The Project Gutenberg EBook of Germinal, by Emile Zola (#8 in our series by Emile Zola) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Germinal Author: Emile Zola Release Date: May, 2004 [EBook #5711] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on August 13, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, GERMINAL *** This eBook was produced by Carlo Traverso. Author: Emile Zola Title: Germinal Remark: n. 13 of "Les Rougon-Macquart" Language: French Encoding: ISO-8859-1 We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation of the etext through OCR. Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis a disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donne l'autorisation de les utiliser pour preparer ce texte. Emile Zola Germinal Premiere Partie I Dans la plaine rase, sous la nuit sans etoiles, d'une obscurite et d'une epaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes a Montsou, dix kilometres de pave coupant tout droit, a travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait meme pas le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacees d'avoir balaye des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pave se deroulait avec la rectitude d'une jetee, au milieu de l'embrun aveuglant des tenebres. L'homme etait parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un pas allonge, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon de velours. Un petit paquet, noue dans un mouchoir a carreaux, le genait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs, tantot d'un coude, tantot de l'autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains a la fois, des mains gourdes que les lanieres du vent d'est faisaient saigner. Une seule idee occupait sa tete vide d'ouvrier sans travail et sans gite, l'espoir que le froid serait moins vif apres le lever du jour. Depuis une heure, il avancait ainsi, lorsque sur la gauche, a deux kilometres de Montsou, il apercut des feux rouges, trois brasiers brulant au plein air, et comme suspendus. D'abord, il hesita, pris de crainte; puis, il ne put resister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains. Un chemin creux s'enfoncait. Tout disparut. L'homme avait a droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferree; tandis qu'un talus d'herbe s'elevait a gauche, surmonte de pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, a un coude du chemin, les feux reparurent pres de lui, sans qu'il comprit davantage comment ils brulaient si haut dans le ciel mort, pareils a des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l'arreter. C'etait une masse lourde, un tas ecrase de constructions, d'ou se dressait la silhouette d'une cheminee d'usine; de rares lueurs sortaient des fenetres encrassees, cinq ou six lanternes tristes etaient pendues dehors, a des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de treteaux gigantesques; et, de cette apparition fantastique, noyee de nuit et de fumee, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d'un echappement de vapeur, qu'on ne voyait point. Alors, l'homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte: a quoi bon? il n'y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les batiments, il se risqua enfin a gravir le terri sur lequel brulaient les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour eclairer et rechauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe a terre avaient du travailler tard, on sortait encore les debris inutiles. Maintenant, il entendait les moulineurs pousser les trains sur les treteaux, il distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, pres de chaque feu. --Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles. Tournant le dos au brasier, le charretier etait debout, un vieillard vetu d'un tricot de laine violette, coiffe d'une casquette en poil de lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans une immobilite de pierre, qu'on eut vide les six berlines montees par lui. Le manoeuvre employe au culbuteur, un gaillard roux et efflanque, ne se pressait guere, pesait sur le levier d'une main endormie. Et, la-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont les grandes haleines regulieres passaient comme des coups de faux. --Bonjour, repondit le vieux. Un silence se fit. L'homme, qui se sentait regarde d'un oeil mefiant, dit son nom tout de suite. --Je me nomme Etienne Lantier, je suis machineur... Il n'y a pas de travail ici? Les flammes l'eclairaient, il devait avoir vingt et un ans, tres brun, joli homme, l'air fort malgre ses membres menus. Rassure, le charretier hochait la tete. --Du travail pour un machineur, non, non... Il s'en est encore presente deux hier. Il n'y a rien. Une rafale leur coupa la parole. Puis, Etienne demanda, en montrant le tas sombre des constructions, au pied du terri: --C'est une fosse, n'est-ce pas? Le vieux, cette fois, ne put repondre. Un violent acces de toux l'etranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpre, laissa une tache noire. --Oui, une fosse, le Voreux... Tenez! le coron est tout pres. A son tour, de son bras tendu, il designait dans la nuit le village dont le jeune homme avait devine les toitures. Mais les six berlines etaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle bourrasque, qui lui herissait le poil. Le Voreux, a present, sortait du reve. Etienne, qui s'oubliait devant le brasier a chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait, retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronne du criblage, le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la tourelle carree de la pompe d'epuisement. Cette fosse, tassee au fond d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa cheminee comme une corne menacante, lui semblait avoir un air mauvais de bete goulue, accroupie la pour manger le monde. Tout en l'examinant, il songeait a lui, a son existence de vagabond, depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son atelier du chemin de fer, giflant son chef, chasse de Lille, chasse de partout; le samedi, il etait arrive a Marchiennes, ou l'on disait qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez Sonneville, il avait du passer le dimanche cache sous les bois d'un chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, a deux heures de la nuit. Rien, plus un sou, pas meme une croute: qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant seulement ou s'abriter contre la bise? Oui, c'etait bien une fosse, les rares lanternes eclairaient le carreau, une porte brusquement ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des generateurs, dans une clarte vive. Il s'expliquait jusqu'a l'echappement de la pompe, cette respiration grosse et longue, soufflant sans relache, qui etait comme l'haleine engorgee du monstre. Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas meme leve les yeux sur Etienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombe a terre, lorsqu'un acces de toux annonca le retour du charretier. Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui montait six nouvelles berlines pleines. --Il y a des fabriques a Montsou? demanda le jeune homme. Le vieux cracha noir, puis repondit dans le vent: --Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent. Fallait voir ca, il y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des hommes, jamais on n'avait tant gagne... Et voila qu'on se remet a se serrer le ventre. Une vraie pitie dans le pays, on renvoie le monde, les ateliers ferment les uns apres les autres... Ce n'est peut-etre pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en Amerique? Sans compter que les betes meurent du cholera, comme les gens. Alors, en courtes phrases, l'haleine coupee, tous deux continuerent a se plaindre. Etienne racontait ses courses inutiles depuis une semaine: il fallait donc crever de faim? bientot les routes seraient pleines de mendiants. Oui, disait le vieillard, ca finirait par mal tourner, car il n'etait pas Dieu permis de jeter tant de chretiens a la rue. --On n'a pas de la viande tous les jours. --Encore si l'on avait du pain! --C'est vrai, si l'on avait du pain seulement! Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un hurlement melancolique. --Tenez! reprit tres haut le charretier en se tournant vers le midi, Montsou est la... Et, de sa main tendue de nouveau, il designa dans les tenebres des points invisibles, a mesure qu'il les nommait. La-bas, a Montsou, la sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de reduire son personnel, il n'y avait guere que la minoterie Dutilleul et la corderie Bleuze pour les cables de mine, qui tinssent le coup. Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitie de l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas recu les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement etaient allumes; enfin, a la verrerie Gagebois, une greve menacait, car on parlait d'une reduction de salaire. --Je sais, je sais, repetait le jeune homme a chaque indication. J'en viens. --Nous autres, ca va jusqu'a present, ajouta le charretier. Les fosses ont pourtant diminue leur extraction. Et regardez, en face, a la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours a coke qui flambent. Il cracha, il repartit derriere son cheval somnolent, apres l'avoir attele aux berlines vides. Maintenant, Etienne dominait le pays entier. Les tenebres demeuraient profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de grandes miseres, que le jeune homme, inconsciemment, sentait a cette heure autour de lui, partout, dans l'etendue sans bornes. N'etait-ce pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette campagne nue? Les rafales s'etaient enragees, elles semblaient apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup d'hommes. Et, les yeux errants, il s'efforcait de percer les ombres, tourmente du desir et de la peur de voir. Tout s'aneantissait au fond de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, tres loin, que les hauts fourneaux et les fours a coke. Ceux-ci, des batteries de cent cheminees, plantees obliquement, alignaient des rampes de flammes rouges; tandis que les deux tours, plus a gauche, brulaient toutes bleues en plein ciel, comme des torches geantes. C'etait d'une tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, a l'horizon menacant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et du fer. --Vous etes peut-etre de la Belgique? reprit derriere Etienne le charretier, qui etait revenu. Cette fois, il n'amenait que trois berlines. On pouvait toujours culbuter celles-la: un accident arrive a la cage d'extraction, un ecrou casse, allait arreter le travail pendant un grand quart d'heure. En bas du terri, un silence s'etait fait, les moulineurs n'ebranlaient plus les treteaux d'un roulement prolonge. On entendait seulement sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la tole. --Non, je suis du Midi, repondit le jeune homme. Le manoeuvre, apres avoir vide les berlines, s'etait assis a terre, heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait simplement leve de gros yeux eteints sur le charretier, comme gene par tant de paroles. Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long d'habitude. Il fallait que le visage de l'inconnu lui convint et qu'il fut pris d'une de ces demangeaisons de confidences, qui font parfois causer les vieilles gens tout seuls, a haute voix. --Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort. --C'est un surnom? demanda Etienne etonne. Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux: --Oui, oui... On m'a retire trois fois de la-dedans en morceaux, une fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans le gesier, la troisieme avec le ventre gonfle d'eau comme une grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever, ils m'ont appele Bonnemort, pour rire. Sa gaiete redoubla, un grincement de poulie mal graissee, qui finit par degenerer en un acces terrible de toux. La corbeille de feu, maintenant, eclairait en plein sa grosse tete, aux cheveux blancs et rares, a la face plate, d'une paleur livide, maculee de taches bleuatres. Il etait petit, le cou enorme, les mollets et les talons en dehors, avec de longs bras dont les mains carrees tombaient a ses genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les pieds, sans paraitre souffrir du vent, il semblait en pierre, il n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant a ses oreilles. Quand il eut tousse, la gorge arrachee par un raclement profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit. Etienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte. --Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez a la mine? Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras. --Longtemps, ah! oui!... Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, a cette heure. Calculez un peu... J'ai tout fait la-dedans, galibot d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur pendant dix-huit ans. Ensuite, a cause de mes sacrees jambes, ils m'ont mis de la coupe a terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au moment ou il leur a fallu me sortir du fond, parce que le medecin disait que j'allais y rester. Alors, il y a cinq annees de cela, ils m'ont fait charretier... Hein? c'est joli, cinquante ans de mine, dont quarante-cinq au fond! Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflammes, qui, par moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face bleme d'un reflet sanglant. --Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas, ils me croient trop bete!... J'irai bien deux annees, jusqu'a ma soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres!... D'ailleurs, je suis solide, a part les jambes. C'est, voyez-vous, l'eau qui m'est entree sous la peau, a force d'etre arrose dans les tailles. Il y a des jours ou je ne peux pas remuer une patte sans crier. Une crise de toux l'interrompit encore. --Et ca vous fait tousser aussi? dit Etienne. Mais il repondit non de la tete, violemment. Puis, quand il put parler: --Non, non, je me suis enrhume, l'autre mois. Jamais je ne toussais, a present je ne peux plus me debarrasser... Et le drole, c'est que je crache, c'est que je crache... Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir. --Est-ce que c'est du sang? demanda Etienne, osant enfin le questionner. Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main. --C'est du charbon... J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer jusqu'a la fin de mes jours. Et voila cinq ans que je ne remets pas les pieds au fond. J'avais ca en magasin, parait-il, sans meme m'en douter. Bah! ca conserve! Il y eut un silence, le marteau lointain battait a coups reguliers dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remachant des souvenirs. Ah! bien sur, ce n'etait pas d'hier que lui et les siens tapaient a la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des mines de Montsou, depuis la creation; et cela datait de loin, il y avait deja cent six ans. Son aieul, Guillaume Maheu, un gamin de quinze ans alors, avait trouve le charbon gras a Requillart, la premiere fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui abandonnee, la-bas, pres de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le savait, a preuve que la veine decouverte s'appelait la veine Guillaume, du prenom de son grand-pere. Il ne l'avait pas connu, un gros a ce qu'on racontait, tres fort, mort de vieillesse a soixante ans. Puis, son pere, Nicolas Maheu dit le Rouge, age de quarante ans a peine, etait reste dans le Voreux, que l'on foncait en ce temps-la: un eboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avales par les roches. Deux de ses oncles et ses trois freres, plus tard, y avaient aussi laisse leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en etait sorti a peu pres entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait pour un malin. Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler. On faisait ca de pere en fils, comme on aurait fait autre chose. Son fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans d'abattage, les mioches apres les vieux, pour le meme patron: hein? beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire! --Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau Etienne. --C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain a manger, on peut vivre. Bonnemort se tut, les yeux tournes vers le coron, ou des lueurs s'allumaient une a une. Quatre heures sonnaient au clocher de Montsou, le froid devenait plus vif. --Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Etienne. Le vieux haussa les epaules, puis les laissa retomber, comme accable sous un ecroulement d'ecus. --Ah! oui, ah! oui... Pas aussi riche peut-etre que sa voisine, la Compagnie d'Anzin. Mais des millions et des millions tout de meme. On ne compte plus... Dix-neuf fosses, dont treize pour l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crevecoeur, Mirou, Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour l'epuisement ou l'aerage, comme Requillart... Dix mille ouvriers, des concessions qui s'etendent sur soixante-sept communes, une extraction de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les fosses, et des ateliers, et des fabriques!... Ah! oui, ah! oui, il y en a, de l'argent! Un roulement de berlines, sur les treteaux, fit dresser les oreilles du gros cheval jaune. En bas, la cage devait etre reparee, les moulineurs avaient repris leur besogne. Pendant qu'il attelait sa bete, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant a elle: --Faut pas t'habituer a bavarder, fichu paresseux!... Si monsieur Hennebeau savait a quoi tu perds le temps! Etienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda: --Alors, c'est a monsieur Hennebeau, la mine? --Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur general. Il est paye comme nous. D'un geste, le jeune homme montra l'immensite des tenebres. --A qui est-ce donc, tout ca? Mais Bonnemort resta un instant suffoque par une nouvelle crise, d'une telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il eut crache et essuye l'ecume noire de ses levres, il dit, dans le vent qui redoublait: --Hein? a qui tout ca?... On n'en sait rien. A des gens. Et, de la main, il designait dans l'ombre un point vague, un lieu ignore et recule, peuple de ces gens, pour qui les Maheu tapaient a la veine depuis plus d'un siecle. Sa voix avait pris une sorte de peur religieuse, c'etait comme s'il eut parle d'un tabernacle inaccessible, ou se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur chair, et qu'ils n'avaient jamais vu. --Au moins si l'on mangeait du pain a sa suffisance! repeta pour la troisieme fois Etienne, sans transition apparente. --Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau! Le cheval etait parti, le charretier disparut a son tour, d'un pas trainard d'invalide. Pres du culbuteur, le manoeuvre n'avait point bouge, ramasse en boule, enfoncant le menton entre ses genoux, fixant sur le vide ses gros yeux eteints. Quand il eut repris son paquet, Etienne ne s'eloigna pas encore. Il sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine brulait, devant le grand feu. Peut-etre, tout de meme, ferait-il bien de s'adresser a la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se resignait, il accepterait n'importe quelle besogne. Ou aller et que devenir, a travers ce pays affame par le chomage? laisser derriere un mur sa carcasse de chien perdu? Cependant, une hesitation le troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyee sous une nuit si epaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait grandir, comme s'il eut souffle d'un horizon sans cesse elargi. Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux seuls flambaient, ainsi que les fours a coke, ensanglantant les tenebres, sans en eclairer l'inconnu. Et le Voreux, au fond de son trou, avec son tassement de bete mechante, s'ecrasait davantage, respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gene par sa digestion penible de chair humaine. II Au milieu des champs de ble et de betteraves, le coron des Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire. On distinguait vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossees, des corps de caserne ou d'hopital, geometriques, paralleles, que separaient les trois larges avenues, divisees en jardins egaux. Et, sur le plateau desert, on entendait la seule plainte des rafales, dans les treillages arraches des clotures. Chez les Maheu, au numero 16 du deuxieme corps, rien ne bougeait. Des tenebres epaisses noyaient l'unique chambre du premier etage, comme ecrasant de leur poids le sommeil des etres que l'on sentait la, en tas, la bouche ouverte, assommes de fatigue. Malgre le froid vif du dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet etouffement chaud des chambrees les mieux tenues, qui sentent le betail humain. Quatre heures sonnerent au coucou de la salle du rez-de-chaussee, rien encore ne remua, des haleines greles sifflaient, accompagnees de deux ronflements sonores. Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva. Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compte les quatre coups du timbre, a travers le plancher, sans trouver la force de s'eveiller completement. Puis, les jambes jetees hors des couvertures, elle tatonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle restait assise, la tete si pesante, qu'elle se renversait entre les deux epaules, cedant au besoin invincible de retomber sur le traversin. Maintenant, la chandelle eclairait la chambre, carree, a deux fenetres, que trois lits emplissaient. Il y avait une armoire, une table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait durement les murs, peints en jaune clair. Et rien autre, des hardes pendues a des clous, une cruche posee sur le carreau, pres d'une terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie, l'aine, un garcon de vingt et un ans, etait couche avec son frere Jeanlin, qui achevait sa onzieme annee; dans celui de droite, deux mioches, Lenore et Henri, la premiere de six ans, le second de quatre, dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le troisieme lit avec sa soeur Alzire, si chetive pour ses neuf ans, qu'elle ne l'aurait meme pas sentie pres d'elle, sans la bosse de la petite infirme qui lui enfoncait les cotes. La porte vitree etait ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espece de boyau ou le pere et la mere occupaient un quatrieme lit, contre lequel ils avaient du installer le berceau de la derniere venue, Estelle, agee de trois mois a peine. Cependant, Catherine fit un effort desespere. Elle s'etirait, elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui embroussaillaient le front et la nuque. Fluette pour ses quinze ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau etroit de sa chemise, que des pieds bleuis, comme tatoues de charbon, et des bras delicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint bleme du visage, deja gate par les continuels lavages au savon noir. Un dernier baillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes dans la paleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et brisee, qui semblait enfler de fatigue sa nudite entiere. Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu begayait, empatee: --Sacre nom! il est l'heure... C'est toi qui allumes, Catherine? --Oui, pere... Ca vient de sonner, en bas. --Depeche-toi donc, faineante! Si tu avais moins danse hier dimanche, tu nous aurais reveilles plus tot... En voila une vie de paresse! Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit a son tour, ses reproches s'embarrasserent, s'eteignirent dans un nouveau ronflement. La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait par la chambre. Comme elle passait devant le lit d'Henri et de Lenore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glisse; et ils ne s'eveillaient pas, aneantis dans le gros sommeil de l'enfance. Alzire, les yeux ouverts, s'etait retournee pour prendre la place chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot. --Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! repetait Catherine, debout devant les deux freres, qui restaient vautres, le nez dans le traversin. Elle dut saisir le grand par l'epaule et le secouer; puis, tandis qu'il machait des injures, elle prit le parti de les decouvrir, en arrachant le drap. Cela lui parut drole, elle se mit a rire, lorsqu'elle vit les deux garcons se debattre, les jambes nues. --C'est bete, lache-moi! grogna Zacharie de mechante humeur, quand il se fut assis. Je n'aime pas les farces... Dire, nom de Dieu! qu'il faut se lever! Il etait maigre, degingande, la figure longue, salie de quelques rares poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la paleur anemique de toute la famille. Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non par pudeur, mais parce qu'il n'avait pas chaud. --C'est sonne en bas, repetait Catherine. Allons, houp! le pere se fache. Jeanlin, qui s'etait pelotonne, referma les yeux, en disant: --Va te faire fiche, je dors! Elle eut un nouveau rire de bonne fille. Il etait si petit, les membres greles, avec des articulations enormes, grossies par des scrofules, qu'elle le prit, a pleins bras. Mais il gigotait, son masque de singe blafard et crepu, troue de ses yeux verts, elargi par ses grandes oreilles, palissait de la rage d'etre faible. Il ne dit rien, il la mordit au sein droit. --Mechant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant par terre. Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s'etait pas rendormie. Elle suivait de ses yeux intelligents d'infirme sa soeur et ses deux freres, qui maintenant s'habillaient. Une autre querelle eclata autour de la terrine, les garcons bousculerent la jeune fille, parce qu'elle se lavait trop longtemps. Les chemises volaient, pendant que, gonfles encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec l'aisance tranquille d'une portee de jeunes chiens, grandis ensemble. Du reste, Catherine fut prete la premiere. Elle enfila sa culotte de mineur, passa la veste de toile, noua le beguin bleu autour de son chignon; et, dans ces vetements propres du lundi, elle avait l'air d'un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement leger des hanches. --Quand le vieux rentrera, dit mechamment Zacharie, il sera content de trouver le lit defait... Tu sais, je lui raconterai que c'est toi. Le vieux, c'etait le grand-pere, Bonnemort, qui, travaillant la nuit, se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y avait toujours dedans quelqu'un a ronfler. Sans repondre, Catherine s'etait mise a tirer la couverture et a la border. Mais, depuis un instant, des bruits s'entendaient derriere le mur, dans la maison voisine. Ces constructions de briques, installees economiquement par la Compagnie, etaient si minces, que les moindres souffles les traversaient. On vivait coude a coude, d'un bout a l'autre; et rien de la vie intime n'y restait cache, meme aux gamins. Un pas lourd avait ebranle un escalier, puis il y eut comme une chute molle, suivie d'un soupir d'aise. --Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voila Bouteloup qui va retrouver la Levaque. Jeanlin ricana, les yeux d'Alzire eux-memes brillerent. Chaque matin, ils s'egayaient ainsi du menage a trois des voisins, un haveur qui logeait un ouvrier de la coupe a terre, ce qui donnait a la femme deux hommes, l'un de nuit, l'autre de jour. --Philomene tousse, reprit Catherine, apres avoir tendu l'oreille. Elle parlait de l'ainee des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans, la maitresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants deja, si delicate de poitrine d'ailleurs, qu'elle etait cribleuse a la fosse, n'ayant jamais pu travailler au fond. --Ah, ouiche! Philomene! repondit Zacharie, elle s'en moque, elle dort!... C'est cochon de dormir jusqu'a six heures! Il passait sa culotte, lorsqu'il ouvrit une fenetre, preoccupe d'une idee brusque. Au-dehors, dans les tenebres, le coron s'eveillait, des lumieres pointaient une a une, entre les lames des persiennes. Et ce fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s'il ne verrait pas sortir de chez les Pierron, en face, le maitre-porion du Voreux, qu'on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour a l'accrochage, et que bien sur Dansaert n'avait pu coucher, cette nuit-la. L'air entrait par bouffees glaciales, tous deux s'emportaient, en soutenant chacun l'exactitude de ses renseignements, lorsque des cris et des larmes eclaterent. C'etait, dans son berceau, Estelle que le froid contrariait. Du coup, Maheu se reveilla. Qu'avait-il donc dans les os? voila qu'il se rendormait comme un propre a rien! Et il jurait si fort, que les enfants, a cote, ne soufflaient plus. Zacharie et Jeanlin acheverent de se laver, avec une lenteur deja lasse. Alzire, les yeux grands ouverts, regardait toujours. Les deux mioches, Lenore et Henri, aux bras l'un de l'autre, n'avaient pas remue, respirant du meme petit souffle, malgre le vacarme. --Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu. Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le cabinet, laissant ses freres chercher leurs vetements, au peu de clarte qui venait de la porte. Son pere sautait du lit. Mais elle ne s'arreta point, elle descendit en gros bas de laine, a tatons, et alluma dans la salle une autre chandelle, pour preparer le cafe. Tous les sabots de la famille etaient sous le buffet. --Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspere des cris d'Estelle, qui continuaient. Il etait petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en gras, la tete forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes, coupes tres courts. L'enfant hurlait davantage, effrayee par ces grands bras noueux qui se balancaient au-dessus d'elle. --Laisse-la, tu sais bien qu'elle ne veut pas se taire, dit la Maheude, en s'allongeant au milieu du lit. Elle aussi venait de s'eveiller, et elle se plaignait, c'etait bete de ne jamais faire sa nuit complete. Ils ne pouvaient donc partir doucement? Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure longue, aux grands traits, d'une beaute lourde, deja deformee a trente-neuf ans par sa vie de misere et les sept enfants qu'elle avait eus. Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son homme s'habillait. Ni l'un ni l'autre n'entendait plus la petite qui s'etranglait a crier. --Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici a lundi seulement: encore six jours a attendre la quinzaine... Il n'y a pas moyen que ca dure. A vous tous, vous apportez neuf francs. Comment veux-tu que j'arrive? nous sommes dix a la maison. --Oh! neuf francs! se recria Maheu. Moi et Zacharie, trois: ca fait six... Catherine et le pere, deux: ca fait quatre; quatre et six, dix... Et Jeanlin, un, ca fait onze. --Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chomage... Jamais plus de neuf, entends-tu? Il ne repondit pas, occupe a chercher par terre sa ceinture de cuir. Puis, il dit en se relevant: --Faut pas se plaindre, je suis tout de meme solide. Il y en a plus d'un, a quarante-deux ans, qui passe au raccommodage. --Possible, mon vieux, mais ca ne nous donne pas du pain... Qu'est-ce que je vais fiche, dis? Tu n'as rien, toi? --J'ai deux sous. --Garde-les pour boire une chope... Mon Dieu! qu'est-ce que je vais fiche? Six jours, ca n'en finit plus. Nous devons soixante francs a Maigrat, qui m'a mise a la porte avant-hier. Ca ne m'empechera pas de retourner le voir. Mais, s'il s'entete a refuser... Et la Maheude continua d'une voix morne, la tete immobile, fermant par instants les yeux sous la clarte triste de la chandelle. Elle disait le buffet vide, les petits demandant des tartines, le cafe meme manquant, et l'eau qui donnait des coliques, et les longues journees passees a tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies. Peu a peu, elle avait du hausser le ton, car le hurlement d'Estelle couvrait ses paroles. Ces cris devenaient insoutenables. Maheu parut tout d'un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le berceau, il la jeta sur le lit de la mere, en balbutiant de fureur: --Tiens! prends-la, je l'ecraserais... Nom de Dieu d'enfant! ca ne manque de rien, ca tete, et ca se plaint plus haut que les autres! Estelle s'etait mise a teter, en effet. Disparue sous la couverture, calmee par la tiedeur du lit, elle n'avait plus qu'un petit bruit goulu des levres. --Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t'ont pas dit d'aller les voir? reprit le pere au bout d'un silence. La mere pinca la bouche, d'un air de doute decourage. --Oui, ils m'ont rencontree, ils portent des vetements aux enfants pauvres... Enfin, je menerai ce matin chez eux Lenore et Henri. S'ils me donnaient cent sous seulement. Le silence recommenca. Maheu etait pret. Il demeura un moment immobile, puis il conclut de sa voix sourde: --Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ca, arrange-toi pour la soupe... Ca n'avance a rien d'en causer, vaut mieux etre la-bas au travail. --Bien sur, repondit la Maheude. Souffle la chandelle, je n'ai pas besoin de voir la couleur de mes idees. Il souffla la chandelle. Deja, Zacharie et Jeanlin descendaient; il les suivit; et l'escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds, chausses de laine. Derriere eux, le cabinet et la chambre etaient retombes aux tenebres. Les enfants dormaient, les paupieres d'Alzire elle-meme s'etaient closes. Mais la mere restait maintenant les yeux ouverts dans l'obscurite, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante de femme epuisee, Estelle ronronnait comme un petit chat. En bas, Catherine s'etait d'abord occupee du feu, la cheminee de fonte, a grille centrale, flanquee de deux fours, et ou brulait constamment un feu de houille. La Compagnie distribuait par mois, a chaque famille, huit hectolitres d'escaillage, charbon dur ramasse dans les voies. Il s'allumait difficilement, et la jeune fille qui couvrait le feu chaque soir, n'avait qu'a le secouer le matin, en ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, tries avec soin. Puis, apres avoir pose une bouillotte sur la grille, elle s'accroupit devant le buffet. C'etait une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chaussee, peinte en vert pomme, d'une proprete flamande, avec ses dalles lavees a grande eau et semees de sable blanc. Outre le buffet de sapin verni, l'ameublement consistait en une table et des chaises du meme bois. Collees sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de l'Empereur et de l'Imperatrice donnes par la Compagnie, des soldats et des saints, barioles d'or, tranchaient crument dans la nudite claire de la piece; et il n'y avait d'autres ornements qu'une boite de carton rose sur le buffet, et que le coucou a cadran peinturlure, dont le gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond. Pres de la porte de l'escalier, une autre porte conduisait a la cave. Malgre la proprete, une odeur d'oignon cuit, enfermee depuis la veille, empoisonnait l'air chaud, cet air alourdi, toujours charge d'une acrete de houille. Devant le buffet ouvert, Catherine reflechissait. Il ne restait qu'un bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais a peine une lichette de beurre; et il s'agissait de faire les tartines pour eux quatre. Enfin, elle se decida, coupa les tranches, en prit une qu'elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les colla ensemble: c'etait <>, la double tartine emportee chaque matin a la fosse. Bientot, les quatre briquets furent en rang sur la table, repartis avec une severe justice, depuis le gros du pere jusqu'au petit de Jeanlin. Catherine, qui paraissait toute a son menage, devait pourtant revasser aux histoires que Zacharie racontait sur le maitre-porion et la Pierronne, car elle entrebailla la porte d'entree et jeta un coup d'oeil dehors. Le vent soufflait toujours, des clartes plus nombreuses couraient sur les facades basses du coron, d'ou montait une vague trepidation de reveil. Deja des portes se refermaient, des files noires d'ouvriers s'eloignaient dans la nuit. Etait-elle bete, de se refroidir, puisque le chargeur a l'accrochage dormait bien sur, en attendant d'aller prendre son service, a six heures! Et elle restait, elle regardait la maison, de l'autre cote des jardins. La porte s'ouvrit, sa curiosite s'alluma. Mais ce ne pouvait etre que la petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse. Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner. Elle ferma, se hata de courir: l'eau bouillait et se repandait, eteignant le feu. Il ne restait plus de cafe, elle dut se contenter de passer l'eau sur le marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetiere, avec de la cassonade. Justement, son pere et ses deux freres descendaient. --Fichtre! declara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en voila un qui ne nous cassera pas la tete! Maheu haussa les epaules d'un air resigne. --Bah! c'est chaud, c'est bon tout de meme. Jeanlin avait ramasse les miettes des tartines et trempait une soupe. Apres avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetiere dans les gourdes de fer-blanc. Tous quatre, debout, mal eclaires par la chandelle fumeuse, avalaient en hate. --Y sommes-nous a la fin! dit le pere. On croirait qu'on a des rentes! Mais une voix vint de l'escalier, dont ils avaient laisse la porte ouverte. C'etait la Maheude qui criait: --Prenez tout le pain, j'ai un peu de vermicelle pour les enfants! --Oui, oui! repondit Catherine. Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un restant de soupe, que le grand-pere trouverait chaude, lorsqu'il rentrerait a six heures. Chacun prit sa paire de sabots sous le buffet, se passa la ficelle de sa gourde a l'epaule, et fourra son briquet dans son dos, entre la chemise et la veste. Et ils sortirent, les hommes devant, la fille derriere, soufflant la chandelle, donnant un tour de clef. La maison redevint noire. --Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de la maison voisine. C'etait Levaque, avec son fils Bebert, un gamin de douze ans, grand ami de Jeanlin. Catherine, etonnee, etouffa un rire, a l'oreille de Zacharie: quoi donc? Bouteloup n'attendait meme plus que le mari fut parti! Maintenant, dans le coron, les lumieres s'eteignaient. Une derniere porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges. Et, du village eteint au Voreux qui soufflait, c'etait sous les rafales un lent defile d'ombres, le depart des charbonniers pour le travail, roulant des epaules, embarrasses de leurs bras, qu'ils croisaient sur la poitrine; tandis que, derriere, le briquet faisait a chacun une bosse. Vetus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hater davantage, debandes le long de la route, avec un pietinement de troupeau. III Etienne, descendu enfin du terri, venait d'entrer au Voreux; et les hommes auxquels il s'adressait, demandant s'il y avait du travail, hochaient la tete, lui disaient tous d'attendre le maitre-porion. On le laissait libre, au milieu des batiments mal eclaires, pleins de trous noirs, inquietants avec la complication de leurs salles et de leurs etages. Apres avoir monte un escalier obscur a moitie detruit, il s'etait trouve sur une passerelle branlante, puis avait traverse le hangar du criblage, plonge dans une nuit si profonde, qu'il marchait les mains en avant, pour ne pas se heurter. Devant lui, brusquement, deux yeux jaunes, enormes, trouerent les tenebres. Il etait sous le beffroi, dans la salle de recette, a la bouche meme du puits. Un porion, le pere Richomme, un gros a figure de bon gendarme, barree de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du receveur. --On n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail? demanda de nouveau Etienne. Richomme allait dire non; mais il se reprit et repondit comme les autres, en s'eloignant: --Attendez monsieur Dansaert, le maitre-porion. Quatre lanternes etaient plantees la, et les reflecteurs, qui jetaient toute la lumiere sur le puits, eclairaient vivement les rampes de fer, les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, ou glissaient les deux cages. Le reste, la vaste salle, pareille a une nef d'eglise, se noyait, peuplee de grandes ombres flottantes. Seule, la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du receveur, une maigre lampe mettait comme une etoile pres de s'eteindre. L'extraction venait d'etre reprise; et, sur les dalles de fonte, c'etait un tonnerre continu, les berlines de charbon roulees sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les longues echines penchees, dans le remuement de toutes ces choses noires et bruyantes qui s'agitaient. Un instant, Etienne resta immobile, assourdi, aveugle. Il etait glace, des courants d'air entraient de partout. Alors, il fit quelques pas, attire par la machine, dont il voyait maintenant luire les aciers et les cuivres. Elle se trouvait en arriere du puits, a vingt-cinq metres, dans une salle plus haute, et assise si carrement sur son massif de briques, qu'elle marchait a toute vapeur, de toute sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle enorme, emergeant et plongeant avec une douceur huilee, donnat un frisson aux murs. Le machineur, debout a la barre de mise en train, ecoutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le tableau indicateur, ou le puits etait figure, avec ses etages differents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs pendus a des ficelles, representant les cages. Et, a chaque depart, quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux immenses roues de cinq metres de rayon, aux moyeux desquels les deux cables d'acier s'enroulaient et se deroulaient en sens contraire, tournaient d'une telle vitesse, qu'elles n'etaient plus qu'une poussiere grise. --Attention donc! crierent trois moulineurs, qui trainaient une echelle gigantesque. Etienne avait manque d'etre ecrase. Ses yeux s'habituaient, il regardait en l'air filer les cables, plus de trente metres de ruban d'acier, qui montaient d'une volee dans le beffroi, ou ils passaient sur les molettes, pour descendre a pic dans le puits s'attacher aux cages d'extraction. Une charpente de fer, pareille a la haute charpente d'un clocher, portait les molettes. C'etait un glissement d'oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel va-et-vient d'un fil de poids enorme, qui pouvait enlever jusqu'a douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix metres a la seconde. --Attention donc, nom de Dieu! crierent de nouveau les moulineurs, qui poussaient l'echelle de l'autre cote, pour visiter la molette de gauche. Lentement, Etienne revint a la recette. Ce vol geant sur sa tete l'ahurissait. Et, grelottant dans les courants d'air, il regarda la manoeuvre des cages, les oreilles cassees par le roulement des berlines. Pres du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau a levier, qu'une corde tiree du fond laissait tomber sur un billot. Un coup pour arreter, deux pour descendre, trois pour monter: c'etait sans relache comme des coups de massue dominant le tumulte, accompagnes d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur, dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des ordres au machineur, dans un porte-voix. Les cages, au milieu de ce branle-bas, apparaissaient et s'enfoncaient, se vidaient et se remplissaient, sans qu'Etienne comprit rien a ces besognes compliquees. Il ne comprenait bien qu'une chose: le puits avalait des hommes par bouchees de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile, qu'il semblait ne pas les sentir passer. Des quatre heures, la descente des ouvriers commencait. Ils arrivaient de la baraque, pieds nus, la lampe a la main, attendant par petits groupes d'etre en nombre suffisant. Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bete nocturne, la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses quatre etages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des moulineurs, aux differents paliers, sortaient les berlines, les remplacaient par d'autres, vides ou chargees a l'avance des bois de taille. Et c'etait dans les berlines vides que s'empilaient les ouvriers, cinq par cinq, jusqu'a quarante d'un coup, lorsqu'ils tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la corde du signal d'en bas, <>, pour prevenir de ce chargement de chair humaine. Puis, apres un leger sursaut, la cage plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derriere elle que la fuite vibrante du cable. --C'est profond? demanda Etienne a un mineur, qui attendait pres de lui, l'air somnolent. --Cinq cent cinquante-quatre metres, repondit l'homme. Mais il y a quatre accrochages au-dessus, le premier a trois cent vingt. Tous deux se turent, les yeux sur le cable qui remontait. Etienne reprit: --Et quand ca casse? --Ah! quand ca casse... Le mineur acheva d'un geste. Son tour etait arrive, la cage avait reparu, de son mouvement aise et sans fatigue. Il s'y accroupit avec des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de quatre minutes a peine, pour engloutir une autre charge d'hommes. Pendant une demi-heure, le puits en devora de la sorte, d'une gueule plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l'accrochage ou ils descendaient, mais sans un arret, toujours affame, de boyaux geants capables de digerer un peuple. Cela s'emplissait, s'emplissait encore, et les tenebres restaient mortes, la cage montait du vide dans le meme silence vorace. Etienne, a la longue, fut repris du malaise qu'il avait eprouve deja sur le terri. Pourquoi s'enteter? ce maitre porion le congedierait comme les autres. Une peur vague le decida brusquement: il s'en alla, il ne s'arreta dehors que devant le batiment des generateurs. La porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudieres a deux foyers. Au milieu de la buee blanche, dans le sifflement des fuites, un chauffeur etait occupe a charger un des foyers, dont l'ardente fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme, heureux d'avoir chaud, s'approchait, lorsqu'il rencontra une nouvelle bande de charbonniers, qui arrivait a la fosse. C'etaient les Maheu et les Levaque. Quand il apercut, en tete, Catherine avec son air doux de garcon, l'idee superstitieuse lui vint de risquer une derniere demande. --Dites donc, camarade, on n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail? Elle le regarda, surprise, un peu effrayee de cette voix brusque qui sortait de l'ombre. Mais, derriere elle, Maheu avait entendu, et il repondit, il causa un instant. Non, on n'avait besoin de personne. Ce pauvre diable d'ouvrier, perdu sur les routes, l'interessait. Lorsqu'il le quitta, il dit aux autres: --Hein! on pourrait etre comme ca... Faut pas se plaindre, tous n'ont pas du travail a crever. La bande entra et alla droit a la baraque, vaste salle grossierement crepie, entouree d'armoires que fermaient des cadenas. Au centre, une cheminee de fer, une sorte de poele sans porte, etait rouge, si bourree de houille incandescente, que des morceaux craquaient et deboulaient sur la terre battue du sol. La salle ne se trouvait eclairee que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le long des boiseries crasseuses, jusqu'au plafond sali d'une poussiere noire. Comme les Maheu arrivaient, des rires eclataient dans la grosse chaleur. Une trentaine d'ouvriers etaient debout, le dos tourne a la flamme, se rotissant d'un air de jouissance. Avant la descente, tous venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu, pour braver l'humidite du puits. Mais, ce matin-la, on s'egayait davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit ans, bonne fille dont la gorge et le derriere enormes crevaient la veste et la culotte. Elle habitait Requillart avec son pere, le vieux Mouque, palefrenier, et Mouquet son frere, moulineur; seulement, les heures de travail n'etant pas les memes, elle se rendait seule a la fosse; et, au milieu des bles en ete, contre un mur en hiver, elle se donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine. Toute la mine y passait, une vraie tournee de camarades, sans autre consequence. Un jour qu'on lui reprochait un cloutier de Marchiennes, elle avait failli crever de colere, criant qu'elle se respectait trop, qu'elle se couperait un bras, si quelqu'un pouvait se flatter de l'avoir vue avec un autre qu'un charbonnier. --Ce n'est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant. T'as pris ce petiot-la? Mais lui faudrait une echelle!... Je vous ai apercus derriere Requillart. A preuve qu'il est monte sur une borne. --Apres? repondait la Mouquette en belle humeur. Qu'est-ce que ca te fiche? On ne t'a pas appele pour que tu pousses. Et cette grossierete bonne enfant redoublait les eclats des hommes, qui enflaient leurs epaules, a demi cuites par le poele; tandis que, secouee elle-meme de rires, elle promenait au milieu d'eux l'indecence de son costume, d'un comique troublant, avec ses bosses de chair, exagerees jusqu'a l'infirmite. Mais la gaiete tomba, Mouquette racontait a Maheu que Fleurance, la grande Fleurance, ne viendrait plus: on l'avait trouvee, la veille, raide sur son lit, les uns disaient d'un decrochement du coeur, les autres d'un litre de genievre bu trop vite. Et Maheu se desesperait: encore de la malchance, voila qu'il perdait une de ses herscheuses, sans pouvoir la remplacer immediatement! Il travaillait au marchandage, ils etaient quatre haveurs associes dans sa taille, lui, Zacharie, Levaque et Chaval. S'ils n'avaient plus que Catherine pour rouler, la besogne allait souffrir. Tout d'un coup, il cria: --Tiens! et cet homme qui cherchait de l'ouvrage! Justement, Dansaert passait devant la baraque. Maheu lui conta l'histoire, demanda l'autorisation d'embaucher l'homme; et il insistait sur le desir que temoignait la Compagnie de substituer aux herscheuses des garcons, comme a Anzin. Le maitre-porion eut d'abord un sourire, car le projet d'exclure les femmes du fond repugnait d'ordinaire aux mineurs, qui s'inquietaient du placement de leurs filles, peu touches de la question de moralite et d'hygiene. Enfin, apres avoir hesite, il permit, mais en se reservant de faire ratifier sa decision par M. Negrel, l'ingenieur. --Ah bien! declara Zacharie, il est loin, l'homme, s'il court toujours! --Non, dit Catherine, je l'ai vu s'arreter aux chaudieres. --Va donc, faineante! cria Maheu. La jeune fille s'elanca, pendant qu'un flot de mineurs montaient au puits, cedant le feu a d'autres. Jeanlin, sans attendre son pere, alla lui aussi prendre sa lampe, avec Bebert, gros garcon naif, et Lydie, chetive fillette de dix ans. Partie devant eux, la Mouquette s'exclamait dans l'escalier noir, en les traitant de sales mioches et en menacant de les gifler, s'ils la pincaient. Etienne, dans le batiment aux chaudieres, causait en effet avec le chauffeur, qui chargeait les foyers de charbon. Il eprouvait un grand froid, a l'idee de la nuit ou il lui fallait rentrer. Pourtant, il se decidait a partir, lorsqu'il sentit une main se poser sur son epaule. --Venez, dit Catherine, il y a quelque chose pour vous. D'abord, il ne comprit pas. Puis, il eut un elan de joie, il serra energiquement les mains de la jeune fille. --Merci, camarade... Ah! vous etes un bon bougre, par exemple! Elle se mit a rire, en le regardant dans la rouge lueur des foyers, qui les eclairaient. Cela l'amusait, qu'il la prit pour un garcon, fluette encore, son chignon cache sous le beguin. Lui, riait aussi de contentement; et ils resterent un instant tous deux a se rire a la face, les joues allumees. Maheu, dans la baraque, accroupi devant sa caisse, retirait ses sabots et ses gros bas de laine. Lorsque Etienne fut la, on regla tout en quatre paroles: trente sous par jour, un travail fatigant, mais qu'il apprendrait vite. Le haveur lui conseilla de garder ses souliers, et il lui preta une vieille barrette, un chapeau de cuir destine a garantir le crane, precaution que le pere et les enfants dedaignaient. Les outils furent sortis de la caisse, ou se trouvait justement la pelle de Fleurance. Puis, quand Maheu y eut enferme leurs sabots, leurs bas, ainsi que le paquet d'Etienne, il s'impatienta brusquement. --Que fait-il donc, cette rosse de Chaval? Encore quelque fille culbutee sur un tas de pierres!... Nous sommes en retard d'une demi-heure, aujourd'hui. Zacharie et Levaque se rotissaient tranquillement les epaules. Le premier finit par dire: --C'est Chaval que tu attends?... Il est arrive avant nous, il est descendu tout de suite. --Comment! tu sais ca et tu ne m'en dis rien!... Allons! allons! depechons. Catherine, qui chauffait ses mains, dut suivre la bande. Etienne la laissa passer, monta derriere elle. De nouveau, il voyageait dans un dedale d'escaliers et de couloirs obscurs, ou les pieds nus faisaient un bruit mou de vieux chaussons. Mais la lampisterie flamboya, une piece vitree, emplie de rateliers qui alignaient par etages des centaines de lampes Davy, visitees, lavees de la veille, allumees comme des cierges au fond d'une chapelle ardente. Au guichet, chaque ouvrier prenait la sienne, poinconnee a son chiffre; puis, il l'examinait, la fermait lui-meme; pendant que le marqueur, assis a une table, inscrivait sur le registre l'heure de la descente. Il fallut que Maheu intervint pour la lampe de son nouveau herscheur. Et il y avait encore une precaution, les ouvriers defilaient devant un verificateur, qui s'assurait si toutes les lampes etaient bien fermees. --Fichtre! il ne fait pas chaud ici, murmura Catherine grelottante. Etienne se contenta de hocher la tete. Il se retrouvait devant le puits, au milieu de la vaste salle, balayee de courants d'air. Certes, il se croyait brave, et pourtant une emotion desagreable le serrait a la gorge, dans le tonnerre des berlines, les coups sourds des signaux, le beuglement etouffe du porte-voix, en face du vol continu de ces cables, deroules et enroules a toute vapeur par les bobines de la machine. Les cages montaient, descendaient avec leur glissement de bete de nuit, engouffraient toujours des hommes, que la gueule du trou semblait boire. C'etait son tour maintenant, il avait tres froid, il gardait un silence nerveux, qui faisait ricaner Zacharie et Levaque; car tous deux desapprouvaient l'embauchage de cet inconnu, Levaque surtout, blesse de n'avoir pas ete consulte. Aussi Catherine fut-elle heureuse d'entendre son pere expliquer les choses au jeune homme. --Regardez, au-dessus de la cage, il y a un parachute, des crampons de fer qui s'enfoncent dans les guides, en cas de rupture. Ca fonctionne, oh! pas toujours... Oui, le puits est divise en trois compartiments, fermes par des planches, du haut en bas: au milieu les cages, a gauche le goyot des echelles... Mais il s'interrompit pour gronder, sans se permettre de trop hausser la voix: --Qu'est-ce que nous fichons la, nom de Dieu! Est-il permis de nous faire geler de la sorte! Le porion Richomme, qui allait descendre lui aussi, sa lampe a feu libre fixee par un clou dans le cuir de sa barrette, l'entendit se plaindre. --Mefie-toi, gare aux oreilles! murmura-t-il paternellement, en vieux mineur reste bon pour les camarades. Faut bien que les manoeuvres se fassent... Tiens! nous y sommes, embarque avec ton monde. La cage, en effet, garnie de bandes de tole et d'un grillage a petites mailles, les attendait, d'aplomb sur les verrous. Maheu, Zacharie, Levaque, Catherine se glisserent dans une berline du fond; et, comme ils devaient y tenir cinq, Etienne y entra a son tour; mais les bonnes places etaient prises, il lui fallut se tasser pres de la jeune fille, dont un coude lui labourait le ventre. Sa lampe l'embarrassait, on lui conseilla de l'accrocher a une boutonniere de sa veste. Il n'entendit pas, la garda maladroitement a la main. L'embarquement continuait, dessus et dessous, un enfournement confus de betail. On ne pouvait donc partir, que se passait-il? Il lui semblait s'impatienter depuis de longues minutes. Enfin, une secousse l'ebranla, et tout sombra; les objets autour de lui s'envolerent, tandis qu'il eprouvait un vertige anxieux de chute, qui lui tirait les entrailles. Cela dura tant qu'il fut au jour, franchissant les deux etages des recettes, au milieu de la fuite tournoyante des charpentes. Puis, tombe dans le noir de la fosse, il resta etourdi, n'ayant plus la perception nette de ses sensations. --Nous voila partis, dit paisiblement Maheu. Tous etaient a l'aise. Lui, par moments, se demandait s'il descendait ou s'il montait. Il y avait comme des immobilites, quand la cage filait droit, sans toucher aux guides; et de brusques trepidations se produisaient ensuite, une sorte de dansement dans les madriers, qui lui donnait la peur d'une catastrophe. Du reste, il ne pouvait distinguer les parois du puits, derriere le grillage ou il collait sa face. Les lampes eclairaient mal le tassement des corps, a ses pieds. Seule, la lampe a feu libre du porion, dans la berline voisine, brillait comme un phare. --Celui-ci a quatre metres de diametre, continuait Maheu, pour l'instruire. Le cuvelage aurait bon besoin d'etre refait, car l'eau filtre de tous cotes... Tenez! nous arrivons au niveau, entendez-vous? Etienne se demandait justement quel etait ce bruit d'averse. Quelques grosses gouttes avaient d'abord sonne sur le toit de la cage, comme au debut d'une ondee; et, maintenant, la pluie augmentait, ruisselait, se changeait en un veritable deluge. Sans doute, la toiture etait trouee, car un filet d'eau, coulant sur son epaule, le trempait jusqu'a la chair. Le froid devenait glacial, on enfoncait dans une humidite noire, lorsqu'on traversa un rapide eblouissement, la vision d'une caverne ou des hommes s'agitaient, a la lueur d'un eclair. Deja, on retombait au neant. Maheu disait: --C'est le premier accrochage. Nous sommes a trois cent vingt metres... Regardez la vitesse. Levant sa lampe, il eclaira un madrier des guides, qui filait ainsi qu'un rail sous un train lance a toute vapeur; et, au-dela, on ne voyait toujours rien. Trois autres accrochages passerent, dans un envolement de clartes. La pluie assourdissante battait les tenebres. --Comme c'est profond! murmura Etienne. Cette chute devait durer depuis des heures. Il souffrait de la fausse position qu'il avait prise, n'osant bouger, torture surtout par le coude de Catherine. Elle ne prononcait pas un mot, il la sentait seulement contre lui, qui le rechauffait. Lorsque la cage, enfin, s'arreta au fond, a cinq cent cinquante-quatre metres, il s'etonna d'apprendre que la descente avait dure juste une minute. Mais le bruit des verrous qui se fixaient, la sensation sous lui de cette solidite, l'egaya brusquement; et ce fut en plaisantant qu'il tutoya Catherine. --Qu'as-tu sous la peau, a etre chaud comme ca?... J'ai ton coude dans le ventre, bien sur. Alors, elle eclata aussi. Etait-il bete, de la prendre encore pour un garcon! Il avait donc les yeux bouches? --C'est dans l'oeil que tu l'as, mon coude, repondit-elle, au milieu d'une tempete de rires, que le jeune homme, surpris, ne s'expliqua point. La cage se vidait, les ouvriers traverserent la salle de l'accrochage, une salle taillee dans le roc, voutee en maconnerie, et que trois grosses lampes a feu libre eclairaient. Sur les dalles de fonte, les chargeurs roulaient violemment des berlines pleines. Une odeur de cave suintait des murs, une fraicheur salpetree ou passaient des souffles chauds, venus de l'ecurie voisine. Quatre galeries s'ouvraient la, beantes. --Par ici, dit Maheu a Etienne. Vous n'y etes pas, nous avons a faire deux bons kilometres. Les ouvriers se separaient, se perdaient par groupes, au fond de ces trous noirs. Une quinzaine venaient de s'engager dans celui de gauche; et Etienne marchait le dernier, derriere Maheu, que precedaient Catherine, Zacharie et Levaque. C'etait une belle galerie de roulage, a travers banc, et d'un roc si solide, qu'elle avait eu besoin seulement d'etre muraillee en partie. Un par un, ils allaient, ils allaient toujours, sans une parole, avec les petites flammes des lampes. Le jeune homme butait a chaque pas, s'embarrassait les pieds dans les rails. Depuis un instant, un bruit sourd l'inquietait, le bruit lointain d'un orage dont la violence semblait croitre et venir des entrailles de la terre. Etait-ce le tonnerre d'un eboulement, ecrasant sur leurs tetes la masse enorme qui les separait du jour? Une clarte perca la nuit, il sentit trembler le roc; et, lorsqu'il se fut range le long du mur, comme les camarades, il vit passer contre sa face un gros cheval blanc, attele a un train de berlines. Sur la premiere, tenant les guides, Bebert etait assis; tandis que Jeanlin, les poings appuyes au bord de la derniere, courait pieds nus. On se remit en marche. Plus loin, un carrefour se presenta, deux nouvelles galeries s'ouvraient, et la bande s'y divisa encore, les ouvriers se repartissaient peu a peu dans tous les chantiers de la mine. Maintenant, la galerie de roulage etait boisee, des etais de chene soutenaient le toit, faisaient a la roche ebouleuse une chemise de charpente, derriere laquelle on apercevait les lames des schistes, etincelants de mica, et la masse grossiere des gres, ternes et rugueux. Des trains de berlines pleines ou vides passaient continuellement, se croisaient, avec leur tonnerre emporte dans l'ombre par des betes vagues, au trot de fantome. Sur la double voie d'un garage, un long serpent noir dormait, un train arrete, dont le cheval s'ebroua, si noye de nuit, que sa croupe confuse etait comme un bloc tombe de la voute. Des portes d'aerage battaient, se refermaient lentement. Et, a mesure qu'on avancait, la galerie devenait plus etroite, plus basse, inegale de toit, forcant les echines a se plier sans cesse. Etienne, rudement, se heurta la tete. Sans la barrette de cuir, il avait le crane fendu. Pourtant, il suivait avec attention, devant lui, les moindres gestes de Maheu, dont la silhouette sombre se detachait sur la lueur des lampes. Pas un des ouvriers ne se cognait, ils devaient connaitre chaque bosse, noeud des bois ou renflement de la roche. Le jeune homme souffrait aussi du sol glissant, qui se trempait de plus en plus. Par moments, il traversait de veritables mares, que le gachis boueux des pieds revelait seul. Mais ce qui l'etonnait surtout, c'etaient les brusques changements de temperature. En bas du puits, il faisait tres frais, et dans la galerie de roulage, par ou passait tout l'air de la mine, soufflait un vent glace, dont la violence tournait a la tempete, entre les muraillements etroits. Ensuite, a mesure qu'on s'enfoncait dans les autres voies, qui recevaient seulement leur part disputee d'aerage, le vent tombait, la chaleur croissait, une chaleur suffocante, d'une pesanteur de plomb. Maheu n'avait plus ouvert la bouche. Il prit a droite une nouvelle galerie, en disant simplement a Etienne, sans se tourner: --La veine Guillaume. C'etait la veine ou se trouvait leur taille. Des les premieres enjambees, Etienne se meurtrit de la tete et des coudes. Le toit en pente descendait si bas, que, sur des longueurs de vingt et trente metres, il devait marcher casse en deux. L'eau arrivait aux chevilles. On fit ainsi deux cents metres; et, tout d'un coup, il vit disparaitre Levaque, Zacharie et Catherine, qui semblaient s'etre envoles par une fissure mince, ouverte devant lui. --Il faut monter, reprit Maheu. Pendez votre lampe a une boutonniere, et accrochez-vous aux bois. Lui-meme disparut. Etienne dut le suivre. Cette cheminee, laissee dans la veine, etait reservee aux mineurs et desservait toutes les voies secondaires. Elle avait l'epaisseur de la couche de charbon, a peine soixante centimetres. Heureusement, le jeune homme etait mince, car, maladroit encore, il s'y hissait avec une depense inutile de muscles, aplatissant les epaules et les hanches, avancant a la force des poignets, cramponne aux bois. Quinze metres plus haut, on rencontra la premiere voie secondaire; mais il fallut continuer, la taille de Maheu et consorts etait a la sixieme voie, dans l'enfer, ainsi qu'ils disaient; et, de quinze metres en quinze metres, les voies se superposaient, la montee n'en finissait plus, a travers cette fente qui raclait le dos et la poitrine. Etienne ralait, comme si le poids des roches lui eut broye les membres, les mains arrachees, les jambes meurtries, manquant d'air surtout, au point de sentir le sang lui crever la peau. Vaguement, dans une voie, il apercut deux betes accroupies, une petite, une grosse, qui poussaient des berlines: c'etaient Lydie et la Mouquette, deja au travail. Et il lui restait a grimper la hauteur de deux tailles! La sueur l'aveuglait, il desesperait de rattraper les autres, dont il entendait les membres agiles froler le roc d'un long glissement. --Courage, ca y est! dit la voix de Catherine. Mais, comme il arrivait en effet, une autre voix cria du fond de la taille: --Eh bien! quoi donc? est-ce qu'on se fout du monde...? J'ai deux kilometres a faire de Montsou, et je suis la le premier! C'etait Chaval, un grand maigre de vingt-cinq ans, osseux, les traits forts, qui se fachait d'avoir attendu. Lorsqu'il apercut Etienne, il demanda, avec une surprise de mepris: --Qu'est-ce que c'est que ca? Et, Maheu lui ayant conte l'histoire, il ajouta entre les dents: --Alors, les garcons mangent le pain des filles! Les deux hommes echangerent un regard, allume d'une de ces haines d'instinct qui flambent subitement. Etienne avait senti l'injure, sans comprendre encore. Un silence regna, tous se mettaient au travail. C'etaient enfin les veines peu a peu emplies, les tailles en activite, a chaque etage, au bout de chaque voie. Le puits devorateur avait avale sa ration quotidienne d'hommes, pres de sept cents ouvriers, qui besognaient a cette heure dans cette fourmiliere geante, trouant la terre de toutes parts, la criblant ainsi qu'un vieux bois pique des vers. Et, au milieu du silence lourd, de l'ecrasement des couches profondes, on aurait pu, l'oreille collee a la roche, entendre le branle de ces insectes humains en marche, depuis le vol du cable qui montait et descendait la cage d'extraction, jusqu'a la morsure des outils entamant la houille, au fond des chantiers d'abattage. Etienne, en se tournant, se trouva de nouveau serre contre Catherine. Mais, cette fois, il devina les rondeurs naissantes de la gorge, il comprit tout d'un coup cette tiedeur qui l'avait penetre. --Tu es donc une fille? murmura-t-il, stupefait. Elle repondit de son air gai, sans rougeur: --Mais oui... Vrai! tu y as mis le temps! IV Les quatre haveurs venaient de s'allonger les uns au-dessus des autres, sur toute la montee du front de taille. Separes par les planches a crochets qui retenaient le charbon abattu, ils occupaient chacun quatre metres environ de la veine; et cette veine etait si mince, epaisse a peine en cet endroit de cinquante centimetres, qu'ils se trouvaient la comme aplatis entre le toit et le mur, se trainant des genoux et des coudes, ne pouvant se retourner sans se meurtrir les epaules. Ils devaient, pour attaquer la houille, rester couches sur le flanc, le cou tordu, les bras leves et brandissant de biais la rivelaine, le pic a manche court. En bas, il y avait d'abord Zacharie; Levaque et Chaval s'etageaient au-dessus; et, tout en haut enfin, etait Maheu. Chacun havait le lit de schiste, qu'il creusait a coups de rivelaine; puis, il pratiquait deux entailles verticales dans la couche, et il detachait le bloc, en enfoncant un coin de fer, a la partie superieure. La houille etait grasse, le bloc se brisait, roulait en morceaux le long du ventre et des cuisses. Quand ces morceaux, retenus par la planche, s'etaient amasses sous eux, les haveurs disparaissaient, mures dans l'etroite fente. C'etait Maheu qui souffrait le plus. En haut, la temperature montait jusqu'a trente-cinq degres, l'air ne circulait pas, l'etouffement a la longue devenait mortel. Il avait du, pour voir clair, fixer sa lampe a un clou, pres de sa tete; et cette lampe, qui chauffait son crane, achevait de lui bruler le sang. Mais son supplice s'aggravait surtout de l'humidite. La roche, au-dessus de lui, a quelques centimetres de son visage, ruisselait d'eau, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entete, toujours a la meme place. Il avait beau tordre le cou, renverser la nuque: elles battaient sa face, s'ecrasaient, claquaient sans relache. Au bout d'un quart d'heure, il etait trempe, couvert de sueur lui-meme, fumant d'une chaude buee de lessive. Ce matin-la, une goutte, s'acharnant dans son oeil, le faisait jurer. Il ne voulait pas lacher son havage, il donnait de grands coups, qui le secouaient violemment entre les deux roches, ainsi qu'un puceron pris entre deux feuillets d'un livre, sous la menace d'un aplatissement complet. Pas une parole n'etait echangee. Ils tapaient tous, on n'entendait que ces coups irreguliers, voiles et comme lointains. Les bruits prenaient une sonorite rauque, sans un echo dans l'air mort. Et il semblait que les tenebres fussent d'un noir inconnu, epaissi par les poussieres volantes du charbon, alourdi par des gaz qui pesaient sur les yeux. Les meches des lampes, sous leurs chapeaux de toile metallique, n'y mettaient que des points rougeatres. On ne distinguait rien, la taille s'ouvrait, montait ainsi qu'une large cheminee, plate et oblique, ou la suie de dix hivers aurait amasse une nuit profonde. Des formes spectrales s'y agitaient, les lueurs perdues laissaient entrevoir une rondeur de hanche, un bras noueux, une tete violente, barbouillee comme pour un crime. Parfois, en se detachant, luisaient des blocs de houille, des pans et des aretes, brusquement allumes d'un reflet de cristal. Puis, tout retombait au noir, les rivelaines tapaient a grands coups sourds, il n'y avait plus que le haletement des poitrines, le grognement de gene et de fatigue, sous la pesanteur de l'air et la pluie des sources. Zacharie, les bras mous d'une noce de la veille, lacha vite la besogne en pretextant la necessite de boiser, ce qui lui permettait de s'oublier a siffler doucement, les yeux vagues dans l'ombre. Derriere les haveurs, pres de trois metres de la veine restaient vides, sans qu'ils eussent encore pris la precaution de soutenir la roche, insoucieux du danger et avares de leur temps. --Eh! l'aristo! cria le jeune homme a Etienne, passe-moi des bois. Etienne, qui apprenait de Catherine a manoeuvrer sa pelle, dut monter des bois dans la taille. Il y en avait de la veille une petite provision. Chaque matin, d'habitude, on les descendait tout coupes sur la mesure de la couche. --Depeche-toi donc, sacree flemme! reprit Zacharie, en voyant le nouveau herscheur se hisser gauchement au milieu du charbon, les bras embarrasses de quatre morceaux de chene. Il faisait, avec son pic, une entaille dans le toit, puis une autre dans le mur; et il y calait les deux bouts du bois, qui etayait ainsi la roche. L'apres-midi, les ouvriers de la coupe a terre prenaient les deblais laisses au fond de la galerie par les haveurs, et remblayaient les tranchees exploitees de la veine, ou ils noyaient les bois, en ne menageant que la voie inferieure et la voie superieure, pour le roulage. Maheu cessa de geindre. Enfin, il avait detache son bloc. Il essuya sur sa manche son visage ruisselant, il s'inquieta de ce que Zacharie etait monte faire derriere lui. --Laisse donc ca, dit-il. Nous verrons apres dejeuner... Vaut mieux abattre, si nous voulons avoir notre compte de berlines. --C'est que, repondit le jeune homme, ca baisse. Regarde, il y a une gercure. J'ai peur que ca n'eboule. Mais le pere haussa les epaules. Ah! ouiche! ebouler! Et puis, ce ne serait pas la premiere fois, on s'en tirerait tout de meme. Il finit par se facher, il renvoya son fils au front de taille. Tous, du reste, se detiraient. Levaque, reste sur le dos, jurait en examinant son pouce gauche, que la chute d'un gres venait d'ecorcher au sang. Chaval, furieusement, enlevait sa chemise, se mettait le torse nu, pour avoir moins chaud. Ils etaient deja noirs de charbon, enduits d'une poussiere fine que la sueur delayait, faisait couler en ruisseaux et en mares. Et Maheu recommenca le premier a taper, plus bas, la tete au ras de la roche. Maintenant, la goutte lui tombait sur le front, si obstinee, qu'il croyait la sentir lui percer d'un trou les os du crane. --Il ne faut pas faire attention, expliquait Catherine a Etienne. Ils gueulent toujours. Et elle reprit sa lecon, en fille obligeante. Chaque berline chargee arrivait au jour telle qu'elle partait de la taille, marquee d'un jeton special pour que le receveur put la mettre au compte du chantier. Aussi devait-on avoir grand soin de l'emplir et de ne prendre que le charbon propre: autrement, elle etait refusee a la recette. Le jeune homme, dont les yeux s'habituaient a l'obscurite, la regardait, blanche encore, avec son teint de chlorose; et il n'aurait pu dire son age, il lui donnait douze ans, tellement elle lui semblait frele. Pourtant, il la sentait plus vieille, d'une liberte de garcon, d'une effronterie naive, qui le genait un peu: elle ne lui plaisait pas, il trouvait trop gamine sa tete blafarde de Pierrot, serree aux tempes par le beguin. Mais ce qui l'etonnait, c'etait la force de cette enfant, une force nerveuse ou il entrait beaucoup d'adresse. Elle emplissait sa berline plus vite que lui, a petits coups de pelle reguliers et rapides; elle la poussait ensuite jusqu'au plan incline, d'une seule poussee lente, sans accrocs, passant a l'aise sous les roches basses. Lui, se massacrait, deraillait, restait en detresse. A la verite, ce n'etait point un chemin commode. Il y avait une soixantaine de metres, de la taille au plan incline; et la voie, que les mineurs de la coupe a terre n'avaient pas encore elargie, etait un veritable boyau, de toit tres inegal, renfle de continuelles bosses: a certaines places, la berline chargee passait tout juste, le herscheur devait