The Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne (#24 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Les Indes Noires Author: Jules Verne Release Date: February, 2004 [EBook #5081] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on April 18, 2002] [Date last updated: January 16, 2005] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES INDES NOIRES *** This eBook was produced by Norman Wolcott. Les Indes noires par JULES VERNE TABLE DES MATIERES I Deux lettres contradictoires II Chemin faisant III Le sous-sol du Royaume-Uni IV La fosse Dochart V La Famille Ford VI Quelques phenomenes inexplicables VII Une experience de Simon Ford VIII Un coup de dynamite IX La Nouvelle-Aberfoyle X Aller et retour XI Les Dames de feu XII Les Exploits de Jack Ryan XIII Coal-city XIV Suspendu a un fil XV Nell au cottage XVI Sur l'echelle oscillante XVII Un lever de soleil XVIII Du lac Lomond au lac Katrine XIX Une derniere menace XX Le penitent XXI Le mariage de Nell XXII La legende du vieux Silfax ------------------------------------------------------------------------ I Deux lettres contradictoires _<< Mr. J. R. Starr, ingenieur,_ _ << 30, Canongate._ _ << Edimbourg._ << Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houilleres d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une communication de nature a l'interesser. << Monsieur James Starr sera attendu, toute la journee, a la gare de Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford. << Il est prie de tenir cette invitation secrete. >> Telle fut la lettre que James Starr recut par le premier courrier a la date du 3 decembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle, comte de Stirling, Ecosse. La curiosite de l'ingenieur fut piquee au vif. Il ne lui vint meme pas a la pensee que cette lettre put renfermer une mystification. Il connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaitres des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait ete, pendant vingt ans, le directeur, -- ce que, dans les houilleres anglaises, on appelle le << viewer >>. James Starr etait un homme solidement constitue, auquel ses cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eut porte que quarante. Il appartenait a une vieille famille d'Edimbourg, dont il etait l'un des membres les plus distingues. Ses travaux honoraient la respectable corporation de ces ingenieurs qui devorent peu a peu le sous-sol carbonifere du Royaume-Uni, aussi bien a Cardiff, a Newcastle que dans les bas comtes de l'Ecosse. Toutefois, c'etait plus particulierement au fond de ces mysterieuses houilleres d'Aberfoyle, qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comte de Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime generale. La s'etait ecoulee presque toute son existence. En outre, James Starr faisait partie de la Societe des antiquaires ecossais, dont il avait ete nomme president. Il comptait aussi parmi les membres les plus actifs de << Royal Institution >>, et la _Revue d'Edimbourg_ publiait frequemment de remarquables articles signes de lui. C'etait, on le voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prosperite de l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de l'Ecosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au point de vue moral, a pu meriter le nom d'<< Athenes du Nord >>. On sait que les Anglais ont donne a l'ensemble de leurs vastes houilleres un nom tres significatif. Ils les appellent tres justement les << Indes noires >>, et ces Indes ont peut-etre plus contribue que les Indes orientales a accroitre la surprenante richesse du Royaume-Uni. La, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, a extraire du sous-sol britannique le charbon, ce precieux combustible, indispensable element de la vie industrielle. A cette epoque, la limite de temps, assignee par les hommes speciaux a l'epuisement des houilleres, etait fort reculee, et la disette n'etait pas a craindre a court delai. Il y avait encore a exploiter largement les gisements carboniferes des deux mondes. Les fabriques, appropriees a tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers, les usines a gaz, etc., n'etaient pas pres de manquer du combustible mineral. Seulement, la consommation s'etait tellement accrue pendant ces dernieres annees, que certaines couches avaient ete epuisees jusque dans leurs plus maigres filons. Abandonnees maintenant, ces mines trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits delaisses et de leurs galeries desertes. Tel etait, precisement, le cas des houilleres d'Aberfoyle. Dix ans auparavant, la derniere benne avait enleve la derniere tonne de houille de ce gisement. Le materiel du << fond [1*] >>, machines destinees a la traction mecanique sur les rails des galeries, berlines formant les trains subterranes, tramways souterrains, cages desservant les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprime actionnait des perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage d'exploitation avait ete retire des profondeurs des fosses et abandonne a la surface du sol. La houillere, epuisee, etait comme le cadavre d'un mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enleve les divers organes de la vie et laisse seulement l'ossature. De ce materiel, il n'etait reste que de longues echelles de bois, desservant les profondeurs de la houillere par le puits Yarow le seul qui donnat maintenant acces aux galeries inferieures de la fosse Dochart, depuis la cessation des travaux. A l'exterieur, les batiments, abritant autrefois aux travaux du << jour >>, indiquaient encore la place ou avaient ete fonces les puits de ladite fosse, completement abandonnee, comme l'etaient les autres fosses, dont l'ensemble constituait les houilleres d'Aberfoyle. Ce fut un triste jour, lorsque, pour la derniere fois, les mineurs quitterent la mine, dans laquelle ils avaient vecu tant d'annees. L'ingenieur James Starr avait reuni ces quelques milliers de travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la houillere. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs, cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous, femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, etaient rassembles dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombree du trop-plein de la houillere. Ces braves gens, que les necessites de l'existence allaient disperser -- eux, qui pendant de longues annees, s'etaient succede de pere en fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter pour jamais, les derniers adieux de l'ingenieur. La Compagnie leur avait fait distribuer, a titre de gratification, les benefices de l'annee courante. Peu de chose, en verite, car le rendement des filons avait depasse de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauches, soit dans les houilleres voisines, soit dans les fermes ou les usines du comte. James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous lequel avaient si longtemps fonctionne les puissantes machines a vapeur du puits d'extraction. Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors age de cinquante-cinq ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient. James Starr se decouvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un profond silence. Cette scene d'adieux avait un caractere touchant, qui ne manquait pas de grandeur. << Mes amis, dit l'ingenieur, le moment de nous separer est venu. Les houilleres d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'annees, nous reunissaient dans un travail commun, sont maintenant epuisees. Nos recherches n'ont pu amener la decouverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de houille vient d'etre extrait de la fosse Dochart ! >> Et, a l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de charbon qui avait ete garde au fond d'une benne. << Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le dernier globule du sang qui circulait a travers les veines de la houillere ! Nous le conserverons, comme nous avons conserve le premier fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des generations de travailleurs se sont succede dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini ! Les dernieres paroles que vous adresse votre ingenieur sont des paroles d'adieu. Vous avez vecu de la mine, qui s'est videe sous votre main. Le travail a ete dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en reunisse jamais les membres epars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps vecu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on a travaille ensemble, on ne saurait etre des etrangers les uns pour les autres. Nous veillerons sur vous, et, partout ou vous irez en honnetes gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que le Ciel vous assiste ! >> Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la houillere, dont les yeux s'etaient mouilles de larmes. Puis, les overmen des differentes fosses vinrent serrer la main de l'ingenieur, pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient : << Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! >> Ces adieux devaient laisser un imperissable souvenir dans tous ces braves cœurs. Mais, peu a peu, il le fallut, cette population quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr. Le sol noir des chemins, conduisant a la fosse Dochart, retentit une derniere fois sous le pied des mineurs, et le silence succeda a cette bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillere d'Aberfoyle. Un homme etait reste seul pres de James Starr. C'etait l'overman Simon Ford. Pres de lui se tenait un jeune garcon, age de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques annees deja, etait employe aux travaux du fond. James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant, s'estimaient l'un l'autre. << Adieu, Simon, dit l'ingenieur. -- Adieu, monsieur James, repondit l'overman, ou plutot, laissez-moi ajouter : Au revoir ! -- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du passe de notre vieille Aberfoyle ! -- Je le sais, monsieur James. -- Ma maison d'Edimbourg vous est ouverte ! -- C'est loin, Edimbourg ! repondit l'overman en secouant la tete. Oui ! loin de la fosse Dochart ! -- Loin, Simon ! Ou comptez-vous donc demeurer ? -- Ici meme, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et moi, nous nous arrangerons pour lui rester fideles ! -- Adieu donc, Simon, repondit l'ingenieur, dont la voix, malgre lui, trahissait l'emotion. -- Non, je vous repete : au revoir, monsieur James ! repondit l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! >> L'ingenieur ne voulut pas enlever cette derniere illusion a l'overman. Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux emus. Il serra une derniere fois la main de Simon Ford et quitta definitivement la houillere. Voila ce qui s'etait passe dix ans auparavant; mais, malgre le desir que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr n'avait plus entendu parler de lui. Et c'etait apres dix ans de separation, que lui arrivait cette lettre de Simon Ford, qui le conviait a reprendre sans delai le chemin des anciennes houilleres d'Aberfoyle. Une communication de nature a l'interesser, qu'etait-ce donc ? La fosse Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passe ces noms rappelaient a son esprit ! Oui ! c'etait le bon temps, celui du travail, de la lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingenieur ! James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il regrettait, en verite, qu'une ligne de plus n'eut pas ete ajoutee par Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir ete si laconique. Etait-il donc possible que le vieil overman eut decouvert quelque nouveau filon a exploiter ? Non ! James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houilleres d'Aberfoyle avaient ete explorees avant la cessation definitive des travaux. Il avait lui-meme procede aux derniers sondages, sans trouver aucun nouveau gisement dans ce sol ruine par une exploitation poussee a l'exces. On avait meme tente de reprendre le terrain houiller sous les couches qui lui sont ordinairement inferieures, telles que le gres rouge devonien, mais sans resultat. James Starr avait donc abandonne la mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possedait plus un morceau de combustible. << Non, se repetait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait echappe a mes recherches se serait revele a celles de Simon Ford ? Pourtant, le vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut m'interesser, et cette invitation, que je dois tenir secrete, de me rendre a la fosse Dochart !... >> James Starr en revenait toujours la. D'autre part, l'ingenieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur, particulierement doue de l'instinct du metier. Il ne l'avait pas revu depuis l'epoque ou les exploitations d'Aberfoyle avaient ete abandonnees. Il ignorait meme ce qu'etait devenu le vieil overman. Il n'aurait pu dire a quoi il s'occupait, ni meme ou il demeurait, avec sa femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui etait donne au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford, l'attendrait a la gare de Callander pendant toute la journee du lendemain. Il s'agissait donc evidemment de visiter la fosse Dochart. << J'irai, j'irai ! >> dit James Starr, qui sentait sa surexcitation s'accroitre a mesure que s'avancait l'heure. C'est qu'il appartenait, ce digne ingenieur, a cette categorie de gens passionnes, dont le cerveau est toujours en ebullition, comme une bouilloire placee sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires dans lesquelles les idees cuisent a gros bouillons, d'autres ou elles mijotent paisiblement. Or, ce jour-la, les idees de James Starr bouillaient a plein feu. Mais, alors, un incident tres inattendu se produisit. Ce fut la goutte d'eau froide, qui allait momentanement condenser toutes les vapeurs de ce cerveau. En effet, vers six heures du soir, par le troisieme courrier, le domestique de James Starr apporta une seconde lettre. Cette lettre etait renfermee dans une enveloppe grossiere, dont la suscription indiquait une main peu exercee au maniement de la plume. James Starr dechira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir ete arrache a quelque vieux cahier hors d'usage. Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi concue : << Inutile a l'ingenieur James Starr de se deranger, -- la lettre de Simon Ford etant maintenant sans objet. >> Et pas de signature. [1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du << fond >> et travaux du << jour >>; les uns s'accomplissant a l'interieur, les autres a l'exrerieur. II Chemin faisant Le cours des idees de James Starr fut brusquement arrete, lorsqu'il eut lu cette seconde lettre, contradictoire de la premiere. << Qu'est-ce que cela veut dire ? >> se demanda-t-il. James Starr reprit l'enveloppe a demi dechiree. Elle portait, ainsi que l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle etait donc partie de ce meme point du comte de Stirling. Ce n'etait pas le vieux mineur qui l'avait ecrite, -- evidemment. Mais, non moins evidemment, l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman, puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite a l'ingenieur de se rendre au puits Yarow. Etait-il donc vrai que cette premiere communication fut maintenant sans objet ? voulait-on empecher James Starr de se deranger, soit inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas la plutot une intention malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ? C'est ce que pensa James Starr, apres mure reflexion. Cette contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naitre en lui qu'un plus vif desir de se rendre a la fosse Dochart. D'ailleurs, si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait s'en assurer. Mais il semblait bien a James Starr qu'il convenait d'accorder plus de creance a la premiere lettre qu'a la seconde, -- c'est-a-dire a la demande d'un homme tel que Simon Ford plutot qu'a cet avis de son contradicteur anonyme. << En verite, puisqu'on pretend influencer ma resolution, se dit-il, c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extreme importance ! Demain, je serai au rendez-vous indique et a l'heure convenue ! >> Le soir venu, James Starr fit ses preparatifs de depart. Comme il pouvait arriver que son absence se prolongeat pendant quelques jours, il prevint, par lettre, Sir W. Elphiston, le president de << Royal Institution >>, qu'il ne pourrait assister a la prochaine seance de la Societe. Il se degagea egalement de deux ou trois affaires, qui devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, apres avoir donne l'ordre a son domestique de preparer un sac de voyage, il se coucha, plus impressionne que l'affaire ne le comportait peut-etre. Le lendemain, a cinq heures, James Starr sautait hors de son lit, s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre a Granton-pier le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'a Stirling. Pour la premiere fois, peut-etre, James Starr, en traversant la Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais des anciens souverains de l'Ecosse. Il n'apercut pas, devant sa poterne, les sentinelles revetues de l'antique costume ecossais, jupon d'etoffe verte, plaid quadrille et sac de peau de chevre a longs poils pendant sur la cuisse. Bien qu'il fut fanatique de Walter Scott, comme l'est tout vrai fils de la vieille Caledonie, l'ingenieur, ainsi qu'il ne manquait jamais de le faire, ne donna meme pas un coup d'œil a l'auberge ou Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naivement la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place ou les montagnards dechargerent leurs fusils, apres la victoire du Pretendant, au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au milieu de la rue son cadran desole : il n'y regarda que pour s'assurer qu'il ne manquerait point l'heure du depart. On doit avouer aussi qu'il n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand reformateur John Knox, le seul homme que ne purent seduire les sourires de Marie Stuart. Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement decrite dans le roman de _L'Abbe_, il s'elanca vers le pont gigantesque de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Edimbourg. Quelques minutes apres, James Starr arrivait a la gare du << General railway >>, et le train le debarquait, une demi-heure apres, a Newhaven, joli village de pecheurs, situe a un mille de Leith, qui forme le port d'Edimbourg. La maree montante recouvrait alors la plage noiratre et rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade, sorte de jetee supportee par des chaines. A gauche, un de ces bateaux qui font le service du Forth, entre Edimbourg et Stirling, etait amarre au << pier >> de Granton. En ce moment, la cheminee du _Prince de Galles_ vomissait des tourbillons de fumee noire, et sa chaudiere ronflait sourdement. Au son de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard se haterent d'accourir. Il y avait la une foule de marchands, de fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables a leurs culottes courtes, a leurs longues redingotes, au mince lisere blanc qui cerclait leur cou. James Starr ne fut pas le dernier a s'embarquer. Il sauta lestement sur le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombat avec violence, pas un de ces passagers ne songeait a chercher un abri dans le salon du steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppes de leurs couvertures de voyage, quelques-uns se ranimant de temps a autre avec le gin ou le whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent << se vetir a l'interieur >>. Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres furent larguees, et le _Prince de Galles_ evolua pour sortir du petit bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord. Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creuse entre les rives du comte de Fife, au nord, et celles des comtes de Linlilhgow, d'Edimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans la mer a Kincardine. Ce ne serait qu'une courte traversee que celle de Granton-pier a l'extremite de ce golfe, si la necessite de faire escale aux diverses stations des deux rives n'obligeait a de nombreux detours. Les villes, les villages, les cottages s'etalent sur les bords du Forth entre les arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrite sous la large passerelle jetee entre les tambours, ne cherchait pas a rien voir de ce paysage, alors raye par les fines hachures de la pluie. Il s'inquietait plutot d'observer s'il n'attirait pas specialement l'attention de quelque passager. Peut-etre, en effet, l'auteur anonyme de la seconde lettre etait-il sur le bateau. Cependant, l'ingenieur ne put surprendre aucun regard suspect. Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers l'etroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de Southoueensferry et North-oueensferry, au-dela duquel le Forth forme une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes eclaircies, les sommets neigeux des monts Grampian. Bientot, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'ile de Colm, couronnee par les ruines d'un monastere du XIIe siecle, les restes du chateau de Barnbougle, puis Donibristle, ou fut assassine le gendre du regent Murray, puis l'ilot fortifie de Garvie. Il franchit le detroit de oueensferry, laissa a gauche le chateau de Rosyth, ou residait autrefois une branche des Stuarts a laquelle etait alliee la mere de Cromwell, depassa Blacknesscastle, toujours fortifie, conformement a l'un des articles du traite de l'Union, et longea les quais du petit port de Charleston, d'ou s'exporte la chaux des carrieres de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala la station de Crombie-Point. Le temps etait alors tres mauvais. La pluie, fouettee par une brise violente, se pulverisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui passaient comme des trombes. James Starr n'etait pas sans quelque inquietude. Le fils d'Harry Ford se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par experience : les mineurs, habitues au calme profond des houilleres, affrontent moins volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de l'atmosphere. De Callander a la fosse Dochart et au puits Yarow, il fallait compter une distance de quatre milles. C'etaient la des raisons qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil overman. Toutefois, l'ingenieur se preoccupait davantage de l'idee que le rendez-vous donne dans la premiere lettre eut ete contremande dans la seconde. -- C'etait, a vrai dire, son plus gros souci. En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas a l'arrivee du train a Callander, James Starr etait bien decide a se rendre seul a la fosse Dochart, et meme, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. La, il aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en quel lieu residait actuellement le vieil overman. Cependant, le _Prince de Galles_ continuait a soulever de grosses lames sous la poussee de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creuse a l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de Citeaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carree du XIIIe siecle, Clackmannan et son chateau, bati par Robert Bruce, n'etaient meme pas visibles a travers les rayures obliques de la pluie. Le _Prince de Galles_ s'arreta a l'embarcadere d'Alloa pour deposer quelques voyageurs. James Starr eut le cœur serre en passant, apres dix ans d'absence, pres de cette petite ville, siege d'exploitation d'importantes houilleres qui nourrissaient toujours une nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entrainait dans ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore a grand profit. Ces mines d'Alloa, presque contigues a celles d'Aberfoyle, continuaient a enrichir le comte, tandis que les gisements voisins, epuises depuis tant d'annees, ne comptaient plus un seul ouvrier ! Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonca dans les nombreux detours que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une eclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date du XIIe siecle. Puis, ce furent le chateau de Stirling et le bourg royal de ce nom, ou le Forth, traverse par deux ponts, n'est plus navigable aux navires de hautes matures. A peine le _Prince de Galles_ avait-il accoste, que l'ingenieur sautait lestement sur le quai. Cinq minutes apres, il arrivait a la gare de Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train a Callander, gros village situe sur la rive gauche du Teith. La, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avanca aussitot vers l'ingenieur. C'etait Harry, le fils de Simon Ford. [1] Principale et celebre rue du vieil Edimbourg. III Le sous-sol du Royaume-Uni Il est convenable, pour l'intelligence de ce recit, de rappeler en quelques mots quelle est l'origine de la houille. Pendant les epoques geologiques, lorsque le spheroide terrestre etait encore en voie de formation, une epaisse atmosphere l'entourait, toute saturee de vapeurs d'eau et largement impregnee d'acide carbonique. Peu a peu, ces vapeurs se condenserent en pluies diluviennes, qui tomberent comme si elles eussent ete projetees du goulot de quelques millions de milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'etait, en effet, un liquide charge d'acide carbonique qui se deversait torrentiellement sur un sol pateux, mal consolide, sujet aux deformations brusques ou lentes, a la fois maintenu dans cet etat semi-fluide autant par les feux du soleil que par les feux de la masse interieure. C'est que la chaleur interne n'etait pas encore emmagasinee au centre du globe. La croute terrestre, peu epaisse et incompletement durcie, la laissait s'epancher a travers ses pores. De la, une phenomenale vegetation, -- telle, sans doute, qu'elle se produit peut-etre a la surface des planetes inferieures, Venus ou Mercure, plus rapprochees que la terre de l'astre radieux. Le sol des continents, encore mal fixe, se couvrit donc de forets immenses; l'acide carbonique, si propre au developpement du regne vegetal, abondait. Aussi les vegetaux se developpaient-ils sous la forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacee. C'etaient partout d'enormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits, d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire a la nourriture d'aucun etre vivant. La terre n'etait pas prete encore pour l'apparition du regne animal. Voici quelle etait la composition de ces forets antediluviennes. La classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, varietes de preles arborescentes, les lepidodendrons, sortes de lycopodes geants, hauts de vingt-cinq ou trente metres, larges d'un metre a leur base, des asterophylles, des fougeres, des sigillaires de proportions gigantesques, dont on a retrouve des empreintes dans les mines de Saint-Etienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne reconnaitrait d'analogues que parmi les plus humbles specimens de la terre habitable --, tels etaient, peu varies dans leur espece, mais enormes dans leur developpement, les vegetaux qui composaient exclusivement les forets de cette epoque. Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune, rendue profondement humide par le melange des eaux douces et des eaux marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu a peu de l'atmosphere, encore impropre au fonctionnement de la vie, et on peut dire qu'ils etaient destines a l'emmagasiner, sous forme de houille, dans les entrailles memes du globe. En effet, c'etait l'epoque des tremblements de terre, de ces secouements du sol, dus aux revolutions interieures et au travail plutonique, qui modifiaient subitement les lineaments encore incertains de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient montagnes; la, des gouffres que devaient emplir des oceans ou des mers. Et alors, des forets entieres s'enfoncaient dans la croute terrestre, a travers les couches mouvantes, jusqu'a ce qu'elles eussent trouve un point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitoides, ou que, par le tassement, elles formassent un tout resistant. En effet, l'edifice geologique se presente suivant cet ordre dans les entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai, compose des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les gisements houillers occupent l'etage inferieur, puis les terrains tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et modernes. A cette epoque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la condensation engendrait sur tous les points du globe, se precipitaient en arrachant aux roches, a peine formees, de quoi composer les schistes, les gres, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des forets tourbeuses et deposaient les elements de ces terrains qui allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des periodes qui se chiffrent par millions d'annees --, ces terrains se durcirent, s'etagerent et enfermerent sous une epaisse carapace de poudingues, de schistes, de gres compacts ou friables, de gravier, de cailloux, toute la masse des forets enlisees. Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, ou s'accumulait la matiere vegetale, enfoncee a des profondeurs variables ? Une veritable operation chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que contenaient ces vegetaux s'agglomerait, et peu a peu la houille se formait sous la double influence d'une pression enorme et de la haute temperature que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle a cette epoque. Ainsi donc un regne se substituait a l'autre dans cette lente, mais irresistible reaction. Le vegetal se transformait en mineral. Toutes ces plantes, qui avaient vecu de la vie vegetative sous l'active seve des premiers jours, se petrifiaient. Quelques-unes des substances enfermees dans ce vaste herbier, incompletement deformees, laissaient leur empreinte aux autres produits plus rapidement mineralises, qui les pressaient comme eut fait une presse hydraulique d'une puissance incalculable. En meme temps, des coquilles, des zoophytes tels qu'etoiles de mer, polypiers, spiriferes, jusqu'a des poissons, jusqu'a des lezards, entraines par les eaux, laissaient sur la houille, tendre encore, leur impression nette et comme << admirablement tiree [1*] >>. La pression semble avoir joue un role considerable dans la formation des gisements carboniferes. En effet, c'est a son degre de puissance que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparait l'anthracite, qui, presque entierement depourvue de matiere volatile, contient la plus grande quantite de carbone. Aux plus hautes couches se montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans lesquelles la quantite de carbone est infiniment moindre. Entre ces deux couches, suivant le degre de pression qu'elles ont subie, se rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres. On peut meme affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la couche des marais tourbeux n'a pas ete completement modifiee. Ainsi donc, l'origine des houilleres, en quelque point du globe qu'on les ait decouvertes, est celle-ci : engloutissement dans la croute terrestre des grandes forets de l'epoque geologique, puis, mineralisation des vegetaux obtenue avec le temps, sous l'influence de la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique. Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de forets pour une consommation qui comprendrait quelques milliers d'annees. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chomage force s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau combustible ne remplace pas le charbon. A une epoque plus ou moins reculee, il n'y aura plus de gisements carboniferes, si ce n'est ceux qu'une eternelle couche de glace recouvre au Grœnland, aux environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est a peu pres impossible. C'est le sort inevitable. Les bassins houillers de l'Amerique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Sale, de l'oregon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement insuffisant. Il en sera ainsi des houilleres du cap Breton et du Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gites carboniferes du Nord-Amerique soient dix fois plus considerables que tous les gisements du monde entier, cent siecles ne s'ecouleront pas sans que le monstre a millions de gueules de l'industrie n'ait devore le dernier morceau de houille du globe. La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible mineral en Abyssinie, a Natal, au Zambeze, a Mozambique, a Madagascar, mais leur exploitation reguliere offre les plus grandes difficultes. Celles de la Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale, seront assez vite epuisees. Les Anglais auront certainement vide l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son sol, avant le jour ou le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette epoque, deja, les filons carboniferes de l'Europe, atteints jusque dans leurs dernieres veines, auront ete abandonnes. Que l'on juge par les chiffres suivants des quantites de houille qui ont ete consommees depuis la decouverte des premiers gisements. Les bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Baviere comprennent six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux de la Boheme et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent egalement cent cinquante mille hectares, qui s'etendent sous les territoires de Liege, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situe entre la Loire et le Rhone, Rive-de-Gier, Saint-Etienne, Givors, Epinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron a Aubin -- les gisements de Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin, Valenciennes, Lens, Bethune, recouvrent environ trois cent cinquante mille hectares. Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, a laquelle manque presque absolument le combustible mineral, possede d'enormes richesses carboniferes, -- mais epuisables comme toutes richesses. Le plus important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le sous-sol du comte de Northumberland, produit par an jusqu'a trente millions de tonnes, c'est-a-dire pres du tiers de la consommation anglaise et plus du double de la production francaise. Le bassin du pays de Galles, qui a concentre toute une population de mineurs a Cardiff, a Swansea, a Newport, rend annuellement dix millions de tonnes de cette houille si recherchee qui porte son nom. Au centre, s'exploitent les bassins des comtes d'York, de Lancaster, de Derby, de Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considerable encore. Enfin, dans cette portion de l'Ecosse situee entre Edimbourg et Glasgow, entre ces deux mers qui l'echancrent si profondement, se developpe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni. L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent mille hectares, et produit annuellement jusqu'a cent millions de tonnes du noir combustible. Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de l'industrie et du commerce, que ces richesses s'epuiseront. Le troisieme millenaire de l'ere chretienne ne sera pas acheve, que la main du mineur aura vide, en Europe, ces magasins dans lesquels, suivant une juste image, s'est concentree la chaleur solaire des premiers jours [2*]. Or, precisement a l'epoque ou se passe cette histoire, l'une des plus importantes houilleres du bassin ecossais avait ete epuisee par une exploitation trop rapide. En effet, c'etait dans ce territoire, qui se developpe entre Edimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix a douze milles, que se creusait la houillere d'Aberfoyle, dont l'ingenieur James Starr avait si longtemps dirige les travaux. Or, depuis dix ans, ces mines avaient du etre abandonnees. On n'avait pu decouvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent ete portes jusqu'a la profondeur de quinze cents et meme de deux mille pieds, et lorsque James Starr s'etait retire, c'etait avec la certitude que le plus mince filon avait ete exploite jusqu'a complet epuisement. Il etait donc plus qu'evident que, en de telles conditions, la decouverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du sous-sol anglais aurait ete un evenement considerable. La communication annoncee par Simon Ford se rapportait-elle a un fait de cette nature ? C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait esperer. En un mot, etait-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on l'appelait a faire de nouveau la conquete ? Il voulait le croire. La seconde lettre avait un instant deroute ses idees a ce sujet, mais maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil overman etait la, l'attendant au rendez-vous indique. La lettre anonyme n'avait donc plus aucune valeur. A l'instant ou l'ingenieur prenait pied sur le quai, le jeune homme s'avanca vers lui. << Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre entree en matiere. -- Oui, monsieur Starr. -- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garcon ! Ah ! c'est que, depuis dix ans, tu es devenu un homme ! -- Moi, je vous ai reconnu, repondit le jeune mineur, qui tenait son chapeau a la main. vous n'avez pas change, monsieur. vous etes celui qui m'a embrasse le jour des adieux a la fosse Dochart ! Ca ne s'oublie pas, ces choses-la ! -- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingenieur. Il pleut a torrents, et la politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume. -- Voulez-vous que nous nous mettions a l'abri, monsieur Starr ? demanda Harry Ford. -- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journee, et je suis presse. Partons. -- A vos ordres, repondit le jeune homme. -- Dis-moi, Harry, le pere se porte bien ? -- Tres bien, monsieur Starr. -- Et la mere ?... -- La mere aussi. -- C'est ton pere qui m'a ecrit, pour me donner rendez-vous au puits de Yarow ? -- Non, c'est moi. -- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adresse une seconde lettre pour contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingenieur. -- Non, monsieur Starr, repondit le jeune mineur. -- Bien ! >> repondit James Starr, sans parler davantage de la lettre anonyme. Puis, reprenant : << Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il au jeune homme. -- Monsieur Starr, mon pere s'est reserve le soin de vous le dire lui-meme. -- Mais tu le sais ?... -- Je le sais. -- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai hate de causer avec Simon Ford. -- A propos, ou demeure-t-il ? -- Dans la mine. -- Quoi ! Dans la fosse Dochart ? -- Oui, monsieur Starr, repondit Harry Ford. -- Comment ! ta famille n'a pas quitte la vieille mine depuis la cessation des travaux ? -- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le pere. C'est la qu'il est ne, c'est la qu'il veut mourir ! -- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillere natale ! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez la ?... -- Oui, monsieur Starr, repondit le jeune mineur, car nous nous aimons cordialement, et nous n'avons que peu de besoins ! -- Bien, Harry, dit l'ingenieur. En route ! >> Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea a travers les rues de Callander. Dix minutes apres, tous deux avaient quitte la ville. [1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les enpreintes ont ete retrouvees, appartiennent aux especes aujourd'hui reservees aux zones equatoriales du globe. On peut donc conclure que, a cette epoque, la chaleur etait egale sur toute la terre, soit qu'elle y fut apportee par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux interieurs se fissent sentir a sa surface a travers la croute poreuse. Ainsi s'explique la formation de gisements carboniferes sous toutes les latitudes terestres. [2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, a l'epuisement des combustibles mineraux: France dans 1140 ans. Angleterre -- 800 -- Belgique -- 750 -- Allemagne -- 300 -- En Amerique, a raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gites pourraient produire du charbon pendant 6000 ans. IV La fosse Dochart Harry Ford etait un grand garcon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien decouple. Sa physionomie un peu serieuse, son attitude habituellement pensive, l'avaient, des son enfance, fait remarquer entre ses camarades de la mine. Ses traits reguliers, ses yeux profonds et doux, ses cheveux assez rudes, plutot chatains que blonds, le charme naturel de sa personne, tout concordait a en faire le type accompli du Lowlander, c'est-a-dire un superbe specimen de l'Ecossais de la plaine. Endurci presque des son bas age au travail de la houillere, c'etait, en meme temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guide par son pere, pousse par ses propres instincts, il avait travaille, il s'etait instruit de bonne heure, et, a un age ou l'on n'est guere qu'un apprenti, il etait arrive a se faire quelqu'un -- l'un des premiers de sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premieres annees de son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, neanmoins le jeune mineur ne tarda pas a acquerir les connaissances suffisantes pour s'elever dans la hierarchie de la houillere, et il aurait certainement succede a son pere en qualite d'overman de la fosse Dochart, si la mine n'eut pas ete abandonnee. James Starr etait un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'eut modere son pas. La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se pulverisaient avant d'atteindre le sol. C'etaient plutot des rafales humides, qui couraient dans l'air, soulevees par une fraiche brise. Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le leger bagage de l'ingenieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille environ. Apres avoir longe sa plage sinueuse, ils prirent une route qui s'enfoncait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De vastes paturages se developpaient d'un cote et de l'autre, autour de fermes isolees. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe toujours verte de ces prairies de la basse Ecosse. C'etaient des vaches sans cornes, ou de petits moutons a laine soyeuse, qui ressemblaient aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir, abrite qu'il etait sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le << colley >>, chien particulier a cette contree du Royaume-Uni et renomme pour sa vigilance, rodait autour du paturage. Le puits Yarow etait situe a quatre milles environ de Callander. James Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'etre impressionne. Il n'avait pas revu le pays depuis le jour ou la derniere tonne des houilleres d'Aberfoyle avait ete versee dans les wagons du railway de Glasgow. La vie agricole remplacait, maintenant, la vie industrielle, toujours plus bruyante, plus active. Le contraste etait d'autant plus frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une sorte de chomage. Mais autrefois, en toute saison, la population des mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant enterres sur leurs traverses pourries, grincaient sous le poids des wagons. A present, le chemin de pierre et de terre se substituait peu a peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait traverser un desert. L'ingenieur regardait donc autour de lui d'un œil attriste. Il s'arretait par instants pour reprendre haleine. Il ecoutait. L'air ne s'emplissait plus a present des sifflements lointains et du fracas haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noiratres, que l'industriel aime a retrouver, melees aux grands nuages. Nulle haute cheminee cylindrique ou prismatique vomissant des fumees, apres s'etre alimentee au gisement meme, nul tuyau d'echappement s'epoumonant a souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussiere de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr n'etaient plus habitues. Lorsque l'ingenieur s'arretait, Harry Ford s'arretait aussi. Le jeune mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression, -- lui, un enfant de la houillere, dont toute la vie s'etait ecoulee dans les profondeurs de ce sol. << Oui, Harry, tout cela est change, dit James Starr. Mais, a force d'y prendre, il fallait bien que les tresors de houille s'epuisassent un jour ! Tu regrettes ce temps ! -- Je le regrette, monsieur Starr, repondit Harry. Le travail etait dur, mais il interessait, comme toute lutte. -- Sans doute, mon garcon ! La lutte de tous les instants, le danger des eboulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer a ces perils ! Tu dis bien ! C'etait la lutte, et, par consequent, la vie emouvante ! -- Les mineurs d'Alloa ont ete plus favorises que les mineurs d'Aberfoyle, monsieur Starr ! -- Oui, Harry, repondit l'ingenieur. -- En verite, s'ecria le jeune homme, il est a regretter que tout le globe terrestre n'ait pas ete uniquement compose de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques millions d'annees ! -- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature s'est montree prevoyante en formant notre spheroide plus principalement de gres, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer ! -- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par bruler leur globe ?... -- Oui ! Tout entier, mon garcon, repondit l'ingenieur. La terre aurait