The Project Gutenberg EBook of La Cite Antique, by Fustel de Coulanges Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: La Cite Antique Etude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grece et de Rome Author: Fustel de Coulanges Release Date: May, 2005 [EBook #8074] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on June 12, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITE ANTIQUE *** Produced by Anne Soulard, Tiffany Vergon and the Online Distributed Proofreading Team. LA CITE ANTIQUE ETUDE SUR LE CULTE, LE DROIT, LES INSTITUTIONS DE LA GRECE ET DE ROME PAR FUSTEL DE COULANGES INTRODUCTION. DE LA NECESSITE D'ETUDIER LES PLUS VIEILLES CROYANCES DES ANCIENS POUR CONNAITRE LEURS INSTITUTIONS. On se propose de montrer ici d'apres quels principes et par quelles regles la societe grecque et la societe romaine se sont gouvernees. On reunit dans la meme etude les Romains et les Grecs, parce que ces deux peuples, qui etaient deux branches d'une meme race, et qui parlaient deux idiomes issus d'une meme langue, ont eu aussi les memes institutions et les memes principes de gouvernement et ont traverse une serie de revolutions semblables. On s'attachera surtout a faire ressortir les differences radicales et essentielles qui distinguent a tout jamais ces peuples anciens des societes modernes. Notre systeme d'education, qui nous fait vivre des l'enfance au milieu des Grecs et des Romains, nous habitue a les comparer sans cesse a nous, a juger leur histoire d'apres la notre et a expliquer nos revolutions par les leurs. Ce que nous tenons d'eux et ce qu'ils nous ont legue nous fait croire qu'ils nous ressemblaient; nous avons quelque peine a les considerer comme des peuples etrangers; c'est presque toujours nous que nous voyons en eux. De la sont venues beaucoup d'erreurs. Nous ne manquons guere de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les regardons a travers les opinions et les faits de notre temps. Or les erreurs en cette matiere ne sont pas sans danger. L'idee que l'on s'est faite de la Grece et de Rome a souvent trouble nos generations. Pour avoir mal observe les institutions de la cite ancienne, on a imagine de les faire revivre chez nous. On s'est fait illusion sur la liberte chez les anciens, et pour cela seul la liberte chez les modernes a ete mise en peril. Nos quatre-vingts dernieres annees ont montre clairement que l'une des grandes difficultes qui s'opposent a la marche de la societe moderne, est l'habitude qu'elle a prise d'avoir toujours l'antiquite grecque et romaine devant les yeux. Pour connaitre la verite sur ces peuples anciens, il est sage de les etudier sans songer a nous, comme s'ils nous etaient tout a fait etrangers, avec le meme desinteressement et l'esprit aussi libre que nous etudierions l'Inde ancienne ou l'Arabie. Ainsi observees, la Grece et Rome se presentent a nous avec un caractere absolument inimitable. Rien dans les temps modernes ne leur ressemble. Rien dans l'avenir ne pourra leur ressembler. Nous essayerons de montrer par quelles regles ces societes etaient regies, et l'on constatera aisement que les memes regles ne peuvent plus regir l'humanite. D'ou vient cela? Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne sont-elles plus les memes qu'autrefois? Les grands changements qui paraissent de temps en temps dans la constitution des societes, ne peuvent etre l'effet ni du hasard, ni de la force seule. La cause qui les produit doit etre puissante, et cette cause doit resider dans l'homme. Si les lois de l'association humaine ne sont plus les memes que dans l'antiquite, c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose de change. Nous avons en effet une partie de notre etre qui se modifie de siecle en siecle; c'est notre intelligence. Elle est toujours en mouvement, et presque toujours en progres, et a cause d'elle, nos institutions et nos lois sont sujettes au changement. L'homme ne pense plus aujourd'hui ce qu'il pensait il y a vingt-cinq siecles, et c'est pour cela qu'il ne se gouverne plus comme il se gouvernait. L'histoire de la Grece et de Rome est un temoignage et un exemple de l'etroite relation qu'il y a toujours entre les idees de l'intelligence humaine et l'etat social d'un peuple. Regardez les institutions des anciens sans penser a leurs croyances, vous les trouvez obscures, bizarres, inexplicables. Pourquoi des patriciens et des plebeiens, des patrons et des clients, des eupatrides et des thetes, et d'ou viennent les differences natives et ineffacables que nous trouvons entre ces classes? Que signifient ces institutions lacedemoniennes qui nous paraissent si contraires a la nature? Comment expliquer ces bizarreries iniques de l'ancien droit prive: a Corinthe, a Thebes, defense de vendre sa terre; a Athenes, a Rome, inegalite dans la succession entre le frere et la soeur? Qu'est-ce que les jurisconsultes entendaient par l'_agnation_, par la _gens_? Pourquoi ces revolutions dans le droit, et ces revolutions dans la politique? Qu'etait-ce que ce patriotisme singulier qui effacait quelquefois tous les sentiments naturels? Qu'entendait-on par cette liberte dont on parlait sans cesse? Comment se fait-il que des institutions qui s'eloignent si fort de tout ce dont nous avons l'idee aujourd'hui, aient pu s'etablir et regner longtemps? Quel est le principe superieur qui leur a donne l'autorite sur l'esprit des hommes? Mais en regard de ces institutions et de ces lois, placez les croyances; les faits deviendront aussitot plus clairs, et leur explication se presentera d'elle-meme. Si, en remontant aux premiers ages de cette race, c'est-a-dire au temps ou elle fonda ses institutions, on observe l'idee qu'elle se faisait de l'etre humain, de la vie, de la mort, de la seconde existence, du principe divin, on apercoit un rapport intime entre ces opinions et les regles antiques du droit prive, entre les rites qui deriverent de ces croyances et les institutions politiques. La comparaison des croyances et des lois montre qu'une religion primitive a constitue la famille grecque et romaine, a etabli le mariage et l'autorite paternelle, a fixe les rangs de la parente, a consacre le droit de propriete et le droit d'heritage. Cette meme religion, apres avoir elargi et etendu la famille, a forme une association plus grande, la cite, et a regne en elle comme dans la famille. D'elle sont venues toutes les institutions comme tout le droit prive des anciens. C'est d'elle que la cite a tenu ses principes, ses regles, ses usages, ses magistratures. Mais avec le temps ces vieilles croyances se sont modifiees ou effacees; le droit prive et les institutions politiques se sont modifiees avec elles. Alors s'est deroulee la serie des revolutions, et les transformations sociales ont suivi regulierement les transformations de l'intelligence. Il faut donc etudier avant tout les croyances de ces peuples. Les plus vieilles sont celles qu'il nous importe le plus de connaitre. Car les institutions et les croyances que nous trouvons aux belles epoques de la Grece et de Rome, ne sont que le developpement de croyances et d'institutions anterieures; il en faut chercher les racines bien loin dans le passe. Les populations grecques et italiennes sont infiniment plus vieilles que Romulus et Homere. C'est dans une epoque plus ancienne, dans une antiquite sans date, que les croyances se sont formees et que les institutions se sont ou etablies ou preparees. Mais quel espoir y a-t-il d'arriver a la connaissance de ce passe lointain? Qui nous dira ce que pensaient les hommes, dix ou quinze siecles avant notre ere? Peut-on retrouver ce qui est si insaisissable et si fugitif, des croyances et des opinions? Nous savons ce que pensaient les Aryas de l'Orient, il y a trente-cinq siecles; nous le savons par les hymnes des Vedas, qui sont assurement fort antiques, et par les lois de Manou, ou l'on peut distinguer des passages qui sont d'une epoque extremement reculee. Mais, ou sont les hymnes des anciens Hellenes? Ils avaient, comme les Italiens, des chants antiques, de vieux livres sacres; mais de tout cela, il n'est rien parvenu jusqu'a nous. Quel souvenir peut- il nous rester de ces generations qui ne nous ont pas laisse un seul texte ecrit? Heureusement, le passe ne meurt jamais completement pour l'homme. L'homme peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car, tel qu'il est a chaque epoque, il est le produit et le resume de toutes les epoques anterieures. S'il descend en son ame, il peut retrouver et distinguer ces differentes epoques d'apres ce que chacune d'elles a laisse en lui. Observons les Grecs du temps de Pericles, les Romains du temps de Ciceron; ils portent en eux les marques authentiques et les vestiges certains des siecles les plus recules. Le contemporain de Ciceron (je parle surtout de l'homme du peuple) a l'imagination pleine de legendes; ces legendes lui viennent d'un temps tres-antique et elles portent temoignage de la maniere de penser de ce temps-la. Le contemporain de Ciceron se sert d'une langue dont les radicaux sont infiniment anciens; cette langue, en exprimant les pensees des vieux ages, s'est modelee sur elles, et elle en a garde l'empreinte qu'elle transmet de siecle en siecle. Le sens intime d'un radical peut quelquefois reveler une ancienne opinion ou un ancien usage; les idees se sont transformees et les souvenirs se sont evanouis; mais les mots sont restes, immuables temoins de croyances qui ont disparu. Le contemporain de Ciceron pratique des rites dans les sacrifices, dans les funerailles, dans la ceremonie du mariage; ces rites sont plus vieux que lui, et ce qui le prouve, c'est qu'ils ne repondent plus aux croyances qu'il a. Mais qu'on regarde de pres les rites qu'il observe ou les formules qu'il recite, et on y trouvera la marque de ce que les hommes croyaient quinze ou vingt siecles avant lui. LIVRE PREMIER. ANTIQUES CROYANCES. CHAPITRE PREMIER. CROYANCES SUR L'AME ET SUR LA MORT. Jusqu'aux derniers temps de l'histoire de la Grece et de Rome, on voit persister chez le vulgaire un ensemble de pensees et d'usages qui dataient assurement d'une epoque tres-eloignee et par lesquels nous pouvons apprendre quelles opinions l'homme se fit d'abord sur sa propre nature, sur son ame, sur le mystere de la mort. Si haut qu'on remonte dans l'histoire de la race indo-europeenne, dont les populations grecques et italiennes sont des branches, on ne voit pas que cette race ait jamais pense qu'apres cette courte vie tout fut fini pour l'homme. Les plus anciennes generations, bien avant qu'il y eut des philosophes, ont cru a une seconde existence apres celle-ci. Elles ont envisage la mort, non comme une dissolution de l'etre, mais comme un simple changement de vie. Mais en quel lieu et de quelle maniere se passait cette seconde existence? Croyait-on que l'esprit immortel, une fois echappe d'un corps, allait en animer un autre? Non; la croyance a la metempsycose n'a jamais pu s'enraciner dans les esprits des populations greco-italiennes; elle n'est pas non plus la plus ancienne opinion des Aryas de l'Orient, puisque les hymnes des Vedas sont en opposition avec elle. Croyait-on que l'esprit montait vers le ciel, vers la region de la lumiere? Pas davantage; la pensee que les ames entraient dans une demeure celeste, est d'une epoque relativement assez recente en Occident, puisqu'on la voit exprimee pour la premiere fois par le poete Phocylide; le sejour celeste ne fut jamais regarde que comme la recompense de quelques grands hommes et des bienfaiteurs de l'humanite. D'apres les plus vieilles croyances des Italiens et des Grecs, ce n'etait pas dans un monde etranger a celui-ci que l'ame allait passer sa seconde existence; elle restait tout pres des hommes et continuait a vivre sous la terre. [1] On a meme cru pendant fort longtemps que dans cette seconde existence l'ame restait associee au corps. Nee avec lui, la mort ne l'en separait pas; elle s'enfermait avec lui dans le tombeau. Si vieilles que soient ces croyances, il nous en est reste des temoins authentiques. Ces temoins sont les rites de la sepulture, qui ont survecu de beaucoup a ces croyances primitives, mais qui certainement sont nes avec elles et peuvent nous les faire comprendre. Les rites de la sepulture montrent clairement que lorsqu'on mettait un corps au sepulcre, on croyait en meme temps y mettre quelque chose de vivant. Virgile, qui decrit toujours avec tant de precision et de scrupule les ceremonies religieuses, termine le recit des funerailles de Polydore par ces mots: " Nous enfermons l'ame dans le tombeau. " La meme expression se trouve dans Ovide et dans Pline le Jeune; ce n'est pas qu'elle repondit aux idees que ces ecrivains se faisaient de l'ame, mais c'est que depuis un temps immemorial elle s'etait perpetuee dans le langage, attestant d'antiques et vulgaires croyances. [2] C'etait une coutume, a la fin de la ceremonie funebre, d'appeler trois fois l'ame du mort par le nom qu'il avait porte. On lui souhaitait de vivre heureuse sous la terre. Trois fois on lui disait: Porte-toi bien. On ajoutait: Que la terre te soit legere. [3] Tant on croyait que l'etre allait continuer a vivre sous cette terre et qu'il y conserverait le sentiment du bien-etre et de la souffrance! On ecrivait sur le tombeau que l'homme reposait la; expression qui a survecu a ces croyances et qui de siecle en siecle est arrivee jusqu'a nous. Nous l'employons encore, bien qu'assurement personne aujourd'hui ne pense qu'un etre immortel repose dans un tombeau. Mais dans l'antiquite on croyait si fermement qu'un homme vivait la, qu'on ne manquait jamais d'enterrer avec lui les objets dont on supposait qu'il avait besoin, des vetements, des vases, des armes. On repandait du vin sur sa tombe pour etancher sa soif; on y placait des aliments pour apaiser sa faim. On egorgeait des chevaux et des esclaves, dans la pensee que ces etres enfermes avec le mort le serviraient dans le tombeau, comme ils avaient fait pendant sa vie. Apres la prise de Troie, les Grecs vont retourner dans leur pays; chacun d'eux emmene sa belle captive; mais Achille, qui est sous la terre, reclame sa captive aussi, et on lui donne Polyxene. [4] Un vers de Pindare nous a conserve un curieux vestige de ces pensees des anciennes generations. Phryxos avait ete contraint de quitter la Grece et avait fui jusqu'en Colchide. Il etait mort dans ce pays; mais tout mort qu'il etait, il voulait revenir en Grece. Il apparut donc a Pelias et lui prescrivit d'aller en Colchide pour en rapporter son ame. Sans doute cette ame avait le regret du sol de la patrie, du tombeau de la famille; mais attachee aux restes corporels, elle ne pouvait pas quitter sans eux la Colchide. [5] De cette croyance primitive deriva la necessite de la sepulture. Pour que l'ame fut fixee dans cette demeure souterraine qui lui convenait pour sa seconde vie, il fallait que le corps, auquel elle restait attachee, fut recouvert de terre. L'ame qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de demeure. Elle etait errante. En vain aspirait-elle au repos, qu'elle devait aimer apres les agitations et le travail de cette vie; il lui fallait errer toujours, sous forme de larve ou de fantome, sans jamais s'arreter, sans jamais recevoir les offrandes et les aliments dont elle avait besoin. Malheureuse, elle devenait bientot malfaisante. Elle tourmentait les vivants, leur envoyait des maladies, ravageait leurs moissons, les effrayait par des apparitions lugubres, pour les avertir de donner la sepulture a son corps et a elle-meme. De la est venue la croyance aux revenants. Toute l'antiquite a ete persuadee que sans la sepulture l'ame etait miserable, et que par la sepulture elle devenait a jamais heureuse. Ce n'etait pas pour l'etalage de la douleur qu'on accomplissait la ceremonie funebre, c'etait pour le repos et le bonheur du mort. [6] Remarquons bien qu'il ne suffisait pas que le corps fut mis en terre. Il fallait encore observer des rites traditionnels et prononcer des formules determinees. On trouve dans Plaute l'histoire d'un revenant; [7] c'est une ame qui est forcement errante, parce que son corps a ete mis en terre sans que les rites aient ete observes. Suetone raconte que le corps de Caligula ayant ete mis en terre sans que la ceremonie funebre fut accomplie, il en resulta que son ame fut errante et qu'elle apparut aux vivants, jusqu'au jour ou l'on se decida a deterrer le corps et a lui donner une sepulture suivant les regles. Ces deux exemples montrent clairement quel effet on attribuait aux rites et aux formules de la ceremonie funebre. Puisque sans eux les ames etaient errantes et se montraient aux vivants, c'est donc que par eux elles etaient fixees et enfermees dans leurs tombeaux. Et de meme qu'il y avait des formules qui avaient cette vertu, les anciens en possedaient d'autres qui avaient la vertu contraire, celle d'evoquer les ames et de les faire sortir momentanement du sepulcre. On peut voir dans les ecrivains anciens combien l'homme etait tourmente par la crainte qu'apres sa mort les rites ne fussent pas observes a son egard. C'etait une source de poignantes inquietudes. On craignait moins la mort que la privation de sepulture. C'est qu'il y allait du repos et du bonheur eternel. Nous ne devons pas etre trop surpris de voir les Atheniens faire perir des generaux qui, apres une victoire sur mer, avaient neglige d'enterrer les morts. Ces generaux, eleves des philosophes, distinguaient nettement l'ame du corps, et comme ils ne croyaient pas que le sort de l'une fut attache au sort de l'autre, il leur semblait qu'il importait assez peu a un cadavre de se decomposer dans la terre ou dans l'eau. Ils n'avaient donc pas brave la tempete pour la vaine formalite de recueillir et d'ensevelir leurs morts. Mais la foule qui, meme a Athenes, restait attachee aux vieilles croyances, accusa ses generaux d'impiete et les fit mourir. Par leur victoire ils avaient sauve Athenes; mais par leur negligence ils avaient perdu des milliers d'ames. Les parents des morts, pensant au long supplice que ces ames allaient souffrir, etaient venus au tribunal en vetements de deuil et avaient reclame vengeance. Dans les cites anciennes la loi frappait les grands coupables d'un chatiment repute terrible, la privation de sepulture. On punissait ainsi l'ame elle-meme, et on lui infligeait un supplice presque eternel. Il faut observer qu'il s'est etabli chez les anciens une autre opinion sur le sejour des morts. Ils se sont figure une region, souterraine aussi, mais infiniment plus vaste que le tombeau, ou toutes les ames, loin de leur corps, vivaient rassemblees, et ou des peines et des recompenses etaient distribuees suivant la conduite que l'homme avait menee pendant la vie. Mais les rites de la sepulture, tels que nous venons de les decrire, sont manifestement en desaccord avec ces croyances-la: preuve certaine qu'a l'epoque ou ces rites s'etablirent, on ne croyait pas encore au Tartare et aux champs Elysees. L'opinion premiere de ces antiques generations fut que l'etre humain vivait dans le tombeau, que l'ame ne se separait pas du corps et qu'elle restait fixee a cette partie du sol ou les ossements etaient enterres. L'homme n'avait d'ailleurs aucun compte a rendre de sa vie anterieure. Une fois mis au tombeau, il n'avait a attendre ni recompenses ni supplices. Opinion grossiere assurement, mais qui est l'enfance de la notion de la vie future. L'etre qui vivait sous la terre n'etait pas assez degage de l'humanite pour n'avoir pas besoin de nourriture. Aussi a certains jours de l'annee portait-on un repas a chaque tombeau. Ovide et Virgile nous ont donne la description de cette ceremonie dont l'usage s'etait conserve intact jusqu'a leur epoque, quoique les croyances se fussent deja transformees. Ils nous montrent qu'on entourait le tombeau de vastes guirlandes d'herbes et de fleurs, qu'on y placait des gateaux, des fruits, du sel, et qu'on y versait du lait, du vin, quelquefois le sang d'une victime. [8] On se tromperait beaucoup si l'on croyait que ce repas funebre n'etait qu'une sorte de commemoration. La nourriture que la famille apportait, etait reellement pour le mort, exclusivement pour lui. Ce qui le prouve, c'est que le lait et le vin etaient repandus sur la terre du tombeau; qu'un trou etait creuse pour faire parvenir les aliments solides jusqu'au mort; que, si l'on immolait une victime, toutes les chairs en etaient brulees pour qu'aucun vivant n'en eut sa part; que l'on prononcait certaines formules consacrees pour convier le mort a manger et a boire; que, si la famille entiere assistait a ce repas, encore ne touchait-elle pas aux mets; qu'enfin, en se retirant, on avait grand soin de laisser un peu de lait, et quelques gateaux dans des vases, et qu'il y avait grande impiete a ce qu'un vivant touchat a cette petite provision destinee aux besoins du mort. [9] Ces usages sont attestes de la maniere la plus formelle. " Je verse sur la terre du tombeau, dit Iphigenie dans Euripide, le lait, le miel, le vin; car c'est avec cela qu'on rejouit les morts. " [10] Chez les Grecs, en avant de chaque tombeau il y avait un emplacement qui etait destine a l'immolation de la victime et a la cuisson de sa chair. [11] Le tombeau romain avait de meme sa _culina_, espece de cuisine d'un genre particulier et uniquement a l'usage du mort. [12] Plutarque raconte qu'apres la bataille de Platee les guerriers morts ayant ete enterres sur le lieu du combat, les Plateens s'etaient engages a leur offrir chaque annee le repas funebre. En consequence, au jour anniversaire, ils se rendaient en grande procession, conduits par leurs premiers magistrats, vers le tertre sous lequel reposaient les morts. Ils leur offraient du lait, du vin, de l'huile, des parfums, et ils immolaient une victime. Quand les aliments avaient ete places sur le tombeau, les Plateens prononcaient une formule par laquelle ils appelaient les morts a venir prendre ce repas. Cette ceremonie s'accomplissait encore au temps de Plutarque, qui put en voir le six-centieme anniversaire. [13] Un peu plus tard, Lucien, en se moquant de ces opinions et de ces usages, faisait voir combien ils etaient fortement enracines chez le vulgaire. " Les morts, dit-il, se nourrissent des mets que nous placons sur leur tombeau et boivent le vin que nous y versons; en sorte qu'un mort a qui l'on n'offre rien, est condamne a une faim perpetuelle. " [14] Voila des croyances bien vieilles et qui nous paraissent bien fausses et ridicules. Elles ont pourtant exerce l'empire sur l'homme pendant un grand nombre de generations. Elles ont gouverne les ames; nous verrons meme bientot qu'elles ont regi les societes, et que la plupart des institutions domestiques et sociales des anciens sont venues de cette source. NOTES [1] _Sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum_. Ciceron, _Tusc._, I, 16. Euripide, _Alceste_, 163; _Hecube_, passim. [2] Ovide, _Fastes_, V, 451. Pline, _Lettres_, VII, 27. Virgile, _En._, III, 67. La description de Virgile se rapporte a l'usage des cenotaphes; il etait admis que lorsqu'on ne pouvait pas retrouver le corps d'un parent, on lui faisait une ceremonie qui reproduisait exactement tous les rites de la sepulture, et l'on croyait par la enfermer, a defaut du corps, l'ame dans le tombeau. Euripide, _Helene_, 1061, 1240. Scholiast. _ad Pindar. Pyth._, IV, 284. Virgile, VI, 505; XII, 214. [3] _Iliade_, XXIII, 221. Pausanias, II, 7, 2. Euripide, _Alc._, 463. Virgile, _En._, III, 68. Catulle, 98, 10. Ovide, _Trist._, III, 3, 43; _Fast._, IV, 852; _Metam._, X, 62. Juvenal, VII, 207. Martial, I, 89; V, 35; IV, 30. Servius, _ad Aen._, II, 644; III, 68; XI, 97. Tacite, _Agric._, 46. [4] Euripide, _Hec._, passim; _Alc._, 618; _Iphig._, 162. _Iliade_, XXIII, 166. Virgile, _En._, V, 77; VI, 221; XI, 81. Pline, _H. N._, VIII, 40. Suetone, _Caesar_, 84; Lucien, _De luctu_, 14. [5] Pindare, _Pythiq._, IV, 284, edit. Heyne; voir le Scholiaste. [6] _Odyssee_, XI, 72. Euripide, _Troad._, 1085. Herodote, V, 92. Virgile, VI, 371, 379. Horace, _Odes_, I, 23. Ovide, _Fast._, V, 483. Pline, _Epist._, VII, 27. Suetone, _Calig._, 59. Servius, _ad Aen._, III, 68. [7] Plaute, _Mostellaria_. [8] Virgile, _En._, III, 300 et seq.; V, 77. Ovide, _Fast._, II, 535-542. [9] Herodote, II, 40. Euripide, _Hecube_, 536. Pausanias, II, 10. Virgile, V, 98. Ovide, _Fast._, II, 566. Lucien, _Charon_. [10] Eschyle, _Choeph._, 476. Euripide, _Iphigenie_, 162. [11] Euripide, _Electre_, 513. [12] Festus, v. _Culina_. [13] Plutarque, _Aristide_, 21. [14] Lucien, _De luctu_. CHAPITRE II. LE CULTE DES MORTS Ces croyances donnerent lieu de tres-bonne heure a des regles de conduite. Puisque le mort avait besoin de nourriture et de breuvage, on concut que c'etait un devoir pour les vivants de satisfaire a ce besoin. Le soin de porter aux morts les aliments ne fut pas abandonne au caprice ou aux sentiments variables des hommes; il fut obligatoire. Ainsi s'etablit toute une religion de la mort, dont les dogmes ont pu s'effacer de bonne heure, mais dont les rites ont dure jusqu'au triomphe du christianisme. Les morts passaient pour des etres sacres. Les anciens leur donnaient les epithetes les plus respectueuses qu'ils pussent trouver; ils les appelaient bons, saints, bienheureux. Ils avaient pour eux toute la veneration que l'homme peut avoir pour la divinite qu'il aime ou qu'il redoute. Dans leur pensee chaque mort etait un dieu. [1] Cette sorte d'apotheose n'etait pas le privilege des grands hommes; on ne faisait pas de distinction entre les morts. Ciceron dit: " Nos ancetres ont voulu que les hommes qui avaient quitte cette vie, fussent comptes au nombre des dieux. " Il n'etait meme pas necessaire d'avoir ete un homme vertueux; le mechant devenait un dieu tout autant que l'homme de bien; seulement il gardait dans cette seconde existence tous les mauvais penchants qu'il avait eus dans la premiere. [2] Les Grecs donnaient volontiers aux morts le nom de dieux souterrains. Dans Eschyle, un fils invoque ainsi son pere mort: " O toi qui es un dieu sous la terre. " Euripide dit en parlant d'Alceste: " Pres de son tombeau le passant s'arretera et dira: Celle-ci est maintenant une divinite bienheureuse. " [3] Les Romains donnaient aux morts le nom de dieux Manes. " Rendez aux dieux Manes ce qui leur est du, dit Ciceron; ce sont des hommes qui ont quitte la vie; tenez-les pour des etres divins. " [4] Les tombeaux etaient les temples de ces divinites. Aussi portaient-ils l'inscription sacramentelle _Dis Manibus_, et en grec _theois chthoniois_. C'etait la que le dieu vivait enseveli, _manesque sepulti_, dit Virgile. Devant le tombeau il y avait un autel pour les sacrifices, comme devant les temples des dieux. [5] On trouve ce culte des morts chez les Hellenes, chez les Latins, chez les Sabins, [6] chez les Etrusques; on le trouve aussi chez les Aryas de l'Inde. Les hymnes du Rig-Veda en font mention. Le livre des lois de Manou parle de ce culte comme du plus ancien que les hommes aient eu. Deja l'on voit dans ce livre que l'idee de la metempsycose a passe par-dessus cette vieille croyance; deja meme auparavant, la religion de Brahma s'etait etablie. Et pourtant, sous le culte de Brahma, sous la doctrine de la metempsycose, la religion des ames des ancetres subsiste encore, vivante et indestructible, et elle force le redacteur des Lois de Manou a tenir compte d'elle et a admettre encore ses prescriptions dans le livre sacre. Ce n'est pas la moindre singularite de ce livre si bizarre, que d'avoir conserve les regles relatives a ces antiques croyances, tandis qu'il est evidemment redige a une epoque ou des croyances tout opposees avaient pris le dessus. Cela prouve que s'il faut beaucoup de temps pour que les croyances humaines se transforment, il en faut encore bien davantage pour que les pratiques exterieures et les lois se modifient. Aujourd'hui meme, apres tant de siecles et de revolutions, les Hindous continuent a faire aux ancetres leurs offrandes. Cette croyance et ces rites sont ce qu'il y a de plus vieux dans la race indo-europeenne, et sont aussi ce qu'il y a eu de plus persistant. Ce culte etait le meme dans l'Inde qu'en Grece et en Italie. Le Hindou devait procurer aux manes le repas qu'on appelait _sraddha_. " Que le maitre de maison fasse le sraddha avec du riz, du lait, des racines, des fruits, afin d'attirer sur lui la bienveillance des manes. " Le Hindou croyait qu'au moment ou il offrait ce repas funebre, les manes des ancetres venaient s'asseoir pres de lui et prenaient la nourriture qui leur etait offerte. Il croyait encore que ce repas procurait aux morts une grande jouissance: " Lorsque le sraddha est fait suivant les rites, les ancetres de celui qui offre le repas eprouvent une satisfaction inalterable. " [7] Ainsi les Aryas de l'Orient, a l'origine, ont pense comme ceux de l'Occident relativement au mystere de la destinee apres la mort. Avant de croire a la metempsycose, ce qui supposait une distinction absolue de l'ame et du corps, ils ont cru a l'existence vague et indecise de l'etre humain, invisible mais non immateriel, et reclamant des mortels une nourriture et des offrandes. Le Hindou comme le Grec regardait les morts comme des etres divins qui jouissaient d'une existence bienheureuse. Mais il y avait une condition a leur bonheur; il fallait que les offrandes leur fussent regulierement portees par les vivants. Si l'on cessait d'accomplir le sraddha pour un mort, l'ame de ce mort sortait de sa demeure paisible et devenait une ame errante qui tourmentait les vivants; en sorte que si les manes etaient vraiment des dieux, ce n'etait qu'autant que les vivants les honoraient d'un culte. Les Grecs et les Romains avaient exactement les memes croyances. Si l'on cessait d'offrir aux morts le repas funebre, aussitot les morts sortaient de leurs tombeaux; ombres errantes, on les entendait gemir dans la nuit silencieuse. Ils reprochaient aux vivants leur negligence impie; ils cherchaient a les punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le sol de sterilite. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu'au jour ou les repas funebres etaient retablis. Le sacrifice, l'offrande de la nourriture et la libation les faisaient rentrer dans le tombeau et leur rendaient le repos et les attributs divins. L'homme etait alors en paix avec eux. [8] Si le mort qu'on negligeait etait un etre malfaisant, celui qu'on honorait etait un dieu tutelaire. Il aimait ceux qui lui apportaient la nourriture. Pour les proteger, il continuait a prendre part aux affaires humaines; il y jouait frequemment son role. Tout mort qu'il etait, il savait etre fort et actif. On le priait; on lui demandait son appui et ses faveurs. Lorsqu'on rencontrait un tombeau, on s'arretait, et l'on disait: " Dieu souterrain, sois-moi propice. " [9] On peut juger de la puissance que les anciens attribuaient aux morts par cette priere qu'Electre adresse aux manes de son pere: " Prends pitie de moi et de mon frere Oreste; fais-le revenir en cette contree; entends ma priere, o mon pere; exauce mes voeux en recevant mes libations. " Ces dieux puissants ne donnent pas seulement les biens materiels; car Electre ajoute: " Donne-moi un coeur plus chaste que celui de ma mere et des mains plus pures. " [10] Ainsi le Hindou demande aux manes " que dans sa famille le nombre des hommes de bien s'accroisse, et qu'il ait beaucoup a donner ". Ces ames humaines divinisees par la mort etaient ce que les Grecs appelaient des _demons_ ou des _heros_. [11] Les Latins leur donnaient le nom de _Lares, Manes, Genies_. " Nos ancetres ont cru, dit Apulee, que les Manes, lorsqu'ils etaient malfaisants, devaient etre appeles larves, et ils les appelaient Lares lorsqu'ils etaient bienveillants et propices. " [12] On lit ailleurs: " Genie et Lare, c'est le meme etre; ainsi l'ont cru nos ancetres. " [13] Et dans Ciceron: " Ceux que les Grecs nomment demons, nous les appelons Lares. " [14] Cette religion des morts parait etre la plus ancienne qu'il y ait eu dans cette race d'hommes. Avant de concevoir et d'adorer Indra ou Zeus, l'homme adora les morts; il eut peur d'eux, il leur adressa des prieres. Il semble que le sentiment religieux ait commence par la. C'est peut-etre a la vue de la mort que l'homme a eu pour la premiere fois l'idee du surnaturel et qu'il a voulu esperer au dela de ce qu'il voyait. La mort fut le premier mystere; elle mit l'homme sur la voie des autres mysteres. Elle eleva sa pensee du visible a l'invisible, du passager a l'eternel, de l'humain au divin. NOTES [1] Eschyle, _Choeph._, 469. Sophocle, _Antig._, 451. Plutarque, _Solon_, 21; _Quest. rom._, 52; _Quest. gr._, 5. Virgile, V, 47; V, 80. [2] Ciceron, _De legib._, II, 22. Saint Augustin, _Cite de Dieu_, IX, 11; VIII, 26. [3] Euripide, _Alceste_, 1003, 1015. [4] Ciceron, _De legib._, II, 9. Varron, dans saint Augustin, _Cite de Dieu_, VIII, 26. [5] Virgile, _En._, IV, 34. Aulu-Gelle, X, 18. Plutarque, _Quest. rom._, 14. Euripide, _Troy._, 96; _Electre_, 513. Suetone, _Neron_, 50. [6] Varron, _De ling. lat._, V, 74. [7] _Lois de Manou_, I, 95; III, 82, 122, 127, 146, 189, 274. [8] Ovide, _Fast._, II, 549-556. Ainsi, dans Eschyle, Clytemnestre avertie par un songe que les manes d'Agamemnon sont irrites contre elle, se hate d'envoyer des aliments sur son tombeau. [9] Euripide, _Alceste_, 1004 (1016). " On croit que si nous n'avons aucune attention pour ces morts et si nous negligeons leur culte, ils nous font du mal, et qu'au contraire ils nous font du bien si nous nous les rendons propices par nos offrandes. " Porphyre, _De abstin._, II, 37. Voy. Horace, _Odes_, II, 23; Platon, _Lois_, IX, p. 926, 927. [10] Eschyle, _Choeph._, 122-135. [11] Le sens primitif de ce dernier mot parait avoir ete celui d'homme mort. La langue des inscriptions qui est celle du vulgaire chez les Grecs, l'emploie souvent avec cette signification. Boeckh, _Corp. inscript._, nos 1629, 1723, 1781, 1784, 1786, 1789, 3398.--Ph. Lebas, _Monum. de Moree_, p. 205. Voy. Theognis, edit. Welcker, v. 513. Les Grecs donnaient aussi au mort le nom de _daimou_, Euripide, _Alcest._, 1140 et Schol.; Eschyle, _Pers._, 620. Pausanias, VI, 6. [12] Servius, _ad Aen._, III, 63. [13] Censorinus, 3. [14] Ciceron, _Timee_, 11. Denys d'Halic. traduit _Lar familiaris_ par [Grec: o chat oichian haeroz] (_Antiq. rom._, IV, 2). CHAPITRE III. LE FEU SACRE. La maison d'un Grec ou d'un Romain renfermait un autel; sur cet autel il devait y avoir toujours un peu de cendre et des charbons allumes. [1] C'etait une obligation sacree pour le maitre de chaque maison d'entretenir le feu jour et nuit. Malheur a la maison ou il venait a s'eteindre! Chaque soir on couvrait les charbons de cendre pour les empecher de se consumer entierement; au reveil le premier soin etait de raviver ce feu et de l'alimenter avec quelques branchages. Le feu ne cessait de briller sur l'autel que lorsque la famille avait peri tout entiere; foyer eteint, famille eteinte, etaient des expressions synonymes chez les anciens. [2] Il est manifeste que cet usage d'entretenir toujours du feu sur un autel se rapportait a une antique croyance. Les regles et les rites que l'on observait a cet egard, montrent que ce n'etait pas la une coutume insignifiante. Il n'etait pas permis d'alimenter ce feu avec toute sorte de bois; la religion distinguait, parmi les arbres, les especes qui pouvaient etre employees a cet usage et celles dont il y avait impiete a se servir. [3] La religion disait encore que ce feu devait rester toujours pur; [4] ce qui signifiait, au sens litteral, qu'aucun objet sale ne devait etre jete dans ce feu, et au sens figure, qu'aucune action coupable ne devait etre commise en sa presence. Il y avait un jour de l'annee, qui etait chez les Romains le 1er mars, ou chaque famille devait eteindre son feu sacre et en rallumer un autre aussitot. [5] Mais pour se procurer le feu nouveau, il y avait des rites qu'il fallait scrupuleusement observer. On devait surtout se garder de se servir d'un caillou et de le frapper avec le fer. Les seuls procedes qui fussent permis, etaient de concentrer sur un point la chaleur des rayons solaires ou de frotter rapidement deux morceaux de bois d'une espece determinee et d'en faire sortir l'etincelle. [6] Ces differentes regles prouvent assez que, dans l'opinion des anciens, il ne s'agissait pas seulement de produire ou de conserver un element utile et agreable; ces hommes voyaient autre chose dans le feu qui brulait sur leurs autels. Ce feu etait quelque chose de divin; on l'adorait, on lui rendait un veritable culte. On lui donnait en offrande tout ce qu'on croyait pouvoir etre agreable a un dieu, des fleurs, des fruits, de l'encens, du vin, des victimes. On reclamait sa protection; on le croyait puissant. On lui adressait de ferventes prieres pour obtenir de lui ces eternels objets des desirs humains, sante, richesse, bonheur. Une de ces prieres qui nous a ete conservee dans le recueil des hymnes orphiques, est concue ainsi: " Rends-nous toujours florissants, toujours heureux, o foyer; o toi qui es eternel, beau, toujours jeune, toi qui nourris, toi qui es riche, recois de bon coeur nos offrandes, et donne-nous en retour le bonheur et la sante qui est si douce. " [7] Ainsi on voyait dans le foyer un dieu bienfaisant qui entretenait la vie de l'homme, un dieu riche qui le nourrissait de ses dons, un dieu fort qui protegeait la maison et la famille. En presence d'un danger on cherchait un refuge aupres de lui. Quand le palais de Priam est envahi, Hecube entraine le vieux roi pres du foyer: " Tes armes ne sauraient te defendre, lui dit-elle; mais cet autel nous protegera tous. " [8] Voyez Alceste qui va mourir, donnant sa vie pour sauver son epoux. Elle s'approche de son foyer et l'invoque en ces termes: " O divinite, maitresse de cette maison, c'est la derniere fois que je m'incline devant toi, et que je t'adresse mes prieres; car je vais descendre ou sont les morts. Veille sur mes enfants qui n'auront plus de mere; donne a mon fils une tendre epouse, a ma fille un noble epoux. Fais qu'ils ne meurent pas comme moi avant l'age, mais qu'au sein du bonheur ils remplissent une longue existence. " [9] Dans l'infortune l'homme s'en prenait a son foyer et lui adressait des reproches; dans le bonheur il lui rendait graces. Le soldat qui revenait de la guerre le remerciait de l'avoir fait echapper aux perils. Eschyle nous represente Agamemnon revenant de Troie, heureux, couvert de gloire; ce n'est pas Jupiter qu'il va porter sa joie et sa reconnaissance; il offre le sacrifice d'actions de graces au foyer qui est dans sa maison. [10] L'homme ne sortait de sa demeure sans adresser une priere au foyer; a son retour, avant de revoir sa femme et d'embrasser ses enfants, il devait s'incliner devant le foyer et l'invoquer. [11] Le feu du foyer etait donc la Providence de la famille. Son culte etait fort simple. La premiere regle etait qu'il y eut toujours sur l'autel quelques charbons ardents; car si le feu s'eteignait, c'etait un dieu qui cessait d'etre. A certains moments de la journee, on posait sur le foyer des herbes seches et du bois; alors le dieu se manifestait en flamme eclatante. On lui offrait des sacrifices; or, l'essence de tout sacrifice etait d'entretenir et de ranimer ce feu sacre, de nourrir et de developper le corps du dieu. C'est pour cela qu'on lui donnait avant toutes choses le bois; c'est pour cela qu'ensuite on versait sur l'autel le vin brulant de la Grece, l'huile, l'encens, la graisse des victimes. Le dieu recevait ces offrandes, les devorait; satisfait et radieux, il se dressait sur l'autel et il illuminait son adorateur de ses rayons. C'etait le moment de l'invoquer; l'hymne de la priere sortait du coeur de l'homme. Le repas etait l'acte religieux par excellence. Le dieu y presidait. C'etait lui qui avait cuit le pain et prepare les aliments; [12] aussi lui devait-on une priere au commencement et a la fin du repas. Avant de manger, on deposait sur l'autel les premices de la nourriture; avant de boire, on repandait la libation de vin. C'etait la part du dieu. Nul ne doutait qu'il ne fut present, qu'il ne mangeat et ne but; et, de fait, ne voyait-on pas la flamme grandir comme si elle se fut nourrie des mets offerts? Ainsi le repas etait partage entre l'homme et le dieu: c'etait une ceremonie sainte, par laquelle ils entraient en communion ensemble. [13] Vieilles croyances, qui a la longue disparurent des esprits, mais qui laisserent longtemps apres elles des usages, des rites, des formes de langage, dont l'incredule meme ne pouvait pas s'affranchir. Horace, Ovide, Petrone soupaient encore devant leur foyer et faisaient la libation et la priere. [14] Ce culte du feu sacre n'appartenait pas exclusivement aux populations de la Grece et de l'Italie. On le retrouve en Orient. Les lois de Manou, dans la redaction qui nous en est parvenue, nous montrent la religion de Brahma completement etablie et penchant meme vers son declin; mais elles ont garde des vestiges et des restes d'une religion plus ancienne, celle du foyer, que le culte de Brahma avait releguee au second rang, mais n'avait pas pu detruire. Le brahmane a son foyer qu'il doit entretenir jour et nuit; chaque matin et chaque soir il lui donne pour aliment le bois; mais, comme chez les Grecs, ce ne peut etre que le bois de certains arbres indiques par la religion. Comme les Grecs et les Italiens lui offrent le vin, le Hindou lui verse la liqueur fermentee qu'il appelle _soma_. Le repas est aussi un acte religieux, et les rites en sont decrits scrupuleusement dans les lois de Manou. On adresse des prieres au foyer, comme en Grece; on lui offre les premices du repas, le riz, le beurre, le miel. Il est dit: " Le brahmane ne doit pas manger du riz de la nouvelle recolte avant d'en avoir offert les premices au foyer. Car le feu sacre est avide de grain, et quand il n'est pas honore, il devore l'existence du brahmane negligent. " Les Hindous, comme les Grecs et les Romains, se figuraient les dieux avides non-seulement d'honneurs et de respect, mais meme de breuvage et d'aliment. L'homme se croyait force d'assouvir leur faim et leur soif, s'il voulait eviter leur colere. Chez les Hindous cette divinite du feu est souvent appelee _Agni_. Le Rig- Veda contient un grand nombre d'hymnes qui lui sont adressees. Il est dit dans l'un d'eux: " O Agni, tu es la vie, tu es le protecteur de l'homme.... Pour prix de nos louanges, donne au pere de famille qui t'implore, la gloire et la richesse.... Agni, tu es un defenseur prudent et un pere; a toi nous devons la vie, nous sommes ta famille. " Ainsi le dieu du foyer est, comme en Grece, une puissance tutelaire. L'homme lui demande l'abondance: " Fais que la terre soit toujours liberale pour nous. " Il lui demande la sante: " Que je jouisse longtemps de la lumiere, et que j'arrive a la vieillesse comme le soleil a son couchant. " Il lui demande meme la sagesse: " O Agni, tu places dans la bonne voie l'homme qui s'egarait dans la mauvaise.... Si nous avons commis une faute, si nous avons marche loin de toi, pardonne-nous. " Ce feu du foyer etait, comme en Grece, essentiellement pur; il etait severement interdit au brahmane d'y jeter rien de sale, et meme de s'y chauffer les pieds. Comme en Grece, l'homme coupable ne pouvait plus approcher de son foyer, avant de s'etre purifie de sa souillure. C'est une grande preuve de l'antiquite de ces croyances et de ces pratiques que de les trouver a la fois chez les hommes des bords de ma Mediterranee et chez ceux de la presqu'ile indienne. Assurement les Grecs n'ont pas emprunte cette religion aux Hindous, ni les Hindous aux Grecs. Mais les Grecs, les Italiens, les Hindous appartenaient a une meme race; leurs ancetres, a une epoque fort reculee, avaient vecu ensemble dans l'Asie centrale. C'est la qu'ils avaient concu d'abord ces croyances et etabli ces rites. La religion du feu sacre date donc de l'epoque lointaine et mysterieuse ou il n'y avait encore ni Grecs, ni Italiens, ni Hindous, et ou il n'y avait que les Aryas. Quand les tribus s'etaient separees les unes des autres, elles avaient transporte ce culte avec elles, les unes sur les rives du Gange, les autres sur les bords de la Mediterranee. Plus tard, parmi ces tribus separees et qui n'avaient plus de relations entre elles, les unes ont adore Brahma, les autres Zeus, les autres Janus; chaque groupe s'est fait ses dieux. Mais tous ont conserve comme un legs antique la religion premiere qu'ils avaient concue et pratiquee au berceau commun de leur race. Si l'existence de ce culte chez tous les peuples indo-europeens n'en demontrait pas suffisamment la haute antiquite, on en trouverait d'autres preuves dans les rites religieux des Grecs et des Romains. Dans tous les sacrifices, meme dans ceux qu'on faisait en l'honneur de Zeus ou d'Athene, c'etait toujours au foyer qu'on adressait la premiere invocation. [15] Toute priere a un dieu, quel qu'il fut, devait commencer et finir par une priere au foyer. [16] A Olympie, le premier sacrifice qu'offrait la Grece assemblee etait pour le foyer, le second pour Zeus. [17] De meme a Rome la premiere adoration etait toujours pour Vesta, qui n'etait autre que le foyer; [18] Ovide dit de cette divinite qu'elle occupe la premiere place dans les pratiques religieuses des hommes. C'est ainsi que nous lisons dans les hymnes du Rig-Veda: " Avant tous les autres dieux il faut invoquer Agni. Nous prononcerons son nom venerable avant celui de tous les autres immortels. O Agni, quel que soit le dieu que nous honorions par notre sacrifice, toujours a toi s'adresse l'holocauste. " Il est donc certain qu'a Rome au temps d'Ovide, dans l'Inde au temps des brahmanes, le feu du foyer passait encore avant tous les autres dieux; non que Jupiter et Brahma n'eussent acquis une bien plus grande importance dans la religion des hommes; mais on se souvenait que le feu du foyer etait de beaucoup anterieur a ces dieux-la. Il avait pris, depuis nombre de siecles, la premiere place dans le culte, et les dieux plus nouveaux et plus grands n'avaient pas pu l'en deposseder. Les symboles de cette religion se modifierent suivant les ages. Quand les populations de la Grece et de l'Italie prirent l'habitude de se representer leurs dieux comme des personnes et de donner a chacun d'eux un nom propre et une forme humaine, le vieux culte du foyer subit la loi commune que l'intelligence humaine, dans cette periode, imposait a toute religion. L'autel du feu sacre fut personnifie; on l'appela [Grec: hestia], Vesta; le nom fut le meme en latin et en grec, et ne fut pas d'ailleurs autre chose que le mot qui dans la langue commune et primitive designait un autel. Par un procede assez ordinaire, du nom commun on avait fait un nom propre. Une legende se forma peu a peu. On se figura cette divinite sous les traits d'une femme, parce que le mot qui designait l'autel etait du genre feminin. On alla meme jusqu'a representer cette deesse par des statues. Mais on ne put jamais effacer la trace de la croyance primitive d'apres laquelle cette divinite etait simplement le feu de l'autel; et Ovide lui-meme etait force de convenir que Vesta n'etait pas autre chose qu'une " flamme vivante ". [19] Si nous rapprochons ce culte du feu sacre du culte des morts, dont nous parlions tout a l'heure, une relation etroite nous apparait entre eux. Remarquons d'abord que ce feu qui etait entretenu sur le foyer n'est pas, dans la pensee des hommes, le feu de la nature materielle. Ce qu'on voit en lui, ce n'est pas l'element purement physique qui echauffe ou qui brule, qui transforme les corps, fond les metaux et se fait le puissant instrument de l'industrie humaine. Le feu du foyer est d'une tout autre nature. C'est un feu pur, qui ne peut etre produit qu'a l'aide de certains rites et n'est entretenu qu'avec certaines especes de bois. C'est un feu chaste; l'union des sexes doit etre ecartee loin de sa presence. [20] On ne lui demande pas seulement la richesse et la sante; on le prie aussi pour en obtenir la purete du coeur, la temperance, la sagesse. " Rends- nous riches et florissants, dit un hymne orphique; rends-nous aussi sages et chastes. " Le feu du foyer est donc une sorte d'etre moral. Il est vrai qu'il brille, qu'il rechauffe, qu'il cuit l'aliment sacre; mais en meme temps il a une pensee, une conscience; il concoit des devoirs et veille a ce qu'ils soient accomplis. On le dirait homme, car il a de l'homme la double nature: physiquement, il resplendit, il se meut, il vit, il procure l'abondance, il prepare le repas, il nourrit le corps; moralement, il a des sentiments et des affections, il donne a l'homme la purete, il commande le beau et le bien, il nourrit l'ame. On peut dire qu'il entretient la vie humaine dans la double serie de ses manifestations. Il est a la fois la source de la richesse, de la sante, de la vertu. C'est vraiment le Dieu de la nature humaine. -- Plus tard, lorsque ce culte a ete relegue au second plan par Brahma ou par Zeus, le feu du foyer est reste ce qu'il y avait dans le divin de plus accessible a l'homme; il a ete son intermediaire aupres des dieux de la nature physique; il s'est charge de porter au ciel la priere et l'offrande de l'homme et d'apporter a l'homme les faveurs divines. Plus tard encore, quand on fit de ce mythe du feu sacre la grande Vesta, Vesta fut la deesse vierge; elle ne representa dans le monde ni la fecondite ni la puissance; elle fut l'ordre; mais non pas l'ordre rigoureux, abstrait, mathematique, la loi imperieuse et fatale, [Grec: ananchae], que l'on apercut de bonne heure entre les phenomenes de la nature physique. Elle fut l'ordre moral. On se la figura comme une sorte d'ame universelle qui reglait les mouvements divers des mondes, comme l'ame humaine mettait la regle parmi nos organes. Ainsi la pensee des generations primitives se laisse entrevoir. Le principe de ce culte est en dehors de la nature physique et se trouve dans ce petit monde mysterieux qui est l'homme. Ceci nous ramene au culte des morts. Tous les deux sont de la meme antiquite. Ils etaient associes si etroitement que la croyance des anciens n'en faisait qu'une religion. Foyer, Demons, Heros, dieux Lares, tout cela etait confondu. [21] On voit par deux passages de Plaute et de Columele que dans le langage ordinaire on disait indifferemment foyer ou Lare domestique, et l'on voit encore par Ciceron que l'on ne distinguait pas le foyer des Penates, ni les Penates des dieux Lares. [22] Nous lisons dans Servius: " Par foyers les anciens entendaient les dieux Lares; aussi Virgile a-t-il pu mettre indifferemment, tantot foyer pour Penates, tantot Penates pour foyer. " [23] Dans un passage fameux de l'Eneide, Hector dit a Enee qu'il va lui remettre les Penates troyens, et c'est le feu du foyer qu'il lui remet. Dans un autre passage, Enee invoquant ces memes dieux les appelle a la fois Penates, Lares et Vesta. [24] Nous avons vu d'ailleurs que ceux que les anciens appelaient Lares ou Heros, n'etaient autres que les ames des morts auxquelles l'homme attribuait une puissance surhumaine et divine. Le souvenir d'un de ces morts sacres etait toujours attache au foyer. En adorant l'un, on ne pouvait pas oublier l'autre. Ils etaient associes dans le respect des hommes et dans leurs prieres. Les descendants, quand ils parlaient du foyer, rappelaient volontiers le nom de l'ancetre: " Quitte cette place, dit Oreste a sa soeur, et avance vers l'antique foyer de Pelops pour entendre mes paroles. " [25] De meme, Enee, parlant du foyer qu'il transporte a travers les mers, le designe par le nom de Lare d'Assaracus, comme s'il voyait dans ce foyer l'ame de son ancetre. Le grammairien Servius, qui etait fort instruit des antiquites grecques et romaines (on les etudiait de son temps beaucoup plus qu'au temps de Ciceron), dit que c'etait un usage tres-ancien d'ensevelir les morts dans les maisons, et il ajoute: " Par suite de cet usage, c'est aussi dans les maisons qu'on honore les Lares et les Penates. " [26] Cette phrase etablit nettement une antique relation entre le culte des morts et le foyer. On peut donc penser que le foyer domestique n'a ete a l'origine que le symbole du culte des morts, que sous cette pierre du foyer un ancetre reposait, que le feu y etait allume pour l'honorer, et que ce feu semblait entretenir la vie en lui ou representait son ame toujours vigilante. Ce n'est la qu'une conjecture, et les preuves nous manquent. Mais ce qui est certain, c'est que les plus anciennes generations, dans la race d'ou sont sortis les Grecs et les Romains, ont eu le culte des morts et du foyer, antique religion qui ne prenait pas ses dieux dans la nature physique, mais dans l'homme lui-meme et qui avait pour objet d'adoration l'etre invisible qui est en nous, la force morale et pensante qui anime et qui gouverne notre corps. Cette religion ne fut pas toujours egalement puissante, sur l'ame; elle s'affaiblit peu a peu, mais elle ne disparut pas. Contemporaine des premiers ages de la race aryenne, elle s'enfonca si profondement dans les entrailles de cette race, que la brillante religion de l'Olympe grec ne suffit pas a la deraciner et qu'il fallut le christianisme. Nous verrons bientot quelle action puissante cette religion a exercee sur les institutions domestiques et sociales des anciens. Elle a ete concue et etablie dans cette epoque lointaine ou cette race cherchait ses institutions, et elle a determine la voie dans laquelle les peuples ont marche depuis. NOTES [1] Les Grecs appelaient cet autel de noms divers, _bomoz, eschara, hestia_; ce dernier finit par prevaloir dans l'usage et fut le mot dont on designa ensuite la deesse Vesta. Les Latins appelaient le meme autel _ara_ ou _focus_. [2] _Hymnes homer._, XXIX. _Hymnes orph._, LXXXIV. Hesiode, _Opera_, 732. Eschyle, _Agam._, 1056. Euripide, _Hercul. fur._, 503, 599. Thucydide, I, 136. Aristophane, _Plut._, 795. Caton, _De re rust._, 143. Ciceron, _Pro Domo_, 40. Tibulle, I, 1, 4. Horace, _Epod._, II, 43. Ovide, _A. A._, I, 637. Virgile, II, 512. [3] Virgile, VII, 71. Festus, v. _Felicis_. Plutarque, _Numa_, 9. [4] Euripide, _Hercul. fur._, 715. Caton, _De re rust._, 143. Ovide, _Fast._, III, 698. [5] Macrobe, _Saturn._, I, 12. [6] Ovide, _Fast_., III:, 148. Festus, v. _Felicis_. Julien, _Oraison a la louange du soleil_. [7] _Hymnes orph._, 84. Plante, _Captiv._, II, 2. Tibulle, I, 9, 74. Ovide, _A. A._, I, 637. Pline, _H. N._, XVIII, 8. [8] Virgile, _En._, II, 523. Horace, _Epit._, I, 5. Ovide, _Trist._, IV, 8, 22. [9] Euripide, _Alceste_, 162-168. [10] Eschyle, _Agam._, 1015. [11] Caton, _De re rust._, 2. Euripide, _Hercul. fur._, 523. [12] Ovide. _Fast._, VI, 315. [13] Plutarque, _Quest. rom._, 64; _Comm. sur Hesiode_, 44. _Hymnes homer._, 29. [14] Horace, _Sat._ II, 6, 66. Ovide, _Fast_., II, 631. Petrone, 60. [15] Porphyre, _De Abstin. _, II, p. 106; Plutarq., _De frigido_. [16] _Hymnes hom._, 29; Ibid., 3, v. 33. Platon, _Cratyle,_ 18. _Hesychius,_ _hestias_. Diodore, VI, 2. Aristophane, _Oiseaux,_ 865. [17] Pausanias, V, 14. [18] Ciceron, _De nat. Deor._, II, 27. Ovide, _Fast._, VI, 304. [19] Ovide, _Fast._, VI, 291. [20] Hesiode, _Opera_, 731. Plutarque, _Comm. sur Hes._, frag. 43. [21] Tibulle, II, 2. Horace, _Odes_, IV, 11. Ovide, _Trist._, III, 13; V, 5. Les Grecs donnaient a leurs dieux domestiques ou heros l'epithete de _ephestioi_ ou _hestioeuchoi_. [22] Plaute, _Aulul._, II, 7, 16: _In foco nostro Lari._ Columele, XI, 1, 19: _Larem focumque familiarem_. Ciceron, _Pro domo_, 41; _Pro Quintio_, 27, 28. [23] Servius, _in Aen._, III, 134. [24] Virgile, IX, 259; V, 744. [25] Euripide, _Oreste_, 1140-1142. [26] Servius, _in Aen._, V, 84; VI, 152. Voy. Platon, _Minos_, p. 315. CHAPITRE IV. LA RELIGION DOMESTIQUE. Il ne faut pas se representer cette antique religion comme celles qui ont ete fondees plus tard dans l'humanite plus avancee. Depuis un assez grand nombre de siecles, le genre humain n'admet plus une doctrine religieuse qu'a deux conditions: l'une est qu'elle lui annonce un dieu unique; l'autre est qu'elle s'adresse a tous les hommes et soit accessible a tous, sans repousser systematiquement aucune classe ni aucune race. Mais cette religion des premiers temps ne remplissait aucune de ces deux conditions. Non seulement elle n'offrait pas a l'adoration des hommes un dieu unique; mais encore ses dieux n'acceptaient pas l'adoration de tous les hommes. Ils ne se presentaient pas comme etant les dieux du genre humain. Ils ne ressemblaient meme, pas a Brahma qui etait au moins le dieu de toute une grande caste, ni a Zeus Panhellenien qui etait celui de toute une nation. Dans cette religion primitive chaque dieu ne pouvait etre adore que par une famille. La religion etait purement domestique. Il faut eclaircir ce point important; car on ne comprendrait pas sans cela la relation tres-etroite qu'il y a entre ces vieilles croyances et la constitution de la famille grecque et romaine. Le culte des morts ne ressemblait en aucune maniere a celui que les chretiens ont pour les saints. Une des premieres regles de ce culte etait qu'il ne pouvait etre rendu par chaque famille qu'aux morts qui lui appartenaient par le sang. Les funerailles ne pouvaient etre religieusement accomplies que par le parent le plus proche. Quant au repas funebre qui se renouvelait ensuite a des epoques determinees, la famille seule avait le droit d'y assister, et tout etranger en etait severement exclu. [1] On croyait que le mort n'acceptait l'offrande que de la main des siens; il ne voulait de culte que de ses descendants. La presence d'un homme qui n'etait pas de la famille troublait le repos des manes. Aussi la loi interdisait-elle a l'etranger d'approcher d'un tombeau. [2] Toucher du pied, meme par megarde, une sepulture, etait un acte impie, pour lequel il fallait apaiser le mort et se purifier soi-meme. Le mot par lequel les anciens designaient le culte des morts est significatif; les Grecs disaient _patriazein_, les Latins disaient _parentare_. C'est que la priere et l'offrande n'etaient adressees par chacun qu'a ses peres. Le culte des morts etait uniquement le culte des ancetres. [3] Lucien, tout en se moquant des opinions du vulgaire, nous les explique nettement quand il dit: " Le mort qui n'a pas laisse de fils ne recoit pas d'offrandes, et il est expose a une faim perpetuelle. " [4] Dans l'Inde comme en Grece, l'offrande ne pouvait etre faite a un mort que par ceux qui descendaient de lui. La loi des Hindous, comme la loi athenienne, defendait d'admettre un etranger, fut-ce un ami, au repas funebre. Il etait si necessaire que ces repas fussent offerts par les descendants du mort, et non par d'autres, que l'on supposait que les manes, dans leur sejour, prononcaient souvent ce voeu: " Puisse-t-il naitre successivement de notre lignee des fils qui nous offrent dans toute la suite des temps le riz bouilli dans du lait, le miel, et le beurre clarifie. " [5] Il suivait de la qu'en Grece et a Rome, comme dans l'Inde, le fils avait le devoir de faire les libations et les sacrifices aux manes de son pere et de tous ses aieux. Manquer a ce devoir etait l'impiete la plus grave qu'on put commettre, puisque l'interruption de ce culte faisait dechoir les morts et aneantissait leur bonheur. Cette negligence n'etait pas moins qu'un veritable parricide multiplie autant de fois qu'il y avait d'ancetres dans la famille. Si, au contraire, les sacrifices etaient toujours accomplis suivant les rites, si les aliments etaient portes sur le tombeau aux jours fixes, alors l'ancetre devenait un dieu protecteur. Hostile a tous ceux qui ne descendaient pas de lui, les repoussant de son tombeau, les frappant de maladie s'ils approchaient, pour les siens il etait bon et secourable. Il y avait un echange perpetuel de bons offices entre les vivants et les morts de chaque famille. L'ancetre recevait de ses descendants la serie des repas funebres, c'est-a-dire les seules jouissances qu'il put avoir dans sa seconde vie. Le descendant recevait de l'ancetre l'aide et la force dont il avait besoin dans celle-ci. Le vivant ne pouvait se passer du mort, ni le mort du vivant. Par la un lien puissant s'etablissait entre toutes les generations d'une meme famille et en faisait un corps eternellement inseparable. Chaque famille avait son tombeau, ou ses morts venaient reposer l'un apres l'autre, toujours ensemble. Ce tombeau etait ordinairement voisin de la maison, non loin de la porte, " afin, dit un ancien, que les fils, en entrant ou en sortant de leur demeure, rencontrassent chaque fois leurs peres, et chaque fois leur adressassent une invocation ". [6] Ainsi l'ancetre restait au milieu des siens; invisible, mais toujours present, il continuait a faire partie de la famille et a en etre le pere. Lui immortel, lui heureux, lui divin, il s'interessait a ce qu'il avait laisse de mortel sur la terre; il en savait les besoins, il en soutenait la faiblesse. Et celui qui vivait encore, qui travaillait, qui, selon l'expression antique, ne s'etait pas encore acquitte de l'existence, celui-la avait pres de lui ses guides et ses appuis; c'etaient ses peres. Au milieu des difficultes, il invoquait leur antique sagesse; dans le chagrin il leur demandait une consolation, dans le danger un soutien, apres une faute son pardon. Assurement nous avons beaucoup de peine aujourd'hui a comprendre que l'homme put adorer son pere ou son ancetre. Faire de l'homme un dieu nous semble le contre-pied de la religion. Il nous est presque aussi difficile de comprendre les vieilles croyances de ces hommes qu'il l'eut ete a eux d'imaginer les notres. Mais songeons que les anciens n'avaient pas l'idee de la creation; des lors le mystere de la generation etait pour eux ce que le mystere de la creation peut etre pour nous. Le generateur leur paraissait un etre divin, et ils adoraient leur ancetre. Il faut que ce sentiment ait ete bien naturel et bien puissant, car il apparait, comme principe d'une religion a l'origine de presque toutes les societes humaines; on le trouve chez les Chinois comme chez les anciens Getes et les Scythes, chez les peuplades de l'Afrique comme chez celles du Nouveau- Monde. [7] Le feu sacre, qui etait associe si etroitement au culte des morts, avait aussi pour caractere essentiel d'appartenir en propre a chaque famille. Il representait les ancetres; [8] il etait la providence d'une famille, et n'avait rien de commun avec le feu de la famille voisine qui etait une autre providence. Chaque foyer protegeait les siens et repoussait l'etranger. Toute cette religion etait renfermee dans l'enceinte de chaque maison. Le culte n'en etait pas public. Toutes les ceremonies, au contraire, en etaient tenues fort secretes. Accomplies au milieu de la famille seule, elles etaient cachees a l'etranger. [9] Le foyer n'etait jamais place ni hors de la maison ni meme pres de la porte exterieure, ou on l'aurait trop bien vu. Les Grecs le placaient toujours dans une enceinte [10] qui le protegeait contre le contact et meme le regard des profanes. Les Romains le cachaient au milieu de leur maison. Tous ces dieux, foyer, Lares, Manes, on les appelait les dieux caches ou les dieux de l'interieur. [11] Pour tous les actes de cette religion il fallait le secret; [12] qu'une ceremonie fut apercue par un etranger, elle etait troublee, souillee, funestee par ce seul regard. Pour cette religion domestique, il n'y avait ni regles uniformes, ni rituel commun. Chaque famille avait l'independance la plus complete. Nulle puissance exterieure n'avait le droit de regler son culte ou sa croyance. Il n'y avait pas d'autre pretre que le pere; comme pretre, il ne connaissait aucune hierarchie. Le pontife de Rome ou l'archonte d'Athenes pouvait bien s'assurer que le pere de famille accomplissait tous ses rites religieux, mais il n'avait pas le droit de lui commander la moindre modification. _Suo quisque ritu sacrificia faciat_, telle etait la regle