non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'a l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; desirant enfin, pour unique recompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette immense patrie reunis dans les memes sentiments, heureux du bonheur de tous, et cherissant le pere commun dont le regne aura ete l'epoque de la regeneration de la France." Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblee resolut de demander pour la troisieme fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau, s'adressant a la deputation, improvisa ce discours, qui porte a un si haut degre l'empreinte de son genie, et qui fut inspire par une colere non jouee: "Eh bien! dites au roi que les hordes etrangeres dont nous sommes investis ont recu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs presents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites etrangers, gorges d'or et de vin, ont predit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblee nationale; dites-lui que, dans son palais meme, les courtisans ont mele leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avant-scene de la Saint-Barthelemy. "Dites-lui que ce Henri dont l'univers benit la memoire, celui de ses aieux qu'il voulait prendre pour modele, faisait passer des vivres dans Paris revolte, qu'il assiegeait en personne, et que ses conseillers feroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidele et affame." Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens pretendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et ajouta: "Le silence des peuples est la lecon des rois." Quand meme il aurait prononce ces paroles qui, avec l'apostrophe a la deputation, sont les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne peut pas dire qu'il ait manque un instant a son role de "defenseur du trone". L'indignation et l'ecoeurement que lui faisait eprouver la politique de la cour expliquent aisement ces sorties. Et puis, ne voulait-il pas faire peur a l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des revolutionnaires, se designer plus nettement comme l'homme indispensable? Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il presente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres. Mounier proteste, au nom de la separation des pouvoirs, et s'attire cette replique, ou se trouvent les idees les plus sages, les plus vraies de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus a coeur: "Vous oubliez que nous ne pretendons point a placer ni deplacer les ministres en vertu de nos decrets, mais seulement a manifester l'opinion de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez- vous ce simple droit de declaration, vous qui nous accordez celui de les accuser, de les poursuivre, et de creer le tribunal qui devra punir ces artisans d'iniquites dont, par une contradiction palpable, vous nous proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que vous, combien je suis plus modere? Vous n'admettez aucun intervalle entre un morne silence et une denonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obeir ou frapper, voila votre systeme. Et moi, j'avertis avant de denoncer, je recuse avant de fletrir, j'offre une retraite a l'inconsideration ou a l'incapacite avant de les traiter de crimes. Qui de nous a plus de mesure et d'equite? "Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne pas ce droit que vous reclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre.... L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh! par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette ile fameuse, cet inepuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis de la liberte? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore pour l'eternelle instruction du monde: l'Angleterre developpe tous les germes d'industrie, exploite tous les filons de la prosperite humaine, et tout a l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa constitution avec toute la vigueur de la plus energique jeunesse, et l'imposante maturite d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.... Vous ne pensiez donc qu'a quelques discussions parlementaires (la, comme ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guere d'autre importance que l'interet de la loquacite); ou plutot c'est apparemment la derniere dissolution du parlement qui vous effraie." Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des "principes metaphysiques", et il le prouva en s'abstenant de paraitre a la nuit du 4 aout et en blamant autant qu'il le pouvait sans se depopulariser, non l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel on avait procede. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme d'une puerilite. Il fut cependant rapporteur du Comite charge d'elaborer la Declaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu. Tantot il demande l'ajournement, tantot que la declaration ne figure pas en tete, mais a la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport qu'il deposa. Cette "metaphysique" leur semble un jouet d'enfant. Il etait encourage dans son mepris pour l'idee revolutionnaire par Etienne Dumont et les Genevois pedants qui l'entouraient, mais surtout par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, etranger depute au parlement francais par suite d'un vieux droit feodal, ancien serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau et ame de ce que le peuple appelait justement le comite autrichien. "Le comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se devoua a des negociations utiles au roi aupres des chefs des factieux." Ce fin diplomate, cet intrigant emerite capta bientot la confiance de Mirabeau, quoiqu'il siegeat a l'extreme droite: "Avec un aristocrate comme vous, lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement." La Marck fut charme de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un demagogue. Il caressa son reve d'etre ministre et lui reprocha son opposition: "Mais, repondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans le parti de l'opposition, qui est revolutionnaire, ou risquer de perdre ma popularite qui est ma force." C'est a ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur le _veto_ (1er septembre), qui reflete fidelement ses hesitations et ses contradictions intimes. Son raisonnement est celui-ci: Le roi a les memes interets que le peuple: ce qu'il fait pour lui-meme, il le fait pour le peuple. Or les representants peuvent former une aristocratie dangereuse pour la liberte. C'est contre cette aristocratie que le _veto_ est necessaire. Les representants auront aussi leur _veto_, le refus de l'impot. C'est la theorie de la _democratie royale_ que nous connaissons deja.-- Voici l'objection telle que Mirabeau la presente: "Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblee nationale lui propose, il est a supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux interets nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir executif qui reside en lui et qu'il doit defendre; dans ce cas, il en appelle a la nation, elle nomme une nouvelle legislature, elle confie son voeu a ses nouveaux representants, par consequent elle prononce; il faut que le Roi se soumette ou qu'il denie l'autorite du tribunal supreme auquel lui-meme en avait appele." Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui montrent combien peu il se laissait prendre a ses propres sophismes: "Cette objection est tres specieuse, et _je ne suis parvenu a en sentir la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on a pu deja voir et l'on remarquera davantage encore: "1 deg. Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde legislature n'apporte pas le voeu du peuple; "2 deg. Elle suppose faussement que le roi sera tente de prolonger son _veto_ contre le voeu connu de la nation; "3 deg. Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvenient, tandis qu'a plusieurs egards il a les memes inconvenients que si l'on n'accordait au roi aucun _veto_." Si le roi n'a pas le droit de s'opposer a certaines lois, il les executera a contre-coeur; peut-etre meme usera-t-il de violence ou de corruption envers l'Assemblee. Si, au contraire, il a sanctionne des lois, il s'est engage par cela meme a les faire executer fidelement. C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertes publiques, d'apres Mirabeau. Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur la denomination de l'Assemblee. Ce n'est plus l'homme qui apostropha Dreux-Breze, c'est un candidat a la faveur royale. Le peuple de Paris, qui n'etait pas dans le secret, ne voulut pas en croire ses oreilles: le soir meme on repetait au Palais-Royal que Mirabeau avait parle contre l'infame _veto_. Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole populaire. En septembre 1789, peu apres ce discours, il lui preta cinquante louis et s'engagea a renouveler ce pret chaque mois. Il acquit ainsi le droit de morigener le grand orateur, et il en usa: "Dans plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrite de son langage revolutionnaire a la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors repandre des larmes comme un enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincerite sur laquelle on ne pouvait se tromper." Il est le mentor de Mirabeau, qui lui ecrit: "Je boite sans soutien quand j'ai ete vingt-quatre heures sans vous voir." Et: "Allez, mon cher comte, et faites a votre tete, car vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que toute la verve de l'imagination ou les elans de la sensibilite toujours mobile." Ce La Marck fut le mauvais genie de Mirabeau: il l'enfonca chaque jour davantage dans les idees de la reaction, lui faisant honte de ses tendances liberales, surveillant severement son eloquence factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Des que La Marck s'absente, voyage, Mirabeau s'emancipe, et La Marck ecrit qu'il est afflige "de le voir rentrer de plus en plus dans les idees revolutionnaires". Mais des que le tentateur revient, Mirabeau se modere et se calme. Apres les journees des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit a celui-ci un memoire pour _Monsieur_, ou il conseille au roi de se retirer en Normandie, d'y appeler l'Assemblee, et dans ses conversations avec son ami, il va jusqu'a demander et appeler de ses voeux la guerre civile "qui retrempe les ames". Tout le mois d'octobre se passe en intrigues; on lui laisse entrevoir le ministere, et neanmoins la reine dit a La Marck: "Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour etre reduits a la penible extremite de recourir a Mirabeau." Cependant, il a besoin d'une grande place tres lucrative. On lui propose l'ambassade de Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce qu'il veut, c'est le ministere. Enfin il va faire sauter Necker sur la question des subsistances et il espere le remplacer, quand ses esperances sont a jamais brisees par le decret de l'Assemblee du 7 novembre 1789, qui interdit l'acces du ministere aux deputes. A cette occasion, il prononca un discours eloquent, ironique, desespere. Apres avoir brievement resume sa doctrine et montre l'utilite d'un ministere pris dans le Parlement, il declara ces principes si evidents que la proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur de la motion ou lui-meme: "Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce qu'il est possible que sa modestie embarrassee ou son courage mal affermi aient redoute quelque grande marque de confiance, et qu'il ait voulu se menager le moyen de la refuser en faisant admettre une exclusion generale. (Ironie ecrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner l'exclusion demandee a M. de Mirabeau, depute des communes de la senechaussee d'Aix." Quel commentaire a ce discours que la lecture des lettres de Mirabeau de septembre a octobre, dont chaque ligne exprime son desir fievreux d'etre ministre! Le decret de l'Assemblee fut pour lui un coup terrible. C'est en mars 1790 que la cour se decide enfin a faire demander a La Marck par l'intermediaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il etait aux Pays-Bas), et d'offrir a Mirabeau, non pas le ministere, mais la fonction de conseiller secret. Menee a l'insu du cabinet, la negociation aboutit, et Mirabeau remet un plan ecrit (10 mars 1790): il s'agit surtout de faire evader le roi et de traiter avec La Fayette, ou de l'ecarter et de le perdre. La reine, enchantee, offre de payer les dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet a La Marck, pour Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables a la fin de la legislature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000 francs par mois, plus 300 francs pour son secretaire et confident De Comps. Quand ces conditions furent fixees, "il laissa echapper, dit La Marck, une ivresse de bonheur, dont l'exces je l'avoue m'etonna un peu". Il prit, malgre les representations de La Marck, un grand train de maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats considerables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3 juillet 1790, il eut avec la reine, a Saint-Cloud, une entrevue secrete dont il sortit enthousiasme pour "la fille de Marie-Therese ... le seul homme que le roi ait pres de lui". Il remit des notes secretes pleines de conseils conformes a sa politique machiavelique, poussant le roi a renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et a l'appeler lui-meme au ministere, ce qu'on ne voulait a aucun prix. Il dut le comprendre, se resigna a son role mysterieux et resta le chef d'une camarilla obscure. Il voulait du moins que son autorite fut, sinon apparente, du moins serieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un _ministere secret_: "Puisqu'on est reduit a choisir de nouveaux ministres, on doublerait sur-le-champ leurs forces, ou plutot on aurait un _ministere secret_ a l'abri des orages, susceptible d'une grande duree, propre a correspondre et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur amour-propre en fut blesse, ne seraient que les organes; car l'art de s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maitriser sans qu'ils le voulussent, sans meme qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait d'habilete des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient avoir les rapports les plus etendus, sans qu'aucune de leurs liaisons eveillat la mefiance. Livres a une longue carriere, ils conserveraient, d'un ministere a l'autre, le fil des memes idees, des memes projets, et l'on pourrait enfin etablir l'art de gouverner sur des bases permanentes." Il n'obtint meme pas ce ministere secret, il ne fut meme pas un conseiller ecoute; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte; on ne comprenait meme pas a quel grand politique on avait affaire. "Eh quoi! disait-il amerement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t- elle donc au joueur?" Et voici comment il appreciait cette cour a laquelle il se vendait: "Du cote de la cour, oh! quelles balles de coton! quels tatonneurs! quelle pusillanimite! quelle insouciance! quel assemblage grotesque de vieilles idees et de nouveaux projets, de petites repugnances et de desirs d'enfants, de volontes et de _nolontes_, d'amour et de haines avortees!... Ils voudraient bien trouver, pour s'en servir, des etres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent l'ame d'un laquais." Il meprise ceux qui sont aux affaires: "Jamais des animalcules plus imperceptibles n'essayerent de jouer un plus grand drame sur un plus vaste theatre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des geants." Quant a l'Assemblee, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et, dans son grand memoire de decembre 1790, qui est tout un plan de gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de perdre l'Assemblee trop populaire: "J'indiquerai, dit-il, quelques moyens de lui tendre des pieges pour devoiler ceux qu'elle prepare a la nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa faiblesse; d'exciter sa jalousie pour eveiller celle des corps administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie." Ici, ne craignons pas de le dire, il est un traitre, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses cendres du Pantheon. Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller a demi dedaigne, orateur _paye, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses services, aprement desireux d'etre ministre et desesperant de le devenir, a la fin ennemi haineux de cette assemblee dont il ne pouvait forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'a sa mort, et c'est a cette lumiere qu'il faut lire ses discours. En voici trois, que nous examinerons rapidement a ce point de vue: le discours sur le droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le projet de loi relatif aux emigres (28 fevrier 1791). On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le ministere francais, alleguant le pacte de famille, demanda les fonds necessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais a qui appartient le droit de declarer la guerre? A la nation, d'apres Lameth, Barnave et les patriotes. Au roi, d'apres Mirabeau, et il prononce un discours confus, embarrasse, louche, ou il met en lumiere, l'inconvenient d'accorder ce droit au Corps legislatif: "Voyez les assemblees politiques; c'est toujours sous le charme de la passion qu'elles ont decrete la guerre. Vous le connaissez tous, le trait de ce matelot qui fit, en 1740, resoudre la guerre de l'Angleterre contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutile, me presenterent la mort, je recommandai mon ame a Dieu et ma vengeance a ma patrie_. C'etait un homme bien eloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il alluma n'etait ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient; l'emotion d'une assemblee, quoique moins nombreuse et plus assouplie que la notre aux combinaisons de l'insidieuse politique, en decida.... "Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez- vous aussi facilement celui des lenteurs des deliberations sur une telle matiere? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit paralysee, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les Republiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore, soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une grande confederation, soit parce qu'il est inevitable que les departements n'acquierent une grande influence sur le Corps legislatif? Ne craignez-vous pas que le peuple, etant instruit que ses representants declarent la guerre en son nom, ne recoive par cela meme une impulsion dangereuse vers la democratie, ou plutot l'oligarchie; que le voeu de la guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris bientot dans les petitions, et ne donne a une grande masse d'hommes toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne craignez-vous pas que le Corps legislatif, malgre sa sagesse, ne soit porte a franchir lui-meme les limites de ses pouvoirs par les suites presque inevitables qu'entraine l'exercice du droit de la guerre et de la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succes d'une guerre qu'il aura votee, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix des generaux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne porte sur toutes les demarches du monarque cette surveillance inquiete qui serait par le fait un second pouvoir executif? "Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvenient d'une assemblee non permanente, obligee de se rassembler dans le temps qu'il faudrait employer a deliberer; l'incertitude, l'hesitation qui accompagneront toutes les demarches du pouvoir executif, qui ne saura jamais jusqu'ou les ordres provisoires pourront s'etendre; les inconvenients meme d'une deliberation publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix, deliberations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous aurons de pareils secrets) sont souvent les elements?" Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation de convoquer aussitot le Corps legislatif, qui siegera pendant toute la guerre et reunira aupres de lui la garde nationale. Or, quel etait le but de Mirabeau en prononcant ce discours? De trancher une question de "metaphysique" gouvernementale? Il la jugeait sans doute peu importante. Mais, attache a la cour depuis le 10 mars, il cherchait a realiser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se resument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et qu'entoure de l'armee il commence, s'il le faut, cette guerre civile "qui retrempe les ames". En attribuant au roi le droit de paix et de guerre, Mirabeau ne songe qu'a lui donner le commandement de la force armee. La Marck l'avoue: "L'autorite du roi, dit-il, ne pouvait etre retablie que par la force armee; il fallait donc mettre cette force a sa disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, qui est sans doute, de tous ses travaux legislatifs, celui qui lui a fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but." Ce n'est pas sans hesitations que Mirabeau s'etait decide a cette demarche, exigee sans doute par la cour, et dont il sentait toute la gravite. La veille il avait sonde les dispositions de ses ennemis, les Triumvirs. "Il etait venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le banc immediatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi. --Eh bien! lui dis-je, nous allons donc etre demain en dissentiment, car on assure que le decret que vous proposerez ne sera guere dans les principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communique mon projet a personne.--Si l'on ne m'a pas dit la verite, il ne tient qu'a vous de me detromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y consens, repond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes tous coalises, repris-je a mon tour, car si vous voulez sincerement la liberte et le bien public, vous nous trouverez toujours a cote de vous. --Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai." Je m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son decret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il repliqua par l'exposition de ses motifs. Nous ne pumes nous accorder et, comme il n'etait pas sans inconvenient d'etre apercu en conversation suivie avec Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, ou il me trouverait avec Duport et Barnave." La on chercha a seduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la prochaine discussion. Il paraissait tente, mais repetait qu'il avait des engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il etait sur de la victoire. On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se menager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et, le lendemain, obtint un succes d'eloquence qui masqua sa defaite. Il fit plus: il trouva moyen de desavouer et d'alterer son discours pour ressaisir la popularite qui lui echappait. Impopulaire en effet, il etait perdu, et la cour le repoussait dedaigneusement. Or, quand on sut au dehors dans quel sens il avait parle, ce fut une explosion de surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux libelle: _Grande trahison decouverte du comte de Mirabeau_, ou on disait: "Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de vipere de l'or, ce nectar brulant, pour eteindre a jamais la soif qui te devore; prends garde que le peuple ne promene ta tete, comme il a porte celle de Foullon, dont la bouche etait remplie de foin. Le peuple est lent a s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est arrive; il est inexorable, il est cruel ce peuple, a raison de la grandeur des perfidies, a raison des esperances qu'on lui fait concevoir, a raison des hommages qu'on lui a surpris." Effraye de son impopularite naissante, il modifia son discours pour l'impression et l'envoya, ainsi modifie, aux 83 departements. Dans le texte du _Moniteur_, il deniait formellement au Corps legislatif le droit de deliberer directement sur la paix et sur la guerre; dans le texte destine aux departements, il deplacait la question et se demandait seulement s'il etait juste que le Corps legislatif deliberat _exclusivement_, et se bornait a proposer que le roi concourut a la declaration de guerre. Mirabeau, evidemment, se retractait, mais ne voulait point paraitre le faire. Alexandre de Lameth publia alors une brochure intitulee: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, depute a l'Assemblee nationale, juin 1790. Il y devoile la mauvaise foi de Mirabeau et publie, en deux colonnes paralleles, les deux editions de son discours, en soulignant les passages modifies. Voici quelques-uns de ces passages: Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilites de fait etaient la meme chose que la guerre, et que le Corps legislatif, ne pouvant empecher ces hostilites, ne pouvait empecher la guerre. Il imprime maintenant _etat de guerre_ partout ou il avait mis _guerre_ et il prend _etat de guerre_ dans le sens d'_hostilite de fait_, disant que si le Parlement ne peut pas empecher l'etat de guerre, il peut empecher la guerre, mais a condition d'etre d'accord avec le roi, ce qui est juste l'oppose de ce qu'il avait dit a la tribune. Dans la premiere edition on lit: "Faire deliberer directement le Corps legislatif sur la paix et sur la guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc." 2e ed.: "Faire deliberer _exclusivement_ le Corps legislatif, etc." 1re ed.: "Ce serait choisir, entre deux delegues de la nation celui qui... est cependant le moins propre sur une telle matiere a prendre des deliberations utiles." 