The Project Gutenberg EBook of Les desenchantees, by Pierre Loti #11 in our series by Pierre Loti Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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AVANT PROPOS C'est une histoire entierement imaginee. On perdrait sa peine en voulant donner a Djenane, a Zeyneb, a Melek ou a Andre, des noms veritables, car ils n'ont jamais existe. Il n'y a de vrai que la haute culture intellectuelle repandue aujourd'hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en resulte. Cette souffrance-la, apparue peut-etre d'une maniere plus frappante a mes yeux d'etranger, mes chers amis les Turcs s'en inquietent deja et voudraient l'adoucir. Le remede, je n'ai, bien entendu, aucune pretention a l'avoir decouvert, quand de profonds penseurs, la-bas, le cherchent encore. Mais, comme eux, je suis convaincu qu'il existe et se trouvera, car le merveilleux prophete de l'Islam, qui fut avant tout un etre de lumiere et de charite, ne peut pas vouloir que des regles edictees par lui jadis, deviennent, avec l'inevitable evolution du temps, des motifs de souffrir. Pierre Loti. PREMIERE PARTIE I Andre Lhery, romancier connu, depouillait avec lassitude son courrier, un pale matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la maisonnette ou sa derniere fantaisie le tenait a peu pres fixe depuis le precedent hiver. "Beaucoup de lettres, ce matin-la, soupirait-il, trop de lettres." Il est vrai, les jours ou le facteur lui en donnait moins, il n'etait pas content non plus, se croyant tout a coup isole dans la vie. Lettres de femmes, pour la plupart, les unes signees, les autres non, apportant a l'ecrivain l'encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque toutes commencaient ainsi: "Vous allez etre bien etonne, monsieur, en voyant l'ecriture d'une femme que vous ne connaissez point." Andre souriait de ce debut: etonne, ah! non, depuis longtemps il avait cesse de l'etre. Ensuite chaque nouvelle correspondance, qui se croyait generalement la seule au monde assez audacieuse pour une telle demarche, ne manquait jamais de dire: "Mon ame est une petite soeur de la votre; _personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme moi_." Ici, Andre ne souriait pas, malgre le manque d'imprevu d'une pareille affirmation; il etait touche, au contraire. Et, du reste, la conscience qu'il prenait de son empire sur tant de creatures, eparses et a jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilite dans leur evolution, le rendait souvent songeur. Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanees, si confiantes, veritables cris d'appel, lances comme vers un grand frere qui ne peut manquer d'entendre et de compatir! Celles-la, Andre Lhery les mettait de cote, apres avoir jete au panier les pretentieuses et les banales; il les gardait avec la ferme intention d'y repondre. Mais, le plus souvent, helas! le temps manquait, et les pauvres lettres s'entassaient, pour etre noyees bientot sous le flot des suivantes et finir dans l'oubli. Le courrier de ce matin en contenait une timbree de Turquie, avec un cachet de la poste ou se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant pour Andre: Stamboul. Stamboul! Dans ce seul mot, quel sortilege evocateur!... Avant de dechirer l'enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien etre tout a fait quelconque, Andre s'arreta, traverse soudain par ce frisson, toujours le meme et d'ordre essentiellement inexprimable, qu'il avait eprouve chaque fois que Stamboul s'evoquait a l'improviste au fond de sa memoire, apres des jours d'oubli. Et, comme deja si souvent en reve, une silhouette de ville s'esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui avaient contemple l'infinie diversite du monde: la ville des minarets et des domes, la majestueuse et l'unique, l'incomparable encore dans sa decrepitude sans retour, profilee hautement sur le ciel, avec le cercle bleu de la Marmara fermant l'horizon.... Une quinzaine d'annees auparavant, il avait compte, parmi ses correspondantes inconnues, quelques belles desoeuvrees des harems turcs; les unes lui en voulaient, les autres l'aimaient avec remords pour avoir conte dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs humbles soeurs, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes en un francais incorrect, mais souvent adorable; ensuite, apres l'echange de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans l'inviolable mystere, confuses a la reflexion de ce qu'elles venaient d'oser comme si c'eut ete peche mortel. Il dechira enfin l'enveloppe timbree du cher _la-bas_,--et le contenu d'abord lui fit hausser les epaules: ah! non, cette dame-la s'amusait de lui, par exemple! Son langage etait trop moderne, son francais trop pur et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahide Hanum, et demander reponse poste restante avec des precautions de Peau Rouge en maraude, ce devait etre quelque voyageuse de passage a Constantinople, ou la femme d'un attache d'ambassade, qui sait? ou, a la rigueur, une Levantine eduquee a Paris? La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car Andre, presque malgre lui, repondit sur l'heure. Du reste, il fallait bien temoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie toutefois: "Vous, une dame turque! Non, vous savez, je ne m'y prends pas!..." Incontestable, malgre l'invraisemblance, etait le charme de cette lettre... Jusqu'au lendemain, ou, bien entendu, il cessa d'y penser, Andre eut le vague sentiment que quelque chose commencait dans sa vie, quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et de tristesse. Et puis aussi, c'etait comme un appel de la Turquie a l'homme qui l'avait tant aimee jadis, mais qui n'y revenait plus. La mer de Biscaye, ce jour-la, ce jour d'avril indecis, dans la lumiere encore hivernale, se revela tout a coup d'une melancolie intolerable a ses yeux, mer palement verte avec les grandes volutes de sa houle presque eternelle, ouverture beante sur des immensites trop infinies qui attirent et qui inquietent. Combien la Marmara, revue en souvenir, etait plus douce, plus apaisante et endormeuse, avec ce mystere d'Islam tout autour sur ses rives! Le pays Basque, dont il avait ete parfois epris, ne lui paraissait plus valoir la peine de s'y arreter; l'esprit du vieux temps qui, jadis, lui avait semble vivre encore dans les campagnes pyreneennes, dans les antiques villages d'alentour,--meme jusque devant ses fenetres, la, dans cette vieille cite de Fontarabie, malgre l'invasion des villas imbeciles,--le vieil esprit basque, non, aujourd'hui il ne le retrouvait plus. Oh! la-bas a Stamboul, combien davantage il y avait de passe et d'ancien reve humain, persistant a l'ombre des hautes mosquees, des cimetieres ou les veilleuses a petite flamme jaune s'allument le soir par milliers pour les ames des morts. Oh! ces deux rives qui se regardent, l'Europe et l'Asie, se montrant l'une a l'autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore, avec de continuels changements d'aspect, aux jeux de la lumiere orientale! Aupres de la feerie du Levant, quoi de plus morne et de plus apre que ce golfe de Gascogne! Comment donc y demeurait-il au lieu d'etre la-bas? Quelle inconsequence de perdre ici les jours comptes de la vie, quand la-bas etait le pays des enchantements legers, des griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oubliee!... Mais c'etait ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et les ondees de l'Ocean, que ses yeux s'etaient ouverts au spectacle du monde, ici que _la conscience lui avait ete donnee_ pour quelques saisons furtives; donc, les choses d'_ici_, il les aimait desesperement quand meme, et il savait bien qu'elles lui manquaient lorsqu'il etait ailleurs. Alors, ce matin d'avril, Andre Lhery sentit une fois de plus l'irremediable souffrance de s'etre eparpille chez tous les peuples, d'avoir ete un nomade sur toute la terre, s'attachant ca et la par le coeur. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu'il eut maintenant deux patries: la sienne propre, et puis l'autre, sa patrie d'Orient?... II Un soleil d'avril, du meme avril, mais de la semaine suivante, arrivant tamise de stores et de mousselines, dans la chambre d'une jeune fille endormie. Un soleil de matin, apportant, meme a travers des rideaux, des persiennes, des grillages, cette joie ephemere et cette tromperie eternelle des renouveaux terrestres, a quoi se laissent toujours prendre, depuis le commencement du monde, les ames compliquees ou simples des creatures, ames des hommes, ames des betes, petites ames des oiseaux chanteurs. Au-dehors, on entendait le tapage des hirondelles recemment arrivees et les coups sourds d'un tambourin frappe au rythme oriental. De temps a autre, des beuglements comme pousses par de monstrueuses betes s'elevaient aussi dans l'air: voix des paquebots empresses, cris des sirenes a vapeur, temoignant qu'un port devait etre la, un grand port affole de mouvement; mais ces appels des navires, on les sentait venir de tres loin et d'_en bas_, ce qui donnait la notion d'etre dans une zone de tranquillite, sur quelque colline au-dessus de la mer. Elegante et blanche, la chambre ou penetrait ce soleil et ou dormait cette jeune fille; tres moderne, meublee avec la fausse naivete et le semblant d'archaisme qui representaient encore cette annee-la (l'annee 1901) l'un des derniers raffinements de nos decadences, et qui s'appelait "l'art nouveau". Dans un lit laque de blanc,--ou de vagues fleurs avaient ete esquissees, avec un melange de gaucherie primitive et de preciosite japonaise, par quelque decorateur en vogue de Londres ou de Paris,--la jeune fille dormait toujours: au milieu d'un desordre de cheveux blonds, tout petit visage, d'un ovale exquis, d'un ovale tellement pur qu'on eut dit une statuette en cire, un peu invraisemblable pour etre trop jolie; tout petit nez aux ailes presque trop delicates, imperceptiblement courbe en bec de faucon; grands yeux de madone et tres longs sourcils inclines vers les tempes comme ceux de la Vierge des Douleurs. Un exces de dentelles peut-etre aux draps et aux oreillers, un exces de bagues etincelantes aux mains delicates, abandonnees sur la couverture de satin, trop de richesse, eut-on dit chez nous, pour une enfant de cet age; a part cela, tout repondait bien, autour d'elle, aux plus recentes conceptions de notre luxe occidental. Cependant il y avait aux fenetres ces barreaux de fer, et puis ces quadrillages de bois,--choses scellees, faites pour ne jamais s'ouvrir,--qui jetaient sur cette elegance claire un malaise, presque une angoisse de prison. Avec ce soleil si rayonnant et ce delire joyeux des hirondelles au- dehors, la jeune fille dormait bien tard, du sommeil lourd ou l'on verse tout a coup sur la fin des nuits d'insomnie, et ses yeux avaient un cerne, comme si elle avait beaucoup pleure hier. Sur un petit bureau laque de blanc, une bougie oubliee brulait encore, parmi des feuillets manuscrits, des lettres toutes pretes dans des enveloppes aux monogrammes dores. Il y avait la aussi du papier a musique sur lequel des notes avaient ete griffonnees, comme dans la fievre de composer. Et quelques livres trainaient parmi de freles bibelots de Saxe: le dernier de la comtesse de Noailles, voisinant avec des poesies de Baudelaire et de Verlaine, la philosophie de Kant et celle de Nietzsche... Sans doute, une mere n'etait point dans cette maison pour veiller aux lectures, moderer le surchauffage de ce jeune cerveau. Et, bien etrange dans cette chambre ou n'importe quelle petite Parisienne tres gatee se fut trouvee a l'aise, bien inattendue au-dessus de ce lit laque de blanc, une inscription en caracteres arabes s'etalait, a la place meme ou chez nous on attacherait peut-etre encore le crucifix: une inscription brodee de fils d'or sur du velours vert- emir, un passage du livre de Mahomet, aux lettres enroulees avec un art ancien et precieux. Des chansons plus eperdues que commencaient ensemble deux hirondelles, effrontement posees au rebord meme de la fenetre, firent coup a coup s'entrouvir de grands yeux, dans le si petit visage, si petit et si jeune de contours; des yeux aux larges prunelles d'un brun vert, qui, d'abord indecises et effarees, semblaient demander grace a la vie, supplier la _realite_ de chasser au plus tot quelque intolerable songe. Mais la realite sans doute ne restait que trop d'accord avec le mauvais reve, car le regard se faisait de plus en plus sombre, a mesure que revenaient la pensee et le souvenir; et il s'abaissa meme tout a fait, comme soumis sans espoir a l'ineluctable, lorsqu'il eut rencontre des objets qui probablement etaient des pieces a conviction: dans un ecrin ouvert, un diademe jetant ses feux, et, posee sur des chaises, une robe de soie blanche, robe de mariee, avec des fleurs d'oranger jusqu'au bas de sa longue traine... En coup de vent, sans frapper, survint une personne maigre, aux yeux ardents et decus. Robe noire, grand chapeau noir, d'une simplicite distinguee, severe avec pourtant un rien d'extravagance, presque une vieille fille, mais cependant pas encore; quelque institutrice, cela se devinait, tres diplomee, et de bonne famille pauvre. "Je l'ai!... Nous l'avons, chere petite!..." dit-elle en francais, montrant avec un geste de pueril triomphe une lettre non ouverte, qu'elle venait de prendre a la poste restante. Et la petite princesse couchee repondit dans la meme langue, sans le moindre accent etranger: "Non, vrai? --Mais oui, vrai!... De qui voulez-vous que ce soit, enfant, sinon de _lui_?... Y a-t-il ou n'y a-t-il pas _Zahide Hanum_ sur cette enveloppe?... Eh bien!... Ah! si vous avez donne le mot de passe a d'autres, c'est different... --Ca, vous savez que non!... --Eh bien! alors..." La jeune fille s'etait redressee, les yeux a present tres ouverts, une lueur rose sur les joues,--comme une enfant qui aurait eu un gros chagrin, mais a qui on viendrait de donner un jouet si extraordinaire que, pour une minute, tout s'oublie. Le jouet, c'etait la lettre; elle la retournait dans ses mains, avide de la toucher, mais effrayee en meme temps, comme si rien que cela fut un leger crime. Et puis, prete a dechirer l'enveloppe, elle s'arreta pour supplier, avec calinerie: "Bonne mademoiselle, mignonne mademoiselle, ne vous fachez pas de ma fantaisie: je voudrais etre toute seule pour la lire. --Decidement, en fait de drole de petite creature, il n'y a pas plus drole que vous, ma cherie!... Mais vous me la laisserez voir apres, tout de meme? C'est le moins que je merite, il me semble!... Allons, soit! Je vais aller oter mon chapeau, ma voilette, et je reviens..." Tres drole de petite creature en effet, et, de plus, etrangement timoree, car il lui parut maintenant que les convenances l'obligeaient a se lever, a se vetir et a se _couvrir les cheveux_, avant de decacheter, pour la premiere fois de sa vie, une lettre d'homme. Ayant donc passe bien vite une "matinee" bleu pastel, venue de la rue de la Paix, de chez le bon faiseur, puis ayant enveloppe sa tete blonde d'un voile en gaze, brode jadis en Circassie, elle brisa ce cachet, toute tremblante. Tres courte, la lettre; une dizaine de lignes toutes simples,--avec un passage imprevu qui la fit sourire, malgre sa deconvenue de ne trouver rien de plus confiant ni de plus profond,--une reponse courtoise et gentille, un remerciement ou se laissait entrevoir un peu de lassitude, et voila tout. Mais quand meme, la signature etait la, bien lisible, bien reelle: Andre