absolue. [13] Chaque famille avait ses ceremonies qui lui etaient propres, ses fetes particulieres, ses formules de priere et ses hymnes. [14] Le pere, seul interprete et seul pontife de sa religion, avait seul le pouvoir de l'enseigner, et ne pouvait l'enseigner qu'a son fils. Les rites, les termes de la priere, les chants, qui faisaient partie essentielle de cette religion domestique, etaient un patrimoine, une propriete sacree, que la famille ne partageait avec personne et qu'il etait meme interdit de reveler aux etrangers. Il en etait ainsi dans l'Inde: " Je suis fort contre mes ennemis, dit le brahmane, des chants que je tiens de ma famille et que mon pere m'a transmis. " [15] Ainsi la religion ne residait pas dans les temples, mais dans la maison, chacun avait ses dieux; chaque dieu ne protegeait qu'une famille et n'etait dieu que dans une maison. On ne peut pas raisonnablement supposer qu'une religion de ce caractere ait ete revelee aux hommes par l'imagination puissante de l'un d'entre eux ou qu'elle leur ait ete enseignee par une caste de pretres. Elle est nee spontanement dans l'esprit humain; son berceau a ete la famille; chaque famille s'est fait ses dieux. Cette religion ne pouvait se propager que par la generation. Le pere, en donnant la vie a son fils, lui donnait en meme temps sa croyance, son culte, le droit d'entretenir le foyer, d'offrir le repas funebre, de prononcer les formules de priere. La generation etablissait un lien mysterieux entre l'enfant qui naissait a la vie et tous les dieux de la famille. Ces dieux etaient sa famille meme, [Grec: theoi engeneis]; c'etait son sang, [Grec: theoi suvaimoi]. [16] L'enfant apportait donc en naissant le droit de les adorer et de leur offrir les sacrifices; comme aussi, plus tard, quand la mort l'aurait divinise lui-meme, il devait etre compte a son tour parmi ces dieux de la famille. Mais il faut remarquer cette particularite que la religion domestique ne se propageait que de male en male. Cela tenait sans nul doute a l'idee que les hommes se faisaient de la generation [17]. La croyance des ages primitifs, telle qu'on la trouve dans les Vedas et qu'on en voit des vestiges dans tout le droit grec et romain, fut que le pouvoir reproducteur residait exclusivement dans le pere. Le pere seul possedait le principe mysterieux de l'etre et transmettait l'etincelle de vie. Il est resulte de cette vieille opinion qu'il fut de regle que le culte domestique passat toujours de male en male, que la femme n'y participat que par l'intermediaire de son pere ou de son mari, et enfin qu'apres la mort la femme n'eut pas la meme part que l'homme au culte et aux ceremonies du repas funebre. Il en est resulte encore d'autres consequences tres-graves dans le droit prive et dans la constitution de la famille; nous les verrons plus loin. NOTES [1] Ciceron, _De legib._, II, 26. Varron, _L. L._, VI, 13: _Ferunt epulas ad sepulcrum quibus jus ibi parentare._ Gaius, II, 5, 6: _Si modo mortui funits ad nos pertineat._ Plutarque, _Solon_. [2] _Pillacus omnino accedere quemquam vetat in funus aliorum_. Ciceron, _De legib._, II, 26. Plutarque, _Solon_, 21. Demosthenes, _in Timocr_. Isee, I. [3] Du moins a l'origine; car ensuite les cites ont eu leurs heros topiques et nationaux, comme nous le verrons plus loin. [4] Lucien, _De luctu_. [5] _Lois de Manou_, III, 138; III, 274. [6] Euripide, _Helene_, 1163-1168. [7] Chez les Etrusques et les Romains il etait d'usage que chaque famille religieuse gardat les images de ses ancetres rangees autour de l'atrium. Ces images etaient-elles de simples portraits de famille ou des idoles? [8] [Grec: Hestia patroa], _focus patrius_. De meme dans les Vedas Agui est encore invoque quelquefois comme dieu domestique. [9] Isee, VIII, 17, 18. [10] Cette enceinte etait appelee _herchos_. [11] [Grec: Theoi mychioi], _dii Penates_. [12] Ciceron, _De arusp. resp._, 17. [13] Varron, _De ling. lat._, VII, 88. [14] Hesiode, _Opera_, 753. Macrobe, _Sat._, I, 10. Cic., _De legib._, II, 11. [15] _Rig-Veda_, tr. Langlois, t. I, p. 113. Les lois de Manou mentionnent souvent les rites particuliers a chaque famille: VIII, 3; IX, 7. [16] Sophocle, _Antig._, 199; _Ibid._, 659. Rappr. [Grec: patrooi theoi] dans Aristophane, _Guepes_, 388; Eschyle, _Pers._, 404; Sophocle, _Electre_, 411; [Grec: theoi genethlioi], Platon, _Lois_, V, p. 729; _Di Generis_, Ovide, _Fast._, II. [17] Les Vedas appellent le feu sacre la cause de la posterite masculine. Voy. le _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 139. LIVRE II. LA FAMILLE. CHAPITRE PREMIER. LA RELIGION A ETE LE PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA FAMILLE ANCIENNE. Si nous nous transportons par la pensee au milieu de ces anciennes generations d'hommes, nous trouvons dans chaque maison un autel et autour de cet autel la famille assemblee. Elle se reunit chaque matin pour adresser au foyer ses premieres prieres, chaque soir pour l'invoquer une derniere fois. Dans le courant du jour, elle se reunit encore aupres de lui pour le repas qu'elle se partage pieusement apres la priere et la libation. Dans tous ses actes religieux, elle chante en commun des hymnes que ses peres lui ont legues. Hors de la maison, tout pres, dans le champ voisin, il y a un tombeau. C'est la seconde demeure de cette famille. La reposent en commun plusieurs generations d'ancetres; la mort ne les a pas separes. Ils restent groupes dans cette seconde existence, et continuent a former une famille indissoluble. [1] Entre la partie vivante et la partie morte de la famille, il n'y a que cette distance de quelques pas qui separe la maison du tombeau. A certains jours, qui sont determines pour chacun par sa religion domestique, les vivants se reunissent aupres des ancetres. Ils leur portent le repas funebre, leur versent le lait et le vin, deposent les gateaux et les fruits, ou brulent pour eux les chairs d'une victime. En echange de ces offrandes, ils reclament leur protection; ils les appellent leurs dieux, et leur demandent de rendre le champ fertile, la maison prospere, les coeurs vertueux. Le principe de la famille antique n'est pas uniquement la generation. Ce qui le prouve, c'est que la soeur n'est pas dans la famille ce qu'y est le frere, c'est que le fils emancipe ou la fille mariee cesse completement d'en faire partie, ce sont enfin plusieurs dispositions importantes des lois grecques et romaines que nous aurons l'occasion d'examiner plus loin. Le principe de la famille n'est pas non plus l'affection naturelle. Car le droit grec et le droit romain ne tiennent aucun compte de ce sentiment. Il peut exister au fond des coeurs, il n'est rien dans le droit. Le pere peut cherir sa fille, mais non pas lui leguer son bien. Les lois de succession, c'est-a-dire parmi les lois celles qui temoignent le plus fidelement des idees que les hommes se faisaient de la famille, sont en contradiction flagrante, soit avec l'ordre de la naissance, soit avec l'affection naturelle. [2] Les historiens du droit romain ayant fort justement remarque que ni la naissance ni l'affection n'etaient le fondement de la famille romaine, ont cru que ce fondement devait se trouver dans la puissance paternelle ou maritale. Ils font de cette puissance une sorte d'institution primordiale. Mais ils n'expliquent pas comment elle s'est formee, a moins que ce ne soit par la superiorite de force du mari sur la femme, du pere sur les enfants. Or c'est se tromper gravement que de placer ainsi la force a l'origine du droit. Nous verrons d'ailleurs plus loin que l'autorite paternelle ou maritale, loin d'avoir ete une cause premiere, a ete elle- meme un effet; elle est derivee de la religion et a ete etablie par elle. Elle n'est donc pas le principe qui a constitue la famille. Ce qui unit les membres de la famille antique, c'est quelque chose de plus puissant que la naissance, que le sentiment, que la force physique; c'est la religion du foyer et des ancetres. Elle fait que la famille forme un corps dans cette vie et dans l'autre. La famille antique est une association religieuse plus encore qu'une association de nature. Aussi verrons-nous plus loin que la femme n'y sera vraiment comptee qu'autant que la ceremonie sacree du mariage l'aura initiee au culte; que le fils n'y comptera plus, s'il a renonce au culte ou s'il a ete emancipe; que l'adopte y sera, au contraire, un veritable fils, parce que, s'il n'a pas le lien du sang, il aura quelque chose de mieux, la communaute du culte; que le legataire qui refusera d'adopter le culte de cette famille, n'aura pas la succession; qu'enfin la parente et le droit a l'heritage seront regles, non d'apres la naissance, mais d'apres les droits de participation au culte tels que la religion les a etablis. Ce n'est sans doute pas la religion qui a cree la famille, mais c'est elle assurement qui lui a donne ses regles, et de la est venu que la famille antique a eu une constitution si differente de celle qu'elle aurait eue si les sentiments naturels avaient ete seuls a la fonder. L'ancienne langue grecque avait un mot bien significatif pour designer une famille; on disait _epistion_, mot qui signifie litteralement _ce qui est aupres d'un foyer_. Une famille etait un groupe de personnes auxquelles la religion permettait d'invoquer le meme foyer et d'offrir le repas funebre aux memes ancetres. NOTES [1] L'usage des tombeaux de famille est incontestable chez les anciens; il n'a disparu que quand les croyances relatives au culte des morts se sont obscurcies. Les mots _taphos patroos, taphos ton progonon_ reviennent sans cesse chez les Grecs, comme chez les Latins _tumulus patrius_ ou _avitus, sepulcrum gentis_. Voy. Demosthenes, _in Eubul._, 28; _in Macart._, 79. Lycurgue, _in Leocr._, 25. Ciceron, _De offic._, I, 17. _De legib._, II, 22: _mortuum extra gentem inferri fas negant_. Ovide, _Trist_., IV, 3, 45. Velleius, II, 119. Suetone, _Neron_, 50; _Tibere_, 1. Digeste, XI, 5; XVIII, 1, 6. Il y a une vieille anecdote qui prouve combien on jugeait necessaire que chacun fut enterre dans le tombeau de sa famille. On raconte que les Lacedemoniens, sur le point de combattre contre les Messeniens, attacherent a leur bras droit des marques particulieres contenant leur nom et celui de leur pere, afin qu'en cas de mort le corps put etre reconnu sur le champ de bataille et transporte au tombeau paternel. Justin, III, 5. Voy. Eschyle, _Sept._, 889 (914), [Grec: taphon patroon lachai_]. Les orateurs grecs attestent frequemment cet usage; quand Isee, Lysias, Demosthenes veulent prouver que tel homme appartient a telle famille et a droit a l'heritage, ils ne manquent guere de dire que le pere de cet homme est enterre dans le tombeau de cette famille. [2] Il est bien entendu que nous parlons ici du droit le plus ancien. Nous verrons dans la suite que ces vieilles lois ont ete modifiees. CHAPITRE II LE MARIAGE. La premiere institution que la religion domestique ait etablie, fut vraisemblablement le mariage. Il faut remarquer que cette religion du foyer et des ancetres, qui se transmettait de male en male, n'appartenait pourtant pas exclusivement a l'homme; la femme avait part au culte. Fille, elle assistait aux actes religieux de son pere; mariee, a ceux de son mari. On pressent par cela seul le caractere essentiel de l'union conjugale chez les anciens. Deux familles vivent a cote l'une de l'autre; mais elles ont des dieux differents. Dans l'une d'elles, une jeune fille prend part, depuis son enfance, a la religion de son pere; elle invoque son foyer; elle lui offre chaque jour des libations, l'entoure de fleurs et de guirlandes aux jours de fete, lui demande sa protection, le remercie de ses bienfaits. Ce foyer paternel est son dieu. Qu'un jeune homme de la famille voisine la demande en mariage, il s'agit pour elle de bien autre chose que de passer d'une maison dans une autre. Il s'agit d'abandonner le foyer paternel pour aller invoquer desormais le foyer de l'epoux. Il s'agit de changer de religion, de pratiquer d'autres rites et de prononcer d'autres prieres. Il s'agit de quitter le dieu de son enfance pour se mettre sous l'empire d'un dieu qu'elle ne connait pas. Qu'elle n'espere pas rester fidele a l'un en honorant l'autre; car dans cette religion c'est un principe immuable qu'une meme personne ne peut pas invoquer deux foyers ni deux series d'ancetres. " A partir du mariage, dit un ancien, la femme n'a plus rien de commun avec la religion domestique de ses peres; elle sacrifie au foyer du mari. " [1] Le mariage est donc un acte grave pour la jeune fille, non moins grave pour l'epoux. Car cette religion veut que l'on soit ne pres du foyer pour qu'on ait le droit d'y sacrifier. Et cependant il va introduire pres de son foyer une etrangere; avec elle il fera les ceremonies mysterieuses de son culte; il lui revelera les rites et les formules qui sont le patrimoine de sa famille. Il n'a rien de plus precieux que cet heritage; ces dieux, ces rites, ces hymnes, qu'il tient de ses peres, c'est ce qui le protege dans la vie, c'est ce qui lui promet la richesse, le bonheur, la vertu. Cependant au lieu de garder pour soi cette puissance tutelaire, comme le sauvage garde son idole ou son amulette, il va admettre une femme a la partager avec lui. Ainsi quand on penetre dans les pensees de ces anciens hommes, on voit de quelle importance etait pour eux l'union conjugale, et combien l'intervention de la religion y etait necessaire. Ne fallait-il pas que par quelque ceremonie sacree la jeune fille fut initiee au culte qu'elle allait suivre desormais? Pour devenir pretresse de ce foyer, auquel la naissance ne l'attachait pas, ne lui fallait-il pas une sorte d'ordination ou d'adoption? Le mariage etait la ceremonie sainte qui devait produire ces grands effets. Il est habituel aux ecrivains latins ou grecs de designer le mariage par des mots qui indiquent un acte religieux. [2] Pollux, qui vivait au temps des Antonins, mais qui etait fort instruit des vieux usages et de la vieille langue, dit que dans les anciens temps, au lieu de designer le mariage par son nom particulier ([Grec: gamos]), on le designait simplement par le mot [Grec: telos], qui signifie ceremonie sacree; [3] comme si le mariage avait ete, dans ces temps anciens, la ceremonie sacree par excellence. Or la religion qui faisait le mariage n'etait pas celle de Jupiter, de Junon ou des autres dieux de l'Olympe. La ceremonie n'avait pas lieu dans un temple; elle etait accomplie dans la maison, et c'etait le dieu domestique qui y presidait. A la verite, quand la religion des dieux du ciel devint preponderante, on ne put s'empecher de les invoquer aussi dans les prieres du mariage; on prit meme l'habitude de se rendre prealablement dans des temples et d'offrir a ces dieux des sacrifices, que l'on appelait les preludes du mariage. [4] Mais la partie principale et essentielle de la ceremonie devait toujours s'accomplir devant le foyer domestique. Chez les Grecs, la ceremonie du mariage se composait, pour ainsi dire, de trois actes. Le premier se passait devant le foyer du pere, [Grec: egguaesis]; le troisieme au foyer du mari, [Grec: telos]; le second etait le passage de l'un a l'autre, [Grec: pompae]. [5] 1 Dans la maison paternelle, en presence du pretendant, le pere entoure ordinairement de sa famille offre un sacrifice. Le sacrifice termine, il declare, en prononcant une formule sacramentelle, qu'il donne sa fille au jeune homme. Cette declaration est tout a fait indispensable au mariage. Car la jeune fille ne pourrait pas aller, tout a l'heure, adorer le foyer de l'epoux, si son pere ne l'avait pas prealablement detachee du foyer paternel. Pour qu'elle entre dans sa nouvelle religion, elle doit etre degagee de tout lien et de toute attache avec sa religion premiere. 2 La jeune fille est transportee a la maison du mari. Quelquefois c'est le mari lui-meme qui la conduit. Dans certaines villes la charge d'amener la jeune fille appartient a un de ces hommes qui etaient revetus chez les Grecs d'un caractere sacerdotal et qu'ils appelaient herauts. La jeune fille est ordinairement placee sur un char; elle a le visage couvert d'un voile et sur la tete une couronne. La couronne, comme nous aurons souvent l'occasion de le voir, etait en usage dans toutes les ceremonies du culte. Sa robe est blanche. Le blanc etait la couleur des vetements dans tous les actes religieux. On la precede en portant un flambeau; c'est le flambeau nuptial. Dans tout le parcours, on chante autour d'elle un hymne religieux, qui a pour refrain [Grec: o ymaen, o ymenaie]. On appelait cet hymne l'_hymenee_, et l'importance de ce chant sacre etait si grande que l'on donnait son nom a la ceremonie tout entiere. La jeune fille n'entre pas d'elle-meme dans sa nouvelle demeure. Il faut que son mari l'enleve, qu'il simule un rapt, qu'elle jette quelques cris et que les femmes qui l'accompagnent feignent de la defendre. Pourquoi ce rite? Est-ce un symbole de la pudeur de la jeune fille? Cela est peu probable; le moment de la pudeur n'est pas encore venu; car ce qui va s'accomplir dans cette maison, c'est une ceremonie religieuse. Ne veut-on pas plutot marquer fortement que la femme qui va sacrifier a ce foyer, n'y a par elle-meme aucun droit, qu'elle n'en approche pas par l'effet de sa volonte, et qu'il faut que le maitre du lieu et du dieu l'y introduise par un acte de sa puissance? Quoi qu'il en soit, apres une lutte simulee, l'epoux la souleve dans ses bras et lui fait franchir la porte, mais en ayant bien soin que ses pieds ne touchent pas le seuil. Ce qui precede n'est que l'appret et le prelude de la ceremonie. L'acte sacre va commencer dans la maison. 3 On approche du foyer, l'epouse est mise en presence de la divinite domestique. Elle est arrosee d'eau lustrale; elle touche le feu sacre. Des prieres sont dites. Puis les deux epoux se partagent un gateau ou un pain. Cette sorte de leger repas qui commence et finit par une libation et une priere, ce partage de la nourriture vis-a-vis du foyer, met les deux epoux en communion religieuse ensemble, et en communion avec les dieux domestiques. Le mariage romain ressemblait beaucoup au mariage grec, et comprenait comme lui trois actes, _traditio, deductio in domum, confarreatio_. [6] 1 La jeune fille quitte le foyer paternel. Comme elle n'est pas attachee a ce foyer par son propre droit, mais seulement par l'intermediaire du pere de famille, il n'y a que l'autorite du pere qui puisse l'en detacher. La _tradition_ est donc une formalite indispensable. 2 La jeune fille est conduite a la maison de l'epoux. Comme en Grece, elle est voilee, elle porte une couronne, et un flambeau nuptial precede le cortege. On chante autour d'elle un ancien hymne religieux. Les paroles de cet hymne changerent sans doute avec le temps, s'accommodant aux variations des croyances ou a celles du langage; mais le refrain sacramentel subsista toujours sans pouvoir etre altere: c'etait le mot _Talassie_, mot dont les Romains du temps d'Horace ne comprenaient pas mieux le sens que les Grecs ne comprenaient le mot [Grec: ymenaie], et qui etait probablement le reste sacre et inviolable d'une antique formule. Le cortege s'arrete devant la maison du mari. La, on presente a la jeune fille le feu et l'eau. Le feu, c'est l'embleme de la divinite domestique; l'eau, c'est l'eau lustrale, qui sert a la famille pour tous les actes religieux. Pour que la jeune fille entre dans la maison, il faut, comme en Grece, simuler l'enlevement. L'epoux doit la soulever dans ses bras, et la porter par-dessus le seuil sans que ses pieds le touchent. 3 L'epouse est conduite alors devant le foyer, la ou sont les Penates, ou tous les dieux domestiques et les images des ancetres sont groupes, autour du feu sacre. Les deux epoux, comme en Grece, font un sacrifice, versent la libation, prononcent quelques prieres, et mangent ensemble un gateau de fleur de farine (_panis farreus_). Ce gateau mange au milieu de la recitation des prieres, en presence et sous les yeux des divinites domestiques, est ce qui fait l'union sainte de l'epoux et de l'epouse. [7] Des lors ils sont associes dans le meme culte. La femme a les memes dieux, les memes rites, les memes prieres, les memes fetes que son mari. De la cette vieille definition du mariage que les jurisconsultes nous ont conservee: _Nuptiae sunt divini juris et humani communicatio_. Et cette autre: _Uxor socia humanae rei atque divinae_. [8] C'est que la femme est entree en partage de la religion du mari, cette femme que, suivant l'expression de Platon, les dieux eux-memes ont introduite dans la maison. La femme ainsi mariee a encore le culte des morts; mais ce n'est plus a ses propres ancetres qu'elle porte le repas funebre; elle n'a plus ce droit. Le mariage l'a detachee completement de la famille de son pere, et a brise tous les rapports religieux qu'elle avait avec elle. C'est aux ancetres de son mari qu'elle porte l'offrande; elle est de leur famille; ils sont devenus ses ancetres. Le mariage lui a fait une seconde naissance. Elle est dorenavant la fille de son mari, _filiae loco_, disent les jurisconsultes. On ne peut appartenir ni a deux familles ni a deux religions domestiques; la femme est tout entiere dans la famille et la religion de son mari. On verra les consequences de cette regle dans le droit de succession. L'institution du mariage sacre doit etre aussi vieille dans la race indo- europeenne que la religion domestique; car l'une ne va pas sans l'autre. Cette religion a appris a l'homme que l'union conjugale est autre chose qu'un rapport de sexes et une affection passagere, et elle a uni deux epoux par le lien puissant du meme culte et des memes croyances. La ceremonie des noces etait d'ailleurs si solennelle et produisait de si graves effets qu'on ne doit pas etre surpris que ces hommes ne l'aient crue permise et possible que pour une seule femme dans chaque maison. Une telle religion ne pouvait pas admettre la polygamie. On concoit meme qu'une telle union fut indissoluble, et que le divorce fut presque impossible. Le droit romain permettait bien de dissoudre le mariage par _coemptio_ ou par _usus_. Mais la dissolution du mariage religieux etait fort difficile. Pour cela, une nouvelle ceremonie sacree etait necessaire; car la religion seule pouvait delier ce que la religion avait uni. L'effet de la _confarreatio_ ne pouvait etre detruit que par la _diffarreatio_. Les deux epoux qui voulaient se separer, paraissaient pour la derniere fois devant le foyer commun; un pretre et des temoins etaient presents. On presentait aux epoux, comme au jour du mariage, un gateau de fleur de farine. [9] Mais, sans doute, au lieu de se le partager, ils le repoussaient. Puis, au lieu de prieres, ils prononcaient des formules d'un caractere etrange, severe, haineux, effrayant, [10] une sorte de malediction par laquelle la femme renoncait au culte et aux dieux du mari. Des lors, le lien religieux etait rompu. La communaute du culte cessant, toute autre communaute cessait de plein droit, et le mariage etait dissous. NOTES [1] Etienne de Byzance, [Grec: patra]. [2] [Grec: thyein gamon], _sacrum nuptiale_. [3] Pollux, III, 3, 38. [4] [Grec: Proteleia, progamia]. Pollux, III, 38. [5] Homere, _Il._, XVIII, 391. Hesiode, _Scutum_, v. 275. Herodote, VI, 129, 130. Plutarque, _Thesee_, 10; _Lycurg._, passim; _Solon_, 20; _Aristide_, 20; _Quest. gr._, 27. Demosthenes, _in Stephanum_, II. Isee, III, 39. Euripide, _Helene_, 722-725; _Phen._, 345. Harpocration, v. [Grec: Gamaelia]. Pollux, III, c. 3. -- Meme usage chez les Macedoniens. Quinte- Curce, VIII, 16. [6] Varron, _L. L._, V, 61. Denys d'Hal., II, 25, 26. Ovide, _Fast._, II, 558. Plutarque, _Quest. rom._, 1 et 29; _Romul._, 15. Pline, _H. N._, XVIII, 3. Tacite, _Ann._, IV, 16; XI, 27. Juvenal, _Sat._, X., 329-336. Gaius, _Inst._, 1, 112. Ulpien, IX. Digeste, XXIII, 2, 1. Festus, v. _Rapi_. Macrobe, _Sat._, I, 15. Servius, _ad. Aen._, IV, 168. -- Memes usages chez les Etrusques, Varron, _De re rust._, II, 4. -- Memes usages chez les anciens Hindous, _Lois de Manou_, III, 27-30, 172; V, 152; VIII, 227; IX, 194. _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 166, 167, 236. [7] Nous parlerons plus tard des autres formes de mariage qui furent usitees chez les Romains et ou la religion n'intervenait pas. Qu'il nous suffise de dire ici que le mariage sacre nous parait etre le plus ancien; car il correspond aux plus anciennes croyances et il n'a disparu qu'a mesure qu'elles s'affaiblissaient. [8] Digeste, liv. XXIII, titre 2. Code, IX, 32, 4. Denys d'Halicarnasse, II, 25: [Grec: Koinonos chraematon kai ieron]. Etienne de Byz., [Grec: patra]. [9] Festus, v. _Diffarreatio_. Pollux, III, c. 3: [Grec: apopompae]. On lit dans une inscription: _Sacerdos confarreationum et diffarreationum_. Orelli, n 2648. [10] [Grec: Phrikodae, allokota, skothropa]. Plutarque, _Quest. rom._, 50. CHAPITRE III DE LA CONTINUITE DE LA FAMILLE; CELIBAT INTERDIT; DIVORCE EN CAS DE STERILITE. INEGALITE ENTRE LE FILS ET LA FILLE. Les croyances relatives aux morts et au culte qui leur etait du, ont constitue la famille ancienne et lui ont donne la plupart de ses regles. On a vu plus haut que l'homme, apres la mort, etait repute un etre heureux et divin, mais a la condition que les vivants lui offrissent toujours le repas funebre. Si ces offrandes venaient a cesser, il y avait decheance pour le mort, qui tombait au rang de demon malheureux et malfaisant. Car lorsque ces anciennes generations avaient commence a se representer la vie future, elles n'avaient pas songe a des recompenses et a des chatiments; elles avaient cru que le bonheur du mort ne dependait pas de la conduite qu'il avait menee pendant sa vie, mais de celle que ses descendants avaient a son egard. Aussi chaque pere attendait-il de sa posterite la serie des repas funebres qui devaient assurer a ses manes le repos et le bonheur. Cette opinion a ete le principe fondamental du droit domestique chez les anciens. Il en a decoule d'abord cette regle que chaque famille dut se perpetuer a jamais. Les morts avaient besoin que leur descendance ne s'eteignit pas. Dans le tombeau ou ils vivaient, ils n'avaient pas d'autre sujet d'inquietude que celui-la. Leur unique pensee, comme leur unique interet, etait qu'il y eut toujours un homme de leur sang pour apporter les offrandes au tombeau. Aussi l'Hindou croyait-il que ces morts repetaient sans cesse: " Puisse-t-il naitre toujours dans notre lignee des fils qui nous apportent le riz, le lait et le miel. " L'Hindou disait encore: " L'extinction d'une famille cause la ruine de la religion de cette famille; les ancetres prives de l'offrande des gateaux tombent au sejour des malheureux. " [1] Les hommes de l'Italie et de la Grece ont longtemps pense de meme. S'ils ne nous ont pas laisse dans leurs ecrits une expression de leurs croyances aussi nette que celle que nous trouvons dans les vieux livres de l'Orient, du moins leurs lois sont encore la pour attester leurs antiques opinions. A Athenes la loi chargeait le premier magistrat de la cite de veiller a ce qu'aucune famille ne vint a s'eteindre. [2] De meme la loi romaine etait attentive a ne laisser tomber aucun culte domestique. [3] On lit dans un discours d'un orateur athenien: " Il n'est pas un homme qui, sachant qu'il doit mourir, ait assez peu de souci de soi-meme pour vouloir laisser sa famille sans descendants; car il n'y aurait alors personne pour lui rendre le culte qui est du aux morts. " [4] Chacun avait donc un interet puissant a laisser un fils apres soi, convaincu qu'il y allait de son immortalite heureuse. C'etait meme un devoir envers les ancetres dont le bonheur ne devait durer qu'autant que durait la famille. Aussi les lois de Manou appellent-elles le fils aine " celui qui est engendre pour l'accomplissement du devoir ". Nous touchons ici a l'un des caracteres les plus remarquables de la famille antique. La religion qui l'a formee, exige imperieusement qu'elle ne perisse pas. Une famille qui s'eteint, c'est un culte qui meurt. Il faut se representer ces familles a l'epoque ou les croyances ne se sont pas encore alterees. Chacune d'elles possede une religion et des dieux, precieux depot sur lequel elle doit veiller. Le plus grand malheur que sa piete ait a craindre, est que sa lignee ne s'arrete. Car alors sa religion disparaitrait de la terre, son foyer serait eteint, toute la serie de ses morts tomberait dans l'oubli et dans l'eternelle misere. Le grand interet de la vie humaine est de continuer la descendance pour continuer le culte. En vertu de ces opinions, le celibat devait etre a la fois une impiete grave et un malheur; une impiete, parce que le celibataire mettait en peril le bonheur des manes de sa famille; un malheur, parce qu'il ne devait recevoir lui-meme aucun culte apres sa mort et ne devait pas connaitre " ce qui rejouit les manes ". C'etait a la fois pour lui et pour ses ancetres une sorte de damnation. On peut bien penser qu'a defaut de lois ces croyances religieuses durent longtemps suffire pour empecher le celibat. Mais il parait de plus que, des qu'il y eut des lois, elles prononcerent que le celibat etait une chose mauvaise et punissable. Denys d'Halicarnasse, qui avait compulse les vieilles annales de Rome, dit avoir vu une ancienne loi qui obligeait les jeunes gens a se marier. [5] Le traite des lois de Ciceron, traite qui reproduit presque toujours, sous une forme philosophique, les anciennes lois de Rome, en contient une qui interdit le celibat. [6] A Sparte, la legislation de Lycurgue privait de tous les droits de citoyen l'homme qui ne se mariait pas. [7] On sait par plusieurs anecdotes que lorsque le celibat cessa d'etre defendu par les lois, il le fut encore par les moeurs. Il parait enfin par un passage de Pollux que, dans beaucoup de villes grecques, la loi punissait le celibat comme un delit. [8] Cela etait conforme aux croyances; l'homme ne s'appartenait pas, il appartenait a la famille. Il etait un membre dans une serie, et il ne fallait pas que la serie s'arretat a lui. Il n'etait pas ne par hasard; on l'avait introduit dans la vie pour qu'il continuat un culte; il ne devait pas quitter la vie sans etre sur que ce culte serait continue apres lui. Mais il ne suffisait pas d'engendrer un fils. Le fils qui devait perpetuer la religion domestique devait etre le fruit d'un mariage religieux. Le batard, l'enfant naturel, celui que les Grecs appelaient [Grec: nothos] et les Latins _spurius_, ne pouvait pas remplir le role que la religion assignait au fils. En effet, le lien du sang ne constituait pas a lui seul la famille, et il fallait encore le lien du culte. Or, le fils ne d'une femme qui n'avait pas ete associee au culte de l'epoux par la ceremonie du mariage, ne pouvait pas lui-meme avoir part au culte. [9] Il n'avait pas le droit d'offrir le repas funebre et la famille ne se perpetuait pas pour lui. Nous verrons plus loin que, pour la meme raison, il n'avait pas droit a l'heritage. Le mariage etait donc obligatoire. Il n'avait pas pour but le plaisir, son objet principal n'etait pas l'union de deux etres qui se convenaient et qui voulaient s'associer pour le bonheur et pour les peines de la vie. L'effet du mariage, aux yeux de la religion et des lois, etait, en unissant deux etres dans le meme culte domestique, d'en faire naitre un troisieme qui fut apte a continuer ce culte. On le voit bien par la formule sacramentelle qui etait prononcee dans l'acte du mariage: _Ducere uxorem liberum quaerendorum causa_, disaient les Romains; _paidonep' aroto gnaesion_, disaient les Grecs. [10] Le mariage n'ayant ete contracte que pour perpetuer la famille, il semblait juste qu'il put etre rompu si la femme etait sterile. Le divorce dans ce cas a toujours ete un droit chez les anciens; il est meme possible qu'il ait ete une obligation. Dans l'Inde, la religion prescrivait que " la femme sterile fut remplacee au bout de huit ans ". [11] Que le devoir fut le meme en Grece et a Rome, aucun texte formel ne le prouve. Pourtant Herodote cite deux rois de Sparte qui furent contraints de repudier leurs femmes parce qu'elles etaient steriles. [12] Pour ce qui est de Rome, on connait assez l'histoire de Carvilius Ruga, dont le divorce est le premier que les annales romaines aient mentionne. " Carvilius Ruga, dit Aulu- Gelle, homme de grande famille, se separa de sa femme par le divorce, parce qu'il ne pouvait pas avoir d'elle des enfants. Il l'aimait avec tendresse et n'avait qu'a se louer de sa conduite. Mais il sacrifia son amour a la religion du serment, parce qu'il avait jure (dans la formule du mariage) qu'il la prenait pour epouse afin d'avoir des enfants. " [13] La religion disait que la famille ne devait pas s'eteindre; toute affection et tout droit naturel devaient ceder devant cette regle absolue. Si un mariage etait sterile par le fait du mari, il n'en fallait pas moins que la famille fut continuee. Alors un frere ou un parent du mari devait se substituer a lui, et la femme etait tenue de se livrer a cet homme. L'enfant qui naissait de la etait considere comme fils du mari, et continuait son culte. Telles etaient les regles chez les anciens Hindous; nous les retrouvons dans les lois d'Athenes et dans celles de Sparte. [14] Tant cette religion avait d'empire! tant le devoir religieux passait avant tous les autres! A plus forte raison, les legislations anciennes prescrivaient le mariage de la veuve, quand elle n'avait pas eu d'enfants, avec le plus proche parent de son mari. Le fils qui naissait etait repute fils du defunt. [15] La naissance de la fille ne remplissait pas l'objet du mariage. En effet la fille ne pouvait pas continuer le culte, par la raison que le jour ou elle se mariait, elle renoncait a la famille et au culte de son pere, et appartenait a la famille et a la religion de son mari. La famille ne se continuait, comme le culte, que par les males: fait capital, dont on verra plus loin les consequences. C'etait donc le fils qui etait attendu, qui etait necessaire; c'etait lui que la famille, les ancetres, le foyer reclamaient. " Par lui, disent les vieilles lois des Hindous, un pere acquitte sa dette envers les manes de ses ancetres et s'assure a lui-meme l'immortalite. " Ce fils n'etait pas moins precieux aux yeux des Grecs; car il devait plus tard faire les sacrifices, offrir le repas funebre, et conserver par son culte la religion domestique. Aussi dans le vieil Eschyle, le fils est-il appele le sauveur du foyer paternel. [16] L'entree de ce fils dans la famille etait signalee par un acte religieux. Il fallait d'abord qu'il fut agree par le pere. Celui-ci, a titre de maitre et de gardien viager du foyer, de representant des ancetres, devait prononcer si le nouveau venu etait ou n'etait pas de la famille. La naissance ne formait que le lien physique; la declaration du pere constituait le lien moral et religieux. Cette formalite etait egalement obligatoire a Rome, en Grece et dans l'Inde. Il fallait de plus pour le fils, comme nous l'avons vu pour la femme, une sorte d'initiation. Elle avait lieu peu de temps apres la naissance, le neuvieme jour a Rome, le dixieme en Grece, dans l'Inde le dixieme ou le douzieme. [17] Ce jour-la, le pere reunissait la famille, appelait des temoins, et faisait un sacrifice a son foyer. L'enfant etait presente au dieu domestique; une femme le portait dans ses bras et en courant lui faisait faire plusieurs fois le tour du feu sacre. [18] Cette ceremonie avait pour double objet, d'abord de purifier l'enfant, c'est-a-dire de lui oter la souillure que les anciens supposaient qu'il avait contractee par le seul fait de la gestation, ensuite de l'initier au culte domestique. A partir de ce moment l'enfant etait admis dans cette sorte de societe sainte et de petite eglise qu'on appelait la famille. Il en avait la religion, il en pratiquait les rites, il etait apte a en dire les prieres; il en honorait les ancetres, et plus tard il devait y etre lui-meme un ancetre honore. NOTES [1] Bhagavad-Gita, I, 40. [2] Isee, VII, 30-32. [3] Ciceron, _De legib._, II, 19. [4] Isee, VII, 30. [5] Denys d'Halicarnasse, IX, 22. [6] Ciceron, _De legib._, III, 2. [7] Plutarque, _Lycurg.; Apophth. des Lacedemoniens_. [8] Pollux, III, 48. [9] Isee, VII. Demosthenes, _in Macart._ [10] Menandre, _fr._ 185, _ed. Didot._ Alciphron, I, 16. Eschyle, _Agam._,1166, _ed. Hermann_. [11] _Lois de Manou_, IX, 81. [12] Herodote, V, 39; VI, 61. [13] Aulu-Gelle, IV, 3. Valere-Maxime, II, 1, 4. Denys, II, 25. [14] Xenophon, _Gouv. des Laced._ Plutarque, _Solon_, 20. _Lois de Manou_, IX, 121. [15] _Lois de Manou_, IX, 69, 146. De meme chez les Hebreux, _Deuteronome_, 25. [16] Eschyle, _Choeph._, 264 (262). [17] Aristophane, _Oiseaux_, 922. Demosthenes, _in Boeot._, p. 1016. Macrobe, _Sat._, I, 17. _Lois de Manou_, II, 30. [18] Platon, _Theethete_. Lysias, dans Harpocration, v. [Grec: Amphidomia]. CHAPITRE IV. DE L'ADOPTION ET DE L'EMANCIPATION. Le devoir de perpetuer le culte domestique a ete le principe du droit d'adoption chez les anciens. La meme religion qui obligeait l'homme a se marier, qui prononcait le divorce en cas de sterilite, qui, en cas d'impuissance ou de mort prematuree, substituait au mari un parent, offrait encore a la famille une derniere ressource pour echapper au malheur si redoute de l'extinction; cette ressource etait le droit d'adopter. " Celui a qui la nature n'a pas donne de fils, peut en adopter un, pour que les ceremonies funebres ne cessent pas. " Ainsi parle le vieux legislateur des Hindous. [1] Nous avons un curieux plaidoyer d'un orateur athenien dans un proces ou l'on contestait a un fils adoptif la legitimite de son adoption. Le defendeur nous montre d'abord pour quel motif on adoptait un fils: " Menecles, dit-il, ne voulait pas mourir sans enfants; il tenait a laisser apres lui quelqu'un pour l'ensevelir et pour lui faire dans la suite les ceremonies du culte funebre. " Il montre ensuite ce qui arrivera si le tribunal annule son adoption, ce qui arrivera non pas a lui-meme, mais a celui qui l'a adopte; Menecles est mort, mais c'est encore l'interet de Menecles qui est en jeu. " Si vous annulez mon adoption, vous ferez que Menecles sera mort sans laisser de fils apres lui, qu'en consequence personne ne fera les sacrifices en son honneur, que nul ne lui offrira les repas funebres, et qu'enfin il sera sans culte. " [2] Adopter un fils, c'etait donc veiller a la perpetuite de la religion domestique, au salut du foyer, a la continuation des offrandes funebres, au repos des manes des ancetres. L'adoption n'ayant sa raison d'etre que dans la necessite de prevenir l'extinction d'un culte, il suivait de la qu'elle n'etait permise qu'a celui qui n'avait pas de fils. La loi des Hindous est formelle a cet egard. [3] Celle d'Athenes ne l'est pas moins; tout le plaidoyer de Demosthenes contre Leochares en est la preuve. [4] Aucun texte precis ne prouve qu'il en fut de meme dans l'ancien droit romain, et nous savons qu'au temps de Gaius un meme homme pouvait avoir des fils par la nature et des fils par l'adoption. Il parait pourtant que ce point n'etait pas admis en droit au temps de Ciceron; car dans un de ses plaidoyers l'orateur s'exprime ainsi: " Quel est le droit qui regit l'adoption? Ne faut-il que pas l'adoptant soit d'age a ne plus avoir d'enfants, et qu'avant d'adopter il ait cherche a en avoir? Adopter, c'est demander a la religion et a la loi ce qu'on n'a pas pu obtenir de la nature. " [5] Ciceron attaque l'adoption de Clodius en se fondant sur ce que l'homme qui l'a adopte a deja un fils, et il s'ecrie que cette adoption est contraire au droit religieux. Quand on adoptait un fils, il fallait avant tout l'initier a son culte, " l'introduire dans sa religion domestique, l'approcher de ses penates ". [6] Aussi l'adoption s'operait-elle par une ceremonie sacree qui parait avoir ete fort semblable a celle qui marquait la naissance du fils. Par la le nouveau venu etait admis au foyer et associe a la religion. Dieux, objets sacres, rites, prieres, tout lui devenait commun avec son pere adoptif. On disait de lui _in sacra transiit_, il est passe au culte de sa nouvelle famille. [7] Par cela meme il renoncait au culte de l'ancienne. [8] Nous avons vu, en effet, que d'apres ces vieilles croyances le meme homme ne pouvait pas sacrifier a deux foyers ni honorer deux series d'ancetres. Admis dans une nouvelle maison, la maison paternelle lui devenait etrangere. Il n'avait plus rien de commun avec le foyer qui l'avait vu naitre et ne pouvait plus offrir le repas funebre a ses propres ancetres. Le lien de la naissance etait brise; le lien nouveau du culte l'emportait. L'homme devenait si completement etranger a son ancienne famille que, s'il venait a mourir, son pere naturel n'avait pas le droit de se charger de ses funerailles et de conduire son convoi. Le fils adopte ne pouvait plus rentrer dans son ancienne famille; tout au plus la loi le lui permettait-elle si, ayant un fils, il le laissait a sa place dans la famille adoptante. On considerait que, la perpetuite de cette famille etant ainsi assuree, il pouvait en sortir. Mais alors il rompait tout lien avec son propre fils. [9] A l'adoption correspondait comme correlatif l'emancipation. Pour qu'un fils put entrer dans une nouvelle famille, il fallait necessairement qu'il eut pu sortir de l'ancienne, c'est-a-dire qu'il eut ete affranchi de sa religion. [10] Le principal effet de l'emancipation etait le renoncement au culte de la famille ou l'on etait ne. Les Romains designaient cet acte par le nom bien significatif de _sacrorum detestatio_. [11] NOTES [1] _Lois de Manou_, IX, 10. [2] Isee, II, 10-46. [3] _Lois de Manou_, IX, 168, 174. _Dattaca-Sandrica_, tr. Orianne, p. 260. [4] Voy. aussi Isee, II, 11-14. [5] Ciceron, _Pro domo_, 13, 14. Aulu-Gelle, V, 19. [6] [Grec: Epi ta iera agein], Isee, VII. _Venire in sacra_, Ciceron, _Pro domo_, 13; _in penates adsciscere_, Tacite, _Hist._, I, 15. [7] Valere-Maxime, VII, 7. [8] _Amissis sacris paternis_, Ciceron, _ibid_. [9] Isee, VI, 44; X, 11. Demosthenes, _contre Leochares_, Antiphon, _Frag._, 15. Comparez les _Lois de Manou_, IX, 142. [10] _Consuetudo apud antiques fuit ut qui in familiam transir et prius se abdicaret ab ea in qua natus fuerat._ Servius. _ad Aen._, II, 156. [11] Aulu-Gelle, XV, 27. CHAPITRE V. DE LA PARENTE. DE CE QUE LES ROMAINS APPELAIENT AGNATION. Platon dit que la parente est la communaute des memes dieux domestiques. [1] Quand Demosthenes veut prouver que deux hommes sont parents, il montre qu'ils pratiquent le meme culte et offrent le repas funebre au meme tombeau. C'etait, en effet, la religion domestique qui constituait la parente. Deux hommes pouvaient se dire parents, lorsqu'ils avaient les memes dieux, le meme foyer, le meme repas funebre. Or nous avons observe precedemment que le droit de faire les sacrifices au foyer ne se transmettait que de male en male et que le culte des morts ne s'adressait aussi qu'aux ascendants en ligne masculine. Il resultait de cette regle religieuse que l'on ne pouvait pas etre parent par les femmes. Dans l'opinion de ces generations anciennes, la femme ne transmettait ni l'etre ni le culte. Le fils tenait tout du pere. On ne pouvait pas d'ailleurs appartenir a deux familles, invoquer deux foyers; le fils n'avait donc d'autre religion ni d'autre famille que celle du pere. [2] Comment aurait-il eu une famille maternelle? Sa mere elle-meme, le jour ou les rites sacres du mariage avaient ete accomplis, avait renonce d'une maniere absolue a sa propre famille; depuis ce temps, elle avait offert le repas funebre aux ancetres de l'epoux, comme si elle etait devenue leur fille, et elle ne l'avait plus offert a ses propres ancetres, parce qu'elle n'etait plus censee descendre d'eux. Elle n'avait conserve ni lien religieux ni lien de droit avec la famille ou elle etait nee. A plus forte raison, son fils n'avait rien de commun avec cette famille. Le principe de la parente n'etait pas la naissance; c'etait le culte. Cela se voit clairement dans l'Inde. La, le chef de famille, deux fois par mois, offre le repas funebre; il presente un gateau aux manes de son pere, un autre a son grand-pere paternel, un troisieme a son arriere-grand-pere paternel, jamais a ceux dont il descend par les femmes, ni a sa mere, ni au pere de sa mere. Puis, en remontant plus haut, mais toujours dans la meme ligne, il fait une offrande au quatrieme, au cinquieme, au sixieme ascendant. Seulement, pour ceux-ci l'offrande est plus legere; c'est une simple libation d'eau et quelques grains de riz. Tel est le repas funebre; et c'est d'apres l'accomplissement de ces rites que l'on compte la parente. Lorsque deux hommes qui accomplissent separement leurs repas funebres, peuvent, en remontant chacun la serie de leurs six ancetres, en trouver un qui leur soit commun a tous deux, ces deux hommes sont parents. Ils se disent _samanodacas_ si l'ancetre commun est de ceux a qui l'on n'offre que la libation d'eau, _sapindas_ s'il est de ceux a qui le gateau est presente. [3] A compter d'apres nos usages, la parente des _sapindas_ irait jusqu'au septieme degre, et celle des _samanodacas_ jusqu'au quatorzieme. Dans l'un et l'autre cas la parente se reconnait a ce qu'on fait l'offrande a un meme ancetre; et l'on voit que dans ce systeme la parente par les femmes ne peut pas etre admise. Il en etait de meme en Occident. On a beaucoup discute sur ce que les jurisconsultes romains entendaient par l'agnation. Mais le probleme devient facile a resoudre, des que l'on rapproche l'agnation de la religion domestique. De meme que la religion ne se transmettait que de male en male, de meme il est atteste par tous les jurisconsultes anciens que deux hommes ne pouvaient etre agnats entre eux que si, en remontant toujours de male en male, ils se trouvaient avoir des ancetres communs. [4] La regle pour l'agnation etait donc la meme que pour le culte. Il y avait entre ces deux choses un rapport manifeste. L'agnation n'etait autre chose que la parente telle que la religion l'avait etablie a l'origine. Pour rendre cette verite plus claire., tracons le tableau d'une famille romaine. L. Cornelius Scipio, mort vers 250 avant Jesus-Christ. | ---------------------------------------------------- | | Publius Scipio Cn. Scipio | | --------------------------- | | | | Luc. Scipio Asiaticus P. Scipio Africanus P. Scipio Nasica | | | | --------------------- | | | | | Luc. Scipio Asiat. P. Scipio Cornelie, P. Scip. Nasica | | ep. de Sempr. Gracchus | | | | | | | | | Scip. Asiat. Scip. Aemilianus Tib. Sempr. Gracchus Scip. Serapio. Dans ce tableau, la cinquieme generation, qui vivait vers l'an 140 avant Jesus-Christ, est representee par quatre personnages. Etaient-ils tous parents entre eux? Ils le seraient d'apres nos idees, modernes; ils ne l'etaient pas tous dans l'opinion des Romains. Examinons, en effet, s'ils avaient le meme culte domestique, c'est-a-dire s'ils faisaient les offrandes aux memes ancetres. Supposons le troisieme Scipio Asiaticus, qui reste seul de sa branche, offrant au jour marque le repas funebre; en remontant de male en male, il trouve pour troisieme ancetre Publius Scipio. De meme Scipion Emilien, faisant son sacrifice, rencontrera dans la serie de ses ascendants ce meme Publius Scipio. Donc Scipio Asiaticus et Scipion Emilien sont parents entre eux; chez les Hindous on les appellerait _sapindas_. D'autre part, Scipion Serapion a pour quatrieme ancetre L. Cornelius Scipio qui est aussi le quatrieme ancetre de Scipion Emilien. Ils sont donc parents entre eux; chez les Hindous on les appellerait _samanodacas_. Dans la langue juridique et religieuse de Rome, ces trois Scipions sont agnats; les deux premiers le sont entre eux au sixieme degre, le troisieme l'est avec eux au huitieme. Il n'en est pas de meme de Tiberius Gracchus. Cet homme qui, d'apres nos coutumes modernes, serait le plus proche parent de Scipion Emilien, n'etait pas meme son parent au degre le plus eloigne. Peu importe, en effet, pour Tiberius qu'il soit fils de Cornelie, la fille des Scipions; ni lui ni Cornelie elle-meme n'appartiennent a cette famille par la religion. Il n'a pas d'autres ancetres que les Sempronius; c'est, a eux qu'il offre le repas funebre; en remontant la serie de ses ascendants, il ne rencontrera jamais un Scipion. Scipion Emilien et Tiberius Gracchus ne sont donc pas agnats. Le lien du sang ne suffit pas pour etablir cette parente, il faut le lien du culte. On comprend d'apres cela pourquoi, aux yeux de la loi romaine, deux freres consanguins etaient agnats et deux freres uterins ne l'etaient pas. Qu'on ne dise meme pas que la descendance par les males etait le principe immuable sur lequel etait fondee la parente. Ce n'etait pas a la naissance, c'etait au culte seul que l'on reconnaissait les agnats. Le fils que l'emancipation avait detache du culte, n'etait plus agnat de son pere. L'etranger qui avait ete adopte, c'est-a-dire admis au culte, devenait l'agnat de l'adoptant et meme de toute sa famille. Tant il est vrai que c'etait la religion qui fixait la parente. Sans doute il est venu un temps, pour l'Inde et la Grece comme pour Rome, ou la parente par le culte n'a plus ete la seule qui fut admise. A mesure que cette vieille religion s'affaiblit, la voix du sang parla plus haut, et la parente par la naissance fut reconnue en droit. Les Romains appelerent _cognatio_ cette sorte de parente qui etait absolument independante des regles de la religion domestique. Quand on lit les jurisconsultes depuis Ciceron jusqu'a Justinien, on voit les deux systemes de parente rivaliser entre eux et se disputer le domaine du droit. Mais au temps des Douze Tables, la seule parente d'agnation etait connue, et seule elle conferait des droits a l'heritage. On verra plus loin qu'il en a ete de meme chez les Grecs. NOTES [1] Platon, _Lois_, V, p. 729. [2] _Patris, non matris familiam sequitur_. Digeste, liv. 50, tit. 16, S 196. [3] _Lois de Manou_, V, 60; _Mitakchara_, tr. Orianne, p. 213. [4] Gaius, I, 156; III, 10. Ulpien, 26. Institutes de Justinien, III, 2; III, 5. CHAPITRE VI. LE DROIT DE PROPRIETE. Voici une institution des anciens dont il ne faut pas nous faire une idee d'apres ce que nous voyons autour de nous. Les anciens ont fonde le droit de propriete sur des principes qui ne sont plus ceux des generations presentes; il en est resulte que les lois par lesquelles ils l'ont garanti, sont sensiblement differentes des notres. On sait qu'il y a des races qui ne sont jamais arrivees a etablir chez elles la propriete privee; d'autres n'y sont parvenues qu'a la longue et peniblement. Ce n'est pas, en effet, un facile probleme, a l'origine des societes, de savoir si l'individu peut s'approprier le sol et etablir un tel lien entre son etre et une part de terre qu'il puisse dire: Cette terre est mienne, cette terre est comme une partie de moi. Les Tartares concoivent le droit de propriete quand il s'agit des troupeaux, et ne le comprennent plus quand il s'agit du sol. Chez les anciens Germains la terre n'appartenait a personne; chaque annee la tribu assignait a chacun de ses membres un lot a cultiver, et on changeait de lot l'annee suivante. Le Germain etait proprietaire de la moisson; il ne l'etait pas de la terre. Il en est encore de meme dans une partie de la race semitique et chez, quelques peuples slaves. Au contraire, les populations de la Grece et de l'Italie, des l'antiquite la plus haute, ont toujours connu et pratique la propriete privee. On ne trouve pas une epoque ou la terre ait ete commune; [1] et l'on ne voit non plus rien qui ressemble a ce partage annuel des champs qui etait usite chez les Germains. Il y a meme un fait bien remarquable. Tandis que les races qui n'accordent pas a l'individu la propriete du sol, lui accordent au moins celle des fruits de son travail, c'est-a-dire de sa recolte, c'etait le contraire chez les Grecs. Dans beaucoup de villes les citoyens etaient astreints a mettre en commun leurs moissons, ou du moins la plus grande partie, et devaient les consommer en commun; l'individu n'etait donc pas maitre du ble qu'il avait recolte; mais en meme temps, par une contradiction bien singuliere, il avait la propriete absolue du sol. La terre etait a lui plus que la moisson. Il semble que chez les Grecs la conception du droit de propriete ait suivi une marche tout a fait opposee a celle qui parait naturelle. Elle ne s'est pas appliquee a la moisson d'abord, et au sol ensuite. C'est l'ordre inverse qu'on a suivi. Il y a trois choses que, des l'age le plus ancien, on trouve fondees et solidement etablies dans ces societes grecques et italiennes: la religion domestique, la famille, le droit de propriete; trois choses qui ont eu entre elles, a l'origine, un rapport manifeste, et qui paraissent avoir ete inseparables. L'idee de propriete privee etait dans la religion meme. Chaque famille avait son foyer et ses ancetres. Ces dieux ne pouvaient etre adores que par elle, ne protegeaient qu'elle; ils etaient sa propriete. Or entre ces dieux et le sol les hommes des anciens ages voyaient un rapport mysterieux. Prenons d'abord le foyer. Cet autel est le symbole de la vie sedentaire; son nom seul l'indique. [2] Il doit etre pose sur le sol; une fois pose, on ne peut plus le changer de place. Le dieu de la famille veut avoir une demeure fixe; materiellement, il est difficile de transporter la pierre sur laquelle il brille; religieusement, cela est plus difficile encore et n'est permis a l'homme que si la dure necessite le presse, si un ennemi le chasse ou si la terre ne peut pas le nourrir. Quand on pose le foyer, c'est avec la pensee et l'esperance qu'il restera toujours a cette meme place. Le dieu s'installe la, non pas pour un jour, non pas meme pour une vie d'homme, mais pour tout le temps que cette famille durera et qu'il restera quelqu'un pour entretenir sa flamme par le sacrifice. Ainsi le foyer prend possession du sol; cette part de terre, il la fait sienne; elle est sa propriete. Et la famille, qui par devoir et par religion reste toujours groupee autour de son autel, se fixe au sol comme l'autel lui-meme. L'idee de domicile vient naturellement. La famille est attachee au foyer, le foyer l'est au sol; une relation etroite s'etablit donc entre le sol et la famille. La doit etre sa demeure permanente, qu'elle ne songera pas a quitter, a moins qu'une necessite imprevue ne l'y contraigne. Comme le foyer, elle occupera toujours cette place. Cette place lui appartient; elle est sa propriete, propriete non d'un homme seulement, mais d'une famille dont les differents membres doivent venir l'un apres l'autre naitre et mourir la. Suivons les idees des anciens. Deux foyers representent des divinites distinctes, qui ne s'unissent et qui ne se confondent jamais; cela est si vrai que le mariage meme entre deux familles n'etablit pas d'alliance entre leurs dieux. Le foyer doit etre isole, c'est-a-dire separe nettement de tout ce qui n'est pas lui; il ne faut pas que l'etranger en approche au moment ou les ceremonies du culte s'accomplissent, ni meme qu'il ait vue sur lui. C'est pour cela qu'on appelle ces dieux les dieux caches, [Grec: muchioi], ou les dieux interieurs, _Penates_. Pour que cette regle religieuse soit bien remplie, il faut qu'autour du foyer, a une certaine distance, il y ait une enceinte. Peu importe qu'elle soit formee par une haie, par une cloison de bois, ou par un mur de pierre. Quelle qu'elle soit, elle marque la limite qui separe le domaine d'un foyer du domaine d'un autre foyer. Cette enceinte est reputee sacree. [3] Il y a impiete a la franchir. Le dieu veille sur elle et la tient sous sa garde; aussi donne-t-on a ce dieu l'epithete de [Grec: hercheios]. [4] Cette enceinte tracee par la religion et protegee par elle est l'embleme le plus certain, la marque la plus irrecusable du droit de propriete. Reportons-nous aux ages primitifs de la race aryenne. L'enceinte sacree que les Grecs appellent _herchos_ et les Latins _herctum_, c'est l'enclos assez etendu dans lequel la famille a sa maison, ses troupeaux, le petit champ qu'elle cultive. Au milieu s'eleve le foyer protecteur. Descendons aux ages suivants: la population est arrivee jusqu'en Grece et en Italie, et elle a bati des villes. Les demeures se sont rapprochees; elles ne sont pourtant pas contigues. L'enceinte sacree existe encore, mais dans de moindres proportions; elle est le plus souvent reduite a un petit mur, a un fosse, a un sillon, ou a un simple espace libre de quelques pieds de largeur. Dans tous les cas, deux maisons ne doivent pas se toucher; la mitoyennete est une chose reputee impossible. Le meme mur ne peut pas etre commun a deux maisons; car alors l'enceinte sacree des dieux domestiques aurait disparu. A Rome, la loi fixe a deux pieds et demi la largeur de l'espace libre qui doit toujours separer deux maisons, et cet espace est consacre au " dieu de l'enceinte ". [5] Il est resulte de ces vieilles regles religieuses que la vie en communaute n'a jamais pu s'etablir chez les anciens. Le phalanstere n'y a jamais ete connu. Pythagore meme n'a pas reussi a etablir des institutions auxquelles la religion intime des hommes resistait. On ne trouve non plus, a aucune epoque de la vie des anciens, rien qui ressemble a cette promiscuite du village qui etait generale en France au douzieme siecle. Chaque famille, ayant ses dieux et son culte, a du avoir aussi sa place particuliere sur le sol, son domicile isole, sa propriete. Les Grecs disaient que le foyer avait enseigne a l'homme a batir des maisons. [6] En effet, l'homme qui etait fixe par sa religion a une place qu'il ne croyait pas devoir jamais quitter, a du songer bien vite a elever en cet endroit une construction solide. La tente convient a l'Arabe, le chariot au Tartare; mais a une famille qui a un foyer domestique, il faut une demeure qui dure. A la cabane de terre ou de bois a bientot succede la maison de pierre. On n'a pas bati seulement pour une vie d'homme, mais pour la famille dont les generations devaient se succeder dans la meme demeure. La maison etait toujours placee dans l'enceinte sacree. Chez les Grecs on partageait en deux le carre que formait cette enceinte; la premiere partie etait la cour; la maison occupait la seconde partie. Le foyer, place vers le milieu de l'enceinte totale, se trouvait ainsi au fond de la cour et pres de l'entree de la maison. A Rome la disposition etait differente, mais le principe etait le meme. Le foyer restait place au milieu de l'enceinte, mais les batiments s'elevaient autour de lui des quatre cotes, de maniere a l'enfermer au milieu d'une petite cour. On voit bien la pensee qui a inspire ce systeme de construction: les murs se sont eleves autour du foyer pour l'isoler et le defendre, et l'on peut dire, comme disaient les Grecs, que la religion a enseigne a batir une maison. Dans cette maison la famille est maitresse et proprietaire; c'est sa divinite domestique qui lui assure son droit. La maison est consacree par la presence perpetuelle des dieux; elle est le temple qui les garde. " Qu'y a-t-il de plus sacre, dit Ciceron, que la demeure de chaque homme? La est l'autel; la brille le feu sacre; la sont les choses saintes et la religion. " [7] A penetrer dans cette maison avec des intentions malveillantes il y avait sacrilege. Le domicile etait inviolable. Suivant une tradition romaine, le dieu domestique repoussait le voleur et ecartait l'ennemi. [8] Passons a un autre objet du culte, le tombeau, et nous verrons que les memes idees s'y attachaient. Le tombeau avait une grande importance dans la religion des anciens. Car d'une part on devait un culte aux ancetres, et d'autre part la principale ceremonie de ce culte, c'est-a-dire le repas funebre, devait etre accomplie sur le lieu meme ou les ancetres reposaient. [9] La famille avait donc un tombeau commun ou ses membres devaient venir s'endormir l'un apres l'autre. Pour ce tombeau la regle etait la meme que pour le foyer. Il n'etait pas plus permis d'unir deux familles dans une meme sepulture qu'il ne l'etait d'unir deux foyers domestiques en une seule maison. C'etait une egale impiete d'enterrer un mort hors du tombeau de sa famille ou de placer dans ce tombeau le corps d'un etranger. [10] La religion domestique, soit dans la vie, soit dans la mort, separait chaque famille de toutes les autres, et ecartait severement toute apparence de communaute, De meme que les maisons ne devaient pas etre contigues, les tombeaux ne devaient pas se toucher; chacun d'eux avait, comme la maison, une sorte d'enceinte isolante. Combien le caractere de propriete privee est manifeste en tout cela! Les morts sont des dieux qui appartiennent en propre a une famille et qu'elle a seule le droit d'invoquer. Ces morts ont pris possession du sol; ils vivent sous ce petit tertre, et nul, s'il n'est de la famille, ne peut penser a se meler a eux. Personne d'ailleurs n'a le droit de les deposseder du sol qu'ils occupent; un tombeau, chez les anciens, ne peut jamais etre detruit ni deplace, [11] les lois les plus severes le defendent. Voila donc une part de sol qui, au nom de la religion, devient un objet de propriete perpetuelle pour chaque famille. La famille s'est approprie cette terre en y placant ses morts; elle s'est implantee la pour toujours. Le rejeton vivant de cette famille peut dire legitimement: Cette terre est a moi. Elle est tellement a lui qu'elle est inseparable de lui et qu'il n'a pas le droit de s'en dessaisir. Le sol ou reposent les morts est inalienable et imprescriptible. La loi romaine exige que, si une famille vend le champ ou est son tombeau, elle reste au moins proprietaire de ce tombeau et conserve eternellement le droit de traverser le champ pour aller accomplir les ceremonies de son culte. [12] L'ancien usage etait d'enterrer les morts, non pas dans des cimetieres ou sur les bords d'une route, mais dans le champ de chaque famille. Cette habitude des temps antiques est attestee par une loi de Solon et par plusieurs passages de Plutarque. On voit dans un plaidoyer de Demosthenes que, de son temps encore, chaque famille enterrait ses morts dans son champ, et que lorsqu'on achetait un domaine dans l'Attique, on y trouvait la sepulture des anciens proprietaires. [13] Pour l'Italie, cette meme coutume nous est attestee par une loi des Douze Tables, par les textes de deux jurisconsultes, et par cette phrase de Siculus Flaccus: " Il y avait anciennement deux manieres de placer le tombeau, les uns le mettant a la limite du champ, les autres vers le milieu. " [14] D'apres cet usage on concoit que l'idee de propriete se soit facilement etendue du petit tertre ou reposaient les morts au champ qui entourait ce tertre. On peut lire dans le livre du vieux Caton une formule par laquelle le laboureur italien priait les manes de veiller sur son champ, de faire bonne garde contre le voleur, et de faire produire bonne recolte. Ainsi ces ames des morts etendaient leur action tutelaire et avec elle leur droit de propriete jusqu'aux limites du domaine. Par elles la famille etait maitresse unique dans ce champ. La sepulture avait etabli l'union indissoluble de la famille avec la terre, c'est-a-dire la propriete. Dans la plupart des societes primitives, c'est par la religion que le droit de propriete a ete etabli. Dans la Bible, le Seigneur dit a Abraham: " Je suis l'Eternel qui t'ai fait sortir de Ur des Chaldeens, afin de te donner ce pays ", et a Moise: " Je vous ferai entrer dans le pays que j'ai jure de donner a Abraham, et je vous le donnerai en heritage. " Ainsi Dieu, proprietaire primitif par droit de creation, delegue a l'homme sa propriete sur une partie du sol. [15] Il y a eu quelque chose d'analogue chez les anciennes populations greco-italiennes. Il est vrai que ce n'est pas la religion de Jupiter qui a fonde ce droit, peut-etre parce qu'elle n'existait pas encore. Les dieux qui confererent a chaque famille son droit sur la terre, ce furent les