2e ed.: "... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement de l'autre des deliberations utiles sur cette matiere." Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-memes sans se justifier, si l'on connait la politique secrete de Mirabeau, qui est de tromper le peuple pour son bien, c'est-a-dire pour le roi, puisque le roi, c'est le peuple. C'est pour reconquerir cette popularite qui lui echappe et pour masquer sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et, oubliant son role d'homme paye, soulage sa conscience par une magnifique apologie de la Revolution. Tel il apparait quand, le 21 octobre 1790, il glorifie avec colere le drapeau tricolore que l'on hesitait a substituer au drapeau blanc sur la flotte nationale: "He bien, parce que je ne sais quel succes d'une tactique frauduleuse dans la seance d'hier a gonfle les coeurs contre-revolutionnaires, en vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idees sont tellement subverties, tous les principes sont tellement denatures, on meconnait tellement l'esprit public, qu'on ose dire a vous-memes, a la face du peuple qui nous entend, qu'il est des prejuges antiques qu'il faut respecter, comme si votre gloire et la sienne n'etaient pas de les voir aneantir, ces prejuges qu'on reclame! Qu'il est indigne de l'Assemblee nationale de tenir a de telles bagatelles, comme si la langue des signes n'etait pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succes de leur federation ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir froidement un langage qui, bien analyse, dit precisement: Nous nous croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-a-dire la couleur de la contre-revolution ... (_Murmures violents de la partie droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), a la place des odieuses couleurs de la liberte! Cette observation est curieuse sans doute, mais son resultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop presume.... (_Au cote droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une si perilleuse securite, car le reveil serait prompt et terrible!... (_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots: C'est le langage d'un factieux._) "Calmez-vous, car cette imputation doit etre l'objet d'une controverse reguliere; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_) "Monsieur le president, je demande un jugement, et je pose le fait.... (_Murmures._) Je pretends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux, je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondement criminel de mettre en question si une couleur destinee a nos flottes peut etre differente de celle que l'Assemblee nationale a consacree, que la nation, que le roi ont adoptee, peut etre une couleur suspecte et proscrite! Je pretends que les veritables factieux, les veritables conspirateurs sont ceux qui parlent des prejuges qu'il faut menager, en rappelant nos antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage? (_Applaudissements._) "Non, Messieurs, non! leur sotte presomption sera decue; leurs sinistres presages, leurs hurlements blasphemateurs seront vains! Elles vogueront sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de toutes les contrees, non comme le signe des combats et de la victoire, mais comme celui de la sainte confraternite des amis de la liberte sur toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!..." Vertement tance par son ami La Marck pour cette sortie "demagogique", il lui repond avec orgueil: "Hier, je n'ai point ete un demagogue; j'ai ete un grand citoyen, et peut-etre un habile orateur. Quoi! ces stupides coquins, enivres d'un succes de pur hasard, nous offrent tout platement la contre-revolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En verite, mon ami, je n'ai nulle envie de livrer a personne mon honneur et a la cour ma tete. Si je n'etais que politique, je dirais: "J'ai besoin que ces gens-la me craignent". Si j'etais leur homme, je dirais: "Ces gens- la ont besoin de me craindre". Mais je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, l'honneur et la liberte avant tout, et, certes, Messieurs du retrograde me trouveront toujours pret a les foudroyer." Helas! une des causes de cette grande colere, c'etait aussi qu'il avait appris que la course faisait conseiller, a son insu, par Bergasse. Blesse, indigne, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait voir en lui. Mais cet acces d'independance tomba vite; on revint a lui, et il se justifia, s'excusa: "Mon discours, ecrit-il a la cour, qu'une attaque violente rendit tres vif, c'est-a-dire tres oratoire, fut cependant tourne tout entier vers l'eloge du monarque. Voila ma conduite; qu'on la juge!" Des lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononca plus de discours revolutionnaires. Il rendit a l'Assemblee mepris pour mepris, toujours soupconne, toujours applaudi, s'enfoncant davantage dans les intrigues secretes et se faisant l'illusion qu'on allait executer ses plans. Quand le Comite de constitution proposa une loi contre les emigres, il s'eleva avec force contre cette loi qui, a ses yeux, avait surtout l'inconvenient de mettre entre les mains de l'Assemblee une prerogative du pouvoir executif. Il combattit la motion avec hauteur: "La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les exces, de quelque espece qu'ils soient, l'exces du zele est aussi peu fait pour preparer la loi que tous autres exces. Ce n'est pas l'indignation qui doit proposer la loi, c'est la reflexion, c'est la justice, c'est surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire a votre comite de constitution l'honneur que les Atheniens firent a Aristide, vous n'avez pas voulu qu'il fut le propre juge de la moralite de son projet de loi; mais le fremissement qui s'est manifeste dans l'Assemblee en l'entendant a montre que vous etiez aussi bons juges de cette moralite qu'Aristide lui-meme, et que vous aviez bien fait de vous en reserver la juridiction. Je ne ferai pas a l'Assemblee cette injure, de croire qu'il soit necessaire de demontrer que les trois articles qu'il vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon, mais que certes ils n'entreront jamais dans les decrets de l'Assemblee nationale de France. "Ce que j'entreprendrais de demontrer peut-etre, si la discussion portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie meme de la loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilite de cette loi. (_On crie d'une partie du cote gauche: non; et applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de demontrer et je le ferai, si l'occasion s'en presente, que nul autre mode legal, puisqu'on veut donner cette epithete de legal, puisqu'on l'a donnee jusqu'ici du moins a toutes les promulgations faites par les autorites legitimes, et qu'aucun autre mode legal qu'une commission dictatoriale n'est possible contre les emigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est des cas urgents, qu'il est des situations critiques ou des mesures de police sont indispensablement necessaires, meme contre les principes, meme contre les lois recues: c'est la la dictature de la necessite. Comme la societe ne doit etre consideree alors que comme un homme tout- puissant dans l'etat de nature, certes, cette mesure de police doit etre prise, on n'en doute pas. Or le corps legislatif formera la loi; des lors que cette proposition aura recu la sanction du controleur de la loi ou du chef supreme de la police sociale, nul doute que cette mesure de police ne soit aussi sacree, tout aussi legitime, tout aussi obligatoire que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que j'aie besoin de m'expliquer davantage. "Messieurs, la loi sur les emigrations est, je le repete, une chose hors de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-a-dire infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne pouvez pas faire executer, et je declare que moi-meme, en anarchisant toutes les parties de l'empire, il m'est prouve, par la serie d'experiences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les gouvernements, que, malgre l'execution la plus tyrannique, la plus concentree dans les mains des Busiris, une loi contre les emigrants a toujours ete inexecutee, parce qu'elle a toujours ete inexecutable. (_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuee et mise a execution par une autorite legitime est sans doute dans votre puissance. "Il resterait a examiner s'il est dans votre devoir, c'est-a-dire s'il est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les hommes autrement que par le benefice des lois, autrement que par le seul attrait de la liberte. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je m'etendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question. La question est de savoir si le projet que propose le comite est deliberable, et je le nie. Je le nie, declarant que, dans mon opinion personnelle (ce que je demanderais a developper, si j'en trouvais l'occasion), je serais, et j'en fais serment, delie a mes propres yeux de tout serment de fidelite envers ceux qui auraient eu l'infamie d'etablir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du cote gauche._) "Certes, la popularite que j'ai ambitionnee (_murmures a gauche_), et dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible roseau, c'est un chene dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est- a-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la justice. "Je pense que je serais deshonore a mes propres yeux, si, dans aucun moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le pretendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre les emigrations et les emigrants: je jure de ne lui obeir dans aucun cas, si elle etait faite. J'ai l'honneur de vous proposer le decret suivant: "L'Assemblee nationale, oui le rapport de son Comite de constitution, considerant qu'aucune loi sur les emigrants ne peut se concilier avec les principes de sa Constitution, passe a l'ordre du jour." (_Grands murmures du cote gauche._) Dans cette phrase souvent repetee: _Je jure de ne lui obeir en aucun cas_, la lecture des notes secretes nous montre autre chose qu'une figure oratoire. Mirabeau tendait a deconsiderer les decrets de cette Assemblee qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle repugnait a sa politique contre-revolutionnaire. Ce discours est la formule parlementaire des theories dont il entretenait le comte de La Marck et la reine. Nous avons dit que ce n'etait pas aux principes de la morale eternelle, a la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration oratoire. Met-il en lumiere une seule grande verite dans les discours que nous avons cites? La forme est vehemente, le fonds est une serie d'arguments ingenieusement combines, mais tous empruntes au sentiment de l'interet. Prenons maintenant le discours le plus celebre de Mirabeau, et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre d'eloquence. Deux emprunts successifs avaient echoue. Necker propose un plan de finances realisant diverses economies, mais dont la mesure la plus grave etait un impot provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, tres habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien a substituer immediatement, et d'en laisser la responsabilite au ministre (26 septembre 1789): ".... Deux siecles de depredation, dit Mirabeau, et de brigandages ont creuse le gouffre ou le royaume est pres de s'engloutir; et il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des proprietaires francais: choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un petit nombre perisse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux mille notables possedent de quoi combler le deficit; ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prosperite dans le royaume; frappez, immolez sans pitie ces tristes victimes, precipitez-les dans l'abime; il va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconsequents, hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en decretant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inevitable sans la decreter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel; car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaitre le _deficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas paye, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre- coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-etre leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoiques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France; impassibles egoistes qui pensez que les convulsions du desespoir et de la misere passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, etes-vous bien surs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre, ni la delicatesse?... Non, vous perirez, et dans la conflagration universelle que vous ne fremissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos detestables jouissances.... Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il etre suffisant! Votez- le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non eclaires, vous n'en avez pas sur sa necessite, et sur notre impuissance a le remplacer, immediatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout delai. Gardez-vous de demander du temps, le malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, a propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguere ces mots forcenes: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on delibere!_ Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni perils, ni factions, ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est la; elle menace de consumer, vous, vos proprietes, votre honneur ... et vous deliberez!" Le succes de Mirabeau fut prodigieux. "Il parlait, dit son collegue, le marquis de Ferrieres, avec cet enthousiasme qui maitrise le jugement et les volontes. Le silence du recueillement semblait lier toutes les pensees a des verites grandes et terribles. Le premier sentiment fit place a un sentiment plus imperieux; et comme si chaque depute se fut empresse de rejeter de sur sa tete cette responsabilite redoutable dont le menacait Mirabeau, et qu'il eut vu tout a coup devant lui l'abime du deficit appelant ses victimes, l'Assemblee se leva tout entiere, demanda d'aller aux voix et rendit a l'unanimite le decret." Assurement, ce discours si brillant, si anime, si rapide, n'est pas exempt de rhetorique; mais la rhetorique ne deplaisait pas toujours aux Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de leurs bancs. S'ils se laisserent aller a l'enthousiasme, c'est que Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de salut public ou sa personne n'etait pour rien. Ces artistes, ces amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent de l'orateur, sans avoir a donner a l'homme la marque d'estime qu'ils lui avaient toujours refusee? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de haute politique n'est invoque; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous ne craignons pas d'y trouver des traces de declamation. Cet _abime, ces hommes qui reculent_, toute cette rhetorique pouvait etre cachee par l'attitude et le geste; elle parait aujourd'hui et nous empeche d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques. La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il est surtout grand, simple, sincere, quand il parle de lui pour se defendre et se louer. Nulle declamation, nulle recherche; rien de factice ou d'apprete. Ecoutez-le, quand il repond a Barnave vainqueur, le 22 mai 1790: "C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on differe. Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les insinuations calomnieuses, les inculpations forcenees, les haines de la rivalite, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On repand depuis huit jours que la section de l'Assemblee nationale qui veut le concours de la volonte royale dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre est parricide de la liberte publique; on repand les bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans crime, avoir deux avis dans une des questions les plus delicates et les plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une etrange manie, c'est un deplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu'un meme but, un sentiment indestructible, devraient, au milieu des debats les plus acharnes, toujours rapprocher, toujours reunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilite de l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres aux preventions populaires. "Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande lecon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitole a la Roche Tarpeienne; mais l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisement pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien merite de son pays, et surtout de lui etre encore utile; celui que ne rassasie pas une