Lhery. Ce nom, ecrit par cette main, causait a la jeune fille un trouble comme le vertige. Et, de meme que lui, la-bas, au recu de l'enveloppe timbree de Stamboul, avait eu l'impression que _quelque chose commencait_, de meme elle, ici, presageait on ne sait quoi de delicieux et de funeste, a cause de cette reponse arrivee justement un tel jour, la veille du plus grand evenement de toute son existence. Cet homme, qui regnait depuis si longtemps sur se reves, cet homme aussi separe d'elle, aussi inaccessible que si chacun d'eux eut habite une planete differente, venait vraiment d'entrer ce matin-la dans sa vie, du fait seul de ces quelques mots ecrits et signes par lui, pour elle. Et jamais a ce point elle ne s'etait sentie prisonniere et revoltee, avide d'independance, d'espace, de courses par le monde inconnu... Un pas vers ces fenetres, ou elle s'accoudait souvent pour regarder au- dehors:--mais non, la il y avait ces treillages de bois, ces grilles de fer qui l'exasperaient. Elle rebroussa vers une porte entrouverte, ecartant d'un coup de pied la traine de la robe de mariee qui s'etalait sur le somptueux tapis,--la porte de son cabinet de toilette, tout blanc de marbre, plus vaste que la chambre, avec des ouvertures non grillees, tres larges, donnant sur le jardin aux platanes de cent ans. Toujours tenant sa lettre depliee, c'est a l'une de ces fenetres qu'elle s'accouda, pour voir du ciel libre, des arbres, la magnificence des premieres roses, exposer ses joues a la caresse de l'air, du soleil... Et pourtant, quels grands murs autour de ce jardin! Pourquoi ces grands murs, comme on en batit autour du preau des prisons cellulaires? De distance en distance, des contreforts pour les soutenir, tant ils etaient demesurement grands: leur hauteur, combinee pour que, des plus hautes maisons voisines, on ne put jamais apercevoir qui se promenerait dans le jardin enclos... Malgre la tristesse d'un tel enfermement, on l'aimait, ce jardin, parce qu'il etait tres vieux, avec de la mousse et du lichen sur ses pierres, parce qu'il avait des allees envahies par l'herbe entre leurs bordures de buis, un jet d'eau dans un bassin de marbre a la mode ancienne, et un petit kiosque tout dejete par le temps, pour rever a l'ombre sous les platanes noueux, tordus, pleins de nids d'oiseaux. Il avait tout cela, ce jardin d'autrefois, surtout il avait comme une ame nostalgique et douce, une ame qui peu a peu lui serait venue avec les ans, a force de s'etre impregne de nostalgies de jeunes femmes cloitrees, de nostalgies de jeunes beautes doucement captives. Ce matin, quatre ou cinq hommes,--des negres aux figures imberbes,-- etaient la, en bras de chemise, qui travaillaient a des preparatifs pour la grande journee de demain, l'un tendant un velum entre des branches, l'autre depliant par terre d'admirables tapis d'Asie. Ayant apercu la jeune fille la-haut, ils lui adresserent, apres des petits clignements d'oeil pleins de sous-entendus, un bonjour a la fois familier et respectueux, qu'elle s'efforca de rendre avec un gai sourire, nullement effarouchee de leurs regards.--Mais tout a coup elle se retira avec epouvante, a cause d'un jeune paysan a moustache blonde, venu pour apporter des mannes de fleurs, qui avait presque entrevu son visage... La lettre! Elle avait entre les mains une lettre d'Andre Lhery, une vraie. Pour le moment cela primait tout. La precedente semaine, elle avait commis l'enorme coup de tete de lui ecrire, desequilibree qu'elle se sentait par la terreur de ce mariage, fixe a demain. Quatre pages d'innocentes confidences, qui lui avaient semble, a elle, des choses terribles, et, pour finir, la priere, la supplication de repondre tout de suite, poste restante, a un nom d'emprunt. Sur l'heure, par crainte d'hesiter en reflechissant, elle avait expedie cela, un peu au hasard, faute d'adresse precise, avec la complicite et par l'intermediaire de son ancienne institutrice (mademoiselle Esther Bonneau,--Bonneau de Saint-Miron, s'il vous plait,--agregee de l'Universite, officier de l'Instruction publique), celle qui lui avait appris le francais,--en y ajoutant meme, pour rire, sur la fin de ses cours, un peu d'argot cueilli dans les livres de Gyp. Et c'etait arrive a destination, ce cri de detresse d'une petite fille, et voici que le romancier avait repondu, avec peut-etre une nuance de doute et de badinage, mais gentiment en somme; une lettre qui pouvait etre communiquee aux plus narquoises de ses amies et qui serait pour les rendre jalouses... Alors, tout d'un coup, l'impatience lui vint de la faire lire a ses cousines (pour elle, comme des soeurs), qui avaient declare qu'il ne repondait pas. C'etait tout pres, leur maison, dans le meme quartier hautain et solitaire; elle irait donc en "matinee", sans perdre du temps a faire toilette, et vite elle appela, avec une langueur imperieuse d'enfant qui parle a quelque vieille servante-gateau, a quelque vieille nourrice: "Dadi!" (1)--Puis encore, et plus vivement: "Dadi!" habituee sans doute a ce qu'on fut toujours la, pret a ses caprices, et, la dadi ne venant pas, elle toucha du doigt une sonnerie electrique. (1) "Dadi", appellation amicale, usitee pour des vieilles servantes ou esclaves devenues avec le temps comme de la famille. Enfin parut cette dadi, plus imprevue encore dans une telle chambre que le verset du Coran brode en lettres d'or au-dessus du lit: visage tout noir, tete enveloppee d'un voile lame d'argent, esclave ethiopienne s'appelant Kondja-Gul (Bouton de rose). Et la jeune fille se mit a lui parler dans une langue lointaine, une langue d'Asie, dont s'etonnaient surement les tentures, les meubles et les livres. "Kondja-Gul, tu n'es jamais la!" Mais c'etait dit sur un ton dolent et affectueux qui attenuait beaucoup le reproche. Un reproche inique du reste, car Kondja-Gul etait toujours la au contraire, beaucoup trop la, comme un chien fidele a l'exces, et la jeune fille souffrait plutot de cet usage de son pays qui veut qu'on n'ait jamais de verrou a sa porte; que les servantes de la maison entrent a toute heure comme chez elles; qu'on ne puisse jamais etre assuree d'un instant de solitude. Kondja-Gul, sur la pointe du pied, etait bien venue vingt fois ce matin pour guetter le reveil de sa jeune maitresse. Et quelle tentation elle avait eue de souffler cette bougie qui brulait toujours! Mais voila, c'etait sur ce bureau ou il lui etait interdit de jamais porter la main, qui lui semblait plein de dangereux mysteres, et elle avait craint, en eteignant cette petite flamme, d'interrompre quelque envoutement peut-etre... "Kondja-Gul, vite mon _tcharchaf_ (1)! J'ai besoin d'aller chez mes cousines. (1)Voiles dissimulateurs pour la rue. Et Kondja-Gul entreprit d'envelopper l'enfant dans des voiles noirs. Noire, l'espece de jupe qu'elle posa sur la matinee du bon faiseur; noire la longue pelerine qu'elle jeta sur les epaules, et sur la tete comme un capuchon; noir, le voile epais, retenu au capuchon par des epingles, qu'elle fit retomber jusqu'au bas du visage afin de le dissimuler comme sous une cagoule. Pendant ses allees et venues pour ensevelir ainsi la jeune fille, elle disait des choses en langue asiatique, avec un air de se parler a soi-meme ou de se chanter une chanson, des choses enfantines et berceuses, comme ne prenant pas du tout au serieux la douleur de la petite fiancee: "Il est blond, il est joli, le jeune bey qui va venir demain chercher ma bonne maitresse. Dans le beau palais ou il va nous emmener toutes les deux, oh! comme nous serons contentes! --Tais-toi, dadi, dix fois j'ai defendu qu'on m'en parle!" Et, l'instant d'apres: "Dadi, tu etais la, tu as du entendre sa voix le jour qu'il etait venu causer avec mon pere. Alors, dis, comment est-elle, la voix du bey? Douce un peu? --Douce comme la musique de ton piano, comme celle que tu fais avec ta main gauche, tu sais, en allant vers le bout ou ca finit... Douce comme ca!... Oh! qu'il est blond et qu'il est joli, le jeune bey. --Allons, tant mieux!" interrompit la jeune fille en francais, avec l'accent d'une gouaillerie presque tout a fait parisienne. Et elle reprit en langue d'Asie: "Ma grand-mere est-elle levee, sais-tu? --Non, la dame a dit qu'elle se reposerait tard, pour etre plus jolie demain. --Alors, a son reveil, on lui dira que je suis chez mes cousines. Va prevenir le vieux Ismael pour qu'il m'accompagne; c'est toi et lui, vous deux que j'emmene." Cependant mademoiselle Ester Bonneau (de Saint-Miron), la-haut dans sa chambre,--son ancienne chambre du temps ou elle habitait ici et qu'elle venait de reprendre pour assister a la solennite de demain;-- mademoiselle Ester Bonneau avait des inquietudes de conscience. Ce n'etait pas elle, bien entendu, qui avait introduit sur le bureau laque de blanc le livre de Kant, ni celui de Nietzsche, ni meme celui de Baudelaire; depuis dix-huit mois que l'education de la jeune fille etait consideree comme finie, elle avait du aller s'etablir chez un autre pacha, pour instruire ses petites filles; alors seulement sa premiere eleve s'etait ainsi emancipee dans ses lectures, n'ayant plus personne pour controler sa fantaisie. C'est egal, elle, l'institutrice, se sentait responsable un peu de l'essor deregle pris par ce jeune esprit. Et puis, cette correspondance avec Andre Lhery, qu'elle avait favorisee, ou ca menerait-il? Deux etres, il est vrai, qui ne se verraient jamais: ca au moins on pouvait en etre sur; les usages et les grilles en repondaient... Mais cependant... Quand elle redescendit enfin, elle se trouva en presence d'une petite personne accommodee en fantome noir pour la rue, l'air agite, presse de sortir: "Et ou allez-vous, ma petite amie? --Chez mes cousines, leur montrer ca. (Ca, c'etait la lettre.) Vous venez, vous aussi, naturellement. Nous la lirons la-bas ensemble. Allons, _trottons-nous!_ --Chez vos cousines? Soit!... Je vais remettre ma voilette et mon chapeau. --Votre chapeau! Alors nous en avons pour une heure, zut! --Voyons, ma petite, voyons!... --Voyons quoi?... Avec ca que vous ne le dites pas, vous aussi, zut, quand ca vous prend... Zut pour le chapeau, zut pour la voilette, zut pour le jeune bey, zut pour l'avenir, zut pour la vie et la mort, pour tout zut!" Mademoiselle Bonneau a ce moment pressentit qu'une crise de larmes etait proche et, afin d'amener une diversion, joignit les mains, baissa la tete dans l'attitude consacree au theatre pour le remords tragique: "Et songer, dit-elle, que votre malheureuse grand-mere m'a payee et entretenue sept ans pour une education pareille!..." Le petit fantome noir, eclatant de rire derriere son voile, en un tour de main coiffa mademoiselle Bonneau d'une dentelle sur les cheveux et l'entraina par la taille: "Moi, que je m'embobeline, il faut bien, c'est la loi... Mais vous, qui n'etes pas obligee... Et pour aller a deux pas... Et dans ce quartier ou jamais on ne rencontre un chat!..." Elles descendirent l'escalier quatre a quatre. Kondja-Gul et le vieux Ismael, eunuque ethiopien, les attendaient en bas pour leur faire cortege:--Kondja-Gul empaquetee des pieds a la tete dans une soie verte lamee d'argent: l'eunuque sangle dans une redingote noire a l'europeenne qui, sans le fez, lui eut donne l'air d'un huissier de campagne. La lourde porte s'ouvrit; elles se trouverent dehors, sur une colline, au clair soleil de onze heures, devant un bois funeraire, plante de cypres et de tombes aux dorures mourantes, qui devalait en pente douce jusqu'a un golfe profond charge de navires. Et au-dela de ce bras de mer etendu a leurs pieds, au-dela, sur l'autre rive a demi cachee par les cypres du bois triste et doux, se profilait haut, dans la limpidite du ciel, cette silhouette de ville qui etait depuis vingt ans la hantise nostalgique d'Andre Lhery; Stamboul tronait ici, non plus vague et crepusculaire comme dans les songes du romancier, mais precis, lumineux et reel. Reel, et pourtant baigne comme d'un chimerique brouillard bleu, dans un silence et une splendeur de vision, Stamboul, le Stamboul seculaire etait bien ici, tel encore que l'avaient contemple les vieux Khalifes, tel encore que Soliman le Magnifique en avait jadis concu et fixe les grandes lignes, en y faisant elever de plus superbes coupoles. Rien ne semblait en ruine, de cette profusion de minarets et de domes groupes dans l'air du matin, et cependant il y avait sur tout cela on ne sait quelle indefinissable empreinte du temps; malgre la distance et l'un peu eblouissante lumiere, la vetuste s'indiquait extreme. Les yeux ne s'y trompaient point: c'etait un fantome, un majestueux fantome du passe, cette ville encore debout, avec ses innombrables fuseaux de pierre, si sveltes, si elances qu'on s'etonnait de leur duree. Minarets et mosquees avaient pris, avec les ans, des blancheurs deteintes, tournant aux grisailles neutres; quant a ces milliers de maisons en bois, tassees a leur ombre, elles etaient couleur d'ocre ou de brun rouge, nuances attenuees sous le bleuatre de la buee presque eternelle que la mer exhale alentour. Et cet ensemble immense se refletait dans le miroir du golfe. Les deux femmes, celle voilee en fantome et l'autre avec sa dentelle posee a la diable sur les cheveux, marchaient vite, suivies de leur escorte negre, regardant a peine ce decor prodigieux, qui etait pour elle le decor de tous les jours. Elles suivaient sur cette colline un chemin au pavage en deroute, entre d'anciennes et aristocratiques demeures momifiees derriere leurs grilles, et ce cimetiere en pente de Khassim-Pacha, qui laissait apercevoir dans l'intervalle de ses arbres sombres la grande feerie d'en face. Les hirondelles, qui avaient partout des nids sous les balcons grilles et clos, chantaient en delire, les cypres sentaient bon la resine, le vieux sol empli d'os de morts sentait bon le printemps. En effet, elles ne rencontrerent personne dans leur courte sortie, personne qu'un porteur d'eau, en costume oriental, venu pour remplir son outre a une tres vieille fontaine de marbre qui etait sur le chemin, toute sculptee d'exquises arabesques. Dans une maison aux fenetres grillees severement, une maison de pacha, ou un grand diable a moustaches, vetu de rouge et d'or, pistolets a la ceinture, sans souffler mot leur ouvrit le portail, elles prirent en habituees, sans rien dire non plus, l'escalier du harem. Au premier etage, une vaste piece blanche, porte ouverte, d'ou s'echappaient des voix et des rires de jeunes femmes. On s'amusait a parler francais la-dedans, sans doute parce qu'on parlait toilette. Il s'agissait de savoir si certain piquet de roses a un corsage ferait mieux pose comme ceci ou pose comme cela: "C'est bonnet blanc, blanc bonnet, disait l'une. --C'est kif-kif bourricot", appuyait une autre, une petite rousse au teint de lait, aux yeux narquois, dont l'institutrice avait frequente l'Algerie. C'etait la chambre de ces "cousines", deux soeurs de seize et vingt et un ans, a qui la mariee de demain avait reserve la primeur de sa lettre d'homme celebre. Pour les deux jeunes filles, deux lits laques de blanc, chacun ayant son verset arabe brode en or sur un panneau de velours applique au mur. Par terre, d'autres couchages improvises, matelas et couvertures de satin bleu ou rose, pour quatre jeunes invitees a la fete nuptiale. Sur les chaises (laque blanc et soie Pompadour a petits bouquets) des toilettes pour grand mariage, a peine arrivees de Paris, s'etalaient fraiches et claires. Desordre des veilles de fete, campement, eut-on dit, campement de petites bohemiennes, mais