passe jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des locomobiles, des steamers, des usines a gaz, et, certainement, c'est ainsi que notre monde eut fini un beau jour ! -- Cela n'est plus a craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les houilleres s'epuiseront, sans doute, plus rapidement que ne l'etablissent les statistiques ! -- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-etre tort d'echanger son combustible contre l'or des autres nations ! -- En effet, repondit Harry. -- Je sais bien, ajouta l'ingenieur, que ni l'hydraulique, ni l'electricite n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera plus completement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille est d'un emploi tres pratique et se prete facilement aux divers besoins de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire a volonte ! Si les forets exterieures repoussent incessamment sous l'influence de la chaleur et de l'eau, les forets interieures, elles, ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les conditions voulues pour les refaire ! >> James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche d'un pas rapide. Une heure apres avoir quitte Callander, ils arrivaient a la fosse Dochart. Un indifferent lui-meme eut ete touche du triste aspect que presentait l'etablissement abandonne. C'etait comme le squelette de ce qui avait ete si vivant autrefois. Dans un vaste cadre, borde de quelques maigres arbres, le sol disparaissait encore sous la noire poussiere du combustible mineral, mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun fragment de houille. Tout avait ete enleve et consomme depuis longtemps. Sur une colline peu elevee, se decoupait la silhouette d'une enorme charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient autrefois les cables qui ramenaient les cages a la surface du sol. A l'etage inferieur, on reconnaissait la chambre delabree des machines, autrefois si luisantes dans les parties du mecanisme faites d'acier ou de cuivre. Quelques pans de murs gisaient a terre au milieu de solives brisees et verdies par l'humidite. Des restes de balanciers auxquels s'articulait la tige des pompes d'ejuisement, des coussinets casses ou encrasses, des pignons edentes, des engins de basculage renverses, quelques echelons fixes aux chevalets et figurant de grandes aretes d'ichthyosaures, des rails portes sur quelque traverse rompue que soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui n'auraient pas resiste au poids d'un wagonnet vide, -- tel etait l'aspect desole de la fosse Dochart. La margelle des puits, aux pierres eraillees, disparaissait sous les mousses epaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, la les restes d'un parc ou s'emmagasinait le charbon, qui devait etre trie suivant sa qualite ou sa grosseur. Enfin, debris de tonnes auxquelles pendait un bout de chaine, fragments de chevalets gigantesques, toles d'une chaudiere eventree, pistons tordus, longs balanciers qui se penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au vent, ponceaux fremissant au pied, murailles lezardees, toits a demi effondres qui dominaient des cheminees aux briques disjointes, ressemblant a ces canons modernes dont la culasse est frettee d'anneaux cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de misere, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux chateau de pierre, ni les restes d'une forteresse demantelee. << C'est une desolation ! >> dit James Starr, en regardant le jeune homme qui ne repondit pas. Tous deux penetrerent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du puits Yarow, dont les echelles donnaient encore acces jusqu'aux galeries inferieures de la fosse. L'ingenieur se pencha sur l'orifice. De la s'epanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspire par les ventilateurs. C'etait maintenant un abime silencieux. Il semblait qu'on fut a la bouche de quelque volcan eteint. James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier. A l'epoque de l'exploitation, d'ingenieux engins desservaient certains puits des houilleres d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, etaient parfaitement outillees : cages munies de parachutes automatiques, mordant sur des glissieres en bois, echelles oscillantes, nommees << engine-men >>, qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue. Mais ces appareils perfectionnes avaient ete enleves, depuis la cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue succession d'echelles, separees par des paliers etroits de cinquante en cinquante pieds. Trente de ces echelles, ainsi placees bout a bout, permettaient de descendre jusqu'a la semelle de la galerie inferieure, a une profondeur de quinze cents pieds. C'etait la seule voie de communication qui existat entre le fond de la fosse Dochart et le sol. Quant a l'aeration, elle s'operait par le puits Yarow, que les galeries faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait a un niveau superieur, -- l'air chaud se degageant naturellement par cette espece de siphon renverse. << Je te suis, mon garcon, dit l'ingenieur, en faisant signe au jeune homme de le preceder. -- A vos ordres, monsieur Starr. -- Tu as ta lampe ? -- Oui, et plut au Ciel que ce fut encore la lampe de surete dont nous nous servions autrefois ! -- En effet, repondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus a craindre maintenant ! >> Harry n'etait muni que d'une simple lampe a huile, dont il alluma la meche. Dans la houillere, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogene protocarbone ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion a redouter, et nulle necessite d'interposer entre la flamme et l'air ambiant cette toile metallique qui empeche le gaz de prendre feu a l'exterieur. La lampe de Davy, si perfectionnee alors, ne trouvait plus ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait autrefois la richesse de la fosse Dochart. Harry descendit les premiers echelons de l'echelle superieure. James Starr le suivit. Tous deux se trouverent bientot dans une obscurite profonde que rompait seul l'eclat de la lampe. Le jeune homme l'elevait au-dessus de sa tete, afin de mieux eclairer son compagnon. Une dizaine d'echelles furent descendues par l'ingenieur et son guide de ce pas mesure habituel au mineur. Elles etaient encore en bon etat. James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois, a demi pourri, revetait encore. Arrives au quinzieme palier, c'est-a-dire a mi-chemin, ils firent halte pour quelques instants. << Decidement, je n'ai pas tes jambes, mon garcon, dit l'ingenieur en respirant longuement, mais enfin, cela va encore ! -- Vous etes solide, monsieur Starr, repondit Harry, et c'est quelque chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vecu dans la mine. -- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! >> Mais, au moment ou tous deux allaient quitter le palier, une voix, encore eloignee, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle devenait de plus en plus distincte. << Eh ! qui vient la ? demanda l'ingenieur en arretant Harry. -- Je ne pourrais le dire, repondit le jeune mineur. -- Ce n'est pas le vieux pere ?... -- Lui ! monsieur Starr, non. -- Quelque voisin, alors ?... -- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, repondit Harry. Nous sommes seuls, bien seuls. -- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est a ceux qui descendent de ceder le pas a ceux qui montent. >> Tous deux attendirent. La voix resonnait en ce moment avec un magnifique eclat, comme si elle eut ete portee par un vaste pavillon acoustique, et bientot quelques paroles d'une chanson ecossaise arriverent assez nettement aux oreilles du jeune mineur. << La chanson des lacs ! s'ecria Harry. Ah ! je serais bien surpris si elle s'echappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan. -- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe facon ? demanda James Starr. -- Un ancien camarade de la houillere >>, repondit Harry. Puis, se pendant au-dessus du palier : << Eh ! Jack ! cria-t-il. -- C'est toi, Harry ? fut-il repondu. Attends-moi, j'arrive. >> Et la chanson reprit de plus belle. Quelques instants apres, un grand garcon de vingt-cinq ans, la figure gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond ardent, apparaissait au fond du cone lumineux que projetait sa lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzieme echelle. Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui tendre Harry. << Enchante de te rencontrer ! s'ecria-t-il. Mais, saint Mungo me protege ! si j'avais su que tu revenais a terre aujourd'hui, je me serais bien epargne cette descente au puits Yarow ! -- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers l'ingenieur, qui etait reste dans l'ombre. -- Monsieur Starr ! repondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingenieur, je ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitte la fosse, mes yeux ne sont plus habitues, comme autrefois, a voir dans l'obscurite. -- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours. voila bien dix ans de cela, mon garcon ! C'etait toi, sans doute ? -- Moi-meme, monsieur Starr, et, en changeant de metier, je n'ai pas change d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, j'imagine, que pleurer et geindre ! -- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitte la mine ? -- Je travaille a la ferme de Melrose, pres d'Irvine, dans le comte de Renfrew, a quarante milles d'ici. Ah ! ca ne vaut pas nos houilleres d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux a ma main que la beche ou l'aiguillon ! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des echos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis que la-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon, monsieur Starr ? -- Oui, Jack, repondit l'ingenieur. -- Que je ne vous retarde pas... -- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amene au cottage aujourd'hui ? -- Je voulais te voir, camarade, repondit Jack Ryan, et t'inviter a la fete du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le << piper [1*] >> de l'endroit ! On chantera, on dansera ! -- Merci, Jack, mais cela m'est impossible. -- Impossible ? -- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le reconduire a Callander. -- Eh ! Harry, la fete du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours. D'ici la, la visite de M. Starr sera terminee, je suppose, et rien ne te retiendra plus au cottage ! -- En effet, Harry, repondit James Starr. Il faut profiter de l'invitation que te fait ton camarade Jack ! -- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous retrouverons a la fete d'Irvine. -- Dans huit jours, c'est bien convenu, repondit Jack Ryan. Adieu, Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis tres content de vous avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne vous a oublie, monsieur l'ingenieur. -- Et je n'ai oublie personne, dit James Starr. -- Merci pour tous, monsieur, repondit Jack Ryan. -- Adieu, Jack ! >> dit Harry, en serrant une derniere fois la main de son camarade. Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientot dans les hauteurs du puits, vaguement eclairees par sa lampe. Un quart d'heure apres, James Starr et Harry descendaient la derniere echelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier etage de la fosse. Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient diverses galeries qui avaient servi a l'exploitation du dernier filon carbonifere de la mine. Elles s'enfoncaient dans le massif de schistes et de gres, les unes etanconnees par des trapezes de grosses poutres a peine equarries, les autres doublees d'un epais revetement de pierre. Partout des remblais remplacaient les veines devorees par l'exploitation. Les piliers artificiels etaient faits de pierres arrachees aux carrieres voisines, et maintenant ils supportaient le sol, c'est-a-dire le double etage des terrains tertiaires et quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement meme. L'obscurite emplissait alors ces galeries, jadis eclairees soit par la lampe du mineur soit par la lumiere electrique, dont, pendant les dernieres annees, l'emploi avait ete introduit dans les fosses. Mais les sombres tunnels ne resonnaient plus du grincement des wagonnets roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se refermaient brusquement, ni des eclats de voix des rouleurs, ni du hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait eclater le massif. << Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le jeune homme. -- Non, mon garcon, repondit l'ingenieur, car j'ai hate d'arriver au cottage du vieux Simon. -- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant, je suis sur que vous reconnaitriez parfaitement votre route dans cet obscur dedale des galeries. -- Oui, certes ! J'ai encore dans la tete tout le plan de la vieille fosse. >> Harry, suivi de l'ingenieur et levant sa lampe pour le mieux eclairer, s'enfonca dans une haute galerie, semblable a une contre-nef de cathedrale. Leur pied, a tous deux, heurtait encore les traverses de bois qui supportaient les rails a l'epoque de l'exploitation. Mais a peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une enorme pierre vint tomber aux pieds de James Starr. << Prenez garde, monsieur Starr ! s'ecria Harry, en saisissant le bras de l'ingenieur. -- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voutes ne sont plus assez solides, sans doute, et... -- Monsieur Starr, repondit Harry Ford, il me semble que la pierre a ete jetee... et jetee par une main d'homme !... -- Jetee ! s'ecria James Starr. Que veux-tu dire, mon garcon ? -- Rien, rien... monsieur Starr, repondit evasivement Harry, dont le regard, devenu serieux, aurait voulu percer ces epaisses murailles. Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune crainte de faire un faux pas. -- Me voila, Harry ! >> Et tous deux s'avancerent, pendant qu'Harry regardait en arriere, en projetant l'eclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie. << Serons-nous bientot arrives ? demanda l'ingenieur. -- Dans dix minutes au plus. -- Bien. -- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la premiere fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre vint tomber juste au moment ou nous passions !... -- Harry, il n'y a eu la qu'un hasard ! -- Un hasard... repondit le jeune homme en secouant la tete. Oui... un hasard... >> Harry s'etait arrete. Il ecoutait. << Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingenieur. -- J'ai cru entendre marcher derriere nous >>, repondit le jeune mineur, qui preta plus attentivement l'oreille. Puis : << Non ! je me serai trompe, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras, monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un baton... -- Un baton solide, Harry, repondit James Starr. Il n'en est pas de meilleur qu'un brave garcon tel que toi ! >> Tous deux continuerent a marcher silencieusement a travers la sombre nef. Souvent, Harry, evidemment preoccupe, se retournait, essayant de surprendre, soit un bruit eloigne, soit quelque lueur lointaine. Mais, derriere et devant lui, tout n'etait que silence et tenebres. [1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en Ecosse. V La Famille Ford Dix minutes apres, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie principale. Le jeune mineur et son compagnon etaient arrives au fond d'une clairiere, -- si toutefois ce mot peut servir a designer une vaste et obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'etait pas absolument depourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un puits abandonne, qui avait ete fonce dans les etages superieurs. C'etait par ce conduit que s'etablissait le courant d'aeration de la fosse Dochart. Grace a sa moindre densite, l'air chaud de l'interieur etait entraine vers le puits Yarow. Donc, un peu d'air et de clarte penetrait a la fois a travers l'epaisse voute de schiste jusqu'a la clairiere. C'etait la que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une souterraine demeure, evidee dans le massif schisteux, a l'endroit meme ou fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinees a operer la traction mecanique de la fosse Dochart. Telle etait l'habitation -- a laquelle il donnait volontiers le nom de << cottage >> --, ou residait le vieil overman. Grace a une certaine aisance, due a une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle ville du royaume; mais les siens et lui avaient prefere ne pas quitter la houillere, ou ils etaient heureux, ayant memes idees, memes gouts. Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui a quinze cents pieds au-dessous du sol ecossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas a craindre que les agents du fisc, les << stentmaters >> charges d'etablir la capitation, vinssent jamais y relancer ses hotes ! A cette epoque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart, portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste, bien taille, il eut ete regarde comme l'un des plus remarquables << sawneys [1*] >> du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux regiments de Highlanders. Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa genealogie remontait aux premiers temps ou furent exploites les gisements carboniferes en Ecosse. Sans rechercher archeologiquement si les Grecs et les Romains ont fait usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon bien avant l'ere chretienne, sans discuter si reellement le combustible mineral doit son nom au marechal ferrant Houillos, qui vivait en Belgique dans le XIIe siecle, on peut affirmer que les bassins de la Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en cours regulier. Au XIe siecle, deja, Guillaume le Conquerant partageait entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au XIIIe siecle, une licence d'exploitation du << charbon marin >> etait concedee par Henri III. Enfin, vers la fin du meme siecle, il est fait mention des gisements de l'Ecosse et du pays de Galles. Ce fut vers ce temps que les ancetres de Simon Ford penetrerent dans les entrailles du sol caledonien, pour n'en plus sortir, de pere en fils. Ce n'etaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des forcats a l'extraction du precieux combustible. On croit meme que les charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette epoque, etaient alors de veritables esclaves. En effet, au XVIIIe siecle, cette opinion etait si bien etablie en Ecosse, que, pendant la guerre du Pretendant, on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent pour reconquerir une liberte -- qu'ils ne croyaient pas avoir. Quoi qu'il en soit, Simon Ford etait fier d'appartenir a cette grande famille des houilleurs ecossais. Il avait travaille de ses mains, la meme ou ses ancetres avaient manie le pic, la pince, la rivelaine et la pioche. A trente ans, il etait overman de la fosse Dochart, la plus importante des houilleres d'Aberfoyle. Il aimait passionnement son metier. Pendant de longues annees, il exerca ses fonctions avec zele. Son seul chagrin etait de voir la couche s'appauvrir et de prevoir l'heure tres prochaine ou le gisement serait epuise. C'est alors qu'il s'etait adonne a la recherche de nouveaux filons dans toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre elles. Il avait eu le bonheur d'en decouvrir quelques-uns pendant la derniere periode d'exploitation. Son instinct de mineur le servait merveilleusement, et l'ingenieur James Starr l'appreciait fort. On eut dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillere, comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol. Mais le moment arriva, on l'a dit, ou la matiere combustible manqua tout a fait a la houillere. Les sondages ne donnerent plus aucun resultat. Il fut evident que le gite carbonifere etait entierement epuise. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirerent. Le croira-t-on ? Ce fut un desespoir pour le plus grand nombre. Tous ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en etonneront pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il etait, par excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement liee a celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cesse de l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnes, il voulut y demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut charge du ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant a lui, depuis dix ans, il n'etait pas remonte dix fois a la surface du sol. << Aller la-haut ! A quoi bon ? >> repetait-il, et il ne quittait pas son noir domaine. Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis a une temperature toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de l'ete, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que pouvait-il desirer de plus ? Au fond, il etait serieusement attriste. Il regrettait l'animation, le mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement exploitee. Cependant, il etait soutenu par une idee fixe. << Non ! non ! la houillere n'est pas epuisee ! >> repetait-il. Et celui-la se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonne l'espoir de decouvrir quelque nouvelle couche qui rendrait a la mine sa splendeur passee. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient vigoureusement attaques a la roche. Il allait donc a travers les obscures galeries, tantot seul, tantot avec son fils, observant, cherchant, pour rentrer chaque jour fatigue, mais non desespere, au cottage. La digne compagne de Simon Ford, c'etait Madge, grande et forte, la << goodwife >>, la << bonne femme >>, suivant l'expression ecossaise. Pas plus que son mari, Madge n'eut voulu quitter la fosse Dochart. Elle partageait a cet egard toutes ses esperances et ses regrets. Elle l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une sorte de gravite, qui rechauffait le cœur du vieil overman. << Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! >> Madge savait aussi se passer du monde exterieur et concentrer le bonheur d'une existence a trois dans le sombre cottage. Ce fut la qu'arriva James Starr. L'ingenieur etait bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du plus loin que la lampe d'Harry lui annonca l'arrivee de son ancien << viewer >>, s'avanca vers lui. << Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui resonnait sous la voute du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du vieil overman ! Pour etre enfouie a quinze cents pieds sous terre, la maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitaliere ! -- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la main que lui tendait son hote. -- Tres bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, a l'abri de toute intemperie de l'air ? vos ladies qui vont respirer a Newhaven ou a Porto-Bello [2*] , pendant l'ete, feraient mieux de passer quelques mois dans la houillere d'Aberfoyle ! Elles ne risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues humides de la vieille capitale. -- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, repondit James Starr, heureux de retrouver l'overman tel qu'il etait autrefois ! vraiment, je me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour quelque cottage voisin du votre ! -- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens mineurs qui serait particulierement enchante de n'avoir entre vous et lui qu'un mur mitoyen. -- Et Madge ?... demanda l'ingenieur. -- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible ! repondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir a sa table. Je pense qu'elle se sera surpassee pour vous recevoir. -- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingenieur, que l'annonce d'un bon dejeuner ne pouvait laisser indifferent, apres cette longue marche. -- Vous avez faim, monsieur Starr ? -- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appetit. Je suis venu par un temps affreux !... -- Ah ! il pleut, la-haut ! repondit Simon Ford d'un air de pitie tres marque. -- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitees aujourd'hui comme celles d'une mer ! -- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas a vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi ! vous voila arrive au cottage. C'est le principal, et, je vous le repete, soyez le bienvenu ! >> Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr, qui se trouva au milieu d'une vaste salle, eclairee par plusieurs lampes, dont l'une etait suspendue aux solives coloriees du plafond. La table, recouverte d'une nappe egayee de fraiches couleurs, n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrees de vieux cuir, etaient reservees. << Bonjour, Madge, dit l'ingenieur. -- Bonjour, monsieur James, repondit la brave Ecossaise, qui se leva pour recevoir son hote. -- Je vous revois avec plaisir, Madge. -- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agreable de retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montre bon. -- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il verra que notre garcon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils, Jack Ryan est venu te voir. -- Je le sais, pere ! Nous l'avons rencontre dans le puits Yarow. -- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se plaire la-haut ! Ca n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines. -- A table, monsieur James, et dejeunons copieusement, car il est possible que nous ne puissions souper que fort tard. >> Au moment ou l'ingenieur et ses hotes allaient prendre place : << Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon appetit ? -- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, repondit Simon Ford. -- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune preoccupation. -- Or, j'ai deux questions a vous adresser. -- Allez, monsieur James. -- Votre lettre me parle d'une communication qui doit etre de nature a m'interesser ? -- Elle est tres interessante, en effet. -- Pour vous ?... -- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je desire ne vous la faire qu'apres le repas et sur les lieux memes. Sans cela, vous ne voudriez pas me croire. -- Simon, reprit l'ingenieur, regardez-moi bien... la... dans les yeux. Une communication interessante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eut lu la reponse qu'il esperait dans le regard du vieil overman. -- Et la deuxieme question ? demanda celui-ci. -- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'ecrire ceci ? >> repondit l'ingenieur, en presentant la lettre anonyme qu'il avait recue. Simon Ford prit la lettre, et il la lut tres attentivement. Puis, la montrant a son fils : << Connais-tu cette ecriture ? dit-il. -- Non, pere, repondit Harry. -- Et cette lettre etait timbree du bureau de poste d'Aberfoyle ? demanda Simon Ford a l'ingenieur. -- Oui, comme la votre, repondit James Starr. -- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front s'assombrit un instant. -- Je pense, pere, repondit Harry, que quelqu'un a eu un interet quelconque a empecher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous lui donniez. -- Mais qui ? s'ecria le vieux mineur. Qui donc a pu penetrer assez avant dans le secret de ma pensee ?... >> Et Simon Ford, pensif, tomba dans une reverie dont la voix de Madge le tira bientot. << Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour le moment, ne songeons plus a cette lettre ! >> Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place a la table -- James Starr vis-a-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le pere et le fils l'un vis-a-vis de l'autre. Ce fut un bon repas ecossais. Et, d'abord, on mangea d'un << hotchpotch >>, soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans l'art de preparer le hotchpotch. Il en etait de meme, d'ailleurs, du << cockyleeky >>, sorte de ragout de coq, accommode aux poireaux, qui ne meritait que des eloges. Le tout fut arrose d'une excellente ale, puisee aux meilleurs brassins des fabriques d'Edimbourg. Mais le plat principal consista en un << haggis >>, pouding national, fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira au poete Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort reserve aux belles choses de ce monde : il passa comme un reve. Madge recut les sinceres compliments de son hote. Le dejeuner se termina par un dessert compose de fromage et de << cakes >>, gateaux d'avoine, finement prepares, accompagnes de quelques petits verres << d'usquebaugh >>, excellente eau-de-vie de grains, qui avait vingt-cinq ans, -- juste l'age d'Harry. Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas seulement bien mange, ils avaient aussi bien cause,-- principalement du passe de la vieille houillere d'Aberfoyle. Harry, lui, etait plutot reste silencieux. Deux fois il avait quitte la table et meme la maison. Il etait evident qu'il eprouvait quelque inquietude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les alentours du cottage. La lettre anonyme n'etait pas faite, non plus, pour le rassurer. Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingenieur dit a Simon Ford et Madge : << Un brave garcon que vous avez la, mes amis ! -- Oui, monsieur James, un etre bon et devoue, repondit vivement le vieil overman. -- Il se plait avec vous, au cottage ? -- Il ne voudrait pas nous quitter. -- Vous songerez a le marier, cependant ? -- Marier Harry ! s'ecria Simon Ford. Et a qui ? A une fille de la-haut, qui aimerait les fetes, la danse, qui prefererait son clan a notre houillere ! Harry n'en voudrait pas ! -- Simon, repondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre Harry ne prenne femme... -- Je n'exigerai rien, repondit le vieux mineur, mais cela ne presse pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... >> Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut. Lorsque Madge se leva de table, tous l'imiterent et vinrent s'asseoir un instant a la porte du cottage. << Eh bien, Simon, dit l'ingenieur, je vous ecoute ! -- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos oreilles, mais de vos jambes. -- Vous etes-vous bien repose ? -- Bien repose et bien refait, Simon. Je suis pret a vous accompagner partout ou il vous plaira. -- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos lampes de surete. -- Vous prenez des lampes de surete ! s'ecria James Starr, assez surpris, puisque les explosions de grisou n'etaient plus a craindre dans une fosse absolument vide de charbon. -- Oui, monsieur James, par prudence ! -- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revetir un habit de mineur ? -- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! >> repondit le vieil overman, dont les yeux brillaient singulierement sous leurs profondes orbites. Harry, qui etait rentre dans le cottage, en ressortit presque aussitot, rapportant trois lampes de surete. Harry remit une de ces lampes a l'ingenieur, l'autre a son pere, et il garda la troisieme suspendue a sa main gauche, pendant que sa main droite s'armait d'un long baton. << En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, depose a la porte du cottage. -- En route ! repondit l'ingenieur. -- Au revoir Madge ! -- Dieu vous assiste ! repondit l'Ecossaise. -- Un bon souper, femme, tu entends, s'ecria Simon Ford. Nous aurons faim a notre retour, et nous lui ferons honneur ! >> [1] Le sawney, c'est l'Ecossais, comme John Bull est l'Anglais, et Paddy l'Irlandais. [2] Stations balneaires des environs d'Edimbourg. VI Quelques phenomenes inexplicables On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et basses terres de l'Ecosse. En certains clans, les tenanciers du laird, reunis pour la veillee, aiment a redire les contes empruntes au repertoire de la mythologie hyperboreenne. L'instruction, quoique largement et liberalement repandue dans le pays, n'a pas pu reduire encore a l'etat de fictions ces legendes, qui semblent inherentes au sol meme de la vieille Caledonie. C'est encore le pays des esprits et des revenants, des lutins et des fees. La apparaissent toujours le genie malfaisant qui ne s'eloigne que moyennant finances, le << Seer >> des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, predit les morts prochaines, le << May Moullach >>, qui se montre sous la forme d'une jeune fille aux bras velus et previent les familles des malheurs dont elles sont menacees, la fee << Branshie >>, qui annonce les evenements funestes, les << Brawnies >>, auxquels est confiee la garde du mobilier domestique, l'<< Urisk >>, qui frequente plus particulierement les gorges sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres. Il va de soi que la population des houilleres ecossaises devait fournir son contingent de legendes et de fables a ce repertoire mythologique. Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplees d'etres chimeriques, bons ou mauvais, a plus forte raison les sombres houilleres devaient-elles etre hantees jusque dans leurs dernieres profondeurs. Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la trace du filon encore inexploite, qui allume le grisou et preside aux explosions terribles, sinon quelque genie de la mine ? C'etait, du moins, l'opinion communement repandue parmi ces superstitieux Ecossais. En verite, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique, quand il ne s'agissait que de phenomenes purement physiques, et on eut perdu son temps a vouloir les desabuser. Ou la credulite se fut-elle developpee plus librement qu'au fond de ces abimes ? Or, les houilleres d'Aberfoyle, precisement parce qu'elles etaient exploitees dans le pays des legendes, devaient se preter plus naturellement a tous les incidents du surnaturel. Donc les legendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains phenomenes, inexpliques jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel aliment a la credulite publique. Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack Ryan, le camarade d'Harry. C'etait le plus grand partisan du surnaturel qui fut. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en chansons, qui lui valaient de beaux succes pendant les veillees d'hiver. Mais Jack Ryan n'etait pas le seul a faire montre de sa credulite. Ses camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle etaient hantees, que certains etres insaisissables y apparaissaient frequemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les entendre, ce qui meme aurait ete extraordinaire, c'eut ete qu'il n'en fut pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux dispose qu'une sombre et profonde houillere pour les ebats des genies, des lutins, des follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le decor etait tout dresse, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus jouer leur role ? Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houilleres d'Aberfoyle. On a dit que les differentes fosses communiquaient entre elles par les longues galeries souterraines, menagees entre les filons. Il existait ainsi sous le comte de Stirling un enorme massif, sillonne de tunnels, troue de caves, fore de puits, une sorte d'hypogee, de labyrinthe subterrane, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmiliere. Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils en revenaient. De la, une facilite constante d'echanger des propos et de faire circuler d'une fosse a l'autre les histoires qui tiraient leur origine de la houillere. Les recits se transmettaient ainsi avec une rapidite merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant comme il convient. Cependant, deux hommes plus instruits et de temperament plus positif que les autres, avaient toujours resiste a cet entrainement. Ils n'admettaient a aucun degre l'intervention des lutins, des genies ou des fees. C'etaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouverent bien en continuant d'habiter la sombre crypte, apres l'abandon de la fosse Dochart. Peut-etre la bonne Madge avait-elle quelque penchant au surnaturel, comme toute Ecossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires d'apparitions, elle etait reduite a se les raconter a elle-meme, -- ce qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre les vieilles traditions. Simon et Harry Ford eussent-ils ete aussi credules que leurs camarades, ils n'auraient abandonne la houillere ni aux genies, ni aux fees. L'espoir de decouvrir un nouveau filon leur eut fait braver toute la fantastique cohorte des lutins. Ils n'etaient credules, ils n'etaient croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement carbonifere d'Aberfoyle fut totalement epuise. On peut dire, avec quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient a ce sujet << la foi du charbonnier >>, cette foi en Dieu que rien ne peut ebranler. C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstines, immuables dans leurs convictions, le pere et le fils prenaient leur pic, leur baton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, cherchant, tatant la roche d'un coup sec, ecoutant si elle rendait un son favorable. Tant que les sondages n'auraient pas ete pousses jusqu'au granit du terrain primaire, Simon et Harry Ford etaient d'accord que la recherche, inutile aujourd'hui, pouvait etre utile demain, et qu'elle devait etre reprise. Leur vie entiere, ils la passeraient a essayer de rendre a la houillere d'Aberfoyle son ancienne prosperite. Si le pere devait succomber avant l'heure de la reussite, le fils reprendrait la tache a lui seul. En meme temps, ces deux gardiens passionnes de la houillere la visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la solidite des remblais et des voutes. Ils recherchaient si un eboulement etait a craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux superieures, ils les derivaient, ils les canalisaient pour les envoyer a quelque puisard. Enfin, ils s'etaient volontairement constitues les protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel etaient sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumees ! Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva a Harry, plus particulierement, d'etre frappe de certains phenomenes, dont il cherchait en vain l'explication. Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque etroite contre galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues a ceux qu'auraient pu produire de violents coups de pic, frappes sur la paroi remblayee. Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer, avait presse le pas pour surprendre la cause de ce mysterieux travail. Le tunnel etait desert. La lampe du jeune mineur, promenee sur la paroi, n'avait laisse voir aucune trace recente de coups de pince ou de pic. Harry se demandait donc s'il n'etait pas le jouet d'une illusion d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque echo. D'autres fois, en projetant subitement une vive lumiere vers une anfractuosite suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'etait elance... Rien, alors meme qu'aucune issue n'eut permis a un etre humain de se derober a sa poursuite ! A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la fosse, entendit distinctement des detonations lointaines, comme si quelque mineur eut fait eclater une cartouche de dynamite. La derniere fois, apres de minutieuses recherches, il avait reconnu qu'un pilier venait d'etre eventre par un coup de mine. A la clarte de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquee par la mine. Elle n'etait point faite d'un simple remblayage de pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait penetre a cette profondeur dans l'etage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour objet de provoquer la decouverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu que produire un eboulement de cette portion de la houillere ? C'est ce que se demanda Harry, et, quand il fit connaitre ce fait a son pere, ni le vieil overman, ni lui ne purent resoudre la question d'une facon satisfaisante. << C'est singulier, repetait souvent Harry. La presence dans la mine d'un etre inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut etre mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutot, ne tenterait-il pas d'aneantir ce qui reste des houilleres d'Aberfoyle ? Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en couter la vie ! >> Quinze jours avant cette journee, pendant laquelle Harry Ford guidait l'ingenieur a travers le dedale de la fosse Dochart, il s'etait vu sur le point d'atteindre le but de ses recherches. Il parcourait l'extremite du sud-ouest de la houillere, un puissant fanal a la main. Tout a coup, il lui sembla qu'une lumiere venait de s'eteindre, a quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une etroite cheminee, qui coupait obliquement le massif. Il se precipita vers la lueur suspecte... Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement, un etre inconnu rodait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fit, cherchant avec le plus extreme soin, scrutant les moindres anfractuosites de la galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver a une certitude quelconque. Harry s'en remit donc au hasard pour lui devoiler ce mystere. De loin en loin, il vit encore apparaitre des lueurs qui voltigeaient d'un point a l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition n'avait que la duree d'un eclair et il fallut renoncer a en decouvrir la cause. Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillere eussent apercu ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manque de crier au surnaturel !. Mais Harry n'y songeait meme pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque tous deux causaient de ces phenomenes, dus evidemment a une cause purement physique : << Mon garcon, repondait le vieil overman, attendons ! Tout cela s'expliquera quelque jour ! >> Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son pere n'avaient ete en butte a un acte de violence. Si la pierre, tombee ce jour meme aux pieds de James Starr, avait ete lancee par la main d'un malfaiteur, c'etait le premier acte criminel de ce genre. James Starr, interroge, fut d'avis que cette pierre s'etait detachee de la voute de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si simple. La pierre, suivant lui, n'etait pas tombee, elle avait ete lancee. A moins de rebondir, elle n'eut jamais decrit une trajectoire, si elle n'eut ete mue par une impulsion etrangere. Harry voyait donc la une tentative directe contre lui et son pere, ou meme contre l'ingenieur. Apres ce qu'on sait, peut-etre conviendra-t-on qu'il etait fonde a le croire. VII Une experience de Simon Ford Midi sonnait a la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James Starr et ses deux compagnons quitterent le cottage. La lumiere, penetrant a travers le puits d'aeration, eclairait vaguement la clairiere. La lampe d'Harry eut ete inutile alors, mais elle ne devait pas tarder a servir, car c'etait vers l'extremite meme de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingenieur. Apres avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale, les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration -- arriverent a l'orifice d'un etroit tunnel. C'etait comme une contre-nef dont la voute reposait sur un boisage, tapisse d'une mousse blanchatre. Elle suivait a peu pres la ligne que tracait, a quinze cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth. Pour le cas ou James Starr eut ete moins familiarise qu'autrefois avec le dedale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les dispositions du plan general, en les comparant au trace geographique du sol. James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant. En avant, Harry eclairait la route. Il cherchait, en projetant brusquement de vifs eclats lumineux vers les sombres anfractuosites, a decouvrir quelque ombre suspecte. << Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingenieur. -- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait cette route en berline, sur les tramways a traction mecanique ! Mais que ces temps sont loin ! -- Nous nous dirigeons donc vers l'extremite du dernier filon ? demanda James Starr. -- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine. -- Eh ! Simon, repondit l'ingenieur, il serait difficile d'aller plus loin, si je ne me trompe ? -- En effet, monsieur James. C'est la que nos rivelaines ont arrache le dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y etais encore ! C'est moi qui ai donne ce dernier coup, et il a retenti dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'etait plus que gres ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roule vers le puits d'extraction, je l'ai suivi, le cœur emu, comme on suit un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'etait l'ame de la mine qui s'en allait avec lui ! >> La gravite avec laquelle le vieil overman prononca ces paroles impressionna l'ingenieur, bien pres de partager de tels sentiments. Ce sont ceux du marin qui abandonne son navire desempare, ceux du laird qui voit abattre la maison de ses ancetres ! James Starr avait serre la main de Simon Ford. Mais, a son tour, celui-ci venait de prendre la main de l'ingenieur, et la pressant fortement : << Ce jour-la, nous nous etions tous trompes, dit-il. Non ! La vieille houillere n'etait pas morte ! Ce n'etait pas un cadavre que les mineurs allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son cœur bat encore ! -- Parlez