The Project Gutenberg EBook of L'assommoir, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: L'assommoir Author: Emile Zola Release Date: September, 2004 [EBook #6497] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on December 22, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ASSOMMOIR *** Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of http://gallica.bnf.fr LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE L'ASSOMMOIR PAR EMILE ZOLA PREFACE Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans. Depuis 1869, le plan general est arrete, et je le suis avec une rigueur extreme. L'_Assommoir_ est venu a son heure, je l'ai ecrit, comme j'ecrirai les autres, sans me deranger une seconde de ma ligne droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais. Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a ete attaque avec une brutalite sans exemple, denonce, charge de tous les crimes. Est-il bien necessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions d'ecrivain? J'ai voulu peindre la decheance fatale d'une famille ouvriere, dans le milieu empeste de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la faineantise, il y a le relachement des liens de la famille, les ordures de la promiscuite, l'oubli progressif des sentiments honnetes, puis comme denoument, la honte et la mort. C'est de la morale en action, simplement. L'_Assommoir_ est a coup sur le plus chaste de mes livres. Souvent j'ai du toucher a des plaies autrement epouvantables. La forme seule a effare. On s'est fache contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la curiosite litteraire de ramasser et de couler dans un moule tres travaille la langue du peuple. Ah! la forme, la est le grand crime! Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettres l'etudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprevu et de la force de ses images. Elle est un regal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, personne n'a entrevu que ma volonte etait de faire un travail purement philologique, que je crois d'un vif interet historique et social. Je ne me defends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me defendra. C'est une oeuvre de verite, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et gates par le milieu de rude besogne et de misere ou ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis s'egayent de la legende stupefiante dont on amuse la foule! Si l'on savait combien le buveur de sang, le romancier feroce, est un digne bourgeois, un homme d'etude et d'art, vivant sagement dans son coin, et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et aussi vivante qu'il pourra! Je ne demens aucun conte, je travaille, je m'en remets au temps et a la bonne foi publique pour me decouvrir enfin sous l'amas des sottises entassees. EMILE ZOLA. Paris, 1er janvier 1877. L'ASSOMMOIR I Gervaise avait attendu Lantier jusqu'a deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d'etre restee en camisole a l'air vif de la fenetre, elle s'etait assoupie, jetee en travers du lit, fievreuse, les joues trempees de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau a deux tetes_, ou ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il cherchait du travail. Ce soir-la, pendant qu'elle guettait son retour, elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenetres flambantes eclairaient d'une nappe d'incendie la coulee noire des boulevards exterieurs; et, derriere lui, elle avait apercu la petite Adele, une brunisseuse qui dinait a leur restaurant, marchant a cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarte crue des globes de la porte. Quand Gervaise s'eveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brises, elle eclata en sanglots. Lantier n'etait pas rentre. Pour la premiere fois, il decouchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse deteinte qui tombait de la fleche attachee au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voiles de larmes, elle faisait le tour de la miserable chambre garnie, meublee d'une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite table graisseuse, sur laquelle trainait un pot a eau ebreche. On avait ajoute, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la piece. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un chale troue, un pantalon mange par la boue, les dernieres nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminee, entre deux flambeaux de zinc depareilles, il y avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piete, d'un rose tendre. C'etait la belle chambre de l'hotel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard. Cependant, couches cote a cote sur le meme oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetees hors de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Etienne, age de quatre ans seulement, souriait, un bras passe au cou de son frere. Lorsque le regard noye de leur mere s'arreta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa bouche, pour etouffer les legers cris qui lui echappaient. Et, pieds nus, sans songer a remettre ses savates tombees, elle retourna s'accouder a la fenetre, elle reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au loin. L'hotel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, a gauche de la barriere Poissonniere. C'etait une masure de deux etages, peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres etoilees, on parvenait a lire entre les deux fenetres: _Hotel Boncoeur, tenu par Marsoullier_, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du platre avait emporte des morceaux. Gervaise, que la lanterne genait, se haussait, son mouchoir sur les levres. Elle regardait a droite, du cote du boulevard de Rochechouart, ou des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de betes massacrees. Elle regardait a gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arretant, presque en face d'elle, a la masse blanche de l'hopital de Lariboisiere, alors en construction. Lentement, d'un bout a l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derriere lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassines; et elle fouillait les angles ecartes, les coins sombres, noirs d'humidite et d'ordure, avec la peur d'y decouvrir le corps de Lantier, le ventre troue de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au dela de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de desert, elle apercevait une grande lueur, une poussiere de soleil, pleine deja du grondement matinal de Paris. Mais c'etait toujours a la barriere Poissonniere qu'elle revenait, le cou tendu, s'etourdissant a voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de betes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait la un pietinement de troupeau, une foule que de brusques arrets etalaient en mares sur la chaussee, un defile sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait dans Paris ou elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaitre Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur. Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenetre. -- Le bourgeois n'est donc pas la, madame Lantier? -- Mais non, monsieur Coupeau, repondit-elle en tachant de sourire. C'etait un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'hotel, un cabinet de dix francs. Il avait son sac passe a l'epaule. Ayant trouve la clef sur la porte, il etait entre, en ami. -- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille la, a l'hopital... Hein! quel joli mois de mai! Ca pique dur, ce matin. Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il vit que le lit n'etait pas defait, il hocha doucement la tete; puis, il vint jusqu'a la couchette des enfants qui dormaient toujours avec leurs mines roses de cherubins; et, baissant la voix: -- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous desolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique; l'autre jour, quand on a vote pour Eugene Sue, un bon, parait-il, il etait comme un fou. Peut-etre bien qu'il a passe la nuit avec des amis a dire du mal de cette crapule de Bonaparte. -- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous croyez. Je sais ou est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout le monde, mon Dieu! Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'etait pas dupe de ce mensonge. Et il partit, apres lui avoir offert d'aller chercher son lait, si elle ne voulait pas sortir: elle etait une belle et brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour ou elle serait dans la peine. Gervaise, des qu'il se fut eloigne, se remit a la fenetre. A la barriere, le pietinement de troupeau continuait, dans le froid du matin. On reconnaissait les serruriers a leurs bourgerons bleus, les macons a leurs cottes blanches, les peintres a leurs paletots, sous lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un effacement platreux, un ton neutre, ou dominaient le bleu deteint et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arretait, rallumait sa pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une parole dite a un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris, qui, un a un, les devorait, par la rue beante du Faubourg-Poissonniere. Cependant, aux deux coins de la rue des Poissonniers, a la porte des deux marchands de vin qui enlevaient leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur Paris, les bras mous, deja gagnes a une journee de flane. Devant les comptoirs, des groupes s'offraient des tournees, s'oubliaient la, debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'eclaircissant la gorge a coups de petits verres. Gervaise guettait, a gauche de la rue, la salle du pere Colombe, ou elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tete, en tablier, l'interpella du milieu de la chaussee. -- Dites donc, madame Lantier, vous etes bien matinale! Gervaise se pencha. -- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne, aujourd'hui! -- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules. Et une conversation s'engagea, de la fenetre au trottoir. Madame Boche etait concierge de la maison dont le restaurant du _Veau a deux tetes_ occupait le rez-de-chaussee. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les hommes qui mangeaient, a cote. La concierge raconta qu'elle allait a deux pas, rue de la Charbonniere, pour trouver au lit un employe, dont son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite, elle parla d'un de ses locataires qui etait rentre avec une femme, la veille, et qui avait empeche le monde de dormir, jusqu'a trois heures du matin. Mais, tout en bavardant, elle devisageait la jeune femme, d'un air de curiosite aigue; et elle semblait n'etre venue la, se poser sous la fenetre, que pour savoir. -- Monsieur Lantier est donc encore couche? demanda-t-elle brusquement. -- Oui, il dort, repondit Gervaise, qui ne put s'empecher de rougir. Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans doute, elle s'eloignait en traitant les hommes de sacres faineants, lorsqu'elle revint, pour crier: -- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai quelque chose a laver, je vous garderai une place a cote de moi. et nous causerons. Puis, comme prise d'une subite pitie: -- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester la, vous prendrez du mal... Vous etes violette. Gervaise s'enteta encore a la fenetre pendant deux mortelles heures, jusqu'a huit heures. Les boutiques s'etaient ouvertes. Le flot de blouses descendant des hauteurs avait cesse; et seuls quelques retardataires franchissaient la barriere a grandes enjambees. Chez les marchands de vin, les memes hommes, debout, continuaient a boire, a tousser et a cracher. Aux ouvriers avaient succede les ouvrieres, les brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs minces vetements, trottant le long des boulevards exterieurs; elles allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de legers rires et des regards luisants jetes autour d'elles; de loin en loin, une, toute seule, maigre, l'air pale et serieux, suivait le mur de l'octroi, en evitant les coulees d'ordures. Puis, les employes etaient passes, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un sou en marchant; des jeunes gens efflanques, aux habits trop courts, aux yeux battus, tout brouilles de sommeil; de petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face bleme, usee par les longues heures du bureau, regardant leur montre pour regler leur marche a quelques secondes pres. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les meres, en cheveux, en jupes sales, bercaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouchee, debraillee, se bousculait, se trainait par terre, au milieu de piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit etouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, a bout d'espoir; il lui semblait que tout etait fini, que les temps etaient finis, que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, a l'hopital neuf, blafard, montrant, par les trous encore beants de ses rangees de fenetres, des salles nues ou la mort devait faucher. En face d'elle, derriere le mur de l'octroi, le ciel eclatant, le lever de soleil qui grandissait au-dessus du reveil enorme de Paris, l'eblouissait. La jeune femme etait assise sur une chaise, les mains abandonnees, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement. -- C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter a son cou. -- Oui, c'est moi, apres? repondit-il. Tu ne vas pas commencer tes betises, peut-etre! Il l'avait ecartee. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lanca a la volee son chapeau de feutre noir sur la commode. C'etait un garcon de vingt-six ans, petit, tres-brun, d'une jolie figure, avec de minces moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachee qu'il pincait a la taille, et avait, en parlant un accent provencal tres-prononce. Gervaise, retombee sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes phrases. -- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donne un mauvais coup... Ou es-tu alle? ou as-tu passe la nuit? Mon Dieu! ne recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, ou es-tu alle? -- Ou j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'epaules. J'etais a huit heures a la Glaciere, chez cet ami qui doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attarde. Alors, j'ai prefere coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi la paix! La jeune femme se remit a sangloter. Les eclats de voix, les mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de reveiller les enfants. Ils se dresserent sur leur seant, demi-nus, debrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant pleurer leur mere, ils pousserent des cris terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux a peine ouverts. -- Ah! voila la musique! s'ecria Lantier furieux. Je vous avertis, je reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois... Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'ou je viens. Il avait deja repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se precipita, balbutiant: -- Non, non! Et elle etouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les petits, calmes tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amuserent a se pincer. Cependant, le pere, sans meme retirer ses bottes, s'etait jete sur le lit, l'air ereinte, la face marbree par une nuit blanche. Il ne s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, a faire le tour de la chambre. -- C'est propre, ici! murmura-t-il. Puis, apres avoir regarde un instant Gervaise, il ajouta mechamment: -- Tu ne te debarbouilles donc plus? Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle etait grande, un peu mince, avec des traits fins, deja tires par les rudesses de sa vie. Depeignee, en savates, grelottant sous sa camisole blanche ou les meubles avaient laisse de leur poussiere et de leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et resignee. -- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombes ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une piece ou il n'y a pas meme un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il fallait, en arrivant a Paris, au lieu de manger ton argent, nous etablir tout de suite, comme tu l'avais promis. -- Dis donc! cria-t-il, tu as croque le magot avec moi; ca ne te va pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux! Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua: -- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu, hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glaciere, nous reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de louer un trou quelque part, ou nous serons chez nous... Oh! il faudra travailler, travailler... Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors s'emporta. -- Oui, c'est ca, on sait que l'amour du travail ne t'etouffe guere. Tu creves d'ambition, tu voudrais etre habille comme un monsieur et promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au Mont-de-Piete... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler, j'aurais attendu encore, mais je sais ou tu as passe la nuit; je t'ai vu entrer au Grand-Balcon avec cette trainee d'Adele. Ah! tu les choisis bien! Elle est propre, celle-la! elle a raison de prendre des airs de princesse... Elle a couche avec tout le restaurant. D'un saut, Lantier se jeta a bas du lit. Ses yeux etaient devenus d'un noir d'encre dans son visage bleme. Chez ce petit homme, la colere soufflait une tempete. -- Oui, oui, avec tout le restaurant! repeta la jeune femme. Madame Boche va leur donner conge, a elle et a sa grande bringue de soeur, parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier. Lantier leva les deux poings; puis, resistant au besoin de la battre, il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le lit des enfants, qui se mirent de nouveau a crier. Et il se recoucha, en begayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une resolution devant laquelle il hesitait encore: -- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort, tu verras. Pendant un instant, les enfants sangloterent. Leur mere, restee ployee au bord du lit, les tenait dans une meme etreinte; et elle repetait cette phrase, a vingt reprises, d'une voix monotone: -- Ah! si vous n'etiez pas la, mes pauvres petits!... Si vous n'etiez pas la!... Si vous n'etiez pas la!... Tranquillement allonge, les yeux leves au-dessus de lui, sur le lambeau de perse deteinte, Lantier n'ecoutait plus, s'enfoncait dans une idee fixe. Il resta ainsi pres d'une heure, sans ceder au sommeil, malgre la fatigue qui appesantissait ses paupieres. Quand il se retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et determinee, Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les meubles; la piece restait noire, lamentable, avec son plafond fumeux, son papier decolle par l'humidite, ses trois chaises et sa commode eclopees, ou la crasse s'entetait et s'etalait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se lavait a grande eau, apres avoir rattache ses cheveux, devant le petit miroir rond, pendu a l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait, comme si des comparaisons s'etablissaient dans son esprit. Et il eut une moue des levres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne s'en apercevait guere que les jours de fatigue, quand elle s'abandonnait, les hanches brisees. Ce matin-la, rompue par sa nuit, elle trainait sa jambe, elle s'appuyait aux murs. Le silence regnait, ils n'avaient plus echange une parole. Lui, semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforcant d'avoir un visage indifferent, se hatait. Comme elle faisait un paquet du linge sale jete dans un coin, derriere la malle, il ouvrit enfin les levres, il demanda: -- Qu'est-ce que tu fais?... Ou vas-tu? Elle ne repondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il repeta sa question, furieusement, elle se decida. -- Tu le vois bien, peut-etre... Je vais laver tout ca... Les enfants ne peuvent pas vivre dans la crotte. Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un nouveau silence, il reprit: -- Est-ce que tu as de l'argent? Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lacher les chemises sales des petits qu'elle tenait a la main. -- De l'argent! ou veux-tu donc que je l'aie vole?... Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire. Nous avons dejeune deux fois la-dessus, et l'on va vite, avec la charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes. Il ne s'arreta pas a cette allusion. Il etait descendu du lit, il passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre. Enfin il decrocha le pantalon et le chale, ouvrit la commode, ajouta au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout sur les bras de Gervaise: -- Tiens, porte ca au clou. -- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle. Hein! si l'on pretait sur les enfants, ce serait un fameux debarras! Elle alla au Mont-de-Piete, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une demi-heure, elle posa une piece de cent sous sur la cheminee, en joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux. -- Voila ce qu'ils m'ont donne, dit-elle. Je voulais six francs, mais il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve toujours un monde, la dedans! Lantier ne prit pas tout de suite la piece de cent sous. Il aurait voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais il se decida a la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit, sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de pain. -- Je ne suis point allee chez la laitiere, parce que nous lui devons huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu descendras chercher du pain et des cotelettes panees, pendant que je ne serai pas la, et nous dejeunerons... Monte aussi un litre de vin. Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui cria de laisser ca. -- Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas! -- Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les laver. Et elle l'examinait, inquiete, retrouvant sur son visage de joli garcon la meme durete, comme si rien, desormais, ne devait le flechir. Il se facha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la malle. -- Tonnerre de Dieu! obeis-moi donc une fois! Quand je te dis que je ne veux pas! -- Mais pourquoi? reprit-elle, palissante, effleuree d'un soupcon terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas partir... Qu'est-ce que ca peut te faire que je les emporte? Il hesita un instant, gene par les yeux ardents qu'elle fixait sur lui. -- Pourquoi? pourquoi? begayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! ca m'embete, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens. Elle le supplia, se defendit de s'etre jamais plainte; mais il ferma la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria: Non! dans la figure. Il etait bien le maitre de ce qui lui appartenait! Puis, pour echapper aux regards dont elle le poursuivait, il retourna s'etendre sur le lit, en disant qu'il avait sommeil, et qu'elle ne lui cassat pas la tete davantage. Cette fois, en effet, il parut s'endormir. Gervaise resta un moment indecise. Elle etait tentee de repousser du pied le paquet de linge, de s'asseoir la, a coudre. La respiration reguliere de Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de bleu et le morceau de savon qui lui restaient de son dernier savonnage; et, s'approchant des petits qui jouaient tranquillement avec de vieux bouchons, devant la fenetre, elle les baisa, en leur disant a voix basse: -- Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort. Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et d'Etienne sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond noir. Il etait dix heures. Une raie de soleil entrait par la fenetre entr'ouverte. Sur le boulevard, Gervaise tourna a gauche et suivit la rue Neuve de la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame Fauconnier, elle salua d'un petit signe de tete. Le lavoir etait situe vers le milieu de la rue, a l'endroit ou le pave commencait a monter. Au-dessus d'un batiment plat, trois enormes reservoirs d'eau, des cylindres de zinc fortement boulonnes, montraient leurs rondeurs grises; tandis que, derriere, s'elevait le sechoir, un deuxieme etage tres-haut, clos de tous les cotes par des persiennes a lames minces, au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des pieces de linge sechant sur des fils de laiton. A droite des reservoirs, le tuyau etroit de la machine a vapeur soufflait, d'une haleine rude et reguliere, des jets de fumee blanche. Gervaise, sans retrousser ses jupes, en femme habituee aux flaques, s'engagea sous la porte encombree de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait deja la maitresse du lavoir, une petite femme delicate, aux yeux malades, assise dans un cabinet vitre, avec des registres devant elle, des pains de savon sur des etageres, des boules de bleu dans des bocaux, des livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui reclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donnes a garder, lors de son dernier savonnage. Puis, apres avoir pris son numero, elle entra. C'etait un immense hangar, a plafond plat, a poutres apparentes, monte sur des piliers de fonte, ferme par de larges fenetres claires. Un plein jour blafard passait librement dans la buee chaude suspendue comme un brouillard laiteux. Des fumees montaient de certains coins, s'etalant, noyant les fonds d'un voile bleuatre. Il pleuvait une humidite lourde, chargee d'une odeur savonneuse; et, par moments, des souffles plus forts d'eau de javelle dominaient. Le long des batteries, aux deux cotes de l'allee centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus jusqu'aux epaules, le cou nu, les jupes raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers laces. Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurieres, brutales, degingandees, trempees comme par une averse, les chairs rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un grand ruissellement, les seaux d'eau chaude promenes et vides d'un trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les eclaboussements des battoirs, les egouttures des linges rinces, les mares ou elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux sur les dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups cadences, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d'orage s'etouffant sous le plafond mouille, la machine a vapeur, a droite, toute blanche d'une rosee fine, haletait et ronflait sans relache, avec la trepidation dansante de son volant qui semblait regler l'enormite du tapage. Cependant, Gervaise, a petits pas, suivait l'allee, en jetant des regards a droite et a gauche. Elle portait son paquet de linge passe au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le va-et-vient des laveuses qui la bousculaient. -- Eh! par ici, ma petite! cria la grosse voix de madame Boche. Puis; quand la jeune femme l'eut rejointe, a gauche, tout au bout, la concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se mit a parler par courtes phrases, sans lacher sa besogne. -- Mettez-vous la, je vous ai garde votre place..... Oh! je n'en ai pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son linge... Et vous? ca ne va pas trainer non plus, hein? Il est tout petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons expedie ca, et nous pourrons aller dejeuner... Moi, je donnais mon linge a une blanchisseuse de la rue Poulet; mais elle m'emportait tout, avec son chlore et ses brosses. Alors, je lave moi-meme. C'est tout gagne. Ca ne coute que le savon... Dites donc, voila des chemises que vous auriez du mettre a couler. Ces gueux d'enfants, ma parole! ca a de la suie au derriere. Gervaise defaisait son paquet, etalait les chemises des petits; et comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau d'eau de lessive, elle repondit: -- Oh! non, l'eau chaude suffira... Ca me connait. Elle avait trie le linge, mis a part les quelques pieces de couleur. Puis, apres avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau froide, pris au robinet, derriere elle, elle plongea le tas du linge blanc; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une boite, posee debout, qui lui arrivait au ventre. -- Ca vous connait, hein? repetait madame Boche. Vous etiez blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite? Gervaise, les manches retroussees, montrant ses beaux bras de blonde, jeunes encore, a peine roses aux coudes, commencait a decrasser son linge. Elle venait d'etaler une chemise sur la planche etroite de la batterie, mangee et blanchie par l'usure de l'eau; elle la frottait de savon, la retournait, la frottait de l'autre cote. Avant de repondre, elle empoigna son battoir, se mit a taper, criant ses phrases, les ponctuant a coups rudes et cadences. -- Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de ca... Nous allions a la riviere... Ca sentait meilleur qu'ici... Il fallait voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de l'eau claire qui courait... Vous savez, a Plassans... Vous ne connaissez pas Plassans?... pres de Marseille? -- C'est du chien, ca! s'ecria madame Boche, emerveillee de la rudesse des coups de battoir. Quelle matine! elle vous aplatirait du fer, avec ses petits bras de demoiselle! La conversation continua, tres haut. La concierge, parfois, etait obligee de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc fut battu, et ferme! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit piece par piece pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D'une main, elle fixait la piece sur la batterie; de l'autre main, qui tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, elles se rapprocherent, elles causerent d'une facon plus intime. -- Non, nous ne sommes pas maries, reprit Gervaise. Moi, je ne m'en cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite d'etre sa femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez!... J'avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous avons eu notre premier. L'autre est venu quatre ans plus tard... C'est arrive comme ca arrive toujours, vous savez. Je n'etais pas heureuse chez nous; le pere Macquart, pour un oui, pour un non, m'allongeait des coups de pied dans les reins. Alors, ma foi, on songe a s'amuser dehors... On nous aurait maries, mais je ne sais plus, nos parents n'ont pas voulu. Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche. -- L'eau est joliment, dure a Paris, dit-elle. Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arretait, faisant durer son savonnage, pour rester la, a connaitre cette histoire, qui torturait sa curiosite depuis quinze jours. Sa bouche etait a demi ouverte dans sa grosse face; ses yeux, a fleur de tete, luisaient. Elle pensait, avec la satisfaction d'avoir devine: -- C'est ca, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge. Puis, tout haut: -- Il n'est pas gentil, alors? -- Ne m'en parlez pas! repondit Gervaise, il etait tres bien pour moi, la-bas; mais, depuis que nous sommes a Paris, je ne peux plus en venir a bout... Il faut vous dire que sa mere est morte l'annee derniere, en lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs a peu pres. Il voulait partir pour Paris. Alors, comme le pere Macquart m'envoyait toujours des gifles sans crier gare, j'ai consenti a m'en aller avec lui; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait m'etablir blanchisseuse et travailler de son etat de chapelier. Nous aurions ete tres-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un depensier, un homme qui ne songe qu'a son amusement. Il ne vaut pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus a l'hotel Montmartre, rue Montmartre. Et c'a ete des diners, des voitures, le theatre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi; car il n'a pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez, tout le tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous etions nettoyes. C'est a ce moment-la que nous sommes venus habiter l'hotel Boncoeur et que la sacree vie a commence... Elle s'interrompit, serree tout d'un coup a la gorge, rentrant ses larmes. Elle avait fini de brosser son linge. -- Il faut que j'aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle. Mais madame Boche, tres contrariee de cet arret dans les confidences, appela le garcon du lavoir qui passait. -- Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un seau d'eau chaude a madame, qui est pressee. Le garcon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya; c'etait un sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet, et savonna le linge une derniere fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait des filets de fumee grise dans ses cheveux blonds. -- Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai la, dit obligeamment la concierge. Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de carbonate de soude, qu'elle avait apporte. Elle lui offrit aussi de l'eau de javelle; mais la jeune femme refusa; c'etait bon pour les taches de graisse et les taches de vin. -- Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant a Lantier, sans le nommer. Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncees et crispees dans le linge, se contenta de hocher la tete. -- Oui, oui, continua l'autre, je me suis apercue de plusieurs petites choses... Mais elle se recria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui s'etait relevee, toute pale, en la devisageant. -- Oh! non, je ne sais rien!.. Il aime a rire, je crois, voila tout... Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adele et Virginie, vous les connaissez, eh bien! il plaisante avec elles, et ca ne va pas plus loin, j'en suis sure. La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et profond. Alors, la concierge se facha, s'appliqua un coup de poing sur la poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle criait: -- Je ne sais rien, la, quand je vous le dis! Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on parle a une personne a qui la verite ne vaudrait rien: -- Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous epousera, ma petite, je vous le promets! Gervaise s'essuya le front de sa main mouillee. Puis, elle tira de l'eau une autre piece de linge, en hochant de nouveau la tete. Un instant, toutes deux garderent le silence. Autour d'elles, le lavoir s'etait apaise. Onze heures sonnaient. La moitie des laveuses, assises d'une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin debouche a leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain fendus. Seules, les menageres venues la pour laver leurs petits paquets de linge, se hataient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroche au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore, espaces, au milieu des rires adoucis, des conversations qui s'empataient dans un bruit glouton de machoires; tandis que la machine a vapeur, allant son train, sans repos ni treve, semblait hausser la voix, vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une des femmes ne l'entendait; c'etait comme la respiration meme du lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond l'eternelle buee qui flottait. La chaleur devenait intolerable; des raies de soleil entraient a gauche, par les hautes fenetres, allumant les vapeurs fumantes de nappes opalisees, d'un gris-rose et d'un gris-bleu tres-tendres. Et, comme des plaintes s'elevaient, le garcon Charles allait d'une fenetre a l'autre, tirait des stores de grosse toile; ensuite, il passa de l'autre cote, du cote de l'ombre, et ouvrit des vasistas. On l'acclamait, on battait des mains; une gaiete formidable roulait. Bientot, les derniers battoirs eux-memes se turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes avec les couteaux ouverts qu'elles tenaient au poing. Le silence devenait tel, qu'on entendait regulierement, tout au bout, le grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le jetant dans le fourneau de la machine. Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau chaude, grasse de savon, qu'elle avait conservee. Quand elle eut fini, elle approcha un treteau, jeta en travers toutes les pieces, qui faisaient par terre des mares bleuatres. Et elle commenca a rincer. Derriere elle, le robinet d'eau froide coulait au-dessus d'un vaste baquet, fixe au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l'air, deux autres barres passaient, ou le linge achevait de s'egoutter. -- Voila qui va etre fini, ce n'est pas malheureux, dit madame Boche. Je reste pour vous aider a tordre tout ca. -- Oh! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, repondit la jeune femme, qui petrissait de ses poings et barbottait les pieces de couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne dis pas. Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge. Elles tordaient toutes deux, chacune a un bout, une jupe, un petit lainage marron mauvais teint, d'ou sortait une eau jaunatre, lorsque madame Boche s'ecria: -- Tiens! la grande Virginie!... Qu'est-ce qu'elle vient laver ici, celle-la, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir? Gervaise avait vivement leve la tete. Virginie etait une fille de son age, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgre sa figure un peu longue. Elle avait une vieille robe noire a volants, un ruban rouge au cou; et elle etait coiffee avec soin, le chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un instant, au milieu de l'allee centrale, elle pinca les paupieres, ayant l'air de chercher; puis, quand elle eut apercu Gervaise, elle vint passer pres d'elle, raide, insolente, balancant ses hanches, et s'installa sur la meme rangee, a cinq baquets de distance. -- En voila un caprice! continuait madame Boche, a voix plus basse. Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah! une fameuse faineante, je vous en reponds! Une couturiere qui ne recoud pas seulement ses bottines! C'est comme sa soeur, la brunisseuse, cette gredine d'Adele, qui manque l'atelier deux jours sur trois! Ca n'a ni pere ni mere connus, ca vit d'on ne sait quoi, et si l'on voulait, parler... Qu'est-ce qu'elle frotte donc la? Hein! c'est un jupon? Il est joliment degoutant, il a du en voir de propres, ce jupon! Madame Boche, evidemment, voulait faire plaisir a Gervaise. La verite etait qu'elle prenait souvent le cafe avec Adele et Virginie, quand les petites avaient de l'argent. Gervaise ne repondait pas, se depechait, les mains fievreuses. Elle venait de faire son bleu, dans un petit baquet monte sur trois pieds. Elle trempait ses pieces de blanc, les agitait un instant au fond de l'eau teintee, dont le reflet prenait une pointe de laque; et, apres les avoir tordues legerement, elle les alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant toute cette besogne, elle affectait de tourner le dos a Virginie. Mais elle entendait ses ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques. Virginie semblait n'etre venue que pour la provoquer. Un instant, Gervaise s'etant retournee, elles se regarderent toutes deux, fixement. -- Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez peut-etre pas vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il n'y a rien! Ce n'est pas elle, la! A ce moment, comme la jeune femme pendait sa derniere piece de linge, il y eut des rires a la porte du lavoir. -- C'est deux gosses qui demandent maman! cria Charles. Toutes les femmes se pencherent. Gervaise reconnut Claude et Etienne. Des qu'ils l'apercurent, ils coururent a elle, au milieu des flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs souliers denoues. Claude, l'aine, donnait la main a son petit frere. Les laveuses, sur leur passage, avaient de legers cris de tendresse, a les voir un peu effrayes, souriant pourtant. Et ils resterent la, devant leur mere, sans se lacher, levant leurs tetes blondes. -- C'est papa qui vous envoie? demanda Gervaise. Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers d'Etienne, elle vit, a un doigt de Claude, la clef de la chambre avec son numero de cuivre, qu'il balancait. -- Tiens! tu m'apportes la clef! dit-elle, tres-surprise. Pourquoi donc? L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliee a son doigt, parut se souvenir et cria de sa voix claire: -- Papa est parti. -- Il est alle acheter le dejeuner, il vous a dit de venir me chercher ici? Claude regarda son frere, hesita, ne sachant plus. Puis, il reprit d'un trait: -- Papa est parti... Il a saute du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti. Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant les mains a ses joues et a ses tempes, comme si elle entendait sa tete craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle le repeta vingt fois sur le meme ton: -- Ah! mon Dieu!...ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!... Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant a son tour, tout allumee de se trouver dans cette histoire. -- Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui qui a ferme la porte et qui vous a dit d'apporter la clef, n'est-ce pas? Et, baissant la voix, a l'oreille de Claude: -- Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture? L'enfant se troubla de nouveau. Il recommenca son histoire, d'un air triomphant: -- Il a saute du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il est parti... Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frere devant le robinet. Ils s'amuserent tous les deux a faire couler l'eau. Gervaise ne pouvait pleurer. Elle etouffait, les reins appuyes contre son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu'elle s'enfoncait davantage les poings sur les yeux, comme pour s'aneantir dans le noir de son abandon. C'etait un trou de tenebres au fond duquel il lui semblait tomber. -- Allons, ma petite, que diable! murmurait madame Boche. -- Si vous saviez! si vous saviez! dit-elle enfin tout bas. Il m'a envoyee ce matin porter mon chale et mes chemises au Mont-de-Piete pour payer cette voiture... Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piete, en precisant un fait de la matinee, lui avait arrache les sanglots qui s'etranglaient dans sa gorge. Cette course-la, c'etait une abomination, la grosse douleur dans son desespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient deja mouille, sans qu'elle songeat seulement a prendre son mouchoir. -- Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, repetait madame Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de se faire tant de mal pour un homme!... Vous l'aimiez donc toujours, hein? ma pauvre cherie. Tout a l'heure, vous etiez joliment montee contre lui. Et vous voila, maintenant, a le pleurer, a vous crever le coeur... Mon Dieu, que nous sommes betes! Puis, elle se montra maternelle. -- Une jolie petite femme comme vous! s'il est permis!... On peut tout vous raconter a present, n'est-ce pas? Eh bien! vous vous souvenez, quand je suis passee sous votre fenetre, je me doutais... Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adele est rentree, j'ai entendu un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai voulu savoir, j'ai regarde dans l'escalier. Le particulier etait deja au deuxieme etage, mais j'ai bien reconnu la redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait le guet, ce matin, l'a vu redescendre tranquillement... C'etait avec Adele, vous entendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n'est guere propre tout de meme, car elles n'ont qu'une chambre et une alcove, et je ne sais trop ou Virginie a pu coucher. Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa grosse voix etouffee: -- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, la-bas. Je mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a emballe les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la tete que vous feriez. Gervaise ota ses mains, regarda. Quand elle apercut devant elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la devisageant, elle fut prise d'une colere folle. Les bras en avant, cherchant a terre, tournant sur elle-meme, dans un tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit a deux mains, le vida a toute volee. -- Chameau, va! cria la grande Virginie. Elle avait fait un saut en arriere, ses bottines seules etaient mouillees. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme revolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, monterent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle se forma. -- Ah! le chameau! repetait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui prend, a cette enragee-la! Gervaise en arret, le menton tendu, la face convulsee, ne repondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de Paris. L'autre continua: -- Va donc! C'est las de rouler la province, ca n'avait pas douze ans que ca servait de paillasse a soldats, ca a laisse une jambe dans son pays... Elle est tombee de pourriture, sa jambe... Un rire courut. Virginie, voyant son succes, s'approcha de deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort: -- Hein! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire! Tu sais, il ne faut pas venir nous embeter, ici... Est-ce que je la connais, moi, cette peau! Si elle m'avait attrapee, je lui aurais joliment retrousse ses jupons; vous auriez vu ca. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a fait? -- Ne causez pas tant, begaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous etranglerais, bien sur. -- Son mari! Ah! elle est bonne, celle-la!... Le mari a madame! comme si on avait des maris avec cette degaine!... Ce n'est pas ma faute s'il t'a lachee. Je ne te l'ai pas vole, peut-etre. On peut me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme! Il etait trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins? Qui est-ce qui a trouve le mari a madame?... Il y aura recompense... Les rires recommencerent. Gervaise, a voix presque basse, se contentait toujours de murmurer: -- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je l'etranglerai, votre soeur... -- Oui, va te frotter a ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah! c'est ma soeur! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que toi... Mais est-ce que ca me regarde! est-ce qu'on ne peut plus laver son linge tranquillement! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en voila assez! Et ce fut elle qui revint, apres avoir donne cinq ou six coups de battoir, grisee par les injures, emportee. Elle se tut et recommenca ainsi trois fois: -- Eh bien! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente?... Ils s'adorent tous les deux. Il faut les voir se becoter!... Et il t'a lachee avec tes batards! De jolis momes qui ont des croutes plein la figure! Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas? et tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de surcroit de bagage pour venir... C'est ton Lantier qui nous a raconte ca. Ah! il en dit de belles, il en avait assez de ta carcasse! -- Salope! salope! salope! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un tremblement furieux. Elle tourna, chercha une fois encore par terre; et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lanca l'eau du bleu a la figure de Virginie. -- Rosse! elle m'a perdu ma robe! cria celle-ci, qui avait toute une epaule mouillee et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue! A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter a la tete. Et chaque deluge etait accompagne d'un eclat de voix. Gervaise elle-meme repondait, a present. -- Tiens! salete!... Tu l'as recu celui-la. Ca te calmera le derriere. -- Ah! la carne! Voila pour ta crasse. Debarbouille-toi une fois dans ta vie. -- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue! -- Encore un!... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme. Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers seaux, mal lances, les touchaient a peine. Mais elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la premiere, en recut un en pleine figure; l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle etait encore tout etourdie, quand un second la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche, en trempant son chignon, qui se deroula comme une ficelle. Gervaise fut d'abord atteinte aux jambes; un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu'a ses cuisses; deux autres l'inonderent aux hanches. Bientot, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles etaient l'une et l'autre ruisselantes de la tete aux pieds, les corsages plaques aux epaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies, grelottantes, s'egouttant de tous les cotes, ainsi que des parapluies pendant une averse. -- Elles sont rien droles! dit la voix enrouee d'une laveuse. Le lavoir s'amusait enormement. On s'etait recule, pour ne pas recevoir les eclaboussures. Des applaudissements, des plaisanteries montaient, au milieu du bruit d'ecluse des seaux vides a toute volee. Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu'aux chevilles. Cependant, Virginie, menageant une traitrise, s'emparant brusquement d'un seau d'eau de lessive bouillante, qu'une de ses voisines avait demande, le jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise ebouillantee. Mais elle n'avait que le pied gauche brule legerement. Et, de toutes ses forces, exasperee par la douleur, sans le remplir cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui tomba. Toutes les laveuses parlaient ensemble. -- Elle lui a casse une patte! -- Dame! l'autre a bien voulu la faire cuire! -- Elle a raison, apres tout, la blonde, si on lui a pris son homme! Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle s'etait prudemment garee entre deux baquets; et les enfants, Claude et Etienne, pleurant, suffoquant, epouvantes, se pendaient a sa robe, avec ce cri continu: Maman! maman! qui se brisait dans leurs sanglots. Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par ses jupes, repetant: -- Voyons, allez-vous-en! Soyez raisonnable... J'ai les sangs tournes, ma parole! On n'a jamais vu une tuerie pareille. Mais elle recula, elle retourna se refugier entre les deux baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter a la gorge de Gervaise. Elle la serrait au cou, tachait de l'etrangler. Alors, celle-ci, d'une violente secousse, se degagea, se pendit a la queue de son chignon, comme si elle avait voulu lui arracher la tete. La bataille recommenca, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se prenaient pas corps a corps, s'attaquaient a la figure, les mains ouvertes et crochues, pincant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent arraches; son corsage, craque au cou, montra sa peau, tout un bout d'epaule; tandis que la blonde, deshabillee, une manche de sa camisole blanche otee sans qu'elle sut comment, avait un accroc a sa chemise qui decouvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'etoffe volaient. D'abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues egratignures descendant de la bouche sous le menton; et elle garantissait ses yeux, les fermait a chaque claque, de peur d'etre eborgnee. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit enfin l'une des boucles, une poire de verre jaune; elle tira, fendit l'oreille; le sang coula. -- Elles se tuent! separez-les, ces guenons! dirent plusieurs voix. Les laveuses s'etaient rapprochees. Il se formait deux camps: les unes excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent; les autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tete, en avaient assez, repetaient qu'elles en seraient malades, bien sur. Et une bataille generale faillit avoir lieu; on se traitait de sans-coeur, de propre a rien; des bras nus se tendaient; trois gifles retentirent. Madame Boche, pourtant, cherchait le garcon du lavoir. -- Charles! Charles!... Ou est-il donc? Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croises. C'etait un grand gaillard, a cou enorme. Il riait, il jouissait des morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde etait grasse comme une caille. Ca serait farce, si sa chemise se fendait. -- Tiens! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise sous le bras. -- Comment! vous etes la! cria madame Boche en l'apercevant. Mais aidez-nous donc a les separer!... Vous pouvez bien les separer, vous! -- Ah bien! non, merci! s'il n'y a que moi! dit-il tranquillement. Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour, n'est-ce pas?... Je ne suis pas ici pour ca, j'aurais trop de besogne... N'ayez pas peur, allez! Ca leur fait du bien, une petite saignee. Ca les attendrit. La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de ville. Mais la maitresse du lavoir, la jeune femme delicate, aux yeux malades, s'y opposa formellement. Elle repeta a plusieurs reprises: -- Non, non, je ne veux pas, ca compromet la maison. Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle ralait, la voix changee: -- Voila du chien, attends! Apprete ton linge sale! Gervaise, vivement, allongea la main, prit egalement un battoir, le tint leve comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque. -- Ah! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en fasse des torchons! Un moment, elles resterent la, agenouillees, a se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tumefiees, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier coup; son battoir glissa sur l'epaule de Virginie. Et elle se jeta de cote pour eviter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche. Alors, mises en train, elles se taperent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau. Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus; plusieurs s'en etaient allees, en disant que ca leur cassait l'estomac; les autres, celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumes d'une lueur de cruaute, trouvant ces gaillardes-la tres-cranes. Madame Boche avait emmene Claude et Etienne; et l'on entendait, a l'autre bout, l'eclat de leurs sanglots mele aux heurts sonores des deux battoirs. Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre a toute volee sur son bras nu, au-dessus du coude; une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut qu'elle voulait assommer l'autre. -- Assez! assez! cria-t-on. Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les forces decuplees, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l'air; et, malgre les secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir leve, elle se mit a battre, comme elle battait autrefois a Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans les chairs avec un bruit mouille. A chaque tape, une bande rouge marbrait la peau blanche. -- Oh! oh! murmurait le garcon Charles, emerveille, les yeux agrandis. Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientot le cri: Assez! assez! recommenca. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchee, preoccupee de ne pas laisser une place seche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d'une gaiete feroce, se rappelant une chanson de lavandiere: -- Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! a coups de battoir... Pan! pan! va laver son coeur... Pan! pan! tout noir de douleur... Et elle reprenait: -- Ca c'est pour toi, ca c'est pour ta soeur, ca c'est pour Lantier... Quand tu les verras, tu leur donneras ca... Attention! je recommence. Ca c'est pour Lantier, ca c'est pour ta soeur, ca c'est pour toi... Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! a coups de battoir... On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva; elle etait vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria madame Boche de lui mettre son linge sur l'epaule. La concierge racontait la bataille, disait ses emotions, parlait de lui visiter le corps, pour voir. -- Vous avez peut-etre bien quelque chose de casse... J'ai entendu un coup... Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne repondait pas aux apitoiements a l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargee, elle gagna la porte, ou ses enfants l'attendaient. -- C'est deux heures, ca fait deux sous, lui dit en l'arretant la maitresse du lavoir, deja reinstallee dans son cabinet vitre. Pourquoi deux sous? Elle ne comprenait plus qu'on lui demandait le prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant fortement sous le poids du linge mouille pendu a son epaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en alla, en trainant de ses bras nus Etienne et Claude, qui trottaient a ses cotes, secoues encore et barbouilles de leurs sanglots. Derriere elle, le lavoir reprenait son bruit enorme d'ecluse. Les laveuses avaient mange leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus dur, les faces allumees, egayees par le coup de torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s'agitaient une fureur de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins casses, aux epaules dejetees, se pliant violemment comme sur des charnieres. Les conversations continuaient d'un bout a l'autre des allees. Les voix, les rires, les mots gras, se felaient dans le grand gargouillement de l'eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquees, une riviere coulait sous les batteries. C'etait le chien de l'apres-midi, le linge pile a coups de battoir. Dans l'immense salle, les fumees devenaient rousses, trouees seulement par des ronds de soleil, des balles d'or, que les dechirures des rideaux laissaient passer. On respirait l'etouffement tiede des odeurs savonneuses. Tout d'un coup, le hangar s'emplit d'une buee blanche; l'enorme couvercle du cuvier ou bouillait la lessive, montait mecaniquement le long d'une tige centrale a cremaillere; et le trou beant du cuivre, au fond de sa maconnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d'une saveur sucree de potasse. Cependant, a cote, les essoreuses fonctionnaient; des paquets de linge, dans des cylindres de fonte, rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras d'acier. Quand Gervaise mit le pied dans l'allee de l'hotel Boncoeur, les larmes la reprirent. C'etait une allee noire, etroite, avec un ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales; et cette puanteur qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours passes la avec Lantier, quinze jours de misere et de querelles, dont le souvenir, a cette heure, etait un regret cuisant. Il lui sembla entrer dans son abandon. En haut, la chambre etait nue, pleine de soleil, la fenetre ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe de poussiere d'or dansante, rendait lamentables le plafond noir, les murs au papier arrache. Il n'y avait plus, a un clou de la cheminee, qu'un petit fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit des enfants, tire au milieu de la piece, decouvrait la commode, dont les tiroirs laisses ouverts montraient leurs flancs vides. Lantier s'etait lave et avait acheve la pommade, deux sous de pommade dans une carte a jouer; l'eau grasse de ses mains emplissait la cuvette. Et il n'avait rien oublie, le coin occupe jusque-la par la malle paraissait a Gervaise faire un trou immense. Elle ne retrouva meme pas le petit miroir rond, accroche a l'espagnolette. Alors, elle eut un pressentiment, elle regarda sur la cheminee: Lantier avait emporte les reconnaissances, le paquet rose tendre n'etait plus la, entre les flambeaux de zinc depareilles. Elle pendit son linge au dossier d'une chaise; elle demeura debout, tournant, examinant les meubles, frappee d'une telle stupeur, que ses larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur les quatre sous gardes pour le lavoir. Puis, entendant rire a la fenetre Etienne et Claude, deja consoles, elle s'approcha, prit leurs tetes sous ses bras, s'oublia un instant devant cette chaussee grise, ou elle avait vu, le matin, s'eveiller le peuple ouvrier, le travail geant de Paris. A cette heure, le pave echauffe par les besognes du jour allumait une reverberation ardente au-dessus de la ville, derriere le mur de l'octroi. C'etait sur ce pave dans cet air de fournaise, qu'on la jetait toute seule avec les petits; et elle enfila d'un regard les boulevards exterieurs, a droite, a gauche, s'arretant aux deux bouts, prise d'une epouvante sourde, comme si sa vie, desormais, allait tenir la, entre un abattoir et un hopital. II Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur, mangeaient ensemble une prune, a l'Assommoir du pere Colombe. Coupeau, qui fumait une cigarette sur le trottoir, l'avait forcee a entrer, comme elle traversait la rue, revenant de porter du linge; et son grand panier carre de blanchisseuse etait par terre, pres d'elle, derriere la petite table de zinc. L'Assommoir du pere Colombe se trouvait au coin de la rue des Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait, en longues lettres bleues, le seul mot: _Distillation_, d'un bout a l'autre. Il y avait a la porte, dans deux moities de futaille, des lauriers-roses poussiereux. Le comptoir enorme, avec ses files de verres, sa fontaine et ses mesures d'etain, s'allongeait a gauche en entrant; et la vaste salle, tout autour, etait ornee de gros tonneaux peints en jaune clair, miroitants de vernis, dont les cercles et les cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des etageres, des bouteilles de liqueurs, des bocaux de fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre, cachaient les murs, refletaient dans la glace, derriere le comptoir, leurs taches vives, vert-pomme, or pale laque tendre. Mais la curiosite de la maison etait, au fond, de l'autre cote d'une barriere de chene, dans une cour vitree, l'appareil a distiller que les consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols, des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable devant laquelle venaient rever les ouvriers soulards. A cette heure du dejeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros homme de quarante ans, le pere Colombe, en gilet a manches, servait une petite fille d'une dizaine d'annees, qui lui demandait quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe de soleil entrait par la porte, chauffait le parquet toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des tonneaux, de toute la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumee d'alcool qui semblait epaissir et griser les poussieres volantes du soleil. Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il etait tres propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile bleue, riant, montrant ses dents blanches. La machoire inferieure saillante, le nez legerement ecrase, il avait de beaux yeux marron, la face d'un chien joyeux et bon enfant. Sa grosse chevelure frisee se tenait tout debout. Il gardait la peau encore tendre de ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en caraco d'orleans noir, la tete nue, achevait de manger sa prune, qu'elle tenait par la queue, du bout des doigts. Ils etaient pres de la rue, a la premiere des quatre tables rangees le long des tonneaux, devant le comptoir. Lorsque le zingueur eut allume sa cigarette, il posa les coudes sur la table, avanca la face, regarda un instant sans parler la jeune femme, dont le joli visage de blonde avait, ce jour-la, une transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis, faisant allusion a une affaire connue d'eux seuls, debattue deja, il demanda simplement a demi-voix: -- Alors, non? vous dites non? -- Oh! bien sur, non, monsieur Coupeau, repondit tranquillement Gervaise souriante. Vous n'allez peut-etre pas me parler de ca ici. Vous m'aviez promis pourtant d'etre raisonnable.... Si j'avais su, j'aurais refuse votre consommation. Il ne reprit pas la parole, continua a la regarder, de tout pres, avec une tendresse hardie et qui s'offrait, passionne surtout pour les coins de ses levres, de petits coins d'un rose pale, un peu mouille, laissant voir le rouge vif de la bouche, quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au bout d'un silence, elle dit encore: -- Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme, moi; j'ai un grand garcon de huit ans ... Qu'est-ce que nous ferions ensemble? -- Pardi! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font les autres! Mais elle eut un geste d'ennui. -- Ah! si vous croyez que c'est toujours amusant? On voit bien que vous n'avez pas ete en menage... Non, monsieur Coupeau, il faut que je pense aux choses serieuses. La rigolade, ca ne mene a rien, entendez-vous! J'ai deux bouches a la maison, et qui avalent ferme, allez! Comment voulez-vous que j'arrive a elever mon petit monde, si je m'amuse a la bagatelle?... Et puis, ecoutez, mon malheur a ete une fameuse lecon. Vous savez, les hommes maintenant, ca ne fait plus mon affaire. On ne me repincera pas de longtemps. Elle s'expliquait sans colere, avec une grande sagesse, tres froide, comme si elle avait traite question d'ouvrage, les raisons qui l'empechaient de passer un corps de fichu a l'empois. On voyait qu'elle avait arrete ca dans sa tete, apres de mures reflexions. Coupeau, attendri, repetait: -- Vous me causez bien de la peine, bien de la peine... -- Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fachee pour vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que ca vous blesse. Si j'avais des idees a rire, mon Dieu! ce serait encore plutot avec vous qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garcon, vous etes gentil. On se mettrait ensemble, n'est-ce pas? et on irait tant qu'on irait. Je ne fais pas ma princesse, je ne dis point que ca n'aurait pas pu arriver... Seulement, a quoi bon, puisque je n'en ai pas envie? Me voila chez madame Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont a l'ecole. Je travaille, je suis contente... Hein? le mieux alors est de rester comme on est. Et elle se baissa pour prendre son panier. -- Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la patronne... Vous en trouverez une autre, allez! monsieur Coupeau, plus jolie que moi, et qui n'aura pas deux marmots a trainer. Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadre dans la glace. Il la fit rasseoir, en criant: -- Attendez donc! Il n'est que onze heures trente-cinq... J'ai encore vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des betises; il y a la table entre nous... Alors, vous me detestez, au point de ne pas vouloir faire un bout de causette? Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le desobliger; et ils parlerent en bons amis. Elle avait mange, avant d'aller porter son linge; lui, ce jour-la, s'etait depeche d'avaler sa soupe et son boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en repondant avec complaisance, regardait par les vitres, entre les bocaux de fruits a l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, ou l'heure du dejeuner mettait un ecrasement de foule extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans l'etranglement etroit des maisons, c'etait une hate de pas, des bras ballants, un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers retenus au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussee a grandes enjambees, entraient en face chez un boulanger; et, lorsqu'ils reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils allaient trois portes plus haut, au _Veau a deux tetes_, manger un ordinaire de six sous. Il y avait aussi, a cote du boulanger, une fruitiere qui vendait des pommes de terre frites et des moules au persil; un defile continu d'ouvrieres, en longs tabliers, emportaient des cornets de pommes de terre et des moules dans des tasses; d'autres, de jolies filles en cheveux, l'air delicat, achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise se penchait, elle apercevait encore une boutique de charcutier, pleine de monde, d'ou sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppes d'un papier gras, une cotelette panee, une saucisse ou un bout de boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussee poissee d'une boue noire, meme par les beaux temps, dans le pietinement de la foule en marche, quelques ouvriers quittaient deja les gargotes, descendaient en bandes, flanant, les mains ouvertes battant les cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents au milieu des bousculades de la cohue. Un groupe s'etait forme a la porte de l'Assommoir. -- Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouee, est-ce que tu payes une tournee de vitriol? Cinq ouvriers entrerent, se tinrent debout. -- Ah! ce voleur de pere Colombe! reprit la voix. Vous savez, il nous faut de la vieille, et pas des coquilles de noix, de vrais verres! Le pere Colombe, paisiblement, servait. Une autre societe de trois ouvriers arriva. Peu a peu, les blouses s'amassaient a l'angle du trottoir, faisaient la une courte station, finissaient par se pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris de poussiere. -- Vous etes bete! vous ne songez qu'a la salete! disait Gervaise a Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement, apres la facon degoutante dont il m'a lachee... Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu; elle croyait qu'il vivait avec la soeur de Virginie, a la Glaciere, chez cet ami qui devait monter une fabrique de chapeaux. D'ailleurs, elle ne songeait guere a courir apres lui. Ca lui avait d'abord fait une grosse peine; elle voulait meme aller se jeter a l'eau; mais, a present, elle s'etait raisonnee, tout se trouvait pour le mieux. Peut-etre qu'avec Lantier elle n'aurait jamais pu elever les petits, tant il mangeait d'argent. Il pouvait venir embrasser Claude et Etienne, elle ne le flanquerait pas a la porte. Seulement, pour elle, elle se ferait hacher en morceaux avant de se laisser toucher du bout des doigts. Et elle disait ces choses en femme resolue, ayant son plan de vie bien arrete, tandis que Coupeau, qui ne lachait pas son desir de l'avoir, plaisantait, tournait tout a l'ordure, lui faisait sur Lantier des questions tres crues, si gaiement, avec des dents si blanches, qu'elle ne pensait pas a se blesser. -- C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh! vous n'etes pas bonne! Vous donnez le fouet au monde. Elle l'interrompit par un long rire. C'etait vrai, pourtant, elle avait donne le fouet a cette grande carcasse de Virginie. Ce jour-la, elle aurait etrangle quelqu'un de bien bon coeur. Et elle se mit a rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que Virginie, desolee d'avoir tout montre, venait de quitter le quartier. Son visage, pourtant, gardait une douceur enfantine; elle avancait ses mains potelees, en repetant qu'elle n'ecraserait pas une mouche; elle ne connaissait les coups que pour en avoir deja joliment recu dans sa vie. Alors, elle en vint a causer de sa jeunesse, a Plassans. Elle n'etait point coureuse du tout; les hommes l'ennuyaient; quand Lantier l'avait prise, a quatorze ans, elle trouvait ca gentil, parce qu'il se disait son mari et qu'elle croyait jouer au menage. Son seul defaut, assurait-elle, etait d'etre tres sensible, d'aimer tout le monde, de se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille miseres. Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux betises, elle revait uniquement de vivre toujours ensemble, tres heureux. Et, comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sur, elle etait batie sur le patron des autres femmes; seulement, on avait tort de croire les femmes toujours acharnees apres ca; les femmes songeaient a leur menage, se coupaient en quatre dans la maison, se couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite. Elle, d'ailleurs, ressemblait a sa mere, une grosse travailleuse, morte a la peine, qui avait servi de bete de somme au pere Macquart pendant plus de vingt ans. Elle etait encore toute mince, tandis que sa mere avait des epaules a demolir les portes en passant; mais ca n'empechait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher aux gens. Meme, si elle boitait un peu, elle tenait ca de la pauvre femme, que le pere Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci lui avait raconte les nuits ou le pere, rentrant soul, se montrait d'une galanterie si brutale, qu'il lui cassait les membres; et surement, elle avait pousse une de ces nuits-la, avec sa jambe en retard. -- Oh! ce n'est presque rien, ca ne se voit pas, dit Coupeau pour faire sa cour. Elle hocha le menton; elle savait bien que ca se voyait; a quarante ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un leger rire: -- Vous avez un drole de gout d'aimer une boiteuse. Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avancant la face davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour la griser. Mais elle disait toujours non de la tete, sans se laisser tenter, caressee pourtant par cette voix caline. Elle ecoutait, les regards dehors, paraissant s'interesser de nouveau a la foule croissante. Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait un coup de balai; la fruitiere retirait sa derniere poelee de pommes de terre frites, tandis que le charcutier remettait en ordre les assiettes debandees de son comptoir. De tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient; des gaillards barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des gamins, avec le tapage de leurs gros souliers ferres, ecorchant le pave dans une glissade; d'autres, les deux mains au fond de leurs poches, fumaient d'un air reflechi, les yeux au soleil, les paupieres clignotantes. C'etait un envahissement du trottoir, de la chaussee, des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes ouvertes, s'arretant au milieu des voitures, faisant une trainee de blouses, de bourgerons et de vieux paletots, toute palie et deteinte sous la nappe de lumiere blonde qui enfilait la rue. Au loin, des cloches d'usine sonnaient; et les ouvriers ne se pressaient pas, rallumaient des pipes; puis, le dos arrondi, apres s'etre appeles d'un marchand de vin a l'autre, ils se decidaient a reprendre le chemin de l'atelier, en trainant les pieds. Gervaise s'amusa a suivre trois ouvriers, un grand et deux petits, qui se retournaient tous les dix pas; ils finirent par descendre la rue, ils vinrent droit a l'Assommoir du pere Colombe. -- Ah bien! murmura-t-elle, en voila trois qui ont un fameux poil dans la main! -- Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand; c'est Mes-Bottes, un camarade. L'Assommoir s'etait empli. On parlait tres fort, avec des eclats de voix qui dechiraient le murmure gras des enrouements. Des coups de poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter les verres. Tous debout, les mains croisees sur le ventre ou rejetees derriere le dos, les buveurs formaient de petits groupes, serres les uns contre les autres; il y avait des societes, pres des tonneaux, qui devaient attendre un quart d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournees au pere Colombe. -- Comment! c'est cet aristo de Cadet-Cassis! cria Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur l'epaule de Coupeau. Un joli monsieur qui fume du papier et qui a du linge!... On veut donc epater sa connaissance, on lui paye des douceurs! -- Hein! ne m'embete pas! repondit Coupeau, tres contrarie. Mais l'autre ricanait. -- Suffit! on est a la hauteur, mon bonhomme... Les mufes sont des mufes, voila! Il tourna le dos, apres avoir louche terriblement, en regardant Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayee. La fumee des pipes, l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans l'air charge d'alcool; et elle etouffait, prise d'une petite toux. -- Oh! c'est vilain de boire! dit-elle a demi-voix. Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mere, elle buvait de l'anisette, a Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ca l'avait degoutee; elle ne pouvait plus voir les liqueurs. -- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mange ma prune; seulement, je laisserai la sauce, parce que ca me ferait du mal. Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on put avaler de pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-la, ca n'etait pas mauvais. Quant au vitriol, a l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir! il n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait a la porte, lorsque ces cheulards-la entraient a la mine a poivre. Le papa Coupeau, qui etait zingueur comme lui, s'etait ecrabouille la tete sur le pave de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte, de la gouttiere du n deg. 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la place, il aurait plutot bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase: -- Dans notre metier, il faut des jambes solides. Gervaise avait repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait sur ses genoux, les regards perdus, revant, comme si les paroles du jeune ouvrier eveillaient en elle des pensees lointaines d'existence. Et elle dit encore, lentement, sans transition apparente: -- Mon Dieu! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand'chose... Mon ideal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah! je voudrais aussi elever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'etait possible... Il y a encore un ideal, ce serait de ne pas etre battue, si je me remettais jamais en menage; non, ca ne me plairait pas d'etre battue... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout... Elle cherchait, interrogeait ses desirs, ne trouvait plus rien de serieux qui la tentat. Cependant, elle reprit, apres avoir hesite: -- Oui, on peut a la fin avoir le desir de mourir dans son lit... Moi, apres avoir bien trime toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi. Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, etait deja debout, s'inquietant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite; elle eut la curiosite d'aller regarder, au fond, derriere la barriere de chene, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ca marchait, indiquant du doigt les differentes pieces de l'appareil, montrant l'enorme cornue d'ou tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses recipients de forme etrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas une fumee ne s'echappait; a peine entendait-on un souffle interieur, un ronflement souterrain; c'etait comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagne de ses deux camarades, etait venu s'accouder sur la barriere, en attendant qu'un coin du comptoir fut libre. Il avait un rire de poulie mal graissee, hochant la tete, les yeux attendris, fixes sur la machine a souler. Tonnerre de Dieu! elle etait bien gentille! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudat le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait plus derange, ca aurait joliment remplace les des a coudre de ce roussin de pere Colombe! Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de meme. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaiete dans les reflets eteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil a une source lente et entetee, qui a la longue devait envahir la salle, se repandre sur les boulevards exterieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula; et elle tachait de sourire, en murmurant: -- C'est bete, ca me fait froid, cette machine... la boisson me fait froid... Puis, revenant sur l'idee qu'elle caressait d'un bonheur parfait: -- Hein? n'est-ce pas? ca vaudrait bien mieux: travailler, manger du pain, avoir un trou a soi, elever ses enfants, mourir dans son lit... -- Et ne pas etre battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n'y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c'est pour ce soir, nous nous chaufferons les petons. Il avait baisse la voix, il lui parlait dans le cou, tandis qu'elle s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des hommes. Mais elle dit encore non, de la tete, a plusieurs reprises. Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait heureuse de savoir qu'il ne buvait pas. Bien sur, elle lui aurait dit oui, si elle ne s'etait pas jure de ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils gagnerent la porte, ils sortirent. Derriere eux, l'Assommoir restait plein, soufflant jusqu'a la rue le bruit des voix enrouees et l'odeur liquoreuse des tournees de vitriol. On entendait Mes-Bottes traiter le pere Colombe de fripouille, en l'accusant de n'avoir rempli son verre qu'a moitie. Lui, etait un bon, un chouette, un d'attaque. Ah! zut! le singe pouvait se fouiller, il ne retournait pas a la boite, il avait la flemme. Et il proposait aux deux camarades d'aller au _Petit bonhomme qui tousse_, une mine a poivre de la barriere Saint-Denis, ou l'on buvait du chien tout pur. -- Ah! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien! adieu, et merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite. Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la main, il ne la lachait pas, repetant: -- Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la Goutte-d'Or, ca ne vous allonge guere.... Il faut que j'aille chez ma soeur, avant de retourner au chantier.... Nous nous accompagnerons. Elle finit par accepter, et ils monterent lentement la rue des Poissonniers, cote a cote, sans se donner le bras. Il lui parlait de sa famille. La mere, maman Coupeau, une ancienne giletiere, faisait des menages, a cause de ses yeux qui s'en allaient. Elle avait eu ses soixante-deux ans le 3 du mois dernier. Lui, etait le plus jeune. L'une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de trente-six ans, travaillait dans les fleurs et habitait la rue des Moines, aux Batignolles. L'autre, agee de trente ans, avait epouse un chainiste, ce pince-sans-rire de Lorilleux. C'etait chez celle-la qu'il allait, rue de la Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, a gauche. Le soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux; c'etait une economie pour tous les trois. Meme, il passait chez eux les avertir de ne pas l'attendre, parce qu'il etait invite ce jour-la par un ami. Gervaise, qui l'ecoutait, lui coupa brusquement la parole pour lui demander en souriant: -- Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau? -- Oh! repondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont donne, parce que je prends generalement du cassis, quand ils m'emmenent de force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n'est-ce pas? -- Bien sur, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, declara la jeune femme. Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours la, derriere le mur de l'octroi, au nouvel hopital. Oh! la besogne ne manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce chantier de l'annee. Il y en avait des metres et des metres de gouttieres! -- Vous savez, dit-il, je vois l'hotel Boncoeur, quand je suis la-haut... Hier, vous etiez a la fenetre, j'ai fait aller les bras, mais vous ne m'avez pas apercu. Cependant, ils s'etaient deja engages d'une centaine de pas dans la rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arreta, levant les yeux, disant: -- Voila la maison... Moi, je suis ne plus loin, au 22... Mais cette maison-la, tout de meme, fait un joli tas de maconnerie! C'est grand comme une caserne, la dedans! Gervaise haussait le menton, examinait la facade. Sur la rue, la maison avait cinq etages, alignant chacun a la file quinze fenetres, dont les persiennes noires, aux lames cassees, donnaient un air de ruine a cet immense pan de muraille. En bas, quatre boutiques occupaient le rez-de-chaussee: a droite de la porte, une vaste salle de gargote graisseuse; a gauche, un charbonnier, un mercier et une marchande de parapluies. La maison paraissait d'autant plus colossale qu'elle s'elevait entre deux petites constructions basses, chetives, collees contre elle; et, carree, pareille a un bloc de mortier gache grossierement, se pourrissant et s'emiettant sous la pluie, elle profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits voisins, son enorme cube brut, ses flancs non crepis, couleur de boue, d'une nudite interminable de murs de prison, ou des rangees de pierres d'attente semblaient des machoires caduques, baillant dans le vide. Mais Gervaise regardait surtout la porte, une immense porte ronde, s'elevant jusqu'au deuxieme etage, creusant un porche profond, a l'autre bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande cour. Au milieu de ce porche, pave comme la rue, un ruisseau coulait, roulant une eau rose tres tendre. -- Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas. Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne put s'empecher de s'enfoncer sous le porche, jusqu'a la loge du concierge, qui etait a droite. Et la, au seuil, elle leva de nouveau les yeux. A l'interieur, les facades avaient six etages, quatre facades regulieres enfermant le vaste carre de la cour. C'etaient des murailles grises, mangees d'une lepre jaune, rayees de bavures par l'egouttement des toits, qui montaient toutes plates du pave aux ardoises, sans une moulure; seuls les tuyaux de descente se coudaient aux etages, ou les caisses beantes des plombs mettaient la tache de leur fonte rouillee. Les fenetres sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert glauque d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des matelas a carreaux bleus, qui prenaient l'air; devant d'autres, sur des cordes tendues, des linges sechaient, toute la lessive d'un menage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les culottes des gamins; il y en avait une, au troisieme, ou s'etalait une couche d'enfant, emplatree d'ordure. Du haut en bas, les logements trop petits crevaient au dehors, lachaient des bouts de leur misere par toutes les fentes. En bas, desservant chaque facade, une porte haute et etroite, sans boiserie, taillee dans le nu du platre, creusait un vestibule lezarde, au fond duquel tournaient les marches boueuses d'un escalier a rampe de fer; et l'on comptait ainsi quatre escaliers, indiques par les quatre premieres lettres de l'alphabet, peintes sur le mur. Les rez-de-chaussee etaient amenages en immenses ateliers, fermes par des vitrages noirs de poussiere: la forge d'un serrurier y flambait; on entendait plus loin les coups de rabot d'un menuisier; tandis que, pres de la loge, un laboratoire de teinturier lachait a gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre coulant sous le porche. Salie de flaques d'eau teintee, de copeaux, d'escarbilles de charbon, plantee d'herbe sur ses bords, entre ses paves disjoints, la cour s'eclairait d'une clarte crue, comme coupee en deux par la ligne ou le soleil s'arretait. Du cote de l'ombre, autour de la fontaine dont le robinet entretenait la une continuelle humidite, trois petites poules piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes crottees. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait du sixieme etage au pave, remontait, surprise de cette enormite, se sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur meme d'une ville, interessee par la maison, comme si elle avait eu devant elle une personne geante. -- Est-ce que madame demande quelqu'un? cria la concierge, intriguee, en paraissant a la porte de la loge. Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne. Elle retourna vers la rue; puis, comme Coupeau tardait, elle revint, attiree, regardant encore. La maison ne lui semblait pas laide. Parmi les loques pendues aux fenetres, des coins de gaiete riaient, une giroflee fleurie dans un pot, une cage de serins d'ou tombait un gazouillement, des miroirs a barbe mettant au fond de l'ombre des eclats d'etoiles rondes. En bas, un menuisier chantait, accompagne par les sifflements reguliers de sa varlope; pendant que, dans l'atelier de serrurerie, un tintamarre de marteaux battant en cadence faisait une grosse sonnerie argentine. Puis, a presque toutes les croisees ouvertes, sur le fond de la misere entrevue, des enfants montraient leurs tetes barbouillees et rieuses. des femmes cousaient, avec des profils calmes penches sur l'ouvrage. C'etait la reprise de la tache apres le dejeuner, les chambres vides des hommes travaillant au dehors, la maison rentrant dans cette grande paix, coupee uniquement du bruit des metiers, du bercement d'un refrain, toujours le meme, repete pendant des heures. La cour seulement etait un peu humide. Si Gervaise avait demeure la, elle aurait voulu un logement au fond, du cote du soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait cette odeur fade des logis pauvres, une odeur de poussiere ancienne, de salete rance; mais, comme l'acrete des eaux de teinture dominait, elle trouvait que ca sentait beaucoup moins mauvais qu'a l'hotel Boncoeur. Et elle choisissait deja sa fenetre, une fenetre dans l'encoignure de gauche, ou il y avait une petite caisse, plantee de haricots d'Espagne, dont les tiges minces commencaient a s'enrouler autour d'un berceau de ficelles. Je vous ai fait attendre, hein? dit Coupeau, qu'elle entendit tout d'un coup pres d'elle. C'est une histoire, quand je ne dine pas chez eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma soeur a achete du veau. Et comme elle avait eu un leger tressaillement de surprise, il continua, en promenant a son tour ses regards: -- Vous regardiez la maison. C'est toujours loue du haut en bas. Il y a trois cents locataires, je crois... Moi, si j'avais eu des meubles, j'aurais guette un cabinet... On serait bien ici, n'est-ce pas? -- Oui, on serait bien, murmura Gervaise. A Plassans, ce n'etait pas si peuple, dans notre rue... Tenez, c'est gentil, cette fenetre, au cinquieme, avec des haricots. Alors, avec son entetement, il lui demanda encore si elle voulait. Des qu'ils auraient un lit, ils loueraient la. Mais elle se sauvait, elle se hatait sous le porche, en le priant de ne pas recommencer ses betises. La maison pouvait crouler, elle n'y coucherait bien sur pas sous la meme couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en la quittant devant l'atelier de madame Fauconnier, put garder un instant dans la sienne sa main qu'elle lui abandonnait en toute amitie. Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de l'ouvrier zingueur continuerent. Il la trouvait joliment courageuse, quand il la voyait se tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore le moyen de coudre le soir a toutes sortes de chiffons. Il y avait des femmes pas propres, noceuses, sur leur bouche; mais, sacre matin! elle ne leur ressemblait guere, elle prenait trop la vie au serieux! Alors, elle riait, elle se defendait modestement. Pour son malheur, elle n'avait pas ete toujours aussi sage. Et elle faisait allusion a ses premieres couches, des quatorze ans; elle revenait sur les litres d'anisette vides avec sa mere, autrefois. L'experience la corrigeait un peu, voila tout. On avait tort de lui croire une grosse volonte; elle etait tres faible, au contraire; elle se laissait aller ou on la poussait, par crainte de causer de la peine a quelqu'un. Son reve etait de vivre dans une societe honnete, parce que la mauvaise societe, disait elle, c'etait comme un coup d'assommoir, ca vous cassait le crane, ca vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle se sentait prise d'une sueur devant l'avenir et se comparait a un sou lance en l'air retombant pile ou face, selon les hasards du pave. Tout ce qu'elle avait deja vu, les mauvais exemples etales sous ses yeux d'enfant, lui donnaient une fiere lecon. Mais Coupeau la plaisantait de ses idees noires, la ramenait a tout son courage, en essayant de lui pincer les hanches; elle le repoussait, lui allongeait des claques sur les mains, pendant qu'il criait en riant que, pour une femme faible, elle n'etait pas d'un assaut commode. Lui, rigoleur, ne s'embarrassait pas de l'avenir. Les jours amenaient les jours, pardi! On aurait toujours bien la niche et la patee. Le quartier lui semblait propre, a part une bonne moitie des soulards dont on aurait pu debarrasser les ruisseaux. Il n'etait pas mechant diable, tenait parfois des discours tres senses, avait meme un brin de coquetterie, une raie soignee sur le cote de la tete, de jolies cravates, une paire de souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une effronterie de singe, une drolerie gouailleuse d'ouvrier parisien, pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune. Tous deux avaient fini par se rendre une foule de services, a l'hotel Boncoeur. Coupeau allait lui chercher son lait, se chargeait de ses commissions, portait ses paquets de linge; souvent, le soir, comme il revenait du travail le premier, il promenait les enfants, sur le boulevard exterieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, montait dans l'etroit cabinet ou il couchait, sous les toits; et elle visitait ses vetements, mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de toile. Une grande familiarite s'etablissait entre eux. Elle ne s'ennuyait pas, quand il etait la, amusee des chansons qu'il apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris, toute nouvelle encore pour elle. Lui, a se frotter toujours contre ses jupes, s'allumait de plus en plus. Il etait pince, et ferme! Ca finissait parle gener. Il riait toujours, mais l'estomac si mal a l'aise, si serre, qu'il ne trouvait plus ca drole. Les betises continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans lui crier: " Quand est-ce? " Elle savait ce qu'il voulait dire, et elle lui promettait la chose pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la taquinait, se rendait chez elle avec ses pantoufles a la main, comme pour emmenager. Elle en plaisantait, passait tres bien sa journee sans une rougeur dans les continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il la faisait vivre. Pourvu qu'il ne fut pas brutal, elle lui tolerait tout. Elle se facha seulement un jour ou, voulant lui prendre un baiser de force, il lui avait arrache des cheveux. Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaiete. Il devenait tout chose. Gervaise, inquiete de certains regards, se barricadait la nuit. Puis, apres une bouderie qui avait dure du dimanche au mardi, tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper chez elle, vers onze heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir; mais il avait la voix si douce et si tremblante, qu'elle finit par retirer la commode poussee contre la porte. Quand il fut entre, elle le crut malade, tant il lui parut pale, les yeux rougis, le visage marbre. Et il restait debout, begayant, hochant la tete. Non, non, il n'etait pas malade. Il pleurait depuis deux heures, en haut, dans sa chambre; il pleurait comme un enfant, en mordant son oreiller, pour ne pas etre entendu des voisins. Voila trois nuits qu'il ne dormait plus. Ca ne pouvait pas continuer comme ca. -- Ecoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serree, sur le point d'etre repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce pas?... Nous allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je suis decide. Gervaise montrait une grande surprise. Elle etait tres grave. -- Oh! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous allez chercher la! Je ne vous ai jamais demande cette chose, vous le savez bien... Ca ne me convenait pas, voila tout... Oh! non, non, c'est serieux, maintenant; reflechissez, je vous en prie. Mais il continuait a hocher la tete, d'un air de resolution inebranlable. C'etait tout reflechi. Il etait descendu, parce qu'il avait besoin de passer une bonne nuit. Elle n'allait pas le laisser remonter pleurer, peut-etre! Des qu'elle aurait dit oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait se coucher tranquille. Il voulait simplement lui entendre dire oui. On causerait le lendemain. -- Bien sur, je ne dirai pas oui comme ca, repris Gervaise. Je ne tiens pas a ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir pousse a faire une betise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous avez tort de vous enteter. Vous ignorez vous-meme ce que vous eprouvez pour moi. Si vous ne me rencontriez pas de huit jours, ca vous passerait, je parie. Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la premiere, et puis les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont joliment embetes... Asseyez-vous la, je veux bien causer tout de suite. Alors, jusqu'a une heure du matin, dans la chambre noire, a la clarte fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher, ils discuterent leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas reveiller les deux enfants, Claude et Etienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la tete sur le meme oreiller. Et Gervaise revenait toujours a eux, les montrait a Coupeau; c'etait la une drole de dot qu'elle lui apportait, elle ne pouvait vraiment pas l'encombrer de deux mioches. Puis, elle etait prise de honte pour lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le quartier? On l'avait connue avec son amant, on savait son histoire; ce ne serait guere propre, quand on les verrait s'epouser, au bout de deux mois a peine. A toutes ces bonnes raisons, Coupeau repondait par des haussements d'epaules. Il se moquait bien du quartier! Il ne mettait pas son nez dans les affaires des autres; il aurait eu trop peur de le salir, d'abord! Eh bien! oui, elle avait eu Lantier avant lui. Ou etait le mal? Elle ne faisait pas la vie, elle n'amenerait pas des hommes dans son menage, comme tant de femmes, et des plus riches. Quant aux enfants, ils grandiraient, on les eleverait, parbleu! Jamais il ne trouverait une femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de plus de qualites. D'ailleurs, ce n'etait pas tout ca, elle aurait pu rouler sur les trottoirs, etre laide, faineante, degoutante, avoir une sequelle d'enfants crottes, ca n'aurait pas compte a ses yeux: il la voulait. -- Oui, je vous veux, repetait-il, en tapant son poing sur son genou d'un martelement continu. Vous entendez bien, je vous veux... Il n'y a rien a dire a ca, je pense? Gervaise, peu a peu, s'attendrissait. Une lachete du coeur et des sens la prenait, au milieu de ce desir brutal dont elle se sentait enveloppee. Elle ne hasardait plus que des objections timides, les mains tombees sur ses jupes, la face noyee de douceur. Du dehors, par la fenetre entr'ouverte, la belle nuit de juin envoyait des souffles chauds, qui effaraient la chandelle, dont la haute meche rougeatre charbonnait; dans le grand silence du quartier endormi, on entendait seulement les sanglots d'enfant d'un ivrogne, couche sur le dos, au milieu du boulevard; tandis que, tres loin, au fond de quelque restaurant, un violon jouait un quadrille canaille a quelque noce attardee, une petite musique cristalline, nette et deliee comme une phrase d'harmonica. Coupeau, voyant la jeune femme a bout d'arguments, silencieuse et vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait vers lui. Elle etait dans une de ces heures d'abandon dont elle se mefiait tant, gagnee, trop emue pour rien refuser et faire de la peine a quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait; il se contenta de lui serrer les poignets a les broyer, pour prendre possession d'elle; et ils eurent tous les deux un soupir, a cette legere douleur, dans laquelle se satisfaisait un peu de leur tendresse. -- Vous dites oui, n'est-ce pas? demanda-t-il. -- Comme vous me tourmentez! murmura-t-elle. Vous le voulez? eh bien, oui... Mon Dieu, nous faisons la une grande folie, peut-etre. Il s'etait leve, l'avait empoignee par la taille, lui appliquait un rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme cette caresse faisait un gros bruit, il s'inquieta le premier, regardant Claude et Etienne, marchant a pas de loup, baissant la voix. -- Chut! soyons sages, dit-il, il ne faut pas reveiller les gosses... A demain. Et il remonta a sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta pres d'une heure assise au bord de son lit, sans songer a se deshabiller. Elle etait touchee, elle trouvait Coupeau tres-honnete; car elle avait bien cru un moment que c'etait fini, qu'il allait coucher la. L'ivrogne, en bas, sous la fenetre, avait une plainte plus rauque de bete perdue. Au loin, le violon a la ronde canaille se taisait. Les jours suivants, Coupeau voulut decider Gervaise a monter un soir chez sa soeur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune femme, tres timide, montrait un grand effroi de cette visite aux Lorilleux. Elle remarquait parfaitement que le zingueur avait une peur sourde du menage. Sans doute il ne dependait pas de sa soeur, qui n'etait meme pas l'ainee. Maman Coupeau donnerait son consentement des deux mains, car jamais elle ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille, les Lorilleux passaient pour gagner jusqu'a dix francs par jour; et ils tiraient de la une veritable autorite. Coupeau n'aurait pas ose se marier, sans qu'ils eussent avant tout accepte sa femme. -- Je leur ai parle de vous, ils connaissent nos projets, expliquait-il a Gervaise. Mon Dieu! que vous etes enfant! Venez ce soir... Je vous ai avertie, n'est-ce pas? Vous trouverez ma soeur un peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours aimable. Au fond, ils sont tres vexes, parce que, si je me marie, je ne mangerai plus chez eux, et ce sera une economie de moins. Mais ca ne fait rien, ils ne vous mettront pas a la porte... Faites ca pour moi, c'est absolument necessaire. Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir, pourtant, elle ceda. Coupeau vint la chercher a huit heures et demie. Elle s'etait habillee: une robe noire, avec un chale a palmes jaunes en mousseline de laine imprimee, et un bonnet blanc garni d'une petite dentelle. Depuis six semaines qu'elle travaillait, elle avait economise les sept francs du chale et les deux francs cinquante du bonnet; la robe etait une vieille robe nettoyee et refaite. -- Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils faisaient le tour par la rue des Poissonniers. Oh! ils commencent a s'habituer a l'idee de me voir marie. Ce soir, ils ont l'air tres gentil... Et puis, si vous n'avez jamais vu faire des chaines d'or, ca vous amusera a regarder. Ils ont justement une commande pressee pour lundi. -- Ils ont de l'or chez eux? demanda Gervaise. Je crois bien, il y en --a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout. Cependant, ils s'etaient engages sous la porte ronde et avaient traverse la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixieme, escalier B. Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe et de ne plus la lacher. Elle leva les yeux, cligna les paupieres, en apercevant la haute tour creuse de la cage de l'escalier, eclairee par trois becs de gaz, de deux etages en deux etages; le dernier, tout en haut, avait l'air d'une etoile tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux autres jetaient de longues clartes, etrangement decoupees, le long de la spirale interminable des marches. -- Hein? dit le zingueur en arrivant au palier du premier etage, ca sent joliment la soupe a l'ognon. On a mange de la soupe a l'ognon pour sur. En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches graisseuses, les murs erafles montrant le platre, etait encore plein d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des couloirs s'enfoncaient, sonores de vacarme, des portes s'ouvraient, peintes en jaune, noircies a la serrure par la crasse des mains; et, au ras de la fenetre, le plomb soufflait une humidite fetide, dont la puanteur se melait a l'acrete de l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chaussee au sixieme, des bruits de vaisselle, des poelons qu'on barbotait, des casseroles qu'on grattait avec des cuillers pour les recurer. Au premier etage, Gervaise apercut, dans l'entrebaillement d'une porte, sur laquelle le mot: _Dessinateur_, etait ecrit en grosses lettres, deux hommes attables devant une toile ciree desservie, causant furieusement, au milieu de la fumee de leurs pipes. Le second etage et le troisieme, plus tranquilles, laissaient passer seulement par les fentes des boiseries la cadence d'un berceau, les pleurs etouffes d'un enfant, la grosse voix d'une femme coulant avec un sourd murmure d'eau courante, sans paroles distinctes; et elle put lire des pancartes clouees, portant des noms: _Madame Gaudron, cardeuse_, et plus loin: _Monsieur Madinier, atelier de cartonnage_. On se battait au quatrieme: un pietinement dont le plancher tremblait, des meubles culbutes, un effroyable tapage de jurons et de coups; ce qui n'empechait pas les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte ouverte, pour avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquieme, Gervaise dut souffler; elle n'avait pas l'habitude de monter; ce mur qui tournait toujours, ces logements entrevus qui defilaient, lui cassaient la tete. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier; le pere lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, pres du plomb, tandis que la mere, adossee a la rampe, nettoyait le bambin, avant d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait la jeune femme. Ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au sixieme, il se retourna pour l'aider d'un sourire. Elle, la tete levee, cherchait d'ou venait un filet de voix, qu'elle ecoutait depuis la premiere marche, clair et percant, dominant les autres bruits. C'etait, sous les toits, une petite vieille qui chantait en habillant des poupees a treize sous. Gervaise vit encore, au moment ou une grande fille rentrait avec un seau dans une chambre voisine, un lit defait, ou un homme en manches de chemise attendait, vautre, les yeux en l'air; sur la porte refermee, une carte de visite ecrite a la main indiquait: _Mademoiselle Clemence, repasseuse_. Alors, tout en haut, les jambes cassees, l'haleine courte, elle eut la curiosite de se pencher au-dessus de la rampe; maintenant, c'etait le bec de gaz d'en bas qui semblait une etoile, au fond du puits etroit des six etages; et les odeurs, la vie enorme et grondante de la maison, lui arrivaient dans une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur son visage inquiet, se hasardant la comme au bord d'un gouffre. -- Nous ne sommes pas arrives, dit Coupeau. Oh! c'est un voyage! Il avait pris, a gauche, un long corridor. Il tourna deux fois, la premiere encore a gauche, la seconde a droite. Le corridor s'allongeait toujours, se bifurquait, resserre, lezarde, decrepi, de loin en loin eclaire par une mince flamme de gaz; et les portes uniformes, a la file comme des portes de prison ou de couvent, continuaient a montrer, presque toutes grandes ouvertes, des interieurs de misere et de travail, que la chaude soiree de juin emplissait d'une buee rousse. Enfin, ils arriverent a un bout de couloir completement sombre. -- Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention! tenez-vous au mur; il y a trois marches. Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurite, prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une vive clarte s'etala sur le carreau. Ils entrerent. C'etait une piece etranglee, une sorte de boyau, qui semblait le prolongement meme du corridor. Un rideau de laine deteinte, en ce moment releve par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le premier compartiment contenait un lit, pousse sous un angle du plafond mansarde, un poele de fonte encore tiede du diner, deux chaises, une table et une armoire dont il avait fallu scier la corniche pour qu'elle put tenir entre le lit et la porte. Dans le second compartiment se trouvait installe l'atelier: au fond, une etroite forge avec son soufflet; a droite, un etau scelle au mur, sous une etagere ou trainaient des ferrailles; a gauche, aupres de la fenetre, un etabli tout petit, encombre de pinces, de cisailles, de scies microscopiques, grasses et tres sales. -- C'est nous! cria Coupeau, en s'avancant jusqu'au rideau de laine. Mais on ne repondit pas tout de suite. Gervaise, fort emotionnee, remuee surtout par cette idee qu'elle allait entrer dans un lieu plein d'or, se tenait derriere l'ouvrier, balbutiant, hasardant des hochements de tete, pour saluer. La grande clarte, une lampe brulant sur l'etabli, un brasier de charbon flambant dans la forge, accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant par voir madame Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts, a l'aide d'une grosse tenaille, un fil de metal noir, qu'elle passait dans les trous d'une filiere fixee a l'etau. Devant l'etabli, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'epaules plus greles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacite de singe, a un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts noueux. Ce fut le mari qui leva le premier la tete, une tete aux cheveux rares, d'une paleur jaune de vieille cire, longue et souffrante. -- Ah! c'est vous, bien, bien! murmura-t-il. Nous sommes presses, vous savez... N'entrez pas dans l'atelier, ca nous generait. Restez dans la chambre. Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet verdatre d'une boule d'eau, a travers laquelle la lampe envoyait sur son ouvrage un rond de vive lumiere. -- Prends les chaises! cria a son tour madame Lorilleux. C'est cette dame, n'est-ce pas? Tres bien, tres bien! Elle avait roule le fil; elle le porta a la forge, et la, activant le brasier avec un large eventail de bois, elle le mit a recuire, avant de le passer dans les derniers trous de la filiere. Coupeau avanca les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du rideau. La piece etait si etroite, qu'il ne put se caser a cote d'elle. Il s'assit en arriere, et il se penchait pour lui donner, dans le cou, des explications sur le travail. La jeune femme, interdite par l'etrange accueil des Lorilleux, mal a l'aise sous leurs regards obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui l'empechait d'entendre. Elle trouvait la femme tres vieille pour ses trente ans, l'air reveche, malpropre avec ses cheveux queue de vache, roules sur sa camisole defaite. Le mari, d'une annee plus age seulement, lui semblait un vieillard, aux minces levres mechantes, en manches de chemise, les pieds nus dans des pantoufles eculees. Et ce qui la consternait surtout, c'etait la petitesse de l'atelier, les murs barbouilles, la ferraille ternie des outils, toute la salete noire trainant la dans un bric-a-brac de marchand de vieux clous. Il faisait terriblement chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face verdie de Lorilleux; tandis que madame Lorilleux se decidait a retirer sa camisole, les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombes. -- Et l'or? demanda Gervaise a demi-voix. Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient, parmi toute cette crasse, le resplendissement qu'elle avait reve. Mais Coupeau s'etait mis a rire. -- L'or? dit-il; tenez, en voila, en voila encore, et en voila a vos pieds! Il avait indique successivement le fil aminci que travaillait sa soeur, et un autre paquet de fil, pareil a une liasse de fil de fer, accroche au mur, pres de l'etau; puis, se mettant a quatre pattes, il venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le carreau de l'atelier, un dechet, un brin semblable a la pointe d'une aiguille rouillee. Gervaise se recriait. Ce n'etait pas de l'or, peut-etre, ce metal noiratre, vilain comme du fer! Il dut mordre le dechet, lui montrer l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait ses explications: les patrons fournissaient l'or en fil, tout allie; les ouvriers le passaient d'abord par la filiere pour l'obtenir a la grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois pendant l'operation, afin qu'il ne cassat pas. Oh! il fallait une bonne poigne et de l'habitude! Sa soeur empechait son mari de toucher aux filieres, parce qu'il toussait. Elle avait de fameux bras, il lui avait vu tirer l'or aussi mince qu'un cheveu. Cependant, Lorilleux, pris d'un acces de toux, se pliait sur son tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix suffoquee, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il eut constate la chose uniquement pour lui: -- Moi, je fais la colonne. Coupeau forca Gervaise a se lever. Elle pouvait bien s'approcher, elle verrait. Le chainiste consentit d'un grognement. Il enroulait le fil prepare par sa femme autour d'un mandrin, une baguette d'acier tres-mince. Puis, il donna un leger coup de scie, qui tout le long du mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite il souda. Les maillons etaient poses sur un gros morceau de charbon de bois. Il les mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un verre casse, a cote de lui; et, rapidement, il les rougissait a la lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut une centaine de maillons, il se remit une fois encore a son travail menu, appuye au bord de la cheville, un bout de planchette que le frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille a la pince, la serrait d'un cote, l'introduisait dans la maille superieure deja en place, la rouvrait a l'aide d'une pointe; cela avec une regularite continue, les mailles succedant aux mailles, si vivement, que la chaine s'allongeait peu a peu sous les yeux de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de bien comprendre. -- C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forcat, la gourmette, la corde. Mais ca, c'est la colonne. Lorilleux ne fait que la colonne. Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en continuant a pincer les mailles, invisibles entre ses ongles noirs: -- Ecoute donc, Cadet-Cassis!... J'etablissais un calcul, ce matin. J'ai commence a douze ans, n'est-ce pas? Eh bien! sais-tu quel bout de colonne j'ai du faire au jour d'aujourd'hui? Il leva sa face pale, cligna ses paupieres rougies. -- Huit mille metres, entends-tu! Deux lieues!... Hein! un bout de colonne de deux lieues! Il y a de quoi entortiller le cou a toutes les femelles du quartier... Et, tu sais, le bout s'allonge toujours. J'espere bien aller de Paris a Versailles. Gervaise etait retournee s'asseoir, desillusionnee, trouvant tout tres-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la genait surtout, c'etait le silence garde sur son mariage, sur cette affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne serait certainement pas venue. Les Lorilleux continuaient a la traiter en curieuse importune amenee par Coupeau. Et une conversation s'etant enfin engagee, elle roula uniquement sur les locataires de la maison. Madame Lorilleux demanda a son frere s'il n'avait pas entendu en montant les gens du quatrieme se battre. Ces Benard s'assommaient tous les jours; le mari rentrait soul comme un cochon; la femme aussi avait bien des torts, elle criait des choses degoutantes. Puis, on parla du dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un poseur crible de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec des camarades. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait plus que d'une patte; le patron avait encore congedie deux ouvrieres la veille; ce serait pain benit, s'il faisait la culbute, car il mangeait tout, il laissait ses enfants le derriere nu. Madame Gaudron cardait drolement ses matelas: elle se trouvait encore enceinte, ce qui finissait par n'etre guere propre, a son age. Le proprietaire venait de donner conge aux Coquet, du cinquieme; ils devaient trois termes; puis, ils s'entetaient a allumer leur fourneau sur le carre; meme que, le samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du sixieme, en reportant ses poupees, etait descendue a temps pour empecher le petit Linguerlot d'avoir le corps tout brule. Quant a mademoiselle Clemence, la repasseuse, elle se conduisait comme elle l'entendait, mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle possedait un coeur d'or. Hein! quel dommage, une belle fille pareille aller avec tous les hommes! On la rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour sur. -- Tiens, en voila une, dit Lorilleux a sa femme, en lui donnant le bout de chaine auquel il travaillait depuis le dejeuner. Tu peux la dresser. Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lache pas aisement une plaisanterie: -- Encore quatre pieds et demi... Ca me rapproche de Versailles. Cependant, madame Lorilleux, apres l'avoir fait recuire, dressait la colonne, en la passant a la filiere de reglage. Elle la mit ensuite dans une petite casserole de cuivre a long manche, pleine d'eau seconde, et la derocha au feu de la forge. Gervaise, de nouveau poussee par Coupeau, dut suivre cette derniere operation. Quand la chaine fut derochee, elle devint d'un rouge sombre. Elle etait finie, prete a livrer. -- On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les polisseuses qui frottent ca avec du drap. Mais Gervaise se sentait a bout de courage. La chaleur, de plus en plus forte, la suffoquait. On laissait la porte fermee, parce que le moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors, comme on ne parlait pas toujours de leur mariage, elle voulut s'en aller, elle tira legerement la veste de Coupeau. Celui-ci comprit. Il commencait, d'ailleurs, a etre egalement embarrasse et vexe de cette affectation de silence. -- Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons travailler. Il pietina un instant, il attendit, esperant un mot, une allusion quelconque. Enfin, il se decida a entamer les choses lui-meme. -- Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez le temoin de ma femme. Le chainiste leva la tete, joua la surprise, avec un ricanement; tandis que sa femme, lachant les filieres, se plantait au milieu de l'atelier. -- C'est donc serieux? murmura-t-il. Ce sacre Cadet-Cassis, on ne sait jamais s'il veut rire. -- Ah! oui, madame est la personne, dit a son tour la femme en devisageant Gervaise. Mon Dieu! nous n'avons pas de conseil a vous donner, nous autres... C'est une drole d'idee de se marier tout de meme. Enfin, si ca vous va a l'un et a l'autre. Quand ca ne reussit pas, on s'en prend a soi, voila tout. Et ca ne reussit pas souvent, pas souvent, pas souvent... La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tete, passant de la figure de la jeune femme a ses mains, a ses pieds, comme si elle avait voulu la deshabiller, pour lui voir les grains de la peau. Elle dut la trouver mieux qu'elle ne comptait. -- Mon frere est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus pince. Sans doute, la famille aurait peut-etre desire... On fait toujours des projets. Mais les choses tournent si drolement... Moi, d'abord, je ne veux pas me disputer. Il nous aurait amene la derniere des dernieres, je lui aurais dit: Epouse-la et fiche-moi la paix... Il n'etait pourtant pas mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien qu'il ne jeunait guere. Et toujours sa soupe chaude, juste a la minute... Dis donc, Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble a Therese, tu sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine? -- Oui, il y a un faux air, repondit le chainiste. -- Et vous avez deux enfants, madame. Ah! ca, par exemple, je l'ai dit a mon frere: Je ne comprends pas comment tu epouses une femme qui a deux enfants... Il ne faut pas vous facher, si je prends ses interets; c'est bien naturel... Vous n'avez pas l'air fort, avec ca... N'est-ce pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air fort? -- Non, non, elle n'est pas forte. Ils ne parlerent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait, a leurs regards obliques et au pincement de leurs levres, qu'ils y faisaient allusion. Elle restait devant eux, serree dans son mince chale a palmes jaunes, repondant par des monosyllabes, comme devant des juges. Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier: -- Ce n'est pas tout ca... Ce que vous dites et rien, c'est la meme chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calcule sur l'almanach. Est-ce convenu? ca vous va-t-il? -- Oh! ca nous va toujours, dit sa soeur. Tu n'avais pas besoin de nous consulter... Je n'empecherai pas Lorilleux d'etre temoin. Je veux avoir la paix. Gervaise, la tete basse, ne sachant plus a quoi s'occuper, avait fourre le bout de son pied dans un losange de la claie de bois, dont le carreau de l'atelier etait couvert; puis, de peur d'avoir derange quelque chose en le retirant, elle s'etait baissee, tatant avec la main. Lorilleux, vivement, approcha la lampe. Et il lui examinait les doigts avec mefiance. -- Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, ca se colle sous les souliers, et ca s'emporte, sans qu'on le sache. Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un milligramme de dechet. Et il montra la patte de lievre avec laquelle il brossait les parcelles d'or restees sur la cheville, et la peau etalee sur ses genoux, mise la pour les recevoir. Deux fois par semaine, on balayait soigneusement l'atelier; on gardait les ordures, on les brulait, on passait les cendres, dans lesquelles on trouvait par mois jusqu'a vingt-cinq et trente francs d'or. Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de Gervaise. -- Mais il n'y a pas a se facher, murmura-t-elle, avec un sourire aimable. Madame peut regarder ses semelles. Et Gervaise, tres-rouge, se rassit, leva ses pieds, fit voir qu'il n'y avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant: Bonsoir! d'une voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors, elle sortit a son tour, apres avoir balbutie une phrase de politesse: elle esperait bien qu'on se reverrait et qu'on s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux s'etaient deja remis a l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier, ou la petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise glisse sur l'epaule, la peau rougie par le reflet du brasier, tirait un nouveau fil, gonflait a chaque effort son cou, dont les muscles se roulaient, pareils a des ficelles. Le mari, courbe sous la lueur verte de la boule d'eau, recommencant un bout de chaine, ployait la maille a la pince, la serrait d'un cote, l'introduisait dans la maille superieure, la rouvrait a l'aide d'une pointe, continuellement, mecaniquement, sans perdre un geste pour essuyer la sueur de sa face. Quand Gervaise deboucha des corridors sur le palier du sixieme, elle ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux: -- Ca ne promet pas beaucoup de bonheur. Coupeau branla furieusement la tete. Lorilleux lui revaudrait cette soiree-la. Avait-on jamais vu un pareil grigou! croire qu'on allait lui emporter trois grains de sa poussiere d'or! Toutes ces histoires, c'etait de l'avarice pure. Sa soeur avait peut-etre cru qu'il ne se marierait jamais, pour lui economiser quatre sous sur son pot-au-feu? Enfin, ca se ferait quand meme le 29 juillet. Il se moquait pas mal d'eux! Mais Gervaise, en descendant l'escalier, se sentait toujours le coeur gros, tourmentee d'une bete de peur, qui lui faisait fouiller avec inquietude les ombres grandies de la rampe. A cette heure, l'escalier dormait, desert, eclaire seulement par le bec de gaz du second etage, dont la flamme rapetissee mettait, au fond de ce puits de tenebres, la goutte de clarte d'une veilleuse. Derriere les portes fermees, on entendait le gros silence, le sommeil ecrase des ouvriers couches au sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait de la chambre de la repasseuse, tandis qu'un filet de lumiere glissait par la serrure de mademoiselle Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de ciseaux, les robes de gaze des poupees a treize sous. En bas, chez madame Gaudron, un enfant continuait a pleurer. Et les plombs soufflaient une puanteur plus forte, au milieu de la grande paix, noire et muette. Puis, dans la cour, pendant que Coupeau demandait le cordon d'une voix chantante, Gervaise se retourna, regarda une derniere fois la maison. Elle paraissait grandie sous le ciel sans lune. Les facades grises, comme nettoyees de leur lepre et badigeonnees d'ombre, s'etendaient, montaient; et elles etaient plus nues encore, toutes plates, deshabillees des loques sechant le jour au soleil. Les fenetres closes dormaient. Quelques-unes, eparses, vivement allumees, ouvraient des yeux, semblaient faire loucher certains coins. Au-dessus de chaque vestibule, de bas en haut, a la file, les vitres des six paliers, blanches d'une lueur pale, dressaient une tour etroite de lumiere. Un rayon de lampe, tombe de l'atelier de cartonnage, au second, mettait une trainee jaune sur le pave de la cour, trouant les tenebres qui noyaient les ateliers du rez-de-chaussee. Et, du fond de ces tenebres, dans le coin humide, des gouttes d'eau, sonores au milieu du silence, tombaient une a une du robinet mal tourne de la fontaine. Alors, il sembla a Gervaise que la maison etait sur elle, ecrasante, glaciale a ses epaules. C'etait toujours sa bete de peur, un enfantillage dont elle souriait ensuite. -- Prenez garde! cria Coupeau. Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une grande mare, qui avait coule de la teinturerie. Ce jour-la, la mare etait bleue, d'un azur profond de ciel d'ete, ou la petite lampe de nuit du concierge allumait des etoiles. III Gervaise ne voulait pas de noce. A quoi bon depenser de l'argent? Puis, elle restait un peu honteuse; il lui semblait inutile d'etaler le mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se recriait: on ne pouvait pas se marier comme ca, sans manger un morceau ensemble. Lui, se battait joliment l'oeil du quartier! Oh! quelque chose de tout simple, un petit tour de balade l'apres-midi, en attendant d'aller tordre le cou a un lapin, au premier gargot venu. Et pas de musique au dessert, bien sur, pas de clarinette pour secouer le panier aux crottes des dames. Histoire de trinquer seulement, avant de revenir faire dodo chacun chez soi. Le zingueur, plaisantant, rigolant, decida la jeune femme, lorsqu'il lui eut jure qu'on ne s'amuserait pas. Il aurait l'oeil sur les verres, pour empecher les coups de soleil. Alors, il organisa un pique-nique a cent sous par tete, chez Auguste, au _Moulin-d'Argent_, boulevard de la Chapelle. C'etait un petit marchand de vin dans les prix doux, qui avait un bastringue au fond de son arriere-boutique, sous les trois acacias de sa cour. Au premier, on serait parfaitement bien. Pendant dix jours, il racola des convives, dans la maison de sa soeur, rue de la Goutte-d'Or: M. Madinier, mademoiselle Remanjou, madame Gaudron et son mari. Il finit meme par faire accepter a Gervaise deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes: sans doute Mes-Bottes levait le coude, mais il avait un appetit si farce, qu'on l'invitait toujours dans les pique-nique, a cause de la tete du marchand de soupe en voyant ce sacre trou-la avaler ses douze livres de pain. La jeune femme, de son cote, promit d'amener sa patronne, madame Fauconnier, et les Boche, de tres braves gens. Tout compte fait, on se trouverait quinze a table. C'etait assez. Quand on est trop de monde, ca se termine toujours par des disputes. Cependant, Coupeau n'avait pas le sou. Sans chercher a craner, il entendait agir en homme propre. Il emprunta cinquante francs a son patron. La-dessus, il acheta d'abord l'alliance, une alliance d'or de douze francs, que Lorilleux lui procura en fabrique pour neuf francs. Il se commanda ensuite une redingote, un pantalon et un gilet, chez un tailleur de la rue Myrrha, auquel il donna seulement un acompte de vingt-cinq francs; ses souliers vernis et son bolivar pouvaient encore marcher. Quand il eut mis de cote les dix francs du pique-nique, son ecot et celui de Gervaise, les enfants devant passer par-dessus le marche, il lui resta tout juste six francs, le prix d'une messe a l'autel des pauvres. Certes, il n'aimait pas les corbeaux, ca lui crevait le coeur de porter ses six francs a ces galfatres-la, qui n'en avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage sans messe, on avait beau dire, ce n'etait pas un mariage. Il alla lui-meme a l'eglise marchander; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un vieux petit pretre, en soutane sale, voleur comme une fruitiere. Il avait envie de lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui demanda s'il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe d'occasion, point trop deterioree, et dont un couple bon enfant ferait encore son beurre. Le vieux petit pretre, tout en grognant que Dieu n'aurait aucun plaisir a benir son union, finit par lui laisser sa messe a cinq francs. C'etait toujours vingt sous d'economie. Il lui restait vingt sous. Gervaise, elle aussi, tenait a etre propre. Des que le mariage fut decide, elle s'arrangea, fit des heures en plus, le soir, arriva a mettre trente francs de cote. Elle avait une grosse envie d'un petit mantelet de soie, affiche treize francs, rue du Faubourg-Poissonniere. Elle se le paya, puis racheta pour dix francs au mari d'une blanchisseuse, morte dans la maison de madame Fauconnier, une robe de laine gros bleu, qu'elle refit completement a sa taille. Avec les sept francs qui restaient, elle eut une paire de gants de coton, une rose pour son bonnet et des souliers pour son aine Claude. Heureusement les petits avaient des blouses possibles. Elle passa quatre nuits, nettoyant tout, visitant jusqu'aux plus petits trous de ses bas et de sa chemise. Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, Gervaise et Coupeau, en rentrant du travail, eurent encore a trimer jusqu'a onze heures. Puis, avant de se coucher chacun chez soi, ils passerent une heure ensemble, dans la chambre de la jeune femme, bien contents d'etre au bout de cet embarras. Malgre leur resolution de ne pas se casser les cotes pour le quartier, ils avaient fini par prendre les choses a coeur et par s'ereinter. Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient debout. Mais, tout de meme, ils poussaient un gros soupir de soulagement. Maintenant, c'etait regle. Coupeau avait pour temoins M. Madinier et Bibi-la-Grillade; Gervaise comptait sur Lorilleux et sur Boche. On devait aller tranquillement a la mairie et a l'eglise, tous les six, sans trainer derriere soi une queue de monde. Les deux soeurs du marie avaient meme declare qu'elles resteraient chez elles, leur presence n'etant pas necessaire. Seule maman Coupeau s'etait mise a pleurer, en disant qu'elle partirait plutot en avant, pour se cacher dans un coin; et on avait promis de l'emmener. Quant au rendez-vous de toute la societe, il etait fixe a une heure, au _Moulin-d'Argent_. De la on irait gagner la faim dans la plaine Saint-Denis; on prendrait le chemin de fer et on retournerait a pattes, le long de la grande route. La partie s'annoncait tres bien, pas une bosse a tout avaler, mais un brin de rigolade, quelque chose de gentil et d'honnete. Le samedi matin, en s'habillant, Coupeau fut pris d'inquietude, devant sa piece de vingt sous. Il venait de songer que, par politesse, il lui faudrait offrir un verre de vin et une tranche de jambon aux temoins, en attendant le diner. Puis, il y aurait peut-etre des frais imprevus. Decidement, vingt sous, ca ne suffisait pas. Alors, apres s'etre charge de conduire Claude et Etienne chez madame Boche, qui devait les amener le soir au diner, il courut rue de la Goutte-d'Or et monta carrement emprunter dix francs a Lorilleux. Par exemple, ca lui ecorchait le gosier, car il s'attendait a la grimace de son beau-frere. Celui-ci grogna, ricana d'un air de mauvaise bete, et finalement preta les deux pieces de cent sous. Mais Coupeau entendit sa soeur qui disait entre ses dents que " ca commencait bien. " Le mariage a la mairie etait pour dix heures et demie. Il faisait tres beau, un soleil du tonnerre, rotissant les rues. Pour ne pas etre regardes, les maries, la maman et les quatre temoins se separerent en deux bandes. En avant, Gervaise marchait au bras de Lorilleux, tandis que M. Madinier conduisait maman Coupeau; puis, a vingt pas, sur l'autre trottoir, venaient Coupeau, Boche et Bibi-la-Grillade. Ces trois-la etaient en redingote noire, le dos rond, les bras ballants; Boche avait un pantalon jaune; Bibi-la-Grillade, boutonne jusqu'au cou, sans gilet, laissait passer seulement un coin de cravate roule en corde. Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit a queue carree; et les passants s'arretaient pour voir ce monsieur promenant la grosse mere Coupeau, en chale vert, en bonnet noir, avec des rubans rouges. Gervaise, tres douce, gaie, dans sa robe d'un bleu dur, les epaules serrees sous son etroit mantelet, ecoutait complaisamment les ricanements de Lorilleux, perdu au fond d'un immense paletot sac, malgre la chaleur; puis, de temps a autre, au coude des rues, elle tournait un peu la tete, jetait un fin sourire a Coupeau, que ses vetements neufs, luisants au soleil, genaient. Tout en marchant tres-lentement, ils arriverent a la mairie une grande demi-heure trop tot. Et, comme le maire fut en retard, leur tour vint seulement vers onze heures. Ils attendirent sur des chaises, dans un coin de la salle, regardant le haut plafond et la severite des murs, parlant bas, reculant leurs sieges par exces de politesse, chaque fois qu'un garcon de bureau passait. Pourtant, a demi-voix, ils traitaient le maire de faineant; il devait etre pour sur chez sa blonde, a frictionner sa goutte; peut-etre bien aussi qu'il avait avale son echarpe. Mais, quand le magistrat parut, ils se leverent respectueusement. On les fit rasseoir. Alors, ils assisterent a trois mariages, perdus dans trois noces bourgeoises, avec des mariees en blanc, des fillettes frisees, des demoiselles a ceintures roses, des corteges interminables de messieurs et de dames sur leur trente-et-un, l'air tres comme il faut. Puis, quand on les appela, ils faillirent ne pas etre maries, Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva en bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils etaient encore de jolis cocos dans cette boite, de se ficher du monde, parce qu'on n'avait pas des gants beurre frais a leur mettre sous le nez! Et les formalites, la lecture du Code, les questions posees, la signature des pieces, furent expediees si rondement, qu'ils se regarderent, se croyant voles d'une bonne moitie de la ceremonie. Gervaise, etourdie, le coeur gonfle, appuyait son mouchoir sur ses levres. Maman Coupeau pleurait a chaudes larmes. Tous s'etaient appliques sur le registre, dessinant leurs noms, en grosses lettres boiteuses, sauf le marie qui avait trace une croix, ne sachant pas ecrire. Ils donnerent chacun quatre sous pour les pauvres. Lorsque le garcon remit a Coupeau le certificat de mariage, celui-ci, le coude pousse par Gervaise, se decida a sortir encore cinq sous. La trotte etait bonne de la mairie a l'eglise. En chemin, les hommes prirent de la biere, maman Coupeau et Gervaise, du cassis avec de l'eau. Et ils eurent a suivre une longue rue, ou le soleil tombait d'aplomb, sans un filet d'ombre. Le bedeau les attendait au milieu de l'eglise vide; il les poussa vers une petite chapelle, en leur demandant furieusement si c'etait pour se moquer de la religion qu'ils arrivaient en retard. Un pretre vint a grandes enjambees, l'air maussade, la face pale de faim, precede par un clerc en surplis sale qui trottinait. Il depecha sa messe, mangeant les phrases latines, se tournant, se baissant, elargissant les bras, en hate, avec des regards obliques sur les maries et sur les temoins. Les maries, devant l'autel, tres-embarrasses, ne sachant pas quand il fallait s'agenouiller, se lever, s'asseoir, attendaient un geste du clerc. Les temoins, pour etre convenables, se tenaient debout tout le temps; tandis que maman Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le livre de messe qu'elle avait emprunte a une voisine. Cependant, midi avait sonne, la derniere messe etait dite, l'eglise s'emplissait du pietinement des sacristains, du vacarme des chaises remises en place. On devait preparer le maitre-autel pour quelque fete, car on entendait le marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au fond de la chapelle perdue, dans la poussiere d'un coup de balai donne par le bedeau, le pretre a l'air maussade promenait vivement ses mains seches sur les tetes inclinees de Gervaise et de Coupeau, et semblait les unir au milieu d'un demenagement, pendant une absence du bon Dieu, entre deux messes serieuses. Quand la noce eut de nouveau signe sur un registre, a la sacristie, et qu'elle se retrouva en plein soleil, sous le porche, elle resta un instant la, ahurie, essoufflee d'avoir ete menee au galop. -- Voila! dit Coupeau, avec un rire gene. Il se dandinait, il ne trouvait rien la de rigolo. Pourtant, il ajouta: -- Ah bien! ca ne traine pas. Ils vous envoient ca en quatre mouvements... C'est comme chez les dentistes: on n'a pas le temps de crier ouf! ils marient sans douleur. -- Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura Lorilleux en ricanant. Ca se bacle en cinq minutes et ca tient bon toute la vie... Ah! ce pauvre Cadet-Cassis, va! Et les quatre temoins donnerent des tapes sur les epaules du zingueur qui faisait le gros dos. Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant. Elle repondait aux paroles entrecoupees de la vieille femme: -- N'ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ca tournait mal, ca ne serait pas de ma faute. Non, bien sur, j'ai trop envie d'etre heureuse... Enfin, c'est fait, n'est-ce pas? C'est a lui et a moi de nous entendre et d'y mettre du notre. Alors, on alla droit au _Moulin-d'Argent_. Coupeau avait pris le bras de sa femme. Ils marchaient vite, riant, comme emportes, a deux cents pas devant les autres, sans voir les maisons, ni les passants, ni les voitures. Les bruits assourdissants du faubourg sonnaient des cloches a leurs oreilles. Quand ils arriverent chez le marchand de vin, Coupeau commanda tout de suite deux litres, du pain et des tranches de jambon, dans le petit cabinet vitre du rez-de-chaussee, sans assiettes ni nappe, simplement pour casser une croute. Puis, voyant Boche et Bibi-la-Grillade montrer un appetit serieux, il fit venir un troisieme litre et un morceau de brie. Maman Coupeau n'avait pas faim, etait trop suffoquee pour manger. Gervaise, qui mourait de soif, buvait de grands verres d'eau a peine rougie. -- Ca me regarde, dit Coupeau, en passant immediatement au comptoir, ou il paya quatre francs cinq sous. Cependant, il etait une heure, les invites arrivaient. Madame Fauconnier, une femme grasse, belle encore, parut la premiere; elle avait une robe ecrue, a fleurs imprimees, avec une cravate rose et un bonnet tres charge de fleurs. Ensuite vinrent ensemble mademoiselle Remanjou, toute fluette dans l'eternelle robe noire qu'elle semblait garder meme pour se coucher, et le menage Gaudron, le mari, d'une lourdeur de brute, faisant craquer sa veste brune au moindre geste, la femme, enorme, etalant son ventre de femme enceinte, dont sa jupe, d'un violet cru, elargissait encore la rondeur. Coupeau expliqua qu'il ne faudrait pas attendre Mes-Bottes; le camarade devait retrouver la noce sur la route de Saint-Denis. -- Ah bien! s'ecria madame Lerat en entrant, nous allons avoir une jolie saucee! Ca va etre drole! Et elle appela la societe sur la porte du marchand de vin, pour voir les nuages, un orage d'un noir d'encre qui montait rapidement au sud de Paris. Madame Lerat, l'ainee des Coupeau, etait une grande femme, seche, masculine, parlant du nez, fagotee dans une robe puce trop large, dont les longs effiles la faisaient ressembler a un caniche maigre sortant de l'eau. Elle jouait avec son ombrelle comme avec un baton. Quand elle eut embrasse Gervaise, elle reprit: -- Vous n'avez pas idee, on recoit un soufflet dans la rue.... On dirait qu'on vous jette du feu a la figure. Tout le monde declara alors sentir l'orage depuis longtemps. Quand on etait sorti de l'eglise, M. Madinier avait bien vu ce dont il retournait. Lorilleux racontait que ses cors l'avaient empeche de dormir; a partir de trois heures du matin. D'ailleurs, ca ne pouvait pas finir autrement; voila trois jours qu'il faisait vraiment trop chaud. -- Oh! ca va peut-etre couler, repetait Coupeau, debout a la porte, interrogeant le ciel d'un regard inquiet. On n'attend plus que ma soeur, on pourrait tout de meme partir, si elle arrivait. Madame Lorilleux, en effet, etait en retard. Madame Lerat venait de passer chez elle, pour la prendre; mais, comme elle l'avait trouvee en train de mettre son corset, elles s'etaient disputees toutes les deux. La grande veuve ajouta a l'oreille de son frere: -- Je l'ai plantee la. Elle est d'une humeur!... Tu verras quelle tete! Et la noce dut patienter un quart d'heure encore, pietinant dans la boutique du marchand de vin, coudoyee, bousculee, au milieu des hommes qui entraient boire un canon sur le comptoir. Par moments, Boche, ou madame Fauconnier ou Bibi-la-Grillade, se detachaient, s'avancaient au bord du trottoir, les yeux en l'air. Ca ne coulait pas du tout; le jour baissait, des souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de petits tourbillons de poussiere blanche. Au premier coup de tonnerre, mademoiselle Remanjou se signa. Tous les regards se portaient avec anxiete sur l'oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace: il etait deja deux heures moins vingt. -- Allez-y! cria Coupeau. Voila les anges qui pleurent. Une rafale de pluie balayait la chaussee, ou des femmes fuyaient, en tenant leurs jupes a deux mains. Et ce fut sous cette premiere ondee que madame Lorilleux arriva enfin, essoufflee, furibonde, se battant sur le seuil avec son parapluie, qui ne voulait pas se fermer. -- A-t-on jamais vu! begayait-elle. Ca m'a pris juste a la porte. J'avais envie de remonter et de me deshabiller. J'aurais rudement bien fait... Ah! elle est jolie, la noce! Je le disais, je voulais tout renvoyer a samedi prochain. Et il pleut parce qu'on ne m'a pas ecoutee! Tant mieux! tant mieux que le ciel creve! Coupeau essaya de la calmer. Mais elle l'envoya coucher. Ce ne serait pas lui qui payerait sa robe, si elle etait perdue. Elle avait une robe de soie noire, dans laquelle elle etouffait; le corsage, trop etroit, tirait sur les boutonnieres, la coupait aux epaules; et la jupe, taillee en fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu'elle devait marcher a tout petits pas. Pourtant, les dames de la societe la regardaient, les levres pincees, l'air emu de sa toilette. Elle ne parut meme pas voir Gervaise, assise a cote de maman Coupeau. Elle appela Lorilleux, lui demanda son mouchoir; puis, dans un coin de la boutique, soigneusement, elle essuya une a une les gouttes de pluie roulees sur la soie. Cependant, l'ondee avait brusquement cesse. Le jour baissait encore, il faisait presque nuit, une nuit livide traversee par de larges eclairs. Bibi-la-Grillade repetait en riant qu'il allait tomber des cures, bien sur. Alors, l'orage eclata avec une extreme violence. Pendant une demi-heure, l'eau tomba a seaux, la foudre gronda sans relache. Les hommes, debout devant la porte, contemplaient le voile gris de l'averse, les ruisseaux grossis, la poussiere d'eau volante montant du clapotement des flaques. Les femmes s'etaient assises, effrayees, les mains aux yeux. On ne causait plus, la gorge un peu serree. Une plaisanterie risquee sur le tonnerre par Boche, disant que saint Pierre eternuait la-haut, ne fit sourire personne. Mais, quand la foudre espaca ses coups, se perdit au loin, la societe recommenca a s'impatienter, se facha contre l'orage, jurant et montrant le poing aux nuees. Maintenant, du ciel couleur de cendre, une pluie fine tombait, interminable. -- Il est deux heures passees, cria madame Lorilleux. Nous ne pouvons pourtant pas coucher ici! Mademoiselle Remanjou ayant parle d'aller a la campagne tout de meme, quand on devrait s'arreter dans le fosse des fortifications, la noce se recria: les chemins devaient etre jolis, on ne pourrait seulement pas s'asseoir sur l'herbe; puis, ca ne paraissait pas fini, il reviendrait peut-etre une saucee. Coupeau, qui suivait des yeux un ouvrier trempe marchant tranquillement sous la pluie, murmura: -- Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur la route de Saint-Denis, il n'attrapera pas un coup de soleil. Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur grandissait. Ca devenait crevant a la fin. Il fallait decider quelque chose. On ne comptait pas sans doute se regarder comme ca le blanc des yeux jusqu'au diner. Alors, pendant un quart d'heure, en face de l'averse entetee, on se creusa le cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux cartes; Boche, de temperament polisson et sournois, savait un petit jeu bien drole, le jeu du confesseur; madame Gaudron parlait d'aller manger de la tarte aux ognons, chaussee Clignancourt; madame Lerat aurait souhaite qu'on racontat des histoires; Gaudron ne s'embetait pas, se trouvait bien la, offrait seulement de se mettre a table tout de suite. Et, a chaque proposition, on discutait, on se fachait: c'etait bete, ca endormirait tout le monde, on les prendrait pour des moutards. Puis, comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait quelque chose de bien simple, une promenade sur les boulevards exterieurs jusqu'au Pere-Lachaise, ou l'on pourrait entrer voir le tombeau d'Heloise et d'Abelard, si l'on avait le temps, madame Lorilleux, ne se contenant plus, eclata. Elle fichait le camp, elle! Voila ce qu'elle faisait! Est-ce qu'on se moquait du monde? Elle s'habillait, elle recevait la pluie, et c'etait pour s'enfermer chez un marchand de vin! Non, non, elle en avait assez d'une noce comme ca, elle preferait son chez elle. Coupeau et Lorilleux durent barrer la porte. Elle repetait: -- Otez-vous de la! Je vous dis que je m'en vais! Son mari ayant reussi a la calmer, Coupeau s'approcha de Gervaise, toujours tranquille dans son coin, causant avec sa belle-mere et madame Fauconnier. -- Mais vous ne proposez rien, vous! dit-il, sans oser encore la tutoyer. -- Oh! tout ce qu'on voudra, repondit-elle en riant. Je ne suis pas difficile. Sortons, ne sortons pas, ca m'est egal. Je me sens tres-bien, je n'en demande pas plus. Et elle avait, en effet, la figure tout eclairee d'une joie paisible. Depuis que les invites se trouvaient la, elle parlait a chacun d'une voix un peu basse et emue, l'air raisonnable, sans se meler aux disputes. Pendant l'orage, elle etait restee les yeux fixes, regardant les eclairs, comme voyant des choses graves, tres-loin, dans l'avenir, a ces lueurs brusques. M. Madinier, pourtant, n'avait encore rien propose. Il etait appuye contre le comptoir, les pans de son habit ecartes, gardant son importance de patron. Il cracha longuement, roula ses gros yeux. -- Mon Dieu! dit-il, on pourrait aller au musee... Et il se caressa le menton, en consultant la societe d'un clignement de paupieres. -- Il y a des antiquites, des images, des tableaux, un tas de choses. C'est tres instructif.... Peut-etre bien que vous ne connaissez pas ca. Oh! c'est a voir, au moins une fois. La noce se regardait, se tatait. Non, Gervaise ne connaissait pas ca; madame Fauconnier non plus, ni Boche, ni les autres. Coupeau croyait bien etre monte un dimanche, mais il ne se souvenait plus bien. On hesitait cependant, lorsque madame Lorilleux, sur laquelle l'importance de M. Madinier produisait une grande impression, trouva l'offre tres comme il faut, tres honnete. Puisqu'on sacrifiait la journee, et qu'on etait habille, autant valait-il visiter quelque chose pour son instruction. Tout le monde approuva. Alors, comme la pluie tombait encore un peu, on emprunta au marchand de vin des parapluies, de vieux parapluies, bleus, verts, marron, oublies par les clients; et l'on partit pour le musee. La noce tourna a droite, descendit dans Paris par le faubourg Saint-Denis. Coupeau et Gervaise marchaient de nouveau en tete, courant, devancant les autres. M. Madinier donnait maintenant le bras a madame Lorilleux, maman Coupeau etant restee chez le marchand de vin, a cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et madame Lerat, Boche et madame Fauconnier, Bibi-la-Grillade et mademoiselle Remanjou, enfin le menage Gaudron. On etait douze. Ca faisait encore une jolie queue sur le trottoir. -- Oh! nous n'y sommes pour rien, je vous jure, expliquait madame Lorilleux a M. Madinier. Nous ne savons pas ou il l'a prise, ou plutot nous ne le savons que trop; mais ce n'est pas a nous de parler, n'est-ce pas? ... Mon mari a du acheter l'alliance. Ce matin, au saut du lit, il a fallu leur preter dix francs, sans quoi rien ne se faisait plus... Une mariee qui n'amene seulement pas un parent a sa noce! Elle dit avoir a Paris une soeur charcutiere. Pourquoi ne l'a-t-elle pas invitee, alors? Elle s'interrompit, pour montrer Gervaise, que la pente du trottoir faisait fortement boiter. -- Regardez-la! S'il est permis!... Oh! la banban! Et ce mot: la Banban, courut dans la societe. Lorilleux ricanait, disait qu'il fallait l'appeler comme ca. Mais madame Fauconnier prenait la defense de Gervaise: on avait tort de se moquer d'elle, elle etait propre comme un sou et abattait fierement l'ouvrage, quand il le fallait. Madame Lerat, toujours pleine d'allusions polissonnes, appelait la jambe de la petite " une quille d'amour "; et elle ajoutait que beaucoup d'hommes aimaient ca, sans vouloir s'expliquer davantage. La noce, debouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua sur la chaussee, changee par l'orage en une mare de boue coulante. L'ondee reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous les riflards lamentables, balances a la main des hommes, les femmes se retroussaient, le defile s'espacait dans la crotte, tenant d'un trottoir a l'autre. Alors, deux voyous crierent a la chienlit; des promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amuse, se hausserent derriere leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur les fonds gris et mouilles du boulevard, les couples en procession mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe ecrue a fleurs imprimees de madame Fauconnier, le pantalon jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanches donnait des droleries de carnaval a la redingote luisante de Coupeau et a l'habit carre de M. Madinier; tandis que la belle toilette de madame Lorilleux, les effiles de madame Lerat, les jupes fripees de mademoiselle Remanjou, melaient les modes, trainaient a la file les decrochez-moi ca du luxe des pauvres. Mais c'etaient surtout les chapeaux des messieurs qui egayaient, de vieux chapeaux conserves, ternis par l'obscurite de l'armoire, avec des formes pleines de comique, hautes, evasees, en pointe, des ailes extraordinaires, retroussees, plates, trop larges ou trop etroites. Et les sourires augmentaient encore, quand, tout au bout, pour clore le spectacle, madame Gaudron, la cardeuse, s'avancait dans sa robe d'un violet cru, avec son ventre de femme enceinte, qu'elle portait enorme, tres en avant. La noce, cependant, ne hatait point sa marche, bonne enfant, heureuse d'etre regardee, s'amusant des plaisanteries. -- Tiens! la mariee! cria l'un des voyous, en montrant madame Gaudron. Ah! malheur! elle a avale un rude pepin! Toute la societe eclata de rire. Bibi-la-Grillade, se tournant, dit que le gosse avait bien envoye ca. La cardeuse riait le plus fort, s'etalait; ca n'etait pas deshonorant, au contraire; il y avait plus d'une dame qui louchait en passant et qui aurait voulu etre comme elle. On s'etait engage dans la rue de Clery. Ensuite, on prit la rue du Mail. Sur la place des Victoires, il y eut un arret. La mariee avait le cordon de son soulier gauche denoue; et, comme elle le rattachait, au pied de la statue de Louis XIV, les couples se serrerent derriere elle, attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu'elle montrait. Enfin, apres avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva au Louvre. M. Madinier, poliment, demanda a prendre la tete du cortege. C'etait tres grand, on pouvait se perdre; et lui, d'ailleurs, connaissait les beaux endroits, parce qu'il etait souvent venu avec un artiste, un garcon bien intelligent, auquel une grande maison de cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des boites. En bas, quand la noce se fut engagee dans le musee assyrien, elle eut un petit frisson. Fichtre! il ne faisait pas chaud; la salle aurait fait une fameuse cave. Et, lentement les couples avancaient, le menton leve, les paupieres battantes, entre les colosses de pierre, les dieux de marbre noir muets dans leur raideur hieratique, les betes monstrueuses, moitie chattes et moitie femmes, avec des figures de mortes, le nez aminci, les levres gonflees. Ils trouvaient tout ca tres vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour d'aujourd'hui. Une inscription en caracteres pheniciens les stupefia. Ce n'etait pas possible, personne n'avait jamais lu ce grimoire. Mais M. Madinier, deja sur le premier palier avec madame Lorilleux, les appelait, criant sous les voutes: -- Venez donc. Ce n'est rien, ces machines... C'est au premier qu'il faut voir. La nudite severe de l'escalier les rendit graves. Un huissier superbe, en gilet rouge, la livree galonnee d'or, qui semblait les attendre sur le palier, redoubla leur emotion. Ce fut avec respect, marchant le plus doucement possible, qu'ils entrerent dans la galerie francaise. Alors, sans s'arreter, les yeux emplis de l'or des cadres, ils suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les images, trop nombreuses pour etre bien vues. Il aurait fallu une heure devant chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredie! ca ne finissait pas. Il devait y en avoir pour de l'argent. Puis, au bout, M. Madinier les arreta brusquement devant le _Radeau de la Meduse_; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, se taisaient. Quand on se remit a marcher, Boche resuma le sentiment general: c'etait tape. Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout emerveilla la societe, un parquet luisant, clair comme un miroir, ou les pieds des banquettes se refletaient. Mademoiselle Remanjou fermait les yeux, parce qu'elle croyait marcher sur de l'eau. On criait a madame Gaudron de poser ses souliers a plat, a cause de sa position. M. Madinier voulait leur montrer les dorures et les peintures du plafond; mais ca leur cassait le cou, et ils ne distinguaient rien. Alors, avant d'entrer dans le salon carre, il indiqua une fenetre du geste, en disant: -- Voila le balcon d'ou Charles IX a tire sur le peuple. Cependant, il surveillait la queue du cortege. D'un geste, il commanda une halte, au milieu du salon carre. Il n'y avait la que des chefs-d'oeuvre, murmurait-il a demi-voix, comme dans une eglise. On fit le tour du salon. Gervaise demanda le sujet des _Noces de Cana_; c'etait bete de ne pas ecrire les sujets sur les cadres. Coupeau s'arreta devant la Joconde, a laquelle il trouva une ressemblance avec une de ses tantes. Boche et Bibi la-Grillade ricanaient, en se montrant du coin de l'oeil les femmes nues; les cuisses de l'Antiope surtout leur causerent un saisissement. Et, tout au bout, le menage Gaudron, l'homme la bouche ouverte, la femme les mains sur son ventre, restaient beants, attendris et stupides, en face de la Vierge de Murillo. Le tour du salon termine, M. Madinier voulut qu'on recommencat; ca en valait la peine. Il s'occupait beaucoup de madame Lorilleux, a cause de sa robe de soie; et, chaque fois qu'elle l'interrogeait, il repondait gravement, avec un grand aplomb. Comme elle s'interessait a la maitresse du Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille a la sienne, il la lui donna pour la belle Ferronniere, une maitresse d'Henri IV, sur laquelle on avait joue un drame, a l'Ambigu. Puis, la noce se lanca dans la longue galerie ou sont les ecoles italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux, des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu'on ne comprenait pas, des paysages tout noirs, des betes devenues jaunes, une debandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs commencait a leur causer un gros mal de tete. M. Madinier ne parlait plus, menait lentement le cortege, qui le suivait en ordre, tous les cous tordus et les yeux en l'air. Des siecles d'art passaient devant leur ignorance ahurie, la secheresse fine des primitifs, les splendeurs des Venitiens, la vie grasse et belle de lumiere des Hollandais. Mais ce qui les interessait le plus, c'etaient encore les copistes, avec leurs chevalets installes parmi le monde, peignant sans gene; une vieille dame, montee sur une grande echelle, promenant un pinceau a badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile, les frappa d'une facon particuliere. Peu a peu, pourtant, le bruit avait du se repandre qu'une noce visitait le Louvre; des peintres accouraient, la bouche fendue d'un rire; des curieux s'asseyaient a l'avance sur des banquettes, pour assister commodement au defile; tandis que les gardiens, les levres pincees, retenaient des mots d'esprit. Et la noce, deja lasse, perdant de son respect, trainait ses souliers a clous, tapait ses talons sur les parquets sonores, avec le pietinement d'un troupeau debande, lache au milieu de la proprete nue et recueillie des salles. M. Madinier se taisait pour menager un effet. Il alla droit a la _Kermesse_ de Rubens. La, il ne dit toujours rien, il se contenta d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil egrillard. Les dames, quand elles eurent le nez sur la peinture, pousserent de petits cris; puis, elles se detournerent, tres-rouges. Les hommes les retinrent, rigolant, cherchant les details orduriers. -- Voyez donc! repetait Boche, ca vaut l'argent. En voila un qui degobille. Et celui-la, il arrose les pissenlits. Et celui-la, oh! celui-la... Ah bien! ils sont propres, ici. -- Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succes. Il n'y a plus rien a voir de ce cote. La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon carre et la galerie d'Apollon. Madame Lerat et mademoiselle Remanjou se plaignaient, declarant que les jambes leur rentraient dans le corps. Mais le cartonnier voulait montrer a Lorilleux les bijoux anciens. Ca se trouvait a cote, au fond d'une petite piece, ou il serait alle les yeux fermes. Pourtant, il se trompa, egara la noce le long de sept ou huit salles, desertes, froides, garnies seulement de vitrines severes ou s'alignaient une quantite innombrable de pots casses et de bonshommes tres-laids. La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis, comme elle cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut une nouvelle course immense: les dessins n'en finissaient pas, les salons succedaient aux salons, sans rien de drole, avec des feuilles de papier gribouillees, sous des vitres, contre les murs. M. Madinier, perdant la tete, ne voulant point avouer qu'il etait perdu, enfila un escalier, fit monter un etage a la noce. Cette fois, elle voyageait au milieu du musee de marine, parmi des modeles d'instruments et de canons, des plans en relief, des vaisseaux grands comme des joujoux. Un autre escalier se rencontra, tres loin, au bout d'un quart d'heure de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les dessins. Alors, le desespoir la prit, elle roula au hasard des salles, les couples toujours a la file, suivant M. Madinier, qui s'epongeait le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il accusait d'avoir change les portes de place. Les gardiens et les visiteurs la regardaient passer, pleins d'etonnement. En moins de vingt minutes, on la revit au salon carre, dans la galerie francaise, le long des vitrines ou dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne sortirait. Les jambes cassees, s'abandonnant, la noce faisait un vacarme enorme, laissant dans sa course le ventre de madame Gaudron en arriere. -- On ferme! on ferme! crierent les voix puissantes des gardiens. Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien se mit a sa tete, la reconduisit jusqu'a une porte. Puis, dans la cour du Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au vestiaire, elle respira. M. Madinier retrouvait son aplomb; il avait eu tort de ne pas tourner a gauche; maintenant, il se souvenait que les bijoux etaient a gauche. Toute la societe, d'ailleurs, affectait d'etre contente d'avoir vu ca. Quatre heures sonnaient. On avait encore deux heures a employer avant le diner. On resolut de faire un tour, pour tuer le temps. Les dames, tres lasses, auraient bien voulu s'asseoir; mais, comme personne n'offrait des consommations, on se remit en marche, on suivit le quai. La, une nouvelle averse arriva, si drue, que, malgre les parapluies, les toilettes des dames s'abimaient. Madame Lorilleux, le coeur noye a chaque goutte qui mouillait sa robe, proposa de se refugier sous le Pont-Royal; d'ailleurs, si on ne la suivait pas, elle menacait d'y descendre toute seule. Et le cortege alla sous le Pont-Royal. On y etait joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ca une idee chouette! Les dames etalerent leurs mouchoirs sur les paves, se reposerent la, les genoux ecartes, arrachant des deux mains les brins d'herbe pousses entre les pierres, regardant couler l'eau noire, comme si elles se trouvaient a la campagne. Les hommes s'amuserent a crier tres fort, pour eveiller l'echo de l'arche, en face d'eux; Boche et Bibi-la-Grillade, l'un apres l'autre, injuriaient le vide, lui lancaient a toute volee: " Cochon! " et riaient beaucoup, quand l'echo leur renvoyait le mot; puis, la gorge enrouee, ils prirent des cailloux plats et jouerent a faire des ricochets. L'averse avait cesse, mais la societe se trouvait si bien, qu'elle ne songeait plus a s'en aller. La Seine charriait des nappes grasses, de vieux bouchons et des epluchures de legumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon retenait un instant, dans l'eau inquietante, tout assombrie par l'ombre de la voute; tandis que, sur le pont, passait le roulement des omnibus et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait seulement les toits, a droite et a gauche, comme du fond d'un trou. Mademoiselle Remanjou soupirait; s'il y avait eu des feuilles, ca lui aurait rappele, disait-elle, un coin de la Marne, ou elle allait, vers 1817, avec un jeune homme qu'elle pleurait encore. Cependant, M. Madinier donna le signal du depart. On traversa le jardin des Tuileries, au milieu d'un petit peuple d'enfants dont les cerceaux et les ballons derangerent le bel ordre des couples. Puis, comme la noce, arrivee sur la place Vendome, regardait la colonne, M. Madinier songea a faire une galanterie aux dames; il leur offrit de monter dans la colonne, pour voir Paris. Son offre parut tres farce. Oui, oui, il fallait monter, on en rirait longtemps. D'ailleurs, ca ne manquait pas d'interet pour les personnes qui n'avaient jamais quitte le plancher aux vaches. -- Si vous croyez que la Banban va se risquer la dedans, avec sa quille! murmurait madame Lorilleux. -- Moi, je monterais volontiers, disait madame Lerat, mais je ne veux pas qu'il y ait d'homme derriere moi. Et la noce monta. Dans l'etroite spirale de l'escalier, les douze grimpaient a la file, butant contre les marches usees, se tenant aux murs. Puis, quand l'obscurite devint complete, ce fut une bosse de rires. Les dames poussaient de petits cris. Les messieurs les chatouillaient, leur pincaient les jambes. Mais elles etaient bien betes de causer! on a l'air de croire que ce sont des souris. D'ailleurs, ca restait sans consequence; ils savaient s'arreter ou il fallait, pour l'honnetete. Puis, Boche trouva une plaisanterie que toute la societe repeta. On appelait madame Gaudron, comme si elle etait restee en chemin, et on lui demandait si son ventre passait. Songez donc! si elle s'etait trouvee prise la, sans pouvoir monter ni descendre, elle aurait bouche le trou, on n'aurait jamais su comment s'en aller. Et l'on riait de ce ventre de femme enceinte, avec une gaiete formidable qui secouait la colonne. Ensuite, Boche, tout a fait lance, declara qu'on se faisait vieux, dans ce tuyau de cheminee; ca ne finissait donc pas, on allait donc au ciel? Et il cherchait a effrayer les dames, en criant que ca remuait. Cependant, Coupeau ne disait rien; il venait derriere Gervaise, la tenait a la taille, la sentait s'abandonner. Lorsque, brusquement, on rentra dans le jour, il etait juste en train de lui embrasser le cou. -- Eh bien! vous etes propres, ne vous genez pas tous les deux! dit madame Lorilleux d'un air scandalise. Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il repetait entre ses dents: Vous en avez fait un bruit! Je n'ai pas seulement pu compter les marches. Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait deja les monuments. Jamais madame Fauconnier ni mademoiselle Remanjou ne voulurent sortir de l'escalier; la pensee seule du pave, en bas, leur tournait les sangs; et elles se contentaient de risquer des coups d'oeil par la petite porte. Madame Lerat, plus crane, faisait le tour de l'etroite terrasse, en se collant contre le bronze du dome. C'etait tout de meme rudement emotionnant, quand on songeait qu'il aurait suffi de passer une jambe. Quelle culbute, sacre Dieu! Les hommes, un peu pales, regardaient la place. On se serait cru en l'air, separe de tout. Non, decidement, ca vous faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant, recommandait de lever les yeux, de les diriger devant soi, tres loin; ca empechait le vertige. Et il continuait a indiquer du doigt les Invalides, le Pantheon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les buttes Montmartre. Puis, madame Lorilleux eut l'idee de demander si l'on apercevait, sur le boulevard de la Chapelle, le marchand de vin ou l'on allait manger, au _Moulin-d'Argent_. Alors, pendant dix minutes, on chercha, on se disputa meme; chacun placait le marchand de vin a un endroit. Paris, autour d'eux, etendait son immensite grise, aux lointains bleuatres, ses vallees profondes, ou roulait une houle de toitures; toute la rive droite etait dans l'ombre, sous un grand haillon de nuage cuivre; et, du bord de ce nuage, frange d'or, un large rayon coulait, qui allumait les milliers de vitres de la rive gauche d'un petillement d'etincelles, detachant en lumiere ce coin de la ville sur un ciel tres pur, lave par l'orage. -- Ce n'etait pas la peine de monter pour nous manger le nez, dit Boche, furieux, en reprenant l'escalier. La noce descendit, muette, boudeuse, avec la seule degringolade des souliers sur les marches. En bas, M. Madinier voulait payer. Mais Coupeau se recria, se hata de mettre dans la main du gardien vingt-quatre sous, deux sous par personne. Il etait pres de cinq heures et demie; on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on revint par les boulevards et par le faubourg Poissonniere. Coupeau, pourtant, trouvait que la promenade ne pouvait pas se terminer comme ca; il poussa tout le monde au fond d'un marchand de vin, ou l'on prit du vermouth. Le repas etait commande pour six heures. On attendait la noce depuis vingt minutes, au _Moulin-d'Argent_. Madame Boche, qui avait confie sa loge a une dame de la maison, causait avec maman Coupeau, dans le salon du premier, en face de la table servie; et les deux gamins, Claude et Etienne, amenes par elle, jouaient a courir sous la table, au milieu d'une debandade de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant, apercut les petits, qu'elle n'avait pas vus de la journee, elle les prit sur ses genoux, les caressa, avec de gros baisers. -- Ont-ils ete sages? demanda-t-elle a madame Boche. Ils ne vous ont pas trop fait endever, au moins? Et comme celle-ci lui racontait les mots a mourir de rire de ces vermines-la, pendant l'apres-midi, elle les enleva de nouveau, les serra contre elle, prise d'une rage de tendresse. -- C'est drole pour Coupeau tout de meme, disait madame Lorilleux aux autres dames, dans le fond du salon. Gervaise avait garde sa tranquillite souriante de la matinee. Depuis la promenade pourtant, elle devenait par moments toute triste, elle regardait son mari et les Lorilleux de son air pensif et raisonnable. Elle trouvait Coupeau lache devant sa soeur. La veille encore, il criait fort, il jurait de les remettre a leur place, ces langues de viperes, s'ils lui manquaient. Mais, en face d'eux, elle le voyait bien, il faisait le chien couchant, guettait sortir leurs paroles, etait aux cent coups quand il les croyait faches. Et cela, simplement, inquietait la jeune femme pour l'avenir. Cependant, on n'attendait plus que Mes-Bottes, qui n'avait pas encore paru. -- Ah! zut! cria Coupeau, mettons-nous a table. Vous allez le voir abouler; il a le nez creux, il sent la boustifaille de loin... Dites donc, il doit rire, s'il est toujours a faire le poireau sur la route de Saint-Denis! Alors, la noce, tres egayee, s'attabla avec un grand bruit de chaises. Gervaise etait entre Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre madame Fauconnier et madame Lorilleux. Les autres convives se placerent a leur gout, parce que ca finissait toujours par des jalousies et des disputes, lorsqu'on indiquait les couverts. Boche se glissa pres de madame Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour voisines mademoiselle Remanjou et madame Gaudron. Quant a madame Boche et a maman Coupeau, tout au bout, elles garderent les enfants, elles se chargerent de couper leur viande, de leur verser a boire, surtout pas beaucoup de vin. -- Personne ne dit le Benedicite? demanda Boche, pendant que les dames arrangeaient leurs jupes sous la nappe, par peur des taches. Mais madame Lorilleux n'aimait pas ces plaisanteries-la. Et le potage au vermicelle, presque froid, fut mange tres vite, avec des sifflements de levres dans les cuillers. Deux garcons servaient, en petites vestes graisseuses, en tabliers d'un blanc douteux. Par les quatre fenetres ouvertes sur les acacias de la cour, le plein jour entrait, une fin de journee d'orage, lavee et chaude encore. Le reflet des arbres, dans ce coin humide, verdissait la salle enfumee, faisait danser des ombres de feuilles au-dessus de la nappe, mouillee d'une odeur vague de moisi. Il y avait deux glaces, pleines de chiures de mouches, une a chaque bout, qui allongeaient la table a l'infini, couverte de sa vaisselle epaisse, tournant au jaune, ou le gras des eaux de l'evier restait en noir dans les egratignures des couteaux. Au fond, chaque fois qu'un garcon remontait de la cuisine, la porte battait, soufflait une odeur forte de graillon. -- Ne parlons pas tous a la fois, dit Boche, comme chacun se taisait, le nez sur son assiette. Et l'on buvait le premier verre de vin, en suivant des yeux deux tourtes aux godiveaux, servies par les garcons, lorsque Mes-Bottes entra. -- Eh bien! vous etes de la jolie fripouille, vous autres! cria-t-il. J'ai use mes plantes pendant trois heures sur la route, meme qu'un gendarme m'a demande mes papiers... Est-ce qu'on fait de ces cochonneries-la a un ami! Fallait au moins m'envoyer un sapin par un commissionnaire. Ah! non, vous savez, blague dans le coin, je la trouve raide. Avec ca, il pleuvait si fort, que j'avais de l'eau dans mes poches... Vrai, on y pecherait encore une friture. La societe riait, se tordait. Cet animal de Mes-Bottes etait allume; il avait bien deja ses deux litres; histoire seulement de ne pas se laisser embeter par tout ce sirop de grenouille que l'orage avait crache sur ses abatis. -- Eh! le comte de Gigot-Fin! dit Coupeau, va t'asseoir la-bas, a cote de madame Gaudron. Tu vois, on t'attendait. Oh! ca ne l'embarrassait pas, il rattraperait les autres; et il redemanda trois fois du potage, des assiettes de vermicelle, dans lesquelles il coupait d'enormes tranches de pain. Alors, quand on eut attaque les tourtes, il devint la profonde admiration de toute la table. Comme il bafrait! Les garcons effares faisaient la chaine pour lui passer du pain, des morceaux finement coupes qu'il avalait d'une bouchee. Il finit par se facher; il voulait un pain, a cote de lui. Le marchand de vin, tres-inquiet, se montra un instant sur le seuil de la salle. La societe, qui l'attendait, se tordit de nouveau. Ca la lui coupait, au gargotier! Quel sacre zig tout de meme, ce Mes-Bottes! Est-ce qu'un jour il n'avait pas mange douze oeufs durs et bu douze verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient! On n'en rencontre pas beaucoup de cette force-la. Et mademoiselle Remanjou, attendrie, regardait Mes-Bottes macher, tandis que M. Madinier, cherchant un mot pour exprimer son etonnement presque respectueux, declara une telle capacite extraordinaire. Il y eut un silence. Un garcon venait de poser sur la table une gibelotte de lapin, dans un vaste plat, creux comme un saladier. Coupeau, tres blagueur, en lanca une bonne. -- Dites donc, garcon, c'est du lapin de gouttiere, ca... Il miaule encore. En effet, un leger miaulement, parfaitement imite, semblait sortir du plat. C'etait Coupeau qui faisait ca avec la gorge, sans remuer les levres; un talent de societe d'un succes certain, si bien qu'il ne mangeait jamais dehors sans commander une gibelotte. Ensuite, il ronronna. Les dames se tamponnaient la figure avec leurs serviettes, parce qu'elles riaient trop. Madame Fauconnier demanda la tete; elle n'aimait que la tete. Mademoiselle Remanjou adorait les lardons. Et, comme Boche disait preferer les petits ognons, quand ils etaient bien revenus, madame Lerat pinca les levres, en murmurant: -- Je comprends ca. Elle etait seche comme un echalas, menait une vie d'ouvriere cloitree dans son train-train, n'avait pas vu le nez d'un homme chez elle depuis son veuvage, tout en montrant une preoccupation continuelle de l'ordure, une manie de mots a double entente et d'allusions polissonnes, d'une telle profondeur, qu'elle seule se comprenait. Boche, se penchant et reclamant une explication, tout bas, a l'oreille, elle reprit: -- Sans doute, les petits ognons...Ca suffit, je pense. Mais la conversation devenait serieuse. Chacun parlait de son metier. M. Madinier exaltait le cartonnage: il y avait de vrais artistes dans la partie; ainsi, il citait des boites d'etrennes, dont il connaissait les modeles, des merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait; il etait tres vaniteux de travailler l'or, il en voyait comme un reflet sur ses doigts et sur toute sa personne. Enfin, disait-il souvent, les bijoutiers, au temps jadis, portaient l'epee; et il citait Bernard Palissy, sans savoir. Coupeau, lui, racontait une girouette, un chef-d'oeuvre d'un de ses camarades; ca se composait d'une colonne, puis d'une gerbe, puis d'une corbeille de fruits, puis d'un drapeau; le tout, tres bien reproduit, fait rien qu'avec des morceaux de zinc decoupes et soudes. Madame Lerat montrait a Bibi-la-Grillade comment on tournait une queue de rose, en roulant le manche de son couteau entre ses doigts osseux. Cependant, les voix montaient, se croisaient; on entendait, dans le bruit, des mots lances tres haut par madame Fauconnier, en train de se plaindre de ses ouvrieres, d'un petit chausson d'apprentie qui lui avait encore brule, la veille, une paire de draps. -- Vous avez beau dire, cria Lorilleux en donnant un coup de poing sur la table, l'or, c'est de l'or. Et, au milieu du silence cause par cette verite, il n'y eut plus que la voix fluette de mademoiselle Remanjou, continuant: -- Alors, je leur releve la jupe, je couds en dedans... Je leur plante une epingle dans la tete pour tenir le bonnet... Et c'est fait, on les vend treize sous. Elle expliquait ses poupees a Mes-Bottes, dont les machoires, lentement, roulaient comme des meules. Il n'ecoutait pas, il hochait la tete, guettant les garcons, pour ne pas leur laisser emporter les plats sans les avoir torches. On avait mange un fricandeau au jus et des haricots verts. On apportait le roti, deux poulets maigres, couches sur un lit de cresson, fane et cuit par le four. Au dehors, le soleil se mourait sur les branches hautes des acacias. Dans la salle, le reflet verdatre s'epaississait des buees montant de la table, tachee de vin et de sauce, encombree de la debacle du couvert; et, le long du mur, des assiettes sales, des litres vides, poses la par les garcons, semblaient les ordures balayees et culbutees de la nappe. Il faisait tres chaud. Les hommes retirerent leurs redingotes et continuerent a manger en manches de chemise. -- Madame Boche, je vous en prie, ne les bourrez pas tant, dit Gervaise, qui parlait peu, surveillant de loin Claude et Etienne. Elle se leva, alla causer un instant, debout derriere les chaises des petits. Les enfants, ca n'avait pas de raison, ca mangeait toute une journee sans refuser les morceaux; et elle leur servit elle-meme du poulet, un peu de blanc. Mais maman Coupeau dit qu'ils pouvaient bien, pour une fois, se donner une indigestion. Madame Boche, a voix basse, accusa Boche de pincer les genoux de madame Lerat. Oh! c'etait un sournois, il godaillait. Elle avait bien vu sa main disparaitre. S'il recommencait, jour de Dieu! elle etait femme a lui flanquer une carafe a la tete. Dans le silence, M. Madinier causait politique. -- Leur loi du 31 mai est une abomination. Maintenant, il faut deux ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rayes des listes... On m'a dit que Bonaparte, au fond, est tres vexe, car il aime le peuple, il en a donne des preuves. Lui, etait republicain; mais il admirait le prince, a cause de son oncle, un homme comme il n'en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade se facha: il avait travaille a l'Elysee, il avait vu le Bonaparte comme il voyait Mes-Bottes, la, en face de lui; eh bien! ce mufe de president ressemblait a un roussin, voila! On disait qu'il allait faire un tour du cote de Lyon; ce serait un fameux debarras, s'il se cassait le cou dans un fosse. Et, comme la discussion tournait au vilain, Coupeau dut intervenir. -- Ah bien! vous etes encore innocents de vous attraper pour la politique!... En voila une blague, la politique! Est-ce que ca existe pour nous?... On peut bien mettre ce qu'on voudra, un roi, un empereur, rien du tout, ca ne m'empechera pas de gagner mes cinq francs, de manger et de dormir, pas vrai?... Non, c'est trop bete! Lorilleux hochait la tete. Il etait ne le meme jour que le comte de Chambord, le 29 septembre 1820. Cette coincidence le frappait beaucoup, l'occupait d'un reve vague, dans lequel il etablissait une relation entre le retour en France du roi et sa fortune personnelle. Il ne disait pas nettement ce qu'il esperait, mais il donnait a entendre qu'il lui arriverait alors quelque chose d'extraordinairement agreable. Aussi, a chacun de ses desirs trop gros pour etre contente, il renvoyait ca a plus tard, " quand le roi reviendrait. " -- D'ailleurs, racontait-il, j'ai vu un soir le comte de Chambord... Tous les visages se tournerent vers lui. -- Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l'air bon garcon... J'etais chez Pequignot, un de mes amis, qui vend des meubles, Grande-Rue de la Chapelle... Le comte de Chambord avait la veille laisse la un parapluie. Alors, il est entre, il a dit comme ca, tout simplement: " Voulez-vous bien me rendre mon parapluie? " Mon Dieu! oui, c'etait lui, Pequignot m'a donne sa parole d'honneur. Aucun des convives n'emit le moindre doute. On etait au dessert. Les garcons debarrassaient la table avec un grand bruit de vaisselle. Et madame Lorilleux, jusque-la tres convenable, tres dame, laissa echapper un: Sacre salaud! parce que l'un des garcons, en enlevant un plat, lui avait fait couler quelque chose de mouille dans le cou. Pour sur, sa robe de soie etait tachee. M. Madinier dut lui regarder le dos, mais il n'y avait rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la nappe, s'etalaient des oeufs a la neige dans un saladier, flanques de deux assiettes de fromage et de deux assiettes de fruits. Les oeufs a la neige, les blancs trop cuits nageant sur la creme jaune, causerent un recueillement; on ne les attendait pas, on trouva ca distingue. Mes-Bottes mangeait toujours. Il avait redemande un pain. Il acheva les deux fromages; et comme il restait de la creme, il se fit passer le saladier, au fond duquel il tailla de larges tranches, comme pour une soupe. -- Monsieur est vraiment bien remarquable, dit M. Madinier retombe dans son admiration. Alors, les hommes se leverent pour prendre leurs pipes. Ils resterent un instant derriere Mes-Bottes, a lui donner des tapes sur les epaules, en lui demandant si ca allait mieux. Bibi-la-Grillade le souleva avec la chaise; mais, tonnerre de Dieu! l'animal avait double de poids. Coupeau, par blague, racontait que le camarade commencait seulement a se mettre en train, qu'il allait a present manger comme ca du pain toute la nuit. Les garcons, epouvantes, disparurent. Boche, descendu depuis un instant, remonta en racontant la bonne tete du marchand de vin, en bas; il etait tout pale dans son comptoir, la bourgeoise consternee venait d'envoyer voir si les boulangers restaient ouverts, jusqu'au chat de la maison qui avait l'air ruine. Vrai, c'etait trop cocasse, ca valait l'argent du diner, il ne pouvait pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de Mes-Bottes. Et les hommes, leurs pipes allumees, le couvaient d'un regard jaloux; car enfin, pour tant manger, il fallait etre solidement bati! -- Je ne voudrais pas etre chargee de vous nourrir, dit madame Gaudron. Ah! non, par exemple! -- Dites donc, la petite mere, faut pas blaguer, repondit Mes-Bottes, avec un regard oblique sur le ventre de sa voisine. Vous en avez avale plus long que moi. On applaudit, on cria bravo: c'etait envoye. Il faisait nuit noire, trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de grandes clartes troubles, au milieu de la fumee des pipes. Les garcons, apres avoir servi le cafe et le cognac, venaient d'emporter les dernieres piles d'assiettes sales. En bas, sous les trois acacias, le bastringue commencait, un cornet a pistons et deux violons jouant tres-fort, avec des rires de femme, un peu rauques dans la nuit chaude. -- Faut faire un brulot! cria Mes-Bottes; deux litres de casse-poitrine, beaucoup de citron et pas beaucoup de sucre! Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage inquiet de Gervaise, se leva en declarant qu'on ne boirait pas davantage. On avait vide vingt-cinq litres, chacun son litre et demi, en comptant les enfants comme des grandes personnes; c'etait deja trop raisonnable. On venait de manger un morceau ensemble, en bonne amitie, sans flafla, parce qu'on avait de l'estime les uns pour les autres et qu'on desirait celebrer entre soi une fete de famille. Tout se passait tres gentiment, on etait gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder cochonnement, si l'on voulait respecter les dames. En un mot, et comme fin finale, on s'etait reuni pour porter une sante au conjungo, et non pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit discours, debite d'une voix convaincue par le zingueur, qui posait la main sur sa poitrine a la chute de chaque phrase, eut la vive approbation de Lorilleux et de M. Madinier. Mais les autres, Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade, surtout Mes-Bottes, tres-allumes tous les quatre, ricanerent, la langue epaissie, ayant une sacree coquine de soif, qu'il fallait pourtant arroser. -- Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n'ont pas soif, n'ont pas soif, fit remarquer Mes-Bottes. Pour lors, on va commander le brulot... On n'esbrouffe personne. Les aristos feront monter de l'eau sucree. Et comme le zingueur recommencait a precher, l'autre, qui s'etait mis debout, se donna une claque sur la fesse, en criant: -- Ah! tu sais, baise cadet!... Garcon, deux litres de vieille! Alors, Coupeau dit que c'etait tres-bien, qu'on allait seulement regler le repas tout de suite. Ca eviterait des disputes. Les gens bien eleves n'avaient pas besoin de payer pour les soulards. Et, justement, Mes-Bottes, apres s'etre fouille longtemps, ne trouva que trois francs sept sous. Aussi pourquoi l'avait-on laisse droguer sur la route de Saint-Denis? Il ne pouvait pas se laisser nayer, il avait casse la piece de cent sous. Les autres etaient fautifs, voila! Enfin, il donna trois francs, gardant les sept sous pour son tabac du lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogne, si Gervaise ne l'avait tire par sa redingote, tres effrayee, suppliante. Il se decida a emprunter deux francs a Lorilleux, qui, apres les avoir refuses, se cacha pour les preter, car sa femme, bien sur, n'aurait jamais voulu. Cependant, M. Madinier avait pris une assiette. Les demoiselles et les dames seules, madame Lerat, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou, deposerent leur piece de cent sous les premieres, discretement. Ensuite, les messieurs s'isolerent a l'autre bout de la salle, firent les comptes. On etait quinze; ca montait donc a soixante-quinze francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent dans l'assiette, chaque homme ajouta cinq sous pour les garcons. Il fallut un quart d'heure de calculs laborieux, avant de tout regler a la satisfaction de chacun. Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir affaire au patron, eut demande le marchand de vin, la societe resta saisie, en entendant celui-ci dire avec un sourire que ca ne faisait pas du tout son compte. Il y avait des supplements. Et, comme ce mot de " supplements " etait accueilli par des exclamations furibondes, il donna le detail: vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre convenu a l'avance; les oeufs a la neige, qu'il avait ajoutes, en voyant le dessert un peu maigre; enfin un carafon de rhum, servi avec le cafe, dans le cas ou des personnes aimeraient le rhum. Alors, une querelle formidable s'engagea. Coupeau, pris a partie, se debattait: jamais il n'avait parle de vingt litres; quant aux oeufs a la neige, ils rentraient dans le dessert, tant pis si le gargotier les avait ajoutes de son plein gre; restait le carafon de rhum, une frime, une facon de grossir la note, en glissant sur la table des liqueurs dont on ne se mefiait pas. -- Il etait sur le plateau au cafe, criait-il; eh bien! il doit etre compte avec le cafe... Fichez-nous la paix. Emportez votre argent, et du tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans votre baraque! -- C'est six francs de plus, repetait le marchand de vin. Donnez-moi mes six francs... Et je ne compte pas les trois pains de monsieur, encore! Toute la societe, serree autour de lui, l'entourait d'une rage de gestes, d'un glapissement de voix que la colere etranglait. Les femmes, surtout, sortaient de leur reserve, refusaient d'ajouter un centime. Ah bien! merci, elle etait jolie, la noce! C'etait mademoiselle Remanjou, qui ne se fourrerait plus dans un de ces diners-la! Madame Fauconnier avait tres mal mange; chez elle, pour ses quarante sous, elle aurait eu un petit plat a se lecher les doigts. Madame Gaudron se plaignait amerement d'avoir ete poussee au mauvais bout de la table, a cote de Mes-Bottes, qui n'avait pas montre le moindre egard. Enfin, ces parties tournaient toujours mal. Quand on voulait avoir du monde a son mariage, on invitait les personnes, parbleu! Et Gervaise, refugiee aupres de maman Coupeau, devant une des fenetres, ne disait rien, honteuse, sentant que toutes ces recriminations retombaient sur elle. M. Madinier finit par descendre avec le marchand de vin. On les entendit discuter en bas. Puis, au bout d'une demi-heure, le cartonnier remonta; il avait regle, en donnant trois francs. Mais la societe restait vexee, exasperee, revenant sans cesse sur la question des supplements. Et le vacarme s'accrut d'un acte de vigueur de madame Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit, dans un coin, pincer la taille de madame Lerat. Alors, a toute volee, elle lanca une carafe qui s'ecrasa contre le mur. -- On voit bien que votre mari est tailleur, madame, dit la grande veuve, avec son pincement de levres plein de sous-entendu. C'est un juponnier numero un... Je lui ai pourtant allonge de fameux coups de pied, sous la table. La soiree etait gatee. On devint de plus en plus aigre. M. Madinier proposa de chanter; mais Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix, venait de disparaitre; et mademoiselle Remanjou, accoudee a une fenetre, l'apercut, sous les acacias, faisant sauter une grosse fille en cheveux. Le cornet a pistons et les deux violons jouaient, " _le Marchand de moutarde_, " un quadrille ou l'on tapait dans ses mains, a la pastourelle. Alors, il y eut une debandade: Mes-Bottes et le menage Gaudron descendirent; Boche lui-meme fila. Des fenetres, on voyait les couples tourner, entre les feuilles, auxquelles les lanternes pendues aux branches donnaient un vert peint et cru de decor. La nuit dormait, sans une haleine, pamee par la grosse chaleur. Dans la salle, une conversation serieuse s'etait engagee entre Lorilleux et M. Madinier, pendant que les dames, ne sachant plus comment soulager leur besoin de colere, regardaient leurs robes, cherchant si elles n'avaient pas attrape des taches. Les effiles de madame Lerat devaient avoir trempe dans le cafe. La robe ecrue de madame Fauconnier etait pleine de sauce. Le chale vert de maman Coupeau, tombe d'une chaise, venait d'etre retrouve dans un coin, roule et pietine. Mais c'etait surtout madame Lorilleux qui ne decolerait pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait beau lui jurer que non, elle la sentait. Et elle finit, en se tordant devant une glace, par l'apercevoir. -- Qu'est-ce que je disais? cria-t-elle. C'est du jus de poulet. Le garcon payera la robe. Je lui ferai plutot un proces... Ah! la journee est complete. J'aurais mieux fait de rester couchee... Je m'en vais, d'abord. J'en ai assez, de leur fichue noce! Elle partit rageusement, en faisant trembler l'escalier sous les coups de ses talons. Lorilleux courut derriere elle. Mais tout ce qu'il put obtenir, ce fut qu'elle attendrait cinq minutes sur le trottoir, si l'on voulait partir ensemble. Elle aurait du s'en aller apres l'orage, comme elle en avait eu l'envie. Coupeau lui revaudrait cette journee-la. Quand ce dernier la sut si furieuse, il parut consterne; et Gervaise, pour lui eviter des ennuis, consentit a rentrer tout de suite. Alors, on s'embrassa rapidement. M. Madinier se chargea de reconduire maman Coupeau. Madame Boche devait, pour la premiere nuit, emmener Claude et Etienne coucher chez elle; leur mere pouvait etre sans crainte, les petits dormaient sur des chaises, alourdis par une grosse indigestion d'oeufs a la neige. Enfin, les maries se sauvaient avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le marchand de vin, lorsqu'une bataille s'engagea en bas, dans le bastringue, entre leur societe et une autre societe; Boche et Mes-Bottes, qui avaient embrasse une dame, ne voulaient pas la rendre a deux militaires auxquels elle appartenait, et menacaient de nettoyer tout le tremblement, dans le tapage enrage du cornet a pistons et des deux violons, jouant la polka des _Perles_. Il etait a peine onze heures. Sur le boulevard de la Chapelle, et dans tout le quartier de la Goutte-d'Or, la paye de grande quinzaine, qui tombait ce samedi-la, mettait un vacarme enorme de soulerie. Madame Lorilleux attendait a vingt pas du _Moulin-d'Argent_, debout sous un bec de gaz. Elle prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se retourner, d'un tel pas que Gervaise et Coupeau s'essoufflaient a les suivre. Par moments, ils descendaient du trottoir, pour laisser la place a un ivrogne, tombe la, les quatre fers en l'air. Lorilleux se retourna, cherchant a raccommoder les choses. -- Nous allons vous conduire a votre porte, dit-il. Mais madame Lorilleux, elevant la voix, trouvait ca drole, de passer sa nuit de noce dans ce trou infect de l'hotel Boncoeur. Est-ce qu'ils n'auraient pas du remettre le mariage, economiser quatre sous et acheter des meubles, pour rentrer chez eux, le premier soir? Ah! ils allaient etre bien, sous les toits, empiles tous les deux dans un cabinet de dix francs, ou il n'y avait seulement pas d'air. -- J'ai donne conge, nous ne restons pas en haut, objecta Coupeau timidement. Nous gardons la chambre de Gervaise, qui est plus grande. Madame Lorilleux s'oublia, se tourna d'un mouvement brusque. -- Ca, c'est plus fort! cria-t-elle. Tu vas coucher dans la chambre a la Banban! Gervaise devint toute pale. Ce surnom, qu'elle recevait a la face pour la premiere fois, la frappait comme un soufflet. Puis, elle entendait bien l'exclamation de sa belle-soeur: la chambre a la Banban, c'etait la chambre ou elle avait vecu un mois avec Lantier, ou les loques de sa vie passee trainaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut seulement blesse du surnom. -- Tu as tort de baptiser les autres, repondit-il avec humeur. Tu ne sais pas, toi, qu'on t'appelle Queue-de-Vache, dans le quartier, a cause de tes cheveux. La, ca ne te fait pas plaisir, n'est-ce pas?... Pourquoi ne garderions-nous pas la chambre du premier? Ce soir, les enfants n'y couchent pas, nous y serons tres bien. Madame Lorilleux n'ajouta rien, se renfermant dans sa dignite, horriblement vexee de s'appeler Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler Gervaise, lui serrait doucement le bras; et il reussit meme a l'egayer, en lui racontant a l'oreille qu'ils entraient en menage avec la somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et un petit sou, qu'il faisait sonner de la main dans la poche de son pantalon. Quand on fut arrive a l'hotel Boncoeur, on se dit bonsoir d'un air fache. Et au moment ou Coupeau poussait les deux femmes au cou l'une de l'autre, en les traitant de betes, un pochard, qui semblait vouloir passer a droite, eut un brusque crochet a gauche, et vint se jeter entre elles. -- Tiens! c'est le pere Bazouge! dit Lorilleux. Il a son compte, aujourd'hui. Gervaise, effrayee, se collait contre la porte de l'hotel. Le pere Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'annees, avait son pantalon noir tache de boue, son manteau noir agrafe sur l'epaule, son chapeau de cuir noir cabosse, aplati dans quelque chute. -- N'ayez pas peur, il n'est pas mechant, continuait Lorilleux. C'est un voisin; la troisieme chambre dans le corridor, avant d'arriver chez nous... Il serait propre, si son administration le voyait comme ca! Cependant, le pere Bazouge s'offusquait de la terreur de la jeune femme. -- Eh bien, quoi! begaya-t-il, on ne mange personne dans notre partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans doute que j'ai bu un coup! Quand l'ouvrage donne, faut bien se graisser les roues. Ce n'est pas vous, ni la compagnie, qui auriez descendu le particulier de six cents livres qui nous avons amene a deux du quatrieme sur le trottoir, et sans le casser encore... Moi, j'aime les gens rigolos. Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte, prise d'une grosse envie de pleurer, qui lui gatait toute sa journee de joie raisonnable. Elle ne songeait plus a embrasser sa belle-soeur, elle suppliait Coupeau d'eloigner l'ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant, eut un geste plein de dedain philosophique. -- Ca ne vous empechera pas d'y passer, ma petite... Vous serez peut-etre bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en connais des femmes, qui diraient merci, si on les emportait. Et, comme les Lorilleux se decidaient a l'emmener, il se retourna, il balbutia une derniere phrase, entre deux hoquets: -- Quand on est mort... ecoutez ca... quand on est mort, c'est pour longtemps. IV Ce furent quatre annees de dur travail. Dans le quartier, Gervaise et Coupeau etaient un bon menage, vivant a l'ecart, sans batteries, avec un tour de promenade regulier le dimanche, du cote de Saint-Ouen. La femme faisait des journees de douze heures chez madame Fauconnier, et trouvait le moyen de tenir son chez elle propre comme un sou, de donner la patee a tout son monde, matin et soir. L'homme ne se soulait pas, rapportait ses quinzaines, fumait une pipe a sa fenetre avant de se coucher, pour prendre l'air. On les citait, a cause de leur gentillesse. Et, comme ils gagnaient a eux deux pres de neuf francs par jour, on calculait qu'ils devaient mettre de cote pas mal d'argent. Mais, dans les premiers temps surtout, il leur fallut joliment trimer, pour joindre les deux bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos une dette de deux cents francs. Puis, ils s'abominaient, a l'hotel Boncoeur; ils trouvaient ca degoutant, plein de sales frequentations; et ils revaient d'etre chez eux, avec des meubles a eux, qu'ils soigneraient. Vingt fois, ils calculerent la somme necessaire; ca montait, en chiffre rond, a trois cent cinquante francs, s'ils voulaient tout de suite n'etre pas embarrasses pour serrer leurs affaires et avoir sous la main une casserole ou un poelon, quand ils en auraient besoin. Ils desesperaient d'economiser une si grosse somme en moins de deux annees, lorsqu'il leur arriva une bonne chance: un vieux monsieur de Plassans leur demanda Claude, l'aine des petits, pour le placer la-bas au college; une toquade genereuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes barbouilles autrefois par le mioche avaient vivement frappe. Claude leur coutait deja les yeux de la tete. Quand ils n'eurent plus a leur charge que le cadet, Etienne, ils amasserent les trois cent cinquante francs en sept mois et demi. Le jour ou ils acheterent leurs meubles, chez un revendeur de la rue Belhomme, ils firent, avant de rentrer, une promenade sur les boulevards exterieurs, le coeur gonfle d'une grosse joie. Il y avait un lit, une table de nuit, une commode a dessus de marbre, une armoire, une table ronde avec sa toile ciree, six chaises, le tout en vieil acajou; sans compter la literie, du linge, des ustensiles de cuisine presque neufs. C'etait pour eux comme une entree serieuse et definitive dans la vie, quelque chose qui, en les faisant proprietaires, leur donnait de l'importance au milieu des gens bien poses du quartier. Le choix d'un logement, depuis deux mois, les occupait. Ils voulurent, avant tout, en louer un dans la grande maison, rue de la Goutte-d'Or. Mais pas une chambre n'y etait libre, ils durent renoncer a leur ancien reve. Pour dire la verite, Gervaise ne fut pas fachee, au fond: le voisinage des Lorilleux, porte a porte, l'effrayait beaucoup. Alors, ils chercherent ailleurs. Coupeau, tres-justement, tenait a ne pas s'eloigner de l'atelier de madame Fauconnier, pour que Gervaise put, d'un saut, etre chez elle a toutes les heures du jour. Et ils eurent enfin une trouvaille, une grande chambre, avec un cabinet et une cuisine, rue Neuve de la Goutte-d'Or, presque en face de la blanchisseuse. C'etait une petite maison a un seul etage, un escalier tres raide, en haut duquel il y avait seulement deux logements, l'un a droite, l'autre a gauche; le bas se trouvait habite par un loueur de voitures, dont le materiel occupait des hangars dans une vaste cour, le long de la rue. La jeune femme, charmee, croyait retourner en province; pas de voisines, pas de cancans a craindre, un coin de tranquillite qui lui rappelait une ruelle de Plassans, derriere les remparts; et, pour comble de chance, elle pouvait voir sa fenetre, de son etabli, sans quitter ses fers, en allongeant la tete. L'emmenagement eut lieu au terme d'avril. Gervaise etait alors enceinte de huit mois. Mais elle montrait une belle vaillance, disant avec un rire que l'enfant l'aidait, lorsqu'elle travaillait; elle sentait, en elle, ses petites menottes pousser et lui donner des forces. Ah bien! elle recevait joliment Coupeau, les jours ou il voulait la faire coucher pour se dorloter un peu! Elle se coucherait aux grosses douleurs. Ce serait toujours assez tot; car, maintenant, avec une bouche de plus, il allait falloir donner un rude coup de collier. Et ce fut elle qui nettoya le logement, avant d'aider son mari a mettre les meubles en place. Elle eut une religion pour ces meubles, les essuyant avec des soins maternels, le coeur creve a la vue de la moindre egratignure. Elle s'arretait, saisie, comme si elle se fut tapee elle-meme, quand elle les cognait en balayant. La commode surtout lui etait chere; elle la trouvait belle, solide, l'air serieux. Un reve, dont elle n'osait parler, etait d'avoir une pendule pour la mettre au beau milieu du marbre, ou elle aurait produit un effet magnifique. Sans le bebe qui venait, elle se serait peut-etre risquee a acheter sa pendule. Enfin elle renvoyait ca a plus tard, avec un soupir. Le menage vecut dans l'enchantement de sa nouvelle demeure. Le lit d'Etienne occupait le cabinet, ou l'on pouvait encore installer une autre couchette d'enfant. La cuisine etait grande comme la main et toute noire; mais, en laissant la porte ouverte, on y voyait assez clair; puis, Gervaise n'avait pas a faire des repas de trente personnes, il suffisait qu'elle y trouvat la place de son pot-au-feu. Quant a la grande chambre, elle etait leur orgueil. Des le matin, ils fermaient les rideaux de l'alcove, des rideaux de calicot blanc; et la chambre se trouvait transformee en salle a manger, avec la table au milieu, l'armoire et la commode en face l'une de l'autre. Comme la cheminee brulait jusqu'a quinze sous de charbon de terre par jour, ils l'avaient bouchee; un petit poele de fonte, pose sur la plaque de marbre, les chauffait pour sept sous pendant les grands froids. Ensuite, Coupeau avait orne les murs de son mieux, en se promettant des embellissements: une haute gravure representant un marechal de France, caracolant avec son baton a la main, entre un canon et un tas de boulets, tenait lieu de glace; au-dessus dela commode, les photographies de la famille etaient rangees sur deux lignes, a droite et a gauche d'un ancien benitier de porcelaine doree, dans lequel on mettait les allumettes; sur la corniche de l'armoire, un buste de Pascal faisait pendant a un buste de Beranger, l'un grave, l'autre souriant, pres du coucou, dont ils semblaient ecouter le tic tac. C'etait vraiment une belle chambre. -- Devinez combien nous payons ici? demandait Gervaise a chaque visiteur. Et quand on estimait son loyer trop haut, elle triomphait, elle criait, ravie d'etre si bien pour si peu d'argent: -- Cent cinquante francs, pas un liard de plus!... Hein! c'est donne! La rue Neuve de la Goutte-d'Or elle-meme entrait pour une bonne part dans leur contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse de chez elle chez madame Fauconnier. Coupeau, le soir, descendait maintenant, fumait sa pipe sur le pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pave defonce, montait. En haut, du cote de la rue de la Goutte-d'Or, il y avait des boutiques sombres, aux carreaux sales, des cordonniers, des tonneliers, une epicerie borgne, un marchand de vin en faillite, dont les volets fermes depuis des semaines se couvraient d'affiches. A l'autre bout, vers Paris, des maisons de quatre etages barraient le ciel, occupees a leur rez-de-chaussee par des blanchisseuses, les unes pres des autres, en tas; seule, une devanture de perruquier de petite ville, peinte en vert, toute pleine de flacons aux couleurs tendres, egayait ce coin d'ombre du vif eclair de ses plats de cuivre, tenus tres propres. Mais la gaiete de la rue se trouvait au milieu, a l'endroit ou les constructions, en devenant plus rares et plus basses, laissaient descendre l'air et le soleil. Les hangars du loueur de voitures, l'etablissement voisin ou l'on fabriquait de l'eau de Seltz, le lavoir, en face, elargissaient un vaste espace libre, silencieux, dans lequel les voix etouffees des laveuses et l'haleine reguliere de la machine a vapeur semblaient grandir encore le recueillement. Des terrains profonds, des allees s'enfoncant entre des murs noirs, mettaient la un village. Et Coupeau, amuse par les rares passants qui enjambaient le ruissellement continu des eaux savonneuses, disait se souvenir d'un pays ou l'avait conduit un de ses oncles, a l'age de cinq ans. La joie de Gervaise etait, a gauche de sa fenetre, un arbre plante dans une cour, un acacia allongeant une seule de ses branches, et dont la maigre verdure suffisait au charme de toute la rue. Ce fut le dernier jour d'avril que la jeune femme accoucha. Les douleurs la prirent l'apres-midi, vers quatre heures, comme elle repassait une paire de rideaux chez madame Fauconnier. Elle ne voulut pas s'en aller tout de suite, restant la a se tortiller sur une chaise, donnant un coup de fer quand ca se calmait un peu; les rideaux pressaient, elle s'entetait a les finir; puis, ca n'etait peut-etre qu'une colique, il ne fallait pas s'ecouter pour un mal de ventre. Mais, comme elle parlait de se mettre a des chemises d'homme, elle devint blanche. Elle dut quitter l'atelier, traverser la rue, courbee en deux, se tenant aux murs. Une ouvriere offrait de l'accompagner; elle refusa, elle la pria seulement de passer chez la sage-femme, a cote, rue de la Charbonniere. Le feu n'etait pas a la maison, bien sur. Elle en avait sans doute pour toute la nuit. Ca n'allait pas l'empecher en rentrant de preparer le diner de Coupeau; ensuite, elle verrait a se jeter un instant sur le lit, sans meme se deshabiller. Dans l'escalier, elle fut prise d'une telle crise, qu'elle dut s'asseoir au beau milieu des marches; et elle serrait ses deux poings sur sa bouche, pour ne pas crier, parce qu'elle eprouvait une honte a etre trouvee la par des hommes, s'il en montait. La douleur passa, elle put ouvrir sa porte, soulagee, pensant decidement s'etre trompee. Elle faisait, ce soir-la, un ragout de mouton avec des hauts de cotelettes. Tout marcha encore bien, pendant qu'elle pelurait ses pommes de terre. Les hauts de cotelettes revenaient dans un poelon, quand les sueurs et les tranchees reparurent. Elle tourna son roux, en pietinant devant le fourneau, aveuglee par de grosses larmes. Si elle accouchait, n'est-ce pas? ce n'etait point une raison pour laisser Coupeau sans manger. Enfin le ragout mijota sur un feu couvert de cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert a un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le litre de vin; elle n'eut plus la force d'arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva, un quart d'heure plus tard, ce fut la qu'elle la delivra. Le zingueur travaillait toujours a l'hopital. Gervaise defendit d'aller le deranger. Quand il rentra, a sept heures, il la trouva couchee, bien enveloppee, tres pale sur l'oreiller. L'enfant pleurait, emmaillotte dans un chale, aux pieds de la mere. -- Ah! ma pauvre femme! dit Coupeau en embrassant Gervaise. Et moi qui rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu criais aux petits pates!... Dis donc, tu n'es pas embarrassee, tu nous laches ca, le temps d'eternuer. Elle eut un faible sourire; puis, elle murmura: -- C'est une fille. -- Juste! reprit le zingueur, blaguant pour la remettre, j'avais commande une fille! Hein! me voila servi! Tu fais donc tout ce que je veux? Et, prenant l'enfant, il continua: -- Qu'on vous voie un peu, mademoiselle Souillon!... Vous avez une petite frimousse bien noire. Ca blanchira, n'ayez pas peur. Il faudra etre sage, ne pas faire la gourgandine, grandir raisonnable, comme papa et maman. Gervaise, tres serieuse, regardait sa fille, les yeux grands ouverts, lentement assombris d'une tristesse. Elle hocha la tete; elle aurait voulu un garcon, parce que les garcons se debrouillent toujours et ne courent pas tant de risques, dans ce Paris. La sage-femme dut enlever le poupon des mains de Coupeau. Elle defendit aussi a Gervaise de parler; c'etait deja mauvais qu'on fit tant de bruit autour d'elle. Alors, le zingueur dit qu'il fallait prevenir maman Coupeau et les Lorilleux; mais il crevait de faim, il voulait diner auparavant. Ce fut un gros ennui pour l'accouchee de le voir se servir lui-meme, courir a la cuisine chercher le ragout, manger dans une assiette creuse, ne pas trouver le pain. Malgre la defense, elle se lamentait, se tournait entre les draps. Aussi, c'etait bien bete de n'avoir pas pu mettre la table; la colique l'avait assise par terre comme un coup de baton. Son pauvre homme lui en voudrait, d'etre la a se dorloter, quand il mangeait si mal. Les pommes de terre etaient-elles assez cuites, au moins? Elle ne se rappelait plus si elle les avait salees. -- Taisez-vous donc! cria la sage-femme -- Ah! quand vous l'empecherez de se miner, par exemple! dit Coupeau, la bouche pleine. Si vous n'etiez pas la, je parie qu'elle se leverait pour me couper mon pain.... Tiens-toi donc sur le dos, grosse dinde! Faut pas te demolir, autrement tu en as pour quinze jours a te remettre sur tes pattes.... Il est tres bon, ton ragout. Madame va en manger avec moi. N'est-ce pas, madame? La sage-femme refusa; mais elle voulut bien boire un verre de vin, parce que ca l'avait emotionnee, disait-elle, de trouver la malheureuse femme avec le bebe sur le paillasson. Coupeau partit enfin, pour annoncer la nouvelle a la famille. Une demi-heure plus tard, il revint avec tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux, madame Lerat, qu'il avait justement rencontree chez ces derniers. Les Lorilleux, devant la prosperite du menage, etaient devenus tres aimables, faisaient un eloge outre de Gervaise, en laissant echapper de petits gestes restrictifs, des hochements de menton, des battements de paupieres, comme pour ajourner leur vrai jugement. Enfin, ils savaient ce qu'ils savaient; seulement, ils ne voulaient pas aller contre l'opinion de tout le quartier. -- Je t'amene la sequelle! cria Coupeau. Tant pis! ils ont voulu te voir... N'ouvre pas le bec, ca t'est defendu. Ils resteront la, a te regarder tranquillement, sans se formaliser, n'est-ce pas?... Moi, je vais leur faire du cafe, et du chouette! Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, apres avoir embrasse Gervaise, s'emerveillait de la grosseur de l'enfant. Les deux autres femmes avaient egalement applique de gros baisers sur les joues de l'accouchee. Et toutes trois, debout devant le lit, commentaient, en s'exclamant, les details des couches, de droles de couches, une dent a arracher, pas davantage. Madame Lerat examinait la petite partout, la declarait bien conformee, ajoutait meme, avec intention, que ca ferait une fameuse femme; et, comme elle lui trouvait la tete trop pointue, elle la petrissait legerement, malgre ses cris, afin de l'arrondir. Madame Lorilleux lui arracha le bebe en se fachant: ca suffisait pour donner tous les vices a une creature, de la tripoter ainsi, quand elle avait le crane si tendre. Puis, elle chercha la ressemblance. On manqua se disputer. Lorilleux, qui allongeait le cou derriere les femmes, repetait que la petite n'avait rien de Coupeau; un peu le nez peut-etre, et encore! C'etait toute sa mere, avec des yeux d'ailleurs; pour sur, ces yeux-la ne venaient pas de la famille. Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On l'entendait, dans la cuisine, se battre avec le fourneau et la cafetiere. Gervaise se tournait les sangs: ce n'etait pas l'occupation d'un homme, de faire du cafe; et elle lui criait comment il devait s'y prendre, sans ecouter les chut! energiques de la sage-femme. -- Enlevez le baluchon! dit Coupeau, qui rentra, la cafetiere a la main. Hein! est-elle assez canulante! Il faut qu'elle se cauchemarde... Nous allons boire ca dans des verres, n'est-ce pas? parce que, voyez-vous, les tasses sont restees chez le marchand. On s'assit autour de la table, et le zingueur voulut verser le cafe lui-meme. Il sentait joliment fort, ce n'etait pas de la roupie de sansonnet. Quand la sage-femme eut sirote son verre, elle s'en alla: tout marchait bien, on n'avait plus besoin d'elle; si la nuit n'etait pas bonne, on l'enverrait chercher le lendemain. Elle descendait encore l'escalier, que madame Lorilleux la traita de licheuse et de propre a rien. Ca se mettait quatre morceaux de sucre dans son cafe, ca se faisait donner des quinze francs, pour vous laisser accoucher toute seule. Mais Coupeau la defendait; il allongerait les quinze francs de bon coeur; apres tout, ces femmes-la passaient leur jeunesse a etudier, elles avaient raison de demander cher. Ensuite, Lorilleux se disputa avec madame Lerat; lui, pretendait que, pour avoir un garcon, il fallait tourner la tete de son lit vers le nord; tandis qu'elle haussait les epaules, traitant ca d'enfantillage, donnant une autre recette, qui consistait a cacher sous le matelas, sans le dire a sa femme, une poignee d'orties fraiches, cueillies au soleil. On avait pousse la table pres du lit. Jusqu'a dix heures, Gervaise, prise peu a peu d'une fatigue immense, resta souriante et stupide, la tete tournee sur l'oreiller; elle voyait, elle entendait, mais elle ne trouvait plus la force de hasarder un geste ni une parole; il lui semblait etre morte, d'une mort tres douce, du fond de laquelle elle etait heureuse de regarder les autres vivre. Par moments, un vagissement de la petite montait, au milieu des grosses voix, des reflexions interminables sur un assassinat, commis la veille rue du Bon-Puits, a l'autre bout de la Chapelle. Puis, comme la societe songeait au depart, on parla du bapteme. Les Lorilleux avaient accepte d'etre parrain et marraine; en arriere, ils rechignaient; pourtant, si le menage ne s'etait pas adresse a eux, ils auraient fait une drole de figure. Coupeau ne voyait guere la necessite de baptiser la petite; ca ne lui donnerait pas dix mille livres de rente, bien sur; et encore ca risquait de l'enrhumer. Moins on avait affaire aux cures, mieux ca valait. Mais maman Coupeau le traitait de paien. Les Lorilleux, sans aller manger le bon Dieu dans les eglises, se piquaient d'avoir de la religion. -- Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le chainiste. Et Gervaise ayant consenti d'un signe de tete, tout le monde l'embrassa en lui recommandant de se bien porter. On dit adieu aussi au bebe. Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps frissonnant, avec des risettes, des mots de tendresse, comme s'il avait pu comprendre. On l'appelait Nana, la caresse du nom d'Anna, que portait sa marraine. -- Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle fille... Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa chaise tout contre le lit, et acheva sa pipe, en tenant dans la sienne la main de Gervaise. Il fumait lentement, lachant des phrases entre deux bouffees, tres emu. -- Hein? ma vieille, ils t'ont casse la tete? Tu comprends, je n'ai pas pu les empecher de venir. Apres tout, ca prouve leur amitie... Mais, n'est-ce pas? on est mieux seul. Moi, j'avais besoin d'etre un peu seul, comme ca, avec toi. La soiree m'a paru d'un long!... Cette pauvre poule! elle a eu bien du bobo! Ces crapoussins-la, quand ca vient au monde, ca ne se doute guere du mal que ca fait. Vrai, ca doit etre comme si on vous ouvrait les reins... Ou est-il le bobo, que je l'embrasse? Il lui avait glisse delicatement sous le dos une de ses grosses mains, et il l'attirait, il lui baisait le ventre a travers le drap, pris d'un attendrissement d'homme rude pour cette fecondite endolorie encore. Il demandait s'il ne lui faisait pas du mal, il aurait voulu la guerir en soufflant dessus. Et Gervaise etait bien heureuse. Elle lui jurait qu'elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait seulement a se relever le plus tot possible, parce qu'il ne fallait pas se croiser les bras, maintenant. Mais lui, la rassurait. Est-ce qu'il ne se chargeait pas de gagner la patee de la petite? Il serait un grand lache, si jamais il lui laissait cette gamine sur le dos. Ca ne lui semblait pas malin de savoir faire un enfant: le merite, pas vrai? c'etait de le nourrir. Coupeau, cette nuit-la, ne dormit guere. Il avait couvert le feu du poele. Toutes les heures, il dut se relever pour donner au bebe des cuillerees d'eau sucree tiede. Ca ne l'empecha pas de partir le matin au travail comme a son habitude. Il profita meme de l'heure de son dejeuner, alla a la mairie faire sa declaration. Pendant ce temps, madame Boche, prevenue, etait accourue passer la journee aupres de Gervaise. Mais celle-ci, apres dix heures de profond sommeil, se lamentait, disait deja se sentir toute courbaturee de garder le lit. Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas se lever. Le soir, quand Coupeau revint, elle lui conta ses tourments: sans doute elle avait confiance en madame Boche; seulement ca la mettait hors d'elle de voir une etrangere s'installer dans sa chambre, ouvrir les tiroirs, toucher a ses affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant d'une commission, la trouva debout, habillee, balayant et s'occupant du diner de son mari. Et jamais elle ne voulut se recoucher. On se moquait d'elle, peut-etre! C'etait bon pour les dames d'avoir l'air d'etre cassees. Lorsqu'on n'etait pas riche, on n'avait pas le temps. Trois jours apres ses couches, elle repassait des jupons chez madame Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la grosse chaleur du fourneau. Des le samedi soir, madame Lorilleux apporta ses cadeaux de marraine: un bonnet de trente-cinq sous et une robe de bapteme, plissee et garnie d'une petite dentelle, qu'elle avait eue pour six francs, parce qu'elle etait defraichie. Le lendemain, Lorilleux, comme parrain, donna a l'accouchee six livres de sucre. Ils faisaient les choses proprement. Meme le soir, au repas qui eut lieu chez les Coupeau, ils ne se presenterent point les mains vides. Le mari arriva avec un litre de vin cachete sous chaque bras, tandis que la femme tenait un large flan achete chez un patissier de la chaussee Clignancourt, tres en renom. Seulement, les Lorilleux allerent raconter leurs largesses dans tout le quartier; ils avaient depense, pres de vingt francs. Gervaise, en apprenant leurs commerages, resta suffoquee et ne leur tint plus aucun compte de leurs bonnes manieres. Ce fut a ce diner de bapteme que les Coupeau acheverent de se lier etroitement avec les voisins du palier. L'autre logement de la petite maison etait occupe par deux personnes, la mere et le fils, les Goujet, comme on les appelait. Jusque-la, on s'etait salue dans l'escalier et dans la rue, rien de plus; les voisins semblaient un peu ours. Puis, la mere lui ayant monte un seau d'eau, le lendemain de ses couches, Gervaise avait juge convenable de les inviter au repas, d'autant plus qu'elle les trouvait tres bien. Et la, naturellement, on avait fait connaissance. Les Goujet etaient du departement du Nord. La mere raccommodait les dentelles; le fils, forgeron de son etat, travaillait dans une fabrique de boulons. Ils occupaient l'autre logement du palier depuis cinq ans. Derriere la paix muette de leur vie, se cachait tout un chagrin ancien: le pere Goujet, un jour d'ivresse furieuse, a Lille, avait assomme un camarade a coups de barre de fer, puis s'etait etrangle dans sa prison, avec son mouchoir. La veuve et l'enfant, venus a Paris apres leur malheur, sentaient toujours ce drame sur leurs tetes, le rachetaient par une honnetete stricte, une douceur et un courage inalterables. Meme il se melait un peu de fierte dans leur cas, car ils finissaient par se voir meilleurs que les autres. Madame Goujet, toujours vetue de noir, le front encadre d'une coiffe monacale, avait une face blanche et reposee de matrone, comme si la paleur des dentelles, le travail minutieux de ses doigts, lui eussent donne un reflet de serenite. Goujet etait un colosse de vingt-trois ans, superbe, le visage rose, les yeux bleus, d'une force herculeenne. A l'atelier, les camarades l'appelaient la Gueule-d'Or, a cause de sa belle barbe jaune. Gervaise se sentit tout de suite prise d'une grande amitie pour ces gens. Quand elle penetra la premiere fois chez eux, elle resta emerveillee de la proprete du logis. Il n'y avait pas a dire, on pouvait souffler partout, pas un grain de poussiere ne s'envolait. Et le carreau luisait, d'une clarte de glace. Madame Goujet la fit entrer dans la chambre de son fils, pour voir. C'etait gentil et blanc comme dans la chambre d'une fille: un petit lit de fer garni de rideaux de mousseline, une table, une toilette, une etroite bibliotheque pendue au mur; puis, des images du haut en bas, des bonshommes decoupes, des gravures coloriees fixees a l'aide de quatre clous, des portraits de toutes sortes de personnages, detaches des journaux illustres. Madame Goujet disait, avec un sourire, que son fils etait un grand enfant; le soir, la lecture le fatiguait; alors, il s'amusait a regarder ses images. Gervaise s'oublia une heure pres de sa voisine, qui s'etait remise a son tambour, devant une fenetre. Elle s'interessait aux centaines d'epingles attachant la dentelle, heureuse d'etre la, respirant la bonne odeur de proprete du logement, ou cette besogne delicate mettait un silence recueilli. Les Goujet gagnaient encore a etre frequentes. Ils faisaient de grosses journees et placaient plus du quart de leur quinzaine a la Caisse d'epargne. Dans le quartier, on les saluait, on parlait de leurs economies. Goujet n'avait jamais un trou, sortait avec des bourgerons propres, sans une tache. Il etait tres poli, meme un peu timide, malgre ses larges epaules. Les blanchisseuses du bout de la rue s'egayaient a le voir baisser le nez, quand il passait. Il n'aimait pas leurs gros mots, trouvait ca degoutant que des femmes eussent sans cesse des saletes a la bouche. Un jour pourtant, il etait rentre gris. Alors, madame Goujet, pour tout reproche, l'avait mis en face d'un portrait de son pere, une mauvaise peinture cachee pieusement au fond de la commode. Et, depuis cette lecon, Goujet ne buvait plus qu'a sa suffisance, sans haine pourtant contre le vin, car le vin est necessaire a l'ouvrier. Le dimanche, il sortait avec sa mere, a laquelle il donnait le bras; le plus souvent, il la menait du cote de Vincennes; d'autres fois, il la conduisait au theatre. Sa mere restait sa passion. Il lui parlait encore comme s'il etait tout petit. La tete carree, la chair alourdie par le rude travail du marteau, il tenait des grosses betes: dur d'intelligence, bon tout de meme. Les premiers jours, Gervaise le gena beaucoup. Puis, en quelques semaines, il s'habitua a elle. Il la guettait pour lui monter ses paquets, la traitait en soeur, avec une brusque familiarite, decoupant des images a son intention. Cependant, un matin, ayant tourne la clef sans frapper, il la surprit a moitie nue, se lavant le cou; et, de huit jours, il ne la regarda pas en face, si bien qu'il finissait par la faire rougir elle-meme. Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, trouvait la Gueule-d'Or beta. C'etait bien de ne pas licher, de ne pas souffler dans le nez des filles, sur les trottoirs; mais il fallait pourtant qu'un homme fut un homme, sans quoi autant valait-il tout de suite porter des jupons. Il le blaguait devant Gervaise, en l'accusant de faire de l'oeil a toutes les femmes du quartier; et ce tambour-major de Goujet se defendait violemment. Ca n'empechait pas les deux ouvriers d'etre camarades. Ils s'appelaient le matin, partaient ensemble, buvaient parfois un verre de biere avant de rentrer. Depuis le diner du bapteme, ils se tutoyaient, parce que dire toujours " vous ", ca allonge les phrases. Leur amitie en restait la, quand la Gueule-d'Or rendit a Cadet-Cassis un fier service, un de ces services signales dont on se souvient la vie entiere. C'etait au 2 decembre. Le zingueur, par rigolade, avait eu la belle idee de descendre voir l'emeute; il se fichait pas mal de la Republique, du Bonaparte et de tout le tremblement; seulement, il adorait la poudre, les coups de fusil lui semblaient droles. Et il allait tres-bien etre pince derriere une barricade, si le forgeron ne s'etait rencontre la, juste a point pour le proteger de son grand corps et l'aider a filer. Goujet, en remontant la rue du Faubourg-Poissonniere, marchait vite, la figure grave. Lui, s'occupait de politique, etait republicain, sagement, au nom de la justice et du bonheur de tous. Cependant, il n'avait pas fait le coup de fusil. Et il donnait ses raisons: le peuple se lassait de payer aux bourgeois les marrons qu'il tirait des cendres, en se brulant les pattes; fevrier et juin etaient de fameuses lecons; aussi, desormais, les faubourgs laisseraient-ils la ville s'arranger comme elle l'entendrait. Puis, arrive sur la hauteur, rue des Poissonniers, il avait tourne la tete, regardant Paris; on baclait tout de meme la-bas de la fichue besogne, le peuple un jour pourrait se repentir de s'etre croise les bras. Mais Coupeau ricanait, appelait trop betes les anes qui risquaient leur peau, a la seule fin de conserver leurs vingt-cinq francs aux sacres faineants de la Chambre. Le soir, les Coupeau inviterent les Goujet a diner. Au dessert, Cadet-Cassis et la Gueule-d'Or se poserent chacun deux gros baisers sur les joues. Maintenant, c'etait a la vie a la mort. Pendant trois annees, la vie des deux familles coula, aux deux cotes du palier, sans un evenement. Gervaise avait eleve la petite, en trouvant le moyen de perdre, au plus, deux jours de travail par semaine. Elle devenait une bonne ouvriere de fin, gagnait jusqu'a trois francs. Aussi s'etait-elle decidee a mettre Etienne, qui allait sur ses huit ans, dans une petite pension de la rue de Chartres, ou elle payait cent sous. Le menage, malgre la charge des deux enfants, placait des vingt francs et des trente francs chaque mois a la Caisse d'epargne. Quand leurs economies atteignirent la somme de six cents francs, la jeune femme ne dormit plus, obsedee d'un reve d'ambition: elle voulait s'etablir, louer une petite boutique, prendre a son tour des ouvrieres. Elle avait tout calcule. Au bout de vingt ans, si le travail marchait, ils pouvaient avoir une rente, qu'ils iraient manger quelque part, a la campagne. Pourtant, elle n'osait se risquer. Elle disait chercher une boutique, pour se donner le temps de la reflexion. L'argent ne craignait rien a la Caisse d'epargne; au contraire, il faisait des petits. En trois annees, elle avait contente une seule de ses envies, elle s'etait achete une pendule; encore cette pendule, une pendule de palissandre, a colonnes torses, a balancier de cuivre dore, devait-elle etre payee en un an, par a-comptes de vingt sous tous les lundis. Elle se fachait, lorsque Coupeau parlait de la monter; elle seule enlevait le globe, essuyait les colonnes avec religion, comme si le marbre de sa commode se fut transforme en chapelle. Sous le globe, derriere la pendule, elle cachait le livret de la Caisse d'epargne. Et souvent, quand elle revait a sa boutique, elle s'oubliait la, devant le cadran, a regarder fixement tourner les aiguilles, ayant l'air d'attendre quelque minute particuliere et solennelle pour se decider. Les Coupeau sortaient presque tous les dimanches avec les Goujet. C'etaient des parties gentilles, une friture a Saint-Ouen ou un lapin a Vincennes, manges sans epate, sous le bosquet d'un traiteur. Les hommes buvaient a leur soif, revenaient sains comme l'oeil, en donnant le bras aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux menages comptaient, partageaient la depense par moitie; et jamais un sou en plus ou en moins ne soulevait une discussion. Les Lorilleux etaient jaloux des Goujet. Ca leur paraissait drole, tout de meme, de voir Cadet-Cassis et la Ban-ban aller sans cesse avec des etrangers, quand ils avaient une famille. Ah bien! oui! ils s'en souciaient comme d'une guigne, de leur famille! Depuis qu'ils avaient quatre sous de cote, ils faisaient joliment leur tete. Madame Lorilleux, tres vexee de voir son frere lui echapper, recommencait a vomir des injures contre Gervaise. Madame Lerat, au contraire, prenait parti pour la jeune femme, la defendait en racontant des contes extraordinaires, des tentatives de seduction, le soir, sur le boulevard, dont elle la montrait sortant en heroine de drame, flanquant une paire de claques a ses laches agresseurs. Quant a maman Coupeau, elle tachait de raccommoder tout le monde, de se faire bien venir de tous ses enfants: sa vue baissait de plus en plus, elle n'avait plus qu'un menage, elle etait contente de trouver cent sous chez les uns et chez les autres. Le jour meme ou Nana prenait ses trois ans, Coupeau, en rentrant le soir, trouva Gervaise bouleversee. Elle refusait de parler, elle n'avait rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait la table a l'envers, s'arretant avec les assiettes pour tomber dans de grosses reflexions, son mari voulut absolument savoir. -- Eh bien! voila, finit-elle par avouer, la boutique du petit mercier, rue de la Goutte-d'Or, est a louer... J'ai vu ca, il y a une heure, en allant acheter du fil. Ca m'a donne un coup. C'etait une boutique tres propre, juste dans la grande maison ou ils revaient d'habiter autrefois. Il y avait la boutique, une arriere-boutique, avec deux autres chambres, a droite et a gauche; enfin, ce qu'il leur fallait, les pieces un peu petites, mais bien distribuees. Seulement, elle trouvait ca trop cher: le proprietaire parlait de cinq cents francs. -- Tu as donc visite et demande le prix? dit Coupeau. -- Oh! tu sais, par curiosite! repondit-elle, en affectant un air d'indifference. On cherche, on entre a tous les ecriteaux, ca n'engage a rien... Mais celle-la est trop chere, decidement. Puis, ce serait peut-etre une betise de m'etablir. Cependant, apres le diner, elle revint a la boutique du mercier. Elle dessina les lieux, sur la marge d'un journal. Et, peu a peu, elle en causait, mesurait les coins, arrangeait les pieces, comme si elle avait du, des le lendemain, y caser ses meubles. Alors, Coupeau la poussa a louer, en voyant sa grande envie; pour sur, elle ne trouverait rien de propre, a moins de cinq cents francs; d'ailleurs, on obtiendrait peut-etre une diminution. La seule chose ennuyeuse, c'etait d'aller habiter la maison des Lorilleux, qu'elle ne pouvait pas souffrir. Mais elle se facha, elle ne detestait personne; dans le feu de son desir, elle defendit meme les Lorilleux; ils n'etaient pas mechants au fond, on s'entendrait tres bien. Et, quand ils furent couches, Coupeau dormait deja qu'elle continuait ses amenagements interieurs, sans avoir pourtant, d'une facon nette, consenti a louer. Le lendemain, restee seule, elle ne put resister au besoin d'enlever le globe de la pendule et de regarder le livret de la Caisse d'epargne. Dire que sa boutique etait la dedans, dans ces feuillets salis de vilaines ecritures! Avant d'aller au travail, elle consulta madame Goujet, qui approuva beaucoup son projet de s'etablir; avec un homme comme le sien, bon sujet, ne buvant pas, elle etait certaine de faire ses affaires et de ne pas etre mangee. Au dejeuner, elle monta meme chez les Lorilleux pour avoir leur avis; elle desirait ne pas paraitre se cacher de la famille. Madame Lorilleux resta saisie. Comment! la Banban allait avoir une boutique, a cette heure! Et, le coeur creve, elle balbutia, elle dut se montrer tres contente: sans doute, la boutique etait commode, Gervaise avait raison de la prendre. Pourtant, lorsqu'elle se fut un peu remise, elle et son mari parlerent de l'humidite de la cour, du jour triste des pieces du rez-de-chaussee. Oh! c'etait un bon coin pour les rhumatismes. Enfin, si elle etait decidee a louer, n'est-ce pas? leurs observations, bien certainement, ne l'empecheraient pas de louer. Le soir, Gervaise avouait franchement en riant qu'elle en serait tombee malade, si on l'avait empechee d'avoir la boutique. Toutefois, avant de dire: C'est fait! elle voulait emmener Coupeau voir les lieux et tacher d'obtenir une diminution sur le loyer. -- Alors, demain, si ca te plait, dit son mari. Tu viendras me prendre vers six heures a la maison ou je travaille, rue de la Nation, et nous passerons rue de la Goutte-d'Or, en rentrant. Coupeau terminait alors la toiture d'une maison neuve, a trois etages. Ce jour-la, il devait justement poser les dernieres feuilles de zinc. Comme le toit etait presque plat, il y avait installe son etabli, un large volet sur deux treteaux. Un beau soleil de mai se couchait, dorant les cheminees. Et, tout la-haut, dans le ciel clair, l'ouvrier taillait tranquillement son zinc a coups de cisaille, penche sur l'etabli, pareil a un tailleur coupant chez lui une paire de culottes. Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept ans, fluet et blond, entretenait le feu du rechaud en manoeuvrant un enorme soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un petillement d'etincelles. -- He! Zidore, mets les fers! cria Coupeau. L'aide enfonca les fers a souder au milieu de la braise, d'un rose pale dans le plein jour. Puis, il se remit a souffler. Coupeau tenait la derniere feuille de zinc. Elle restait a poser au bord du toit, pres de la gouttiere; la, il y avait une brusque pente, et le trou beant de la rue se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons de lisieres, s'avanca, trainant les pieds, sifflotant l'air d'_Ohe! les p'tits agneaux_! Arrive devant le trou, il se laissa couler, s'arc-bouta d'un genou contre la maconnerie d'une cheminee, resta a moitie chemin du pave. Une de ses jambes pendait. Quand il se renversait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait a un coin de la maconnerie, a cause du trottoir, la-bas, sous lui. -- Sacre lambin, va!... Donne donc les fers! Quand tu regarderas en l'air, bougre d'efflanque! les alouettes ne te tomberont pas toutes roties! Mais Zidore ne se pressait pas. 11 s'interessait aux toits voisins, a une grosse fumee qui montait au fond de Paris, du cote de Grenelle; ca pouvait bien etre un incendie. Pourtant, il vint se mettre a plat ventre, la tete au-dessus du trou; et il passa les fers a Coupeau. Alors, celui-ci commenca a souder la feuille. Il s'accroupissait, s'allongeait, trouvant toujours son equilibre, assis d'une fesse, perche sur la pointe d'un pied, retenu par un doigt. Il avait un sacre aplomb, un toupet du tonnerre, familier, bravant le danger. Ca le connaissait. C'etait la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lachait pas sa pipe, il se tournait de temps a autre, il crachait paisiblement dans la rue. -- Tiens! madame Boche! cria-t-il tout d'un coup. Ohe! madame Boche! Il venait d'apercevoir la concierge traversant la chaussee. Elle leva la tete, le reconnut. Et une conversation s'engagea du toit au trottoir. Elle cachait ses mains sous son tablier, le nez en l'air. Lui, debout maintenant, son bras gauche passe autour d'un tuyau, se penchait. -- Vous n'avez pas vu ma femme? demanda-t-il. -- Non, bien sur, repondit la concierge. Elle est par ici? -- Elle doit venir me prendre... Et l'on se porte bien chez vous? -- Mais oui, merci, c'est moi la plus malade, vous voyez... Je vais chaussee Clignancourt chercher un petit gigot. Le boucher, pres du Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous. Ils haussaient la voix, parce qu'une voiture passait dans la rue de la Nation, large, deserte; leurs paroles, lancees a toute volee, avaient seulement fait mettre a sa fenetre une petite vieille; et cette vieille restait la, accoudee, se donnant la distraction d'une grosse emotion, a regarder cet homme, sur la toiture d'en face, comme si elle esperait le voir tomber d'une minute a l'autre. -- Eh bien! bonsoir, cria encore madame Boche. Je ne veux pas vous deranger. Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui tendait. Mais au moment ou la concierge s'eloignait, elle apercut sur l'autre trottoir Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait deja la tete pour avertir le zingueur, lorsque la jeune femme lui ferma la bouche d'un geste energique. Et, a demi-voix, afin de n'etre pas entendue la-haut, elle dit sa crainte: elle redoutait, en se montrant tout d'un coup, de donner a son mari une secousse, qui le precipiterait. En quatre ans, elle etait allee le chercher une seule fois a son travail. Ce jour-la, c'etait la seconde fois. Elle ne pouvait pas assister a ca, son sang ne faisait qu'un tour, quand elle voyait son homme entre ciel et terre, a des endroits ou les moineaux eux-memes ne se risquaient pas. -- Sans doute, ce n'est pas agreable, murmurait madame Boche. Moi, le mien est tailleur, je n'ai pas ces tremblements. -- Si vous saviez, dans les premiers temps, dit encore Gervaise, j'avais des frayeurs du matin au soir. Je le voyais toujours, la tete cassee, sur une civiere... Maintenant, je n'y pense plus autant. On s'habitue a tout. Il faut bien que le pain se gagne... N'importe, c'est un pain joliment cher, car on y risque ses os plus souvent qu'a son tour. Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe, craignant un cri de la petite. Malgre elle, toute pale, elle regardait. Justement, Coupeau soudait le bord extreme de la feuille, pres de la gouttiere; il se coulait le plus possible, ne pouvait atteindre le bout. Alors, il se risqua, avec ces mouvements ralentis des ouvriers, pleins d'aisance et de lourdeur. Un moment, il fut au-dessus du pave, ne se tenant plus, tranquille, a son affaire; et, d'en bas, sous le fer promene d'une main soigneuse, on voyait gresiller la petite flamme blanche de la soudure. Gervaise, muette, la gorge etranglee par l'angoisse, avait serre les mains, les elevait d'un geste machinal de supplication. Mais elle respira bruyamment, Coupeau venait de remonter sur le toit, sans se presser, prenant le temps de cracher une derniere fois dans la rue. -- On moucharde donc! cria-t-il gaiement en l'apercevant. Elle a fait la bete, n'est-ce pas? madame Boche; elle n'a pas voulu appeler... Attends-moi, j'en ai encore pour dix minutes. Il lui restait a poser un chapiteau de cheminee, une bricole de rien du tout. La blanchisseuse et la concierge demeurerent sur le trottoir, causant du quartier, surveillant Nana, pour l'empecher de barboter dans le ruisseau, ou elle cherchait des petits poissons; et les deux femmes revenaient toujours a la toiture, avec des sourires, des hochements de tete, comme pour dire qu'elles ne s'impatientaient pas. En face, la vieille n'avait pas quitte sa fenetre, regardant l'homme, attendant. -- Qu'est-ce qu'elle a donc a espionner, cette bique? dit madame Boche. Une fichue mine! La-haut, on entendait la voix forte du zingueur chantant: _Ah! qu'il fait donc bon cueillir la fraise_! Maintenant, penche sur son etabli, il coupait son zinc en artiste. D'un tour de compas, il avait trace une ligne, et il detachait un large eventail, a l'aide d'une paire de cisailles cintrees; puis, legerement, au marteau, il ployait cet eventail en forme de champignon pointu. Zidore s'etait remis a souffler la braise du rechaud. Le soleil se couchait derriere la maison, dans une grande clarte rose, lentement palie, tournant au lilas tendre. Et en plein ciel, a cette heure recueillie du jour, les silhouettes des deux ouvriers, grandies demesurement, se decoupaient sur le fond limpide de l'air, avec la barre sombre de l'etabli et l'etrange profil du soufflet. Quand le chapiteau fut taille, Coupeau jeta son appel: -- Zidore! les fers! Mais Zidore venait de disparaitre. Le zingueur, en jurant, le chercha du regard, l'appela par la lucarne du grenier restee ouverte. Enfin, il le decouvrit sur un toit voisin, a deux maisons de distance. Le galopin se promenait, explorait les environs, ses maigres cheveux blonds s'envolant au grand air, clignant les yeux en face de l'immensite de Paris. -- Dis donc, la flane! est-ce que tu te crois a la campagne! dit Coupeau furieux. Tu es comme monsieur Beranger, tu composes des vers, peut-etre!... Veux-tu bien me donner les fers! A-t-on jamais vu! se balader sur les toits! Amene-z-y ta connaissance tout de suite, pour lui chanter des mamours... Veux-tu me donner les fers, sacree andouille! Il souda, il cria a Gervaise: -- Voila, c'est fini... Je descends. Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau se trouvait au milieu du toit. Gervaise, tranquillisee, continuait a sourire en suivant ses mouvements. Nana, amusee tout d'un coup par la vue de son pere, tapait dans ses petites mains. Elle s'etait assise sur le trottoir, pour mieux voir la-haut. -- Papa! papa! criait-elle de toute sa force; papa! regarde donc! Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors, brusquement, betement, comme un chat dont les pattes s'embrouillent, il roula, il descendit la pente legere de la toiture, sans pouvoir se rattraper. -- Nom de Dieu! dit-il d'une voix etouffee. Et il tomba. Son corps decrivit une courbe molle, tourna deux fois sur lui-meme, vint s'ecraser au milieu de la rue avec le coup sourd d'un paquet de linge jete de haut. Gervaise, stupide, la gorge dechiree d'un grand cri, resta les bras en l'air. Des passants accoururent, un attroupement se forma. Madame Boche, bouleversee, flechissant sur les jambes, prit Nana entre les bras, pour lui cacher la tete et l'empecher de voir. Cependant, en face, la petite vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement sa fenetre. Quatre hommes finirent par transporter Coupeau chez un pharmacien, au coin, de la rue des Poissonniers; et il demeura la pres d'une heure, au milieu de la boutique, sur une couverture, pendant qu'on etait alle chercher un brancard a l'hopital Lariboisiere. Il respirait encore, mais le pharmacien avait de petits hochements de tete. Maintenant, Gervaise, a genoux parterre, sanglotait d'une facon continue, barbouillee de ses larmes, aveuglee, hebetee. D'un mouvement machinal, elle avancait les mains, tatait les membres de son mari, tres-doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le pharmacien qui lui avait defendu de toucher; et elle recommencait quelques secondes plus tard, ne pouvant s'empecher de s'assurer s'il restait chaud, croyant lui faire du bien. Quand le brancard arriva enfin, et qu'on parla de partir pour l'hopital, elle se releva, en disant violemment: -- Non, non, pas a l'hopital!... Nous demeurons rue Neuve de la Goutte-d'Or. On eut beau lui expliquer que la maladie lui couterait tres-cher, si elle prenait son mari chez elle. Elle repetait avec entetement: -- Rue Neuve de la Goutte-d'Or, je montrerai la porte... Qu'est-ce que ca vous fait? J'ai de l'argent... C'est mon mari, n'est-ce pas? Il est a moi, je le veux. Et l'on dut rapporter Coupeau chez lui. Lorsque le brancard traversa la foule qui s'ecrasait devant la boutique du pharmacien, les femmes du quartier parlaient de Gervaise avec animation: elle boitait, la matine, mais elle avait tout de meme du chien; bien sur, elle sauverait son homme, tandis qu'a l'hopital les medecins faisaient passer l'arme a gauche aux malades trop deteriores, histoire de ne pas se donner l'embetement de les guerir. Madame Boche, apres avoir emmene Nana chez elle, etait revenue et racontait l'accident avec des details interminables, toute secouee encore d'emotion. -- J'allais chercher un gigot, j'etais la, je l'ai vu tomber, repetait-elle. C'est a cause de sa petite, il a voulu la regarder, et patatras! Ah! Dieu de Dieu! je ne demande pas a en voir tomber un second... Il faut pourtant que j'aille chercher mon gigot. Pendant huit jours, Coupeau fut tres-bas. La famille, les voisins, tout le monde, s'attendaient a le voir tourner de l'oeil d'un instant a l'autre. Le medecin, un medecin tres-cher qui se faisait payer cent sous la visite, craignait des lesions interieures; et ce mot effrayait beaucoup, on disait dans le quartier que le zingueur avait eu le coeur decroche par la secousse. Seule, Gervaise, palie par les veilles, serieuse, resolue, haussait les epaules. Son homme avait la jambe droite cassee; ca, tout le monde le savait; on la lui remettrait, voila tout. Quant au reste, au coeur decroche, ce n'etait rien. Elle le lui raccrocherait, son coeur. Elle savait comment les coeurs se raccrochent, avec des soins, de la proprete, une amitie solide. Et elle montrait une conviction superbe, certaine de le guerir, rien qu'a rester autour de lui et a le toucher de ses mains, dans les heures de fievre. Elle ne douta pas une minute. Toute une semaine, on la vit sur ses pieds, parlant peu, recueillie dans son entetement de le sauver, oubliant les enfants, la rue, la ville entiere. Le neuvieme jour, le soir ou le medecin repondit enfin du malade, elle tomba sur une chaise, les jambes molles, l'echine brisee, tout en larmes. Cette nuit-la, elle consentit a dormir deux heures, la tete posee sur le pied du lit. L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman Coupeau passait les nuits avec Gervaise; mais, des neuf heures, elle s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, madame Lerat faisait un grand detour pour prendre des nouvelles. Les Lorilleux etaient d'abord venus deux et trois fois par jour, offrant de veiller, apportant meme un fauteuil pour Gervaise. Puis, des querelles n'avaient pas tarde a s'elever sur la facon de soigner les malades. Madame Lorilleux pretendait avoir sauve assez de gens dans sa vie pour savoir comment il fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la jeune femme de la bousculer, de l'ecarter du lit de son frere. Bien sur, la Banban avait raison de vouloir quand meme guerir Coupeau; car, enfin, si elle n'etait pas allee le deranger rue de la Nation, il ne serait pas tombe. Seulement, de la maniere dont elle l'accommodait, elle etait certaine de l'achever. Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de garder son lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans mefiance. La famille s'etalait dans la chambre. La convalescence devait etre tres-longue; le medecin avait parle de quatre mois. Alors, pendant les longs sommeils du zingueur, les Lorilleux traiterent Gervaise de bete. Ca l'avancait beaucoup d'avoir son mari chez elle. A l'hopital, il se serait remis sur pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu etre malade, attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hesiterait une seconde a entrer a Lariboisiere. Madame Lorilleux connaissait une dame qui en sortait; eh bien! elle avait mange du poulet matin et soir. Et tous deux, pour la vingtieme fois, refaisaient le calcul de ce que couteraient au menage les quatre mois de convalescence: d'abord les journees de travail perdues, puis le medecin, les remedes, et plus tard le bon vin, la viande saignante. Si les Coupeau croquaient seulement leurs quatre sous d'economies, ils devraient s'estimer fierement heureux. Mais ils s'endetteraient, c'etait a croire. Oh! ca les regardait. Surtout, ils n'avaient pas a compter sur la famille, qui n'etait pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant pis pour la Banban, n'est-ce pas? elle pouvait bien faire comme les autres, laisser porter son homme a l'hopital. Ca la completait, d'etre une orgueilleuse. Un soir, madame Lorilleux eut la mechancete de lui demander brusquement: -- Eh bien! et votre boutique, quand la louez-vous? -- Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore. Gervaise resta suffoquee. Elle avait completement oublie la boutique. Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens, a la pensee que desormais la boutique etait flambee. Des ce soir-la, en effet, ils guetterent les occasions pour la plaisanter sur son reve tombe a l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irrealisable, ils renvoyaient la chose au jour ou elle serait patronne, dans un beau magasin donnant sur la rue. Et, derriere elle, c'etaient des gorges chaudes: Elle ne voulait pas faire d'aussi vilaines suppositions; mais, en verite, les Lorilleux avaient l'air maintenant d'etre tres-contents de l'accident de Coupeau, qui l'empechait de s'etablir blanchisseuse rue de la Goutte-d'Or. Alors, elle-meme voulut rire et leur montrer combien elle sacrifiait volontiers l'argent pour la guerison de son mari. Chaque fois qu'elle prenait en leur presence le livret de la Caisse d'epargne, sous le globe de la pendule, elle disait gaiement: -- Je sors, je vais louer ma boutique. Elle n'avait pas voulu retirer l'argent tout d'une fois. Elle le redemandait par cent francs, pour ne pas garder un si gros tas de pieces dans sa commode; puis, elle esperait vaguement quelque miracle, un retablissement brusque, qui leur permettrait, de ne pas deplacer la somme entiere. A chaque course a la Caisse d'epargne, quand elle rentrait, elle additionnait sur un bout de papier l'argent qu'ils avaient encore la-bas. C'etait uniquement pour le bon ordre. Le trou avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait, de son air raisonnable, avec son tranquille sourire, les comptes de cette debacle de leurs economies. N'etait-ce pas deja une consolation d'employer si bien cet argent, de l'avoir eu sous la main, au moment de leur malheur? Et, sans un regret, d'une main soigneuse, elle replacait le livret derriere la pendule, sous le globe. Les Goujet se montrerent tres-gentils pour Gervaise pendant la maladie de Coupeau. Madame Goujet etait a son entiere disposition; elle ne descendait pas une fois sans lui demander si elle avait besoin de sucre, de beurre, de sel; elle lui offrait toujours le premier bouillon, les soirs ou elle mettait un pot au feu; meme, si elle la voyait trop occupee, elle soignait sa cuisine, lui donnait un coup de main pour la vaisselle. Goujet, chaque matin, prenait les seaux de la jeune femme, allait les emplir a la fontaine de la rue des Poissonniers; c'etait une economie de deux sous. Puis, apres le diner, quand la famille n'envahissait pas la chambre, les Goujet venaient tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux heures, jusqu'a dix heures, le forgeron fumait sa pipe, en regardant Gervaise tourner autour du malade. Il ne disait pas dix paroles de la soiree. Sa grande face blonde enfoncee entre ses epaules de colosse, il s'attendrissait a la voir verser de la tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire de bruit avec la cuiller. Lorsqu'elle bordait le lit et qu'elle encourageait Coupeau d'une voix douce, il restait tout secoue. Jamais il n'avait rencontre une aussi brave femme. Ca ne lui allait meme pas mal de boiter, car elle en avait plus de merite encore a se decarcasser tout le long de la journee aupres de son mari. On ne pouvait pas dire, elle ne s'asseyait pas un quart d'heure, le temps de manger. Elle courait sans cesse chez le pharmacien, mettait son nez dans des choses pas propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir en ordre cette chambre ou l'on faisait tout; avec ca, pas une plainte, toujours aimable, meme les soirs ou elle dormait debout, les yeux ouverts, tant elle etait lasse. Et le forgeron, dans cet air de devouement, au milieu des drogues trainant sur les meubles, se prenait d'une grande affection pour Gervaise, a la regarder ainsi aimer et soigner Coupeau de tout son coeur. -- Hein! mon vieux, te voila recolle, dit-il un jour au convalescent. Je n'etais pas en peine, ta femme est le bon Dieu! Lui, devait se marier. Du moins, sa mere avait trouve une jeune fille tres convenable, une dentelliere comme elle, qu'elle desirait vivement lui voir epouser. Pour ne pas la chagriner, il disait oui, et la noce etait meme fixee aux premiers jours de septembre. L'argent de l'entree en menage dormait depuis longtemps a la Caisse d'epargne. Mais il hochait la tete quand Gervaise lui parlait de ce mariage, il murmurait de sa voix lente: -- Toutes les femmes ne sont pas comme vous, madame Coupeau. Si toutes les femmes etaient comme vous, on en epouserait dix. Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, put commencer a se lever. Il ne se promenait pas loin, du lit a la fenetre, et encore soutenu par Gervaise. La, il s'asseyait dans le fauteuil des Lorilleux, la jambe droite allongee sur un tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des pattes cassees, les jours de verglas, etait tres vexe de son accident. Il manquait de philosophie. Il avait passe ces deux mois dans le lit, a jurer, a faire enrager le monde. Ce n'etait pas une existence, vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille ficelee et raide comme un saucisson. Ah! il connaitrait le plafond, par exemple; il y avait une fente, au coin de l'alcove, qu'il aurait dessinee les yeux fermes. Puis, quand il s'installa dans le fauteuil, ce fut une autre histoire. Est-ce qu'il resterait longtemps cloue la, pareil a une momie? La rue n'etait pas si drole, il n'y passait personne, ca puait l'eau de javelle toute la journee. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il aurait donne dix ans de sa vie pour savoir seulement comment se portaient les fortifications. Et il revenait toujours a des accusations violentes contre le sort. Ca n'etait pas juste, son accident; ca n'aurait pas du lui arriver, a lui un bon ouvrier, pas faineant, pas soulard. A d'autres peut-etre, il aurait compris. -- Le papa Coupeau, disait-il, s'est casse le cou, un jour de ribotte. Je ne puis pas dire que c'etait merite, mais enfin la chose s'expliquait... Moi, j'etais a jeun, tranquille comme Baptiste, sans une goutte de liquide dans le corps, et voila que je degringole en voulant me tourner pour faire une risette a Nana!... Vous ne trouvez pas ca trop fort? S'il y a un bon Dieu, il arrange drolement les choses. Jamais je n'avalerai ca. Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde rancune contre le travail. C'etait un metier de malheur, de passer ses journees comme les chats, le long des gouttieres. Eux pas betes, les bourgeois! ils vous envoyaient a la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une echelle, s'installant solidement au coin de leur feu et se fichant du pauvre monde. Et il en arrivait a dire que chacun aurait du poser son zinc sur sa maison. Dame! en bonne justice, on devait en venir la: si tu ne veux pas etre mouille, mets-toi a couvert. Puis, il regrettait de ne pas avoir appris un autre metier, plus joli et moins dangereux, celui d'ebeniste, par exemple. Ca, c'etait encore la faute du pere Coupeau; les peres avaient cette bete d'habitude de fourrer quand meme les enfants dans leur partie. Pendant deux mois encore, Coupeau marcha avec des bequilles. Il avait d'abord pu descendre dans la rue, fumer une pipe devant la porte. Ensuite, il etait alle jusqu'au boulevard exterieur, se trainant au soleil, restant des heures assis sur un banc. La gaiete lui revenait, son bagou d'enfer s'aiguisait dans ses longues flaneries. Et il prenait la, avec le plaisir de vivre, une joie a ne rien faire, les membres abandonnes, les muscles glissant a un sommeil tres-doux; c'etait comme une lente conquete de la paresse, qui profitait de sa convalescence pour entrer dans sa peau et l'engourdir, en le chatouillant. Il revenait bien portant, goguenard, trouvant la vie belle, ne voyant pas pourquoi ca ne durerait pas toujours. Lorsqu'il put se passer de bequilles, il poussa ses promenades plus loin, courut les chantiers pour revoir les camarades. Il restait les bras croises en face des maisons en construction, avec des ricanements, des hochements de tete; et il blaguait les ouvriers qui trimaient, il allongeait sa jambe, pour leur montrer ou ca menait de s'esquinter le temperament. Ces stations gouailleuses devant la besogne des autres satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans doute, il s'y remettrait, il le fallait bien; mais ce serait le plus tard possible. Oh! il etait paye pour manquer d'enthousiasme. Puis, ca lui semblait si bon de faire un peu la vache! Les apres-midi ou Coupeau s'ennuyait, il montait chez les Lorilleux. Ceux-ci le plaignaient beaucoup, l'attiraient par toutes sortes de prevenances aimables. Dans les premieres annees de son mariage, il leur avait echappe, grace a l'influence de Gervaise. Maintenant, ils le reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui causait sa femme. Il n'etait donc pas un homme! Pourtant, les Lorilleux montraient une grande discretion, celebraient d'une facon outree les merites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se disputer encore, jurait a celle-ci que sa soeur l'adorait, et lui demandait d'etre moins mauvaise pour elle. La premiere querelle du menage, un soir, etait venue au sujet d'Etienne. Le zingueur avait passe l'apres-midi chez les Lorilleux. En rentrant, comme le diner se faisait attendre et que les enfants criaient apres la soupe, il s'en etait pris brusquement a Etienne, lui envoyant une paire de calottes soignees. Et, pendant une heure, il avait ronchonne: ce mioche n'etait pas a lui, il ne savait pas pourquoi il le tolerait dans la maison; il finirait par le flanquer a la porte. Jusque-la, il avait accepte le gamin sans tant d'histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignite. Trois jours apres, il lancait des coups de pied au derriere du petit, matin et soir, si bien que l'enfant, quand il l'entendait monter, se sauvait chez les Goujet, ou la vieille dentelliere lui gardait un coin de la table pour faire ses devoirs. Gervaise, depuis longtemps, s'etait remise au travail. Elle n'avait plus la peine d'enlever et de replacer le globe de la pendule; toutes les economies se trouvaient mangees; et il fallait piocher dur, piocher pour quatre, car ils etaient quatre bouches a table. Elle seule nourrissait tout ce monde. Quand elle entendait les gens la plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez donc! il avait tant souffert, ce n'etait pas etonnant, si son caractere prenait de l'aigreur! Mais ca passerait avec la sante. Et si on lui laissait entendre que Coupeau semblait solide a present, qu'il pouvait bien retourner au chantier, elle se recriait. Non, non, pas encore! Elle ne voulait pas l'avoir de nouveau au lit. Elle savait bien ce que le medecin lui disait, peut-etre! C'etait elle qui l'empechait de travailler, en lui repetant chaque matin de prendre son temps, de ne pas se forcer. Elle lui glissait meme des pieces de vingt sous dans la poche de son gilet. Coupeau acceptait ca comme une chose naturelle; il se plaignait de toutes sortes de douleurs pour se faire dorloter; au bout de six mois, sa convalescence durait toujours. Maintenant, les jours ou il allait regarder travailler les autres, il entrait volontiers boire un canon avec les camarades. Tout de meme, on n'etait pas mal chez le marchand de vin; on rigolait, on restait la cinq minutes. Ca ne deshonorait personne. Les poseurs seuls affectaient de crever de soif a la porte. Autrefois, on avait bien raison de le blaguer, attendu qu'un verre de vin n'a jamais tue un homme. Mais il se tapait la poitrine en se faisant un honneur de ne boire que du vin; toujours du vin, jamais de l'eau-de-vie; le vin prolongeait l'existence, n'indisposait pas, ne soulait pas. Pourtant, a plusieurs reprises, apres des journees de desoeuvrement, passees de chantier en chantier, de cabaret en cabaret, il etait rentre emeche. Gervaise, ces jours-la, avait ferme sa porte, en pretextant elle-meme un gros mal de tete, pour empecher les Goujet d'entendre les betises de Coupeau. Peu a peu, cependant, la jeune femme s'attrista. Matin et soir, elle allait, rue de la Goutte-d'Or, voir la boutique, qui etait toujours a louer; et elle se cachait, comme si elle eut commis un enfantillage indigne d'une grande personne. Cette boutique recommencait a lui tourner la tete; la nuit, quand la lumiere etait eteinte, elle trouvait a y songer, les yeux ouverts, le charme d'un plaisir defendu. Elle faisait de nouveau ses calculs: deux cent cinquante francs pour le loyer, cent cinquante francs d'outils et d'installation, cent francs d'avance afin de vivre quinze jours; en tout cinq cents francs, au chiffre le plus bas. Si elle n'en parlait pas tout haut, continuellement, c'etait de crainte de paraitre regretter les economies mangees par la maladie de Coupeau. Elle devenait toute pale souvent, ayant failli laisser echapper son envie, rattrapant sa phrase avec la confusion d'une vilaine pensee. Maintenant, il faudrait travailler quatre ou cinq annees, avant d'avoir mis de cote une si grosse somme. Sa desolation etait justement de ne pouvoir s'etablir tout de suite; elle aurait fourni aux besoins du menage, sans compter sur Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre gout au travail; elle se serait tranquillisee, certaine de l'avenir, debarrassee des peurs secretes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu'il revenait tres-gai, chantant, racontant quelque bonne farce de cet animal de Mes-Bottes, auquel il avait paye un litre. Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, Goujet entra et ne se sauva pas, comme a son habitude. Il s'etait assis, il fumait en la regardant. Il devait avoir une phrase grave a prononcer; il la retournait, la murissait, sans pouvoir lui donner une forme convenable. Enfin, apres un gros silence, il se decida, il retira sa pipe de la bouche, pour tout dire d'un trait: -- Madame Gervaise, voudriez-vous me permettre de vous preter de l'argent? Elle etait penchee sur un tiroir de sa commode, cherchant des torchons. Elle se releva, tres rouge. Il l'avait donc vue, le matin, rester en extase devant la boutique, pendant pres de dix minutes? Lui, souriait d'un air gene, comme s'il avait fait la une proposition blessante. Mais elle refusa vivement; jamais elle n'accepterait de l'argent, sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il s'agissait vraiment d'une trop forte somme. Et comme il insistait, consterne, elle finit par crier: -- Mais votre mariage? Je ne puis pas prendre l'argent de votre mariage, bien sur! -- Oh! ne vous genez pas, repondit-il en rougissant a son tour. Je ne me marie plus. Vous savez, une idee..... Vrai, j'aime mieux vous preter l'argent. Alors, tous deux baisserent la tete. Il y avait entre eux quelque chose de tres doux qu'ils ne disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet avait prevenu sa mere. Ils traverserent le palier, allerent la voir tout de suite. La dentelliere etait grave, un peu triste, son calme visage penche sur son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son fils, mais elle n'approuvait plus le projet de Gervaise; et elle dit nettement pourquoi: Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa boutique. Elle ne pardonnait surtout point au zingueur d'avoir refuse d'apprendre a lire, pendant sa convalescence; le forgeron s'etait offert pour lui montrer, mais l'autre l'avait envoye dinguer, en accusant la science de maigrir le monde. Cela avait presque fache les deux ouvriers; ils allaient chacun de son cote. D'ailleurs, madame Goujet, en voyant les regards suppliants de son grand enfant, se montra tres bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu'on preterait cinq cents francs aux voisins; ils les rembourseraient en donnant chaque mois un a-compte de vingt francs; ca durerait ce que ca durerait. -- Dis donc! le forgeron te fait de l'oeil, s'ecria Coupeau en riant, quand il apprit l'histoire. Oh! je suis bien tranquille, il est trop godiche... On le lui rendra, son argent. Mais, vrai, s'il avait affaire a de la fripouille, il serait joliment jobarde. Des le lendemain, les Coupeau louerent la boutique. Gervaise courut toute la journee, de la rue Neuve a la rue de la Goutte-d'Or. Dans le quartier, a la voir passer ainsi, legere, ravie au point de ne plus boiter, on racontait qu'elle avait du se laisser faire une operation. V Justement, les Boche, depuis le terme d'avril, avaient quitte la rue des Poissonniers et tenaient la loge de la grande maison, rue de la Goutte-d'Or. Comme ca se rencontrait, tout de meme! Un des ennuis de Gervaise, qui avait vecu si tranquille sans concierge dans son trou de la rue Neuve, etait de retomber sous la sujetion de quelque mauvaise bete, avec laquelle il faudrait se disputer pour un peu d'eau repandue, ou pour la porte refermee trop fort, le soir. Les concierges sont une si sale espece! Mais, avec les Boche, ce serait un plaisir. On se connaissait, on s'entendrait toujours. Enfin, ca se passerait en famille. Le jour de la location, quand les Coupeau vinrent signer le bail, Gervaise se sentit le coeur tout gros, en passant sous la haute porte. Elle allait donc habiter cette maison vaste comme une petite ville, allongeant et entre-croisant les rues interminables de ses escaliers et de ses corridors. Les facades grises avec les loques des fenetres sechant au soleil, la cour blafarde aux paves defonces de place publique, le ronflement de travail qui sortait des murs, lui causaient un grand trouble, une joie d'etre enfin pres de contenter son ambition, une peur de ne pas reussir et de se trouver ecrasee dans cette lutte enorme contre la faim, dont elle entendait le souffle. Il lui semblait faire quelque chose de tres hardi, se jeter au beau milieu d'une machine en branle, pendant que les marteaux du serrurier et les rabots de l'ebeniste tapaient et sifflaient, au fond des ateliers du rez-de-chaussee. Ce jour-la, les eaux de la teinturerie coulant sous le porche etaient d'un vert pomme tres-tendre. Elle les enjamba, en souriant; elle voyait dans cette couleur un heureux presage. Le rendez-vous avec le proprietaire etait dans la loge meme des Boche. M. Marescot, un grand coutelier de la rue de la Paix, avait jadis tourne la meule, le long des trottoirs. On le disait riche aujourd'hui a plusieurs millions. C'etait un homme de cinquante-cinq ans, fort, osseux, decore, etalant ses mains immenses d'ancien ouvrier; et un de ses bonheurs etait d'emporter les couteaux et les ciseaux de ses locataires, qu'il aiguisait lui-meme, par plaisir. Il passait pour n'etre pas fier, parce qu'il restait des heures chez ses concierges, cache dans l'ombre de la loge, a demander des comptes. Il traitait la toutes ses affaires. Les Coupeau le trouverent devant la table graisseuse de madame Boche, ecoutant comment la couturiere du second, dans l'escalier A, avait refuse de payer, d'un mot degoutant. Puis, quand on eut signe le bail, il donna une poignee de main au zingueur. Lui, aimait les ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage. Mais le travail menait a tout. Et, apres avoir compte les deux cent cinquante francs du premier semestre, qu'il engloutit dans sa vaste poche, il dit sa vie, il montra sa decoration. Gervaise, cependant, demeurait un peu genee en voyant l'attitude des Boche. Ils affectaient de ne pas la connaitre. Ils s'empressaient autour du proprietaire, courbes en deux, guettant ses paroles, les approuvant de la tete. Madame Boche sortit vivement, alla chasser une bande d'enfants qui pataugeaient devant la fontaine, dont le robinet grand ouvert inondait le pave; et quand elle revint, droite et severe dans ses jupes, traversant la cour avec de lents regards a toutes les fenetres, comme pour s'assurer du bon ordre de la maison, elle eut un pincement de levres disant de quelle autorite elle etait investie, maintenant qu'elle avait sous elle trois cents locataires. Boche, de nouveau, parlait de la couturiere du second; il etait d'avis de l'expulser; il calculait les termes en retard, avec une importance d'intendant dont la gestion pouvait etre compromise. M. Marescot approuva l'idee de l'expulsion; mais il voulait attendre jusqu'au demi-terme. C'etait dur de jeter les gens a la rue, d'autant plus que ca ne mettait pas un sou dans la poche du proprietaire. Et Gervaise, avec un leger frisson, se demandait si on la jetterait a la rue, elle aussi, le jour ou un malheur l'empecherait de payer. La loge, enfumee, emplie de meubles noirs, avait une humidite et un jour livide de cave; devant la fenetre, toute la lumiere tombait sur l'etabli du tailleur, ou trainait une vieille redingote a retourner; tandis que Pauline, la petite des Boche, une enfant rousse de quatre ans, assise par terre, regardait sagement cuire un morceau de veau, baignee et ravie dans l'odeur forte de cuisine montant du poelon. M. Marescot tendait de nouveau la main au zingueur, lorsque celui-ci parla des reparations, en lui rappelant sa promesse verbale de causer de cela plus tard. Mais le proprietaire se facha; il ne s'etait engage a rien; jamais, d'ailleurs, on ne faisait de reparations dans une boutique. Pourtant, il consentit a aller voir les lieux, suivi des Coupeau et de Boche. Le petit mercier etait parti en emportant son agencement de casiers et de comptoirs; la boutique, toute nue, montrait son plafond noir, ses murs creves, ou des lambeaux d'un ancien papier jaune pendaient. La, dans le vide sonore des pieces, une discussion furieuse s'engagea. M. Marescot criait que c'etait aux commercants a embellir leurs magasins, car enfin un commercant pouvait vouloir de l'or partout, et lui, proprietaire, ne pouvait pas mettre de l'or; puis, il raconta sa propre installation, rue de la Paix, ou il avait depense plus de vingt mille francs. Gervaise, avec son entetement de femme, repetait un raisonnement qui lui semblait irrefutable: dans un logement, n'est-ce pas, il ferait coller du papier? alors, pourquoi ne considerait-il pas la boutique comme un logement? Elle ne lui demandait pas autre chose, blanchir le plafond et remettre du papier. Boche, cependant, restait impenetrable et digne; il tournait, regardait en l'air, sans se prononcer. Coupeau avait beau lui adresser des clignements d'yeux, il affectait de ne pas vouloir abuser de sa grande influence sur le proprietaire. Il finit pourtant par laisser echapper un jeu de physionomie, un petit sourire mince accompagne d'un hochement de tete. Justement, M. Marescot, exaspere, l'air malheureux, ecartant ses dix doigts dans une crampe d'avare auquel on arrache son or, cedait a Gervaise, promettait le plafond et le papier, a la condition qu'elle payerait la moitie du papier. Et il se sauva vite, ne voulant plus entendre parler de rien. Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau, il leur donna des claques sur les epaules, tres expansif. Hein? c'etait enleve! Sans lui, jamais ils n'auraient eu leur papier ni leur plafond. Avaient-ils remarque comme le proprietaire l'avait consulte du coin de l'oeil et s'etait brusquement decide en le voyant sourire? Puis, en confidence, il avoua etre le vrai maitre de la maison: il decidait des conges, louait si les gens lui plaisaient, touchait les termes qu'il gardait des quinze jours dans sa commode. Le soir, les Coupeau, pour remercier les Boche, crurent poli de leur envoyer deux litres de vin. Ca meritait un cadeau. Des le lundi suivant, les ouvriers se mirent a la boutique. L'achat du papier fut surtout une grosse affaire. Gervaise voulait un papier gris a fleurs bleues, pour eclairer et egayer les murs. Boche lui offrit de l'emmener; elle choisirait. Mais il avait des ordres formels du proprietaire, il ne devait pas depasser le prix de quinze sous le rouleau. Ils resterent une heure chez le marchand; la blanchisseuse revenait toujours a une perse tres gentille de dix-huit sous, desesperee, trouvant les autres papiers affreux. Enfin, le concierge ceda; il arrangerait la chose, il compterait un rouleau de plus, s'il le fallait. Et Gervaise, en rentrant, acheta des gateaux pour Pauline. Elle n'aimait pas rester en arriere, il y avait tout benefice avec elle a se montrer complaisant. En quatre jours, la boutique devait etre prete. Les travaux durerent trois semaines. D'abord, on avait parle de lessiver simplement les peintures. Mais ces peintures, anciennement lie de vin, etaient si sales et si tristes, que Gervaise se laissa entrainer a faire remettre toute la devanture en bleu clair, avec des filets jaunes. Alors, les reparations s'eterniserent. Coupeau, qui ne travaillait toujours pas, arrivait des le matin, pour voir si ca marchait. Boche lachait la redingote ou le pantalon dont il refaisait les boutonnieres, venait de son cote surveiller ses hommes. Et tous deux, debout en face des ouvriers, les mains derriere le dos, fumant, crachant, passaient la journee a juger chaque coup de pinceau. C'etaient des reflexions interminables, des reveries profondes pour un clou a arracher. Les peintres, deux grands diables bons enfants, quittaient a chaque instant leurs echelles, se plantaient, eux aussi, au milieu de la boutique, se melant a la discussion, hochant la tete pendant des heures, en regardant leur besogne commencee. Le plafond se trouva badigeonne assez rapidement. Ce furent les peintures dont on faillit ne jamais sortir. Ca ne voulait pas secher. Vers neuf heures, les peintres se montraient avec leurs pots a couleur, les posaient dans un coin, donnaient un coup d'oeil, puis disparaissaient; et on ne les revoyait plus. Ils etaient alles dejeuner, ou bien ils avaient du finir une bricole, a cote, rue Myrrha. D'autres fois, Coupeau emmenait toute la coterie boire un canon, Boche, les peintres, avec les camarades qui passaient; c'etait encore une apres-midi flambee. Gervaise se mangeait les sangs. Brusquement, en deux jours, tout fut termine, les peintures vernies, le papier colle, les saletes jetees au tombereau. Les ouvriers avaient bacle ca comme en se jouant, sifflant sur leurs echelles, chantant a etourdir le quartier. L'emmenagement eut lieu tout de suite. Gervaise, les premiers jours, eprouvait des joies d'enfant, quand elle traversait la rue, en rentrant d'une commission. Elle s'attardait, souriait a son chez elle. De loin, au milieu de la file noire des autres devantures, sa boutique lui apparaissait toute claire, d'une gaiete neuve, avec son enseigne bleu tendre, ou les mots: _Blanchisseuse de fin_, etaient peints en grandes lettres jaunes. Dans la vitrine, fermee au fond par de petits rideaux de mousseline, tapissee de papier bleu pour faire valoir la blancheur du linge, des chemises d'homme restaient en montre, des bonnets de femme pendaient, les brides nouees a des fils de laiton. Et elle trouvait sa boutique jolie, couleur du ciel. Dedans, on entrait encore dans du bleu; le papier, qui imitait une perse Pompadour, representait une treille ou couraient des liserons; l'etabli, une immense table tenant les deux tiers de la piece, garni d'une epaisse couverture, se drapait d'un bout de cretonne a grands ramages bleuatres, pour cacher les treteaux. Gervaise s'asseyait sur un tabouret, soufflait un peu de contentement, heureuse de cette belle proprete, couvant des yeux ses outils neufs. Mais son premier regard allait toujours a sa mecanique, un poele de fonte, ou dix fers pouvaient chauffer a la fois, ranges autour du foyer, sur des plaques obliques. Elle venait se mettre a genoux, regardait avec la continuelle peur que sa petite bete d'apprentie ne fit eclater la fonte, en fourrant trop de coke. Derriere la boutique, le logement etait tres convenable. Les Coupeau couchaient dans la premiere chambre, ou l'on faisait la cuisine et ou l'on mangeait; une porte, au fond, ouvrait sur la cour de la maison. Le lit de Nana se trouvait dans la chambre de droite, un grand cabinet, qui recevait le jour par une lucarne ronde, pres du plafond. Quant a Etienne, il partageait la chambre de gauche avec le linge sale, dont d'enormes tas trainaient toujours sur le plancher. Pourtant, il y avait un inconvenient, les Coupeau ne voulaient pas en convenir d'abord; mais les murs pissaient l'humidite, et on ne voyait plus clair des trois heures de l'apres-midi. Dans le quartier, la nouvelle boutique produisit une grosse emotion. On accusa les Coupeau d'aller trop vite et de faire des embarras. Ils avaient, en effet, depense les cinq cents francs des Goujet en installation, sans garder meme de quoi vivre une quinzaine, comme ils se l'etaient promis. Le matin ou Gervaise enleva ses volets pour la premiere fois, elle avait juste six francs dans son porte-monnaie. Mais elle n'etait pas en peine, les pratiques arrivaient, ses affaires s'annoncaient tres bien. Huit jours plus tard, le samedi, avant de se coucher, elle resta deux heures a calculer, sur un bout de papier; et elle reveilla Coupeau, la mine luisante, pour lui dire qu'il y avait des mille et des cents a gagner, si l'on etait raisonnable. -- Ah bien! criait madame Lorilleux dans toute la rue de la Goutte-d'Or, mon imbecile de frere en voit de droles!... Il ne manquait plus a la Banban que de faire la vie. Ca lui va bien, n'est-ce pas? Les Lorilleux s'etaient brouilles a mort avec Gervaise. D'abord, pendant les reparations de la boutique, ils avaient failli crever de rage; rien qu'a voir les peintres de loin, ils passaient sur l'autre trottoir, ils remontaient chez eux les dents serrees. Une boutique bleue a cette rien-du-tout, si ce n'etait pas fait pour casser les bras des honnetes gens! Aussi, des le second jour, comme l'apprentie vidait a la volee un bol d'amidon, juste au moment ou madame Lorilleux sortait, celle-ci avait-elle ameute la rue en accusant sa belle-soeur de la faire insulter par ses ouvrieres. Et tous rapports etaient rompus, on n'echangeait plus que des regards terribles, quand on se rencontrait. -- Oui, une jolie vie! repetait madame Lorilleux. On sait d'ou il lui vient, l'argent de sa baraque! Elle a gagne ca avec le forgeron... Encore, du propre monde, de ce cote-la! Le pere ne s'est-il pas coupe la tete avec un couteau, pour eviter la peine a la guillotine? Enfin, quelque sale histoire dans ce genre! Elle accusait tres carrement Gervaise de coucher avec Goujet. Elle mentait, elle pretendait les avoir surpris un soir ensemble, sur un banc du boulevard exterieur. La pensee de cette liaison, des plaisirs que devait gouter sa belle-soeur, l'exasperait davantage, dans son honnetete de femme laide. Chaque jour, le cri de son coeur lui revenait aux levres: -- Mais qu'a-t-elle donc sur elle, cette infirme, pour se faire aimer! Est-ce qu'on m'aime, moi! Puis, c'etaient des potins interminables avec les voisines. Elle racontait toute l'histoire. Allez, le jour du mariage, elle avait fait une drole de tete! Oh! elle avait le nez creux, elle sentait deja comment ca devait tourner. Plus tard, mon Dieu! la Banban s'etait montree si douce, si hypocrite, qu'elle et son mari, par egard pour Coupeau, avaient consenti a etre parrain et marraine de Nana; meme que ca coutait bon, un bapteme comme celui-la. Mais maintenant, voyez-vous! la Banban pouvait etre a l'article de la mort et avoir besoin d'un verre d'eau, ce ne serait pas elle, bien sur, qui le lui donnerait. Elle n'aimait pas les insolentes, ni les coquines, ni les devergondees. Quant a Nana, elle serait toujours bien recue, si elle montait voir son parrain et sa marraine; la petite, n'est-ce pas? n'etait point coupable des crimes de la mere. Coupeau, lui, n'avait pas besoin de conseil; a sa place, tout homme aurait trempe le derriere de sa femme dans un baquet, en lui allongeant une paire de claques; enfin, ca le regardait, on lui demandait seulement d'exiger du respect pour sa famille. Jour de Dieu! si Lorilleux l'avait trouvee, elle, madame Lorilleux, en flagrant delit! ca ne se serait pas passe tranquillement, il lui aurait plante ses cisailles dans le ventre. Les Boche, pourtant, juges severes des querelles de la maison, donnaient tort aux Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux etaient des personnes comme il faut, tranquilles, travaillant toute la sainte journee, payant leur terme recta. Mais la, franchement, la jalousie les enrageait. Avec ca, ils auraient tondu un oeuf. Des pingres, quoi! des gens qui cachaient leur litre, quand on montait, pour ne pas offrir un verre de vin; enfin, du monde pas propre. Un jour, Gervaise venait de payer aux Boche du cassis avec de l'eau de Seltz, qu'on buvait dans la loge, quand madame Lorilleux etait passee, tres raide, en affectant de cracher devant la porte des concierges. Et, depuis lors, chaque samedi, madame Boche, lorsqu'elle balayait les escaliers et les couloirs, laissait les ordures devant la porte des Lorilleux. -- Parbleu! criait madame Lorilleux, la Banban les gorge, ces goinfres! Ah! ils sont bien tous les memes!... Mais qu'ils ne m'embetent pas! J'irais me plaindre au proprietaire... Hier encore, j'ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes de madame Gaudron. S'attaquer a une femme de cet age, qui a une demi-douzaine d'enfants, hein? c'est de la cochonnerie pure!... Encore une salete de leur part, et je previens la mere Boche, pour qu'elle flanque une tripotee a son homme... Dame! on rirait un peu. Maman Coupeau voyait toujours les deux menages, disant comme tout le monde, arrivant meme a se faire retenir plus souvent a diner, en ecoutant complaisamment sa fille et sa belle-fille, un soir chacune. Madame Lerat, pour le moment, n'allait plus chez les Coupeau, parce qu'elle s'etait disputee avec la Banban, un sujet d'un zouave qui venait de couper le nez de sa maitresse d'un coup de rasoir; elle soutenait le zouave, elle trouvait le coup de rasoir tres amoureux, sans donner ses raisons. Et elle avait encore exaspere les coleres de madame Lorilleux, en lui affirmant que la Banban, dans la conversation, devant des quinze et des vingt personnes, l'appelait Queue-de-vache sans se gener. Mon Dieu! oui, les Boche, les voisins maintenant l'appelaient Queue-de-vache. Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille, souriante, sur le seuil de sa boutique, saluait les amis d'un petit signe de tete affectueux. Elle se plaisait a venir la, une minute, entre deux coups de fer, pour rire a la rue, avec le gonflement de vanite d'une commercante, qui a un bout de trottoir a elle. La rue de la Goutte-d'Or lui appartenait, et les rues voisines, et le quartier tout entier. Quand elle allongeait la tete, en camisole blanche, les bras nus, ses cheveux blonds envoles dans le feu du travail, elle jetait un regard a gauche, un regard a droite, aux deux bouts, pour prendre d'un trait les passants, les maisons, le pave et le ciel: a gauche, la rue de la Goutte-d'Or s'enfoncait, paisible, deserte, dans un coin de province, ou des femmes causaient bas sur les portes; a droite, a quelques pas, la rue des Poissonniers mettait un vacarme de voitures, un continuel pietinement de foule, qui refluait et faisait de ce bout un carrefour de cohue populaire. Gervaise aimait la rue, les cahots des camions dans les trous du gros pave bossue, les bousculades des gens le long des minces trottoirs, interrompus par des cailloutis en pente raide; ses trois metres de ruisseau, devant sa boutique, prenaient une importance enorme, un fleuve large, qu'elle voulait tres-propre, un fleuve etrange et vivant, dont la teinturerie de la maison colorait les eaux des caprices les plus tendres, au milieu de la boue noire. Puis, elle s'interessait a des magasins, une vaste epicerie, avec un etalage de fruits secs garanti par des filets a petites mailles, une lingerie et bonneterie d'ouvriers, balancant au moindre souffle des cottes et des blouses bleues, pendues les jambes et les bras ecartes. Chez la fruitiere, chez la tripiere, elle apercevait des angles de comptoir, ou des chats superbes et tranquilles ronronnaient. Sa voisine, madame Vigouroux, la charbonniere, lui rendait son salut, une petite femme grasse, la face noire, les yeux luisants, faineantant a rire avec des hommes, adossee contre sa devanture, que des buches peintes sur un fond lie de vin decoraient d'un dessin complique de chalet rustique. Mesdames Cudorge, la mere et la fille, ses autres voisines qui tenaient la boutique de parapluies, ne se montraient jamais, leur vitrine assombrie, leur porte close, ornee de deux petites ombrelles de zinc enduites d'une epaisse couche de vermillon vif. Mais Gervaise, avant de rentrer, donnait toujours un coup d'oeil, en face d'elle, a un grand mur blanc, sans une fenetre, perce d'une immense porte cochere, par laquelle on voyait le flamboiement d'une forge, dans une cour encombree de charrettes et de carrioles, les brancards en l'air. Sur le mur, le mot: _Marechalerie_, etait ecrit en grandes lettres, encadre d'un eventail de fers a cheval. Toute la journee, les marteaux sonnaient sur l'enclume, des incendies d'etincelles eclairaient l'ombre blafarde de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond d'un trou, grand comme une armoire, entre une marchande de ferraille et une marchande de pommes de terre frites, il y avait un horloger, un monsieur en redingote, l'air propre, qui fouillait continuellement des montres avec des outils mignons, devant un etabli ou des choses delicates dormaient sous des verres; tandis que, derriere lui, les balanciers de deux ou trois douzaines de coucous tout petits battaient a la fois, dans la misere noire de la rue et le vacarme cadence de la marechalerie. Le quartier trouvait Gervaise bien gentille. Sans doute, on clabaudait sur son compte, mais il n'y avait qu'une voix pour lui reconnaitre de grands yeux, une bouche pas plus longue que ca, avec des dents tres blanches. Enfin, c'etait une jolie blonde, et elle aurait pu se mettre parmi les plus belles, sans le malheur de sa jambe. Elle etait dans ses vingt-huit ans, elle avait engraisse. Ses traits fins s'empataient, ses gestes prenaient une lenteur heureuse. Maintenant, elle s'oubliait parfois sur le bord d'une chaise, le temps d'attendre son fer, avec un sourire vague, la face noyee d'une joie gourmande. Elle devenait gourmande; ca, tout le monde le disait; mais ce n'etait pas un vilain defaut, au contraire. Quand on gagne de quoi se payer de fins morceaux, n'est-ce pas? on serait bien bete de manger des pelures de pommes de terre. D'autant plus qu'elle travaillait toujours dur, se mettant en quatre pour ses pratiques, passant elle-meme les nuits, les volets fermes, lorsque la besogne etait pressee. Comme on disait dans le quartier, elle avait la veine; tout lui prosperait. Elle blanchissait la maison, M. Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche; elle enlevait meme a son ancienne patronne, madame Fauconnier, des dames de Paris logees rue du Faubourg-Poissonniere. Des la seconde quinzaine, elle avait du prendre deux ouvrieres, madame Putois et la grande Clemence, cette fille qui habitait autrefois au sixieme; ca lui faisait trois personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit louchon d'Augustine, laide comme un derriere de pauvre homme. D'autres auraient pour sur perdu la tete dans ce coup de fortune. Elle etait bien pardonnable de fricoter un peu le lundi, apres avoir trime la semaine entiere. D'ailleurs, il lui fallait ca; elle serait restee gnangnan, a regarder les chemises se repasser toutes seules, si elle ne s'etait pas colle un velours sur la poitrine, quelque chose de bon dont l'envie lui chatouillait le jabot. Jamais Gervaise n'avait encore montre tant de complaisance. Elle etait douce comme un mouton, bonne comme du pain. A part madame Lorilleux, qu'elle appelait Queue-de-vache pour se venger, elle ne detestait personne, elle excusait tout le monde. Dans le leger abandon de sa gueulardise, quand elle avait bien dejeune et pris son cafe, elle cedait au besoin d'une indulgence generale. Son mot etait: " On doit se pardonner entre soi, n'est-ce pas, si l'on ne veut pas vivre comme des sauvages. " Quand on lui parlait de sa bonte, elle riait. Il n'aurait plus manque qu'elle fut mechante! Elle se defendait, elle disait n'avoir aucun merite a etre bonne. Est-ce que tous ses reves n'etaient pas realises? est-ce qu'il lui restait a ambitionner quelque chose dans l'existence? Elle rappelait son ideal d'autrefois, lorsqu'elle se trouvait sur le pave: travailler, manger du pain, avoir un trou a soi, elever ses enfants, ne pas etre battue, mourir dans son lit. Et maintenant son ideal etait depasse; elle avait tout, et en plus beau. Quant a mourir dans son lit, ajoutait-elle en plaisantant, elle y comptait, mais le plus tard possible, bien entendu. C'etait surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait gentille. Jamais une mauvaise parole, jamais une plainte derriere le dos de son mari. Le zingueur avait fini par se remettre au travail; et, comme son chantier etait alors a l'autre bout de Paris, elle lui donnait tous les matins quarante sous pour son dejeuner, sa goutte et son tabac. Seulement, deux jours sur six, Coupeau s'arretait en route, buvait les quarante sous avec un ami, et revenait dejeuner en racontant une histoire. Une fois meme, il n'etait pas alle loin, il s'etait paye avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton soigne, des escargots, du roti et du vin cachete, au _Capucin_, barriere de la Chapelle; puis, comme ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoye la note a sa femme par un garcon, en lui faisant dire qu'il etait au clou. Celle-ci riait, haussait les epaules. Ou etait le mal, si son homme s'amusait un peu? Il fallait laisser aux hommes la corde longue, quand on voulait vivre en paix dans son menage. D'un mot a un autre, on en arrivait vite aux coups. Mon Dieu! on devait tout comprendre. Coupeau souffrait encore de sa jambe, puis il se trouvait entraine, il etait bien force de faire comme les autres, sous peine de passer pour un mufe. D'ailleurs, ca ne tirait pas a consequence; s'il rentrait emeche, il se couchait, et deux heures apres il n'y paraissait plus. Cependant, les fortes chaleurs etaient venues. Une apres-midi de juin, un samedi que l'ouvrage pressait, Gervaise avait elle-meme bourre de coke la mecanique, autour de laquelle dix fers chauffaient, dans le ronflement du tuyau. A cette heure, le soleil tombait d'aplomb sur la devanture, le trottoir renvoyait une reverberation ardente, dont les grandes moires dansaient au plafond de la boutique; et ce coup de lumiere, bleui par le reflet du papier des etageres et de la vitrine, mettait au-dessus de l'etabli un jour aveuglant, comme une poussiere de soleil tamisee dans les linges fins. Il faisait la une temperature a crever. On avait laisse ouverte la porte de la rue, mais pas un souffle de vent ne venait; les pieces qui sechaient en l'air, pendues aux fils de laiton, fumaient, etaient raides comme des copeaux en moins de trois quarts d'heure. Depuis un instant, sous cette lourdeur de fournaise, un gros silence regnait, au milieu duquel les fers seuls tapaient sourdement, etouffes par l'epaisse couverture garnie de calicot. -- Ah bien! dit Gervaise, si nous ne fondons pas, aujourd'hui! On retirerait sa chemise! Elle etait accroupie par terre, devant une terrine, occupee a passer du linge a l'amidon. En jupon blanc, la camisole retroussee aux manches et glissee des epaules, elle avait les bras nus, le cou nu, toute rose, si suante, que les petites meches blondes de ses cheveux ebouriffes se collaient a sa peau. Soigneusement, elle trempait dans l'eau laiteuse des bonnets, des devants de chemises d'homme, des jupons entiers, des garnitures de pantalons de femme. Puis, elle roulait les pieces et les posait au fond d'un panier carre, apres avoir plonge dans un seau et secoue sa main sur les corps des chemises et des pantalons qui n'etaient pas amidonnes. -- C'est pour vous, ce panier, madame Putois, reprit-elle. Depechez-vous, n'est-ce pas? Ca seche tout de suite, il faudrait recommencer dans une heure. Madame Putois, une femme de quarante-cinq ans, maigre, petite, repassait sans une goutte de sueur, boutonnee dans un vieux caraco marron. Elle n'avait pas meme retire son bonnet, un bonnet noir garni de rubans verts tournes au jaune. Elle restait raide devant l'etabli, trop haut pour elle, les coudes en l'air, poussant son fer avec des gestes casses de marionnette. Tout d'un coup, elle s'ecria: -- Ah! non, mademoiselle Clemence, remettez votre camisole. Vous savez, je n'aime pas les indecences. Pendant que vous y etes, montrez toute votre boutique. Il y a deja trois hommes arretes en face. La grande Clemence la traita de vieille bete, entre ses dents. Elle suffoquait, elle pouvait bien se mettre a l'aise; tout le monde n'avait pas une peau d'amadou. D'ailleurs, est-ce qu'on voyait quelque chose? Et elle levait les bras, sa gorge puissante de belle fille crevait sa chemise, ses epaules faisaient craquer les courtes manches. Clemence s'en donnait a se vider les moelles avant trente ans; le lendemain des noces serieuses, elle ne sentait plus le carreau sous ses pieds, elle dormait sur la besogne, la tete et le ventre comme bourres de chiffons. Mais on la gardait quand meme, car pas une ouvriere ne pouvait se flatter de repasser une chemise d'homme avec son chic. Elle avait la specialite des chemises d'homme. -- C'est a moi, allez! finit-elle par declarer, en se donnant des claques sur la gorge. Et ca ne mord pas, ca ne fait bobo a personne. -- Clemence, remettez votre camisole, dit Gervaise. Madame Putois a raison, ce n'est pas convenable... On prendrait ma maison pour ce qu'elle n'est pas. Alors, la grande Clemence se rhabilla en bougonnant. En voila des giries! Avec ca que les passants n'avaient jamais vu des nenais! Et elle soulagea sa colere sur l'apprentie, ce louchon d'Augustine, qui repassait a cote d'elle du linge plat, des bas et des mouchoirs; elle la bouscula, la poussa avec son coude. Mais Augustine, hargneuse, d'une mechancete sournoise de monstre et de souffre-douleur, cracha par derriere sur sa robe, sans qu'on la vit, pour se venger. Gervaise pourtant venait de commencer un bonnet appartenant a madame Boche, qu'elle voulait soigner. Elle avait prepare de l'amidon cuit pour le remettre a neuf. Elle promenait doucement, dans le fond de la coiffe, le polonais, un petit fer arrondi des deux bouts, lorsqu'une femme entra, osseuse, la face tachee de plaques rouges, les jupes trempees. C'etait une maitresse laveuse qui employait trois ouvrieres au lavoir de la Goutte-d'Or. -- Vous arrivez trop tot, madame Bijard! cria Gervaise. Je vous avais dit ce soir.... Vous me derangez joliment, a cette heure-ci! Mais comme la laveuse se lamentait, craignant de ne pouvoir mettre couler le jour meme, elle voulut bien lui donner le linge sale tout de suite. Elles allerent chercher les paquets dans la piece de gauche ou couchait Etienne, et revinrent avec des brassees enormes, qu'elles empilerent sur le carreau, au fond de la boutique. Le triage dura une grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas autour d'elle, jetait ensemble les chemises d'homme, les chemises de femme, les mouchoirs, les chaussettes, les torchons. Quand une piece d'un nouveau client lui passait entre les mains, elle la marquait d'une croix au fil rouge pour la reconnaitre. Dans l'air chaud, une puanteur fade montait de tout ce linge sale remue. -- Oh! la, la, ca gazouille! dit Clemence, en se bouchant le nez. -- Pardi! si c'etait propre, on ne nous le donnerait pas, expliqua tranquillement Gervaise. Ca sent son fruit, quoi!.... Nous disions quatorze chemises de femme, n'est-ce pas, madame Bijard?... quinze, seize, dix-sept.... Elle continua a compter tout haut. Elle n'avait aucun degout, habituee a l'ordure; elle enfoncait ses bras nus et roses au milieu des chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux de vaisselle, des chaussettes mangees et pourries de sueur. Pourtant, dans l'odeur forte qui battait son visage penche au-dessus des tas, une nonchalance la prenait. Elle s'etait assise au bord d'un tabouret, se courbant en deux, allongeant les mains a droite, a gauche, avec des gestes ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine, vaguement souriante, les yeux noyes. Et il semblait que ses premieres paresses vinssent de la, de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant l'air autour d'elle. Juste au moment ou elle secouait une couche d'enfant, qu'elle ne reconnaissait pas, tant elle etait pisseuse, Coupeau entra. -- Cre coquin! begaya-t-il, quel coup de soleil!... Ca vous tape dans la tete! Le zingueur se retint a l'etabli pour ne pas tomber. C'etait la premiere fois qu'il prenait une pareille cuite. Jusque-la, il etait rentre pompette, rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur l'oeil, une claque amicale egaree dans une bousculade. Ses cheveux frises, ou des fils blancs se montraient deja, devaient avoir epoussete une encoignure de quelque salle louche de marchand de vin, car une toile d'araignee pendait a une meche, sur la nuque. Il restait rigolo d'ailleurs, les traits un peu tires et vieillis, la machoire inferieure saillant davantage, mais toujours bon enfant, disait-il, et la peau encore assez tendre pour faire envie a une duchesse. -- Je vais t'expliquer, reprit-il en s'adressant a Gervaise. C'est Pied-de-Celeri, tu le connais bien, celui qui a une quille de bois... Alors, il part pour son pays, il a voulu nous regaler... Oh! nous etions d'aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans la rue, le monde est malade. Vrai! le monde festonne... Et comme la grande Clemence s'egayait de ce qu'il avait vu la rue soule, il fut pris lui-meme d'une joie enorme dont il faillit etrangler. Il criait: -- Hein! les sacres pochards! Ils sont d'un farce!... Mais ce n'est pas leur faute, c'est le soleil... Toute la boutique riait, meme madame Putois, qui n'aimait pas les ivrognes. Ce louchon d'Augustine avait un chant de poule, la bouche ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise soupconnait Coupeau de n'etre pas rentre tout droit, d'avoir passe une heure chez les Lorilleux, ou il recevait de mauvais conseils. Quand il lui eut jure que non, elle rit a son tour, pleine d'indulgence, ne lui reprochant meme pas d'avoir encore perdu une journee de travail. -- Dit-il des betises, mon Dieu! murmura-t-elle. Peut-on dire des betises pareilles! Puis, d'une voix maternelle: -- Va te coucher, n'est-ce pas? Tu vois, nous sommes occupees; tu nous genes... Ca fait trente-deux mouchoirs, madame Bijard; et deux autres, trente-quatre... Mais Coupeau n'avait pas sommeil. Il resta la, a se dandiner, avec un mouvement de balancier d'horloge, ricanant d'un air entete et taquin. Gervaise, qui voulait se debarrasser de madame Bijard, appela Clemence, lui fit compter le linge pendant qu'elle l'inscrivait. Alors, a chaque piece, cette grande vaurienne lacha un mot cru, une salete; elle etalait les miseres des clients, les aventures des alcoves, elle avait des plaisanteries d'atelier sur tous les trous et toutes les taches qui lui passaient par les mains. Augustine faisait celle qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles de petite fille vicieuse. Madame Putois pincait les levres, trouvait ca bete, de dire ces choses devant Coupeau; un homme n'a pas besoin de voir le linge; c'est un de ces deballages qu'on evite chez les gens comme il faut. Quant a Gervaise, serieuse, a son affaire, elle semblait ne pas entendre. Tout en ecrivant, elle suivait les pieces d'un regard attentif, pour les reconnaitre au passage; et elle ne se trompait jamais, elle mettait un nom sur chacune, au flair, a la couleur. Ces serviettes-la appartenaient aux Goujet; ca sautait aux yeux, elles n'avaient pas servi a essuyer le cul des poelons. Voila une taie d'oreiller qui venait certainement des Boche, a cause de la pommade dont madame Boche emplatrait tout son linge. Il n'y avait pas besoin non plus de mettre son nez sur les gilets de flanelle de M. Madinier, pour savoir qu'ils etaient a lui; il teignait la laine, cet homme, tant il avait la peau grasse. Et elle savait d'autres particularites, les secrets de la proprete de chacun, les dessous des voisines qui traversaient la rue en jupes de soie, le nombre de bas, de mouchoirs, de chemises qu'on salissait par semaine, la facon dont les gens dechiraient certaines pieces, toujours au meme endroit. Aussi etait-elle pleine d'anecdotes. Les chemises de mademoiselle Remanjou, par exemple, fournissaient des commentaires interminables; elles s'usaient par le haut, la vieille fille devait avoir les os des epaules pointus; et jamais elles n'etaient sales, les eut-elle portees quinze jours, ce qui prouvait qu'a cet age-la on est quasiment comme un morceau de bois, dont on serait bien en peine de tirer une larme de quelque chose. Dans la boutique, a chaque triage, on deshabillait ainsi tout le quartier de la Goutte-d'Or. -- Ca, c'est du nanan! cria Clemence, en ouvrant un nouveau paquet. Gervaise, prise brusquement d'une grande repugnance, s'etait reculee. -- Le paquet de madame Gaudron, dit-elle. Je ne veux plus la blanchir, je cherche un pretexte... Non, je ne suis pas plus difficile qu'une autre, j'ai touche a du linge bien degoutant dans ma vie; mais, vrai, celui-la, je ne peux pas. Ca me ferait jeter du coeur sur du carreau... Qu'est-ce qu'elle fait donc, cette femme, pour mettre son linge dans un etat pareil! Et elle pria Clemence de se depecher. Mais l'ouvriere continuait ses remarques, fourrait ses doigts dans les trous, avec des allusions sur les pieces, qu'elle agitait comme les drapeaux de l'ordure triomphante. Cependant, les tas avaient monte autour de Gervaise. Maintenant, toujours assise au bord du tabouret, elle disparaissait entre les chemises et les jupons; elle avait devant elle les draps, les pantalons, les nappes, une debacle de malproprete; et, la dedans, au milieu de cette mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son cou nu, avec ses meches de petits cheveux blonds colles a ses tempes, plus rose et plus alanguie. Elle retrouvait son air pose, son sourire de patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge de madame Gaudron, ne le sentant plus, fouillant d'une main dans les tas pour voir s'il n'y avait pas d'erreur. Ce louchon d'Augustine, qui adorait jeter des pelletees de coke dans la mecanique, venait de la bourrer a un tel point, que les plaques de fonte rougissaient. De soleil oblique battait la devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau, que la grosse chaleur grisait davantage, fut pris d'une soudaine tendresse. Il s'avanca vers Gervaise, les bras ouverts, tres emu. -- T'es une bonne femme, begayait-il. Faut que je t'embrasse. Mais il s'emberlificota dans les jupons, qui lui barraient le chemin, et faillit tomber. -- Es-tu bassin! dit Gervaise sans se facher. Reste tranquille, nous avons fini. Non, il voulait l'embrasser, il avait besoin de ca, parce qu'il l'aimait bien. Tout en balbutiant, il tournait le tas de jupons, il butait dans le tas de chemises; puis, comme il s'entetait, ses pieds s'accrocherent, il s'etala, le nez au beau milieu des torchons. Gervaise, prise d'un commencement d'impatience, le bouscula, en criant qu'il allait tout melanger. Mais Clemence, madame Putois elle-meme, lui donnerent tort. Il etait gentil, apres tout. Il voulait l'embrasser. Elle pouvait bien se laisser embrasser. -- Vous etes heureuse, allez! madame Coupeau, dit madame Bijard, que son soulard de mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en rentrant. Si le mien etait comme ca, quand il s'est pique le nez, ce serait un plaisir! Gervaise, calmee, regrettait deja sa vivacite. Elle aida Coupeau a se remettre debout. Puis, elle tendit la joue en souriant. Mais le zingueur, sans se gener devant le monde, lui prit les seins. -- Ce n'est pas pour dire, murmurait-il, il chelingue rudement, ton linge! Mais je t'aime tout de meme, vois-tu! -- Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en riant plus fort. Quelle grosse bete! On n'est pas bete comme ca! Il l'avait empoignee, il ne la lachait pas. Elle s'abandonnait, etourdie par le leger vertige qui lui venait du tas de linge, sans degout pour l'haleine vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu'ils echangerent a pleine bouche, au milieu des saletes du metier, etait comme une premiere chute, dans le lent avachissement de leur vie. Cependant, madame Bijard nouait le linge en paquets. Elle parlait de sa petite, agee de deux ans, une enfant nommee Eulalie, qui avait deja de la raison comme une femme. On pouvait la laisser seule; elle ne pleurait jamais, elle ne jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle emporta les paquets de linge un a un, sa grande taille cassee sous le poids, sa face se marbrant de taches violettes. -- Ce n'est plus tenable, nous grillons, dit Gervaise en s'essuyant la figure, avant de se remettre au bonnet de madame Boche. Et l'on parla de ficher des claques a Augustine, quand on s'apercut que la mecanique etait rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle avait donc le diable dans le corps! On ne pouvait pas tourner le dos sans qu'elle fit quelque mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre un quart d'heure pour se servir des fers. Gervaise couvrit le feu de deux pelletees de cendre. Elle imagina en outre de tendre une paire de draps sur les fils de laiton du plafond, en maniere de stores, afin d'amortir le soleil. Alors, on fut tres bien dans la boutique. La temperature y etait encore joliment douce; mais on se serait cru dans une alcove, avec un jour blanc, enferme comme chez soi, loin du monde, bien qu'on entendit, derriere les draps, les gens marchant vite sur le trottoir; et l'on avait la liberte de se mettre a son aise. Clemence retira sa camisole. Coupeau refusant toujours d'aller se coucher, on lui permit de rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille dans un coin, car il s'agissait a cette heure de ne pas s'endormir sur le roti. -- Qu'est-ce que cette vermine a encore fait du polonais? murmurait Gervaise, en parlant d'Augustine. On cherchait toujours le petit fer, que l'on retrouvait dans des endroits singuliers, ou l'apprentie, disait-on, le cachait par malice. Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de madame Boche. Elle en avait ebauche les dentelles, les detirant a la main, les redressant d'un leger coup de fer. C'etait un bonnet dont la passe, tres ornee, se composait d'etroits bouillonnes alternant avec des entre-deux brodes. Aussi s'appliquait-elle, muette, soigneuse, repassant les bouillonnes et les entre-deux au coq, un oeuf de fer fiche par une tige dans un pied de bois. Alors, un silence regna. On n'entendit plus, pendant un instant, que les coups sourds, etouffes sur la couverture. Aux deux cotes de la vaste table carree, la patronne, les deux ouvrieres et l'apprentie, debout, se penchaient, toutes a leur besogne, les epaules arrondies, les bras promenes dans un va-et-vient continu. Chacune, a sa droite, avait son carreau, une brique plate, brulee par les fers trop chauds. Au milieu de la table, au bord d'une assiette creuse pleine d'eau claire, trempaient un chiffon et une petite brosse. Un bouquet de grand lis, dans un ancien bocal de cerises a l'eau-de-vie, s'epanouissait, mettait la un coin de jardin royal, avec la touffe de ses larges fleurs de neige. Madame Putois avait attaque le panier de linge prepare par Gervaise, des serviettes, des pantalons, des camisoles, des paires de manches. Augustine faisait trainer ses bas et ses torchons, le nez en l'air, interessee par une grosse mouche qui volait. Quant a la grande Clemence, elle en etait, depuis le matin, a sa trente-cinquieme chemise d'homme. -- Toujours du vin, jamais de casse-poitrine! dit tout d'un coup le zingueur, qui eprouva le besoin de faire cette declaration. Le casse-poitrine me fait du mal n'en faut pas! Clemence prenait un fer a la mecanique, avec sa poignee de cuir garnie de tole, et l'approchait de sa joue, pour s'assurer s'il etait assez chaud. Elle le frotta sur son carreau, l'essuya sur un linge pendu a sa ceinture, et attaqua sa trente-cinquieme chemise, en repassant d'abord l'empiecement et les deux manches. -- Bah! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout d'une minute, un petit verre de cric, ce n'est pas mauvais. Moi, ca me donne du chien... Puis, vous savez, plus vite on est tortille, plus c'est drole. Oh! je ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne ferai pas de vieux os. -- Etes-vous tannante avec vos idees d'enterrement! interrompit madame Putois, qui n'aimait pas les conversations tristes. Coupeau s'etait leve, et se fachait, en croyant qu'on l'accusait d'avoir bu de l'eau-de-vie. Il le jurait sur sa tete, sur celles de sa femme et de son enfant, il n'avait pas une goutte d'eau-de-vie dans le corps. Et il s'approchait de Clemence, lui soufflant dans la figure pour qu'elle le sentit. Puis, quand il eut le nez sur ses epaules nues, il se mit a ricaner. Il voulait voir. Clemence, apres avoir plie le dos de la chemise et donne un coup de fer des deux cotes, en etait aux poignets et au col. Mais, comme il se poussait toujours contre elle, il lui fit faire un faux pli; et elle dut prendre la brosse, au bord de l'assiette creuse, pour lisser l'amidon. -- Madame! dit-elle, empechez-le donc d'etre comme ca apres moi! -- Laisse-la, tu n'es pas raisonnable, declara tranquillement Gervaise. Nous sommes pressees, entends-tu? Elles etaient pressees, eh bien! quoi? ce n'etait pas sa faute. Il ne faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il regardait seulement. Est-ce qu'il n'etait plus permis de regarder les belles choses que le bon Dieu a faites? Elle avait tout de meme de sacres ailerons, cette dessalee de Clemence! Elle pouvait se montrer pour deux sous et laisser tater, personne ne regretterait son argent. L'ouvriere, cependant, ne se defendait plus, riait de ces compliments tout crus d'homme en ribotte. Et elle en venait a plaisanter avec lui. Il la blaguait sur les chemises d'homme. Alors, elle etait toujours dans les chemises d'homme. Mais oui? elle vivait la dedans. Ah! Dieu de Dieu! elle les connaissait joliment, elle savait comment c'etait fait. Il lui en avait passe par les mains, et des centaines, et des centaines! Tous les blonds et tous les bruns du quartier portaient de son ouvrage sur le corps. Pourtant, elle continuait, les epaules secouees de son rire; elle avait marque cinq grands plis a plat dans le dos, en introduisant le fer par l'ouverture du plastron; elle rabattait le pan de devant et le plissait egalement a larges coups. -- Ca, c'est la banniere! dit-elle en riant plus fort. Ce louchon d'Augustine eclata, tant le mot lui parut drole. On la gronda. En voila une morveuse qui riait des mots qu'elle ne devait pas comprendre! Clemence lui passa son fer; l'apprentie finissait les fers sur ses torchons et sur ses bas, quand ils n'etaient plus assez chauds pour les pieces amidonnees. Mais elle empoigna celui-la si maladroitement, qu'elle se fit une manchette, une longue brulure au poignet. Et elle sanglota, elle accusa Clemence de l'avoir brulee expres. L'ouvriere, qui etait allee chercher un fer tres chaud pour le devant de la chemise, la consola tout de suite en la menacant de lui repasser les deux oreilles, si elle continuait. Cependant, elle avait fourre une laine sous le plastron, elle poussait lentement le fer, laissant a l'amidon le temps de ressortir et de secher. Le devant de chemise prenait une raideur et un luisant de papier fort. -- Sacre matin! jura Coupeau, qui pietinait derriere elle, avec une obstination d'ivrogne. Il se haussait, riant d'un rire de poulie mal graissee. Clemence, appuyee fortement sur l'etabli, les poignets retournes, les coudes en l'air et ecartes, pliait le cou, dans un effort; et toute sa chair nue avait un gonflement, ses epaules remontaient avec le jeu lent des muscles mettant des battements sous la peau fine, la gorge s'enflait, moite de sueur, dans l'ombre rose de la chemise beante. Alors, il envoya les mains, il voulut toucher. -- Madame! madame! cria Clemence, faites-le tenir tranquille, a la fin!... Je m'en vais, si ca continue. Je ne veux pas etre insultee. Gervaise venait de poser le bonnet de madame Boche sur un champignon garni d'un linge, et en tuyautait les dentelles, minutieusement, au petit fer. Elle leva les yeux juste au moment ou le zingueur envoyait encore les mains, fouillant dans la chemise. -- Decidement, Coupeau, tu n'es pas raisonnable, dit-elle d'un air d'ennui, comme si elle avait gronde un enfant s'entetant a manger des confitures sans pain. Tu vas venir te coucher. -- Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau, ca vaudra mieux, declara madame Putois. -- Ah bien! begaya-t-il sans cesser de ricaner, vous etes encore joliment toc!... On ne peut plus rigoler, alors? Les femmes, ca me connait, je ne leur ai jamais rien casse. On pince une dame, n'est-ce pas? mais on ne va pas plus loin; on honore simplement le sexe... Et puis, quand on etale sa marchandise, c'est pour qu'on fasse son choix, pas vrai? Pourquoi la grande blonde montre-t-elle tout ce qu'elle a? Non, ce n'est pas propre... Et, se tournant vers Clemence: -- Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta poire... Si c'est parce qu'il y a du monde... Mais il ne put continuer. Gervaise, sans violence l'empoignait d'une main et lui posait l'autre main sur la bouche. Il se debattit, par maniere de blague, pendant qu'elle le poussait au fond de la boutique, vers la chambre. Il degagea sa bouche, il dit qu'il voulait bien se coucher, mais que la grande blonde allait venir lui chauffer les petons. Puis, on entendit Gervaise lui oter ses souliers. Elle le deshabillait, en le bourrant un peu, maternellement. Lorsqu'elle tira sur sa culotte, il creva de rire, s'abandonnant, renverse, vautre au beau milieu du lit; et il gigottait, il racontait qu'elle lui faisait des chatouilles. Enfin, elle l'emmaillotta avec soin, comme un enfant. Etait-il bien, au moins? Mais il ne repondit pas, il cria a Clemence: -- Dis donc, ma biche, j'y suis, je t'attends. Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce louchon d'Augustine recevait decidement une claque de Clemence. C'etait venu a propos d'un fer sale, trouve sur la mecanique par madame Putois; celle-ci, ne se mefiant pas, avait noirci toute une camisole; et comme Clemence, pour se defendre de ne pas avoir nettoye son fer, accusait Augustine, jurait ses grands dieux que le fer n'etait pas a elle, malgre la plaque d'amidon brule restee dessous, l'apprentie lui avait crache sur la robe, sans se cacher, par devant, outree d'une pareille injustice. De la, une calotte soignee. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le fer, en le grattant, puis en l'essuyant, apres l'avoir frotte avec un bout de bougie; mais, chaque fois qu'elle devait passer derriere Clemence, elle gardait de la salive, elle crachait, riant en dedans, quand ca degoulinait le long de la jupe. Gervaise se remit a tuyauter les dentelles du bonnet. Et, dans le calme brusque qui se fit, on distingua, au fond de l'arriere-boutique, la voix epaisse de Coupeau. Il restait bon enfant, il riait tout seul, en lachant des bouts de phrases. -- Est-elle bete, ma femme!... Est-elle bete de me coucher!... Hein! c'est trop bete, en plein midi, quand on n'a pas dodo! Mais, tout d'un coup, il ronfla. Alors, Gervaise eut un soupir de soulagement, heureuse de le savoir enfin en repos, cuvant sa soulographie sur deux bons matelas. Et elle parla dans le silence, d'une voix lente et continue, sans quitter des yeux le petit fer a tuyauter, qu'elle maniait vivement. -- Que voulez-vous? il n'a pas sa raison, on ne peut pas se facher. Quand je le bousculerais, ca n'avancerait a rien. J'aime mieux dire comme lui et le coucher; au moins, c'est fini tout de suite et je suis tranquille... Puis, il n'est pas mechant, il m'aime bien. Vous avez vu tout a l'heure, il se serait fait hacher pour m'embrasser. C'est encore tres gentil, ca; car il y en a joliment, lorsqu'ils ont bu, qui vont voir les femmes... Lui, rentre tout droit ici. Il plaisante bien avec les ouvrieres, mais ca ne va pas plus loin. Entendez-vous, Clemence, il ne faut pas vous blesser. Vous savez ce que c'est, un homme soul; ca tuerait pere et mere, et ca ne s'en souviendrait seulement pas... Oh! je lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous les autres, pardi! Elle disait ces choses mollement, sans passion, habituee deja aux bordees de Coupeau, raisonnant encore ses complaisances pour lui, mais ne voyant deja plus de mal a ce qu'il pincat, chez elle, les hanches des filles. Quand elle se tut, le silence retomba, ne fut plus trouble. Madame Putois, a chaque piece qu'elle prenait, tirait la corbeille, enfoncee sous la tenture de cretonne qui garnissait l'etabli; puis, la piece repassee, elle haussait ses petits bras et la posait sur une etagere. Clemence achevait de plisser au fer sa trente-cinquieme chemise d'homme. L'ouvrage debordait; on avait calcule qu'il faudrait veiller jusqu'a onze heures, en se depechant. Tout l'atelier, maintenant, n'ayant plus de distraction, buchait ferme, tapait dur. Les bras nus allaient, venaient, eclairaient de leurs taches roses la blancheur des linges. On avait encore empli de coke la mecanique, et comme le soleil, glissant entre les draps, frappait en plein sur le fourneau, on voyait la grosse chaleur monter dans le rayon, une flamme invisible dont le frisson secouait, l'air. L'etouffement devenait tel, sous les jupes et les nappes sechant au plafond, que ce louchon d'Augustine, a bout de salive, laissait passer un coin de langue au bord des levres. Ca sentait la fonte surchauffee, l'eau d'amidon aigrie, le roussi des fers, une fadeur tiede de baignoire ou les quatre ouvrieres, se demanchant les epaules, mettaient l'odeur plus rude de leurs chignons et de leurs nuques trempees; tandis que le bouquet de grands lis, dans l'eau verdie de son bocal, se fanait, en exhalant un parfum tres pur, tres fort. Et, par moments, au milieu du bruit des fers et du tisonnier grattant la mecanique, un ronflement de Coupeau roulait, avec la regularite d'un tic-tac enorme d'horloge, reglant la grosse besogne de l'atelier. Les lendemains de culotte, le zingueur avait mal aux cheveux, un mal aux cheveux terrible qui le tenait tout le jour les crins defrises, le bec empeste, la margoulette enflee et de travers. Il se levait tard, secouait ses puces sur les huit heures seulement; et il crachait, trainaillait dans la boutique, ne se decidait pas a partir pour le chantier. La journee etait encore perdue. Le matin, il se plaignait d'avoir des guibolles de coton, il s'appelait trop bete de gueuletonner comme ca, puisque ca vous demantibulait le temperament. Aussi, on rencontrait un tas de gouapes, qui ne voulaient pas vous lacher le coude; on gobelottait malgre soi, on se trouvait dans toutes sortes de fourbis, on finissait par se laisser pincer, et raide! Ah! fichtre non! ca ne lui arriverait plus; il n'entendait pas laisser ses bottes chez le mastroquet, a la fleur de l'age. Mais, apres le dejeuner, il se requinquait, poussant des hum! hum! pour se prouver qu'il avait encore un bon creux. Il commencait a nier la noce de la veille, un peu d'allumage peut-etre. On n'en faisait plus de comme lui, solide au poste, une poigne du diable, buvant tout ce qu'il voulait sans cligner un oeil. Alors, l'apres-midi entiere, il flanochait dans le quartier. Quand il avait bien embete les ouvrieres, sa femme lui donnait vingt sous pour qu'il debarrassat le plancher. Il filait, il allait acheter son tabac a _la Petite Civette_, rue des Poissonniers, ou il prenait generalement une prune, lorsqu'il rencontrait un ami. Puis, il achevait de casser la piece de vingt sous chez Francois, au coin de la rue de la Goutte-d'Or, ou il y avait un joli vin, tout jeune, chatouillant le gosier. C'etait un mannezingue de l'ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond bas, avec une salle enfumee, a cote, dans laquelle on vendait de la soupe. Et il restait la jusqu'au soir, a jouer des canons au tourniquet; il avait l'oeil chez Francois, qui promettait formellement de ne jamais presenter la note a la bourgeoise. N'est-ce pas? il fallait bien se rincer un peu la dalle, pour la debarrasser des crasses de la veille. Un verre de vin en pousse un autre. Lui, d'ailleurs, toujours bon zigue, ne donnant pas une chiquenaude au sexe, aimant la rigolade, bien sur, et se piquant le nez a son tour, mais gentiment, plein de mepris pour ces saloperies d'hommes tombes dans l'alcool, qu'on ne voit pas dessouler! Il rentrait gai et galant comme un pinson. -- Est-ce que ton amoureux est venu? demandait-il parfois a Gervaise pour la taquiner. On ne l'apercoit plus, il faudra que j'aille le chercher. L'amoureux, c'etait Goujet. Il evitait, en effet, de venir trop souvent, par peur de gener et de faire causer. Pourtant, il saisissait les pretextes, apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir. Il y avait un coin dans la boutique, au fond, ou il aimait a rester des heures, assis sans bouger, fumant sa courte pipe. Le soir, apres son diner, une fois tous les dix jours, il se risquait, s'installait; et il n'etait guere causeur, la bouche cousue, les yeux sur Gervaise; otant seulement sa pipe de la bouche pour rire de tout ce qu'elle disait. Quand l'atelier veillait le samedi, il s'oubliait, paraissait s'amuser la plus que s'il etait alle au spectacle. Des fois, les ouvrieres repassaient jusqu'a trois heures du matin. Une lampe pendait du plafond, a un fil de fer; l'abat-jour jetait un grand rond de clarte vive, dans lequel les linges prenaient des blancheurs molles de neige. L'apprentie mettait les volets de la boutique; mais, comme les nuits de juillet etaient brulantes, on laissait la porte ouverte sur la rue. Et, a mesure que l'heure avancait, les ouvrieres se degrafaient, pour etre a l'aise. Elles avaient une peau fine, toute doree dans le coup de lumiere de la lampe, Gervaise surtout, devenue grasse, les epaules blondes, luisantes comme une soie, avec un pli de bebe au cou, dont il aurait dessine de souvenir la petite fossette, tant il le connaissait. Alors, il etait pris par la grosse chaleur de la mecanique, par l'odeur des linges fumant sous les fers; et il glissait a un leger etourdissement, la pensee ralentie, les yeux occupes de ces femmes qui se hataient, balancant leurs bras nus, passant la nuit a endimancher le quartier. Autour de la boutique, les maisons voisines s'endormaient, le grand silence du sommeil tombait lentement. Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures. Les voitures, les passants s'en etaient alles. Maintenant, dans la rue deserte et noire, la porte envoyait seule une raie de jour, pareille a un bout d'etoffe jaune deroule a terre. Par moments, un pas sonnait au loin, un homme approchait; et, lorsqu'il traversait la raie de jour, il allongeait la tete, surpris des coups de fer qu'il entendait, emportant la vision rapide des ouvrieres depoitraillees, dans une buee rousse. Goujet, voyant Gervaise embarrassee d'Etienne et voulant le sauver des coups de pied au derriere de Coupeau, l'avait embauche pour tirer le soufflet, a sa fabrique de boulons. L'etat de cloutier, s'il n'avait rien de flatteur en lui-meme, a cause de la salete de la forge et de l'embetement de toujours taper sur les memes morceaux de fer, etait un riche etat, ou l'on gagnait des dix et des douze francs par jour. Le petit, alors age de douze ans, pourrait s'y mettre bientot, si le metier lui allait. Et Etienne etait ainsi devenu un lien de plus entre la blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait l'enfant, donnait des nouvelles de sa bonne conduite. Tout le monde disait en riant a Gervaise que Goujet avait un beguin pour elle. Elle le savait bien, elle rougissait comme une jeune fille, avec une fleur de pudeur qui lui mettait aux joues des tons vifs de pomme d'api. Ah! le pauvre cher garcon, il n'etait pas genant! Jamais il ne lui avait parle de ca; jamais un geste sale, jamais un mot polisson. On n'en rencontrait pas beaucoup de cette honnete pate. Et, sans vouloir l'avouer, elle goutait une grande joie a etre aimee ainsi, pareillement a une sainte vierge. Quand il lui arrivait quelque ennui serieux, elle songeait au forgeron; ca la consolait. Ensemble, s'ils restaient seuls, ils n'etaient pas genes du tout; ils se regardaient avec des sourires, bien en face, sans se raconter ce qu'ils eprouvaient. C'etait une tendresse raisonnable, ne songeant pas aux vilaines choses, parce qu'il vaut encore mieux garder sa tranquillite, quand on peut s'arranger pour etre heureux, tout en restant tranquille. Cependant, Nana, vers la fin de l'ete, bouleversa la maison. Elle avait six ans, elle s'annoncait comme une vaurienne finie. Sa mere la menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer toujours sous ses pieds, dans une petite pension de la rue Polonceau, chez mademoiselle Josse. Elle y attachait par derriere les robes de ses camarades; elle emplissait de cendre la tabatiere de la maitresse, trouvait des inventions moins propres encore, qu'on ne pouvait pas raconter. Deux fois, mademoiselle Josse la mit a la porte, puis la reprit, pour ne pas perdre les six francs, chaque mois. Des la sortie de la classe, Nana se vengeait d'avoir ete enfermee, en faisant une vie d'enfer sous le porche et dans la cour, ou les repasseuses, les oreilles cassees, lui disaient d'aller jouer. Elle retrouvait la Pauline, la fille des Boche, et le fils de l'ancienne patronne de Gervaise, Victor, un grand dadais de dix ans, qui adorait galopiner en compagnie des toutes petites filles. Madame Fauconnier, qui ne s'etait pas fachee avec les Coupeau, envoyait elle-meme son fils. D'ailleurs, dans la maison, il y avait un pullulement extraordinaire de mioches, des volees d'enfants qui degringolaient les quatre escaliers a toutes les heures du jour, et s'abattaient sur le pave, comme des bandes de moineaux criards et pillards. Madame Gaudron, a elle seule, en lachait neuf, des blonds, des bruns, mal peignes, mal mouches, avec des culottes jusqu'aux yeux, des bas tombes sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de pain, au cinquieme, en lachait sept. Il en sortait des tapees de toutes les chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux museaux roses, debarbouilles chaque fois qu'il pleuvait, on en voyait de grands, l'air ficelle, de gros, ventrus deja comme des hommes, de petits, petits, echappes du berceau, mal d'aplomb encore, tout betes, marchant a quatre pattes quand ils voulaient courir. Nana regnait sur ce tas de crapauds; elle faisait sa mademoiselle jordonne avec des filles deux fois plus grandes qu'elle, et daignait seulement abandonner un peu de son pouvoir a Pauline et a Victor, des confidents intimes qui appuyaient ses volontes. Cette fichue gamine parlait sans cesse de jouer a la maman, deshabillait les plus petits pour les rhabiller, voulait visiter les autres partout, les tripotait, exercait un despotisme fantasque de grande personne ayant du vice. C'etait, sous sa conduite, des jeux a se faire gifler. La bande pataugeait dans les eaux de couleur de la teinturerie, sortait de la les jambes teintes en bleu ou en rouge, jusqu'aux genoux; puis, elle s'envolait chez le serrurier, ou elle chipait des clous et de la limaille, et repartait pour aller s'abattre au milieu des copeaux du menuisier, des tas de copeaux enormes, amusants tout plein, dans lesquels on se roulait en montrant son derriere. La cour lui appartenait, retentissait du tapage des petits souliers se culbutant a la debandade, du cri percant des voix qui s'enflaient chaque fois que la bande reprenait son vol. Certains jours meme, la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se jetait dans les caves, remontait, grimpait le long d'un escalier, enfilait un corridor, redescendait, reprenait un escalier, suivait un autre corridor, et cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant toujours, ebranlant la maison geante d'un galop de betes nuisibles lachees au fond de tous les coins. -- Sont-ils indignes, ces crapules-la! criait madame Boche. Vraiment, il faut que les gens aient bien peu de chose a faire, pour faire tant d'enfants... Et ca se plaint encore de n'avoir pas de pain! Boche disait que les enfants poussaient sur la misere comme des champignons sur le fumier. La portiere criait toute la journee, les menacait de son balai. Elle finit par fermer la porte des caves, parce qu'elle apprit par Pauline, a laquelle elle allongea une paire decalottes, que Nana avait imagine de jouer au medecin, la-bas, dans l'obscurite; cette vicieuse donnait des remedes aux autres, avec des batons. Or, une apres-midi, il y eut une scene affreuse. Ca devait arriver, d'ailleurs. Nana s'avisa d'un petit jeu bien drole. Elle avait vole, devant la loge, un sabot a madame Boche. Elle l'attacha avec une ficelle, se mit a le trainer, comme une voiture. De son cote, Victor eut l'idee d'emplir le sabot de pelures de pomme. Alors, un cortege s'organisa. Nana marchait la premiere, tirant le sabot. Pauline et Victor s'avancaient a sa droite et a sa gauche. Puis, toute la flopee des mioches suivait en ordre, les grands d'abord, les petits ensuite, se bousculant; un bebe en jupe, haut comme une botte, portant sur l'oreille un bourrelet defonce, venait le dernier. Et le cortege chantait quelque chose de triste, des oh! et des ah! Nana avait dit qu'on allait jouer a l'enterrement; les pelures de pomme, c'etait le mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on recommenca. On trouvait ca joliment amusant. -- Qu'est-ce qu'ils font donc? murmura madame Boche, qui sortit de la loge pour voir, toujours mefiante et aux aguets. Et lorsqu'elle eut compris: -- Mais c'est mon sabot! cria-t-elle furieuse. Ah! les gredins! Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur les deux joues, flanqua un coup de pied a Pauline, cette grande dinde qui laissait prendre le sabot de sa mere. Justement, Gervaise emplissait un seau, a la fontaine. Quand elle apercut Nana le nez en sang, etranglee de sanglots, elle faillit sauter au chignon de la concierge. Est-ce qu'on tapait sur un enfant comme sur un boeuf? Il fallait manquer de coeur, etre la derniere des dernieres. Naturellement, madame Boche repliqua. Lorsqu'on avait une saloperie de fille pareille, on la tenait sous clef. Enfin, Boche lui-meme parut sur le seuil de la loge, pour crier a sa femme de rentrer et de ne pas avoir tant d'explications avec de la salete. Ce fut une brouille complete. A la verite, ca n'allait plus du tout bien entre les Boche et les Coupeau depuis un mois. Gervaise, tres donnante de sa nature, lachait a chaque instant des litres de vin, des tasses de bouillon, des oranges, des parts de gateau. Un soir, elle avait porte a la loge un fond de saladier, de la barbe de capucin avec de la betterave, sachant que la concierge aurait fait des bassesses pour la salade. Mais, le lendemain, elle devint toute blanche en entendant mademoiselle Remanjou raconter comment madame Boche avait jete la barbe de capucin devant du monde, d'un air degoute, sous pretexte que, Dieu merci! elle n'en etait pas encore reduite a se nourrir de choses ou les autres avaient patauge. Et, des lors, Gervaise coupa net a tous les cadeaux: plus de litres de vin, plus de tasses de bouillon, plus d'oranges, plus de parts de gateau, plus rien. Il fallait voir le nez des Boche! Ca leur semblait comme un vol que les Coupeau leur faisaient. Gervaise comprenait sa faute; car, enfin, si elle n'avait point eu la betise de tant leur fourrer, ils n'auraient pas pris de mauvaises habitudes et seraient restes gentils. Maintenant, la concierge disait d'elle pis que pendre. Au terme d'octobre, elle fit des ragots a n'en plus finir au proprietaire, M. Marescot, parce que la blanchisseuse, qui mangeait son saint frusquin en gueulardises, se trouvait en retard d'un jour pour son loyer; et morne M. Marescot, pas tres poli non plus celui-la, entra dans la boutique, le chapeau sur la tete, demandant son argent, qu'on lui allongea tout de suite d'ailleurs. Naturellement, les Boche avaient tendu la main aux Lorilleux. C'etait a present avec les Lorilleux qu'on godaillait dans la loge, au milieu des attendrissements de la reconciliation. Jamais on ne se serait fache sans cette Banban, qui aurait fait battre des montagnes. Ah! les Boche la connaissaient a cette heure, ils comprenaient combien les Lorilleux devaient souffrir. Et, quand elle passait, tous affectaient de ricaner, sous la porte. Gervaise pourtant monta un jour chez les Lorilleux. Il s'agissait de maman Coupeau, qui avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman Coupeau etaient completement perdus. Ses jambes non plus n'allaient pas du tout. Elle venait de renoncer a son dernier menage par force, et menacait de crever de faim, si on ne la secourait pas. Gervaise trouvait honteux qu'une femme de cet age, ayant trois enfants, fut ainsi abandonnee du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait de parler aux Lorilleux, en disant a Gervaise qu'elle pouvait bien monter, elle, celle-ci monta sous le coup d'une indignation, dont tout son coeur etait gonfle. En haut, elle entra sans frapper, comme une tempete. Rien n'etait change depuis le soir ou les Lorilleux, pour la premiere fois, lui avaient fait un accueil si peu engageant. Le meme lambeau de laine deteinte separait la chambre de l'atelier, un logement en coup de fusil qui semblait bati pour une anguille. Au fond, Lorilleux, penche sur son etabli, pincait un a un les maillons d'un bout de colonne, tandis que madame Lorilleux tirait un fil d'or a la filiere, debout devant l'etau. La petite forge, sous le plein jour, avait un reflet rose. -- Oui, c'est moi! dit Gervaise. Ca vous etonne, parce que nous sommes a couteaux tires? Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous pensez bien... C'est pour maman Coupeau que je viens. Oui, je viens voir si nous la laisserons attendre un morceau de pain de la charite des autres. -- Ah bien! en voila une entree! murmura madame Lorilleux. Il faut avoir un fier toupet. Et elle tourna le dos, elle se remit a tirer son fil d'or, en affectant d'ignorer la presence de sa belle-soeur. Mais Lorilleux avait leve sa face bleme, criant: -- Qu'est-ce que vous dites? Puis, comme il avait parfaitement entendu, il continua: -- Encore des potins, n'est-ce pas? Elle est gentille, maman Coupeau, de pleurer misere partout!... Avant-hier, pourtant, elle a mange ici. Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres. Nous n'avons pas le Perou... Seulement, si elle va bavarder chez les autres, elle peut y rester, parce que nous n'aimons pas les espions. Il reprit le bout de chaine, tourna le dos a son tour, en ajoutant comme a regret: -- Quand tout le monde donnera cent sous par mois, nous donnerons cent sous. Gervaise s'etait calmee, toute refroidie par les figures en coin de rue des Lorilleux. Elle n'avait jamais mis les pieds chez eux sans eprouver un malaise. Les yeux a terre, sur les losanges de la claie de bois, ou tombaient les dechets d'or, elle s'expliquait maintenant d'un air raisonnable. Maman Coupeau avait trois enfants; si chacun donnait cent sous, ca ne ferait que quinze francs, et vraiment ce n'etait pas assez, on ne pouvait pas vivre avec ca; il fallait au moins tripler la somme. Mais Lorilleux se recriait. Ou voulait-on qu'il volat quinze francs par mois? Les gens etaient droles, on le croyait riche parce qu'il avait de l'or chez lui. Puis, il tapait sur maman Coupeau: elle ne voulait pas se passer de cafe le matin, elle buvait la goutte, elle montrait les exigences d'une personne qui aurait eu de la fortune. Parbleu! tout le monde aimait ses aises; mais, n'est-ce pas? quand on n'avait pas su mettre un sou de cote, on faisait comme les camarades, on se serrait le ventre. D'ailleurs, maman Coupeau n'etait pas d'un age a ne plus travailler; elle y voyait encore joliment clair quand il s'agissait de piquer un bon morceau au fond du plat; enfin, c'etait une vieille rouee, elle revait de se dorloter. Meme s'il en avait eu les moyens, il aurait cru mal agir en entretenant quelqu'un dans la paresse. Cependant Gervaise restait conciliante, discutait paisiblement ces mauvaises raisons. Elle tachait d'attendrir les Lorilleux. Mais le mari finit par ne plus lui repondre. La femme maintenant etait devant la forge, en train de derocher un bout de chaine, dans la petite casserole de cuivre a long manche, pleine d'eau seconde. Elle affectait toujours de tourner le dos, comme a cent lieues. Et Gervaise parlait encore, les regardant s'enteter au travail, au milieu de la poussiere noire de l'atelier, le corps dejete, les vetements rapieces et graisseux, devenus d'une durete abetie de vieux outils, dans leur besogne etroite de machine. Alors, brusquement, la colere remonta a sa gorge, elle cria: -- C'est ca, j'aime mieux ca, gardez votre argent!... Je prends maman Coupeau, entendez-vous i J'ai ramasse un chat l'autre soir, je peux bien ramasser votre mere. Et elle ne manquera de rien, et elle aura son cafe et sa goutte!... Mon Dieu! quelle sale famille! Madame Lorilleux, du coup, s'etait retournee. Elle brandissait la casserole, comme si elle allait jeter l'eau seconde a la figure de sa belle-soeur. Elle bredouillait: -- Fichez le camp, ou je fais un malheur!... Et ne comptez pas sur les cent sous, parce que je ne donnerai pas un radis! non, pas un radis!... Ah bien! oui, cent sous! Maman vous servirait de domestique, et vous vous gobergeriez avec mes cent sous! Si elle va chez vous, dites-lui ca, elle peut crever, je ne lui enverrai pas un verre d'eau... Allons, houp! debarrassez le plancher! -- Quel monstre de femme! dit Gervaise en refermant la porte avec violence. Des le lendemain, elle prit maman Coupeau chez elle. Elle mit son lit dans le grand cabinet ou couchait Nana, et qui recevait le jour par une lucarne ronde, pres du plafond. Le demenagement ne fut pas long, car maman Coupeau, pour tout mobilier, avait ce lit, une vieille armoire de noyer qu'on placa dans la chambre au linge sale, une table et deux chaises; on vendit la table, on fit rempailler les deux chaises. Et la vieille femme, le soir meme de son installation, donnait un coup de balai, lavait la vaisselle, enfin se rendait utile, bien contente de se tirer d'affaire. Les Lorilleux rageaient a crever, d'autant plus que madame Lerat venait de se remettre avec les Coupeau. Un beau jour, les deux soeurs, la fleuriste et la chainiste, avaient echange des torgnoles, au sujet de Gervaise; la premiere s'etait risquee a approuver la conduite de celle-ci, vis-a-vis de leur mere; puis, par un besoin de taquinerie, voyant l'autre exasperee, elle en etait arrivee a trouver les yeux de la blanchisseuse magnifiques, des yeux auxquels on aurait allume des bouts de papier; et la-dessus toutes deux, apres s'etre giflees, avaient jure de ne plus se revoir. Maintenant, madame Lerat passait ses soirees dans la boutique, ou elle s'amusait en dedans des cochonneries de la grande Clemence. Trois annees se passerent. On se facha et on se raccommoda encore plusieurs fois. Gervaise se moquait pas mal des Lorilleux, des Boche et de tous ceux qui ne disaient point comme elle. S'ils n'etaient pas contents, n'est-ce pas? ils pouvaient aller s'asseoir. Elle gagnait ce qu'elle voulait, c'etait le principal. Dans le quartier, on avait fini par avoir pour elle beaucoup de consideration, parce que, en somme, on ne trouvait pas des masses de pratiques aussi bonnes, payant recta, pas chipoteuse, pas raleuse. Elle prenait son pain chez madame Coudeloup, rue des Poissonniers, sa viande chez le gros Charles, un boucher de la rue Polonceau, son epicerie, chez Lehongre, rue de la Goutte-d'Or, presque en face de sa boutique. Francois, le marchand de vin du coin de la rue, lui apportait son vin par paniers de cinquante litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme devait avoir les hanches bleues, tant les hommes la pincaient, lui vendait son coke au prix de la Compagnie du gaz. Et, l'on pouvait le dire, ses fournisseurs la servaient en conscience, sachant bien qu'il y avait tout a gagner avec elle, en se montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le quartier, en savates et en cheveux, recevait-elle des bonjours de tous les cotes; elle restait la chez elle, les rues voisines etaient comme les dependances naturelles de son logement, ouvert de plain-pied sur le trottoir. Il lui arrivait maintenant de faire trainer une commission, heureuse d'etre dehors, au milieu de ses connaissances. Les jours ou elle n'avait pas le temps de mettre quelque chose au feu, elle allait chercher des portions, elle bavardait chez le traiteur, qui occupait la boutique de l'autre cote de la maison, une vaste salle avec de grands vitrages poussiereux, a travers la salete desquels on apercevait le jour terni de la court au fond. Ou bien, elle s'arretait et causait, les mains chargees d'assiettes et de bols, devant quelque fenetre du rez-de-chaussee, un interieur de savetier entrevu, le lit defait, le plancher encombre de loques, de deux berceaux eclopes et de la terrine a la poix pleine d'eau noire. Mais le voisin qu'elle respectait le plus etait encore, en face, l'horloger, le monsieur en redingote, l'air propre, fouillant continuellement des montres avec des outils mignons; et souvent elle traversait la rue pour le saluer, riant d'aise a regarder, dans la boutique etroite comme une armoire, la gaiete des petits coucous dont les balanciers se depechaient, battant l'heure a contre-temps, tous a la fois. VI Une apres-midi d'automne, Gervaise, qui venait de reporter du linge chez une pratique, rue des Portes-Blanches, se trouva dans le bas de la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait plu le matin, le temps etait tres doux, une odeur s'exhalait du pave gras; et la blanchisseuse, embarrassee de son grand panier, etouffait un peu, la marche ralentie, le corps abandonne, remontant la rue avec la vague preoccupation d'un desir sensuel, grandi dans sa lassitude. Elle aurait volontiers mange quelque chose de bon. Alors, en levant les yeux, elle apercut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout d'un coup l'idee d'aller voir Goujet a sa forge. Vingt fois, il lui avait dit de pousser une pointe, un jour qu'elle serait curieuse de regarder travailler le fer. D'ailleurs, devant les autres ouvriers, elle demanderait Etienne, elle semblerait s'etre decidee a entrer uniquement pour le petit. La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par la, dans ce bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien ou; d'autant plus que les numeros manquaient souvent, le long des masures espacees par des terrains vagues. C'etait une rue ou elle n'aurait pas demeure pour tout l'or du monde, une rue large, sale, noire de la poussiere de charbon des manufactures voisines, avec des paves defonces et des ornieres, dans lesquelles des flaques d'eau croupissaient. Aux deux bords, il y avait un defile de hangars, de grands ateliers vitres, de constructions grises, comme inachevees, montrant leurs briques et leurs charpentes, une debandade de maconneries branlantes, coupees par des trouees sur la campagne, flanquees degarnis borgnes et de gargotes louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique etait pres d'un magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert a ras de terre, ou dormaient pour des centaines de mille francs de marchandises, a ce que racontait Goujet. Et elle cherchait a s'orienter, au milieu du tapage. des usines: de minces tuyaux, sur les toits, soufflaient violemment des jets de vapeur; une scierie mecanique avait des grincements reguliers, pareils a de brusques dechirures dans une piece de calicot; des manufactures de boutons secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs machines. Comme elle regardait vers Montmartre, indecise, ne sachant pas si elle devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d'une haute cheminee, empesta la rue; et elle fermait les yeux, suffoquee, lorsqu'elle entendit un bruit cadence de marteaux: elle etait, sans le savoir, juste en face de la fabrique, ce qu'elle reconnut au trou plein de chiffons, a cote. Cependant, elle hesita encore, ne sachant par ou entrer. Une palissade crevee ouvrait un passage qui semblait s'enfoncer au milieu des platras d'un chantier de demolitions. Comme une mare d'eau bourbeuse barrait le chemin, on avait jete deux planches en travers. Elle finit par se risquer sur les planches, tourna a gauche, se trouva perdue dans une etrange foret de vieilles charrettes renversees les brancards en l'air, de masures en ruines dont les carcasses de poutres restaient debout. Au fond, trouant la nuit salie d'un reste de jour, un feu rouge luisait. Le bruit des marteaux avait cesse. Elle s'avancait prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu'un ouvrier passa pres d'elle, la figure noire de charbon, embroussaillee d'une barbe de bouc, avec un regard oblique de ses yeux pales. -- Monsieur, demanda-t-elle, c'est ici, n'est-ce pas, que travaille un enfant du nom d'Etienne... C'est mon garcon. -- Etienne, Etienne, repetait l'ouvrier qui se dandinait, la voix enrouee; Etienne, non, connais pas. La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d'alcool des vieux tonneaux d'eau-de-vie, dont on a enleve la bonde. Et, comme cette rencontre d'une femme dans ce coin d'ombre commencait a le rendre goguenard, Gervaise recula, en murmurant: -- C'est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille? -- Ah! Goujet, oui! dit l'ouvrier, connu Goujet!... Si c'est pour Goujet que vous venez... Allez au fond. Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fele: -- Dis donc, la Gueule-d'Or, voila une dame pour toi! Mais un tapage de ferraille etouffa ce cri. Gervaise alla au fond. Elle arriva a une porte, allongea le cou. C'etait une vaste salle, ou elle ne distingua d'abord rien. La forge, comme morte, avait dans un coin une lueur palie d'etoile, qui reculait encore l'enfoncement des tenebres. De larges ombres flottaient. Et il y avait par moments des masses noires passant devant le feu, bouchant cette derniere tache de clarte, des hommes demesurement grandis dont on devinait les gros membres. Gervaise, n'osant s'aventurer, appelait de la porte, a demi-voix: -- Monsieur Goujet, monsieur Goujet... Brusquement, tout s'eclaira. Sous le ronflement du soufflet, un jet de flamme blanche avait jailli. Le hangar apparut, ferme par des cloisons de planches, avec des trous maconnes grossierement, des coins consolides a l'aide de murs de briques. Les poussieres envolees du charbon badigeonnaient cette halle d'une suie grise. Des toiles d'araignee pendaient aux poutres, comme des haillons qui sechaient la-haut, alourdies par des annees de salete amassee. Autour des murailles, sur des etageres, accroches a des clous ou jetes dans les angles sombres, un pele-mele de vieux fers, d'ustensiles cabosses, d'outils enormes, trainaient, mettaient des profils casses, ternes et durs. Et la flamme blanche montait toujours, eclatante, eclairant d'un coup de soleil le sol battu, ou l'acier poli de quatre enclumes, enfoncees dans leurs billots, prenait un reflet d'argent paillete d'or. Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, a sa belle barbe jaune. Etienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers etaient la. Elle ne vit que Goujet, elle s'avanca, se posa devant lui. -- Tiens! madame Gervaise! s'ecria-t-il, la face epanouie; quelle bonne surprise! Mais, comme les camarades avaient de droles de figures, il reprit en poussant Etienne vers sa mere: -- Vous venez voir le petit... Il est sage, il commence a avoir de la poigne. -- Ah bien! dit-elle, ce n'est pas commode d'arriver ici... Je me croyais au bout du monde... Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on ne connaissait pas le nom d'Etienne dans l'atelier. Goujet riait; il lui expliqua que tout le monde l'appelait le petit Zouzou, parce qu'il avait des cheveux coupes ras, pareils a ceux d'un zouave. Pendant qu'ils causaient ensemble, Etienne ne tirait plus le soufflet, la flamme de la forge baissait, une clarte rose se mourait, au milieu du hangar redevenu noir. Le forgeron attendri regardait la jeune femme souriante, toute fraiche dans cette lueur. Puis, comme tous deux ne se disaient plus rien, noyes de tenebres, il parut se souvenir, il rompit le silence: -- Vous permettez, madame Gervaise, j'ai quelque chose a terminer. Restez la, n'est-ce pas? vous ne genez personne. Elle resta. Etienne s'etait pendu de nouveau au soufflet. La forge flambait, avec des fusees d'etincelles; d'autant plus que le petit, pour montrer sa poigne a sa mere, dechainait une haleine enorme d'ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre de fer qui chauffait, attendait, les pinces a la main. La grande clarte l'eclairait violemment, sans une ombre. Sa chemise roulee aux manches, ouverte au col, decouvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau rose de fille ou frisaient des poils blonds; et, la tete un peu basse entre ses grosses epaules bossuees de muscles, la face attentive, avec ses yeux pales fixes sur la flamme, sans un clignement, il semblait un colosse au repos, tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par bouts reguliers, comme s'il avait abattu des bouts de verre, a legers coups. Puis, il remit les morceaux au feu, ou il les reprit un a un, pour les faconner. Il forgeait des rivets a six pans. Il posait les bouts dans une clouiere, ecrasait le fer qui formait la tete, aplatissait les six pans, jetait les rivets termines, rouges encore, dont la tache vive s'eteignait sur le sol noir; et cela d'un martelement continu, balancant dans sa main droite un marteau de cinq livres, achevant un detail a chaque coup, tournant et travaillant son fer avec une telle adresse, qu'il pouvait causer et regarder le monde. L'enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur, tres a l'aise, tapait d'un air bonhomme, sans paraitre faire plus d'effort que les soirs ou il decoupait des images, chez lui. -- Oh! ca, c'est du petit rivet, du vingt millimetres, disait-il pour repondre aux questions de Gervaise. On peut aller a ses trois cents par jour... Mais il faut de l'habitude, parce que le bras se rouille vite... Et comme elle lui demandait si le poignet ne s'engourdissait pas a la fin de la journee, il eut un bon rire. Est-ce qu'elle le croyait une demoiselle? Son poignet en avait vu de grises depuis quinze ans; il etait devenu en fer, tant il s'etait frotte aux outils. D'ailleurs, elle avait raison: un monsieur qui n'aurait jamais forge un rivet ni un boulon, et qui aurait voulu faire joujou avec son marteau de cinq livres, se serait colle une fameuse courbature au bout de deux heures. Ca n'avait l'air de rien, mais ca vous nettoyait souvent des gaillards solides en quelques annees. Cependant, les autres ouvriers tapaient aussi, tous a la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clarte, les eclairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les fonds noirs, des eclaboussements d'etincelles partaient sous les marteaux, rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et Gervaise se sentait prise dans le branle de la forge, contente, ne s'en allant pas. Elle faisait un large detour, pour se rapprocher d'Etienne sans risquer d'avoir les mains brulees, lorsqu'elle vit entrer l'ouvrier sale et barbu, auquel elle s'etait adressee, dans la cour. -- Alors, vous avez trouve, madame? dit-il de son air d'ivrogne goguenard. La Gueule-d'Or, tu sais, c'est moi qui t'ai indique a madame... Lui, se nommait Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, le lapin des lapins, un boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d'un litre de tord-boyaux par jour. Il etait alle boire une goutte, parce qu'il ne se sentait plus assez graisse pour attendre six heures. Quand il apprit que Zouzou s'appelait Etienne, il trouva ca trop farce; et il riait en montrant ses dents noires. Puis, il reconnut Gervaise. Pas plus tard que la veille, il avait encore bu un canon avec Coupeau. On pouvait parler a Coupeau de Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, il dirait tout de suite: C'est un zig! Ah! cet animal de Coupeau! il etait bien gentil, il rendait les tournees plus souvent qu'a son tour. -- Ca me fait plaisir de vous savoir sa femme, repetait-il. Il merite d'avoir une belle femme.... N'est-ce pas? la Gueule-d'Or, madame est une belle femme? Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse, qui reprit son panier et le garda devant elle, afin de le tenir a distance. Goujet, contrarie, comprenant que le camarade blaguait, a cause de sa bonne amitie pour Gervaise, lui cria: -- Dis donc, feignant! pour quand les quarante millimetres?... Es-tu d'attaque, maintenant que tu as le sac plein, sacre soiffard? Le forgeron voulait parler d'une commande de gros boulons qui necessitaient deux frappeurs a l'enclume. -- Pour tout de suite, si tu veux, grand bebe! repondit Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif. Ca tette son pouce et ca fait l'homme! T'as beau etre gros, j'en ai mange d'autres! -- Oui, c'est ca, tout de suite. Arrive, et a nous deux! -- On y est, malin! Ils se defiaient, allumes par la presence de Gervaise. Goujet mit au feu les bouts de fer coupes a l'avance; puis, il fixa sur une enclume une clouiere de fort calibre. Le camarade avait pris contre le mur deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier, que les ouvriers nommaient Fifine et Dedele. Et il continuait a craner, il parlait d'une demi-grosse de rivets qu'il avait forges pour le phare de Dunkerque, des bijoux, des choses a placer dans un musee, tant c'etait fignole. Sacristi, non! il ne craignait pas la concurrence; avant de rencontrer un cadet comme lui, on pouvait fouiller toutes les boites de la capitale. On allait rire, on allait voir ce qu'on allait voir. -- Madame jugera, dit-il en se tournant vers la jeune femme. -- Assez cause! cria Goujet. Zouzou, du nerf! Ca ne chauffe pas, mon garcon. Mais Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, demanda encore: -- Alors, nous frappons ensemble? -- Pas du tout! chacun son boulon, mon brave! La proposition jeta un froid, et du coup le camarade, malgre son bagou, resta sans salive. Des boulons de quarante millimetres etablis par un seul homme, ca ne s'etait jamais vu; d'autant plus que les boulons devaient etre a tete ronde, un ouvrage d'une fichue difficulte, un vrai chef d'oeuvre a faire. Les trois autres ouvriers de l'atelier avaient quitte leur travail pour voir; un grand sec pariait un litre que Goujet serait battu. Cependant, les deux forgerons prirent chacun une masse, les yeux fermes, parce que Fifine pesait une demi-livre de plus que Dedele. Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main sur Dedele; la Gueule-d'Or tomba sur Fifine. Et, en attendant que le fer blanchit, le premier, redevenu crane, posa devant l'enclume en roulant des yeux tendres du cote de la blanchisseuse; il se campait, tapait des appels du pied comme un monsieur qui va se battre, dessinait deja le geste de balancer Dedele a toute volee. Ah! tonnerre de Dieu! il etait bon la; il aurait fait une galette de la colonne Vendome! -- Allons, commence! dit Goujet, en placant lui-meme dans la clouiere un des morceaux de fer, de la grosseur d'un poignet de fille. Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, se renversa, donna le branle a Dedele, des deux mains. Petit, desseche, avec sa barbe de bouc et ses yeux de loup, luisant sous sa tignasse mal peignee, il se cassait a chaque volee du marteau, sautait du sol comme emporte par son elan. C'etait un rageur, qui se battait avec son fer, par embetement de le trouver si dur; et meme il poussait un grognement, quand il croyait lui avoir applique une claque soignee. Peut-etre bien que l'eau-de-vie amollissait les bras des autres, mais lui avait besoin d'eau-de-vie dans les veines, au lieu de sang; la goutte de tout a l'heure lui chauffait la carcasse comme une chaudiere, il se sentait une sacree force de machine a vapeur. Aussi, le fer avait-il peur de lui, ce soir-la; il l'aplatissait plus mou qu'une chique. Et Dedele valsait, il fallait voir! Elle executait le grand entrechat, les petons en l'air, comme une baladeuse de l'Elysee-Montmartre, qui montre son linge; car il s'agissait de ne pas flaner, le fer est si canaille, qu'il se refroidit tout de suite, a la seule fin de se ficher du marteau. En trente coups, Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, avait faconne la tete de son boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs trous, et il etait pris d'une colere furieuse en entendant ses bras craquer. Alors, emballe, dansant et gueulant, il allongea encore deux coups, uniquement pour se venger de sa peine. Lorsqu'il le retira de la clouiere, le boulon, deforme, avait la tete mal plantee d'un bossu. -- Hein! est-ce torche? dit-il tout de meme avec son aplomb, en presentant son travail a Gervaise. -- Moi, je ne m'y connais pas, monsieur, repondit la blanchisseuse d'un air de reserve. Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux derniers coups de talon de Dedele, et elle etait joliment contente, elle se pincait les levres pour ne pas rire, parce que Goujet a present avait toutes les chances. C'etait le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il jeta a la blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lanca le marteau de haut, a grandes volees regulieres. Il avait le jeu classique, correct, balance et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de bastringue, les guibolles emportees par-dessus les jupes; elle s'enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air serieux, conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine lapaient la mesure, gravement; et ils s'enfoncaient dans le fer rouge, sur la tete du boulon, avec une science reflechie, d'abord ecrasant le metal au milieu, puis le modelant par une serie de coups d'une precision rythmee. Bien sur, ce n'etait pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or avait dans les veines, c'etait du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui reglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce gaillard-la! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui eclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or, sans mentir. Avec ca, un cou pareil a une colonne, blanc comme un cou d'enfant; une poitrine vaste, large a y coucher une femme en travers; des epaules et des bras sculptes qui paraissaient copies sur ceux d'un geant, dans un musee. Quand il prenait son elan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau; ses epaules, sa poitrine, son cou enflaient; il faisait de la clarte autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu. Vingt fois deja, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant a chaque coup, ayant seulement a ses tempes deux grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait: vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses reverences de grande dame. -- Quel poseur! murmura en ricanant Bec-Sale dit Boit-sans-Soif. Et Gervaise, en face de la Gueule-d'Or, regardait avec un sourire attendri. Mon Dieu! que les hommes etaient donc betes! Est-ce que ces deux-la ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui faire la cour! Oh! elle comprenait bien, ils se la disputaient a coups de marteau, ils etaient comme deux grands coqs rouges qui font les gaillards devant une petite poule blanche. Faut-il avoir des inventions, n'est-ce pas? Le coeur a tout de meme, parfois, des facons droles de se declarer. Oui, c'etait pour elle, ce tonnerre de Dedele et de Fifine sur l'enclume; c'etait pour elle, tout ce fer ecrase; c'etait pour elle, cette forge en branle, flambante d'un incendie, emplie d'un petillement d'etincelles vives. Ils lui forgeaient la un amour, ils se la disputaient, a qui forgerait le mieux. Et, vrai, cela lui faisait plaisir au fond; car enfin les femmes aiment les compliments. Les coups de marteau de la Gueule-d'Or surtout lui repondaient dans le coeur; ils y sonnaient, comme sur l'enclume, une musique claire, qui accompagnait les gros battements de son sang. Ca semble une betise, mais elle sentait que ca lui enfoncait quelque chose la, quelque chose de solide, un peu du fer du boulon. Au crepuscule, avant d'entrer, elle avait eu, le long des trottoirs humides, un desir vague, un besoin de manger un bon morceau; maintenant, elle se trouvait satisfaite, comme si les coups de marteau de la Gueule-d'Or l'avaient nourrie. Oh! elle ne doutait pas de sa victoire. C'etait a lui qu'elle appartiendrait. Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, etait trop laid, dans sa cotte et son bourgeron sales, sautant d'un air de singe echappe. Et elle attendait, tres rouge, heureuse de la grosse chaleur pourtant, prenant une jouissance a etre secouee des pieds a la tete par les dernieres volees de Fifine. Goujet comptait toujours. -- Et vingt-huit! cria-t-il enfin, en posant le marteau a terre. C'est fait, vous pouvez voir. La tete du boulon etait polie, nette, sans une bavure, un vrai travail de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule. Les ouvriers la regarderent en hochant le menton; il n'y avait pas a dire, c'etait a se mettre a genoux devant. Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, essaya bien de blaguer; mais il barbota, il finit par retourner a son enclume, le nez pince. Cependant, Gervaise s'etait serree contre Goujet, comme pour mieux voir. Etienne avait lache le soufflet, la forge de nouveau s'emplissait d'ombre, d'un coucher d'astre rouge, qui tombait tout d'un coup a une grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse eprouvaient une douceur en sentant cette nuit les envelopper, dans ce hangar noir de suie et de limaille, ou des odeurs de vieux fers montaient; ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois de Vincennes, s'ils s'etaient donne un rendez-vous au fond d'un trou d'herbe. Il lui prit la main comme s'il l'avait conquise. Puis, dehors, ils n'echangerent pas un mot. Il ne trouva rien; il dit seulement qu'elle aurait pu emmener Etienne, s'il n'y avait pas eu encore une demi-heure de travail. Elle s'en allait enfin, quand il la rappela, cherchant a la garder quelques minutes de plus. -- Venez donc, vous n'avez pas tout vu... Non, vrai, c'est tres-curieux. Il la conduisit a droite, dans un autre hangar, ou son patron installait toute une fabrication mecanique. Sur le seuil, elle hesita, prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secouee par les machines, tremblait; et de grandes ombres flottaient, tachees de feux rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura qu'il n'y avait rien a craindre; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser trainer ses jupes trop pres des engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit, dans ce vacarme assourdissant ou toutes sortes de bruits sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumees peuplees d'etres vagues, des hommes noirs affaires, des machines agitant leurs bras, qu'elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages etaient tres-etroits, il fallait enjamber des obstacles, eviter des trous, se ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait pas parler. Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle eprouvait au-dessus de sa tete la sensation d'un grand frolement d'ailes, elle leva les yeux, elle s'arreta a regarder les courroies, les longs rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araignee, dont chaque fil se devidait sans fin; le moteur a vapeur se cachait dans un coin, derriere un petit mur de briques; les courroies semblaient filer toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur glissement continu, regulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit. Mais elle faillit tomber, en se heurtant a un des tuyaux du ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son souffle de vent aigre aux petites forges, pres des machines. Et il commenca par lui faire voir ca, il lacha le vent sur un fourneau; de larges flammes s'etalerent des quatre cotes en eventail, une collerette de feu dentelee, eblouissante, a peine teintee d'une pointe de laque; la lumiere etait si vive, que les petites lampes des ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans du soleil. Ensuite, il haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines: les cisailles mecaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un bout a chaque coup de dents, crachant les bouts par derriere, un a un; les machines a boulons et a rivets, hautes, compliquees, forgeant les tetes d'une seule pesee de leur vis puissante; les ebarbeuses, au volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air furieusement a chaque piece dont elles enlevaient les bavures; les taraudeuses, manoeuvrees par des femmes, taraudant les boulons et leurs ecrous, avec le tictac de leurs rouages d'acier luisant sous la graisse des huiles. Elle pouvait suivre ainsi tout le travail, depuis le fer en barre, dresse contre les murs, jusqu'aux boulons et aux rivets fabriques, dont des caisses pleines encombraient les coins. Alors, elle comprit, elle eut un sourire en hochant le menton; mais elle restait tout de meme un peu serree a la gorge, inquiete d'etre si petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de metal, se retournant parfois, les sangs glaces, au coup sourd d'une ebarbeuse. Elle s'accoutumait a l'ombre, voyait des enfoncements ou des hommes immobiles reglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau lachait brusquement le coup de lumiere de sa collerette de flamme. Et, malgre elle, c'etait toujours au plafond qu'elle revenait, a la vie, au sang meme des machines, au vol souple des courroies, dont elle regardait, les yeux leves, la force enorme et muette passer dans la nuit vague des charpentes. Cependant, Goujet s'etait arrete devant une des machines a rivets. Il restait la, songeur, la tete basse, les regards fixes. La machine forgeait des rivets de quarante millimetres, avec une aisance tranquille de geante. Et rien n'etait plus simple en verite. Le chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau; le frappeur le placait dans la clouiere, qu'un filet d'eau continu arrosait pour eviter d'en detremper l'acier; et c'etait fait, la vis s'abaissait, le boulon sautait a terre, avec sa tete ronde comme coulee au moule. En douze heures, cette sacree mecanique en fabriquait des centaines de kilogrammes. Goujet n'avait pas de mechancete; mais, a certains moments, il aurait volontiers pris Fifine pour taper dans toute cette ferraille, par colere de lui voir des bras plus solides que les siens. Ca lui causait un gros chagrin, meme quand il se raisonnait, en se disant que la chair ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien sur, la machine tuerait l'ouvrier; deja leurs journees etaient tombees de douze francs a neuf francs, et on parlait de les diminuer encore; enfin, elles n'avaient rien de gai, ces grosses betes, qui faisaient des rivets et des boulons comme elles auraient fait de la saucisse. Il regarda celle-la trois bonnes minutes sans rien dire; ses sourcils se froncaient, sa belle barbe jaune avait un herissement de menace. Puis, un air de douceur et de resignation amollit peu a peu ses traits. Il se tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un sourire triste: -- Hein! ca nous degotte joliment! Mais peut-etre que plus tard ca servira au bonheur de tous. Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons a la mecanique mal faits. -- Vous me comprenez, s'ecria-t-elle avec feu, ils sont trop bien faits... J'aime mieux les votres. On sent la main d'un artiste, au moins. Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le meprisat, apres avoir vu les machines. Dame! s'il etait plus fort que Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, les machines etaient plus fortes que lui. Lorsqu'il la quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets a les briser, a cause de sa grosse joie. La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour reporter leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve de la Goutte-d'Or. La premiere annee, elle leur avait rendu regulierement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs; afin de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre a la fin du mois seulement, et elle ajoutait l'appoint necessaire pour completer les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque mois, ne depassait guere sept ou huit francs. Elle venait donc de s'acquitter de la moitie de la somme environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant plus par ou passer, des pratiques lui ayant manque de parole, elle avait du courir chez les Goujet et leur emprunter son loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrieres, elle s'etait adressee egalement a eux, si bien que la dette se trouvait remontee a quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus un sou, elle se liberait par le blanchissage, uniquement. Ce n'etait pas qu'elle travaillat moins, ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au contraire. Mais il se faisait des trous chez, elle, l'argent avait l'air de fondre, et elle etait contente quand elle pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu! pourvu qu'on vive, n'est-ce pas? on n'a pas trop a se plaindre. Elle engraissait, elle cedait a tous les petits abandons de son embonpoint naissant, n'ayant plus la force de s'effrayer en songeant a l'avenir. Tant pis! l'argent viendrait toujours, ca le rouillait de le mettre de cote. Madame Goujet cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec douceur, non pas a cause de son argent, mais parce qu'elle l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n'en parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup de delicatesse. Le lendemain de la visite de Gervaise a la forge etait justement le dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les Goujet, ou elle tenait a aller elle meme, son panier lui avait tellement casse les bras, qu'elle etouffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas comme le linge pese, surtout quand il y a des draps. -- Vous apportez bien tout? demanda madame Goujet. Elle etait tres severe la-dessus. Elle voulait qu'on lui rapportat son linge, sans qu'une piece manquat, pour le bon ordre, disait-elle. Une autre de ses exigences etait que la blanchisseuse vint exactement le jour fixe et chaque fois a la meme heure; comme ca, personne ne perdait son temps. -- Oh! il y a bien tout, repondit Gervaise en souriant. Vous savez que je ne laisse rien en arriere. -- C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des defauts, mais vous n'avez pas encore celui-la. Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge sur le lit, la vieille femme fit son eloge: elle ne brulait pas les pieces, ne les dechirait pas comme tant d'autres, n'arrachait pas les boutons avec le fer; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait trop les devants de chemise. -- Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ca lui coupe le cou... Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de Vincennes. -- Non, ne dites pas ca! s'ecria Gervaise desolee. Les chemises pour s'habiller doivent etre un peu raides, si l'on ne veut pas avoir un chiffon sur le corps. Voyez les messieurs... C'est moi qui fais tout votre linge. Jamais une ouvriere n'y touche, et je le soigne, je vous assure, je le recommencerais plutot dix fois, parce que c'est pour vous, vous comprenez. Elle avait rougi legerement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait a repasser elle-meme les chemises de Goujet. Bien sur, elle n'avait pas de pensees sales; mais elle n'en etait pas moins un peu honteuse. -- Oh! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans la perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voila un bonnet qui est perle. Il n'y a que vous pour faire ressortir les broderies comme ca. Et les tuyautes sont d'un suivi! Allez, je reconnais votre main tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon a une ouvriere, ca se voit... N'est-ce pas? vous mettrez un peu moins d'amidon, voila tout! Goujet ne tient pas a avoir l'air d'un monsieur. Cependant, elle avait pris le livre et effacait les pieces d'un trait de plume. Tout y etait bien. Quand elles reglerent, elle vit que Gervaise lui comptait un bonnet six sous; elle se recria, mais elle dut convenir qu'elle n'etait vraiment pas chere pour le courant; non, les chemises d'homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous, les taies d'oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, ce n'etait pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou meme un sou de plus pour toutes ces pieces. Puis, lorsque Gervaise eut appele le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra dans son panier, elle ne s'en alla pas, embarrassee, ayant aux levres une demande qui la genait beaucoup. -- Madame Goujet, dit-elle enfin, si ca ne vous faisait rien, je prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci. Justement, le mois etait tres fort, le compte qu'elles venaient d'arreter ensemble, se montait a dix francs sept sous. Madame Goujet la regarda un moment d'un air serieux. Puis, elle repondit: -- Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous refuser cet argent, du moment ou vous en avez besoin... Seulement, ce n'est guere le chemin de vous acquitter; je dis cela pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez prendre garde. Gervaise, la tete basse, recut la lecon en begayant. Les dix francs devaient completer l'argent d'un billet qu'elle avait souscrit a son marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus severe au mot de billet. Elle s'offrit en exemple: elle reduisait sa depense, depuis qu'on avait baisse les journees de Goujet de douze francs a neuf francs. Quand on manquait de sagesse en etant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas a Gervaise qu'elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre de payer sa dette; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait a tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs sept sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se sentit a l'aise, elle eut envie de danser, car elle s'accoutumait deja aux ennuis et aux saletes de l'argent, ne gardant de ces embetements-la que le bonheur d'en etre sortie, jusqu'a la prochaine fois. Ce fut precisement ce samedi que Gervaise fit une drole de rencontre, comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier, un maquereau tres frais, les ouies saignantes. Et voila qu'elle reconnut Virginie, la fille dont elle avait retrousse les jupes, au lavoir. Toutes deux se regarderent bien en face. Gervaise ferma les yeux, car elle crut un instant qu'elle allait recevoir le maquereau par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la blanchisseuse, dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer polie. -- Je vous demande pardon, dit-elle. -- Vous etes toute pardonnee, repondit la grande brune. Et elles resterent au milieu des marches, elles causerent, raccommodees du coup, sans avoir risque une seule allusion au passe. Virginie, alors agee de vingt-neuf ans, etait devenue une femme superbe, decouplee, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d'un noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser: elle etait mariee maintenant, elle avait epouse au printemps un ancien ouvrier ebeniste qui sortait du service et qui sollicitait une place de sergent de ville, parce qu'une place, c'est plus sur et plus comme il faut. Justement, elle venait d'acheter un maquereau pour lui. -- Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gater, ces vilains hommes, n'est-ce pas?... Mais, montez donc. Vous verrez notre chez nous... Nous sommes ici dans un courant d'air. Quand Gervaise, apres lui avoir a son tour conte son mariage, lui apprit qu'elle avait habite le logement, ou elle etait meme accouchee d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. Ca. fait toujours plaisir de revoir les endroits ou l'on a ete heureux. Elle, pendant cinq ans, avait demeure de l'autre cote de l'eau, au Gros-Caillou. C'etait la qu'elle avait connu son mari, quand il etait au service. Mais elle s'ennuyait, elle revait de revenir dans le quartier de la Goutte-d'Or, ou elle connaissait tout le monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh! toutes ses affaires etaient encore bien en desordre; ca s'arrangerait petit a petit. Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms. -- Madame Coupeau. -- Madame Poisson. Et, des lors, elles s'appelerent gros comme le bras madame Poisson et madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'etre des dames, elles qui s'etaient connues autrefois dans des positions peu catholiques. Cependant, Gervaise conservait un fonds de mefiance. Peut-etre bien que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fessee du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bete hypocrite. Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart d'heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien etre gentille aussi. En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq ans, a la face terreuse, avec des moustaches et une imperiale rouges, travaillait, assis devant une table, pres de la fenetre. Il faisait des petites boites. Il avait pour seuls outils un canif, une scie grande comme une lime a ongles, un pot a colle. Le bois qu'il employait provenait de vieilles boites a cigares, de minces planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se livrait a des decoupages et a des enjolivements d'une delicatesse extraordinaire. Tout le long de la journee, d'un bout de l'annee a l'autre, il refaisait la meme boite, huit centimetres sur six. Seulement, il la marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des compartiments. C'etait pour s'amuser, une facon de tuer le temps, en attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien metier d'ebeniste, il n'avait garde que la passion des petites boites. Il ne vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa connaissance. Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui presenta comme une ancienne amie. Mais il n'etait pas causeur, il reprit tout de suite sa petite scie. De temps a autre, il lancait seulement un regard sur le maquereau, pose au bord de la commode. Gervaise fut tres contente de revoir son ancien logement; elle dit ou les meubles etaient places, et elle montra l'endroit ou elle avait accouche par terre. Comme ca se rencontrait, pourtant! Quand elles s'etaient perdues de vue toutes deux, autrefois, elles n'auraient jamais cru se retrouver ainsi, en habitant l'une apres l'autre la meme chambre. Virginie ajouta de nouveaux details sur elle et son mari: il avait fait un petit heritage, d'une tante; il l'etablirait sans doute plus tard; pour le moment, elle continuait a s'occuper de couture, elle baclait une robe par-ci par-la. Enfin, au bout d'une grosse demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna a peine le dos. Virginie, qui l'accompagna, promit de lui rendre sa visite; d'ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c'etait une chose entendue. Et, comme elle la gardait sur le palier, Gervaise s'imagina qu'elle desirait lui parler de Lantier et de sa soeur Adele, la brunisseuse. Elle en etait toute revolutionnee a l'interieur. Mais pas un mot ne fut echange sur ces choses ennuyeuses, elles se quitterent en se disant au revoir, d'un air tres aimable. -- Au revoir, madame Coupeau. -- Au revoir, madame Poisson. Ce fut la le point de depart d'une grande amitie. Huit jours plus tard, Virginie ne passait plus devant la boutique de Gervaise sans entrer; et elle y taillait des bavettes de deux et trois heures, si bien que Poisson, inquiet, la croyant ecrasee, venait la chercher, avec sa figure muette de deterre. Gervaise, a voir ainsi journellement la couturiere, eprouva bientot une singuliere preoccupation: elle ne pouvait lui entendre commencer une phrase, sans croire qu'elle allait causer de Lantier; elle songeait invinciblement a Lantier, tout le temps qu'elle restait la. C'etait bete comme tout, car enfin elle se moquait de Lantier, et d'Adele, et de ce qu'ils etaient devenus l'un et l'autre; jamais elle ne posait une question; meme elle ne se sentait pas curieuse d'avoir de leurs nouvelles. Non, ca la prenait en dehors de sa volonte. Elle avait leur idee dans la tete comme on a dans la bouche un refrain embetant, qui ne veut pas vous lacher. D'ailleurs elle n'en gardait nulle rancune a Virginie, dont ce n'etait point la faute, bien sur. Elle se plaisait beaucoup avec elle, et la retenait dix fois avant de la laisser partir. Cependant, l'hiver etait venu, le quatrieme hiver que les Coupeau passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette annee-la, decembre et janvier furent particulierement durs. Il gelait a pierre fendre. Apres le jour de l'an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. Ca n'empechait pas le travail, au contraire, car l'hiver est la belle saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique! On n'y voyait jamais de glacons aux vitres, comme chez l'epicier et le bonnetier d'en face. La mecanique, bourree de coke, entretenait la une chaleur de baignoire; les linges fumaient, on se serait cru en plein ete; et l'on etait bien, les portes fermees, ayant chaud partout, tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux ouverts. Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait etre a la campagne. En effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la neige; c'etait a peine si l'on entendait le pietinement des passants; dans le grand silence du froid, des voix d'enfants seules montaient, le tapage d'une bande de gamins, qui avaient etabli une grande glissade, le long du ruisseau de la marechalerie. Elle allait parfois a un des carreaux de la porte, enlevait de la main la buee, regardait ce que devenait le quartier par cette sacree temperature; mais pas un nez ne s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier, emmitoufle de neige, semblait faire le gros dos; et elle echangeait seulement un petit signe de tete avec la charbonniere d'a cote, qui se promenait tete nue, la bouche fendue d'une oreille a l'autre, depuis qu'il gelait si fort. Ce qui etait bon surtout, par ces temps de chien, c'etait de prendre, a midi, son cafe bien chaud. Les ouvrieres n'avaient pas a se plaindre; la patronne le faisait tres fort et n'y mettait pas quatre grains de chicoree; il ne ressemblait guere au cafe de madame Fauconnier, qui etait une vraie lavasse. Seulement, quand maman Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, ca n'en finissait plus, parce qu'elle s'endormait devant la bouillotte. Alors, les ouvrieres, apres le dejeuner, attendaient le cafe en donnant un coup de fer. Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le cafe n'etait pas pret. Ce jour-la, il s'entetait a ne pas vouloir passer. Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller; et l'on entendait les gouttes tomber une a une, lentement, sans se presser davantage. -- Laissez-le donc, dit la grande Clemence. Ca le rend trouble.... Aujourd'hui, bien sur, il y aura de quoi boire et manger. La grande Clemence mettait a neuf une chemise d'homme, dont elle detachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume a crever, les yeux enfles, la gorge arrachee par des quintes de toux qui la pliaient en deux, au bord de l'etabli. Avec ca, elle ne portait pas meme un foulard au cou, vetue d'un petit lainage a dix-huit sous, dans lequel elle grelottait. Pres d'elle, madame Putois, enveloppee de flanelle, matelassee jusqu'aux oreilles, repassait un jupon, qu'elle tournait autour de la planche a robe, dont le petit bout etait pose sur le dossier d'une chaise; et, par terre, un drap jete empechait le jupon de se salir en frolant le carreau. Gervaise occupait a elle seule la moitie de l'etabli, avec des rideaux de mousseline brodee, sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allonges, pour eviter les faux plis. Tout d'un coup, le cafe qui se mit a couler bruyamment, lui fit lever la tete. C'etait ce louchon d'Augustine qui venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfoncant une cuiller dans le filtre. -- Veux-tu te tenir tranquille! cria Gervaise. Qu'est-ce que tu as donc dans le corps? Nous allons boire de la boue, maintenant. Maman Coupeau avait aligne cinq verres sur un coin libre de l'etabli. Alors, les ouvrieres lacherent leur travail. La patronne versait toujours le cafe elle-meme, apres avoir mis deux morceaux de sucre dans chaque verre. C'etait l'heure attendue de la journee. Ce jour-la, comme chacune prenait son verre et s'accroupissait sur un petit banc, devant la mecanique, la porte de la rue s'ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante. -- Ah! mes enfants, dit-elle, ca vous coupe en deux! Je ne sens plus mes oreilles. Quel gredin de froid! -- Tiens! c'est madame Poisson! s'ecria Gervaise. Ah bien! vous arrivez a propos... Vous allez prendre du cafe avec nous. -- Ma foi! ce n'est pas de refus... Rien que pour traverser la rue, on a l'hiver dans les os. Il restait du cafe, heureusement. Maman Coupeau alla chercher un sixieme verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse. Les ouvrieres s'ecarterent, firent a celle-ci une petite place pres de la mecanique. Elle grelotta un instant, le nez rouge, serrant ses mains raidies autour de son verre, pour se rechauffer. Elle venait de chez l'epicier, ou l'on gelait, rien qu'a attendre un quart de gruyere. Et elle s'exclamait sur la grosse chaleur de la boutique: vrai, on aurait cru entrer dans un four, ca aurait suffi pour reveiller un mort, tant ca vous chatouillait agreablement la peau. Puis, degourdie, elle allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les six, elles siroterent lentement leur cafe, au milieu de la besogne interrompue, dans l'etouffement moite des linges qui fumaient. Maman Coupeau et Virginie seules etaient assises sur des chaises; les autres, sur leurs petits bancs, semblaient par terre; meme ce louchon d'Augustine avait tire un coin du drap, sous le jupon, pour s'etendre. On ne parla pas tout de suite, les nez dans les verres, goutant le cafe. -- Il est tout de meme bon, declara Clemence. Mais elle faillit etrangler, prise d'une quinte. Elle appuyait sa tete contre le mur pour tousser plus fort. -- Vous etes joliment pincee, dit Virginie. Ou avez-vous donc empoigne ca? -- Est-ce qu'on sait! reprit Clemence, en s'essuyant la figure avec sa manche. Ca doit etre l'autre soir. Il y en avait deux qui se depiautaient, a la sortie du _Grand-Balcon_. J'ai voulu voir, je suis restee la, sous la neige. Ah! quelle roulee! c'etait a mourir de rire. L'une avait le nez arrache; le sang giclait par terre. Lorsque l'autre a vu le sang, un grand echalas comme moi, elle a pris ses cliques et ses claques... Alors, la nuit, j'ai commence a tousser. Il faut dire aussi que ces hommes sont d'un bete, quand ils couchent avec une femme; ils vous decouvrent toute la nuit... -- Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous crevez, ma petite. -- Et si ca m'amuse de me crever, moi!... Avec ca que la vie est drole. S'escrimer toute la sainte journee pour gagner cinquante-cinq sous, se bruler le sang du matin au soir devant la mecanique, non, vous savez, j'en ai par-dessus la tete!... Allez, ce rhume-la ne me rendra pas le service de m'emporter; il s'en ira comme il est venu. Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clemence, qui, dans les bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche, attristait toujours le monde par ses idees de crevaison, quand elle etait a l'atelier. Gervaise la connaissait bien et se contenta de dire: -- Vous n'etes pas gaie, les lendemains de noce, vous! Le vrai etait que Gervaise aurait mieux aime qu'on ne parlat pas de batteries de femmes. Ca l'ennuyait, a cause de la fessee du lavoir, quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les quilles et de giroflees a cinq feuilles. Justement, Virginie la regardait en souriant. -- Oh! murmura-t-elle, j'ai vu un crepage de chignons, hier. Elles s'echarpillaient... -- Qui donc? demanda madame Putois. -- L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite blonde... Une gale, cette fille! Elle criait a l'autre: " Oui, oui, t'as decroche un enfant a la fruitiere, meme que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me payes pas. " Et elle en debagoulait, fallait voir! L'accoucheuse, la-dessus, lui a lache une baffre, v'lan! en plein museau. Voila alors que ma sacree gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et qu'elle la graffigne, et qu'elle la deplume, oh! mais aux petits ognons! Il a fallu que le charcutier la lui retirat des pattes. Les ouvrieres eurent un rire de complaisance. Puis, toutes burent une petite gorgee de cafe, d'un air gueulard. -- Vous croyez ca, vous, qu'elle a decroche un enfant? reprit Clemence. -- Dame! le bruit a couru dans le quartier, repondit Virginie. Vous comprenez, je n'y etais pas... C'est dans le metier, d'ailleurs. Toutes en decrochent. -- Ah bien! dit madame Putois, on est trop bete de se confier a elles. Merci, pour se faire estropier!... Voyez-vous, il y a un moyen souverain. Tous les soirs on avale un verre d'eau benite en se tracant sur le ventre trois signes de croix avec le pouce. Ca s'en va comme un vent. Maman Coupeau, qu'on croyait endormie, hocha la tete pour protester. Elle connaissait un autre moyen, infaillible celui-la. Il fallait manger un oeuf dur toutes les deux heures et s'appliquer des feuilles d'epinard sur les reins. Les quatre autres femmes resterent graves. Mais ce louchon d'Augustine, dont les gaietes partaient toutes seules, sans qu'on sut jamais pourquoi, lacha le gloussement de poule qui etait son rire a elle. On l'avait oubliee. Gervaise releva le jupon, l'apercut sur le drap qui se roulait comme un goret, les jambes en l'air. Et elle la tira de la-dessous, la mit debout d'une claque. Qu'est-ce qu'elle avait a rire, cette dinde? Est-ce qu'elle devait ecouter, quand des grandes personnes causaient! D'abord, elle allait reporter le linge d'une amie de madame Lerat, aux Batignolles. Tout en parlant, la patronne lui enfilait le panier au bras et la poussait vers la porte. Le louchon, rechignant, sanglotant, s'eloigna en trainant les pieds dans la neige. Cependant, maman Coupeau, madame Putois et Clemence discutaient l'efficacite des oeufs durs et des feuilles d'epinard. Alors, Virginie, qui restait reveuse, son verre de cafe a la main, dit tout bas: -- Mon Dieu! on se cogne, on s'embrasse, ca va toujours, quand on a bon coeur... Et, se penchant vers Gervaise, avec un sourire: -- Non, bien sur, je ne vous en veux pas... L'affaire du lavoir, vous vous souvenez? La blanchisseuse demeura toute genee. Voila ce qu'elle craignait. Maintenant, elle devinait qu'il allait etre question de Lantier et d'Adele. La mecanique ronflait, un redoublement de chaleur rayonnait du tuyau rouge. Dans cet assoupissement, les ouvrieres, qui faisaient durer leur cafe pour se remettre a l'ouvrage le plus tard possible, regardaient la neige de la rue, avec des mines gourmandes et alanguies. Elles en etaient aux confidences; elles disaient ce qu'elles auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs de rente; elles n'auraient rien fait du tout, elles seraient restees comme ca des apres-midi a se chauffer, en crachant de loin sur la besogne. Virginie s'etait rapprochee de Gervaise, de facon a ne pas etre entendue des autres. Et Gervaise se sentait toute lache, a cause sans doute de la trop grande chaleur, si molle et si lache, qu'elle ne trouvait pas la force de detourner la conversation; meme elle attendait les paroles de la grande brune, le coeur gros d'une emotion dont elle jouissait sans se l'avouer. -- Je ne vous fais pas de la peine au moins? reprit la couturiere. Vingt fois deja, ca m'est venu sur la langue. Enfin, puisque nous sommes la-dessus... C'est pour causer, n'est-ce pas?... Ah! bien sur, non, je ne vous en veux pas de ce qui s'est passe. Parole d'honneur! je n'ai pas garde ca de rancune contre vous. Elle tourna le fond de son cafe dans le verre, pour avoir tout le sucre, puis elle but trois gouttes, avec un petit sifflement des levres. Gervaise, la gorge serree, attendait toujours, et elle se demandait si reellement Virginie lui avait pardonne sa fessee tant que ca; car elle voyait, dans ses yeux noirs, des etincelles jaunes s'allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis sa rancune dans sa poche avec son mouchoir par-dessus. -- Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On venait de vous faire une salete, une abomination... Oh! je suis juste, allez! Moi, j'aurais pris un couteau. Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord du verre. Et elle quitta sa voix trainante, elle ajouta rapidement, sans s'arreter: -- Aussi ca ne leur a pas porte bonheur, ah! Dieu de Dieu! non, pas bonheur du tout!... Ils etaient alles demeurer au diable, du cote de la Glaciere, dans une sale rue ou il y a toujours de la boue jusqu'aux genoux. Moi, deux jours apres, je suis partie un matin pour dejeuner avec eux; une fiere course d'omnibus, je vous assure! Eh bien! ma chere, je les ai trouves en train de se houspiller deja. Vrai, comme j'entrais, ils s'allongeaient des calottes. Hein! en voila des amoureux!... Vous savez qu'Adele ne vaut pas la corde pour la pendre. C'est ma soeur, mais ca ne m'empeche pas de dire qu'elle est dans la peau d'une fiere salope. Elle m'a fait un tas de cochonneries; ca serait trop long a conter, puis ce sont des affaires a regler entre nous... Quant a Lantier, dame! vous le connaissez, il n'est pas bon non plus. Un petit monsieur, n'est-ce pas? qui vous enleve le derriere pour un oui, pour un non! Et il ferme le poing, lorsqu'il tape... Alors donc ils se sont echignes en conscience. Quand on montait l'escalier, on les entendait se bucher. Un jour meme, la police est venue. Lantier avait voulu une soupe a l'huile, une horreur qu'ils mangent dans le Midi; et, comme Adele trouvait ca infect, ils se sont jete la bouteille d'huile a la figure, la casserole, la soupiere, tout le tremblement; enfin, une scene a revolutionner un quartier. Elle raconta d'autres tueries, elle ne tarissait pas sur le menage, savait des choses a faire dresser les cheveux sur la tete. Gervaise ecoutait toute cette histoire, sans un mot, la face pale, avec un pli nerveux aux coins des levres qui ressemblait a un petit sourire. Depuis bientot sept ans, elle n'avait plus entendu parler de Lantier. Jamais elle n'aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmure a son oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l'estomac. Non, elle ne se savait pas une telle curiosite de ce que devenait ce malheureux, qui s'etait si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus etre jalouse d'Adele, maintenant; mais elle riait tout de meme en dedans des raclees du menage, elle voyait le corps de cette fille plein de bleus, et ca la vengeait, ca l'amusait. Aussi serait-elle restee la jusqu'au lendemain matin, a ecouter les rapports de Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu'elle ne voulait pas paraitre interessee tant que ca. C'etait comme si, brusquement, on comblait un trou pour elle; son passe, a cette heure, allait droit a son present. Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre; elle sucait le sucre, les yeux a demi fermes. Alors, Gervaise, comprenant qu'elle devait dire quelque chose, prit un air indifferent, demanda: -- Et ils demeurent toujours a la Glaciere? -- Mais non! repondit l'autre; je ne vous ai donc pas raconte?..... Voici huit jours qu'ils ne sont plus ensemble. Adele, un beau matin, a emporte ses frusques, et Lantier n'a pas couru apres, je vous assure. La blanchisseuse laissa echapper un leger cri, repetant tout haut: -- Ils ne sont plus ensemble! -- Qui donc? demanda Clemence, en interrompant sa conversation avec maman Coupeau et madame Putois. -- Personne, dit Virginie; des gens que vous ne connaissez pas. Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment emue. Elle se rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir a recommencer ses histoires. Puis, tout d'un coup, elle lui demanda ce qu'elle ferait, si Lantier venait roder autour d'elle; car, enfin, les hommes sont si droles, Lantier etait bien capable de retourner a ses premieres amours. Gervaise se redressa, se montra tres nette, tres digne. Elle etait mariee, elle mettrait Lantier dehors, voila tout. Il ne pouvait plus y avoir rien entre eux, meme pas une poignee de mains. Vraiment, elle manquerait tout a fait de coeur, si elle regardait un jour cet homme en face. -- Je sais bien, dit-elle, Etienne est de lui, il y a un lien que je ne peux pas rompre. Si Lantier a le desir d'embrasser Etienne, je le lui enverrai, parce qu'il est impossible d'empecher un pere d'aimer son enfant... Mais quant a moi, voyez-vous, madame Poisson, je me laisserais plutot hacher en petits morceaux que de lui permettre de me toucher du bout du doigt. C'est fini. En prononcant ces derniers mots, elle traca en l'air une croix, comme pour sceller a jamais son serment. Et, desireuse de rompre la conversation, elle parut s'eveiller en sursaut, elle cria aux ouvrieres: -- Dites donc, vous autres! est-ce que vous croyez que le linge se repasse tout seul?... En voila des flemmes!... Houp! a l'ouvrage! Les ouvrieres ne se presserent pas, engourdies d'une torpeur de paresse, les bras abandonnes sur leurs jupes, tenant toujours d'une main leurs verres vides, ou un peu de marc de cafe restait. Elles continuerent de causer. -- C'etait la petite Celestine, disait Clemence. Je l'ai connue. Elle avait la folie des poils de chat..... Vous savez, elle voyait des poils de chat partout, elle tournait toujours la langue comme ca, parce qu'elle croyait avoir des poils de chat plein la bouche. -- Moi, reprenait madame Putois, j'ai eu pour amie une femme qui avait un ver... Oh! ces animaux-la ont des caprices!... Il lui tortillait le ventre, quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous pensez, le mari gagnait sept francs, ca passait en gourmandises pour le ver... -- Je l'aurais guerie tout de suite, moi, interrompait maman Coupeau. Mon Dieu! oui, on avale une souris grillee. Ca empoisonne le ver du coup. Gervaise elle-meme avait glisse de nouveau a une faineantise heureuse. Mais elle se secoua, elle se mit debout. Ah bien! en voila une apres-midi passee a faire les rosses! C'etait ca qui n'emplissait pas la bourse! Elle retourna la premiere a ses rideaux; mais elle les trouva salis d'une tache de cafe, et elle dut, avant de reprendre le fer, frotter la tache avec un linge mouille. Les ouvrieres s'etiraient devant la mecanique, cherchaient leurs poignees en rechignant. Des que Clemence se remua, elle eut un acces de toux, a cracher sa langue; puis, elle acheva sa chemise d'homme, dont elle epingla les manchettes et le col. Madame Putois s'etait remise a son jupon. -- Eh bien! au revoir, dit Virginie. J'etais descendue chercher un quart de gruyere. Poisson doit croire que le froid m'a gelee en route. Mais, comme elle avait deja fait trois pas sur le trottoir, elle rouvrit la porte pour crier qu'elle voyait Augustine au bout de la rue, en train de glisser sur la glace avec des gamins. Cette gredine-la etait partie depuis deux grandes heures. Elle accourut rouge, essoufflee, son panier au bras, le chignon emplatre par une boule de neige; et elle se laissa gronder d'un air sournois, en racontant qu'on ne pouvait pas marcher, a cause du verglas. Quelque voyou avait du, par blague, lui fourrer des morceaux de glace dans les poches; car, au bout d'un quart d'heure, ses poches se mirent a arroser la boutique comme des entonnoirs. Maintenant, les apres-midi se passaient toutes ainsi. La boutique, dans le quartier, etait le refuge des gens frileux. Toute la rue de la Goutte-d'Or savait qu'il y faisait chaud. Il y avait sans cesse la des femmes bavardes qui prenaient un air de feu devant la mecanique, leurs jupes troussees jusqu'aux genoux, faisant la petite chapelle. Gervaise avait l'orgueil de cette bonne chaleur, et elle attirait le monde, elle tenait salon, comme disaient mechamment les Lorilleux et les Boche. Le vrai etait qu'elle restait obligeante et secourable, au point de faire entrer les pauvres, quand elle les voyait grelotter dehors. Elle se prit surtout d'amitie pour un ancien ouvrier peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans la maison une soupente, ou il crevait de faim et de froid; il avait perdu ses trois fils en Crimee, il vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu'il ne pouvait plus tenir un pinceau. Des que Gervaise apercevait le pere Bru, pietinant dans la neige pour se rechauffer, elle l'appelait, elle lui menageait une place pres du poele; souvent meme elle le forcait a manger un morceau de pain avec du fromage. Le pere Bru, le corps voute, la barbe blanche, la face ridee comme une vieille pomme, demeurait des heures sans rien dire, a ecouter le gresillement du coke. Peut-etre evoquait-il ses cinquante annees de travail sur des echelles, le demi-siecle passe a peindre des portes et a blanchir des plafonds aux quatre coins de Paris. -- Eh bien! pere Bru, lui demandait parfois la blanchisseuse, a quoi pensez-vous? -- A rien, a toutes sortes de choses, repondait-il d'un air hebete. Les ouvrieres plaisantaient, racontaient qu'il avait des peines de coeur. Mais lui, sans les entendre, retombait dans son silence, dans son attitude morne et reflechie. A partir de cette epoque, Virginie reparla souvent de Lantier a Gervaise. Elle semblait se plaire a l'occuper de son ancien amant, pour le plaisir de l'embarrasser, en faisant des suppositions. Un jour, elle dit l'avoir rencontre; et, comme la blanchisseuse restait muette, elle n'ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa entendre qu'il lui avait longuement parle d'elle, avec beaucoup de tendresse. Gervaise etait tres troublee par ces conversations chuchotees a voix basse, dans un angle de la boutique. Le nom de Lantier lui causait toujours une brulure au creux de l'estomac, comme si cet homme eut laisse la, sous la peau, quelque chose de lui. Certes, elle se croyait bien solide, elle voulait vivre en honnete femme, parce que l'honnetete est la moitie du bonheur. Aussi ne songeaitelle pas a Coupeau, dans cette affaire, n'ayant rien a se reprocher contre son mari, pas meme en pensee. Elle songeait au forgeron, le coeur tout hesitant et malade. Il lui semblait que le retour du souvenir de Lantier en elle, cette lente possession dont elle etait reprise, la rendait infidele a Goujet, a leur amour inavoue, d'une douceur d'amitie. Elle vivait des journees tristes, lorsqu'elle se croyait coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu n'avoir de l'affection que pour lui, en dehors de son menage. Cela se passait tres haut en elle, au-dessus de toutes les saletes, dont Virginie guettait le feu sur son visage. Quand le printemps fut venu, Gervaise alla se refugier aupres de Goujet. Elle ne pouvait plus ne reflechir a rien, sur une chaise, sans penser aussitot a son premier amant; elle le voyait quitter Adele, remettre son linge au fond de leur ancienne malle, revenir chez elle, avec la malle sur la voiture. Les jours ou elle sortait, elle etait prise tout d'un coup de peurs betes, dans la rue; elle croyait entendre le pas de Lantier derriere elle, elle n'osait pas se retourner, tremblante, s'imaginant sentir ses mains la saisir a la taille. Bien sur, il devait l'espionner; il tomberait sur elle une apres-midi; et cette idee lui donnait des sueurs froides, parce qu'il l'embrasserait certainement dans l'oreille, comme il le faisait par taquinerie, autrefois. C'etait ce baiser qui l'epouvantait; a l'avance, il la rendait sourde, il l'emplissait d'un bourdonnement, dans lequel elle ne distinguait plus que le bruit de son coeur battant a grands coups. Alors, des que ces peurs la prenaient, la forge etait son seul asile; elle y redevenait tranquille et souriante, sous la protection de Goujet, dont le marteau sonore mettait en fuite ses mauvais reves. Quelle heureuse saison! La blanchisseuse soignait d'une facon particuliere sa pratique de la rue des Portes-Blanches; elle lui reportait toujours son linge elle-meme, parce que cette course, chaque vendredi, etait un pretexte tout trouve pour passer rue Marcadet et entrer a la forge. Des qu'elle tournait le coin de la rue, elle se sentait legere, gaie, comme si elle faisait une partie de campagne, au milieu de ces terrains vagues, bordes d'usines grises; la chaussee noire de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, l'amusaient autant qu'un sentier de mousse dans un bois de la banlieue, s'enfoncant entre de grands bouquets de verdure; et elle aimait l'horizon blafard, raye par les hautes cheminees des fabriques, la butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses, percees des trous reguliers de leurs fenetres. Puis, elle ralentissait le pas en arrivant, sautant les flaques d'eau, prenant plaisir a traverser les coins deserts et embrouilles du chantier de demolitions. Au fond, la forge luisait, meme en plein midi. Son coeur sautait a la danse des marteaux. Quand elle entrait, elle etait toute rouge, les petits cheveux blonds de sa nuque envoles comme ceux d'une femme qui arrive a un rendez-vous. Goujet l'attendait, les bras nus, la poitrine nue, tapant plus fort sur l'enclume, ces jours-la, pour se faire entendre de plus loin. Il la devinait, l'accueillait d'un bon rire silencieux, dans sa barbe jaune. Mais elle ne voulait pas qu'il se derangeat de son travail, elle le suppliait de reprendre le marteau, parce qu'elle l'aimait davantage, lorsqu'il le brandissait de ses gros bras, bossues de muscles. Elle allait donner une legere claque sur la joue d'Etienne pendu au soufflet, et elle restait la une heure, a regarder les boulons. Ils n'echangeaient pas dix paroles. Ils n'auraient pas mieux satisfait leur tendresse dans une chambre, enfermes a double tour. Les ricanements de Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, ne les genaient guere, car ils ne les entendaient meme plus. Au bout d'un quart d'heure, elle commencait a etouffer un peu, la chaleur, l'odeur forte, les fumees qui montaient, l'etourdissaient, tandis que les coups sourds la secouaient des talons a la gorge. Elle ne desirait plus rien alors, c'etait son plaisir. Goujet l'aurait serree dans ses bras que ca ne lui aurait pas donne une emotion si grosse. Elle se rapprochait de lui, pour sentir le vent de son marteau sur sa joue, pour etre dans le coup qu'il tapait. Quand des etincelles piquaient ses mains tendres, elle ne les retirait pas, elle jouissait au contraire de cette pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien sur, devinait le bonheur qu'elle goutait la; il reservait pour le vendredi les ouvrages difficiles, afin de lui faire la cour avec toute sa force et toute son adresse; il ne se menageait plus, au risque de fendre les enclumes en deux, haletant, les reins vibrant de la joie qu'il lui donnait. Pendant un printemps, leurs amours emplirent ainsi la forge d'un grondement d'orage. Ce fut une idylle dans une besogne de geant, au milieu du flamboiement de la houille, de l'ebranlement du hangar, dont la carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer ecrase, petri comme de la cire rouge, gardait les marques rudes de leurs tendresses. Le vendredi, quand la blanchisseuse quittait la Gueule-d'Or, elle remontait lentement la rue des Poissonniers, contentee, lassee, l'esprit et la chair tranquilles. Peu a peu, sa peur de Lantier diminua, elle redevint raisonnable. A cette epoque, elle aurait encore vecu tres heureuse, sans Coupeau, qui tournait mal, decidement. Un jour, elle revenait justement de la forge, lorsqu'elle crut reconnaitre Coupeau dans l'Assommoir du pere Colombe, en train de se payer des tournees de vitriol, avec Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif. Elle passa vite, pour ne pas avoir l'air de les moucharder. Mais elle se retourna: c'etait bien Coupeau qui se jetait son petit verre de schnick dans le gosier, d'un geste familier deja. Il mentait donc, il en etait donc a l'eau-de-vie, maintenant! Elle rentra desesperee; toute son epouvante de l'eau-de-vie la reprenait. Le vin, elle le pardonnait, parce que le vin nourrit l'ouvrier; les alcools, au contraire, etaient des saletes, des poisons qui otaient a l'ouvrier le gout du pain. Ah! le gouvernement aurait bien du empecher la fabrication de ces cochonneries! En arrivant rue de la Goutte-d'Or, elle trouva toute la maison bouleversee. Ses ouvrieres avaient quitte l'etabli, et etaient dans la cour, a regarder en l'air. Elle interrogea Clemence. -- C'est le pere Bijard qui flanque une roulee a sa femme, repondit la repasseuse. Il etait sous la porte, gris comme un Polonais, a la guetter revenir du lavoir... Il lui a fait grimper l'escalier a coups de poing, et maintenant il l'assomme la-haut, dans leur chambre... Tenez, entendez-vous les cris? Gervaise monta rapidement. Elle avait de l'amitie pour madame Bijard, sa laveuse, qui etait une femme d'un grand courage. Elle esperait mettre le hola. En haut, au sixieme, la porte de la chambre etait restee ouverte, quelques locataires s'exclamaient sur le carre, tandis que madame Boche, devant la porte, criait: -- Voulez-vous bien finir!... On va aller chercher les sergents de ville, entendez-vous! Personne n'osait se risquer dans la chambre, parce qu'on connaissait Bijard, une bete brute quand il etait soul. Il ne dessoulait jamais, d'ailleurs. Les rares jours ou il travaillait, il posait un litre d'eau-de-vie pres de son etau de serrurier, buvant au goulot toutes les demi-heures. Il ne se soutenait plus autrement, il aurait pris feu comme une torche, si l'on avait approche une allumette de sa bouche. -- Mais on ne peut pas la laisser massacrer! dit Gervaise toute tremblante. Et elle entra. La chambre, mansardee, tres propre, etait nue et froide, videe par l'ivrognerie de l'homme, qui enlevait les draps du lit pour les boire. Dans la lutte, la table avait roule jusqu'a la fenetre, les deux chaises culbutees etaient tombees, les pieds en l'air. Sur le carreau, au milieu, madame Bijard, les jupes encore trempees par l'eau du lavoir et collees a ses cuisses, les cheveux arraches, saignante, ralait d'un souffle fort, avec des oh! oh! prolonges, a chaque coup de talon de Bijard. Il l'avait d'abord abattue de ses deux poings; maintenant, il la pietinait. -- Ah! garce!... ah! garce!... ah! garce!... grognait-il d'une voix etouffee, accompagnant de ce mot chaque coup, s'affolant a le repeter, frappant plus fort a mesure qu'il s'etranglait davantage. Puis, la voix lui manqua, il continua de taper sourdement, follement, raidi dans sa cotte et son bourgeron deguenilles, la face bleuie sous sa barbe sale, avec son front chauve tache de grandes plaques rouges. Sur le carre, les voisins disaient qu'il la battait paree qu'elle lui avait refuse vingt sous, le matin. On entendit la voix de Boche, au bas de l'escalier. Il appelait madame Boche, il lui criait: -- Descends, laisse-les se tuer, ca fera de la canaille de moins. Cependant, le pere Bru avait suivi Gervaise dans la chambre. A eux deux, ils tachaient de raisonner le serrurier, de le pousser vers la porte. Mais il se retournait, muet, une ecume aux levres; et, dans ses yeux pales, l'alcool flambait, allumait une flamme de meurtre. La blanchisseuse eut le poignet meurtri; le vieil ouvrier alla tomber sur la table. Par terre, madame Bijard soufflait plus fort, la bouche grande ouverte, les paupieres closes. A present, Bijard la manquait; il revenait, s'acharnait, frappait a cote, enrage, aveugle, s'attrapant lui-meme avec les claques qu'il envoyait dans le vide. Et, pendant toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin de la chambre, la petite Lalie, alors agee de quatre ans, qui regardait son pere assommer sa mere. L'enfant tenait entre ses bras, comme pour la proteger, sa soeur Henriette, sevree de la veille. Elle etait debout, la tete serree dans une coiffe d'indienne, tres pale, l'air serieux. Elle avait un large regard noir, d'une fixite pleine de pensees, sans une larme. Quand Bijard eut rencontre une chaise et se fut etale sur le carreau, ou on le laissa ronfler, le pere Bru aida Gervaise a relever madame Bijard. Maintenant, celle-ci pleurait a gros sanglots; et Lalie, qui s'etait approchee, la regardait pleurer, habituee a ces choses, resignee deja. La blanchisseuse, en redescendant, au milieu de la maison calmee, voyait toujours devant elle ce regard d'enfant de quatre ans, grave et courageux comme un regard de femme. -- Monsieur Coupeau est sur le trottoir d'en face, lui cria Clemence, des qu'elle l'apercut. Il a l'air joliment poivre! Coupeau traversait justement la rue. Il faillit enfoncer un carreau d'un coup d'epaule, en manquant la porte. Il avait une ivresse blanche, les dents serrees, le nez pince. Et Gervaise reconnut tout de suite le vitriol de l'Assommoir, dans le sang empoisonne qui lui blemissait la peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle faisait les jours ou il avait le vin bon enfant. Mais il la bouscula, sans desserrer les levres; et, en passant, en gagnant de lui-meme son lit, il leva le poing sur elle. Il ressemblait a l'autre, au soulard qui ronflait la-haut, las d'avoir tape. Alors, elle resta toute froide, elle pensait aux hommes, a son mari, a Goujet, a Lantier, le coeur coupe, desesperant d'etre jamais heureuse. VII La fete de Gervaise tombait le 19 juin. Les jours de fete, chez les Coupeau, on mettait les petits plats dans les grands; c'etaient des noces dont on sortait ronds comme des balles, le ventre plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage general de la monnaie. Des qu'on avait quatre sous, dans le menage, on les bouffait. On inventait des saints sur l'almanach, histoire de se donner des pretextes de gueuletons. Virginie approuvait joliment Gervaise de se fourrer de bons morceaux sous le nez. Lorsqu'on a un homme qui boit tout, n'est-ce pas? c'est pain benit de ne pas laisser la maison s'en aller en liquides et de se garnir d'abord l'estomac. Puisque l'argent filait quand meme, autant valait-il faire gagner au boucher qu'au marchand de vin. Et Gervaise, agourmandie, s'abandonnait a cette excuse. Tant pis! ca venait de Coupeau, s'ils n'economisaient plus un rouge liard. Elle avait encore engraisse, elle boitait davantage, parce que sa jambe, qui s'enflait de graisse, semblait se raccourcir a mesure. Cette annee-la, un mois a l'avance, on causa de la fete. On cherchait des plats, on s'en lechait les levres. Toute la boutique avait une sacree envie de nocer. Il fallait une rigolade a mort, quelque chose de pas ordinaire et de reussi. Mon Dieu! on ne prenait pas tous les jours du bon temps. La grosse preoccupation de la blanchisseuse etait de savoir qui elle inviterait; elle desirait douze personnes a table, pas plus, pas moins. Elle, son mari, maman Coupeau, madame Lerat, ca faisait deja quatre personnes de la famille. Elle aurait aussi les Goujet et les Poisson. D'abord, elle s'etait bien promis de ne pas inviter ses ouvrieres, madame Putois et Clemence, pour ne pas les rendre trop familieres; mais, comme on parlait toujours de la fete devant elles et que leurs nez s'allongeaient, elle finit par leur dire de venir. Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, voulant absolument completer les douze, elle se reconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient autour d'elle depuis quelque temps; du moins, il fut convenu que les Lorilleux descendraient diner et qu'on ferait la paix, le verre a la main. Bien sur, on ne peut pas toujours rester brouille dans les familles. Puis, l'idee de la fete attendrissait tous les coeurs. C'etait une occasion impossible a refuser. Seulement, quand les Boche connurent le raccommodement projete, ils se rapprocherent aussitot de Gervaise, avec des politesses, des sourires obligeants; et il fallut les prier aussi d'etre du repas. Voila! on serait quatorze, sans compter les enfants. Jamais elle n'avait donne un diner pareil, elle en etait tout effaree et glorieuse. La fete tombait justement un lundi. C'etait une chance: Gervaise comptait sur l'apres-midi du dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi, comme les repasseuses baclaient leur besogne, il y eut une longue discussion dans la boutique, afin de savoir ce qu'on mangerait, decidement. Une seule piece etait adoptee depuis trois semaines: une oie grasse rotie. On en causait avec des yeux gourmands. Meme, l'oie etait achetee. Maman Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser a Clemence et a madame Putois. Et il y eut des exclamations, tant la bete parut enorme, avec sa peau rude, ballonnee de graisse jaune. -- Avant ca, le pot-au-feu, n'est-ce pas? dit Gervaise. Le potage et un petit morceau de bouilli, c'est toujours bon..... Puis, il faudrait un plat a la sauce. La grande Clemence proposa du lapin; mais on ne mangeait que de ca; tout le monde en avait par-dessus la tete. Gervaise revait quelque chose de plus distingue. Madame Putois ayant parle d'une blanquette de veau, elles se regarderent toutes avec un sourire qui grandissait. C'etait une idee; rien ne ferait l'effet d'une blanquette de veau. -- Apres, reprit Gervaise, il faudrait encore un plat a la sauce. Maman Coupeau songea a du poisson. Mais les autres eurent une grimace, en tapant leurs fers plus fort. Personne n'aimait le poisson; ca ne tenait pas a l'estomac, et c'etait plein d'aretes. Ce louchon d'Augustine ayant ose dire qu'elle aimait la raie, Clemence lui ferma le bec d'une bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une epinee de cochon aux pommes de terre, qui avait de nouveau epanoui les visages, lorsque Virginie entra comme un coup de vent, la figure allumee. -- Vous arrivez bien! cria Gervaise. Maman Coupeau, montrez-lui donc la bete. Et maman Coupeau alla chercher une seconde fois l'oie grasse, que Virginie dut prendre sur ses mains. Elle s'exclama. Sacredie! qu'elle etait lourde! Mais elle la posa tout de suite au bord de l'etabli, entre un jupon et un paquet de chemises. Elle avait la cervelle ailleurs; elle emmena Gervaise dans la chambre du fond. -- Dites donc, ma petite, murmura-t-elle rapidement, je veux vous avertir...... Vous ne devineriez jamais qui j'ai rencontre au bout de la rue? Lantier, ma chere! Il est la a roder, a guetter..... Alors, je suis accourue. Ca m'a effrayee pour vous, vous comprenez. La blanchisseuse etait devenue toute pale. Que lui voulait-il donc, ce malheureux? Et justement il tombait en plein dans les preparatifs de la fete. Jamais elle n'avait eu de chance; on ne pouvait pas lui laisser prendre un plaisir tranquillement. Mais Virginie lui repondait qu'elle etait bien bonne de se tourner la bile. Pardi! si Lantier s'avisait de la suivre, elle appellerait un agent et le ferait coffrer. Depuis un mois que son mari avait obtenu sa place de sergent de ville, la grande brune prenait des allures cavalieres et parlait d'arreter tout le monde. Comme elle elevait la voix, en souhaitant d'etre pincee dans la rue, a la seule fin d'emmener elle-meme l'insolent au poste et de le livrer a Poisson, Gervaise, d'un geste, la supplia de se taire, parce que les ouvrieres ecoutaient. Elle rentra la premiere dans la boutique; elle reprit, en affectant beaucoup de calme: -- Maintenant, il faudrait un legume? -- Hein? des petits pois au lard, dit Virginie. Moi, je ne mangerais que de ca. -- Oui, oui, des petits pois au lard! approuverent toutes les autres, pendant qu'Augustine, enthousiasmee, enfoncait de grands coups de tisonnier dans la mecanique. Le lendemain dimanche, des trois heures, maman Coupeau alluma les deux fourneaux de la maison et un troisieme fourneau en terre emprunte aux Boche. A trois heures et demie, le pot-au-feu bouillait dans une grosse marmite, pretee par le restaurant d'a cote, la marmite du menage ayant semble trop petite. On avait decide d'accommoder la veille la blanquette de veau et l'epinee de cochon, parce que ces plats-la sont meilleurs rechauffes; seulement, on ne lierait la sauce de la blanquette qu'au moment de se mettre a table. Il resterait encore bien assez de besogne pour le lundi, le potage, les pois au lard, l'oie rotie. La chambre du fond etait tout eclairee par les trois brasiers; des roux graillonnaient dans les poelons, avec une fumee forte de farine brulee; tandis que la grosse marmite soufflait des jets de vapeur comme une chaudiere, les flancs secoues par des glouglous graves et profonds. Maman Coupeau et Gervaise, un tablier blanc noue devant elles, emplissaient la piece de leur hate a eplucher du persil, a courir apres le poivre et le sel, a tourner la viande avec la mouvette de bois. Elles avaient mis Coupeau dehors pour debarrasser le plancher. Mais elles eurent quand meme du monde sur le dos toute l'apres-midi. Ca sentait si bon la cuisine, dans la maison, que les voisines descendirent les unes apres les autres, entrerent sous des pretextes, uniquement pour savoir ce qui cuisait; et elles se plantaient la, en attendant que la blanchisseuse fut forcee de lever les couvercles. Puis, vers cinq heures, Virginie parut; elle avait encore vu Lantier; decidement, ou ne mettait plus les pieds dans la rue sans le rencontrer. Madame Boche, elle aussi, venait de l'apercevoir au coin du trottoir, avancant la tete d'un air sournois. Alors, Gervaise, qui justement allait acheter un sou d'ognons brules pour le pot-au-feu, fut prise d'un tremblement et n'osa plus sortir; d'autant plus que la concierge et la couturiere l'effrayaient beaucoup en racontant des histoires terribles, des hommes attendant des femmes avec des couteaux et des pistolets caches sous leur redingote. Dame, oui! on lisait ca tous les jours dans les journaux; quand un de ces gredins-la enrage de retrouver une ancienne heureuse, il devient capable de tout. Virginie offrit obligeamment de courir chercher les ognons brules. Il fallait s'aider entre femmes, on ne pouvait pas laisser massacrer cette pauvre petite. Lorsqu'elle revint, elle dit que Lantier n'etait plus la; il avait du filer, en se sachant decouvert. La conversation, autour des poelons, n'en roula pas moins sur lui jusqu'au soir. Madame Boche ayant conseille d'instruire Coupeau, Gervaise montra une grande frayeur et la supplia de ne jamais lacher un mot de ces choses. Ah bien! ce serait du propre! Son mari devait deja se douter de l'affaire, car depuis quelques jours, en se couchant, il jurait et donnait des coups de poing dans le mur. Elle en restait les mains tremblantes, a l'idee que deux hommes se mangeraient pour elle; elle connaissait Coupeau, il etait jaloux a tomber sur Lantier avec ses cisailles. Et pendant que, toutes quatre, elles s'enfoncaient dans ce drame, les sauces, sur les fourneaux garnis de cendre, mijotaient doucement; la blanquette et l'epinee, quand maman Coupeau les decouvrait, avaient un petit bruit, un fremissement discret; le pot-au-feu gardait son ronflement de chantre endormi le ventre au soleil. Elles finirent par se tremper chacune une soupe dans une tasse, pour gouter le bouillon. Enfin, le lundi arriva. Maintenant que Gervaise allait avoir quatorze personnes a diner, elle craignait de ne pas pouvoir caser tout ce monde. Elle se decida a mettre le couvert dans la boutique; et encore, des le matin, mesura-t-elle avec un metre, pour savoir dans quel sens elle placerait la table. Ensuite, il fallut demenager le linge, demonter l'etabli; c'etait l'etabli, pose sur d'autres treteaux, qui devait servir de table. Mais, juste au milieu de tout ce remue-menage, une cliente se presenta et fit une scene, parce qu'elle attendait son linge depuis le vendredi; on se fichait d'elle, elle voulait son linge immediatement. Alors, Gervaise s'excusa, mentit avec aplomb; il n'y avait pas de sa faute, elle nettoyait sa boutique, les ouvrieres reviendraient seulement le lendemain; et elle renvoya la cliente calmee, en lui promettant de s'occuper d'elle a la premiere heure. Puis, lorsque l'autre fut partie, elle eclata en mauvaises paroles. C'est vrai, si l'on ecoutait les pratiques, on ne prendrait pas meme le temps de manger, on se tuerait la vie entiere pour leurs beaux yeux! On n'etait pas des chiens a l'attache, pourtant! Ah bien! quand le Grand Turc en personne serait venu lui apporter un faux-col, quand il se serait agi de gagner cent mille francs, elle n'aurait pas donne un coup de fer ce lundi-la, parce qu'a la fin c'etait son tour de jouir un peu. La matinee entiere fut employee a terminer les achats. Trois fois, Gervaise sortit et rentra chargee comme un mulet. Mais, au moment ou elle repartait pour commander le vin, elle s'apercut qu'elle n'avait plus assez d'argent. Elle aurait bien pris le vin a credit; seulement, la maison ne pouvait pas rester sans le sou, a cause des mille petites depenses auxquelles on ne pense pas. Et, dans la chambre du fond, maman Coupeau et elle se desolerent, calculerent qu'il leur fallait au moins vingt francs. Ou les trouver, ces quatre pieces de cent sous? Maman Coupeau, qui autrefois avait fait le menage d'une petite actrice du theatre des Batignolles, parla la premiere du Mont-de-Piete. Gervaise eut un rire de soulagement. Etait-elle bete! elle n'y songeait plus. Elle plia vivement sa robe de soie noire dans une serviette, qu'elle epingla. Puis, elle cacha elle-meme le paquet sous le tablier de maman Coupeau, en lui recommandant de le tenir bien aplati sur son ventre, a cause des voisins, qui n'avaient pas besoin de savoir; et elle vint guetter sur la porte, pour voir si on ne suivait pas la vieille femme. Mais celle-ci n'etait pas devant le charbonnier, qu'elle la rappela. -- Maman! maman! Elle la fit rentrer dans la boutique, ota de son doigt son alliance, en disant: -- Tenez, mettez ca avec. Nous aurons davantage. Et quand maman Coupeau lui eut rapporte vingt-cinq francs, elle dansa de joie. Elle allait commander en plus six bouteilles de vin cachete pour boire avec le roti. Les Lorilleux seraient ecrases. Depuis quinze jours, c'etait le reve des Coupeau: ecraser les Lorilleux. Est-ce que ces sournois, l'homme et la femme, une jolie paire vraiment, ne s'enfermaient pas quand ils mangeaient un bon morceau, comme s'ils l'avaient vole? Oui, ils bouchaient la fenetre avec une couverture pour cacher la lumiere et faire croire qu'ils dormaient. Naturellement, ca empechait les gens de monter; et ils bafraient seuls, ils se depechaient de s'empiffrer, sans lacher un mot tout haut. Meme, le lendemain, ils se gardaient de jeter leurs os sur les ordures, parce qu'on aurait su alors ce qu'ils avaient mange; madame Lorilleux allait, au bout de la rue, les lancer dans une bouche d'egout; un matin, Gervaise l'avait surprise vidant la son panier plein d'ecales d'huitres. Ah! non, pour sur, ces rapiats n'etaient pas larges des epaules, et toutes ces manigances venaient de leur rage a vouloir paraitre pauvres. Eh bien! on leur donnerait une lecon, on leur prouverait qu'on n'etait pas chien. Gervaise aurait mis sa table en travers de la rue, si elle avait pu, histoire d'inviter chaque passant. L'argent, n'est-ce pas? n'a pas ete invente pour moisir. Il est joli, quand il luit tout neuf au soleil. Elle leur ressemblait si peu maintenant, que, les jours ou elle avait vingt sous, elle s'arrangeait de facon a laisser croire qu'elle en avait quarante. Maman Coupeau et Gervaise parlerent des Lorilleux, en mettant la table, des trois heures. Elles avaient accroche de grands rideaux dans la vitrine; mais, comme il faisait chaud, la porte restait ouverte, la rue entiere passait devant la table. Les deux femmes ne posaient pas une carafe, une bouteille, une saliere, sans chercher a y glisser une intention vexatoire pour les Lorilleux. Elles les avaient places de maniere a ce qu'ils pussent voir le developpement superbe du couvert, et elles leur reservaient la belle vaisselle, sachant bien que les assiettes de porcelaine leur porteraient un coup. -- Non, non, maman, cria Gervaise, ne leur donnez pas ces serviettes-la! J'en ai deux qui sont damassees. -- Ah bien! murmura la vieille femme, ils en creveront, c'est sur. Et elles se sourirent, debout aux deux cotes de cette grande table blanche, ou les quatorze couverts alignes leur causaient un gonflement d'orgueil. Ca faisait comme une chapelle au milieu de la boutique. -- Aussi, reprit Gervaise, pourquoi sont-ils si rats!... Vous savez, ils ont menti, le mois dernier, quand la femme a raconte partout qu'elle avait perdu un bout de chaine d'or, en allant reporter l'ouvrage. Vrai! si celle-la perd jamais quelque chose!... C'etait simplement une facon de pleurer misere et de ne pas vous donner vos cent sous. -- Je ne les ai encore vus que deux fois, mes cent sous, dit maman Coupeau. -Voulez-vous parier! le mois prochain, ils inventeront une autre histoire... Ca explique pourquoi ils bouchent leur fenetre, quand ils mangent un lapin. N'est-ce pas? on serait en droit de leur dire: " Puisque vous mangez un lapin, vous pouvez bien donner cent sous a votre mere. " Oh! ils ont du vice!... Qu'est-ce que vous seriez devenue, si je ne vous avais pas prise avec nous? Maman Coupeau hocha la tete. Ce jour-la, elle etait tout a fait contre les Lorilleux, a cause du grand repas que les Coupeau donnaient. Elle aimait la cuisine, les bavardages autour des casseroles, les maisons mises en l'air par les noces des jours de fete. D'ailleurs, elle s'entendait d'ordinaire assez bien avec Gervaise. Les autres jours, quand elles s'asticotaient ensemble, comme ca arrive dans tous les menages, la vieille femme bougonnait, se disait horriblement malheureuse d'etre ainsi a la merci de sa belle-fille. Au fond, elle devait garder une tendresse pour madame Lorilleux; c'etait sa fille, apres tout. -- Hein? repeta Gervaise, vous ne seriez pas si grasse, chez eux? Et pas de cafe, pas de tabac, aucune douceur!... Dites, est-ce qu'ils vous auraient mis deux matelas a votre lit? -- Non, bien sur, repondit maman Coupeau. Lorsqu'ils vont entrer, je me placerai en face de la porte pour voir leur nez. Le nez des Lorilleux les egayait a l'avance. Mais il s'agissait de ne pas rester plante la, a regarder la table. Les Coupeau avaient dejeune tres tard, vers une heure, avec un peu de charcuterie, parce que les trois fourneaux etaient deja occupes, et qu'ils ne voulaient pas salir la vaisselle lavee pour le soir. A quatre heures les deux femmes furent dans leur coup de feu. L'oie rotissait devant une coquille placee par terre, contre le mur, a cote de la fenetre ouverte; et la bete etait si grosse, qu'il avait fallu l'enfoncer de force dans la rotissoire. Ce louchon d'Augustine, assise sur un petit banc, recevant en plein le reflet d'incendie de la coquille, arrosait l'oie gravement avec une cuiller a long manche. Gervaise s'occupait des pois au lard. Maman Coupeau, la tete perdue au milieu de tous ces plats, tournait, attendait le moment de mettre rechauffer l'epinee et la blanquette. Vers cinq heures, les invites commencerent a arriver. Ce furent d'abord les deux ouvrieres, Clemence et madame Putois, toutes deux endimanchees, la premiere en bleu, la seconde en noir; Clemence tenait un geranium, madame Putois, un heliotrope; et Gervaise, qui justement avait les mains blanches de farine, dut leur appliquer a chacune deux gros baisers, les mains rejetees en arriere. Puis, sur leurs talons, Virginie entra, mise comme une dame, en robe de mousseline imprimee, avec une echarpe et un chapeau, bien qu'elle eut eu seulement la rue a traverser. Celle-la apportait un pot d'oeillets rouges. Elle prit elle-meme la blanchisseuse dans ses grands bras et la serra fortement. Enfin, parurent Boche avec un pot de pensees, madame Boche avec un pot de reseda, madame Lerat avec une citronnelle, un pot dont la terre avait sali sa robe de merinos violet. Tout ce monde s'embrassait, s'entassait dans la chambre, au milieu des trois fourneaux et de la coquille, d'ou montait une chaleur d'asphyxie. Les bruits de friture des poelons couvraient les voix. Une robe qui accrocha la rotissoire, causa une emotion. Ca sentait l'oie si fort, que les nez s'agrandissaient. Et Gervaise etait tres aimable, remerciait chacun de son bouquet, sans cesser pour cela de preparer la liaison de la blanquette, au fond d'une assiette creuse. Elle avait pose les pots dans la boutique, au bout de la table, sans leur enlever leur haute collerette de papier blanc. Un parfum doux de fleurs se melait a l'odeur de la cuisine. -- Voulez-vous qu'on vous aide? dit Virginie. Quand je pense que vous travaillez depuis trois jours a toute cette nourriture, et qu'on va rafler ca en un rien de temps! -- Dame! repondit Gervaise, ca ne se ferait pas tout seul... Non, ne vous salissez pas les mains. Vous voyez, tout est pret. Il n'y a plus que le potage... Alors on se mit a l'aise. Les dames poserent sur le lit leurs chales et leurs bonnets, puis releverent leurs jupes avec des epingles, pour ne pas les salir. Boche, qui avait renvoye sa femme garder la loge jusqu'a l'heure du diner, poussait deja Clemence dans le coin de la mecanique, en lui demandant si elle etait chatouilleuse; et Clemence haletait, se tordait, pelotonnee et les seins crevant son corsage, car l'idee seule des chatouilles lui faisait courir un frisson partout. Les autres dames, afin de ne pas gener les cuisinieres, venaient egalement de passer dans la boutique, ou elles se tenaient contre les murs, en face de la table; mais, comme la conversation continuait par la porte ouverte, et qu'on ne s'entendait pas, a tous moments elles retournaient au fond, envahissant la piece avec de brusques eclats de voix, entourant Gervaise qui s'oubliait a leur repondre, sa cuiller fumante au poing. On riait, on en lachait de fortes. Virginie ayant dit qu'elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour se faire un trou, cette grande sale de Clemence en raconta une plus raide: elle s'etait creusee, en prenant le matin un bouillon pointu, comme les Anglais. Alors, Boche donna un moyen de digerer tout de suite, qui consistait a se serrer dans une porte, apres chaque plat; ca se pratiquait aussi chez les Anglais, ca permettait de manger douze heures a la file, sans se fatiguer l'estomac. N'est-ce pas? la politesse veut qu'on mange, lorsqu'on est invite a diner. On ne met pas du veau, et du cochon, et de l'oie, pour les chats. Oh! la patronne pouvait etre tranquille: on allait lui nettoyer ca si proprement, qu'elle n'aurait meme pas besoin de laver sa vaisselle le lendemain. Et la societe semblait s'ouvrir l'appetit en venant renifler au-dessus des poelons et de la rotissoire. Les dames finirent par faire les jeunes filles; elles jouaient a se pousser, elles couraient d'une piece a l'autre, ebranlant le plancher, remuant et developpant les odeurs de cuisine avec leurs jupons, dans un vacarme assourdissant, ou les rires se melaient au bruit du couperet de maman Coupeau, hachant du lard. Justement, Goujet se presenta au moment ou tout le monde sautait en criant, pour la rigolade. Il n'osait pas entrer, intimide, avec un grand rosier blanc entre les bras, une plante magnifique dont la tige montait jusqu'a sa figure et melait des fleurs dans sa barbe jaune. Gervaise courut a lui, les joues enflammees par le feu des fourneaux. Mais il ne savait pas se debarrasser de son pot; et, quand elle le lui eut pris des mains, il begaya, n'osant l'embrasser. Ce fut elle qui dut se hausser, poser la joue contre ses levres; meme il etait si trouble, qu'il l'embrassa sur l'oeil, rudement, a l'eborgner. Tous deux resterent tremblants. -- Oh! monsieur Goujet, c'est trop beau! dit-elle en placant le rosier a cote des autres fleurs, qu'il depassait de tout son panache de feuillage. -- Mais non, mais non, repetait-il sans trouver autre chose. Et, quand il eut pousse un gros soupir, un peu remis, il annonca qu'il ne fallait pas compter sur sa mere; elle avait sa sciatique. Gervaise fut desolee; elle parla de mettre un morceau d'oie de cote, car elle tenait absolument a ce que madame Goujet mangeat de la bete. Cependant, on n'attendait plus personne. Coupeau devait flaner par la, dans le quartier, avec Poisson, qu'il etait alle prendre chez lui, apres le dejeuner; ils ne tarderaient pas a rentrer, ils avaient promis d'etre exacts pour six heures. Alors, comme le potage etait presque cuit, Gervaise appela madame Lerat, en disant que le moment lui semblait venu de monter chercher les Lorilleux. Madame Lerat, aussitot, devint tres grave: c'etait elle qui avait mene toute la negociation et regle entre les deux menages comment les choses se passeraient. Elle remit son chale et son bonnet; elle monta, raide dans ses jupes, l'air important. En bas, la blanchisseuse continua a tourner son potage, des pates d'Italie, sans dire un mot. La societe, brusquement serieuse, attendait avec solennite. Ce fut madame Lerat qui reparut la premiere. Elle avait fait le tour par la rue, pour donner plus de pompe a la reconciliation. Elle tint de la main la porte de la boutique grande ouverte, tandis que madame Lorilleux, en robe de soie, s'arretait sur le seuil. Tous les invites s'etaient leves. Gervaise s'avanca, embrassa sa belle-soeur, comme il etait convenu, en disant: -- Allons, entrez. C'est fini, n'est-ce pas?... Nous serons gentilles toutes les deux. Et madame Lorilleux repondit: -- Je ne demande pas mieux que ca dure toujours. Quand elle fut entree, Lorilleux s'arreta egalement sur le seuil, et il attendit aussi d'etre embrasse, avant de penetrer dans la boutique. Ni l'un ni l'autre n'avait apporte de bouquet; ils s'y etaient refuses, ils trouvaient qu'ils auraient trop l'air de se soumettre a la Banban, s'ils arrivaient chez elle avec des fleurs, la premiere fois. Cependant, Gervaise criait a Augustine de donner deux litres. Puis, sur un bout de la table, elle versa des verres de vin, appela tout le monde. Et chacun prit un verre, on trinqua a la bonne amitie de la famille. Il y eut un silence, la societe buvait, les dames levaient le coude, d'un trait, jusqu'a la derniere goutte. -- Rien n'est meilleur avant la soupe, declara Boche, avec un claquement de langue. Ca vaut mieux qu'un coup de pied au derriere. Maman Coupeau s'etait placee en face de la porte, pour voir le nez des Lorilleux. Elle tirait Gervaise par la jupe, elle l'emmena dans la piece du fond. Et, toutes deux penchees au-dessus du potage, elles causerent vivement, a voix basse. -- Hein? quel pif! dit la vieille femme. Vous n'avez pas pu les voir, vous. Mais moi, je les guettais... Quand elle a apercu la table, tenez! sa figure s'est tortillee comme ca, les coins de sa bouche sont montes toucher ses yeux; et lui, ca l'a etrangle, il s'est mis a tousser... Maintenant, regardez-les, la-bas; ils n'ont plus de salive, ils se mangent les levres. -- Ca fait de la peine, des gens jaloux a ce point, murmura Gervaise. Vrai, les Lorilleux avaient une drole de tete. Personne, bien sur, n'aime a etre ecrase; dans les familles surtout, quand les uns reussissent, les autres ragent, c'est naturel. Seulement, on se contient, n'est-ce pas? on ne se donne pas en spectacle. Eh bien! les Lorilleux ne pouvaient pas se contenir. C'etait plus fort qu'eux, ils louchaient, ils avaient le bec de travers. Enfin, ca se voyait si clairement, que les autres invites les regardaient et leur demandaient s'ils n'etaient pas indisposes. Jamais ils n'avaleraient la table avec ses quatorze couverts, son linge blanc, ses morceaux de pain coupes a l'avance. On se serait cru dans un restaurant des boulevards. Madame Lorilleux fit le tour, baissa le nez pour ne pas voir les fleurs; et, sournoisement, elle tata la grande nappe, tourmentee par l'idee qu'elle devait etre neuve. -- Nous y sommes! cria Gervaise, en reparaissant, souriante, les bras nus, ses petits cheveux blonds envoles sur les tempes. Les invites pietinaient autour de la table. Tous avaient faim, baillaient legerement, l'air embete. -- Si le patron arrivait, reprit la blanchisseuse, nous pourrions commencer. -- Ah bien! dit madame Lorilleux, la soupe a le temps de refroidir... Coupeau oublie toujours. Il ne fallait pas le laisser filer. Il etait deja six heures et demie. Tout brulait, maintenant; l'oie serait trop cuite. Alors, Gervaise, desolee, parla d'envoyer quelqu'un dans le quartier voir, chez les marchands de vin, si l'on n'apercevrait pas Coupeau. Puis, comme Goujet s'offrait, elle voulut aller avec lui; Virginie, inquiete de son mari, les accompagna. Tous les trois, en cheveux, barraient le trottoir. Le forgeron, qui avait sa redingote, tenait Gervaise a son bras gauche et Virginie a son bras droit: il faisait le panier a deux anses, disait-il; et le mot leur parut si drole, qu'ils s'arreterent, les jambes cassees par le rire. Ils se regarderent dans la glace du charcutier, ils rirent plus fort. A Goujet tout noir, les deux femmes semblaient deux cocottes mouchetees, la couturiere avec sa toilette de mousseline semee de bouquets roses, la blanchisseuse en robe de percale blanche a pois bleus, les poignets nus, une petite cravate de soie grise nouee au cou. Le monde se retournait pour les voir passer, si gais, si frais, endimanches un jour de semaine, bousculant la foule qui encombrait la rue des Poissonniers, dans la tiede soiree de juin. Mais il ne s'agissait pas de rigoler. Ils allaient droit a la porte de chaque marchand de vin, allongeaient la tete, cherchaient devant le comptoir. Est-ce que cet animal de Coupeau etait parti boire la goutte a l'Arc-de-Triomphe? Deja ils avaient battu tout le haut de la rue, regardant aux bons endroits: a la _Petite-Civette_, renommee pour les prunes; chez la mere Baquet, qui vendait du vin d'Orleans a huit sous; au _Papillon_, le rendez-vous de messieurs les cochers, des gens difficiles. Pas de Coupeau. Alors, comme ils descendaient vers le boulevard, Gervaise, en passant devant Francois, le mastroquet du coin, poussa un leger cri. -- Quoi donc? demanda Goujet. La blanchisseuse ne riait plus. Elle etait tres-blanche, et si emotionnee, qu'elle avait failli tomber. Virginie comprit tout d'un coup, envoyant chez Francois, assis a une table, Lantier qui dinait tranquillement. Les deux femmes entrainerent le forgeron. -- Le pied m'a tourne, dit Gervaise, quand elle put parler. Enfin, au bas de la rue, ils decouvrirent Coupeau et Poisson dans l'Assommoir du pere Colombe. Ils se tenaient debout, au milieu d'un tas d'hommes; Coupeau, en blouse grise, criait, avec des gestes furieux et des coups de poing sur le comptoir; Poisson, qui n'etait pas de service ce jour-la, serre dans un vieux paletot marron, l'ecoutait, la mine terne et silencieuse, herissant son imperiale et ses moustaches rouges. Goujet laissa les femmes au bord du trottoir, vint poser la main sur l'epaule du zingueur. Mais quand ce dernier apercut Gervaise et Virginie dehors, il se facha. Qui est-ce qui lui avait fichu des femelles de cette espece? Voila que les jupons le relancaient maintenant! Eh bien! il ne bougerait pas, elles pouvaient manger leur saloperie de diner toutes seules. Pour l'apaiser, il fallut que Goujet acceptat une tournee de quelque chose; encore mit-il de la mechancete a trainer cinq grandes minutes devant le comptoir. Lorsqu'il sortit enfin, il dit a sa femme: -- Ca ne me va pas... Je reste ou j'ai affaire, entends-tu! Elle ne repondit rien. Elle etait toute tremblante. Elle avait du causer de Lantier avec Virginie, car celle-ci poussa son mari et Goujet en leur criant de marcher les premiers. Les deux femmes se mirent ensuite aux cotes du zingueur, pour l'occuper et l'empecher de voir. Il etait a peine allume, plutot etourdi d'avoir gueule que d'avoir bu. Par taquinerie, comme elles semblaient vouloir suivre le trottoir de gauche, il les bouscula, il passa sur le trottoir de droite. Elles coururent, effrayees, et tacherent de masquer la porte de Francois. Mais Coupeau devait savoir que Lantier etait la. Gervaise demeura stupide, en l'entendant grogner: -- Oui, n'est-ce pas! ma biche, il y a la un cadet de notre connaissance. Faut pas me prendre pour un jobard... Que je te pince a te balader encore, avec tes yeux en coulisse! Et il lacha des mots crus. Ce n'etait pas lui qu'elle cherchait, les coudes a l'air, la margoulette enfarinee; c'etait son ancien marlou. Puis, brusquement, il fut pris d'une rage folle contre Lantier. Ah! le brigand, ah! la crapule! Il fallait que l'un des deux restat sur le trottoir, vide comme un lapin. Cependant, Lantier paraissait ne pas comprendre, mangeait lentement du veau a l'oseille. On commencait a s'attrouper. Virginie emmena enfin Coupeau, qui se calma subitement, des qu'il eut tourne le coin de la rue. N'importe, on revint a la boutique moins gaiement qu'on n'en etait sorti. Autour de la table, les invites attendaient avec des mines longues. Le zingueur donna des poignees de main, en se dandinant devant les dames. Gervaise, un peu oppressee, parlait a demi-voix, faisait placer le monde. Mais, brusquement, elle s'apercut que, madame Goujet n'etant pas venue, une place allait rester vide, la place a cote de madame Lorilleux. -- Nous sommes treize! dit-elle, tres emue, voyant la une nouvelle preuve du malheur dont elle se sentait menacee depuis quelque temps. Les dames, deja assises, se leverent d'un air inquiet et fache. Madame Putois offrit de se retirer, parce que, selon elle, il ne fallait pas jouer avec ca; d'ailleurs, elle ne toucherait a rien, les morceaux ne lui profiteraient pas. Quant a Boche, il ricanait: il aimait mieux etre treize que quatorze; les parts seraient plus grosses, voila tout. -- Attendez! reprit Gervaise. Ca va s'arranger. Et, sortant sur le trottoir, elle appela le pere Bru qui traversait justement la chaussee. Le vieil ouvrier entra, courbe, roidi, la face muette. -- Asseyez-vous la, mon brave homme, dit la blanchisseuse. Vous voulez bien manger avec nous, n'est-ce pas? Il hocha simplement la tete. Il voulait bien, ca lui etait egal. -- Hein! autant lui qu'un autre, continua-t-elle, baissant la voix. Il ne mange pas souvent a sa faim. Au moins, il se regalera encore une fois... Nous n'aurons pas de remords a nous emplir, maintenant. Goujet avait les yeux humides, tant il etait touche. Les autres s'apitoyerent, trouverent ca tres bien, en ajoutant que ca leur porterait bonheur a tous. Cependant, madame Lorilleux ne semblait pas contente d'etre pres du vieux; elle s'ecartait, elle jetait des coups d'oeil degoutes sur ses mains durcies, sur sa blouse rapiecee et deteinte. Le pere Bru restait la tete basse, gene surtout par la serviette qui cachait l'assiette, devant lui. Il finit par l'enlever et la posa doucement au bord de la table, sans songer a la mettre sur ses genoux. Enfin, Gervaise servait le potage aux pates d'Italie, les invites prenaient leurs cuillers, lorsque Virginie fit remarquer que Coupeau avait encore disparu. Il etait peut-etre bien retourne chez le pere Colombe. Mais la societe se facha. Cette fois, tant pis! on ne courrait pas apres lui, il pouvait rester dans la rue, s'il n'avait pas faim. Et, comme les cuillers tapaient au fond des assiettes, Coupeau reparut, avec deux pots, un sous chaque bras, une giroflee et une balsamine. Toute la table battit des mains, Lui, galant, alla poser ses pots, l'un a droite, l'autre a gauche du verre de Gervaise; puis, il se pencha, et, l'embrassant: -- Je t'avais oubliee, ma biche... Ca n'empeche pas, on s'aime tout de meme, dans un jour comme le jour d'aujourd'hui. -- Il est tres bien, monsieur Coupeau, ce soir, murmura Clemence a l'oreille de Boche. Il a tout ce qu'il lui faut, juste assez pour etre aimable. La bonne maniere du patron retablit la gaiete, un moment compromise. Gervaise, tranquillisee, etait redevenue toute souriante. Les convives achevaient le potage. Puis les litres circulerent, et l'on but le premier verre de vin, quatre doigts de vin pur, pour faire couler les pates. Dans la piece voisine, on entendait les enfants se disputer. Il y avait la Etienne, Nana, Pauline et le petit Victor Fauconnier. On s'etait decide a leur installer une table pour eux quatre, en leur recommandant d'etre bien sages. Ce louchon d'Augustine, qui surveillait les fourneaux, devait manger sur ses genoux. -- Maman! maman! s'ecria brusquement Nana, c'est Augustine qui laisse tomber son pain dans la rotissoire! La blanchisseuse accourut et surprit le louchon en train de se bruler le gosier, pour avaler plus vite une tartine toute trempee de graisse d'oie bouillante. Elle la calotta, parce que cette satanee gamine criait que ce n'etait pas vrai. Apres le boeuf, quand la blanquette apparut, servie dans un saladier, le menage n'ayant pas de plat assez grand, un rire courut parmi les convives. -- Ca va devenir serieux, declara Poisson, qui parlait rarement. Il etait sept heures et demie. Ils avaient ferme la porte de la boutique, afin de ne pas etre mouchardes par le quartier; en face surtout, le petit horloger ouvrait des yeux comme des tasses, et leur otait les morceaux de la bouche, d'un regard si glouton, que ca les empechait de manger. Les rideaux pendus devant les vitres laissaient tomber une grande lumiere blanche, egale, sans une ombre, dans laquelle baignait la table, avec ses couverts encore symetriques, ses pots de fleurs habilles de hautes collerettes de papier; et cette clarte pale, ce lent crepuscule donnait a la societe un air distingue. Virginie trouva le mot: elle regarda la piece, close et tendue de mousseline, et declara que c'etait gentil. Quand une charrette passait dans la rue, les verres sautaient sur la nappe, les dames etaient obligees de crier aussi fort que les hommes. Mais on causait peu, on se tenait bien, on se faisait des politesses. Coupeau seul etait en blouse, parce que, disait-il, on n'a pas besoin de se gener avec des amis, et que la blouse est du reste le vetement d'honneur de l'ouvrier. Les dames, sanglees dans leur corsage, avaient des bandeaux empates de pommade, ou le jour se refletait; tandis que les messieurs, assis loin de la table, bombaient la poitrine et ecartaient les coudes, par crainte de tacher leur redingote. Ah! tonnerre! quel trou dans la blanquette! Si l'on ne parlait guere, on mastiquait ferme. Le saladier se creusait, une cuiller plantee dans la sauce epaisse, une bonne sauce jaune qui tremblait comme une gelee. La dedans, on pechait les morceaux de veau; et il y en avait toujours, le saladier voyageait de main en main, les visages se penchaient et cherchaient des champignons. Les grands pains, poses contre le mur, derriere les convives, avaient l'air de fondre. Entre les bouchees, on entendait les culs des verres retomber sur la table. La sauce etait un peu trop salee, il fallut quatre litres pour noyer cette bougresse de blanquette, qui s'avalait comme une creme et qui vous mettait un incendie dans le ventre. Et l'on n'eut pas le temps de souffler, l'epinee de cochon, montee sur un plat creux, flanquee de grosses pommes de terre rondes, arrivait au milieu d'un nuage. Il y eut un cri. Sacre nom! c'etait trouve! Tout le monde aimait ca. Pour le coup, on allait se mettre en appetit; et chacun suivait le plat d'un oeil oblique, en essuyant son couteau sur son pain, afin d'etre pret. Puis, lorsqu'on se fut servi, on se poussa du coude, on parla, la bouche pleine. Hein? quel beurre, cette epinee! quelque chose de doux et de solide qu'on sentait couler le long de son boyau, jusque dans ses bottes. Les pommes de terre etaient un sucre. Ca n'etait pas sale; mais, juste a cause des pommes de terre, ca demandait un coup d'arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot a quatre nouveaux litres. Les assiettes furent si proprement torchees, qu'on n'en changea pas pour manger les pois au lard. Oh! les legumes ne tiraient pas a consequence. On gobait ca a pleine cuiller, en s'amusant. De la vraie gourmandise enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le meilleur, dans les pois, c'etaient les lardons, grilles a point, puant le sabot de cheval. Deux litres suffirent. -- Maman! maman! cria tout a coup Nana, c'est Augustine qui met ses mains dans mon assiette! -- Tu m'embetes! fiche-lui une claque! repondit Gervaise, en train de se bourrer de petits pois. Dans la piece voisine, a la table des enfants, Nana faisait la maitresse de maison. Elle s'etait assise a cote de Victor et avait place son frere Etienne pres de la petite Pauline; comme ca, ils jouaient au menage, ils etaient des maries en partie de plaisir. D'abord, Nana avait servi ses invites tres gentiment, avec des mines souriantes de grande personne; mais elle venait de ceder a son amour des lardons, elle les avait tous gardes pour elle. Ce louchon d'Augustine, qui rodait sournoisement autour des enfants, profitait de ca pour prendre les lardons a pleine main, sous pretexte de refaire le partage. Nana, furieuse, la mordit au poignet. -- Ah! tu sais, murmura Augustine, je vais rapporter a ta mere qu'apres la blanquette tu as dit a Victor de t'embrasser. Mais tout rentra dans l'ordre, Gervaise et maman Coupeau arrivaient pour debrocher l'oie. A la grande table, on respirait, renverse sur les dossiers des chaises. Les hommes deboutonnaient leur gilet, les dames s'essuyaient la figure avec leur serviette. Le repas fut comme interrompu; seuls, quelques convives, les machoires en branle, continuaient a avaler de grosses bouchees de pain, sans meme s'en apercevoir. On laissait la nourriture se tasser, on attendait. La nuit, lentement, etait tombee; un jour sale, d'un gris de cendre, s'epaississait derriere les rideaux. Quand Augustine posa deux lampes allumees, une a chaque bout de la table, la debandade du couvert apparut sous la vive clarte, les assiettes et les fourchettes grasses, la nappe tachee de vin, couverte de miettes. On etouffait dans l'odeur forte qui montait. Cependant, les nez se tournaient vers la cuisine, a certaines bouffees chaudes. -- Peut-on vous donner un coup de main? cria Virginie. Elle quitta sa chaise, passa dans la piece voisine. Toutes les femmes, une a une, la suivirent. Elles entourerent la rotissoire, elles regarderent avec un interet profond Gervaise et maman Coupeau qui tiraient sur la bete. Puis, une clameur s'eleva, ou l'on distinguait les voix aigues et les sauts de joie des enfants. Et il y eut une rentree triomphale: Gervaise portait l'oie, les bras raidis, la face suante, epanouie dans un large rire silencieux; les femmes marchaient derriere elle, riaient comme elle; tandis que Nana, tout au bout, les yeux demesurement ouverts, se haussait pourvoir. Quand l'oie fut sur la table, enorme, doree, ruisselante de jus, on ne l'attaqua pas tout de suite. C'etait un etonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupe la voix a la societe. On se la montrait avec des clignements d'yeux et des hochements de menton. Sacre matin! quelle dame! quelles cuisses et quel ventre! -- Elle ne s'est pas engraissee a lecher les murs, celle-la! dit Boche. Alors, on entra dans des details sur la bete. Gervaise precisa des faits: la bete etait la plus belle piece qu'elle eut trouvee chez le marchand de volailles du faubourg Poissonniere; elle pesait douze livres et demie a la balance du charbonnier; on avait brule un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l'interrompit pour se vanter d'avoir vu la bete crue: on l'aurait mangee comme ca, disait-elle, tant la peau etait fine et blanche, une peau de blonde, quoi! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les levres. Cependant, Lorilleux et madame Lorilleux pincaient le nez, suffoques de voir une oie pareille sur la table de la Banban. -- Eh bien! voyons, on ne va pas la manger entiere, finit par dire la blanchisseuse. Qui est-ce qui coupe?... Non, non, pas moi! C'est trop gros, ca me fait peur. Coupeau s'offrait. Mon Dieu! c'etait bien simple: on empoignait les membres, on tirait dessus; les morceaux restaient bons tout de meme. Mais on se recria, on reprit de force le couteau de cuisine au zingueur; quand il decoupait, il faisait un vrai cimetiere dans le plat. Pendant un moment, on chercha un homme de bonne volonte. Enfin, madame Lerat dit d'une voix aimable: -- Ecoutez, c'est a monsieur Poisson... certainement, a monsieur Poisson... Et, comme la societe semblait ne pas comprendre, elle ajouta avec une intention plus flatteuse encore: -- Bien sur, c'est a monsieur Poisson, qui a l'usage des armes. Et elle passa au sergent de ville le couteau de cuisine qu'elle tenait a la main. Toute la table eut un rire d'aise et d'approbation. Poisson inclina la tete avec une raideur militaire et prit l'oie devant lui. Ses voisines, Gervaise et madame Boche, s'ecarterent, firent de la place a ses coudes. Il decoupait lentement, les gestes elargis, les yeux fixes sur la bete, comme pour la clouer au fond du plat. Quand il enfonca le couteau dans la carcasse, qui craqua, Lorilleux eut un elan de patriotisme. Il cria: -- Hein! si c'etait un Cosaque! -- Est-ce que vous vous etes battu avec des Cosaques, monsieur Poisson? demanda madame Boche. -- Non, avec des Bedouins, repondit le sergent de ville, qui detachait une aile. Il n'y a plus de Cosaques. Mais un gros silence se fit. Les tetes s'allongeaient, les regards suivaient le couteau. Poisson menageait une surprise. Brusquement, il donna un dernier coup; l'arriere-train de la bete se separa et se tint debout, le croupion en l'air: c'etait le bonnet d'eveque. Alors, l'admiration eclata. Il n'y avait que les anciens militaires pour etre aimables en societe. Cependant, l'oie venait de laisser echapper un flot de jus par le trou beant de son derriere; et Boche rigolait. -- Moi, je m'abonne, murmura-t-il, pour qu'on me fasse comme ca pipi dans la bouche. -- Oh! le sale! crierent les dames. Faut-il etre sale! -- Non, je ne connais pas d'homme aussi degoutant! dit madame Boche, plus furieuse que les autres. Tais-toi, entends-tu! Tu degouterais une armee... Vous savez que c'est pour tout manger! A ce moment, Clemence repetait, au milieu du bruit, avec insistance: -- Monsieur Poisson, ecoutez, monsieur Poisson... Vous me garderez le croupion, n'est-ce pas? -- Ma chere, le croupion vous revient de droit, dit madame Lerat, de son air discretement egrillard. Pourtant, l'oie etait decoupee. Le sergent de ville, apres avoir laisse la societe admirer le bonnet d'eveque pendant quelques minutes, venait d'abattre les morceaux et de les ranger autour du plat. On pouvait se servir. Mais les dames, qui degrafaient leur robe, se plaignaient de la chaleur. Coupeau cria qu'on etait chez soi, qu'il emmiellait les voisins; et il ouvrit toute grande la porte de la rue, la noce continua au milieu du roulement des fiacres et de la bousculade des passants sur les trottoirs. Alors, les machoires reposees, un nouveau trou dans l'estomac, on recommenca a diner, on tomba sur l'oie furieusement. Rien qu'a attendre et a regarder decouper la bete, disait ce farceur de Boche, ca lui avait fait descendre la blanquette et l'epinee dans les mollets. Par exemple, il y eut la un fameux coup de fourchette; c'est-a-dire que personne de la societe ne se souvenait de s'etre jamais colle une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, enorme, tassee sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchee; et elle etait seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyee de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-meme, a la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne! Elle ne parlait pas, mais elle se derangeait a chaque instant, pour soigner le pere Bru et lui passer quelque chose de delicat sur son assiette. C'etait meme touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tete basse, abeti de tant bafrer, lui dont le gesier avait perdu le gout du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le roti; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, eu arrachait la viande avec ses deux dernieres dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle etait rissolee, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie; si bien que Poisson jetait a sa femme des regards severes, en lui ordonnant de s'arreter, parce qu'elle en avait assez comme ca: une fois deja, pour avoir trop mange d'oie rotie, elle etait restee quinze jours au lit, le ventre enfle. Mais Coupeau se facha et servit un haut de cuisse a Virginie, criant que, tonnerre de Dieu! si elle ne le decrottait pas, elle n'etait pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal a quelqu'un? Au contraire, l'oie guerissait les maladies de rate. On croquait ca sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffe toute la nuit, sans etre incommode; et, pour craner, il s'enfoncait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clemence achevait son croupion, le sucait avec un gloussement des levres, en se tordant de rire sur sa chaise, a cause de Boche qui lui disait tout bas des indecences. Ah! nom de Dieu! oui, on s'en flanqua une bosse! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-la, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler a mesure. Les dames etaient grosses. Ils petaient dans leur peau, les sacres goinfres! La bouche ouverte, le menton barbouille de graisse, ils avaient des faces pareilles a des derrieres, et si rouges, qu'on aurait dit des derrieres de gens riches, crevant de prosperite. Et le vin donc, mes enfants! ca coulait autour de la table comme l'eau coule a la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu'il a plu et que la terre a soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge ecumer; et quand un litre etait vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de le presser du geste familier aux femmes qui traient les vaches. Encore une negresse qui avait la gueule cassee! Dans un coin de la boutique, le tas des negresses mortes grandissait, un cimetiere de bouteilles sur lequel on poussait les ordures de la nappe. Madame Putois ayant demande de l'eau, le zingueur indigne venait d'enlever lui-meme les carafes. Est-ce que les honnetes gens buvaient de l'eau? Elle voulait donc avoir des grenouilles dans l'estomac? Et les verres se vidaient d'une lampee, on entendait le liquide jete d'un trait tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente, les jours d'orage. Il pleuvait du piqueton, quoi? un piqueton qui avait d'abord un gout de vieux tonneau, mais auquel on s'habituait joliment, a ce point qu'il finissait par sentir la noisette. Ah! Dieu de Dieu! les jesuites avaient beau dire, le jus de la treille etait tout de meme une fameuse invention! La societe riait, approuvait; car, enfin, l'ouvrier n'aurait pas pu vivre sans le vin, le papa Noe devait avoir plante la vigne pour les zingueurs, les tailleurs et les forgerons. Le vin decrassait et reposait du travail, mettait le feu au ventre des faineants; puis, lorsque le farceur vous jouait des tours, eh bien! le roi n'etait pas votre oncle, Paris vous appartenait. Avec ca que l'ouvrier, echine, sans le sou, meprise par les bourgeois, avait tant de sujets de gaiete, et qu'on etait bienvenu de lui reprocher une cocarde de temps a autre, prise a la seule fin de voir la vie en rose! Hein! a cette heure, justement, est-ce qu'on ne se fichait pas de l'empereur? Peut-etre bien que l'empereur lui aussi etait rond, mais ca n'empechait pas, on se fichait de lui, on le defiait bien d'etre plus rond et de rigoler davantage. Zut pour les aristos! Coupeau envoyait le monde a la balancoire. Il trouvait les femmes chouettes, il tapait sur sa poche ou trois sous se battaient, en riant comme s'il avait remue des pieces de cent sous a la pelle. Goujet lui-meme, si sobre d'habitude, se piquait le nez. Les yeux de Boche se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient pales, tandis que Poisson roulait des regards de plus en plus severes dans sa face bronzee d'ancien soldat. Ils etaient deja souls comme des tiques. Et les dames avaient leur pointe, oh! une culotte encore legere, le vin pur aux joues, avec un besoin de se deshabiller qui leur faisait enlever leur fichu; seule, Clemence commencait a n'etre plus convenable. Mais, brusquement, Gervaise se souvint des six bouteilles de vin cachete; elle avait oublie de les servir avec l'oie; elle les apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se souleva et dit, son verre a la main: -- Je bois a la sante de la patronne. Toute la societe, avec un fracas de chaises remuees, se mit debout; les bras se tendirent, les verres se choquerent, au milieu d'une clameur. -- Dans cinquante ans d'ici! cria Virginie. -- Non, non, repondit Gervaise emue et souriante, je serais trop vieille. Allez, il vient un jour ou l'on est content de partir. Cependant, par la porte grande ouverte, le quartier regardait et etait de la noce. Des passants s'arretaient dans le coup de lumiere elargi sur les paves, et riaient d'aise, avoir ces gens avaler de si bon coeur. Les cochers, penches sur leurs sieges, fouettant leurs rosses, jetaient un regard, lachaient une rigolade: " Dis donc, tu ne paies rien?... Ohe! la grosse mere, je vas chercher l'accoucheuse!... " Et l'odeur de l'oie rejouissait et epanouissait la rue; les garcons de l'epicier croyaient manger de la bete, sur le trottoir d'en face; la fruitiere et la tripiere, a chaque instant, venaient se planter devant leur boutique, pour renifler en l'air, en se lechant les levres. Positivement, la rue crevait d'indigestion. Mesdames Cudorge, la mere et la fille, les marchandes de parapluies d'a cote, qu'on n'apercevait jamais, traverserent la chaussee l'une derriere l'autre, les yeux en coulisse, rouges comme si elles avaient fait des crepes. Le petit bijoutier, assis a son etabli, ne pouvait plus travailler, soul d'avoir compte les litres, tres excite au milieu de ses coucous joyeux. Oui, les voisins en fumaient! criait Coupeau. Pourquoi donc se serait-on cache? La societe, lancee, n'avait plus honte de se montrer a table; au contraire, ca la flattait et rechauffait, ce monde attroupe, beant de gourmandise; elle aurait voulu enfoncer la devanture, pousser le couvert jusqu'a la chaussee, se payer la le dessert, sous le nez du public, dans le branle du pave. On n'etait pas degoutant a voir, n'est-ce pas? Alors, on n'avait pas besoin de s'enfermer comme des egoistes. Coupeau, voyant le petit horloger cracher la-bas des pieces de dix sous, lui montra de loin une bouteille; et, l'autre ayant accepte de la tete, il lui porta la bouteille et un verre. Une fraternite s'etablissait avec la rue. On trinquait a ceux qui passaient. On appelait les camarades qui avaient l'air bon zig. Le gueuleton s'etalait, gagnait de proche en proche, tellement que le quartier de la Goutte-d'Or entier sentait la boustifaille et se tenait le ventre, dans un bacchanal de tous les diables. Depuis un instant, madame Vigouroux, la charbonniere, passait et repassait devant la porte. -- Eh! madame Vigouroux! madame Vigouroux! hurla la societe. Elle entra, avec un rire de bete, debarbouillee, grasse a crever son corsage. Les hommes aimaient a la pincer, parce qu'ils pouvaient la pincer partout, sans jamais rencontrer un os. Boche la fit asseoir pres de lui; et, tout de suite, sournoisement, il prit son genou, sous la table. Mais elle, habituee a ca, vidait tranquillement un verre de vin, en racontant que les voisins etaient aux fenetres, et que des gens, dans la maison, commencaient a se facher. -- Oh! ca, c'est notre affaire, dit madame Boche. Nous sommes les concierges, n'est-ce pas? Eh bien, nous repondons de la tranquillite... Qu'ils viennent se plaindre, nous les recevrons joliment. Dans la piece du fond, il venait d'y avoir une bataille furieuse entre Nana et Augustine, a propos de la rotissoire, que toutes les deux voulaient torcher. Pendant un quart d'heure, la rotissoire avait rebondi sur le carreau, avec un bruit de vieille casserole. Maintenant, Nana soignait le petit Victor, qui avait un os d'oie dans le gosier; elle lui fourrait les doigts sous le menton, en le forcant a avaler de gros morceaux de sucre, comme medicament. Ca ne l'empechait pas de surveiller la grande table. Elle venait a chaque instant demander du vin, du pain, de la viande, pour Etienne et Pauline. -- Tiens! creve! lui disait sa mere. Tu me ficheras la paix, peut-etre! Les enfants ne pouvaient plus avaler, mais ils mangeaient tout de meme, en tapant leur fourchette sur un air de cantique, afin de s'exciter. Au milieu du bruit, cependant, une conversation s'etait engagee entre le pere Bru et maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le vin laissaient bleme, parlait de ses fils morts en Crimee. Ah! si les petits avaient vecu, il aurait eu du pain tous les jours. Mais maman Coupeau, la langue un peu epaisse, se penchant, lui disait: -- On a bien du tourment avec les enfants, allez! Ainsi, moi, j'ai l'air d'etre heureuse ici, n'est-ce pas? eh bien! je pleure plus d'une fois... Non, ne souhaitez pas d'avoir des enfants. Le pere Bru hochait la tete. -- On ne veut plus de moi nulle part pour travailler, murmura-t-il. Je suis trop vieux. Quand j'entre dans un atelier, les jeunes rigolent et me demandent si c'est moi qui ai verni les bottes d'Henri IV... L'annee derniere, j'ai encore gagne trente sous par jour a peindre un pont; il fallait rester sur le dos, avec la riviere qui coulait en bas. Je tousse depuis ce temps... Aujourd'hui, c'est fini, on m'a mis a la porte de partout. Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta: -- Ca se comprend, puisque je ne suis bon a rien. Ils ont raison, je ferais comme eux... Voyez-vous, le malheur, c'est que je ne sois pas mort. Oui, c'est ma faute. On doit se coucher et crever, quand on ne peut plus travailler. -- Vraiment, dit Lorilleux qui ecoutait, je ne comprends pas comment le gouvernement ne vient pas au secours des invalides du travail... Je lisais ca l'autre jour dans un journal. Mais Poisson crut devoir defendre le gouvernement. -- Les ouvriers ne sont pas des soldats, declara-t-il. Les Invalides sont pour les soldats... Il ne faut pas demander des choses impossibles. Le dessert etait servi. Au milieu, il y avait un gateau de Savoie, en forme de temple, avec un dome a cotes de melon; et, sur le dome, se trouvait plantee une rose artificielle, pres de laquelle se balancait un papillon en papier d'argent, au bout d'un fil de fer. Deux gouttes de gomme, au coeur de la fleur, imitaient deux gouttes de rosee. Puis, a gauche, un morceau de fromage blanc nageait dans un plat creux; tandis que, dans un autre plat, a droite, s'entassaient de grosses fraises meurtries dont le jus coulait. Pourtant, il restait de la salade, de larges feuilles de romaine trempees d'huile. -- Voyons, madame Boche, dit obligeamment Gervaise, encore un peu de salade. C'est votre passion, je le sais. -- Non, non, merci! j'en ai jusque-la, repondit la concierge. La blanchisseuse s'etant tournee du cote de Virginie, celle-ci fourra son doigt dans sa bouche, comme pour toucher la nourriture. -- Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n'y a plus de place. Une bouchee n'entrerait pas. -- Oh! en vous forcant un peu, reprit Gervaise qui souriait. On a toujours un petit trou. La salade, ca se mange sans faim... Vous n'allez pas laisser perdre de la romaine? -- Vous la mangerez confite demain, dit madame Lerat. C'est meilleur confit. Ces dames soufflaient, en regardant d'un air de regret le saladier. Clemence raconta qu'elle avait un jour avale trois bottes de cresson a son dejeuner. Madame Putois etait plus forte encore, elle prenait des tetes de romaine sans les eplucher; elle les broutait comme ca, a la croque-au-sel. Toutes auraient vecu de salade, s'en seraient paye des baquets. Et, cette conversation aidant, ces dames finirent le saladier. -- Moi, je me mettrais a quatre pattes dans un pre, repetait la concierge, la bouche pleine. Alors, on ricana devant le dessert. Ca ne comptait pas, le dessert. Il arrivait un peu tard, mais ca ne faisait rien, on allait tout de meme le caresser. Quand on aurait du eclater comme des bombes, on ne pouvait pas se laisser embeter par des fraises et du gateau. D'ailleurs, rien ne pressait, on avait le temps, la nuit entiere si l'on voulait. En attendant, on emplit les assiettes de fraises et de fromage blanc. Les hommes allumaient des pipes; et, comme les bouteilles cachetees etaient vides, ils revenaient aux litres, ils buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que Gervaise coupat tout de suite le gateau de Savoie. Poisson, tres galant, se leva pour prendre la rose, qu'il offrit a la patronne, aux applaudissements de la societe. Elle dut l'attacher avec une epingle, sur le sein gauche, du cote du coeur. A chacun de ses mouvements, le papillon voltigeait. -- Dites donc! s'ecria Lorilleux, qui venait de faire une decouverte, mais c'est sur votre etabli que nous mangeons!... Ah bien! on n'a peut-etre jamais autant travaille dessus! Cette plaisanterie mechante eut un grand succes. Les allusions spirituelles se mirent a pleuvoir: Clemence n'avalait plus une cuilleree de fraises, sans dire qu'elle donnait un coup de fer; madame Lerat pretendait que le fromage blanc sentait l'amidon; tandis que madame Lorilleux, entre ses dents, repetait que c'etait trouve, bouffer si vite l'argent, sur les planches ou l'on avait eu tant de peine a le gagner. Une tempete de rires et de cris montait. Mais, brusquement, une voix forte imposa silence a tout le monde. C'etait Boche, debout, prenant un air dehanche et canaille, qui chantait _le Volcan d'amour ou le Troupier seduisant._ C'est moi, Blavin, que je seduis les belles... Un tonnerre de bravos accueillit le premier couplet. Oui, oui, on allait chanter! Chacun dirait la sienne. C'etait plus amusant que tout. Et la societe s'accouda sur la table, se renversa contre les dossiers des chaises, hochant le menton aux bons endroits, buvant un coup aux refrains. Cet animal de Boche avait la specialite des chansons comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il imitait le tourlourou, les doigts ecartes, le chapeau en arriere. Tout de suite apres le _Volcan d'amour_, il entama la _Baronne de Follebiche_, un de ses succes. Lorsqu'il arriva au troisieme couplet, il se retourna vers Clemence, il murmura d'une voix ralentie et voluptueuse: La baronne avait du monde, Mais c'etaient ses quatre soeurs, Dont trois brunes, l'autre blonde, Qu'avaient huit-z-yeux ravisseurs. Alors, la societe, enlevee, alla au refrain. Les hommes marquaient la mesure a coups de talons. Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en cadence sur leur verre. Tous gueulaient: Sapristi! qu'est-ce qui paiera La goutte a la pa.., a la pa.. pa.., Sapristi! qu'est-ce qui paiera La goutte a la pa.., a la patrou..ou..ouille! Les vitres de la boutique sonnaient, le grand souffle des chanteurs faisait envoler les rideaux de mousseline. Cependant, Virginie avait deja disparu deux fois, et s'etait, en rentrant, penchee a l'oreille de Gervaise, pour lui donner tout bas un renseignement. La troisieme fois, lorsqu'elle revint, au milieu du tapage, elle lui dit: -- Ma chere, il est toujours chez Francois, il fait semblant de lire le journal... Bien sur, il y a quelque coup de mistoufle. Elle parlait de Lantier. C'etait lui qu'elle allait ainsi guetter. A chaque nouveau rapport, Gervaise devenait grave. -- Est-ce qu'il est soul? demanda-t-elle a Virginie. -- Non, repondit la grande brune. Il a l'air rassis. C'est ca surtout qui est inquietant. Hein! pourquoi reste-t-il chez le marchand de vin, s'il est rassis?.... Mon Dieu! mon Dieu! pourvu qu'il n'arrive rien! La blanchisseuse, tres inquiete, la supplia de se taire. Un profond silence, tout d'un coup, s'etait fait. Madame Putois venait de se lever et chantait: _A l'abordage_! Les convives, muets et recueillis, la regardaient; meme Poisson avait pose sa pipe au bord de la table, pour mieux l'entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse, la face bleme sous son bonnet noir; elle lancait son poing gauche en avant avec une fierte convaincue, en grondant d'une voix plus grosse qu'elle: Qu'un forban temeraire Nous chasse vent arriere! Malheur au flibustier! Pour lui point de quartier! Enfants, aux caronades! Rhum a pleines rasades! Pirates et forbans Sont gibiers de haubans! Ca, c'etait du serieux. Mais, sacre matin! ca donnait une vraie idee de la chose. Poisson, qui avait voyage sur mer, dodelinait de la tete pour approuver les details. On sentait bien, d'ailleurs, que cette chanson-la etait dans le sentiment de madame Putois. Coupeau se pencha pour raconter comment madame Putois avait un soir, rue Poulet, soufflete quatre hommes qui voulaient la deshonorer. Cependant, Gervaise, aidee de maman Coupeau, servit le cafe, bien qu'on mangeat encore du gateau de Savoie. On ne la laissa pas se rasseoir; on lui criait que c'etait son tour. Et elle se defendit, la figure blanche, l'air mal a son aise; meme on lui demanda si l'oie ne l'incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit: _Ah! laissez-moi dormir!_ d'une voix faible et douce; quand elle arrivait au refrain, a ce souhait d'un sommeil peuple de beaux reves, ses paupieres se fermaient un peu, son regard noye se perdait dans le noir, du cote de la rue. Tout de suite apres, Poisson salua les dames d'un brusque signe de tete et entonna une chanson a boire, les _Vins de France_; mais il chantait comme une seringue; le dernier couplet seul, le couplet patriotique, eut du succes, parce qu'en parlant du drapeau tricolore, il leva son verre tres haut, le balanca et finit par le vider au fond de sa bouche grande ouverte. Puis, des romances se succederent; il fut question de Venise et des gondoliers dans la barcarole de madame Boche, de Seville et des Andalouses dans le bolero de madame Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu'a parler des parfums de l'Arabie, a propos des amours de Fatma la danseuse. Autour de la table grasse, dans l'air epaissi d'un souffle d'indigestion, s'ouvraient des horizons d'or, passaient des cous d'ivoire, des chevelures d'ebene, des baisers sous la lune aux sons des guitares, des bayaderes semant sous leurs pas une pluie de perles et de pierreries; elles hommes fumaient beatement leurs pipes, les dames gardaient un sourire inconscient de jouissance, tous croyaient etre la-bas, en train de respirer de bonnes odeurs. Lorsque Clemence se mit a roucouler: _Faites un nid_, avec un tremblement de la gorge, ca causa aussi beaucoup de plaisir; car ca rappelait la campagne, les oiseaux legers, les danses sous la feuillee, les fleurs au calice de miel, enfin ce qu'on voyait au bois de Vincennes, les jours ou l'on allait tordre le cou a un lapin. Mais Virginie ramena la rigolade avec _Mon petit riquiqui_; elle imitait la vivandiere, une main repliee sur la hanche, le coude arrondi; elle versait la goutte de l'autre main, dans le vide, en tournant le poignet. Si bien que la societe supplia alors maman Coupeau de chanter _la Souris_. La vieille femme refusait, jurant qu'elle ne savait pas cette polissonnerie-la. Pourtant, elle commenca de son filet de voix casse; et son visage ride, aux petits yeux vifs, soulignait les allusions, les terreurs de mademoiselle Lise serrant ses jupes a la vue de la souris. Toute la table riait; les femmes ne pouvaient pas tenir leur serieux, jetant a leurs voisins des regards luisants; ce n'etait pas sale, apres tout, il n'y avait pas de mots crus. Boche, pour dire le vrai, faisait la souris le long des mollets de la charbonniere. Ca aurait pu devenir du vilain, si Goujet, sur un coup d'oeil de Gervaise, n'avait ramene le silence et le respect avec les _Adieux d'Abd-el-Kader_, qu'il grondait de sa voix de basse. Celui-la possedait un creux solide, par exemple! Ca sortait de sa belle barbe jaune etalee, comme d'une trompette en cuivre. Quand il lanca le cri: " O ma noble compagne! " en parlant de la noire jument du guerrier, les coeurs battirent, on l'applaudit sans attendre la fin, tant il avait crie fort. -A vous, pere Bru, a vous! dit maman Coupeau. Chantez la votre. Les anciennes sont les plus jolies, allez! Et la societe se tourna vers le vieux, insistant, l'encourageant. Lui, engourdi, avec son masque immobile de peau tannee, regardait le monde, sans paraitre comprendre. On lui demanda s'il connaissait les _Cinq voyelles_. Il baissa le menton; il ne se rappelait plus; toutes les chansons du bon temps se melaient dans sa caboche. Comme on se decidait a le laisser tranquille, il parut se souvenir, et begaya d'une voix caverneuse: Trou la la, trou la la, Trou la, trou la, trou la la! Sa face s'animait, ce refrain devait eveiller en lui de lointaines gaietes, qu'il goutait seul, ecoutant sa voix de plus en plus sourde, avec un ravissement d'enfant. Trou la la, trou la la, Trou la, trou la, trou la la! -- Dites donc, ma chere, vint murmurer Virginie a l'oreille de Gervaise, vous savez que j'en arrive encore. Ca me taquinait... Eh bien! Lantier a file de chez Francois. -- Vous ne l'avez pas rencontre dehors? demanda la blanchisseuse. -- Non, j'ai marche vite, je n'ai pas eu l'idee de voir. Mais Virginie, qui levait les yeux, s'interrompit et poussa un soupir etouffe. -- Ah! mon Dieu!... Il est la, sur le trottoir d'en face; il regarde ici. Gervaise, toute saisie, hasarda un coup d'oeil. Du monde s'etait amasse dans la rue, pour entendre la societe chanter. Les garcons epiciers, la tripiere, le petit horloger faisaient un groupe, semblaient etre au spectacle. Il y avait des militaires, des bourgeois en redingote, trois petites filles de cinq ou six ans, se tenant par la main, tres graves, emerveillees. Et Lantier, en effet, se trouvait plante la au premier rang, ecoutant et regardant d'un air tranquille. Pour le coup, c'etait du toupet. Gervaise sentit un froid lui monter des jambes au coeur, et elle n'osait plus bouger, pendant que le pere Bru continuait: Trou la la, trou la la, Trou la, trou la, trou la la! -- Ah bien! non, mon vieux, il y en a assez! dit Coupeau. Est-ce que vous la savez tout entiere?... Vous nous la chanterez un autre jour, hein! quand nous serons trop gais. Il y eut des rires. Le vieux resta court, fit de ses yeux pales le tour de la table, et reprit son air de brute songeuse. Le cafe etait bu, le zingueur avait redemande du vin. Clemence venait de se remettre a manger des fraises. Pendant un instant, les chansons cesserent, on parlait d'une femme qu'on avait trouvee pendue le matin, dans la maison d'a cote. C'etait le tour de madame Lerat, mais il lui fallait des preparatifs. Elle trempa le coin de sa serviette dans un verre d'eau et se l'appliqua sur les tempes, parce qu'elle avait trop chaud. Ensuite, elle demanda une larme d'eau-de-vie, la but, s'essuya longuement les levres. -- L'_Enfant du bon Dieu_, n'est-ce pas? murmura-t-elle, l'_Enfant du bon Dieu_... Et, grande, masculine, avec son nez osseux et ses epaules carrees de gendarme, elle commenca: L'enfant perdu que sa mere abandonne, Trouve toujours un asile au saint lieu. Dieu qui le voit le defend de son trone. L'enfant perdu, c'est l'enfant du bon Dieu. Sa voix tremblait sur certains mots, trainait en notes mouillees; elle levait en coin ses yeux vers le ciel, pendant que sa main droite se balancait devant sa poitrine et s'appuyait sur son coeur, d'un geste penetre. Alors, Gervaise, torturee par la presence de Lantier, ne put retenir ses pleurs; il lui semblait que la chanson disait son tourment, qu'elle etait cette enfant perdue, abandonnee, dont le bon Dieu allait prendre la defense. Clemence, tres soule, eclata brusquement en sanglots; et, la tete tombee au bord de la table, elle etouffait ses hoquets dans la nappe. Un silence frissonnant regnait. Les dames avaient tire leur mouchoir, s'essuyaient les yeux, la face droite, en s'honorant de leur emotion. Les hommes, le front penche, regardaient fixement devant eux, les paupieres battantes. Poisson, etranglant et serrant les dents, cassa a deux reprises des bouts de pipe, et les cracha par terre, sans cesser de fumer. Boche, qui avait laisse sa main sur le genou de la charbonniere, ne la pincait plus, pris d'un remords et d'un respect vagues; tandis que deux grosses larmes descendaient le long de ses joues. Ces noceurs-la etaient raides comme la justice et tendres comme des agneaux. Le vin leur sortait par les yeux, quoi! Quand le refrain recommenca, plus ralenti et plus larmoyant, tous se lacherent, tous viauperent dans leurs assiettes, se deboutonnant le ventre, crevant d'attendrissement. Mais Gervaise et Virginie, malgre elles, ne quittaient plus du regard le trottoir d'en face. Madame Boche, a son tour, apercut Lantier, et laissa echapper un leger cri, sans cesser de se barbouiller de ses larmes. Alors, toutes trois eurent des figures anxieuses, en echangeant d'involontaires signes de tete. Mon Dieu! si Coupeau se retournait, si Coupeau voyait l'autre! Quelle tuerie! quel carnage! Et elles firent si bien, que le zingueur leur demanda: -- Qu'est-ce que vous regardez donc? Il se pencha, il reconnut Lantier. -- Nom de Dieu! c'est trop fort, murmura-t-il. Ah! le sale mufe, ah! le sale mufe... Non, c'est trop fort, ca va finir... Et, comme il se levait en begayant des menaces atroces, Gervaise le supplia a voix basse. -- Ecoute, je t'en supplie... Laisse le couteau... Reste a ta place, ne fais pas un malheur. Virginie dut lui enlever le couteau qu'il avait pris sur la table. Mais elle ne put l'empecher de sortir et de s'approcher de Lantier. La societe, dans son emotion croissante, ne voyait rien, pleurait plus fort, pendant que madame Lerat chantait, avec une expression dechirante: Orpheline, on l'avait perdue, Et sa voix n'etait entendue Que des grands arbres et du vent. Le dernier vers passa comme un souffle lamentable de tempete. Madame Putois, en train de boire, fut si touchee, qu'elle renversa son vin sur la nappe. Cependant, Gervaise demeurait glacee, un poing serre contre la bouche pour ne pas crier, clignant les paupieres d'epouvante, s'attendant a voir, d'une seconde a l'autre, l'un des deux hommes, la-bas, tomber assomme au milieu de la rue. Virginie et madame Boche suivaient aussi la scene, profondement interessees. Coupeau, surpris par le grand air, avait failli s'asseoir dans le ruisseau, en voulant se jeter sur Lantier. Celui-ci, les mains dans les poches, s'etait simplement ecarte. Et les deux hommes maintenant s'engueulaient, le zingueur surtout habillait l'autre proprement, le traitait de cochon malade, parlait de lui manger les tripes. On entendait le bruit enrage des voix, on distinguait des gestes furieux, comme s'ils allaient se devisser les bras, a force de claques. Gervaise defaillait, fermait les yeux, parce que ca durait trop longtemps et qu'elle les croyait toujours sur le point de s'avaler le nez, tant ils se rapprochaient, la figure dans la figure. Puis, comme elle n'entendait plus rien, elle rouvrit les yeux, elle resta toute bete, en les voyant causer tranquillement. La voix de madame Lerat s'elevait, roucoulante et pleurarde, commencant un couplet: Le lendemain, a demi morte, On recueillit la pauvre enfant... -- Y a-t-il des femmes qui sont garces, tout de meme! dit madame Lorilleux, au milieu de l'approbation generale. Gervaise avait echange un regard avec madame Boche et Virginie. Ca s'arrangeait donc? Coupeau et Lantier continuaient de causer au bord du trottoir. Ils s'adressaient encore des injures, mais amicalement. Ils s'appelaient " sacre animal ", d'un ton ou percait une pointe de tendresse. Comme on les regardait, ils finirent par se promener doucement cote a cote, le long des maisons, tournant sur eux-memes tous les dix pas. Une conversation tres-vive s'etait engagee. Brusquement, Coupeau parut se facher de nouveau, tandis que l'autre refusait, se faisait prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier et le forca a traverser la rue, pour entrer dans la boutique. -- Je vous dis que c'est de bon coeur! criait-il. Vous boirez un verre de vin... Les hommes sont des hommes, n'est-ce pas? On est fait pour se comprendre... Madame Lerat achevait le dernier refrain. Les dames repetaient toutes ensemble, en roulant leurs mouchoirs: L'enfant perdu, c'est l'enfant du bon Dieu. On complimenta beaucoup la chanteuse, qui s'assit en affectant d'etre brisee. Elle demanda a boire quelque chose, parce qu'elle mettait trop de sentiment dans cette chanson-la, et qu'elle avait toujours peur de se decrocher un nerf. Toute la table, cependant, fixait les yeux sur Lantier, assis paisiblement a cote de Coupeau, mangeant deja la derniere part du gateau de Savoie, qu'il trempait dans un verre de vin. En dehors de Virginie et de madame Boche, personne ne le connaissait. Les Lorilleux flairaient bien quelque mic-mac; mais ils ne savaient pas, ils avaient pris un air pince. Goujet, qui s'etait apercu de l'emotion de Gervaise, regardait le nouveau venu de travers. Comme un silence gene se faisait, Coupeau dit simplement: -- C'est un ami. Et, s'adressant a sa femme: -- Voyons, remue-toi donc!... Peut-etre qu'il y a encore du cafe chaud. Gervaise les contemplait l'un apres l'autre, douce et stupide. D'abord, quand son mari avait pousse son ancien amant dans la boutique, elle s'etait pris la tete entre les deux poings, du meme geste instinctif que les jours de gros orage, a chaque coup de tonnerre. Ca ne lui semblait pas possible; les murs allaient tomber et ecraser tout le monde. Puis, en voyant les deux hommes assis, sans que meme les rideaux de mousseline eussent bouge, elle avait subitement trouve ces choses naturelles. L'oie la genait un peu; elle en avait trop mange, decidement, et ca l'empechait de penser. Une paresse heureuse l'engourdissait, la tenait tassee au bord de la table, avec le seul besoin de n'etre pas embetee. Mon Dieu! a quoi bon se faire de la bile, lorsque les autres ne s'en font pas, et que les histoires paraissent s'arranger d'elles-memes, a la satisfaction generale? Elle se leva pour aller voir s'il restait du cafe. Dans la piece du fond, les enfants dormaient. Ce louchon d'Augustine les avait terrorises pendant tout le dessert, leur chipant leurs fraises, les intimidant par des menaces abominables. Maintenant, elle etait tres malade, accroupie sur un petit banc, la figure blanche, sans rien dire. La grosse Pauline avait laisse tomber sa tete contre l'epaule d'Etienne, endormi lui-meme au bord de la table. Nana se trouvait assise sur la descente de lit, aupres de Victor, qu'elle tenait contre elle, un bras passe autour de son cou; et, ensommeillee, les yeux fermes, elle repetait d'une voix faible et continue: -- Oh! maman, j'ai bobo... oh! maman, j'ai bobo... -- Pardi! murmura Augustine, dont la tete roulait sur les epaules, ils sont paf; ils ont chante comme les grandes personnes. Gervaise recut un nouveau coup, a la vue d'Etienne. Elle se sentit etouffer, en songeant que le pere de ce gamin etait la, a cote, en train de manger du gateau, sans qu'il eut seulement temoigne le desir d'embrasser le petit. Elle fut sur le point de reveiller Etienne, de l'apporter dans ses bras. Puis, une fois encore, elle trouva tres bien la facon tranquille dont s'arrangeaient les choses. Il n'aurait pas ete convenable, surement, de troubler la fin du diner. Elle revint avec la cafetiere et servit un verre de cafe a Lantier, qui d'ailleurs ne semblait pas s'occuper d'elle. -- Alors, c'est mon tour, begayait Coupeau d'une voix pateuse. Hein! on me garde pour la bonne bouche... Eh bien! je vais vous dire _Que cochon d'enfant_! -- Oui, oui, _Que cochon d'enfant_! criait toute la table. Le vacarme reprenait, Lantier etait oublie. Les dames appreterent leurs verres et leurs couteaux, pour accompagner le refrain. On riait a l'avance, en regardant le zingueur, qui se calait sur les jambes d'un air canaille. Il prit une voix enrouee de vieille femme. Tous les matins, quand je m'leve, J'ai l'coeur sens sus d'sous; J'l'envoi' chercher contr' la Greve Un poisson d' quatr' sous. Il rest' trois quarts d'heure en route, Et puis, en r'montant, I' m' lich' la moitie d' ma goutte: Que cochon d'enfant! Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en choeur, au milieu d'une gaiete formidable: Que cochon d'enfant! Que cochon d'enfant! La rue de la Goutte-d'Or elle-meme, maintenant, s'en melait. Le quartier chantait _Que cochon d'enfant_! En face, le petit horloger, les garcons epiciers, la tripiere, la fruitiere, qui savaient la chanson, allaient au refrain, en s'allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue finissait par etre soule; rien que l'odeur de noce qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu'a cette heure ils etaient joliment souls, la dedans. Ca grandissait petit a petit, depuis le premier coup de vin pur apres le potage. A present, c'etait le bouquet, tous braillant, tous eclatant de nourriture, dans la buee rousse des deux lampes qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade enorme couvrait le roulement des dernieres voitures. Deux sergents de ville, croyant a une emeute, accoururent; mais, en apercevant Poisson, ils eurent un petit salut d'intelligence. Ils s'eloignerent lentement, cote a cote, le long des maisons noires. Coupeau en etait a ce couplet: L' dimanche, a la P'tit'-Villette, Apres la chaleur, J'allons chez mon oncl' Tinette, Qu'est maitr' vidangeur. Pour avoir des noyaux d' c'rise, En nous en r'tournant. I' s'roul' dans la marchandise: Que cochon d'enfant! Que cochon d'enfant! Alors, la maison craqua, un tel gueulement monta dans l'air tiede et calme de la nuit, que ces gueulards-la s'applaudirent eux-memes, car il ne fallait pas esperer de pouvoir gueuler plus fort. Personne de la societe ne parvint jamais a se rappeler au juste comment la noce se termina. Il devait etre tres tard, voila tout, parce qu'il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-etre bien, tout de meme, qu'on avait danse autour de la table, en se tenant par les mains. Ca se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges qui sautaient, la bouche fendue d'une oreille a l'autre. Pour sur, on s'etait paye du vin a la francaise vers la fin; seulement, on ne savait plus si quelqu'un n'avait pas fait la farce de mettre du sel dans les verres. Les enfants devaient s'etre deshabilles et couches seuls. Le lendemain, madame Boche se vantait d'avoir allonge deux calottes a Boche, dans un coin, ou il causait de trop pres avec la charbonniere; mais Boche, qui ne se souvenait de rien, traitait ca de blague. Ce que chacun declarait peu propre, c'etait la conduite de Clemence, une fille a ne pas inviter, decidement; elle avait fini par montrer tout ce qu'elle possedait, et s'etait trouvee prise de mal de coeur, au point d'abimer entierement un des rideaux de mousseline. Les hommes, au moins, sortaient dans la rue; Lorilleux et Poisson, l'estomac derange, avaient file raide jusqu'a la boutique du charcutier. Quand on a ete bien eleve, ca se voit toujours. Ainsi, ces dames, madame Putois, madame Lerat et Virginie, incommodees par la chaleur, etaient simplement allees dans la piece du fond oter leur corset; meme Virginie avait voulu s'etendre sur le lit, l'affaire d'un instant, pour empecher les mauvaises suites. Puis, la societe semblait avoir fondu, les uns s'effacant derriere les autres, tous s'accompagnant, se noyant au fond du quartier noir, dans un dernier vacarme, une dispute enragee des Lorilleux, un " trou la la, trou la la ", entete et lugubre du pere Bru. Gervaise croyait bien que Goujet s'etait mis a sangloter en partant; Coupeau chantait toujours; quant a Lantier, il avait du rester jusqu'a la fin, elle sentait meme encore un souffle dans ses cheveux, a un moment, mais elle ne pouvait pas dire si ce souffle venait de Lantier ou de la nuit chaude. Cependant, comme madame Lerat refusait de retourner aux Batignolles a cette heure, on enleva du lit un matelas qu'on etendit pour elle dans un coin de la boutique, apres avoir pousse la table. Elle dormit la, au milieu des miettes du diner. Et, toute la nuit, dans le sommeil ecrase des Coupeau, cuvant la fete, le chat d'une voisine qui avait profite d'une fenetre ouverte, croqua les os de l'oie, acheva d'enterrer la bete, avec le petit bruit de ses dents fines. VIII Le samedi suivant, Coupeau, qui n'etait pas rentre diner, amena Lantier vers dix heures. Ils avaient mange ensemble des pieds de mouton, chez Thomas, a Montmartre. -- Faut pas gronder, la bourgeoise, dit le zingueur. Nous sommes sages, tu vois... Oh! il n'y a pas de danger avec lui; il vous met droit dans le bon chemin. Et il raconta comment ils s'etaient rencontres rue Rochechouart. Apres le diner, Lantier avait refuse une consommation au cafe de la _Boule noire_, en disant que, lorsqu'on etait marie avec une femme gentille et honnete, on ne devait pas gouaper dans tous les bastringues. Gervaise ecoutait avec un petit sourire. Bien sur, non, elle ne songeait pas a gronder; elle se sentait trop genee. Depuis la fete, elle s'attendait bien a revoir son ancien amant un jour ou l'autre; mais, a pareille heure, au moment de se mettre au lit, l'arrivee brusque des deux hommes l'avait surprise; et, les mains tremblantes, elle rattachait son chignon roule dans son cou. -- Tu ne sais pas, reprit Coupeau, puisqu'il a eu la delicatesse de refuser dehors une consommation, tu vas nous payer la goutte... Ah! tu nous dois bien ca! Les ouvrieres etaient parties depuis longtemps. Maman Coupeau et Nana venaient de se coucher. Alors, Gervaise, qui tenait deja un volet quand ils avaient paru, laissa la boutique ouverte, apporta sur un coin de l'etabli des verres et le fond d'une bouteille de cognac. Lantier restait debout, evitait de lui adresser directement la parole. Pourtant, quand elle le servit, il s'ecria: -- Une larme seulement, madame, je vous prie. Coupeau les regarda, s'expliqua tres carrement. Ils n'allaient pas faire les dindes, peut-etre! Le passe etait le passe, n'est-ce pas? Si on conservait de la rancune apres des neuf ans et des dix ans, on finirait par ne plus voir personne. Non, non, il avait le coeur sur la main, lui! D'abord, il savait a qui il avait affaire, a une brave femme et a un brave homme, a deux amis, quoi! Il etait tranquille, il connaissait leur honnetete. -- Oh! bien sur... bien sur... repetait Gervaise, les paupieres baissees, sans comprendre ce qu'elle disait. -- C'est une soeur, maintenant, rien qu'une soeur! murmura a son tour Lantier. -- Donnez-vous la main, nom de Dieu! cria Coupeau, et foutons-nous des bourgeois! Quand on a de ca dans le coco, voyez-vous, on est plus chouette que les millionnaires. Moi, je mets l'amitie avant tout, parce que l'amitie, c'est l'amitie, et qu'il n'y a rien au-dessus. Il s'enfoncait de grands coups de poing dans l'estomac, l'air si emu, qu'ils durent le calmer. Tous trois, en silence, trinquerent et burent leur goutte. Gervaise put alors regarder Lantier a son aise; car, le soir de la fete, elle l'avait vu dans un brouillard. Il s'etait epaissi, gras et rond, les jambes et les bras lourds, a cause de sa petite taille. Mais sa figure gardait de jolis traits sous la bouffissure de sa vie de faineantise; et comme il soignait toujours beaucoup ses minces moustaches, on lui aurait donne juste son age, trente-cinq ans. Ce jour-la, il portait un pantalon gris et un paletot gros bleu comme un monsieur, avec un chapeau rond; meme il avait une montre et une chaine d'argent, a laquelle pendait une bague, un souvenir. -- Je m'en vais, dit-il. Je reste au diable. Il etait deja sur le trottoir, lorsque le zingueur le rappela pour lui faire promettre de ne plus passer devant la porte sans leur dire un petit bonjour. Cependant, Gervaise, qui venait de disparaitre doucement, rentra en poussant devant elle Etienne, en manches de chemise, la face deja endormie. L'enfant souriait, se frottait les yeux. Mais quand il apercut Lantier, il resta tremblant et gene, coulant des regards inquiets du cote de sa mere et de Coupeau. -- Tu ne reconnais pas ce monsieur? demanda celui-ci. L'enfant baissa la tete sans repondre. Puis, il eut un leger signe pour dire qu'il reconnaissait le monsieur. -- Eh bien! ne fais pas la bete, va l'embrasser. Lantier, grave et tranquille, attendait. Lorsque Etienne se decida a s'approcher, il se courba, tendit les deux joues, puis posa lui-meme un gros baiser sur le front du gamin. Alors, celui-ci osa regarder son pere. Mais, tout d'un coup, il eclata en sanglots, il se sauva comme un fou, debraille, gronde par Coupeau qui le traitait de sauvage. -- C'est l'emotion, dit Gervaise, pale et secouee elle-meme. -- Oh! il est tres doux, tres gentil d'habitude, expliquait Coupeau. Je l'ai cranement eleve, vous verrez... Il s'habituera a vous. Il faut qu'il connaisse les gens... Enfin, quand il n'y aurait eu que ce petit, on ne pouvait pas rester toujours brouille, n'est-ce pas? Nous aurions du faire ca pour lui il y a beaux jours, car je donnerais plutot ma tete a couper que d'empecher un pere de voir son enfant. La-dessus, il parla d'achever la bouteille de cognac. Tous trois trinquerent de nouveau. Lantier ne s'etonnait pas, avait un beau calme. Avant de s'en aller, pour rendre ses politesses au zingueur, il voulut absolument fermer la boutique avec lui. Puis, tapant dans ses mains par proprete, il souhaita une bonne nuit au menage. -- Dormez bien. Je vais tacher de pincer l'omnibus... Je vous promets de revenir bientot. A partir de cette soiree, Lantier se montra souvent rue de la Goutte-d'Or. Il se presentait quand le zingueur etait la, demandant de ses nouvelles des la porte, affectant d'entrer uniquement pour lui. Puis, assis contre la vitrine, toujours en paletot, rase et peigne, il causait poliment, avec les manieres d'un homme qui aurait recu de l'instruction. C'est ainsi que les Coupeau apprirent peu a peu des details sur sa vie. Pendant les huit dernieres annees, il avait un moment dirige une fabrique de chapeaux; et quand on lui demandait pourquoi il s'etait retire, il se contentait de parler de la coquinerie d'un associe, un compatriote, une canaille qui avait mange la maison avec les femmes. Mais son ancien titre de patron restait sur toute sa personne comme une noblesse a laquelle il ne pouvait plus deroger. Il se disait sans cesse pres de conclure une affaire superbe, des maisons de chapellerie devaient l'etablir, lui confier des interets enormes. En attendant, il ne faisait absolument rien, se promenait au soleil, les mains dans les poches, ainsi qu'un bourgeois. Les jours ou il se plaignait, si l'on se risquait a lui indiquer une manufacture demandant des ouvriers, il semblait pris d'une pitie souriante, il n'avait pas envie de crever la faim, en s'echinant pour les autres. Ce gaillard-la, toutefois, comme disait Coupeau, ne vivait pas de l'air du temps. On! c'etait un malin, il savait s'arranger, il bibelotait quelque commerce, car enfin il montrait une figure de prosperite, il lui fallait bien de l'argent pour se payer du linge blanc et des cravates de fils de famille. Un matin, le zingueur l'avait vu se faire cirer, boulevard Montmartre. La vraie verite etait que Lantier, tres bavard sur les autres, se taisait ou mentait quand il s'agissait de lui. Il ne voulait meme pas dire ou il demeurait. Non, il logeait chez un ami, la-bas, au diable, le temps de trouver une belle situation; et il defendait aux gens de venir le voir, parce qu'il n'y etait jamais. -- On rencontre dix positions pour une, expliquait-il souvent. Seulement, ce n'est pas la peine d'entrer dans des boites ou l'on ne restera pas vingt-quatre heures... Ainsi, j'arrive un lundi chez Champion, a Montrouge. Le soir, Champion m'embete sur la politique; il n'avait pas les memes idees que moi. Eh bien! le mardi matin, je filais, attendu que nous ne sommes plus au temps des esclaves et que je ne veux pas me vendre pour sept francs par jour. On etait alors dans les premiers jours de novembre. Lantier apporta galamment des bouquets de violettes, qu'il distribuait a Gervaise et aux deux ouvrieres. Peu a peu, il multiplia ses visites, il vint presque tous les jours. Il paraissait vouloir faire la conquete de la maison, du quartier entier; et il commenca par seduire Clemence et madame Putois, auxquelles il temoignait, sans distinction d'age, les attentions les plus empressees. Au bout d'un mois, les deux ouvrieres l'adoraient. Les Boche, qu'il flattait beaucoup en allant les saluer dans leur loge, s'extasiaient sur sa politesse. Quant aux Lorilleux, lorsqu'ils surent quel etait ce monsieur, arrive au dessert, le jour de la fete, ils vomirent d'abord mille horreurs contre Gervaise, qui osait introduire ainsi son ancien individu dans son menage. Mais, un jour, Lantier monta chez eux, se presenta si bien en leur commandant une chaine pour une dame de sa connaissance, qu'ils lui dirent de s'asseoir et le garderent une heure, charmes de sa conversation; meme, ils se demandaient comment un homme si distingue avait pu vivre avec la Banban. Enfin, les visites du chapelier chez les Coupeau n'indignaient plus personne et semblaient naturelles, tant il avait reussi a se mettre dans les bonnes graces de toute la rue de la Goutte-d'Or. Goujet seul restait sombre. S'il se trouvait la, quand l'autre arrivait, il prenait la porte, pour ne pas etre oblige de lier connaissance avec ce particulier. Cependant, au milieu de cette coqueluche de tendresse pour Lantier, Gervaise, les premieres semaines, vecut dans un grand trouble. Elle eprouvait au creux de l'estomac cette chaleur dont elle s'etait sentie brulee, le jour des confidences de Virginie. Sa grande peur venait de ce qu'elle redoutait d'etre sans force, s'il la surprenait un soir toute seule et s'il s'avisait de l'embrasser. Elle pensait trop a lui, elle restait trop pleine de lui. Mais, lentement, elle se calma, en le voyant si convenable, ne la regardant pas en face, ne la touchant pas du bout des doigts, quand les autres avaient le dos tourne. Puis, Virginie, qui semblait lire en elle, lui faisait honte de ses vilaines pensees. Pourquoi tremblait-elle? On ne pouvait pas rencontrer un homme plus gentil. Bien sur, elle n'avait plus rien a craindre. Et la grande brune manoeuvra un jour de facon a les pousser tous deux dans un coin et a mettre la conversation sur le sentiment. Lantier declara d'une voix grave, en choisissant les termes, que son coeur etait mort, qu'il voulait desormais se consacrer uniquement au bonheur de son fils. Il ne parlait jamais de Claude, qui etait toujours dans le Midi. Il embrassait Etienne sur le front tous les soirs, ne savait que lui dire si l'enfant restait la, l'oubliait pour entrer en compliments avec Clemence. Alors, Gervaise, tranquillisee, sentit mourir en elle le passe. La presence de Lantier usait ses souvenirs de Plassans et de l'hotel Boncoeur. A le voir sans cesse, elle ne le revait plus. Meme elle se trouvait prise d'une repugnance a la pensee de leurs anciens rapports. Oh! c'etait fini, bien fini. S'il osait un jour lui demander ca, elle lui repondrait par une paire de claques, elle instruirait plutot son mari. Et, de nouveau, elle songeait sans remords, avec une douceur extraordinaire, a la bonne amitie de Goujet. En arrivant un matin a l'atelier, Clemence raconta qu'elle avait rencontre la veille, vers onze heures, monsieur Lantier donnant le bras a une femme. Elle disait cela en mots tres sales, avec de la mechancete par-dessous, pour voir la tete de la patronne. Oui, monsieur Lantier grimpait la rue Notre-Dame de Lorette; la femme etait blonde, un de ces chameaux du boulevard a moitie creves, le derriere nu sous leur robe de soie. Et elle les avait suivis, par blague. Le chameau etait entre chez un charcutier acheter des crevettes et du jambon. Puis, rue de La Rochefoucauld, monsieur Lantier avait pose sur le trottoir, devant la maison, le nez en l'air, en attendant que la petite, montee toute seule, lui eut fait par la fenetre le signe de la rejoindre. Mais Clemence eut beau ajouter des commentaires degoutants, Gervaise continuait a repasser tranquillement une robe blanche. Par moments, l'histoire lui mettait aux levres un petit sourire. Ces Provencaux, disait-elle, etaient tous enrages apres les femmes; il leur en fallait quand meme; ils en auraient ramasse sur une pelle dans un tas d'ordures. Et, le soir, quand le chapelier arriva, elle s'amusa des taquineries de Clemence, qui l'intriguait avec sa blonde. D'ailleurs, il semblait flatte d'avoir ete apercu. Mon Dieu! c'etait une ancienne amie, qu'il voyait encore de temps a autre, lorsque ca ne devait deranger personne; une fille tres chic, meublee en palissandre, et il citait d'anciens amants a elle, un vicomte, un grand marchand de faience, le fils d'un notaire. Lui, aimait les femmes qui embaument. Il poussait sous le nez de Clemence son mouchoir, que la petite lui avait parfume, lorsque Etienne rentra. Alors, il prit son air grave, il baisa l'enfant, en ajoutant que la rigolade ne tirait pas a consequence et que son coeur etait mort. Gervaise, penchee sur son ouvrage, hocha la tete d'un air d'approbation. Et ce fut encore Clemence qui porta la peine de sa mechancete, car elle avait bien senti Lantier la pincer deja deux ou trois fois, sans avoir l'air, et elle crevait de jalousie de ne pas puer le musc comme le chameau du boulevard. Quand le printemps revint, Lantier, tout a fait de la maison parla d'habiter le quartier, afin d'etre plus pres de ses amis. Il voulait une chambre meublee dans une maison propre. Madame Boche, Gervaise elle-meme, se mirent en quatre pour lui trouver ca. On fouilla les rues voisines. Mais il etait trop difficile, il desirait une grande cour, il demandait un rez-de-chaussee, enfin toutes les commodites imaginables. Et maintenant, chaque soir, chez les Coupeau, il semblait mesurer la hauteur des plafonds, etudier l