s'aplatir, pousser sur les genoux, pour ne pas se fendre la tete. D'ailleurs, les bois pliaient et cassaient deja. On les voyait, rompus au milieu, en longues dechirures pales, ainsi que des bequilles trop faibles. Il fallait prendre garde de s'ecorcher a ces cassures; et, sous le lent ecrasement qui faisait eclater des rondins de chene gros comme la cuisse, on se coulait a plat ventre, avec la sourde inquietude d'entendre brusquement craquer son dos. --Encore! dit Catherine en riant. La berline d'Etienne venait de derailler, au passage le plus difficile. Il n'arrivait point a rouler droit, sur ces rails qui se faussaient dans la terre humide; et il jurait, il s'emportait, se battait rageusement avec les roues, qu'il ne pouvait, malgre des efforts exageres, remettre en place. --Attends donc, reprit la jeune fille. Si tu te faches, jamais ca ne marchera. Adroitement, elle s'etait glissee, avait enfonce a reculons le derriere sous la berline; et, d'une pesee des reins, elle la soulevait et la replacait. Le poids etait de sept cents kilogrammes. Lui, surpris, honteux, begayait des excuses. Il fallut qu'elle lui montrat a ecarter les jambes, a s'arc-bouter les pieds contre les bois, des deux cotes de la galerie, pour se donner des points d'appui solides. Le corps devait etre penche, les bras raidis, de facon a pousser de tous les muscles, des epaules et des hanches. Pendant un voyage, il la suivit, la regarda filer, la croupe tendue, les poings si bas, qu'elle semblait trotter a quatre pattes, ainsi qu'une de ces betes naines qui travaillent dans les cirques. Elle suait, haletait, craquait des jointures, mais sans une plainte, avec l'indifference de l'habitude, comme si la commune misere etait pour tous de vivre ainsi ploye. Et il ne parvenait pas a en faire autant, ses souliers le genaient, son corps se brisait, a marcher de la sorte, la tete basse. Au bout de quelques minutes, cette position devenait un supplice, une angoisse intolerable, si penible, qu'il se mettait un instant a genoux, pour se redresser et respirer. Puis, au plan incline, c'etait une corvee nouvelle. Elle lui apprit a emballer vivement sa berline. En haut et en bas de ce plan, qui desservait toutes les tailles, d'un accrochage a un autre, se trouvait un galibot, le freineur en haut, le receveur en bas. Ces vauriens de douze a quinze ans se criaient des mots abominables; et, pour les avertir, il fallait en hurler de plus violents. Alors, des qu'il y avait une berline vide a remonter, le receveur donnait le signal, la herscheuse emballait sa berline pleine, dont le poids faisait monter l'autre, quand le freineur desserrait son frein. En bas, dans la galerie du fond, se formaient les trains que les chevaux roulaient jusqu'au puits. --Ohe! sacrees rosses! criait Catherine dans le plan, entierement boise, long d'une centaine de metres, qui resonnait comme un porte-voix gigantesque. Les galibots devaient se reposer, car ils ne repondaient ni l'un ni l'autre. A tous les etages, le roulage s'arreta. Une voix grele de fillette finit par dire: --Y en a un sur la Mouquette, bien sur! Des rires enormes gronderent, les herscheuses de toute la veine se tenaient le ventre. --Qui est-ce? demanda Etienne a Catherine. Cette derniere lui nomma la petite Lydie, une galopine qui en savait plus long et qui poussait sa berline aussi raide qu'une femme, malgre ses bras de poupee. Quant a la Mouquette, elle etait bien capable d'etre avec les deux galibots a la fois. Mais la voix du receveur monta, criant d'emballer. Sans doute, un porion passait en bas. Le roulage reprit aux neuf etages, on n'entendit plus que les appels reguliers des galibots et que l'ebrouement des herscheuses arrivant au plan, fumantes comme des juments trop chargees. C'etait le coup de bestialite qui soufflait dans la fosse, le desir subit du male, lorsqu'un mineur rencontrait une de ces filles a quatre pattes, les reins en l'air, crevant de ses hanches sa culotte de garcon. Et, a chaque voyage, Etienne retrouvait au fond l'etouffement de la taille, la cadence sourde et brisee des rivelaines, les grands soupirs douloureux des haveurs s'obstinant a leur besogne. Tous les quatre s'etaient mis nus, confondus dans la houille, trempes d'une boue noire jusqu'au beguin. Un moment, il avait fallu degager Maheu qui ralait, oter les planches pour faire glisser le charbon sur la voie. Zacharie et Levaque s'emportaient contre la veine, qui devenait dure, disaient-ils, ce qui allait rendre les conditions de leur marchandage desastreuses. Chaval se tournait, restait un instant sur le dos, a injurier Etienne, dont la presence, decidement, l'exasperait. --Espece de couleuvre! ca n'a pas la force d'une fille!... Et veux-tu remplir ta berline! Hein? c'est pour menager tes bras... Nom de Dieu! je te retiens les dix sous, si tu nous en fais refuser une! Le jeune homme evitait de repondre, trop heureux jusque-la d'avoir trouve ce travail de bagne, acceptant la brutale hierarchie du manoeuvre et du maitre ouvrier. Mais il n'allait plus, les pieds en sang, les membres tordus de crampes atroces, le tronc serre dans une ceinture de fer. Heureusement, il etait dix heures, le chantier se decida a dejeuner. Maheu avait une montre qu'il ne regarda meme pas. Au fond de cette nuit sans astres, jamais il ne se trompait de cinq minutes. Tous remirent leur chemise et leur veste. Puis, descendus de la taille, ils s'accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs, qu'ils la gardent meme hors de la mine, sans eprouver le besoin d'un pave ou d'une poutre pour s'asseoir. Et chacun, ayant sorti son briquet, mordait gravement a l'epaisse tranche, en lachant de rares paroles sur le travail de la matinee. Catherine, demeuree debout, finit par rejoindre Etienne, qui s'etait allonge plus loin, en travers des rails, le dos contre les bois. Il y avait la une place a peu pres seche. --Tu ne manges pas? demanda-t-elle, la bouche pleine, son briquet a la main. Puis, elle se rappela ce garcon errant dans la nuit, sans un sou, sans un morceau de pain peut-etre. --Veux-tu partager avec moi? Et, comme il refusait, en jurant qu'il n'avait pas faim, la voix tremblante du dechirement de son estomac, elle continua gaiement: --Ah! si tu es degoute!... Mais, tiens! je n'ai mordu que de ce cote-ci, je vais te donner celui-la. Deja, elle avait rompu les tartines en deux. Le jeune homme, prenant sa moitie, se retint pour ne pas la devorer d'un coup; et il posait les bras sur ses cuisses, afin qu'elle n'en vit point le fremissement. De son air tranquille de bon camarade, elle venait de se coucher pres de lui, a plat ventre, le menton dans une main, mangeant de l'autre avec lenteur. Leurs lampes, entre eux, les eclairaient. Catherine le regarda un moment en silence. Elle devait le trouver joli, avec son visage fin et ses moustaches noires. Vaguement, elle souriait de plaisir. --Alors, tu es machineur, et on t'a renvoye de ton chemin de fer... Pourquoi? --Parce que j'avais gifle mon chef. Elle demeura stupefaite, bouleversee dans ses idees hereditaires de subordination, d'obeissance passive. --Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres... Oui, je ne peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un homme... Ensuite, je suis malade pendant deux jours. --Il ne faut pas boire, dit-elle serieusement. --Ah! n'aie pas peur, je me connais! Et il hochait la tete, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de toute cette ascendance trempee et detraquee d'alcool, au point que la moindre goutte en etait devenue pour lui un poison. --C'est a cause de maman que ca m'ennuie d'avoir ete mis a la rue, dit-il apres avoir avale une bouchee. Maman n'est pas heureuse, et je lui envoyais de temps a autre une piece de cent sous. --Ou est-elle donc, ta mere? --A Paris... Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'Or. Il y eut un silence. Quand il pensait a ces choses, un vacillement palissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lesion dont il couvait l'inconnu, dans sa belle sante de jeunesse. Un instant, il resta les regards noyes au fond des tenebres de la mine; et, a cette profondeur, sous le poids et l'etouffement de la terre, il revoyait son enfance, sa mere jolie encore et vaillante, lachee par son pere, puis reprise apres s'etre mariee a un autre, vivant entre les deux hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin, dans l'ordure. C'etait la-bas, il se rappelait la rue, des details lui revenaient: le linge sale au milieu de la boutique, et des ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles a casser les machoires. --Maintenant, reprit-il d'une voix lente, ce n'est pas avec trente sous que je pourrai lui faire des cadeaux... Elle va crever de misere, c'est sur. Il eut un haussement d'epaules desespere, il mordit de nouveau dans sa tartine. --Veux-tu boire? demanda Catherine qui debouchait sa gourde. Oh! c'est du cafe, ca ne te fera pas de mal... On etouffe, quand on avale comme ca. Mais il refusa: c'etait bien assez de lui avoir pris la moitie de son pain. Pourtant, elle insistait d'un air de bon coeur, elle finit par dire: --Eh bien! je bois avant toi, puisque tu es si poli... Seulement, tu ne peux plus refuser a present, ce serait vilain. Et elle lui tendit sa gourde. Elle s'etait relevee sur les genoux, il la voyait tout pres de lui, eclairee par les deux lampes. Pourquoi donc l'avait-il trouvee laide? Maintenant qu'elle etait noire, la face poudree de charbon fin, elle lui semblait d'un charme singulier. Dans ce visage envahi d'ombre, les dents de la bouche trop grande eclataient de blancheur, les yeux s'elargissaient, luisaient avec un reflet verdatre, pareils a des yeux de chatte. Une meche des cheveux roux, qui s'etait echappee du beguin, lui chatouillait l'oreille et la faisait rire. Elle ne paraissait plus si jeune, elle pouvait bien avoir quatorze ans tout de meme. --Pour te faire plaisir, dit-il, en buvant et en lui rendant la gourde. Elle avala une seconde gorgee, le forca a en prendre une aussi, voulant partager, disait-elle; et ce goulot mince, qui allait d'une bouche a l'autre, les amusait. Lui, brusquement, s'etait demande s'il ne devait pas la saisir dans ses bras, pour la baiser sur les levres. Elle avait de grosses levres d'un rose pale, avivees par le charbon, qui le tourmentaient d'une envie croissante. Mais il n'osait pas, intimide devant elle, n'ayant eu a Lille que des filles, et de l'espece la plus basse, ignorant comment on devait s'y prendre avec une ouvriere encore dans sa famille. --Tu dois avoir quatorze ans alors? demanda-t-il, apres s'etre remis a son pain. Elle s'etonna, se facha presque. --Comment! quatorze! mais j'en ai quinze!... C'est vrai, je ne suis pas grosse. Les filles, chez nous, ne poussent guere vite. Il continua a la questionner, elle disait tout, sans effronterie ni honte. Du reste, elle n'ignorait rien de l'homme ni de la femme, bien qu'il la sentit vierge de corps, et vierge enfant, retardee dans la maturite de son sexe par le milieu de mauvais air et de fatigue ou elle vivait. Quand il revint sur la Mouquette, pour l'embarrasser, elle conta des histoires epouvantables, la voix paisible, tres egayee. Ah! celle-la en faisait de belles! Et, comme il desirait savoir si elle-meme n'avait pas d'amoureux, elle repondit en plaisantant qu'elle ne voulait pas contrarier sa mere, mais que cela arriverait forcement un jour. Ses epaules s'etaient courbees, elle grelottait un peu dans le froid de ses vetements trempes de sueur, la mine resignee et douce, prete a subir les choses et les hommes. --C'est qu'on en trouve, des amoureux, quand on vit tous ensemble, n'est-ce pas? --Bien sur. --Et puis, ca ne fait du mal a personne... On ne dit rien au cure. --Oh! le cure, je m'en fiche!... Mais il y a l'Homme noir. --Comment, l'Homme noir? --Le vieux mineur qui revient dans la fosse et qui tord le cou aux vilaines filles. Il la regardait, craignant qu'elle ne se moquat de lui. --Tu crois a ces betises, tu ne sais donc rien? --Si fait, moi, je sais lire et ecrire... Ca rend service chez nous, car du temps de papa et de maman, on n'apprenait pas. Elle etait decidement tres gentille. Quand elle aurait fini sa tartine, il la prendrait et la baiserait sur ses grosses levres roses. C'etait une resolution de timide, une pensee de violence qui etranglait sa voix. Ces vetements de garcon, cette veste et cette culotte sur cette chair de fille, l'excitaient et le genaient. Lui, avait avale sa derniere bouchee. Il but a la gourde, la lui rendit pour qu'elle la vidat. Maintenant, le moment d'agir etait venu, et il jetait un coup d'oeil inquiet vers les mineurs, au fond, lorsqu'une ombre boucha la galerie. Depuis un instant, Chaval, debout, les regardait de loin. Il s'avanca, s'assura que Maheu ne pouvait le voir; et, comme Catherine etait restee a terre, sur son seant, il l'empoigna par les epaules, lui renversa la tete, lui ecrasa la bouche sous un baiser brutal, tranquillement, en affectant de ne pas se preoccuper d'Etienne. Il y avait, dans ce baiser, une prise de possession, une sorte de decision jalouse. Cependant, la jeune fille s'etait revoltee. --Laisse-moi, entends-tu! Il lui maintenait la tete, il la regardait au fond des yeux. Ses moustaches et sa barbiche rouges flambaient dans son visage noir, au grand nez en bec d'aigle. Et il la lacha enfin, et il s'en alla, sans dire un mot. Un frisson avait glace Etienne. C'etait stupide d'avoir attendu. Certes, non, a present, il ne l'embrasserait pas, car elle croirait peut-etre qu'il voulait faire comme l'autre. Dans sa vanite blessee, il eprouvait un veritable desespoir. --Pourquoi as-tu menti? dit-il a voix basse. C'est ton amoureux. --Mais non, je te jure! cria-t-elle. Il n'y a pas ca entre nous. Des fois, il veut rire... Meme qu'il n'est pas d'ici, voila six mois qu'il est arrive du Pas-de-Calais. Tous deux s'etaient leves, on allait se remettre au travail. Quand elle le vit si froid, elle parut chagrine. Sans doute, elle le trouvait plus joli que l'autre, elle l'aurait prefere peut-etre. L'idee d'une amabilite, d'une consolation la tracassait; et, comme le jeune homme, etonne, examinait sa lampe qui brulait bleue, avec une large collerette pale, elle tenta au moins de le distraire. --Viens, que je te montre quelque chose, murmura-t-elle d'un air de bonne amitie. Lorsqu'elle l'eut mene au fond de la taille, elle lui fit remarquer une crevasse, dans la houille. Un leger bouillonnement s'en echappait, un petit bruit, pareil a un sifflement d'oiseau. --Mets ta main, tu sens le vent... C'est du grisou. Il resta surpris. Ce n'etait que ca, cette terrible chose qui faisait tout sauter? Elle riait, elle disait qu'il y en avait beaucoup ce jour-la, pour que la flamme des lampes fut si bleue. --Quand vous aurez fini de bavarder, faineants! cria la rude voix de Maheu. Catherine et Etienne se haterent de remplir leurs berlines et les pousserent au plan incline, l'echine raidie, rampant sous le toit bossue de la voie. Des le second voyage, la sueur les inondait et leurs os craquaient de nouveau. Dans la taille, le travail des haveurs avait repris. Souvent, ils abregeaient le dejeuner, pour ne pas se refroidir; et leurs briquets, manges ainsi loin du soleil, avec une voracite muette, leur chargeaient de plomb l'estomac. Allonges sur le flanc, ils tapaient plus fort, ils n'avaient que l'idee fixe de completer un gros nombre de berlines. Tout disparaissait dans cette rage du gain dispute si rudement. Ils cessaient de sentir l'eau qui ruisselait et enflait leurs membres, les crampes des attitudes forcees, l'etouffement des tenebres, ou ils blemissaient ainsi que des plantes mises en cave. Pourtant, a mesure que la journee s'avancait, l'air s'empoisonnait davantage, se chauffait de la fumee des lampes, de la pestilence des haleines, de l'asphyxie du grisou, genant sur les yeux comme des toiles d'araignee, et que devait seul balayer l'aerage de la nuit. Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n'ayant plus de souffle dans leurs poitrines embrasees, tapaient toujours. V Maheu, sans regarder a sa montre laissee dans sa veste, s'arreta et dit: --Bientot une heure... Zacharie, est-ce fait? Le jeune homme boisait depuis un instant. Au milieu de sa besogne, il etait reste sur le dos, les yeux vagues, revassant aux parties de crosse qu'il avait faites la veille. Il s'eveilla, il repondit: --Oui, ca suffira, on verra demain. Et il retourna prendre sa place a la taille. Levaque et Chaval, eux aussi, lachaient la rivelaine. Il y eut un repos. Tous s'essuyaient le visage sur leurs bras nus, en regardant la roche du toit, dont les masses schisteuses se fendillaient. Ils ne causaient guere que de leur travail. --Encore une chance, murmura Chaval, d'etre tombe sur des terres qui deboulent!... Ils n'ont pas tenu compte de ca, dans le marchandage. --Des filous! grogna Levaque. Ils ne cherchent qu'a nous foutre dedans. Zacharie se mit a rire. Il se fichait du travail et du reste, mais ca l'amusait d'entendre empoigner la Compagnie. De son air placide, Maheu expliqua que la nature des terrains changeait tous les vingt metres. Il fallait etre juste, on ne pouvait rien prevoir. Puis, les deux autres continuant a deblaterer contre les chefs, il devint inquiet, il regarda autour de lui. --Chut! en voila assez! --Tu as raison, dit Levaque, qui baissa egalement la voix. C'est malsain. Une obsession des mouchards les hantait, meme a cette profondeur, comme si la houille des actionnaires, encore dans la veine, avait eu des oreilles. --N'empeche, ajouta tres haut Chaval d'un air de defi, que si ce cochon de Dansaert me parle sur le ton de l'autre jour, je lui colle une brique dans le ventre... Je ne l'empeche pas, moi, de se payer les blondes qui ont la peau fine. Cette fois, Zacharie eclata. Les amours du maitre-porion et de la Pierronne etaient la continuelle plaisanterie de la fosse. Catherine elle-meme, appuyee sur sa pelle, en bas de la taille, se tint les cotes et mit d'une phrase Etienne au courant; tandis que Maheu se fachait, pris d'une peur qu'il ne cachait plus. --Hein? tu vas te taire!... Attends d'etre tout seul, si tu veux qu'il t'arrive du mal. Il parlait encore, lorsqu'un bruit de pas vint de la galerie superieure. Presque aussitot, l'ingenieur de la fosse, le petit Negrel, comme les ouvriers le nommaient entre eux, parut en haut de la taille, accompagne de Dansaert, le maitre-porion. --Quand je le disais! murmura Maheu. Il y en a toujours la, qui sortent de la terre. Paul Negrel, neveu de M. Hennebeau, etait un garcon de vingt-six ans, mince et joli, avec des cheveux frises et des moustaches brunes. Son nez pointu, ses yeux vifs, lui donnaient un air de furet aimable, d'une intelligence sceptique, qui se changeait en une autorite cassante, dans ses rapports avec les ouvriers. Il etait vetu comme eux, barbouille comme eux de charbon; et, pour les reduire au respect, il montrait un courage a se casser les os, passant par les endroits les plus difficiles, toujours le premier sous les eboulements et dans les coups de grisou. --Nous y sommes, n'est-ce pas? Dansaert, demanda-t-il. Le maitre-porion, un Belge a face epaisse, au gros nez sensuel, repondit avec une politesse exageree: --Oui, monsieur Negrel... Voici l'homme qu'on a embauche ce matin. Tous deux s'etaient laisses glisser au milieu de la taille. On fit monter Etienne. L'ingenieur leva sa lampe, le regarda, sans le questionner. --C'est bon, dit-il enfin. Je n'aime guere qu'on ramasse des inconnus sur les routes... Surtout, ne recommencez pas. Et il n'ecouta point les explications qu'on lui donnait, les necessites du travail, le desir de remplacer les femmes par des garcons, pour le roulage. Il s'etait mis a etudier le toit, pendant que les haveurs reprenaient leurs rivelaines. Tout d'un coup, il s'ecria: --Dites donc, Maheu, est-ce que vous vous fichez du monde!... Vous allez tous y rester, nom d'un chien! --Oh! c'est solide, repondit tranquillement l'ouvrier. --Comment! solide!... Mais la roche tasse deja, et vous plantez des bois a plus de deux metres, d'un air de regret! Ah! vous etes bien tous les memes, vous vous laisseriez aplatir le crane, plutot que de lacher la veine, pour mettre au boisage le temps voulu!... Je vous prie de m'etayer ca sur-le-champ. Doublez les bois, entendez-vous! Et, devant le mauvais vouloir des mineurs qui discutaient, en disant qu'ils etaient bons juges de leur securite, il s'emporta. --Allons donc! quand vous aurez la tete broyee, est-ce que c'est vous qui en supporterez les consequences? Pas du tout! ce sera la Compagnie, qui devra vous faire des pensions, a vous ou a vos femmes... Je vous repete qu'on vous connait: pour avoir deux berlines de plus le soir, vous donneriez vos peaux. Maheu, malgre la colere dont il etait peu a peu gagne, dit encore posement: --Si l'on nous payait assez, nous boiserions mieux. L'ingenieur haussa les epaules, sans repondre. Il avait acheve de descendre le long de la taille, il conclut seulement d'en bas: --Il vous reste une heure, mettez-vous tous a la besogne; et je vous avertis que le chantier a trois francs d'amende. Un sourd grognement des haveurs accueillit ces paroles. La force de la hierarchie les retenait seule, cette hierarchie militaire qui, du galibot au maitre-porion, les courbait les uns sous les autres. Chaval et Levaque pourtant eurent un geste furieux, tandis que Maheu les moderait du regard et que Zacharie haussait gouailleusement les epaules. Mais Etienne etait peut-etre le plus fremissant. Depuis qu'il se trouvait au fond de cet enfer, une revolte lente le soulevait. Il regarda Catherine resignee, l'echine basse. Etait-ce possible qu'on se tuat a une si dure besogne, dans ces tenebres mortelles, et qu'on n'y gagnat meme pas les quelques sous du pain quotidien? Cependant, Negrel s'en allait avec Dansaert, qui s'etait contente d'approuver d'un mouvement continu de la tete. Et leurs voix, de nouveau, s'eleverent: ils venaient de s'arreter encore, ils examinaient le boisage de la galerie, dont les haveurs avaient l'entretien sur une longueur de dix metres, en arriere de la taille. --Quand je vous dis qu'ils se fichent du monde! criait l'ingenieur. Et vous, nom d'un chien! vous ne surveillez donc pas? --Mais si, mais si, balbutiait le maitre-porion. On est las de leur repeter les choses. Negrel appela violemment: --Maheu! Maheu! Tous descendirent. Il continuait: --Voyez ca, est-ce que ca tient?... C'est bati comme quatre sous. Voila un chapeau que les moutons ne portent deja plus, tellement on l'a pose a la hate... Pardi! je comprends que le raccommodage nous coute si cher. N'est-ce pas? pourvu que ca dure tant que vous en avez la responsabilite! Et puis tout casse, et la Compagnie est forcee d'avoir une armee de raccommodeurs... Regardez un peu la-bas, c'est un vrai massacre. Chaval voulut parler, mais il le fit taire. --Non, je sais ce que vous allez dire encore. Qu'on vous paie davantage, hein? Eh bien! je vous previens que vous forcerez la Direction a faire une chose: oui, on vous paiera le boisage a part, et l'on reduira proportionnellement le prix de la berline. Nous verrons si vous y gagnerez... En attendant, reboisez-moi ca tout de suite. Je passerai demain. Et, dans le saisissement cause par sa menace, il s'eloigna. Dansaert, si humble devant lui, resta en arriere quelques secondes, pour dire brutalement aux ouvriers: --Vous me faites empoigner, vous autres... Ce n'est pas trois francs d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde! Alors, quand il fut parti, Maheu eclata a son tour. --Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste. Moi, j'aime qu'on soit calme, parce que c'est la seule facon de s'entendre; mais, a la fin, ils vous rendraient enrages... Avez-vous entendu? la berline baissee, et le boisage a part! encore une facon de nous payer moins!... Nom de Dieu de nom de Dieu! Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il apercut Catherine et Etienne, les bras ballants. --Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que ca vous regarde?... Je vas vous allonger mon pied quelque part. Etienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux lui-meme contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons enfants. Du reste, Levaque et Chaval s'etaient soulages en gros mots. Tous, meme Zacharie, boisaient rageusement. Pendant pres d'une demi-heure, on n'entendit que le craquement des bois, cales a coups de masse. Ils n'ouvraient plus la bouche, ils soufflaient, s'exasperaient contre la roche, qu'ils auraient bousculee et remontee d'un renfoncement d'epaules, s'ils l'avaient pu. --En voila assez! dit enfin Maheu, brise de colere et de fatigue. Une heure et demie... Ah! une propre journee, nous n'aurons pas cinquante sous!... Je m'en vais, ca me degoute. Bien qu'il y eut encore une demi-heure de travail, il se rhabilla. Les autres l'imiterent. La vue seule de la taille les jetait hors d'eux. Comme la herscheuse s'etait remise au roulage, ils l'appelerent en s'irritant de son zele: si le charbon avait des pieds, il sortirait tout seul. Et les six, leurs outils sous le bras, partirent, ayant a refaire les deux kilometres, retournant au puits par la route du matin. Dans la cheminee, Catherine et Etienne s'attarderent, tandis que les haveurs glissaient jusqu'en bas. C'etait une rencontre, la petite Lydie, arretee au milieu d'une voie pour les laisser passer, et qui leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un tel saignement de nez, que depuis une heure elle etait allee se tremper la figure quelque part, on ne savait pas ou. Puis, quand ils la quitterent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, ereintee, boueuse, raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille a une maigre fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd. Eux, devalaient sur le dos, aplatissaient leurs epaules, de peur de s'arracher la peau du front; et ils filaient si raide, le long de la roche polie par tous les derrieres des chantiers, qu'ils devaient, de temps a autre, se retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu, disaient-ils en plaisantant. En bas, ils se trouverent seuls. Des etoiles rouges disparaissaient au loin, a un coude de la galerie. Leur gaiete tomba, ils se mirent en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derriere. Les lampes charbonnaient, il la voyait a peine, noyee d'une sorte de brouillard fumeux; et l'idee qu'elle etait une fille lui causait un malaise, parce qu'il se sentait bete de ne pas l'embrasser, et que le souvenir de l'autre l'en empechait. Assurement, elle lui avait menti: l'autre etait son amant, ils couchaient ensemble sur tous les tas d'escaillage, car elle avait deja le dehanchement d'une gueuse. Sans raison, il la boudait, comme si elle l'eut trompe. Elle pourtant, a chaque minute, se tournait, l'avertissait d'un obstacle, semblait l'inviter a etre aimable. On etait si perdu, on aurait si bien pu rire en bons amis! Enfin, ils deboucherent dans la galerie de roulage, ce fut pour lui un soulagement a l'indecision dont il souffrait; tandis qu'elle, une derniere fois, eut un regard attriste, le regret d'un bonheur qu'ils ne retrouveraient plus. Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le continuel passage des porions, le va-et-vient des trains, emportes au trot des chevaux. Sans cesse, des lampes etoilaient la nuit. Ils devaient s'effacer contre la roche, laisser la voie a des ombres d'hommes et de betes, dont ils recevaient l'haleine au visage. Jeanlin, courant pieds nus derriere son train, leur cria une mechancete qu'ils n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues. Ils allaient toujours, elle silencieuse a present, lui ne reconnaissant pas les carrefours ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le perdait de plus en plus sous la terre; et ce dont il souffrait surtout, c'etait du froid, un froid grandissant qui l'avait pris au sortir de la taille, et qui le faisait grelotter davantage, a mesure qu'il se rapprochait du puits. Entre les muraillements etroits, la colonne d'air soufflait de nouveau en tempete. Il desesperait d'arriver jamais, lorsque, brusquement, ils se trouverent dans la salle de l'accrochage. Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche froncee de mefiance. Les autres etaient la, en sueur, dans le courant glace, muets comme lui, ravalant des grondements de colere. Ils arrivaient trop tot, on refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant plus qu'on faisait des manoeuvres compliquees, pour la descente d'un cheval. Les chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit assourdissant de ferrailles remuees, et les cages s'envolaient, disparaissaient dans la pluie battante qui tombait du trou noir. En bas, le bougnou, un puisard de dix metres, empli de ce ruissellement, exhalait lui aussi son humidite vaseuse. Des hommes tournaient sans cesse autour du puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les bras des leviers, au milieu de cette poussiere d'eau dont leurs vetements se trempaient. La clarte rougeatre des trois lampes a feu libre, decoupant de grandes ombres mouvantes, donnait a cette salle souterraine un air de caverne scelerate, quelque forge de bandits, voisine d'un torrent. Maheu tenta un dernier effort. Il s'approcha de Pierron, qui avait pris son service a six heures. --Voyons, tu peux bien nous laisser monter. Mais le chargeur, un beau garcon, aux membres forts et au visage doux, refusa d'un geste effraye. --Impossible, demande au porion... On me mettrait a l'amende. De nouveaux grondements furent etouffes. Catherine se pencha, dit a l'oreille d'Etienne: --Viens donc voir l'ecurie. C'est la qu'il fait bon! Et ils durent s'echapper sans etre vus, car il etait defendu d'y aller. Elle se trouvait a gauche, au bout d'une courte galerie. Longue de vingt-cinq metres, haute de quatre, taillee dans le roc et voutee en briques, elle pouvait contenir vingt chevaux. Il y faisait bon en effet, une bonne chaleur de betes vivantes, une bonne odeur de litiere fraiche, tenue proprement. L'unique lampe avait une lueur calme de veilleuse. Des chevaux au repos tournaient la tete, avec leurs gros yeux d'enfants, puis se remettaient a leur avoine, sans hate, en travailleurs gras et bien portants, aimes de tout le monde. Mais, comme Catherine lisait a voix haute les noms, sur les plaques de zinc, au-dessus des mangeoires, elle eut un leger cri, en voyant un corps se dresser brusquement devant elle. C'etait la Mouquette, effaree, qui sortait d'un tas de paille, ou elle dormait. Le lundi, lorsqu'elle etait trop lasse des farces du dimanche, elle se donnait un violent coup de poing sur le nez, quittait sa taille sous le pretexte d'aller chercher de l'eau, et venait s'enfouir la, avec les betes, dans la litiere chaude. Son pere, d'une grande faiblesse pour elle, la tolerait, au risque d'avoir des ennuis. Justement, le pere Mouque entra, court, chauve, ravage, mais reste gros quand meme, ce qui etait rare chez un ancien mineur de cinquante ans. Depuis qu'on en avait fait un palefrenier, il chiquait a un tel point, que ses gencives saignaient dans sa bouche noire. En apercevant les deux autres avec sa fille, il se facha. --Qu'est-ce que vous fichez la, tous? Allons, houp! bougresses qui m'amenez un homme ici!... C'est propre de venir faire vos saletes dans ma paille. Mouquette trouvait ca drole, se tenait le ventre. Mais Etienne, gene, s'en alla, tandis que Catherine lui souriait. Comme tous trois retournaient a l'accrochage, Bebert et Jeanlin y arrivaient aussi, avec un train de berlines. Il y eut un arret pour la manoeuvre des cages, et la jeune fille s'approcha de leur cheval, le caressa de la main, en parlant de lui a son compagnon. C'etait Bataille, le doyen de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond. Depuis dix ans, il vivait dans ce trou, occupant le meme coin de l'ecurie, faisant la meme tache le long des galeries noires, sans avoir jamais revu le jour. Tres gras, le poil luisant, l'air bonhomme, il semblait y couler une existence de sage, a l'abri des malheurs de la-haut. Du reste, dans les tenebres, il etait devenu d'une grande malignite. La voie ou il travaillait avait fini par lui etre si familiere, qu'il poussait de la tete les portes d'aerage, et qu'il se baissait, afin de ne pas se cogner, aux endroits trop bas. Sans doute aussi il comptait ses tours, car lorsqu'il avait fait le nombre reglementaire de voyages, il refusait d'en recommencer un autre, on devait le reconduire a sa mangeoire. Maintenant, l'age venait, ses yeux de chat se voilaient parfois d'une melancolie. Peut-etre revoyait-il vaguement, au fond de ses revasseries obscures, le moulin ou il etait ne, pres de Marchiennes, un moulin plante sur le bord de la Scarpe, entoure de larges verdures, toujours evente par le vent. Quelque chose brulait en l'air, une lampe enorme, dont le souvenir exact echappait a sa memoire de bete. Et il restait la tete basse, tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se rappeler le soleil. Cependant, les manoeuvres continuaient dans le puits, le marteau des signaux avait tape quatre coups, on descendait le cheval; et c'etait toujours une emotion, car il arrivait parfois que la bete, saisie d'une telle epouvante, debarquait morte. En haut, lie dans un filet, il se debattait eperdument; puis, des qu'il sentait le sol manquer sous lui, il restait comme petrifie, il disparaissait sans un fremissement de la peau, l'oeil agrandi et fixe. Celui-ci etant trop gros pour passer entre les guides, on avait du, en l'accrochant au-dessous de la cage, lui rabattre et lui attacher la tete sur le flanc. La descente dura pres de trois minutes, on ralentissait la machine par precaution. Aussi, en bas, l'emotion grandissait-elle. Quoi donc? Est-ce qu'on allait le laisser en route, pendu dans le noir? Enfin, il parut, avec son immobilite de pierre, son oeil fixe, dilate de terreur. C'etait un cheval bai, de trois ans a peine, nomme Trompette. --Attention! criait le pere Mouque, charge de le recevoir. Amenez-le, ne le detachez pas encore. Bientot, Trompette fut couche sur les dalles de fonte, comme une masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de vacarme. On commencait a le delier, lorsque Bataille, detele depuis un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui tombait ainsi de la terre. Les ouvriers elargirent le cercle en plaisantant. Eh bien! quelle bonne odeur lui trouvait-il? Mais Bataille s'animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliee du soleil dans les herbes. Et il eclata tout a coup d'un hennissement sonore, d'une musique d'allegresse, ou il semblait y avoir l'attendrissement d'un sanglot. C'etait la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffee lui arrivait, la melancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait que mort. --Ah! cet animal de Bataille! criaient les ouvriers, egayes par ces farces de leur favori. Le voila qui cause avec le camarade. Trompette, delie, ne bougeait toujours pas. Il demeurait sur le flanc, comme s'il eut continue a sentir le filet l'etreindre, garrotte par la peur. Enfin, on le mit debout d'un coup de fouet, etourdi, les membres secoues d'un grand frisson. Et le pere Mouque emmena les deux betes qui fraternisaient. --Voyons, y sommes-nous, a present? demanda Maheu. Il fallait debarrasser les cages, et du reste dix minutes manquaient encore pour l'heure de la remonte. Peu a peu, les chantiers se vidaient, des mineurs revenaient de toutes les galeries. Il y avait deja la une cinquantaine d'hommes, mouilles et grelottants, sous les fluxions de poitrine qui soufflaient de partout. Pierron, malgre son visage doucereux, gifla sa fille Lydie, parce qu'elle avait quitte la taille avant l'heure. Zacharie pincait sournoisement la Mouquette, histoire de se rechauffer. Mais le mecontentement grandissait, Chaval et Levaque racontaient la menace de l'ingenieur, la berline baissee de prix, le boisage paye a part; et des exclamations accueillaient ce projet, une rebellion germait dans ce coin etroit, a pres de six cents metres sous la terre. Bientot, les voix ne se continrent plus, ces hommes souilles de charbon, glaces par l'attente, accuserent la Compagnie de tuer au fond une moitie de ses ouvriers, et de faire crever l'autre moitie de faim. Etienne ecoutait, fremissant. --Depechons! depechons! repetait aux chargeurs le porion Richomme. Il hatait la manoeuvre pour la remonte, ne voulant point sevir, faisant semblant de ne pas entendre. Cependant, les murmures devenaient tels, qu'il fut force de s'en meler. Derriere lui, on criait que ca ne durerait pas toujours et qu'un beau matin la boutique sauterait. --Toi qui es raisonnable, dit-il a Maheu, fais-les donc taire. Quand on n'est pas les plus forts, on doit etre les plus sages. Mais Maheu, qui se calmait et finissait par s'inquieter, n'eut point a intervenir. Soudain, les voix tomberent: Negrel et Dansaert, revenant de leur inspection, debouchaient d'une