Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Mes Origines. Memoires et Recits Author: Frederic Mistral Release Date: December, 2004 [EBook #7012] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on February 22, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** This eBook was produced by Walter Debeuf Mes Origines. Memoires et recits. (Traduction du provencal) par Frederic Mistral. CHAPITRE I. AU MAS DU JUGE. Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maitre Francois, mon pere. -- Delaide, ma mere. -- Jean du Porc. -- L'aieul Etienne. -- La mere-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les fleurs de glais. D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi la-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vepres, plus ou moins clairs ou fonces, en hautes ondes. C'est la chaine des Alpilles, ceinturee d'oliviers comme un massif de roches grecques, un veritable belvedere de gloire et de legendes. Le sauveur de Rome, Caius Marius, encore populaire dans toute la contree, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares, derriere les murs de son camp; et ses trophees triomphaux, a Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dores par le soleil. C'est au penchant de cette cote qu'on rencontre les troncons du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les Arenes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di Sarrasin_ (pierree des Sarrasins), parce que c'est par la que les Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs escarpes de ces collines que les princes des Baux avaient leur chateau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, a Romanin et a Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles chatelaines du temps des troubadours. C'est a Mont-Majour que dorment, sous les dalles du cloitre, nos vieux rois arlesiens. C'est dans les grottes du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fees. C'est sous ces ruines, romaines ou feodales, que git la Chevre d'Or. Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la plaine, une large et riche plaine, qu'en memoire peut-etre du consul Caius Marius on nomme encore _Le Caieou_. -- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyage, en Languedoc comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'a la mer, la-bas, on tirait un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant. Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient demande quelques couplets pour la chorale du village, voici, a ce propos, les vers que je leur fis: _Maillane est beau, Maillane plait -- et se fait beau de plus en plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contree -- et tient son nom du mois de Mai. Que vous soyez a Paris ou a Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y manger une pomme -- que dans Paris un perdreau. Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cypres -- que Dieu fit tout expres pour elle; -- et quand se leve le mistral, -- il ne fait que branler le berceau. Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans treve, -- s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes, nous mangeons le pain de nos bles._ La vieille bastide ou je naquis, en face des Alpilles, touchant le Clos-Crema, avait nom le Mas du Juge, un tenement de quatre paires de betes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue, son patre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalieres, qui venaient aider au travail, soit pour les vers a soie, pour les sarclages, pour les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison des semailles ou celles de l'olivaison. Mes parents, des _menagers_, etaient de ces familles qui vivent sur leur bien, au labeur de la terre, d'une generation a l'autre! Les menagers, au pays d'Arles, forment une classe a part: sorte d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, habitant du village, cultive de ses bras, avec la beche ou le hoyau, ses petits lopins de terre, le menager, agriculteur en grand, dans les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout en chantant sa chanson, la main a la charrue. C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantes aux noces de mon neveu: _Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le terroir -- avec cet instrument. Nous avons fait du ble -- pour le pain de Noel -- et de la toile rousse pour nipper la maison. Tout chemin va a Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._ Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenetres, comme le font tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le celebre pendentif qu'on montre a Valence est le tombeau de ces Mistral. Et, a Saint-Remy, nid de ma famille (car mon pere en sortait), on peut voir encore l'hotel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de Palais de la Reine Jeanne. Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trefle avec cette devise assez presomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en sommes, qui voient un horoscope dans la fatalite des noms patronymiques ou le mystere des rencontres, il est curieux de trouver la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passe, a la seigneurie de Mistral designant le grand souffle de la terre de Provence, et, enfin, ces trois trefles marquant la destinee de notre famille terrienne. -- Le trefle, nous declara, un jour, le Sar Peladan, qui, lorsqu'il a quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idee de Verbe autochtone, de developpement sur place, de lente croissance en un lieu toujours le meme. Le nombre trois signifie la maison (pere, mere, fils), au sens divinatoire. Trois trefles signifient donc trois harmonies familiales succedentes, ou neuf, qui est le nombre du sage a l'ecart. La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisement a ces fleurs sedentaires et qui ne se transplantent pas: devise, comme embleme, de terrien endurci. Mais laissons la ces bagatelles. Mon pere, devenu veuf de sa premiere femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je suis le croit de ce second lit. Voici comment il avait fait la connaissance de ma mere: Une annee, a la Saint-Jean, maitre Francois Mistral etait au milieu de ses bles, qu'une troupe de moissonneurs abattait a la faucille. Un essaim de glaneuses suivait les tacherons et ramassait les epis qui echappaient au rateau. Et voila que mon seigneur pere remarqua une belle fille qui restait en arriere, comme si elle eut eu peur de glaner comme les autres. Il s'avanca pres d'elle et lui dit: -- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? La jeune fille repondit: -- Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon nom est Delaide. -- Comment! dit mont pere, la fille de Poulinet, qui est le maire de Maillane, va glaner? -- Maitre, repliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six filles et deux garcons, et notre pere, quoiqu'il ait assez de bien, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous repond: "Mes petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voila pourquoi je suis venue glaner. Six mois apres cette rencontre, qui rappelle l'antique scene de Ruth et de Booz, le vaillant menager demanda Delaide a maitre Poulinet, et je suis ne de ce mariage. Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830, dans l'apres-midi, la gaillarde accouchee envoya querir mon pere, qui etait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre: -- Maitre, cria le messager, venez! car la maitresse vient d'accoucher maintenant meme. -- Combien en a-t-elle fait? demanda mon pere. -- Un beau, ma foi. -- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage! Et sans plus, comme si de rien n'etait, ayant acheve son labour, le brave homme, lentement, s'en revint a la ferme. Non point qu'il fut moins tendre pour cela; mais eleve, endoctrine, comme les Provencaux anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manieres, l'apparente rudesse du vieux _pater familias_. On me baptisa Frederic, en memoire, parait-il, d'un pauvre petit gars qui, au temps ou mon pere et ma mere se _parlaient_, avait fait gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps apres, etait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu a Notre-Dame de Septembre, ma mere m'a toujours dit qu'elle m'avait voulu donner le prenom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mere de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien trouve, on ne voulut l'accepter ni a la mairie ni au presbytere. Ma premiere sortie sur les bras de ma mere, qui me nourrissait de son lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mere, dans la beaute, l'eclat de sa pleine jeunesse, presentant avec orgueil son "roi" a ses amies, et, ceremonieuses, les amies et parentes nous accueillant avec les felicitations d'usage et m'offrant une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une allumette, avec ces mots sacramentels: -- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois sage comme le sel, sois droit comme une allumette. On trouvera peut-etre tant soit peut enfantin de raconter ces choses. Mais, apres tout, chacun est libre, et, a moi, il m'agree de revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau de murier et dans mon chariot a roulettes, car, la, je ressuscite le bonheur de ma mere dans ses plus doux tressaillements. Quand j'eus six mois, on me delivra de la bande qui enveloppait mes langes (car Nanounet, ma mere-grand, avait tres fort recommande de me tenir serre a point, parce que, disait-elle, les enfants bien emmaillotes ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et, triomphalement, ma mere m'apporta a l'eglise de Maillane; et sur l'autel du saint, en me tenant par les lisieres, pendant que ma marraine me chantait : _Avene, Avene, Avene_ (Viens, viens, viens), on me fit faire mes premiers pas. A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C'etait une demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mere, tout le long, me dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu'il me portat encore un peu... Mais, une fois, -- j'avais cinq ans, -- a mi-chemin du village, ma pauvre mere me deposa en disant: -- Oh! tu peses trop, maintenant; je ne puis plus te porter. Apres la messe, avec ma mere, nous' allions voir mes grands-parents, dans leur belle cuisine voutee en pierre blanche, ou, de coutume, les bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Riviere, en se promenant sur les dalles, entre l'evier et la cheminee, venaient parler du gouvernement. M. Dumas, qui avait ete juge et qui s'etait demis en 1830, aimait, sur toute chose, a donner des conseils, comme celui- ci, par exemple, qu'avec sa grosse voix, il repetait, tous les dimanches, aux jeunes meres qui dodelinaient leurs mioches: -- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cle, ni livre : parce qu'avec un couteau l'enfant peut se couper; une cle, il peut la perdre et, un livre, le dechirer. M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente epouse et leurs onze ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des ancetres, tout tapisse de toile peinte, de Mar- seille, representant des oisillons et des paniers en fleurs, et la, pour etaler l'education de sa lignee, il faisait, non sans orgueil, declamer, vers a vers, mot a mot, un peu a l'un, un peu a l'autre, le recit de _Theramene_: _A peine nous sortions des portes de Trezene... De Tregene... Il etait sur son char... sur chon sar... Ses gardes affliges... affizes... Imitaient son silence autour de lui ranges... Lui ranzes._ Ensuite, il disait a ma mere: -- Et le votre, Delaide, lui apprenez-vous rien pour reciter? -- Si repondait naivement ma mere: il sait la sornette de Jean du Porc. -- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde. Et alors en baissant la tete, j'anonnais timidement: _Qui est mort? -- Jean du Porc. -- Qui le pleure? -- Le roi Maure -- Qui le rit? -- La perdrix. -- Qui le chante? -- La calandre -- Qui en sonne le glas? -- Le cul de la poele. -- Qui en porte le deuil? -- Le cul du chaudron._ C'est avec ces contes-la, chants de nourrices et sornettes, que nos parents, a cette epoque, nous apprenaient a parler la bonne langue provencale; tandis qu'a present, la vanite ayant pris le dessus dans la plupart des familles, c'est avec le systeme de l'excellent M. Dumas que l'on enseigne les enfants et qu'on en fait de petits niais qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouves, sans attaches ni racines, car il est de mode, aujourd'hui, de renier absolument tout ce qui est de tradition. Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon aieul maternel. Il etait, comme mon pere, menager proprietaire, d'une bonne maison comme lui, et d'un bon sang : avec cette difference que, du cote des Mistral, c'etaient des laborieux, des economes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n'avaient pas leurs pareils, et que, du cote de ma mere, tout a fait insouciants et n'etant jamais prets pour aller au labour, ils laissaient l'eau courir et mangeaient leur avoir. L'aieul Etienne, pour tout dire, etait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps. Bien qu'il eut huit enfants, entre lesquels six filles (qui, a l'heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette a la main), des qu'il y avait fete quelque part, en avant! Il partait pour trois jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les ecus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient (1), le quatrieme jour il rentrait au logis et, alors, grand'maman Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait: -- N'as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ca le bien de tes filles I (1) Quand la poche est vide. -- He! bonasse, repondait-il, de quoi vas-tu t'inquieter? Nos fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras, Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers. Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner sur son douaire des hypotheques aux usuriers, qui lui pretaient de l'argent a cinquante ou a cent pour cent, ce qui ne l'empechait pas, quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle devant la cheminee, en chantant tous ensemble: _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! Ce sont de braves gens, Quand ils n'ont plus d'argent._ Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire: _Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compere qui est derriere, -- N'a pas un denier, -- N'a pas un denier._ Et quand ma pauvre aieule se desolait de voir ainsi partir, l'un apres l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau patrimoine: -- Eh! becasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-pere, pour quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme a la rue. Ou bien: -- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les impositions! Ou bien: -- Cette friche-la? les arbres du voisin la dessechaient comme bruyere. Et toujours, de cette facon, il avait la riposte aussi prompte que joyeuse... Si bien qu'il disait meme, en parlant des usuriers: -- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils. Car, sans eux, comment ferions-nous, les depensiers, les gaspilleurs, pour trouver du quibus, en un temps ou comme on sait, l'argent est marchandise? C'etait l'epoque, en ce temps-la, ou Beaucaire, avec sa foire, faisait merveille sur le Rhone; il venait la du monde, soit par eau, soit par terre, de toutes les nations, jusqu'a des Turcs et des negres. Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes especes de choses qu'il faut pour le nourrir, pour le vetir, pour le loger, pour l'amuser, pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pieces de toile, les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un rat, vous l'y trouviez a profusion, a monceaux, a faisceaux ou en piles, dans les grands magasins voutes, sous les arceaux des Halles, aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pre. C'etait comme nous dirions, mais avec un cote plus populaire et grouillant de vie, c'etait la tous les ans, au soleil de juillet, l'exposition universelle de l'industrie du Midi. Mon grand-pere Etienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire a Beaucaire ses bamboches. Donc, sous pretexte d'aller acheter du poivre, du girofle ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en piece, non coupes, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il flanait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des charlatans, des comediens, surtout des bohemiens, lorsqu'ils discutent et se harpaillent pour le marche et marchandage de quelque bourrique maigre. Un delicieux regal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y etait toujours plus neuf et ravi, bouche bee, il y riait comme un pauvre aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient la sans cesse sur le proprietaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et imaginez-vous si, a Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque annee, tout doucement, l'un apres l'autre, sans qu'il se retournat, tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait d'avance, il denouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ca, et s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait a Maillane, avec le nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs qui avaient deteint: -- Allons, lui disait ma grand'mere, on t'a encore vole tes mouchoirs. -- Qui te l'a dit? faisait l'aieul. -- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouche avec ta ceinture. -- Bah! je n'en ai pas regret, repondait le bon humain; ce Polichinelle m'a tant fait rire! Bref, quand ses filles (et ma mere en etait une) furent d'age a se marier, comme elles n'etaient pas gauches, ni bien desagreables, les galants, malgre tout, vinrent tout de meme a l'appeau. Seulement, quand les peres disaient a mon aieul: -- Autrement, le cas echeant, combien faites-vous a vos filles? -- Combien je fais a mes filles? repondait maitre Etienne, tout rouge de colere; o graine d'imbecile, c'est dommage! A ton gars je donnerais une belle gouge, tout elevee, toute nippee, et j'y ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, a la huche de maitre Etienne il y a du pain. Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-pere furent prises, toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et meme qu'elles firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe, _porte sur le front sa dot._ Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en cueillir encore un tout petit bouquet. Derriere le Mas du Juge, c'est l'endroit ou je suis ne, il y avait le long du chemin un fosse qui menait son eau a notre vieux Puits a roue. Cette eau n'etait pas profonde, mais elle etait claire et riante, et, quand j'etais petit, je ne pouvais m'empecher, surtout les jours d'ete, d'aller jouer le long de sa rive. Le fosse du Puits a roue! Ce fut le premier livre ou j'appris, en m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait la des poissons, epinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais de pecher dans un sachet de canevas, qui avait servi a mettre des clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement, lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits doigts, quand elles ne s'echappaient pas, legeres, silencieuses, en faisant frissonner le crepe de leurs ailes; il y avait des "notonectes", especes d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes a la facon des cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui sortaient de la mousse une echine glauque, chamarree d'or, et qui, en me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros escarbots qui rodaient dans les flaches et qu'on nommait des "mange-anguilles". Ajoutez a cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces "massettes", cotonnees et allongees, qui sont les fleurs du typha; telles que le nenuphar qui etale, magnifique, sur la nappe de l'eau, ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le "butome" au trochet de fleurs roses, et le pale narcisse qui se mire dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de l'Enfant Jesus" qui est le myosotis. Mais de tout ce monde-la, ce qui m'engageait le plus, c'etait la fleur des "glais". C'est une grande plante qui croit au bord des eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes d'or. Il est a croire meme que les fleurs de lis d'or, armes de France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'etaient que des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le glais est un iris, et l'azur du blason represente bien l'eau ou croit le glais. Toujours est-il, qu'un jour d'ete, quelque temps apres la moisson, on foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" etaient dans l'aire a travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui pietinaient, ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui, les bras retrousses, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par quatre, retournaient les epis ou enlevaient la paille avec des fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au soleil, nu-pieds, sur le grain battu. Au haut de l'aire, porte par les trois jambes d'une chevre rustique, formee de trois perches, etait suspendu le van. Deux ou trois filles ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le ble mele aux balles; et le "maitre", mon pere, vigoureux et de haute taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par intervalles, il cessait de souffler, mon pere, avec le crible immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, serieux, l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait a un dieu ami, il lui disait: -- Allons, souffle, souffle, mignon! Et le mistral, ma foi, obeissant au patriarche, haletait de nouveau en emportant la poussiere; et le beau ble beni tombait en blonde averse sur le monceau conique qui, a vue d'oeil, montait entres les jambes du vanneur. Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncele le grain avec la pelle, que les hommes poussiereux allaient se laver au puits ou tirer de l'eau pour les betes, mon pere, a grandes enjambees, mesurait le tas de ble et y tracait une croix avec le manche de la pelle en disant: "Que Dieu te croisse!" Par une belle apres-midi de cette saison d'aires, -- je portais encore les jupes: j'avais a peine quatre ou cinq ans -- apres m'etre bien roule, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je m'acheminai donc seul vers le fosse du Puits a roue. Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commencaient a s'epanouir et les mains me demangeaient d'aller cueillir quelques-uns de ces beaux bouquets d'or. J'arrive au fosse; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles etaient trop eloignees, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe dans l'eau jusqu'au cou. Je crie. Ma mere accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques claques, et, devant elle, trempe comme un caneton, me faisant filer vers le Mas: -- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fosse! -- J'allais cueillir des fleurs de glais. -- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes caches, un gros serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien? Et elle me deshabilla, me quitta mes petits souliers, mes chaussettes, ma chemisette, et pour faire secher ma robe trempee et ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du dimanche, en me disant: -- Au moins, fais attention de ne pas te salir. Et me voila dans l'aire; je fais sur la paille fraiche quelques jolies cabrioles; j'apercois un papillon blanc qui voltige dans un chaume. Je cours, je cours apres, avec mes cheveux blonds flottant au vent hors de mon beguin... et paf! me voila encore vers le fosse du Puits a roue... Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles etaient toujours la, fieres au milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau; j'envoie la main, je m'allonge', je m'etire tant que je puis... et patatras! je me fiche jusqu'au derriere dans la vase. Aie! aie! aie! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles gargouiller et qu'a travers les herbes je croyais entrevoir le gros serpent, j'entendais crier dans l'aire: -- Maitresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombe a l'eau! Ma mere accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue puante, et la premiere chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan! elle m'applique une fessee retentissante. -- Y retourneras-tu, entete, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu pour te noyer?... Une robe toute neuve que voila perdue, fripe-tout, petit monstre! qui me feras mourir de transes! Et, crotte et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tete basse, et de nouveau on me devetit et on me mit, cette fois, ma robe des jours de fete... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, avec ses raies de velours noir, pointillee d'or sur fond bleuatre. Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours: -- Et maintenant, dis-je a ma mere, que vais-je faire? -- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans l'aire... Et toi, tiens-toi a l'ombre. Plein de zele, je vole vers les poules qui rodaient par les chaumes, becquetant les epis que le rateau avait laisses. Tout en gardant, voici qu'une poulette huppee -- n'est-ce pas drole? -- se met a pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi apres, qui voulais voir la sauterelle, de sauter a travers champs, si bien que nous arrivames au fosse du Puits a roue! Et voila encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et qui reveillaient mon envie, mais une envie passionnee, delirante, excessive, a me faire oublier mes deux plongeons dans le fosse: "Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!" Et, descendant le talus, j'entortille a ma main un jonc qui croissait la; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fosse, je plonge la tete premiere. Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de l'aire accourent: -- C'est encore ce petit diable qui est tombe dans le fosse. Ta mere, cette fois, enrage polisson, va te fouailler d'importance! Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en larmes et qui disait: -- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-etre un "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres: il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses jouets en allant dans les bles chercher des bouquets sauvages... Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-etre une heure, dans le fosse du Puits a roue... Ah! tiens-toi, pauvre mere, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grace -- qu'il ne soit pas noye! Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fosse. Puis, une fois dans le Mas, m'ayant quitte mon vetement, la sainte femme m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait boire une cuilleree de vermifuge elle me coucha dans ma berce, ou, lasse de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis. Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide, transparent, azure comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je voyais de belles touffes de grands et verts glaieuls, qui etalaient dans l'air une feerie de fleurs d'or! Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais a pleines mains, a jointees, a brassees, les fleurs de lis blondines. Plus j'en cueillais, plus il en surgissait. Tout a coup, j'entends une voix qui me crie: "Frederi!" Je m'eveille et que vois-je! Une grosse poignee de fleurs de glais couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette. Lui-meme, le patriarche, le Maitre, mon seigneur pere, etait alle cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maitresse, ma mere belle, les avait mises sur mon lit. CHAPITRE II. MON PERE. L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon pere a la Revolution. -- La buche benite. -- Les recits de la Noel. -- Le capitaine Perrin. -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an. Mon enfance premiere se passa donc au Mas, en compagnie des laboureurs, des faucheurs et des patres, et quand, parfois, passait au Mas quelque bourgeois, de ceux-la qui affectent de ne parler que francais, moi, tout interloque et meme humilie de voir que mes parents devenaient soudain reverencieux pour lui, comme s'il etait plus qu'eux: -- D'ou vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme nous? -- Parce que c'est un monsieur, me repondait-on. -- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux pas etre _monsieur_. J'avais remarque aussi que, quand nous avions des visites, comme celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de terres), mon pere qui, a l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mere, devant les serviteurs, l'appelait "la maitresse", la, en ceremonie, il la denommait _ma mouie_ (mon epouse). Le beau marquis et la marquise, qui se trouvait etre la soeur du general de Galliffet, chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres gateries; mais moi, sitot que je les voyais descendre de voiture, comme un sauvageon que j'etais, je courais tout de suite me cacher dans le fenil... Et la pauvre Delaide de crier: -- Frederic! Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais, moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant que ma mere clamait, la-bas, devant la ferme: -- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir, cet insupportable, et il va se cacher! Et au lieu de dragees, quand je sortais ensuite, craintif, de ma taniere, vlan! j'avais ma fessee. J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maitre-valet, quand, derriere la charrue tiree par ses deux mules, les mains au mancheron, il me criait, patelin: -- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai a labourer. Et tout de suite, nu-pieds, nu-tete, emoustille, me voila dans le sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchee, pour cueillir les primeveres ou les muscaris bleus, que le soc arrachait. -- Ramasse des colimacons, me disais le Papoty. Et quand j'avais les colimacons, une poignee dans chaque main: -- Maintenant, me faisait-il, avec les colimacons, tiens, empoigne les cornes du manche de la charrue. Et comme, moi credule, avec mes petits doigts, je prenais les mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines d'escargots qui s'ecrabouillaient dans ma chair: -- A present, me disait le valet de labour en riant aux eclats, tu pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue! On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que, dans les fermes, on deniaise les enfants. Quelquefois, en venant de traire, notre berger Rouquet me criait: -- Viens, petit, boire a meme dans le _piau_. Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras trousses, sortir de la bergerie en portant a la main le vase a traire ecumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriole, pour le humer tout chaud. Mais, sitot qu'a genoux je m'abreuvais a la "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tete jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau ruisselants, ebouriffes, je courais, comme un jeune chien, me vautrer dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, a part moi, qu'on ne m'y attraperait plus... jusqu'a nouvelle attrape. Apres, c'etait un faucheur qui me disait: -- Petiot, j'ai trouve un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me faire la courte echelle? Je garderai la mere et tu auras les passereaux. Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain. -- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros saule; c'est la qu'est le nid... Allons, courbe-toi. Et je m'inclinais, la tete contre l'arbre, et alors, faisant mine de grimper sur mon dos, le farceur me battait l'echine du talon. C'est ainsi que commenca, au milieu des gouailleries de nos travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon education d'enfance. Comme il etait gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison renouvelait la serie des travaux. Les labours, les semailles, la tonte, la fauche, les vers a soie, les moissons, le depiquage, les vendanges et la cueillette des olives, deployaient a ma vue les actes majestueux de la vie agricole, eternellement dure, mais eternellement independante et calme. Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loues au mois ou a la journee, de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas, qui avec l'aiguillon, qui avec le rateau ou bien la fourche sur l'epaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans les peintures de Leopold Robert. Quand, pour diner ou pour souper, les hommes, l'un apres l'autre, entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang, autour de la grande table, avec mon seigneur pere qui tenait le haut bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du jour, s'il etait avantageux, si la terre etait dure ou molle ou en etat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de son couteau et, sur le coup, tous se levaient. Tous ces gens de campagne, mon pere les dominait par la taille, par le sens, comme aussi par la noblesse. C'etait un beau et grand vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. Engage volontaire pour defendre la France, pendant la Revolution, il se plaisait, le soir, a raconter ses vieilles guerres. Au fort de la Terreur, il avait ete requis pour porter du ble a Paris, ou regnait la famine. C'etait dans l'intervalle ou l'on avait tue le roi. La France, epouvantee, etait dans la consternation. En retournant, un jour d'hiver, a travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les deux compatriotes se tendirent la main, et mon pere, prenant la parole: -- Tiens, ou vas-tu, voisin, par ce temps diabolique? -- Citoyen, repliqua l'autre, je vais a Paris porter les saints et les cloches. Mon pere devint pale, les larmes lui jaillirent et, otant son chapeau devant les saints de son pays et les cloches de son eglise, qu'il rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne: -- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'a ton retour, on te nomme, pour cela, representant du peuple? L'iconoclaste courba la tete de honte et, avec un blaspheme, il fit tirer ses betes. Mon pere, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en ete comme en hiver, agenouille sur sa chaise, la tete decouverte, les mains croisees sur le front, avec sa cadenette, serree d'un ruban de fil, qui lui pendait sur la nuque, il faisait, a voix haute, la priere pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillees s'allongeaient, il lisait l'Evangile a ses enfants et domestiques. Mon pere, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie). -- Comme de notre temps les ecoles etaient rares, c'est un pauvre, nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine, m'avait appris ma croix de par Dieu. Et le dimanche, apres les vepres, selon l'us et coutume des anciens peres de famille, il ecrivait ses affaires, ses comptes et depenses, avec ses reflexions, sur un grand memorial denomme _Cartabeou._ Lui, quelque temps qu'il fit, etait toujours content, et si, parfois, il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempetueux, soit des pluies torrentielles: -- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est la-haut sait fort bien ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne soufflait jamais de ces grands vents qui degourdissent la Provence, qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui alimenteraient les puits, les fontaines, les rivieres? Il faut de tout, mes enfants. Bien que, le long du chemin, il ramassat une buchette pour l'apporter au foyer; bien qu'il se contentat, pour son humble ordinaire, de legumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fut sobre toujours et mit de l'eau dans son vin, toujours sa table etait ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il etait bon travailleur; et, si l'on repondait oui: -- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami. Fidele aux anciens usages, pour mon pere, la grande fete, c'etait la veillee de Noel. Ce jour-la, les laboureurs detelaient de bonne heure; ma mere leur donnait a chacun, dans une serviette, une belle galette a l'huile, une rouelle de nougat, une jointee de figues seches, un fromage du troupeau, une salade de celeri et une bouteille de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-la, les serviteurs s'en allaient, pour "poser la buche au feu", dans leur pays et dans leur maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres heres qui n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux garcon, par exemple, arrivaient a la nuit, en disant: -- Bonnes fetes! Nous venons poser, cousins, la buche au feu, avec vous autres. Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "buche de Noel", qui -- c'etait de tradition -- devait etre un arbre fruitier. Nous l'apportions dans le Mas, tous a la file, le plus age la tenant d'un bout, moi, le dernier-ne, de l'autre; trois fois, nous lui faisions faire le tour de la cuisine; puis, arrives devant la dalle du foyer, mon pere, solennellement, repandait sur la buche un verre de vin cuit, en disant: _Allegresse! Allegresse, Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allegresse! Avec Noel, tout bien vient: Dieu nous fasse la grace de voir l'annee prochaine. Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas etre moins._ Et, nous ecriant tous: "Allegresse, allegresse, allegresse!", on posait l'arbre sur les landiers et, des que s'elancait le premier jet de flamme: _A la buche Boute feu!_ disait mon pere en se signant. Et, tous, nous nous mettions a table. Oh! la sainte tablee, sainte reellement, avec, tout a l'entour, la famille complete, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, suspendu a un roseau, qui, dans le courant de l'annee, nous eclairait de son lumignon, ce jour-la, sur la table, trois chandelles brillaient; et si, parfois, la meche tournait devers quelqu'un, c'etait de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du ble en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour a tour apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux olives, le cardon, le scolyme, le celeri a la poivrade, suivis d'un tas de friandises reservees pour ce jour-la, comme: fouaces a l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait jamais qu'apres en avoir donne, religieusement, un quart au premier pauvre qui passait. La veillee, en attendant la messe de minuit, etait longue ce jour-la; et longuement, autour du feu, on y parlait des ancetres et on louait leurs actions. Mais, peu a peu et volontiers, mon brave homme de pere revenait a l'Espagne et a ses souvenirs du siege de Figuieres. Si je vous disais, commencait-il, qu'etant la-bas en Catalogne, et faisant partie de l'armee, je trouvai le moyen, au fort de la Revolution, de venir de l'Espagne, malgre la guerre et malgre tout, passer avec les miens les fetes de Noel! Voici, ma foi de Dieu, comment s'arrangea la chose: "Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et Figuieres, nous tournions, retournions depuis passablement de temps, en bataillant, a toi, a moi, contre les troupes espagnoles. Aie! que de morts, que de blesses et de souffrances et de miseres! Il faut l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'etait en decembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux, a defaut de pature, rongeaient, helas! les roues des fourgons et des affuts. "Or, ne voila-t-il pas qu'en rodant, moi, au fond d'une gorge, du cote de la mer, je vais decouvrir un arbre d'oranges, qui etaient rousses comme l'or! "-- Ha! dis-je au proprietaire, a n'importe quel prix, vous allez me les vendre. "Et, les ayant achetees, je m'en reviens de suite au camp et, tout droit a la tente du capitaine Perrin (qui etait de Cabanes), je vais avec mon panier et je lui dis: "-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges... "-- Mais ou as-tu pris !ca? "-- Ou j'ai pu, capitaine. "-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi, demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne pourrai. "-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser le buche de Noel" en Provence, dans ma famille. "-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'ecritoire. Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renferme, cher homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais dire: _"Armee des Pyrenees-Orientales. "Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons conge au citoyen Francois Mistral, brave soldat republicain, age de vingt-deux ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem, menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays, par toute la Republique, et au diable, si bon lui semble._ "Et voila, mes amis, que j'arrive a Maillane, la belle veille de Noel, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades et les fetes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait venir a la commune et m'interpelle comme ceci: "-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitte l'armee? "-- Cela va, repondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette annee, "poser la buche" a Maillane. "-- Ah oui? En ce cas-la, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal du district, a Tarascon. "-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-la: "-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ca se fait-il que tu aies deserte? "Aussitot, de ma poche ayant tire mon passeport: "-- Tenez, lisez, leur dis-je. "Ah! mes amis de Dieu, des avoir lu, ils se dressent en me secouant la main: "-- Bon citoyen, bon citoyen! me crierent-ils. Va, va, avec des papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane. "Et apres le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre." Voila, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'interieur patriarcal et de noblesse et de simplicite, que je tenais a te montrer. Au Jour de l'An, -- nous cloturerons par cet autre souvenir, -- une foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de grand matin, nous saluer comme ceci: _Bonjour, nous vous souhaitons a tous la bonne annee, Maitresse, maitre, accompagnee D'autant que le bon Dieu voudra._ -- Allons, nous vous la souhaitons bonne, repondaient mon pere et ma mere en donnant a chacun, bonnement, sous forme d'etrennes, une couple de pains longs et de miches rebondies. Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournees de pain aux pauvres gens du village. _Vivrais-je cent ans, Cent ans, je cuirai, Cent ans, je donnerai aux pauvres._ Cette formule, tous les soirs revenait dans la priere que mon pere faisait avant d'aller au lit. Et aussi, a ses obseques, les pauvres gens, avec raison, purent dire, en le plaignant: _-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel l'accompagnaient. Amen!_ CHAPTER III LES ROIS MAGES A la rencontre des Rois. -- La creche. -- Les sornettes maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit Fantastique. -- C'est demain la fete des Rois; si vous voulez les voir arriver, allez vite, petits, a leur rencontre, et portez-leur quelques offrandes. Voila, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous disaient nos meres. Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient a Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour adorer l'Enfant Jesus. -- Ou allez-vous, petits? -- Nous allons au-devant des Rois. Et ainsi, tous ensemble, mioches ebouriffes et blondines fillettes, en beguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous portions a la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les Rois, des figues seches pour les pages, avec du foin pour les chameaux. _Jours croissants, Jours cuisants._ La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil descendait, blafard, devers le Rhone. Les ruisseaux etaient geles. L'herbe des bords etait brouie. Des saules defeuilles, les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, fremissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait personne aux champs, a part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur la tete son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux depenaille qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte. -- Ou allez-vous si tard, petits? -- Nous allons au-devant des Rois! Et la tete en arriere, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant, en courant a cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions devant nous sur le chemin blanchatre, balaye par le vent. Puis, le jour declinait. Le clocher de Maillane disparaissait derriere les arbres, derriere les grands cypres aux pointes noires; et la campagne, vaste et nue, s'epandait au lointain... Nous portions nos regards si loin que nous pouvions, a perte de vue, mais en vain! Rien ne se montrait a nous, hormis quelque faisceau d'epines emporte dans les chaumes par le vent. Comme les soirs d'hiver et de janvier, tout etait triste, souffreteux et muet. Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plie dans sa cape, venait de faire paitre ses brebis. -- Mais ou allez-vous, enfants si tard? -- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire s'ils sont encore bien loin? -- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont la derriere qui viennent; vous allez bientot les voir. Et de courir, et de courir, a la rencontre des Rois avec nos gateaux, nos petites galettes, et les poignees de foin pour les chameaux. Puis, le jour defaillait. Le soleil, obstrue par un nuage enorme, s'evanouissait peu a peu. Les babils folatres calmaient un brin. La bise fraichissait et les plus courageux marchaient en retenant. Tout a coup: -- Les voila! Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la magnificence de la pompe royale eblouissait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon. -- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux! voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent! Et nous demeurions ebaubis... Mais bientot cette splendeur, mais bientot cette gloire, derniere echappee du soleil couchant, se fondait, s'eteignait peu a peu dans les nues; et, penauds, bouche beante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls: -- Ou ont passe les Rois? -- Derriere la montagne. La cheveche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le crepuscule, nous retournions confus, en grignotant les gateaux, les galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois. Et quand nous arrivions, ensuite, a nos maisons: -- Eh bien! les avez-vous vu? nos meres nous disaient. -- Non, ils ont passe en dela, de l'autre cote de la montagne. -- Mais quel chemin avez-vous pris? -- Le Chemin Arlatan... -- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de la. C'est du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux Chemin de Rome... Ah! comme c'etait beau, si vous aviez vu, si vous aviez vu, lorsqu'ils sont entres dans Maillane! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... Maintenant, ils sont a l'eglise, ou ils font leur adoration. Apres souper, vous irez les voir. Nous soupions vite, -- moi, chez ma mere-grand Nanan; puis, nous courions a l'eglise... Et, dans l'eglise pleine, des notre entree, l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait, lentement, puis deployait, formidable, le superbe noel: _Ce matin, J'ai rencontre le train De trois grands Rois qui allaient en voyage, Ce matin, J'ai rencontre le train De trois grands Rois dessus le grand chemin._ Nous autres, affoles, nous nous faufilions, entre les jupons des femmes, jusques a la chapelle de la Nativite, et la, suspendue sur l'autel, nous voyions la Belle Etoile! nous voyions les trois Rois Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant Jesus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux trainants; puis, les chameaux bossus qui elevaient la tete sur l'ane et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur une petite montagne en papier barbouille, les bergers, les bergeres, qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le meunier, charge d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait; l'ebahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hotelier ahuri qui ouvrait sa fenetre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent a la Creche. Mais c'etait le _Roi Maure_ que nous regardions le plus. Maintes fois, depuis lors, il m'est arrive, quand viennent les Rois, d'aller me promener, a la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies d'aubepine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, des escargots dans l'herbe et la cheveche toujours y miaule; mais, dans les nuees du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la couronne des vieux Rois. -- Ou ont passe les Rois? -- Derriere la montagne. Helas! melancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la jeunesse! Si grand, si beau que fut le paysage connu, quand nous voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose! _Oh! vers les plaines de froment Laissez-moi me perdre pensif, Dans les grands bles pleins de ponceaux Ou, petit gars, je me perdais! Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, En recitant son angelus; Et, chantantes, les alouettes, Moi, je les suis dans le soleil... Ah! pauvre mere, beau coeur aimant, Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_ (Iles d'Or). Qui me rendra le delice, le bonheur ideal de mon ame ignorante, quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mere en filant, cependant que j'etais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine la Pauvre Pecheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le _Mauvais Riche_, et tant d'autres recits, legendes et croyances de notre race provencale, qui bercerent mon jeune age d'un balancement de reves et de poesie emue! Apres le lait que m'avait donne son sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des traditions et du bon Dieu. Aujourd'hui, avec l'etroitesse du systeme brutal qui ne veut plus tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angeliques de l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait les saints et les heros, les poetes et les artistes, -- aujourd'hui, des que l'enfant nait, avec la science nue et crue on lui desseche coeur et ame... Eh! pauvres lunatiques! avec l'age et l'ecole, surtout l'ecole de la vie vecue, on ne l'apprend que trop tot, la realite mesquine et la desillusion analytique, scientifique, de tout ce qui nous enchanta. Si, a vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle fille rayonnante de jeunesse, quelque facheux anatomiste venait nous tenir ce propos: -- Veux-tu savoir le vrai de cette creature qui a tant d'attrait pour toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette! Ne croyez-vous pas qu'a l'instant nous l'enverrions faire paitre? Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de verite autant vaudrait, ma foi, retourner au moyen age qui, partant du contraire de la science moderne, en etait arrive au meme resultat, en representant la vie par la Danse macabre. Bref, pour donner idee des imaginations, hantises, peurs et spectres qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scene quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille Renaude, et m'est avis qu'a ce sujet ce morceau-la viendra a point. La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa maisonnette. Elle est fletrie, ratatinee et ridee, la pauvre femme, comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis sommeille. -- Eh bien! tante Renaude, par la, au bon soleil, vous faites un petit somme? -- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis la, a dire vrai, sans dormir ni veiller... Je revasse, je dis des patenotres. Mais, puis en priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens. -- Vous attraperez un rhume, a ce grand soleil-la, avec la reverberation. -- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis seche, helas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais pas, peut-etre, une maille d'huile. -- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commeres de votre age, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps. -- Allons donc, bonne gens! Les commeres de mon age? bientot il n'en restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Genevieve sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes peines a moi: autant vaut demeurer seule. -- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les lavandieres. -- Allons donc, les lavandieres! des peronnelles, qui, tout le jour, frappent a tort et a travers sur les uns et sur les autres. Elles ne disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de notre temps. -- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps? -- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des sornettes, que l'on se delectait d'entendre: la _Bete des Sept Tetes, Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._ Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre veillees. "A cette epoque-la, on filait de l'etai, du chanvre. L'hiver, apres souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous reunissions dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au chaud, nous nous accroupissions sur la litiere des brebis; et, pendant que les hommes etaient en train de traire ou de paturer les betes, et que les beaux agneaux agenouilles cognaient sur le pis de leurs meres en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le dis, en tournant nos fuseaux nous ecoutions ou disions des contes. "Mais je ne sais comment ca va; on parlait, en ce temps, d'une foule de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de foi, assuraient avoir vues. "Tenez, ma tante Mian, la femme du Chaisier, dont les petits-fils habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait dite apprivoisee. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus loin picorer dans le gazon. Mian, avec precaution, s'approcha encore de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", des qu'elle croyait l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-etre une heure de chemin. Puis comme le soleil etait deja couche, Mian, prenant peur, retourna chez elle. Or, il parait qu'elle fit bien, car, si elle avait voulu suivre, malgre la nuit, cette geline blanche, qui sait, Vierge Marie, ou elle l'aurait conduite! "On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, qui venaient de faire la noce, apercurent un cheval noir qui sortait de l'egout de Cambaud. "-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute dessus. "Et le cheval se laissa monter. "-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je vais l'enfourcher. "Et voila qu'il l'enfourche aussi. "-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau. "Et celui-la grimpa aussi; et, a mesure qu'ils montaient, le cheval noir s'allongeait, s'allongeait, s'allongeait, tellement que, ma foi, douze de ces jeunes fous etaient a cheval deja quand le treizieme s'ecria : "-- Jesus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu'il' y a encore une place! "Mais, a ces mots, l'animal disparut et nos douze bambocheurs se retrouverent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, heureusement pour eux! car, si le beau dernier n'avait pas crie : "Jesus! Marie! grand saint Joseph!" la malebete, assurement, les emportait tous au diable. "Savez-vous de quoi l'on parlait encore? D'une espece de gens qui allaient, a minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient tour a tour a la Tasse d'Argent. On les appelait: sorciers ou _mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J'en ai meme connu plusieurs, --- que je ne nommerai pas, a cause de leurs enfants. Bref, a ce qu'il parait, c'etaient de mauvaises gens, car, une fois, mon grand-pere, qui etait patre la-bas au Gres, en passant dans la nuit, derriere le Mas des Pretres, voulut regarder par la barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce vieux Mas abandonne, des hommes qui jouaient a la paume avec des enfants, de petits enfants tout nus qu'ils avaient pris dans le berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en mains! Cela fait fremir. "Mais quoi! n'y avait-il pas aussi des chats sorciers? Oui, il y avait des chats noirs qu'on appelait _mutagots_ et qui faisaient venir l'argent dans les maisons ou ils restaient... Tu as connu, n'est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d'ecus lorsqu'elle trepassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, a tous ses repas, elle jetait sous la table sa premiere bouchee. "J'ai toujours oui dire qu'un soir, a la veillee, mon pauvre oncle Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espece de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser a mal, lui lance un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit a notre oncle, avec un mauvais regard : "--- _Tu as touche Robert_! "Quelles singulieres choses! Aujourd'hui, tout cela a l'air de songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien qu'il y eut quelque chose, puisque tous en avaient peur. "Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d'autres, de ces etres etranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille, qui, la nuit, s'accroupissait 1a sur votre poitrine et vous otait le souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je, moi?... "Mais tiens,je l'oubliais : et l'Esprit Fantastique! Celui-la, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas existe : je l'ai entendu et vu. Il hantait notre ecurie. Feu mon pere (devant Dieu soit-il!) une fois sommeillait dans le grenier a foin. Tout a coup, il entend la-bas ouvrir la porte. Il veut regarder d'une fente, une fente de la fenetre, et sais-tu ce qu'il voit? Il voit nos betes, le mulet, la mule, l'ane, la jument et le petit poulain qui, fort bien couples ensemble, s'en allaient, sous la lune, boire a l'abreuvoir, tout seuls. Mon pere comprit vite, car il n'etait pas neuf a pareille hantise, que c'etait le Fantastique qui les conduisait boire. Il se recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva l'ecurie ouverte a deux battants. "Ce qui attire le Fantastique dans les etables, c'est, dit-on, les grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu'un enfant d'un an, lorsqu'on agite le hochet. Mais il n'est pas mechant, il s'en faut de beaucoup; il est capricieux et se plait a faire des niches. S'il est de bonne humeur, il vous etrillera vos betes, il leur tresse la criniere, il leur met de la paille blanche, il nettoie leur mangeoire... il est meme a remarquer que, la ou est le Fantastique, il y a toujours une bete mieux portante que les autres, parce que le farfadet l'a prise en grace par caprice, et alors, dans la nuit, il va et vient dans la creche et lui soutire le foin des autres. "Mais, par megarde et par hasard, si, dans votre ecurie, vous derangez quelque chose contre sa volonte, aie, aie, aie! la nuit suivante, il fait un sabbat de malediction. Il embrouille la queue des betes, il leur entortille les pieds dans leurs chevetres et licous; il renverse, patatras! l'etagere des colliers; il remue, dans la cuisine, la poele et la cremaillere; enfin, il tarabuste de toutes les manieres... Tellement qu'une fois, mon pere, ennuye de tout ce vacarme, dit: "--- Il faut en finir! "Il prend, a cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, eparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au