qui seraient elegantes et tres riches. (La regle musulmane interdisant aux femmes de sortir apres le crepuscule, c'est devenu entre elles un gentil usage de s'installer ainsi les unes chez les autres, pendant des jours ou meme des semaines, a propos de tout et de rien, quelquefois pour se faire une simple visite; et alors on organise gaiement des dortoirs.) Des voiles d'orientale trainaient aussi ca et la, des parures de fleurs, des bijoux de Lalique. Les grilles en fer, les quadrillages en bois aux fenetres donnaient un aspect clandestin a tout ce luxe epars, destine a eblouir ou charmer d'autres femmes, mais que les yeux d'aucun homme portant moustache n'auraient le droit de voir. Et, dans un coin, deux negresses esclaves, en costume asiatique, assises sans facon, se chantaient des airs de leur pays, scandes sur un petit tambourin qu'elles tapaient en sourdine. (Nos farouches democrates d'Occident pourraient venir prendre des lecons de fraternite dans ce pays debonnaire, qui ne reconnait en pratique ni castes ni distinctions sociales, et ou les plus humbles serviteurs ou servantes sont toujours traites comme gens de la famille.) L'entree de la mariee fit sensation et stupeur. On ne l'attendait point ce matin-la. Qui pouvait l'amener? Toute noire dans son costume de rue, combien elle paraissait mysterieuse et lugubre au milieu de ces blancs, de ces roses, de ces bleus pales des soies et de mousselines! Qu'est-ce qu'elle venait faire, comme ca, a l'improviste, chez ses demoiselles d'honneur? Elle releva son voile de deuil, decouvrit son fin visage et, d'un petit ton detache, repondit en francais - qui etait decidement une langue familiere aux harems de Constantinople: "Une lettre, que je venais vous communiquer! --De qui, la lettre? --Ah! devinez? --De la tante d'Andrinople, je parie, qui t'annonce une parure de brillants? --Non. --De la tante d'Erivan, qui t'envoie une paire de chats angora, pour ton cadeau de noces? --Non plus. C'est d'une personne etrangere... C'est... d'un monsieur... --Un monsieur! Quelle horreur!... Un monsieur! Petit monstre que tu es!... Et, comme elle tendait sa lettre, contente de son effet, deux ou trois jolies tetes blondes,--du blond vrai et du blond faux,--se precipiterent ensemble pour voir tout de suite la signature. "Andre Lhery!... Non! Alors il a repondu?... C'est de lui?... Pas possible..." Tout ce petit monde avait ete mis dans la confidence de la lettre ecrite au romancier. Chez les femmes turques d'aujourd'hui, il y a une telle solidarite de revolte contre le regime severe des harems, qu'elles ne se trahissent jamais entre elles; le manquement fut-il grave, au lieu d'etre innocent comme cette fois, ce serait toujours meme discretion, meme silence. On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la troisieme phrase, on eclata de rire: "Oh! tu as vu!... Il pretend que tu n'es pas Turque!... Impayable, par exemple!... Il s'y connait meme si bien, parait-il, que le voila tout a fait sur que non! --Eh! mais c'est un succes, ca, ma chere,--lui dit Zeyneb, l'ainee des cousines,--ca prouve que le piquant de ton esprit, l'elegance de ton style... --Un succes,--contesta la petite rousse au nez en l'air, au minois toujours comiquement moqueur,--un succes!... Si c'est qu'il te prend pour une _Perote_, merci de ce succes-la." Il fallait entendre comment etait dit ce mot _Perote_ (habitante du quartier de Pera). Rien que dans la facon de le prononcer, elle avait mis tout son dedain de pure fille d'Osmanlis pour les Levantins ou Levantines (Armeniens, Grecs ou Juifs) dont le Perote represente le prototype (1) (1) Tout en me rangeant a l'avis des Osmanlis sur la generalite des Perotes, je reconnais avoir rencontre parmi eux d'aimables exceptions, des hommes parfaitement distingues et respectables, des femmes qui seraient trouvees exquises dans n'importe quel pays et quel monde. (Note de l'auteur.) "Ce pauvre Lhery,--ajouta Kerime, l'une des jeunes invitees,--il retarde!... Il en est surement reste a la Turque des romans de 1830: narguile, confitures et divan tout le jour. --Ou meme simplement,--reprit Melek, la petite rousse au bout de nez narquois,--simplement a la Turque du temps de sa jeunesse. C'est qu'il doit commencer a etre marque, tu sais, ton poete!..." C'etait pourtant vrai, d'une verite incontestable, qu'il ne pouvait plus etre jeune, Andre Lhery. Et, pour la premiere fois, cette constatation s'imposait a l'esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n'avait jamais pense a cela: constatation plutot decevante, derangeant son reve, voilant de melancolie son culte pour lui... Malgre leurs airs de sourire et de railler, elles l'aimaient toutes, cet homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui etaient la; elles l'aimaient pour avoir parle avec amour de leur Turquie, et avec respect de leur Islam. Une lettre de lui ecrite a l'une d'elles etait un evenement dans leur vie cloitree ou, jusqu'a la grande catastrophe foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut a haute voix. Chacune desira toucher ce carre de papier ou sa main s'etait posee. Et puis, etant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder le mystere de l'ecriture. Mais une maman survint, la maman des deux soeurs, et vite, avec un changement de conversation, la lettre disparut, escamotee. Non pas qu'elle fut bien severe, cette maman-la, au si calme visage, mais elle aurait gronde tout de meme, et surtout n'eut pas su comprendre; elle etait d'une autre generation, parlant peu le francais et n'ayant lu qu'Alexandre Dumas pere. Entre elle et ses filles, un abime s'etait creuse, de deux siecles au moins, tant les choses marchent vite dans la Turquie d'aujourd'hui. Physiquement meme, elle ne leur ressemblait pas, ses beaux yeux refletaient une paix un peu naive qui ne se retrouvait point dans le regard des admiratrices d'Andre Lhery: c'est qu'elle avait borne son role terrestre a etre une tendre mere et une epouse impeccable, sans en chercher plus. D'ailleurs, elle s'habillait mal en Europeenne, et portait gauchement encore des robes trop surchargees, quand ses enfants au contraire savaient deja etre si elegantes et fines dans des etoffes tres simples. Maintenant se fut l'institutrice francaise de la maison qui fit son entree,--genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque encore. Et comme la chambre etait vraiment trop encombree, avec tant de monde, de robes jetees sur les chaises et de matelas par terre, on passa dans une plus grande piece voisine, "modern style", qui etait le salon du harem. Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse dame allemande a lunettes, en chapeau lourdement empanache, amenant par la main Fahr-el-Nissa, la plus jeune des invitees. Et, dans le cercle des jeunes filles, aussitot on se mit parler allemand, avec la meme aisance que tout a l'heure pour le francais. C'etait le professeur de musique, cette grosse dame-la, et d'ailleurs une femme de talent incontestable; avec Fahr-el-Nissa, qui jouait deja en artiste, elle venait de repeter a deux pianos un nouvel arrangement des fugues de Bach, et chacune y avait mis toute son ame. On parlait allemand, mais sans plus de peine on eut parle italien ou anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou Shakespeare dans le texte original. Plus cultivees que ne le sont chez nous la moyenne des jeunes filles du meme monde, a cause de la sequestration sans doute et des longues soirees solitaires, elles devoraient les classiques anciens et les grands detraques modernes; en musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour Cesar Franck ou Wagner, et dechiffraient les partitions de Vincent d'Indy. Peut-etre aussi beneficiaient-elles des longues tranquillites et somnolences mentales de leurs ascendantes; dans leur cerveau, compose de matiere neuve ou longtemps reposee, tout germait a miracle, comme, en terrain vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs veneneuses. Le salon du haremlike, ce matin-la, s'emplissait toujours; les deux negresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Apres elles, une vieille dame entra, devant qui toutes se leverent par respect: la grand- mere. On se mit alors a parler turc, car elle n'entendait rien aux langues occidentales,--et ce qu'elle se souciait d'Andre Lhery, cette aieule! Sa robe brodee d'argent etait de mode ancienne et un voile de Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites- filles, l'abime d'incomprehension demeurait absolument insondable, et, pendant les repas, plus d'une fois lui arrivait-il de les scandaliser par l'habitude qu'elle avait conservee de manger le riz avec ses doigts comme les ancetres,--ce que faisant, elle restait grande dame quand meme, grande dame jusqu'au bout des ongles, et imposante a tous. Donc, on s'etait mis a parler turc, par deference pour l'aieule, et subitement le murmure des voix etait devenu plus harmonieux, doux comme de la musique. Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors, et ressemblait, bien entendu, a un fantome tout noir. C'etait Alime Hanum, professeur agregee de philosophie au lycee de jeunes filles fonde par Sa Majeste Imperiale le Sultan; d'habitude elle venait trois fois par semaine enseigner a Melek la litterature arabe et persane. Il va sans dire, pas de lecon aujourd'hui, veille de mariage, jour ou les cervelles etaient a l'envers. Mais quand elle eut releve son voile en cagoule et montre sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les vieux poetes de l'Iran, et Melek, devenue serieuse, recita un passage du "Pays des roses", de Saadi. Aucune trace d'odalisques, ni de narguile, ni de confitures, dans ce harem de pacha, compose de la grand-mere, de la mere, des filles, et des nieces avec leurs institutrices. Du reste, a part deux ou trois exceptions peut-etre, tous les harems de Constantinople ressemblent a celui-ci: le _harem_ de nos jours, c'est tout simplement la partie feminine d'une famille constituee comme chez nous,--et eduquee comme chez nous, sauf la claustration, sauf les voiles epais pour la rue, et l'impossibilite d'echanger une pensee avec un homme, s'il n'est le pere, le mari, le frere, ou quelquefois par tolerance le cousin tres proche avec qui l'on a joue etant enfant. On avait recommence de parler francais et de discuter toilette quand une voix humaine, si limpide qu'on eut dit une voix celeste, tout a coup vibra dehors, comme tombant du haut de l'air: l'Imam de la plus voisine mosquee appelait du haut du minaret les fideles a la priere meridienne. Alors la petite fiancee, se rappelant que sa grand-mere dejeunait a midi, s'echappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus effaree qu'elle a l'idee que la vieille dame pourrait attendre. III Elle fut silencieux son dernier dejeuner dans la maison familiale, entre ces deux femmes sourdement hostiles l'une a l'autre, l'institutrice et l'aieule severe. Apres, elle se retira chez elle, ou elle eut souhaite s'enfermer a double tour; mais les chambres des femmes turques n'ont point de serrure, il fallut se contenter d'une consigne donnee a Kondja-Gul pour toutes les servantes ou esclaves jour et nuit aux aguets, suivant l'usage, dans les vestibules, dans les longs couloirs de son appartement, comme autant de chiens de garde familiers et indiscrets. Pendant cette supreme journee qui lui restait, elle voulait se preparer comme pour la mort, ranger ses papiers et mille petits souvenirs, bruler surtout, bruler par crainte des regards de l'homme inconnu qui serait dans quelques heures son maitre. La detresse de son ame etait sans recours, et son effroi, sa rebellion allaient croissant. Elle s'assit devant son bureau, ou la bougie fut rallumee pour communiquer son feu a tant de mysterieuses petites lettres qui dormaient dans les tiroirs de laque blanche; lettres de ses amies mariees d'hier ou bien tremblant de se marier demain; lettres en turc, en francais, en allemand, en anglais, toutes criant la revolte, et toutes empoisonnees de ce grand pessimisme qui, de nos jours, ravage les harems de la Turquie. Parfois elle relisait un passage, hesitait tristement, et puis, quand meme, approchait le feuillet de la petite flamme pale, que l'on voyait a peine luire, a cause du soleil. Et tout cela, toutes les pensees secretes des belles jeunes femmes, leurs indignations refrenees, leurs plaintes vaines, tout cela faisait de la cendre, qui s'amassait et se confondait dans un brasero de cuivre, seul meuble oriental de la chambre. Les tiroirs vides, les confidences aneanties, restait devant elle un grand buvard a fermoir d'or, qui etait bonde de cahiers ecrits en francais... Bruler cela aussi?... Non, elle n'en sentait vraiment plus le courage. C'etait toute sa vie de jeune fille, c'etait son journal intime commence le jour de ses treize ans,--le jour funebre ou elle avait _pris le tcharchaf_ (pour employer une locution de la-bas), c'est- a-dire le jour ou il avait fallu pour jamais cacher son visage au monde, se cloitrer, devenir l'un des innombrables fantomes noirs de Constantinople. Rien d'anterieur a la prise de voile n'etait note dans ce journal. Rien de son enfance de petite princesse barbare, la-bas, au fond des plaines de Circassie, dans le territoire perdu ou, depuis deux siecles, regnait sa famille. Rien non plus de son existence de petite fille mondaine, quand, vers sa onzieme annee, son pere etait venu s'etablir avec elle a Constantinople, ou il avait recu de Sa Majeste le Sultan le titre de marechal de la Cour; cette periode-la avait ete toute d'etonnements et d'acclimatation elegante, avec en outre des lecons a apprendre et des devoirs a faire; pendant deux ans, on l'avait vue a des fetes, a des parties de tennis, a des sauteries d'ambassade; avec les plus difficiles danseurs de la colonie europeenne, elle avait valse tout comme une grande jeune fille, tres invitee, son carnet toujours plein, elle charmait par son delicieux petit visage, par sa grace, par son luxe, et aussi par cet air qu'aucune autre n'eut imite, cet air a la fois vindicatif et doux, a la fois tres timide et tres hautain. Et puis, un beau jour, a un bal donne par l'ambassade anglaise pour les tout jeunes, on avait demande: "Ou est-elle, la petite Circassienne?" Et des gens du pays avaient simplement repondu: "Ah! vous ne saviez pas? Elle vient de prendre le tcharchaf." - (Elle a pris le tcharchaf, autant dire: fini, escamotee d'un coup de baguette; on ne la verra jamais plus; si par hasard on la rencontre, passant dans quelque voiture fermee, elle ne sera qu'une forme noire, impossible a reconnaitre; elle est comme morte...) Donc, avec ses treize ans accomplis, elle etait entree, suivant la regle inflexible, dans ce monde voile, qui, a Constantinople, vit en marge de l'autre, que l'on frole dans toutes les rues, mais qu'il ne faut pas regarder et qui, des le coucher du soleil, s'enferme derriere des grilles; dans ce monde que l'on sent partout autour de soi, troublant, attirant, mais impenetrable, et qui observe, conjecture, critique, voit beaucoup de choses a travers son eternel masque de gaze noire, et devine ensuite ce qu'il n'a pas vu. Soudainement captive, a treize ans, entre un pere toujours en service au palais et une aieule rigide sans tendresse manifestee, seule dans sa grande demeure de Khassim-Pacha, au milieu d'un quartier de vieux hotels princiers et de cimetieres, ou, des la nuit close, tout devenait frayeur et silence, elle s'etait adonnee passionnement a l'etude. Et cela avait dure jusqu'a ses