donc, Simon ! vous avez decouvert un nouveau filon ? s'ecria l'ingenieur, qui ne fut pas maitre de lui. Je le savais bien ! votre lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication a me faire, et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre decouverte que celle d'une couche carbonifere aurait pu m'interesser ?... -- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prevenir un autre que vous... -- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels sondages, vous vous etes assure ?... -- Ecoutez-moi, monsieur James, repondit Simon Ford. Ce n'est pas un gisement que j'ai retrouve... -- Qu'est-ce donc ? -- C'est seulement la preuve materielle que ce gisement existe. -- Et cette preuve ? -- Pouvez-vous admettre qu'il se degage du grisou des entrailles du sol, si la houille n'est pas la pour le produire ? -- Non, certes ! repondit l'ingenieur. Pas de charbon, pas de grisou ! Il n'y a pas d'effets sans cause... -- Comme il n'y a pas de fumee sans feu ! -- Et vous avez constate, a nouveau, la presence de l'hydrogene protocarbone ?... -- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, repondit Simon Ford. J'ai reconnu la notre vieil ennemi, le grisou ! -- Mais si c'etait un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit veritablement sa presence que par l'explosion !... -- Monsieur James, repondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... a ma facon, en excusant les longueurs ? >> James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux etait de le laisser aller. -- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas passe un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songe a rendre a la houillere son ancienne prosperite, -- non, pas un jour ! S'il existait encore quelque gisement, nous etions decides a le decouvrir. Quels moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous etait pas possible, mais nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idee... -- Que je ne contredis pas, repondit l'ingenieur. -- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observe pendant ses excursions dans l'ouest de la houillere. Des feux, qui s'eteignaient soudain, apparaissaient quelquefois a travers le schiste ou le remblai des galeries extremes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'etaient evidemment dus qu'a la presence du grisou, et, pour moi, le grisou, c'etait le filon de houille. -- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement l'ingenieur. -- Si, de petites explosions partielles, repondit Simon Ford, et telles que j'en provoquai moi-meme, lorsque je voulus constater la presence de ce grisou, vous vous souvenez de quelle maniere on cherchait autrefois a prevenir les explosions dans les mines, avant que notre bon genie, Humphry Davy, eut invente sa lampe de surete ? -- Oui, repondit James Starr. vous voulez parler du << penitent >> ? Mais je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions. -- En effet, monsieur James, vous etes trop jeune, malgre vos cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus que vous, j'ai vu fonctionner le dernier penitent de la houillere. On l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom vrai etait le << fireman >>, l'homme du feu. A cette epoque, on n'avait d'autre moyen de detruire le mauvais gaz qu'en le decomposant par de petites explosions, avant que sa legerete l'eut amasse en trop grandes quantites dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le penitent, la face masquee, la tete encapuchonnee dans son epaisse cagoule, tout le corps etroitement serre dans sa robe de bure, allait en rampant sur le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air etait pur, et, de sa main droite, il promenait, en l'elevant au-dessus de sa tete, une torche enflammee. Lorsque le grisou se trouvait repandu dans l'air de maniere a former un melange detonant, l'explosion se produisait sans etre funeste, et, en renouvelant souvent cette operation, on parvenait a prevenir les catastrophes. Quelquefois, le penitent, frappe d'un coup de grisou, mourait a la peine. Un autre le remplacait. Ce fut ainsi jusqu'au moment ou la lampe de Davy fut adoptee dans toutes les houilleres. Mais je connaissais le procede, et c'est en l'employant que j'ai reconnu la presence du grisou, et, par consequent, celle d'un nouveau gisement carbonifere dans la fosse Dochart. >> Tout ce que le vieil overman avait raconte du penitent etait rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procedait autrefois dans les houilleres pour purifier l'air des galeries. Le grisou, autrement dit l'hydrogene protocarbone ou gaz des marais, incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu eclairant, est absolument impropre a la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait vivre au milieu d'un gazometre plein de gaz d'eclairage. En outre, de meme que celui-ci, qui est de l'hydrogene bicarbone, le grisou forme un melange detonant, des que l'air y entre dans une proportion de huit et peut-etre meme de cinq pour cent. L'inflammation de ce melange se fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours suivie d'epouvantables catastrophes. C'est a ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des lampes dans un tube de toile metallique, qui brule le gaz a l'interieur du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors. Cette lampe de surete a ete perfectionnee de vingt facons. Si elle vient a se briser, elle s'eteint. Si, malgre les defenses formelles, le mineur veut l'ouvrir, elle s'eteint encore. Pourquoi donc les explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier a l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand meme allumer sa pipe, ni au choc de l'outil qui peut produire une etincelle. Toutes les houilleres ne sont pas infectees par le grisou. Dans celles ou il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire. Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais, lorsque la houille du gisement exploite est grasse, elle renferme une certaine quantite de matieres volatiles, et le grisou peut s'echapper avec une grande abondance. La lampe de surete seule est combinee de maniere a empecher des explosions d'autant plus terribles, que les mineurs qui n'ont pas ete directement atteints par le coup de grisou, courent risque d'etre instantanement asphyxies dans les galeries remplies du gaz deletere, forme apres l'inflammation, c'est-a-dire d'acide carbonique. Tout en marchant, Simon Ford apprit a l'ingenieur ce qu'il avait fait pour atteindre son but, comment il s'etait assure que le degagement du grisou se faisait au fond meme de l'extreme galerie de la fosse, dans sa portion occidentale, de quelle facon il avait provoque a l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions partielles, ou plutot certaines inflammations, qui ne laissaient aucun doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'operait a petite dose, mais d'une maniere permanente. Une heure apres avoir quitte le cottage, James Starr et ses deux compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingenieur, entraine par le desir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans aucunement songer a sa longueur. Il reflechissait a tout ce que lui disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que celui-ci donnait en faveur de sa these. Il croyait, avec lui, que cette emission continue d'hydrogene protocarbone indiquait, avec certitude, l'existence d'un nouveau gisement carbonifere. Si ce n'eut ete qu'une sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois entre les feuillets, elle se fut promptement videe, et le phenomene eut cesse de se produire. Mais loin de la. Au dire de Simon Ford, l'hydrogene se degageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure a l'existence de quelque important filon. Consequemment, les richesses de la fosse Dochart pouvaient n'etre pas entierement epuisees. Toutefois, s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considerable, ou d'un gisement occupant un large etage du terrain houiller ? c'etait la, veritablement, la grosse question. Harry, qui precedait son pere et l'ingenieur, s'etait arrete. << Nous voici arrives ! s'ecria le vieux mineur. Enfin, grace a Dieu, monsieur James, vous etes la, et nous allons savoir... >> La voix si ferme du vieil overman tremblait legerement. << Mon brave Simon, lui dit l'ingenieur, calmez-vous ! Je suis aussi emu que vous l'etes, mais il ne faut pas perdre de temps ! >> A cet endroit, l'extreme galerie de la fosse formait en s'evasant une sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait ete fonce dans cette portion du massif, et la galerie, profondement ouverte dans les entrailles du sol, etait sans communication directe avec la surface du comte de Stirling. James Starr, vivement interesse, examinait d'un œil grave l'endroit ou il se trouvait. On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des derniers coups de pic, et meme quelques trous de cartouches, qui avaient provoque l'eclatement de la roche, vers la fin de l'exploitation. Cette matiere schisteuse etait extremement dure, et il n'avait pas ete necessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac, au fond duquel les travaux avaient du s'arreter. La, en effet, venait mourir le filon carbonifere, entre les schistes et les gres du terrain tertiaire. La, a cette place meme, avait ete extrait le dernier morceau de combustible de la fosse Dochart. << C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est ici que nous attaquerons la faille, car, derriere cette paroi, a une profondeur plus ou moins considerable, se trouve assurement le nouveau filon dont j'affirme l'existence. -- Et c'est a la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous avez constate la presence du grisou ? -- La meme, monsieur James, repondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer rien qu'en approchant ma lampe, a l'affleurement des feuillets. Harry l'a fait comme moi. -- A quelle hauteur ? demanda James Starr. -- A dix pieds au-dessus du sol >>, repondit Harry. James Starr s'etait assis sur une roche. On eut dit que, apres avoir hume l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se fut pris a douter de leurs paroles, si affirmatives cependant. C'est que, en effet, l'hydrogene protocarbone n'est pas completement inodore, et l'ingenieur etait tout d'abord etonne que son odorat, qu'il avait tres fin, ne lui eut pas revele la presence du gaz explosif. En tout cas, si ce gaz etait mele a l'air ambiant, ce n'etait qu'a bien faible dose. Donc, pas d'explosion a craindre, et l'on pouvait sans danger ouvrir la lampe de surete pour tenter l'experience, ainsi que le vieux mineur l'avait deja fait. Ce qui inquietait James Starr en ce moment, ce n'etait donc pas qu'il y eut trop de gaz melange a l'air, c'etait qu'il n'y en eut pas assez, -- et meme pas du tout. << Se seraient-ils trompes ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui s'y connaissent ! Et pourtant !... >> Il attendait donc, non sans une certaine anxiete, que le phenomene signale par Simon Ford s'accomplit en sa presence. Mais, a ce moment, il parait que ce qu'il venait d'observer, c'est-a-dire cette absence de l'odeur caracteristique du grisou, avait ete aussi remarquee par Harry, car celui-ci, d'une voix alteree, dit : << Pere, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus a travers les feuillets de schiste ! -- Ne se fait plus ! :.. >> s'ecria le vieux mineur. Et Simon Ford, apres avoir hermetiquement serre ses levres, aspira fortement du nez, a plusieurs reprises. Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque : << Donne ta lampe, Harry ! >> dit-il. Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait febrilement. Il devissa l'enveloppe de toile metallique qui entourait la meche, et la flamme brula a l'air libre. Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais, ce qui etait plus grave, il ne se fit pas meme ce leger gresillement, qui indique la presence du grisou a faible dose. Simon Ford prit le baton que tenait Harry, et, fixant la lampe a son extremite, il l'eleva dans les couches d'air superieures, la ou le gaz, en raison de sa legerete specifique, aurait du plutot s'accumuler, en si minime quantite que ce fut. La flamme de la lampe, droite et blanche, ne decela aucune trace d'hydrogene protocarbone. << A la paroi ! dit l'ingenieur. -- Oui ! >> repondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de la paroi a travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore, constate la fuite du gaz. Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la lampe a la hauteur des fissures du feuillet de schiste. << Remplace-moi, Harry >>, dit-il. Harry prit le baton et presenta successivement la lampe aux divers points de la paroi ou les feuillets semblaient se dedoubler... mais il secouait la tete, car ce leger craquement, particulier au grisou qui s'echappe, n'arrivait pas a son oreille. L'inflammation ne se fit pas. Il etait donc evident qu'aucune molecule de gaz ne fusait a travers la paroi. << Rien ! >> s'ecria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une impression de colere plutot que de desappointement. Un cri s'echappa alors de la bouche d'Harry. << Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr. -- On a bouche les fissures du schiste ! -- Dis-tu vrai ? s'ecria le vieux mineur. -- Regardez, pere ! >> Harry ne s'etait pas trompe. L'obturation des fissures etait nettement visible a la lumiere de la lampe. Un lutage, recemment pratique et fait a la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchatre, mal dissimulee sous une couche de poussiere de charbon. << Lui ! s'ecria Hardy. Ce ne peut etre que lui ! -- Lui ! repeta James Starr. -- Oui ! repondit le jeune homme, cet etre mysterieux qui hante notre domaine, celui que j'ai cent fois guette sans pouvoir l'atteindre, l'auteur, des a present certain, de cette lettre qui voulait vous empecher de venir au rendez-vous que vous donnait mon pere, monsieur Starr, celui, enfin, qui nous a lance cette pierre dans la galerie du puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme est dans tout cela ! >> Harry avait parle avec une telle energie, que sa conviction passa instantanement et tout entiere dans l'esprit de l'ingenieur. Quant au vieil overman, il n'etait plus a convaincre. D'ailleurs, on se trouvait en presence d'un fait indeniable : l'obturation des fissures a travers lesquelles le gaz s'echappait librement la veille. << Prends ton pic, Harry, s'ecria Simon Ford. Monte sur mes epaules, mon garcon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! >> Harry avait compris. Son pere s'accota a la paroi. Harry s'eleva sur ses epaules, de maniere que son pic put atteindre la trace suffisamment visible du lutage. Puis, a coups redoubles, il entama la partie de roche schisteuse que ce lutage recouvrait. Aussitot un leger petillement se produisit, semblable a celui que fait le vin de Champagne lorsqu'il s'echappe d'une bouteille,-- bruit qui, dans les houilleres anglaises, est connu sous le nom onomatopique de << puff >>. Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure... Une legere detonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un peu bleuatre a son contour, voltigea sur la paroi, comme eut fait un follet de feu Saint-Elme. Harry sauta aussitot a terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir sa joie, saisit les mains de l'ingenieur, en s'ecriant : << Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brule ! Donc, le filon est la ! >> VIII Un coup de dynamite L'experience annoncee par le vieil overman avait reussi. L'hydrogene protocarbone, on le sait, ne se developpe que dans les gisements houillers. Donc, l'existence d'un filon du precieux combustible ne pouvait etre mise en doute. Quelles etaient son importance et sa qualite ? on les determinerait plus tard. Telles furent les consequences que l'ingenieur deduisit du phenomene qu'il venait d'observer. Elles etaient en tout conformes a celles qu'en avait deja tirees Simon Ford. << Oui, se dit James Starr, derriere cette paroi s'etend une couche carbonifere que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est facheux, puisque tout l'outillage de la mine abandonnee depuis dix ans, est maintenant a refaire ! N'importe ! Nous avons retrouve la veine que l'on croyait epuisee, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout ! -- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de notre decouverte ? Ai-je eu tort de vous deranger ? Regrettez-vous cette derniere visite faite a la fosse Dochart ? -- Non, non, mon vieux compagnon ! repondit James Starr. Nous n'avons pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne retournions immediatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici. Nous ferons eclater cette paroi a coups de dynamite. Nous mettrons au jour l'affleurement du nouveau filon, et, apres une serie de sondages, si la couche parait etre importante, je reconstituerai une Societe de la Nouvelle Aberfoyle, a l'extreme satisfaction des anciens actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premieres bennes de houille aient ete extraites du nouveau gisement ! -- Bien parle, monsieur James ! s'ecria Simon Ford. La vieille houillere va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie ! L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche, les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espere, monsieur James, que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions d'overman ? -- Non, brave Simon, non, certes ! vous etes reste plus jeune que moi, mon vieux camarade ! -- Et, que saint Mungo nous protege ! vous serez encore notre << viewer >> ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues annees, et fasse le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! >> La joie du vieux mineur debordait. James Starr la partageait tout entiere, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux. Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la succession des circonstances singulieres, inexplicables, au milieu desquelles s'etait operee la decouverte du nouveau gisement. Cela ne laissait pas de l'inquieter pour l'avenir. Une heure apres, James Starr et ses deux compagnons etaient de retour au cottage. L'ingenieur soupa avec grand appetit, approuvant du geste tous les plans que developpait le vieil overman, et, n'eut ete son imperieux desir d'etre au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce calme absolu du cottage. Le lendemain, apres un dejeuner substantiel, James Starr, Simon Ford, Harry et Madge elle-meme reprenaient le chemin deja parcouru la veille. Tous allaient la en veritables mineurs. Ils emportaient divers outils et des cartouches de dynamite, destinees a faire sauter la paroi terminale. Harry, en meme temps qu'un puissant fanal, prit une grosse lampe de surete qui pouvait bruler pendant douze heures. C'etait plus qu'il ne fallait pour operer le voyage d'aller et de retour, en y comprenant les haltes necessaires a l'exploration, -- si une exploration devenait possible. << A l'œuvre ! >> s'ecria Simon, lorsque ses compagnons et lui furent arrives a l'extremite de la galerie. Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur. << Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne s'est produit et si le grisou fuse toujours a travers les feuillets de la paroi. -- Vous avez raison, monsieur Starr, repondit Harry. Ce qui etait bouche hier pourrait bien l'etre encore aujourd'hui ! >> Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la muraille qu'il s'agissait d'eventrer. Il fut constate que les choses etaient telles qu'on les avait laissees. Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune alteration. L'hydrogene protocarbone fusait au travers, mais assez faiblement. Cela tenait sans doute a ce que, depuis la veille, il trouvait un libre passage pour s'epancher. Toutefois, cette emission etait si peu importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air interieur un melange detonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir proceder en toute securite. D'ailleurs, cet air se purifierait peu a peu, en gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu dans toute cette atmosphere, ne pourrait plus produire aucune explosion. << A l'œuvre, donc ! >> reprit Simon Ford. Et bientot, sous sa pince, vigoureusement maniee, la roche ne tarda pas a voler en eclats. Cette faille se composait principalement de poudingues, interposes entre le gres et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent a l'affleurement des filons carboniferes. James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les examinait avec soin, esperant y decouvrir quelque indice de charbon. Ce premier travail dura environ une heure. Il en resulta un evidement assez profond dans la paroi terminale. James Starr choisit alors l'emplacement ou devaient etre fores les trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent introduites dans ces trous. Des qu'on y eut place la longue meche goudronnee d'une fusee de surete, qui aboutissait a une capsule de fulminate, elle fut allumee au ras du sol. James Starr et ses compagnons se mirent a l'ecart. << Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie a une veritable emotion qu'il ne cherchait pas a dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux cœur n'a battu si vite ! Je voudrais deja attaquer le filon ! -- Patience, Simon, repondit l'ingenieur, vous n'avez pas la pretention de trouver derriere cette paroi une galerie tout ouverte ? -- Excusez-moi, monsieur James, repondit le vieil overman. J'ai toutes les pretentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la maniere dont Harry et moi nous avons decouvert ce gite, pourquoi cette chance ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? >> L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea a travers le reseau des galeries souterraines. James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitot vers la paroi de la caverne. << Monsieur James ! monsieur James ! s'ecria le vieil overman. voyez ! La porte est enfoncee !... >> Cette comparaison de Simon Ford etait justifiee par l'apparition d'une excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur. Harry allait s'elancer par l'ouverture... L'ingenieur, extremement surpris, d'ailleurs, de trouver la cette cavite, retint le jeune mineur. << Laisse le temps a l'air interieur de se purifier, dit-il. -- Oui ! gare aux mofettes ! >> s'ecria Simon Ford. Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, place au bout d'un baton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de bruler avec un inalterable eclat. << Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. >> L'ouverture produite par la dynamite etait plus que suffisante pour qu'un homme put y passer. Harry, le fanal a la main, s'y introduisit sans hesiter et disparut dans les tenebres. James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient. Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'ecoula. Harry ne reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice, James Starr n'apercut meme plus la lueur de sa lampe, qui aurait du eclairer cette sombre cavite. Le sol avait-il donc manque subitement sous les pieds d'Harry ? Le jeune mineur etait-il tombe dans quelque anfractuosite ? Sa voix ne pouvait-elle plus arriver jusqu'a ses compagnons ? Le vieil overman, ne voulant rien ecouter, allait s'introduire a son tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se renforca peu a peu, et Harry fit entendre ces paroles : << Venez, monsieur Starr ! venez, mon pere ! La route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. >> IX La Nouvelle-Aberfoyle Si, par quelque puissance surhumaine, des ingenieurs eussent pu enlever d'un bloc et sur une epaisseur de mille pieds toute cette portion de la croute terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de golfes et les territoires riverains des comtes de Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouve, sous cet enorme couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une autre au monde qui put lui etre comparee, -- la celebre grotte de Mammouth, dans le Kentucky. Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alveoles, de toutes formes et de toutes grandeurs. On eut dit une ruche, avec ses nombreux etages de cellules, capricieusement disposees, mais une ruche construite sur une vaste echelle, et qui, au lieu d'abeilles, eut suffi a loger tous les ichthyosaures, les megatheriums, et les pterodactyles de l'epoque geologique ! Un labyrinthe de galeries, les unes plus elevees que les plus hautes voutes des cathedrales, les autres semblables a des contrenefs, retrecies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, celles-la remontant ou descendant obliquement en toutes directions, -- reunissaient ces cavites et laissaient libre communication entre elles. Les piliers qui soutenaient ces voutes, dont la courbe admettait tous les styles, les epaisses murailles, solidement assises entre les galeries, les nefs elles-memes, dans cet etage des terrains secondaires, etaient faits de gres et de roches schisteuses. Mais, entre ces couches inutilisables, et puissamment pressees par elles, couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de cette etrange houillere eut circule a travers leur inextricable reseau. Ces gisements se developpaient sur une etendue de quarante milles du nord au sud, et ils s'enfoncaient meme sous le canal du Nord. L'importance de ce bassin n'aurait pu etre evaluee qu'apres sondages, mais elle devait depasser celle des couches carboniferes de Cardiff, dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comte de Northumberland. Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillere allait etre singulierement facilitee, puisque, par une disposition bizarre des terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matieres minerales a l'epoque geologique ou ce massif se solidifiait, la nature avait deja multiplie les galeries et les tunnels de la Nouvelle-Aberfoyle. Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, a la decouverte de quelque exploitation abandonnee depuis des siecles. Il n'en etait rien. On ne delaisse pas de telles richesses. Les termites humains n'avaient jamais ronge cette portion du sous-sol de l'Ecosse, et c'etait la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le repete, nul hypogee de l'epoque egyptienne, nulle catacombe de l'epoque romaine, n'auraient pu lui etre compares, -- si ce n'est les celebres grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles, comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivieres, huit cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept domes, dont quelques-uns sont suspendus a plus de quatre cent cinquante pieds de hauteur. Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle etait, non l'œuvre des hommes, mais l'œuvre du Createur. Tel etait ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la decouverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de sejour dans l'ancienne houillere, une rare persistance de recherches, une foi absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait fallu toutes ces conditions reunies pour reussir, la ou tant d'autres auraient echoue. Pourquoi les sondages, pratiques sous la direction de James Starr, pendant les dernieres annees d'exploitation, s'etaient-ils precisement arretes a cette limite, sur la frontiere meme de la nouvelle mine ? cela etait du au hasard, dont la part est grande dans les recherches de ce genre. Quoi qu'il en soit, il y avait la, dans le sous-sol ecossais, une sorte de comte souterrain, auquel il ne manquait, pour etre habitable, que les rayons du soleil, ou, a son defaut, la clarte d'un astre special. L'eau y etait localisee dans certaines depressions, formant de vastes etangs, ou meme des lacs plus grands que le lac Katrine, situe precisement au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement des eaux, les courants, le ressac. Ils ne refletaient pas la silhouette de quelque vieux chateau gothique. Ni les bouleaux ni les chenes ne se penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes ombres a leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune lumiere ne se reverberait dans leurs eaux, le soleil ne les impregnait pas de ses rayons eclatants, la lune ne se levait jamais sur leur horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le miroir, n'auraient pas ete sans charme, a la lumiere de quelque astre electrique, et, reunis par un lacet de canaux, ils completaient bien la geographie de cet etrange domaine. Quoiqu'il fut impropre a toute production vegetale, ce sous-sol eut, cependant, pu servir de demeure a toute une population. Et qui sait si, dans ces milieux a temperature constante, au fond de ces houilleres d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de Cardiff, lorsque leurs gisements seront epuises, -- qui sait si la classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ? X Aller et retour A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'etaient introduits par l'etroit orifice qui mettait en communication la fosse Dochart avec la nouvelle houillere. Ils se trouvaient alors a la naissance d'une galerie assez large. On aurait pu croire qu'elle avait ete percee de main d'homme, que le pic et la pioche l'avaient evidee pour l'exploitation d'un nouveau gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier hasard, ils n'avaient pas ete transportes dans quelque ancienne houillere, dont les plus vieux mineurs du comte n'auraient jamais connu l'existence. Non ! C'etaient les couches geologiques qui avaient << epargne >> cette galerie, a l'epoque ou se faisait le tassement des terrains secondaires. Peut-etre quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois, lorsque les eaux superieures allaient se melanger aux vegetaux enlises; mais, maintenant, elle etait aussi seche que si elle eut ete foree, quelque mille pieds plus bas, dans l'etage des roches granitoides. En meme temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que certains << eventoirs >> naturels la mettaient en communication avec l'atmosphere exterieure. Cette observation, qui fut faite par l'ingenie