vaine celebrite, et qui dedaigne les succes d'un jour pour la veritable gloire; celui qui veut dire la verite, qui veut faire le bien public, independamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire, cet homme porte avec lui la recompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa destinee, la seule qui l'interesse, la destinee de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui tait justice a tous. Que ceux qui prophetisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaitre, qui calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent d'encenser des idoles impuissantes au moment ou elles sont renversees, ou d'etre le vil stipendie des hommes que je n'ai pas cesse de combattre; qu'ils denoncent comme un ennemi de la Revolution celui qui peut-etre n'y a pas ete inutile, et qui, cette revolution fut-elle etrangere a sa gloire, pourrait la seulement trouver sa surete; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompe celui qui depuis vingt ans combat toutes les oppressions, qui parlait aux Francais de liberte, de constitution, de resistance, lorsque ses calomniateurs sucaient le lait des cours et vivaient de tous les prejuges dominants: que m'importe? Les coups de bas en haut ne m'arreteront pas dans ma carriere." Cet exorde superbe, digne de l'antique, forca l'admiration des plus implacables ennemis de Mirabeau. La, rien n'a vieilli, tout est vivant parce que tout est vrai. Les memes qualites apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de lui-meme a propos des pretendues revelations de l'agent secret, Thouard de Riolles (11 septembre 1790): "Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et mes succes, m'ont egalement appele a la cause de la liberte; depuis le donjon de Vincennes et les differents forts du royaume ou je n'avais pas elu domicile, mais ou j'ai ete arrete pour differents motifs, il serait difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrat pas un grand et energique amour de la liberte. J'ai vu cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai ete partage en aine de Normandie. Si cet amour de la liberte m'a procure de grandes jouissances, il m'a donne aussi de grandes peines et de grands tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singuliere: la semaine prochaine, a ce que le Comite me fait esperer, on fera un rapport d'une affaire ou je joue le role d'un conspirateur factieux; aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-revolutionnaire. Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration, procedure pour procedure; s'il faut meme supplice pour supplice, permettez du moins que je sois un martyr revolutionnaire." Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la comedie. La Marck s'y trompa cependant et le felicita cyniquement de son habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eut pas senti la sincerite de son accent. "En verite, mon cher comte, lui ecrivit-il brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas a ce point." Quand il se defendit, a propos de la procedure du Chatelet, d'avoir pris part aux journees du 5 et du 6 octobre 1789, son eloquence triste et vehemente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790). L'exorde est un modele de convenance et de dignite: "Ce n'est pas pour me defendre que je monte a cette tribune; objet d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvee et qui n'etablirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me regarde point comme accuse; car si je croyais qu'un seul homme de sens (j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens a honneur les outrages) put me croire accusable, je ne me defendrais pas dans cette assemblee. Je voudrais etre juge, et votre juridiction se bornant a decider si je dois ou ne dois pas etre soumis a un jugement, il ne me resterait qu'une demande a faire a votre justice, et qu'une grace a solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal. "Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me presente ici, c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'eclaircir des faits que mon profond mepris pour les libelles et mon insouciance trop grande peut-etre pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer hors de cette assemblee; qui, cependant, accredites par la malveillance, pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne sais quels soupcons de partialite. Ce que j'ai dedaigne, quand il ne s'agissait que de moi, je dois le scruter de pres quand on m'attaque au sein de l'Assemblee nationale, et comme en faisant partie. "Les eclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous paraitront sans doute, puisque mes temoins sont dans cette assemblee, et mes arguments dans la serie des combinaisons les plus communes, offrent pourtant a mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulte. "Ce n'est pas de reprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur depuis une annee, et que l'on force enfin a s'exhaler. Dans cette affaire, le mepris est a cote de la haine, il l'emousse, il l'amortit, et quelle est l'ame assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne lui semble pas une jouissance! "Ce n'est pas meme la difficulte de parler des tempetes d'une juste revolution sans rappeler que, si le trone a des torts a excuser, la clemence nationale a eu des complots a mettre en oubli; car, puisqu'au sein de l'Assemblee le roi est venu adopter notre orageuse revolution, cette volonte magnanime, en faisant disparaitre a jamais les apparences deplorables que des conseillers pervers avaient donnees jusqu'alors au premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas egalement efface les apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver dans les mouvements populaires, et que la procedure du Chatelet semble avoir eu pour premier objet de raviver? "Non, la veritable difficulte du sujet est tout entiere dans l'histoire meme de la procedure; elle est profondement odieuse, cette histoire. Les fastes du crime offrent peu d'exemples d'une sceleratesse tout a la fois si deshonoree et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux ne peut etre revele aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux qui ont suscite la procedure du Chatelet ont fait cette horrible combinaison que, si le succes leur echappait, ils trouveraient dans le patriotisme meme de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur impunite; ils ont senti que l'esprit public de l'offense tournerait a sa ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compte: mais la patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore a de plus grands. "Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels; je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce a les eclairer autrement qu'en eux-memes et par eux-memes; je renonce, aujourd'hui du moins, a examiner les contradictions de la procedure et ses variantes, ses episodes et ses obscurites, ses superfluites et ses reticences, les craintes qu'elle a donnees aux amis de la liberte et les esperances qu'elle a prodiguees a ses ennemis; son but secret et sa marche apparente; ses succes d'un moment et ses succes dans l'avenir; les frayeurs qu'on a voulu inspirer au trone, peut-etre la reconnaissance que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours, le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et tragique scene; je me contenterai de discuter les trois principales accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une enigme dont votre comite a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon honneur de divulguer." Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut ecoute dans un religieux silence, et l'Assemblee decreta qu'il n'y avait pas lieu a accusation. Jamais, a notre avis, Mirabeau ne fut plus eloquent que dans ce long plaidoyer: c'est que ce jour-la il fut honnete et sincere. _IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_ Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons qu'ils furent non seulement prepares, mais entierement ou presque entierement rediges par des collaborateurs, le marquis de Cazaux, Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le genie de Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le genie de Mirabeau qui, a la tribune, par l'action et la decision, leur donnait la vie [Note: J'ai longuement etudie cette part de la collaboration dans mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e ed., Paris, F. Rieder et Cie, 1905-07, in-8 deg., p. 137 a 168).]. Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idee de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau a la tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie? Bornons-nous a citer quelques souvenirs des contemporains. Voici d'abord une impression de femme: "On remarquait surtout, dit Madame de Stael, le comte de Mirabeau, et il etait difficile de ne pas le regarder longtemps, quand on l'avait une fois apercu; son immense chevelure le distinguait entre tous. On eut dit que sa force en dependait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression a sa laideur meme; et toute sa personne donnait l'idee d'une puissance irreguliere, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la representait dans un tribun du peuple." "Je vais, dit Dulaure, decrire la figure de Mirabeau. Sa stature etait moyenne. Ses membres muscles, ses formes athletiques, correspondaient a la force de son ame. Sa tete volumineuse, couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages de la petite verole avaient deforme les traits, constituaient sa laideur. Mais la largeur de son front, l'evasement de ses temporaux, signes du genie, son oeil vif et percant, la chaleur de son action, embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie eloquente qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance a soumettre leur opinion a la sienne." Vergniaud, dans son _Eloge funebre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime ainsi: "D'abord sa prononciation etait lente, sa poitrine semblait oppressee: on eut dit qu'il travaillait a forger la foudre. Bientot son debit s'animait, des eclairs partaient de ses yeux, sa main menacante balancait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la patrie. Les voutes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue eclatante; il remplissait la tribune de sa majeste, il en etait le dieu." Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les details les plus precis: "Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des traits fortement marques et cribles de petite verole. _On ne connait pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il la croyait belle. Sa toilette etait fort soignee. Il portait une enorme chevelure artistement arrangee, et qui augmentait le volume de sa tete. _Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui osat m'interrompre..._ "A la tribune, il etait immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots roulaient autour de lui sans l'emouvoir, et que meme il restait maitre de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les plus impetueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour en exprimer la force, l'empechait d'etre rapide. Il avait un grand mepris pour la volubilite francaise... Il n'a jamais perdu la gravite d'un senateur; et son defaut etait peut-etre un peu d'appret et de pretention a son debut.... "La voix de Mirabeau etait pleine, male, sonore; elle remplissait l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'elevant; il pouvait parcourir toutes les notes, et prononcait les finales avec tant de soin, qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa maniere ordinaire etait un peu trainante. Il commencait avec quelque embarras, hesitait souvent, mais de maniere a exciter l'interet. On le voyait, pour ainsi dire, chercher l'expression la plus convenable, ecarter, choisir, peser les termes, jusqu'a ce qu'il fut anime, et que les soufflets de la forge fussent en fonction." [Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant Dreux-Breze. (_Souvenir d'un sexagenaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland dit au contraire: "Mirabeau lui-meme, avec la magie imposante d'un noble debit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus agreable." (_Memoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur Mirabeau a la tribune, le temoignage du jeune Thibaudeau (le futur conventionnel), dans son ecrit posthume: _Biographie et Memoires_.] On voit combien Victor Hugo a tort de pretendre que Mirabeau se demenait a la tribune et faisait de grands gestes: "Malheur a l'interrupteur! s'ecrie le poete. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier, quel qu'il fut, grand ou petit, mechant ou nul, boue ou poussiere, avec sa vie, avec son caractere, avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'epargnait rien, il ne manquait rien; il cognait desesperement son ennemi sur les angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, toute phrase etait fleche, il avait la furie au coeur; c'etait terrible et superbe, c'etait une colere bonne." Au contraire, Mirabeau repondait tres mal aux objections. C'etait la son point faible. "Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur politique, c'etait l'art de la discussion dans les matieres qui l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et de preuves; il ne savait pas refuter avec methode; aussi, etait-il reduit a abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son discours, et apres une entree brillante, il disparaissait et laissait le champ a ses adversaires; ce defaut tenait en partie a ce qu'il embrassait trop et ne meditait pas assez. Il s'avancait avec un discours qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu reflechi: il ne s'etait pas donne la peine de prevoir les objections et de discuter les details; aussi etait-il bien inferieur sous ce rapport a ces athletes que nous voyons dans le parlement d'Angleterre." Les coleres leonines que prete a Mirabeau la legende inventee par Victor Hugo n'ont jamais existe que dans l'imagination du poete. Mirabeau etait toujours calme et grave. Son sang-froid etait imperturbable, et Etienne Dumont en cite un exemple etonnant: "Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la tribune, et a la tribune meme, de petits billets au crayon; qu'il avait l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le corps de son discours avec la plus grande facilite. Garat le comparait a ces charlatans qui dechirent un papier en vingt pieces, l'avalent aux yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier." On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de precis sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle etait sa politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but, qui etait de mettre le lecteur a meme de gouter les oeuvres du grand orateur: d'autres les ont jugees et les jugeront mieux et avec plus de loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre. [Illustration] VERGNIAUD _I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTERE DE VERGNIAUD_ Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son pere et sa mere, a l'ancienne bourgeoisie du Limousin. "Sans posseder une grande fortune, dit son neveu Alluaud, le pere de Vergniaud jouissait d'une honnete aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises." Comme fournisseur des armees du roi, il se trouvait en relations avec l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitie avec le petit Vergniaud et l'admit souvent a sa table. L'enfant avait recu dans la maison paternelle une education soignee, sous la direction d'un Jesuite instruit, l'abbe Roby, ami de la famille, homme verse dans les langues anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de l'_Eneide_ de Virgile. Vergniaud entra bientot au college de Limoges, et il etait en troisieme, d'apres une tradition, quand "une fable que le jeune eleve avait composee fit pressentir au celebre administrateur quel serait un jour son talent". Lorsqu'il eut termine avec succes ses cours de mathematiques et ses humanites, Turgot lui procura une bourse au college du Plessis, ou lui-meme avait fait ses etudes. Ce bienfait vint d'autant plus a propos qu'a ce moment-la le pere de Vergniaud eut de grands revers de fortune. La disette de 1770 a 1771 le ruina completement, en l'empechant de tenir ses engagements comme fournisseur des vivres du regiment de cavalerie en garnison a Limoges. Il dut vendre tout ce qu'il avait, "et ne se reserva pour toute ressource, dit Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme etait assise. La valeur de ces maisons representait a peine le montant des dettes qui restaient encore a payer". Cet evenement changea la destinee du jeune Vergniaud. Apres avoir fait sa philosophie au college du Plessis, ou il retrouva son compatriote Gorsas, il dut songer a une carriere ou la pauvrete ne fut pas un obstacle, et il rentra au seminaire. Mais la vocation lui manqua, comme elle