vingt-deux ans aujourd'hui pres de sonner, cette ardeur a tout connaitre, a tout approfondir, litterature, histoire ou transcendante philosophie. Parmi tant de jeunes femmes, ses amies, superieurement cultivees aussi dans la sequestration propice, elle etait devenue une sorte de petite etoile dont on citait l'erudition, les jugements, les innocentes audaces, en meme temps que l'on copiait ses elegances couteuses; surtout elle etait comme le porte-drapeau de l'insurrection feminine contre les severites du harem. Apres tout, elle ne le brulerait pas, ce journal commence le premier jour du tcharchaf! Plutot elle le confierait, bien cachete, a quelque amie sure et un peu independante, dont les tiroirs n'auraient pas chance d'etre fouilles par un mari. Et qui sait, dans l'avenir, s'il ne lui serait pas possible de le reprendre et de le prolonger encore?... Elle y tenait surtout parce qu'elle y avait presque fixe des choses de sa vie qui allait finir demain, des instants heureux d'autrefois, des journees de printemps plus etrangement lumineuses que d'autres, des soirs de plus delicieuse nostalgie dans le vieux jardin plein de roses, et des promenades sur le Bosphore feerique, en compagnie de ses cousines tendrement cheries. Tout cela lui aurait semble plus irrevocablement perdu dans l'abime du temps, une fois le pauvre journal detruit. L'ecrire avait ete d'ailleurs sa grande ressource contre ses melancolies de jeune fille emmuree,--et voici que le desir lui venait de le continuer a present meme, pour tromper la detresse de ce dernier jour... Elle demeura donc assise a son bureau, et reprit son porte-plume, qui etait un baton d'or cercle de petits rubis. Si elle avait adopte notre langue des le debut de ce journal, sur les premiers feuillets deja vieux de neuf ans, c'etait surtout pour etre certaine que sa grand-mere, ni personne dans la maison, ne s'amuserait a le lire. Mais, depuis environ deux annees, cette langue francaise, qu'elle soignait et epurait le plus possible, etait a l'intention d'un lecteur imaginaire. (Un journal de jeune femme est toujours destine a un lecteur, fictif ou reel, fictif necessairement s'il s'agit d'une femme turque.) Et le lecteur ici etait un personnage lointain, lointain, pour elle a peu pres inexistant: le romancier Andre Lhery!... Tout s'ecrivait maintenant pour lui seul, en imitant meme, sans le vouloir, un peu sa maniere; cela prenait forme de lettres a lui adressees, et dans lesquelles, pour se donner mieux l'illusion de le connaitre, on l'appelait par son nom: Andre, tout court, comme un vrai ami, un grand frere. Or, ce soir-la, voici ce que commenca de tracer la petite main alourdie par de trop belles bagues: "18 avril 1901. Je ne vous avais jamais parle de mon enfance, Andre, n'est-ce pas? Il faut que vous sachiez pourtant: moi, qui vous parus tellement civilisee, je suis au fond une petite barbare. Quelque chose restera toujours en moi de la fille des libres espaces, qui jadis galopait a cheval au cliquetis des armes, ou dansait dans la lumiere au tintement des ses ceintures d'argent. Et, malgre tout le vernis de la culture europeenne, quand mon ame nouvelle, dont j'etais fiere, mon ame d'etre qui pense, mon ame consciente, quand cette ame donc souffre trop, ce sont les souvenirs de mon enfance qui reviennent me hanter. Ils reparaissent imperieux, colores et brillants; ils me montrent une terre lumineuse, un paradis perdu, auquel je ne puis plus ni _ne voudrais_ retourner; un village circassien, bien loin, au-dela de Koniah, qui s'appelle Karadjiamir. La, ma famille regne depuis sa venue du Caucase. Mes ancetres, dans leur pays, etaient des khans de Kiziltepe, et le sultan d'alors leur donna en fief ce pays de Karadjiamir. La, j'ai vecu jusqu'a l'age de onze ans. J'etais libre et heureuse. Les jeunes filles circassiennes ne sont pas voilees. Elles dansent et causent avec les jeunes hommes, et choisissent leur mari selon leur coeur. Notre maison etait la plus belle du village, et de longues allees d'acacias montaient de tous cotes vers elle. Puis les acacias l'entouraient d'un grand cercle, et, au moindre souffle de vent, ils balancaient leurs branches comme pour un hommage; alors il neigeait des petales parfumes. Je revois dans mes reves une riviere qui court... De la grande salle, on entendait la voix de ses petits flots presses. Oh! comme ils se hataient dans leur course vers les lointains inconnus! Quand j'etais enfant, je riais de les voir se briser contre les rochers avec colere. Du cote du village, devant la maison, s'etend un vaste espace libre. C'est la que nous dansions, sur le rythme circassien, au son de nos vieilles musiques. Deux a deux, ou formant des chaines; toutes, drapees de soies blanches, des fleurs en guirlandes dans nos cheveux. Je revois mes compagnes d'alors... Ou sont-elles aujourd'hui?... Toutes etaient belles et douces, avec de longs yeux et de frais sourires. A la tombee du jour, en ete, les Circassiens de mon pere, tous les jeunes gens du village, laissaient leurs travaux et partaient a cheval a travers la plaine. Mon pere, ancien soldat, se mettait a leur tete et les menait comme pour une charge. C'etait a l'heure doree ou le soleil va s'endormir. Quand j'etais petite, l'un d'eux me prenait sur sa selle; alors je m'enivrais de cette vitesse, et de cette passion qui tout le jour etait sourdement montee de la terre en feu pour eclater le soir dans le bruit des armes et dans les chants sauvages. L'heure ensuite changeait sa nuance; elle semblait devenue l'heure pourpre des soirs de bataille..., et les cavaliers jetaient au vent des chants de guerre. Puis elle devenait l'heure rose et opaline..." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle en etait a cette heure "opaline", se demandant si le mot ne serait pas trop precieux pour plaire a Andre, quand brusquement Kondja-Gul, malgre la defense, fit irruption dans sa chambre. "Il est la, maitresse! Il est la!... --Il est la, qui? --Lui, le jeune bey!... Il etait venu causer avec le pacha, votre pere, et il va sortir. Vite, courez a votre fenetre, vous le verrez remonter a cheval!" A quoi la petite princesse repondit sans bouger, avec une tranquillite glaciale dont la bonne Kondja-Gul demeura comme aneantie: "Et c'est pour ca que tu me deranges? Je le verrai toujours trop tot, celui-la! Sans compter que j'aurai jusqu'a ma vieillesse pour le revoir a discretion!" Elle disait cela surtout pour bien marquer, devant la domesticite, son dedain du jeune maitre. Mais, sitot Kondja-Gul partie en grande confusion, elle s'approcha tremblante de la fenetre... il venait de remonter a cheval, dans son bel uniforme d'officier, et partait au trot, le long des cypres et des tombes, suivi de son ordonnance. Elle eut le temps de voir qu'en effet sa moustache etait blonde, plutot trop blonde a son gre, mais qu'il fait joli garcon, avec une assez fiere tournure. Il n'en restait pas moins l'adversaire, le maitre impose qui jamais ne serait admis dans l'intimite de son ame. Et, se refusant a s'occuper de lui davantage, elle revint s'asseoir a son bureau,--avec tout de meme une montee de sang aux joues,--pour continuer le journal, la lettre au confident irreel: "... l'heure rose (l'heure rose tout court, decidement; opaline etait biffe), l'heure rose ou s'eveillent les souvenirs, et les Circassiens se souvenaient du pays de leurs ancetres; l'un d'eux disait un chant d'exil, et les autres ralentissaient l'allure, pour ecouter cette voix solitaire et lente. Puis l'heure etait violette, et tendre, et douce, et la pleine tout entiere entonnait l'hymne d'amour... Alors les cavaliers tournaient bride et hataient leur galop pour revenir. Sous leur passage, les fleurs mouraient dans un dernier parfum; ils etincelaient, ils semblaient emporter avec eux, sur leurs armes, tout l'argent fluide epars dans le crepuscule d'ete. Au loin devant eux, une lueur d'incendie marquait le petit point ou les acacias de Karadjiamir se groupaient, au milieu du steppe silencieux et lisse. La lueur grandissait, et bientot se changeait en un foyer de flammes hautes qui lechaient les premieres etoiles; car ceux qui etaient restes au village avaient allume de grands feux, et, tout autour, c'etaient des danses de jeunes filles, c'etaient des chants, rythmes par l'envol des draperies blanches et des voiles legers. Les jeunes s'amusaient, tandis que les hommes murs etaient assis a fumer dehors, et que les meres, a travers la dentelle des fenetres, guettaient venir l'amour vers leurs enfants. En ces jours-la, j'etais reine. Tewfik-Pacha mon pere et Seniha ma mere m'aimaient par-dessus tout, car leurs autres enfants etaient morts. J'etais la sultane du village; nulle autre n'avait de si belles robes, ni des ceintures d'or et d'argent si precieusement ciselees; et, s'il passait par la un de ces marchands venus du Caucase avec des pierreries plein des sacs, et des ballots de fines soies lamees d'or, chacun savait alentour que c'etait dans notre maison qu'il devait d'abord entrer; personne n'eut ose acheter une simple echarpe tant que la fille du pacha n'avait pas elle-meme choisi ses parures. Ma mere etait discrete et douce. Mon pere etait bon et on le savait juste. Tout etranger de passage pouvait venir frapper a notre porte, la maison etait a lui. Pauvre, il etait accueilli comme le Sultan meme. Proscrit, fugitif,--j'en ai vu,--l'ombre de la maison l'eut defendu jusqu'a la mort de ses hotes. Mais malheur a qui eut cherche a se servir de Tewfik Pacha pour l'aider dans quelque action vile ou seulement louche: mon pere, si bon, etait aussi un justicier terrible. Je l'ai vu. Telle fut mon enfance, Andre. Puis, nous perdimes ma mere, et mon pere alors ne voulant plus rester sans elle au Karadjiamir, m'emmena avec lui a Constantinople, chez mon aieule, pres de mes cousines. A present c'est mon oncle Arif-Bey qui gouverne a sa place la-bas. Mais presque rien n'a change dans ce coin inconnu du monde, ou les jours continuent a tisser en silence les annees. On a, je crois, construit un moulin sur la riviere; les petits flots, qui seulement s'amusaient a paraitre terribles, ont du apprendre a devenir utiles, et je crois les entendre pleurer leur liberte ancienne. Mais la belle maison se dresse toujours parmi les arbres, et, ce printemps, encore, les acacias auront neige sur les chemins ou j'ai joue enfant. Et sans doute quelque autre petite fille s'en va chevaucher a ma place avec les cavaliers... Onze annees bientot ont passe sur tout cela. L'enfant insouciante et gaie est devenue une jeune fille qui a deja beaucoup pleure. Eut-elle ete plus heureuse en continuant sa vie primitive?... Mais _il etait ecrit_ qu'elle en sortirait, parce qu'_il fallait_ qu'elle fut changee en un etre pensant et que son orbite et la votre vinssent un jour a se croiser. Oh! qui nous dira le pourquoi, la raison superieure de ces rencontres, ou les ames s'effleurent a peine et que pourtant elles n'oublient plus. Car, vous aussi, Andre, vous ne m'oublierez plus..." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle etait lasse d'ecrire. Et d'ailleurs le passage du bey avait mis la deroute dans sa memoire. Que faire, pour terminer ce dernier jour? Ah! le jardin! le cher jardin, si impregne de ses jeunes reves: c'est la qu'elle irait jusqu'au soir... Tout au fond, certain banc, sous les platanes centenaires, contre le vieux mur tapisse de mousse: c'est la qu'elle s'isolerait jusqu'a la tombee de ce jour d'avril, qui lui semblait le dernier de sa vie. Et elle sonna Kondja-Gul, pour faire donner le signal qu'exigeait sa venue: aux jardiniers, cochers, domestiques males quelconques, ordre de disparaitre des allees pour ne point profaner par leurs regards la petite deesse, qui entendait se promener la sans voile... Mais non, reflexion faite, elle ne descendait pas; car il y aurait toujours la rencontre possible des eunuques, des servantes, tous avec leurs sourires de circonstance a la mariee, et elle serait dans l'obligation, devant eux, d'avoir l'air ravi, puisque l'etiquette l'exige en pareil cas. Et puis, l'exasperation de voir ces preparatifs de fete, ces tables dressees sous les branches, ces beaux tapis jetes sur la terre... Alors, elle se refugia dans un petit salon, voisin de sa chambre, ou elle avait son piano d'Erard. A la musique aussi, il fallait dire adieu, puisque, de piano, il n'y en aurait point, dans sa nouvelle demeure. La mere du jeune bey,--_une 1320_ (1), ainsi que les dames vieux jeu sont designees, par les petites fleurs de culture intensive ecloses dans la Turquie moderne,--une pure 1320 avait, non sans defiance, permis la bibliotheque de livres nouveaux en langue occidentale, et les revues a images; mais le piano l'avait visiblement choquee, et on n'osait plus insister. (Elle etait venue plusieurs fois, cette vieille dame, faire visite a la fiancee, l'accablant de petites chatteries, de petits compliments demodes qui l'agacaient, et la devisageant toujours avec une attention soutenue, pour ensuite la mieux decrire a son fils.) Donc, plus de piano, dans sa maison de demain, la-bas en face, de l'autre cote du golfe, au coeur meme du Vieux-Stamboul... Sur le clavier, ses petites mains nerveuses, rapides, d'ailleurs merveilleusement exercees et assouplies, se mirent a improviser d'abord de vagues choses extravagantes, sans queue ni tete, accompagnees de claquements secs, chaque fois que les trop grosses bagues heurtaient les bemols ou les dieses. Et puis elle les ota, ces bagues, et, apres s'etre recueillie, commenca de jouer une tres difficile transcription de Wagner par Liszt, alors, peu a peu elle cessa d'etre celle qui epousait demain le capitaine Hamdi-Bey, aide de camp de Sa Majeste Imperiale; elle fut la fiancee d'un jeune guerrier a longue chevelure, qui habitait un chateau sur des cimes, dans l'obscurite des nuages au-dessus d'un grand fleuve tragique; elle entendit la symphonie des vieux temps legendaires, dans les profondes forets du Nord... (1) Autrement dit une personne qui n'admet que les dates de l'hegire, au lieu d'employer le calendrier europeen. Mais quand elle eut cesse de jouer, quand tout cela se fut eteint avec les dernieres vibrations des cordes, elle remarqua les rayons du soleil, deja rouges, qui entraient presque horizontalement a travers les eternels quadrillages des fenetres. C'etait bien le declin de ce jour, et l'effroi la prit tout a coup a l'idee d'etre seule,--comme elle l'avait souhaite cependant,--pour cette derniere soiree. Vite elle courut chez sa grand-mere, solliciter une permission qu'elle obtint, et vite elle ecrivit a ses cousines, leur demandant comme en detresse de venir coute que coute lui tenir compagnie;--mais rien qu'elle deux, pas les autres petites demoiselles d'honneur campees dans leur chambre; rien qu'elles deux, Zeyneb et Melek, ses amies d'election, ses confidentes, ses soeurs d'ame. Elle craignait que leur mere ne permit pas, a cause des autres invitees; elle craignait que l'heure ne fut trop tardive, le soleil trop bas, les femmes turques ne sortant plus quand il est couche. Et, de sa fenetre grillee, elle regardait le vieil Ismael qui courait porter le message. Depuis quelques jours, meme vis-a-vis de ses cousines qui en avaient de la peine, elle etait muette sur les sujets graves, elle etait muree et presque hautaine; meme vis-a-vis de ces deux-la, elle gardait la pudeur de sa souffrance, mais a present elle ne pouvait plus; elle les voulait, pour pleurer sur leur epaule. Comme il baissait vite, ce soleil du dernier soir! Auraient-elles