dieux domestiques, le foyer et les manes. La premiere religion qui eut l'empire sur leurs ames fut aussi celle qui constitua chez eux la propriete. Il est assez evident que la propriete privee etait une institution dont la religion domestique ne pouvait pas se passer. Cette religion prescrivait d'isoler le domicile et d'isoler aussi la sepulture; la vie en commun a donc ete impossible. La meme religion commandait que le foyer fut fixe au sol, que le tombeau ne fut ni detruit ni deplace. Supprimez la propriete, le foyer sera errant, les familles se meleront, les morts seront abandonnes et sans culte. Par le foyer inebranlable et la sepulture permanente, la famille a pris possession du sol; la terre a ete, en quelque sorte, imbue et penetree par la religion du foyer et des ancetres. Ainsi l'homme des anciens ages fut dispense de resoudre de trop difficiles problemes. Sans discussion, sans travail, sans l'ombre d'une hesitation, il arriva d'un seul coup et par la vertu de ses seules croyances a la conception du droit de propriete, de ce droit d'ou sort toute civilisation, puisque par lui l'homme ameliore la terre et devient lui- meme meilleur. Ce ne furent pas les lois qui garantirent d'abord le droit de propriete, ce fut la religion. Chaque domaine etait sous les yeux des divinites domestiques qui veillaient sur lui. [16] Chaque champ devait etre entoure, comme nous l'avons vu pour la maison, d'une enceinte qui le separat nettement des domaines des autres familles. Cette enceinte n'etait pas un mur de pierre; c'etait une bande de terre de quelques pieds de large, qui devait rester inculte et que la charrue ne devait jamais toucher. Cet espace etait sacre: la loi romaine le declarait imprescriptible; [17] il appartenait a la religion. A certains jours marques du mois et de l'annee, le pere de famille faisait le tour de son champ, en suivant cette ligne; il poussait devant lui des victimes, chantait des hymnes, et offrait des sacrifices. [18] Par cette ceremonie il croyait avoir eveille la bienveillance de ses dieux a l'egard de son champ et de sa maison; il avait surtout marque son droit de propriete en promenant autour de son champ son culte domestique. Le chemin qu'avaient suivi les victimes et les prieres, etait la limite inviolable du domaine. Sur cette ligne, de distance en distance, l'homme placait quelques grosses pierres ou quelques troncs d'arbres, que l'on appelait des _termes_. On peut juger ce que c'etait que ces bornes et quelles idees s'y attachaient par la maniere dont la piete des hommes les posait en terre. " Voici, dit Siculus Flaccus, ce que nos ancetres pratiquaient: ils commencaient par creuser une petite fosse, et dressant le Terme sur le bord, ils le couronnaient de guirlandes d'herbes et de fleurs. Puis ils offraient un sacrifice; la victime immolee, ils en faisaient couler le sang dans la fosse; ils y jetaient des charbons allumes (allumes probablement au feu sacre du foyer), des grains, des gateaux, des fruits, un peu de vin et de miel. Quand tout cela s'etait consume dans la fosse, sur les cendres encore chaudes, on enfoncait la pierre ou le morceau de bois. " [19] On voit clairement que cette ceremonie avait pour objet de faire du Terme une sorte de representant sacre du culte domestique. Pour lui continuer ce caractere, chaque annee on renouvelait sur lui l'acte sacre, en versant des libations et en recitant des prieres. Le Terme pose en terre, c'etait donc, en quelque sorte, la religion domestique implantee dans le sol, pour marquer que ce sol etait a jamais la propriete de la famille. Plus tard, la poesie aidant, le Terme fut considere comme un dieu distinct. L'usage des Termes ou bornes sacrees des champs parait avoir ete universel dans la race indo-europeenne. Il existait chez les Hindous dans une haute antiquite, et les ceremonies sacrees du bornage avaient chez eux une grande analogie avec celles que Siculus Flaccus a decrites pour l'Italie. [20] Avant Rome, nous trouvons le Terme chez les Sabins; [21] nous le trouvons encore chez les Etrusques. Les Hellenes avaient aussi des bornes sacrees qu'ils appelaient [Grec: oroi, theoi, orioi]. [22] Le Terme une fois pose suivant les rites, il n'etait aucune puissance au monde qui put le deplacer. Il devait rester au meme endroit de toute eternite. Ce principe religieux etait exprime a Rome par une legende: Jupiter, ayant voulu se faire une place sur le mont Capitolin pour y avoir un temple, n'avait pas pu deposseder le dieu Terme. Cette vieille tradition montre combien la propriete etait sacree; car le Terme immobile ne signifie pas autre chose que la propriete inviolable. Le Terme gardait, en effet, la limite du champ et veillait sur elle. Le voisin n'osait pas en approcher de trop pres; " car alors, comme dit Ovide, le dieu qui se sentait heurte par le soc ou le hoyau, criait: Arrete, ceci est mon champ, voila le tien. " [23] Pour empieter sur le champ d'une famille, il fallait renverser ou deplacer une borne: or, cette borne etait un dieu. Le sacrilege etait horrible et le chatiment severe; la vieille loi romaine disait: " Que l'homme et les boeufs qui auront touche le Terme, soient devoues "; [24] cela signifiait que l'homme et les boeufs seraient immoles en expiation. La loi etrusque, parlant au nom de la religion, s'exprimait ainsi: " Celui qui aura touche ou deplace la borne, sera condamne par les dieux; sa maison disparaitra, sa race s'eteindra; sa terre ne produira plus de fruits; la grele, la rouille, les feux de la canicule detruiront ses moissons; les membres du coupable se couvriront d'ulceres et tomberont de consomption ." [25] Nous ne possedons pas le texte de la loi athenienne sur le meme sujet; il ne nous en est reste que trois mots qui signifient: " Ne depasse pas la borne. " Mais Platon parait completer la pensee du legislateur quand il dit: " Notre premiere loi doit etre celle-ci: Que personne ne touche a la borne qui separe son champ de celui du voisin, car elle doit rester immobile.... Que nul ne s'avise d'ebranler la petite pierre qui separe l'amitie de l'inimitie et qu'on s'est engage par serment a laisser a sa place. " [26] De toutes ces croyances, de tous ces usages, de toutes ces lois, il resulte clairement que c'est la religion domestique qui a appris a l'homme a s'approprier la terre, et qui lui a assure son droit sur elle. On comprend sans peine que le droit de propriete, ayant ete ainsi concu et etabli, ait ete beaucoup plus complet et plus absolu dans ses effets qu'il ne peut l'etre dans nos societes modernes, ou il est fonde sur d'autres principes. La propriete etait tellement inherente a la religion domestique qu'une famille ne pouvait pas plus renoncer a l'une qu'a l'autre. La maison et le champ etaient comme incorpores a elle, et elle ne pouvait ni les perdre ni s'en dessaisir. Platon, dans son Traite des lois, ne pretendait pas avancer une nouveaute quand il defendait au proprietaire de vendre son champ: il ne faisait que rappeler une vieille loi. Tout porte a croire que dans les anciens temps la propriete etait inalienable. Il est assez connu qu'a Sparte il etait formellement defendu de vendre son lot de terre. [27] La meme interdiction etait ecrite dans les lois de Locres et de Leucade. [28] Phidon de Corinthe, legislateur du neuvieme siecle, prescrivait que le nombre des familles et des proprietes restat immuable. [29] Or, cette prescription ne pouvait etre observee que s'il etait interdit de vendre les terres et meme de les partager. La loi de Selon, posterieure de sept ou huit generations a celle de Phidon de Corinthe, ne defendait plus a l'homme de vendre sa propriete, mais elle frappait le vendeur d'une peine severe, la perte de tous les droits de citoyen. [30] Enfin Aristote nous apprend d'une maniere generale que dans beaucoup de villes les anciennes legislations interdisaient la vente des terres. [31] De telles lois ne doivent pas nous surprendre. Fondez la propriete sur le droit du travail, l'homme pourra s'en dessaisir. Fondez-la sur la religion, il ne le pourra plus: un lien plus fort que la volonte de l'homme unit la terre a lui. D'ailleurs ce champ ou est le tombeau, ou vivent les ancetres divins, ou la famille doit a jamais accomplir un culte, n'est pas la propriete d'un homme seulement, mais d'une famille. Ce n'est pas l'individu actuellement vivant qui a etabli son droit sur cette terre; c'est le dieu domestique. L'individu ne l'a qu'en depot; elle appartient a ceux qui sont morts et a ceux qui sont a naitre. Elle fait corps avec cette famille et ne peut plus s'en separer. Detacher l'une de l'autre, c'est alterer un culte et offenser une religion. Chez les Hindous, la propriete, fondee aussi sur le culte, etait aussi inalienable. [32] Nous ne connaissons le droit romain qu'a partir de la loi des Douze Tables; il est clair qu'a cette epoque la vente de la propriete etait permise. Mais il y a des raisons de penser que, dans les premiers temps de Rome, et dans l'Italie avant l'existence de Rome, la terre etait inalienable comme en Grece. S'il ne reste aucun temoignage de cette vieille loi, on distingue du moins les adoucissements qui y ont ete apportes peu a peu. La loi des Douze Tables, en laissant au tombeau le caractere d'inalienabilite, en a affranchi le champ. On a permis ensuite de diviser la propriete, s'il y avait plusieurs freres, mais a la condition qu'une nouvelle ceremonie religieuse serait accomplie et que le nouveau partage serait fait par un pretre: [33] la religion seule pouvait partager ce que la religion avait autrefois proclame indivisible. On a permis enfin de vendre le domaine; mais il a fallu encore pour cela des formalites d'un caractere religieux. Cette vente ne pouvait avoir lieu qu'en presence d'un pretre qu'on appelait _libripens_ et avec la formalite sainte qu'on appelait _mancipation_. Quelque chose d'analogue se voit en Grece: la vente d'une maison ou d'un fonds de terre etait toujours accompagnee d'un sacrifice aux dieux. [34] Toute mutation de propriete avait besoin d'etre autorisee par la religion. Si l'homme ne pouvait pas ou ne pouvait que difficilement se dessaisir de sa terre, a plus forte raison ne devait-on pas l'en depouiller malgre lui. L'expropriation pour cause d'utilite publique etait inconnue chez les anciens. La confiscation n'etait pratiquee que comme consequence de l'arret d'exil, [35] c'est-a-dire lorsque l'homme depouille de son titre de citoyen ne pouvait plus exercer aucun droit sur le sol de la cite. L'expropriation pour dettes ne se rencontre jamais non plus dans le droit ancien des cites. [36] La loi des Douze Tables ne menage assurement pas le debiteur; elle ne permet pourtant pas que sa propriete soit confisquee au profit du creancier. Le corps de l'homme repond de la dette, non sa terre, car la terre est inseparable de la famille. Il est plus facile de mettre l'homme en servitude que de lui enlever son droit de propriete; le debiteur est mis dans les mains de son creancier; sa terre le suit en quelque sorte dans son esclavage. Le maitre qui use a son profit des forces physiques de l'homme, jouit de meme des fruits de la terre; mais il ne devient pas proprietaire de celle-ci. Tant le droit de propriete est au-dessus de tout et inviolable. [37] NOTES [1] Quelques historiens ont emis l'opinion qu'a Rome la propriete avait d'abord ete publique et n'etait devenue privee que sous Numa. Cette erreur vient d'une fausse interpretation de trois textes de Plutarque (_Numa_, 16), de Ciceron (_Republique_, II, 14) et de Denys (II, 74). Ces trois auteurs disent, en effet, que Numa distribua des terres aux citoyens; mais ils indiquent tres clairement qu'il n'eut a faire ce partage qu'a l'egard des terres conquises par son predecesseur, _agri quos bello Romulus ceperat_. Quant au sol romain lui-meme, _ager Romanus_, il etait propriete privee depuis l'origine de la ville. [2] [Grec: Hestia, hestaemi] _stare_. Voy. Plutarque, _De primo frigido_, 21; Macrobe, I, 23; Ovide, _Fast_., VI, 299. [3] [Grec: Herchos hieron]. Sophocle, _Trachin._, 606. [4] A l'epoque ou cet ancien culte fut presque efface par la religion plus jeune de Zeus, et ou l'on associa Zeus a la divinite du foyer, le dieu nouveau prit pour lui l'epithete de [Grec: hercheios]. Il n'en est pas moins vrai qu'a l'origine le vrai protecteur da l'enceinte etait le dieu domestique. Denys d'Halicarnasse l'atteste (I, 67) quand il dit que les [Grec: theoi hercheioi] sont les memes que les Penates. Cela ressort, d'ailleurs, du rapprochement d'un passage de Pausanias, (IV, 17) avec un passage d'Euripide (_Troy_., 17) et un de Virgile (_En._, II, 514); ces trois passages se rapportent au meme fait et montrent que le [Grec: Zeus hercheios] n'est autre que le foyer domestique. [5] Festus, v. _Ambitus_. Varron, _L. L._, V, 22. Servius, _ad Aen._, II, 469. [6] Diodore, V, 68. [7] Ciceron, _Pro domo_, 41. [8] Ovide, _Fast._, V, 141. [9] Telle etait du moins la regle antique, puisque l'on croyait que le repas funebre servait d'aliment aux morts. Voy. Euripide, _Troyennes_, 381. [10] Ciceron, _De legib._, II, 22; II, 26. Gaius, _Instit_., II, 6. _Digeste_, liv. XLVII, tit. 12. Il faut noter que l'esclave et le client, comme nous le verrons plus loin, faisaient partie de la famille, et etaient enterres dans le tombeau commun. La regle qui prescrivait que chaque homme fut enterre dans le tombeau de la famille souffrait une exception dans le cas ou la cite elle-meme accordait les funerailles publiques. [11] Lycurgue, _contre Leocrate_, 25. A Rome, pour qu'une sepulture fut deplacee, il fallait l'autorisation des pontifes. Pline, _Lettres_, X, 73. [12] Ciceron, _De legib._, II, 24. _Digeste_, liv. XVIII, tit. 1, 6. [13] _Loi de Solon_, citee par Gaius au _Digeste_, liv. X, tit. 1, 13. _Demosthenes, _contre Callicles_. Plutarque, _Aristide_, 1. [14] Siculus Flaccus, edit. Goez, p. 4, 5. Voy. _Fragm. terminalia_, edit. Goez, p. 147. Pomponius, _au Digeste_, liv. XLVII, tit. 12, 5. Paul, _au Digeste_, VIII, 1, 14. [15] Meme tradition chez les Etrusques: " _Quum Jupiter terram Etruriae sibi vindicavit, constituit jussitque metiri campos signarique agros. " Auctores rei agrariae_, au fragment qui a pour titre: _Idem Vegoiae Arrunti_, edit. Goez. [16] _Lares agri custodes_, Tibulle, I, 1, 23. _Religio Larum posita in fundi villaeque conspectu_. Ciceron, _De legib_., II, 11. [17] Ciceron, _De legib._, I, 21. [18] Caton, _De re rust_., 141. _Script. rei agrar._, edit. Goez, p. 808. Denys d'Halicarnasse, II, 74. Ovide, _Fast_., II, 639. Strabon, V, 3. [19] Siculus Flaccus, edit. Goez, p. 5. [20] _Lois de Manou_, VIII, 245. Vrihaspati, cite par Sice, _Legislat. hindoue_, p. 159. [21] Varron, _L. L._, V, 74. [22] Pollux, IX, 9. Hesychins, [Grec: oros]. Platon, _Lois_, VIII, p. 842. [23] Ovide, _Fast._, II, 677. [24] Festus, v _Terminus_. [25] _Script. rei agrar._, edit. Goez, p. 258. [26] Platon, _Lois_, VIII, p. 842. [27] Plutarque, _Lycurgue, Agis_. Aristote, _Polit._, II, 6, 10 (II, 7). [28] Aristote, _Polit._, II, 4, 4 (II, 5). [29] Id., _ibid._, II, 3, 7. [30] Eschine, _contre Timarque_. Diogene Laerce, I, 55. [31] Aristote, _Polit_., VII, 2. [32] _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 50. Cette regle disparut peu a peu quand le brahmanisme devint dominant. [33] Ce pretre etait appele _agrimensor_. Voy. _Scriptores rei agrariae_. [34] Stobee, 42. [35] Cette regle disparut dans l'age democratique des cites. [36] Une loi des Eleens defendait de mettre hypotheque sur la terre, Aristote, _Polit._, VII, 2. L'hypotheque etait inconnue dans l'ancien droit de Rome. Ce qu'on dit de l'hypotheque dans le droit athenien avant Solon s'appuie sur un mot mal compris de Plutarque. [37] Dans l'article de la loi des Douze Tables qui concerne le debiteur insolvable, nous lisons: _Si volet suo vivito_; donc le debiteur, devenu presque esclave, conserve encore quelque chose a lui; sa propriete, s'il en a, ne lui est pas enlevee. Les arrangements connus en droit romain sous les noms de _mancipation avec fiducie_ et de _pignus_ etaient, avant l'action Servienne, des moyens detournes pour assurer au creancier le payement de la dette; ils prouvent indirectement que l'expropriation pour dettes n'existait pas. Plus tard, quand on supprima la servitude corporelle, il fallut trouver moyen d'avoir prise sur les biens du debiteur. Cela n'etait pas facile; mais la distinction que l'on faisait entre la _propriete_ et la _possession_, offrit une ressource. Le creancier obtint du preteur le droit de faire vendre, non pas la propriete, _dominium_, mais les biens du debiteur, _bona_. Alors seulement, par une expropriation deguisee, le debiteur perdit la jouissance de sa propriete. CHAPITRE VII. LE DROIT DE SUCCESSION. _1 Nature et principe du droit de succession chez les anciens._ Le droit de propriete ayant ete etabli pour l'accomplissement d'un culte hereditaire, il n'etait pas possible que ce droit fut eteint apres la courte existence d'un individu. L'homme meurt, le culte reste; le foyer ne doit pas s'eteindre ni le tombeau etre abandonne. La religion domestique se continuant, le droit de propriete doit se continuer avec elle. Deux choses sont liees etroitement dans les croyances comme dans les lois des anciens, le culte d'une famille et la propriete de cette famille. Aussi etait-ce une regle sans exception dans le droit grec comme dans le droit romain, qu'on ne put pas acquerir la propriete sans le culte ni le culte sans la propriete. " La religion prescrit, dit Ciceron, que les biens et le culte de chaque famille soient inseparables, et que le soin des sacrifices soit toujours devolu a celui a qui revient l'heritage. " [1] A Athenes, voici en quels termes un plaideur reclame une succession: " Reflechissez bien, juges, et dites lequel de mon adversaire ou de moi, doit heriter des biens de Philoctemon et faire les sacrifices sur son tombeau. " [2] Peut-on dire plus clairement que le soin du culte est inseparable de la succession? Il en est de meme dans l'Inde: " La personne qui herite, quelle qu'elle soit, est chargee de faire les offrandes sur le tombeau. " [3] De ce principe sont venues toutes les regles du droit de succession chez les anciens. La premiere est que, la religion domestique etant, comme nous l'avons vu, hereditaire de male en male, la propriete l'est aussi. Comme le fils est le continuateur naturel et oblige du culte, il herite aussi des biens. Par la, la regle d'heredite est trouvee; elle n'est pas le resultat d'une simple convention faite entre les hommes; elle derive de leurs croyances, de leur religion, de ce qu'il y a de plus puissant sur leurs ames. Ce qui fait que le fils herite, ce n'est pas la volonte personnelle du pere. Le pere n'a pas besoin de faire un testament; le fils herite de son plein droit, _ipso jure heres exsistit_, dit le jurisconsulte. Il est meme heritier necessaire, _heres necessarius_. [4] Il n'a ni a accepter ni a refuser l'heritage. La continuation de la propriete, comme celle du culte, est pour lui une obligation autant qu'un droit. Qu'il le veuille ou ne le veuille pas, la succession lui incombe, quelle qu'elle puisse etre, meme avec ses charges et ses dettes. Le benefice d'inventaire et le benefice d'abstention ne sont pas admis pour le fils dans le droit grec et ne se sont introduits que fort tard dans le droit romain. La langue juridique de Rome appelle le fils _heres suus_, comme si l'on disait _heres sui ipsius_. Il n'herite, en effet, que de lui-meme. Entre le pere et lui il n'y a ni donation, ni legs, ni mutation de propriete. Il y a simplement continuation, _morte parentis continuatur dominium_. Deja du vivant du pere le fils etait coproprietaire du champ et de la maison, _vivo quoque patre dominus existimatur_. [5] Pour se faire une idee vraie de l'heredite chez les anciens, il ne faut pas se figurer une fortune qui passe d'une main dans une autre main. La fortune est immobile, comme le foyer et le tombeau auxquels elle est attachee. C'est l'homme qui passe. C'est l'homme qui, a mesure que la famille deroule ses generations, arrive a son heure marquee pour continuer le culte et prendre soin du domaine. _2 Le fils herite, non la fille._ C'est ici que les lois anciennes, a premiere vue, semblent bizarres et injustes. On eprouve quelque surprise lorsqu'on voit dans le droit romain que la fille n'herite pas du pere, si elle est mariee, et dans le droit grec qu'elle n'herite en aucun cas. Ce qui concerne les collateraux parait, au premier abord, encore plus eloigne de la nature et de la justice. C'est que toutes ces lois decoulent, suivant une logique tres- rigoureuse, des croyances et de la religion que nous avons observees plus haut. La regle pour le culte est qu'il se transmet de male en male; la regle pour l'heritage est qu'il suit le culte. La fille n'est pas apte a continuer la religion paternelle, puisqu'elle se marie et qu'en se mariant elle renonce au culte du pere pour adopter celui de l'epoux. Elle n'a donc aucun titre a l'heritage; s'il arrivait qu'un pere laissat ses biens a sa fille, la propriete serait separee du culte, ce qui n'est pas admissible. La fille ne pourrait meme pas remplir le premier devoir de l'heritier, qui est de continuer la serie des repas funebres, puisque c'est aux ancetres de son mari qu'elle offre les sacrifices. La religion lui defend donc d'heriter de son pere. Tel est l'antique principe; il s'impose egalement aux legislateurs des Hindous, a ceux de la Grece et a ceux de Rome. Les trois peuples ont les memes lois, non qu'ils se soient fait des emprunts, mais parce qu'ils ont tire leurs lois des memes croyances. " Apres la mort du pere, dit le code de Manou, que les freres se partagent entre eux le patrimoine "; et le legislateur ajoute qu'il recommande aux freres de doter leurs soeurs, ce qui acheve de montrer que celles-ci n'ont par elles-memes aucun droit a la succession paternelle. Il en est de meme a Athenes. Demosthenes, dans ses plaidoyers, a souvent l'occasion de montrer que les filles n'heritent pas. [6] Il est lui-meme un exemple de l'application de cette regle; car il avait une soeur, et nous savons par ses propres ecrits qu'il a ete l'unique heritier du patrimoine; son pere en avait reserve seulement la septieme partie pour doter sa fille. Pour ce qui est de Rome, les dispositions du droit primitif qui excluaient les filles de la succession, ne nous sont pas connues par des textes formels et precis; mais elles ont laisse des traces profondes dans le droit des epoques posterieures. Les Institutes de Justinien excluent encore la fille du nombre des heritiers naturels, si elle n'est plus sous la puissance du pere; or elle n'y est plus des qu'elle est mariee suivant les rites religieux. [7] Il resulte deja de ce texte que, si la fille, avant d'etre mariee, pouvait partager l'heritage avec son frere, elle ne le pouvait certainement pas des que le mariage l'avait attachee a une autre religion et a une autre famille. Et s'il en etait encore ainsi au temps de Justinien, on peut supposer que dans le droit primitif le principe etait applique dans toute sa rigueur et que la fille non mariee encore, mais qui devait un jour se marier, ne pouvait pas heriter du patrimoine. Les Institutes mentionnent encore le vieux principe, alors tombe en desuetude, mais non oublie, qui prescrivait que l'heritage passat toujours aux males. [8] C'est sans doute en souvenir de cette regle que la femme, en droit civil, ne peut jamais etre instituee heritiere. Plus nous remontons de l'epoque de Justinien vers les epoques anciennes, plus nous nous rapprochons de la regle qui interdit aux femmes d'heriter. Au temps de Ciceron, si un pere laisse un fils et une fille, il ne peut leguer a sa fille qu'un tiers de sa fortune; s'il n'y a qu'une fille unique, elle ne peut encore avoir que la moitie. Encore faut-il noter que pour que cette fille ait le tiers ou la moitie du patrimoine, il faut que le pere ait fait un testament en sa faveur; la fille n'a rien de son plein droit. [9] Enfin un siecle et demi avant Ciceron, Caton, voulant faire revivre les anciennes moeurs, fait porter la loi Voconia qui defend: 1 d'instituer heritiere une femme, fut-ce une fille unique, mariee ou non mariee; 2 de leguer a des femmes plus du quart du patrimoine. [10] La loi Voconia ne fait que renouveler des lois plus anciennes; car on ne peut pas supposer qu'elle eut ete acceptee par les contemporains des Scipions si elle ne s'etait appuyee sur de vieux principes qu'on respectait encore. Elle retablit ce que le temps avait altere. Ajoutons qu'elle ne stipule rien a l'egard de l'heredite _ab intestat_, probablement parce que, sous ce rapport, l'ancien droit etait encore en vigueur et qu'il n'y avait rien a reparer sur ce point. A Rome comme en Grece le droit primitif excluait la fille de l'heritage, et ce n'etait la que la consequence naturelle et inevitable des principes que la religion avait poses. Il est vrai que les hommes trouverent de bonne heure un detour pour concilier la prescription religieuse qui defendait a la fille d'heriter, avec le sentiment naturel qui voulait qu'elle put jouir de la fortune du pere. La loi decida que la fille epouserait l'heritier. La legislation athenienne poussait ce principe jusqu'a ses dernieres consequences. Si le defunt laissait un fils et une fille, le fils heritait seul et devait doter sa soeur; si sa soeur etait d'une autre mere que lui, il devait a son choix l'epouser ou la doter. [11] Si le defunt ne laissait qu'une fille, il avait pour heritier son plus proche parent; mais ce parent, qui etait bien proche aussi par rapport a la fille, devait pourtant la prendre pour femme. Il y a plus: si cette fille se trouvait deja mariee, elle devait quitter son mari pour epouser l'heritier de son pere. L'heritier pouvait etre deja marie lui-meme; il devait divorcer pour epouser sa parente. [12] Nous voyons ici combien le droit antique, pour s'etre conforme a la religion, a meconnu la nature. La necessite de satisfaire a la religion, combinee avec le desir de sauver les interets d'une fille unique, fit trouver un autre detour. Sur ce point-ci le droit hindou et le droit athenien se rencontraient merveilleusement. On lit dans les Lois de Manou: " Celui qui n'a pas d'enfant male, peut charger sa fille de lui donner un fils, qui devienne le sien et qui accomplisse en son honneur la ceremonie funebre. " Pour cela, le pere doit prevenir l'epoux auquel il donne sa fille, en prononcant cette formule: " Je te donne, paree de bijoux, cette fille qui n'a pas de frere; le fils qui en naitra sera mon fils et celebrera mes obseques. " [13] L'usage etait le meme a Athenes; le pere pouvait faire continuer sa descendance par sa fille, en la donnant a un mari avec cette condition speciale. Le fils qui naissait d'un tel mariage etait repute fils du pere de la femme; il suivait son culte, assistait a ses actes religieux, et plus tard il entretenait son tombeau. [14] Dans le droit hindou cet enfant heritait de son grand-pere comme s'il eut ete son fils; il en etait exactement de meme a Athenes. Lorsqu'un pere avait marie sa fille unique de la facon que nous venons de dire, son heritier n'etait ni sa fille ni son gendre, c'etait le _fils de la fille_. [15] Des que celui- ci avait atteint sa majorite, il prenait possession du patrimoine de son grand-pere maternel, quoique son pere et sa mere fussent encore vivants. [16] Ces singulieres tolerances de la religion et de la loi confirment la regle que nous indiquions plus haut. La fille n'etait pas apte a heriter. Mais par un adoucissement fort naturel de la rigueur de ce principe, la fille unique etait consideree comme un intermediaire par lequel la famille pouvait se continuer. Elle n'heritait pas; mais le culte et l'heritage se transmettaient par elle. _3 De la succession collaterale._ Un homme mourait sans enfants; pour savoir quel etait l'heritier de ses biens, on n'avait qu'a chercher quel devait etre le continuateur de son culte. Or, la religion domestique se transmettait par le sang, de male en male. La descendance en ligne masculine etablissait seule entre deux hommes le rapport religieux qui permettait a l'un de continuer le culte de l'autre. Ce qu'on appelait la parente n'etait pas autre chose, comme nous l'avons vu plus haut, que l'expression de ce rapport. On etait parent parce qu'on avait un meme culte, un meme foyer originaire, les memes ancetres. Mais on n'etait pas parent pour etre sorti du meme sein maternel; la religion n'admettait pas de parente par les femmes. Les enfants de deux soeurs ou d'une soeur et d'un frere n'avaient entre eux aucun lien et n'appartenaient ni a la meme religion domestique ni a la meme famille. Ces principes reglaient l'ordre de la succession. Si un homme ayant perdu son fils et sa fille ne laissait que des petits-fils apres lui, le fils de son fils heritait, mais non pas le fils de sa fille. A defaut de descendants, il avait pour heritier son frere, non pas sa soeur, le fils de son frere, non pas le fils de sa soeur. A defaut de freres et de neveux, il fallait remonter dans la serie des ascendants du defunt, toujours dans la ligne masculine, jusqu'a ce qu'on trouvat une branche qui se fut detachee de la famille par un male; puis on redescendait dans cette branche de male en male, jusqu'a ce qu'on trouvat un homme vivant; c'etait l'heritier. Ces regles ont ete egalement en vigueur chez les Hindous, chez les Grecs, chez les Romains. Dans l'Inde " l'heritage appartient au plus proche sapinda; a defaut de sapinda, au samanodaca ". [17] Or, nous avons vu que la parente qu'exprimaient ces deux mots etait la parente religieuse ou parente par les males, et correspondait a l'agnation romaine. Voici maintenant la loi d'Athenes: " Si un homme est mort sans enfant, l'heritier est le frere du defunt, pourvu qu'il soit frere consanguin; a defaut de lui, le fils du frere; _car la succession passe toujours aux males et aux descendants des males_. " [18] On citait encore cette vieille loi au temps de Demosthenes, bien qu'elle eut ete deja modifiee et qu'on eut commence d'admettre a cette epoque la parente par les femmes. Les Douze Tables decidaient de meme que si un homme mourait sans _heritier sien_, la succession appartenait au plus proche agnat. Or, nous avons vu qu'on n'etait jamais agnat par les femmes. L'ancien droit romain specifiait encore que le neveu heritait du _patruus_, c'est-a-dire du frere de son pere, et n'heritait pas de l'_avunculus_, frere de sa mere. [19] Si l'on se rapporte au tableau que nous avons trace de la famille des Scipions, on remarquera que Scipion Emilien etant mort sans enfants, son heritage ne devait passer ni a Cornelie sa tante ni a C. Gracchus qui, d'apres nos idees modernes, serait son cousin germain, mais a Scipion Asiaticus qui etait reellement son parent le plus proche. Au temps de Justinien, le legislateur ne comprenait plus ces vieilles lois; elles lui paraissaient iniques, et il accusait de rigueur excessive le droit des Douze Tables " qui accordait toujours la preference a la posterite masculine et excluait de l'heritage ceux qui n'etaient lies au defunt que par les femmes ". [20] Droit inique, si l'on veut, car il ne tenait pas compte de la nature; mais droit singulierement logique, car partant du principe que l'heritage etait lie au culte, il ecartait de l'heritage ceux que la religion n'autorisait pas a continuer le culte. _4 Effets de l'emancipation et de l'adoption_. Nous avons vu precedemment que l'emancipation et l'adoption produisaient pour l'homme un changement de culte. La premiere le detachait du culte paternel, la seconde l'initiait a la religion d'une autre famille. Ici encore le droit ancien se conformait aux regles religieuses. Le fils qui avait ete exclu du culte paternel par l'emancipation, etait ecarte aussi de l'heritage. Au contraire, l'etranger qui avait ete associe au culte d'une famille par l'adoption, y devenait un fils, y continuait le culte et heritait des biens. Dans l'un et l'autre cas, l'ancien droit tenait plus de compte du lien religieux que du lien de naissance. Comme il etait contraire a la religion qu'un meme homme eut deux cultes domestiques, il ne pouvait pas non plus heriter de deux familles. Aussi le fils adoptif, qui heritait de la famille adoptante, n'heritait-il pas de sa famille naturelle. Le droit athenien etait tres-explicite sur cet objet. Les plaidoyers des orateurs attiques nous montrent souvent des hommes qui ont ete adoptes dans une famille et qui veulent heriter de celle ou ils sont nes. Mais la loi s'y oppose. L'homme adopte ne peut heriter de sa propre famille qu'en y rentrant; il n'y peut rentrer qu'en renoncant a la famille d'adoption; et il ne peut sortir de celle-ci qu'a deux conditions: l'une est qu'il abandonne le patrimoine de cette famille; l'autre est que le culte domestique, pour la continuation duquel il a ete adopte, ne cesse pas par son abandon; et pour cela il doit laisser dans cette famille un fils qui le remplace. Ce fils prend le soin du culte et la possession des biens; le pere alors peut retourner a sa famille de naissance et heriter d'elle. Mais ce pere et ce fils ne peuvent plus heriter l'un de l'autre; ils ne sont pas de la meme famille, ils ne sont pas parents. [21] On voit bien quelle etait la pensee du vieux legislateur quand il etablissait ces regles si minutieuses. Il ne jugeait pas possible que deux heritages fussent reunis sur une meme tete, parce que deux cultes domestiques ne pouvaient pas etre servis par la meme main. _5 Le testament n'etait pas connu a l'origine_. Le droit de tester, c'est-a-dire de disposer de ses biens apres sa mort pour les faire passer a d'autres qu'a l'heritier naturel, etait en opposition avec les croyances religieuses qui etaient le fondement du droit de propriete et du droit de succession. La propriete etant inherente au culte, et le culte etant hereditaire, pouvait-on songer au testament? D'ailleurs la propriete n'appartenait pas a l'individu, mais a la famille; car l'homme ne l'avait pas acquise par le droit du travail, mais par le culte domestique. Attachee a la famille, elle se transmettait du mort au vivant, non d'apres la volonte et le choix du mort, mais en vertu de regles superieures que la religion avait etablies. L'ancien droit hindou ne connaissait pas le testament. Le droit athenien, jusqu'a Solon, l'interdisait d'une maniere absolue, et Solon lui-meme ne l'a permis qu'a ceux qui ne laissaient pas d'enfants. [22] Le testament a ete longtemps interdit ou ignore a Sparte, et n'a ete autorise que posterieurement a la guerre du Peloponese. [23] On a conserve le souvenir d'un temps ou il en etait de meme a Corinthe et a Thebes. [24] Il est certain que la faculte de leguer arbitrairement ses biens ne fut pas reconnue d'abord comme un droit naturel; le principe constant des epoques anciennes fut que toute propriete devait rester dans la famille a laquelle la religion l'avait attachee. Platon, dans son Traite des lois, qui n'est en grande partie qu'un commentaire sur les lois atheniennes, explique tres-clairement la pensee des anciens legislateurs. Il suppose qu'un homme, a son lit de mort, reclame la faculte de faire un testament et qu'il s'ecrie: " O dieux, n'est-il pas bien dur que je ne puisse disposer de mon bien comme je l'entends et en faveur de qui il me plait, laissant plus a celui-ci, moins a celui-la, suivant l'attachement qu'ils m'ont fait voir? " Mais le legislateur repond a cet homme: " Toi qui ne peux te promettre plus d'un jour, toi qui ne fais que passer ici-bas, est-ce bien a toi de decide de telles affaires? Tu n'es le maitre ni de tes biens ni de toi-meme; toi et tes biens, tout cela appartient a ta famille, c'est-a-dire a tes ancetres et a ta posterite. " [25] L'ancien droit de Rome est pour nous tres-obscur; il l'etait deja pour Ciceron. Ce que nous en connaissons ne remonte guere plus haut que les Douze Tables, qui ne sont assurement pas le droit primitif de Rome, et dont il ne nous reste d'ailleurs que quelques debris. Ce code autorise le testament; encore le fragment qui est relatif a cet objet, est-il trop court et trop evidemment incomplet pour que nous puissions nous flatter de connaitre les vraies dispositions du legislateur en cette matiere; en accordant la faculte de tester, nous ne savons pas quelles reserves et quelles conditions il pouvait y mettre. [26] Avant les Douze Tables nous n'avons aucun texte de loi qui interdise ou qui permette le testament. Mais la langue conservait le souvenir d'un temps ou il n'etait pas connu; car elle appelait le fils _heritier sien et necessaire_. Cette formule que Gaius et Justinien employaient encore, mais qui n'etait plus d'accord avec la legislation de leur temps, venait sans nul doute d'une epoque lointaine ou le fils ne pouvait ni etre desherite ni refuser l'heritage. Le pere n'avait donc pas la libre disposition de sa fortune. A defaut de fils et si le defunt n'avait que des collateraux, le testament n'etait pas absolument inconnu, mais il etait fort difficile. Il y fallait de grandes formalites. D'abord le secret n'etait pas accorde au testateur de son vivant; l'homme qui desheritait sa famille et violait la loi que la religion avait etablie, devait le faire publiquement, au grand jour, et assumer sur lui de son vivant tout l'odieux qui s'attachait a un tel acte. Ce n'est pas tout; il fallait encore que la volonte du testateur recut l'approbation de l'autorite souveraine, c'est-a-dire du peuple assemble par curies sous la presidence du pontife. [27] Ne croyons pas que ce ne fut la qu'une vaine formalite, surtout dans les premiers siecles. Ces comices par curies etaient la reunion la plus solennelle de la cite romaine; et il serait pueril de dire que l'on convoquait un peuple, sous la presidence de son chef religieux, pour assister comme simple temoin a la lecture d'un testament. On peut croire que le peuple votait, et cela etait meme, si l'on y reflechit, tout a fait necessaire; il y avait, en effet, une loi generale qui reglait l'ordre de la succession d'une maniere rigoureuse; pour que cet ordre fut modifie dans un cas particulier, il fallait une autre loi. Cette loi d'exception etait le testament. La faculte de tester n'etait donc pas pleinement reconnue a l'homme, et ne pouvait pas l'etre tant que cette societe restait sous l'empire de la vieille religion. Dans les croyances de ces ages anciens, l'homme vivant n'etait que le representant pour quelques annees d'un etre constant et immortel, qui etait la famille. Il n'avait qu'en depot le culte et la propriete; son droit sur eux cessait avec sa vie. _6 Le droit d'ainesse._ Il faut nous reporter au dela des temps dont l'histoire a conserve le souvenir, vers ces siecles eloignes pendant lesquels les institutions domestiques se sont etablies et les institutions sociales se sont preparees. De cette epoque il ne reste et ne peut rester aucun monument ecrit. Mais les lois qui regissaient alors les hommes ont laisse quelques traces dans le droit des epoques suivantes. Dans ces temps lointains on distingue une institution qui a du regner longtemps, qui a eu une influence considerable sur la constitution future des societes, et sans laquelle cette constitution ne pourrait pas s'expliquer. C'est le droit d'ainesse. La vieille religion etablissait une difference entre le fils aine et le cadet: " L'aine, disaient les anciens Aryas, a ete engendre pour l'accomplissement du devoir envers les ancetres, les autres sont nes de l'amour. " En vertu de cette superiorite originelle, l'aine avait le privilege, apres la mort du pere, de presider a toutes les ceremonies du culte domestique; c'etait lui qui offrait les repas funebres et qui prononcait les formules de priere; " car le droit de prononcer les prieres appartient a celui des fils qui est venu au monde le premier ". L'aine etait donc l'heritier des hymnes, le continuateur du culte, le chef religieux de la famille. De cette croyance decoulait une regle de droit: l'aine seul heritait des biens. Ainsi le disait un vieux texte que le dernier redacteur des Lois de Manou inserait encore dans son code: " L'aine prend possession du patrimoine entier, et les autres freres vivent sous son autorite comme s'ils vivaient sous celle de leur pere. Le fils aine acquitte la dette envers les ancetres, il doit donc tout avoir. " [28] Le droit grec est issu des memes croyances religieuses que le droit hindou; il n'est donc pas etonnant d'y trouver aussi, a l'origine, le droit d'ainesse. Sparte le conserva plus longtemps que les autres villes grecques, parce qu'elle fut plus longtemps fidele aux vieilles institutions; chez elle le patrimoine etait indivisible et le cadet n'avait aucune part. [29] Il en etait de meme dans beaucoup d'anciennes legislations qu'Aristote avait etudiees; il nous apprend, en effet, que celle de Thebes prescrivait d'une maniere absolue que le nombre des lots de terre restat immuable, ce qui excluait certainement le partage entre freres. Une ancienne loi de Corinthe voulait aussi que le nombre des familles fut invariable, ce qui ne pouvait etre qu'autant que le droit d'ainesse empechait les familles de se demembrer a chaque generation. [30] Chez les Atheniens, il ne faut pas s'attendre a trouver cette vieille institution encore en vigueur au temps de Demosthenes; mais il subsistait encore a cette epoque ce qu'on appelait le privilege de l'aine. [31] Il consistait a garder, en dehors du partage, la maison paternelle; avantage materiellement considerable, et plus considerable encore au point de vue religieux; car la maison paternelle contenait l'ancien foyer de la famille. Tandis que le cadet, au temps de Demosthenes, allait allumer un foyer nouveau, l'aine, seul veritablement heritier, restait en possession du foyer paternel et du tombeau des ancetres; seul aussi il gardait le nom de la famille. [32] C'etaient les vestiges d'un temps ou il avait eu seul le patrimoine. On peut remarquer que l'iniquite du droit d'ainesse, outre qu'elle ne frappait pas les esprits sur lesquels la religion etait toute-puissante, etait corrigee par plusieurs coutumes des anciens. Tantot le cadet etait adopte dans une famille et il en heritait; tantot il epousait une fille unique; quelquefois enfin il recevait le lot de terre d'une famille eteinte. Toutes ces ressources faisant defaut, les cadets etaient envoyes en colonie. Pour ce qui est de Rome, nous n'y trouvons aucune loi qui se rapporte au droit d'ainesse. Mais il ne faut pas conclure de la qu'il ait ete inconnu dans l'antique Italie. Il a pu disparaitre et le souvenir meme s'en effacer. Ce qui permet de croire qu'au dela des temps a nous connus il avait ete en vigueur, c'est que l'existence de la _gens_ romaine et sabine ne s'expliquerait pas sans lui. Comment une famille aurait-elle pu arriver a contenir plusieurs milliers de personnes libres, comme la famille Claudia, ou plusieurs centaines de combattants, tous patriciens, comme la famille Fabia, si le droit d'ainesse n'en eut maintenu l'unite pendant une longue suite de generations et ne l'eut accrue de siecle en siecle en l'empechant de se demembrer? Ce vieux droit d'ainesse se prouve par ses consequences et, pour ainsi dire, par ses oeuvres. [33] NOTES [1] Ciceron, _De legib._, II, 19, 20. Festus, v _Everriator_. [2] Isee, VI, 51. Platon appelle l'heritier [Grec: diadochos theon], _Lois_, V, 740. [3] _Lois de Manou_, IX, 186. [4] _Digeste_, liv. XXXVIII, tit. 16, 14. [5] _Institutes_, III, 1, 3; III, 9, 7; III, 19, 2. [6] Demosthenes, _in Boeotumin Mantith._, 10. [7] _Institutes_, II, 9, 2. [8] _Institutes_, III, 4, 46; III, 2, 3. [9] Ciceron, _De rep._, III, 7. [10] Ciceron, _in Verr._, I, 42. Tite-Live, XLI, 4. Saint Augustin, Cite de Dieu, III, 21. [11] Demosthenes, _in Eubul._, 21. Plutarque, _Themist._, 32. Isee, X, 4. Corn. Nepos, _Cimon_. Il faut noter que la loi ne permettait pas d'epouser un frere uterin, ni un frere emancipe. On ne pouvait epouser que le frere consanguin, parce que celui-la seul etait heritier du pere. [12] Isee, III, 64; X, 5. Demosthenes, _in Eubul._, 41. La fille unique etait appelee [Grec: epixlaeros], mot que l'on traduit a tort par heritiere; il signifie _qui est a cote de l'heritage_, qui _passe avec l'heritage_, que l'on _prend avec lui_. En fait, la fille n'etait jamais heritiere. [13] _Lois de Manou_, IX, 127, 136. Vasishta, XVII, 16. [14] Isee, VII. [15] On ne l'appelait pas petit-fils; on lui donnait le nom particulier de [Grec: thugatridous.] [16] Isee, VIII, 31; X, 12. Demosthenes, _in Steph._, II, 20. [17] _Lois de Manou_, IX, 186, 187. [18] Demosthenes, _in Macart.; in Leoch._ Isee, VII, 20. [19] _Institutes_, III, 2, 4. [20] _Ibid._, III, 3. [21] Isee, X. Demosthene, _passim_. Gaius, III, 2. _Institutes_, III, l, 2. Il n'est pas besoin d'avertir que ces regles furent modifiees dans le droit pretorien. [22] Plutarque, _Solon_, 21. [23] Id., _Agis_, 5. [24] Aristote, _Polit_., II, 3, 4. [25] Platon, _Lois_, XI. [26] _Uti legassit, ita jus esto_. Si nous n'avions de la loi de Solon que les mots [Grec: diathesthai opos an ethele], nous supposerions aussi que le testament etait permis dans tous les cas possibles; mais la loi ajoute [Grec: an me paides osi]. [27] Ulpien, XX, 2. Gaius, I, 102, 119. Aulu-Gelle, XV, 27. Le testament _calatis comitiis_ fut sans nul doute le plus anciennement pratique; il n'etait deja plus connu au temps de Ciceron (_De orat._, I, 53). [28] _Lois de Manou_, IX, 105-107, 126. Cette ancienne regle a ete modifiee a mesure que la vieille religion s'est affaiblie. Deja dans le code de Manou on trouve des articles qui autorisent le partage de la succession. [29] _Fragments des histor. grecs_, coll. Didot, t. II, p. 211. [30] Aristote, _Polit._, II, 9; II, 3. [31] [Grec: Presbeia], Demosthenes, _Pro Phorm._, 34. [32] Demosthenes, _in Boeot. de nomine_. [33] La vieille langue latine en a conserve d'ailleurs un vestige qui si faible qu'il soit, merite pourtant d'etre signale. On appelait _sors_ un lot de terre, domaine d'une famille; _sors patrimonium significat_, dit Festus; le mot _consortes_ se disait donc de ceux qui n'avaient entre eux qu'un lot de terre et vivaient sur le meme domaine; or la vieille langue designait par ce mot des freres et meme des parents a un degre assez eloigne: temoignage d'un temps ou le patrimoine et la famille etaient indivisibles. (Festus, v _Sors_. Ciceron, _in Verrem_, II, 3, 23. Tite- Live, XLI, 27. Velleius, I, 10. Lucrece, III, 772; VI, 1280.) CHAPITRE VIII. L'AUTORITE DANS LA FAMILLE. _1 Principe et nature de la puissance paternelle chez les anciens._ La famille n'a pas recu ses lois de la cite. Si c'etait la cite qui eut etabli le droit prive, il est probable qu'elle l'eut fait tout different de ce que nous l'avons vu. Elle eut regle d'apres d'autres principes le droit de propriete et le droit de succession; car il n'etait pas de son interet que la terre fut inalienable et le patrimoine indivisible. La loi qui permet au pere de vendre et meme de tuer son fils, loi que nous trouvons en Grece comme a Rome, n'a pas ete imaginee par la cite. La cite aurait plutot dit au pere: " La vie de ta femme et de ton enfant ne t'appartient pas plus que leur liberte; je les protegerai, meme contre toi; ce n'est pas toi qui les jugeras, qui les tueras s'ils ont failli; je serai leur seul juge. " Si la cite ne parle pas ainsi, c'est apparemment qu'elle ne le peut pas. Le droit prive existait avant elle. Lorsqu'elle a commence a ecrire ses lois, elle a trouve ce droit deja etabli, vivant, enracine dans les moeurs, fort de l'adhesion universelle. Elle l'a accepte, ne pouvant pas faire autrement, et elle n'a ose le modifier qu'a la longue. L'ancien droit n'est pas l'oeuvre d'un legislateur; il s'est, au contraire, impose au legislateur. C'est dans la famille qu'il a pris naissance. Il est sorti spontanement et tout forme des antiques principes qui la constituaient. Il a decoule des croyances religieuses qui etaient universellement admises dans l'age primitif de ces peuples et qui exercaient l'empire sur les intelligences et sur les volontes. Une famille se compose d'un pere, d'une mere, d'enfants, d'esclaves. Ce groupe, si petit qu'il soit, doit avoir sa discipline. A qui donc appartiendra l'autorite premiere? Au pere? Non. Il y a dans chaque maison quelque chose qui est au-dessus du pere lui-meme; c'est la religion domestique, c'est ce dieu que les Grecs appellent le foyer-maitre, [Grec: _estia despoina_], que les Latins nomment _Lar familiaris_. Cette divinite interieure, ou, ce qui revient au meme, la croyance qui est dans l'ame humaine, voila l'autorite la moins discutable. C'est elle qui va fixer les rangs dans la famille. Le pere est le premier pres du foyer; il l'allume et l'entretient; il en est le pontife. Dans tous les actes religieux il remplit la plus haute fonction; il egorge la victime; sa bouche prononce la formule de priere qui doit attirer sur lui et les siens la protection des dieux. La famille et le culte se perpetuent par lui; il represente a lui seul toute la serie des ancetres et de lui doit sortir toute la serie des descendants. Sur lui repose le culte domestique; il peut presque dire comme le Hindou: C'est moi qui suis le dieu. Quand la mort viendra, il sera un etre divin que les descendants invoqueront. La religion ne place pas la femme a un rang aussi eleve. -- La femme, a la verite, prend part aux actes religieux, mais elle n'est pas la maitresse du foyer. Elle ne tient pas sa religion de la naissance; elle y a ete seulement initiee par le mariage; elle a appris de son mari la priere qu'elle prononce. Elle ne represente pas les ancetres, puisqu'elle ne descend pas d'eux. Elle ne deviendra pas elle-meme un ancetre; mise au tombeau, elle n'y recevra pas un culte special. Dans la mort comme dans la vie, elle ne compte que comme un membre de son epoux. Le droit grec, le droit romain, le droit hindou, qui derivent de ces croyances religieuses, s'accordent a considerer la femme comme toujours mineure. Elle ne peut jamais avoir un foyer a elle; elle n'est jamais chef de culte. A Rome, elle recoit le titre de _mater familias_, mais elle le perd si son mari meurt. [1] N'ayant jamais un foyer qui lui appartienne, elle n'a rien de ce qui donne l'autorite dans la maison. Jamais elle ne commande; elle n'est meme jamais libre ni maitresse d'elle-meme. Elle est toujours pres du foyer d'un autre, repetant la priere d'un autre; pour tous les actes de la vie religieuse il lui faut un chef, et pour tous les actes de la vie civile un tuteur. La loi de Manou dit: " La femme, pendant son enfance, depend de son pere; pendant sa jeunesse, de son mari; son mari mort, de ses fils; si elle n'a pas de fils, des proches parents de son mari; car une femme ne doit jamais se gouverner a sa guise. " [2] Les lois grecques et romaines disent la meme chose. Fille, elle est soumise a son pere; le pere mort, a ses freres; mariee, elle est sous la tutelle du mari; le mari mort, elle ne retourne pas dans sa propre famille, car elle a renonce a elle pour toujours par le mariage sacre; [3] la veuve reste soumise a la tutelle des agnats de son mari, c'est-a-dire de ses propres fils, s'il y en a, ou a defaut de fils, des plus proches parents. [4] Son mari a une telle autorite sur elle, qu'il peut, avant de mourir, lui designer un tuteur et meme lui choisir un second mari. [5] Pour marquer la puissance du mari sur la femme, les Romains avaient une tres-ancienne expression que leurs jurisconsultes ont conservee; c'est le mot _manus_. Il n'est pas aise d'en decouvrir le sens primitif. Les commentateurs en font l'expression de la force materielle, comme si la femme etait placee sous la main brutale du mari. Il y a grande apparence qu'ils se trompent. La puissance du mari sur la femme ne resultait nullement de la force plus grande du premier. Elle derivait, comme tout le droit prive, des croyances religieuses qui placaient l'homme au-dessus de la femme. Ce qui le prouve, c'est que la femme qui n'avait pas ete mariee suivant les rites sacres, et qui, par consequent, n'avait pas ete associee au culte, n'etait pas soumise a la puissance maritale. [6] C'etait le mariage qui faisait la subordination et en meme temps la dignite de la femme. Tant il est vrai que ce n'est pas le droit du plus fort qui a constitue la famille. Passons a l'enfant. Ici la nature parle d'elle-meme assez haut; elle veut que l'enfant ait un protecteur, un guide, un maitre. La religion est d'accord avec la nature; elle dit que le pere sera le chef du culte et que le fils devra seulement l'aider dans ses fonctions saintes. Mais la nature n'exige cette subordination que pendant un certain nombre d'annees; la religion exige davantage. La nature fait au fils une majorite: la religion ne lui en accorde pas. D'apres les antiques principes, le foyer est indivisible et la propriete l'est comme lui; les freres ne se separent pas a la mort de leur pere; a plus forte raison ne peuvent-ils pas se detacher de lui de son vivant. Dans la rigueur du droit primitif, les fils restent lies au foyer du pere et, par consequent, soumis a son autorite; tant qu'il vit, ils sont mineurs. On concoit que cette regle n'ait pu durer qu'autant que la vieille religion domestique etait en pleine vigueur. Cette sujetion sans fin du fils au pere disparut de bonne heure a Athenes. Elle subsista plus longtemps a Sparte, ou le patrimoine fut toujours indivisible. A Rome, la vieille regle fut scrupuleusement conservee: le fils ne put jamais entretenir un foyer particulier du vivant du pere; meme marie, meme ayant des enfants, il fut toujours en puissance. [7] Du reste, il en etait de la puissance paternelle comme de la puissance maritale; elle avait pour principe et pour condition le culte domestique. Le fils ne du concubinat n'etait pas place sous l'autorite du pere. Entre le pere et lui il n'existait pas de communaute religieuse; il n'y avait donc rien qui conferat a l'un l'autorite et qui commandat a l'autre l'obeissance. La paternite ne donnait, par elle seule, aucun droit au pere. Grace a la religion domestique, la famille etait un petit corps organise, une petite societe qui avait son chef et son gouvernement. Rien, dans notre societe moderne, ne peut nous donner une idee de cette puissance paternelle. Dans cette antiquite, le pere n'est pas seulement l'homme fort qui protege et qui a aussi le pouvoir de se faire obeir; il est le pretre, il est l'heritier du foyer, le continuateur des aieux, la tige des descendants, le depositaire des rites mysterieux du culte et des formules secretes de la priere. Toute la religion reside en lui. Le nom meme dont on l'appelle, _pater_, porte en lui-meme de curieux enseignements. Le mot est le meme en grec, en latin, en sanscrit; d'ou l'on peut deja conclure que ce mot date d'un temps ou les Hellenes, les Italiens et les Hindous vivaient encore ensemble dans l'Asie centrale. Quel en etait le sens et quelle idee presentait-il alors a l'esprit des hommes? on peut le savoir, car il a garde sa signification premiere dans les formules de la langue religieuse et dans celles de la langue juridique. Lorsque les anciens, en invoquant Jupiter, l'appelaient _pater hominum Deorumque_, ils ne voulaient pas dire que Jupiter fut le pere des dieux et des hommes; car ils ne l'ont jamais considere comme tel et ils ont cru, au contraire, que le genre humain existait avant lui. Le meme titre de _pater_ etait donne a Neptune, a Apollon, a Bacchus, a Vulcain, a Pluton, que les hommes assurement ne consideraient pas comme leurs peres; ainsi le titre de _mater_ s'appliquait a Minerve, a Diane, a Vesta, qui etaient reputees trois deesses vierges. De meme dans la langue juridique le titre de _pater_ ou _pater familias_ pouvait etre donne a un homme qui n'avait pas d'enfants, qui n'etait pas marie, qui n'etait meme pas en age de contracter le mariage. L'idee de paternite ne s'attachait donc pas a ce mot. La vieille langue en avait un autre qui designait proprement le pere, et qui, aussi ancien que _pater_, se trouve, comme lui, dans les langues des Grecs, des Romains et des Hindous (_ganitar_, [Grec: genneter], _genitor_). Le mot _pater_ avait un autre sens. Dans la langue religieuse on l'appliquait aux dieux; dans la langue du droit, a tout homme qui avait un culte et un domaine. Les poetes nous montrent qu'on l'employait a l'egard de tous ceux qu'on voulait honorer. L'esclave et le client le donnaient a leur maitre. Il etait synonyme des mots _rex_, [Grec: anax, basileus]. Il contenait en lui, non pas l'idee de paternite, mais celle de puissance, d'autorite, de dignite majestueuse. Qu'un tel mot se soit applique au pere de famille jusqu'a pouvoir devenir peu a peu son nom le plus ordinaire, voila assurement un fait bien significatif et qui paraitra grave a quiconque veut connaitre les antiques institutions. L'histoire de ce mot suffit pour nous donner une idee de la puissance que le pere a exercee longtemps dans la famille et du sentiment de veneration qui s'attachait a lui comme a un pontife et a un souverain. _2 Enumeration des droits qui composaient la puissance paternelle._ Les lois grecques et romaines ont reconnu au pere cette puissance illimitee dont la religion l'avait d'abord revetu. Les droits tres- nombreux et tres-divers qu'elles lui ont conferes peuvent etre ranges en trois categories, suivant qu'on considere le pere de famille comme chef religieux, comme maitre de la propriete ou comme juge. I. Le pere est le chef supreme de la religion domestique; il regle toutes les ceremonies du culte comme il l'entend ou plutot comme il a vu faire a son pere. Personne dans la famille ne conteste sa suprematie sacerdotale. La cite elle-meme et ses pontifes ne peuvent rien changer a son culte. Comme pretre du foyer, il ne reconnait aucun superieur. A titre de chef religieux, c'est lui qui est responsable de la perpetuite du culte et, par consequent, de celle de la famille. Tout ce qui touche a cette perpetuite, qui est son premier soin et son premier devoir, depend de lui seul. De la derive toute une serie de droits: Droit de reconnaitre l'enfant a sa naissance ou de le repousser. Ce droit est attribue au pere par les lois grecques [8] aussi bien que par les lois romaines. Tout barbare qu'il est, il n'est pas en contradiction avec les principes sur lesquels la famille est fondee. La filiation, meme incontestee, ne suffit pas pour entrer dans le cercle sacre de la famille; il faut le consentement du chef et l'initiation au culte. Tant que l'enfant n'est pas associe a la religion domestique, il n'est rien pour le pere. Droit de repudier la femme, soit en cas de sterilite, parce qu'il ne faut pas que la famille s'eteigne, soit en cas d'adultere, parce que la famille et la descendance doivent etre pures de toute alteration. Droit de marier sa fille, c'est-a-dire de ceder a un autre la puissance qu'il a sur elle. Droit de marier son fils; le mariage du fils interesse la perpetuite de la famille. Droit d'emanciper, c'est-a-dire d'exclure un fils de la famille et du culte. Droit d'adopter, c'est-a-dire d'introduire un etranger pres du foyer domestique. Droit de designer en mourant un tuteur a sa femme, et a ses enfants. Il faut remarquer que tous ces droits etaient attribues au pere seul, a l'exclusion de tous les autres, membres de la famille. La femme n'avait pas le droit de divorcer, du moins dans les epoques anciennes. Meme quand elle etait veuve, elle ne pouvait ni emanciper ni adopter. Elle n'etait jamais tutrice, meme de ses enfants. En cas de divorce, les enfants restaient avec le pere; meme les filles. Elle n'avait jamais ses enfants en sa puissance. Pour le mariage de sa fille, son consentement n'etait pas, demande. [9] II. On a vu plus haut que la propriete n'avait pas ete concue, a l'origine, comme un droit individuel, mais comme un droit de famille. La fortune appartenait, comme dit formellement Platon et comme disent implicitement tous les anciens legislateurs, aux ancetres et aux descendants. Cette propriete, par sa nature meme, ne se partageait pas. Il ne pouvait y avoir dans chaque famille qu'un proprietaire qui etait la famille meme, et qu'un usufruitier qui etait le pere. Ce principe explique plusieurs dispositions de l'ancien droit. La propriete ne pouvant pas se partager et reposant tout entiere sur la tete du pere, ni la femme ni le fils n'en avaient la moindre part. Le regime dotal et meme la communaute de biens etaient alors inconnus. La dot de la femme appartenait sans reserve au mari, qui exercait sur les biens dotaux non-seulement les droits d'un administrateur, mais ceux d'un proprietaire. Tout ce que la femme pouvait acquerir durant le mariage, tombait dans les mains du mari. Elle ne reprenait meme pas sa dot en devenant veuve. [10] Le fils etait dans les memes conditions que la femme: il ne possedait rien. Aucune donation faite par lui n'etait valable, par la raison qu'il n'avait rien a lui. Il ne pouvait rien acquerir; les fruits de son travail, les benefices de son commerce etaient pour son pere. Si un testament etait fait en sa faveur par un etranger, c'etait son pere et non pas lui qui recevait le legs. Par la s'explique le texte du droit romain qui interdit tout contrat de vente entre le pere et le fils. Si le pere eut vendu au fils, il se fut vendu a lui-meme, puisque le fils n'acquerait que pour le pere. [11] On voit dans le droit romain et l'on trouve aussi dans les lois d'Athenes que le pere pouvait vendre son fils. [12] C'est que le pere pouvait disposer de toute la propriete qui etait dans la famille, et que le fils lui-meme pouvait etre envisage comme une propriete, puisque ses bras et son travail etaient une source de revenu. Le pere pouvait donc a son choix garder pour lui cet instrument de travail ou le ceder a un autre. Le ceder, c'etait ce qu'on appelait vendre le fils. Les textes que nous avons du droit romain ne nous renseignent pas clairement sur la nature de ce contrat de vente et sur les reserves qui pouvaient y etre contenues. Il parait certain que le fils ainsi vendu ne devenait pas l'esclave de l'acheteur. Ce n'etait pas sa liberte qu'on vendait, mais seulement son travail. Meme dans cet etat, le fils restait encore soumis a la puissance paternelle, ce qui prouve qu'il n'etait pas considere comme sorti de la famille. On peut croire que cette vente n'avait d'autre effet que d'aliener pour un temps la possession du fils par une sorte de contrat de louage. Plus tard elle ne fut usitee que comme un moyen detourne d'arriver a l'emancipation du fils. III. Plutarque nous apprend qu'a Rome les femmes ne pouvaient pas paraitre en justice, meme comme temoins. [13] On lit dans le jurisconsulte Gaius: " Il faut savoir qu'on ne peut rien ceder en justice aux personnes qui sont en puissance, c'est-a-dire a la femme, au fils, a l'esclave. Car de ce que ces personnes ne pouvaient rien avoir en propre on a conclu avec raison qu'elles ne pouvaient non plus rien revendiquer en justice. Si votre fils, soumis a votre puissance, a commis un delit, l'action en justice est donnee contre vous. Le delit commis par un fils contre son pere ne donne lieu a aucune action en justice. " [14] De tout cela il resulte clairement que la femme et le fils ne pouvaient etre ni demandeurs ni defendeurs, ni accusateurs, ni accuses, ni temoins. De toute la famille, il n'y avait que le pere qui put paraitre devant le tribunal de la cite; la justice publique n'existait que pour lui. Aussi etait-il responsable des delits commis par les siens. Si la justice, pour le fils et la femme, n'etait pas dans la cite, c'est qu'elle etait dans la maison. Leur juge etait le chef de famille, siegeant comme sur un tribunal, en vertu de son autorite maritale ou paternelle, au nom de la famille et sous les yeux des divinites domestiques. [15] Tite-Live raconte que le Senat, voulant extirper de Rome les Bacchanales, decreta la peine de mort contre ceux qui y avaient pris part. Le decret fut aisement execute a l'egard des