avait manque a Turgot lui-meme. Il ne put se devouer a porter toute sa vie un masque sur le visage, et renonca bientot a l'etat ecclesiastique. "Je l'ai pris, ecrivait-il a son beau-frere, sans savoir ce que je faisais; je l'ai quitte parce que je ne l'aimais pas." C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du seminaire. Il pouvait esperer que son protecteur, alors ministre, lui donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement que Turgot le presenta a Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M. Dailly, directeur des vingtiemes, qui lui donna une place de surnumeraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en Limousin. Mais il perdit bientot cette place, dont les occupations lui etaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la verite, il inventa un pretexte, dont sa famille connut bientot la faussete. Il fit alors presenter a son pere, par son beau-frere, ses excuses et ses regrets, mais du ton embarrasse d'un homme qui ne veut pas tout dire. "Quelque chose qu'on ait pu dire a mon pere sur ma conduite, ce ne sont certainement pas les plaisirs qui m'ont detourne de mon devoir." Et il se blame d'avoir recule l'instant ou il ne sera plus un fardeau pour son pere. "C'est assez d'en etre un pour moi-meme; je suis accable par une melancolie qui m'ote l'usage de mes facultes. J'ai beau faire mes efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec franchise. Je vous devoile un caractere qui n'est pas fort aimable, mais qui, j'espere, ne changera pas vos sentiments." Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans, a la melancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague et presque philosophique. Mais, en 1779, cet echappe de seminaire rime de petits vers faciles et riants, et semble plus preoccupe de la vie mondaine que de sa propre psychologie. Peut-etre faut-il voir, dans ce cri douloureux, un echo d'un sentiment plus vrai et plus profond que ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 a 1780, Vergniaud semble avoir passe par une crise morale, au sortir de laquelle il sentit la sterilite et le vide de ses annees de jeunesse. Il rougit d'etre encore a la charge des siens, et revint a Limoges en 1780, repenti et confus, mais sans etat et sans dessein. "Son beau-frere, dit M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Etonne de la facilite de son elocution: "Que ne prends-tu donc l'etat d'avocat, lui dit-il, si tu te sens les dispositions necessaires pour y reussir? "--Je ne demanderais pas mieux, repond Vergniaud; mais comment subvenir a ma depense jusqu'a ce que je sois en etat de plaider?--Je t'aiderai." Et cette reponse decida de son avenir. Il alla aussitot faire son droit a Bordeaux, et, en aout 1781, il etait avocat. Le voila sauve, grace au bon Alluaud, grace a Dupaty, qui l'avait connu a Paris chez Thomas, et qui, nomme president a Bordeaux, se l'attacha comme secretaire, aux appointements de 400 livres. Il fit plus, il revela Vergniaud a Vergniaud lui-meme, et, par ses ecrits eleves, par sa conversation superieure a ses ecrits, animee de la belle philosophie humaine du XVIIIe siecle, il elargit le coeur et il feconda l'esprit de celui qui n'etait encore qu'un versificateur et qui, a Bordeaux meme, s'etait rappele au souvenir de son protecteur par un compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonte de Dupaty a passe dans le genie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de ce disciple de Montesquieu, litterateur secondaire et oublie, mais philanthrope admirable, d'avoir prepare et nourri l'eloquence du plus grand des Girondins. * * * * * Vergniaud plaida sa premiere cause le 13 avril 1782. Ce n'etait pas sans impatience qu'il avait subi tant de delais, abreges cependant par la faveur de Dupaty. "Je ne vous cache point, ecrivait-il a son beau-frere, des le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours me donne une envie demesuree de me mettre en mesure d'entrer le plus tot possible en lice." Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parle, il se sent orateur et ne peut contenir sa joie. "Enfin, mon cher frere, j'ai plaide ce matin...." Il a eu des succes; presque tous les avocats lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loue. Des lors sa fortune s'annonce. Il ne renonca pas cependant encore a ces exercices de versification qui avaient si souvent charme sa paresse, et, la meme annee, il publia dans le _Mercure de France_ une _Epitre aux astronomes_, signee _Vergniaud, avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, a la gloire de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poete, deux astres plus agreables a observer que ceux du firmament; allons les surprendre dans le bocage ou elles se cachent: La, regardez a travers l'ombre Scintiller ces deux yeux fripons, Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds; C'est en vain que la nuit est sombre: Quand on est eclaire du flambeau de l'amour, On voit la nuit comme le jour. Il ne quitta cette veine mediocre qu'une fois depute. Jusqu'en 1791, la litterature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette brillante academie du Musee qui avait organise des cours publics et des recitations. En 1790, il s'en separe avec eclat, pour fuir l'intolerance des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrede et un de leurs amis, Furtado, un cercle litteraire qu'on appela ironiquement le _Comite des quatre_. Mais Guadet, Gensonne et d'autres patriotes s'adjoignirent bientot a Vergniaud et se grouperent autour de lui. C'est le noyau de la future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine litteraire dont elle gardera toujours la marque. Les membres du Musee firent des vers satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des epigrammes assez gaies, mais sans grande portee. En pleine maturite, a 37 ans, le gout litteraire de Vergniaud n'etait ni tres pur ni tres eleve. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conserves a la bibliotheque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poetiques, dont beaucoup sont copies de sa main et qui denotent les preferences les plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'ecrire un roman par lettres, une comedie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses a peine ebauchees. On lui prete un roman en deux volumes: _Les amants republicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783 et qu'on attribue aussi a J.-P. Deranger de Geneve. Il est probable que Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle a la revolution de Geneve, ne peut etre que d'un Genevois. On y trouve quelques descriptions de la nature, assez notables a cette date ou Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont tres posterieures aux ecrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque tendresse dans les sentiments, un style colore, tel est le caractere de cette oeuvre mediocre, qui, si Vergniaud y a touche, n'ajoute rien a l'idee que ses vers nous avaient donnee de sa litterature. Ainsi, ce grand orateur, en ses velleites litteraires, ne montra aucune originalite, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et Brissot abordaient dans leurs ecrits les problemes economiques, et que la plupart de ceux qui devaient briller apres 1789 preparaient deja, chacun dans son milieu, la Revolution, Vergniaud, indolent et gracieux, se laissait aller a la mode, et vivait en bel esprit, content de ses succes mondains et ne semblant pas ecouter la voix sourde, mais deja susceptible de la nation qui se reveillait. * * * * * Nous touchons la au trait dominant de ce caractere, a une apathie que les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce temperament mou, penser etait une fatigue, une lutte. Il preferait rever. Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable! Ainsi debutait une piece de vers composee par lui a Bordeaux et adressee a la famille Deseze. Un jour il arriva chez ses amis a la campagne, avec un gros porte-manteau. "Qu'avez-vous la? lui demanda Mme Deseze.--Des dossiers qu'il me faut etudier ces vacances, repond Vergniaud. Huit jours apres, il faisait ses preparatifs de depart. "Mais vous n'avez pas delie vos paperasses", lui dit Mme Deseze. Vergniaud tire de sa poche deux ecus: "J'ai encore six livres, repond-il: me croyez-vous assez sot pour travailler?" Le procureur Duisabeau racontait aussi "que, destinant un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son cabinet, et lui donnait une idee du premier proce