Fantastique : "--- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de pois gris. "Or, l'Esprit Fantastique, qui se complait aux minuties et qui aime que tout soit bien range en ordre, se mit, a ce qu'il parait, a trier les pois gris; et de vetiller, Dieu sait! car nous trouvames de petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon pere le savait) ce travail meticuleux a la fin l'ennuya, et il detala du fenil, et jamais nous ne le revimes. "Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi qu'un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catechisme. Passant pres d'un peuplier, j'entendis rire a la cime de l'arbre : je leve la tete, je regarde, et tout en haut du peuplier, j'apercois l'Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait signe de grimper... Ah ! je te demande un peu! Pas pour un cent d'oignons je n'y aurais grimpe; je deguerpis comme une folle et depuis, c'a ete fini. "C'est egal, je t'assure que quand venait la nuit et qu'autour de la lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devinmes grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, a la veillee, les garcons nous criaient : "--- Allons, venez, les filles! Nous ferons, a la lune, un tour de farandole. "--- Pas si sottes! repondions-nous. Si nous allions rencontrer l'Esprit Fantastique ou la Poule Blanche... "--- Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce sont la des contes de mere-grand l'aveugle! N'ayez pas peur, venez, nous vous tiendrons compagnie. "Et c'est ainsi que nous sortimes et, peu a peu, ma foi, en causant avec les gars, --- les garcons de cet age, tu sais, n'ont pas de bon sens, ils ne disent que des betises et vous font rire par foroe, --- peu a peu, peu a peu, nous n'eumes plus de peur... Et depuis lors, te dis-je, je n'ai plus oui parler de ces hantises de nuit. "Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d'ouvrage pour nous oter l'ennui. Telle que tu me vois, j'ai eu, moi, onze enfants, que j'ai tous menes a bien, et, sans compter les miens, j'en ai nourri quatorze! "Ah! va, quand on n'est pas riche et qu'on a tant de marmaille, qu'il faut emmailloter, bercer, allaiter, ebrener, c'est un joli son de musette!" -- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne. -- Oh! a present, nous sommes murs; il viendra nous cueillir quand il voudra. Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, abaissant la tete, elle se reblottit tranquille pour boire son soleil. CHAPITRE IV L'ECOLE BUISSONNIERE Vagabondage par les champs. -- Les bestioles du bon Dieu. -- La vieille de Papeligosse. -- Les bohemiens. -- Le tonneau du loup : reve. Vers les huit ans, et pas plus tot, --- avec mon sachet bleu pour y porter mon livre, mon cahier et mon gouter, --- on m'envoya a l'eco1e..., pas plus tot, Dieu merci! Car, en ce qui a trait a mon developpement intime et naturel, a l'education et trempe de ma jeune ame de poete, j'en ai plus appris, bien sur, dans les sauts et gambades de mon enfance populaire que dans le rabachage de tous les rudiments. De notre temps, le reve de tous les polissons qui allions a l'ecole etait de faire un _plantie_. Celui qui en avait fait un etait regarde par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron fieffe! Un _plantie_ designe, en Provence, l'escapade que fait l'enfant loin de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir ou il va. Les petits Provencaux font cette ecole buissonniere lorsque, apres quelque faute, quelque grave mefait, quelque desobeissance, ils redoutent, pour leur rentree au logis, quelque bonne rossee. Donc, sitot pressentir ce qui leur pend a l'oreille, mes peteux _plantent_ la l'ecole et pere et mere; advienne que pourra, ils partent a l'aventure et vive la liberte! C'est chose delicieuse, incomparable, a cet age, de se sentir maitre absolu, la bride sur le cou, d'aller partout ou l'on veut et en avant dans les garrigues! et en avant aux marecages! et en avant par la montagne! Seulement, puis vient la faim. Si c'est un _plantie_ d'ete, encore c'est pain benit. Il y a les carres de feves, les jardins avec leurs pommes, leurs poires et leurs peches, les arbres de cerises, qui vous prennent par l'oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien muries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, les belles vignes, les ceps aux grappes d'or, ha! il me semble les voir ! Mais si c'est un _plantie_ d'hiver, il faut alors s'industrier... Parbleu, il est de petits droles qui, passant par les fermes ou ils ne sont pas connus, demandent l'hospitalite. Puis, s'ils peuvent, les fripons volent les oeufs aux poulaillers et meme les nichets, qu'ils boivent tout crus, avale! Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont delaisse l'ecole et la famille, non tant par cagnardise que par soif d'independance ou pour quelque injustice qui les a blesses au coeur, ceux-la fuient l'homme et son habitation. Ils passent le jour, couches dans les bles, dans les fosses, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mures (celles des haies, celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu'on oublia sur l'arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de l'orme (qu'ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontes, des poires d'etranguillon, des faines, et, s'il le faut, des glands. Tout le jour n'est qu'un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... Qu'est-il besoin de camarades? Toutes les betes et bestioles la vous tiennent compagnie; vous comprenez ce qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent, et il semble qu'elles comprennent tout ce que vous leur dites. Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lachez avec une paille dans l'anus. Ou, couches le long d'un talus, voila une bete-a-Dieu qui vous grimpe sur le doigt? Vous lui chantez aussitot : _Coccinelle, vole! Va-t'en a l'ecole. Prends donc tes matines, Va a la doctrine..._ Et la bete-a-Dieu deployant ses ailes, vous dit en s'envolant : --- Vas-y toi-meme, a l'ecole. J'en sais assez pour moi. Une mante religieuse, agenouillee, vous regarde-t-elle? Vous l'interrogez ainsi : _Mante, toi qui sais tout, Ou est le loup?_ L'insecte etend la patte et vous montre la montagne. Vous decouvrez un lezard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez ces paroles : _Lezard, lezard, Defends-moi des serpents : Quand tu passeras vers ma maison Je te donnerai un grain de sel._ --- A ta maison, que n'y retournes-tu? a l'air de dire le finaud. Et psitt, il s'enfuit dans son trou. Enfin, si vous voyez un limacon, voici la formule : _Colimacon borgne, Montre-moi tes cornes, Ou j'appelle le forgeron Pour qu'il te brise ta maison._ Et encore la maison, et toujours la maison, ou l'esprit revient sans cesse, tellement qu'a la fin, quand vous avez gate assez de nids, --- et de culottes, --- quand vous avez avec de l'orge, fait assez de chalumeaux et assez decortique de brindilles de saule pour fabriquer des sifflets, et qu'avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret vous avez agace vos dents, aie! la nostalgie vous prend, le coeur vous devient gros --- et vous rentrez, la tete basse. Moi, comme les copains, en provencal de race que j'etais ou devais etre (ne vous en etonnez pas), au bout de trois mois a peine que j'etais a l'ecole, je fis aussi mon _plantie_. Et en voici le motif : Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pretexte d'aller couper de l'herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) venaient m'attendre a mon depart pour l'ecole de Maillane et me disaient : -- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire a l'ecole, pour rester tout le jour entre quatre murs! pour etre mis en penitence! pour avoir sur les doigts, puis, des coups de ferule! Viens jouer avec nous... Helas I l'eau claire riait dans les ruisseaux; la-haut, chantaient les alouettes; les bleuets, les glaieuls, les coquelicots, les nielles, fleurissaient au soleil dans les bles verdoyants... Et je disais : -- L'ecole, eh bien! tu iras demain. Et, alors, dans les cours d'eau, avec culottes retroussees, houp! on allait "gueer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pechions des tetards, nous faisions des pates, pif! paf! avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu'a mi-jambes (pour se faire des bottes). Et apres, dans la poussiere de quelque chemin creux, vite! a bride abattue : _Les soldats s'en vont! A la guerre ils vont, Et ra-pa-ta-plan, Garez-vous devant!_ Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n'etaient pas nos cousins! Sans compter qu'avec le pain et la pitance de mon bissac, on faisait sur l'herbe, ensuite, un beau petit gouter... Mais il faut que tout finisse! Voici qu'un jour mon pere, que le maitre d'ecole avait du prevenir, me dit : --- Ecoute, Frederic, s'il t'arrive encore une fois de manquer l'ecole pour aller patauger dans les fosses, vois, rappelle-toi ceci : je te brise une verge de saule sur le dos... Trois jours apres, par etourderie, je manquai encore la classe et je retournai "gueer". M'avait-il epie, ou est-ce le hasard qui l'amena? Voila que, sans culotte, pendant qu'avec les autres polissons habituels nous gambadions encore dans l'eau, soudain, a trente pas de moi, je vois apparaitre mon pere. Mon sang ne fit qu'un tour. Mon pere s'arreta et me cria : --- Cela va bien... Tu sais ce que je t'ai promis? Va, je t'attends ce soir. Rien de plus, et il s'en alla. Mon seigneur pere, bon comme le pain benit, ne m'avait jamais donne une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le craignais comme le feu. "Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton pere te tue... Surement, il doit etre alle preparer la verge." Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me chantaient par-dessus : -- -- Aie! aie! aie! la raclee; aie! aie! aie! sur ta peau! "Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut deguerpir et faire un _plantie_." Et je partis. Je pris, autant qu'il me souvient, un chemin qui conduisait, la-haut, vers la Crau d'Eyragues. Mais, en ce temps, pauvre petit, savais-je bien ou j'allais? Et aussi, lorsque j'eus chemine peut-etre une heure ou une heure et demie, il me parut, a dire vrai, que j'etais dans l'Amerique. Le soleil commencait a baisser vers son couchant; j'etais las, j'avais peur... "Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, ou vas-tu souper? Il faut aller demander l'hospitalite dans quelque ferme." Et, m'ecartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit Mas blanc, qui m'avait l'air tout avenant, avec son toit a porcs, sa fosse a fumier, son puits, sa treille, le tout abrite du mistral par une haie de cypres. Timide, je m'avancais sur le pas de la porte et je vis une vieille qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignee. Pour manger ce qu'elle touchait, il eut fallu avoir bien faim. La vieille avait decroche la marmite de la cremaillere, l'avait posee par terre au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle epandait sur les leches de pain moisi. --- Eh bien! mere-grand, vous trempez la soupe? --- Oui, me repondit-elle... Et d'ou sors-tu, petit? --- Je suis de Maillane, lui dis-je; j'ai fait une escapade et je viens vous demander... l'hospitalite. --- En ce cas, me repliqua la vilaine vieille d'un ton grognon, assieds-toi sur l'escalier pour ne pas user mes chaises. Et je me pelotonnai sur la premiere marche. --- Ma grand, comment s'appelle ce pays? --- Papeligosse. --- Papeligosse! Vous savez que, lorsqu'on parle aux enfants d'un pays lointain, les gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, a cet age-la, moi je croyais a Papeligosse, a Zibe-Zoube, a Gafe-1'Ase et autres pays fantastiques, comme a mon saint pater. Et aussi, a peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez moi, la sueur froide me vint dans le dos. --- Ah ca! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, a present ce n'est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut la gagner. --- Bien volontiers... Et que faut-il faire? --- Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l'escalier et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, aura sa part du bon potage... et l'autre mangera des yeux. --- Je veux bien. Sans compter que j'etais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout en m'amusant. Je pensais : "Ca ira bien mal, si la vieille eclopee saute plus loin que toi." Et les pieds joints, aussitot dit, nous nous placons au pied de l'escalier --- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face de la porte, tout pres du seuil. --- Et je dis : un, cria la vieille en balancant les bras pour prendre elan. --- Et je dis : deux. --- Et je dis: trois! Moi, je m'elance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais la vieille coquine, qui n'avait fait que le semblant, ferme aussitot la porte, pousse vite le verrou et me crie : --- Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent etre en peine, va! Je restai sot, pauvret, comme un panier perce... Et, maintenant, ou faut-il aller? A la maison? Je n'y serais pas retourne pour un empire, car je voyais, me semblait-il, a la main de mon pere, la verge menacante. Et puis, il etait presque nuit et je ne me rappelais plus le chemin qu'il fallait prendre. --- A la garde de Dieu! Derriere le Mas, etait un sentier qui, entre deux hauts talus, montait vers la colline. Je m'y engage a tout hasard; et marche, petit Frederic. Apres avoir monte, descendu tant et plus, j'etais rendu de fatigue... Pensez-vous? A cet age, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, je vais decouvrir, dans une vigne inculte, une chaumiere delabree. Il devait, autrefois, s'y etre mis le feu, car les murs, pleins de lezardes, etaient noircis par la fumee; ni portes ni fenetres; et les poutres, qui ne tenaient plus que d'un bout, trainaient, de l'autre, sur le sol. Vous eussiez dit la taniere ou niche le Cauchemar. Mais (comme on dit), par force, a Aix, on les pendait. Las, defaillant, mort de sommeil, je grimpai et m'allongeai sur la plus grosse des poutres... Et, dans un clin d'oeil. J'etais endormi. Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours est-il qu'au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout a coup un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui causaient et riaient. "Songes-tu? me disais-je en moi-meme, dans mon sommeil, songes-tu ou est-ce reel?" Mais ce pesant bien-etre, ou l'assoupissement vous plonge, m'enlevait toute peur et je continuais tout doucement a dormir. Il faut croire qu'a la longue la fumee finit par me suffoquer; je sursaute soudain et je jette un cri d'effroi... Oh! quand je ne suis pas mort, mort d'epouvante, la, je ne mourrai jamais plus! Figurez-vous trois faces de bohemes qui, tous les trois a la fois, se retournerent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles... --- Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas! Lors, les trois bohemiens, qui avaient eu, bien sur, autant de peur que moi, se prirent a rire et l'un d'eux me dit : --- C'est egal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous avoir fichu une belle venette! Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu courage, et je sentis, en meme temps, extremement agreable, une odeur de roti me monter dans les narines. Ils me firent descendre de mon perchoir, me demanderent d'ou j'etais, de qui j'etais, comment je me trouvais la, que sais-je encore? Et rassure, enfin, completement, un des voleurs (c'etaient, en effet, trois voleurs) : --- Puisque tu as fait un _plantie_, me dit-il, tu dois avoir faim... Tiens, mords la. Et il me jeta, comme a un chien, une eclanche d'agneau saignante, a moitie cuite. Alors, je m'apercus seulement qu'ils venaient de faire rotir un jeune mouton, --- qu'ils devaient avoir derobe, probablement, a quelque patre. Aussitot que nous eumes, de cette facon, tous bien mange, les trois hommes se leverent, ramasserent leurs hardes, se parlerent a voix basse; puis, l'un d'eux : -- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas ou nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est la. Quand il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s'il veut. -- Mettez-moi dans le tonneau, repondis-je d'un air soumis. J'etais encore bien content de m'en tirer a si bon marche. Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un tonneau defonce ou, sans doute a la vendange, les maitres de la vigne devaient faire cuver le mout. On m'attrape par le derriere et, paf! dans le tonneau. Me voila donc tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d'une chaumiere en ruine! Je m'y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en attendant l'aube, je priais a voix basse pour eloigner les mauvais esprits. Mais figurez-vous que soudain j'entends, dans l'obscurite, quelque chose qui rodait, qui s'ebrouait, autour de ma tonne! Je retiens mon haleine comme si j'etais mort, en me recommandant a Dieu et a la grande Sainte Vierge... Et j'entendais tourner et retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s'en aller, puis revenir... Que diable est-ce la encore? Mon coeur battait et bruissait comme une horloge. Pour en finir, le jour commencait a blanchir et le pietinement qui m'effrayait s'etant eloigne un peu, je veux, tout doucement, epier par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit ane! Un loup enorme avec deux yeux qui brillaient comme deux chandelles! Il etait, parait-il, venu a l'odeur de l'agneau, et, n'ayant trouve que les os, ma tendre chair d'enfant et de chretien lui faisait envie. Et, chose singuliere, une fois que je vis ce dont il s'agissait, n'est-il pas vrai que mon sang se calma legerement! J'avais tellement craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-meme me rendit du courage. --Ah ca! dis-je, ce n'est pas tout : si cette bete vient a s'apercevoir que la tonne est defoncee, elle va sauter dedans et, d'un coup de dent, elle t'etrangle... Si tu pouvais trouver quelque stratageme... A un mouvement que je fis, le loup, qui l'entendit, revint d'un bond vers le tonneau, et le voila qui tourne autour et qui fouette les douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l'empoigne des deux mains. Le loup, comme s'il eut eu les cinq cents diables a ses trousses, part, trainant le tonneau, a travers cultures, a travers cailloux, a travers vignobles. Nous dumes rouler ensemble toutes les montees et descentes d'Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel. -- Aie! mon Dieu! Jesus! Marie! Jesus, Marie, Joseph ! pleurais-je ainsi, qui sait ou le loup t'emportera! Et, si le tonneau s'effondre, il te saignera, il te mangera... Mais, tout a coup, patatras! le tonneau se creve, la queue m'echappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui va de Maillane a Saint-Remy, a un quart d'heure de notre Mas. La barrique, sans doute, avait frappe du ventre au parapet du pont et s'y etait rompue. Pas necessaire de vous dire qu'avec de telles emotions la verge paternelle ne me faisait plus guere peur. En courant comme si j'avais encore le loup a ma poursuite, je m'en revins a la maison. Derriere le Mas, le long du chemin, mon pere emottait un labour. Il se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit : -- Ah! mon gaillard, cours vite aupres de ta mere qui pas dormi de la nuit. Aupres de ma mere, je courus... Point par point, a mes parents, je racontai tout chaud mes belles aventures. Mais, arrive a l'histoire des voleurs, du tonneau ainsi que du gros loup : -- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c'est la peur qui t'a fait rever tout cela! Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinement que rien n'etait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi. CHAPITRE V A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET L'Abbaye en ruines. -- M. Donnat. -- La chapelle doree. -- La Montagnette. -- Frere Philippe. -- La procession des bouteilles. -- Saint Antoine de Graveson. -- Le pensionnat en debandade. -- Le couvent des Premontres. Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me devoyait par trop et que je manquais l'ecole sans discontinuite pour aller tout le jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent : -- Faut l'enfermer. Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargerent un petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur gros, accompagne de ma mere qui me consolait en route et du gros chien de garde qu'on appelait le "Juif" pour un endroit nomme Saint-Michel-de-Frigolet. C'etait un ancien monastere, situe dans la Montagnette, a. deux heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les terres de Saint-Michel, a la Revolution, s'etaient vendues au detail pour quelques assignats, et l'abbaye a l'abandon, depouillee de ses biens, inhabitee et solitaire, restait veuve, la-haut, au milieu d'un desert, ouverte aux quatre vents et aux betes sauvages. Certains contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, lorsqu'il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l'eglise. Les joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, le Gele de Barbentane, le Dangereux de Chateau-Renard, pour se garer des gendarmes, y venaient en cachette, l'hiver, a minuit, tailler le _vendome_, et la, a la clarte de quelques chandelles pales, pendant que l'or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphemes, retentissaient sous les voutes, a la place des psaumes qu'on y entendait jadis. Puis, la partie achevee, les bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu'a l'aube. Vers 1832, quelques freres queteurs etaient venus s'y etablir. Ils avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne montait a leurs offices, car on n'avait pas foi en eux. Et comme, a cette epoque, la duchesse de Berry avait debarque en Provence, pour y soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient qu'on murmurait que ces freres marrons, sous leurs souquenilles noires n'etaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque intrigue louche. C'est a la suite de ces freres qu'un brave Cavaillonnais, appele M. Donnat, etait venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui achete a credit, un pensionnat de garcons. C'etait un vieux celibataire, au teint jaune et bistre, avec cheveux plats, nez epate, bouche grande et grosses dents, longue levite noire et les souliers bronzes. Tres devot, pauvre comme un rat d'eglise, il avait trouve un biais pour monter son ecole et ramasser des pensionnaires sans un sou en bourse. Il allait, par exemple, a Graveson, a Tarascon, a Barbentane ou a Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils. -- Je vous apprends, lui disait-il, que j'ai ouvert un pensionnat a Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez la, a votre portee, une excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire passer leurs classes. -- Ho! monsieur, repondait le pere de famille, cela est bon pour les gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant de lecture a nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer la terre. -- Voyez, faisait M. Donnat, rien n'est plus beau que l'instruction. N'ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de _charges_ de ble, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ d'huile... ; puis, apres, nous reglerons tout. Et le bon menager envoyait ses petits a Saint-Michel-de-Frigolet. Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il lui tenait ce propos: -- Le joli gars que vous avez la! Et comme il a l'air eveille! Vous ne voudriez pas, peut-etre, en faire un pileur de poivre? -- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de meme un peu d'education; mais les colleges sont couteux, et, quand on n'est pas riche... -- Est-ce besoin de colleges? faisait M. Donnat. Amenez-le a ma pension, la-haut, a Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons _taille_ a la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un bon chaland, je vous assure. Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils. Un autre jour, il passait devant la maison d'un menuisier, et admettons qu'il apercut un enfant tout palot, qui jouait pres de sa mere, dans la rigole de l'evier. -- Mais ce beau mignon, qu'a-t-il? demandait M. Donnat a la maman. Il est bien bleme? A-t-il les fievres, ou mangerait-il de la cendres par malice? -- Eh non! repliquait la femme, c'est la passion du jeu qui le fait se chemer. Le jeu, monsieur, lui ote le manger et le boire. -- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon institution, a Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis l'enfant sera surveille et fera ses etudes; et, ses etudes faites il aura une place et n'aura jamais tant de peine comme en poussant le rabot. -- Ah! monsieur, quand on est pauvre! -- Ne vous inquietez pas de ca. Nous avons, par la-haut, je ne sais combien de fenetres et de portes a reparer... A votre mari, qui est menuisier, je promets, moi, plus d'ouvrage que ce qu'il en pourra faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension. Et voila! Le mignon allait aussi a Saint-Michel; et ainsi du bouclier, et du tailleur, et d'autres. Par ce moyen, M. Donnat avait recueilli, dans son pensionnat, pres de quarante enfants du voisinage, et j'etais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que moi, s'acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en nature, en provisions, ou en denrees, ou en travail de leurs parents. En un mot, M. Donnat, avant la Republique democratique et sociale, avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, resolu le probleme de la Banque d'Echange, --- qu'apres lui, le fameux Proudhon, en 1848, essaya vainement de faire prendre dans Paris. Un de ces ecoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu'il etait de Nimes, et on l'appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, a nous, venaient frequemment nous voir, et, pour nos gouters, nous apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eut dit qu'il n'avait pas de parents, car il n'en parlait jamais, personne ne venait le voir, et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tete a tete, mysterieux, hautain, pendant une demi-heure a peine. Puis, il s'en alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu'Agnel etait un enfant d'une extraction superieure, mais ne du cote gauche et qu'on faisait elever en cachette a Saint-Michel. Je ne l'ai jamais revu. Notre personnel enseignant se composait, d'abord, du maitre, le bon M. Donnat, lequel, lorsqu'il etait present, faisait les basses classes (mais, la moitie du temps, il etait en voyage, pour grappiller des eleves); puis, de deux ou trois pauvres heres, anciens seminaristes, qui avaient jete le froc aux orties et qui etaient bien contents d'etre nourris, blanchis, et de tirer quelques ecus; ensuite, d'un prestolet, qu'on appelait M. Talon, pour nous dire la messe; enfin, d'un petit bossu, nomme M. Lavagne, pour professeur de musique. De plus, nous avions un negre qui nous faisait la cuisine et une Tarasconaise, d'une trentaine d'annees, pour nous servir a table et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le pere, un pauvre vieux coiffe d'un bonnet roux, qui allait avec son ane, chercher les provisions, et la mere, une pauvre vieille, en coiffe blanche de pique, qui nous peignait quelquefois, lorsque c'etait necessaire. Saint-Michel, en ce temps-la, etait beaucoup moins important que ce que, de nos jours, on l'a vu devenir. Il y avait simplement le cloitre des anciens moines Augustins, avec son petit preau, au milieu du carre; au midi, le refectoire, avec la salle du chapitre; puis, l'eglise de Saint-Michel, toute delabree, avec des fresques sur les murs, representant l'enfer, ses flammes rouges, ses damnes et ses demons, armes de fourches, et le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les etables. Mais en dehors, a part ce corps de batisse, il y avait, au midi, une chapelle a contreforts, dediee a Notre-Dame-du-Remede, avec un porche a la facade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs et, a l'interieur, elle etait toute revetue de boiseries dorees qui encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, ou etait representee la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d'Autriche, mere de Louis XIV, l'avait fait decorer ainsi, en reconnaissance d'un voeu qu'elle avait, dans le temps, fait a la Sainte Vierge, pour devenir mere d'un fils. Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, a la Revolution, de braves gens l'avaient sauvee en empilant sous le porche un grand tas de fagots qui en cachaient la porte. C'est la que, le matin, --- et tous les matins de l'an, -- a cinq heures l'ete, a six heures l'hiver, on nous menait a la messe; c'est la qu'avec une foi, une foi vraiment angelique, il me souvient que je priais et que nous priions tous. C'est la que, le dimanche, nous chantions messe et vepres, en tenant a la main nos livres d'Heures et nos Vesperaux, et c'est la que les campagnards, aux jours de grandes fetes, admiraient la voix du petit Frederic : car j'avais, a cet age, une jolie voix claire comme une voix de jeune fille, et, a l'Elevation, lorsqu'on chantait des motets, c'est moi qui faisais le solo; et je me souviens d'un ou je me distinguais, parait-il, specialement, et ou se trouvaient ces mots : _O mystere incomprehensible! Grand Dieu, vous n'etes pas aime_. Devant la petite chapelle, et autour du couvent, etaient quelques micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous dechirions nos culottes en allant, quand venait l'automne, cueillir les micocoules, douceatres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un puits, creuse et taille dans le roc, qui, par un egout souterrain, laissait ecouler son eau dans un bassin en contrebas et, de la, arrosait un jardin potager. Sous le jardin, a l'entree du vallon, un bouquet de peupliers blancs egayait un peu le desert. Car c'etait un vrai desert que ce plateau de Saint-Michel ou l'on nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l'inscription qui etait sur la porte du couvent : "Voila qu'en fuyant, je me suis eloigne et arrete dans la solitude, parce que, dans la cite, j'ai vu l'injustice et la contradiction. J'aurai ici mon repos pour toujours, car c'est le lieu que j 'ai choisi pour habiter. " Le vieux couvent etait bati sur le plateau etroit d'un passage de montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu'il est remarquable que, partout ou se trouvent des chapelles consacrees a l'archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient du impressionner. Les mamelons d'alentour etaient couverts de thym, de romarin, d'asphodele, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; quelques lopins d'oliviers plantes dans les bas-fonds; quelques allees d'amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. C'etait la, clairsemee, toute la vegetation de ce massif de collines. Le reste n'etait que friche et roche concassee, mais qui sentait si bon ! L'odeur de la montagne, des qu'il faisait du soleil, nous rendait ivres. Dans les colleges, d'ordinaire, les ecoliers sont parques dans de grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou meme aux heures de la recreation, on nous lachait tel qu'un troupeau et en avant dans la montagne, jusqu'a ce que la cloche nous sonnat le rappel. Aussi, au bout de quelque temps, nous etions devenus sauvages, ma foi, autant qu'une nichee de lapins de garrigue. Et il n'y avait pas danger que l'ennui nous gagnat. Une fois hors de l'etude, nous partions comme des perdreaux, a travers les vallons et sur les mamelons. Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les ortolans chantaient : _tsi, tsi, begu_! Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions grappiller, soit les amandes oubliees, soit les raisins verts laisses dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des champignons; nous tendions des pieges aux petits oiseaux; nous cherchions dans les ravins les petrifications qu'on nomme, dans le pays, _pierres de saint Etienne_; nous furetions aux grottes pour denicher la Chevre d'Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous degringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de vetements ni de chaussures. Nous etions deguenilles comme une troupe de bohemiens. Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms superbes en langue provencale, -- noms sonores et parlants ou le peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprime son genie, -- comme ils nous emerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d'ou l'on voyait a l'horizon blanchir le littoral de la Mediterranee, au coucher du soleil, nous allions, a la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la Baume-de-l'Argent, ou les faux monnayeurs avaient, jadis, battu monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, ou nous voyions gravee une sole bovine, comme si un taureau y eut empreint sa ruade; et la Roque-d'Acier, qui domine le Rhone, avec les barques et radeaux qui passaient a cote : monuments eternels du pays et de sa langue, tout embaumes de thym, de romarin et de lavande, tout illumines d'or et d'azur. O aromes! o clartes! o delices! o mirage! o paix de la nature douce! Quels espaces de bonheur, de reve paradisiaque, vous avez ouverts sur ma vie d'enfant! L'hiver, ou lorsqu'il pleuvait, nous demeurions sous le cloitre, nous amusant a la marelle, a coupe-tete, au cheval fondu. Et dans l'eglise du couvent, qui etait, nous l'avons dit, completement abandonnee, nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux beants, pleins de tetes de morts et d'ossements des anciens moines. Un jour d'hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c'etait le soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le maitre, nous gardait a l'etude, et l'on n'entendait que nos plumes qui egratignaient le papier et, a travers les portes, le sifflement du vent. Tout a coup, a l'exterieur, nous entendons une voix sourde, sepulcrale, qui criait : -- -- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche! Tous, epouvantes, nous regardames le maitre, et, pale comme un mort, M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands de l'accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortimes tous apres, en nous blottissant derriere. Avec la lune qui donnait, la-haut sur un rocher, en face du couvent, nous vimes alors une ombre, ou, plutot, un geant en longue robe noire et qui dans le vent disait : -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche. D'entendre et de voir cette apparition, nous etions tous la tremblants. M. Donnat ne fit que dire a demi-voix : -- C'est frere Philippe. Et, sans lui repondre, il rentra au couvent, avec nous tous apres, qui le suivions en tournant la tete. Nous nous remimes, fort troubles, a notre etude. Mais, cette soiree-la, nous n'en sumes pas plus. Ce frere Philippe, nous l'apprimes plus tard, faisait partie parait-il, de ces sortes d'ermites qui avaient occupe Saint-Michel quelques annees avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une cloche. Puis, quand ils etaient partis, comme, on n'emporte pas cela comme un grelot, la cloche etait restee sur l'eglise, la-haut, et, naturellement, M. Donnat l'avait gardee. Frere Philippe etait un bonhomme qui s'etait donne pour tache de remettre en etat les ermitages en ruines qu'il y a, de-ci de-la, dans les montagnes de Provence. Je l'ai rencontre quelquefois, longtemps apres, grand, maigre, un peu voute et taciturne, avec sa soutane rapiecee, son chapeau noir a larges bords, et portant sur l'epaule, moitie devant, moitie derriere, un long bissac de toile bleue. Lorsqu'il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage a l'abandon, avec le produit de ses quetes il le rachetait au proprietaire, il en reparait les parois, il y suspendait une cloche. Ensuite, ayant cherche et deniche quelque bon diable qui voulut se faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui se remettait, en faisant maigre chere, a queter avec patience, pour relever un autre ermitage. La derniere fois que je le vis, il en avait retabli, me dit-il pres d'une trentaine. C'etait a la gare d'Avignon ou j'allais, comme lui, prendre le train d'une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et le pauvre frere Philippe, qui avait, vers ce temps-la, pres de quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incline sous son sac, qui etait presque plein de ble. -- Frere Philippe, frere Philippe, lui cria un grand gars cravate et ceinture de rouge, vous pese-t-il pas, le sac? Laissez que je le porte un peu. Et le brave garcon chargea le sac du frere et le porta jusqu'a la salle ou l'on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je connaissais un peu, etait un rouge de Barbentane, et, comme nos democrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularite de cet homme du bon Dieu. Frere Philippe, en dernier lieu, s'etait retire chez des moines qui l'avaient hospitalise. Mais comme le gouvernement, vers cette epoque-la, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, je crois, mourir a l'hopital d'Avignon. Pour revenir a Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain aumonier qu'on appelait M. Talon : petit abbe avignonnais, ragot, ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d'un mendiant. L'archeveque d'Avignon lui avait ote la confession parce qu'il haussait trop le coude et nous l'avait envoye pour s'en debarrasser. Or, a la Fete-Dieu, il se trouve qu'un jeudi, on nous avait conduits a Boulbon, village voisin, pour aller a la procession, les grands comme thuriferaires, les petits pour jeter des fleurs, et a M. Talon, bien imprudemment, helas! on fit les honneurs du dais. Au moment ou les hommes, les femmes, les jeunes filles, deployaient leurs theories dans les rues tapissees avec des draps de lit, au moment ou les confreries faisaient au soleil flotter leurs bannieres, que les choristes, vetues de blanc, de leurs voix virginales entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et repandions nos fleurs, voici que, tout a coup, une rumeur s'eleve et que voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une clochette, avec l'ostensoir aux mains, la cape d'or sur le dos, aie! tenait toute la rue. En dinant au presbytere, il avait bu, parait-il, ou, peut-etre, on l'avait fait boire un peu plus qu'il ne faut de ce bon piot de Frigolet qui tape si vite a la tete; et le malheureux, rouge de sa honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. Talon, une fois devant l'autel, se mit a repeter : _Oremus, oremus, oremus, et n'en put dire davantage. On l'emmena a deux dans la sacristie. Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela se passa dans une paroisse ou la _dive bouteille_, comme au temps de Bacchus, a conserve son rite. Pres de Bouibon, vers la montagne, se trouve une vieille chapelle denommee Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant tous a la main une bouteille de vin. Le sexe n'y est pas admis, attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient que de l'eau; et, pour habituer les jeunes filles a ce regime, on leur disait toujours -- et meme on leur dit encore -- que "l'eau fait devenir jolie" L'abbe Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, a la Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le cure de Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait : -- Mes freres, debouchez vos bouteilles, et qu'on fasse silence pour la benediction! Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue pour la benediction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un signe de croix et nous tirions une gorgee. Le cure et le maire choquant le verre ensemble sur l'escalier de l'autel, religieusement, buvaient. Et, le lendemain, fete chomee, lorsqu'il y avait secheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin a travers le terroir, car les Boulbonnais disent : _Saint Marcellin, Bon pour l'eau, bon pour le vin_ Un autre pelerinage assez joyeux aussi, que nous voyions a la Montagnette et qui est passe de mode, etait celui de saint Anthime. Les Gravesonais le faisaient. Quand la pluie etait en retard, les penitents de Graveson, en anonnant leur litanies et suivis d'un flot de gens qui avaient des sacs sur la tete, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux proeminents, mitre, barbu, haut en couleurs -- a l'eglise de Saint-Michel, et la, dans le bosquet, la provende epandue sur l'herbe odoriferante, toute la sainte journee, pour attendre la pluie, on chopinait devotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous bien? plus d'une fois l'averse inondait le retour... Que voulez-vous! chanter fait pleuvoir, disaient nos peres. Mais gare! Si saint Anthime, malgre les litanies et les libations pieuses, n'avait pu faire naitre de nuages, les joviaux penitents, en revenant a Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas exauces, le plongeaient, par trois fois, dans le Fosse des Lones. Ce curieux usage de tremper les corps saints dans l'eau, pour les forcer de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, a Toulouse par exemple, et jusqu'en Portugal. Quand, etant tout petits, nous allions a Graveson avec nos meres, elles ne manquaient pas de nous mener a l'eglise pour nous montrer saint Anthime, et ensuite Beluguet, -- un jacquemart qui frappait les heures a l'horloge du clocher. Maintenant, pour achever ce qu'il me reste a dire sur mon sejour a Saint-Michel, il me revient comme un songe qu'a la premier an, avant de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d'Edouard_, de Casimir Delavigne. On m'y avait donne le role d'une jeune princesse; et, pour me costumer, ma mere m'apporta une robe de mousseline qu'elle etait allee emprunter chez de jeunes demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard d'un petit roman d'amour dont nous parlerons en son lieu. La seconde annee de mon internat, comme on m'avait mis au latin, j'ecrivis a mes parents d'aller m'acheter des livres, et quelques jours apres, nous vimes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, vers le couvent, mon seigneur pere enfourche sur Babache, vieux mulet familier qui avait bien trente ans et qui etait connu sur tous les marches voisins, -- ou mon pere le conduisait lorsqu'il allait en voyage. Car il aimait tant cette brave bete, que, lorsqu'il se promenait, au printemps, dans ses bles, toujours avec lui il menait Babache ; et a califourchon, arme d'un sarcloir a long manche, du haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes. Arrive au couvent, mon pere dechargea un sac enorme qui etait attache sur le bat avec une corde, -- et, tout en deliant le lien : -- Frederic, me cria-t-il, je t'ai apporte quelques livres et du papier. Et, la-dessus, du sac, il tira, un a un, quatre ou cinq dictionnaires relies en parchemin, une trimbalee de livres cartonnes (_Epitome, De Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros cruchon d'encre, un fagot de plumes d'oie, et puis un tel ballot de rames de papier que j'en eus pour sept ans, jusqu'a la fin de mes etudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, pere du cher felibre de la _Grenade entr'ouverte_ (a cette epoque, nous etions encore bien loin de nous connaitre), que le bon patriarche, avec grand empressement, etait alle faire pour son fils cette provision de science. Mais, au gentil monastere de Saint-Michel-de-Frigolet, je n'eus pas le loisir d'user force papier. M. Donnat, notre maitre, pour un motif ou pour l'autre, ne residait pas dans son etablissement, et, quand le chat n'y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour queter des eleves ou se procurer de l'argent, il etait toujours en course. Mal payes, les professeurs avaient toujours quelque pretexte pour abreger la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient personne. -- Ou sont donc les enfants? Tantot le long d'un gradin soutenant un terrain en pente, nous etions a reparer quelque mur en pierres seches. Tantot nous etions par les vignes ou a notre grande joie, nous glanions des grappillons ou cherchions des morilles. Tout cela n'amenait pas la confiance a notre maitre. De plus, le malheur etait que, pour grossir le pensionnat, M. Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand'chose, et ce n'etaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un drole d'incident precipita la deconfiture. Nous avions pour cuisinier, je l'ai deja dit, un negre et pour domestique femme, une Tarasconaise, qui etait, dans la maison, la seule de son sexe. (Je ne compte pas la mere de notre principal, qui avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit ici, se trouva "embarrassee", et ce fut, dans le pensionnat, un esclandre epouvantable. Qui disait que la maritorne etait grosse du fait de M. Donnat lui-meme, qui affirmait qu'elle l'etait du professeur d'humanites, qui de l'abbe Talon, qui du maitre d'etudes. Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du negre. Celui-ci, qui se sentait peut-etre suspect a bon droit, soit par colere, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, qui avait garde son secret, deguerpit, a son tour, pour aller deposer son faix. Ce fut le signal de la debandade; plus de cuisinier, plus de brouet pour nous; les professeurs, l'un apres l'autre, nous laisserent sur nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mere, la pauvre vieille, nous fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son pere, un matin, nous dit : -- Mes enfants, il n'y a plus rien pour vous faire manger : il faut retourner chez vous. Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu'on elargit du bercail, nous allames, en courant, avant de nous separer, arracher des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de notre beau quartier du 'Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, quatre a quatre, six a six, qui en amont, qui en aval, nous nous eparpillames dans les vallons et les sentiers, mais non sans retourner la tete, ni sans regret a la descente. Pauvre M. Donnat! Apres avoir essaye, de toutes les manieres et d'un pays a l'autre, de remonter son institution (car nous avons tous notre grain de folie), il alla, comme frere Philippe, finir, helas! a l'hopital. Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, pourtant, de ce que l'antique abbaye devint apres nous autres. Retombee de nouveau a l'abandon pendant douze ans, un moine blanc, le Pere Edmond, a son tour, l'acheta (1854) et y restaura, sous la loi de saint Norbert, l'ordre de Premontre, -- qui n'existait plus en France. Grace a l'activite, aux predications, aux quetes de ce zelateur ardent, le petit monastere prit des proportions grandioses. De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles crenelees, s'y ajouterent a l'entour; une eglise nouvelle, magnifiquement ornee, y eleva ses trois nefs surmontees de deux clochers. Une centaine de moines ou de freres convers peuplerent les cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y montaient a charretees pour contempler la pompe de leurs majestueux offices; et l'abbaye des Peres Blancs etait devenue si populaire que, quand la Republique fit fermer les couvents (1880), un millier de paysans ou d'habitants de la plaine vinrent s'y enfermer pour protester en personne contre l'execution des decrets radicaux. Et c'est alors que nous vimes toute une armee en marche, cavalerie, infanterie, generaux et capitaines, venir, (1) Frigo1et, en provencal _Ferigoulet_, signifie "lieu ou le thym abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, serieusement, entreprendre le siege d'une citadelle d'opera-comique, que quatre ou cinq gendarmes auraient, s'ils avaient voulu, fait venir a jube. Il me souvient que le matin, tant que dura l'investissement, -- et il dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent l'abbaye pour epier, de loin, le mouvement de la journee. Le plus joli, c'etaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy ou de Maillane, qui, pour encourager les assieges de Saint-Michel, chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs : _Provencaux et catholiques, Notre foi, notre foi, n'a pas failli : Chantons, tous tressaillants, Provencaux et catholiques. Tout cela, mele d'invectives, de railleries et de huees a l'adresse des fonctionnaires, qui defilaient farouches, la-bas, dans leurs voitures. A part l'indignation qui soulevait dans les coeurs l'iniquite de ces choses, le _Siege de Caderousse_, par le vice-legat Sinibaldi Doria, -- qui a fourni a l'abbe Favre le sujet d'une heroide extremement comique, etait, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et aussi un autre abbe en tira-t-il un poeme qui se vendit en France a des milliers d'exemplaires. Enfin, a son tour, Daudet, qui avait deja place dans le couvent des Peres Blancs son conte intitule l'_Elixir du Frere Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous montre Tartarin s'enfermant bravement dans l'abbaye de Saint-Michel. CHAPITRE VI CHEZ MONSIEUR MILLET L'oncle Benoni -- La farandole au cimetiere. -- Le voyage en Avignon. -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maitre de pension. -- Le siege de Caderousse. -- La premiere communion. -- Mlle Praxede. -- Pelerinage de Saint-Gent. -- Au college Royal. -- Le poete Jasmin. -- La nostalgie de mes quatorze ans. Et, alors, il fallut me chercher une autre ecole pas trop eloignee de Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, nous n'etions pas orgueilleux et l'on me mit en Avignon chez un M. Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Petramale. Cette fois, c'est l'oncle Benoni qui conduisit la voiture. Bien que Maillane ne soit qu'a trois lieues d'Avignon, a cette epoque ou le chemin de fer n'existait pas, ou les routes etaient abimees par le roulage et ou il fallait passer avec un bac le large lit de la Durance, le voyage d'Avignon etait encore une affaire. Trois de mes tantes, avec ma mere, l'oncle Benoni et moi, tous gites sur un long drap plein de paille d'avoine qui rembourrait la charrette, nous partimes en caravane apres le lever du soleil. J'ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se soient vu, a la fois, autant de tantes que moi; j'en avais bien une douzaine; d'abord, la grand'Mistrale, puis la tante Jeanneton, la tante Madelon, la tante Veronique, la tante Poulinette et la tante Bourdette, la tante Francoise, la tante Marie, la tante Rion, la tante Therese, la tante Melanie et la tante Lisa. Tout ce monde, aujourd'hui, est mort et enterre; mais j'aime a redire ici les noms de ces bonnes femmes que j'ai vues circuler, comme autant de bonnes fees, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez a mes tantes le meme nombre d'oncles et les cousins et cousines qui en avaient essaime, et vous aurez une idee de notre parentage. L'oncle Benoni etait un frere de ma mere et le plus jeune de la lignee. Brun, maigre, delie, il avait le nez retrousse et deux yeux noirs comme du jais. Arpenteur de son etat, il passait pour paresseux, et meme il s'en vantait. Mais il avait trois passions : la danse, la musique et la plaisanterie. Il n'y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus jovial. Quand, dans "la salle verte", a la Saint-Eloi ou a la Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jesette le lutteur, les gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient a l'entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes d'instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c'est au galoubet qu'il s'etait adonne le plus. Il n'avait pas son pareil, au temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour chanter des reveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois qu'il y avait un pelerinage a faire, a Notre-Dame-de-Lumiere, a Saint-Gent, a Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en etait le boute-en-train et qui conduisait la charrette? Benoni, toujours dispos et toujours enchante de laisser son labeur, son equerre et sa maison pour aller courir le pays. Et l'on voyait des charretees de quinze ou vingt fillettes qui partaient en chantant : _A l'honneur de saint Gent_. Ou _Alix, ma bonne amie, Il est temps de quitter Le monde et ses intrigues, Avec ses vanites_. Ou bien : _Les trois Maries, Parties avant le jour, S'en vont adorer le Seigneur_. Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin! Seulement, dans la tete, il s'etait mis une idee assez extraordinaire : c'etait, en se mariant, de prendre une fille noble. -- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent epouser des nobles, et jamais tu n'en trouveras. -- He ! ripostait Benoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres? Notre aieul etait emigre; il portait le manteau double de velours rouge, les boudes a ses souliers, les bas de soie. Il fit tant, tourna tant, que, du cote de Carpentras, il entendit dire, un jour, qu'il y avait une famille de noblesse authentique, mais a peu pres ruinee, ou se trouvaient sept filles, toutes a marier. Le pere, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les ans a son fermier, qui finit meme par attraper le chateau. Mon brave oncle Benoni s'attifa, se presenta, et l'ainee des demoiselles, une fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de coiffer sainte Catherine, se decida a l'epouser. C'est sur la donnee de ces nobles comtadins, tombes dans la roture, qu'un romancier Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la _Fin du Marquisat d'Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.) J'ai dit que mon oncle etait paresseux. Quand, vers milieu du jour, il allait a son jardin, pour becher ou reterser, il portait toujours son fluteau. Bientot, il jetait son outil, allait s'asseoir a l'ombre et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs d'alentour accouraient vite a la musique et, aussitot, il leur faisait danser la saltarelle. En hiver, rarement il se levait avant midi. -- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, ou pouvez-vous etre mieux? -- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas? -- Oh! jamais. Quand j'ai sommeil, je dors; quand je n'ai plus sommeil, je dis des psaumes pour les morts. Et, chose singuliere, cet homme guilleret ne manquait pas un enterrement. Apres la ceremonie, il demeurait toujours le dernier au cimetiere, d'ou il s'en revenait seul, en priant pour les siens et pour les autres, ce qui ne l'empechait pas de repeter, chaque fois, cette bouffonnerie : -- Un de plus, charrie a la Cite du Saint-Repos! Il dut bien, a son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois ans, et le docteur, ayant laisse entendre a la famille qu'il n'y avait plus rien a faire : -- Bah! repondit Benoni, a quoi bon s'effrayer! il n'en mourra que plus malade. Et, comme il avait son fluteau sur sa table de nuit : -- Que faites-vous de ce fifre-la, mon oncle? lui demandai-je, un jour que je venais le voir. -- Ces nigauds, me dit-il, m'avaient donne une sonnette pour que je la remue quand j'aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon fifre? Sitot que je veux boire, au lieu d'appeler ou de sonner, je prends mon fifre et je joue un air. Si bien qu'il mourut son fluteau en main, et qu'on le lui mit dans son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, a l'histoire que voici : A la filature de soie, -- ou allaient travailler les filles de Maillane, le lendemain du jour ou l'oncle fut mis en terre, -- une jeune luronne, le matin, en entrant, fit d'un air effare, aux autres jeunes filles : -- Vous n'avez rien entendu, fillettes, cette nuit? -- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette... -- Oh! ecoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du cimetiere, nous n'avons pas ferme l'oeil. Figurez- vous qu'a minuit sonnant, le vieux Benoni a pris son fluteau (qu'on avait mis dans son cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s'est mis a jouer une farandole endiablee. Tous les morts se sont leves, ont porte leurs cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumes au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Benoni, ils ont danse un branle fou, autour du feu, jusqu'a l'aurore. Donc, avec l'oncle Benoni, que vous connaissez maintenant, avec ma mere et mes trois tantes, nous nous etions mis en route pour la ville d'Avignon. Vous connaissez peut-etre la facon des villageois, lorsqu'ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de notre vehicule, ce furent qu'exclamations et observations diverses au sujet des plantations, des luzernes, des bles, des fenouils, des semis, que la charrette cotoyait. Quand nous passames dans Graveson, -- ou l'on voit un beau clocher, tout fleuronne d'artichauts de pierre : -- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les vois-tu cloues au clocher? Et de rire et de rire, de cette facetie qui egaie les Maillanais depuis sept ou huit cents ans, facetie a laquelle les Gravesonais repliquent par une chanson qui dit : _A Graveson, avons un clocher... Ceux qui le voient disent qu'il est bien droit! Mais, a Maillane, leur clocher est rond; C'est une cage pour moineaux; dit-on_. Et l'on m'egrenait ainsi, les uns apres les autres, les racontages coutumiers de la route d'Avignon : le pont de la Folie ou les sorciers faisaient le branle, la Croisiere ou l'on arretait parfois a main armee, et la Croix de la Lieue et le Rocher d'Aiguille. Enfin, nous arrivames aux sablieres de la Durance; les grandes eaux, un an avant, avaient emporte le pont, et il fallait passer la riviere avec un bac. Nous trouvames la, qui attendaient leur tour, une centaine de charrettes. Nous attendimes comme les autres, une couple d'heures, au marchepied; puis, nous nous embarquames, apres avoir chasse, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous avait suivis. Il etait plus de midi quand nous fumes en Avignon. Nous allames etabler, comme les gens de notre village, a l'_Hotel de Provence_, une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour, on alla bayer par la ville. -- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comedie? Ce soir, on joue _Maniclo ou Lou Groulie bel esprit_ avec l'_Abbaye de Castro. -- Ho! reprimes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_. C'etait la premiere fois que j'allais au theatre, et l'etoile voulut qu'on donnat, ce jour-la, une comedie provencale. A l'_Abbaye de Castro_, qui etait un drame sombre, on ne comprit pas grand'chose. Mais mes tantes trouverent que _Maniclo_, a Maillane, etait beaucoup mieux joue. Car, en ce temps, dans nos villages, il s'organisait, l'hiver, des representations comiques et tragiques. J'y ai vu jouer, par nos paysans, la _Mort de Cesar, Zaire_ et _Joseph vendu par ses freres_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragedie, suivait, avec grand plaisir, la declamation morne de ces pieces en cinq actes. Mais on jouait aussi l'_Avocat Pathelin_, traduit en provencal, et diverses comedies du repertoire marseillais, telles que _Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l'Ai, Lou Groulie bel esprit_ et _Mise Galineto_. C'etait toujours Benoni le directeur de ces soirees, ou, avec son violon, en dodelinant de la tete, il accompagnait les chants. Vers l'age de dix-sept ans, il me souvient d'avoir rempli un role dans _Galineto_ et dans la _Co de l'Ai_, et meme d'y avoir eu, devant mes compatriotes, a