citoyens. Mais a l'egard des femmes, qui n'etaient pas les moins coupables, une difficulte grave se presentait: les femmes n'etaient pas justiciables de l'Etat; la famille seule avait le droit de les juger. Le Senat respecta ce vieux principe et laissa aux maris et aux peres la charge de prononcer contre les femmes la sentence de mort. Ce droit de justice que le chef de famille exercait dans sa maison, etait complet et sans appel. Il pouvait condamner a mort, comme faisait le magistrat dans la cite; aucune autorite n'avait le droit de modifier ses arrets. " Le mari, dit Caton l'Ancien, est juge de sa femme; son pouvoir n'a pas de limite; il peut ce qu'il veut. Si elle a commis quelque faute, il la punit; si elle a bu du vin, il la condamne; si elle a eu commerce avec un autre homme, il la tue. " Le droit etait le meme a l'egard des enfants. Valere-Maxime cite un certain Atilius qui tua sa fille coupable d'impudicite, et tout le monde connait ce pere qui mit a mort son fils, complice de Catilina. Les faits de cette nature sont nombreux dans l'histoire romaine. Ce serait s'en faire une idee fausse que de croire que le pere eut le droit absolu de tuer sa femme et ses enfants. Il etait leur juge. S'il les frappait de mort, ce n'etait qu'en vertu de son droit de justice. Comme le pere de famille etait seul soumis au jugement de la cite, la femme et le fils ne pouvaient trouver d'autre juge que lui. Il etait dans l'interieur de sa famille l'unique magistrat. Il faut d'ailleurs remarquer que l'autorite paternelle n'etait pas une puissance arbitraire, comme le serait celle qui deriverait du droit du plus fort. Elle avait son principe dans les croyances qui etaient au fond des ames, et elle trouvait ses limites dans ces croyances memes. Par exemple, le pere avait le droit d'exclure le fils de sa famille; mais il savait bien que, s'il le faisait, la famille courait risque de s'eteindre et les manes de ses ancetres de tomber dans l'eternel oubli. Il avait le droit d'adopter l'etranger; mais la religion lui defendait de le faire s'il avait un fils. Il etait proprietaire unique des biens; mais il n'avait pas, du moins a l'origine, le droit de les aliener. Il pouvait repudier sa femme; mais pour le faire il fallait qu'il osat briser le lien religieux que le mariage avait etabli. Ainsi la religion imposait au pere autant d'obligations qu'elle lui conferait de droits. Telle a ete longtemps la famille antique. Les croyances qu'il y avait dans les esprits ont suffi, sans qu'on eut besoin du droit de la force ou de l'autorite d'un pouvoir social, pour la constituer regulierement, pour lui donner une discipline, un gouvernement, une justice, et pour fixer dans tous ses details le droit prive. NOTES [1] Festus, v _Mater familiae_. [2] _Lois de Manou_, V, 147, 148. [3] Elle n'y rentrait qu'en cas de divorce. Demosthenes, _in Eubulid._, 41. [4] Demosthenes, _in Steph._, II; _in Aphob._ Plutarque, _Themist._, 32. Denys d'Halicarnasse, II, 25. Gaius, I, 149, 155. Aulu-Gelle, III, 2. Macrobe, I, 3. [5] Demosthenes, _in Aphobum; pro Phormione_. [6] Ciceron, _Topic._, 14. Tacite, _Ann._, IV, 16. Aulu-Gelle, XVIII, 6. On verra plus loin qu'a une certaine epoque et pour des raisons que nous aurons a dire, on a imagine des modes nouveaux de mariage et qu'on leur a fait produire les memes effets juridiques que produisait le mariage sacre. [7] Lorsque Gaius dit de la puissance paternelle: _Jus proprium est civium romanorum_, il faut entendre qu'au temps de Gaius le _droit romain_ ne reconnait cette puissance que chez le _citoyen romain_; cela ne veut pas dire qu'elle n'eut pas existe anterieurement ailleurs et qu'elle n'eut pas ete reconnue par le droit des autres villes. Cela sera eclairci par ce que nous dirons de la situation legale des sujets sous la domination de Rome. [8] Herodote, I, 59. Plutarque, _Alcib._, 29; _Agesilas_, 3. [9] Demosthenes, _in Eubul._, 40 et 43. Gaius, I, 155. Ulpien, VIII, 8. _Institutes_, I, 9. _Digeste_, liv. I, tit. i, 11. [10] Gaius, II, 98. Toutes ces regles du droit primitif furent modifiees par le droit pretorien. [11] Ciceron, _De legib._, II, 20. Gaius, II, 87. _Digeste_, liv. XVIII, tit. 1, 2. [12] Plutarque, _Solon_, 13. Denys d'Halic., II, 26. Gaius, I, 117; I, 132; IV, 79. Ulpien, X, 1. Tite-Live, XLI, 8. Festus, v _Deminutus_. [13] Plutarque, _Publicola_, 8. [14] Gaius, II, 96; IV, 77, 78. [15] Il vint un temps ou cette juridiction fut modifiee par les moeurs; le pere consulta la famille entiere et l'erigea en un tribunal qu'il presidait. Tacite, XIII, 32. _Digeste_, liv. XXIII, tit. 4, 5. Platon, _Lois_, IX. CHAPITRE IX. L'ANTIQUE MORALE DE LA FAMILLE. L'histoire n'etudie pas seulement les faits materiels et les institutions; son veritable objet d'etude est l'ame humaine; elle doit aspirer a connaitre ce que cette ame a cru, a pense, a senti aux differents ages de la vie du genre humain. Nous avons montre, au debut de ce livre, d'antiques croyances que l'homme s'etait faites sur sa destinee apres la mort. Nous avons dit ensuite comment ces croyances avaient engendre les institutions domestiques et le droit prive. Il reste a chercher quelle a ete l'action de ces croyances sur la morale dans les societes primitives. Sans pretendre que cette vieille religion ait cree les sentiments moraux dans le coeur de l'homme, on peut croire du moins qu'elle s'est associee a eux pour les fortifier, pour leur donner une autorite plus grande, pour assurer leur empire et leur droit de direction sur la conduite de l'homme, quelquefois aussi pour les fausser. La religion de ces premiers ages etait exclusivement domestique; la morale l'etait aussi. La religion ne disait pas a l'homme, en lui montrant un autre homme: Voila ton frere. Elle lui disait: Voila un etranger; il ne peut pas participer aux actes religieux de ton foyer, il ne peut pas approcher du tombeau de ta famille, il a d'autres dieux que toi et il ne peut pas s'unir a toi par une priere commune; tes dieux repoussent son adoration et le regardent comme leur ennemi; il est ton ennemi aussi. Dans cette religion du foyer, l'homme ne prie jamais la divinite en faveur des autres hommes; il ne l'invoque que pour soi et les siens. Un proverbe grec est reste comme un souvenir et un vestige de cet ancien isolement de l'homme dans la priere. Au temps de Plutarque on disait encore a l'egoiste: Tu sacrifies au foyer. [1] Cela signifiait: Tu t'eloignes de tes concitoyens, tu n'as pas d'amis, tes semblables ne sont rien pour toi, tu ne vis que pour toi et les tiens. Ce proverbe etait l'indice d'un temps ou, toute religion etant autour du foyer, l'horizon de la morale et de l'affection ne depassait pas non plus le cercle etroit de la famille. Il est naturel que l'idee morale ait eu son commencement et ses progres comme l'idee religieuse. Le dieu des premieres generations, dans cette race, etait bien petit; peu a peu les hommes l'ont fait plus grand; ainsi la morale, fort etroite d'abord et fort incomplete, s'est insensiblement elargie jusqu'a ce que, de progres en progres, elle arrivat a proclamer le devoir d'amour envers tous les hommes. Son point de depart fut la famille, et c'est sous l'action des croyances de la religion domestique que les devoirs ont apparu d'abord aux yeux de l'homme. Qu'on se figure cette religion du foyer et du tombeau, a l'epoque de sa pleine vigueur. L'homme voit, tout pres de lui la divinite. Elle est presente, comme la conscience meme, a ses moindres actions. Cet etre fragile se trouve sous les yeux d'un temoin qui ne le quitte pas. Il ne se sent jamais seul. A cote de lui, dans sa maison, dans son champ, il a des protecteurs pour le soutenir dans les labeurs de la vie et des juges pour punir ses actions coupables. " Les Lares, disent les Romains, sont des divinites redoutables qui sont chargees de chatier les humains et de veiller sur tout ce qui se passe dans l'interieur des maisons. " -- " Les Penates, disent-ils encore, sont les dieux qui nous font vivre; ils nourrissent notre corps et reglent notre ame. " [2] On aimait a donner au foyer l'epithete de chaste et l'on croyait qu'il commandait aux hommes la chastete. Aucun acte materiellement ou moralement impur ne devait etre commis a sa vue. Les premieres idees de faute, de chatiment, d'expiation semblent etre venues de la. L'homme qui se sent coupable ne peut plus approcher de son propre foyer; son dieu le repousse. Pour quiconque a verse le sang, il n'y a plus de sacrifice permis, plus de libation, plus de priere, plus de repas sacre. Le dieu est si severe qu'il n'admet aucune excuse; il ne distingue pas entre un meurtre involontaire et un crime premedite. La main tachee de sang ne peut plus toucher les objets sacres. [3] Pour que l'homme puisse reprendre son culte et rentrer en possession de son dieu, il faut au moins qu'il se purifie par une ceremonie expiatoire. [4] Cette religion connait la misericorde; elle a des rites pour effacer les souillures de l'ame; si etroite et si grossiere qu'elle soit, elle sait consoler l'homme de ses fautes memes. Si elle ignore absolument les devoirs de charite, du moins elle trace a l'homme avec une admirable nettete ses devoirs de famille. Elle rend le mariage obligatoire; le celibat est un crime aux yeux d'une religion qui fait de la continuite de la famille le premier et le plus saint des devoirs. Mais l'union qu'elle prescrit ne peut s'accomplir qu'en presence des divinites domestiques; c'est l'union religieuse, sacree, indissoluble de l'epoux et de l'epouse. Que l'homme ne se croie pas permis de laisser de cote les rites et de faire du mariage un simple contrat consensuel, comme il l'a ete a la fin de la societe grecque et romaine. Cette antique religion le lui defend, et s'il ose le faire, elle l'en punit. Car le fils qui vient a naitre d'une telle union, est considere comme un batard, c'est-a-dire comme un etre qui n'a pas place au foyer; il n'a droit d'accomplir aucun acte sacre; il ne peut pas prier. [5] Cette meme religion veille avec soin sur la purete de la famille. A ses yeux, la plus grave faute qui puisse etre commise est l'adultere. Car la premiere regle du culte est que le foyer se transmette du pere au fils; or l'adultere trouble l'ordre de la naissance. Une autre regle est que le tombeau ne contienne que les membres de la famille; or le fils de l'adultere est un etranger qui est enseveli dans le tombeau. Tous les principes de la religion sont violes; le culte est souille, le foyer devient impur, chaque offrande au tombeau devient une impiete. Il y a plus: par l'adultere la serie des descendants est brisee; la famille, meme a l'insu des hommes vivants, est eteinte, et il n'y a plus de bonheur divin pour les ancetres. Aussi le Hindou dit-il: " Le fils de l'adultere aneantit dans cette vie et dans l'autre les offrandes adressees aux manes. " [6] Voila pourquoi les lois de la Grece et de Rome donnent au pere le droit de repousser l'enfant qui vient de naitre. Voila aussi pourquoi elles sont si rigoureuses, si inexorables pour l'adultere. A Athenes il est permis au mari de tuer le coupable. A Rome le mari, juge de la femme, la condamne a mort. Cette religion etait si severe que l'homme n'avait pas meme le droit de pardonner completement et qu'il etait au moins force de repudier sa femme. [7] Voila donc les premieres lois de la morale domestique trouvees et sanctionnees. Voila, outre le sentiment naturel, une religion imperieuse qui dit a l'homme et a la femme qu'ils sont unis pour toujours et que de cette union decoulent des devoirs rigoureux dont l'oubli entrainerait les consequences les plus graves dans cette vie et dans l'autre. De la est venu le caractere serieux et sacre de l'union conjugale chez les anciens et la purete que la famille a conservee longtemps. Cette morale domestique prescrit encore d'autres devoirs. Elle dit a l'epouse qu'elle doit obeir, au mari qu'il doit commander. Elle leur apprend a tous les deux a se respecter l'un l'autre. La femme a des droits, car elle a sa place au foyer; c'est elle qui a la charge de veiller a ce qu'il ne s'eteigne pas. [8] Elle a donc aussi son sacerdoce. La ou elle n'est pas, le culte domestique est incomplet et insuffisant. C'est un grand malheur pour un Grec que d'avoir " un foyer prive d'epouse ". [9] Chez les Romains, la presence de la femme est si necessaire dans le sacrifice, que le pretre perd son sacerdoce en devenant veuf. [10] On peut croire que c'est a ce partage du sacerdoce domestique que la mere de famille a du la veneration dont on n'a jamais cesse de l'entourer dans la societe grecque et romaine. De la vient que la femme a dans la famille le meme titre que son mari: les Latins disent _pater familias_ et _mater familias_, les Grecs [Grec: oichodespotaes] et [Grec: oichodespoina], les Hindous _grihapati, grihapatni_. De la vient aussi cette formule que la femme prononcait dans le mariage romain: _Ubi tu Caius, ego Caia_, formule qui nous dit que, si dans la maison il n'y a pas egale autorite, il y a au moins dignite egale. Quant au fils, nous l'avons vu soumis a l'autorite d'un pere qui peut le vendre et le condamner a mort. Mais ce fils a son role aussi dans le culte; il remplit une fonction dans les ceremonies religieuses; sa presence, a certains jours, est tellement necessaire que le Romain qui n'a pas de fils est force d'en adopter un fictivement pour ces jours-la, afin que les rites soient accomplis. [11] Et voyez quel lien puissant la religion etablit entre le pere et le fils! On croit a une seconde vie dans le tombeau, vie heureuse et calme si les repas funebres sont regulierement offerts. Ainsi le pere est convaincu, que sa destinee apres cette vie dependra du soin que son fils aura de son tombeau, et le fils, de son cote, est convaincu que son pere mort deviendra un dieu et qu'il aura a l'invoquer. On peut deviner tout ce que ces croyances mettaient de respect et d'affection reciproque dans la famille. Les anciens donnaient aux vertus domestiques le nom de piete: l'obeissance du fils envers le pere, l'amour qu'il portait a sa mere, c'etait de la piete, _pietas erga parentes_; l'attachement du pere pour son enfant, la tendresse de la mere, c'etait encore de la piete, _pietas erga liberos_. Tout etait divin dans la famille. Sentiment du devoir, affection naturelle, idee religieuse, tout cela se confondait, ne faisait qu'un, et s'exprimait par un meme mot. Il paraitra peut-etre bien etrange de compter l'amour de la maison parmi les vertus; c'en etait une chez les anciens. Ce sentiment etait profond et puissant dans leurs ames. Voyez Anchise qui, a la vue de Troie en flammes, ne veut pourtant pas quitter sa vieille demeure. Voyez Ulysse a qui l'on offre tous les tresors et l'immortalite meme, et qui ne veut que revoir la flamme de son foyer. Avancons jusqu'a Ciceron; ce n'est plus un poete, c'est un homme d'Etat qui parle: " Ici est ma religion, ici est ma race, ici les traces de mes peres; je ne sais quel charme se trouve ici qui penetre mon coeur et mes sens. " [12] Il faut nous placer par la pensee au milieu des plus antiques generations, pour comprendre combien ces sentiments, affaiblis deja au temps de Ciceron, avaient ete vifs et puissants. Pour nous la maison est seulement un domicile, un abri; nous la quittons et l'oublions sans trop de peine, ou, si nous nous y attachons, ce n'est que par la force des habitudes et des souvenirs. Car pour nous la religion n'est pas la; notre dieu est le Dieu de l'univers et nous le trouvons partout. Il en etait autrement chez les anciens; c'etait dans l'interieur de leur maison qu'ils trouvaient leur principale divinite, leur providence, celle qui les protegeait individuellement, qui ecoutait leurs prieres et exaucait leurs voeux. Hors de sa demeure, l'homme ne se sentait plus de dieu; le dieu du voisin etait un dieu hostile. L'homme aimait alors sa maison comme il aime aujourd'hui son eglise. [13] Ainsi ces croyances des premiers ages n'ont pas ete etrangeres au developpement moral de cette partie de l'humanite. Ces dieux prescrivaient la purete et defendaient de verser le sang; la notion de justice, si elle n'est pas nee de cette croyance, a du moins ete fortifiee par elle. Ces dieux appartenaient en commun a tous les membres d'une meme famille; la famille s'est ainsi trouvee unie par un lien puissant, et tous ses membres ont appris a s'aimer et a se respecter les uns les autres. Ces dieux vivaient dans l'interieur de chaque maison; l'homme a aime sa maison, sa demeure fixe et durable qu'il tenait de ses aieux et leguait a ses enfants comme un sanctuaire. L'antique morale, reglee par ces croyances, ignorait la charite; mais elle enseignait du moins les vertus domestiques. L'isolement de la famille a ete, chez cette race, le commencement de la morale. La les devoirs ont apparu, claire, precis, imperieux, mais resserres dans un cercle restreint. Et il faudra, nous rappeler, dans la suite de ce livre, ce caractere etroit de la morale primitive; car la societe civile, fondee plus tard sur les memes principes, a revetu le meme caractere, et plusieurs traits singuliers de l'ancienne politique s'expliqueront par la. [14] NOTES [1] [Grec: Estia thueis]. Pseudo-Plutarch., edit. Dubner, V, 167. [2] Plutarque, _Quest. rom._, 51. Macrobe, _Sat._, III, 4. [3] Herodote, I, 35. Virgile, _En._, II, 719. Plutarque, _Thesee_, 12. [4] Apollonius de Rhodes, IV, 704-707. Eschyle, _Choeph._, 96. [5] Isee, VII. Demosthenes, _in Macari._ [6] _Lois de Manou_, III, 175. [7] Demosthenes, _in Neoer_., 89. Il est vrai que, si cette morale primitive condamnait l'adultere, elle ne reprouvait pas l'inceste; la religion l'autorisait. Les prohibitions relatives au mariage etaient au rebours des notres: il etait louable d'epouser sa soeur (Demosthenes, _in Neoer_., 22; Cornelius Nepos, _prooemium_; id., _Vie de Cimon_; Minucius Felix, _in Octavio_), mais il etait defendu, en principe, d'epouser une femme d'une autre ville. [8] Caton, 143. Denys d'Halicarnasse, II, 22. _Lois de Manou_, III, 62; V, 151. [9] Xenophon, _Gouv. de Laced._. [10] Plutarque, _Quest. rom._, 50. [11] Denys d'Halicarnasse, II, 20, 22. [12] Ciceron, _De legib._, II, 1. _Pro domo_, 41. [13] De la la saintete du domicile, que les anciens reputerent toujours inviolable. Demosthenes, _in Androt._, 52; _in Evergum_, 60. _Digeste, de in jus voc._, II, 4. [14] Est-il besoin d'avertir que nous avons essaye, dans ce chapitre, de saisir la plus ancienne morale des peuples qui sont devenus les Grecs et les Romains? Est-il besoin d'ajouter que cette morale s'est modifiee ensuite avec le temps, surtout chez les Grecs? Deja dans l'_Odyssee_ nous trouverons des sentiments nouveaux et d'autres moeurs; la suite de ce livre le montrera. CHAPITRE X. LA GENS A ROME ET EN GRECE. On trouve chez les jurisconsultes romains et les ecrivains grecs les traces d'une antique institution qui parait avoir ete en grande vigueur dans le premier age des societes grecque et italienne, mais qui, s'etant affaiblie peu a peu, n'a laisse que des vestiges a peine perceptibles dans la derniere partie de leur histoire. Nous voulons parler de ce que les Latins appelaient _gens_ et les Grecs [Grec: genos]. On a beaucoup discute sur la nature et la constitution de la _gens_. Il ne sera peut-etre pas inutile de dire d'abord ce qui fait la difficulte du probleme. La _gens_, comme nous le verrons plus loin, formait un corps dont la constitution etait tout aristocratique; c'est grace a son organisation interieure que les patriciens de Rome et les Eupatrides d'Athenes perpetuerent longtemps leurs privileges. Lors donc que le parti populaire prit le dessus, il ne manqua pas de combattre de toutes ses forces cette vieille institution. S'il avait pu l'aneantir completement, il est probable qu'il ne nous serait pas reste d'elle le moindre souvenir. Mais elle etait singulierement vivace et enracinee dans les moeurs; on ne put pas la faire disparaitre tout a fait. On se contenta donc de la modifier: on lui enleva ce qui faisait son caractere essentiel et on ne laissa subsister que ses formes exterieures, qui ne genaient en rien le nouveau regime. Ainsi a Rome les plebeiens imaginerent de former des _gentes_ a l'imitation des patriciens; a Athenes on essaya de bouleverser les [Grec: genae], de les fondre entre eux et de les remplacer par les _demes_ que l'on etablit a leur ressemblance. Nous aurons a revenir sur ce point quand nous parlerons des revolutions. Qu'il nous suffise de faire remarquer ici que cette alteration profonde que la democratie a introduite dans le regime de la _gens_ est de nature a derouter ceux qui veulent en connaitre la constitution primitive. En, effet, presque tous les renseignements qui nous sont parvenus sur elle datent de l'epoque ou elle avait ete ainsi transformee. Ils ne nous montrent d'elle que ce que les revolutions en avaient laisse subsister. Supposons que, dans vingt siecles, toute connaissance du moyen age ait peri, qu'il ne reste plus aucun document sur ce qui precede la revolution de 1789, et que pourtant un historien de ce temps-la veuille se faire une idee des institutions anterieures. Les seuls documents qu'il aurait dans les mains lui montreraient la noblesse du dix-neuvieme siecle, c'est-a- dire quelque chose de fort different de la feodalite. Mais il songerait qu'une grande revolution s'est accomplie, et il en conclurait a bon droit que cette institution, comme toutes les autres, a du etre transformee; cette noblesse, que ses textes lui montreraient, ne serait plus pour lui que l'ombre ou l'image affaiblie et alteree d'une autre noblesse incomparablement plus puissante. Puis s'il examinait avec attention les faibles debris de l'antique monument, quelques expressions demeurees dans la langue, quelques termes echappes a la loi, de vagues souvenirs ou de steriles regrets, il devinerait peut-etre quelque chose du regime feodal et se ferait des institutions du moyen age une idee qui ne serait pas trop eloignee de la verite. La difficulte serait grande assurement; elle n'est pas moindre pour celui qui aujourd'hui veut connaitre la _gens_ antique; car il n'a d'autres renseignements sur elle que ceux qui datent d'un temps ou elle n'etait plus que l'ombre d'elle-meme. Nous commencerons par analyser tout ce que les ecrivains anciens nous disent de la _gens_, c'est-a-dire ce qui subsistait d'elle a l'epoque ou elle etait deja fort modifiee. Puis, a l'aide de ces restes, nous essayerons d'entrevoir le veritable regime de la _gens_ antique. _1 Ce que les ecrivains anciens nous font connaitre de la_ gens. Si l'on ouvre l'histoire romaine au temps des guerres puniques, on rencontre trois personnages qui se nomment Claudius Pulcher, Claudius Nero, Claudius Centho. Tous les trois appartiennent a une meme _gens_, la _gens_ Claudia. Demosthenes, dans un de ses plaidoyers, produit, sept temoins qui certifient qu'ils font partie du meme [Grec: genos], celui des Brytides. Ce qui est remarquable dans cet exemple, c'est que les sept personnes citees comme membres du meme [Grec: genos], se trouvaient inscrites dans six demes differents; cela montre que le [Grec: genos] ne correspondait pas exactement au deme et n'etait pas, comme lui, une simple division administrative. [1] Voila donc un premier fait avere; il y avait des _gentes_ a Rome et a Athenes. On pourrait citer des exemples relatifs a beaucoup d'autres villes de la Grece et de l'Italie et en conclure que, suivant toute vraisemblance, cette institution a ete universelle chez ces anciens peuples. Chaque _gens_ avait un culte special. En Grece on reconnaissait les membres d'une meme _gens_ " a ce qu'ils accomplissaient des sacrifices en commun depuis une epoque fort reculee ". [2] Plutarque mentionne le lieu des sacrifices de la _gens_ des Lycomedes, et Eschine parle de l'autel de la _gens_ des Butades. [3] A Rome aussi, chaque _gens_ avait des actes religieux a accomplir; le jour, le lieu, les rites etaient fixes par sa religion particuliere. [4] Le Capitole est bloque par les Gaulois; un Fabius en sort et traverse les lignes ennemies, vetu du costume religieux et portant a la main les objets sacres; il va offrir le sacrifice sur l'autel de sa _gens_ qui est situe sur le Quirinal. Dans la seconde guerre punique, un autre Fabius, celui qu'on appelle le bouclier de Rome, tient tete a Annibal; assurement la republique a grand besoin qu'il n'abandonne pas son armee; il la laisse pourtant entre les mains de l'imprudent Minucius: c'est que le jour anniversaire du sacrifice de sa _gens_ est arrive et qu'il faut qu'il coure a Rome pour accomplir l'acte sacre. [5] Ce culte devait etre perpetue de generation en generation; et c'etait un devoir de laisser des fils apres soi pour le continuer. Un ennemi personnel de Ciceron, Claudius, a quitte sa _gens_ pour entrer dans une famille plebeienne; Ciceron lui dit: " Pourquoi exposes-tu la religion de la _gens_ Claudia a s'eteindre par ta faute? " Les dieux de la _gens_, _Dii gentiles_, ne protegeaient qu'elle et ne voulaient etre invoques que par elle. Aucun etranger ne pouvait etre admis aux ceremonies religieuses. On croyait que, si un etranger avait une part de la victime ou meme s'il assistait seulement au sacrifice, les dieux de la _gens_ en etaient offenses et tous les membres etaient sous le coup d'une impiete grave. De meme que chaque _gens_ avait son culte et ses fetes religieuses, elle avait aussi son tombeau commun. On lit dans un plaidoyer de Demosthenes: " Cet homme, ayant perdu ses enfants, les ensevelit dans le tombeau de ses peres, dans ce tombeau qui est commun a tous ceux de sa _gens_. " La suite du plaidoyer montre qu'aucun etranger ne pouvait etre enseveli dans ce tombeau. Dans un autre discours, le meme orateur parle du tombeau ou la _gens_ des Buselides ensevelit ses membres et ou elle accomplit chaque annee un sacrifice funebre; " ce lieu de sepulture est un champ assez vaste qui est entoure d'une enceinte, suivant la coutume ancienne. " [6] Il en etait de meme chez les Romains. Velleius parle du tombeau de la _gens_ Quintilia, et Suetone nous apprend que la _gens_ Claudia avait le sien sur la pente du mont Capitolin. L'ancien droit de Rome considere les membres d'une _gens_ comme aptes a heriter les uns des autres. Les Douze Tables prononcent que, a defaut de fils et d'agnats, le _gentilis_ est heritier naturel. Dans cette legislation, le _gentilis_ est donc plus proche que le cognat, c'est-a- dire plus proche que le parent par les femmes. Rien n'est plus etroitement lie que les membres d'une _gens_. Unis dans la celebration des memes ceremonies sacrees, ils s'aident mutuellement dans tous les besoins de la vie. La _gens_ entiere repond de la dette d'un de ses membres; elle rachete le prisonnier, elle paye l'amende du condamne. Si l'un des siens devient magistrat, elle se cotise pour payer les depenses qu'entraine toute magistrature. [7] L'accuse se fait accompagner au tribunal par tous les membres de sa _gens_; cela marque la solidarite que la loi etablit entre l'homme et le corps dont il fait partie. C'est un acte contraire a la religion que de plaider contre un homme de sa _gens_ ou meme de porter temoignage contre lui. Un Claudius, personnage considerable, etait l'ennemi personnel d'Appius Claudius le decemvir; quand celui-ci fut cite en justice et menace de mort, Claudius se presenta pour le defendre et implora le peuple en sa faveur, non toutefois sans avertir que, s'il faisait cette demarche, " ce n'etait pas par affection, mais par devoir ". Si un membre de la _gens_ n'avait pas le droit d'en appeler un autre devant la justice de la cite, c'est qu'il y avait une justice dans la _gens_ elle-meme. Chacune avait, en effet, son chef, qui etait a la fois son juge, son pretre, et son commandant militaire. [8] On sait que lorsque la famille sabine des Claudius vint s'etablir a Rome, les trois mille personnes qui la composaient, obeissaient a un chef unique. Plus tard, quand les Fabius se chargent seuls de la guerre contre les Veiens, nous voyons que cette _gens_ a un chef qui parle en son nom devant le Senat et qui la conduit a l'ennemi. [9] En Grece aussi, chaque _gens_ avait son chef; les inscriptions en font foi, et elles nous montrent que ce chef portait assez generalement le titre d'archonte. [10] Enfin a Rome comme en Grece, la _gens_ avait ses assemblees; elle portait des decrets, auxquels ses membres devaient obeir, et que la cite elle-meme respectait. [11] Tel est l'ensemble d'usages et de lois que nous trouvons encore en vigueur aux epoques ou la _gens_ etait deja affaiblie et presque denaturee. Ce sont la les restes de cette antique institution. _2 Examens de quelques opinions qui ont ete emises pour expliquer la_ gens _romaine_. Sur cet objet, qui est livre depuis longtemps aux disputes des erudits, plusieurs systemes ont ete proposes. Les uns disent: La _gens_ n'est pas autre chose qu'une similitude de nom. [12] D'autres: Le mot _gens_ designe une sorte de parente factice. Suivant d'autres, la _gens_ n'est que l'expression d'un rapport entre une famille qui exerce le patronage et d'autres familles qui sont clientes. Mais aucune de ces trois explications ne repond a toute la serie de faits, de lois, d'usages, que nous venons d'enumerer. Une autre opinion, plus serieuse, est celle qui conclut ainsi: la _gens_ est une association politique de plusieurs familles qui etaient a l'origine etrangeres les unes aux autres; a defaut de lien du sang, la cite a etabli entre elles une union fictive et une sorte de parente religieuse. Mais une premiere objection se presente. Si la _gens_ n'est qu'une association factice, comment expliquer que ses membres aient un droit a heriter les uns des autres? Pourquoi le _gentilis_ est-il prefere au cognat? Nous avons vu plus haut les regles de l'heredite, et nous avons dit quelle relation etroite et necessaire la religion avait etablie entre le droit d'heriter et la parente masculine. Peut-on supposer que la loi ancienne se fut ecartee de ce principe au point d'accorder la succession aux _gentiles_, si ceux-ci avaient ete les uns pour les autres des etrangers? Le caractere le plus saillant et le mieux constate de la _gens_, c'est qu'elle a en elle-meme un culte, comme la famille a le sien. Or, si l'on cherche quel est le dieu que chacune adore, on remarque que c'est presque toujours un ancetre divinise, et que l'autel ou elle porte le sacrifice est un tombeau. A Athenes, les Eumolpides venerent Eumolpos, auteur de leur race; les Phytalides adorent le heros Phytalos, les Butades Butes, les Buselides Buselos, les Lakiades Lakios, les Amynandrides Cerops. [13] A Rome, les Claudius descendent d'un Clausus; les Caecilius honorent comme chef de leur race le heros Caeculus, les Calpurnius un Calpus, les Julius un Julus, les Cloelius un Cloelus. [14] Il est vrai qu'il nous est bien permis de croire que beaucoup de ces genealogies ont ete imaginees apres coup; mais il faut bien avouer que cette supercherie n'aurait pas eu de motif, si ce n'avait ete un usage constant chez les veritables _gentes_ de reconnaitre un ancetre commun et de lui rendre un culte. Le mensonge cherche toujours a imiter la verite. D'ailleurs la supercherie n'etait pas aussi aisee a commettre qu'il nous le semble. Ce culte n'etait pas une vaine formalite de parade. Une des regles les plus rigoureuses de la religion etait qu'on ne devait honorer comme ancetres que ceux dont on descendait veritablement; offrir ce culte a un etranger etait une impiete grave. Si donc la _gens_ adorait en commun un ancetre, c'est qu'elle croyait sincerement descendre de lui. Simuler un tombeau, etablir des anniversaires et un culte annuel, c'eut ete porter le mensonge dans ce qu'on avait de plus sacre, et se jouer de la religion. Une telle fiction fut possible au temps de Cesar, quand la vieille religion des familles ne touchait plus personne. Mais si l'on se reporte au temps ou ces croyances etaient puissantes, on ne peut pas imaginer que plusieurs familles, s'associant dans une meme fourberie, se soient dit: Nous allons feindre d'avoir un meme ancetre; nous lui erigerons un tombeau, nous lui offrirons des repas funebres, et nos descendants l'adoreront dans toute la suite des temps. Une telle pensee ne devait pas se presenter aux esprits, ou elle etait ecartee comme une pensee coupable. Dans les problemes difficiles que l'histoire offre souvent, il est bon de demander aux termes de la langue tous les enseignements qu'ils peuvent donner. Une institution est quelquefois expliquee par le mot qui la designe. Or, le mot _gens_ est exactement le meme que le mot _genus_, au point qu'on pouvait les prendre l'un pour l'autre et dire indifferemment _gens Fabia_ et _genus Fabium_; tous les deux correspondent au verbe _gignere_ et au substantif _genitor_, absolument comme [Grec: genos] correspond a [Grec: gennan] et a [Grec: goneus]. Tous ces mots portent en eux l'idee de filiation. Les Grecs designaient aussi les membres d'un [Grec: genos] par le mot [Grec: omogalactes], qui signifie _nourris du meme lait_. Que l'on compare a tous ces mots ceux que nous avons l'habitude de traduire par famille, le latin _familia_, le grec [Grec: oikos]. Ni l'un ni l'autre ne contient en lui le sens de generation ou de parente. La signification vraie de _familia_ est propriete; il designe le champ, la maison, l'argent, les esclaves, et c'est pour cela que les Douze Tables disent, en parlant de l'heritier, _familiam nancitor_, qu'il prenne la succession. Quant a [Grec: oikos], il est clair qu'il ne presente a l'esprit aucune autre idee que celle de propriete ou de domicile. Voila cependant les mots que nous traduisons habituellement par famille. Or, est-il admissible que des termes dont le sens intrinseque est celui de domicile ou de propriete, aient pu etre employes souvent pour designer une famille, et que d'autres mots dont le sens interne est filiation, naissance, paternite, n'aient jamais designe qu'une association artificielle? Assurement cela ne serait pas conforme a la logique si droite et si nette des langues anciennes. Il est indubitable que les Grecs et les Romains attachaient aux mots _gens_ et [Grec: genos] l'idee d'une origine commune. Cette idee a pu s'effacer quand la gens s'est alteree, mais le mot est reste pour en porter temoignage. Le systeme qui presente la _gens_ comme une association factice, a donc contre lui, 1 la vieille legislation qui donne aux _gentiles_ un droit d'heredite, 2 les croyances religieuses qui ne veulent de communaute de culte que la ou il y a communaute de naissance; 3 les termes de la langue qui attestent dans la _gens_ une origine commune. Ce systeme a encore ce defaut qu'il fait croire que les societes humaines ont pu commencer par une convention et par un artifice, ce que la science historique ne peut pas admettre comme vrai. _3 La_ gens _est la famille ayant encore son organisation primitive et son unite._ Tout nous presente la _gens_ comme unie par un lien de naissance. Consultons encore le langage: les noms des _gentes_, en Grece aussi bien qu'a Rome, ont tous la forme qui etait usitee dans les deux langues pour les noms patronymiques. Claudius signifie fils de Clausus, et Butades fils de Butes. Ceux qui croient voir dans la _gens_ une association artificielle, partent d'une donnee qui est fausse. Ils supposent qu'une _gens_ comptait toujours plusieurs familles ayant des noms divers, et ils citent volontiers l'exemple de la _gens_ Cornelia qui renfermait en effet des Scipions, des Lentulus, des Cossus, des Sylla. Mais il s'en faut bien qu'il en fut toujours ainsi. La _gens_ Marcia parait n'avoir jamais eu qu'une seule lignee; on n'en voit qu'une aussi dans la _gens_ Lucretia, et dans la _gens_ Quintilia pendant longtemps. Il serait assurement fort difficile de dire quelles sont les familles qui ont forme la _gens_ Fabia; car tous les Fabius connus dans l'histoire appartiennent manifestement a la meme souche; tous portent d'abord le meme surnom de Vibulanus; ils le changent tous ensuite pour celui d'Ambustus, qu'ils remplacent plus tard par celui de Maximus ou de Dorso. On sait qu'il etait d'usage a Rome que tout patricien portat trois noms. On s'appelait, par exemple, Publius Cornelius Scipio. Il n'est pas inutile de rechercher lequel de ces trois mots etait considere comme le nom veritable. Publius n'etait qu'un _nom mis en avant, praenomen_; Scipio etait un _nom ajoute, agnomen_. Le vrai nom etait Cornelius; or, ce nom etait en meme temps celui de la _gens_ entiere. N'aurions-nous que ce seul renseignement sur la _gens_ antique, il nous suffirait pour affirmer qu'il y a eu des Cornelius avant qu'il y eut des Scipions, et non pas, comme on le dit souvent, que la famille des Scipions s'est associee a d'autres pour former la _gens_ Cornelia. Nous voyons, en effet, par l'histoire que la _gens_ Cornelia fut longtemps indivise et que tous ses membres portaient egalement le surnom de Maluginensis et celui de Cossus. C'est seulement au temps du dictateur Camille qu'une de ses branches adopte le surnom de Scipion; un peu plus tard, une autre branche prend le surnom de Rufus, qu'elle remplace ensuite par celui de Sylla. Les Lentulus ne paraissent qu'a l'epoque des guerres des Samnites, les Cethegus que dans la seconde guerre punique. Il en est de meme de la _gens_ Claudia. Les Claudius restent longtemps unis en une seule famille et portent tous le surnom de Sabinus ou de Regillensis, signe de leur origine. On les suit pendant sept generations sans distinguer de branches dans cette famille d'ailleurs fort nombreuse. C'est seulement a la huitieme generation, c'est-a-dire au temps de la premiere guerre punique, que l'on voit trois branches se separer et adopter trois surnoms qui leur deviennent hereditaires: ce sont les Claudius Pulcher qui se continuent pendant deux siecles, les Claudius Centho qui ne tardent guere a s'eteindre, et les Claudius Nero qui se perpetuent jusqu'au temps de l'Empire. Il ressort de tout cela que la gens n'etait pas une association de familles, mais qu'elle etait la famille elle-meme. Elle pouvait indifferemment ne comprendre qu'une seule lignee ou produire des branches nombreuses; ce n'etait toujours qu'une famille. Il est d'ailleurs facile de se rendre compte de la formation de la gens antique et de sa nature, si l'on se reporte aux vieilles croyances et aux vieilles institutions que nous avons observees plus haut. On reconnaitra meme que la gens est derivee tout naturellement de la religion domestique et du droit prive des anciens ages. Que prescrit, en effet, cette religion primitive? Que l'ancetre, c'est-a-dire l'homme qui le premier a ete enseveli dans le tombeau, soit honore perpetuellement comme un dieu, et que ses descendants reunis chaque annee pres du lieu sacre ou il repose, lui offrent le repas funebre. Ce foyer toujours allume, ce tombeau toujours honore d'un culte, voila le centre autour duquel toutes les generations viennent vivre et par lequel toutes les branches de la famille, quelque nombreuses qu'elles puissent etre, restent groupees en un seul faisceau. Que dit encore le droit prive de ces vieux ages? En observant ce qu'etait l'autorite dans la famille ancienne, nous avons vu que les fils ne se separaient pas du pere; en etudiant les regles de la transmission du patrimoine, nous avons constate que, grace au droit d'ainesse, les freres cadets ne se separaient pas du frere aine. Foyer, tombeau, patrimoine, tout cela a l'origine etait indivisible. La famille l'etait par consequent. Le temps ne la demembrait pas. Cette famille indivisible, qui se developpait a travers les ages, perpetuant de siecle en siecle son culte et son nom, c'etait veritablement la gens antique. La gens etait la famille, mais la famille ayant conserve l'unite que sa religion lui commandait, et ayant atteint tout le developpement que l'ancien droit prive lui permettait d'atteindre. [15] Cette verite admise, tout ce que les ecrivains anciens nous disent de la _gens_, devient clair. L'etroite solidarite que nous remarquions tout a l'heure entre ses membres n'a plus rien de surprenant; ils sont parents par la naissance. Le culte qu'ils pratiquent en commun n'est pas une fiction; il leur vient de leurs ancetres. Comme ils sont une meme famille, ils ont une sepulture commune. Pour la meme raison, la loi des Douze Tables les declare aptes a heriter les une des autres. Pour la meme raison encore, ils portent un meme nom. Comme ils avaient tous, a l'origine, un meme patrimoine indivis, ce fut un usage et meme une necessite que la _gens_ entiere repondit de la dette d'un de ses membres, et qu'elle payat la rancon du prisonnier ou l'amende du condamne. Toutes ces regles s'etaient etablies d'elles-memes lorsque la _gens_ avait encore son unite; quand elle se demembra, elles ne purent pas disparaitre completement. De l'unite antique et sainte de cette famille il resta des marques persistantes dans le sacrifice annuel qui en rassemblait les membres epars, dans le nom qui leur restait commun, dans la legislation qui leur reconnaissait des droits d'heredite, dans les moeurs qui leur enjoignaient de s'entr'aider. [16] _4 La famille_ (gens) _a ete d'abord la seule forme de societe._ Ce que nous avons vu de la famille, sa religion domestique, les dieux qu'elle s'etait faits, les lois qu'elle s'etait donnees, le droit d'ainesse sur lequel elle s'etait fondee, son unite, son developpement d'age en age jusqu'a former la _gens_, sa justice, son sacerdoce, son gouvernement interieur, tout cela porte forcement notre pensee vers une epoque primitive ou la famille etait independante de tout pouvoir superieur, et ou la cite n'existait pas encore. Que l'on regarde cette religion domestique, ces dieux qui n'appartenaient qu'a une famille et n'exercaient leur providence que dans l'enceinte d'une maison, ce culte qui etait secret, cette religion qui ne voulait pas etre propagee, cette antique morale qui prescrivait l'isolement des familles: il est manifeste que des croyances de cette nature n'ont pu prendre naissance dans les esprits des hommes qu'a une epoque ou les grandes societes n'etaient pas encore formees. Si le sentiment religieux s'est contente d'une conception si etroite du divin, c'est que l'association humaine etait alors etroite en proportion. Le temps ou l'homme ne croyait qu'aux dieux domestiques, est aussi le temps ou il n'existait que des familles. Il est bien vrai que ces croyances ont pu subsister ensuite, et meme fort longtemps, lorsque les cites et les nations etaient formees. L'homme ne s'affranchit pas aisement des opinions qui ont une fois pris l'empire sur lui. Ces croyances ont donc pu durer, quoiqu'elles fussent alors en contradiction avec l'etat social. Qu'y a-t-il, en effet, de plus contradictoire que de vivre en societe civile et d'avoir dans chaque famille des dieux particuliers? Mais il est clair que cette contradiction n'avait pas existe toujours et qu'a l'epoque ou ces croyances s'etaient etablies dans les esprits et etaient devenues assez puissantes pour former une religion, elles repondaient exactement a l'etat social des hommes. Or, le seul etat social qui puisse etre d'accord avec elles est celui ou la famille vit independante et isolee. C'est dans cet etat que toute la race aryenne parait avoir vecu longtemps. Les hymnes des Vedas en font foi pour la branche qui a donne naissance aux Hindous; les vieilles croyances et le vieux droit prive l'attestent pour ceux qui sont devenus les Grecs et les Romains. Si l'on compare les institutions politiques des Aryas de l'Orient avec celles des Aryas de l'Occident, on ne trouve presque aucune analogie. Si l'on compare, au contraire, les institutions domestiques de ces divers peuples, on s'apercoit que la famille etait constituee d'apres les memes principes dans la Grece et dans l'Inde; ces principes etaient d'ailleurs, comme nous l'avons constate plus haut, d'une nature si singuliere, qu'il n'est pas a supposer que cette ressemblance fut l'effet du hasard; enfin, non-seulement ces institutions offrent une evidente analogie, mais encore les mots qui les designent sont souvent les memes dans les differentes langues que cette race a parlees depuis le Gange jusqu'au Tibre. On peut tirer de la une double conclusion: l'une est que la naissance des institutions domestiques dans cette race est anterieure a l'epoque ou ses differentes branches se sont separees; l'autre est qu'au contraire la naissance des institutions politiques est posterieure a cette separation. Les premieres ont ete fixees des le temps ou la race vivait encore dans son antique berceau de l'Asie centrale; les secondes se sont formees peu a peu dans les diverses contrees ou ses migrations l'ont conduite. On peut donc entrevoir une longue periode pendant laquelle les hommes n'ont connu aucune autre forme de societe que la famille. C'est alors que s'est produite la religion domestique, qui n'aurait pas pu naitre dans une societe autrement constituee et qui a du meme etre longtemps un obstacle au developpement social. Alors aussi s'est etabli l'ancien droit prive, qui plus tard s'est trouve en desaccord avec les interets d'une societe un peu etendue, mais qui etait en parfaite harmonie avec l'etat de societe dans lequel il est ne. Placons-nous donc par la pensee au milieu de ces antiques generations dont le souvenir n'a pas pu perir tout a fait et qui ont legue leurs croyances et leurs lois aux generations suivantes. Chaque famille a sa religion, ses dieux, son sacerdoce. L'isolement religieux est sa loi; son culte est secret. Dans la mort meme ou dans l'existence qui la suit, les familles ne se melent pas: chacune continue a vivre a part dans son tombeau, d'ou l'etranger est exclu. Chaque famille a aussi sa propriete, c'est-a-dire sa part de terre qui lui est attachee inseparablement par sa religion; ses dieux Termes gardent l'enceinte, et ses manes veillent sur elle. L'isolement de la propriete est tellement obligatoire que deux domaines ne peuvent pas confiner l'un a l'autre et doivent laisser entre eux une bande de terre qui soit neutre et qui reste inviolable. Enfin chaque famille a son chef, comme une nation aurait son roi. Elle a ses lois, qui sans doute ne sont pas ecrites, mais que la croyance religieuse grave dans le coeur de chaque homme. Elle a sa justice interieure au-dessus de laquelle il n'en est aucune autre a laquelle on puisse appeler. Tout ce dont l'homme a rigoureusement besoin pour sa vie materielle ou pour sa vie morale, la famille le possede en soi. Il ne lui faut rien du dehors; elle est un etat organise, une societe qui se suffit. Mais cette famille des anciens ages n'est pas reduite aux proportions de la famille moderne. Dans les grandes societes la famille se demembre et s'amoindrit; mais en l'absence de toute autre societe, elle s'etend, elle se developpe, elle se ramifie sans se diviser. Plusieurs branches cadettes restent groupees autour d'une branche ainee, pres du foyer unique et du tombeau commun. Un autre element encore entra dans la composition de cette famille antique. Le besoin reciproque que le pauvre a du riche et que le riche a du pauvre, fit des serviteurs. Mais dans cette sorte de regime patriarcal, serviteurs ou esclaves c'est tout un. On concoit, en effet, que le principe d'un service libre, volontaire, pouvant cesser au gre du serviteur, ne peut guere s'accorder avec un etat social ou la famille vit isolee. D'ailleurs la religion domestique ne permet pas d'admettre dans la famille un etranger. Il faut donc que par quelque moyen le serviteur devienne un membre et une partie integrante, de cette famille. C'est a quoi l'on arrive par une sorte d'initiation du nouveau venu au culte domestique. Un curieux usage, qui subsista longtemps dans les maisons atheniennes, nous montre comment l'esclave entrait dans la famille. On le faisait approcher du foyer, on le mettait en presence de la divinite domestique; on lui versait sur la tete de l'eau lustrale et il partageait avec la famille quelques gateaux et quelques fruits. [17] Cette ceremonie avait de l'analogie avec celle du mariage et celle de l'adoption. Elle signifiait sans doute que le nouvel arrivant, etranger la veille, serait desormais un membre de la famille et en aurait la religion. Aussi l'esclave assistait- il aux prieres et partageait-il les fetes. [18] Le foyer le protegeait; la religion des dieux Lares lui appartenait aussi bien qu'a son maitre. [19] C'est pour cela que l'esclave devait etre enseveli dans le lieu de la sepulture de la famille. Mais par cela meme que le serviteur acquerait le culte et le droit de prier, il perdait sa liberte. La religion etait une chaine qui le retenait. Il etait attache a la famille pour toute sa vie et meme pour le temps qui suivait la mort. Son maitre pouvait le faire sortir de la basse servitude et le traiter en homme libre. Mais le serviteur ne quittait pas pour cela la famille. Comme il y etait lie par le culte, il ne pouvait pas sans impiete se separer d'elle. Sous le nom d'_affranchi_ ou sous celui de _client_, il continuait a reconnaitre l'autorite du chef ou patron et ne cessait pas d'avoir des obligations envers lui. Il ne se mariait qu'avec l'autorisation du maitre, et les enfants qui naissaient de lui, continuaient a obeir. Il se formait ainsi dans le sein de la grande famille un certain nombre de petites familles clientes et subordonnees. Les Romains attribuaient l'etablissement de la clientele a Romulus, comme si une institution de cette nature pouvait etre l'oeuvre d'un homme. La clientele est plus vieille que Romulus. Elle a d'ailleurs existe partout, en Grece aussi bien que dans toute l'Italie. Ce ne sont pas les cites qui l'ont etablie et reglee; elles l'ont, au contraire, comme nous le verrons plus loin, peu a peu amoindrie et detruite. La clientele est une institution du droit domestique, et elle a existe dans les familles avant qu'il y eut des cites. Il ne faut pas juger de la clientele des temps antiques d'apres les clients que nous voyons au temps d'Horace. Il est clair que le client fut longtemps un serviteur attache au patron. Mais il y avait alors quelque chose qui faisait sa dignite: c'est qu'il avait part au culte et qu'il etait associe a la religion de la famille. Il avait le meme foyer, les memes fetes, les memes _sacra_ que son patron. A Rome, en signe de cette communaute religieuse, il prenait le nom de la famille. Il en etait considere comme un membre par l'adoption. De la un lien etroit et une reciprocite de devoirs entre le patron et le client. Ecoutez la vieille loi romaine: " Si le patron a fait tort a son client, qu'il soit maudit, _sacer esto_, qu'il meure. " Le patron doit proteger le client par tous les moyens et toutes les forces dont il dispose, par sa priere comme pretre, par sa lance comme guerrier, par sa loi comme juge. Plus tard, quand la justice de la cite appellera le client, le patron devra le defendre; il devra meme lui reveler les formules mysterieuses de la loi qui lui feront gagner sa cause. On pourra temoigner en justice contre un cognat, on ne le pourra pas contre un client; et l'on continuera a considerer les devoirs envers les clients comme fort au-dessus des devoirs envers les cognats. [20] Pourquoi? C'est qu'un cognat, lie seulement par les femmes, n'est pas un parent et n'a pas part a la religion de la famille. Le client, au contraire, a la communaute du culte; il a, tout inferieur qu'il est, la veritable parente, qui consiste, suivant l'expression de Platon, a adorer les memes dieux domestiques. La clientele est un lien sacre que la religion a forme et que rien ne peut rompre. Une fois client d'une famille, on ne peut plus se detacher d'elle. La clientele est meme hereditaire. On voit par tout cela que la famille des temps les plus anciens, avec sa branche ainee et ses branches cadettes, ses serviteurs et ses clients, pouvait former un groupe d'hommes fort nombreux. Une famille, grace a sa religion qui en maintenait l'unite, grace a son droit prive qui la rendait indivisible, grace aux lois de la clientele qui retenaient ses serviteurs, arrivait a former a la longue une societe fort etendue qui avait son chef hereditaire. C'est d'un nombre indefini de societes de cette nature que la race aryenne parait avoir ete composee pendant une longue suite de siecles. Ces milliers de petits groupes vivaient isoles, ayant peu de rapports entre eux, n'ayant nul besoin les uns des autres, n'etant unis par aucun lien ni religieux ni politique, ayant chacun son domaine, chacun son gouvernement interieur, chacun ses dieux. NOTES [1] Demosthenes, _in Neoer._, 71. Voy. Plutarque, _Themist._, 1. Eschine, _De falsa legat._, 147. Boeckh, _Corp. inscr._, 385. Ross, _Demi Attici_, 24. La _gens_ chez les Grecs est souvent appelee [Grec: patra]: Pindare, _passim_. [2] Hesychius, [Grec: gennaetai]. Pollux, III, 52; Harpocration, [Grec: orgeones]. [3] Plutarque, _Themist._, I. Eschine, _De falsa legat._, 147. [4] Ciceron, _De arusp. resp._, 15. Denys d'Halicarnasse, XI, 14. Festus, _Propudi_. [5] Tite-Live, V, 46; XXII, 18. Valere-Maxime, I, 1, 11. Polybe, III, 94. Pline, XXXIV, 13. Macrobe, III, 5. [6] Demosthenes, _in Macart._, 79; _in Eubul._, 28. [7] Tite-Live, V, 32. Denys d'Halicarnasse, XIII, 5. Appien, _Annib._, 28. [8] Denys d'Halicarnasse, II, 7. [9] Denys d'Halicarnasse, IX, 5. [10] Boeckh, _Corp. inscr._, 397, 399. Ross, _Demi Attici_, 24. [11] Tite-Live, VI, 20. Suetone, _Tibere_, 1. Ross, _Demi Attici_, 24. [12] Deux passages de Ciceron, _Tuscul._, 1, 16, et _Topiques_, 6, ont singulierement embrouille la question. Ciceron parait avoir ignore, comme presque tous ses contemporains, ce que c'etait que la _gens_ antique. [13] Demosthenes, _in Macart._, 79. Pausanias, I, 37. _Inscription des Amynandrides_, citee par Ross, p. 24. [14] Festus, vis Caeculus, Calpurnii, Cloelia. [15] Nous n'avons pas a revenir sur ce que nous avons dit plus haut (liv. II, ch. v) de l'_agnation_. On a pu voir que l'_agnation_ et la _gentilite_ decoulaient des memes principes et etaient une parente de meme nature. Le passage de la loi des Douze Tables qui assigne l'heritage aux _gentiles_ a defaut d'_agnati_ a embarrasse les jurisconsultes et a fait penser qu'il pouvait y avoir une difference essentielle entre ces deux sortes de parente. Mais cette difference essentielle ne se voit par aucun texte. On etait _agnatus_ comme on etait _gentilis_, par la descendance masculine et par le lien religieux. Il n'y avait entre les deux qu'une difference de degre, qui se marqua surtout a partir de l'epoque ou les branches d'une meme _gens_ se diviserent. L'_agnatus_ fut membre de la branche, le _gentilis_ de la _gens_. Il s'etablit alors la meme distinction entre les termes de _gentilis_ et d'_agnatus_ qu'entre les mots _gens_ et _familia_. _Familiam dicimus omnium agnatorum_, dit Ulpien au _Digeste_, liv. L, tit. 16, S 195. Quand on etait agnat a l'egard d'un homme, on etait a plus forte raison son _gentilis_; mais on pouvait etre _gentilis_ sans etre agnat. La loi des Douze Tables donnait l'heritage, a defaut d'agnats, a ceux qui n'etaient que _gentilis_ a l'egard du defunt, c'est-a-dire qui n'etaient de sa _gens_ sans etre de sa branche ou de sa _familia_. [16] L'usage des noms patronymiques date de cette haute antiquite et se rattache visiblement a cette vieille religion. L'unite de naissance et de culte se marqua par l'unite de nom. Chaque _gens_ se transmit de generation en generation le nom de l'ancetre et le perpetua avec le meme soin qu'elle perpetuait son culte. Ce que les Romains appelaient proprement _nomen_ etait ce nom de l'ancetre que tous les descendants et tous les membres de la _gens_ devaient porter. Un jour vint ou chaque branche, en se rendant independante a certains egards, marqua son individualite en adoptant un surnom (_cognomen_). Comme d'ailleurs chaque personne dut etre distinguee par une denomination particuliere, chacun eut son _agnomen_, comme Caius ou Quintus. Mais le vrai nom etait celui de la _gens_; c'etait celui-la que l'on portait officiellement; c'etait celui-la qui etait sacre; c'etait celui-la qui, remontant au premier ancetre connu, devait durer aussi longtemps que la famille et que ses dieux. -- Il en etait de meme en Grece; Romains et Hellenes se ressemblent encore en ce point. Chaque Grec, du moins s'il appartenait a une famille ancienne et regulierement constituee, avait trois noms comme le patricien de Rome. L'un de ces noms lui etait particulier; un autre etait celui de son pere, et comme ces deux noms alternaient ordinairement entre eux, l'ensemble des deux equivalait au _cognomen_ hereditaire qui designait a Rome une branche de la _gens_. Enfin le troisieme nom etait celui de la _gens_ tout entiere. Exemples: [Grec: Miltiadaes Kimonos Lachiadaes], et a la generation suivante [Grec: Kimon Miltiadou Lachiadaes]. Les Lakiades formaient un [Grec: genos] comme les Cornelii une _gens_. Il en etait ainsi des Butades, des Phytalides, des Brytides, des Amynandrides, etc. On peut remarquer que Pindare ne fait jamais l'eloge de ses heros sans rappeler le nom de leur [Grec: genos]. Ce nom, chez les Grecs, etait ordinairement termine en [Grec: idaes] ou [Grec: adaes] et avait ainsi une forme d'adjectif, de meme que le nom de la _gens_, chez les Romains, etait invariablement termine en _ius_. Ce n'en etait pas moins le vrai nom; dans le langage journalier on pouvait designer l'homme par son surnom individuel; mais dans le langage officiel de la politique ou de la religion, il fallait donner a l'homme sa denomination complete et surtout ne pas oublier le nom du [Grec: genos]. (Il est vrai que plus tard la democratie substitua le nom du deme a celui du [Grec: genos].) -- Il est digne de remarque que l'histoire des noms a suivi une tout autre marche chez les anciens que dans les societes chretiennes. Au moyen age, jusqu'au douzieme siecle, le vrai nom etait le nom de bapteme ou nom individuel, et les noms patronymiques ne sont venus qu'assez tard comme noms de terre ou comme surnoms. Ce fut exactement le contraire chez les anciens. Or cette difference se rattache, si l'on y prend garde, a la difference des deux religions. Pour la vieille religion domestique, la famille etait le vrai corps, le veritable etre vivant, dont l'individu n'etait qu'un membre inseparable; aussi le nom patronymique fut-il le premier en date et le premier en importance. La nouvelle religion, au contraire, reconnaissait a l'individu une vie propre, une liberte complete, une independance toute personnelle, et ne repugnait nullement a l'isoler de la famille; aussi le nom de bapteme fut-il le premier et longtemps le seul nom. [17] Demosthenes, _in Stephanum_, I, 74. Aristophane, _Plutus_, 768. Ces deux ecrivains indiquent clairement une ceremonie, mais ne la decrivent pas. Le scholiaste d'Aristophane ajoute quelques details. [18] _Ferias in famulis habento_. Ciceron, _De legib._, II, 8; II, 12. [19] _Quum dominus tum famulis religio Larum_. Ciceron, _De legib._, II, 11. Comp. Eschyle, _Agamemnon_, 1035-1038. L'esclave pouvait meme accomplir l'acte religieux au nom de son maitre. Caton, _De re rust_, 83. [20] Caton, dans Aulu-Gelle, V, 3; XXI, 1. LIVRE III. LA CITE. CHAPITRE PREMIER. LA PHRATRIE ET LA CURIE; LA TRIBU. Nous n'avons presente jusqu'ici et nous ne pouvons presenter encore aucune date. Dans l'histoire de ces societes antiques, les epoques sont plus facilement marquees par la succession des idees et des institutions que par celle des annees. L'etude des anciennes regles du droit prive nous a fait entrevoir, par dela les temps qu'on appelle historiques, une periode de siecles pendant lesquels la famille fut la seule forme de societe. Cette famille pouvait alors contenir dans son large cadre plusieurs milliers d'etres humains. Mais dans ces limites l'association humaine etait encore trop etroite: trop etroite pour les besoins materiels, car il etait difficile que cette famille se suffit en presence de toutes les chances de la vie; trop etroite aussi pour les besoins moraux de notre nature, car nous avons vu combien dans ce petit monde l'intelligence du divin etait insuffisante et la morale incomplete. La petitesse de cette societe primitive repondait bien a la petitesse de l'idee qu'on s'etait faite de la divinite. Chaque famille avait ses dieux, et l'homme ne concevait et n'adorait que des divinites domestiques. Mais il ne devait pas se contenter longtemps de ces dieux si fort au-dessous de ce que son intelligence peut atteindre. S'il lui fallait encore beaucoup de siecles pour arriver a se representer Dieu comme un etre unique, incomparable, infini, du moins, il devait se rapprocher insensiblement de cet ideal en agrandissant d'age en age sa conception et en reculant peu a peu l'horizon dont la ligne separe pour lui l'Etre divin des choses de la terre. L'idee religieuse et la societe humaine allaient donc grandir en meme temps. La religion domestique defendait a deux familles de se meler et de se fondre ensemble. Mais il etait possible que plusieurs familles, sans rien sacrifier de leur religion particuliere, s'unissent du moins pour la celebration d'un autre culte qui leur fut commun. C'est ce qui arriva. Un certain nombre de familles formerent un groupe, que la langue grecque appelait une phratrie, la langue latine une curie. [1] Existait-il entre les familles d'un meme groupe un lien de naissance? Il est impossible de l'affirmer. Ce qui est sur, c'est que cette association nouvelle ne se fit pas sans un certain elargissement de l'idee religieuse. Au moment meme ou elles s'unissaient, ces familles concurent une divinite superieure a leurs divinites domestiques, qui leur etait commune a toutes, et qui veillait sur le groupe entier. Elles lui eleverent un autel, allumerent un feu sacre et instituerent un culte. Il n'y avait pas de curie, de phratrie, qui n'eut son autel et son dieu protecteur. L'acte religieux y etait de meme nature que dans la famille. Il consistait essentiellement en un repas fait en commun; la nourriture avait ete preparee sur l'autel lui-meme et etait par consequent sacree; on la mangeait en recitant quelques prieres; la divinite etait presente et recevait sa part d'aliments et de breuvage. Ces repas religieux de la curie subsisterent longtemps a Rome; Ciceron les mentionne, Ovide les decrit. [2] Au temps d'Auguste ils avaient encore conserve toutes leurs formes antiques. " J'ai vu dans ces demeures sacrees, dit un historien de cette epoque, le repas dresse devant le dieu; les tables etaient de bois, suivant l'usage des ancetres, et la vaisselle etait de terre. Les aliments etaient des pains, des gateaux de fleur de farine, et quelques fruits. J'ai vu faire les libations; elles ne tombaient pas de coupes d'or ou d'argent, mais de vases d'argile; et j'ai admire les hommes de nos jours qui restent si fideles aux rites et aux coutumes de leurs peres. " [3] A Athenes ces repas avaient lieu pendant la fete qu'on appelait Apaturies. [4] Il y a des usages qui ont dure jusqu'aux derniers temps de l'histoire grecque et qui jettent quelque lumiere sur la nature de la phratrie antique. Ainsi nous voyons qu'au temps de Demosthenes, pour faire partie d'une phratrie, il fallait etre ne d'un mariage legitime dans une des familles qui la composaient. Car la religion de la phratrie, comme celle de la famille, ne se transmettait que par le sang. Le jeune Athenien etait presente a la phratrie par son pere, qui jurait qu'il etait son fils. L'admission avait lieu sous une forme religieuse. La phratrie immolait une victime et en faisait cuire la chair sur l'autel, tous les membres etaient presents. Refusaient-ils d'admettre le nouvel arrivant, comme ils en avaient le droit s'ils doutaient de la legitimite de sa naissance, ils devaient enlever la chair de dessus l'autel. S'ils ne le faisaient pas, si apres la cuisson ils partageaient avec le nouveau venu les chairs de la victime, le jeune homme etait admis et devenait irrevocablement membre de l'association. [5] Ce