le temps d'arriver? Au-dessus de la rue, pour voir de plus loin, elle se penchait autant que le permettaient les grilles et les chassis de bois dissimulateurs. C'etait maintenant "l'heure pourpre des soirs de bataille", comme elle disait dans son journal d'enfant, et des idees de fuite, de revolte ouverte bouleversaient sa petite tete indomptable et charmante... Pourtant, quelle immobilite sereine, quel calme fataliste et resigne, dans ses entours! Un parfum d'aromates montait de ce grand bois funeraire, si tranquille devant ses fenetres,--parfum de la vieille terre turque immuable, parfum de l'herbe rase et des tres petites plantes qui s'etaient chauffees depuis le matin au soleil d'avril. Les verdures noires des arbres, detachees sur le couchant qui prenait feu, etaient comme percees de part en part, comme criblees par la lumiere et les rayons. Des dorures anciennes brillaient ca et la, aux couronnements de ces bornes tombales, que l'on avait plantees au hasard dans beaucoup d'espace, que l'on avait clairsemees sous les cypres. (En Turquie, on n'a pas l'effroi des morts, on ne s'en isole point; au coeur meme des villes, partout, on les laisse dormir.) A travers ces choses melancoliques des premiers plans, entre ces gerbes de feuillage sombre qui se tenaient droites comme des tours, dans les intervalles de tout cela, les lointains apparaissaient, le grand decor incomparable: tout Stamboul et son golfe, dans leur plein embrasement des soirs purs. En bas, tout a fait en bas, l'eau de la Corne-d'Or, vers quoi devalaient ces proches cimetieres, etait rouge, incandescente comme le ciel; des centaines de caiques la sillonnaient,--va-et-vient seculaire, a la fermeture des bazars,--mais, de si haut, on n'entendait ni le bruissement de leur sillage, ni l'effort de leurs rameurs; ils semblaient de longs insectes, defilant sur un miroir. Et la rive d'en face, cette rive de Stamboul, changeait a vue d'oeil; toutes les maisons avoisinant la mer, tous les etages inferieurs du prodigieux amas, venaient de s'estomper et comme de fuir, sous cette perpetuelle brume violette du soir, qui est de la buee d'eau et de la fumee; Stamboul changeait comme un mirage; rien ne s'y detaillait plus, ni le delabrement, ni la misere, ni la laideur de quelques modernes batisses; ce n'etait maintenant qu'une silhouette, d'un violet profond lisere d'or, une colossale decoupure de ville toute de fleches et de domes, posee debout, en ecran pour masquer un incendie du ciel. Et les memes voix qu'a midi, les voix claires, les voix celestes se reprenaient a chanter dans l'air, appelant les Osmanlis fideles au quatrieme office du jour: _le soleil se couchait_. Alors la petite prisonniere, malgre elle un peu calmee cependant par tant de paix magnifique, s'inquietait davantage de Melek et de Zeyneb. Reussiraient-elles a lui arriver, malgre l'heure tardive?... Plus attentivement elle regardait au bout de ce chemin, que bordaient d'un cote les vieilles demeures grillees, de l'autre le domaine delicieux des morts... Ah! elles venaient!... C'etaient elles, la-bas, ces deux minces fantomes noirs sans visage, sortis d'une grande porte morose, et qui se hataient, escortes de deux negres a long sabre... Bien vite decidees, bien vites pretes, les pauvres petites!... Et de les avoir reconnues, accourant ainsi a son appel d'angoisse, elle sentit ses yeux s'embrumer; des larmes, mais cette fois des larmes douces, coulerent sur sa joue. Des qu'elles entrerent, relevant leurs tristes voiles, la mariee se jeta en pleurant dans leurs bras/ Toutes deux la serrerent contre leur jeune coeur avec la plus tendre pitie: "Nous nous en doutions, va, que tu n'etais pas heureuse... Mais tu ne voulais rien nous dire... T'en parler, nous n'osions pas... Depuis quelques jours, nous te trouvions si cachee avec nous, si froide. --Eh! vous savez bien comment je suis... C'est stupide, j'ai honte que l'on me voie souffrir..." Et elle pleurait maintenant a sanglots. "Mais pourquoi n'as-tu pas dit "non", ma cherie? --Ah! j'ai deja dit "non" tant de fois!... Elle est trop longue, a ce qu'il parait, la liste de ceux que j'ai refuses!... Et puis, songez donc: vingt-deux ans, j'etais presque une vieille fille... D'ailleurs, celui-la ou un autre, qu'importe, puisqu'il faudra toujours finir par en epouser un!" Naguere, elle avait entendu des amies a elle parler ainsi, la veille de leur mariage; leur passivite l'avait ecoeuree, et voici qu'elle finissait de meme... "Puisque ce ne sera pas celui que j'aurais choisi et aime, disait l'une, n'importe qu'il s'appelle Mehmed ou Ahmed! N'aurai-je pas des enfants, pour me consoler de sa presence?" Une autre, une toute jeune, qui avait accepte le premier pretendant venu, s'en etait excusee en ces termes: "Pourquoi pas le premier au lieu du suivant, que je ne connaitrais du reste pas davantage?... Que dire pour le refuser?... Et puis, quelle histoire, pense donc, ma chere!..." Ah! non, l'apathie de ces petites-la lui avait semble incomprehensible, par exemple: se laisser marier comme des esclaves!... Et voici qu'elle-meme venait de consentir a un marche pareil, et c'etait demain, le jour terrible de l'echeance. Par lassitude de toujours refuser, de toujours lutter, elle avait, comme les autres, fini par dire ce _oui_ qui l'avait perdue, au lieu du _non_ qui l'aurait sauvee, au moins pour quelque temps encore. Et a present, trop tard pour se reprendre, elle arrivait tout au bord de l'abime: c'etait demain! Maintenant elles pleuraient ensemble, toutes les trois; elles pleuraient les larmes qui avaient ete contenues pendant bien des jours par la fierte de l'epousee; elles pleuraient les larmes de la grande separation, comme si l'une d'elles allait mourir... Melek et Zeyneb, bien entendu, ne rentreraient pas ce soir chez elles, mais coucheraient ici, chez leur cousine, comme c'est l'usage quand on se visite a la tombee de la nuit, et comme elles l'avaient deja fait constamment depuis une dizaine d'annees. Toujours ensemble, les trois jeunes filles, comme d'inseparables soeurs, elles s'etaient habituees a dormir le plus souvent de compagnie, chez l'une ou chez l'autre, et surtout ici, chez la Circassienne. Mais cette fois, quand les esclaves, sans meme demander les ordres, eurent acheve d'etendre sur les tapis les matelas de soie des invitees, toutes trois, demeurees seules, eurent le sentiment d'etre reunies pour une veillee funeraire. Elles avaient demande et obtenu la permission de ne pas descendre se mettre a table, et un negre imberbe, a figure de macaque trop gras, venait de leur apporter, sur un plateau de vermeil, une dinette qu'elles ne songeaient pas a toucher. En bas, dans la salle a manger, leur commune aieule, le pacha, pere de la mariee, et mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, soupaient sans causerie, dans un silence de catastrophe. L'aieule, plus que jamais outree par l'attitude de la fille de sa fille, savait bien a qui s'en prendre, accusait l'education nouvelle et l'institutrice; cette petite, nee de son sang d'impeccable musulmane, et puis devenue une sorte d'enfant prodigue dont on n'esperait meme plus le retour aux traditions hereditaires, elle l'aimait bien quand meme, mais elle avait toujours cru devoir se montrer severe, et aujourd'hui, devant cette rebellion sourde, incomprehensible, elle voulait encore exagerer la froideur et la durete. Quant au pacha, lui, qui avait de tout temps comble et gate son enfant unique comme une sultane des _Mille et une Nuit_, et qui en avait recu en echange une si douce tendresse, il ne comprenait pas mieux que sa vieille belle-mere 1320, et il s'indignait aussi; non, c'etait trop, ce dernier caprice: faire sa petite martyre, parce que, le moment venu de lui donner un maitre, on lui avait choisi un joli garcon, riche, de grande famille, et en faveur aupres de Sa Majeste Imperiale!... Et enfin la pauvre institutrice, qui au moins se sentait innocente de ces fiancailles, qui avait toujours ete la confidente et l'amie, s'etonnait douloureusement en silence: puisque son eleve si chere l'avait fait revenir dans la maison pour le mariage, pourquoi ne voulait-elle pas de sa compagnie, la-haut chez elle, pour le dernier soir?... Mais non, les trois petites fantasques - ne croyant pas d'ailleurs lui faire tant de peine - avaient desire etre seules, la veille d'une telle separation. Finies a jamais, leurs soirees rien qu'a elles trois, dans cette chambre qui serait inhabitee demain et a laquelle il fallait dire adieu... Pour que ce fut moins triste, elles avaient allume toutes les bougies des candelabres, et la grande lampe en colonne,--dont l'abat-jour, suivant une mode encore nouvelle cette annee-la, etait plus large qu'un parasol et fait de petales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue, de ranger, ou parfois de detruire mille petites choses qu'elles avaient longtemps gardees comme des souvenirs tres precieux. C'etaient de ces gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans la chevelure des mariees, et que les demoiselles d'honneur conservent ensuite jusqu'a ce que vienne leur tour; il y en avait ca et la, qui brillaient, accrochees par des noeuds de ruban aux frontons des glaces, aux parois blanches de la chambre, et elles evoquaient les jolis et pales visages d'amies qui souffraient, ou qui etaient mortes. C'etaient, dans une armoire, des poupees que jadis on aimait tendrement; des jouets brises, des fleurs dessechees, de pauvres petites reliques de leur enfance, de leur prime jeunesse passee en commun, entre les murs de cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous peints ou brodes par elles-memes, des photographies de jeunes femmes des ambassades, ou bien de jeunes musulmanes _en robe du soir_--que l'on eut prises pour des Parisiennes elegantes, sans le petit griffonnage en caracteres arabes inscrit au bas: pensee ou dedicace. Enfin il y avait d'humbles bibelots, gagnes les precedents hivers a ces loteries de charite que les dames turques organisent pendant les veillees du Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-la, mais ils rappelaient des instants ecoules de cette vie, dont la fuite sans retour constituait leur grand sujet d'angoisse... Quant aux cadeaux de la corbeille, dont quelques-uns etaient somptueux et que mademoiselle Esther Bonneau avait ranges en exposition dans un salon voisin, elles s'en souciaient comme d'une guigne. La revue melancolique a peine terminee, on entendit encore, au-dessus de la maison, resonner les belles voix claires: elles appelaient les fideles a la cinquieme priere de ce jour. Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir devant une fenetre ouverte, et, la, on respirait la fraicheur suave de la nuit, qui sentait le cypres, les aromates et l'eau marine. Ouverte, leur fenetre, mais grillee, il van sans dire, et, en plus de ses barreaux en fer, defendue par les eternels quadrillages de bois sans lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder a l'exterieur. Les voix aeriennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres semblaient repondre, quantite d'autres qui tombaient des hauts minarets de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portees par les sonorites de la mer; on eut dit meme que c'etait en plein ciel, cette soudaine exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises tres legeres venant de tous les cotes a la fois. Mais ce fut de courte duree, et quand tous les muezzins eurent lance, aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immemoriale, un grand silence tout a coup y succeda. Stamboul maintenant, dans les intervalles des cypres tout noirs et tout proches, se decoupait en bleuatre sur le ciel impregne d'une vague lumiere de lune, un Stamboul vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout a fait geantes, et sa silhouette seculaire, inchangeable, etait ponctuee de feux sans nombre qui se refletaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les jeunes filles, a travers les mille petits losanges des boiseries emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes celebres d'Occident (qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille impression de beaute et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives s'amusent toujours a faire, et une folle envie les prenait de voyager, de connaitre le monde,--ou rien que de se promener une fois, par une belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,--ou meme seulement d'aller jusque dans ce cimetiere, sous leur fenetre... Mais, le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir... Le silence, l'absolu silence enveloppait par degres leur vieux quartier de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La rumeur de Pera,--ou il y a une vie nocturne comme dans les villes d'Europe,--mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes de tous ces paquebots, qui fourmillent la-bas devant la Pointe-du- Serail, on en est toujours delivre meme avant l'heure de la cinquieme priere, car la navigation du Bosphore s'arrete quand il fait noir. Dans ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de temps en temps s'elevait, bruit caracteristique des nuits de Constantinople, bruit qui ne ressemble a aucun autre, et que les Turcs des siecles anterieurs ont du connaitre tout pareil: tac, tac, tac, tac! sur les vieux paves; un tac, tac amplifie par la sonorite funebre des rues ou ne passait plus personne. C'etait le veilleur du quartier, qui, au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec son lourd baton ferre. Et dans le lointain, d'autres veilleurs repondaient en faisant de meme; cela se repercutait de proche en proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long du Bosphore, de la Marmara a la Mer Noire, pour dire aux habitants: "Dormez, dormez, nous sommes la, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin, epiant les voleurs ou l'incendie." Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soiree etait la derniere. Comme il arrive a la veille des grands changements de la vie, elles se laissaient illusionner par la tranquillite des choses depuis longtemps connues: dans cette chambre, tout restait a sa place et gardait son aspect de toujours... Mais les rappels ensuite leur causaient chaque fois la petite mort: demain, la separation, la fin de leur intimite de soeurs, l'ecroulement de tout le cher passe! Oh! ce demain, pour la mariee!... Ce jour entier, a jouer la comedie, ainsi que l'usage le commande, et a la jouer bien, coute que coute! Ce jour entier, a sourire comme une idole, sourire a des amies par douzaines, sourire a ces innombrables curieuses qui, a l'occasion des grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des mots aimables, recevoir bien les felicitations; du matin au soir, montrer a toutes un air tres heureux, se figer cela sur les levres, dans le regard, malgre le depit et la terreur... Oh! oui, elle sourirait quand meme! Sa fierte l'exigeait du reste: paraitre la comme une vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'etait tant vantee de ne se laisser marier qu'a son gre, qui avait tant preche aux autres la croisade feministe... Mais sur quelle ironique et dure journee se leverait le soleil demain!... "Et si encore, disait-elle, le soir venu, cela devait finir... Mais non, apres, il y aura les mois, les ans, toute la vie, a etre possedee, pietinee, gachee par ce maitre inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne m'appartiendra plus, et cela a cause de cet homme qui a eu la fantaisie d'epouser la fille d'un marechal de la Cour!..." Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied nerveusement, demanderent, comme diversion, que l'on fit de la musique, une derniere et supreme fois... Alors elles se rendirent ensemble dans le boudoir ou le piano etait reste ouvert. La, c'etait un amas d'objets poses sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient l'etat d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans sa reclusion, de tout posseder, de tout connaitre. Il y avait jusqu'a un phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette annee-la) dont elles s'etaient amusees quelques jours, s'initiant aux bruits d'un theatre occidental, aux fadaises d'une operette, aux inepties d'un cafe concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun souvenir; ou le hasard les avait places, ils resteraient comme choses de rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes. La fiancee, assise au piano, hesita d'abord, puis se mit a jouer un "Concerto" compose par elle-meme. Ayant d'ailleurs etudie l'harmonie avec d'excellents maitres, elle avait des inspirations qui ne procedaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut- etre, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal; mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inacheve, qui datait de la veillee precedente; c'etait, au debut, une sorte de tourmente sombre, ou la paix des cimetieres d'alentour avait cependant fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'exterieur venait de loin en loin se meler a sa musique, ce bruit tres particulier de Constantinople: dans les sonorites maintenant sepulcrales de la rue, les coups de baton du veilleur de nuit. Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagnee par sa jeune soeur Melek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout dans ses belles notes graves. Apres avoir hesite aussi a choisir, et mis en desordre un casier sans s'etre decidee, elle ouvrit une partition de Gluck et entonna superbement ces imprecations immortelles: "Divinites du Styx, ministres de la Mort!" Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetieres d'en face, ceux de la vieille Turquie qui etaient couches parmi les racines des cypres, durent s'etonner beaucoup de cette fenetre eclairee si tard et jetant au milieu de leur domaine obscur sa trainee lumineuse: une fenetre de harem, sans nul doute, vu son grillage, mais d'ou s'echappaient des melodies pour eux bien etranges... Zeyneb cependant achevait a peine la phrase sublime: "Je n'invoquerai point votre pitie cruelle", quand la petite accompagnatrice s'arreta, saisie, en frappant un accord faux... Une forme humaine, qu'elle avait ete la premiere a apercevoir, venait de se dresser pres du piano; une forme grande et maigre en vetements sombres, apparue sans bruit comme apparaissent les revenants!... Ce n'etait point une divinite du Styx, non, mais cela ne valait guere mieux: a peu pres "kif-kif", suivant l'expression qui amusait cette petite Melek aux cheveux roux. C'etait madame Husnugul, la terreur de la maison: "Votre grand-mere, dit celle-ci, vous commande d'aller vous coucher et d'eteindre les lumieres." Et elle s'en alla, sans bruit comme elle etait venue, les laissant glacees toutes les trois. Elle avait un talent pour arriver toujours et partout sans qu'on eut pu l'entendre; c'est, il est vrai, plus facile qu'ailleurs, dans les harems, puisque les portes ne s'y ferment jamais. Une ancienne esclave circassienne, la madame Husnugul (Beaute de rose), qui, trente ans plus tot, etait devenue presque de la famille, pour avoir eu un enfant d'un beau-frere du pacha. L'enfant etait mort, et on l'avait mariee avec un intendant, a la campagne. L'intendant etait mort, et un beau jour elle avait reparu, en visite, apportant quantite de hardes, dans des sacs en laine a la mode d'autrefois. Or, cette "visite" durait depuis tantot vingt-cinq ans. Madame Husnugul, moitie dame de compagnie, moitie surveillante et espionne de la jeunesse, etait devenue le bras droit de la vieille maitresse de ceans; d'ailleurs bien elevee, elle faisait maintenant des visites pour son propre compte chez les dames du voisinage; elle etait admise, tant on est indulgent et egalitaire en Turquie, meme dans le meilleur monde. Quantite de familles a Constantinople ont ainsi dans leur sein une madame Husnugul,--ou Gulchinasse (Servante de rose), ou Chemsigul (Rose solaire), ou Purkiemal (La parfaite), ou autre chose dans ce genre,--qui est toujours un fleau. Mais les vieilles dames 1320 apprecient les services de ces duegnes, qui suivent les jeunes filles a la promenade, et puis font leur petit rapport en rentrant. Il n'y avait pas a discuter l'ordre transmis par madame Husnugul. Les trois petites desolees fermerent en silence le piano et soufflerent les bougies. Mais, avant de se mettre au lit, elles se jeterent dans les bras les unes des autres, pour se faire de grands adieux; elles se pleuraient mutuellement, comme si cette journee de demain allait a tout jamais les separer. De peur de voir reparaitre madame Husnugul, qui devait etre aux ecoutes derriere la porte seulement poussee, elles n'osaient point se parler; quant a dormir, elles ne le pouvaient, et, de temps a autre, on entendait un soupir, ou un sanglot, soulever une de ces jeunes poitrines. La fiancee, au milieu de ce profond recueillement nocturne, propice aux lucidites de l'angoisse, s'affolait de plus en plus, a sentir que chaque heure, chaque minute la rapprochaient de l'irreparable humiliation, du desastre final. Elle l'abhorrait a present, avec sa violence de "barbare", cet etranger, dont elle avait a peine apercu le visage, mais qui demain aurait tous les droits sur sa personne et pour toujours. Puisque rien n'etait accompli encore, une tentation plus forte lui venait d'essayer n'importe quel effort supreme pour lui echapper, meme au risque de tout... Mais quoi?... Quel secours humain pouvait-elle attendre, qui donc aurait pitie?... Se jeter aux pieds de son pere, c'etait trop tard, elle ne le flechirait plus... Bientot minuit; la lune envoyait sa lumiere spectrale dans la chambre; ses rayons entraient, dessinant sur la blancheur des murs les barreaux et l'inexorable quadrillage des fenetres. Ils eclairaient aussi, au-dessus de la tete de la petite princesse, ce verset du Coran (1) que chaque musulmane doit avoir a son chevet, qui la suit depuis l'enfance et qui est comme une continuelle priere protectrice de sa vie; son verset, a elle, etait, sur fond de velours vert-emir, une ancienne et admirable broderie d'or, dessinee par un celebre calligraphe du temps passe, et il disait cette phrase, aussi douce que celles de l'Evangile: "Mes peches sont grands comme les mers, mais ton pardon plus grand encore, o Allah!" Longtemps apres que la jeune fille avait cesse de croire, l'inscription sainte, gardienne de son sommeil, avait continue d'agir sur son ame, et une vague confiance lui etait restee en une supreme bonte, un supreme pardon. Mais c'etait fini maintenant; ni avant ni apres la mort, elle n'esperait plus aucune misericorde, meme imprecise: non, seule a souffrir, seule a se defendre, et seule responsable!... En ce moment donc, elle se sentait prete aux resolutions extremes. (1) L'"ayette". Mais encore, quel parti prendre, quoi?... Fuir? Mais comment, et ou?... A minuit, fuir au hasard, par les rues effrayantes?... Et chez qui trouver asile, pour n'etre pas reprise?... Zeyneb cependant, qui ne dormait pas non plus, parla tout bas. Elle venait de se rappeler qu'on etait a certain jour de la semaine nomme par les Turcs Bazar-Guni (correspondant a notre dimanche) et ou l'on doit, a la veillee, prier pour les morts, ainsi qu'a la veillee du Tcharchembe (qui correspond a notre jeudi). Or, elles n'avaient jamais manque a ce devoir-la, c'etait meme une des seules coutumes religieuses de l'Islam qu'elles observaient fidelement encore; pour le reste, elles etaient comme la plupart des musulmanes de leur generation et de leur monde, touchees et fletries par le souffle de Darwin, de Schopenhauer et de tant d'autres. Et leur grand-mere souvent leur disait: "Ce qui est bien triste a voir pour ma vieillesse, c'est que vous soyez devenues pires que si vous vous etiez converties au christianisme, car, en somme, Dieu aime tous ceux qui ont une religion. Mais vous, vous etes ces vraies _infideles_ dont le Prophete avait si sagement predit que les temps viendraient." Infideles, oui, elles l'etaient, sceptiques et desesperees bien plus que la moyenne des jeunes filles de nos pays. Mais cependant, prier pour les morts leur restait un devoir auquel elles n'osaient point faillir, et d'ailleurs un devoir tres doux: meme pendant leurs promenades d'ete, dans ces villages du Bosphore qui ont des cimetieres exquis, a l'ombre des cypres et des chenes, il leur arrivait de s'arreter et de prier, sur quelque pauvre tombe inconnue. Donc, elles rallumerent sans bruit une veilleuse bien discrete; la petite fiancee prit son Coran, qui posait sur une console, pres de son lit art nouveau (ce Coran toujours enveloppe d'un mouchoir en soie de la Mecque et parfume au santal, que chaque musulmane doit avoir a son chevet, specialement pour ces prieres-la, qui se disent la nuit), et toutes trois commencerent a voix basse, dans un apaisement progressif; la priere peu a peu les reposait, comme l'eau fraiche calme la fievre. Mais bientot une grande femme vetue de sombre, arrivee comme toujours sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte, a la maniere des fantomes, se dressa pres d'elles: "Votre grand-mere commande d'eteindre la veilleuse... --C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plait, eteignez-la vous-meme, puisque nous sommes couchees, et ayez la bonte d'expliquer a notre grand-mere que ce n'etait pas pour lui desobeir; mais nous disions les prieres des morts..." Il etait bientot deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse eteinte, les trois jeunes filles, epuisees d'emotions, de regrets et de revolte, s'endormirent en meme temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui des condamnes la veille du matin supreme. DEUXIEME PARTIE IV Quatre jours apres. La nouvelle mariee, au fond de la maison tres ancienne et tout a fait seigneuriale de son jeune maitre, est seule, dans la partie du harem qu'on lui a donnee comme salon particulier: un salon Louis XVI blanc, or et bleu pale, fraichement amenage pour elle. Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la fantaisie de la mode ce printemps-la, et ses cheveux sont arranges a la facon la derniere inventee. Dans un coin, il y a un bureau laque blanc, a peu pres comme celui de sa chambre a Khassim-Pacha, et les tiroirs ferment a clef, ce qui etait son reve. On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodees sur de vieilles soies precieuses, qui ca et la decorent les panneaux des murailles: le nom d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un trone, qui surprendrait a Paris: son trone de mariage, tres pompeux, sureleve par une estrade a deux ou trois marches, et couronne d'un baldaquin d'ou retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement brodes de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas tres parisien; assise pres d'une fenetre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du pays noir. La mere du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manieres de vieille chatte, s'est montree au fond une creature inoffensive, plutot bonne, et qui pourrait meme etre excellente, n'etait son idolatrie aveugle pour son fils. La voici du reste seduite tout a fait par la grace de sa belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-meme lui offrir le piano tant desire; vite alors, en voiture fermee, sous l'escorte d'un eunuque, on a passe le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un dans le meilleur magasin de Pera, et deux releves de portefaix, avec des mats de charge, viennent d'etre commandees pour l'apporter demain matin, a l'epaule, dans ce haut quartier d'un acces plutot difficile. Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus elegant capitaine de cette armee turque, ou il y a tant d'uniformes bien portes, decidement tres joli garcon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annoncee, et le sourire un peu felin que lui a legue sa mere,--quant au jeune bey, jusqu'ici d'une delicatesse accomplie, il fait a sa femme, dont la superiorite lui est deja apparue, une cour discrete, moitie enjouee, moitie respectueuse, et, comme c'est la regle en Orient, dans le monde, il s'efforce de la conquerir avant de la posseder. (Car, si le mariage musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la ceremonie, _apres_ en revanche il a des menagements et des pudeurs qui ne sont guere dans nos habitudes occidentales.) De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre a cheval le soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en visite. Apres le souper, il s'assied plus intimement sur un canape pres d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux alors s'observent et s'epient comme des adversaires en garde; lui, tendre et calin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle, eblouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout a coup le desarmant par une resignation affectee d'esclave, s'il tente de l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'etait elle qui l'eut choisi, elle l'aurait aime probablement; mais la petite princesse indomptee de la plaine de Karadjiamir ne flechirait point devant le maitre impose... Elle savait du reste que le temps etait tout proche et inevitable ou ce maitre, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune resistance, ni surtout aucune priere. Elle avait fait de sa personnalite cette sorte de dedoublement coutumier a beaucoup de jeunes femmes turques de son age et de son monde, qui disent: "Mon corps a ete livre par contrat a un inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnete: mais mon ame, qui n'a pas ete consultee, m'appartient encore, et je la tiens jalousement close, en reserve pour quelque amant ideal... que je ne rencontrerai peut-etre point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais rien." Donc, elle est seule chez elle, tout l'apres-midi, la jeune mariee. Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'idee lui vient de continuer pour Andre son journal interrompu, et de le reprendre a la date fatale du 28 Zil-hidje 1318 de l'hegire, jour de son mariage. Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a redemandes a l'amie qui en etait chargee, trouvant ce nouveau bureau assez sur pour les deposer la. Et elle commence d'ecrire: "Le 28 Zil-hidje 1318 (19 avril 1901, a la franque). C'est ma grand-mere en personne qui vient me reveiller. (Cette nuit-la, je m'etais endormie si tard!...) "Depeche-toi, me dit-elle. Tu oublies sans doute que tu devras etre prete a neuf heures. On ne dort pas ainsi, le jour de son mariage." Que de durete dans l'accent! C'etait la derniere matinee que je passais chez elle, dans ma chere chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle s'abstenir d'etre severe, ne fut-ce qu'un seul jour? En ouvrant les yeux, je vois mes cousines, qui se sont deja levees sans bruit et qui mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous eveillerons la, ensemble, et nous echangeons encore de grands adieux. On entend les hirondelles chanter a coeur joie; on devine que dehors le printemps resplendit; une claire journee de soleil se leve sur mon sacrifice. Je me sens comme une noyee, a qui personne ne voudra porter secours. Bientot, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et qui se ferment, des pas empresses, des bruits de traines de soie. Des voix de femmes, et puis les voix de fausset des negres. Des pleurs et des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entrees et sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une foule qui vient donner son avis sur la maniere de coiffer la mariee. De temps a autre un grand negre de service rappelle a l'ordre et supplie qu'on se depeche. Voici neuf heures; les voitures sont la; le cortege attend, la belle- mere, les belles-soeurs, les invitees du jeune bey. Mais la mariee n'est pas prete. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir leurs services. Mais c'est leur presence justement qui complique tout. A la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place. Elle se coiffe elle-meme, passe fievreusement sa robe garnie de fleurs d'oranger, qui a trois metres de queue, met ses diamants, son voile et les longs echeveaux de fils d'or a sa coiffure... Il est une seule chose qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diademe. Ce lourd diademe de brillants, qui remplace chez nous le piquet de fleurs des Europeennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse parmi les amies presentes une jeune femme _ne s'etant mariee qu'une fois, n'ayant pas divorce, et notoirement heureuse en menage_. Elle doit, cette elue, dire d'abord une courte priere du Coran, puis couronner de ses mains la nouvelle epouse, en lui presentant ses voeux de bonheur, et en lui souhaitant surtout que _pareil couronnement ne lui arrive qu'une fois dans la vie_. (En d'autres termes,--vous comprenez bien, Andre,--ni divorce, ni remariage.) Parmi les jeunes femmes presentes, une semblait tellement indiquee, que, a l'unanimite, on la choisit: Djavide, ma bien chere cousine. Que lui manquait-il, a celle-la? Jeune, belle, immensement riche, et mariee depuis dix-huit mois a un homme repute si charmant! Mais quand elle s'approche, pour _frapper son bonheur_ sur ma tete, je vois deux grosses larmes perler a ses paupieres: "Ma pauvre cherie, me dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?... J'ai beau n'etre pas superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donne _mon_ bonheur. Si dans l'avenir tu es appelee a souffrir comme je souffre, il me semblera que c'est ma faute, mon crime..." Alors, celle-la aussi, en apparence la plus heureuse de toutes, celle-la aussi, en detresse!... Oh! malheur sur moi!... Avant que je quitte cette maison, personne donc n'entendra mon cri de grace!... Mais le diademe est place, et je dis: "Je suis prete." Un grand negre s'avance pour prendre ma traine de robe, et, par des couloirs, je m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de servantes ou d'esclaves, qui precedent toujours nos chambres, Andre, afin que nous y soyons comme en souriciere.) On me conduit en bas, dans le plus grand des salons ou je trouve reunie toute la famille. Mon pere d'abord, a qui je dois faire mes adieux. Je lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je n'entends point. On m'a bien recommande de le remercier ici, publiquement, de toutes ses bontes passees et surtout de celle d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire... Mais cela, non, c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui, muette et glacee, detournant les yeux, pas un mot ne sort de mes levres. Il a conclu le pacte, il m'a livree, perdue, il est responsable de tout. Le remercier, quand au fond de moi-meme je le maudis!... Oh! c'etait donc possible, cette chose affreuse: sentir tout a coup que l'on en veut mortellement a l'etre qu'on a le plus cheri!... Oh! la minute atroce, celle ou l'on passe de l'affection la plus tendre a de la haine toute pure... Et je souriais toujours, Andre, parce que ce jour-la, il faut sourire... Pendant que de vieux oncles me donnent leur benediction, les dames du cortege, qui prenaient des rafraichissements dans le jardin sous les platanes, commencent de mettre leur tcharchaf. La mariee seule peut ne pas mettre le sien; mais les negres tiennent des draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le landau ferme dont les glaces sont masquees par des panneaux de bois a petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de soie tendue. Zeyneb et Melek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec moi,--et nous voici dans une caisse bien close, impenetrable aux regards. Apres la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en biere, un grand moment se passe. Ma belle-mere, mes belles-soeurs qui etaient venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout le depart... Tant mieux! C'est autant de gagne; un quart d'heure de moins que j'aurai donne a _l'autre_. La longue file de voitures cependant s'ebranle, la mienne en tete, et les cahots commencent sur le pave des rues. Pas un mot ne s'echange, entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser, de tout mettre en pieces, d'ouvrir les portieres et de crier aux passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, - - tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrassees par ma trop visible souffrance. Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable pont flottant de la Corne-d'Or... En effet, je vais devenir une habitante de l'autre rive... Et puis commencent les paves du grand Stamboul, et je me sens aussitot plus affreusement prisonniere, car je dois approcher beaucoup de mon nouveau cloitre, d'avance abhorre... Et comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer, par quelles impossibles rampes!... Mon Dieu, comme il est loin, et combien je vais etre sinistrement exilee! On s'arrete enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un eclair, j'apercois une foule qui attend, devant un portail sombre: des negres en redingote, des cavas chamarres d'or et de decorations, des intendants a "chalvar", jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long baton. Et puis, crac! les voiles de damas, tendus a bout de bras ainsi qu'au depart, m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en affolee dans ce nouveau couloir de soie,--et trouve, au bout, un large vestibule plein de fleurs, ou un jeune homme blond, en grand uniforme de capitaine de cavalerie, vient a ma rencontre. Le sourire aux levres tous deux, nous echangeons un regard d'interrogation et de defi supremes: c'est fait, j'ai vu mon maitre, et mon maitre m'a vue... Il s'incline, m'offre le bras, m'emmene au premier etage, ou je monte comme emportee; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trone a trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son role, a lui, est fini jusqu'a ce soir... Et je le regarde s'en aller; il se heurte a un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un flot de gazes legeres, de pierreries, d'epaules nues; pas un voile sur ces visages, ni sur ces chevelures endiamantees; tous les tcharchafs sont tombes des la porte; on dirait une foule d'Europeennes en toilette du soir,--et le marie, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille chose, me semble trouble malgre son aisance, seul homme perdu au milieu de cette maree feminine, et point de mire de tous ces regards qui le detaillent. Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journee a faire la bete rare et curieuse, sur mon siege de parade. Pres de moi, il y a d'un cote mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Melek, qui, elles aussi, ont depouille le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je les ai priees de ne pas me quitter, pendant le defile devant mon trone, qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations, chacune me posant la question exasperante: "Eh bien! chere, comment le trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme dont j'ai a peine entendu la voix, a peine entrevu le visage et que je ne reconnaitrais pas dans la rue... Pas un mot ne me vient pour leur repondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutot une contradiction des levres qui y ressemble. Les unes, en me demandant cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les revoltees. D'autres croient devoir prendre un certain petit air d'encouragement: les accommodantes, les resignees. Mais dans les regards du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la pitie pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre commun, devient leur compagne d'humiliation et de misere... Et je souris toujours des levres... C'etait donc bien ce que je pensais, le mariage! J'en ai la certitude a present; dans leurs yeux, a toutes, je viens de le lire! Alors je commence a songer, sur mon trone de mariee, qu'il y a un moyen, apres tout, de se liberer, de reprendre possession de ses actes, de ses pensees, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophete ont permis: oui, c'est cela, je divorcerai!... Comment donc n'y avais-je pas pense plus tot?... Isolee a present de la foule et concentree en moi- meme, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan de campagne, j'escompte deja le bienheureux divorce; apres tout, les mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se defont si vite!... Mais que c'est joli pourtant, ce defile! Je m'y interesserais vraiment beaucoup, si ce n'etait moi-meme la triste idole que toutes ces femmes viennent voir... Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache d'encre, comme dans vos galas europeens. Et puis, Andre, d'apres le peu que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos fetes reunissent tant de charmantes figures que les notres. Toutes ces Turques, invisibles aux hommes, sont si fines, elegantes, gracieuses, souples comme des chattes,--j'entends les Turques de la generation nouvelle, naturellement;--les moins bien ont toujours quelques choses pour elles; toutes sont agreables a regarder. Il y a aussi les vieilles 1320, evoluant parmi cette jeunesse aux yeux delicieusement melancoliques ou tourmentes, les bonnes vieilles si etonnantes a present, avec leur visage placide et grave, leur magnifique chevelure nattee que le travail intellectuel n'a point eclaircie, leur turban de gaze brode de fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetees a Damas pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infideles... De temps a autres, quand passe une invitee de distinction, je dois me lever, pour lui rendre sa reverence (1) aussi profonde qu'il lui a plu de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un instant a mes cotes. (1) Le Temenah. En verite, je crois que maintenant je commence a m'amuser pour tout de bon, comme si l'on defilait pour une autre, et que je ne fusse point en cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de mon trone, je suis si bien placee pour n'en rien perdre: on a ouvert toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invitee ou pas, est admise toute femme qui a envie de voir la mariee. Et il en vient de si extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en yachmak, toutes fantomes, le visage cache suivant la mode d'une province ou d'une autre. Les antiques maisons grillees et regrillees d'alentour se vident de leurs habitantes ou de leurs hotesses de hasard, et les etoffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes enveloppees de la tete aux pieds dans des soies asiatiques etrangement lamees d'argent ou d'or; il vient des Syriennes eclatantes et des Persanes toutes drapees de noir; il passe jusqu'a des vieilles centenaires courbees sur des batons. "La galerie des costumes", me dit tout bas Melek, qui s'amuse aussi. A quatre heures, arrivee des dames europeennes: ca, c'est l'episode le plus penible de la journee. On les a retenues longtemps au buffet, mangeant des petits fours, buvant du the ou meme fumant des cigarettes; mais les voila qui s'avancent en cohorte vers le trone de la bete curieuse. Il faut vous dire, Andre, qu'il y a presque toujours avec elles une etrangere imprevue qu'elles s'excusent d'avoir amenee, une touriste anglaise ou americaine de passage, tres excitee par le spectacle d'un mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-etre meme en bottes d'alpiniste. Avec ses memes yeux hagards, qui ont vu la terre du sommet de l'Himalaya ou contemple du haut du Cap Nord le soleil de minuit, elle devisage la mariee... Pour comble, ma voyageuse a moi, celle que le destin me reservait en partage, est une journaliste, qui a garde aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrete, fureteuse, avide de copie pour une feuille nouvellement lancee, elle me pose les questions les plus stupefiantes, avec un manque de tact absolu. Mon humiliation n'a plus de bornes. Bien deplaisantes et bien vilaines, les dames Perotes, qui arrivent tres empanachees. Elles ont deja vu cinquante mariages, celles-ci, et savent au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empeche point, au contraire, leurs questions aussi niaises que mechantes: "Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?... Comme c'est drole tout de meme!... Quel etrange usage!... Mais, ma chere amie, vous auriez du _tricher_, tout simplement!... Et vous ne l'avez pas fait, bien vrai, non?... Tout de meme, a votre place, moi j'aurais refuse net!..." Et ce disant, des regards de moquerie, echanges avec une dame grecque, la voisine, egalement Perote, et des petits ricanements de pitie... Je souris quand meme, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces pimbeches me giflent au sang sur les deux joues... Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en chapeau. Restent les seules invitees. Et les lustres, les lampes qu'on vient d'allumer, n'eclairent plus que des toilettes de grand apparat; rien de noir puisqu'il n'y a pas d'hommes; rien de sombre; une foule delicieusement coloree et diapree. Je ne crois pas, Andre, que vous ayez en Occident des reunions d'un pareil effet; du moins ce que j'en ai pu voir dans des bals d'ambassade, quand j'etais petite fille, n'approchait point de ceci comme eclat. A cote des admirables soies asiatiques etalees par les grand-meres, quantite de robes parisiennes qui semblent encore plus diaphanes; on les dirait faites de brouillard bleu ou de brouillard rose; toutes les dernieres _creations_ de vos grands couturiers (pour parler comme ces imbeciles-la), portees a ravir par ces petites personnes, dont les institutrices ont fait des Francaises, des Suissesses, des Anglaises, des Allemandes, mais qui s'appellent encore Kadidje, ou Cheref, ou Fatma, ou Aiche, et qu'aucun homme n'a jamais apercues. Je puis a present me permettre de descendre de mon trone, ou j'ai parade cinq ou six heures; je puis meme sortir de ce salon bleu, ou sont groupees surtout les aieules, les fanatiques et dedaigneuses 1320 a l'esprit sain et rigide sous les bandeaux a la vierge et le petit turban. J'ai envie plutot de me meler a la foule des jeunes, "desequilibrees" comme moi, qui se pressent depuis un moment dans un salon voisin ou l'orchestre joue. Un orchestre de cordes, accompagnant six chanteurs qui disent a tour de role des strophes de Zia-Pacha, d'Hafiz ou de Saadi. Vous savez, Andre, ce qu'il y a de melancolie ou de passion dans notre musique orientale; d'ailleurs vous avez essaye de l'exprimer, bien que ce soit indicible... Les musiciens--des hommes--sont enveloppes hermetiquement d'un immense velum en soie de Damas: songez donc, quel scandale, si l'un d'eux allait nous apercevoir!... Et mes amies, quand j'arrive, viennent d'organiser une seance de "bonne aventure" chantee. (Un jeu qui se fait autour des orchestres, les soirs de mariage; l'une dit: "La premiere chanson sera pour moi"; l'autre dit: "Je prends la seconde ou la troisieme", etc. Et chacune considere comme prophetiques pour soi-meme les paroles de cette chanson-la.) "La mariee prend la cinquieme", dis-je en entrant. Et, quand cette cinquieme va commencer, toutes s'approchent, l'oreille tendue pour n'en rien perdre, se serrent contre le velum de soie, tirent dessus au risque de le faire tomber. Moi qui suis l'amour (_dit alors la voix du chanteur invisible_), mon geste est trop brulant! Meme si je ne fais que passer dans les ames, Toute la vie ne suffit pas a fermer la blessure que j'y laisse. Je passe, mais la trace de mon pas reste eternellement. Moi qui suis l'amour, mon geste est trop brulant ... (1) (1) _Benki achkim atechim yaklachma tahim pek hadid. Dourmayoub tchikmichda olsam birdiguim dilden euger Yanmasi guetchmez o calbin gunler itmekle guzer Ach zail olsada, andan calour, moullak ecer_. Benki, etc. Comme elle est vibrante et belle, la voix de cet homme, que je sens tout proche, mais qui reste cache, et a qui je puis preter l'aspect, le visage, les yeux qu'il me plait... J'etais venue la pour essayer de m'amuser comme les autres: l'horoscope si souvent suggere quelque interpretation drole, et on l'accueille par des rires, malgre la beaute de sa forme. Mais cette fois sans doute l'homme a trop bien et trop passionnement chante. Les jeunes femmes ne rient pas,--non, aucune d'elles,--et me regardent. Quant a moi, il ne me semble plus, comme j'en avais le sentiment ce matin, que l'on ensevelit aujourd'hui ma jeunesse. Non, d'une facon ou d'une autre, je me separerai de cet homme, a qui on me livre, et je vivrai ma vie ailleurs, je ne sais ou, et je rencontrerai "l'amour au geste trop brulant..." Alors tout me parait transfigure, dans ce salon ou je ne vois plus les compagnes qui m'entourent; toutes ces fleurs, dans les grands vases, repandent soudainement des parfums dont je suis grisee, et les lustres de cristal rayonnent comme des astres. Est-ce de fatigue ou d'extase, je ne sais plus; mais ma tete tourne. Je ne vois plus personne, ni ce qui se passe autour de moi; et tout m'est egal, parce que je sens a present qu'un jour, sur la route de ma vie, je trouverai l'amour, et tant pis si j'en meurs!... Un moment apres, un moment ou longtemps, je ne sais pas, ma cousine Djavide, celle qui a ce matin "frappe" son bonheur sur ma tete, s'avance vers moi: "Mais tu es toute seule! Les autres sont descendues pour le souper et elles attendent. Que peux-tu bien faire de si absorbant?" C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide... Parties, les autres?... Et quand donc?... Je ne m'en suis pas apercue. Djavide est accompagnee du negre qui doit porter ma traine et crier sur mon passage: "Destour!" pour faire ecarter la foule. Elle prend mon bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas: "Je t'en prie, ma cherie, dis-moi la verite. A qui pensais-tu, quand je suis montee? --A Andre Lhery. --A Andre Lhery!... Non!... Tu es folle, ou tu t'amuses de moi... A Andre Lhery! Alors c'etait vrai, ce qu'on m'avait conte de ta fantaisie... (Elle riait maintenant, tout a fait rassuree.)--Enfin, avec celui-la, au moins, on est sur qu'il n'y a pas de rencontre a craindre... Mais moi, a ta place, je reverais mieux encore: ainsi, tiens, je me suis laisse dire que dans la lune on trouvait des hommes charmants... Il faudra creuser cette idee, ma cherie; un Lunois, tant qu'a faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce serait plus indique." Nous avons une vingtaine de marches a descendre, tres regardees par celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe, l'une blanche, et l'autre mauve, reunies a present entre les mains gantees de ce singe. Par bonheur, son Lunois, a ma chere Djavide, son Lunois si imprevu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux avec la figure qu'il faut, pour notre entree dans les salles du souper. Sur ma priere, il y a tablee a part pour les jeunes; autour de la mariee, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et presque toutes jolies. Sur ma priere aussi, la nappe est couverte de roses blanches, sans tiges ni feuillage, posees a se toucher. Vous savez, Andre, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert a la turque; donc, argenterie francaise, porcelaine de Sevres et verrerie de Boheme, le tout marque a mon nouveau chiffre; notre vieux faste oriental, a ce diner de mariage, ne se retrouve plus guere que dans la profusion des candelabres d'argent, tous pareils, qui sont ranges en guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantite d'esclaves qui nous servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes, toutes Circassiennes, admirablement stylees, et si agreables a regarder: des beautes blondes et tranquilles, evoluant avec une sorte de majeste native, comme des princesses! Parmi les jeunes Turques assises a ma table,--presque toutes d'une taille moyenne, d'une grace frele, avec des yeux bruns,--les quelques dames du palais imperial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent par leur stature de deesse, leurs admirables epaules et leurs yeux couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetees toutes petites pour leur beaute, ayant fait leurs annees d'esclavage dans quelque serail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes dames avec une grace stupefiante, pour avoir epouse tel chambellan ou tel autre seigneur. Elles ont des regards de pitie, les belles Saraylis, pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cernes, au teint de cire, qu'elles nomment les "degenerees"; c'est leur role, a elles et a leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur role d'apporter, dans la vieille cite fatiguee, le tresor de leur sang pur. Grande gaiete parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion d'oublier, de se detendre et de s'etourdir. D'ailleurs, Andre, nous sommes foncierement gaies, je vous assure; sitot qu'un rien nous detourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou rire.--On m'a conte qu'il en etait de meme dans les cloitres d'Occident, les religieuses les plus murees s'y amusant parfois entre elles a des plaisanteries d'ecole primaire.--Et une Francaise de l'ambassade, sur le point de retourner a Paris, me disait un jour: "C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople." Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la mariee, les jeunes femmes assises a ma table proposent de laisser reposer l'orchestre turc et de faire de la musique europeenne. Presque toutes sont d'habiles executantes, et il s'en trouve de merveilleuses; leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le plus souvent a la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint- Saens, Holmes ou meme Chaminade. Helas! je suis obligee de repondre, en rougissant, qu'il n'y a point de piano dans ma demeure. Stupefaction alors parmi mes invitees, et on me regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez 1320, chez son mari!... Eh bien! ca promet d'etre rejouissant, l'existence dans cette maison!" Onze heures. On entend piaffer, sur les paves dangereux, les chevaux des magnifiques equipages, et la vieille rue montante est toute pleine de negres en livree qui tiennent des lanternes. Les invitees remettent leurs voiles, s'appretent a partir. L'heure est meme bien tardive pour des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent a prendre conge, et la mariee, debout indefiniment, doit saluer et remercier chaque dame qui "a daigne assister a cette humble reunion". Quand ma grand-mere, a son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait exprime clairement: "Enfin nous avons marie cette capricieuse! Quelle bonne affaire!" On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour m'etourdir; me voici toute au sentiment que l'irremediable s'accomplit. Zeyneb et Melek, mes bien-aimees petites soeurs, restees les dernieres, s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas echanger un regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au fond d'un abime de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la volonte d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prete a la lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brulant..." On vient m'informer alors que le jeune bey, mon epoux, en haut, dans le salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon pere, ou il y avait un diner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de l'affronter. Et je vais a lui le sourire aux levres, tout armee de ruse, decidee a l'etonner d'abord, a l'eblouir, mais l'ame emplie de haine et de projets de vengeance..." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un frou-frou de soie derriere elle, tout pres, la fit tressaillir: sa belle-mere, arrivee a pas veloutes de vieille chatte! Heureusement elle ne lisait point le francais, celle-ci, etant tout a fait vieux jeu, et, de plus, elle avait oublie son face-a-main. "Eh bien! chere petite, c'est trop ecrire, ca!... Depuis tantot trois heures, assise a votre bureau!... C'est que je suis deja venue souvent, moi, sur la pointe du pied!... Voila notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz, et vous aurez vos jolis yeux tout fatigues pour le recevoir... Allons, allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu'a demain..." Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer a clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparaitre a la porte du salon, une qui lisait le francais et qui avait le regard percant: la belle Durdane (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey, recemment divorcee, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un mauvais sourire. En elle, la petite mariee avait deja pressenti une perfide. Inutile de lui recommander, a celle-la, de soigner son aspect pour l'arrivee d'Hamdi, car elle etait la coquetterie meme, devant son beau cousin surtout. "Tenez, ma chere petite, reprit la vieille dame, en presentant un ecrin fane, je vous ai apporte une parure de ma jeunesse; comme elle est orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est demodee, et elle fera si bien sur votre robe d'aujourd'hui!" C'etait un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des emeraudes, dont le vert en effet s'harmonisait delicieusement avec le rose du costume: "Oh! ca vous va, ma chere enfant, ca vous va, c'est a ravir!... Notre Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irresistible ce soir!..." Elle-meme y tenait, certainement, a ce que Hamdi la trouvat plaisante, car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de la parer du matin au soir: "Ma chere petite, relevez donc un peu cette gentille meche, la, sur l'oreille; notre Hamdi vous trouvera encore plus jolie... Ma chere petite, mettez donc cette rose-the dans vos cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi prefere..." Tout le temps ainsi, traitee en odalisque, en poupee de luxe, pour le plus grand plaisir du maitre!... Une rougeur aux joues, elle avait remercie a peine de ce collier d'emeraudes, quand un negre de service vint dire que le bey etait en vue, qu'il arrivait a cheval et tournait l'angle de la plus proche mosquee. La vieille dame aussitot se leva: "Il n'est que temps de battre en retraite, Durdane, nous autres. Ne genons pas les nouveaux maries, ma chere..." Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdane, se retournant sur le seuil, avant de disparaitre, envoya pour adieu son mechant sourire agressif. La petite mariee alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle etait entree chez son mari aussi blanche que sa robe a traine, aussi pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie anterieure, toute consacree a l'etude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image sensuelle n'avait seulement traverse son imagination. Mais les calineries de plus en plus enlacantes de ce Hamdi, la senteur saine de son corps, la fumee de ses cigarettes, commencaient, malgre elle, de lui insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait soupconne... Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il etait tout pres!... Et elle savait imminente l'heure ou s'accomplirait, entre leurs deux etres, cette communion intime, qu'elle ne se representait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait pour la premiere fois un desir inavoue de sa presence,--et la honte de desirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'ame une poussee nouvelle de revolte et de haine... V Trois ans plus tard, en 1904. Andre Lhery, qui etait--vaguement et d'une facon intermittente--dans les ambassades, venait de demander, apres beaucoup d'hesitations, et d'obtenir un poste d'environ deux annees a Constantinople. S'il avait hesite, c'est parce que d'abord toute position officielle represente une chaine, et qu'il etait jaloux de rester libre; c'est aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus long que jadis, au temps ou presque toute la vie etait en avant de sa route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'etre desenchante par la Turquie nouvelle. Il s'etait decide pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et hivernal, un paquebot l'avait depose sur le quai de la ville autrefois tant aimee. A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire soufflait ce jour-la furieux et glace, chassant des flocons de neige. Dans l'abject faubourg cosmopolite ou les paquebots accostent et qui est la comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les rues etaient des cloaques de boue gluante ou pataugeaient des Levantins sordides et des chiens galeux. Et Andre Lhery, le coeur serre, l'imagination morte, prit place comme un condamne dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tees a peine possibles, vers le plus banal des hotels dits "Palaces". Pera, ou sa situation l'obligeait d'habiter cette fois, est ce lamentable pastiche de ville europeenne, qu'un bras de mer, et quelques siecles aussi, separent du grand Stamboul des mosquees et du reve. C'est la qu'il dut, malgre son envie de fuir, se resigner a prendre un logis. Dans le quartier le moins pretentieux, il se percha tres haut, non seulement pour s'eloigner davantage, en altitude au moins, des elegances Perotes qui sevissaient en bas, mais aussi pour jouir d'une vue immense, apercevoir de toutes ses fenetres la Corne-d'Or, avec la silhouette de Stamboul, erigee sur le ciel, et a l'horizon la ligne sombre des cypres, les grands cimetieres ou dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle brisee, l'obscure Circassienne qui fut l'amie de sa jeunesse. Le costume des femmes turques n'etait plus le meme qu'a son premier sejour: c'est la une des choses qui l'avaient frappe d'abord. Au lieu du voile blanc d'autrefois, qui laissait voir les deux yeux et qu'elles appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire qu'elles appelaient _feradje_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile egalement noir retombant sur le visage et cachant tout, meme les yeux. Il est vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux passants l'ovale entier de leur figure,--ce qui semblait a Andre Lhery une subversive innovation. A part cela, elles etaient to