qui explique ces pratiques, c'est que les anciens croyaient que toute nourriture preparee sur un autel et partagee entre plusieurs personnes etablissait entre elles un lien indissoluble et une union sainte qui ne cessait qu'avec la vie. Chaque phratrie ou curie avait un chef, curion ou phratriarque, dont la principale fonction etait de presider aux sacrifices. [6] Peut-etre ses attributions avaient-elles ete, a l'origine, plus etendues. La phratrie avait ses assemblees, son tribunal, et pouvait porter des decrets. En elle, aussi bien que dans la famille, il y avait un dieu, un culte, un sacerdoce, une justice, un gouvernement. C'etait une petite societe qui etait modelee exactement sur la famille. L'association continua naturellement a grandir, et d'apres le meme mode. Plusieurs curies ou phratries se grouperent et formerent une tribu. Ce nouveau cercle eut encore sa religion; dans chaque tribu il y eut un autel et une divinite protectrice. Le dieu de la tribu etait ordinairement de meme nature que celui de la phratrie ou celui de la famille. C'etait un homme divinise, un _heros_. De lui la tribu tirait son nom; aussi les Grecs l'appelaient-ils le _heros eponyme_. Il avait son jour de fete annuelle. La partie principale de la ceremonie religieuse etait un repas auquel la tribu entiere prenait part. [7] La tribu, comme la phratrie, avait des assemblees et portait des decrets, auxquels tous ses membres devaient se soumettre. Elle avait un tribunal et un droit de justice sur ses membres. Elle avait un chef, _tribunus_, [Grec: phylobasileus]. [8] Dans ce qui nous reste des institutions de la tribu, on voit qu'elle avait ete constituee, a l'origine, pour etre une societe independante, et comme s'il n'y eut eu aucun pouvoir social au- dessus d'elle. NOTES [1] Homere, _Iliade, II, 362. Demosthenes, _in Macart._ Isee, III, 37; VI, 10; IX, 33. Phratries a Thebes, Pindare, _Isthm._, VII, 18, et Scholiaste. Phratrie et curie etaient deux termes que l'on traduisait l'un par l'autre: Denys d'Halicarnasse, II, 85; Dion Cassius, _fr._ 14. [2] Ciceron, _De orat._, 1, 7. Ovide, _Fast._, VI, 305. Denys, II, 65. [3] Denys, II, 23. Quoi qu'il en dise, quelques changements s'etaient introduits. Les repas de la curie n'etaient plus qu'une vaine formalite, bonne pour les pretres. Les membres de la curie s'en dispensaient volontiers, et l'usage s'etait introduit de remplacer le repas commun par une distribution de vivres et d'argent: Plaute, _Aululaire_, V, 69 et 137. [4] Aristophane, _Acharn._, 146. Athenee, IV, p. 171. Suidas, [Grec: Apatouria]. [5] Demosthenes, _in Eubul._; _in Macart._ Isee, VIII, 18. [6] Denys, II, 64. Varron, V, 83. Demosthenes, _in Eubul._, 23. [7] Demosthenes, _in Theocrinem_. Eschine, III, 27. Isee, VII, 36. Pausanias, I, 38. Schal., _in Demosth._, 702. -- Il y a dans l'histoire des anciens une distinction a faire entre les tribus religieuses et les tribus locales. Nous ne parlons ici que des premieres; les secondes leur sont bien posterieures. L'existence des tribus est un fait universel en Grece. _Iliade_, II, 362, 668; _Odyssee_, XIX, 177. Herodote, IV, 161. [8] Eschine, III, 30, 31. Aristote, _Frag._ cite par Photius, vº [Grec: Nauchraria], Pollux, VIII, III. Boeckh, _Corp. inscr._, 82, 85, 108. L'organisation politique et religieuse des trois tribus primitives de Rome a laisse peu de traces. Ces tribus etaient des corps trop considerables pour que la cite ne fit pas en sorte de les affaiblir et de leur oter l'independance. Les plebeiens, d'ailleurs, ont travaille a les faire disparaitre. CHAPITRE II. NOUVELLES CROYANCES RELIGIEUSES _1 Les dieux de la nature physique._ Avant de passer de la formation des tribus a la naissance des cites, il faut mentionner un element important de la vie intellectuelle de ces antiques populations. Quand nous avons recherche les plus anciennes croyances de ces peuples, nous avons trouve une religion qui avait pour objet les ancetres et pour principal symbole le foyer; c'est elle qui a constitue la famille et etabli les premieres lois. Mais cette race a eu aussi, dans toutes ses branches, une autre religion, celle dont les principales figures ont ete Zeus, Hera, Athene, Junon, celle de l'Olympe hellenique et du Capitole romain. De ces deux religions, la premiere prenait ses dieux dans l'ame humaine; la seconde prit les siens dans la nature physique. Si le sentiment de la force vive et de la conscience qu'il porte en lui avait inspire a l'homme la premiere idee du Divin, la vue de cette immensite qui l'entoure et qui l'ecrase traca a son sentiment religieux un autre cours. L'homme des premiers temps etait sans cesse en presence de la nature; les habitudes de la vie civilisee ne mettaient pas encore un voile entre elle et lui. Son regard etait charme par ces beautes ou ebloui par ces grandeurs. Il jouissait de la lumiere, il s'effrayait de la nuit, et quand il voyait revenir " la sainte clarte des cieux ", il eprouvait de la reconnaissance. Sa vie etait dans les mains de la nature; il attendait le nuage bienfaisant d'ou dependait sa recolte; il redoutait l'orage qui pouvait detruire le travail et l'espoir de toute une annee. Il sentait a tout moment sa faiblesse et l'incomparable force de ce qui l'entourait. Il eprouvait perpetuellement un melange de veneration, d'amour et de terreur pour cette puissante nature. Ce sentiment ne le conduisit pas tout de suite a la conception d'un Dieu unique regissant l'univers. Car il n'avait pas encore l'idee de l'univers. Il ne savait pas que la terre, le soleil, les astres sont des parties d'un meme corps; la pensee ne lui venait pas qu'ils pussent etre gouvernes par un meme Etre. Aux premiers regards qu'il jeta sur le monde exterieur, l'homme se le figura comme une sorte de republique confuse ou des forces rivales se faisaient la guerre. Comme il jugeait les choses exterieures d'apres lui-meme et qu'il sentait en lui une personne libre, il vit aussi dans chaque partie de la creation, dans le sol, dans l'arbre, dans le nuage, dans l'eau du fleuve, dans le soleil, autant de personnes semblables a la sienne; il leur attribua la pensee, la volonte, le choix des actes; comme il les sentait puissants et qu'il subissait leur empire, il avoua sa dependance; il les pria et les adora; il en fit des dieux. Ainsi, dans cette race, l'idee religieuse se presenta sous deux formes tres-differentes. D'une part, l'homme attacha l'attribut divin au principe invisible, a l'intelligence, a ce qu'il entrevoyait de l'ame, a ce qu'il sentait de sacre en lui. D'autre part il appliqua son idee du divin aux objets exterieurs qu'il contemplait, qu'il aimait ou redoutait, aux agents physiques qui etaient les maitres de son bonheur et de sa vie. Ces deux ordres de croyances donnerent lieu a deux religions que l'on voit durer aussi longtemps que les societes grecque et romaine. Elles ne se firent pas la guerre; elles vecurent meme en assez bonne intelligence et se partagerent l'empire sur l'homme; mais elles ne se confondirent jamais. Elles eurent toujours des dogmes tout a fait distincts, souvent contradictoires, des ceremonies et des pratiques absolument differentes. Le culte des dieux de l'Olympe et celui des heros et des manes n'eurent jamais entre eux rien de commun. De ces deux religions, laquelle fut la premiere en date, on ne saurait le dire; ce qui est certain, c'est que l'une, celle des morts, ayant ete fixee a une epoque tres-lointaine, resta toujours immuable dans ses pratiques, pendant que ses dogmes s'effacaient peu a peu; l'autre, celle de la nature physique, fut plus progressive et se developpa librement a travers les ages, modifiant peu a peu ses legendes et ses doctrines, et augmentant sans cesse son autorite sur l'homme. _2 Rapport de cette religion avec le developpement de la societe humaine._ On peut croire que les premiers rudiments de cette religion de la nature sont fort antiques; ils le sont peut-etre autant que le culte des ancetres; mais comme elle repondait a des conceptions plus generales et plus hautes, il lui fallut beaucoup plus de temps pour se fixer en une doctrine precise. [1] Il est bien avere qu'elle ne se produisit pas dans le monde en un jour et qu'elle ne sortit pas toute faite du cerveau d'un homme. On ne voit a l'origine de cette religion ni un prophete ni un corps de pretres. Elle naquit dans les differentes intelligences par un effet de leur force naturelle. Chacune se la fit a sa facon. Entre tous ces dieux, issus d'esprits divers, il y eut des ressemblances, parce que les idees se formaient en l'homme suivant un mode a peu pres uniforme; mais il y eut aussi une tres-grande variete, parce que chaque esprit etait l'auteur de ses dieux. Il resulta de la que cette religion fut longtemps confuse et que ses dieux furent innombrables. Pourtant les elements que l'on pouvait diviniser n'etaient pas tres- nombreux. Le soleil qui feconde, la terre qui nourrit, le nuage tour a tour bienfaisant ou funeste, telles etaient les principales puissances dont on put faire des dieux. Mais de chacun de ces elements des milliers de dieux naquirent. C'est que le meme agent physique, apercu sous des aspects divers, recut des hommes differents noms. Le soleil, par exemple, fut appele ici Heracles (le glorieux), la Phoebos (l'eclatant), ailleurs Apollon (celui qui chasse la nuit ou le mal); l'un le nomma l'Etre eleve (Hyperion), l'autre le bienfaisant (Alexicacos); et, a la longue, les groupes d'hommes qui avaient donne ces noms divers a l'astre brillant, ne reconnurent pas qu'ils avaient le meme dieu. En fait, chaque homme n'adorait qu'un nombre tres-restreint de divinites; mais les dieux de l'un n'etaient pas ceux de l'autre. Les noms pouvaient, a la verite, se ressembler; beaucoup d'hommes avaient pu donner separement a leur dieu le nom d'Apollon ou celui d'Hercule; ces mots appartenaient a la langue usuelle et n'etaient que des adjectifs qui designaient l'Etre divin par l'un ou l'autre de ses attributs les plus saillants. Mais sous ce meme nom les differents groupes d'hommes ne pouvaient pas croire qu'il n'y eut qu'un dieu. On comptait des milliers de Jupiters differents; il y avait une multitude de Minerves, de Dianes, de Junons qui se ressemblaient fort peu. Chacune de ces conceptions s'etant formee par le travail libre de chaque esprit et etant en quelque sorte sa propriete, il arriva que ces dieux furent longtemps independants les uns des autres, et que chacun d'eux eut sa legende particuliere et son culte. [2] Comme la premiere apparition de ces croyances est d'une epoque ou les hommes vivaient encore dans l'etat de famille, ces dieux nouveaux eurent d'abord, comme les demons, les heros et les lares, le caractere de divinites domestiques. Chaque famille s'etait fait ses dieux, et chacune les gardait pour soi, comme des protecteurs dont elle ne voulait pas partager les bonnes graces avec des etrangers. C'est la une pensee qui apparait frequemment dans les hymnes des Vedas; et il n'y a pas de doute qu'elle n'ait ete aussi dans l'esprit des Aryas de l'Occident; car elle a laisse des traces visibles dans leur religion. A mesure qu'une famille avait, en personnifiant un agent physique, cree un dieu, elle l'associait a son foyer, le comptait parmi ses penates et ajoutait quelques mots pour lui a sa formule de priere. C'est pour cela que l'on rencontre souvent chez les anciens des expressions comme celles-ci: les dieux qui siegent pres de mon foyer, le Jupiter de mon foyer, l'Apollon de mes peres. [3] " Je te conjure, dit Tecmesse a Ajax, au nom du Jupiter qui siege pres de ton foyer. " Medee la magicienne dit dans Euripide: " Je jure par Hecate, ma deesse maitresse, que je venere et qui habite le sanctuaire de mon foyer. " Lorsque Virgile decrit ce qu'il y a de plus vieux dans la religion de Rome, il montre Hercule associe au foyer d'Evandre et adore par lui comme divinite domestique. De la sont venus ces milliers de cultes locaux entre lesquels l'unite ne put jamais s'etablir. De la ces luttes de dieux dont le polytheisme est plein et qui representent des luttes de familles, de cantons ou de villes. De la enfin cette foule innombrable de dieux et de deesses, dont nous ne connaissons assurement que la moindre partie: car beaucoup ont peri, sans laisser meme le souvenir de leur nom, parce que les familles qui les adoraient se sont eteintes ou que les villes qui leur avaient voue un culte ont ete detruites. Il fallut beaucoup de temps avant que ces dieux sortissent du sein des familles qui les avaient concus et qui les regardaient comme leur patrimoine. On sait meme que beaucoup d'entre eux ne se degagerent jamais de cette sorte de lien domestique. La Demeter d'Eleusis resta la divinite particuliere de la famille des Eumolpides; l'Athene de l'acropole d'Athenes appartenait a la famille des Butades. Les Potitii de Rome avaient un Hercule et les Nautii une Minerve. [4] Il y a grande apparence que le culte de Venus fut longtemps renferme dans la famille des Jules et que cette deesse n'eut pas de culte public dans Rome. Il arriva a la longue que, la divinite d'une famille ayant acquis un grand prestige sur l'imagination des hommes et paraissant puissante en proportion de la prosperite de cette famille, toute une cite voulut l'adopter et lui rendre un culte public pour obtenir ses faveurs. C'est ce qui eut lieu pour la Demeter des Eumolpides, l'Athene des Butades, l'Hercule des Potitii. Mais quand une famille consentit a partager ainsi son dieu, elle se reserva du moins le sacerdoce. On peut remarquer que la dignite de pretre, pour chaque dieu, fut longtemps hereditaire et ne put pas sortir d'une certaine famille. [5] C'est le vestige d'un temps ou le dieu lui-meme etait la propriete de cette famille, ne protegeait qu'elle et ne voulait etre servi que par elle. Il est donc vrai de dire que cette seconde religion fut d'abord a l'unisson de l'etat social des hommes. Elle eut pour berceau chaque famille et resta longtemps enfermee dans cet etroit horizon. Mais elle se pretait mieux que le culte des morts aux progres futurs de l'association humaine. En effet les ancetres, les heros, les manes etaient des dieux qui, par leur essence meme, ne pouvaient etre adores que par un tres-petit nombre d'hommes et qui etablissaient a perpetuite d'infranchissables lignes de demarcation entre les familles. La religion des dieux de la nature etait un cadre plus large. Aucune loi rigoureuse ne s'opposait a ce que chacun de ces cultes se propageat; il n'etait pas dans la nature intime de ces dieux de n'etre adores que par une famille et de repousser l'etranger. Enfin les hommes devaient arriver insensiblement a s'apercevoir que le Jupiter d'une famille etait, au fond, le meme etre ou la meme conception que le Jupiter d'une autre; ce qu'ils ne pouvaient jamais croire de deux Lares, de deux ancetres, ou de deux foyers. Ajoutons que cette religion nouvelle avait aussi une autre morale. Elle ne se bornait pas a enseigner a l'homme les devoirs de famille. Jupiter etait le dieu de l'hospitalite; c'est de sa part que venaient les etrangers, les suppliants, " les venerables indigents ", ceux qu'il fallait traiter " comme des freres ". Tous ces dieux prenaient souvent la forme humaine et se montraient aux mortels. C'etait bien quelquefois pour assister a leurs luttes et prendre part a leurs combats; souvent aussi c'etait pour leur prescrire la concorde et leur apprendre a s'aider les uns les autres. A mesure que cette seconde religion alla se developpant, la societe dut grandir. Or il est assez manifeste que cette religion, faible d'abord, prit ensuite une extension tres-grande. A l'origine, elle s'etait comme abritee sous la protection de sa soeur ainee, aupres du foyer domestique. La le dieu nouveau avait obtenu une petite place, une etroite _cella_, en regard et a cote de l'autel venere, afin qu'un peu du respect que les hommes avaient pour le foyer allat vers le dieu. Peu a peu le dieu, prenant plus d'autorite sur l'ame, renonca a cette sorte de tutelle; il quitta le foyer domestique; il eut une demeure a lui et des sacrifices qui lui furent propres. Cette demeure ([Grec: naos], de [Grec: naio], habiter) fut d'ailleurs batie a l'image de l'ancien sanctuaire; ce fut, comme auparavant, une _cella_ vis-a-vis d'un foyer; mais la _cella_ s'elargit, s'embellit, devint un temple. Le foyer resta a l'entree de la maison du dieu, mais il parut bien petit a cote d'elle. Lui qui avait ete d'abord le principal, il ne fut plus que l'accessoire. Il cessa d'etre le dieu et descendit au rang d'autel du dieu, d'instrument pour le sacrifice. Il fut charge de bruler la chair de la victime et de porter l'offrande avec la priere de l'homme a la divinite majestueuse dont la statue residait dans le temple. Lorsqu'on voit ces temples s'elever et ouvrir leurs portes devant la foule des adorateurs, on peut etre assure que l'association humaine a grandi. NOTES [1] Est-il necessaire de rappeler toutes les traditions grecques et italiennes qui faisaient de la religion de Jupiter une religion jeune et relativement recente? La Grece et l'Italie avaient conserve le souvenir d'un temps ou les societes humaines existaient deja et ou cette religion n'etait pas encore formee. Ovide, _Fast._, II, 289; Virgile, _Georg._, I, 126. Eschyle, _Eumenides_, Pausanias, VIII, s. Il y a apparence que chez les Hindous les _Pitris_ ont ete anterieurs aux _Devas_. [2] Le meme nom cache souvent des divinites fort differentes: Poseidon Hippios, Poseidon Phytalmios, Poseidon Erechthee, Poseidon Aegeen, Poseidon Heliconien etaient des dieux divers qui n'avaient ni les memes attributs, ni les memes adorateurs. [3] [Grec: Hestiouchoi, ephestioi, patrooi. 0 emos Zeus], Euripide, _Hecube_, 345; _Medee_, 395. Sophocle, _Ajax_, 492. Virgile, VIII, 643. Herodote, I, 44. [4] Tite-Live, IX, 29. Denys, VI, 69. [5] Herodote, V, 64, 65; IX, 27. Pindare, _Isthm_., VII, 18. Xenophon, _Hell._, VI, 8. Platon, _Lois_, p. 759; _Banquet_, p. 40. Ciceron, _De divin._, I, 41. Tacite, _Ann._, II, 54. Plutarque, _Thesee_, 23. Strabon, IX, 421; XIV, 634. Callimaque, _Hymne a Apoll._, 84. Pausanias, I, 37; VI, 17; X, 1. Apollodore, III, 13. Harpocration, V _Eunidai_. Boeckh, _Corp. inscript._, 1340. CHAPITRE III. LA CITE SE FORME. La tribu, comme la famille et la phratrie, etait constituee pour etre un corps independant, puisqu'elle avait un culte special dont l'etranger etait exclu. Une fois formee, aucune famille nouvelle ne pouvait plus y etre admise. Deux tribus ne pouvaient pas davantage se fondre en une seule; leur religion s'y opposait. Mais de meme que plusieurs phratries s'etaient unies en une tribu, plusieurs tribus purent s'associer entre elles, a la condition que le culte de chacune d'elles fut respecte. Le jour ou cette alliance se fit, la cite exista. Il importe peu de chercher la cause qui determina plusieurs tribus voisines a s'unir. Tantot l'union fut volontaire, tantot elle fut imposee par la force superieure d'une tribu ou par la volonte puissante d'un homme. Ce qui est certain, c'est que le lien de la nouvelle association fut encore un culte. Les tribus qui se grouperent pour former une cite ne manquerent jamais d'allumer un feu sacre et de se donner une religion commune. Ainsi la societe humaine, dans cette race, n'a pas grandi a la facon d'un cercle qui s'elargirait peu a peu, gagnant de proche en proche. Ce sont, au contraire, de petits groupes qui, constitues longtemps a l'avance, se sont agreges les uns aux autres. Plusieurs familles ont forme la phratrie, plusieurs phratries la tribu, plusieurs tribus la cite. Famille, phratrie, tribu, cite, sont d'ailleurs des societes exactement semblables entre elles et qui sont nees l'une de l'autre par une serie de federations. Il faut meme remarquer qu'a mesure que ces differents groupes s'associaient ainsi entre eux, aucun d'eux ne perdait pourtant ni son individualite, ni son independance. Bien que plusieurs familles se fussent unies en une phratrie, chacune d'elles restait constituee comme a l'epoque de son isolement; rien n'etait change en elle, ni son culte, ni son sacerdoce, ni son droit de propriete, ni sa justice interieure. Des curies s'associaient ensuite; mais chacune gardait son culte, ses reunions, ses fetes, son chef. De la tribu on passa a la cite; mais les tribus ne furent pas pour cela dissoutes, et chacune d'elles continua a former un corps, a peu pres comme si la cite n'existait pas. En religion il subsista une multitude de petits cultes au-dessus desquels s'etablit un culte commun; en politique, une foule de petits gouvernements continuerent a fonctionner, et au-dessus d'eux un gouvernement commun s'eleva. La cite etait une confederation. C'est pour cela qu'elle fut obligee, au moins pendant plusieurs siecles, de respecter l'independance religieuse et civile des tribus, des curies et des familles, et qu'elle n'eut pas d'abord le droit d'intervenir dans les affaires particulieres de chacun de ces petits corps. Elle n'avait rien a voir dans l'interieur d'une famille; elle n'etait pas juge de ce qui s'y passait; elle laissait au pere le droit et le devoir de juger sa femme, son fils, son client. C'est pour cette raison que le droit prive, qui avait ete fixe a l'epoque de l'isolement des familles, a pu subsister dans les cites et n'a ete modifie que fort tard. Ce mode d'enfantement des cites anciennes est atteste par des usages qui ont dure fort longtemps. Si nous regardons l'armee de la cite, dans les premiers temps, nous la trouvons distribuee en tribus, en curies, en familles, [1] " de telle sorte, dit un ancien, que le guerrier ait pour voisin dans le combat celui avec qui, en temps de paix, il fait la libation et le sacrifice au meme autel ". Si nous regardons le peuple assemble, dans les premiers siecles de Rome, il vote par curies et par _gentes_. [2] Si nous regardons le culte, nous voyons a Rome six Vestales, deux pour chaque tribu; a Athenes, l'archonte fait le sacrifice au nom de la cite entiere, mais il est assiste pour la ceremonie religieuse d'autant de ministres qu'il y a de tribus. Ainsi la cite n'est pas un assemblage d'individus: c'est une confederation de plusieurs groupes qui etaient constitues avant elle et qu'elle laisse subsister. On voit dans les orateurs attiques que chaque Athenien fait partie a la fois de quatre societes distinctes; il est membre d'une famille, d'une phratrie, d'une tribu et d'une cite. Il n'entre pas en meme temps et le meme jour dans toutes les quatre, comme le Francais qui, du moment de sa naissance, appartient a la fois a une famille, a une commune, a un departement et a une patrie. La phratrie et la tribu ne sont pas des divisions administratives. L'homme entre a des epoques diverses dans ces quatre societes, et il monte, en quelque sorte, de l'une a l'autre. L'enfant est d'abord admis dans la famille par la ceremonie religieuse qui a lieu dix jours apres sa naissance. Quelques annees apres, il entre dans la phratrie par une nouvelle ceremonie que nous avons decrite plus haut. Enfin, a l'age de seize ou de dix-huit ans, il se presente pour etre admis dans la cite. Ce jour-la, en presence d'un autel et devant les chairs fumantes d'une victime, il prononce un serment par lequel il s'engage, entre autres choses, a respecter toujours la religion de la cite. A partir de ce jour-la, il est initie au culte public et devient citoyen. [3] Que l'on observe ce jeune Athenien s'elevant d'echelon en echelon, de culte en culte, et l'on aura l'image des degres par lesquels l'association humaine a passe. La marche que ce jeune homme est astreint a suivre est celle que la societe a d'abord suivie. Un exemple rendra cette verite plus claire. Il nous est reste sur les antiquites d'Athenes assez de traditions et de souvenirs pour que nous puissions voir avec quelque nettete comment s'est formee la cite athenienne. A l'origine, dit Plutarque, l'Attique etait divisee par familles. [4] Quelques-unes de ces familles de l'epoque primitive, comme les Eumolpides, les Cecropides, les Cephyreens, les Phytalides, les Lakiades, se sont perpetuees jusque dans les ages suivants. Alors la cite athenienne n'existait pas; mais chaque famille, entouree de ses branches cadettes et de ses clients, occupait un canton et y vivait dans une independance absolue. Chacune avait sa religion propre: les Eumolpides, fixes a Eleusis, adoraient Demeter; les Cecropides, qui habitaient le rocher ou fut plus tard Athenes, avaient pour divinites protectrices Poseidon et Athene. Tout a cote, sur la petite colline ou fut l'Areopage, le dieu protecteur etait Ares; a Marathon c'etait un Hercule, a Prasies un Apollon, un autre Apollon a Phlyes, les Dioscures a Cephale et ainsi de tous les autres cantons. [5] Chaque famille, comme elle avait son dieu et son autel, avait aussi son chef. Quand Pausanias visita l'Attique, il trouva dans les petits bourgs d'antiques traditions qui s'etaient perpetuees avec le culte; or ces traditions lui apprirent que chaque bourg avait eu son roi avant le temps ou Cecrops regnait a Athenes. N'etait-ce pas le souvenir d'une epoque lointaine ou ces grandes familles patriarcales, semblables aux clans celtiques, avaient chacune son chef hereditaire, qui etait a la fois pretre et juge? Une centaine de petites societes vivaient donc isolees dans le pays, ne connaissant entre elles ni lien religieux ni lien politique, ayant chacune son territoire, se faisant souvent la guerre, etant enfin a tel point separees les unes des autres que le mariage entre elles n'etait pas toujours repute permis. [6] Mais les besoins ou les sentiments les rapprocherent. Insensiblement elles s'unirent en petits groupes, par quatre, par cinq, par six. Ainsi nous trouvons dans les traditions que les quatre bourgs de la plaine de Marathon s'associerent pour adorer ensemble Apollon Delphinien; les hommes du Piree, de Phalere et de deux cantons voisins s'unirent de leur cote, et batirent en commun un temple a Hercule. [7] A la longue cette centaine de petits Etats se reduisit a douze confederations. Ce changement, par lequel la population de l'Attique passa de l'etat de famille patriarcale a une societe un peu plus etendue, etait attribue par les traditions aux efforts de Cecrops; il faut seulement entendre par la qu'il ne fut acheve qu'a l'epoque ou l'on placait le regne de ce personnage, c'est-a-dire vers le seizieme siecle avant notre ere. On voit d'ailleurs que ce Cecrops ne regnait que sur l'une des douze associations, celle qui fut plus tard Athenes, les onze autres etaient pleinement independantes; chacune avait son dieu protecteur, son autel, son feu sacre, son chef. [8] Plusieurs generations se passerent pendant les-quelles le groupe des Cecropides acquit insensiblement plus d'importance. De cette periode il est reste le souvenir d'une lutte sanglante qu'ils soutinrent contre les Eumolpides d'Eleusis, et dont le resultat fut que ceux-ci se soumirent, avec la seule reserve de conserver le sacerdoce hereditaire de leur divinite. [9] On peut croire qu'il y a eu d'autres luttes et d'autres conquetes, dont le souvenir ne s'est pas conserve. Le rocher des Cecropides, ou s'etait peu a peu developpe le culte d'Athene, et qui avait fini par adopter le nom de sa divinite principale, acquit la suprematie sur les onze autres Etats. Alors parut Thesee, heritier des Cecropides. Toutes les traditions s'accordent a dire qu'il reunit les douze groupes en une cite. Il reussit, en effet, a faire adopter dans toute l'Attique le culte d'Athene Polias, en sorte que tout le pays celebra des lors en commun le sacrifice des Panathenees. Avant lui, chaque bourgade avait son feu sacre et son prytanee; il voulut que le prytanee d'Athenes fut le centre religieux de toute l'Attique. [10] Des lors l'unite athenienne fut fondee; religieusement, chaque canton conserva son ancien culte, mais tous adopterent un culte commun; politiquement, chacun conserva ses chefs, ses juges, son droit de s'assembler, mais au-dessus de ces gouvernements locaux il y eut le gouvernement central de la cite. [11] De ces souvenirs et de ces traditions si precises qu'Athenes conservait religieusement, il nous semble qu'il ressort deux verites egalement manifestes; l'une est que la cite a ete une confederation de groupes constitues avant elle; l'autre est que la societe ne s'est developpee qu'autant que la religion s'elargissait. On ne saurait dire si c'est le progres religieux qui a amene le progres social; ce qui est certain, c'est qu'ils se sont produits tous les deux en meme temps et avec un remarquable accord. Il faut bien penser a l'excessive difficulte qu'il y avait pour les populations primitives a fonder des societes regulieres. Le lien social n'est pas facile a etablir entre ces etres humains qui sont si divers, si libres, si inconstants. Pour leur donner des regles communes, pour instituer le commandement et faire accepter l'obeissance, pour faire ceder la passion a la raison, et la raison individuelle, a la raison publique, il faut assurement quelque chose de plus fort que la force materielle, de plus respectable que l'interet, de plus sur qu'une theorie philosophique, de plus immuable qu'une convention, quelque chose qui soit egalement au fond de tous les coeurs et qui y siege avec empire. Cette chose-la, c'est une croyance. Il n'est rien de plus puissant sur l'ame. Une croyance est l'oeuvre de notre esprit, mais nous ne sommes pas libres de la modifier a notre gre. Elle est notre creation, mais nous ne le savons pas. Elle est humaine, et nous la croyons dieu. Elle est l'effet de notre puissance et elle est plus forte que nous. Elle est en nous; elle ne nous quitte pas; elle nous parle a tout moment. Si elle nous dit d'obeir, nous obeissons; si elle nous trace des devoirs, nous nous soumettons. L'homme peut bien dompter la nature, mais il est assujetti a sa pensee. Or, une antique croyance commandait a l'homme d'honorer l'ancetre; le culte de l'ancetre a groupe la famille autour d'un autel. De la la premiere religion, les premieres prieres, la premiere idee du devoir et la premiere morale; de la aussi la propriete etablie, l'ordre de la succession fixe; de la enfin tout le droit prive et toutes les regles de l'organisation domestique. Puis la croyance grandit, et l'association en meme temps. A mesure que les hommes sentent qu'il y a pour eux des divinites communes, ils s'unissent en groupes plus etendus. Les memes regles, trouvees et etablies dans la famille, s'appliquent successivement a la phratrie, a la tribu, a la cite. Embrassons du regard le chemin que les hommes ont parcouru. A l'origine, la famille vit isolee et l'homme ne connait que les dieux domestiques, [Grec: theoi patrooi], _dii gentiles_. Au-dessus de la famille se forme la phratrie avec son dieu, [Grec: theos phratrios], _Juno curialis_. Vient ensuite la tribu et le dieu de la tribu, [Grec: theos phylios]. On arrive enfin a la cite, et l'on concoit un dieu dont la providence embrasse cette cite entiere, [Grec: theos polieus], _penates publici_. Hierarchie de croyances, hierarchie d'association. L'idee religieuse a ete, chez les anciens, le souffle inspirateur et organisateur de la societe. Les traditions des Hindous, des Grecs, des Etrusques racontaient que les dieux avaient revele aux hommes les lois sociales. Sous cette forme legendaire il y a une verite. Les lois sociales ont ete l'oeuvre des dieux; mais ces dieux si puissants et si bienfaisants n'etaient pas autre chose que les croyances des hommes. Tel a ete le mode d'enfantement de l'Etat chez les anciens; cette etude etait necessaire pour nous rendre compte tout a l'heure de la nature et des institutions de la cite. Mais il faut faire ici une reserve. Si les premieres cites se sont formees par la confederation de petites societes constituees anterieurement, ce n'est pas a dire que toutes les cites a nous connues aient ete formees de la meme maniere. L'organisation municipale une fois trouvee, il n'etait pas necessaire que pour chaque ville nouvelle on recommencat la meme route longue et difficile. Il put meme arriver assez souvent que l'on suivit l'ordre inverse. Lorsqu'un chef, sortant d'une ville deja constituee, en alla fonder une autre, il n'emmena d'ordinaire avec lui qu'un petit nombre de ses concitoyens, et il s'adjoignit beaucoup d'autres hommes qui venaient de divers lieux et pouvaient meme appartenir a des races diverses. Mais ce chef ne manqua jamais de constituer le nouvel Etat a l'image de celui qu'il venait de quitter. En consequence, il partagea son peuple en tribus et en phratries. Chacune de ces petites associations eut un autel, des sacrifices, des fetes; chacune imagina meme un ancien heros qu'elle honora d'un culte, et duquel elle vint a la longue a se croire issue. Souvent encore il arriva que les hommes d'un certain pays vivaient sans lois et sans ordre, soit que l'organisation sociale n'eut pas reussi a s'etablir, comme en Arcadie, soit qu'elle eut ete corrompue et dissoute par des revolutions trop brusques, comme a Cyrene et a Thurii. Si un legislateur entreprenait de mettre la regle parmi ces hommes, il ne manquait jamais de commencer par les repartir en tribus et en phratries, comme s'il n'y avait pas d'autre type de societe que celui-la. Dans chacun de ces cadres il instituait un heros eponyme, il etablissait des sacrifices, il inaugurait des traditions. C'etait toujours par la que l'on commencait, si l'on voulait fonder une societe reguliere. [12] Ainsi fait Platon lui-meme lorsqu'il imagine une cite modele. NOTES [1] Homere, _Iliade_, II, 362. Varron, _De ling. lat._, V, 89. Isee, II, 42. [2] Aulu-Gelle, XV, 27. [3] Demosthenes, _in Eubul._ Isee, VII, IX. Lycurgue, I, 76. Schol., _in Demosth._, p. 438. Pollux, VIII, 105. Stobee, _De republ._ [4] [Grec: Katagene], Plutarque, Thesee, 24; _ibid._, 13. [5] Pausanias, I, 15; I, 31; I, 37; II, 18. [6] Plutarque, _Thesee_, 18. [7] Id., _ibid._, 14. Pollux, VI, 105. Etienne de Byzance, [Grec: echelidai]. [8] Philochore cite par Strabon, IX. Thucydide, II, 16. Pollux, VIII, 111. [9] Pausanias, I, 38. [10] Thucydide, II, 15. Plutarque, _Thesee_, 24. Pausanias, I, 26; VIII, 2. [11] Plutarque et Thucydide disent que Thesee detruisit les prytanees locaux et abolit les magistratures des bourgades. S'il essaya de le faire, il est certain qu'il n'y reussit pas; car longtemps apres lui nous trouvons encore les cultes locaux, les assemblees, les _rois de tribus_. Boeckh, _Corp, inscr._, 82, 85. Demosthenes, _in Theocrinem_. Pollux, VIII, III. -- Nous laissons de cote la legende d'Ion, a laquelle plusieurs historiens modernes nous semblent avoir donne trop d'importance en la presentant comme le symptome d'une invasion etrangere dans l'Attique. Cette invasion n'est indiquee par aucune tradition. Si l'Attique eut ete conquise par ces Ioniens du Peloponese, il n'est pas probable que les Atheniens eussent conserve si religieusement leurs noms de Cecropides, d'Erechtheides, et qu'ils eussent, au contraire, considere comme une injure le nom d'Ioniens (Herodote, I, 143). A ceux qui croient a cette invasion des Ioniens et qui ajoutent que la noblesse des Eupatrides vient de la, on peut encore repondre que la plupart des grandes familles d'Athenes remontent a une epoque bien anterieure a celle ou l'on place l'arrivee d'Ion dans l'Attique. Est-ce a dire que les Atheniens ne soient pas des Ioniens, pour la plupart? Ils appartiennent assurement a cette branche de la race hellenique; Strabon nous dit que dans les temps les plus recules l'Attique s'appelait _Ionia_ et _Ias_. Mais on a tort de faire du fils de Xuthos, du heros legendaire d'Euripide, la tige de ces Ioniens; ils sont infiniment anterieurs a Ion, et leur nom est peut-etre beaucoup plus ancien que celui d'Hellenes. On a tort de faire descendre de cet Ion tous les Eupatrides et de presenter cette classe d'hommes comme une population conquerante qui eut opprime par la force une population vaincue. Cette opinion ne s'appuie sur aucun temoignage ancien. [12] Herodote, IV, 161. Cf. Platon, _Lois_, V, 738; VI, 771. CHAPITRE IV. LA VILLE. Cite et ville n'etaient pas des mots synonymes chez les anciens. La cite etait l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la ville etait le lieu de reunion, le domicile et surtout le sanctuaire de cette association. Il ne faudrait pas nous faire des villes anciennes l'idee que nous donnent celles que nous voyons s'elever de nos jours. On batit quelques maisons, c'est un village; insensiblement le nombre des maisons s'accroit, c'est une ville; et nous unissons, s'il y a lieu, par l'entourer d'un fosse et d'une muraille. Une ville, chez les anciens, ne se formait pas a la longue, par le lent accroissement du nombre des hommes et des constructions. On fondait une ville d'un seul coup, tout entiere en un jour. Mais il fallait que la cite fut constituee d'abord, et c'etait l'oeuvre la plus difficile et ordinairement la plus longue. Une fois que les familles, les phratries et les tribus etaient convenues de s'unir et d'avoir un meme culte, aussitot on fondait la ville pour etre le sanctuaire de ce culte commun. Aussi la fondation d'une ville etait-elle toujours un acte religieux. Nous allons prendre pour premier exemple Rome elle-meme, en depit de la vogue d'incredulite qui s'attache a cette ancienne histoire. On a bien souvent repete que Romulus etait un chef d'aventuriers, qu'il s'etait fait un peuple en appelant a lui des vagabonds et des voleurs, et que tous ces hommes ramasses sans choix avaient bati au hasard quelques cabanes pour y enfermer leur butin. Mais les ecrivains anciens nous presentent les faits d'une tout autre facon; et il nous semble que, si l'on veut connaitre l'antiquite, la premiere regle doit etre de s'appuyer sur les temoignages qui nous viennent d'elle. Ces ecrivains parlent a la verite d'un asile, c'est-a-dire d'un enclos sacre ou Romulus admit tous ceux qui se presenterent; en quoi il suivait l'exemple que beaucoup de fondateurs de villes lui avaient donne. Mais cet asile n'etait pas la ville; il ne fut meme ouvert qu'apres que la ville avait ete fondee et completement batie. C'etait un appendice ajoute a Rome; ce n'etait pas Rome. Il ne faisait meme pas partie de la ville de Romulus; car il etait situe au pied du mont Capitolin, tandis que la ville occupait le plateau du Palatin. Il importe de bien distinguer le double element de la population romaine. Dans l'asile sont les aventuriers sans feu ni lieu; sur le Palatin sont les hommes venus d'Albe, c'est-a-dire les hommes deja organises en societe, distribues en _gentes_ et en curies, ayant des cultes domestiques et des lois. L'asile n'est qu'une sorte de hameau ou de faubourg ou les cabanes se batissent au hasard et sans regles; sur le Palatin s'eleve une ville religieuse et sainte. Sur la maniere dont cette ville fut fondee, l'antiquite abonde en renseignements; on en trouve dans Denys d'Halicarnasse qui les puisait chez des auteurs plus anciens que lui; on en trouve dans Plutarque, dans les _Fastes_ d'Ovide, dans Tacite, dans Caton l'Ancien qui avait compulse les vieilles annales, et dans deux autres ecrivains qui doivent surtout nous inspirer une grande confiance, le savant Varron et le savant Verrius Flaccus que Festus nous a en partie conserve, tous les deux fort instruits des antiquites romaines, amis de la verite, nullement credules, et connaissant assez bien les regles de la critique historique. Tous ces ecrivains nous ont transmis le souvenir de la ceremonie religieuse qui avait marque la fondation de Rome, et nous ne sommes pas en droit de rejeter un tel nombre de temoignages. Il n'est pas rare de rencontrer chez les anciens des faits qui nous etonnent; est-ce un motif pour dire que ce sont des fables, surtout si ces faits qui s'eloignent beaucoup des idees modernes, s'accordent parfaitement avec celles des anciens? Nous avons vu dans leur vie privee une religion qui reglait tous leurs actes; nous avons vu ensuite que cette religion les avait constitues en societe; qu'y a-t-il d'etonnant apres cela que la fondation d'une ville ait ete aussi un acte sacre et que Romulus lui-meme ait du accomplir des rites qui etaient observes partout? Le premier soin du fondateur est de choisir l'emplacement de la ville nouvelle. Mais ce choix, chose grave et dont on croit que la destinee du peuple depend, est toujours laisse a la decision des dieux. Si Romulus eut ete Grec, il aurait consulte l'oracle de Delphes; Samnite, il eut suivi l'animal sacre, le loup ou le pivert. Latin, tout voisin des Etrusques, initie a la science augurale, [1] il demande aux dieux de lui reveler leur volonte par le vol des oiseaux. Les dieux lui designent le Palatin. Le jour de la fondation venu, il offre d'abord un sacrifice. Ses compagnons sont ranges autour de lui; ils allument un feu de broussailles, et chacun saute a travers la flamme legere. [2] L'explication de ce rite est que, pour l'acte qui va s'accomplir, il faut que le peuple soit pur; or les anciens croyaient se purifier de toute tache physique ou morale en sautant a travers la flamme sacree. Quand cette ceremonie preliminaire a prepare le peuple au grand acte de la fondation, Romulus creuse une petite fosse de forme circulaire. Il y jette une motte de terre qu'il a apportee de la ville d'Albe. [3] Puis chacun de ses compagnons, s'approchant a son tour, jette comme lui un peu de terre qu'il a apporte du pays d'ou il vient. Ce rite est remarquable, et il nous revele chez ces hommes une pensee qu'il importe de signaler. Avant de venir sur le Palatin, ils habitaient Albe ou quelque autre des villes voisines. La etait leur foyer: c'est la que leurs peres avaient vecu et etaient ensevelis. Or la religion defendait de quitter la terre ou le foyer avait ete fixe et ou les ancetres divins reposaient. Il avait donc fallu, pour se degager de toute impiete, que chacun de ces hommes usat d'une fiction, et qu'il emportat avec lui, sous le symbole d'une motte de terre, le sol sacre ou ses ancetres etaient ensevelis et auquel leurs manes etaient attaches. L'homme ne pouvait se deplacer qu'en emmenant avec lui son sol et ses aieux. Il fallait que ce rite fut accompli pour qu'il put dire en montrant la place nouvelle qu'il avait adoptee: Ceci est encore la terre de mes peres, _terra patrum, patria_; ici est ma patrie, car ici sont les manes de ma famille. La fosse ou chacun avait ainsi jete un peu de terre, s'appelait _mundus_; or ce mot designait dans l'ancienne langue la region des manes. [4] De cette meme place, suivant la tradition, les ames des morts s'echappaient trois fois par an, desireuses de revoir un moment la lumiere. Ne voyons- nous pas encore dans cette tradition la veritable pensee de ces anciens hommes? En deposant dans la fosse une motte de terre de leur ancienne patrie, ils avaient cru y enfermer aussi les ames de leurs ancetres. Ces ames reunies la devaient recevoir un culte perpetuel et veiller sur leurs descendants. Romulus a cette meme place posa un autel et y alluma du feu. Ce fut le foyer de la cite. [5] Autour de ce foyer doit s'elever la ville, comme la maison s'eleve autour du foyer domestique; Romulus trace un sillon qui marque l'enceinte. Ici encore les moindres details sont fixes par un rituel. Le fondateur doit se servir d'un soc de cuivre; sa charrue est trainee par un taureau blanc et une vache blanche. Romulus, la tete voilee et sous le costume sacerdotal, tient lui-meme le manche de la charrue et la dirige en chantant des prieres. Ses compagnons marchent derriere lui en observant un silence religieux, A mesure que le soc souleve des mottes de terre, on les rejette soigneusement a l'interieur de l'enceinte, pour qu'aucune parcelle de cette terre sacree ne soit du cote de l'etranger. [6] Cette enceinte tracee par la religion est inviolable. Ni etranger ni citoyen n'a le droit de la franchir. Sauter par-dessus ce petit sillon est un acte d'impiete; la tradition romaine disait que le frere du fondateur avait commis ce sacrilege et l'avait paye de sa vie. [7] Mais pour que l'on puisse entrer dans la ville et en sortir, le sillon est interrompu en quelques endroits; [8] pour cela Romulus a souleve et porte le soc; ces intervalles s'appellent _portae_; ce sont les portes de la ville. Sur le sillon sacre ou un peu en arriere, s'elevent ensuite les murailles; elles sont sacrees aussi. [9] Nul ne pourra y toucher, meme pour les reparer, sans la permission des pontifes. Des deux cotes de cette muraille, un espace de quelques pas est donne a la religion; on l'appelle _pomoerium_; [10] il n'est permis ni d'y faire passer la charrue ni d'y elever aucune construction. Telle a ete, suivant une foule de temoignages anciens, la ceremonie de la fondation de Rome. Que si l'on demande comment le souvenir a pu s'en conserver jusqu'aux ecrivains qui nous l'ont transmis, c'est que cette ceremonie etait rappelee chaque annee a la memoire du peuple par une fete anniversaire qu'on appelait le jour natal de Rome. Cette fete a ete celebree dans toute l'antiquite, d'annee en annee, et le peuple romain la celebre encore aujourd'hui a la meme date qu'autrefois, le 21 avril; tant les hommes, a travers leurs incessantes transformations, restent fideles aux vieux usages! On ne peut pas raisonnablement supposer que de tels rites aient ete imagines pour la premiere fois par Romulus. Il est certain, au contraire, que beaucoup de villes avant Rome avaient ete fondees de la meme maniere. Varron dit que ces rites etaient communs au Latium et a l'Etrurie. Caton l'Ancien qui, pour ecrire son livre des _Origines_, avait consulte les annales de tous les peuples italiens, nous apprend que des rites analogues etaient pratiques par tous les fondateurs de villes. Les Etrusques possedaient des livres liturgiques ou etait consigne le rituel complet de ces ceremonies. [11] Les Grecs croyaient, comme les Italiens, que l'emplacement d'une ville devait etre choisi et revele par la divinite. Aussi quand ils voulaient en fonder une, consultaient-ils l'oracle de Delphes. [12] Herodote signale comme un acte d'impiete ou de folie que le Spartiate Doriee ait ose batir une ville " sans consulter l'oracle et sans pratiquer aucune des ceremonies prescrites ", et le pieux historien n'est pas surpris qu'une ville ainsi construite en depit des regles n'ait dure que trois ans. [13] Thucydide, rappelant le jour ou Sparte fut fondee, mentionne les chants pieux et les sacrifices de ce jour-la. Le meme historien nous dit que les Atheniens avaient un rituel particulier et qu'ils ne fondaient jamais une colonie sans s'y conformer. [14] On peut voir dans une comedie d'Aristophane un tableau assez exact de la ceremonie qui etait usitee en pareil cas. Lorsque le poete representait la plaisante fondation de la ville des Oiseaux, il songeait certainement aux coutumes qui etaient observees dans la fondation des villes des hommes; aussi mettait-il sur la scene un pretre qui allumait un foyer en invoquant les dieux, un poete qui chantait des hymnes, et un devin qui recitait des oracles. Pausanias parcourait la Grece vers le temps d'Adrien. Arrive en Messenie, il se fit raconter par les pretres la fondation de la ville de Messene, et il nous a transmis leur recit. [15] L'evenement n'etait pas tres-ancien; il avait eu lieu au temps d'Epaminondas. Trois siecles auparavant les Messeniens avaient ete chasses de leur pays, et depuis ce temps-la ils avaient vecu disperses parmi les autres Grecs, sans patrie, mais gardant avec un soin pieux leurs coutumes et leur religion nationale. Les Thebains voulaient les ramener dans le Peloponese, pour attacher un ennemi aux flancs de Sparte; mais le plus difficile etait de decider les Messeniens. Epaminondas, qui avait affaire a des hommes superstitieux, crut devoir mettre en circulation un oracle predisant a ce peuple le retour dans son ancienne patrie. Des apparitions miraculeuses attesterent que les dieux nationaux des Messeniens, qui les avaient trahis a l'epoque de la conquete, leur etaient redevenus favorables. Ce peuple timide se decida alors a rentrer dans le Peloponese a la suite d'une armee thebaine. Mais il s'agissait de savoir ou la ville serait batie, car d'aller reoccuper les anciennes villes du pays, il n'y fallait pas songer; elles avaient ete souillees par la conquete. Pour choisir la place ou l'on s'etablirait, on n'avait pas la ressource ordinaire de consulter l'oracle de Delphes; car la Pythie etait alors du parti de Sparte. Par bonheur, les dieux avaient d'autres moyens de reveler leur volonte; un pretre messenien eut un songe ou l'un des dieux de sa nation lui apparut et lui dit qu'il allait se fixer sur le mont Ithome, et qu'il invitait le peuple a l'y suivre. L'emplacement de la ville nouvelle etant ainsi indique, il restait encore a savoir les rites qui etaient necessaires pour la fondation; mais les Messeniens les avaient oublies; ils ne pouvaient pas, d'ailleurs, adopter ceux des Thebains ni d'aucun autre peuple; et l'on ne savait comment batir la ville. Un songe vint fort a propos a un autre Messenien: les dieux lui ordonnaient de se transporter sur le mont Ithome, d'y chercher un if qui se trouvait aupres d'un myrte, et de creuser la terre en cet endroit. Il obeit; il decouvrit une urne, et dans cette urne des feuilles d'etain, sur lesquelles se trouvait grave le rituel complet de la ceremonie sacree. Les pretres en prirent aussitot copie et l'inscrivirent dans leurs livres. On ne manqua pas de croire que l'urne avait ete deposee la par un ancien roi des Messeniens avant la conquete du pays. Des qu'on fut en possession du rituel, la fondation commenca. Les pretres offrirent d'abord un sacrifice; on invoqua les anciens dieux de la Messenie, les Dioscures, le Jupiter de l'Ithome, les anciens heros, les ancetres connus et veneres. Tous ces protecteurs du pays l'avaient apparemment quitte, suivant les croyances des anciens, le jour ou l'ennemi s'en etait rendu maitre; on les conjura d'y revenir. On prononca des formules qui devaient avoir pour effet de les determiner a habiter la ville nouvelle en commun avec les citoyens. C'etait la l'important; fixer les dieux avec eux etait ce que ces hommes avaient le plus a coeur, et l'on peut croire que la ceremonie religieuse n'avait pas d'autre but. De meme que les compagnons de Romulus creusaient une fosse et croyaient y deposer les manes de leurs ancetres, ainsi les contemporains d'Epaminondas appelaient a eux leurs heros, leurs ancetres divins, les dieux du pays. Ils croyaient, par des formules et par des rites, les attacher au sol qu'ils allaient eux-memes occuper, et les enfermer dans l'enceinte qu'ils allaient tracer. Aussi leur disaient-ils: " Venez avec nous, o Etres divins, et habitez en commun avec nous cette ville. " Une premiere journee fut employee a ces sacrifices et a ces prieres. Le lendemain on traca l'enceinte, pendant que le peuple chantait des hymnes religieux. On est surpris d'abord quand on voit dans les auteurs anciens qu'il n'y avait aucune ville, si antique qu'elle put etre, qui ne pretendit savoir le nom de son fondateur et la date de sa fondation. C'est qu'une ville ne pouvait pas perdre le souvenir de la ceremonie sainte qui avait marque sa naissance; car chaque annee elle en celebrait l'anniversaire par un sacrifice. Athenes, aussi bien que Rome, fetait son jour natal. Il arrivait souvent que des colons ou des conquerants s'etablissaient dans une ville deja batie. Ils n'avaient pas de maisons a construire, car rien ne s'opposait a ce qu'ils occupassent celles des vaincus. Mais ils avaient a accomplir la ceremonie de la fondation, c'est-a-dire a poser leur propre foyer et a fixer dans leur nouvelle demeure leurs dieux nationaux. C'est pour cela qu'on lit dans Thucydide et dans Herodote que les Doriens fonderent Lacedemone, et les Ioniens Milet, quoique les deux peuples eussent trouve ces villes toutes baties et deja fort anciennes. Ces usages nous disent clairement ce que c'etait qu'une ville dans la pensee des anciens. Entouree d'une enceinte sacree, et s'etendant autour d'un autel, elle etait le domicile religieux qui recevait les dieux et les hommes de la cite. Tite-Live disait de Rome: " Il n'y a pas une place dans cette ville qui ne soit impregnee de religion et qui ne soit occupee par quelque divinite... Les dieux l'habitent. " Ce que Tite-Live disait de Rome, tout homme pouvait le dire de sa propre ville; car, si elle avait ete fondee suivant les rites, elle avait recu dans son enceinte des dieux protecteurs qui s'etaient comme implantes dans son sol et ne devaient plus le quitter. Toute ville etait un sanctuaire; toute ville pouvait etre appelee sainte. [16] Comme les dieux etaient pour toujours attaches a la ville, le peuple ne devait pas non plus quitter l'endroit ou ses dieux etaient fixes. Il y avait a cet egard un engagement reciproque, une sorte de contrat entre les dieux et les hommes. Les tribuns de la plebe disaient un jour que Rome, devastee par les Gaulois, n'etait plus qu'un monceau de ruines, qu'a cinq lieues de la il existait une ville toute batie, grande et belle, bien situee et vide d'habitants depuis que les Romains en avaient fait la conquete; qu'il fallait donc laisser la Rome detruite et se transporter a Veii. Mais le pieux Camille leur repondit: " Notre ville a ete fondee religieusement; les dieux memes en ont marque la place et s'y sont etablis avec nos peres. Toute ruinee qu'elle est, elle est encore la demeure de nos dieux nationaux. " Les Romains resterent a Rome. Quelque chose de sacre et de divin s'attachait naturellement a ces villes que les dieux avaient elevees [17] et qu'ils continuaient a remplir de leur presence. On sait que les traditions romaines promettaient a Rome l'eternite. Chaque ville avait des traditions semblables. On batissait toutes les villes pour etre eternelles. NOTES [1] Ciceron, _De divin._, I, 17. Plutarque, _Camille_, 32. Pline, XIV, 2; XVIII, 12. [2] Denys, I, 88. [3] Plutarque, _Romulus_, 11. Dion Cassius, _Fragm._, 12. Ovide, _Fast._, IV, 821. Festus, v _Quadrata_. [4] Festus, V _Mundus_. Servius, _ad Aen._, III, 134. Plutarque, _Romulus_, 11. [5] Ovide, _ibid._ Le foyer fut deplace plus tard. Lorsque les trois villes du Palatin, du Capitolin et du Quirinal s'unirent en une seule, le foyer commun ou temple de Vesta fut place sur un terrain neutre entre les trois collines. [6] Plutarque, _Romulus_, 11. Ovide, _ibid._ Varron, _De ling. lat._, V, 143. Festus, v _Primigenius_; v _Urvat._ Virgile, V, 755. [7] Voy. Plutarque, _Quest. rom._, 27. [8] Caton, dans Servius, V, 755. [9] Ciceron, _De nat. deor._, III, 40. _Digeste_, 8, 8. Gaius, II, 8. [10] Varron, V, 143. Tite-Live, I, 44. Aulu-Gelle, XIII, 14. [11] Caton dans Servius, V, 755. Varron, _L. L._, V, 143. Festus, V _Rituales._ [12] Diodore, XII, 12; Pausanias, VII, 2; Athenee, VIII, 62. [13] Herodote, V, 42. [14] Thucydide, V, 16; III, 24. [15] Pausanias, IV, 27. [16] [Grec: Hilios hirae, hierai Athenai] (Aristophane, _Chev._, 1319), [Grec: Lakedaimoni diae] (Theognis, v. 837); [Grec: hieran polin], dit Theognis en parlant de Megare. [17] _Neptunia Troja_, [Grec: Theodmaetoi Athenai] Voy. Theognis, 755 (Welcker). CHAPITRE V. LE CULTE DU FONDATEUR; LA LEGENDE D'ENEE. Le fondateur etait l'homme qui accomplissait l'acte religieux sans lequel une ville ne pouvait pas etre. C'etait lui qui posait le foyer ou devait bruler eternellement le feu sacre; c'etait lui qui par ses prieres et ses rites appelait les dieux et les fixait pour toujours dans la ville nouvelle. On concoit le respect qui devait s'attacher a cet homme sacre. De son vivant, les hommes voyaient en lui l'auteur du culte et le pere de la cite; mort, il devenait un ancetre commun pour toutes les generations qui se succedaient; il etait pour la cite ce que le premier ancetre etait pour la famille, un Lare familier. Son souvenir se perpetuait comme le feu du foyer qu'il avait allume. On lui vouait un culte, on le croyait dieu et la ville l'adorait comme sa Providence. Des sacrifices et des fetes etaient renouveles chaque annee sur son tombeau. [1] Tout le monde sait que Romulus etait adore, qu'il avait un temple et des pretres. Les senateurs purent bien l'egorger, mais non pas le priver du culte auquel il avait droit comme fondateur. Chaque ville adorait de meme celui qui l'avait fondee. Cecrops et Thesee que l'on regardait comme ayant ete successivement fondateurs d'Athenes, y avaient des temples. Abdere faisait des sacrifices a son fondateur Timesios, Thera a Theras, Tenedos a Tenes, Delos a Anios, Cyrene a Battos, Milet a Nelee, Amphipolis a Hagnon. Au temps de Pisistrate, un Miltiade alla fonder une colonie dans la Chersonese de Thrace; cette colonie lui institua un culte apres sa mort, " suivant l'usage ordinaire ". Hieron de Syracuse, ayant fonde la ville d'Aetna, y jouit dans la suite " du culte des fondateurs ". [2] Il n'y avait rien qui fut plus a coeur a une ville que le souvenir de sa fondation. Quand Pausanias visita la Grece, au second siecle de notre ere, chaque ville put lui dire le nom de son fondateur avec sa genealogie et les principaux faits de son existence. Ce nom et ces faits ne pouvaient pas sortir de la memoire, car ils faisaient partie de la religion, et ils etaient rappeles chaque, annee dans les ceremonies sacrees. On a conserve le souvenir d'un grand nombre de poemes grecs qui avaient pour sujet la fondation d'une ville. Philochore avait chante celle de Salamine, Ion celle de Chio, Criton celle de Syracuse, Zopyre celle de Milet; Apollonius, Hermogene, Hellanicus, Diocles avaient compose sur le meme sujet des poemes ou des histoires. Peut-etre n'y avait-il pas une seule ville qui ne possedat son poeme ou au moins son hymne sur l'acte sacre qui lui avait donne naissance. Parmi tous ces anciens poemes, qui avaient pour objet la fondation sainte d'une ville, il en est un qui n'a pas peri, parce que si son sujet le rendait cher a une cite, ses beautes l'ont rendu precieux pour tous les peuples et tous les siecles. On sait qu'Enee avait fonde Lavinium, d'ou etaient issus les Albains et les Romains, et qu'il etait par consequent regarde comme le premier fondateur de Rome. Il s'etait etabli sur lui un ensemble de traditions et de souvenirs que l'on trouve deja consignes dans les vers du vieux Naevius et dans les histoires de Caton l'Ancien. Virgile s'empara de ce sujet, et ecrivit le poeme national de la cite romaine. C'est l'arrivee d'Enee, ou plutot c'est le transport des dieux de Troie en Italie qui est le sujet de l'_Eneide_. Le poete chante cet homme qui traversa les mers pour aller fonder une ville et porter ses dieux dans le Latium, dum conderet urbem Inferretque Deos Latio. Il ne faut pas juger l'_Eneide_ avec nos idees modernes. On se plaint souvent de ne pas trouver dans Enee l'audace, l'elan, la passion. On se fatigue de cette epithete de pieux qui revient sans cesse. On s'etonne de voir ce guerrier consulter ses Penates avec un soin si scrupuleux, invoquer a tout propos quelque divinite, lever les bras au ciel quand il s'agit de combattre, se laisser ballotter par les oracles a travers toutes les mers, et verser des larmes a la vue d'un danger. On ne manque guere non plus de lui reprocher sa froideur pour Didon et l'on est tente de dire avec la malheureuse reine: Nullis ille movetur Fletibus, aut voces ullas tractabilis audit. C'est qu'il ne s'agit pas ici d'un guerrier ou d'un heros de roman. Le poete veut nous montrer un pretre. Enee est le chef du culte, l'homme sacre, le divin fondateur, dont la mission est de sauver les Penates de la cite, Sum pius Aeneas raptos qui ex hoste Penates Classe veho mecum. Sa qualite dominante doit etre la piete, et l'epithete que le poete lui applique le plus souvent est aussi celle qui lui convient le mieux. Sa vertu doit etre une froide et haute impersonnalite, qui fasse de lui, non un homme, mais un instrument des dieux. Pourquoi chercher en lui des passions? il n'a pas le droit d'en avoir, ou il doit les refouler au fond de son coeur, Multa gemens multoque animum labefactus amore, Jussa tamen Divum insequitur. Deja dans Homere Enee etait un personnage sacre, un grand pretre, que le peuple " venerait a l'egal d'un dieu ", et que Jupiter preferait a Hector. Dans Virgile il est le gardien et le sauveur des dieux troyens. Pendant la nuit qui a consomme la ruine de la ville, Hector lui est apparu en songe. " Troie, lui a-t-il dit, te confie ses dieux; cherche-leur une nouvelle ville. " Et en meme temps il lui a remis les choses saintes, les statuettes protectrices et le feu du foyer qui ne doit pas s'eteindre. Ce songe n'est pas un ornement place la par la fantaisie du poete. Il est, au contraire, le fondement sur lequel repose le poeme tout entier; car c'est par lui qu'Enee est devenu le depositaire des dieux de la cite et que sa mission sainte lui a ete revelee. La ville de Troie a peri, mais non pas la cite troyenne; grace a Enee, le foyer n'est pas eteint, et les dieux ont encore un culte. La cite et les dieux fuient avec Enee; ils parcourent les mers et cherchent une contree ou il leur soit donne de s'arreter, Considere Teucros Errantesque Deos agitataque numina Trojae. Enee cherche une demeure fixe, si petite qu'elle soit, pour ses dieux paternels, Dis sedem exiguam patriis. Mais le choix de cette demeure, a laquelle la destinee de la cite sera liee pour toujours, ne depend pas des hommes; il appartient aux dieux. Enee consulte les devins et interroge les oracles. Il ne marque pas lui- meme sa route et son but; il se laisse diriger par la divinite: Italiam non sponte sequor. Il voudrait s'arreter en Thrace, en Crete, en Sicile, a Carthage avec Didon; _fata obstant_. Entre lui et son desir du repos, entre lui et son amour, vient toujours se placer l'arret des dieux, la parole revelee, _fata_. Il ne faut pas s'y tromper: le vrai heros du poeme n'est pas Enee; ce sont les dieux de Troie, ces memes dieux qui doivent etre un jour ceux de Rome. Le sujet de l'_Eneide_, c'est la lutte des dieux romains contre une divinite hostile. Des obstacles de toute nature pensent les arreter, Tantae mons erat romanam condere gentem! Peu s'en faut que la tempete ne les engloutisse ou que l'amour d'une femme ne les enchaine. Mais ils triomphent de tout et arrivent au but marque, Fata viam inveniunt. Voila ce qui devait singulierement eveiller l'interet des Romains. Dans ce poeme ils se voyaient, eux, leur fondateur, leur ville, leurs institutions, leurs croyances, leur empire. Car sans ces dieux la cite romaine n'existerait pas. [3] NOTES [1] Pindare, _Pyth._, V, 129; _Olymp._, VII, 145. Ciceron, _De nat. deor._, III, 19. Catulle, VII, 6. [2] Herodote, I, 168; VI, 38. Pindare, _Pyth._, IV. Thucydide, V, 11. Strabon, XIV, 1. Plutarque, _Quest. gr._, 20. Pausanias, I, 34; III, 1. Diodore, XI, 78. [3] Nous n'avons pas a examiner ici si la legende d'Enee repond a un fait reel; il nous suffit d'y voir une croyance. Elle nous montre ce que les anciens se figuraient par un fondateur de ville, quelle idee ils se faisaient du _penatiger_, et pour nous c'est la l'important. Ajoutons que plusieurs villes, en Thrace, en Crete, en Epire, a Cythere, a Zacynthe, en Sicile, en Italie, croyaient avoir ete fondees par Enee et lui rendaient un culte. CHAPITRE VI. LES DIEUX DE LA CITE. Il ne faut pas perdre de vue que, chez les anciens, ce qui faisait le lien de toute societe, c'etait un culte. De meme qu'un autel domestique tenait groupes autour de lui les membres d'une famille, de meme la cite etait la reunion de ceux qui avaient les memes dieux protecteurs et qui accomplissaient l'acte religieux au meme autel. Cet autel de la cite etait renferme dans l'enceinte d'un batiment que les Grecs appelaient prytanee et que les Romains appelaient temple de Vesta. [1] Il n'y avait rien de plus sacre dans une ville que cet autel, sur lequel le feu sacre etait toujours entretenu. Il est vrai que cette grande veneration s'affaiblit de bonne heure en Grece, parce que l'imagination grecque se laissa entrainer du cote des plus beaux temples, des plus riches legendes et des plus belles statues. Mais elle ne s'affaiblit jamais a Rome. Les Romains ne cesserent pas d'etre convaincus que le destin de la cite etait attache a ce foyer qui representait leurs dieux. Le respect qu'on portait aux Vestales prouve l'importance de leur sacerdoce. Si un consul en rencontrait une sur son passage, il faisait abaisser ses faisceaux devant elle. En revanche, si l'une d'elles laissait le feu s'eteindre ou souillait le culte en manquant a son devoir de chastete, la ville qui se croyait alors menacee de perdre ses dieux, se vengeait sur la Vestale en l'enterrant toute vive. Un jour, le temple de Vesta faillit etre brule dans un incendie des maisons environnantes. Rome fut en alarmes, car elle sentit tout son avenir en peril. Le danger passe, le Senat prescrivit au consul de rechercher les auteurs de l'incendie, et le consul porta aussitot ses accusations contre quelques habitants de Capoue qui se trouvaient alors a Rome. Ce n'etait pas qu'il eut aucune preuve contre eux, mais il faisait ce raisonnement: " Un incendie a menace notre foyer; cet incendie qui devait briser notre grandeur et arreter nos destinees, n'a pu etre allume que par la main de nos plus cruels ennemis. Or nous n'en avons pas de plus acharnes que les habitants de Capoue, cette ville qui est presentement l'alliee d'Annibal et qui aspire a etre a notre place la capitale de l'Italie. Ce sont donc ces hommes-la qui ont voulu detruire notre temple de Vesta, notre foyer eternel, ce gage et ce garant de notre grandeur future. " [2] Ainsi un consul, sous l'empire de ses idees religieuses, croyait que les ennemis de Rome n'avaient pas pu trouver de moyen plus sur de la vaincre que de detruire son foyer. Nous voyons la les croyances des anciens; le foyer public etait le sanctuaire de la cite; c'etait ce qui l'avait fait naitre et ce qui la conservait. De meme que le culte du foyer domestique etait secret et que la famille seule avait droit d'y prendre part, de meme le culte du foyer public etait cache aux etrangers. Nul, s'il n'etait citoyen, ne pouvait assister au sacrifice. Le seul regard de l'etranger souillait l'acte religieux. [3] Chaque cite avait des dieux qui n'appartenaient qu'a elle. Ces dieux etaient ordinairement de meme nature que ceux de la religion primitive des familles. On les appelait Lares, Penates, Genies, Demons, Heros; [4] sous tous ces noms, c'etaient des ames humaines divinisees par la mort. Car nous avons vu que, dans la race indo-europeenne, l'homme avait eu d'abord le culte de la force invisible et immortelle qu'il sentait en lui. Ces Genies ou ces Heros etaient la plupart du temps les ancetres du peuple. [5] Les corps etaient enterres soit dans la ville meme, soit sur son territoire, et comme, d'apres les croyances que nous avons montrees plus haut, l'ame ne quittait pas le corps, il en resultait que ces morts divins etaient attaches au sol ou leurs ossements etaient enterres. Du fond de leurs tombeaux ils veillaient sur la cite; ils protegeaient le pays, et ils en etaient en quelque sorte les chefs et les maitres. Cette expression de chefs du pays, appliquee aux morts, se trouve dans un oracle adresse par la Pythie a Solon: " Honore d'un culte les chefs du pays, les morts qui habitent sous terre. " [6] Ces opinions venaient de la tres-grande puissance que les antiques generations avaient attribuee a l'ame humaine apres la mort. Tout homme qui avait rendu un grand service a la cite, depuis celui qui l'avait fondee jusqu'a celui qui lui avait donne une victoire ou avait ameliore ses lois, devenait un dieu pour cette cite. Il n'etait meme pas necessaire d'avoir ete un grand homme ou un bienfaiteur; il suffisait d'avoir frappe vivement l'imagination de ses contemporains et de s'etre rendu l'objet d'une tradition populaire, pour devenir un heros, c'est-a-dire, un mort puissant dont la protection fut a desirer et la colere a craindre. Les Thebains continuerent pendant dix siecles a offrir des sacrifices a Eteocle et a Polynice. Les habitants d'Acanthe rendaient un culte a un Perse qui etait mort chez eux pendant l'expedition de Xerxes. Hippolyte etait venere comme dieu a Trezene. Pyrrhus, fils d'Achille, etait un dieu a Delphes, uniquement parce qu'il y etait mort et y etait enterre. Crotone rendait un culte a un heros par le seul motif qu'il avait ete de son vivant le plus bel homme de la ville. [7] Athenes adorait comme un de ses protecteurs Eurysthee, qui etait pourtant un Argien; mais Euripide nous explique la naissance de ce culte, quand il fait paraitre sur la scene Eurysthee, pres de mourir et lui fait dire aux Atheniens: " Ensevelissez-moi dans l'Attique; je vous serai propice, et dans le sein de la terre je serai pour votre pays un hote protecteur. " [8] Toute la tragedie d'_Edipe a Colone_ repose sur ces croyances: Athenes et Thebes se disputent le corps d'un homme qui va mourir et qui va devenir un dieu. C'etait un grand bonheur pour une cite de posseder des morts quelque peu marquants. [9] Mantinee parlait avec orgueil des ossements d'Arcas, Thebes de ceux de Geryon, Messene de ceux d'Aristomene. [10] Pour se procurer ces reliques precieuses on usait quelquefois de ruse. Herodote raconte par quelle supercherie les Spartiates deroberent les ossements d'Oreste. [11] Il est vrai que ces ossements, auxquels etait attachee l'ame du heros, donnerent immediatement une victoire aux Spartiates. Des qu'Athenes eut acquis de la puissance, le premier usage qu'elle en fit, fut de s'emparer des ossements de Thesee qui avait ete enterre dans l'ile de Scyros, et de leur elever un temple dans la ville, pour augmenter le nombre de ses dieux protecteurs. Outre ces heros et ces genies, les hommes avaient des dieux d'une autre espece, comme Jupiter, Junon, Minerve, vers lesquels le spectacle de la nature avait porte leur pensee. Mais nous avons vu que ces creations de l'intelligence humaine avaient eu longtemps le caractere de divinites domestiques ou locales. On ne concut pas d'abord ces dieux comme veillant sur le genre humain tout entier; on crut que chacun d'eux appartenait en propre a une famille ou a une cite. Ainsi il etait d'usage que chaque cite, sans compter ses heros, eut encore un Jupiter, une Minerve ou quelque autre divinite qu'elle avait associee a ses premiers penates et a son foyer. Il y avait ainsi en Grece et en Italie une foule de divinites _poliades_. Chaque ville avait ses dieux qui l'habitaient. [12] Les noms de beaucoup de ces divinites sont oublies; c'est par hasard qu'on a conserve le souvenir du dieu Satrapes, qui appartenait a la ville d'Elis, de la deesse Dindymene a Thebes, de Soteira a Aegium, de Britomartis en Crete, de Hyblaea a Hybla. Les noms de Zeus, Athene, Hera, Jupiter, Minerve, Neptune, nous sont plus connus, et nous savons qu'ils etaient souvent appliques a ces divinites poliades. Mais de ce que deux villes donnaient a leur dieu le meme nom, gardons-nous de conclure qu'elles adoraient le meme dieu. Il y avait une Athene a Athenes et il y en avait une a Sparte; c'etaient deux deesses. Un grand nombre de cites avaient un Jupiter pour divinite poliade. C'etaient autant de Jupiters qu'il y avait de villes. Dans la legende de la guerre de Troie on voit une Pallas qui combat pour les Grecs, et il y a chez les Troyens une autre Pallas qui recoit un culte et qui protege ses adorateurs. [13] Dira-t-on que c'etait la meme divinite qui figurait dans les deux armees? Non certes; car les anciens n'attribuaient pas a leurs dieux le don d'ubiquite. Les villes d'Argos et de Samos avaient chacune une Hera poliade; ce n'etait pas la meme deesse, car elle etait representee dans les deux villes avec des attributs bien differents. II y avait a Rome une Junon; a cinq lieues de la, la ville de Veii en avait une autre; c'etait si peu la meme divinite, que nous voyons le dictateur Camille, assiegeant Veii, s'adresser a la Junon de l'ennemi pour la conjurer d'abandonner la ville etrusque et de passer dans son camp. Maitre de la ville, il prend la statue, bien persuade qu'il prend en meme temps une deesse, et il la transporte devotement a Rome. Rome eut des lors deux Junons protectrices. Meme histoire, quelques annees apres, pour un Jupiter, qu'un autre dictateur apporta de Preneste, alors que Rome en avait deja trois ou quatre chez elle. [14] La ville qui possedait en propre une divinite, ne voulait pas qu'elle protegeat les etrangers, et ne permettait pas qu'elle fut adoree par eux. La plupart du temps un temple n'etait accessible qu'aux citoyens. Les Argiens seuls avaient le droit d'entrer dans le temple de la Hera d'Argos. Pour penetrer dans celui de l'Athene d'Athenes, il fallait etre Athenien. [15] Les Romains, qui adoraient chez eux deux Junons, ne pouvaient pas entrer dans le temple d'une troisieme Junon qu'il y avait dans la petite ville de Lanuvium. [16] Il faut bien reconnaitre que les anciens ne se sont jamais represente Dieu comme un etre unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs innombrables dieux avait son petit domaine; a l'un une famille, a l'autre une tribu, a celui-ci une cite: c'etait la le monde qui suffisait a la providence de chacun d'eux. Quant au Dieu du genre humain, quelques philosophes ont pu le deviner, les mysteres d'Eleusis ont pu le faire entrevoir aux plus intelligents de leurs inities, mais le vulgaire n'y a jamais cru. Pendant longtemps l'homme n'a compris l'etre divin que comme une force qui le protegeait personnellement, et chaque homme ou chaque groupe d'hommes a voulu avoir son dieu. Aujourd'hui encore, chez les descendants de ces Grecs, on voit des paysans grossiers prier les saints avec ferveur; mais on doute s'ils ont l'idee de Dieu; chacun d'eux veut avoir parmi ces saints un protecteur particulier, une providence speciale. A Naples, chaque quartier a sa madone; le lazzarone s'agenouille devant celle de sa rue, et il insulte celle de la rue d'a cote; il n'est pas rare de voir deux facchini se quereller et se battre a coups de couteau pour les merites de leurs deux madones. Ce sont la des exceptions aujourd'hui, et on ne les rencontre que chez de certains peuples et dans de certaines classes. C'etait la regle chez les anciens. Chaque cite avait son corps de pretres qui ne dependait d'aucune autorite etrangere. Entre les pretres de deux cites il n'y avait nul lien, nulle communication, nul echange d'enseignement ni de rites. Si l'on passait d'une ville a une autre, on trouvait d'autres dieux, d'autres dogmes, d'autres ceremonies. Les anciens avaient des livres liturgiques; mais ceux d'une ville ne ressemblaient pas a ceux d'une autre. Chaque cite avait son recueil de prieres et de pratiques, qu'elle tenait fort secret; elle eut cru compromettre sa religion et sa destinee si elle l'eut laisse voir aux etrangers. Ainsi, la religion etait toute locale, toute civile, a prendre ce mot dans le sens ancien, c'est-a-dire speciale a chaque cite. [17] En general, l'homme ne connaissait que les dieux de sa ville, n'honorait et ne respectait qu'eux. Chacun pouvait dire ce que, dans une tragedie d'Eschyle, un etranger dit aux Argiennes: " Je ne crains pas les dieux de votre pays, et je ne leur dois rien. " [18] Chaque ville attendait son salut de ses dieux. On les invoquait dans le danger, on les remerciait d'une victoire. Souvent aussi on s'en prenait a eux d'une defaite; on leur reprochait d'avoir mal rempli leur office de defenseurs de la ville, on allait quelquefois jusqu'a renverser leurs autels et jeter des pierres contre leurs temples. [19] Ordinairement ces dieux se donnaient beaucoup de peine pour la ville dont ils recevaient un culte, et cela etait bien naturel; ces dieux etaient avides d'offrandes, et ils ne recevaient de victimes que de leur ville. S'ils voulaient la continuation des sacrifices et des hecatombes, il fallait bien qu'ils veillassent au salut de la cite. [20] Voyez dans Virgile comme Junon " fait effort et travaille " pour que sa Carthage obtienne un jour l'empire du monde. Chacun de ces dieux, comme la Junon de Virgile, avait a coeur la grandeur de sa cite. Ces dieux avaient memes interets que les hommes leurs concitoyens. En temps de guerre ils marchaient au combat au milieu d'eux. On voit dans Euripide un personnage qui dit, a l'approche d'une bataille: " Les dieux qui combattent avec nous valent bien ceux qui sont du cote de nos ennemis. " [21] Jamais les Eginetes n'entraient en campagne sans emporter avec eux les statues de leurs heros nationaux, les Eacides. Les Spartiates emmenaient dans toutes leurs expeditions les Tyndarides. [22] Dans la melee, les dieux et les citoyens se soutenaient reciproquement, et quand on etait vainqueur, c'est que tous avaient fait leur devoir. Si une ville etait vaincue, on croyait que ses dieux etaient vaincus avec elle. [23] Si une ville etait prise, ses dieux eux-memes etaient captifs. Il est vrai que sur ce dernier point les opinions etaient incertaines et variaient. Beaucoup etaient persuades qu'une ville ne pouvait jamais etre prise tant que ses dieux y residaient. Lorsque Enee voit les Grecs maitres de Troie, il s'ecrie que les dieux de la ville sont partis, desertant leurs temples et leurs autels. Dans Eschyle, le choeur des Thebaines exprime la meme croyance lorsque, a l'approche de l'ennemi, il conjure les dieux de ne pas quitter la ville. [24] En vertu de cette opinion il fallait, pour prendre une ville, en faire sortir les dieux. Les Romains employaient pour cela une certaine formule qu'ils avaient dans leurs rituels, et que Macrobe nous a conservee: " Toi, o tres-grand, qui as sous ta protection cette cite, je te prie, je t'adore, je te demande en grace d'abandonner cette ville et ce peuple, de quitter ces temples, ces lieux sacres, et t'etant eloigne d'eux, de venir a Rome chez moi et les miens. Que notre ville, nos temples, nos lieux sacres te soient plus agreables et plus chers; prends-nous sous ta garde. Si tu fais ainsi, je fonderai un temple en ton honneur. " [25] Or les anciens etaient convaincus qu'il y avait des formules tellement efficaces et puissantes, que si on les prononcait exactement et sans y changer un seul mot, le dieu ne pouvait pas resister a la demande des hommes. Le dieu, ainsi appele, passait donc a l'ennemi, et la ville etait prise. On trouve en Grece les memes opinions et des usages analogues. Encore au temps de Thucydide, lorsqu'on assiegeait une ville, on ne manquait pas d'adresser une invocation a ses dieux pour qu'ils permissent qu'elle fut prise. [26] Souvent, au lieu d'employer une formule pour attirer le dieu, les Grecs preferaient enlever adroitement sa statue. Tout le monde connait la legende d'Ulysse derobant la Pallas des Troyens. A une autre epoque, les Eginetes, voulant faire la guerre a Epidaure, commencerent par enlever deux statues protectrices de cette ville, et les transporterent chez eux. [27] Herodote raconte que les Atheniens voulaient faire la guerre aux Eginetes; mais l'entreprise etait hasardeuse, car Egine avait un heros protecteur d'une grande puissance et d'une singuliere fidelite; c'etait Eacus. Les Atheniens, apres avoir murement reflechi, remirent a trente annees l'execution de leur dessein; en meme temps ils eleverent dans leur pays une chapelle a ce meme Eacus, et lui vouerent un culte. Ils etaient persuades que si ce culte etait continue sans interruption durant trente ans, le dieu n'appartiendrait plus aux Eginetes, mais aux Atheniens. Il leur semblait, en effet, qu'un dieu ne pouvait pas accepter pendant si longtemps de grasses victimes, sans devenir l'oblige de ceux qui les lui offraient. Eacus serait donc a la fin force d'abandonner les interets des Eginetes, et de donner la victoire aux Atheniens. [28] Il y a dans Plutarque cette autre histoire. Solon voulait qu'Athenes fut maitresse de la petite ile de Salamine, qui appartenait alors aux Megariens. Il consulta l'oracle. L'oracle lui repondit: " Si tu veux conquerir l'ile, il faut d'abord que tu gagnes la faveur des heros qui la protegent et qui l'habitent. " Solon obeit; au nom d'Athenes il offrit des sacrifices aux deux principaux heros salaminiens. Ces heros ne resisterent pas aux dons qu'on leur faisait; ils passerent du cote d'Athenes, et l'ile, privee de protecteurs, fut conquise. [29] En temps de guerre, si les assiegeants cherchaient a s'emparer des divinites de la ville, les assieges, de leur cote, les retenaient de leur mieux. Quelquefois on attachait le dieu avec des chaines pour l'empecher de deserter. D'autres fois on le cachait a tous les regards pour que l'ennemi ne put pas le trouver, Ou bien encore on opposait a la formule par laquelle l'ennemi essayait de debaucher le dieu, une autre formule qui avait la vertu de le retenir. Les Romains avaient imagine un moyen qui leur semblait plus sur: ils tenaient secret le nom du principal et du plus puissant de leurs dieux protecteurs; [30] ils pensaient que, les ennemis ne pouvant jamais appeler ce dieu par son nom, il ne passerait jamais de leur cote et que leur ville ne serait jamais prise. On voit par la quelle singuliere idee les anciens se faisaient des dieux. Ils furent tres-longtemps sans concevoir la Divinite comme une puissance supreme. Chaque famille eut sa religion domestique, chaque cite sa religion nationale. Une ville etait comme une petite Eglise complete, qui avait ses dieux, ses dogmes et son culte. Ces croyances nous semblent bien grossieres; mais elles ont ete celles du peuple le plus spirituel de ces temps-la, et elles ont exerce sur ce peuple et sur le peuple romain une si forte action que la plus grande partie de leurs lois, de leurs institutions et de leur histoire est venue de la. NOTES [1] Le prytanee contenait le foyer commun de la cite: Denys d'Halicarnasse, II, 23. Pollux, I, 7. Scholiaste de Pindare, _Nem._, XI. Scholiaste de Thucydide, II, 15. Il y avait un prytanee dans toute ville grecque: Herodote, III, 57; V, 67; VII, 197. Polybe, XXIX, 5. Appien, _G. de Mithr._, 23; _G. puniq._, 84. Diodore, XX, 101. Ciceron, _De signis_, 53. Denys, II, 65. Pausanias, I, 42; V, 25; VIII, 9. Athenee, I, 58; X, 24. Boeckh, _Corp. inscr._, 1193. -- A Rome, le temple de Vesta n'etait pas autre chose qu'un foyer: Ciceron, _De legib._, II, 8; II, 12. Ovide, _Fast._, VI, 297. Florus, I, 2. Tite-Live, XXVIII, 31. [2] Tite-Live, XXVI, 27. [3] Virgile, III, 408. Pausanias, V, 15. Appien, _G. civ._, I, 54. [4] Ovide, _Fast_., II, 616. [5] Plutarque, _Aristide_, 11. [6] Plutarque, _Solon_, 9. [7] Pausanias, IX, 18. Herodote, VII, 117. Diodore, IV, 62. Pausanias, X, 23. Pindare, _Nem._, 65 et suiv. Herodote, V, 47. [8] Euripide, _Heracl._, 1032. [9] Pausanias, I, 43. Polybe, VIII, 30. Plaute, _Trin_., II, 2, 14. [10] Pausanias, IV, 32; VIII, 9. [11] Herodote, I, 68. [12] Herodote, V, 82. Sophocle, _Phil_., 134. Thucydide, II, 71. Euripide, _Electre_, 674. Pausanias, I, 24; IV, 8; VIII, 47. Aristophane, _Oiseaux_, 828; _Chev._, 577. Virgile, IX., 246. Pollux, IX, 40. Apollodore, III, 14. [13] Homere, _Iliade_, VI, 88. [14] Tite-Live, V, 21, 22; VI, 29. [15] Herodote, VI, 81; V, 72. [16] Ils n'acquirent ce droit que par la conquete. Tite-Live, VIII, 14. [17] Il n'existait de cultes communs a plusieurs cites que dans le cas de confederations; nous en parlerons ailleurs. [18] Eschyle, _Suppl._, 858. [19] Suetone, _Calig._, 5; Seneque, _De vita beata_, 36. [20] Cette pensee se voit souvent chez les anciens. Theognis, 759. [21] Euripide, _Heracl._, 347. [22] Herodote, V, 65; V, 80. [23] Virgile, _En._, I, 68. [24] Eschyle, _Sept chefs_, 202. [25] Macrobe, III, 9. [26] Thucydide, II, 74. [27] Herodote, V, 83. [28] Herodote, V, 89. [29] Plutarque, _Solon_, 9. [30] Macrobe, III. CHAPITRE VII. LA RELIGION DE LA CITE. _1 Les repas publics._ On a vu plus haut que la principale ceremonie du culte domestique etait un repas qu'on appelait sacrifice. Manger une nourriture preparee sur un autel, telle fut, suivant toute apparence, la premiere forme que l'homme ait donnee a l'acte religieux. Le besoin de se mettre en communion avec la divinite fut satisfait par ce repas auquel on la conviait, et dont on lui donnait sa part. La principale ceremonie du culte de la cite etait aussi un repas de cette nature; il devait etre accompli en commun, par tous les citoyens, en l'honneur des divinites protectrices. L'usage de ces repas publics etait universel en Grece; on croyait que le salut de la cite dependait de leur accomplissement. [1] L'Odyssee nous donne la description d'un de ces repas sacres; neuf longues tables sont dressees pour le peuple de Pylos; a chacune d'elles cinq cents citoyens sont assis, et chaque groupe a immole neuf taureaux en l'honneur des dieux. Ce repas, que l'on appelle le repas des dieux, commence et finit par des libations et des prieres. [2] L'antique usage des repas en commun est signale aussi par les plus vieilles traditions atheniennes; on racontait qu'Oreste, meurtrier de sa mere, etait arrive a Athenes au moment meme ou la cite, reunie autour de son roi, accomplissait l'acte sacre. [3] Les repas publics de Sparte sont fort connus; mais on s'en fait ordinairement une idee qui n'est pas conforme a la verite. On se figure les Spartiates vivant et mangeant toujours en commun, comme si la vie privee n'eut pas ete connue chez eux. Nous savons, au contraire, par des textes anciens que les Spartiates prenaient souvent leurs repas dans leur maison, au milieu de leur famille. [4] Les repas publics avaient lieu deux fois par mois, sans compter les jours de fete. C'etaient des actes religieux de meme nature que ceux qui etaient pratiques a Athenes, a Argos et dans toute la Grece. [5] Outre ces immenses banquets, ou tous les citoyens etaient reunis et qui ne pouvaient guere avoir lieu qu'aux fetes solennelles, la religion prescrivait qu'il y eut chaque jour un repas sacre. A cet effet, quelques hommes choisis par la cite devaient manger ensemble, en son nom, dans l'enceinte du prytanee, en presence du foyer et des dieux protecteurs. Les Grecs etaient convaincus que, si ce repas venait a etre omis un seul jour, l'Etat etait menace de perdre la faveur de ses dieux. A Athenes, le sort designait les hommes qui devaient prendre part au repas commun, et la loi punissait severement ceux qui refusaient de s'acquitter de ce devoir. Les citoyens qui s'asseyaient a la table sacree, etaient revetus momentanement d'un caractere sacerdotal; on les appelait _parasites_; ce mot, qui devint plus tard un terme de mepris, commenca par etre un titre sacre. [6] Au temps de Demosthenes, les parasites avaient disparu; mais les prytanes etaient encore astreints a manger ensemble au Prytanee. Dans toutes les villes il y avait des salles affectees, aux repas communs. [7] A voir comment les choses se passaient dans ces repas, on reconnait bien une ceremonie religieuse. Chaque convive avait une couronne sur la tete; c'etait en effet un antique usage de se couronner de feuilles ou de fleurs chaque fois qu'on accomplissait un acte solennel de la religion. " Plus on est pare de fleurs, disait-on, et plus on est sur de plaire aux dieux; mais si tu sacrifies sans avoir une couronne, ils se detournent de toi. " [8] - " Une couronne, disait-on encore, est la messagere d'heureux augure que la priere envoie devant elle vers les dieux. " [9] Les convives, pour la meme raison, etaient vetus de robes blanches; le blanc etait la couleur sacree chez les anciens, celle qui plaisait aux dieux. [10] Le repas commencait invariablement par une priere et des libations; on chantait des hymnes. La nature des mets et l'espece de vin qu'on devait servir etaient reglees par le rituel de chaque cite. S'ecarter en quoi que ce fut de l'usage suivi par les ancetres, presenter un plat nouveau ou alterer le rhythme des hymnes sacres, etait une impiete grave dont la cite entiere eut ete responsable envers ses dieux. La religion allait jusqu'a fixer la nature des vases qui devaient etre employes, soit pour la cuisson des aliments, soit pour le service de la table. Dans telle ville, il fallait que le pain fut place dans des corbeilles de cuivre; dans telle autre, on ne devait employer que des vases de terre. La forme meme des pains etait immuablement fixee. [11] Ces regles de la vieille religion ne cesserent jamais d'etre observees, et les repas sacres garderent toujours leur simplicite primitive. Croyances, moeurs, etat social, tout changea; ces repas demeurerent immuables. Car les Grecs furent toujours tres- scrupuleux observateurs de leur religion nationale. Il est juste d'ajouter que, lorsque les convives avaient satisfait a la religion en mangeant les aliments prescrits, ils pouvaient immediatement apres commencer un autre repas plus succulent et mieux en rapport avec leur gout. C'etait assez l'usage a Sparte. [12] La coutume des repas sacres etait en vigueur en Italie autant qu'en Grece. Aristote dit qu'elle existait anciennement chez les peuples qu'on appelait Oenotriens, Osques, Ausones. [13] Virgile en a consigne le souvenir, par deux fois, dans son Eneide; le vieux Latinus recoit les envoyes d'Enee, non pas dans sa demeure, mais dans un temple " consacre par la religion des ancetres; la ont lieu les festins sacres apres l'immolation des victimes; la tous les chefs de famille s'asseyent ensemble a de longues tables ". Plus loin, quand Enee arrive chez Evandre, il le trouve celebrant un sacrifice; le roi est au milieu de son peuple; tous sont couronnes de fleurs; tous, assis a la meme table, chantent un hymne a la louange du dieu de la cite. Cet usage se perpetua a Rome. Il y eut toujours une salle ou les representants des curies mangerent en commun. Le senat, a certains jours, faisait un repas sacre au Capitole. [14] Aux fetes solennelles, des tables etaient dressees dans les rues, et le peuple entier y prenait place. A l'origine, les pontifes presidaient a ces repas; plus tard on delegua ce soin a des pretres speciaux que l'on appela _epulones_. Ces vieilles coutumes nous donnent une idee du lien etroit qui unissait les membres d'une cite. L'association humaine etait une religion; son symbole etait un repas fait en commun. Il faut se figurer une de ces petites societes primitives rassemblee tout entiere, du moins les chefs de famille, a une meme table, chacun vetu de blanc et portant sur la tete une couronne; tous font ensemble la libation, recitent une meme priere, chantent les memes hymnes, mangent la meme nourriture preparee sur le meme autel; au milieu d'eux les aieux sont presents, et les dieux protecteurs partagent le repas. Ce qui fait le lien social, ce n'est ni l'interet, ni une convention, ni l'habitude; c'est cette communion sainte pieusement accomplie en presence des dieux de la cite. _2 Les fetes et le calendrier._ De tout temps et dans toutes les societes, l'homme a voulu honorer ses dieux par des fetes; il a etabli qu'il y aurait des jours pendant lesquels le sentiment religieux regnerait seul dans son ame, sans etre distrait par les pensees et les labeurs terrestres. Dans le nombre de journees qu'il a a vivre, il a fait la part des dieux. Chaque ville avait ete fondee avec des rites qui, dans la pensee des anciens, avaient eu pour effet de fixer dans son enceinte les dieux nationaux. Il fallait que la vertu de ces rites fut rajeunie chaque annee par une nouvelle ceremonie religieuse; on appelait cette fete le jour natal; tous les citoyens devaient la celebrer. Tout ce qui etait sacre donnait lieu a une fete. Il y avait la fete de l'enceinte de la ville, _amburbalia_, celle des limites du territoire, _ambarvalia_. Ces jours-la, les citoyens formaient une grande procession, vetus de robes blanches et couronnes de feuillage; ils faisaient le tour de la ville ou du territoire en chantant des prieres; en tete marchaient les pretres, conduisant des victimes, qu'on immolait a la fin de la ceremonie. [15] Venait ensuite la fete du fondateur. Puis chacun des heros de la cite, chacune de ces ames que les hommes invoquaient comme protectrices, reclamait un culte; Romulus avait le sien, et, Servius Tullius, et bien d'autres, jusqu'a la nourrice de Romulus et a la mere d'Evandre. Athenes avait, de meme, la fete de Cecrops, celle d'Erechthee, celle de Thesee; et elle celebrait chacun des heros du pays, le tuteur de Thesee, et Eurysthee, et Androgee, et une foule d'autres. Il y avait encore les fetes des champs, celle du labour, celle des semailles, celle de la floraison, celle des vendanges. En Grece comme en Italie, chaque acte de la vie de l'agriculteur etait accompagne de sacrifices, et on executait les travaux en recitant des hymnes sacres. A Rome, les pretres fixaient, chaque annee, le jour ou devaient commencer les vendanges, et le jour ou l'on pouvait boire du vin nouveau. Tout etait regle par la religion. C'etait la religion qui ordonnait de tailler la vigne; car elle disait aux hommes: Il y aura impiete a offrir aux dieux une libation avec le vin d'une vigne non taillee. [16] Toute cite avait une fete pour chacune des divinites qu'elle avait adoptees comme protectrices, et elle en comptait souvent beaucoup. A mesure que le culte d'une divinite nouvelle s'introduisait dans la cite, il fallait trouver dans l'annee un jour a lui consacrer. Ce qui caracterisait ces fetes religieuses, c'etait l'interdiction du travail, l'obligation d'etre joyeux, le chant et les jeux en public. La religion athenienne ajoutait: Gardez-vous dans ces jours-la de vous faire tort les uns aux autres. [17] Le calendrier n'etait pas autre chose que la succession des fetes religieuses. Aussi etait-il etabli par les pretres. A Rome on fut longtemps sans le mettre en ecrit; le premier jour du mois, le pontife, apres avoir offert un sacrifice, convoquait le peuple, et disait quelles fetes il y aurait dans le courant du mois. Cette convocation s'appelait _calatio_, d'ou vient le nom de calendes qu'on donnait a ce jour-la. Le calendrier n'etait regle ni sur le cours de la lune, ni sur le cours apparent du soleil; il n'etait regle que par les lois de la religion, lois mysterieuses que les pretres connaissaient seuls. Quelquefois la religion prescrivait de raccourcir l'annee, et quelquefois de l'allonger. On peut se faire une idee des calendriers primitifs, si l'on songe que chez les Albains le mois de mai avait douze jours, et que mars en avait trente-six. [18] On concoit que le calendrier d'une ville ne devait ressembler en rien a celui d'une autre, puisque la religion n'etait pas la meme entre elles, et que les fetes comme les dieux differaient. L'annee n'avait pas la meme duree d'une ville a l'autre. Les mois ne portaient pas le meme nom; Athenes les nommait tout autrement que Thebes, et Rome tout autrement que Lavinium. Cela vient de ce que le nom de chaque mois etait tire ordinairement de la principale fete qu'il contenait; or, les fetes n'etaient pas les memes. Les cites ne s'accordaient pas pour faire commencer l'annee a la meme epoque, ni pour compter la serie de leurs annees a partir d'une meme date. En Grece, la fete d'Olympie devint a la longue une date commune, mais qui n'empecha pas chaque cite d'avoir son annee particuliere. En Italie, chaque ville comptait les annees a partir du jour de sa fondation. _3 Le cens._ Parmi les ceremonies les plus importantes de la religion de la cite, il y en avait une qu'on appelait la purification. Elle avait lieu tous les ans a Athenes; [19] on ne l'accomplissait a Rome que tous les quatre ans. Les rites qui y etaient observes et le nom meme qu'elle portait, indiquent que cette ceremonie devait avoir pour vertu d'effacer les fautes commises par les citoyens contre le culte. En effet, cette religion si compliquee etait une source de terreurs pour les anciens; comme la foi et la purete des intentions etaient peu de chose, et que toute la religion consistait dans la pratique minutieuse d'innombrables prescriptions, on devait toujours craindre d'avoir commis quelque negligence, quelque omission ou quelque erreur, et l'on n'etait jamais sur de n'etre pas sous le coup de la colere ou de la rancune de quelque dieu. Il fallait donc, pour rassurer le coeur de l'homme, un sacrifice expiatoire. Le magistrat qui etait charge de l'accomplir (c'etait a Rome le censeur; avant le censeur c'etait le consul; avant le consul, le roi), commencait par s'assurer, a l'aide des auspices, que les dieux agreeraient la ceremonie. Puis il convoquait le peuple par l'intermediaire d'un heraut, qui se servait a cet effet d'une formule sacramentelle. Tous les citoyens, au jour dit, se reunissaient hors des murs; la, tous etant en silence, le magistrat faisait trois fois le tour de l'assemblee, poussant devant lui trois victimes, un mouton, un porc, un taureau (_suovetaurile_); la reunion de ces trois animaux constituait, chez les Grecs comme chez les Romains, un sacrifice expiatoire. Des pretres et des victimaires suivaient la procession; quand le troisieme tour etait acheve, le magistrat prononcait une formule de priere, et il immolait les victimes. [20] A partir de ce moment toute souillure etait effacee, toute negligence dans le culte reparee, et la cite etait en paix avec ses dieux. Pour un acte de cette nature et d'une telle importance, deux choses etaient necessaires: l'une etait qu'aucun etranger ne se glissat parmi les citoyens, ce qui eut trouble et funeste la ceremonie; l'autre etait que tous les citoyens y fussent presents, sans quoi la cite aurait pu garder quelque souillure. Il fallait donc que cette ceremonie religieuse fut precedee d'un denombrement des citoyens. A Rome et a Athenes on les comptait avec un soin tres-scrupuleux; il est probable que leur nombre etait prononce par le magistrat dans la formule de priere, comme il etait ensuite inscrit dans le compte rendu que le censeur redigeait de la ceremonie. La perte du droit de cite etait la punition de l'homme qui ne s'etait pas fait inscrire. Cette severite s'explique. L'homme qui n'avait pas pris part a l'acte religieux, qui n'avait pas ete purifie, pour qui la priere n'avait pas ete dite ni la victime immolee, ne pouvait plus etre un membre de la cite. Vis-a-vis des dieux, qui avaient ete presents a la ceremonie, il n'etait plus citoyen. [21] On peut juger de l'importance de cette ceremonie par le pouvoir exorbitant du magistrat qui y presidait. Le censeur, avant de commencer le sacrifice, rangeait le peuple suivant un certain ordre, ici les senateurs, la les chevaliers, ailleurs les tribus. Maitre absolu ce jour-la, il fixait la place de chaque homme dans les differentes categories. Puis, tout le monde etant range suivant ses prescriptions, il accomplissait l'acte sacre. Or, il resultait de la qu'a partir de ce jour jusqu'a la lustration suivante, chaque homme conservait dans la cite le rang que le censeur lui avait assigne dans la ceremonie. Il etait senateur s'il avait compte ce jour-la parmi les senateurs; chevalier, s'il avait figure parmi les chevaliers. Simple citoyen, il faisait partie de la tribu dans les rangs de laquelle il avait ete ce jour-la; et meme, si le magistrat avait refuse de l'admettre dans la ceremonie, il n'etait plus citoyen. Ainsi, la place que chacun avait occupee dans l'acte religieux et ou les dieux l'avaient vu, etait celle qu'il gardait dans la cite pendant quatre ans. L'immense pouvoir des censeurs est venu de la. A cette ceremonie les citoyens seuls assistaient; mais leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, leurs biens, meubles et immeubles, etaient, en quelque facon, purifies en la personne du chef de famille. C'est pour cela qu'avant le sacrifice chacun devait donner au censeur l'enumeration des personnes et des choses qui dependaient de lui. La lustration etait accomplie au temps d'Auguste avec la meme exactitude et les memes rites que dans les temps les plus anciens. Les pontifes la regardaient encore comme un acte religieux; les hommes d'Etat y voyaient au moins une excellente mesure d'administration. _4 La religion dans l'assemblee, au Senat, au tribunal, a l'armee; le triomphe._ Il n'y avait pas un seul acte de la vie publique dans lequel on ne fit intervenir les dieux. Comme on etait sous l'empire de cette idee qu'ils etaient tour a tour d'excellents protecteurs ou de cruels ennemis, l'homme n'osait jamais agir sans etre sur qu'ils lui fussent favorables. Le peuple ne se reunissait en assemblee qu'aux jours ou la religion le lui permettait. On se souvenait que la cite avait eprouve un desastre un certain jour; c'etait, sans nul doute, que ce jour-la les dieux avaient ete ou absents ou irrites; sans doute encore ils devaient l'etre chaque annee a pareille epoque pour des raisons inconnues aux mortels. Donc ce jour etait a tout jamais nefaste: on ne s'assemblait pas, on ne jugeait pas, la vie publique etait suspendue. A Rome, avant d'entrer en seance, il fallait que les augures assurassent que les dieux etaient propices. L'assemblee commencait par une priere que l'augure prononcait et que le consul repetait apres lui. Il en etait de meme chez les Atheniens: l'assemblee commencait toujours par un acte religieux. Des pretres offraient un sacrifice; puis on tracait un grand cercle en repandant a terre de l'eau lustrale, et c'etait dans ce cercle sacre que les citoyens se reunissaient. [22] Avant qu'aucun orateur prit la parole, une priere etait prononcee devant le peuple silencieux. On consultait aussi les auspices, et s'il se manifestait dans le ciel quelque signe d'un caractere funeste, l'assemblee se separait aussitot. [23] La tribune etait un lieu sacre, et l'orateur n'y montait qu'avec une couronne sur la tete. [24] Le lieu de reunion du senat de Rome etait toujours un temple. Si une seance avait ete tenue ailleurs que dans un lieu sacre, les decisions prises eussent ete entachees de nullite; car les dieux n'y eussent pas ete presents. Avant toute deliberation, le president offrait un sacrifice et prononcait une priere. Il y avait dans la salle un autel ou chaque senateur, en entrant, repandait une libation en invoquant les dieux. [25] Le senat d'Athenes n'etait guere different. La salle renfermait aussi un autel, un foyer. On accomplissait un acte religieux au debut de chaque seance. Tout senateur en entrant s'approchait de l'autel et prononcait une priere. Tant que durait la seance, chaque senateur portait une couronne sur la tete comme dans les ceremonies religieuses. [26] On ne rendait la justice dans la cite, a Rome comme a Athenes, qu'aux jours que la religion indiquait comme favorables. A Athenes, la seance du tribunal avait lieu pres d'un autel et commencait par un sacrifice. [27] Au temps d'Homere, les juges s'assemblaient " dans un cercle sacre ". Festus dit que dans les rituels des Etrusques se trouvait l'indication de la maniere dont on devait fonder une ville, consacrer un temple, distribuer les curies et les tribus en assemblee, ranger une armee en bataille. Toutes ces choses etaient marquees dans les rituels, parce que toutes ces choses touchaient a la religion. Dans la guerre la religion etait pour le moins aussi puissante que dans la paix. Il y avait dans les villes italiennes [28] des colleges de pretres appeles feciaux qui presidaient, comme les herauts chez les Grecs, a toutes les ceremonies sacrees auxquelles donnaient lieu les relations internationales. Un fecial, la tete voilee, une couronne sur la tete, declarait la guerre en prononcant une formule sacramentelle. En meme temps, le consul en costume sacerdotal faisait un sacrifice et ouvrait solennellement le temple de la divinite la plus ancienne et la plus veneree de l'Italie. Avant de partir pour une expedition, l'armee etant rassemblee, le general prononcait des prieres et offrait un sacrifice. Il en etait exactement de meme a Athenes et a Sparte. [29] L'armee en campagne presentait l'image de la cite; sa religion la suivait. Les Grecs emportaient avec eux les statues de leurs divinites. Toute armee grecque ou romaine portait avec elle un foyer sur lequel on entretenait nuit et jour le feu sacre. [30] Une armee romaine etait accompagnee d'augures et de pullaires; toute armee grecque avait un devin. Regardons une armee romaine au moment ou elle se dispose au combat. Le consul fait amener une victime et la frappe de la hache; elle tombe: ses entrailles doivent indiquer la volonte des dieux. Un aruspice les examine, et si les signes sont favorables, le consul donne le signal de la bataille. Les dispositions les plus habiles, les circonstances les plus heureuses ne servent de rien si les dieux ne permettent pas le combat. Le fond de l'art militaire chez les Romains etait de n'etre jamais oblige de combattre malgre soi, quand les dieux etaient contraires. C'est pour cela qu'ils faisaient de leur camp, chaque jour, une sorte de citadelle. Regardons maintenant une armee grecque, et prenons pour exemple la bataille de Platee. Les Spartiates sont ranges en ligne, chacun a son poste de combat; ils ont tous une couronne sur la tete, et les joueurs de flute font entendre les hymnes religieux. Le roi, un peu en arriere des rangs, egorge les victimes. Mais les entrailles ne donnent pas les signes favorables, et il faut recommencer le sacrifice. Deux, trois, quatre victimes sont successivement immolees. Pendant ce temps, la cavalerie perse approche, lance ses fleches, tue un assez grand nombre de Spartiates. Les Spartiates restent immobiles, le bouclier pose a leurs pieds, sans meme se mettre en defense contre les coups de l'ennemi. Ils attendent le signal des dieux. Enfin les victimes presentent les signes favorables; alors les Spartiates relevent leurs boucliers, mettent l'epee a la main, combattent et sont vainqueurs. Apres chaque victoire on offrait un sacrifice; c'est la l'origine du triomphe qui est si connu chez les Romains et qui n'etait pas moins usite chez les Grecs. Cette coutume etait la consequence de l'opinion qui attribuait la victoire aux dieux de la cite. Avant la bataille, l'armee leur avait adresse une priere analogue a celle qu'on lit dans Eschyle: " A vous, dieux qui habitez et possedez notre territoire, si nos armes sont heureuses et si notre ville est sauvee, je vous promets d'arroser vos autels du sang des brebis, de vous immoler des taureaux, et d'etaler dans vos temples saints les trophees conquis par la lance. " [31] En vertu de cette promesse, le vainqueur devait un sacrifice. L'armee rentrait dans la ville pour l'accomplir; elle se rendait au temple en formant une longue procession et en chantant un hymne sacre, [Grec: thriambos]. [32] A Rome la ceremonie etait a peu pres la meme. L'armee se rendait en procession au principal temple de la ville; les pretres marchaient en tete du cortege, conduisant des victimes. Arrive au temple, le general immolait les victimes aux dieux. Chemin faisant, les soldats portaient tous une couronne, comme il convenait dans une ceremonie sacree, et ils chantaient un hymne comme en Grece. Il vint, a la verite, un temps ou les soldats ne se firent pas scrupule de remplacer l'hymne, qu'ils ne comprenaient plus, par des chansons de caserne ou des railleries contre leur general. Mais ils conserverent du moins l'usage de repeter de temps en temps le refrain, _Io triumphe_. [33] C'etait meme ce refrain qui donnait a la ceremonie son nom. Ainsi en temps de paix et en temps de guerre la religion intervenait dans tous les actes. Elle etait partout presente, elle enveloppait l'homme. L'ame, le corps, la vie privee, la vie publique, les repas, les fetes, les assemblees, les tribunaux, les combats, tout etait sous l'empire de cette religion de la cite. Elle reglait toutes les actions de l'homme, disposait de tous les instants de sa vie, fixait toutes ses habitudes. Elle gouvernait l'etre humain avec une autorite si absolue qu'il ne restait rien qui fut en dehors d'elle. Ce serait avoir une idee bien fausse de la nature humaine que de croire que cette religion des anciens etait une imposture et pour ainsi dire une comedie. Montesquieu pretend que les Romains ne se sont donne un culte que pour brider le peuple. Jamais religion n'a eu une telle origine, et toute religion qui en est venue a ne se soutenir que par cette raison d'utilite publique, ne s'est pas soutenue longtemps. Montesquieu dit encore que les Romains assujettissaient la religion a l'Etat; c'est le contraire qui est vrai; il est impossible de lire quelques pages de Tite-Live sans en etre convaincu. Ni les Romains ni les Grecs n'ont connu ces tristes conflits qui ont ete si communs dans d'autres societes entre l'Eglise et l'Etat. Mais cela tient uniquement a ce qu'a Rome, comme a Sparte et a Athenes, l'Etat etait asservi a la religion; ou plutot, l'Etat et la religion etaient si completement confondus ensemble qu'il etait impossible non seulement d'avoir l'idee d'un conflit entre eux, mais meme de les distinguer l'un de l'autre. NOTES [1] [Grec: Sotaeria ton poleon sundeipna]. Athenee, V, 2. [2] Homere, _Odyssee_, III. [3] Athenee, X, 49. [4] Athenee, IV, 17; IV, 21. Herodote, VI, 57. Plutarque, _Cleomene_, 43. [5] Cet usage est atteste, pour Athenes, par Xenophon, _Gouv. d'Ath._, 2; le Scholiaste d'Aristophane, _Nuees_, 393; pour la Crete et la Thessalie, par des auteurs que cite Athenee, IV, 22; pour Argos, par une inscription, Boeckh, 1122; pour d'autres villes, par Pindare, _Nem._, XI; Theognis, 269; Pausanias, V, 15; Athenee, IV, 32; IV, 61; X, 24 et 25; X, 49; XI, 66. [6] Plutarque, _Solon_, 24. Athenee, VI, 26. [7] Demosthenes, _Pro corona_, 53. Aristote, _Politique_, VII, 1, 19. Pollux, VIII, 155. [8] Fragment de Sapho, dans Athenee, XV, 16. [9] Athenee, XV, 19. [10] Platon, _Lois_, XII, 956. Ciceron, _De legib._, II, 18. Virgile, V, 70, 774; VII, 135; VIII, 274. De meme chez les Hindous, dans les actes religieux, il fallait porter une couronne et etre vetu de blanc. [11] Athenee, I, 58; IV, 32; XI, 66. [12] Athenee, IV, 19; IV, 20. [13] Aristote, _Politique_, IV, 9, 3. [14] Denys, II, 23. Aulu-Gelle, XII, 8. Tite-Live, XL, 59. [15] Tibulle, II, 1. Festus, v _Amburbiales_. [16] Varron, VI, 16. Virgile, _Georg._, I, 340-350. Pline, XVIII. Festus, v _Vinalia_. Plutarque, _Quest. rom._, 40; _Numa_, 14. [17] Loi de Solon, citee par Demosthenes, _in Timocrat_. [18] Censorinus, 22. Macrobe, I, 14; I, 15. Varron, V, 28; VI, 27. [19] Diogene Laerce, _Vie de Socrate_, 23. Harpocration, [Grec: Pharmachos]. De meme on purifiait chaque annee le foyer domestique: Eschyle, _Choeph._, 966. [20] Varron, _L. L._, VI, 86. Valere-Maxime, V; l, 10. Tite-Live, I, 44; III, 22; VI, 27. Properce, IV, l, 20. Servius, _ad Eclog._, X, 55; _ad Aen._, VIII, 231. Tite-Live attribue cette institution au roi Servius; on peut croire qu'elle est plus vieille que Rome, et qu'elle existait dans toutes les villes aussi bien qu'a Rome. Ce qui l'a fait attribuer a Servius, c'est precisement qu'il l'a modifiee, comme nous le verrons plus tard. [21] Les citoyens absents de Rome devaient y revenir pour la lustration; aucun motif ne pouvait les en dispenser. Velleius, II, 15. [22] Aristophane, _Acharn._, 44. Eschine, _in Timarch._, 1, 21; _in Ctesiph._, 176, et Scholiaste. Dinarque, _in Aristog._, 14. [23] Aristophane, _Acharn._, 171. [24] Aristophane, _Thesmoph._, 381, et Scholiaste: [Grec: stephanon hethos haen tois legousi stephanousthai proton.] [25] Varron cite par Aulu-Gelle, XIV, 7. Ciceron, _ad Famil._, X, 12. Suetone, _Aug._, 35. Dion Cassius, LIV, p. 621. Servius, VII, 153. [26] Andocide, _De myst._, 44; _De red._, 15. Antiphon, _Pro chor._, 45. Lycurgue, _in Leocr._, 122. Demosthenes, _in Midiam_, 114. Diodore, XIV, 4. [27] Aristophane, _Guepes_, 860-865. Homere, _Iliade_, XVIII, 504. [28] Denys, II, 73. Servius, X, 14. [29] Denys, IX, 57. Virgile, VII, 601. Xenophon, _Hellen._, VI, 5. [30] Herodote, VIII, 6. Plutarque, _Agesilas_, 6; _Publicola_, 17. Xenophon, _Gouv. de Laced._, 14. Denys, IX, 6. Stobee, 42. Julius Obsequens, 12, 116. [31] Eschyle, _Sept chefs_, 252-260. Euripide, _Phenic._, 573. [32] Diodore, IV, 5. Photius: [Grec: thriambos, epideixis nixes, pompe]. [33] Varron, _L. L._, VI, 64. Pline, _H. N._, VII, 56. Macrobe, I, 19. CHAPITRE VIII. LES RITUELS ET LES ANNALES. Le caractere et la vertu de la religion des anciens n'etait pas d'elever l'intelligence humaine a la conception de l'absolu, d'ouvrir a l'avide esprit une route eclatante au bout de laquelle il put entrevoir Dieu. Cette religion etait un ensemble mal lie de petites croyances, de petites pratiques, de rites minutieux. Il n'en fallait pas chercher le sens; il n'y avait pas a reflechir, a se rendre compte. Le mot religion ne signifiait pas ce qu'il signifie pour nous; sous ce mot nous entendons un corps de dogmes, une doctrine sur Dieu, un symbole de foi sur les mysteres qui sont en nous et autour de nous; ce meme mot, chez les anciens, signifiait rites, ceremonies, actes de culte exterieur. La doctrine etait peu de chose; c'etaient les pratiques qui etaient l'important; c'etaient elles qui etaient obligatoires et qui _liaient_ l'homme (_ligare, religio_). La religion etait un lien materiel, une chaine qui tenait l'homme esclave. L'homme se l'etait faite, et il etait gouverne par elle. Il en avait peur et n'osait ni raisonner, ni discuter, ni regarder en face. Des dieux, des heros, des morts reclamaient de lui un culte materiel, et il leur payait sa dette, pour se faire d'eux des amis, et plus encore pour ne pas s'en faire des ennemis. Leur amitie, l'homme y comptait peu. C'etaient des dieux envieux, irritables, sans attachement ni bienveillance, volontiers en guerre avec l'homme. Ni les dieux n'aimaient l'homme, ni l'homme n'aimait ses dieux. Il croyait a leur existence, mais il aurait voulu qu'ils n'existassent pas. Meme ses dieux domestiques ou nationaux, il les redoutait, il craignait incessamment d'etre trahi par eux. Encourir la haine de ces etres invisibles etait sa grande inquietude. Il etait occupe toute sa vie a les apaiser, _paces deorum quaerere_, dit le poete. Mais le moyen de les contenter? Le moyen surtout d'etre sur qu'on les contentait et qu'on les avait pour soi? On crut le trouver dans l'emploi de certaines formules. Telle priere, composee de tels mots, avait ete suivie du succes qu'on avait demande, c'etait sans doute qu'elle avait ete entendue du dieu, qu'elle avait eu de l'action sur lui, qu'elle avait ete puissante, plus puissante que lui, puisqu'il n'avait pas pu lui resister. On conserva donc les termes mysterieux et sacres de cette priere. Apres le pere, le fils les repeta. Des qu'on sut ecrire, on les mit en ecrit. Chaque famille, du moins chaque famille religieuse, eut un livre ou etaient contenues les formules dont les ancetres s'etaient servis et auxquelles les dieux avaient cede. [1] C'etait une arme que l'homme employait contre l'inconstance de ses dieux. Mais il n'y fallait changer ni un mot ni une syllabe, ni surtout le rhythme suivant lequel elle devait etre chantee. Car alors la priere eut perdu sa force, et les dieux fussent restes libres. Mais la formule n'etait pas assez: il y avait encore des actes exterieurs dont le detail etait minutieux et immuable. Les moindres gestes du sacrificateur et les moindres parties de son costume etaient regles. En s'adressant a un dieu, il fallait avoir la tete voilee; a un autre, la tete decouverte; pour un troisieme, le pan de la toge devait etre releve sur l'epaule. Dans certains actes, il fallait avoir les pieds nus. Il y avait des prieres qui n'avaient d'efficacite que si l'homme, apres les avoir prononcees, pirouettait sur lui-meme de gauche a droite. La nature de la victime, la couleur de son poil, la maniere de l'egorger, la forme meme du couteau, l'espece de bois qu'on devait employer pour faire rotir les chairs, tout cela etait fixe pour chaque dieu par la religion de chaque famille ou de chaque cite. En vain le coeur le plus fervent offrait-il aux dieux les plus grasses victimes; si l'un des innombrables rites du sacrifice etait neglige, le sacrifice etait nul. Le moindre manquement faisait d'un acte sacre un acte impie. L'alteration la plus legere troublait et bouleversait la religion de la patrie, et transformait les dieux protecteurs en autant d'ennemis cruels. C'est pour cela qu'Athenes etait severe pour le pretre qui changeait quelque chose aux anciens rites; [2] c'est pour cela que le senat de Rome degradait ses consuls et ses dictateurs qui avaient commis quelque erreur dans un sacrifice. Toutes ces formules et ces pratiques avaient ete leguees par les ancetres qui en avaient eprouve l'efficacite. Il n'y avait pas a innover. On devait se reposer sur ce que ces ancetres avaient fait, et la supreme piete consistait a faire comme eux. Il importait assez peu que la croyance changeat: elle pouvait se modifier librement a travers les ages et prendre mille formes diverses, au gre de la reflexion des sages ou de l'imagination populaire. Mais il etait de la plus grande importance que les formules ne tombassent pas en oubli et que les rites ne fussent pas modifies. Aussi chaque cite avait-elle un livre ou tout cela etait conserve. L'usage des livres sacres etait universel chez les Grecs, chez les Romains, chez les Etrusques. [3.] Quelquefois le rituel etait ecrit sur des tablettes de bois, quelquefois sur la toile; Athenes gravait ses rites sur des tables de cuivre, afin qu'ils fussent imperissables. Rome avait ses livres des pontifes, ses livres des augures, son livre des ceremonies, et son recueil des _Indigitamenta_. Il n'y avait pas de ville qui n'eut aussi une collection de vieux hymnes en l'honneur de ses dieux; [4] en vain la langue changeait avec les moeurs et les croyances; les paroles et le rhythme restaient immuables, et dans les fetes on continuait a chanter ces hymnes sans les comprendre. Ces livres et ces chants, ecrits par les pretres, etaient gardes par eux avec un tres-grand soin. On ne les montrait jamais aux etrangers. Reveler un rite ou une formule, c'eut ete trahir la religion de la cite et livrer ses dieux a l'ennemi. Pour plus de precaution, on les cachait meme aux citoyens, et les pretres seuls pouvaient en prendre connaissance. Dans la pensee de ces peuples, tout ce qui etait ancien etait respectable et sacre. Quand un Romain voulait dire qu'une chose lui etait chere, il disait: Cela est antique pour moi. Les Grecs avaient la meme expression. Les villes tenaient fort a leur passe, parce que c'etait dans le passe qu'elles trouvaient tous les motifs comme toutes les regles de leur religion. Elles avaient besoin de se souvenir, car c'etait sur des souvenirs et des traditions que tout leur culte reposait. Aussi l'histoire avait-elle pour les anciens beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a pour nous. Elle a existe longtemps avant les Herodote et les Thucydide; ecrite ou non ecrite, simple tradition orale ou livre, elle a ete contemporaine de la naissance des cites. Il n'y avait pas de ville, si petite et obscure qu'elle fut, qui ne mit la plus grande attention a conserver le souvenir de ce qui s'etait passe en elle. Ce n'etait pas de la vanite, c'etait de la religion. Une ville ne croyait pas avoir le droit de rien oublier; car tout dans son histoire se liait a son culte. L'histoire commencait, en effet, par l'acte de la fondation, et disait le nom sacre du fondateur. Elle se continuait par la legende des dieux de la cite, des heros protecteurs. Elle enseignait la date, l'origine, la raison de chaque culte, et en expliquait les rites obscurs. On y consignait les prodiges que les dieux du pays avaient operes et par lesquels ils avaient manifeste leur puissance, leur bonte, ou leur colere. On y decrivait les ceremonies par lesquelles les pretres avaient habilement detourne un mauvais presage; ou apaise les rancunes des dieux. On y mettait quelles epidemies avaient frappe la cite et par quelles formules saintes on les avait gueries, quel jour un temple avait ete consacre et pour quel motif un sacrifice avait ete etabli. On y inscrivait tous les evenements qui pouvaient se rapporter a la religion, les victoires qui prouvaient l'assistance des dieux et dans lesquelles on avait souvent vu ces dieux combattre, les defaites qui indiquaient leur colere et pour lesquelles il avait fallu instituer un sacrifice expiatoire. Tout cela etait ecrit pour l'enseignement et la piete des descendante. Toute cette histoire etait la preuve materielle de l'existence des dieux nationaux; car les evenements qu'elle contenait etaient la forme visible sous laquelle ces dieux s'etaient reveles d'age en age. Meme parmi ces faits il y en avait beaucoup qui donnaient lieu a des fetes et a des sacrifices annuels. L'histoire de la cite disait au citoyen tout ce qu'il devait croire et tant ce qu'il devait adorer. Aussi cette histoire etait-elle ecrite par des pretres. Rome avait ses annales des pontifes; les pretres sabins, les pretres samnites, les pretres etrusques en avaient de semblables. [5] Chez les Grecs il nous est reste le souvenir des livres ou annales sacrees d'Athenes, de Sparte, de Delphes, de Naxos, de Tarente. [6] Lorsque Pausanias parcourut la Grece, au temps d'Adrien, les pretres de chaque ville lui raconterent les vieilles histoires locales; ils ne les inventaient pas; ils les avaient apprises dans leurs annales. Cette sorte d'histoire etait toute locale. Elle commencait a la fondation, parce que ce qui etait anterieur a cette date n'interessait en rien la cite; et c'est pourquoi les anciens ont si completement ignore leurs origines. Elle ne rapportait aussi que les evenements dans lesquels la cite s'etait trouvee engagee, et elle ne s'occupait pas du reste de la terre. Chaque cite avait son histoire speciale, comme elle avait sa religion et son calendrier. On peut croire que ces annales des villes etaient fort seches, fort bizarres pour le fond et pour la forme. Elles n'etaient pas une oeuvre d'art, mais une oeuvre de religion. Plus tard sont venus les ecrivains, les conteurs comme Herodote, les penseurs comme Thucydide. L'histoire est sortie alors des mains des pretres et s'est transformee. Malheureusement, ces beaux et brillants ecrits nous laissent encore regretter les vieilles annales des villes et tout ce qu'elles nous apprendraient sur les croyances et la vie intime des anciens. Mais ces livres, qui paraissent avoir ete tenus secrets, qui ne sortaient pas des sanctuaires, dont on ne faisait pas de copie et que les pretres seuls lisaient, ont tous peri, et il ne nous en est reste qu'un faible souvenir. Il est vrai que ce souvenir a une grande valeur pour nous. Sans lui on serait peut-etre en droit de rejeter tout ce que la Grece et Rome nous racontent de leurs antiquites; tous ces recits, qui nous paraissent si peu vraisemblables, parce qu'ils s'ecartent de nos habitudes et de notre maniere de penser et d'agir, pourraient passer pour le produit de l'imagination des hommes. Mais ce souvenir qui nous est reste des vieilles annales, nous montre le respect pieux que les anciens avaient pour leur histoire. Chaque ville avait des archives ou les faits etaient religieusement deposes a mesure qu'ils se produisaient. Dans ces livres sacres chaque page etait contemporaine de l'evenement qu'elle racontait. Il etait materiellement impossible d'alterer ces documents, car les pretres en avaient la garde, et la religion etait grandement interessee a ce qu'ils restassent inalterables. Il n'etait meme pas facile au pontife, a mesure qu'il en ecrivait les lignes, d'y inserer sciemment des faits contraires a la verite. Car on croyait que tout evenement venait des dieux, qu'il revelait leur volonte, qu'il donnait lieu pour les generations suivantes a des souvenirs pieux et meme a des actes sacres; tout evenement qui se produisait dans la cite faisait aussitot partie de la religion de l'avenir. Avec de telles croyances, on comprend bien qu'il y ait eu beaucoup d'erreurs involontaires, resultat de la credulite, de la predilection pour le merveilleux, de la foi dans les dieux nationaux; mais le mensonge volontaire ne se concoit pas; car il eut ete impie; il eut viole la saintete des annales et altere la religion. Nous pouvons donc croire que dans ces vieux livres, si tout n'etait pas vrai, du moins il n'y avait rien que le pretre ne crut vrai. Or c'est, pour l'historien qui cherche a percer l'obscurite de ces vieux temps, un puissant motif de confiance, que de savoir que, s'il a affaire a des erreurs, il n'a pas affaire a l'imposture. Ces erreurs memes, ayant encore l'avantage d'etre contemporaines des vieux ages qu'il etudie, peuvent lui reveler, sinon le detail des evenements, du moins les croyances sinceres des hommes. Ces annales, a la verite, etaient tenues secretes; ni Herodote ni Tite- Live ne les lisaient. Mais plusieurs passages d'auteurs anciens prouvent qu'il en transpirait quelque chose dans le public, et qu'il en parvint des fragments a la connaissance des historiens. Il y avait d'ailleurs, a cote des annales, documents ecrits et authentiques, une tradition orale qui se perpetuait parmi le peuple d'une cite: non pas tradition vague et indifferente comme le sont les notres, mais tradition chere aux villes, qui ne variait pas au gre de l'imagination, et qu'on n'etait pas libre de modifier; car elle faisait partie du culte, et elle se composait de recits et de chants qui se repetaient d'annee en annee dans les fetes de la religion. Ces hymnes sacres et immuables fixaient les souvenirs et ravivaient perpetuellement la tradition. Sans doute, on ne peut pas croire que cette tradition eut l'exactitude des annales. Le desir de louer les dieux pouvait etre plus fort que l'amour de la verite. Pourtant elle devait etre au moins le reflet des annales, et se trouver ordinairement d'accord avec elles. Car les pretres qui redigeaient et qui lisaient celles-ci, etaient les memes qui presidaient aux fetes ou les vieux recits etaient chantes. Il vint d'ailleurs un temps ou ces annales furent divulguees; Rome finit par publier les siennes; celles des autres villes italiennes furent connues; les pretres des villes grecques ne se firent plus scrupule de raconter ce que les leurs contenaient. On etudia, on compulsa ces monuments authentiques. Il se forma une ecole d'erudits, depuis Varron et Verrius Flaccus, jusqu'a Aulu-Gelle et Macrobe. La lumiere se fit sur toute l'ancienne histoire. On corrigea quelques erreurs qui s'etaient glissees dans la tradition, et que les historiens de l'epoque precedente avaient repetees; on sut, par exemple, que Porsenna avait pris Rome, et que l'or avait ete paye aux Gaulois. L'age de la critique historique commenca. Mais il est bien digne de remarque que cette critique, qui remontait aux sources, et etudiait les annales, n'y ait rien trouve qui lui ait donne le droit de rejeter l'ensemble historique que les Herodote et les Tite-Live avaient construit. NOTES [1] Denys, I, 75. Varron, VI. 90. Ciceron, _Brutus_, 16. Aulu-Gelle, XIII, 19. [2] Demosthenes, _in Neoeram_, 116, 117. [3] Pausanias, IV, 27. Plutarque, _contre Colotes_, 17. Pollux, VIII, 128. Pline, _H. N._, XIII, 21. Valere-Maxime, I, i, 3. Varron, _L. L._, VI, 16. Censorinus, 17. Festus, v _Rituales_. [4] Plutarque, _Thesee_, 16. Tacite, _Ann._, IV, 43. Elien, _H. V._, II, 39. [5] Denys, II, 49. Tite-Live, X, 33. Ciceron, _De divin._, II, 41; I, 33; II, 23. Censorinus, 12, 17. Suetone, _Claude_, 42. Macrobe, I, 12; V, 19. Solin, II, 9. Servius, VII, 678; VIII, 398. Lettres de Marc-Aurele, IV, 4. [6] Plutarque, _contre Colotes_, 17; _Solon_, 11; _Morales_, p. 869. Athenee, XI, 49. Tacite, _Annales_, IV, 43. CHAPITRE IX. GOUVERNEMENT DE LA CITE. LE ROI. _1 Autorite religieuse du roi._ Il ne faut pas se representer une cite, a sa naissance, deliberant sur le gouvernement qu'elle va se donner, cherchant et discutant ses lois, combinant ses institutions. Ce n'est pas ainsi que les lois se trouverent et que les gouvernements s'etablirent. Les institutions politiques de la cite naquirent avec la cite elle-meme, le meme jour qu'elle; chaque membre de la cite les portait en lui-meme; car elles etaient en germe dans les croyances et la religion de chaque homme. La religion prescrivait que le foyer eut toujours un pretre supreme. Elle n'admettait pas que l'autorite sacerdotale fut partagee. Le foyer domestique avait un grand-pretre, qui etait le pere de famille; le foyer de la curie avait son curion ou phratriarque; chaque tribu avait de meme son chef religieux, que les Atheniens appelaient le roi de la tribu. La religion de la cite devait avoir aussi son pretre supreme. Ce pretre du foyer public portait le nom de roi. Quelquefois on lui donnait d'autres titres; comme il etait, avant tout, pretre du prytanee, les Grecs l'appelaient volontiers prytane; quelquefois encore ils l'appelaient archonte. Sous ces noms divers, roi, prytane, archonte, nous devons voir un personnage qui est surtout le chef du culte; il entretient le foyer, il fait le sacrifice et prononce la priere, il preside aux repas religieux. Il importe de prouver que les anciens rois de l'Italie et de la Grece etaient des pretres. On lit dans Aristote: " Le soin des sacrifices publics de la cite appartient, suivant la coutume religieuse, non a des pretres speciaux, mais a ces hommes qui tiennent leur dignite du foyer, et que l'on appelle, ici rois, la prytanes, ailleurs archontes. " [1] Ainsi parle Aristote, l'homme qui a le mieux connu les constitutions des cites grecques. Ce passage si precis prouve d'abord que les trois mots roi, prytane, archonte, ont ete longtemps synonymes; cela est si vrai, qu'un ancien historien, Charon de Lampsaque, ecrivant un livre sur les rois de Lacedemone, l'intitula: _Archontes et prytanes des Lacedemoniens_. [2] Il prouve encore que le personnage que l'on appelait indifferemment de l'un de ces trois noms, peut-etre de tous les trois a la fois, etait le pretre de la cite, et que le culte du foyer public etait la source de sa dignite et de sa puissance. Ce caractere sacerdotal de la royaute primitive est clairement indique par les ecrivains anciens. Dans Eschyle, les filles de Danaus s'adressent au roi d'Argos en ces termes: " Tu es le prytane supreme, et c'est toi qui veilles sur le foyer de ce pays. " [3] Dans Euripide, Oreste, meurtrier de sa mere, dit a Menelas: " Il est juste que, fils d'Agamemnon, je regne dans Argos "; et Menelas lui repond: " As-tu donc en mesure, toi meurtrier, de toucher les vases d'eau lustrale pour les sacrifices? Es-tu en mesure d'egorger les victimes? " [4] La principale fonction d'un roi etait donc d'accomplir les ceremonies religieuses. Un ancien roi de Sicyone fut depose, parce que, sa main ayant ete souillee par un meurtre, il n'etait plus en etat d'offrir les sacrifices. [5] Ne pouvant plus etre pretre, il ne pouvait plus etre roi. Homere et Virgile nous montrent les rois occupes sans cesse de ceremonies sacrees. Nous savons par Demosthenes que les anciens rois de l'Attique faisaient eux-memes tous les sacrifices qui etaient prescrits par la religion de la cite, et par Xenophon que les rois de Sparte etaient les chefs de la religion lacedemonienne. [6] Les lucumons etrusques etaient a la fois des magistrats, des chefs militaires et des pontifes. [7] Il n'en fut pas autrement des rois de Rome. La tradition les represente toujours comme des pretres. Le premier fut Romulus, qui etait instruit dans la science augurale, et qui fonda la ville suivant des rites religieux. Le second fut Numa; il remplissait, dit Tite-Live, la plupart des fonctions sacerdotales; mais il previt que ses successeurs, ayant souvent des guerres a soutenir, ne pourraient pas toujours vaquer au soin des sacrifices, et il institua les flamines pour remplacer les rois, quand ceux-ci seraient absents de Rome. Ainsi, le sacerdoce romain n'etait qu'une sorte d'emanation de la royaute primitive. Ces rois-pretres etaient intronises avec un ceremonial religieux. Le nouveau roi, conduit sur la cime du mont Capitolin, s'asseyait sur un siege de pierre, le visage tourne vers le midi. A sa gauche etait assis un augure, la tete couverte de bandelettes sacrees, et tenant a la main le baton augural. Il figurait dans le ciel certaines lignes, prononcait une priere, et posant la main sur la tete du roi, il suppliait les dieux de marquer par un signe visible que ce chef leur etait agreable. Puis, des qu'un eclair ou le vol des oiseaux avait manifeste l'assentiment des dieux, le nouveau roi prenait possession de sa charge. Tite-Live decrit cette ceremonie pour l'installation de Numa; Denys assure qu'elle eut lieu pour tous les rois, et apres les rois, pour les consuls; il ajoute qu'elle etait pratiquee encore de son temps. [8] Un tel usage avait sa raison d'etre: comme le roi allait etre le chef supreme de la religion et que de ses prieres et de ses sacrifices le salut de la cite allait dependre, on avait bien le droit de s'assurer d'abord que ce roi etait accepte par les dieux. Les anciens ne nous renseignent pas sur la maniere dont les rois de Sparte etaient elus; mais nous pouvons tenir pour certain qu'on faisait intervenir dans l'election la volonte des dieux. On reconnait meme a de vieux usages, qui ont dure jusqu'a la fin de l'histoire de Sparte, que la ceremonie par laquelle on les consultait etait renouvelee tous les neuf ans; tant on craignait que le roi ne perdit les bonnes graces de la divinite. " Tous les neuf ans, dit Plutarque, les ephores choisissent une nuit tres-claire, mais sans lune, et ils s'asseyent en silence, les yeux fixes vers le ciel. Voient-ils une etoile traverser d'un cote du ciel a l'autre, cela leur indique que leurs rois sont coupables de quelque faute envers les dieux. Ils les suspendent alors de la royaute jusqu'a ce qu'un oracle venu de Delphes les releve de leur decheance. " [9] _2 Autorite politique du roi._ De meme que dans la famille l'autorite etait inherente au sacerdoce, et que le pere, a titre de chef du culte domestique, etait en meme temps juge et maitre, de meme, le grand-pretre de la cite en fut aussi le chef politique. L'autel, suivant l'expression d'Aristote, lui confera la dignite et la puissance. Cette confusion du sacerdoce et du pouvoir n'a rien qui doive surprendre. On la trouve a l'origine de presque toutes les societes, soit que, dans l'enfance des peuples, il n'y ait que la religion qui puisse obtenir d'eux l'obeissance, soit que notre nature eprouve le besoin de ne se soumettre jamais a d'autre empire qu'a celui d'une idee morale. Nous avons dit combien la religion de la cite se melait a toutes choses. L'homme se sentait a tout moment dependre de ses dieux, et par consequent de ce pretre qui etait place entre eux et lui. C'etait ce pretre qui veillait sur le feu sacre; c'etait, comme dit Pindare, son culte de chaque jour qui sauvait chaque jour la cite. [10] C'etait lui qui connaissait les formules de priere auxquelles les dieux ne resistaient pas; au moment du combat, c'etait lui qui egorgeait la victime et qui attirait sur l'armee la protection des dieux. Il etait bien naturel qu'un homme arme d'une telle puissance fut accepte et reconnu comme chef. De ce que la religion se melait au gouvernement, a la justice, a la guerre, il resulta necessairement que le pretre fut en meme temps magistrat, juge et chef militaire. " Les rois de Sparte, dit Aristote, [11] ont trois attributions: ils font les sacrifices, ils commandent a la guerre, et ils rendent la justice. " Denys d'Halicarnasse s'exprime dans les memes termes au sujet des rois de Rome. Les regles constitutives de cette monarchie furent tres-simples, et il ne fut pas necessaire de les chercher longtemps; elles decoulerent des regles memes du culte. Le fondateur qui avait pose le foyer sacre en fut naturellement le premier pretre. L'heredite etait la regle constante, a l'origine, pour la transmission de ce culte; que le foyer fut celui d'une famille ou qu'il fut celui d'une cite, la religion prescrivait que le soin de l'entretenir passat toujours du pere au fils. Le sacerdoce fut donc hereditaire, et le pouvoir avec lui. [12] Un trait bien connu de l'ancienne histoire de la Grece prouve d'une maniere frappante que la royaute appartint, a l'origine, a l'homme qui avait pose le foyer de la cite. On sait que la population des colonies ioniennes ne se composait pas d'Atheniens, mais qu'elle etait un melange de Pelasges, d'Eoliens, d'Abantes, de Cadmeens. Pourtant les foyers des cites nouvelles furent tous poses par des membres de la famille religieuse de Codrus. Il en resulta que ces colons, au lieu d'avoir pour chefs des hommes de leur race, les Pelasges un Pelasge, les Abantes un Abante, les Eoliens un Eolien, donnerent tous la royaute, dans leurs douze villes, aux Codrides. [13] Assurement ces personnages n'avaient pas acquis leur autorite par la force, car ils etaient presque les seuls Atheniens qu'il y eut dans cette nombreuse agglomeration. Mais comme ils avaient pose les foyers, c'etait a eux qu'il appartenait de les entretenir. La royaute leur fut donc deferee sans conteste, et resta hereditaire dans leur famille. Battos avait fonde Cyrene en Afrique: les Battiades y furent longtemps en possession de la dignite royale. Protis avait fonde Marseille: les Protiades, de pere en fils, y exercerent le sacerdoce et y jouirent de grands privileges. Ce ne fut donc pas la force qui fit les chefs et les rois dans ces anciennes cites. Il ne serait pas vrai de dire que le premier qui y fut roi fut un soldat heureux. L'autorite decoula du culte du foyer. La religion fit le roi dans la cite, comme elle avait fait le chef de famille dans la maison. La croyance, l'indiscutable et imperieuse croyance, disait que le pretre hereditaire du foyer etait le depositaire des choses saintes et le gardien des dieux. Comment hesiter a obeir a un tel homme? Un roi etait un etre sacre; [Grec: Basileis hieroi], dit Pindare. On voyait en lui, non pas tout a fait un dieu, mais du moins " l 'homme le plus puissant pour conjurer la colere des dieux ", [14] l'homme sans le secours duquel nulle priere n'etait efficace, nul sacrifice n'etait accepte. Cette royaute demi-religieuse et demi-politique s'etablit dans toutes les villes, des leur naissance, sans efforts de la part des rois, sans resistance de la part des sujets. Nous ne voyons pas a l'origine des peuples anciens les fluctuations et les luttes qui marquent le penible enfantement des societes modernes. On sait combien de temps il a fallu, apres la chute de l'empire romain, pour retrouver les regles d'une societe reguliere. L'Europe a vu durant des siecles plusieurs principes opposes se disputer le gouvernement des peuples, et les peuples se refuser quelquefois a toute organisation sociale. Un tel spectacle ne se voit ni dans l'ancienne Grece ni dans l'ancienne Italie; leur histoire ne commence pas par des conflits; les revolutions n'ont paru qu'a la fin. Chez ces populations, la societe s'est formee lentement, longuement, par degres, en passant de la famille a la tribu et de la tribu a la cite, mais sans secousses et sans luttes. La royaute s'est etablie tout naturellement, dans la famille d'abord, dans la cite plus tard. Elle ne fut pas imaginee par l'ambition de quelques-uns; elle naquit d'une necessite qui etait manifeste aux yeux de tous. Pendant de longs siecles elle fut paisible, honoree, obeie. Les rois n'avaient pas besoin de la force materielle; ils n'avaient ni armee ni finances; mais soutenue par des croyances qui etaient puissantes sur l'ame, leur autorite etait sainte et inviolable. Une revolution, dont nous parlerons plus loin, renversa la royaute dans toutes les villes. Mais en tombant elle ne laissa aucune haine dans le coeur des hommes. Ce mepris mele de rancune qui s'attache d'ordinaire aux grandeurs abattues, ne la frappa jamais. Toute dechue qu'elle etait, le respect et l'affection des hommes resterent attaches a sa memoire. On vit meme en Grece une chose qui n'est pas tres-commune dans l'histoire, c'est que dans les villes ou la famille royale ne s'eteignit pas, non-seulement elle ne fut pas expulsee, mais les memes hommes qui l'avaient depouillee du pouvoir, continuerent a l'honorer. A Ephese, a Marseille, a Cyrene, la famille royale, privee de sa puissance, resta entouree du respect des peuples et garda meme le titre et les insignes de la royaute. [15] Les peuples etablirent le regime republicain; mais le nom de roi, loin de devenir une injure, resta un titre venere. On a l'habitude de dire que ce mot etait odieux et meprise: singuliere erreur! les Romains l'appliquaient aux dieux dans leurs prieres. Si les usurpateurs n'oserent jamais prendre ce titre, ce n'etait pas qu'il fut odieux, c'etait plutot qu'il etait sacre. [16] En Grece la monarchie fut maintes fois retablie dans les villes; mais les nouveaux monarques ne se crurent jamais le droit de se faire appeler rois et se contenterent d'etre appeles tyrans. Ce qui faisait la difference de ces deux noms, ce n'etait pas le plus ou le moins de qualites morales qui se trouvaient dans le souverain; on n'appelait pas roi un bon prince et tyran un mauvais. C'etait la religion qui les distinguait l'un de l'autre. Les rois primitifs avaient rempli les fonctions de pretres et avaient tenu leur autorite du foyer; les tyrans de l'epoque posterieure n'etaient que des chefs politiques et ne devaient leur pouvoir qu'a la force ou a l'election. NOTES [1] Aristote, _Polit._, VII, 5, 11 (VI, 8). Comp. Denys, II, 65. [2] Suidas, v [Grec: Chadon]. [3] Eschyle, _Suppliantes_, 361 (357). [4] Euripide, _Oreste_, 1605. [5] Nicolas de Damas, dans les _Fragm. des. hist. grecs_, t. III, p. 394. [6] Demosthenes, _contre Neere_. Xenophon, _Gouv. de Laced._, 13. [7] Virgile, X, 175. Tite-Live, V, l. Censorinus, 4. [8] Tite-Live, I, 18. Denys, II, 6; IV, 80. [9] Plutarque, _Agis_, 11. [10] Pindare, _Nem._, XI, 5. [11] Aristote, _Politique_, III, 9. [12] Nous ne parlons ici que du premier age des cites. On verra plus loin qu'il vint un temps ou l'heredite cessa d'etre la regle, et nous dirons pourquoi, a Rome, la royaute ne fut pas hereditaire. [13] Herodote, I, 142-148. Pausanias, VI. Strabon. [14] Sophocle, _Oedipe roi_, 34. [15] Strabon, IV, 171; XIV, 632; XIII, 608. Athenee, XIII, 576. [16] _Sanctitas regum_, Suetone, _Jules Cesar_, 6. Tite-Live, III, 39. Ciceron, _Republ._, I, 33. CHAPITRE X. LE MAGISTRAT. La confusion de l'autorite politique et du sacerdoce dans le meme personnage n'a pas cesse avec la royaute. La revolution qui a etabli le regime republicain, n'a pas separe des fonctions dont le melange paraissait fort naturel et etait alors la loi fondamentale de la societe humaine. Le magistrat qui remplaca le roi fut comme lui un pretre en meme temps qu'un chef politique. Quelquefois ce magistrat annuel porta le titre sacre de roi. [1] Ailleurs le nom de prytane, [2] qui lui fut conserve, indiqua sa principale fonction. Dans d'autres villes le titre d'archonte prevalut. A Thebes, par exemple, le premier magistrat fut appele de ce nom; mais ce que Plutarque dit de cette magistrature montre qu'elle differait peu d'un sacerdoce. Cet archonte, pendant le temps de sa charge, devait porter une couronne, [3] comme il convenait a un pretre; la religion lui defendait de laisser croitre ses cheveux et de porter aucun objet en fer sur sa personne, prescriptions qui le font ressembler un peu aux flamines romains. La ville de Platee avait aussi un archonte, et la religion de cette cite ordonnait que, pendant tout le cours de sa magistrature, il fut vetu de blanc, [4] c'est-a-dire de la couleur sacree. Les archontes atheniens, le jour de leur entree en charge, montaient a l'acropole, la tete couronnee de myrte, et ils offraient un sacrifice a la divinite poliade. [5] C'etait aussi l'usage que dans l'exercice de leurs fonctions ils eussent une couronne de feuillage sur la tete. [6] Or il est certain que la couronne, qui est devenue a la longue et est restee l'embleme de la puissance, n'etait alors qu'un embleme religieux, un signe exterieur qui accompagnait la priere et le sacrifice. [7] Parmi ces neuf archontes, celui qu'on appelait Roi etait surtout le chef de la religion; mais chacun de ses collegues avait quelque fonction sacerdotale a remplir, quelque sacrifice a offrir aux dieux. [8] Les Grecs avaient une expression generale pour designer les magistrats; ils disaient [Grec: oi eu telei], ce qui signifie litteralement ceux qui sont a accomplir le sacrifice: [9] vieille expression qui indique l'idee qu'on se faisait primitivement du magistrat. Pindare dit de ces personnages que, par les offrandes qu'ils font au foyer, ils assurent le salut de la cite. A Rome le premier acte du consul etait d'accomplir un sacrifice au forum. Des victimes etaient amenees sur la place publique; quand le pontife les avait declarees dignes d'etre offertes, le consul les immolait de sa main, pendant qu'un heraut commandait a la foule le silence religieux et qu'un joueur de flute faisait entendre l'air sacre. [10] Peu de jours apres, le consul se rendait a Lavinium, d'ou les penates romains etaient issus, et il offrait encore un sacrifice. Quand on examine avec un peu d'attention le caractere du magistrat chez les anciens, on voit combien il ressemble peu aux chefs d'Etat des societes modernes. Sacerdoce, justice et commandement se confondent en sa personne. Il represente la cite, qui est une association religieuse au moins autant que politique. Il a dans ses mains les auspices, les rites, la priere, la protection des dieux. Un consul est quelque chose de plus qu'un homme; il est l'intermediaire entre l'homme et la divinite. A sa fortune est attachee la fortune publique; il est comme le genie tutelaire de la cite. La mort d'un consul funeste la republique. [11] Quand le consul Claudius Neron quitte son armee pour voler au secours de son collegue, Tite-Live nous montre combien Rome est en alarmes sur le sort de cette armee; c'est que, privee de son chef, l'armee est en meme temps privee de la protection celeste; avec le consul sont partis les auspices, c'est-a-dire la religion et les dieux. Les autres magistratures romaines qui furent, en quelque sorte, des membres successivement detaches du consulat, reunirent comme lui des attributions sacerdotales et des attributions politiques. On voyait, a certains jours, le censeur, une couronne sur la tete, offrir un sacrifice au nom de la cite et frapper de sa main la victime. Les preteurs, les ediles curules presidaient a des fetes religieuses. [12] Il n'y avait pas de magistrat qui n'eut a accomplir quelque acte sacre; car dans la pensee des anciens toute autorite devait etre religieuse par quelque cote. Les tribuns de la plebe etaient les seuls qui n'eussent a accomplir aucun sacrifice; aussi ne les comptait-on pas parmi les vrais magistrats. Nous verrons plus loin que leur autorite etait d'une nature tout a fait exceptionnelle. Le caractere sacerdotal qui s'attachait au magistrat, se montre surtout dans la maniere dont il etait elu. Aux yeux des anciens il ne semblait pas que les suffrages des hommes fussent suffisants pour etablir le chef de la cite. Tant que dura la royaute primitive, il parut naturel que ce chef fut designe par la naissance en vertu de la loi religieuse qui prescrivait que le fils succedat au pere dans tout sacerdoce; la naissance semblait reveler assez la volonte des dieux. Lorsque les revolutions eurent supprime partout cette royaute, les hommes paraissent avoir cherche, pour suppleer a la naissance, un mode d'election que les dieux n'eussent pas a desavouer. Les Atheniens, comme beaucoup de peuples grecs, n'en virent pas de meilleur que le tirage au sort. Mais il importe de ne pas se faire une idee fausse de ce procede, dont on a fait un sujet d'accusation contre la democratie athenienne; et pour cela il est necessaire de penetrer dans la pensee des anciens. Pour eux le sort n'etait pas le hasard; le sort etait la revelation de la volonte divine. De meme qu'on y avait recours dans les temples pour surprendre les secrets d'en haut, de meme la cite y recourait pour le choix de son magistrat. On etait persuade que les dieux designaient le plus digne en faisant sortir son nom de l'urne. Cette opinion etait celle de Platon lui-meme qui disait: " L'homme que le sort a designe, nous disons qu'il est cher a la divinite et nous trouvons juste qu'il commande. Pour toutes les magistratures qui touchent aux choses sacrees, laissant a la divinite le choix de ceux qui lui sont agreables, nous nous en remettons au sort. " La cite croyait ainsi recevoir ses magistrats des dieux. [13] Au fond les choses se passaient de meme a Rome. La designation du consul ne devait pas appartenir aux hommes. La volonte ou le caprice du peuple n'etait pas ce qui pouvait creer legitimement un magistrat. Voici donc comment le consul etait choisi. Un magistrat en charge, c'est-a-dire un homme deja en possession du caractere sacre et des auspices, indiquait parmi les jours fastes celui ou le consul devait etre nomme. Pendant la nuit qui precedait ce jour, il veillait, en plein air, les yeux fixes au ciel, observant les signes que les dieux envoyaient, en meme temps qu'il prononcait mentalement le nom de quelques candidats a la magistrature. [14] Si les presages etaient favorables, c'est que les dieux agreaient ces candidats. Le lendemain, le peuple se reunissait au champ de Mars; le meme personnage qui avait consulte les dieux, presidait l'assemblee. Il disait a haute voix les noms des candidats sur lesquels il avait pris les auspices; si parmi ceux qui demandaient le consulat, il s'en trouvait un pour lequel les auspices n'eussent pas ete favorables, il omettait son nom. [15] Le peuple ne votait que sur les noms qui etaient prononces par le president. [16] Si le president ne nommait que deux candidats, le peuple votait pour eux necessairement; s'il en nommait trois, le peuple choisissait entre eux. Jamais l'assemblee n'avait le droit de porter ses suffrages sur d'autres hommes que ceux que le president avait designes; car pour ceux-la seulement les auspices avaient ete favorables et l'assentiment des dieux etait assure. Ce mode d'election, qui fut scrupuleusement suivi dans les premiers siecles de la republique, explique quelques traits de l'histoire romaine dont on est d'abord surpris. On voit, par exemple, assez souvent que le peuple veut presque unanimement porter deux hommes au consulat, et que pourtant il ne le peut pas; c'est que le president n'a pas pris les auspices sur ces deux hommes, ou que les auspices ne se sont pas montres favorables. Par contre, on voit plusieurs fois le peuple nommer consuls deux hommes qu'il deteste; [17] c'est que le president n'a prononce que deux noms. Il a bien fallu voter pour eux; car le vote ne s'exprime pas par oui ou par non; chaque suffrage doit porter deux noms propres sans qu'il soit possible d'en ecrire d'autres que ceux qui ont ete designes. Le peuple a qui l'on presente des candidats qui lui sont odieux, peut bien marquer sa colere en se retirant sans voter; il reste toujours dans l'enceinte assez de citoyens pour figurer un vote. On voit par la quelle etait la puissance du president des comices, et l'on ne s'etonne plus de l'expression consacree, _creat consules_, qui s'appliquait, non au peuple, mais au president des comices. C'etait de lui, en effet, plutot que du peuple, qu'on pouvait dire: Il cree les consuls; car c'etait lui qui decouvrait la volonte des dieux. S'il ne faisait pas les consuls, c'etait au moins par lui que les dieux les faisaient. La puissance du peuple n'allait que jusqu'a ratifier l'election, tout au plus jusqu'a choisir entre trois ou quatre noms, si les auspices s'etaient montres egalement favorables a trois ou quatre candidats. Il est hors de doute que cette maniere de proceder fut fort avantageuse a l'aristocratie romaine; mais on se tromperait si l'on ne voyait en tout cela qu'une ruse imaginee par elle. Une telle ruse ne se concoit pas dans les siecles ou l'on croyait a cette religion. Politiquement, elle etait inutile dans les premiers temps, puisque les patriciens avaient alors la majorite dans les suffrages. Elle aurait meme pu tourner contre eux en investissant un seul homme d'un pouvoir exorbitant. La seule explication qu'on puisse donner de ces usages, ou plutot de ces rites de l'election, c'est que tout le monde croyait tres sincerement que le choix du magistrat n'appartenait pas au peuple, mais aux dieux. L'homme qui allait disposer de la religion et de la fortune de la cite devait etre revele par la voix divine. La regle premiere pour l'election d'un magistrat etait celle que donne Ciceron: " Qu'il soit nomme suivant les rites. " Si, plusieurs mois apres, on venait dire au Senat que quelque rite avait ete neglige ou mal accompli, le Senat ordonnait aux consuls d'abdiquer, et ils obeissaient. Les exemples sont fort nombreux; et si, pour deux ou trois d'entre eux, il est permis de croire que le Senat fut bien aise de se debarrasser d'un consul ou inhabile ou mal pensant, la plupart du temps, au contraire, on ne peut pas lui supposer d'autre motif qu'un scrupule religieux. Il est vrai que lorsque le sort ou les auspices avaient designe l'archonte ou le consul, il y avait une sorte d'epreuve par laquelle on examinait le merite du nouvel elu. Mais cela meme va nous montrer ce que la cite souhaitait trouver dans son magistrat, et nous allons voir qu'elle ne cherchait pas l'homme le plus courageux a la guerre, le plus habile ou le plus juste dans la paix, mais le plus aime des dieux. En effet, le senat athenien demandait au nouvel elu s'il avait quelque defaut corporel, s'il possedait un dieu domestique, si sa famille avait toujours ete fidele a son culte, si lui-meme avait toujours rempli ses devoirs envers les morts. [18] Pourquoi ces questions? c'est qu'un defaut corporel, signe de la malveillance des dieux, rendait un homme indigne de remplir aucun sacerdoce, et, par consequent, d'exercer aucune magistrature; c'est que celui qui n'avait pas de culte de famille ne devait pas avoir part au culte national, et n'etait pas apte a faire les sacrifices au nom de la cite; c'est que si la famille n'avait pas ete toujours fidele a son culte, c'est-a-dire si l'un des ancetres avait commis un de ces actes qui blessaient la religion, le foyer etait a jamais souille, et les descendants detestes des dieux; c'est, enfin, que si lui-meme avait neglige le tombeau de ses morts, il etait expose a leurs redoutables coleres et etait poursuivi par des ennemis invisibles. La cite aurait ete bien temeraire de confier sa fortune a un tel homme. Voila les principales questions que l'on adressait a celui qui allait etre magistrat. Il semblait qu'on ne se preoccupat ni de son caractere ni de son intelligence. On tenait surtout a s'assurer qu'il etait apte a remplir les fonctions sacerdotales, et que la religion de la cite ne serait pas compromise dans ses mains. Cette sorte d'examen etait aussi en usage a Rome. Il est vrai que nous n'avons aucun renseignement sur les questions auxquelles le consul devait repondre. Mais il nous suffit que nous sachions que cet examen etait fait par les pontifes. [19] NOTES [1] A Megare, a Samothrace. Tite-Live, XLV, 5. Boeckh, _Corp. inscr._, 1052. [2] Pindare, _Nemeennes_, XI. [3] Plutarque, _Quest. rom._, 40. [4] Id., _Aristide_, 21. [5] Thucydide, VIII, 70. Apollodore, _Fragm._ 21 (coll. Didot). [6] Demosthenes, _in Midiam_, 38. Eschine, _in Timarch._, 19. [7] Plutarque, _Nicias_, 3; _Phocion_, 37. Ciceron, _in Verr._, IV, 50. [8] Pollux, VIII,. ch. ix. Lycurgue, coll. Didot, t. II, p. 362. [9] Thucydide, I, 10; II, 10; III, 36; IV, 65. Comparez: Herodote, I, 135; III, 18; Eschyle, _Pers._, 204; _Agam._, 1202; Euripide, _Trach._, 238. [10] Ciceron, _De lege agr._, II, 34. Tite-Live, XXI, 63. Macrobe, III, 3. [11] Tite-Live, XXVII, 40. [12] Varron, _L. L_., VI, 54. Athenee, XIV, 79. [13] Platon, _Lois_, III, 690; VI, 759. Comp. Demetrius de Phalore, _Fragm._, 4. Il est surprenant que les historiens modernes representent le tirage au sort comme une invention de la democratie athenienne. Il etait, au contraire, en pleine vigueur quand dominait l'aristocratie (Plutarque, _Pericles_, 9), et il parait aussi ancien que l'archontat lui-meme. Ce n'etait pas non plus un procede democratique; nous savons, en effet, qu'encore au temps de Lysias et de Demosthenes les noms de tous les citoyens n'etaient pas mis dans l'urne (Lysias, _or, de invalido_, c. 13; _in Andocidem_, c. 4); a plus forte raison, quand les Eupatrides seuls ou les Pentacosiomedimnes pouvaient etre archontes. Les textes de Platon montrent clairement quelle idee les anciens se faisaient du tirage au sort; la pensee qui le fit instituer pour des magistrats-pretres comme les archontes, ou pour des senateurs charges de fonctions sacrees comme les prytanes, fut une pensee religieuse et non pas une pensee egalitaire. Il est digne de remarque que, lorsque la democratie prit le dessus, elle garda le tirage au sort pour le choix des archontes auxquels elle ne laissait aucun pouvoir effectif, et elle y renonca pour le choix des strateges qui eurent alors la veritable autorite. De sorte qu'il y avait tirage au sort pour les magistratures qui dataient de l'age aristocratique, et election pour celles qui dataient de l'age democratique. [14] Valere-Maxime, I, 1, 3. Plutarque, _Marcellus_, 5. [15] Tite-Live, XXXIX, 39. Velleius, II, 92. Valere-Maxime, III, 8, 3. [16] Denys, IV, 84; V, 19; V, 72; V, 77; VI, 49. [17] Tite-Live, II, 42; II, 43. [18] Platon, _Lois_, VI. Xenophon, _Mem._, II. Pollux, VIII, 85, 86, 95. [19] Denys, II, 78. CHAPITRE XI. LA LOI. Chez les Grecs et chez les Romains, comme chez les Hindous, la loi fut d'abord une partie de la religion. Les anciens codes des cites etaient un ensemble de rites, de prescriptions liturgiques, de prieres, en meme temps que de dispositions legislatives. Les regles du droit de propriete et du droit de succession y etaient eparses au milieu des regles des sacrifices, de la sepulture et du culte des morts. Ce qui nous est reste des plus anciennes lois de Rome, qu'on appelait lois royales, est aussi souvent relatif au culte qu'aux rapports de la vie civile. L'une d'elles interdisait a la femme coupable d'approcher des autels; une autre defendait de servir certains mets dans les repas sacres, une troisieme disait quelle ceremonie religieuse un general vainqueur devait faire en rentrant dans la ville. Le code des Douze Tables, quoique plus recent, contenait encore des prescriptions minutieuses sur les rites religieux de la sepulture. L'oeuvre de Solon etait a la fois un code, une constitution et un rituel; l'ordre des sacrifices et le prix des victimes y etaient regles, ainsi que les rites des noces et le culte des morts. Ciceron, dans son traite des Lois, trace le plan d'une legislation qui n'est pas tout a fait imaginaire. Pour le fond comme pour la forme de son code, il imite les anciens legislateurs. Or, voici les premieres lois qu'il ecrit: " Que l'on n'approche des dieux qu'avec les mains pures; -- que l'on entretienne les temples des peres et la demeure des Lares domestiques; -- que les pretres n'emploient dans les repas sacres que les mets prescrits; -- que l'on rende aux dieux Manes le culte qui leur est du. " Assurement le philosophe romain se preoccupait peu de cette vieille religion des Lares et des Manes; mais il tracait un code a l'image des codes anciens, et il se croyait tenu d'y inserer les regles du culte. A Rome, c'etait une verite reconnue qu'on ne pouvait pas etre un bon pontife si l'on ne connaissait pas le droit, et, reciproquement, que l'on ne pouvait pas connaitre le droit si l'on ne savait pas la religion. Les pontifes furent longtemps les seuls jurisconsultes. Comme il n'y avait presque aucun acte de la vie qui n'eut quelque rapport avec la religion, il en resultait que presque tout etait soumis aux decisions de ces pretres, et qu'ils se trouvaient les seuls juges competents dans un nombre infini de proces. Toutes les contestations relatives au mariage, au divorce, aux droits civils et religieux des enfants, etaient portees a leur tribunal. Ils etaient juges de l'inceste comme du celibat. Comme l'adoption touchait a la religion, elle ne pouvait se faire qu'avec l'assentiment du pontife. Faire un testament, c'etait rompre l'ordre que la religion avait etabli pour la succession des biens et la transmission du culte; aussi le testament devait-il, a l'origine, etre autorise par le pontife. Comme les limites de toute propriete etaient marquees par la religion, des que deux voisins etaient en litige, ils devaient plaider devant le pontife ou devant des pretres qu'on appelait freres arvales. Voila pourquoi les memes hommes etaient pontifes et jurisconsultes; droit et religion ne faisaient qu'un. [1] A Athenes, l'archonte et le roi avaient a peu pres les memes attributions judiciaires que le pontife romain. [2] Le mode de generation des lois anciennes apparait clairement. Ce n'est pas un homme qui les a inventees. Solon, Lycurgue, Minos, Numa ont pu mettre en ecrit les lois de leurs cites; ils ne les ont pas faites. Si nous entendons par legislateur un homme qui cree un code par la puissance de son genie et qui l'impose aux autres hommes, ce legislateur n'exista jamais chez les anciens. La loi antique ne sortit pas non plus des votes du peuple. La pensee que le nombre des suffrages pouvait faire une loi, n'apparut que fort tard dans les cites, et seulement apres que deux revolutions les avaient transformees. Jusque-la les lois se presentent comme quelque chose d'antique, d'immuable, de venerable. Aussi vieilles que la cite, c'est le fondateur qui les a _posees_, en meme temps qu'il _posait_ le foyer, _moresque viris et moenia ponit_. Il les a instituees en meme temps qu'il instituait la religion. Mais encore ne peut-on pas dire qu'il les ait imaginees lui-meme. Quel en est donc le veritable auteur? Quand nous avons parle plus haut de l'organisation de la famille et des lois grecques ou romaines qui reglaient la propriete, la succession, le testament, l'adoption, nous avons observe combien ces lois correspondaient exactement aux croyances des anciennes generations. Si l'on met ces lois en presence de l'equite naturelle, on les trouve souvent en contradiction avec elle, et il parait assez evident que ce n'est pas dans la notion du droit absolu et dans le sentiment du juste qu'on est alle les chercher. Mais que l'on mette ces memes lois en regard du culte des morts et du foyer, qu'on les compare aux diverses prescriptions de cette religion primitive, et l'on reconnaitra qu'elles sont avec tout cela dans un accord parfait. L'homme n'a pas eu a etudier sa conscience et a dire: Ceci est juste; ceci ne l'est pas. Ce n'est pas ainsi qu'est ne le droit antique. Mais l'homme croyait que le foyer sacre, en vertu de la loi religieuse, passait du pere au fils; il en est resulte que la maison a ete un bien hereditaire. L'homme qui avait enseveli son pere dans son champ, croyait que l'esprit du mort prenait a jamais possession de ce champ et reclamait de sa posterite un culte perpetuel; il en est resulte que le champ, domaine du mort et lieu des sacrifices, est devenu la propriete inalienable d'une famille. La religion disait: Le fils continue le culte, non la fille; et la loi a dit avec la religion: Le fils herite, la fille n'herite pas; le neveu par les males herite, non pas le neveu par les femmes. Voila comment la loi s'est faite; elle s'est presentee d'elle-meme et sans qu'on eut a la chercher. Elle etait la consequence directe et necessaire de la croyance; elle etait la religion meme s'appliquant aux relations des hommes entre eux. Les anciens disaient que leurs lois leur etaient venues des dieux. Les Cretois attribuaient les leurs, non a Minos, mais a Jupiter; les Lacedemoniens croyaient que leur legislateur n'etait pas Lycurgue, mais Apollon. Les Romains disaient que Numa avait ecrit sous la dictee d'une des divinites les plus puissantes de l'Italie ancienne, la deesse Egerie. Les Etrusques avaient recu leurs lois du dieu Tages. Il y a du vrai dans toutes ces traditions. Le veritable legislateur chez les anciens, ce ne fut pas l'homme, ce fut la croyance religieuse que l'homme avait en soi. Les lois resterent longtemps une chose sacree. Meme a l'epoque ou l'on admit que la volonte d'un homme ou les suffrages d'un peuple pouvaient faire une loi, encore fallait-il que la religion fut consultee et qu'elle fut an moins consentante. A Rome on ne croyait pas que l'unanimite des suffrages fut suffisante pour qu'il y eut une loi; il fallait encore que la decision du peuple fut approuvee par les pontifes et que les augures attestassent que les dieux etaient favorables a la loi proposee. [3] Un jour que les tribuns plebeiens voulaient faire adopter une loi par une assemblee des tribus, un patricien leur dit: " Quel droit avez-vous de faire une loi nouvelle ou de toucher aux lois existantes? Vous qui n'avez pas les auspices, vous qui dans vos assemblees n'accomplissez pas d'actes religieux, qu'avez-vous de commun avec la religion et toutes les choses sacrees, parmi lesquelles il faut compter la loi? " [4] On concoit d'apres cela le respect et l'attachement que les anciens ont eus longtemps pour leurs lois. En elles ils ne voyaient pas une oeuvre humaine. Elles avaient une origine sainte. Ce n'est pas un vain mot quand Platon dit qu'obeir aux lois c'est obeir aux dieux. Il ne fait qu'exprimer la pensee grecque lorsque, dans le _Criton_, il montre Socrate donnant sa vie parce que les lois la lui demandent. Avant Socrate, on avait ecrit sur le rocher des Thermopyles: " Passant, va dire a Sparte que nous sommes morts ici pour obeir a ses lois. " La loi chez les anciens fut toujours sainte; au temps de la royaute elle etait la reine des rois; au temps des republiques elle fut la reine des peuples. Lui desobeir etait un sacrilege. En principe, la loi etait immuable, puisqu'elle etait divine. Il est a remarquer que jamais on n'abrogeait les lois. On pouvait bien en faire de nouvelles, mais les anciennes subsistaient toujours, quelque contradiction qu'il y eut entre elles. Le code de Dracon n'a pas ete aboli par celui de Solon, [5] ni les Lois Royales par les Douze Tables. La pierre ou la loi etait gravee etait inviolable; tout au plus les moins scrupuleux se croyaient-ils permis de la retourner. Ce principe a ete la cause principale de la grande confusion qui se remarque dans le droit ancien. Des lois opposees et de differentes epoques s'y trouvaient reunies; et toutes avaient droit au respect. On voit dans un plaidoyer d'Isee deux hommes se disputer un heritage; chacun d'eux allegue une loi en sa faveur; les deux lois sont absolument contraires et egalement sacrees. C'est ainsi que le Code de Manou garde l'ancienne loi qui etablit le droit d'ainesse, et en ecrit une autre a cote qui prescrit le partage egal entre les freres. La loi antique n'a jamais de considerants. Pourquoi en aurait-elle? Elle n'est pas tenue de donner ses raisons; elle est, parce que les dieux l'ont faite. Elle ne se discute pas, elle s'impose; elle est une oeuvre d'autorite; les hommes lui obeissent parce qu'ils ont foi en elle. Pendant de longues generations, les lois n'etaient pas ecrites; elles se transmettaient de pere en fils, avec la croyance et la formule de priere. Elles etaient une tradition sacree qui se perpetuait autour du foyer de la famille ou du foyer de la cite. Le jour ou l'on a commence a les mettre en ecrit, c'est dans les livres sacres qu'on les a consignees, dans les rituels, au milieu des prieres et des ceremonies. Varron cite une loi ancienne de la ville de Tusculum et il ajoute qu'il l'a lue dans les livres sacres de cette ville. [6] Denys d'Halicarnasse, qui avait consulte les documents originaux, dit qu'avant l'epoque des Decemvirs tout ce qu'il y avait a Rome de lois ecrites se trouvait dans les livres des pretres. [7] Plus tard la loi est sortie des rituels; on l'a ecrite a part; mais l'usage a continue de la deposer dans un temple, et les pretres en ont conserve la garde. Ecrites ou non, ces lois etaient toujours formulees en arrets tres-brefs, que l'on peut comparer, pour la forme, aux versets du livre de Moise ou aux slocas du livre de Manou. Il y a meme grande apparence que les paroles de la loi etaient rhythmees. [8] Aristote dit qu'avant le temps ou les lois furent ecrites, on les chantait. [9] Il en est reste des souvenirs dans la langue; les Romains appelaient les lois _carmina_, des vers; les Grecs disaient [Grec: nomoi], des chants. [10] Ces vieux vers etaient des textes invariables. Y changer une lettre, y deplacer un mot, en alterer le rhythme, c'eut ete detruire la loi elle- meme, en detruisant la forme sacree sous laquelle elle s'etait revelee aux hommes. La loi etait comme la priere, qui n'etait agreable a la divinite qu'a la condition d'etre recitee exactement, et qui devenait impie si un seul mot y etait change. Dans le droit primitif, l'exterieur, la lettre est tout; il n'y a pas a chercher le sens ou l'esprit de la loi. La loi ne vaut pas par le principe moral qui est en elle, mais par les mots que sa formule renferme. Sa force est dans les paroles sacrees qui la composent. Chez les anciens et surtout a Rome, l'idee du droit etait inseparable de l'emploi de certains mots sacramentels. S'agissait-il, par exemple, d'une obligation a contracter; l'un devait dire: _Dari spondes?_ et l'autre devait repondre: _Spondeo_. Si ces mots-la n'etaient pas prononces, il n'y avait pas de contrat. En vain le creancier venait-il reclamer le payement de la dette, le debiteur ne devait rien. Car ce qui obligeait l'homme dans ce droit antique, ce n'etait pas la conscience ni le sentiment du juste, c'etait la formule sacree. Cette formule prononcee entre deux hommes etablissait entre eux un lien de droit. Ou la formule n'etait pas, le droit n'etait pas. Les formes bizarres de l'ancienne procedure romaine ne nous surprendront pas, si nous songeons que le droit antique etait une religion, la loi un texte sacre, la justice un ensemble de rites. Le demandeur poursuit avec la loi, _agit lege_. Par l'enonce de la loi il saisit l'adversaire. Mais qu'il prenne garde; pour avoir la loi pour soi, il faut en connaitre les termes et les prononcer exactement. S'il dit un mot pour un autre, la loi n'existe plus et ne peut pas le defendre. Gaius raconte l'histoire d'un homme dont un voisin avait coupe les vignes; le fait etait constant; il prononca la loi. Mais la loi disait arbres, il prononca vignes; il perdit son proces. L'enonce de la loi ne suffisait pas. Il fallait encore un accompagnement de signes exterieurs, qui etaient comme les rites de cette ceremonie religieuse qu'on appelait contrat ou qu'on appelait procedure en justice. C'est par cette raison que pour toute vente il fallait employer le morceau de cuivre et la balance; que pour acheter un objet il fallait le toucher de la main, _mancipatio_; que, si l'on se disputait une propriete, il y avait combat fictif, _manuum consertio_. De la les formes de l'affranchissement, celles de l'emancipation, celles de l'action en justice, et toute la pantomime de la procedure. Comme la loi faisait partie de la religion, elle participait au caractere mysterieux de toute cette religion des cites. Les formules de la loi etaient tenues secretes comme celles du culte. Elle etait cachee a l'etranger, cachee meme au plebeien. Ce n'est pas parce que les patriciens avaient calcule qu'ils puiseraient une grande force dans la possession exclusive des lois; mais c'est que la loi, par son origine et sa nature, parut longtemps un mystere auquel on ne pouvait etre initie qu'apres l'avoir ete prealablement au culte national et au culte domestique. L'origine religieuse du droit antique nous explique encore un des principaux caracteres de ce droit. La religion etait purement civile, c'est-a-dire speciale a chaque cite; il n'en pouvait decouler aussi qu'un droit _civil_. Mais il importe de distinguer le sens que ce mot avait chez les anciens. Quand ils disaient que le droit etait civil, _jus civile_, [Grec: nomoi politichoi], ils n'entendaient pas seulement que chaque cite avait son code, comme de nos jours chaque Etat a le sien. Ils voulaient dire que leurs lois n'avaient de valeur et d'action qu'entre membres d'une meme cite. Il ne suffisait pas d'habiter une ville pour etre soumis a ses lois et etre protege par elles; il fallait en etre citoyen. La loi n'existait pas pour l'esclave; elle n'existait pas davantage pour l'etranger. Nous verrons plus loin que l'etranger, domicilie dans une ville, ne pouvait ni y etre proprietaire, ni y heriter, ni tester, ni faire un contrat d'aucune sorte, ni paraitre devant les tribunaux ordinaires des citoyens. A Athenes, s'il se trouvait creancier d'un citoyen, il ne pouvait pas le poursuivre en justice pour le payement de sa dette, la loi ne reconnaissant pas de contrat valable pour lui. Ces dispositions de l'ancien droit etaient d'une logique parfaite. Le droit n'etait pas ne de l'idee de la justice, mais de la religion, et il n'etait pas concu en dehors d'elle. Pour qu'il y eut un rapport de droit entre deux hommes, il fallait qu'il y eut deja entre eux un rapport religieux, c'est-a-dire qu'ils eussent le culte d'un meme foyer et les memes sacrifices. Lorsqu'entre deux hommes cette communaute religieuse n'existait pas, il ne semblait pas qu'aucune relation de droit put exister. Or ni l'esclave ni l'etranger n'avaient part a la religion de la cite. Un etranger et un citoyen pouvaient vivre cote a cote pendant de longues annees, sans qu'on concut la possibilite d'etablir un lien de droit entre eux. Le droit n'etait qu'une des faces de la religion. Pas de religion commune, pas de loi commune. NOTES [1] De la est venue cette vieille definition que les jurisconsultes ont conservee jusqu'a Justinien: _Jurisprudentia est rerum divinarum atque humanarum notitia._ Cf. Ciceron, _De legib._, II, 9; II, 19; _De arusp. resp._, 7. Denys, II, 73. Tacite, _Ann._, I, 10; _Hist._, I, 15. Dion Cassius, XLVIII, 44. Pline, _Hist. nat._, XVIII, 2. Aulu-Gelle, V, 19; XV, 27. [2] Pollux, VIII, 90. [3] Denys, IX, 41; IX, 49. [4] Denys, X, 4. Tite-Live, III, 31. [5] Andocide, I, 82, 83. Demosthenes, _in Everg._, 71. [6] Varron, _L. L._, VI, 16. [7] Denys, X, I. [8] Elien, _H. V._, II, 39. [9] Aristote, _Probl._, XIX, 28. [10] [Grec: Nemo], partager; [Grec: nomos], division, mesure, rhythme, chant; voy. Plutarque, _De musica_, p. 1133; Pindare, _Pyth._, XII, 41; _fragm._ 190 (edit. Heyne). Scholiaste d'Aristophane, _Chev._, 9: [Grec: Nomoi chaloyntai oi eis Theoys ymnoi]. CHAPITRE XII. LE CITOYEN ET L'ETRANGER. On reconnaissait le citoyen a ce qu'il avait part au culte de la cite, et c'etait de cette participation que lui venaient tous ses droits civils et politiques. Renoncait-on au culte, on renoncait aux droits. Nous avons parle plus haut des repas publics, qui etaient la principale ceremonie du culte national. Or a Sparte celui qui n'y assistait pas, meme sans que ce fut par sa faute, cessait aussitot de compter parmi les citoyens. [1] A Athenes, celui qui ne prenait pas part a la fete des dieux nationaux, perdait le droit de cite. [2] A Rome, il fallait avoir ete present a la ceremonie sainte de la lustration pour jouir des droits politiques. [3] L'homme qui n'y avait pas assiste, c'est-a-dire qui n'avait pas eu part a la priere commune et au sacrifice, n'etait plus citoyen jusqu'au lustre suivant. Si l'on veut donner la definition exacte du citoyen, il faut dire que c'est l'homme qui a la religion de la cite. [4] L'etranger, au contraire, est celui qui n'a pas acces au culte, celui que les dieux de la cite ne protegent pas et qui n'a pas meme le droit de les invoquer. Car ces dieux nationaux ne veulent recevoir de prieres et d'offrandes que du citoyen; ils repoussent l'etranger; l'entree de leurs temples lui est interdite et sa presence pendant le sacrifice est un sacrilege. Un temoignage de cet antique sentiment de repulsion nous est reste dans un des principaux rites du culte romain; le pontife, lorsqu'il sacrifie en plein air, doit avoir la tete voilee, " parce qu'il ne faut pas que devant les feux sacres, dans l'acte religieux qui est offert aux dieux nationaux, le visage d'un etranger se montre aux yeux du pontife; les auspices en seraient troubles ". [5] Un objet sacre, qui tombait momentanement aux mains d'un etranger, devenait aussitot profane; il ne pouvait recouvrer son caractere religieux que par une ceremonie expiatoire. [6] Si l'ennemi s'etait empare d'une ville et que les citoyens vinssent a la reprendre, il fallait avant toute chose que les temples fussent purifies et tous les foyers eteints et renouveles; le regard de l'etranger les avait souilles. [7] C'est ainsi que la religion etablissait entre le citoyen et l'etranger une distinction profonde et ineffacable. Cette meme religion, tant qu'elle fut puissante sur les ames, defendit de communiquer aux etrangers le droit de cite. Au temps d'Herodote, Sparte ne l'avait encore accorde a personne, excepte a un devin; encore avait-il fallu pour cela l'ordre formel de l'oracle. Athenes l'accordait quelquefois; mais avec quelles precautions! Il fallait d'abord que le peuple reuni votat au scrutin secret l'admission de l'etranger; ce n'etait rien encore; il fallait que, neuf jours apres, une seconde assemblee votat dans le meme sens, et qu'il y eut au moins six mille suffrages favorables: chiffre qui paraitra enorme si l'on songe qu'il etait fort rare qu'une assemblee athenienne reunit ce nombre de citoyens. Il fallait ensuite un vote du Senat qui confirmat la decision de cette double assemblee. Enfin le premier venu parmi les citoyens pouvait opposer une sorte de veto et attaquer le decret comme contraire aux vieilles lois. Il n'y avait certes pas d'acte public que le legislateur eut entoure d'autant de difficultes et de precautions que celui qui allait conferer a un etranger le titre de citoyen, et il s'en fallait de beaucoup qu'il y eut autant de formalites a remplir pour declarer la guerre ou pour faire une loi nouvelle. D'ou vient qu'on opposait tant d'obstacles a l'etranger qui voulait etre citoyen? Assurement on ne craignait pas que dans les assemblees politiques son vote fit pencher la balance. Demosthenes nous dit le vrai motif et la vraie pensee des Atheniens: " C'est qu'il faut conserver aux sacrifices leur purete. " Exclure l'etranger c'est " veiller sur les ceremonies saintes ". Admettre un etranger parmi les citoyens c'est " lui donner part a la religion et aux sacrifice ". [8] Or pour un tel acte le peuple ne se sentait pas entierement libre, et il etait saisi d'un scrupule religieux; car il savait que les dieux nationaux etaient portes a repousser l'etranger et que les sacrifices seraient peut-etre alteres par la presence du nouveau venu. Le don du droit de cite a un etranger etait une veritable violation des principes fondamentaux du culte national, et c'est pour cela que la cite, a l'origine, en etait si avare. Encore faut-il noter que l'homme si peniblement admis comme citoyen ne pouvait etre ni archonte ni pretre. La cite lui permettait bien d'assister a son culte; mais quant a y presider, c'eut ete trop. Nul ne pouvait devenir citoyen a Athenes, s'il etait citoyen dans une autre ville. [9] Car il y avait une impossibilite religieuse a etre a la fois membre de deux cites, comme nous avons vu qu'il y en avait une a etre membre de deux familles. On ne pouvait pas etre de deux religions a la fois. La participation au culte entrainait avec elle la possession des droits. Comme le citoyen pouvait assister au sacrifice qui precedait l'assemblee, il y pouvait aussi voter. Comme il pouvait faire les sacrifices au nom de la cite, il pouvait etre prytane et archonte. Ayant la religion de la cite, il pouvait en invoquer la loi et accomplir tous les rites de la procedure. L'etranger, au contraire, n'ayant aucune part a la religion n'avait aucun droit. S'il entrait dans l'enceinte sacree que le pretre avait tracee pour l'assemblee, il etait puni de mort. Les lois de la cite n'existaient pas pour lui. S'il avait commis un delit, il etait traite comme l'esclave et puni sans forme de proces, la cite ne lui devant aucune justice. [10] Lorsqu'on est arrive a sentir le besoin d'avoir une justice pour l'etranger, il a fallu etablir un tribunal exceptionnel. A Rome, pour juger l'etranger, le preteur a du se faire etranger lui-meme (_praetor peregrinus_). A Athenes le juge des etrangers a ete le polemarque, c'est- a-dire le magistrat qui etait charge des soins de la guerre et de toutes les relations avec l'ennemi. [11] Ni a Rome ni a Athenes l'etranger ne pouvait etre proprietaire. [12] Il ne pouvait pas se marier; du moins son mariage n'etait pas reconnu, et ses enfants etaient reputes batards. [13] Il ne pouvait pas faire un contrat avec un citoyen; du moins la loi ne reconnaissait a un tel contrat aucune valeur. A l'origine il n'avait pas le droit de faire le commerce. [14] La loi romaine lui defendait d'heriter d'un citoyen, et meme a un citoyen d'heriter de lui. [15] On poussait si loin la rigueur de ce principe que, si un etranger obtenait le droit de cite romaine sans que son fils, ne avant cette epoque, eut la meme faveur, le fils devenait a l'egard du pere un etranger et ne pouvait pas heriter de lui. [16] La distinction entre citoyen et etranger etait plus forte que le lien de nature entre pere et fils. Il semblerait a premiere vue qu'on eut pris a tache d'etablir un systeme de vexation contre l'etranger. Il n'en etait rien. Athenes et Rome lui faisaient, au contraire, bon accueil et le protegeaient, par des raisons de commerce ou de politique. Mais leur bienveillance et leur interet meme ne pouvaient pas abolir les anciennes lois que la religion avait etablies. Cette religion ne permettait pas que l'etranger devint proprietaire, parce qu'il ne pouvait pas avoir de part dans le sol religieux de la cite. Elle ne permettait ni a l'etranger d'heriter du citoyen ni au citoyen d'heriter de l'etranger, parce que toute transmission de biens entrainait la transmission d'un culte, et qu'il etait aussi impossible au citoyen de remplir le culte de l'etranger qu'a l'etranger celui du citoyen. On pouvait accueillir l'etranger, veiller sur lui, l'estimer meme, s'il etait riche ou honorable; on ne pouvait pas lui donner part a la religion et au droit. L'esclave, a certaine egards, etait mieux traite que lui; car l'esclave, membre d'une famille dont il partageait le culte, etait rattache a la cite par l'intermediaire de son maitre; les dieux le protegeaient. Aussi la religion romaine disait-elle que le tombeau de l'esclave etait sacre, mais que celui de l'etranger ne l'etait pas. [17] Pour que l'etranger fut compte pour quelque chose aux yeux de la loi, pour qu'il put faire le commerce, contracter, jouir en surete de son bien, pour que la justice de la cite put le defendre efficacement, il fallait qu'il se fit le client d'un citoyen. Rome et Athenes voulaient que tout etranger adoptat un patron. [18] En se mettant dans la clientele et sous la dependance d'un citoyen, l'etranger etait rattache par cet intermediaire a la cite. Il participait alors a quelques-uns des benefices du droit civil et la protection des lois lui etait acquise. NOTES [1] Aristote, _Politique_, II, 6, 21 (II, 7). [2] Boeckh, _Corp. inscr._, 3641 b. [3] Velleius, II, 15. On admit une exception pour les soldats en campagne; encore fallut-il que le censeur envoyat prendre leurs noms, afin qu'inscrits sur le registre de la ceremonie, ils y fussent consideres comme presents. [4] Demosthenes, _in Neoeram, 113, 114. Etre citoyen se disait en grec [Grec: suntelein], c'est-a-dire faire le sacrifice ensemble, ou [Grec: meteinai leron chai osion]. [5] Virgile, _En._, III, 406. Festus, v _Exesto: Lictor in quibusdam sacris clamitabat, hostis exesto_. On sait que _hostis_ se disait de l'etranger (Macrobe, I, 17); _hostilis facies_, dans Virgile, signifie le visage d'un etranger. [6] _Digeste_, liv. XI, tit. 6, 36. [7] Plutarque, _Aristide_, 20. Tite-Live, V, 50. [8] Demosthenes, _in Neoeram_, 89, 91, 92, 113, 114. [9] Plutarque, _Solon_, 24. Ciceron, _Pro Coecina_, 34. [10] Aristote, _Politique_, III, 4, 3. Platon, _Lois_, VI. [11] Demosthenes, _in Neaeram_, 49. Lysias, in _Pancleonem_. [12] Gaius, _fr._ 234. [13] Gaius, I, 67. Ulpien, V, 4-9. Paul, II, 9. Aristophane, _Ois._, 1652. [14] Ulpien, XIX,4. Demosthenes, _Pro Phorm.; in Eubul_. [15] Ciceron, _Pro Archia_, 5. Gaius, II, 110. [16] Pausanias, VIII, 48. [17] _Digeste_, liv. XI, tit. 7, 2; liv. XLVII, tit. 12, 4. [18] Harpocration, [Grec: prostates]. CHAPITRE XIII. LE PATRIOTISME. L'EXIL. Le mot patrie chez les anciens signifiait la terre des peres, _terra patria_. La patrie de chaque homme etait la part de sol que sa religion domestique ou nationale avait sanctifiee, la terre ou etaient deposes les ossements de ses ancetres et que leurs ames occupaient. La petite patrie etait l'enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande patrie etait la cite, avec son prytanee et ses heros, avec son enceinte sacree et son territoire marque par la religion. " Terre sacree de la patrie ", disaient les Grecs. Ce n'etait pas un vain mot. Ce sol etait veritablement sacre pour l'homme, car il etait habite par ses dieux. Etat, Cite, Patrie, ces mots n'etaient pas une abstraction, comme chez les modernes; ils representaient reellement tout un ensemble de divinites locales avec un culte de chaque jour et des croyances puissantes sur l'ame. On s'explique par la le patriotisme des anciens, sentiment energique qui etait pour eux la vertu supreme et auquel toutes les autres vertus venaient aboutir. Tout ce que l'homme pouvait avoir de plue cher se confondait avec la patrie. En elle il trouvait son bien, sa securite, son droit, sa foi, son dieu. En la perdant, il perdait tout. Il etait presque impossible que l'interet prive fut en desaccord avec l'interet public. Platon dit: C'est la patrie qui nous enfante, qui nous nourrit, qui nous eleve. Et Sophocle: C'est la patrie qui nous conserve. Une telle patrie n'est pas seulement pour l'homme un domicile. Qu'il quitte ces saintes murailles, qu'il franchisse les limites sacrees du territoire, et il ne trouve plus pour lui ni religion ni lien social d'aucune espece. Partout ailleurs que dans sa patrie il est en dehors de la vie reguliere et du droit; partout ailleurs il est sans dieu et en dehors de la vie morale. La seulement il a sa dignite d'homme et ses devoirs. Il ne peut etre homme que la. La patrie tient l'homme attache par un lien sacre. Il faut l'aimer comme on aime une religion, lui obeir comme on obeit a Dieu. " Il faut se donner a elle tout entier, mettre tout en elle, lui vouer tout. " Il faut l'aimer glorieuse ou obscure, prospere ou malheureuse. Il faut l'aimer dans ses bienfaits et l'aimer encore dans ses rigueurs. Socrate condamne par elle sans raison ne doit pas moins l'aimer. Il faut l'aimer, comme Abraham aimait son Dieu, jusqu'a lui sacrifier son fils. Il faut surtout savoir mourir pour elle. Le Grec ou le Romain ne meurt guere par devouement a un homme ou par point d'honneur; mais a la patrie il doit sa vie. Car si la patrie est attaquee, c'est sa religion qu'on attaque. Il combat veritablement pour ses autels, pour ses foyers, _pro aris et focis_; car si l'ennemi s'empare de sa ville, ses autels seront renverses, ses foyers eteints, ses tombeaux profanes, ses dieux detruits, son culte efface. L'amour de la patrie, c'est la piete des anciens. Il fallait que la possession de la patrie fut bien precieuse; car les anciens n'imaginaient guere de chatiment plus cruel que d'en priver l'homme. La punition ordinaire des grands crimes etait l'exil. L'exil etait proprement l'interdiction du culte. Exiler un homme, c'etait, suivant la formule egalement usitee chez les Grecs et chez les Romains, lui interdire le feu et l'eau. [1] Par ce feu, il faut entendre le feu sacre du foyer; par cette eau, l'eau lustrale qui servait aux sacrifices. L'exil mettait donc un homme hors de la religion. " Qu'il fuie, disait la sentence, et qu'il n'approche jamais des temples. Que nul citoyen ne lui parle ni ne le recoive; que nul ne l'admette aux prieres ni aux sacrifices; que nul ne lui presente l'eau lustrale. " [2] Toute maison etait souillee par sa presence. L'homme qui l'accueillait devenait impur a son contact. " Celui qui aura mange ou bu avec lui ou qui l'aura touche, disait la loi, devra se purifier. " Sous le coup de cette excommunication, l'exile ne pouvait prendre part a aucune ceremonie religieuse; il n'avait plus de culte, plus de repas sacres, plus de prieres; il etait desherite de sa part de religion. Il faut bien songer que, pour les anciens, Dieu n'etait pas partout. S'ils avaient quelque vague idee d'une divinite de l'univers, ce n'etait pas celle-la qu'ils consideraient comme leur Providence et qu'ils invoquaient. Les dieux de chaque homme etaient ceux qui habitaient sa maison, son canton, sa ville. L'exile, en laissant sa patrie derriere lui, laissait aussi ses dieux. Il ne voyait plus nulle part de religion qui put le consoler et le proteger; il ne sentait plus de providence qui veillat sur lui; le bonheur de prier lui etait ote. Tout ce qui pouvait satisfaire les besoins de son ame etait eloigne de lui. Or la religion etait la source d'ou decoulaient les droits civils et politiques. L'exile perdait donc tout cela en perdant la religion de la patrie. Exclu du culte de la cite, il se voyait enlever du meme coup son culte domestique et il devait eteindre son foyer. [3] Il n'avait plus de droit de propriete; sa terre et tous ses biens, comme s'il etait mort, passaient a ses enfants, a moins qu'ils ne fussent confisques, au profit des dieux ou de l'Etat. [4] N'ayant plus de culte, il n'avait plus de famille; il cessait d'etre epoux et pere. Ses fils n'etaient plus en sa puissance; [5] sa femme n'etait plus sa femme, [6] et elle pouvait immediatement prendre un autre epoux. Voyez Regulus, prisonnier de l'ennemi, la loi romaine l'assimile a un exile; si le Senat lui demande son avis, il refuse de le donner, parce que l'exile n'est plus senateur; si sa femme et ses enfants courent a lui, il repousse leurs embrassements, car pour l'exile il n'y a plus d'enfants, plus d'epouse: Fertur pudicae conjugis osculum Parvosque natos, _ut capitis minor_, A se removisse. [7] " L'exile, dit Xenophon, perd foyer, liberte, patrie, femme, enfants. " Mort, il n'a pas le droit d'etre enseveli dans le tombeau de sa famille; car il est un etranger. [8] Il n'est pas surprenant que les republiques anciennes aient presque toujours permis au coupable d'echapper a la mort par la fuite. L'exil ne semblait pas un supplice plus doux que la mort. Les jurisconsultes romains l'appelaient une peine capitale. NOTES [1] Herodote, VII, 231. Cratinus, dans Athenee, XI, 3. Ciceron, _Pro domo_, 20. Tite-Live, XXV, 4. Ulpien, X, 3. [2] Sophocle, _Oedipe roi_, 239. Platon, _Lois_, IX, 881. [3] Ovide, _Tristes_, I, 3, 43. [4] Pindare, _Pyth._, IV, 517. Platon, _Lois_, IX, 877. Diodore, XIII, 49. Denys, XI, 46. Tite-Live, III, 58. [5] _Institutes_ de Justinien, I, 12. Gaius, I, 128. [6] Denys, VIII, 41. [7] Horace, _Odes_, III. [8] Thucydide, I, 138. CHAPITRE XIV. DE L'ESPRIT MUNICIPAL. Ce que nous avons vu jusqu'ici des anciennes institutions et surtout des anciennes croyances a pu nous donner une idee de la distinction profonde qu'il y avait toujours entre deux cites. Si voisines qu'elles fussent, elles formaient toujours deux societes completement separees. Entre elles il y avait bien plus que la distance qui separe aujourd'hui deux villes, bien plus que la frontiere qui divise deux Etats; les dieux n'etaient pas les memes, ni les ceremonies, ni les prieres. Le culte d'une cite etait interdit a l'homme de la cite voisine. On croyait que les dieux d'une ville repoussaient les hommages et les prieres de quiconque n'etait pas leur concitoyen. Il est vrai que ces vieilles croyances se sont a la longue modifiees et adoucies; mais elles avaient ete dans leur pleine vigueur a l'epoque ou les societes s'etaient formees, et ces societes en ont toujours garde l'empreinte. On concoit aisement deux choses: d'abord, que cette religion propre a chaque ville a du constituer la cite d'une maniere tres-forte et presque inebranlable; il est, en effet, merveilleux combien cette organisation sociale, malgre ses defauts et toutes ses chances de ruine, a dure longtemps; ensuite, que cette religion a du avoir pour effet, pendant de longs siecles, de rendre impossible l'etablissement d'une autre forme sociale que la cite. Chaque cite, par l'exigence de sa religion meme, devait etre absolument independante. Il fallait que chacune eut son code particulier, puisque chacune avait sa religion et que c'etait de la religion que la loi decoulait. Chacune devait avoir sa justice souveraine, et il ne pouvait y avoir aucune justice superieure a celle de la cite. Chacune avait ses fetes religieuses et son calendrier; les mois et l'annee ne pouvaient pas etre les memes dans deux villes, puisque la serie des actes religieux etait differente. Chacune avait sa monnaie particuliere, qui, a l'origine, etait ordinairement marquee de son embleme religieux. Chacune avait ses poids et ses mesures. On n'admettait pas qu'il put y avoir rien de commun entre deux cites. La ligne de demarcation etait si profonde qu'on imaginait a peine que le mariage fut permis entre habitants de deux villes differentes. Une telle union parut toujours etrange et fut longtemps reputee illegitime. La legislation de Rome et celle d'Athenes repugnent visiblement a l'admettre. Presque partout les enfants qui naissaient d'un tel mariage etaient confondus parmi les batards et prives des droits de citoyen. Pour que le mariage fut legitime entre habitants de deux villes, il fallait qu'il y eut entre elles une convention particuliere (_jus connubii_, [Grec: epilamia]). Chaque cite avait autour de son territoire une ligne de bornes sacrees. C'etait l'horizon de sa religion nationale et de ses dieux. Au dela de ces bornes d'autres dieux regnaient et l'on pratiquait un autre culte. Le caractere le plus saillant de l'histoire de la Grece et de celle de l'Italie, avant la conquete romaine, c'est le morcellement pousse a l'exces et l'esprit d'isolement de chaque cite. La Grece n'a jamais reussi a former un seul Etat; ni les villes latines, ni les villes etrusques, ni les tribus samnites n'ont jamais pu former un corps compacte. On a attribue l'incurable division des Grecs a la nature de leur pays, et l'on a dit que les montagnes qui s'y croisent, etablissent entre les hommes des lignes de demarcation naturelles. Mais il n'y avait pas de montagnes entre Thebes et Platee, entre Argos et Sparte, entre Sybaris et Crotone. Il n'y en avait pas entre les villes du Latium ni entre les douze cites de l'Etrurie. La nature physique a sans nul doute quelque action sur l'histoire des peuples; mais les croyances de l'homme en ont une bien plus puissante. Entre deux cites voisines il y avait quelque chose de plus infranchissable qu'une montagne; c'etait la serie des bornes sacrees, c'etait la difference des cultes et la haine des dieux nationaux pour l'etranger. Pour ce motif les anciens n'ont jamais pu etablir ni meme concevoir aucune autre organisation sociale que la cite. Ni les Grecs, ni les Italiens, ni les Romains meme pendant fort longtemps n'ont eu la pensee que plusieurs villes pussent s'unir et vivre a titre egal sous un meme gouvernement. Entre deux cites il pouvait bien y avoir alliance, association momentanee en vue d'un profit a faire ou d'un danger a repousser; mais il n'y avait jamais union complete. Car la religion faisait de chaque ville un corps qui ne pouvait s'agreger a aucun autre. L'isolement etait la loi de la cite. Avec les croyances et les usages religieux que nous avons vus, comment plusieurs villes auraient-elles pu se confondre dans un meme Etat? On ne comprenait l'association humaine et elle ne paraissait reguliere qu'autant qu'elle etait fondee sur la religion. Le symbole de cette association devait etre un repas sacre fait en commun. Quelques milliers de citoyens pouvaient bien, a la rigueur, se reunir autour d'un meme prytanee, reciter la meme priere et se partager les mets sacres. Mais essayez donc, avec ces usages, de faire un seul Etat de la Grece entiere! Comment fera-t-on les repas publics et toutes les ceremonies saintes auxquelles tout citoyen est tenu d'assister? Ou sera le prytanee? Comment fera-t-on la lustration annuelle des citoyens? Que deviendront les limites inviolables qui ont marque a l'origine le territoire de la cite et qui l'ont separe pour toujours du reste du sol? Que deviendront tous les cultes locaux, les divinites poliades, les heros qui habitent chaque canton? Athenes a sur ses terres le heros Oedipe, ennemi de Thebes; comment reunir Athenes et Thebes dans un meme culte et dans un meme gouvernement? Quand ces superstitions s'affaiblirent (et elles ne s'affaiblirent que tres-tard dans l'esprit du vulgaire), il n'etait plus temps d'etablir une nouvelle forme d'Etat. La division etait consacree par l'habitude, par l'interet, par la haine inveteree, par le souvenir des vieilles luttes. Il n'y avait plus a revenir sur le passe. Chaque ville tenait fort a son autonomie; elle appelait ainsi un ensemble qui comprenait son culte, son droit, son gouvernement, toute son independance religieuse et politique. Il etait plus facile a une cite d'en assujettir une autre que de se l'adjoindre. La victoire pouvait faire de tous les habitants d'une ville prise autant d'esclaves; elle ne pouvait pas en faire des concitoyens du vainqueur. Confondre deux cites en un seul Etat, unir la population vaincue a la population victorieuse et les associer sous un meme gouvernement, c'est ce qui ne se voit jamais chez les anciens, a une seule exception pres dont nous parlerons plus tard. Si Sparte conquiert la Messenie, ce n'est pas pour faire des Spartiates et des Messeniens un seul peuple; elle expulse toute la race des vaincus et prend leurs terres. Athenes en use de meme a l'egard de Salamine, d'Egine, de Melos. Faire entrer les vaincus dans la cite des vainqueurs etait une pensee qui ne pouvait venir a l'esprit de personne. La cite possedait des dieux, des hymnes, des fetes, des lois, qui etaient son patrimoine precieux; elle se gardait bien d'en donner part a des vaincus. Elle n'en avait meme pas le droit; Athenes pouvait-elle admettre que l'habitant d'Egine entrat dans le temple d'Athene poliade? qu'il adressat un culte a Thesee? qu'il prit part aux repas sacres? qu'il entretint, comme prytane, le foyer public? La religion le defendait. Donc la population vaincue de l'ile d'Egine ne pouvait pas former un meme Etat avec la population d'Athenes. N'ayant pas les memes dieux, les Eginetes et les Atheniens ne pouvaient pas avoir les memes lois, ni les memes magistrats. Mais Athenes ne pouvait-elle pas du moins, en laissant debout la ville vaincue, envoyer dans ses murs des magistrats pour la gouverner? Il etait absolument contraire aux principes des anciens qu'une cite fut gouvernee par un homme qui n'en fut pas citoyen. En effet le magistrat devait etre un chef religieux et sa fonction principale etait d'accomplir le sacrifice au nom de la cite. L'etranger, qui n'avait pas le droit de faire le sacrifice, ne pouvait donc pas etre magistrat. N'ayant aucune fonction religieuse, il n'avait aux yeux des hommes aucune autorite reguliere. Sparte essaya de mettre dans les villes ses harmostes; mais ces hommes n'etaient pas magistrats, ne jugeaient pas, ne paraissaient pas dans les assemblees. N'ayant aucune relation reguliere avec le peuple des villes, ils ne purent pas se maintenir longtemps. Il resultait de la que tout vainqueur etait dans l'alternative, ou de detruire la cite vaincue et d'en occuper le territoire, ou de lui laisser toute son independance. Il n'y avait pas de moyen terme. Ou la cite cessait d'etre, ou elle etait un Etat souverain. Ayant son culte, elle devait avoir son gouvernement; elle ne perdait l'un qu'en perdant l'autre, et alors elle n'existait plus. Cette independance absolue de la cite ancienne n'a pu cesser que quand les croyances sur lesquelles elle etait fondee eurent completement disparu. Apres que les idees eurent ete transformees et que plusieurs revolutions eurent passe sur ces societes antiques, alors on put arriver a concevoir et a etablir un Etat plus grand regi par d'autres regles. Mais il fallut pour cela que les hommes decouvrissent d'autres principes et un autre lien social que ceux des vieux ages. CHAPITRE XV. RELATIONS ENTRE LES CITES; LA GUERRE; LA PAIX; L'ALLIANCE DES DIEUX. La religion qui exercait un si grand empire sur la vie interieure de la cite, intervenait avec la meme autorite dans toutes les relations que les cites avaient entre elles. C'est ce qu'on peut voir en observant comment les hommes de ces vieux ages se faisaient la guerre, comment ils concluaient la paix, comment ils formaient des alliances. Deux cites etaient deux associations religieuses qui n'avaient pas les memes dieux. Quand elles etaient en guerre, ce n'etaient pas seulement les hommes qui combattaient, les dieux aussi prenaient part a la lutte. Qu'on ne croie pas que ce soit la une simple fiction poetique. Il y a eu chez les anciens une croyance tres-arretee et tres-vivace en vertu de laquelle chaque armee emmenait avec elle ses dieux. On etait convaincu qu'ils combattaient dans la melee; les soldats les defendaient et ils defendaient les soldats. En combattant contre l'ennemi, chacun croyait combattre aussi contre les dieux de l'autre cite; ces dieux etrangers, il etait permis de les detester, de les injurier, de les frapper; on pouvait les faire prisonniers. La guerre avait ainsi un aspect etrange. Il faut se representer deux petites armees en presence; chacune a au milieu d'elle ses statues, son autel, ses enseignes qui sont des emblemes sacres; chacune a ses oracles qui lui ont promis le succes, ses augures et ses devins qui lui assurent la victoire. Avant la bataille, chaque soldat dans les deux armees pense et dit comme ce Grec dans Euripide: " Les dieux qui combattent avec nous sont plus forts que ceux qui sont avec nos ennemis. " Chaque armee prononce contre l'armee ennemie une imprecation dans le genre de celle dont Macrobe nous a conserve la formule: " O dieux, repandez l'effroi, la terreur, le mal parmi nos ennemis. Que ces hommes et quiconque habite leurs champs et leur ville, soient par vous prives de la lumiere du soleil. Que cette ville et leurs champs, et leurs tetes et leurs personnes y vous soient devoues. " Cela dit, on se bat des deux cotes avec cet acharnement sauvage que donne la pensee qu'on a des dieux pour soi et qu'on combat contre des dieux etrangers. Pas de merci pour l'ennemi; la guerre est implacable; la religion preside a la lutte et excite les combattants. Il ne peut y avoir aucune regle superieure qui tempere le desir de tuer; il est permis d'egorger les prisonniers, d'achever les blesses. Meme en dehors du champ de bataille, on n'a pas l'idee d'un devoir, quel qu'il soit, vis-a-vis de l'ennemi. Il n'y a jamais de droit pour l'etranger; a plus forte raison n'y en a-t-il pas quand on lui fait la guerre. On n'a pas a distinguer a son egard le juste et l'injuste. Mucius Scaevola et tous les Romains ont cru qu'il etait beau d'assassiner un ennemi. Le consul Marcius se vantait publiquement d'avoir trompe le roi de Macedoine. Paul-Emile vendit comme esclaves cent mille Epirotes qui s'etaient remis volontairement dans ses mains. Le Lacedemonien Phebidas, en pleine paix, s'etait empare de la citadelle des Thebains. On interrogeait Agesilas sur la justice de cette action: " Examinez seulement si elle est utile, dit le roi; car des qu'une action est utile a la patrie, il est beau de la faire. " Voila le droit des gens des cites anciennes. Un autre roi de Sparte, Cleomene, disait que tout le mal qu'on pouvait faire aux ennemis etait toujours juste aux yeux des dieux et des hommes. Le vainqueur pouvait user de sa victoire comme il lui plaisait. Aucune loi divine ni humaine n'arretait sa vengeance ou sa cupidite. Le jour ou Athenes decreta que tous les Mityleniens, sans distinction de sexe ni d'age, seraient extermines, elle ne croyait pas depasser son droit; quand, le lendemain, elle revint sur son decret et se contenta de mettre a mort mille citoyens et de confisquer toutes les terres, elle se crut humaine et indulgente. Apres la prise de Platee, les hommes furent egorges, les femmes vendues, et personne n'accusa les vainqueurs d'avoir viole le droit. On ne faisait pas seulement la guerre aux soldats; on la faisait a la population tout entiere, hommes, femmes, enfants, esclaves. On ne la faisait pas seulement aux etres humains; on la faisait aux champs et aux moissons. On brulait les maisons, on abattait les arbres; la recolte de l'ennemi etait presque toujours devouee aux dieux infernaux et par consequent brulee. On exterminait les bestiaux; on detruisait meme les semis qui auraient pu produire l'annee suivante. Une guerre pouvait faire disparaitre d'un seul coup le nom et la race de tout un peuple et transformer une contree fertile en un desert. C'est en vertu de ce droit de la guerre que Rome a etendu la solitude autour d'elle; du territoire ou les Volsques avaient vingt-trois cites, elle a fait les marais pontins; les cinquante-trois villes du Latium ont disparu; dans le Samnium on put longtemps reconnaitre les lieux ou les armees romaines avaient passe, moins aux vestiges de leurs camps, qu'a la solitude qui regnait aux environs. Quand le vainqueur n'exterminait pas les vaincus, il avait le droit de supprimer leur cite, c'est-a-dire de briser leur association religieuse et politique. Alors les cultes cessaient et les dieux etaient oubliee. La religion de la cite etant abattue, la religion de chaque famille disparaissait en meme temps. Les foyers s'eteignaient. Avec le culte tombaient les lois, le droit civil, la famille, la propriete, tout ce qui s'etayait sur la religion. [1] Ecoutons le vaincu a qui l'on fait grace de la vie; on lui fait prononcer la formule suivante: " Je donne ma personne, ma ville, ma terre, l'eau qui y coule, mes dieux termes, mes temples, mes objets mobiliers, toutes les choses qui appartiennent aux dieux, je les donne au peuple romain. " [2] A partir de ce moment, les dieux, les temples, les maisons, les terres, les personnes etaient au vainqueur. Nous dirons plus loin ce que tout cela devenait sous la domination de Rome. Quand la guerre ne finissait pas par l'extermination ou l'assujettissement de l'un des deux partis, un traite de paix pouvait la terminer. Mais pour cela il ne suffisait pas d'une convention, d'une parole donnee; il fallait un acte religieux. Tout traite etait marque par l'immolation d'une victime. Signer un traite est une expression toute moderne; les Latins disaient frapper un chevreau, _icere haedus ou foedus_; le nom de la victime qui etait le plus ordinairement employee a cet effet est reste dans la langue usuelle pour designer l'acte tout entier. [3] Les Grecs s'exprimaient d'une maniere analogue, ils disaient faire la libation, [Grec: spendesthai]. C'etaient toujours des pretres qui, se conformant au rituel, [4] accomplissaient la ceremonie du traite. On les appelait feciaux en Italie, spendophores ou porte-libation chez les Grecs. Cette ceremonie religieuse donnait seule aux conventions internationales un caractere sacre et inviolable. Tout le monde connait l'histoire des fourches caudines. Une armee entiere, par l'organe de ses consuls, de ses questeurs, de ses tribuns et de ses centurions, avait fait une convention avec les Samnites. Mais il n'y avait pas eu de victime immolee. Aussi le Senat se crut-il en droit de dire que la convention n'avait aucune valeur. En l'annulant, il ne vint a l'esprit d'aucun pontife, d'aucun patricien, que l'on commettait un acte de mauvaise foi. C'etait une opinion constante chez les anciens que chaque homme n'avait d'obligations qu'envers ses dieux particuliers. Il faut se rappeler ce mot d'un certain Grec dont la cite adorait le heros Alabandos; il s'adressait a un homme d'une autre ville qui adorait Hercule: " Alabandos, disait-il, est un dieu et Hercule n'en est pas un. " [5] Avec de telles idees, il etait necessaire que dans un traite de paix chaque cite prit ses propres dieux a temoin de ses serments. " Nous avons fait un traite et verse les libations, disent les Plateens aux Spartiates, nous avons atteste, vous les dieux de vos peres, nous les dieux qui occupent notre pays. [6] On cherchait bien, a invoquer, s'il etait possible, des divinites qui fussent communes aux deux villes. On jurait par ces dieux qui sont visibles a tous, le soleil qui eclaire tout, la terre nourriciere. Mais les dieux de chaque cite et ses heros protecteurs touchaient bien plus les hommes et il fallait que les contractants les prissent a temoin, si l'on voulait qu'ils fussent veritablement lies par la religion. De meme que pendant la guerre les dieux s'etaient meles aux combattants, ils devaient aussi etre compris dans le traite. On stipulait donc qu'il y aurait alliance entre les dieux comme entre les hommes des deux villes. Pour marquer cette alliance des dieux, il arrivait quelquefois que les deux peuples s'autorisaient mutuellement a assister a leurs fetes sacrees. [7] Quelquefois ils s'ouvraient reciproquement leurs temples et faisaient un echange de rites religieux. Rome stipula un jour que le dieu de la ville de Lanuvium protegerait dorenavant les Romains, qui auraient le droit de le prier et d'entrer dans son temple. [8] Souvent chacune des deux parties contractantes s'engageait a offrir un culte aux divinites de l'autre. Ainsi les Eleens, ayant conclu un traite avec les Etoliens, offrirent dans la suite un sacrifice annuel aux heros de leurs allies. [9] Il etait frequent qu'a la suite d'une alliance on representat par des statues ou des medailles les divinites des deux villes se donnant la main. C'est ainsi qu'on a des medailles ou nous voyons unis l'Apollon de Milet et le Genie de Smyrne, la Pallas des Sideens et l'Artemis de Perge, l'Apollon d'Hierapolis et l'Artemis d'Ephese. Virgile, parlant d'une alliance entre la Thrace et les Troyens, montre les Penates des deux peuples unis et associes. Ces coutumes bizarres repondaient parfaitement a l'idee que les anciens se faisaient des dieux. Comme chaque cite avait les siens, il semblait naturel que ces dieux figurassent dans les combats et dans les traites. La guerre ou la paix entre deux villes etait la guerre ou la paix entre deux religions. Le droit des gens des anciens fut longtemps fonde sur ce principe. Quand les dieux etaient ennemis, il y avait guerre sans merci et sans regle; des qu'ils etaient amis, les hommes etaient lies entre eux et avaient le sentiment de devoirs reciproques. Si l'on pouvait supposer que les divinites poliades de deux cites eussent quelque motif pour etre alliees, c'etait assez pour que les deux cites le fussent. La premiere ville avec laquelle Borne contracta amitie fut Caere en Etrurie, et Tite- Live en dit la raison: dans le desastre de l'invasion gauloise, les dieux romains avaient trouve un asile a Caere; ils avaient habite cette ville, ils y avaient ete adores; un lien sacre d'hospitalite s'etait ainsi forme entre les dieux romains et la cite etrusque; [10] des lors la religion ne permettait pas que les deux villes fussent ennemies; elles etaient alliees pour toujours. [11] NOTES [1] Ciceron, _in Verr._, II, 3, 6. Siculus Flaccus, _passim_. Thucydide, III, 50 et 68. [2] Tite-Live, I, 38. Plaute, _Amphitr._, 100-105. [3] Festus, vis _Foedum et Foedus_. [4] En Grece, ils portaient une couronne. Xenophon, _Hell._, IV, 7, 3. [5] Ciceron, _De nat. deor._, III, 19. [6] Thucydide, II. [7] Thucydide, V, 23. Plutarque, Thesee, 25, 33. [8] Tite-Live, VIII, 14. [9] Pausanias, V, 15. [10] Tite-Live, V, 50. Aulu-Gelle, XVI, 13. [11] Il n'entre pas dans notre sujet de parler des confederations ou amphictyonies qui etaient nombreuses dans l'ancienne Grece et en Italie. Qu'il nous suffise de faire remarquer ici qu'elles etaient des associations religieuses autant que politiques. On ne voit pas d'amphictyonie qui n'eut un culte commun et un sanctuaire. Celle des Beotiens offrait un culte a Athene Itonia, celle des Acheens a Demeter Panachaea, le dieu des Ioniens d'Asie etait Poseidon Heliconien, comme celui de la pentapole dorienne etait Apollon Triopique. La confederation des Cyclades offrait un sacrifice commun dans l'ile de Delos, les villes de l'Argolide a Calanrie. L'amphictyonie des Thermopyles etait une association de meme nature. Toutes les reunions avaient lieu dans des temples et avaient pour objet principal un sacrifice; chacune des cites confederees envoyait pour y prendre part quelques citoyens revetus momentanement d'un caractere sacerdotal, et qu'on appelait theores. Une victime etait immolee en l'honneur du dieu de l'association, et les chairs, cuites sur l'autel, etaient partagees entre les representants des cites. Le repas commun, avec les chants, les prieres et les jeux sacres qui l'accompagnaient, formait le lien de la confederation. Les memes usages existaient en Italie. Les villes du Latium avaient les feries latines ou elles partageaient les chairs d'une victime. Il en etait de meme des villes etrusques. Du reste, dans toutes ces anciennes amphictyonies, le lien politique fut toujours plus faible que le lien religieux. Les cites confederees conservaient une independance entiere. Elles pouvaient meme se faire la guerre entre elles, pourvu qu'elles observassent une treve pendant la duree de la fete federale. CHAPITRE XVI. LE ROMAIN; L'ATHENIEN. Cette meme religion, qui avait fonde les societes et qui les gouverna longtemps, faconna aussi l'ame humaine et fit a l'homme son caractere. Par ses dogmes et par ses pratiques elle donna au Romain et au Grec une certaine maniere de penser et d'agir et de certaines habitudes dont ils ne purent de longtemps se defaire. Elle montrait a l'homme des dieux partout, dieux petits, dieux facilement irritables et malveillants. Elle ecrasait l'homme sous la crainte d'avoir toujours des dieux contre soi et ne lui laissait aucune liberte dans ses actes. Il faut voir quelle place la religion occupe dans la vie d'un Romain. Sa maison est pour lui ce qu'est pour nous un temple; il y trouve son culte et ses dieux. C'est un dieu que son foyer; les murs, les portes, le seuil sont des dieux; [1] les bornes qui entourent son champ sont encore des dieux. Le tombeau est un autel, et ses ancetres sont des etres divins. Chacune de ses actions de chaque jour est un rite; toute sa journee appartient a sa religion. Le matin et le soir il invoque son foyer, ses penates, ses ancetres; en sortant de sa maison, en y rentrant, il leur adresse une priere. Chaque repas est un acte religieux qu'il partage avec ses divinites domestiques. La naissance, l'initiation, la prise de la toge, le mariage et les anniversaires de tous ces evenements sont les actes solennels de son culte. Il sort de chez lui et ne peut presque faire un pas sans rencontrer un objet sacre; ou c'est une chapelle, ou c'est un lieu jadis frappe de la foudre, ou c'est un tombeau; tantot il faut qu'il se recueille et prononce une priere, tantot il doit detourner les yeux et se couvrir le visage pour eviter la vue d'un objet funeste. Chaque jour il sacrifie dans sa maison, chaque mois dans sa curie, plusieurs fois par an dans sa _gens_ ou dans sa tribu. Par-dessus tous ces dieux, il doit encore un culte a ceux de la cite. Il y a dans Rome plus de dieux que de citoyens. Il fait des sacrifices pour remercier les dieux; il en fait d'autres, et en plus grand nombre, pour apaiser leur colere. Un jour il figure dans une procession en dansant suivant un rhythme ancien au son de la flute sacree. Un autre jour il conduit des chars dans lesquels sont couchees les statues des divinites. Une autre fois c'est un _lectisternium_; une table est dressee dans une rue et chargee de mets; sur des lits sont couchees les statues des dieux, et chaque Romain passe en s'inclinant, une couronne sur la tete et une branche de laurier a la main. [2] Il a une fete pour les semailles; une pour la moisson, une pour la taille de la vigne. Avant que le ble soit venu en epi, il a fait plus de dix sacrifices et invoque une dizaine de divinites particulieres pour le succes de sa recolte. Il a surtout un grand nombre de fetes pour les morts, parce qu'il a peur d'eux. Il ne sort jamais de chez lui sans regarder s'il ne parait pas quelque oiseau de mauvais augure. Il y a des mots qu'il n'ose prononcer de sa vie. Forme-t-il quelque desir, il inscrit son voeu sur une tablette qu'il depose aux pieds de la statue d'un dieu. A tout moment il consulte les dieux et veut savoir leur volonte. Il trouve toutes ses resolutions dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, dans les avis de la foudre. L'annonce d'une pluie de sang ou d'un boeuf qui a parle, le trouble et le fait trembler; il ne sera tranquille que lorsqu'une ceremonie expiatoire l'aura mis en paix avec les dieux. Il ne sort de sa maison que du pied droit. Il ne se fait couper les cheveux que pendant la pleine lune. Il porte sur lui des amulettes. Il couvre les murs de sa maison d'inscriptions magiques contre l'incendie. Il sait des formules pour eviter la maladie, et d'autres pour la guerir; mais il faut les repeter vingt-sept fois et cracher a chaque fois d'une certaine facon. [3] Il ne delibere pas au Senat si les victimes n'ont pas donne les signes favorables. Il quitte l'assemblee du peuple s'il a entendu le cri d'une souris. Il renonce aux desseins les mieux arretes s'il a apercu un mauvais presage ou si une parole funeste a frappe son oreille. Il est brave au combat, mais a condition que les auspices lui assurent la victoire. Ce Romain que nous presentons ici n'est pas l'homme du peuple, l'homme a l'esprit faible que la misere et l'ignorance retiennent dans la superstition. Nous parlons du patricien, de l'homme noble, puissant et riche. Ce patricien est tour a tour guerrier, magistrat, consul, agriculteur, commercant; mais partout et toujours il est pretre et sa pensee est fixee sur les dieux. Patriotisme, amour de la gloire, amour de l'or, si puissants que soient ces sentiments sur son ame, la crainte des dieux domine tout. Horace a dit le mot le plus vrai sur le Romain: Dis te minorem quod geris, imperas. On a dit que c'etait une religion de politique. Mais pouvons-nous supposer qu'un senat de trois cents membres, un corps de trois mille patriciens se soit entendu avec une telle unanimite pour tromper le peuple ignorant? et cela pendant des siecles, sans que parmi tant de rivalites, de luttes, de haines personnelles, une seule voix se soit jamais elevee pour dire: Ceci est un mensonge. Si un patricien eut trahi les secrets de sa secte, si, s'adressant aux plebeiens qui supportaient impatiemment le joug de cette religion, il les eut tout a coup debarrasses et affranchis de ces auspices et de ces sacerdoces, cet homme eut acquis immediatement un tel credit qu'il fut devenu le maitre de l'Etat. Croit-on que, si les patriciens n'eussent pas cru a la religion qu'ils pratiquaient, une telle tentation n'aurait pas ete assez forte pour determiner au moins un d'entre eux a reveler le secret? On se trompe gravement sur la nature humaine si l'on suppose qu'une religion puisse s'etablir par convention et se soutenir par imposture. Que l'on compte dans Tite-Live combien de fois cette religion genait les patriciens eux-memes, combien de fois elle embarrassa le Senat et entrava son action, et que l'on dise ensuite si cette religion avait ete inventee pour la commodite des hommes d'Etat. C'est bien tard, c'est seulement au temps des Scipions que l'on a commence de croire que la religion etait utile au gouvernement; mais deja la religion etait morte dans les ames. Prenons un Romain des premiers siecles; choisissons un des plus grands guerriers, Camille qui fut cinq fois dictateur et qui vainquit dans plus de dix batailles. Pour etre dans le vrai, il faut se le representer autant comme un pretre que comme un guerrier. Il appartient a la _gens_ Furia; son surnom est un mot qui designe une fonction sacerdotale. Enfant, on lui a fait porter la robe pretexte qui indique sa caste, et la bulle qui detourne les mauvais sorts. Il a grandi en assistant chaque jour aux ceremonies du culte; il a passe sa jeunesse a s'instruire des rites de la religion. Il est vrai qu'une guerre a eclate et que le pretre s'est fait soldat; on l'a vu, blesse a la cuisse dans un combat de cavalerie, arracher le fer de la blessure et continuer a combattre. Apres plusieurs campagnes, il a ete eleve aux magistratures; comme tribun consulaire, il a fait les sacrifices publics, il a juge, il a commande l'armee. Un jour vient ou l'on songe a lui pour la dictature. Ce jour-la, le magistrat en charge, apres s'etre recueilli pendant une nuit claire, a consulte les dieux; sa pensee etait attachee a Camille dont il prononcait tout bas le nom, et ses yeux etaient fixes au ciel ou ils cherchaient les presages. Les dieux n'en ont envoye que de bons; c'est que Camille leur est agreable; il est nomme dictateur. Le voila chef d'armee; il sort de la ville, non sans avoir consulte les auspices et immole force victimes. Il a sous ses ordres beaucoup d'officiers, presque autant de pretres, un pontife, des augures, des aruspices, des pullaires, des victimaires, un porte-foyer. On le charge de terminer la guerre contre Veii que l'on assiege sans succes depuis neuf ans. Veii est une ville etrusque, c'est-a-dire presque une ville sainte; c'est de piete plus que de courage qu'il faut lutter. Si depuis neuf ans les Romains ont le dessous, c'est que les Etrusques connaissent mieux les rites qui sont agreables aux dieux et les formules magiques qui gagnent leur faveur. Rome, de son cote, a ouvert ses livres Sibyllins et y a cherche la volonte des dieux. Elle s'est apercue que ses feries latines avaient ete souillees par quelque vice de forme et elle a renouvele le sacrifice. Pourtant les Etrusques ont encore la superiorite; il ne reste qu'une ressource, s'emparer d'un pretre etrusque et savoir par lui le secret des dieux. Un pretre veien est pris et mene au Senat: " Pour que Rome l'emporte, dit-il, il faut qu'elle abaisse le niveau du lac albain, en se gardant bien d'en faire ecouler l'eau dans la mer. " Rome obeit, on creuse une infinite de canaux et de rigoles, et l'eau du lac se perd dans la campagne. C'est a ce moment que Camille est elu dictateur. Il se rend a l'armee pres de Veii. Il est sur du succes; car tous les oracles ont ete reveles, tous les ordres des dieux accomplis; d'ailleurs, avant de quitter Rome, il a promis aux dieux protecteurs des fetes et des sacrifices. Pour vaincre, il ne neglige pas les moyens humains; il augmente l'armee, raffermit la discipline, fait creuser une galerie souterraine pour penetrer dans la citadelle. Le jour de l'attaque est arrive; Camille sort de sa tente; il prend les auspices et immole des victimes. Les pontifes, les augures l'entourent; revetu du _paludamentum_, il invoque les dieux: " Sous ta conduite, o Apollon, et par ta volonte qui m'inspire, je marche pour prendre et detruire la ville de Veii; a toi je promets et je voue la dixieme partie du butin. " Mais il ne suffit pas d'avoir des dieux pour soi; l'ennemi a aussi une divinite puissante qui le protege. Camille l'evoque par cette formule: " Junon Reine, qui pour le present habites a Veii, je te prie, viens avec nous vainqueurs; suis-nous dans notre ville; que notre ville devienne la tienne. " Puis, les sacrifices accomplis, les prieres dites, les formules recitees, quand les Romains sont surs que les dieux sont pour eux et qu'aucun dieu ne defend plus l'ennemi, l'assaut est donne et la ville est prise. Tel est Camille. Un general romain est un homme qui sait admirablement combattre, qui sait surtout l'art de se faire obeir, mais qui croit fermement aux augures, qui accomplit chaque jour des actes religieux et qui est convaincu que ce qui importe le plus, ce n'est pas le courage, ce n'est pas meme la discipline, c'est l'enonce de quelques formules exactement dites suivant les rites. Ces formules adressees aux dieux les determinent et les contraignent presque toujours a lui donner la victoire. Pour un tel general la recompense supreme est que le Senat lui permette d'accomplir le sacrifice triomphal. Alors il monte sur le char sacre qui est attele de quatre chevaux blancs; il est vetu de la robe sacree dont on revet les dieux aux jours de fete; sa tete est couronnee, sa main droite tient une branche de laurier, sa gauche le sceptre d'ivoire; ce sont exactement les attributs et le costume que porte la statue de Jupiter. [4] Sous cette majeste presque divine il se montre a ses concitoyens, et il va rendre hommage a la majeste vraie du plus grand des dieux romains. Il gravit la pente du Capitole, et arrive devant le temple de Jupiter, il immole des victimes. La peur des dieux n'etait pas un sentiment propre au Romain; elle regnait aussi bien dans le coeur d'un Grec. Ces peuples, constitues a l'origine par la religion, nourris et eleves par elle, conserverent tres-longtemps la marque de leur education premiere. On connait les scrupules du Spartiate, qui ne commence jamais une expedition avant que la lune soit dans son plein, qui immole sans cesse des victimes pour savoir s'il doit combattre et qui renonce aux entreprises les mieux concues et les plus necessaires parce qu'un mauvais presage l'effraye. L'Athenien n'est pas moins scrupuleux. Une armee athenienne n'entre jamais en campagne avant le septieme jour du mois, et, quand une flotte va prendre la mer, on a grand soin de redorer la statue de Pallas. Xenophon assure que les Atheniens ont plus de fetes religieuses qu'aucun autre peuple grec. [5] " Que de victimes offertes aux dieux, dit Aristophane, [6] que de temples! que de statues! que de processions sacrees! A tout moment de l'annee on voit des festins religieux et des victimes couronnees. " La ville d'Athenes et son territoire sont couverts de temples et de chapelles; il y en a pour le culte de la cite, pour le culte des tribus et des demes, pour le culte des familles. Chaque maison est elle-meme un temple et dans chaque champ il y a un tombeau sacre. L'Athenien qu'on se figure si inconstant, si capricieux, si libre penseur, a, au contraire, un singulier respect pour les vieilles traditions et les vieux rites. Sa principale religion, celle qui obtient de lui la devotion la plus fervente, c'est la religion des ancetres et des heros. Il a le culte des morts et il les craint. Une de ses lois l'oblige a leur offrir chaque annee les premices de sa recolte; une autre lui defend de prononcer un seul mot qui puisse provoquer leur colere. Tout ce qui touche a l'antiquite est sacre pour un Athenien. Il a de vieux recueils ou sont consignes ses rites et jamais il ne s'en ecarte; si un pretre introduisait dans le culte la plus legere innovation, il serait puni de mort. Les rites les plus bizarres sont observes de siecle en siecle. Un jour de l'annee, l'Athenien fait un sacrifice en l'honneur d'Ariane, et parce qu'on dit que l'amante de Thesee est morte en couches, il faut qu'on imite les cris et les mouvements d'une femme en travail. Il celebre une autre fete annuelle qu'on appelle Oschophories et qui est comme la pantomime du retour de Thesee dans l'Attique; on couronne le caducee d'un heraut, parce que le heraut de Thesee a couronne son caducee; on pousse un certain cri que l'on suppose que le heraut a pousse, et il se fait une procession ou chacun porte le costume qui etait en usage au temps de Thesee. Il y a un autre jour ou l'Athenien ne manque pas de faire bouillir des legumes dans une marmite d'une certaine espece; c'est un rite dont l'origine se perd dans une antiquite lointaine, dont on ne connait plus le sens, mais qu'on renouvelle pieusement chaque annee. [7] L'Athenien, comme le Romain, a des jours nefastes; ces jours-la, on ne se marie pas, on ne commence aucune entreprise, on ne tient pas d'assemblee, on ne rend pas la justice. Le dix-huitieme et le dix-neuvieme jour de chaque mois sont employes a des purifications. Le jour des Plynteries, jour nefaste entre tous, on voile la statue de la grande divinite poliade. Au contraire, le jour des Panathenees, le voile de la deesse est porte en grande procession, et tous les citoyens, sans distinction d'age ni de rang, doivent lui faire cortege. L'Athenien fait des sacrifices pour les recoltes; il en fait pour le retour de la pluie ou le retour du beau temps; il en fait pour guerir les maladies et chasser la famine ou la peste. [8] Athenes a ses recueils d'antiques oracles, comme Rome a ses livres Sibyllins, et elle nourrit au Prytanee des hommes qui lui annoncent l'avenir. Dans ses rues on rencontre a chaque pas des devins, des pretres, des interpretes des songes. L'Athenien croit aux presages; un eternument ou un tintement des oreilles l'arrete dans une entreprise. Il ne s'embarque jamais sans avoir interroge les auspices. Avant de se marier il ne manque pas de consulter le vol des oiseaux. L'assemblee du peuple se separe des que quelqu'un assure qu'il a paru dans le ciel un signe funeste. Si un sacrifice a ete trouble par l'annonce d'une mauvaise nouvelle, il faut le recommencer. [9.] L'Athenien ne commence guere une phrase sans invoquer d'abord la bonne fortune. Il met ce mot invariablement a la tete de tous ses decrets. A la tribune, l'orateur debute volontiers par une invocation aux dieux et aux heros qui habitent le pays. On mene le peuple en lui debitant des oracles. Les orateurs, pour faire prevaloir leur avis, repetent a tout moment: La Deesse ainsi l'ordonne. [10] Nicias appartient a une grande et riche famille. Tout jeune, il conduit au sanctuaire de Delos une _theorie_, c'est-a-dire des victimes et un choeur pour chanter les louanges du dieu pendant le sacrifice. Revenu a Athenes, il fait hommage aux dieux d'une partie de sa fortune, dediant une statue a Athene, une chapelle a Dionysos. Tour a tour il est _hestiateur_ et fait les frais du repas sacre de sa tribu; il est chorege et entretient un choeur pour les fetes religieuses. Il ne passe pas un jour sans offrir un sacrifice a quelque dieu. Il a un devin attache a sa maison, qui ne le quitte pas et qu'il consulte sur les affaires publiques aussi bien que sur ses interets particuliers. Nomme general, il dirige une expedition contre Corinthe; tandis qu'il revient vainqueur a Athenes, il s'apercoit que deux de ses soldats morts sont restes sans sepulture sur le territoire ennemi; il est saisi d'un scrupule religieux; il arrete sa flotte, et envoie un heraut demander aux Corinthiens la permission d'ensevelir les deux cadavres. Quelque temps apres, le peuple athenien delibere sur l'expedition de Sicile. Nicias monte a la tribune et declare que ses pretres et son devin annoncent des presages qui s'opposent a l'expedition. Il est vrai qu'Alcibiade a d'autres devins qui debitent des oracles en sens contraire. Le peuple est indecis. Surviennent des hommes qui arrivent d'Egypte; ils ont consulte le dieu d'Ammon, qui commence a etre deja fort en vogue, et ils en rapportent cet oracle: Les Atheniens prendront tous les Syracusains. Le peuple se decide aussitot pour la guerre. [11] Nicias, bien malgre lui, commande l'expedition. Avant de partir, il accomplit un sacrifice, suivant l'usage. Il emmene avec lui, comme fait tout general, une troupe de devins, de sacrificateurs, d'aruspices et de herauts. La flotte emporte son foyer; chaque vaisseau a un embleme qui represente quelque dieu. Mais Nicias a peu d'espoir. Le malheur n'est-il pas annonce par assez de prodiges? Des corbeaux ont endommage une statue de Pallas; un homme s'est mutile sur un autel; et le depart a lieu pendant les jours nefastes des Plynteries! Nicias ne sait que trop que cette guerre sera fatale a lui et a la patrie. Aussi pendant tout le cours de cette campagne le voit-on toujours craintif et circonspect; il n'ose presque jamais donner le signal d'un combat, lui que l'on connait pour etre si brave soldat et si habile general. On ne peut pas prendre Syracuse, et apres des pertes cruelles il faut se decider a revenir a Athenes. Nicias prepare sa flotte pour le retour; la mer est libre encore. Mais il survient une eclipse de lune. Il consulte son devin; le devin repond que le presage est contraire et qu'il faut attendre trois fois neuf jours. Nicias obeit; il passe tout ce temps dans l'inaction, offrant force sacrifices pour apaiser la colere des dieux. Pendant ce temps, les ennemis lui ferment le port et detruisent sa flotte. Il ne reste plus qu'a faire retraite par terre, chose impossible; ni lui ni aucun de ses soldats n'echappe aux Syracusains. Que dirent les Atheniens a la nouvelle du desastre? Ils savaient le courage personnel de Nicias et son admirable constance. Ils ne songerent pas non plus a le blamer d'avoir suivi les arrets de la religion. Ils ne trouverent qu'une chose a lui reprocher, c'etait d'avoir emmene un devin ignorant. Car le devin s'etait trompe sur le presage de l'eclipse de lune; il aurait du savoir que, pour une armee qui veut faire retraite, la lune qui cache sa lumiere est un presage favorable. [12] NOTES [1] Saint Augustin, _Cite de Dieu_, VI, T. Tertullien, _Ad nat._, II, 15. [2] Tite-Live, XXXIV, 55; XL, 37. [3] Caton, _De re rust._, 160. Varron, _De re rust._, I, 2; I, 37. Pline, _H. N._, VIII, 82; XVII, 28; XXVII, 12; XXVIII, 2. Juvenal, X, 55. Aulu- Gelle, IV, 5. [4] Tite-Live, X, 7; XXX, 15. Denys, V, 8. Appien, _G. puniq._, 59. Juvenal, X, 43. Pline, XXXIII, 7. [5] Xenophon, _Gouv. d'Ath._, III, 2. [6] Aristophane, _Nuees_. [7] Plutarque, _Thesee_, 20, 22, 23. [8] Platon, _Lois_, VII, p. 800. Philochore, _Fragm._ Euripide, _Suppl._, 80. [9] Aristophane, _Paix_, 1084; _Oiseaux_, 596, 718. _Schol. ad Aves_, 721. Thucydide, II, 8 [10] Lycurgue, I, 1. Aristophane, _Chevaliers_, 903, 999, 1171, 1179. [11] Plutarque, _Nicias_. Thucydide, VI. [12] Plutarque, _Nicias_, 23. CHAPITRE XVII. DE L'OMNIPOTENCE DE L'ETAT; LES ANCIENS N'ONT PAS CONNU LA LIBERTE INDIVIDUELLE. La cite avait ete fondee sur une religion et constituee comme une Eglise. De la sa force; de la aussi son omnipotence et l'empire absolu qu'elle exercait sur ses membres. Dans une societe etablie sur de tels principes, la liberte individuelle ne pouvait pas exister. Le citoyen etait soumis en toutes choses et sans nulle reserve a la cite; il lui appartenait tout entier. La religion qui avait enfante l'Etat, et l'Etat qui entretenait la religion, se soutenaient l'un l'autre et ne faisaient qu'un; ces deux puissances associees et confondues formaient une puissance presque surhumaine a laquelle l'ame et le corps etaient egalement asservis. Il n'y avait rien dans l'homme qui fut independant. Son corps appartenait a l'Etat et etait voue a sa defense; a Rome, le service militaire etait du jusqu'a cinquante ans, a Athenes jusqu'a soixante, a Sparte toujours. Sa fortune etait toujours a la disposition de l'Etat; si la cite avait besoin d'argent, elle pouvait ordonner aux femmes de lui livrer leurs bijoux, aux creanciers de lui abandonner leurs creances, aux possesseurs d'oliviers de lui ceder gratuitement l'huile qu'ils avaient fabriquee. [1] La vie privee n'echappait pas a cette omnipotence de l'Etat. La loi athenienne, au nom de la religion, defendait a l'homme de rester celibataire. [2] Sparte punissait non-seulement celui qui ne se mariait pas, mais meme celui qui se mariait tard. L'Etat pouvait prescrire a Athenes le travail, a Sparte l'oisivete. Il exercait sa tyrannie jusque dans les plus petites choses; a Locres, la loi defendait aux hommes de boire du vin pur; a Rome, a Milet, a Marseille, elle le defendait aux femmes. [3] Il etait ordinaire que le costume fut fixe invariablement par les lois de chaque cite; la legislation de Sparte reglait la coiffure des femmes, et celle d'Athenes leur interdisait d'emporter en voyage plus de trois robes. [4] A Rhodes et a Byzance, la loi defendait de se raser la barbe. [5] L'Etat avait le droit de ne pas tolerer que ses citoyens fussent difformes ou contrefaits. En consequence il ordonnait au pere a qui naissait un tel enfant, de le faire mourir. Cette loi se trouvait dans les anciens codes de Sparte et de Rome. Nous ne savons pas si elle existait a Athenes; nous savons seulement qu'Aristote et Platon l'inscrivirent dans leurs legislations ideales. Il y a dans l'histoire de Sparte un trait que Plutarque et Rousseau admiraient fort. Sparte venait d'eprouver une defaite a Leuctres et beaucoup de ses citoyens avaient peri. A cette nouvelle, les parents des morts durent se montrer en public avec un visage gai. La mere qui savait que son fils avait echappe au desastre et qu'elle allait le revoir, montrait de l'affliction et pleurait. Celle qui savait qu'elle ne reverrait plus son fils, temoignait de la joie et parcourait les temples en remerciant les dieux. Quelle etait donc la puissance de l'Etat, qui ordonnait le renversement des sentiments naturels et qui etait obei! L'Etat n'admettait pas qu'un homme fut indifferent a ses interets; le philosophe, l'homme d'etude n'avait pas le droit de vivre a part. C'etait une obligation qu'il votat dans l'assemblee et qu'il fut magistrat a son tour. Dans un temps ou les discordes etaient frequentes, la loi athenienne ne permettait pas au citoyen de rester neutre; il devait combattre avec l'un ou avec l'autre parti; contre celui qui voulait demeurer a l'ecart des factions et se montrer calme, la loi prononcait la peine de l'exil avec confiscation des biens. Il s'en fallait de beaucoup que l'education fut libre chez les Grecs. Il n'y avait rien, au contraire, ou l'Etat tint davantage a etre maitre. A Sparte, le pere n'avait aucun droit sur l'education de son enfant. La loi parait avoir ete moins rigoureuse a Athenes; encore la cite faisait-elle en sorte que l'education fut commune sous des maitres choisis par elle. Aristophane, dans un passage eloquent, nous montre les enfants d'Athenes se rendant a leur ecole; en ordre, distribues par quartiers, ils marchent en rangs serres, par la pluie, par la neige ou au grand soleil; ces enfants semblent deja comprendre que c'est un devoir civique qu'ils remplissent. [6] L'Etat voulait diriger seul l'education, et Platon dit le motif de cette exigence: [7] " Les parents ne doivent pas etre libres d'envoyer ou de ne pas envoyer leurs enfants chez les maitres que la cite a choisis; car les enfants sont moins a leurs parents qu'a la cite. " L'Etat considerait le corps et l'ame de chaque citoyen comme lui appartenant; aussi voulait-il faconner ce corps et cette ame de maniere a en tirer le meilleur parti. Il lui enseignait la gymnastique, parce que le corps de l'homme etait une arme pour la cite, et qu'il fallait que cette arme fut aussi forte et aussi maniable que possible. Il lui enseignait aussi les chants religieux, les hymnes, les danses sacrees, parce que cette connaissance etait necessaire a la bonne execution des sacrifices et des fetes de la cite. [8] On reconnaissait a l'Etat le droit d'empecher qu'il y eut un enseignement libre a cote du sien. Athenes fit un jour une loi qui defendait d'instruire les jeunes gens sans une autorisation des magistrats, et une autre qui interdisait specialement d'enseigner la philosophie. [9] L'homme n'avait pas le choix de ses croyances. Il devait croire et se soumettre a la religion de la cite. On pouvait hair ou mepriser les dieux de la cite voisine; quant aux divinites d'un caractere general et universel, comme Jupiter Celeste ou Cybele ou Junon, on etait libre d'y croire ou de n'y pas croire. Mais il ne fallait pas qu'on s'avisat de douter d'Athene Poliade ou d'Erechthee ou de Cecrops. Il y aurait eu la une grande impiete qui eut porte atteinte a la religion et a l'Etat en meme temps, et que l'Etat eut severement punie. Socrate fut mis a mort pour ce crime. La liberte de penser a l'egard de la religion de la cite etait absolument inconnue chez les anciens. Il fallait se conformer a toutes les regles du culte, figurer dans toutes les processions, prendre part au repas sacre. La legislation athenienne prononcait une peine contre ceux qui s'abstenaient de celebrer religieusement une fete nationale. [10] Les anciens ne connaissaient donc ni la liberte de la vie privee, ni la liberte d'education, ni la liberte religieuse. La personne humaine comptait pour bien peu de chose vis-a-vis de cette autorite sainte et presque divine qu'on appelait la patrie ou l'Etat. L'Etat n'avait pas seulement, comme dans nos societes modernes, un droit de justice a l'egard des citoyens. Il pouvait frapper sans qu'on fut coupable et par cela seul que son interet etait en jeu. Aristide assurement n'avait commis aucun crime et n'en etait meme pas soupconne; mais la cite avait le droit de le chasser de son territoire par ce seul motif qu'Aristide avait acquis par ses vertus trop d'influence et qu'il pouvait devenir dangereux, s'il le voulait. On appelait cela l'ostracisme; cette institution n'etait pas particuliere a Athenes; on la trouve a Argos, a Megare, a Syracuse, et nous pouvons croire qu'elle existait dans toutes les cites grecques. [11] Or l'ostracisme n'etait pas un chatiment; c'etait une precaution que la cite prenait contre un citoyen qu'elle soupconnait de pouvoir la gener un jour. A Athenes on pouvait mettre un homme en accusation et le condamner pour incivisme, c'est-a-dire pour defaut d'affection envers l'Etat. La vie de l'homme n'etait garantie par rien des qu'il s'agissait de l'interet de la cite. Rome fit une loi par laquelle il etait permis de tuer tout homme qui aurait l'intention de devenir roi. [12] La funeste maxime que le salut de l'Etat est la loi supreme, a ete formulee par l'antiquite. [13] On pensait que le droit, la justice, la morale, tout devait ceder devant l'interet de la patrie. C'est donc une erreur singuliere entre toutes les erreurs humaines que d'avoir cru que dans les cites anciennes l'homme jouissait de la liberte. Il n'en avait pas meme l'idee. Il ne croyait pas qu'il put exister de droit vis-a-vis de la cite et de ses dieux. Nous verrons bientot que le gouvernement a plusieurs fois change de forme; mais la nature de l'Etat est restee a peu pres la meme, et son omnipotence n'a guere ete diminuee. Le gouvernement s'appela tour a tour monarchie, aristocratie, democratie; mais aucune de ces revolutions ne donna aux hommes la vraie liberte, la liberte individuelle. Avoir des droits politiques, voter, nommer des magistrats, pouvoir etre archonte, voila ce qu'on appelait la liberte; mais l'homme n'en etait pas moins asservi a l'Etat. Les anciens, et surtout les Grecs, s'exagererent toujours l'importance et les droits de la societe; cela tient sans doute au caractere sacre et religieux que la societe avait revetu a l'origine. NOTES [1] Aristote, _Econom._, II. [2] Pollux, VIII, 40. Plutarque, _Lysandre_, 30. [3] Athenee, X, 33. Elien, _H. V_., II, 37. [4] _Fragments des hist. grecs_, coll. Didot, t. II, p. 129, 211. Plutarque, _Solon_, 21. [5] Athenee, XIII. Plutarque, _Cleomene_, 9. - " _Les Romains ne croyaient pas qu'on dut laisser a chacun la liberte de se marier, d'avoir des enfants, de choisir son genre de vie, de faire des festins, enfin de suivre ses desirs et ses gouts, sans subir une inspection et un jugement prealable._ " Plutarque, _Caton l'Ancien_, 23. [6] Aristophane, _Nuees_, 960-965. [7] Platon, _Lois_ VII. [8] Aristophane, _Nuees_, 966-968. [9] Xenophon, _Memor._, I, 2. Diogene Laerce, _Theophr._ Ces deux lois ne durerent pas longtemps; elles n'en prouvent pas moins quelle omnipotence on reconnaissait a l'Etat en matiere d'instruction. [10] Pollux, VIII, 46. Ulpien, _Schol. in Demosth., in Midiam_. [11] Aristote, _Pol_, VIII, 2, 5. Scholiaste d'Aristophane, _Cheval._, 851. [12] Plutarque, _Publicola_, 12. [13] Ciceron, _De legibus_, III, 3. LIVRE IV. LES REVOLUTIONS. Assurement on ne pouvait rien imaginer de plus solidement constitue que cette famille des anciens ages qui contenait en elle ses dieux, son culte, son pretre, son magistrat. Rien de plus fort que cette cite qui avait aussi en elle-meme sa religion, ses dieux protecteurs, son sacerdoce independant, qui commandait a l'ame autant qu'au corps de l'homme, et qui, infiniment plus puissante que l'Etat d'aujourd'hui, reunissait en elle la double autorite que nous voyons partagee de nos jours entre l'Etat et l'Eglise. Si une societe a ete constituee pour durer, c'etait bien celle- la. Elle a eu pourtant, comme tout ce qui est humain, sa serie de revolutions. Nous ne pouvons pas dire d'une maniere generale a quelle epoque ces revolutions ont commence. On concoit, en effet, que cette epoque n'ait pas ete la meme pour les differentes cites de la Grece et de l'Italie. Ce qui est certain, c'est que, des le septieme siecle avant notre ere, cette organisation sociale etait discutee et attaquee presque partout. A partir de ce temps-la, elle ne se soutint plus qu'avec peine et par un melange plus ou moins habile de resistance et de concessions. Elle se debattit ainsi plusieurs siecles, au milieu de luttes perpetuelles, et enfin elle disparut. Les causes qui l'ont fait perir peuvent se reduire a deux. L'une est le changement qui s'est opere a la longue dans les idees par suite du developpement naturel de l'esprit humain, et qui, en effacant les antiques croyances, a fait crouler en meme temps l'edifice social que ces croyances avaient eleve et pouvaient seules soutenir. L'autre est l'existence d'une classe d'hommes qui se trouvait placee en dehors de cette organisation de la cite, qui en souffrait, qui avait interet a la detruire et qui lui fit la guerre sans relache. Lors donc que les croyances sur lesquelles ce regime social etait fonde se sont affaiblies, et que les interets de la majorite des hommes ont ete en desaccord avec ce regime, il a du tomber. Aucune cite n'a echappe a cette loi de transformation, pas plus Sparte qu'Athenes, pas plus Rome que la Grece. De meme que nous avons vu que les hommes de la Grece et ceux de l'Italie avaient eu a l'origine les memes croyances, et que la meme serie d'institutions s'etait deployee chez eux, nous allons voir maintenant que toutes ces cites ont passe par les memes revolutions. Il faut etudier pourquoi et comment les hommes se sont eloignes par degres de cette antique organisation, non pas pour dechoir, mais pour s'avancer, au contraire, vers une forme sociale plus large et meilleure. Car sous une apparence de desordre et quelquefois de decadence, chacun de leurs changements les approchait d'un but qu'ils ne connaissaient pas. CHAPITRE PREMIER. PATRICIENS ET CLIENTS. Jusqu'ici nous n'avons pas parle des classes inferieures et nous n'avions pas a en parler. Car il s'agissait de decrire l'organisme primitif de la cite, et les classes inferieures ne comptaient absolument pour rien dans cet organisme. La cite s'etait constituee comme si ces classes n'eussent pas existe. Nous pouvions donc attendre pour les etudier que nous fussions arrive a l'epoque des revolutions. La cite antique, comme toute societe humaine, presentait des rangs, des distinctions, des inegalites. On connait a Athenes la distinction originaire entre les Eupatrides et les Thetes; a Sparte on trouve la classe des Egaux et celle des Inferieurs, en Eubee celle des chevaliers et celle du peuple. L'histoire de Rome est pleine de la lutte entre les patriciens et les plebeiens, lutte que l'on retrouve dans toutes les cites sabines, latines et etrusques. On peut meme remarquer que plus haut on remonte dans l'histoire de la Grece et de l'Italie, plus la distinction apparait profonde et les rangs fortement marques: preuve certaine que l'inegalite ne s'est pas formee a la longue, mais qu'elle a existe des l'origine et qu'elle est contemporaine de la naissance des cites. Il importe de rechercher sur quels principes reposait cette division des classes. On pourra voir ainsi plus facilement en vertu de quelles idees ou de quels besoins les luttes vont s'engager, ce que les classes inferieures vont reclamer et au nom de quels principes les classes superieures defendront leur empire. On a vu plus haut que la cite etait nee de la confederation des familles et des tribus. Or, avant le jour ou la cite se forma, la famille contenait deja en elle-meme cette distinction de classes. En effet la famille ne se demembrait pas; elle etait indivisible comme la religion primitive du foyer. Le fils aine, succedant seul au pere, prenait en main le sacerdoce, la propriete, l'autorite, et ses freres etaient a son egard ce qu'ils avaient ete a l'egard du pere. De generation en generation, d'aine en aine, il n'y avait toujours qu'un chef de famille; il presidait au sacrifice, disait la priere, jugeait, gouvernait. A lui seul, a l'origine, appartenait le titre de _pater_; car ce mot qui designait la puissance et non pas la paternite, n'a pu s'appliquer alors qu'au chef de la famille. Ses fils, ses freres, ses serviteurs, tous l'appelaient ainsi. Voila donc dans la constitution intime de la famille un premier principe d'inegalite. L'aine est privilegie pour le culte, pour la succession, pour le commandement. Apres plusieurs generations il se forme naturellement, dans chacune de ces grandes familles, des branches cadettes qui sont, par la religion et par la coutume, dans un etat d'inferiorite vis-a-vis de la branche ainee et qui, vivant sous sa protection, obeissent a son autorite. Puis cette famille a des serviteurs, qui ne la quittent pas, qui sont attaches hereditairement a elle, et sur lesquels le _pater_ ou _patron_ exerce la triple autorite de maitre, de magistrat et de pretre. On les appelle de noms qui varient suivant les lieux; celui de clients et celui de thetes sont les plus connus. Voila encore une classe inferieure. Le client est au-dessous, non- seulement du chef supreme de la famille, mais encore des branches cadettes. Entre elles et lui il y a cette difference que le membre d'une branche cadette, en remontant la serie de ses ancetres, arrive toujours a un _pater_, c'est-a-dire a un chef de famille, a un de ces aieux divins que la famille invoque dans ses prieres. Comme il descend d'un _pater_, on l'appelle en latin _patricius_. Le fils d'un client, au contraire, si haut qu'il remonte dans sa genealogie, n'arrive jamais qu'a un client ou a un esclave. Il n'a pas de _pater_ parmi ses aieux. De la pour lui un etat d'inferiorite dont rien ne peut le faire sortir. La distinction entre ces deux classes d'hommes est manifeste en ce qui concerne les interets materiels. La propriete de la famille appartient tout entiere au chef, qui d'ailleurs en partage la jouissance avec les branches cadettes et meme avec les clients. Mais tandis que la branche cadette a au moins un droit eventuel sur la propriete, dans le cas ou la branche ainee viendrait a s'eteindre, le client ne peut jamais devenir proprietaire. La terre qu'il cultive, il ne l'a qu'en depot; s'il meurt, elle fait retour au patron; le droit romain des epoques posterieures a conserve un vestige de cette ancienne regle dans ce qu'on appelait _jus applicationis_. L'argent meme du client n'est pas a lui; le patron en est le vrai proprietaire et peut s'en saisir pour ses propres besoins. C'est en vertu de cette regle antique que le droit romain dit que le client doit doter la fille du patron, qu'il doit payer pour lui l'amende, qu'il doit fournir sa rancon ou contribuer aux frais de ses magistratures. La distinction est plus manifeste encore dans la religion. Le descendant d'un _pater_ peut seul accomplir les ceremonies du culte de la famille. Le client y assiste; on fait pour lui le sacrifice, mais il ne le fait pas lui-meme. Entre lui et la divinite domestique il y a toujours un intermediaire. Il ne peut pas meme remplacer la famille absente. Que cette famille vienne a s'eteindre, les clients ne continuent pas le culte; ils se dispersent. Car la religion n'est pas leur patrimoine; elle n'est pas de leur sang, elle ne leur vient pas de leurs propres ancetres. C'est une religion d'emprunt; ils en ont la jouissance, non la propriete. Rappelons-nous que, d'apres les idees des anciennes generations, le droit d'avoir un dieu et de prier etait hereditaire. La tradition sainte, les rites, les paroles sacramentelles, les formules puissantes qui determinaient les dieux a agir, tout cela ne se transmettait qu'avec le sang. Il etait donc bien naturel que, dans chacune de ces antiques familles, la partie libre et ingenue qui descendait reellement de l'ancetre premier, fut seule en possession du caractere sacerdotal. Les patriciens ou eupatrides avaient le privilege d'etre pretres et d'avoir une religion qui leur appartint en propre. Ainsi, avant meme qu'on fut sorti de l'etat de famille, il existait deja une distinction de classes; la vieille religion domestique avait etabli des rangs. Lorsque ensuite la cite se forma, rien ne fut change a la constitution interieure de la famille. Nous avons meme montre que la cite, a l'origine, ne fut pas une association d'individus, mais une confederation de tribus, de curies et de familles, et que, dans cette sorte d'alliance, chacun de ces corps resta ce qu'il etait auparavant. Les chefs de ces petits groupes s'unissaient entre eux, mais chacun d'eux restait maitre absolu dans la petite societe dont il etait deja le chef. C'est pour cela que le droit romain laissa si longtemps au _pater_ l'autorite absolue sur la famille, la toute-puissance et le droit de justice a l'egard des clients. La distinction des classes, nee dans la famille, se continua donc dans la cite. La cite, dans son premier age, ne fut que la reunion des chefs de famille. On a de nombreux temoignages d'un temps ou il n'y avait qu'eux qui pussent etre citoyens. Cette regle s'est conservee a Sparte, ou les cadets n'avaient pas de droits politiques. On en peut voir encore un vestige dans une ancienne loi d'Athenes qui disait que pour etre citoyen il fallait posseder un dieu domestique. [1] Aristote remarque qu'anciennement, dans beaucoup de villes, il etait de regle que le fils ne fut pas citoyen du vivant du pere, et que, le pere mort, le fils aine seul jouit des droits politiques. [2] La loi ne comptait donc dans la cite ni les branches cadettes ni, a plus forte raison, les clients. Aussi Aristote ajoute-t-il que les vrais citoyens etaient alors en fort petit nombre. L'assemblee qui deliberait sur les interets generaux de la cite n'etait aussi composee, dans ces temps anciens, que des chefs de famille, des _patres_. Il est permis de ne pas croire Ciceron quand il dit que Romulus appela _peres_ les senateurs pour marquer l'affection paternelle qu'ils avaient pour le peuple. Les membres du Senat portaient naturellement ce titre parce qu'ils etaient les chefs des _gentes_. En meme temps que ces hommes reunis representaient la cite, chacun d'eux restait maitre absolu dans sa _gens_, qui etait comme son petit royaume. On voit aussi des les commencements de Rome une autre assemblee plus nombreuse, celle des curies; mais elle differe assez peu de celle des _patres_. Ce sont encore eux qui forment l'element principal de cette assemblee; seulement, chaque _pater_ s'y montre entoure de sa famille; ses parents, ses clients meme lui font cortege et marquent sa puissance. Chaque famille n'a d'ailleurs dans ces comices qu'un seul suffrage. [3] On peut bien admettre que le chef consulte ses parents et meme ses clients, mais il est clair que c'est lui qui vote. La loi defend d'ailleurs au client d'etre d'un autre avis que son patron. Si les clients sont rattaches a la cite, ce n'est que par l'intermediaire de leurs chefs patriciens. Ils participent au culte public, ils paraissent devant le tribunal, ils entrent dans l