galerie, en sueur aussi tous les deux. L'habitude de la discipline fit ranger les hommes, tandis que l'ingenieur traversait le groupe, sans une parole. Il se mit dans une berline, le maitre-porion dans une autre; on tira cinq fois le signal, sonnant a la grosse viande, comme on disait pour les chefs; et la cage fila en l'air, au milieu d'un silence morne. VI Dans la cage qui le remontait, tasse avec quatre autres, Etienne resolut de reprendre sa course affamee, le long des routes. Autant valait-il crever tout de suite que de redescendre au fond de cet enfer, pour n'y pas meme gagner son pain. Catherine, enfournee au-dessus de lui, n'etait plus la, contre son flanc, d'une bonne chaleur engourdissante. Et il aimait mieux ne pas songer a des betises, et s'eloigner; car, avec son instruction plus large, il ne se sentait point la resignation de ce troupeau, il finirait par etrangler quelque chef. Brusquement, il fut aveugle. La remonte venait d'etre si rapide, qu'il restait ahuri du grand jour, les paupieres battantes dans cette clarte dont il s'etait deshabitue deja. Ce n'en fut pas moins un soulagement pour lui, de sentir la cage retomber sur les verrous. Un moulineur ouvrait la porte, le flot des ouvriers sautait des berlines. --Dis donc, Mouquet, murmura Zacharie a l'oreille du moulineur, filons-nous au Volcan, ce soir? Le Volcan etait un cafe-concert de Montsou. Mouquet cligna l'oeil gauche, avec un rire silencieux qui lui fendait les machoires. Petit et gros comme son pere, il avait le nez effronte d'un gaillard qui mangeait tout, sans nul souci du lendemain. Justement, la Mouquette sortait a son tour, et il lui allongea une claque formidable sur les reins, par tendresse fraternelle. Etienne reconnaissait a peine la haute nef de la recette, qu'il avait vue inquietante, dans les lueurs louches des lanternes. Ce n'etait que nu et sale. Un jour terreux entrait par les fenetres poussiereuses. Seule, la machine luisait, la-bas, avec ses cuivres; les cables d'acier, enduits de graisse, filaient comme des rubans trempes d'encre; et les molettes en haut, l'enorme charpente qui les supportait, les cages, les berlines, tout ce metal prodigue assombrissait la salle de leur gris dur de vieilles ferrailles. Sans relache, le grondement des roues ebranlait les dalles de fonte; tandis que, de la houille ainsi promenee, montait une fine poudre de charbon, qui poudrait a noir le sol, les murs, jusqu'aux solives du beffroi. Mais Chaval, ayant donne un coup d'oeil au tableau des jetons, dans le petit bureau vitre du receveur, revint furieux. Il avait constate qu'on leur refusait deux berlines, l'une parce qu'elle ne contenait pas la quantite reglementaire, l'autre parce que la houille en etait malpropre. --La journee est complete, cria-t-il. Encore vingt sous de moins!... Aussi est-ce qu'on devrait prendre des faineants, qui se servent de leurs bras comme un cochon de sa queue! Et son regard oblique, dirige sur Etienne, completait sa pensee. Celui-ci fut tente de repondre a coups de poing. Puis, il se demanda a quoi bon, puisqu'il partait. Cela le decidait absolument. --On ne peut pas bien faire le premier jour, dit Maheu pour mettre la paix. Demain, il fera mieux. Tous n'en restaient pas moins aigris, agites d'un besoin de querelle. Comme ils passaient a la lampisterie rendre leurs lampes, Levaque s'empoigna avec le lampiste, qu'il accusait de mal nettoyer la sienne. Ils ne se detendirent un peu que dans la baraque, ou le feu brulait toujours. Meme on avait du trop le charger, car le poele etait rouge, la vaste piece sans fenetre semblait en flammes, tellement les reflets du brasier saignaient sur les murs. Et ce furent des grognements de joie, tous les dos se rotissaient a distance, fumaient ainsi que des soupes. Quand les reins brulaient, on se cuisait le ventre. La Mouquette, tranquillement, avait rabattu sa culotte pour secher sa chemise. Des garcons blaguaient, on eclata de rire, parce qu'elle leur montra tout a coup son derriere, ce qui etait chez elle l'extreme expression du dedain. --Je m'en vais, dit Chaval qui avait serre ses outils dans sa caisse. Personne ne bougea. Seule, Mouquette se hata, s'echappa derriere lui, sous le pretexte qu'ils rentraient l'un et l'autre a Montsou. Mais on continuait de plaisanter, on savait qu'il ne voulait plus d'elle. Catherine, cependant, preoccupee, venait de parler bas a son pere. Celui-ci s'etonna, puis il approuva d'un hochement de tete; et, appelant Etienne pour lui rendre son paquet: --Ecoutez donc, murmura-t-il, si vous n'avez pas le sou, vous aurez le temps de crever avant la quinzaine... Voulez-vous que je tache de vous trouver du credit quelque part? Le jeune homme resta un instant embarrasse. Justement, il allait reclamer ses trente sous et partir. Mais une honte le retint devant la jeune fille. Elle le regardait fixement, peut-etre croirait-elle qu'il boudait le travail. --Vous savez, je ne vous promets rien, continua Maheu. Nous en serons quittes pour un refus. Alors, Etienne ne dit pas non. On refuserait. Du reste, ca ne l'engageait point, il pourrait toujours s'eloigner, apres avoir mange un morceau. Puis, il fut mecontent de n'avoir pas dit non, en voyant la joie de Catherine, un joli rire, un regard d'amitie, heureuse de lui etre venue en aide. A quoi bon tout cela? Quand ils eurent repris leurs sabots et ferme leurs cases, les Maheu quitterent la baraque, a la queue des camarades qui s'en allaient un a un, des qu'ils s'etaient rechauffes. Etienne les suivit, Levaque et son gamin se mirent de la bande. Mais, comme ils traversaient le criblage, une scene violente les arreta. C'etait dans un vaste hangar, aux poutres noires de poussiere envolee, aux grandes persiennes d'ou soufflait un continuel courant d'air. Les berlines de houille arrivaient directement de la recette, etaient versees ensuite par des culbuteurs sur les tremies, de longues glissieres de tole; et, a droite et a gauche de ces dernieres, les cribleuses, montees sur des gradins, armees de la pelle et du rateau, ramassaient les pierres, poussaient le charbon propre, qui tombait ensuite par des entonnoirs dans les wagons de la voie ferree, etablie sous le hangar. Philomene Levaque se trouvait la, mince et pale, d'une figure moutonniere de fille crachant le sang. La tete protegee d'un lambeau de laine bleue, les mains et les bras noirs jusqu'aux coudes, elle triait au-dessous d'une vieille sorciere, la mere de la Pierronne, la Brule ainsi qu'on la nommait, terrible avec ses yeux de chat-huant et sa bouche serree comme la bourse d'un avare. Elles s'empoignaient toutes les deux, la jeune accusant la vieille de lui ratisser ses pierres, a ce point qu'elle n'en faisait pas un panier en dix minutes. On les payait au panier, c'etaient des querelles sans cesse renaissantes. Les chignons volaient, les mains restaient marquees en noir sur les faces rouges. --Fous-lui donc un renfoncement! cria d'en haut Zacharie a sa maitresse. Toutes les cribleuses eclaterent. Mais la Brule se jeta hargneusement sur le jeune homme. --Dis donc, salete! tu ferais mieux de reconnaitre les deux gosses dont tu l'as emplie!... S'il est permis, une bringue de dix-huit ans, qui ne tient pas debout! Maheu dut empecher son fils de descendre, pour voir un peu, disait-il, la couleur de sa peau, a cette carcasse. Un surveillant accourait, les rateaux se remirent a fouiller le charbon. On n'apercevait plus, du haut en bas des tremies, que les dos ronds des femmes, acharnees a se disputer les pierres. Dehors, le vent s'etait brusquement calme, un froid humide tombait du ciel gris. Les charbonniers gonflerent les epaules, croiserent les bras et partirent, debandes, avec un roulis des reins qui faisait saillir leurs gros os, sous la toile mince des vetements. Au grand jour, ils passaient comme une bande de negres culbutes dans de la vase. Quelques-uns n'avaient pas fini leur briquet; et ce reste de pain, rapporte entre la chemise et la veste, les rendait bossus. --Tiens! voila Bouteloup, dit Zacharie en ricanant. Levaque, sans s'arreter, echangea deux phrases avec son logeur, gros garcon brun de trente-cinq ans, l'air placide et honnete. --Ca y est, la soupe, Louis? --Je crois. --Alors, la femme est gentille, aujourd'hui? --Oui, gentille, je crois. D'autres mineurs de la coupe a terre arrivaient, des bandes nouvelles qui, une a une, s'engouffraient dans la fosse. C'etait la descente de trois heures, encore des hommes que le puits mangeait, et dont les equipes allaient remplacer les marchandages des haveurs, au fond des voies. Jamais la mine ne chomait, il y avait nuit et jour des insectes humains fouissant la roche, a six cents metres sous les champs de betteraves. Cependant, les gamins marchaient les premiers. Jeanlin confiait a Bebert un plan complique, pour avoir a credit quatre sous de tabac; tandis que Lydie, respectueusement, venait a distance. Catherine suivait avec Zacharie et Etienne. Aucun ne parlait. Et ce fut seulement devant le cabaret de l'Avantage, que Maheu et Levaque les rejoignirent. --Nous y sommes, dit le premier a Etienne. Voulez-vous entrer? On se separa. Catherine etait restee un instant immobile, regardant une derniere fois le jeune homme de ses grands yeux, d'une limpidite verdatre d'eau de source, et dont le visage noir creusait encore le cristal. Elle sourit, elle disparut avec les autres, sur le chemin montant qui conduisait au coron. Le cabaret se trouvait entre le village et la fosse, au croisement des deux routes. C'etait une maison de briques a deux etages, blanchie du haut en bas a la chaux, egayee autour des fenetres d'une large bordure bleu ciel. Sur une enseigne carree, clouee au-dessus de la porte, on lisait en lettres jaunes: A l'Avantage, debit tenu par Rasseneur. Derriere, s'allongeait un jeu de quilles, clos d'une haie vive. Et la Compagnie, qui avait tout fait pour acheter ce lopin, enclave dans ses vastes terres, etait desolee de ce cabaret, pousse en plein champ, ouvert a la sortie meme du Voreux. --Entrez, repeta Maheu a Etienne. La salle, petite, avait une nudite claire, avec ses murs blancs, ses trois tables et sa douzaine de chaises, son comptoir de sapin, grand comme un buffet de cuisine. Une dizaine de chopes au plus etaient la, trois bouteilles de liqueur, une carafe, une petite caisse de zinc a robinet d'etain, pour la biere; et rien autre, pas une image, pas une tablette, pas un jeu. Dans la cheminee de fonte, vernie et luisante, brulait doucement une patee de houille. Sur les dalles, une fine couche de sable blanc buvait l'humidite continuelle de ce pays trempe d'eau. --Une chope, commanda Maheu a une grosse fille blonde, la fille d'une voisine qui parfois gardait la salle. Rasseneur est la? La fille tourna le robinet, en repondant que le patron allait revenir. Lentement, d'un seul trait, le mineur vida la moitie de la chope, pour balayer les poussieres qui lui obstruaient la gorge. Il n'offrit rien a son compagnon. Un seul consommateur, un autre mineur mouille et barbouille, etait assis devant une table et buvait sa biere en silence, d'un air de profonde meditation. Un troisieme entra, fut servi sur un geste, paya et s'en alla, sans avoir dit un mot. Mais un gros homme de trente-huit ans, rase, la figure ronde, parut avec un sourire debonnaire. C'etait Rasseneur, un ancien haveur que la Compagnie avait congedie depuis trois ans, a la suite d'une greve. Tres bon ouvrier, il parlait bien, se mettait a la tete de toutes les reclamations, avait fini par etre le chef des mecontents. Sa femme tenait deja un debit, ainsi que beaucoup de femmes de mineurs; et, quand il fut jete sur le pave, il resta cabaretier lui-meme, trouva de l'argent, planta son cabaret en face du Voreux, comme une provocation a la Compagnie. Maintenant, sa maison prosperait, il devenait un centre, il s'enrichissait des coleres qu'il avait peu a peu soufflees au coeur de ses anciens camarades. --C'est ce garcon que j'ai embauche ce matin, expliqua Maheu tout de suite. As-tu une de tes deux chambres libre, et veux-tu lui faire credit d'une quinzaine? La face large de Rasseneur exprima subitement une grande defiance. Il examina d'un coup d'oeil Etienne et repondit, sans se donner la peine de temoigner un regret: --Mes deux chambres sont prises. Pas possible. Le jeune homme s'attendait a ce refus; et il en souffrit pourtant, il s'etonna du brusque ennui qu'il eprouvait a s'eloigner. N'importe, il s'en irait, quand il aurait ses trente sous. Le mineur qui buvait a une table etait parti. D'autres, un a un, entraient toujours se decrasser la gorge, puis se remettaient en marche du meme pas dehanche. C'etait un simple lavage, sans joie ni passion, le muet contentement d'un besoin. --Alors, il n'y a rien? demanda d'un ton particulier Rasseneur a Maheu, qui achevait sa biere a petits coups. Celui-ci tourna la tete et vit qu'Etienne seul etait la. --Il y a qu'on s'est chamaille encore... Oui, pour le boisage. Il conta l'affaire. La face du cabaretier avait rougi, une emotion sanguine la gonflait, lui sortait en flammes de la peau et des yeux. Enfin, il eclata. --Ah bien! s'ils s'avisent de baisser les prix, ils sont fichus. Etienne le genait. Cependant, il continua, en lui lancant des regards obliques. Et il avait des reticences, des sous-entendus, il parlait du directeur, M. Hennebeau, de sa femme, de son neveu le petit Negrel, sans les nommer, repetant que ca ne pouvait pas continuer ainsi, que ca devait casser un de ces quatre matins. La misere etait trop grande, il cita les usines qui fermaient, les ouvriers qui s'en allaient. Depuis un mois, il donnait plus de six livres de pain par jour. On lui avait dit, la veille, que M. Deneulin, le proprietaire d'une fosse voisine, ne savait comment tenir le coup. Du reste, il venait de recevoir une lettre de Lille, pleine de details inquietants. --Tu sais, murmura-t-il, ca vient de cette personne que tu as vue ici un soir. Mais il fut interrompu. Sa femme entrait a son tour, une grande femme maigre et ardente, le nez long, les pommettes violacees. Elle etait en politique beaucoup plus radicale que son mari. --La lettre de Pluchart, dit-elle. Ah! s'il etait le maitre, celui-la, ca ne tarderait pas a mieux aller! Etienne ecoutait depuis un instant, comprenait, se passionnait, a ces idees de misere et de revanche. Ce nom, jete brusquement, le fit tressaillir. Il dit tout haut, comme malgre lui: --Je le connais, Pluchart. On le regardait, il dut ajouter: --Oui, je suis machineur, il a ete mon contremaitre, a Lille... Un homme capable, j'ai cause souvent avec lui. Rasseneur l'examinait de nouveau; et il y eut, sur son visage, un changement rapide, une sympathie soudaine. Enfin, il dit a sa femme: --C'est Maheu qui m'amene Monsieur, un herscheur a lui, pour voir s'il n'y a pas une chambre en haut, et si nous ne pourrions pas faire credit d'une quinzaine. Alors, l'affaire fut conclue en quatre paroles. Il y avait une chambre, le locataire etait parti le matin. Et le cabaretier, tres excite, se livra davantage, tout en repetant qu'il demandait seulement le possible aux patrons, sans exiger, comme tant d'autres, des choses trop dures a obtenir. Sa femme haussait les epaules, voulait son droit, absolument. --Bonsoir, interrompit Maheu. Tout ca n'empechera pas qu'on descende, et tant qu'on descendra, il y aura du monde qui en crevera... Regarde, te voila gaillard, depuis trois ans que tu en es sorti. --Oui, je me suis beaucoup refait, declara Rasseneur complaisamment. Etienne alla jusqu'a la porte, remerciant le mineur qui partait; mais celui-ci hochait la tete, sans ajouter un mot, et le jeune homme le regarda monter peniblement le chemin du coron. Madame Rasseneur, en train de servir des clients, venait de le prier d'attendre une minute, pour qu'elle le conduisit a sa chambre, ou il se debarbouillerait. Devait-il rester? Une hesitation l'avait repris, un malaise qui lui faisait regretter la liberte des grandes routes, la faim au soleil, soufferte avec la joie d'etre son maitre. Il lui semblait qu'il avait vecu la des annees, depuis son arrivee sur le terri, au milieu des bourrasques, jusqu'aux heures passees sous la terre, a plat ventre dans les galeries noires. Et il lui repugnait de recommencer, c'etait injuste et trop dur, son orgueil d'homme se revoltait, a l'idee d'etre une bete qu'on aveugle et qu'on ecrase. Pendant qu'Etienne se debattait ainsi, ses yeux, qui erraient sur la plaine immense, peu a peu l'apercurent. Il s'etonna, il ne s'etait pas figure l'horizon de la sorte, lorsque le vieux Bonnemort le lui avait indique du geste, au fond des tenebres. Devant lui, il retrouvait bien le Voreux, dans un pli de terrain, avec ses batiments de bois et de briques, le criblage goudronne, le beffroi couvert d'ardoises, la salle de la machine et la haute cheminee d'un rouge pale, tout cela tasse, l'air mauvais. Mais, autour des batiments, le carreau s'etendait, et il ne se l'imaginait pas si large, change en un lac d'encre par les vagues montantes du stock de charbon, herisse des hauts chevalets qui portaient les rails des passerelles, encombre dans un coin de la provision des bois, pareille a la moisson d'une foret fauchee. Vers la droite, le terri barrait la vue, colossal comme une barricade de geants, deja couvert d'herbe dans sa partie ancienne, consume a l'autre bout par un feu interieur qui brulait depuis un an, avec une fumee epaisse, en laissant a la surface, au milieu du gris blafard des schistes et des gres, de longues trainees de rouille sanglante. Puis, les champs se deroulaient, des champs sans fin de ble et de betteraves, nus a cette epoque de l'annee, des marais aux vegetations dures, coupes de quelques saules rabougris, des prairies lointaines, que separaient des files maigres de peupliers. Tres loin, de petites taches blanches indiquaient des villes, Marchiennes au nord, Montsou au midi; tandis que la foret de Vandame, a l'est, bordait l'horizon de la ligne violatre de ses arbres depouilles. Et, sous le ciel livide, dans le jour bas de cet apres-midi d'hiver, il semblait que tout le noir du Voreux, toute la poussiere volante de la houille se fut abattue sur la plaine, poudrant les arbres, sablant les routes, ensemencant la terre. Etienne regardait, et ce qui le surprenait surtout, c'etait un canal, la riviere de la Scarpe canalisee, qu'il n'avait pas vu dans la nuit. Du Voreux a Marchiennes, ce canal allait droit, un ruban d'argent mat de deux lieues, une avenue bordee de grands arbres, elevee au-dessus des bas terrains, filant a l'infini avec la perspective de ses berges vertes, de son eau pale ou glissait l'arriere vermillonne des peniches. Pres de la fosse, il y avait un embarcadere, des bateaux amarres, que les berlines des passerelles emplissaient directement. Ensuite, le canal faisait un coude, coupait de biais les marais; et toute l'ame de cette plaine rase paraissait etre la, dans cette eau geometrique qui la traversait comme une grande route, charriant la houille et le fer. Les regards d'Etienne remontaient du canal au coron, bati sur le plateau, et dont il distinguait seulement les tuiles rouges. Puis, ils revenaient vers le Voreux, s'arretaient, en bas de la pente argileuse, a deux enormes tas de briques, fabriquees et cuites sur place. Un embranchement du chemin de fer de la Compagnie passait derriere une palissade, desservant la fosse. On devait descendre les derniers mineurs de la coupe a terre. Seul, un wagon que poussaient des hommes, jetait un cri aigu. Ce n'etait plus l'inconnu des tenebres, les tonnerres inexplicables, les flamboiements d'astres ignores. Au loin, les hauts fourneaux et les fours a coke avaient pali avec l'aube. Il ne restait la, sans un arret, que l'echappement de la pompe, soufflant toujours de la meme haleine grosse et longue, l'haleine d'un ogre dont il distinguait la buee grise maintenant, et que rien ne pouvait repaitre. Alors, Etienne, brusquement, se decida. Peut-etre avait-il cru revoir les yeux clairs de Catherine, la-haut, a l'entree du coron. Peut-etre etait-ce plutot un vent de revolte, qui venait du Voreux. Il ne savait pas, il voulait redescendre dans la mine pour souffrir et se battre, il songeait violemment a ces gens dont parlait Bonnemort, a ce dieu repu et accroupi, auquel dix mille affames donnaient leur chair, sans le connaitre. Deuxieme partie I La propriete des Gregoire, la Piolaine, se trouvait a deux kilometres de Montsou, vers l'est, sur la route de Joiselle. C'etait une grande maison carree, sans style, batie au commencement du siecle dernier. Des vastes terres qui en dependaient d'abord, il ne restait qu'une trentaine d'hectares, clos de murs, d'un facile entretien. On citait surtout le verger et le potager, celebres par leurs fruits et leurs legumes, les plus beaux du pays. D'ailleurs, le parc manquait, un petit bois en tenait lieu. L'avenue de vieux tilleuls, une voute de feuillage de trois cents metres, plantee de la grille au perron, etait une des curiosites de cette plaine rase, ou l'on comptait les grands arbres, de Marchiennes a Beaugnies. Ce matin-la, les Gregoire s'etaient leves a huit heures. D'habitude, ils ne bougeaient guere qu'une heure plus tard, dormant beaucoup, avec passion; mais la tempete de la nuit les avait enerves. Et, pendant que son mari etait alle voir tout de suite si le vent n'avait pas fait de degats, madame Gregoire venait de descendre a la cuisine, en pantoufles et en peignoir de flanelle. Courte, grasse, agee deja de cinquante-huit ans, elle gardait une grosse figure poupine et etonnee, sous la blancheur eclatante de ses cheveux. --Melanie, dit-elle a la cuisiniere, si vous faisiez la brioche ce matin, puisque la pate est prete. Mademoiselle ne se levera pas avant une demi-heure, et elle en mangerait avec son chocolat... Hein! ce serait une surprise. La cuisiniere, vieille femme maigre qui les servait depuis trente ans, se mit a rire. --Ca, c'est vrai, la surprise serait fameuse... Mon fourneau est allume, le four doit etre chaud; et puis, Honorine va m'aider un peu. Honorine, une fille d'une vingtaine d'annees, recueillie enfant et elevee a la maison, servait maintenant de femme de chambre. Pour tout personnel, outre ces deux femmes, il n'y avait que le cocher, Francis, charge des gros ouvrages. Un jardinier et une jardiniere s'occupaient des legumes, des fruits, des fleurs et de la basse-cour. Et, comme le service etait patriarcal, d'une douceur familiere, ce petit monde vivait en bonne amitie. Madame Gregoire, qui avait medite dans son lit la surprise de la brioche, resta pour voir mettre la pate au four. La cuisine etait immense, et on la devinait la piece importante, a sa proprete extreme, a l'arsenal des casseroles, des ustensiles, des pots qui l'emplissaient. Cela sentait bon la bonne nourriture. Des provisions debordaient des rateliers et des armoires. --Et qu'elle soit bien doree, n'est-ce pas? recommanda madame Gregoire en passant dans la salle a manger. Malgre le calorifere qui chauffait toute la maison, un feu de houille egayait cette salle. Du reste, il n'y avait aucun luxe: la grande table, les chaises, un buffet d'acajou; et, seuls, deux fauteuils profonds trahissaient l'amour du bien-etre, les longues digestions heureuses. On n'allait jamais au salon, on demeurait la, en famille. Justement, M. Gregoire rentrait, vetu d'un gros veston de futaine, rose lui aussi pour ses soixante ans, avec de grands traits honnetes et bons, dans la neige de ses cheveux boucles. Il avait vu le cocher et le jardinier: aucun degat important, rien qu'un tuyau de cheminee abattu. Chaque matin, il aimait a donner un coup d'oeil a la Piolaine, qui n'etait pas assez grande pour lui causer des soucis, et dont il tirait tous les bonheurs du proprietaire. --Et Cecile? demanda-t-il, elle ne se leve donc pas, aujourd'hui? --Je n'y comprends rien, repondit sa femme. Il me semblait l'avoir entendue remuer. Le couvert etait mis, trois bols sur la nappe blanche. On envoya Honorine voir ce que devenait Mademoiselle. Mais elle redescendit aussitot, retenant des rires, etouffant sa voix, comme si elle eut parle en haut, dans la chambre. --Oh! si Monsieur et Madame voyaient Mademoiselle!... Elle dort, oh! elle dort, ainsi qu'un Jesus... On n'a pas idee de ca, c'est un plaisir a la regarder. Le pere et la mere echangeaient des regards attendris. Il dit en souriant: --Viens-tu voir? --Cette pauvre mignonne! murmura-t-elle. J'y vais. Et ils monterent ensemble. La chambre etait la seule luxueuse de la maison, tendue de soie bleue, garnie de meubles laques, blancs a filets bleus, un caprice d'enfant gatee satisfait par les parents. Dans les blancheurs vagues du lit, sous le demi-jour qui tombait de l'ecartement d'un rideau, la jeune fille dormait, une joue appuyee sur son bras nu. Elle n'etait pas jolie, trop saine, trop bien portante, mure a dix-huit ans; mais elle avait une chair superbe, une fraicheur de lait, avec ses cheveux chatains, sa face ronde au petit nez volontaire, noye entre les joues. La couverture avait glisse, et elle respirait si doucement, que son haleine ne soulevait meme pas sa gorge deja lourde. --Ce maudit vent l'aura empechee de fermer les yeux, dit la mere doucement. Le pere, d'un geste, lui imposa silence. Tous les deux se penchaient, regardaient avec adoration, dans sa nudite de vierge, cette fille si longtemps desiree, qu'ils avaient eue sur le tard, lorsqu'ils ne l'esperaient plus. Ils la voyaient parfaite, point trop grasse, jamais assez bien nourrie. Et elle dormait toujours, sans les sentir pres d'elle, leur visage contre le sien. Pourtant, une onde legere troubla sa face immobile. Ils tremblerent qu'elle ne s'eveillat, ils s'en allerent sur la pointe des pieds. --Chut! dit M. Gregoire a la porte. Si elle n'a pas dormi, il faut la laisser dormir. --Tant qu'elle voudra, la mignonne, appuya madame Gregoire. Nous attendrons. Ils descendirent, s'installerent dans les fauteuils de la salle a manger; tandis que les bonnes, riant du gros sommeil de Mademoiselle, tenaient sans grogner le chocolat sur le fourneau. Lui, avait pris un journal; elle, tricotait un grand couvre-pieds de laine. Il faisait tres chaud, pas un bruit ne venait de la maison muette. La fortune des Gregoire, quarante mille francs de rentes environ, etait tout entiere dans une action des mines de Montsou. Ils en racontaient avec complaisance l'origine, qui partait de la creation meme de la Compagnie. Vers le commencement du dernier siecle, un coup de folie s'etait declare, de Lille a Valenciennes, pour la recherche de la houille. Les succes des concessionnaires, qui devaient plus tard former la Compagnie d'Anzin, avaient exalte toutes les tetes. Dans chaque commune, on sondait le sol; et les societes se creaient, et les concessions poussaient en une nuit. Mais, parmi les entetes de l'epoque, le baron Desrumaux avait certainement laisse la memoire de l'intelligence la plus heroique. Pendant quarante annees, il s'etait debattu sans faiblir, au milieu de continuels obstacles: premieres recherches infructueuses, fosses nouvelles abandonnees au bout de longs mois de travail, eboulements qui comblaient les trous, inondations subites qui noyaient les ouvriers, centaines de mille francs jetes dans la terre; puis, les tracas de l'administration, les paniques des actionnaires, la lutte avec les seigneurs terriens, resolus a ne pas reconnaitre les concessions royales, si l'on refusait de traiter d'abord avec eux. Il venait enfin de fonder la societe Desrumaux, Fauquenoix et Cie, pour exploiter la concession de Montsou, et les fosses commencaient a donner de faibles benefices, lorsque deux concessions voisines, celle de Cougny, appartenant au comte de Cougny, et celle de Joiselle, appartenant a la societe Cornille et Jenard, avaient failli l'ecraser sous le terrible assaut de leur concurrence. Heureusement, le 25 aout 1760, un traite intervenait entre les trois concessions et les reunissait en une seule. La Compagnie des mines de Montsou etait creee, telle qu'elle existe encore aujourd'hui. Pour la repartition, on avait divise, d'apres l'etalon de la monnaie du temps, la propriete totale en vingt-quatre sous, dont chacun se subdivisait en douze deniers, ce qui faisait deux cent quatre-vingt-huit deniers; et, comme le denier etait de dix mille francs, le capital representait une somme de pres de trois millions. Desrumaux, agonisant, mais vainqueur, avait eu, dans le partage, six sous et trois deniers. En ces annees-la, le baron possedait la Piolaine, d'ou dependaient trois cents hectares, et il avait a son service, comme regisseur, Honore Gregoire, un garcon de la Picardie, l'arriere-grand-pere de Leon Gregoire, pere de Cecile. Lors du traite de Montsou, Honore, qui cachait dans un bas une cinquantaine de mille francs d'economies, ceda en tremblant a la foi inebranlable de son maitre. Il sortit dix mille livres de beaux ecus, il prit un denier, avec la terreur de voler ses enfants de cette somme. Son fils Eugene toucha en effet des dividendes fort minces; et, comme il s'etait mis bourgeois et qu'il avait eu la sottise de manger les quarante autres mille francs de l'heritage paternel dans une association desastreuse, il vecut assez chichement. Mais les interets du denier montaient peu a peu, la fortune commenca avec Felicien, qui put realiser un reve dont son grand-pere, l'ancien regisseur, avait berce son enfance: l'achat de la Piolaine demembree, qu'il eut comme bien national, pour une somme derisoire. Cependant, les annees qui suivirent furent mauvaises, il fallut attendre le denouement des catastrophes revolutionnaires, puis la chute sanglante de Napoleon. Et ce fut Leon Gregoire qui beneficia, dans une progression stupefiante, du placement timide et inquiet de son bisaieul. Ces dix pauvres mille francs grossissaient, s'elargissaient, avec la prosperite de la Compagnie. Des 1820, ils rapportaient cent pour cent, dix mille francs. En 1844, ils en produisaient vingt mille; en 1850, quarante. Il y avait deux ans enfin, le dividende etait monte au chiffre prodigieux de cinquante mille francs: la valeur du denier, cote a la Bourse de Lille un million, avait centuple en un siecle. M. Gregoire, auquel on conseillait de vendre, lorsque ce cours d'un million fut atteint, s'y etait refuse, de son air souriant et paterne. Six mois plus tard, une crise industrielle eclatait, le denier retombait a six cent mille francs. Mais il souriait toujours, il ne regrettait rien, car les Gregoire avaient maintenant une foi obstinee en leur mine. Ca remonterait, Dieu n'etait pas si solide. Puis, a cette croyance religieuse, se melait une profonde gratitude pour une valeur, qui, depuis un siecle, nourrissait la famille a ne rien faire. C'etait comme une divinite a eux, que leur egoisme entourait d'un culte, la bienfaitrice du foyer, les bercant dans leur grand lit de paresse, les engraissant a leur table gourmande. De pere en fils, cela durait: pourquoi risquer de mecontenter le sort, en doutant de lui? Et il y avait, au fond de leur fidelite, une terreur superstitieuse, la crainte que le million du denier ne se fut brusquement fondu, s'ils l'avaient realise et mis dans un tiroir. Ils le voyaient plus a l'abri dans la terre, d'ou un peuple de mineurs, des generations d'affames l'extrayaient pour eux, un peu chaque jour, selon leurs besoins. Du reste, les bonheurs pleuvaient sur cette maison. M. Gregoire, tres jeune, avait epouse la fille d'un pharmacien de Marchiennes, une demoiselle laide, sans un sou, qu'il adorait et qui lui avait tout rendu, en felicite. Elle s'etait enfermee dans son menage, extasiee devant son mari, n'ayant d'autre volonte que la sienne; jamais des gouts differents ne les separaient, un meme ideal de bien-etre confondait leurs desirs; et ils vivaient ainsi depuis quarante ans, de tendresse et de petits soins reciproques. C'etait une existence reglee, les quarante mille francs manges sans bruit, les economies depensees pour Cecile, dont la naissance tardive avait un instant bouleverse le budget. Aujourd'hui encore, ils contentaient chacun de ses caprices: un second cheval, deux autres voitures, des toilettes venues de Paris. Mais ils goutaient la une joie de plus, ils ne trouvaient rien de trop beau pour leur fille, avec une telle horreur personnelle de l'etalage, qu'ils avaient garde les modes de leur jeunesse. Toute depense qui ne profitait pas leur semblait stupide. Brusquement, la porte s'ouvrit, et une voix forte cria: --Eh bien! quoi donc, on dejeune sans moi! C'etait Cecile, au saut du lit, les yeux gonfles de sommeil. Elle avait simplement releve ses cheveux et passe un peignoir de laine blanche. --Mais non, dit la mere, tu vois qu'on t'attendait... Hein? ce vent a du t'empecher de dormir, pauvre mignonne! La jeune fille la regarda, tres surprise. --Il a fait du vent?... Je n'en sais rien, je n'ai pas bouge de la nuit. Alors, cela leur sembla drole, tous les trois se mirent a rire; et les bonnes, qui apportaient le dejeuner, eclaterent aussi, tellement l'idee que Mademoiselle avait dormi d'un trait ses douze heures egayait la maison. La vue de la brioche acheva d'epanouir les visages. --Comment! elle est donc cuite? repetait Cecile. En voila une attrape qu'on me fait!... C'est ca qui va etre bon, tout chaud, dans le chocolat! Ils s'attablaient enfin, le chocolat fumait dans les bols, on ne parla longtemps que de la brioche. Melanie et Honorine restaient, donnaient des details sur la cuisson, les regardaient se bourrer, les levres grasses, en disant que c'etait un plaisir de faire un gateau, quand on voyait les maitres le manger si volontiers. Mais les chiens aboyerent violemment, on crut qu'ils annoncaient la maitresse de piano, qui venait de Marchiennes le lundi et le vendredi. Il venait aussi un professeur de litterature. Toute l'instruction de la jeune fille s'etait ainsi faite a la Piolaine, dans une ignorance heureuse, dans des caprices d'enfant, jetant le livre par la fenetre, des qu'une question l'ennuyait. --C'est M. Deneulin, dit Honorine en rentrant. Derriere elle, Deneulin, un cousin de M. Gregoire, parut sans facon, le verbe haut, le geste vif, avec une allure d'ancien officier de cavalerie. Bien qu'il eut depasse la cinquantaine, ses cheveux coupes ras et ses grosses moustaches etaient d'un noir d'encre. --Oui, c'est moi, bonjour... Ne vous derangez donc pas! Il s'etait assis, pendant que la famille s'exclamait. Elle finit par se remettre a son chocolat. --Est-ce que tu as quelque chose a me dire? demanda M. Gregoire. --Non, rien du tout, se hata de repondre Deneulin. Je suis sorti a cheval pour me derouiller un peu, et comme je passais devant votre porte, j'ai voulu vous donner un petit bonjour. Cecile le questionna sur Jeanne et sur Lucie, ses filles. Elles allaient parfaitement, la premiere ne lachait plus la peinture, tandis que l'autre, l'ainee, cultivait sa voix au piano, du matin au soir. Et il y avait un tremblement leger dans sa voix, un malaise qu'il dissimulait, sous les eclats de sa gaiete. M. Gregoire reprit: --Et tout marche-t-il bien, a la fosse? --Dame! je suis bouscule avec les camarades, par cette salete de crise... Ah! nous payons les annees prosperes! On a trop bati d'usines, trop construit de voies ferrees, trop immobilise de capitaux en vue d'une production formidable. Et, aujourd'hui, l'argent dort, on n'en trouve plus pour faire fonctionner tout ca... Heureusement, rien n'est desespere, je m'en tirerai quand meme. Comme son cousin, il avait eu en heritage un denier des mines de Montsou. Mais lui, ingenieur entreprenant, tourmente du besoin d'une royale fortune, s'etait hate de vendre, lorsque le denier avait atteint le million. Depuis des mois, il murissait un plan. Sa femme tenait d'un oncle la petite concession de Vandame, ou il n'y avait d'ouvertes que deux fosses, Jean-Bart et Gaston-Marie, dans un tel etat d'abandon, avec un materiel si defectueux, que l'exploitation en couvrait a peine les frais. Or, il revait de reparer Jean-Bart, d'en renouveler la machine et d'elargir le puits afin de pouvoir descendre davantage, en ne gardant Gaston-Marie que pour l'epuisement. On devait, disait-il, trouver la de l'or a la pelle. L'idee etait juste. Seulement, le million y avait passe, et cette damnee crise industrielle eclatait au moment ou de gros benefices allaient lui donner raison. Du reste, mauvais administrateur, d'une bonte brusque avec ses ouvriers, il se laissait piller depuis la mort de sa femme, lachant aussi la bride a ses filles, dont l'ainee parlait d'entrer au theatre et dont la cadette s'etait deja fait refuser trois paysages au Salon, toutes deux rieuses dans la debacle, et chez lesquelles la misere menacante revelait de tres fines menageres. --Vois-tu, Leon, continua-t-il, la voix hesitante, tu as eu tort de ne pas vendre en meme temps que moi. Maintenant, tout degringole, tu peux courir... Et si tu m'avais confie ton argent, tu aurais vu ce que nous aurions fait a Vandame, dans notre mine! M. Gregoire achevait son chocolat, sans hate. Il repondit paisiblement: --Jamais!... Tu sais bien que je ne veux pas speculer. Je vis tranquille, ce serait trop bete, de me casser la tete avec des soucis d'affaires. Et, quant a Montsou, ca peut continuer a baisser, nous en aurons toujours notre suffisance. Il ne faut pas etre si gourmand, que diable! Puis, ecoute, c'est toi qui te mordras les doigts un jour, car Montsou remontera, les enfants des enfants de Cecile en tireront encore leur pain blanc. Deneulin l'ecoutait avec un sourire gene. --Alors, murmura-t-il, si je te disais de mettre cent mille francs dans mon affaire, tu refuserais? Mais, devant les faces inquietes des Gregoire, il regretta d'etre alle si vite, il renvoya son idee d'emprunt a plus tard, la reservant pour un cas desespere. --Oh! je n'en suis pas la! C'est une plaisanterie... Mon Dieu! tu as peut-etre raison: l'argent que vous gagnent les autres, est celui dont on engraisse le plus surement. On changea d'entretien. Cecile revint sur ses cousines, dont les gouts la preoccupaient, tout en la choquant. Madame Gregoire promit de mener sa fille voir ces cheres petites, des le premier jour de soleil. Cependant, M. Gregoire, l'air distrait, n'etait pas a la conversation. Il ajouta tout haut: --Moi, si j'etais a ta place, je ne m'enteterais pas davantage, je traiterais avec Montsou... Ils en ont une belle envie, tu retrouverais ton argent. Il faisait allusion a la vieille haine qui existait entre la concession de Montsou et celle de Vandame. Malgre la faible importance de cette derniere, sa puissante voisine enrageait de voir, enclavee dans ses soixante-sept communes, cette lieue carree qui ne lui appartenait pas; et, apres avoir essaye vainement de la tuer, elle complotait de l'acheter a bas prix, lorsqu'elle ralerait. La guerre continuait sans treve, chaque exploitation arretait ses galeries a deux cents metres les unes des autres, c'etait un duel au dernier sang, bien que les directeurs et les ingenieurs eussent entre eux des relations polies. Les yeux de Deneulin avaient flambe. --Jamais! cria-t-il a son tour. Tant que je serai vivant, Montsou n'aura pas Vandame... J'ai dine jeudi chez Hennebeau, et je l'ai bien vu tourner autour de moi. Deja, l'automne dernier, quand les gros bonnets sont venus a la Regie, ils m'ont fait toutes sortes de mamours... Oui, oui, je les connais, ces marquis et ces ducs, ces generaux et ces ministres! des brigands qui vous enleveraient jusqu'a votre chemise, a la corne d'un bois! Il ne tarissait plus. D'ailleurs, M. Gregoire ne defendait pas la Regie de Montsou, les six regisseurs institues par le traite de 1760, qui gouvernaient despotiquement la Compagnie, et dont les cinq survivants, a chaque deces, choisissaient le nouveau membre parmi les actionnaires puissants et riches. L'opinion du proprietaire de la Piolaine, de gouts si raisonnables, etait que ces messieurs manquaient parfois de mesure, dans leur amour exagere de l'argent. Melanie etait venue desservir la table. Dehors, les chiens se remirent a aboyer, et Honorine se dirigeait vers la porte, lorsque Cecile, que la chaleur et la nourriture etouffaient, quitta la table. --Non, laisse, ca doit etre pour ma lecon. Deneulin, lui aussi, s'etait leve. Il regarda sortir la jeune fille, il demanda en souriant: --Eh bien! et ce mariage avec le petit Negrel? --Il n'y a rien de fait, dit madame Gregoire. Une idee en l'air... Il faut reflechir. --Sans doute, continua-t-il avec un rire de gaillardise. Je crois que le neveu et la tante... Ce qui me renverse, c'est que ce soit Madame Hennebeau qui se jette ainsi au cou de Cecile. Mais M. Gregoire s'indigna. Une dame si distinguee, et de quatorze ans plus agee que le jeune homme! C'etait monstrueux, il n'aimait pas qu'on plaisantat sur des sujets pareils. Deneulin, riant toujours, lui serra la main et partit. --Ce n'est pas encore ca, dit Cecile qui revenait. C'est cette femme avec ses deux enfants, tu sais, maman, la femme de mineur que nous avons rencontree... Faut-il les faire entrer ici? On hesita. Etaient-ils tres sales? Non, pas trop, et ils laisseraient leurs sabots sur le perron. Deja le pere et la mere s'etaient allonges au fond des grands fauteuils. Ils y digeraient. La crainte de changer d'air acheva de les decider. --Faites entrer, Honorine. Alors, la Maheude et ses petits entrerent, glaces, affames, saisis d'un effarement peureux, en se voyant dans cette salle ou il faisait si chaud, et qui sentait si bon la brioche. II Dans la chambre, restee close, les persiennes avaient laisse glisser peu a peu des barres grises de jour, dont l'eventail se deployait au plafond; et l'air enferme s'alourdissait, tous continuaient leur somme de la nuit: Lenore et Henri aux bras l'un de l'autre, Alzire la tete renversee, appuyee sur sa bosse; tandis que le pere Bonnemort, tenant a lui seul le lit de Zacharie et de Jeanlin, ronflait la bouche ouverte. Pas un souffle ne venait du cabinet, ou la Maheude s'etait rendormie en faisant teter Estelle, la gorge coulee de cote, sa fille en travers du ventre, gorgee de lait, assommee elle aussi, et s'etouffant dans la chair molle des seins. Le coucou, en bas, sonna six heures. On entendit, le long des facades du coron, des bruits de portes, puis des claquements de sabots, sur le pave des trottoirs: c'etaient les cribleuses qui s'en allaient a la fosse. Et le silence retomba jusqu'a sept heures. Alors, des persiennes se rabattirent, des baillements et des toux vinrent a travers les murs. Longtemps, un moulin a cafe grinca, sans que personne s'eveillat encore dans la chambre. Mais, brusquement, un tapage de gifles et de hurlements, au loin, fit se dresser Alzire. Elle eut conscience de l'heure, elle courut pieds nus secouer sa mere. --Maman! maman! il est tard. Toi qui as une course... Prends garde! tu vas ecraser Estelle. Et elle sauva l'enfant, a demi etouffee sous la coulee enorme des seins. --Sacre bon sort! begayait la Maheude, en se frottant les yeux, on est si echine qu'on dormirait tout le jour... Habille Lenore et Henri, je les emmene; et tu garderas Estelle, je ne veux pas la trainer, crainte qu'elle ne prenne du mal, par ce temps de chien. Elle se lavait a la hate, elle passa un vieux jupon bleu, son plus propre, et un caraco de laine grise, auquel elle avait pose deux pieces la veille. --Et de la soupe, sacre bon sort! murmura-t-elle de nouveau. Pendant que sa mere descendait, bousculant tout, Alzire retourna dans la chambre, ou elle emporta Estelle qui s'etait mise a hurler. Mais elle etait habituee aux rages de la petite, elle avait, a huit ans, des ruses tendres de femme, pour la calmer et la distraire. Doucement, elle la coucha dans son lit encore chaud, elle la rendormit en lui donnant a sucer un doigt. Il etait temps, car un autre vacarme eclatait; et elle dut mettre aussitot la paix entre Lenore et Henri, qui s'eveillaient enfin. Ces enfants ne s'entendaient guere, ne se prenaient gentiment au cou, que lorsqu'ils dormaient. La fille, agee de six ans, tombait des son lever sur le garcon, son cadet de deux annees, qui recevait les gifles sans les rendre. Tous deux avaient la meme tete trop grosse et comme soufflee, ebouriffee de cheveux jaunes. Il fallut qu'Alzire tirat sa soeur par les jambes, en la menacant de lui enlever la peau du derriere. Puis, ce furent des trepignements pour le debarbouillage, et a chaque vetement qu'elle leur passait. On evitait d'ouvrir les persiennes, afin de ne pas troubler le sommeil du pere Bonnemort. Il continuait a ronfler, dans l'affreux charivari des enfants. --C'est pret! y etes-vous, la-haut? cria la Maheude. Elle avait rabattu les volets, secoue le feu, remis du charbon. Son espoir etait que le vieux n'eut pas englouti toute la soupe. Mais elle trouva le poelon torche, elle fit cuire une poignee de vermicelle, qu'elle tenait en reserve depuis trois jours. On l'avalerait a l'eau, sans beurre; il ne devait rien rester de la lichette de la veille; et elle fut surprise de voir que Catherine, en preparant les briquets, avait fait le miracle d'en laisser gros comme une noix. Seulement, cette fois, le buffet etait bien vide: rien, pas une croute, pas un fond de provision, pas un os a ronger. Qu'allaient-ils devenir, si Maigrat s'entetait a leur couper le credit, et si les bourgeois de la Piolaine ne lui donnaient pas cent sous? Quand les hommes et la fille reviendraient de la fosse, il faudrait pourtant manger; car on n'avait pas encore invente de vivre sans manger, malheureusement. --Descendez-vous, a la fin! cria-t-elle en se fachant. Je devrais etre partie. Lorsque Alzire et les enfants furent la, elle partagea le vermicelle dans trois petites assiettes. Elle, disait-elle, n'avait pas faim. Bien que Catherine eut deja passe de l'eau sur le marc de la veille, elle en remit une seconde fois et avala deux grandes chopes d'un cafe tellement clair, qu'il ressemblait a de l'eau de rouille. Ca la soutiendrait tout de meme. --Ecoute, repetait-elle a Alzire, tu laisseras dormir ton grand-pere, tu veilleras bien a ce que Estelle ne se casse pas la tete, et si elle se reveillait, si elle gueulait trop, tiens! voici un morceau de sucre, tu le ferais fondre, tu lui en donnerais des cuillerees... Je sais que tu es raisonnable, que tu ne le mangeras pas. --Et l'ecole, maman? --L'ecole, eh bien! ce sera pour un autre jour... J'ai besoin de toi. --Et la soupe, veux-tu que je la fasse, si tu rentres tard? --La soupe, la soupe... Non, attends-moi. Alzire, d'une intelligence precoce de fillette infirme, savait tres bien faire la soupe. Elle dut comprendre, n'insista point. Maintenant, le coron entier etait reveille, des bandes d'enfants s'en allaient a l'ecole, avec le bruit trainard de leurs galoches. Huit heures sonnerent, un murmure croissant de bavardages montait a gauche, chez la Levaque. La journee des femmes commencait, autour des cafetieres, les poings sur les hanches, les langues tournant sans repos, comme les meules d'un moulin. Une tete fletrie, aux grosses levres, au nez ecrase, vint s'appuyer contre une vitre de la fenetre, en criant: --Y a du nouveau, ecoute donc! --Non, non, plus tard! repondit la Maheude. J'ai une course. Et, de peur de succomber a l'offre d'un verre de cafe chaud, elle bourra Lenore et Henri, elle partit avec eux. En haut, le pere Bonnemort ronflait toujours, d'un ronflement rythme qui bercait la maison. Dehors, la Maheude s'etonna de voir que le vent ne soufflait plus. C'etait un degel brusque, le ciel couleur de terre, les murs gluants d'une humidite verdatre, les routes empoissees de boue, une boue speciale au pays du charbon, noire comme de la suie delayee, epaisse et collante a y laisser ses sabots. Tout de suite, elle dut gifler Lenore, parce que la petite s'amusait a ramasser la crotte sur ses galoches, ainsi que sur le bout d'une pelle. En quittant le coron, elle avait longe le terri et suivi le chemin du canal, coupant pour raccourcir par des rues defoncees, au milieu de terrains vagues, fermes de palissades moussues. Des hangars se succedaient, de longs batiments d'usine, de hautes cheminees crachant de la suie, salissant cette campagne ravagee de faubourg industriel. Derriere un bouquet de peupliers, la vieille fosse Requillart montrait l'ecroulement de son beffroi, dont les grosses charpentes restaient seules debout. Et, tournant a droite, la Maheude se trouva sur la grande route. --Attends! attends! sale cochon! cria-t-elle, je vas te faire rouler des boulettes! Maintenant, c'etait Henri qui avait pris une poignee de boue et qui la petrissait. Les deux enfants, gifles sans preference, rentrerent dans l'ordre, en louchant pour voir les patards qu'ils faisaient au milieu des tas. Ils pataugeaient, deja ereintes de leurs efforts pour decoller leurs semelles, a chaque enjambee. Du cote de Marchiennes, la route deroulait ses deux lieues de pave, qui filaient droit comme un ruban trempe de cambouis, entre les terres rougeatres. Mais, de l'autre cote, elle descendait en lacet au travers de Montsou, bati sur la pente d'une large ondulation de la plaine. Ces routes du Nord, tirees au cordeau entre des villes manufacturieres, allant avec des courbes douces, des montees lentes, se batissent peu a peu, tendent a ne faire d'un departement qu'une cite travailleuse. Les petites maisons de briques, peinturlurees pour egayer le climat, les unes jaunes, les autres bleues, d'autres noires, celles-ci sans doute afin d'arriver tout de suite au noir final, devalaient a droite et a gauche, en serpentant jusqu'au bas de la pente. Quelques grands pavillons a deux etages, des habitations de chefs d'usines, trouaient la ligne pressee des etroites facades. Une eglise, egalement en briques, ressemblait a un nouveau modele de haut fourneau, avec son clocher carre, sali deja par les poussieres volantes du charbon. Et, parmi les sucreries, les corderies, les minoteries, ce qui dominait, c'etaient les bals, les estaminets, les debits de biere, si nombreux, que, sur mille maisons, il y avait plus de cinq cents cabarets. Comme elle approchait des Chantiers de la Compagnie, une vaste serie de magasins et d'ateliers, la Maheude se decida a prendre Henri et Lenore par la main, l'un a droite, l'autre a gauche. Au-dela, se trouvait l'hotel du directeur, M. Hennebeau, une sorte de vaste chalet separe de la route par une grille, suivi d'un jardin ou vegetaient des arbres maigres. Justement, une voiture etait arretee devant la porte, un monsieur decore et une dame en manteau de fourrure, quelque visite debarquee de Paris a la gare de Marchiennes; car madame Hennebeau, qui parut dans le demi-jour du vestibule, poussa une exclamation de surprise et de joie. --Marchez donc, trainards! gronda la Maheude, en tirant les deux petits, qui s'abandonnaient dans la boue. Elle arrivait chez Maigrat, elle etait tout emotionnee. Maigrat habitait a cote meme du directeur, un simple mur separait l'hotel de sa petite maison; et il avait la un entrepot, un long batiment qui s'ouvrait sur la route en une boutique sans devanture. Il y tenait de tout, de l'epicerie, de la charcuterie, de la fruiterie, y vendait du pain, de la biere, des casseroles. Ancien surveillant au Voreux, il avait debute par une etroite cantine; puis, grace a la protection de ses chefs, son commerce s'etait elargi, tuant peu a peu le detail de Montsou. Il centralisait les marchandises, la clientele considerable des corons lui permettait de vendre moins cher et de faire des credits plus grands. D'ailleurs, il etait reste dans la main de la Compagnie, qui lui avait bati sa petite maison et son magasin. --Me voici encore, monsieur Maigrat, dit la Maheude d'un air humble, en le trouvant justement debout devant sa porte. Il la regarda sans repondre. Il etait gros, froid et poli, et il se piquait de ne jamais revenir sur une decision. --Voyons, vous ne me renverrez pas comme hier. Faut que nous mangions du pain d'ici a samedi... Bien sur, nous vous devons soixante francs depuis deux ans... Elle s'expliquait, en courtes phrases penibles. C'etait une vieille dette, contractee pendant la derniere greve. Vingt fois, ils avaient promis de s'acquitter, mais ils ne le pouvaient pas, ils ne parvenaient pas a lui donner quarante sous par quinzaine. Avec ca, un malheur lui etait arrive l'avant-veille, elle avait du payer vingt francs a un cordonnier, qui menacait de les faire saisir. Et voila pourquoi ils se trouvaient sans un sou. Autrement, ils seraient alles jusqu'au samedi, comme les camarades. Maigrat, le ventre tendu, les bras croises, repondait non de la tete, a chaque supplication. --Rien que deux pains, monsieur Maigrat. Je suis raisonnable, je ne demande pas du cafe... Rien que deux pains de trois livres par jour. --Non! cria-t-il enfin, de toute sa force. Sa femme avait paru, une creature chetive qui passait les journees sur un registre, sans meme oser lever la tete. Elle s'esquiva, effrayee de voir cette malheureuse tourner vers elle des yeux d'ardente priere. On racontait qu'elle cedait le lit conjugal aux herscheuses de la clientele. C'etait un fait connu: quand un mineur voulait une prolongation de credit, il n'avait qu'a envoyer sa fille ou sa femme, laides ou belles, pourvu qu'elles fussent complaisantes. La Maheude, qui suppliait toujours Maigrat du regard, se sentit genee, sous la clarte pale des petits yeux dont il la deshabillait. Ca la mit en colere, elle aurait encore compris, avant d'avoir eu sept enfants, quand elle etait jeune. Et elle partit, elle tira violemment Lenore et Henri, en train de ramasser des coquilles de noix, jetees au ruisseau, et qu'ils visitaient. --Ca ne vous portera pas chance, monsieur Maigrat, rappelez-vous! Maintenant, il ne lui restait que les bourgeois de la Piolaine. Si ceux-la ne lachaient pas cent sous, on pouvait tous se coucher et crever. Elle avait pris a gauche le chemin de Joiselle. La Regie etait la, dans l'angle de la route, un veritable palais de briques, ou les gros messieurs de Paris, et des princes, et des generaux, et des personnages du gouvernement, venaient chaque automne donner de grands diners. Elle, tout en marchant, depensait deja les cent sous: d'abord du pain, puis du cafe; ensuite, un quart de beurre, un boisseau de pommes de terre, pour la soupe du matin et la ratatouille du soir; enfin, peut-etre un peu de fromage de cochon, car le pere avait besoin de viande. Le cure de Montsou, l'abbe Joire, passait en retroussant sa soutane, avec des delicatesses de gros chat bien nourri, qui craint de mouiller sa robe. Il etait doux, il affectait de ne s'occuper de rien, pour ne facher ni les ouvriers ni les patrons. --Bonjour, monsieur le cure. Il ne s'arreta pas, sourit aux enfants, et la laissa plantee au milieu de la route. Elle n'avait point de religion, mais elle s'etait imagine brusquement que ce pretre allait lui donner quelque chose. Et la course recommenca, dans la boue noire et collante. Il y avait encore deux kilometres, les petits se faisaient tirer davantage, ne s'amusant plus, consternes. A droite et a gauche du chemin, se deroulaient les memes terrains vagues clos de palissades moussues, les memes corps de fabriques, salis de fumee, herisses de cheminees hautes. Puis, en pleins champs, les terres plates s'etalerent, immenses, pareilles a un ocean de mottes brunes, sans la mature d'un arbre, jusqu'a la ligne violatre de la foret de Vandame. --Porte-moi, maman. Elle les porta l'un apres l'autre. Des flaques trouaient la chaussee, elle se retroussait, avec la peur d'arriver trop sale. Trois fois, elle faillit tomber, tant ce sacre pave etait gras. Et, comme ils debouchaient enfin devant le perron, deux chiens enormes se jeterent sur eux, en aboyant si fort, que les petits hurlaient de peur. Il avait fallu que le cocher prit un fouet. --Laissez vos sabots, entrez, repetait Honorine. Dans la salle a manger, la mere et les enfants se tinrent immobiles, etourdis par la brusque chaleur, tres genes des regards de ce vieux monsieur et de cette vieille dame, qui s'allongeaient dans leurs fauteuils. --Ma fille, dit cette derniere, remplis ton petit office. Les Gregoire chargeaient Cecile de leurs aumones. Cela rentrait dans leur idee d'une belle education. Il fallait etre charitable, ils disaient eux-memes que leur maison etait la maison du bon Dieu. Du reste, ils se flattaient de faire la charite avec intelligence, travailles de la continuelle crainte d'etre trompes et d'encourager le vice. Ainsi, ils ne donnaient jamais d'argent, jamais! pas dix sous, pas deux sous, car c'etait un fait connu, des qu'un pauvre avait deux sous, il les buvait. Leurs aumones etaient donc toujours en nature, surtout en vetements chauds, distribues pendant l'hiver aux enfants indigents. --Oh! les pauvres mignons! s'ecria Cecile, sont-ils palots d'etre alles au froid!... Honorine, va donc chercher le paquet, dans l'armoire. Les bonnes, elles aussi, regardaient ces miserables, avec l'apitoiement et la pointe d'inquietude de filles qui n'etaient pas en peine de leur diner. Pendant que la femme de chambre montait, la cuisiniere s'oubliait, reposait le reste de la brioche sur la table, pour demeurer la, les mains ballantes. --Justement, continuait Cecile, j'ai encore deux robes de laine et des fichus... Vous allez voir, ils auront chaud, les pauvres mignons! La Maheude, alors, retrouva sa langue, begayant: --Merci bien, Mademoiselle... Vous etes tous bien bons... Des larmes lui avaient empli les yeux, elle se croyait sure des cent sous, elle se preoccupait seulement de la facon dont elle les demanderait, si on ne les lui offrait pas. La femme de chambre ne reparaissait plus, il y eut un moment de silence embarrasse. Dans les jupes de leur mere, les petits ouvraient de grands yeux et contemplaient la brioche. --Vous n'avez que ces deux-la? demanda madame Gregoire, pour rompre le silence. --Oh! Madame, j'en ai sept. M. Gregoire, qui s'etait remis a lire son journal, eut un sursaut indigne. --Sept enfants, mais pourquoi? bon Dieu! --C'est imprudent, murmura la vieille dame. La Maheude eut un geste vague d'excuse. Que voulez-vous? on n'y songeait point, ca poussait naturellement. Et puis, quand ca grandissait, ca rapportait, ca faisait aller la maison. Ainsi, chez eux, ils auraient vecu, s'ils n'avaient pas eu le grand-pere qui devenait tout raide, et si, dans le tas, deux de ses garcons et sa fille ainee seulement avaient l'age de descendre a la fosse. Fallait quand meme nourrir les petits qui ne fichaient rien. --Alors, reprit madame Gregoire, vous travaillez depuis longtemps aux mines? Un rire muet eclaira le visage bleme de la Maheude. --Ah! oui, ah! oui... Moi, je suis descendue jusqu'a vingt ans. Le medecin a dit que j'y resterais, lorsque j'ai accouche la seconde fois, parce que, parait-il, ca me derangeait des choses dans les os. D'ailleurs, c'est a ce moment que je me suis mariee, et j'avais assez de besogne a la maison... Mais, du cote de mon mari, voyez-vous, ils sont la-dedans depuis des eternites. Ca remonte au grand-pere du grand-pere, enfin on ne sait pas, tout au commencement, quand on a donne le premier coup de pioche la-bas, a Requillart. Reveur, M. Gregoire regardait cette femme et ces enfants pitoyables, avec leur chair de cire, leurs cheveux decolores, la degenerescence qui les rapetissait, ronges d'anemie, d'une laideur triste de meurt-de-faim. Un nouveau silence s'etait fait, on n'entendait plus que la houille bruler en lachant un jet de gaz. La salle moite avait cet air alourdi de bien-etre, dont s'endorment les coins de bonheur bourgeois. --Que fait-elle donc? s'ecria Cecile, impatientee. Melanie, monte lui dire que le paquet est en bas de l'armoire, a gauche. Cependant, M. Gregoire acheva tout haut les reflexions que lui inspirait la vue de ces affames. --On a du mal en ce monde, c'est bien vrai; mais, ma brave femme, il faut dire aussi que les ouvriers ne sont guere sages... Ainsi, au lieu de mettre des sous de cote comme nos paysans, les mineurs boivent, font des dettes, finissent par n'avoir plus de quoi nourrir leur famille. --Monsieur a raison, repondit posement la Maheude. On n'est pas toujours dans la bonne route. C'est ce que je repete aux vauriens, quand ils se plaignent... Moi, je suis bien tombee, mon mari ne boit pas. Tout de meme, les dimanches de noce, il en prend des fois de trop; mais ca ne va jamais plus loin. La chose est d'autant plus gentille de sa part, qu'avant notre mariage, il buvait en vrai cochon, sauf votre respect... Et voyez, pourtant, ca ne nous avance pas a grand-chose, qu'il soit raisonnable. Il y a des jours, comme aujourd'hui, ou vous retourneriez bien tous les tiroirs de la maison, sans en faire tomber un liard. Elle voulait leur donner l'idee de la piece de cent sous, elle continua de sa voix molle, expliquant la dette fatale, timide d'abord, bientot elargie et devorante. On payait regulierement pendant des quinzaines. Mais, un jour, on se mettait en retard, et c'etait fini, ca ne se rattrapait jamais plus. Le trou se creusait, les hommes se degoutaient du travail, qui ne leur permettait seulement pas de s'acquitter. Va te faire fiche! on etait dans le petrin jusqu'a la mort. Du reste, il fallait tout comprendre: un charbonnier avait besoin d'une chope pour balayer les poussieres. Ca commencait par la, puis il ne sortait plus du cabaret, quand arrivaient les embetements. Peut-etre bien, sans se plaindre de personne, que les ouvriers tout de meme ne gagnaient point assez. --Je croyais, dit madame Gregoire, que la Compagnie vous donnait le loyer et le chauffage. La Maheude eut un coup d'oeil oblique sur la houille flambante de la cheminee. --Oui, oui, on nous donne du charbon, pas trop fameux, mais qui brule pourtant... Quant au loyer, il n'est que de six francs par mois: ca n'a l'air de rien, et souvent c'est joliment dur a payer... Ainsi, aujourd'hui, moi, on me couperait en morceaux, qu'on ne me tirerait pas deux sous. Ou il n'y a rien, il n'y a rien. Le monsieur et la dame se taisaient, douillettement allonges, peu a peu ennuyes et pris de malaise, devant l'etalage de cette misere. Elle craignit de les avoir blesses, elle ajouta de son air juste et calme de femme pratique: --Oh! ce n'est pas pour me plaindre. Les choses sont ainsi, il faut les accepter; d'autant plus que nous aurions beau nous debattre, nous ne changerions sans doute rien... Le mieux encore, n'est-ce pas? Monsieur et Madame, c'est de tacher de faire honnetement ses affaires, dans l'endroit ou le bon Dieu vous a mis. M. Gregoire l'approuva beaucoup. --Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de l'infortune. Honorine et Melanie apportaient enfin le paquet. Ce fut Cecile qui le deballa et qui sortit les deux robes. Elle y joignit des fichus, meme des bas et des mitaines. Tout cela irait a merveille, elle se hatait, faisait envelopper par les bonnes les vetements choisis; car sa maitresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mere et les enfants vers la porte. --Nous sommes bien a court, begaya la Maheude, si nous avions une piece de cent sous seulement... La phrase s'etrangla, car les Maheu etaient fiers et ne mendiaient point. Cecile, inquiete, regarda son pere; mais celui-ci refusa nettement, d'un air de devoir. --Non, ce n'est pas dans nos habitudes. Nous ne pouvons pas. Alors, la jeune fille, emue de la figure bouleversee de la mere, voulut combler les enfants. Ils regardaient toujours fixement la brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua. --Tenez! c'est pour vous. Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal. --Attendez, vous partagerez avec vos freres et vos soeurs. Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les pousser dehors. Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en allerent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs menottes gourdes de froid. La Maheude tirait ses enfants sur le pave, ne voyait plus ni les champs deserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui tournait. Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra resolument chez Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains, du cafe, du beurre, et meme sa piece de cent sous, car l'homme pretait aussi a la petite semaine. Ce n'etait pas d'elle qu'il voulait, c'etait de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda d'envoyer sa fille chercher les provisions. On verrait ca. Catherine le giflerait, s'il lui soufflait de trop pres sous le nez. III Onze heures sonnaient a la petite eglise du coron des Deux-Cent-Quarante, une chapelle de briques, ou l'abbe Joire venait dire la messe, le dimanche. A cote, dans l'ecole, egalement en briques, on entendait les voix anonnantes des enfants, malgre les fenetres fermees au froid du dehors. Les larges voies, divisees en petits jardins adosses, restaient desertes, entre les quatre grands corps de maisons uniformes; et ces jardins, ravages par l'hiver, etalaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et salissaient les derniers legumes. On faisait la soupe, les cheminees fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des facades, ouvrait une porte, disparaissait. D'un bout a l'autre, sur le trottoir pave, les tuyaux de descente s'egouttaient dans des tonneaux, bien qu'il ne plut pas, tant le ciel gris etait charge d'humidite. Et ce village, bati d'un coup au milieu du vaste plateau, borde de ses routes noires comme d'un lisere de deuil, n'avait d'autre gaiete que les bandes regulieres de ses tuiles rouges, sans cesse lavees par les averses. Quand la Maheude rentra, elle fit un detour pour aller acheter des pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore de sa recolte. Derriere un rideau de peupliers malingres, les seuls arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions isolees, des maisons quatre par quatre, entourees de leurs jardins. Comme la Compagnie reservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers avaient surnomme ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de meme qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie bonne enfant de leur misere. --Ouf! nous y voila, dit la Maheude chargee de paquets, en poussant chez eux Lenore et Henri, boueux, les jambes mortes. Devant le feu, Estelle hurlait, bercee dans les bras d'Alzire. Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire, s'etait decidee a feindre de lui donner le sein. Ce simulacre, souvent, reussissait. Mais, cette fois, elle avait beau ecarter sa robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer. --Passe-la-moi, cria la mere, des qu'elle se trouva debarrassee. Elle ne nous laissera pas dire un mot. Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put enfin causer. Du reste, tout allait bien, la petite menagere avait entretenu le feu, balaye, range la salle. Et, dans le silence, on entendait en haut ronfler le grand-pere, du meme ronflement rythme, qui ne s'etait pas arrete un instant. --En voila des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions. Si tu veux, maman, je ferai la soupe. La table etait encombree: un paquet de vetements, deux pains, des pommes de terre, du beurre, du cafe, de la chicoree et une demi-livre de fromage de cochon. --Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller cueillir de l'oseille et arracher des poireaux... Non, j'en ferai ensuite pour les hommes... Mets bouillir des pommes de terre, nous les mangerons avec un peu de beurre... Et du cafe, hein? n'oublie pas le cafe! Mais, tout d'un coup, l'idee de la brioche lui revint. Elle regarda les mains vides de Lenore et d'Henri, qui se battaient par terre, deja reposes et gaillards. Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en chemin, mange sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tachait de l'apaiser. --Laisse-les, maman. Si c'est pour moi, tu sais que ca m'est egal, la brioche. Ils avaient faim, d'etre alles si loin a pied. Midi sonnerent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de l'ecole. Les pommes de terre etaient cuites, le cafe, epaissi d'une bonne moitie de chicoree, passait dans le filtre, avec un bruit chantant de grosses gouttes. Un coin de la table fut debarrasse; mais la mere seule y mangea, les trois enfants se contenterent de leurs genoux; et, tout le temps, le petit garcon, qui etait d'une voracite muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le papier gras le surexcitait. La Maheude buvait son cafe a petits coups, les deux mains autour du verre pour les rechauffer, lorsque le pere Bonnemort descendit. D'habitude, il se levait plus tard, son dejeuner l'attendait sur le feu. Mais, ce jour-la, il se mit a grogner, parce qu'il n'y avait point de soupe. Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence. De temps a autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par proprete; et, tasse ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au fond de sa bouche, la tete basse, les yeux eteints. --Ah! j'ai oublie, maman, dit Alzire, la voisine est venue... Sa mere l'interrompit. --Elle m'embete! C'etait une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleure misere, la veille, pour ne rien lui preter; et elle la savait justement a son aise, en ce moment-la, le logeur Bouteloup ayant avance sa quinzaine. Dans le coron, on ne se pretait guere de menage a menage. --Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un moulin de cafe... Je le reporterai a la Pierronne, a qui je le dois d'avant-hier. Et, quand sa fille eut prepare le paquet, elle ajouta qu'elle rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu. Puis, elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lenore et Henri se battaient pour manger les pelures tombees. La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit, a travers les jardins, de peur que la Levaque ne l'appelat. Justement, son jardin s'adossait a celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage delabre qui les separait, un trou par lequel on voisinait. Le puits commun etait la, desservant quatre menages. A cote, derriere un bouquet de lilas chetifs, se trouvait le carin, une remise basse, pleine de vieux outils, et ou l'on elevait, un a un, les lapins qu'on mangeait les jours de fete. Une heure sonna, c'etait l'heure du cafe, pas une ame ne se montrait aux portes ni aux fenetres. Seul, un ouvrier de la coupe a terre, en attendant la descente, bechait son coin de legumes, sans lever la tete. Mais, comme la Maheude arrivait en face, a l'autre corps de batiment, elle fut surprise de voir paraitre, devant l'eglise, un monsieur et deux dames. Elle s'arreta une seconde, elle les reconnut: c'etait madame Hennebeau, qui faisait visiter le coron a ses invites, le monsieur decore et la dame en manteau de fourrure. --Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'ecria la Pierronne, lorsque la Maheude lui eut rendu son cafe. Ca ne pressait pas. Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron, brune, le front bas, les yeux grands, la bouche etroite; et coquette avec ca, d'une proprete de chatte, la gorge restee belle, car elle n'avait pas eu d'enfant. Sa mere, la Brule, veuve d'un haveur mort a la mine, apres avoir envoye sa fille travailler dans une fabrique, en jurant qu'elle n'epouserait jamais un charbonnier, ne decolerait plus, depuis que celle-ci s'etait mariee sur le tard avec Pierron, un veuf encore, qui avait une gamine de huit ans. Cependant, le menage vivait tres heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement tenue, qu'on se serait mire dans les casseroles. Pour surcroit de chance, grace a des protections, la Compagnie l'avait autorisee a vendre des bonbons et des biscuits, dont elle etalait les bocaux sur deux planches, derriere les vitres de la fenetre. C'etaient six ou sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche. Et, dans ce bonheur, il n'y avait que la mere Brule qui hurlat avec son enragement de vieille revolutionnaire, ayant a venger la mort de son homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empochat en gifles trop frequentes les vivacites de la famille. --Comme elle est grosse deja! reprit la Pierronne, en faisant des risettes a Estelle. --Ah! le mal que ca donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude. Tu es heureuse de n'en pas avoir. Au moins, tu peux tenir propre. Bien que, chez elle, tout fut en ordre, et qu'elle lavat chaque samedi, elle jetait un coup d'oeil de menagere jalouse sur cette salle si claire, ou il y avait meme de la coquetterie, des vases dores sur le buffet, une glace, trois gravures encadrees. Cependant, la Pierronne etait en train de boire seule son cafe, tout son monde se trouvant a la fosse. --Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle. --Non, merci, je sors d'avaler le mien. --Qu'est-ce que ca fait? En effet, ca ne faisait rien. Et toutes deux burent lentement. Entre les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'etaient arretes sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fenetres, leurs petits rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des menageres. Ceux des Levaque etaient tres sales, de veritables torchons, qui semblaient avoir essuye le cul des marmites. --S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la Pierronne. Alors, la Maheude partit et ne s'arreta plus. Ah! si elle avait eu un logeur comme ce Bouteloup, c'etait elle qui aurait voulu faire marcher son menage! Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une excellente affaire. Seulement, il ne fallait pas coucher avec. Et puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des cafes-concerts de Montsou. La Pierronne prit un air profondement degoute. Ces chanteuses, ca donnait toutes les maladies. Il y en avait une, a Joiselle, qui avait empoisonne une fosse. --Ce qui m'etonne, c'est que tu aies laisse aller ton fils avec leur fille. --Ah! oui, empeche donc ca!... Leur jardin est contre le notre. L'ete, Zacharie etait toujours avec Philomene derriere les lilas, et ils ne se genaient guere sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au puits sans les surprendre. C'etait la commune histoire des promiscuites du coron, les garcons et les filles pourrissant ensemble, se jetant a cul, comme ils disaient, sur la toiture basse et en pente du carin, des la nuit tombee. Toutes les herscheuses faisaient la leur premier enfant, quand elles ne prenaient pas la peine d'aller le faire a Requillart ou dans les bles. Ca ne tirait pas a consequence, on se mariait ensuite, les meres seules se fachaient, lorsque les garcons commencaient trop tot, car un garcon qui se mariait ne rapportait plus a la famille. --A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement. Ton Zacharie l'a deja emplie deux fois, et ils iront plus loin se coller... De toute facon, l'argent est fichu. La Maheude, furieuse, etendit les mains. --Ecoute ca: je les maudis, s'ils se collent... Est-ce que Zacharie ne nous doit pas du respect? Il nous a coute, n'est-ce pas? eh bien! il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme... Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient tout de suite pour les autres? Autant crever alors! Cependant, elle se calma. --Je parle en general, on verra plus tard... Il est joliment fort, ton cafe: tu mets ce qu'il faut. Et, apres un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant que la soupe de ses hommes n'etait pas faite. Dehors, les enfants retournaient a l'ecole, quelques femmes se montraient sur les portes, regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des facades, en expliquant du doigt le coron a ses invites. Cette visite commencait a remuer le village. L'homme de la coupe a terre s'arreta un moment de becher, deux poules inquietes s'effaroucherent dans les jardins. Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui etait sortie pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un medecin de la Compagnie, petit homme presse, ecrase de besogne, qui donnait ses consultations en courant. --Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout... Faudrait en causer cependant. Il les tutoyait toutes, il repondit sans s'arreter: --Fiche-moi la paix! tu bois trop de cafe. --Et mon mari, Monsieur, dit a son tour la Maheude, vous deviez venir le voir... Il a toujours ses douleurs aux jambes. --C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix! Les deux femmes resterent plantees, regardant fuir le dos du docteur. --Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut echange avec sa voisine un haussement d'epaules desespere. Tu sais qu'il y a du nouveau... Et tu prendras bien un peu de cafe. Il est tout frais. La Maheude, qui se debattait, fut sans force. Allons! une goutte tout de meme, pour ne pas la desobliger. Et elle entra. La salle etait d'une salete noire, le carreau et les murs taches de graisse, le buffet et la table poisses de crasse; et une puanteur de menage mal tenu prenait a la gorge. Pres du feu, les deux coudes sur la table, le nez enfonce dans son assiette, Bouteloup, jeune encore pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa carrure epaisse de gros garcon placide; tandis que, debout contre lui, le petit Achille, le premier-ne de Philomene, qui entrait dans ses trois ans deja, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bete gourmande. Le logeur, tres tendre sous une grande barbe brune, lui fourrait de temps a autre un morceau de sa viande au fond de la bouche. --Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade d'avance dans la cafetiere. Elle, plus vieille que lui de six ans, etait affreuse, usee, la gorge sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux poils grisatres, toujours depeignee. Il l'avait prise naturellement, sans l'eplucher davantage que sa soupe, ou il trouvait des cheveux, et que son lit, dont les draps servaient trois mois. Elle entrait dans la pension, le mari aimait a repeter que les bons comptes font les bons amis. --Alors, c'etait pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir la Pierronne roder du cote des Bas-de-Soie. Le monsieur que tu sais l'attendait derriere Rasseneur, et ils ont file ensemble le long du canal... Hein? c'est du propre, une femme mariee! --Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'epouser donnait des lapins au porion, maintenant ca lui coute moins cher de preter sa femme. Bouteloup eclata d'un rire enorme et jeta une mie de pain saucee dans la bouche d'Achille. Les deux femmes achevaient de se soulager sur le compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais toujours occupee a se visiter les trous de la peau, a se laver, a se mettre de la pommade. Enfin, ca regardait le mari, s'il aimait ce pain-la. Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torche les chefs, pour les entendre seulement dire merci. Et elles ne furent interrompues que par l'arrivee d'une voisine qui rapportait une mioche de neuf mois, Desiree, la derniere de Philomene: celle-ci, dejeunant au criblage, s'entendait pour qu'on lui amenat la-bas sa petite, et elle la faisait teter, assise un instant dans le charbon. --La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'etait endormie sur ses bras. Mais elle ne reussit point a eviter la mise en demeure qu'elle lisait depuis un moment dans les yeux de la Levaque. --Dis donc, il faudrait pourtant songer a en finir. D'abord, les deux meres, sans avoir besoin d'en causer, etaient tombees d'accord pour ne pas conclure le mariage. Si la mere de Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de son fils, la mere de Philomene s'emportait a l'idee d'abandonner celles de sa fille. Rien ne pressait, la seconde avait meme prefere garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre etait venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien. --Zacharie a tire au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrete... Voyons, a quand? --Remettons ca aux beaux jours, repondit la Maheude genee. C'est ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'etre maries, pour aller ensemble!... Parole d'honneur, tiens! j'etranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la betise. La Levaque haussa les epaules. --Laisse donc, elle y passera comme les autres! Bouteloup, avec la tranquillite d'un homme qui est chez lui, fouilla le buffet, cherchant le pain. Des legumes pour la soupe de Levaque, des pommes de terre et des poireaux, trainaient sur un coin de la table, a moitie pelures, repris et abandonnes dix fois, au milieu des continuels commerages. La femme venait cependant de s'y remettre, lorsqu'elle les lacha de nouveau, pour se planter devant la fenetre. --Qu'est-ce que c'est que ca?... Tiens! c'est madame Hennebeau avec des gens. Les voila qui entrent chez la Pierronne. Du coup, toutes deux retomberent sur la Pierronne. Oh! ca ne manquait jamais, des que la Compagnie faisait visiter le coron a des gens, on les conduisait droit chez celle-la, parce que c'etait propre. Sans doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le maitre-porion. On peut bien etre propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois mille francs, loges, chauffes, sans compter les cadeaux. Si c'etait propre dessus, ce n'etait guere propre dessous. Et, tout le temps que les visiteurs resterent en face, elles en degoiserent. --Les voila qui sortent, dit enfin la Levaque. Ils font le tour... Regarde donc, ma chere, je crois qu'ils vont chez toi. La Maheude fut prise de peur. Qui sait si Alzire avait donne un coup d'eponge a la table? Et sa soupe, a elle aussi, qui n'etait pas prete! Elle balbutia un <>, elle se sauva, filant, rentrant, sans un coup d'oeil de cote. Mais tout reluisait. Alzire, tres serieuse, un torchon devant elle, s'etait mise a faire la soupe, en voyant que sa mere ne revenait pas. Elle avait arrache les derniers poireaux du jardin, cueilli de l'oseille, et elle nettoyait precisement les legumes, pendant que, sur le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des hommes, quand ils allaient rentrer. Henri et Lenore etaient sages par hasard, tres occupes a dechirer un vieil almanach. Le pere Bonnemort fumait silencieusement sa pipe. Comme la Maheude soufflait, madame Hennebeau frappa. --Vous permettez, n'est-ce pas? ma brave femme. Grande, blonde, un peu alourdie dans la maturite superbe de la quarantaine, elle souriait avec un effort d'affabilite, sans laisser trop paraitre la crainte de tacher sa toilette de soie bronze, drapee d'une mante de velours noir. --Entrez, entrez, repetait-elle a ses invites. Nous ne genons personne... Hein? est-ce propre encore? et cette brave femme a sept enfants! Tous nos menages sont comme ca... Je vous expliquais que la Compagnie leur loue la maison six francs par mois. Une grande salle au rez-de-chaussee, deux chambres en haut, une cave et un jardin. Le monsieur decore et la dame en manteau de fourrure, debarques le matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la face l'ahurissement de ces choses brusques, qui les depaysaient. --Et un jardin, repeta la dame. Mais on y vivrait, c'est charmant! --Nous leur donnons du charbon plus qu'ils n'en brulent, continuait madame Hennebeau. Un medecin les visite deux fois par semaine; et, quand ils sont vieux, ils recoivent des pensions, bien qu'on ne fasse aucune retenue sur les salaires. --Une Thebaide! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi. La Maheude s'etait precipitee pour offrir des chaises. Ces dames refuserent. Deja madame Hennebeau se lassait, heureuse un instant de se distraire a ce role de montreur de betes, dans l'ennui de son exil, mais tout de suite repugnee par l'odeur fade de misere, malgre la proprete choisie des maisons ou elle se risquait. Du reste, elle ne repetait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s'inquieter davantage de ce peuple d'ouvriers besognant et souffrant pres d'elle. --Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec leurs tetes trop grosses, embroussaillees de cheveux couleur de paille. Et la Maheude dut dire leur age, on lui adressa aussi des questions sur Estelle, par politesse. Respectueusement, le pere Bonnemort avait retire sa pipe de la bouche; mais il n'en restait pas moins un sujet d'inquietude, si ravage par ses quarante annees de fond, les jambes raides, la carcasse demolie, la face terreuse; et, comme un violent acces de toux le prenait, il prefera sortir pour cracher dehors, dans l'idee que son crachat noir allait gener le monde. Alzire eut tout le succes. Quelle jolie petite menagere, avec son torchon! On complimenta la mere d'avoir une petite fille deja si entendue pour son age. Et personne ne parlait de la bosse, des regards d'une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le pauvre etre infirme. --Maintenant, conclut madame Hennebeau, si l'on vous interroge sur nos corons, a Paris, vous pourrez repondre... Jamais plus de bruit que ca, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous voyez, un endroit ou vous devriez venir vous refaire un peu, a cause du bon air et de la tranquillite. --C'est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un elan final d'enthousiasme. Ils sortirent de l'air enchante dont on sort d'une baraque de phenomenes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil, pendant qu'ils repartaient doucement, en causant tres haut. Les rues s'etaient peuplees, ils devaient traverser des groupes de femmes, attirees par le bruit de leur visite, qu'elles colportaient de maison en maison. Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrete la Pierronne, accourue en curieuse. Toutes deux affectaient une surprise mauvaise. Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce n'etait pourtant pas si drole. --Toujours sans le sou, avec ce qu'ils gagnent! Dame! quand on a des vices! --Je viens d'apprendre qu'elle est allee ce matin mendier chez les bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refuse du pain, lui en a donne... On sait comment il se paie, Maigrat. --Sur elle, oh! non! faudrait du courage... C'est sur Catherine qu'il en prend. --Ah! ecoute donc, est-ce qu'elle n'a pas eu le toupet tout a l'heure de me dire qu'elle etranglerait Catherine, si elle y passait!... Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise a cul sur le carin! --Chut!... Voici le monde. Alors, la Levaque et la Pierronne, l'air paisible, sans curiosite impolie, s'etaient contentees de guetter sortir les visiteurs, du coin de l'oeil. Puis, elles avaient appele vivement d'un signe la Maheude, qui promenait encore Estelle sur ses bras. Et toutes trois, immobiles, regardaient s'eloigner les dos bien vetus de madame Hennebeau et de ses invites. Lorsque ceux-ci furent a une trentaine de pas, les commerages reprirent, avec un redoublement de violence. --Elles en ont pour de l'argent sur la peau, ca vaut plus cher qu'elles, peut-etre! --Ah! sur!... Je ne connais pas l'autre, mais celle d'ici, je n'en donnerais pas quatre sous, si grosse qu'elle soit. On raconte des histoires... --Hein? quelles histoires? --Elle aurait des hommes donc!... D'abord, l'ingenieur... --Ce petiot maigre!... Oh! il est trop menu, elle le perdrait dans les draps. --Qu'est-ce que ca fiche, si ca l'amuse?... Moi, je n'ai pas confiance, quand je vois une dame qui prend des mines degoutees et qui n'a jamais l'air de se plaire ou elle est... Regarde donc comme elle tourne son derriere, avec l'air de nous mepriser toutes. Est-ce que c'est propre? Les promeneurs s'en allaient du meme pas ralenti, causant toujours, lorsqu'une caleche vint s'arreter sur la route, devant l'eglise. Un monsieur d'environ quarante-huit ans en descendit, serre dans une redingote noire, tres brun de peau, le visage autoritaire et correct. --Le mari! murmura la Levaque, baissant la voix comme s'il avait pu l'entendre, saisie de la crainte hierarchique que le directeur inspirait a ses dix mille ouvriers. C'est pourtant vrai qu'il a une tete de cocu, cet homme! Maintenant, le coron entier etait dehors. La curiosite des femmes montait, les groupes se rapprochaient, se fondaient en une foule; tandis que des bandes de marmaille mal mouchee trainaient sur les trottoirs, bouche beante. On vit un instant la tete pale de l'instituteur qui se haussait, lui aussi, derriere la haie de l'ecole. Au milieu des jardins, l'homme en train de becher restait le pied sur sa beche, les yeux arrondis. Et le murmure des commerages s'enflait peu a peu avec un bruit de crecelles, pareil a un coup de vent dans des feuilles seches. C'etait surtout devant la porte de la Levaque que le rassemblement avait grossi. Deux femmes s'etaient avancees, puis dix, puis vingt. Prudemment, la Pierronne se taisait, a present qu'il y avait trop d'oreilles. La Maheude, une des plus raisonnables, se contentait aussi de regarder; et, pour calmer Estelle reveillee et hurlant, elle avait tranquillement sorti au grand jour sa mamelle de bonne bete nourriciere, qui pendait, roulante, comme allongee par la source continue de son lait. Quand M. Hennebeau eut fait asseoir les dames au fond de la voiture, qui fila du cote de Marchiennes, il y eut une explosion derniere de voix bavardes, toutes les femmes gesticulaient, se parlaient dans le visage, au milieu d'un tumulte de fourmiliere en revolution. Mais trois heures sonnerent. Les ouvriers de la coupe a terre etaient partis, Bouteloup et les autres. Brusquement, au detour de l'eglise, parurent les premiers charbonniers qui revenaient de la fosse, le visage noir, les vetements trempes, croisant les bras et gonflant le dos. Alors, il se produisit une debandade parmi les femmes, toutes couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de menageres que trop de cafe et trop de cancans avaient mises en faute. Et l'on n'entendait plus que ce cri inquiet, gros de querelles: --Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n'est pas prete! IV Lorsque Maheu rentra, apres avoir laisse Etienne chez Rasseneur, il trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attables, qui achevaient leur soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans ses vetements humides, avant meme de se debarbouiller; et personne ne s'attendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en avait un la, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail. Des la porte, Maheu apercut les provisions. Il ne dit rien, mais son visage inquiet s'eclaira. Toute la matinee, le vide du buffet, la maison sans cafe et sans beurre, l'avait tracasse, lui etait revenue en elancements douloureux, pendant qu'il tapait a la veine, suffoque au fond de la taille. Comment la femme aurait-elle fait? et qu'allait-on devenir, si elle etait rentree les mains vides? Puis, voila qu'il y avait de tout. Elle lui conterait ca plus tard. Il riait d'aise. Deja Catherine et Jeanlin s'etaient leves, prenant leur cafe debout; tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large tartine de pain, qu'il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande etait pour le pere, quand il n'y en avait que pour un. Tous venaient de faire descendre leur soupe d'une grande lampee d'eau fraiche, la bonne boisson claire des fins de quinzaine. --Je n'ai pas de biere, dit la Maheude, lorsque le pere se fut attable a son tour. J'ai voulu garder un peu d'argent... Mais, si tu en desires, la petite peut courir en prendre une pinte. Il la regardait, epanoui. Comment? elle avait aussi de l'argent! --Non, non, dit-il. J'ai bu une chope, ca va bien. Et Maheu se mit a engloutir, par lentes cuillerees, la patee de pain, de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfaitee dans la jatte qui lui servait d'assiette. La Maheude, sans lacher Estelle, aidait Alzire a ce qu'il ne manquat de rien, poussait pres de lui le beurre et la charcuterie, remettait au feu son cafe pour qu'il fut bien chaud. Cependant, a cote du feu, le lavage commencait, dans une moitie de tonneau, transformee en baquet. Catherine, qui passait la premiere, l'avait empli d'eau tiede; et elle se deshabillait tranquillement, otait son beguin, sa veste, sa culotte, jusqu'a sa chemise, habituee a cela depuis l'age de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal. Elle se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement avec du savon noir. Personne ne la regardait, Lenore et Henri eux-memes n'avaient plus la curiosite de voir comment elle etait faite. Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier, laissant sa chemise mouillee et ses autres vetements, en tas, sur le carreau. Mais une querelle eclatait entre les deux freres: Jeanlin s'etait hate de sauter dans le baquet, sous le pretexte que Zacharie mangeait encore; et celui-ci le bousculait, reclamait son tour, criait que s'il etait assez gentil pour permettre a Catherine de se tremper d'abord, il ne voulait pas avoir la rincure des galopins, d'autant plus que, lorsque celui-ci avait passe dans l'eau, on pouvait en remplir les encriers de l'ecole. Ils finirent par se laver ensemble, tournes egalement vers le feu, et ils s'entraiderent meme, ils se frotterent le dos. Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans l'escalier, tout nus. --En font-ils un gachis! murmurait la Maheude, en prenant par terre les vetements pour les mettre secher. Alzire, eponge un peu, hein! Mais un tapage, de l'autre cote du mur, lui coupa la parole. C'etaient des jurons d'homme, des pleurs de femme, tout un pietinement de bataille, avec des coups sourds qui sonnaient comme des heurts de courge vide. --La Levaque recoit sa danse, constata paisiblement Maheu, en train de racler le fond de sa jatte avec la cuiller. C'est drole, Bouteloup pretendait que la soupe etait prete. --Ah! oui, prete! dit la Maheude, j'ai vu les legumes sur la table, pas meme epluches. Les cris redoublaient, il y eut une poussee terrible qui ebranla le mur, puis un grand silence tomba. Alors, le mineur, en avalant une derniere cuilleree, conclut d'un air de calme justice: --Si la soupe n'est pas prete, ca se comprend. Et, apres avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de cochon. Il en coupait des morceaux carres, qu'il piquait de la pointe de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette. On ne parlait pas, quand le pere mangeait. Lui-meme avait la faim silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de Maigrat, ca devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune question a sa femme. Il demanda seulement si le vieux dormait toujours, la-haut. Non, le grand-pere etait deja sorti, pour son tour de promenade accoutume. Et le silence recommenca. Mais l'odeur de la viande avait fait lever les tetes de Lenore et d'Henri, qui s'amusaient par terre a dessiner des ruisseaux avec l'eau repandue. Tous deux vinrent se planter pres du pere, le petit en avant. Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air consterne s'engouffrer dans la bouche. A la longue, le pere remarqua le desir gourmand qui les palissait et leur mouillait les levres. --Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il. Et, comme sa femme hesitait: --Tu sais, je n'aime pas ces injustices. Ca m'ote l'appetit, quand ils sont la, autour de moi, a mendier un morceau. --Mais oui, ils en ont eu! s'ecria-t-elle, en colere. Ah bien! si tu les ecoutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils s'empliront jusqu'a crever... N'est-ce pas, Alzire, que nous avons tous mange du fromage? --Bien sur, maman, repondit la petite bossue, qui, dans ces circonstances-la, mentait avec un aplomb de grande personne. Lenore et Henri restaient immobiles de saisissement, revoltes d'une pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la verite. Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse envie de protester, de dire qu'ils n'etaient pas la, eux, lorsque les autres en avaient mange. --Allez-vous-en donc! repetait la mere, en les chassant a l'autre bout de la salle. Vous devriez rougir d'etre toujours dans l'assiette de votre pere. Et, s'il etait le seul a en avoir, est-ce qu'il ne travaille pas, lui? tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne savez encore que depenser. Ah! oui, et plus que vous n'etes gros! Maheu les rappela. Il assit Lenore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la dinette avec eux. Chacun sa part, il leur coupait des petits morceaux. Les enfants, ravis, devoraient. Quand il eut fini, il dit a sa femme: --Non, ne me sers pas mon cafe. Je vais me laver d'abord... Et donne-moi un coup de main pour jeter cette eau sale. Ils empoignerent les anses du baquet, et ils le vidaient dans le ruisseau, devant la porte, lorsque Jeanlin descendit, avec des vetements secs, une culotte et une blouse de laine trop grandes, lasses de deteindre sur le dos de son frere. En le voyant filer sournoisement par la porte ouverte, sa mere l'arreta. --Ou vas-tu? --La. --Ou, la?... Ecoute, tu vas aller cueillir une salade de pissenlits pour ce soir. Hein! tu m'entends? si tu ne rapportes pas une salade, tu auras affaire a moi. --Bon! bon! Jeanlin partit, les mains dans les poches, trainant ses sabots, roulant ses reins maigres d'avorton de dix ans, comme un vieux mineur. A son tour, Zacharie descendait, plus soigne, le torse pris dans un tricot de laine noire a raies bleues. Son pere lui cria de ne pas rentrer tard; et il sortit en hochant la tete, la pipe aux dents, sans repondre. De nouveau, le baquet etait plein d'eau tiede. Maheu, lentement, enlevait deja sa veste. Sur un coup d'oeil, Alzire emmena Lenore et Henri jouer dehors. Le pere n'aimait pas se laver en famille, comme cela se pratiquait dans beaucoup d'autres maisons du coron. Du reste, il ne blamait personne, il disait simplement que c'etait bon pour les enfants, de barboter ensemble. --Que fais-tu donc la-haut? cria la Maheude a travers l'escalier. --Je raccommode ma robe, que j'ai dechiree hier, repondit Catherine. --C'est bien... Ne descends pas, ton pere se lave. Alors, Maheu et la Maheude resterent seuls. Celle-ci s'etait decidee a poser sur une chaise Estelle, qui, par miracle, se trouvant bien pres du feu, ne hurlait pas et tournait vers ses parents des yeux vagues de petit etre sans pensee. Lui, tout nu, accroupi devant le baquet, y avait d'abord plonge sa tete, frottee de ce savon noir dont l'usage seculaire decolore et jaunit les cheveux de la race. Ensuite, il entra dans l'eau, s'enduisit la poitrine, le ventre, les bras, les cuisses, se les racla energiquement des deux poings. Debout, sa femme le regardait. --Dis donc, commenca-t-elle, j'ai vu ton oeil, quand tu es arrive... Tu te tourmentais, hein? ca t'a deride, ces provisions... Imagine-toi que les bourgeois de la Piolaine ne m'ont pas fichu un sou. Oh! ils sont aimables, ils ont habille les petits, et j'avais honte de les supplier, car ca me reste en travers, quand je demande. Elle s'interrompit un instant, pour caler Estelle sur la chaise, crainte d'une culbute. Le pere continuait a s'user la peau, sans hater d'une question cette histoire qui l'interessait, attendant patiemment de comprendre. --Faut te dire que Maigrat m'avait refuse, oh! raide! comme on flanque un chien dehors... Tu vois si j'etais a la noce! Ca tient chaud, des vetements de laine, mais ca ne vous met rien dans le ventre, pas vrai? Il leva la tete, toujours muet. Rien a la Piolaine, rien chez Maigrat: alors, quoi? Mais, comme a l'ordinaire, elle venait de retrousser ses manches, pour lui laver le dos et les parties qu'il lui etait mal commode d'atteindre. D'ailleurs, il aimait qu'elle le savonnat, qu'elle le frottat partout, a se casser les poignets. Elle prit du savon, elle lui laboura les epaules, tandis qu'il se raidissait, afin de tenir le coup. --Donc, je suis retournee chez Maigrat, je lui en ai dit, ah! je lui en ai dit... Et qu'il ne fallait pas avoir de coeur, et qu'il lui arriverait du mal, s'il y avait une justice... Ca l'ennuyait, il tournait les yeux, il aurait bien voulu filer... Du dos, elle etait descendue aux fesses; et, lancee, elle poussait ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y passer, le faisant reluire comme ses trois casseroles, les samedis de grand nettoyage. Seulement, elle suait a ce terrible va-et-vient des bras, toute secouee elle-meme, si essoufflee, que ses paroles s'etranglaient. --Enfin, il m'a appelee vieux crampon... Nous aurons du pain jusqu'a samedi, et le plus beau, c'est qu'il m'a prete cent sous... J'ai encore pris chez lui le beurre, le cafe, la chicoree, j'allais meme prendre la charcuterie et les pommes de terre, quand j'ai vu qu'il grognait... Sept sous de fromage de cochon, dix-huit sous de pommes de terre, il me reste trois francs soixante-quinze pour un ragout et un pot-au-feu... Hein? je crois que je n'ai pas perdu ma matinee. Maintenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux endroits ou ca ne voulait pas secher. Lui, heureux, sans songer au lendemain de la dette, eclatait d'un gros rire et l'empoignait a pleins bras. --Laisse donc, bete! tu es trempe, tu me mouilles... Seulement, je crains que Maigrat n'ait des idees... Elle allait parler de Catherine, elle s'arreta. A quoi bon inquieter le pere? Ca ferait des histoires a n'en plus finir. --Quelles idees? demanda-t-il. --Des idees de nous voler, donc! Faudra que Catherine epluche joliment la note. Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lacha plus. Toujours le bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait a le frotter si fort, puis a lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils des bras et de la poitrine. D'ailleurs, c'etait egalement chez les camarades du coron l'heure des betises, ou l'on plantait plus d'enfants qu'on n'en voulait. La nuit, on avait sur le dos la famille. Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme qui jouit du seul bon moment de la journee, appelant ca prendre son dessert, et un dessert qui ne coutait rien. Elle, avec sa taille et sa gorge roulantes, se debattait un peu, pour rire. --Es-tu bete, mon Dieu! es-tu bete!... Et Estelle qui nous regarde! attends que je lui tourne la tete. --Ah! ouiche! a trois mois, est-ce que ca comprend? Lorsqu'il se fut releve, Maheu passa simplement une culotte seche. Son plaisir, quand il etait propre et qu'il avait rigole avec sa femme, etait de rester un moment le torse nu. Sur sa peau blanche, d'une blancheur de fille anemique, les eraflures, les entailles du charbon, laissaient des tatouages, des <>, comme disent les mineurs; et il s'en montrait fier, il etalait ses gros bras, sa poitrine large, d'un luisant de marbre veine de bleu. En ete, tous les mineurs se mettaient ainsi sur les portes. Il y alla meme un instant, malgre le temps humide, cria un mot sale a un camarade, le poitrail egalement nu, au-dela des jardins. D'autres parurent. Et les enfants, qui trainaient sur les trottoirs, levaient la tete, riaient eux aussi a la joie de toute cette chair lasse de travailleurs, mise au grand air. En buvant son cafe, sans passer encore une chemise, Maheu conta a sa femme la colere de l'ingenieur, pour le boisage. Il etait calme, detendu, et il ecouta avec un hochement d'approbation les sages conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces affaires-la. Toujours elle lui repetait qu'on ne gagnait rien a se buter contre la Compagnie. Elle lui parla ensuite de la visite de madame Hennebeau. Sans le dire, tous deux en etaient fiers. --Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de l'escalier. --Oui, oui, ton pere se seche. La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de popeline gros bleu, palie et usee deja dans les plis. Elle etait coiffee d'un bonnet de tulle noire, tout simple. --Tiens! tu t'es habillee... Ou vas-tu donc? --Je vais a Montsou acheter un ruban pour mon bonnet... J'ai retire le vieux, il etait trop sale. --Tu as donc de l'argent, toi? --Non, c'est Mouquette qui a promis de me preter dix sous. La mere la laissa partir. Mais, a la porte, elle la rappela. --Ecoute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban... il te volerait et il croirait que nous roulons sur l'or. Le pere, qui s'etait accroupi devant le feu, pour secher plus vite sa nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter: --Tache de ne pas trainer la nuit sur les routes. Maheu, l'apres-midi, travailla dans son jardin. Deja il y avait seme des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge, depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit a repiquer. Ce coin de jardin les fournissait de legumes, sauf de pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez. Du reste, lui s'entendait tres bien a la culture et obtenait meme des artichauts, ce qui etait traite de pose par les voisins. Comme il preparait sa planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carre a lui, en regardant des romaines que Bouteloup avait plantees le matin; car, sans le courage du logeur a becher, il n'aurait guere pousse la que des orties. Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage. Levaque, delasse et excite d'avoir tape sur sa femme, tacha vainement d'entrainer Maheu chez Rasseneur. Voyons, est-ce qu'une chope l'effrayait? On ferait une partie de quilles, on flanerait un instant avec les camarades, puis on rentrerait diner. C'etait la vie, apres la sortie de la fosse. Sans doute il n'y avait pas de mal a cela, mais Maheu s'entetait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles seraient fanees le lendemain. Au fond, il refusait par sagesse, ne voulant point demander un liard a sa femme sur le reste des cent sous. Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'etait avec Jeanlin que sa Lydie avait file. Levaque repondit que ca devait etre quelque chose comme ca, car Bebert, lui aussi, avait disparu; et ces galopins gourgandinaient toujours ensemble. Quand Maheu les eut tranquillises, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le camarade se mirent a attaquer la jeune femme, avec une crudite de bons diables. Elle s'en fachait, mais ne s'en allait pas, chatouillee au fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre. Il arriva a son secours une femme maigre, dont la colere begayante ressemblait a un gloussement de poule. D'autres, au loin, sur les portes, s'effarouchaient de confiance. Maintenant, l'ecole etait fermee, toute la marmaille trainait, c'etait un grouillement de petits etres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les peres, qui n'etaient pas a l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre, accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes avec des paroles rares, a l'abri d'un mur. La Pierronne partit furieuse, lorsque Levaque voulut tater si elle avait la cuisse ferme; et il se decida lui-meme a se rendre seul chez Rasseneur, pendant que Maheu plantait toujours. Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritee de ce que ni la fille ni les garcons ne rentraient. Elle l'aurait parie: jamais on ne parvenait a faire ensemble l'unique repas ou l'on aurait pu etre tous autour de la table. Puis, c'etait la salade de pissenlits qu'elle attendait. Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir a cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricasses avec de l'oignon frit! La maison entiere le sentait, l'oignon frit, cette bonne odeur qui rancit vite et qui penetre les briques des corons d'un empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, a ce violent fumet de cuisine pauvre. Maheu, quand il quitta le jardin, a la nuit tombee, s'assoupit tout de suite sur une chaise, la tete contre la muraille. Des qu'il s'asseyait, le soir, il dormait. Le coucou sonnait sept heures, Henri et Lenore venaient de casser une assiette en s'obstinant a aider Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le pere Bonnemort rentra le premier, presse de diner et de retourner a la fosse. Alors, la Maheude reveilla Maheu. --Mangeons, tant pis!... Ils sont assez grands pour retrouver la maison. L'embetant, c'est la salade! V Chez Rasseneur, apres avoir mange une soupe, Etienne, remonte dans l'etroite chambre qu'il allait occuper sous le toit, en face du Voreux, etait tombe sur son lit, tout vetu, assomme de fatigue. En deux jours, il n'avait pas dormi quatre heures. Quand il s'eveilla, au crepuscule, il resta etourdi un instant, sans reconnaitre le lieu ou il se trouvait; et il eprouvait un tel malaise, une telle pesanteur de tete, qu'il se mit peniblement debout, avec l'idee de prendre l'air, avant de diner et de se coucher pour la nuit. Dehors, le temps etait de plus en plus doux, le ciel de suie se cuivrait, charge d'une de ces longues pluies du Nord, dont on sentait l'approche dans la tiedeur humide de l'air. La nuit venait par grandes fumees, noyant les lointains perdus de la plaine. Sur cette mer immense de terres rougeatres, le ciel bas semblait se fondre en noire poussiere, sans un souffle de vent a cette heure, qui animat les tenebres. C'etait d'une tristesse blafarde et morte d'ensevelissement. Etienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de secouer sa fievre. Lorsqu'il passa devant le Voreux, assombri deja au fond de son trou, et dont pas une lanterne ne luisait encore, il s'arreta un moment, pour voir la sortie des ouvriers a la journee. Sans doute six heures sonnaient, des moulineurs, des chargeurs a l'accrochage, des palefreniers s'en allaient par bandes, meles aux filles du criblage, vagues et rieuses dans l'ombre. D'abord, ce furent la Brule et son gendre Pierron. Elle le querellait, parce qu'il ne l'avait pas soutenue, dans une contestation avec un surveillant, pour son compte de pierres. --Oh! sacree chiffe, va! s'il est permis d'etre un homme et de s'aplatir comme ca devant un de ces salops qui nous mangent! Pierron la suivait paisiblement, sans repondre. Il finit par dire: --Fallait peut-etre sauter sur le chef. Merci! pour avoir des ennuis! --Tends le derriere, alors! cria-t-elle. Ah! nom de Dieu! si ma fille m'avait ecoutee!... Ca ne suffit donc pas qu'ils m'aient tue le pere, tu voudrais peut-etre que je dise merci. Non, vois-tu, j'aurai leur peau! Les voix se perdirent, Etienne la regarda disparaitre, avec son nez d'aigle, ses cheveux blancs envoles, ses longs bras maigres qui gesticulaient furieusement. Mais, derriere lui, la conversation de deux jeunes gens lui fit preter l'oreille. Il avait reconnu Zacharie, qui attendait la, et que son ami Mouquet venait d'aborder. --Arrives-tu? demanda celui-ci. Nous mangeons une tartine, puis nous filons au Volcan. --Tout a l'heure, j'ai affaire. --Quoi donc? Le moulineur se tourna et apercut Philomene qui sortait du criblage. Il crut comprendre. --Ah! bon, c'est ca... Alors, je pars devant. --Oui, je te rattraperai. Mouquet, en s'en allant, se rencontra avec son pere, le vieux Mouque, qui sortait aussi du Voreux; et les deux hommes se dirent simplement bonsoir, le fils prit la grande route, tandis que le pere filait le long du canal. Deja, Zacharie poussait Philomene dans ce meme chemin ecarte, malgre sa resistance. Elle etait pressee, une autre fois; et ils se disputaient tous deux, en vieux menage. Ca n'avait rien de drole, de ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouillee et qu'on n'a pas les bles pour se coucher dedans. --Mais non, ce n'est pas ca, murmura-t-il impatiente. J'ai a te dire une chose. Il la tenait a la taille, il l'emmenait doucement. Puis, lorsqu'ils furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de l'argent. --Pour quoi faire? demanda-t-elle. Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait desesperer sa famille. --Tais-toi donc!... J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, ou il y a ces sales femmes de chanteuses. Il se defendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur. Puis, comme elle haussait les epaules, il dit brusquement: --Viens avec nous, si ca t'amuse... Tu vois que tu ne me deranges pas. Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!... Viens-tu? --Et le petit? repondit-elle. Est-ce qu'on peut remuer, avec un enfant qui crie toujours?... Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne s'entendent plus, a la maison. Mais il la retint, il la supplia. Voyons, c'etait pour ne pas avoir l'air bete devant Mouquet, auquel il avait promis. Un homme ne pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules. Vaincue, elle avait retrousse une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle le fil et tirait des pieces de dix sous d'un coin de la bordure. De crainte d'etre volee par sa mere, elle cachait la le gain des heures qu'elle faisait en plus, a la fosse. --J'en ai cinq, tu vois, dit-elle. Je veux bien t'en donner trois... Seulement, il faut me jurer que tu vas decider ta mere a nous marier. En voila assez, de cette vie en l'air! Avec ca, maman me reproche toutes les bouchees que je mange... Jure, jure d'abord. Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion, simplement lasse de son existence. Lui, jura, cria que c'etait une chose promise, sacree; puis, lorsqu'il tint les trois pieces, il la baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait pousse les choses jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui etait la chambre d'hiver de leur vieux menage, si elle n'avait repete que non, que ca ne lui causerait aucun plaisir. Elle retourna au coron toute seule, pendant qu'il coupait a travers champs, pour rejoindre son camarade. Etienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre, croyant a un simple rendez-vous. Les filles etaient precoces, aux fosses; et il se rappelait les ouvrieres de Lille, qu'il attendait derriere les fabriques, ces bandes de filles gatees des quatorze ans, dans les abandons de la misere. Mais une autre rencontre le surprit davantage. Il s'arreta. C'etait, en bas du terri, dans un creux ou de grosses pierres avaient glisse, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bebert, assis l'une a sa droite, l'autre a sa gauche. --Hein? vous dites?... Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si vous reclamez... Qui est-ce qui a eu l'idee, voyons! En effet, Jeanlin avait eu une idee. Apres s'etre, pendant une heure, le long du canal, roule dans les pres en cueillant des pissenlits avec les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on ne mangerait jamais tout ca chez lui; et, au lieu de rentrer au coron, il etait alle a Montsou, gardant Bebert pour faire le guet, poussant Lydie a sonner chez les bourgeois, ou elle offrait les pissenlits. Il disait, experimente deja, que les filles vendaient ce qu'elles voulaient. Dans l'ardeur du negoce, le tas entier y avait passe; mais la gamine avait fait onze sous. Et, maintenant, les mains nettes, tous trois partageaient le gain. --C'est injuste! declara Bebert. Faut diviser en trois... Si tu gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun. --De quoi, injuste? repliqua Jeanlin furieux. J'en ai cueilli davantage, d'abord! L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une credulite qui le rendait continuellement victime. Plus age et plus fort, il se laissait meme gifler. Mais, cette fois, l'idee de tout cet argent l'excitait a la resistance. --N'est-ce pas? Lydie, il nous vole... S'il ne partage pas, nous le dirons a sa mere. Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez. --Repete un peu. C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez vendu la salade a maman... Et puis, bougre de bete, est-ce que je puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin... Voila chacun vos deux sous. Depechez-vous de les prendre ou je les recolle dans ma poche. Dompte, Bebert accepta les deux sous. Lydie, tremblante, n'avait rien dit, car elle eprouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de petite femme battue. Comme il lui tendait les deux sous, elle avanca la main avec un rire soumis. Mais il se ravisa brusquement. --Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout ca?... Ta mere te le chipera bien sur, si tu ne sais pas le cacher... Vaut mieux que je te le garde. Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas. Et les neuf sous disparurent. Pour lui fermer la bouche, il l'avait empoignee en riant, il se roulait avec elle sur le terri. C'etait sa petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derriere les cloisons, par les fentes des portes. Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient guere, trop jeunes, tatonnant, jouant, pendant des heures, a des jeux de petits chiens vicieux. Lui appelait ca <>; et, quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le tremblement delicieux de l'instinct, souvent fachee, mais cedant toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point. Comme Bebert n'etait pas admis a ces parties-la, et qu'il recevait une bourrade, des qu'il voulait tater de Lydie, il restait gene, travaille de colere et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont ils ne se genaient nullement en sa presence. Aussi n'avait-il qu'une idee, les effrayer, les deranger, en leur criant qu'on les voyait. --C'est foutu, v'la un homme qui regarde! Cette fois, il ne mentait pas, c'etait Etienne qui se decidait a continuer son chemin. Les enfants bondirent, se sauverent, et il passa, tournant le terri, suivant le canal, amuse de la belle peur de ces polissons. Sans doute, c'etait trop tot a leur age; mais quoi? ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait fallu les attacher, pour les tenir. Au fond cependant, Etienne devenait triste. Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples. Il arrivait a Requillart, et la, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les filles de Montsou rodaient avec leurs amoureux. C'etait le rendez-vous commun, le coin ecarte et desert, ou les herscheuses venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer sur le carin. Les palissades rompues ouvraient a chacun l'ancien carreau, change en un terrain vague, obstrue par les debris de deux hangars qui s'etaient ecroules, et par les carcasses des grands chevalets restes debout. Des berlines hors d'usage trainaient, d'anciens bois a moitie pourris entassaient des meules; tandis qu'une vegetation drue reconquerait ce coin de terre, s'etalait en herbe epaisse, jaillissait en jeunes arbres deja forts. Aussi chaque fille s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes, les galants les culbutaient sur les poutres, derriere les bois, dans les berlines. On se logeait quand meme, coudes a coudes, sans s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fut, autour de la machine eteinte, pres de ce puits las de degorger de la houille, une revanche de la creation, le libre amour qui, sous le coup de fouet de l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, a peine femmes. Pourtant, un gardien habitait la, le vieux Mouque, auquel la Compagnie abandonnait, presque sous le beffroi detruit, deux pieces, que la chute attendue des dernieres charpentes menacait d'un continuel ecrasement. Il avait meme du etayer une partie du plafond; et il y vivait tres bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la Mouquette dans l'autre. Comme les fenetres n'avaient plus une seule vitre, il s'etait decide a les boucher en clouant des planches: on ne voyait pas clair, mais il faisait chaud. Du reste, ce gardien ne gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait jamais des ruines de Requillart, dont on conservait seulement le puits pour servir de cheminee a un foyer, qui aerait la fosse voisine. Et c'etait ainsi que le pere Mouque achevait de vieillir, au milieu des amours. Des dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous les coins des decombres, non en galopine effarouchee et encore verte comme Lydie, mais en fille deja grasse, bonne pour des garcons barbus. Le pere n'avait rien a dire, car elle se montrait respectueuse, jamais elle n'introduisait un galant chez lui. Puis, il etait habitue a ces accidents-la. Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait, chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied, sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'etait pis, s'il voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons pour son lapin, a l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un a un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il devait se mefier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des sentiers. D'ailleurs, peu a peu, ces rencontres-la n'avaient plus derange personne, ni lui qui veillait simplement a ne pas tomber, ni les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'eloignant a petits pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature. Seulement, de meme qu'elles le connaissaient a cette heure, lui avait egalement fini par les connaitre, ainsi que l'on connait les pies polissonnes qui se debauchent dans les poiriers des jardins. Ah! cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait! Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se detournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des tenebres. Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa chambre. Ce n'etait pas que ca l'empechat de dormir, mais ils poussaient si fort, qu'a la longue ils degradaient le mur. Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le pere Bonnemort, qui, regulierement, avant son diner, faisait la meme promenade. Les deux anciens ne se parlaient guere, echangeaient a peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble. Mais cela les egayait, d'etre ainsi, de songer a de vieilles choses, qu'ils remachaient en commun, sans avoir besoin d'en causer. A Requillart, ils s'asseyaient sur une poutre, cote a cote, lachaient un mot, puis partaient pour leurs revasseries, le nez vers la terre. Sans doute, ils redevenaient jeunes. Autour d'eux, des galants troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient, une odeur chaude de filles montait, dans la fraicheur des herbes ecrasees. C'etait deja derriere la fosse, quarante-trois ans plus tot, que le pere Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si chetive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser a l'aise. Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tete, se quittaient enfin, souvent meme sans se dire bonsoir. Ce soir-la, toutefois, comme Etienne arrivait, le pere Bonnemort, qui se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait a Mouque: --Bonne nuit, vieux!... Dis donc, tu as connu la Roussie? Mouque resta un instant muet, dodelina des epaules, puis, en rentrant dans sa maison: --Bonne nuit, bonne nuit, vieux! Etienne, a son tour, vint s'asseoir sur la poutre. Sa tristesse augmentait, sans qu'il sut pourquoi. Le vieil homme, dont il regardait disparaitre le dos, lui rappelait son arrivee du matin, le flot de paroles que l'enervement du vent avait arrachees a ce silencieux. Que de misere! et toutes ces filles, ereintees de fatigue, qui etaient encore assez betes, le soir, pour fabriquer des petits, de la chair a travail et a souffrance! Jamais ca ne finirait, si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim. Est-ce qu'elles n'auraient pas du plutot se boucher le ventre, serrer les cuisses, ainsi qu'a l'approche du malheur? Peut-etre ne remuait-il confusement ces idees moroses que dans l'ennui d'etre seul, lorsque les autres, a cette heure, s'en allaient deux a deux prendre du plaisir. Le temps mou l'etouffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient sur ses mains fievreuses. Oui, toutes y passaient, c'etait plus fort que la raison. Justement, comme Etienne restait assis, immobile dans l'ombre, un couple qui descendait de Montsou le frola sans le voir, en s'engageant dans le terrain vague de Requillart. La fille, une pucelle bien sur, se debattait, resistait, avec des supplications basses, chuchotees; tandis que le garcon, muet, la poussait quand meme vers les tenebres d'un coin de hangar, demeure debout, sous lequel d'anciens cordages moisis s'entassaient. C'etaient Catherine et le grand Chaval. Mais Etienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualite, qui changeait le cours de ses reflexions. Pourquoi serait-il intervenu? lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment a etre bourrees d'abord. En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine etait allee a Montsou par le pave. Depuis l'age de dix ans, depuis qu'elle gagnait sa vie a la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la complete liberte des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne l'avait eue, a quinze ans, c'etait grace a l'eveil tardif de sa puberte, dont elle attendait encore la crise. Quand elle fut devant les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une blanchisseuse, ou elle etait certaine de trouver la Mouquette; car celle-ci vivait la, avec des femmes qui se payaient des tournees de cafe, du matin au soir. Mais elle eut un chagrin, la Mouquette, precisement, avait regale a son tour, si bien qu'elle ne put lui preter les dix sous promis. Pour la consoler, on lui offrit vainement un verre de cafe tout chaud. Elle ne voulut meme pas que sa camarade empruntat a une autre femme. Une pensee d'economie lui etait venue, une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur. Elle se hata de reprendre le chemin du coron, et elle etait aux dernieres maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de l'estaminet Piquette, l'appela. --Eh! Catherine, ou cours-tu si vite? C'etait le grand Chaval. Elle fut contrariee, non qu'il lui deplut, mais parce qu'elle n'etait pas en train de rire. --Entre donc boire quelque chose... Un petit verre de doux, veux-tu? Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez elle. Lui, s'etait avance, la suppliait a voix basse, au milieu de la rue. Son idee, depuis longtemps, etait de la decider a monter dans la chambre qu'il occupait au premier etage de l'estaminet Piquette, une belle chambre qui avait un grand lit, pour un menage. Il lui faisait donc peur, qu'elle refusait toujours. Elle, bonne fille, riait, disait qu'elle monterait la semaine ou les enfants ne poussent pas. Puis, d'une chose a une autre, elle en arriva, sans savoir comment, a parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter. --Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il. Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaillee au fond du gros desir d'avoir son ruban. L'idee d'un emprunt lui revint, elle finit par accepter, a la condition qu'elle lui rendrait ce qu'il depenserait pour elle. Cela les fit plaisanter de nouveau: il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui rendrait l'argent. Mais il y eut une autre difficulte, quand il parla d'aller chez Maigrat. --Non, pas chez Maigrat, maman me l'a defendu. --Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire ou l'on va!... C'est lui qui tient les plus beaux rubans de Montsou. Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et Catherine, comme deux galants qui achetent leur cadeau de noces, il devint tres rouge, il montra ses pieces de ruban bleu avec la rage d'un homme dont on se moque. Puis, les jeunes gens servis, il se planta sur la porte pour les regarder s'eloigner dans le crepuscule; et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque tous auraient du etre par terre, a lui lecher les pieds. Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine. Il marchait pres d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air. Elle s'apercut tout d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pave et qu'ils s'engageaient ensemble dans l'etroit chemin de Requillart. Mais elle n'eut pas le temps de se facher: deja, il la tenait a la taille, il l'etourdissait d'une caresse de mots continue. Etait-elle bete, d'avoir peur! est-ce qu'il voulait du mal a un petit mignon comme elle, aussi douce que de la soie, si tendre qu'il l'aurait mangee? Et il lui soufflait derriere l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la peau du corps. Elle, etouffee, ne trouvait rien a repondre. C'etait vrai, qu'il semblait l'aimer. Le samedi soir, apres avoir eteint la chandelle, elle s'etait justement demande ce qu'il arriverait, s'il la prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait reve qu'elle ne disait plus non, toute lache de plaisir. Pourquoi donc, a la meme idee, aujourd'hui, eprouvait-elle une repugnance et comme un regret? Pendant qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement, qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garcon entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupieres closes. Brusquement, Catherine regarda autour d'elle. Chaval l'avait conduite dans les decombres de Requillart, et elle eut un recul frissonnant devant les tenebres du hangar effondre. --Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi! La peur du male l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un instinct de defense, meme lorsque les filles veulent bien, et qu'elles sentent l'approche conquerante de l'homme. Sa virginite, qui n'avait rien a apprendre pourtant, s'epouvantait, comme a la menace d'un coup, d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue. --Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune... Vrai! plus tard, quand je serai faite au moins. Il grogna sourdement: --Bete! rien a craindre alors... Qu'est-ce que ca te fiche? Mais il ne parla pas davantage. Il l'avait empoignee solidement, il la jetait sous le hangar. Et elle tomba a la renverse sur les vieux cordages, elle cessa de se defendre, subissant le male avant l'age, avec cette soumission hereditaire, qui, des l'enfance, culbutait en plein vent les filles de sa race. Ses begaiements effrayes s'eteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme. Etienne, cependant, avait ecoute, sans bouger. Encore une qui faisait le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comedie, il se leva, envahi d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse ou montait de la colere. Il ne se genait plus, il enjambait les poutres, car ces deux-la etaient bien trop occupes a cette heure, pour se deranger. Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la route, de voir, en se tournant, qu'ils etaient debout deja et qu'ils paraissaient, comme lui, revenir vers le coron. L'homme avait repris la fille a la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui parlant toujours dans le cou; et c'etait elle qui semblait pressee, qui voulait rentrer vite, l'air fache surtout du retard. Alors, Etienne fut tourmente d'une envie, celle de voir leurs figures. C'etait imbecile, il hata le pas pour ne point y ceder. Mais ses pieds se ralentissaient d'eux-memes, il finit, au premier reverbere, par se cacher dans l'ombre. Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut au passage Catherine et le grand Chaval. Il hesitait d'abord: etait-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce bonnet? etait-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tete serree dans le beguin de toile? Voila pourquoi elle avait pu le froler, sans qu'il la devinat. Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses yeux, la limpidite verdatre de cette eau de source, si claire et si profonde. Quelle catin! et il eprouvait un furieux besoin de se venger d'elle, sans motif, en la meprisant. D'ailleurs, ca ne lui allait pas d'etre en fille: elle etait affreuse. Lentement, Catherine et Chaval etaient passes. Ils ne se savaient point guettes de la sorte, lui la retenait pour la baiser derriere l'oreille, tandis qu'elle recommencait a s'attarder sous les caresses, qui la faisaient rire. Reste en arriere, Etienne etait bien oblige de les suivre, irrite de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand meme a ces choses dont la vue l'exasperait. C'etait donc vrai, ce qu'elle lui avait jure le matin: elle n'etait encore la maitresse de personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'etait prive d'elle pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser prendre sous le nez, qui avait pousse la betise jusqu'a s'egayer salement a les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il aurait mange cet homme, dans un de ces besoins de tuer ou il voyait rouge. Pendant une demi-heure, la promenade dura. Lorsque Chaval et Catherine approcherent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche, ils s'arreterent deux fois au bord du canal, trois fois le long du terri, tres gais maintenant, s'amusant a de petits jeux tendres. Etienne devait s'arreter lui aussi, faire les memes stations, de peur d'etre apercu. Il s'efforcait de n'avoir plus qu'un regret brutal: ca lui apprendrait a menager les filles, par bonne education. Puis, apres le Voreux, libre enfin d'aller diner chez Rasseneur, il continua de les suivre, il les accompagna au coron, demeura la, debout dans l'ombre, pendant un quart d'heure, a attendre que Chaval laissat Catherine rentrer chez elle. Et, lorsqu'il fut bien sur qu'ils n'etaient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa tres loin sur la route de Marchiennes, pietinant, ne songeant a rien, trop etouffe et trop triste pour s'enfermer dans une chambre. Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, Etienne retraversa le coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait etre debout le matin, a quatre heures. Le village dormait deja, tout noir dans la nuit. Pas une lueur ne glissait des persiennes closes, les longues facades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes qui ronflent. Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides. C'etait la fin de la journee, l'ecrasement des travailleurs tombant de la table au lit, assommes de fatigue et de nourriture. Chez Rasseneur, dans la salle eclairee, un machineur et deux ouvriers du jour buvaient des chopes. Mais, avant de rentrer, Etienne s'arreta, jeta un dernier regard aux tenebres. Il retrouvait la meme immensite noire que le matin, lorsqu'il etait arrive par le grand vent. Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bete mauvaise, vague, pique de quelques lueurs de lanterne. Les trois brasiers du terri brulaient en l'air, pareils a des lunes sanglantes, detachant par instants les silhouettes demesurees du pere Bonnemort et de son cheval jaune. Et, au-dela, dans la plaine rase, l'ombre avait tout submerge, Montsou, Marchiennes, la foret de Vandame, la vaste mer de betteraves et de ble, ou ne luisaient plus, comme des phares lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges des fours a coke. Peu a peu, la nuit se noyait, la pluie tombait maintenant, lente, continue, abimant ce neant au fond de son ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore, la respiration grosse et lente de la machine d'epuisement, qui jour et nuit soufflait. Troisieme partie I Le lendemain, les jours suivants, Etienne reprit son travail a la fosse. Il s'accoutumait, son existence se reglait sur cette besogne et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au debut. Une seule aventure coupa la monotonie de la premiere quinzaine, une fievre ephemere qui le tint quarante-huit heures au lit, les membres brises, la tete brulante, revassant, dans un demi-delire, qu'il poussait sa berline au fond d'une voie trop etroite, ou son corps ne pouvait passer. C'etait simplement la courbature de l'apprentissage, un exces de fatigue dont il se remit tout de suite. Et les jours succedaient aux jours, des semaines, des mois s'ecoulerent. Maintenant, comme les camarades, il se levait a trois heures, buvait le cafe, emportait la double tartine que madame Rasseneur lui preparait des la veille. Regulierement, en se rendant le matin a la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort qui allait se coucher, et en sortant l'apres-midi, il se croisait avec Bouteloup qui arrivait prendre sa tache. Il avait le beguin, la culotte, la veste de toile, il grelottait et il se chauffait le dos a la baraque, devant le grand feu. Puis venait l'attente, pieds nus, a la recette, traversee de furieux courants d'air. Mais la machine, dont les gros membres d'acier, etoiles de cuivre, luisaient la-haut, dans l'ombre, ne le preoccupait plus, ni les cables qui filaient d'une aile noire et muette d'oiseau nocturne, ni les cages emergeant et plongeant sans cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres cries, des berlines ebranlant les dalles de fonte. Sa lampe brulait mal, ce sacre lampiste n'avait pas du la nettoyer; et il ne se degourdissait que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur qui sonnaient sur le derriere des filles. La cage se decrochait, tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournat seulement la tete pour voir fuir le jour. Jamais il ne songeait a une chute possible, il se retrouvait chez lui a mesure qu'il descendait dans les tenebres, sous la pluie battante. En bas, a l'accrochage, lorsque Pierron les avait deballes, de son air de douceur cafarde, c'etait toujours le meme pietinement de troupeau, les chantiers s'en allant chacun a sa taille, d'un pas trainard. Lui, desormais, connaissait les galeries de la mine mieux que les rues de Montsou, savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, eviter ailleurs une flaque d'eau. Il avait pris une telle habitude de ces deux kilometres sous terre, qu'il les aurait faits sans lampe, les mains dans les poches. Et, toutes les fois, les memes rencontres se produisaient, un porion eclairant au passage la face des ouvriers, le pere Mouque amenant un cheval, Bebert conduisant Bataille qui s'ebrouait, Jeanlin courant derriere le train pour refermer les portes d'aerage, et la grosse Mouquette, et la maigre Lydie poussant leurs berlines. A la longue, Etienne souffrait aussi beaucoup moins de l'humidite et de l'etouffement de la taille. La cheminee lui semblait tres commode pour monter, comme s'il eut fondu et qu'il put passer par des fentes, ou il n'aurait point risque une main jadis. Il respirait sans malaise les poussieres du charbon, voyait clair dans la nuit, suait tranquille, fait a la sensation d'avoir du matin au soir ses vetements trempes sur le corps. Du reste, il ne depensait plus maladroitement ses forces, une adresse lui etait venue, si rapide, qu'elle etonnait le chantier. Au bout de trois semaines, on le citait parmi les bons herscheurs de la fosse: pas un ne roulait sa berline jusqu'au plan incline, d'un train plus vif, ni ne l'emballait ensuite, avec autant de correction. Sa petite taille lui permettait de se glisser partout, et ses bras avaient beau etre fins et blancs comme ceux d'une femme, ils paraissaient en fer sous la peau delicate, tellement ils menaient rudement la besogne. Jamais il ne se plaignait, par fierte sans doute, meme quand il ralait de fatigue. On ne lui reprochait que de ne pas comprendre la plaisanterie, tout de suite fache, des qu'on voulait taper sur lui. Au demeurant, il etait accepte, regarde comme un vrai mineur, dans cet ecrasement de l'habitude qui le reduisait un peu chaque jour a une fonction de machine. Maheu surtout se prenait d'amitie pour Etienne, car il avait le respect de l'ouvrage bien fait. Puis, ainsi que les autres, il sentait que ce garcon avait une instruction superieure a la sienne: il le voyait lire, ecrire, dessiner des bouts de plan, il l'entendait causer de choses dont, lui, ignorait jusqu'a l'existence. Cela ne l'etonnait pas, les houilleurs sont de rudes hommes qui ont la tete plus dure que les machineurs; mais il etait surpris du courage de ce petit-la, de la facon gaillarde dont il avait mordu au charbon, pour ne pas crever de faim. C'etait le premier ouvrier de rencontre qui s'acclimatait si promptement. Aussi, lorsque l'abattage pressait et qu'il ne voulait pas deranger un haveur, chargeait-il le jeune homme du boisage, certain de la proprete et de la solidite du travail. Les chefs le tracassaient toujours sur cette maudite question des bois, il craignait a chaque heure de voir apparaitre l'ingenieur Negrel, suivi de Dansaert, criant, discutant, faisant tout recommencer; et il avait remarque que le boisage de son herscheur satisfaisait ces messieurs davantage, malgre leurs airs de n'etre jamais contents et de repeter que la Compagnie, un jour ou l'autre, prendrait une mesure radicale. Les choses trainaient, un sourd mecontentement fermentait dans la fosse, Maheu lui-meme, si calme, finissait par fermer les poings. Il y avait eu d'abord une rivalite entre Zacharie et Etienne. Un soir, ils s'etaient menaces d'une paire de gifles. Mais le premier, brave garcon et se moquant de ce qui n'etait pas son plaisir, tout de suite apaise par l'offre amicale d'une chope, avait du s'incliner bientot devant la superiorite du nouveau venu. Levaque, lui aussi, faisait bon visage maintenant, causait politique avec le herscheur, qui avait, disait-il, ses idees. Et, parmi les hommes du marchandage, celui-ci ne sentait plus une hostilite sourde que chez le grand Chaval, non pas qu'ils parussent se bouder, car ils etaient devenus camarades au contraire; seulement, leurs regards se mangeaient, quand ils plaisantaient ensemble. Catherine, entre eux, avait repris son train de fille lasse et resignee, pliant le dos, poussant sa berline, gentille toujours pour son compagnon de roulage qui l'aidait a son tour, soumise d'autre part aux volontes de son amant dont elle subissait ouvertement les caresses. C'etait une situation acceptee, un menage reconnu sur lequel la famille elle-meme fermait les yeux, a ce point que Chaval emmenait chaque soir la herscheuse derriere le terri, puis la ramenait jusqu'a la porte de ses parents, ou il l'embrassait une derniere fois, devant tout le coron. Etienne, qui croyait en avoir pris son parti, la taquinait souvent avec ces promenades, lachant pour rire des mots crus, comme on en lache entre garcons et filles, au fond des tailles; et elle repondait sur le meme ton, disait par cranerie ce que son galant lui avait fait, troublee cependant et palissante, lorsque les yeux du jeune homme rencontraient les siens. Tous les deux detournaient la tete, restaient parfois une heure sans se parler, avec l'air de se hair pour des choses enterrees en eux, et sur lesquelles ils ne s'expliquaient point. Le printemps etait venu. Etienne, un jour, au sortir du puits, avait recu a la face cette bouffee tiede d'avril, une bonne odeur de terre jeune, de verdure tendre, de grand air pur; et, maintenant, a chaque sortie, le printemps sentait meilleur et le chauffait davantage, apres ses dix heures de travail dans l'eternel hiver du fond, au milieu de ces tenebres humides que jamais ne dissipait aucun ete. Les jours s'allongeaient encore, il avait fini, en mai, par descendre au soleil levant, lorsque le ciel vermeil eclairait le Voreux d'une poussiere d'aurore, ou la vapeur blanche des echappements montait toute rose. On ne grelottait plus, une haleine tiede soufflait des lointains de la plaine, pendant que les alouettes, tres haut, chantaient. Puis, a trois heures, il avait l'eblouissement du soleil devenu brulant, incendiant l'horizon, rougissant les briques sous la crasse du charbon. En juin, les bles etaient grands deja, d'un vert bleu qui tranchait sur le vert noir des betteraves. C'etait une mer sans fin, ondulante au moindre vent, qu'il voyait s'etaler et croitre de jour en jour, surpris parfois comme s'il la trouvait le soir plus enflee de verdure que le matin. Les peupliers du canal s'empanachaient de feuilles. Des herbes envahissaient le terri, des fleurs couvraient les pres, toute une vie germait, jaillissait de cette terre, pendant qu'il geignait sous elle, la-bas, de misere et de fatigue. Maintenant, lorsque Etienne se promenait, le soir, ce n'etait plus derriere le terri qu'il effarouchait des amoureux. Il suivait leurs sillages dans les bles, il devinait leurs nids d'oiseaux paillards, aux remous des epis jaunissants et des grands coquelicots rouges. Zacharie et Philomene y retournaient par une habitude de vieux menage; la mere Brule, toujours aux trousses de Lydie, la denichait a chaque instant avec Jeanlin, terres si profondement ensemble, qu'il fallait mettre le pied sur eux pour les decider a s'envoler; et, quant a la Mouquette, elle gitait partout, on ne pouvait traverser un champ, sans voir sa tete plonger, tandis que ses pieds seuls surnageaient, dans des culbutes a pleine echine. Mais tous ceux-la etaient bien libres, le jeune homme ne trouvait ca coupable que les soirs ou il rencontrait Catherine et Chaval. Deux fois, il les vit, a son approche, s'abattre au milieu d'une piece, dont les tiges immobiles resterent mortes ensuite. Une autre fois, comme il suivait un etroit chemin, les yeux clairs de Catherine lui apparurent au ras des bles, puis se noyerent. Alors, la plaine immense lui semblait trop petite, il preferait passer la soiree chez Rasseneur, a l'Avantage. --Madame Rasseneur, donnez-moi une chope... Non, je ne sortirai pas ce soir, j'ai les jambes cassees. Et il se tournait vers un camarade, qui se tenait d'habitude assis a la table du fond, la tete contre le mur. --Souvarine, tu n'en prends pas une? --Merci, rien du tout. Etienne avait fait la connaissance de Souvarine, en vivant la, cote a cote. C'etait un machineur du Voreux, qui occupait en haut la chambre meublee, voisine de la sienne. Il devait avoir une trentaine d'annees, mince, blond, avec une figure fine, encadree de grands cheveux et d'une barbe legere. Ses dents blanches et pointues, sa bouche et son nez minces, le rose de son teint, lui donnaient un air de fille, un air de douceur entetee, que le reflet gris de ses yeux d'acier ensauvageait par eclairs. Dans sa chambre d'ouvrier pauvre, il n'avait qu'une caisse de papiers et de livres. Il etait Russe, ne parlait jamais de lui, laissait courir des legendes sur son compte. Les houilleurs, tres defiants devant les etrangers, le flairant d'une autre classe a ses mains petites de bourgeois, avaient d'abord imagine une aventure, un assassinat dont il fuyait le chatiment. Puis, il s'etait montre si fraternel pour eux, sans fierte, distribuant a la marmaille du coron tous les sous de ses poches, qu'ils l'acceptaient a cette heure, rassures par le mot de refugie politique qui circulait, mot vague ou ils voyaient une excuse, meme au crime, et comme une camaraderie de souffrance. Les premieres semaines, Etienne l'avait trouve d'une reserve farouche. Aussi ne connut-il son histoire que plus tard. Souvarine etait le dernier-ne d'une famille noble du gouvernement de Toula. A Saint-Petersbourg, ou il faisait sa medecine, la passion socialiste qui emportait alors toute la jeunesse russe l'avait decide a apprendre un metier manuel, celui de mecanicien, pour se meler au peuple, pour le connaitre et l'aider en frere. Et c'etait de ce metier qu'il vivait maintenant, apres s'etre enfui a la suite d'un attentat manque contre la vie de l'empereur: pendant un mois, il avait vecu dans la cave d'un fruitier, creusant une mine au travers de la rue, chargeant des bombes, sous la continuelle menace de sauter avec la maison. Renie par sa famille, sans argent, mis comme etranger a l'index des ateliers francais qui voyaient en lui un espion, il mourait de faim, lorsque la Compagnie de Montsou l'avait enfin embauche, dans une heure de presse. Depuis un an, il y travaillait en bon ouvrier, sobre, silencieux, faisant une semaine le service de jour et une semaine le service de nuit, si exact, que les chefs le citaient en exemple. --Tu n'as donc jamais soif? lui demandait Etienne en riant. Et il repondait de sa voix douce, presque sans accent: --J'ai soif quand je mange. Son compagnon le plaisantait aussi sur les filles, jurait l'avoir vu avec une herscheuse dans les bles, du cote des Bas-de-Soie. Alors, il haussait les epaules, plein d'une indifference tranquille. Une herscheuse, pour quoi faire? La femme etait pour lui un garcon, un camarade, quand elle avait la fraternite et le courage d'un homme. Autrement, a quoi bon se mettre au coeur une lachete possible? Ni femme, ni ami, il ne voulait aucun lien, il etait libre de son sang et du sang des autres. Chaque soir, vers neuf heures, lorsque le cabaret se vidait, Etienne restait ainsi a causer avec Souvarine. Lui buvait sa biere a petits coups, le machineur fumait de continuelles cigarettes, dont le tabac avait, a la longue, roussi ses doigts minces. Ses yeux vagues de mystique suivaient la fumee au travers d'un reve; sa main gauche, pour s'occuper, tatonnante et nerveuse, cherchait dans le vide; et il finissait, d'habitude, par installer sur ses genoux un lapin familier, une grosse mere toujours pleine, qui vivait lachee en liberte, dans la maison. Cette lapine, qu'il avait lui-meme appelee Pologne, s'etait mise a l'adorer, venait flairer son pantalon, se dressait, le grattait de ses pattes, jusqu'a ce qu'il l'eut prise comme un enfant. Puis, tassee contre lui, les oreilles rabattues, elle fermait les yeux; tandis que, sans se lasser, d'un geste de caresse inconscient, il passait la main sur la soie grise de son poil, l'air calme par cette douceur tiede et vivante. --Vous savez, dit un soir Etienne, j'ai recu une lettre de Pluchart. Il n'y avait plus la que Rasseneur. Le dernier client etait parti, rentrant au coron qui se couchait. --Ah! s'ecria le cabaretier, debout devant ses deux locataires. Ou en est-il, Pluchart? Etienne, depuis deux mois, entretenait une correspondance suivie avec le mecanicien de Lille, auquel il avait eu l'idee d'apprendre son embauchement a Montsou, et qui maintenant l'endoctrinait, frappe de la propagande qu'il pouvait faire au milieu des mineurs. --Il en est, que l'association en question marche tres bien. On adhere de tous les cotes, parait-il. --Qu'est-ce que tu en dis, toi, de leur societe? demanda Rasseneur a Souvarine. Celui-ci, qui grattait tendrement la tete de Pologne, souffla un jet de fumee, en murmurant de son air tranquille: --Encore des betises! Mais Etienne s'enflammait. Toute une predisposition de revolte le jetait a la lutte du travail contre le capital, dans les illusions premieres de son ignorance. C'etait de l'Association internationale des travailleurs qu'il s'agissait, de cette fameuse Internationale qui venait de se creer a Londres. N'y avait-il pas la un effort superbe, une campagne ou la justice allait enfin triompher? Plus de frontieres, les travailleurs du monde entier se levant, s'unissant, pour assurer a l'ouvrier le pain qu'il gagne. Et quelle organisation simple et grande: en bas, la section, qui represente la commune; puis, la federation, qui groupe les sections d'une meme province; puis, la nation, et au-dessus, enfin, l'humanite, incarnee dans un Conseil general, ou chaque nation etait representee par un secretaire correspondant. Avant six mois, on aurait conquis la terre, on dicterait des lois aux patrons, s'ils faisaient les mechants. --Des betises! repeta Souvarine. Votre Karl Marx en est encore a vouloir laisser agir les forces naturelles. Pas de politique, pas de conspiration, n'est-ce pas? tout au grand jour, et uniquement pour la hausse des salaires... Fichez-moi donc la paix, avec votre evolution! Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-etre en repoussera-t-il un meilleur. Etienne se mit a rire. Il n'entendait pas toujours les paroles de son camarade, cette theorie de la destruction lui semblait une pose. Rasseneur, encore plus pratique, et d'un bon sens d'homme etabli, ne daigna pas se facher. Il voulait seulement preciser les choses. --Alors, quoi? tu vas tenter de creer une section a Montsou? C'etait ce que desirait Pluchart, qui etait secretaire de la Federation du Nord. Il insistait particulierement sur les services que l'Association rendrait aux mineurs, s'ils se mettaient un jour en greve. Etienne, justement, croyait la greve prochaine: l'affaire des bois finirait mal, il ne fallait plus qu'une exigence de la Compagnie pour revolter toutes les fosses. --L'embetant, c'est les cotisations, declara Rasseneur d'un ton judicieux. Cinquante centimes par an pour le fonds general, deux francs pour la section, ca n'a l'air de rien, et je parie que beaucoup refuseront de les donner. --D'autant plus, ajouta Etienne, qu'on devrait d'abord creer ici une caisse de prevoyance, dont nous ferions a l'occasion une caisse de resistance... N'importe, il est temps de songer a ces choses. Moi, je suis pret, si les autres sont prets. Il y eut un silence. La lampe a petrole fumait sur le comptoir. Par la porte grande ouverte, on entendait distinctement la pelle d'un chauffeur du Voreux chargeant un foyer de la machine. --Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui etait entree et qui ecoutait d'un air sombre, comme grandie dans son eternelle robe noire. Si je vous disais que j'ai paye les oeufs vingt-deux sous... Il faudra que ca pete. Les trois hommes, cette fois, furent du meme avis. Ils parlaient l'un apres l'autre, d'une voix desolee, et les doleances commencerent. L'ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la revolution n'avait fait qu'aggraver ses miseres, c'etaient les bourgeois qui s'engraissaient depuis 89, si goulument, qu'ils ne lui laissaient meme pas le fond des plats a torcher. Qu'on dise un peu si les travailleurs avaient eu leur part raisonnable, dans l'extraordinaire accroissement de la richesse et du bien-etre, depuis cent ans? On s'etait fichu d'eux en les declarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se privaient guere. Ca ne mettait pas du pain dans la huche, de voter pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux miserables qu'a leurs vieilles bottes. Non, d'une facon ou d'une autre, il fallait en finir, que ce fut gentiment, par des lois, par une entente de bonne amitie, ou que ce fut en sauvages, en brulant tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient surement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siecle ne pouvait s'achever sans qu'il y eut une autre revolution, celle des ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la societe du haut en bas, et qui la rebatirait avec plus de proprete et de justice. --Il faut que ca pete, repeta energiquement madame Rasseneur. --Oui, oui, crierent-ils tous les trois, il faut que ca pete. Souvarine flattait maintenant les oreilles de Pologne, dont le nez se frisait de plaisir. Il dit a demi-voix, les yeux perdus, comme pour lui-meme: --Augmenter le salaire, est-ce qu'on peut? Il est fixe par la loi d'airain a la plus petite somme indispensable, juste le necessaire pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants... S'il tombe trop bas, les ouvriers crevent, et la demande de nouveaux hommes le fait remonter. S'il monte trop haut, l'offre trop grande le fait baisser... C'est l'equilibre des ventres vides, la condamnation perpetuelle au bagne de la faim. Quand il s'oubliait de la sorte, abordant des sujets de socialiste instruit, Etienne et Rasseneur demeuraient inquiets, troubles par ses affirmations desolantes, auxquelles ils ne savaient que repondre. --Entendez-vous! reprit-il avec son calme habituel, en les regardant, il faut tout detruire, ou la faim repoussera. Oui! l'anarchie, plus rien, la terre lavee par le sang, purifiee par l'incendie!... On verra ensuite. --Monsieur a bien raison, declara madame Rasseneur, qui, dans ses violences revolutionnaires, se montrait d'une grande politesse. Etienne, desespere de son ignorance, ne voulut pas discuter davantage. Il se leva, en disant: --Allons nous coucher. Tout ca ne m'empechera pas de me lever a trois heures. Deja Souvarine, apres avoir souffle le bout de cigarette colle a ses levres, prenait delicatement la grosse lapine sous le ventre, pour la poser a terre. Rasseneur fermait la maison. Ils se separerent en silence, les oreilles bourdonnantes, la tete comme enflee des questions graves qu'ils remuaient. Et, chaque soir, c'etaient des conversations semblables, dans la salle nue, autour de l'unique chope qu'Etienne mettait une heure a vider. Un fonds d'idees obscures, endormies en lui, s'agitait, s'elargissait. Devore surtout du besoin de savoir, il avait hesite longtemps a emprunter des livres a son voisin, qui malheureusement ne possedait guere que des ouvrages allemands et russes. Enfin, il s'etait fait preter un livre francais sur les Societes cooperatives, encore des betises, disait Souvarine; et il lisait aussi regulierement un journal que ce dernier recevait, _Le Combat_, feuille anarchiste publiee a Geneve. D'ailleurs, malgre leurs rapports quotidiens, il le trouvait toujours aussi ferme, avec son air de camper dans la vie, sans interets, ni sentiments, ni biens d'aucune sorte. Ce fut vers les premiers jours de juillet que la situation d'Etienne s'ameliora. Au milieu de cette vie monotone, sans cesse recommencante de la mine, un accident s'etait produit: les chantiers de la veine Guillaume venaient de tomber sur un brouillage, toute une perturbation dans la couche, qui annoncait certainement l'approche d'une faille; et, en effet, on avait bientot rencontre cette faille, que les ingenieurs, malgre leur grande connaissance du terrain, ignoraient encore. Cela bouleversait la fosse, on ne causait que de la veine disparue, glissee sans doute plus bas, de l'autre cote de la faille. Les vieux mineurs ouvraient deja les narines, comme de bons chiens lances a la chasse de la houille. Mais, en attendant, les chantiers ne pouvaient rester les bras croises, et des affiches annoncerent que la Compagnie allait mettre aux encheres de nouveaux marchandages. Maheu, un jour, a la sortie, accompagna Etienne et lui offrit d'entrer comme haveur dans son marchandage, a la place de Levaque passe a un autre chantier. L'affaire etait deja arrangee avec le maitre-porion et l'ingenieur, qui se montraient tres contents du jeune homme. Aussi Etienne n'eut-il qu'a accepter ce rapide avancement, heureux de l'estime croissante ou Maheu le tenait. Des le soir, ils retournerent ensemble a la fosse prendre connaissance des affiches. Les tailles mises aux encheres se trouvaient a la veine Filonniere, dans la galerie nord du Voreux. Elles semblaient peu avantageuses, le mineur hochait la tete a la lecture que le jeune homme lui faisait des conditions. En effet, le lendemain, quand ils furent descendus et qu'il l'eut emmene visiter la veine, il lui fit remarquer l'eloignement de l'accrochage, la nature ebouleuse du terrain, le peu d'epaisseur et la durete du charbon. Pourtant, si l'on voulait manger, il fallait travailler. Aussi, le dimanche suivant, allerent-ils aux encheres, qui avaient lieu dans la baraque, et que l'ingenieur de la fosse, assiste du maitre-porion, presidait, en l'absence de l'ingenieur divisionnaire. Cinq a six cents charbonniers se trouvaient la, en face de la petite estrade, plantee dans un coin; et les adjudications marchaient d'un tel train, qu'on entendait seulement un sourd tumulte de voix, des chiffres cries, etouffes par d'autres chiffres. Un instant, Maheu eut peur de ne pouvoir obtenir un des quarante marchandages offerts par la Compagnie. Tous les concurrents baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du chomage. L'ingenieur Negrel ne se pressait pas devant cet acharnement, laissait tomber les encheres aux plus bas chiffres possibles, tandis que Dansaert, desireux de hater encore les choses, mentait sur l'excellence des marches. Il fallut que Maheu, pour avoir ses cinquante metres d'avancement, luttat contre un camarade, qui s'obstinait, lui aussi; a tour de role, ils retiraient chacun un centime de la berline; et, s'il demeura vainqueur, ce fut en abaissant tellement le salaire, que le porion Richomme, debout derriere lui, se fachait entre ses dents, le poussait du coude, en grognant avec colere que jamais il ne s'en tirerait, a ce prix-la. Quand ils sortirent, Etienne jurait. Et il eclata devant Chaval, qui revenait des bles en compagnie de Catherine, flanant, pendant que le beau-pere s'occupait des affaires serieuses. --Nom de Dieu! cria-t-il, en voila un egorgement!... Alors, aujourd'hui, c'est l'ouvrier qu'on force a manger l'ouvrier! Chaval s'emporta; jamais il n'aurait baisse, lui! Et Zacharie, venu par curiosite, declara que c'etait degoutant. Mais Etienne les fit taire d'un geste de sourde violence. --Ca finira, nous serons les maitres, un jour! Maheu, reste muet depuis les encheres, parut s'eveiller. Il repeta: --Les maitres... Ah! foutu sort! ce ne serait pas trop tot! II C'etait le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de Montsou. Des le samedi soir, les bonnes menageres du coron avaient lave leur salle a grande eau, un deluge, des seaux jetes a la volee sur les dalles et contre les murs; et le sol n'etait pas encore sec, malgre le sable blanc dont on le semait, tout un luxe couteux pour ces bourses de pauvre. Cependant, la journee s'annoncait tres chaude, un de ces lourds ciels, ecrasants d'orage, qui etouffent en ete les campagnes du Nord, plates et nues, a l'infini. Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu. Tandis que le pere, a partir de cinq heures, s'enrageait au lit, s'habillait quand meme, les enfants faisaient jusqu'a neuf heures la grasse matinee. Ce jour-la, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit par revenir manger une tartine tout seul, en attendant. Il passa ainsi la matinee, sans trop savoir a quoi: il raccommoda le baquet qui fuyait, colla sous le coucou un portrait du prince imperial qu'on avait donne aux petits. Cependant, les autres descendaient un a un, le pere Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la mere et Alzire s'etaient mises tout de suite a la cuisine. Catherine parut, poussant devant elle Lenore et Henri qu'elle venait d'habiller; et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des pommes de terre, emplissait deja la maison, lorsque Zacharie et Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, baillant encore. Du reste, le coron etait en l'air, allume par la fete, dans le coup de feu du diner, qu'on hatait pour filer en bandes a Montsou. Des troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise trainaient des savates, avec le dehanchement paresseux des jours de repos. Les fenetres et les portes, grandes ouvertes au beau temps, laissaient voir la file des salles, toutes debordantes, en gestes et en cris, du grouillement des familles. Et, d'un bout a l'autre des facades, ca sentait le lapin, un parfum de cuisine riche, qui combattait ce jour-la l'odeur inveteree de l'oignon frit. Les Maheu dinerent a midi sonnant. Ils ne menaient pas grand vacarme, au milieu des bavardages de porte a porte, des voisinages melant les femmes, dans un continuel remous d'appels, de reponses, d'objets pretes, de mioches chasses ou ramenes d'une claque. D'ailleurs, ils etaient en froid depuis trois semaines avec leurs voisins, les Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomene. Les hommes se voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connaitre. Cette brouille avait resserre les rapports avec la Pierronne. Seulement, la Pierronne, laissant a sa mere Pierron et Lydie, etait partie de grand matin pour passer la journee chez une cousine, a Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la cousine: elle avait des moustaches, elle etait maitre-porion au Voreux. La Maheude declara que ce n'etait guere propre, de lacher sa famille, un dimanche de ducasse. Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin depuis un mois, les Maheu avaient une soupe grasse et le boeuf. La paie de quinzaine etait justement tombee la veille. Ils ne se souvenaient pas d'un pareil regal. Meme a la derniere Sainte-Barbe, cette fete des mineurs ou ils ne font rien de trois jours, le lapin n'avait pas ete si gras ni si tendre. Aussi les dix paires de machoires, depuis la petite Estelle dont les dents commencaient a pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes, travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-memes disparaissaient. C'etait bon, la viande; mais ils la digeraient mal, ils en voyaient trop rarement. Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli pour le soir. On ajouterait des tartines, si l'on avait faim. Ce fut Jeanlin qui disparut le premier. Bebert l'attendait, derriere l'ecole. Et ils roderent longtemps avant de debaucher Lydie, que la Brule voulait retenir pres d'elle, decidee a ne pas sortir. Quand elle s'apercut de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras maigres, pendant que Pierron, ennuye de ce tapage, s'en allait flaner tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant que sa femme, elle aussi, a du plaisir. Le vieux Bonnemort partit ensuite, et Maheu se decida a prendre l'air, apres avoir demande a la Maheude si elle le rejoindrait, la-bas. Non, elle ne pouvait guere, c'etait une vraie corvee, avec les petits; peut-etre que oui tout de meme, elle reflechirait, on se retrouverait toujours. Lorsqu'il fut dehors, il hesita, puis il entra chez les voisins, pour voir si Levaque etait pret. Mais il trouva Zacharie qui attendait Philomene; et la Levaque venait d'entamer l'eternel sujet du mariage, criait qu'on se fichait d'elle, qu'elle aurait une derniere explication avec la Maheude. Etait-ce une existence, de garder les enfants sans pere de sa fille, lorsque celle-ci roulait avec son amoureux? Philomene ayant tranquillement fini de mettre son bonnet, Zacharie l'emmena, en repetant que lui voulait bien, si sa mere voulait. Du reste, Levaque avait deja file, Maheu renvoya aussi la voisine a sa femme et se hata de sortir. Bouteloup, qui achevait un morceau de fromage, les deux coudes sur la table, refusa obstinement l'offre amicale d'une chope. Il restait a la maison, en bon mari. Peu a peu, cependant, le coron se vidait, tous les hommes s'en allaient les uns derriere les autres; tandis que les filles, guettant sur les portes, partaient du cote oppose, au bras de leurs galants. Comme son pere tournait le coin de l'eglise, Catherine, qui apercut Chaval, se hata de le rejoindre, pour prendre avec lui la route de Montsou. Et la mere demeuree seule, au milieu des enfants debandes, ne trouvait pas la force de quitter sa chaise, se versait un second verre de cafe brulant, qu'elle buvait a petits coups. Dans le coron, il n'y avait plus que les femmes, s'invitant, achevant d'egoutter les cafetieres, autour des tables encore chaudes et grasses du diner. Maheu flairait que Levaque etait a l'Avantage, et il descendit chez Rasseneur, sans hate. En effet, derriere le debit, dans le jardin etroit ferme d'une haie, Levaque faisait une partie de quilles avec des camarades. Debout, ne jouant pas, le pere Bonnemort et le vieux Mouque suivaient la boule, tellement absorbes, qu'ils oubliaient meme de se pousser du coude. Un soleil ardent tapait d'aplomb, il n'y avait qu'une raie d'ombre, le long du cabaret; et Etienne etait la, buvant sa chope devant une table, ennuye de ce que Souvarine venait de le lacher pour monter dans sa chambre. Presque tous les dimanches, le machineur s'enfermait, ecrivait ou lisait. --Joues-tu? demanda Levaque a Maheu. Mais celui-ci refusa. Il avait trop chaud, il crevait deja de soif. --Rasseneur! appela Etienne. Apporte donc une chope. Et, se retournant vers Maheu: --Tu sais, c'est moi qui paie. Maintenant, tous se tutoyaient. Rasseneur ne se pressait guere, il fallut l'appeler a trois reprises; et ce fut madame Rasseneur qui apporta de la biere tiede. Le jeune homme avait baisse la voix pour se plaindre de la maison: des braves gens sans doute, des gens dont les idees etaient bonnes; seulement, la biere ne valait rien, et des soupes execrables! Dix fois deja, il aurait change de pension, s'il n'avait pas recule devant la course de Montsou. Un jour ou l'autre, il finirait par chercher au coron une famille. --Bien sur, repetait Maheu de sa voix lente, bien sur, tu serais mieux dans une famille. Mais des cris eclaterent, Levaque avait abattu toutes les quilles d'un coup. Mouque et Bonnemort, le nez vers la terre, gardaient au milieu du tumulte un silence de profonde approbation. Et la joie d'un tel coup deborda en plaisanteries, surtout lorsque les joueurs apercurent, par-dessus la haie, la face joyeuse de la Mouquette. Elle rodait la depuis une heure, elle s'etait enhardie a s'approcher, en entendant les rires. --Comment! tu es seule? cria Levaque. Et tes amoureux? --Mes amoureux, je les ai remises, repondit-elle avec une belle gaiete impudente. J'en cherche un. Tous s'offrirent, la chaufferent de gros mots. Elle refusait de la tete, riait plus fort, faisait la gentille. Son pere, du reste, assistait a ce jeu, sans meme quitter des yeux les quilles abattues. --Va! continua Levaque en jetant un regard vers Etienne, on se doute bien de celui que tu reluques, ma fille!... Faudra le prendre de force. Etienne, alors, s'egaya. C'etait en effet autour de lui que tournait la herscheuse. Et il disait non, amuse pourtant, mais sans avoir la moindre envie d'elle. Quelques minutes encore, elle resta plantee derriere la haie, le regardant de ses grands yeux fixes; puis, elle s'en alla avec lenteur, le visage brusquement serieux, comme accablee par le lourd soleil. A demi-voix, Etienne avait repris de longues explications qu'il donnait a Maheu, sur la necessite, pour les charbonniers de Montsou, de fonder une caisse de prevoyance. --Puisque la Compagnie pretend qu'elle nous laisse libres, repetait-il, que craignons-nous? Nous n'avons que ses pensions, et elle les distribue a son gre, du moment ou elle ne nous fait aucune retenue. Eh bien! il serait prudent de creer, a cote de son bon plaisir, une association mutuelle de secours, sur laquelle nous pourrions compter au moins, dans les cas de besoins immediats. Et il precisait des details, discutait l'organisation, promettait de prendre toute la peine. --Moi, je veux bien, dit enfin Maheu convaincu. Seulement, ce sont les autres... Tache de decider les autres. Levaque avait gagne, on lacha les quilles pour vider les chopes. Mais Maheu refusa d'en boire une seconde: on verrait plus tard, la journee n'etait pas finie. Il venait de songer a Pierron. Ou pouvait-il etre, Pierron? sans doute a l'estaminet Lenfant. Et il decida Etienne et Levaque, tous trois partirent pour Montsou, au moment ou une nouvelle bande envahissait le jeu de quilles de l'Avantage. En chemin, sur le pave, il fallut entrer au debit Casimir, puis a l'estaminet du Progres. Des camarades les appelaient par les portes ouvertes: pas moyen de dire non. Chaque fois, c'etait une chope, deux s'ils faisaient la politesse de rendre. Ils restaient la dix minutes, ils echangeaient quatre paroles, et ils recommencaient plus loin, tres raisonnables, connaissant la biere, dont ils pouvaient s'emplir, sans autre ennui que de la pisser trop vite, au fur et a mesure, claire comme de l'eau de roche. A l'estaminet Lenfant, ils tomberent droit sur Pierron qui achevait sa deuxieme chope, et qui, pour ne pas refuser de trinquer, en avala une troisieme. Eux, burent naturellement la leur. Maintenant, ils etaient quatre, ils sortirent avec le projet de voir si Zacharie ne serait pas a l'estaminet Tison. La salle etait vide, ils demanderent une chope pour l'attendre un moment. Ensuite, ils songerent a l'estaminet Saint-Eloi, y accepterent une tournee du porion Richomme, vaguerent des lors de debit en debit, sans pretexte, histoire uniquement de se promener. --Faut aller au Volcan! dit tout d'un coup Levaque, qui s'allumait. Les autres se mirent a rire, hesitants, puis accompagnerent le camarade, au milieu de la cohue croissante de la ducasse. Dans la salle etroite et longue du Volcan, sur une estrade de planches dressee au fond, cinq chanteuses, le rebut des filles publiques de Lille, defilaient, avec des gestes et un decolletage de monstres; et les consommateurs donnaient dix sous, lorsqu'ils en voulaient une, derriere les planches de l'estrade. Il y avait surtout la des herscheurs, des moulineurs, jusqu'a des galibots de quatorze ans, toute la jeunesse des fosses, buvant plus de genievre que de biere. Quelques vieux mineurs se risquaient aussi, les maris paillards des corons, ceux dont les menages tombaient a l'ordure. Des que leur societe fut assise autour d'une petite table, Etienne s'empara de Levaque, pour lui expliquer son idee d'une caisse de prevoyance. Il avait la propagande obstinee des nouveaux convertis, qui se creent une mission. --Chaque membre, repetait-il, pourrait bien verser vingt sous par mois. Avec ces vingt sous accumules, on aurait, en quatre ou cinq ans, un magot; et, quand on a de l'argent, on est fort, n'est-ce pas? dans n'importe quelle occasion... Hein! qu'en dis-tu? --Moi, je ne dis pas non, repondait Levaque d'un air distrait. On en causera. Une blonde enorme l'excitait; et il s'enteta a rester, lorsque Maheu et Pierron, apres avoir bu leur chope, voulurent partir, sans attendre une seconde romance. Dehors, Etienne, sorti avec eux, retrouva la Mouquette, qui semblait les suivre. Elle etait toujours la, a le regarder de ses grands yeux fixes, riant de son rire de bonne fille, comme pour dire: <> Le jeune homme plaisanta, haussa les epaules. Alors, elle eut un geste de colere et se perdit dans la foule. --Ou donc est Chaval? demanda Pierron. --C'est vrai, dit Maheu. Il est pour sur chez Piquette... Allons chez Piquette. Mais, comme ils arrivaient tous trois a l'estaminet Piquette, un bruit de bataille, sur la porte, les arreta. Zacharie menacait du poing un cloutier wallon, trapu et flegmatique; tandis que Chaval, les mains dans les poches, regardait. --Tiens! le voila, Chaval, reprit tranquillement Maheu. Il est avec Catherine. Depuis cinq grandes heures, la herscheuse et son galant se promenaient a travers la ducasse. C'etait, le long de la route de Montsou, de cette large rue aux maisons basses et peinturlurees, devalant en lacet, un flot de peuple qui roulait sous le soleil, pareil a une trainee de fourmis, perdues dans la nudite rase de la plaine. L'eternelle boue noire avait seche, une poussiere noire montait, volait ainsi qu'une nuee d'orage. Aux deux bords, les cabarets crevaient de monde, rallongeaient leurs tables jusqu'au pave, ou stationnait un double rang de camelots, des bazars en plein vent, des fichus et des miroirs pour les filles, des couteaux et des casquettes pour les garcons; sans compter les douceurs, des dragees et des biscuits. Devant l'eglise, on tirait de l'arc. Il y avait des jeux de boules, en face des Chantiers. Au coin de la route de Joiselle, a cote de la Regie, dans un enclos de planches, on se ruait a un combat de coqs, deux grands coqs rouges, armes d'eperons de fer, dont la gorge ouverte saignait. Plus loin, chez Maigrat, on gagnait des tabliers et des culottes, au billard. Et il se faisait de longs silences, la cohue buvait, s'empiffrait sans un cri, une muette indigestion de biere et de pommes de terre frites s'elargissait, dans la grosse chaleur, que les poeles de friture, bouillant en plein air, augmentaient encore. Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs a Catherine. A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui etaient venus a la fete, et qui, reflechis, la traversaient cote a cote, de leurs jambes lourdes. Mais une autre rencontre les indigna, ils apercurent Jeanlin en train d'exciter Bebert et Lydie a voler les bouteilles de genievre d'un debit de hasard, installe au bord d'un terrain vague. Catherine ne put que gifler son frere, la petite galopait deja avec une bouteille. Ces satanes enfants finiraient au bagne. Alors, en arrivant devant le debit de la Tete-Coupee, Chaval eut l'idee d'y faire entrer son amoureuse, pour assister a un concours de pinsons, affiche sur la porte depuis huit jours. Quinze cloutiers, des clouteries de Marchiennes, s'etaient rendus a l'appel, chacun avec une douzaine de cages; et les petites cages obscures, ou les pinsons aveugles restaient immobiles, se trouvaient deja accrochees a une palissade, dans la cour du cabaret. Il s'agissait de compter celui qui, pendant une heure, repeterait le plus de fois la phrase de son chant. Chaque cloutier, avec une ardoise, se tenait pres de ses cages, marquant, surveillant ses voisins, surveille lui-meme. Et les pinsons etaient partis, les <> au chant plus gras, les <> d'une sonorite aigue, tout d'abord timides, ne risquant que de rares phrases, puis s'excitant les uns les autres, pressant le rythme, puis emportes enfin d'une telle rage d'emulation, qu'on en voyait tomber et mourir. Violemment, les cloutiers les fouettaient de la voix, leur criaient en wallon de chanter encore, encore, encore un petit coup; tandis que les spectateurs, une centaine de personnes, demeuraient muets, passionnes, au milieu de cette musique infernale de cent quatre-vingts pinsons repetant tous la meme cadence, a contretemps. Ce fut un <> qui gagna le premier prix, une cafetiere en fer battu. Catherine et Chaval etaient la, lorsque Zacharie et Philomene entrerent. On se serra la main, on resta ensemble. Mais, brusquement, Zacharie se facha, en surprenant un cloutier, venu par curiosite avec les camarades, qui pincait les cuisses de sa soeur; et elle, tres rouge, le faisait taire, tremblante a l'idee d'une tuerie, de tous ces cloutiers se jetant sur Chaval, s'il ne voulait pas qu'on la pincat. Elle avait bien senti l'homme, elle ne disait rien, par prudence. Du reste, son galant se contentait de ricaner, tous les quatre sortirent, l'affaire sembla finie. Et, a peine etaient-ils entres chez Piquette boire une chope, voila que le cloutier avait reparu, se fichant d'eux, leur soufflant sous le nez, d'un air de provocation. Zacharie, outre dans ses bons sentiments de famille, s'etait rue sur l'insolent. --C'est ma soeur, cochon!... Attends, nom de Dieu! je vas te la faire respecter! On se precipita entre les deux hommes, tandis que Chaval, tres calme, repetait: --Laisse donc, ca me regarde... Je te dis que je me fous de lui! Maheu arrivait avec sa societe, et il calma Catherine et Philomene, deja en larmes. On riait maintenant dans la foule, le cloutier avait disparu. Pour achever de noyer ca, Chaval, qui etait chez lui a l'estaminet Piquette, offrit des chopes. Etienne dut trinquer avec Catherine, tous burent ensemble, le pere, la fille et son galant, le fils et sa maitresse, en disant poliment: <> Pierron ensuite s'obstina a payer sa tournee. Et l'on etait tres d'accord, lorsque Zacharie fut repris d'une rage, a la vue de son camarade Mouquet. Il l'appela, pour aller faire, disait-il, son affaire au cloutier. --Faut que je le creve!... Tiens! Chaval, garde Philomene avec Catherine. Je vais revenir. Maheu, a son tour, offrait des chopes. Apres tout, si le garcon voulait venger sa soeur, ce n'etait pas d'un mauvais exemple. Mais, depuis qu'elle avait vu Mouquet, Philomene, tranquillisee, hochait la tete. Bien sur que les deux bougres avaient file au Volcan. Les soirs de ducasse, on terminait la fete au bal du Bon-Joyeux. C'etait la veuve Desir qui tenait ce bal, une forte mere de cinquante ans, d'une rotondite de tonneau, mais d'une telle verdeur, qu'elle avait encore six amoureux, un pour chaque jour de la semaine, disait-elle, et les six a la fois le dimanche. Elle appelait tous les charbonniers ses enfants, attendrie a l'idee du fleuve de biere qu'elle leur versait depuis trente annees; et elle se vantait aussi que pas une herscheuse ne devenait grosse, sans s'etre, a l'avance, degourdi les jambes chez elle. Le Bon-Joyeux se composait de deux salles: le cabaret, ou se trouvaient le comptoir et des tables; puis, communiquant de plain-pied par une large baie, le bal, vaste piece plancheiee au milieu seulement, dallee de briques autour. Une decoration l'ornait, deux guirlandes de fleurs en papier qui se croisaient d'un angle a l'autre du plafond, et que reunissait, au centre, une couronne des memes fleurs; tandis que, le long des murs, s'alignaient des ecussons dores, portant des noms de saints, saint Eloi, patron des ouvriers du fer, saint Crepin, patron des cordonniers, sainte Barbe, patronne des mineurs, tout le calendrier des corporations. Le plafond etait si bas, que les trois musiciens, dans leur tribune, grande comme une chaire a precher, s'ecrasaient la tete. Pour eclairer, le soir, on accrochait quatre lampes a petrole, aux quatre coins du bal. Ce dimanche-la, des cinq heures, on dansait, au plein jour des fenetres. Mais ce fut vers sept heures que les salles s'emplirent. Dehors, un vent d'orage s'etait leve, soufflant de grandes poussieres noires, qui aveuglaient le monde et gresillaient dans les poeles de friture. Maheu, Etienne et Pierron, entres pour s'asseoir, venaient de retrouver au Bon-Joyeux Chaval, dansant avec Catherine, tandis que Philomene, toute seule, les regardait. Ni Levaque ni Zacharie n'avaient reparu. Comme il n'y avait pas de bancs autour du bal, Catherine, apres chaque danse, se reposait a la table de son pere. On appela Philomene, mais elle etait mieux debout. Le jour tombait, les trois musiciens faisaient rage, on ne voyait plus, dans la salle, que le remuement des hanches et des gorges, au milieu d'une confusion de bras. Un vacarme accueillit les quatre lampes, et brusquement tout s'eclaira, les faces rouges, les cheveux depeignes, colles a la peau, les jupes volantes, balayant l'odeur forte des couples en sueur. Maheu montra a Etienne la Mouquette, qui, ronde et grasse comme une vessie de saindoux, tournait violemment aux bras d'un grand moulineur maigre: elle avait du se consoler et prendre un homme. Enfin, il etait huit heures, lorsque la Maheude parut, ayant au sein Estelle et suivie de sa marmaille, Alzire, Henri et Lenore. Elle venait tout droit retrouver la son homme, sans craindre de se tromper. On souperait plus tard, personne n'avait faim, l'estomac noye de cafe, epaissi de biere. D'autres femmes arrivaient, on chuchota en voyant, derriere la Maheude, entrer la Levaque, accompagnee de Bouteloup, qui amenait par la main Achille et Desiree, les petits de Philomene. Et les deux voisines semblaient tres d'accord, l'une se retournait, causait avec l'autre. En chemin, il y avait eu une grosse explication, la Maheude s'etait resignee au mariage de Zacharie, desolee de perdre le gain de son aine, mais vaincue par cette raison qu'elle ne pouvait le garder davantage sans injustice. Elle tachait donc de faire bon visage, le coeur anxieux, en menagere qui se demandait comment elle joindrait les deux bouts, maintenant que commencait a partir le plus clair de sa bourse. --Mets-toi la, voisine, dit-elle en montrant une table, pres de celle ou Maheu buvait avec Etienne et Pierron. --Mon mari n'est pas avec vous? demanda la Levaque. Les camarades lui conterent qu'il allait revenir. Tout le monde se tassait, Bouteloup, les mioches, si a l'etroit dans l'ecrasement des buveurs, que les deux tables n'en formaient qu'une. On demanda des chopes. En apercevant sa mere et ses enfants, Philomene s'etait decidee a s'approcher. Elle accepta une chaise, elle parut contente d'apprendre qu'on la mariait enfin; puis, comme on cherchait Zacharie, elle repondit de sa voix molle: --Je l'attends, il est par la. Maheu avait echange un regard avec sa femme. Elle consentait donc? Il devint serieux, fuma en silence. Lui aussi etait pris de l'inquietude du lendemain, devant l'ingratitude de ces enfants qui se marieraient un a un, en laissant leurs parents dans la misere. On dansait toujours, une fin de quadrille noyait le bal dans une poussiere rousse; les murs craquaient, un piston poussait des coups de sifflet aigus, pareil a une locomotive en detresse; et, quand les danseurs s'arreterent, ils fumaient comme des chevaux. --Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant a l'oreille de la Maheude, toi qui parlais d'etrangler Catherine, si elle faisait la betise! Chaval ramenait Catherine a la table de la famille, et tous deux, debout derriere le pere, achevaient leur chope. --Bah! murmura la Maheude d'un air resigne, on dit ca... Mais ce qui me tranquillise, c'est qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, ah! ca, j'en suis bien sure!... Vois-tu qu'elle accouche aussi, celle-la, et que je sois forcee de la marier! Qu'est-ce que nous mangerions, alors? Maintenant, c'etait une polka que sifflait le piston; et, pendant que l'assourdissement recommencait, Maheu communiqua tout bas a sa femme une idee. Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, Etienne par exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque Zacharie allait les quitter, et l'argent qu'ils perdraient de ce cote-la, ils le regagneraient en partie de l'autre. Le visage de la Maheude s'eclairait: sans doute, bonne idee, il fallait arranger ca. Elle semblait sauvee de la faim une fois encore, sa belle humeur revint si vive, qu'elle commanda une nouvelle tournee de chopes. Etienne, cependant, tachait d'endoctriner Pierron, auquel il expliquait son projet d'une caisse de prevoyance. Il lui avait fait promettre d'adherer, lorsqu'il eut l'imprudence de decouvrir son veritable but. --Et, si nous nous mettons en greve, tu comprends l'utilite de cette caisse. Nous nous fichons de la Compagnie, nous trouvons la les premiers fonds pour lui resister... Hein? c'est dit, tu en es? Pierron avait baisse les yeux, palissant. Il begaya: --Je reflechirai... Quand on se conduit bien, c'est la meilleure caisse de secours. Alors, Maheu s'empara d'Etienne et lui proposa de le prendre comme logeur, carrement, en brave homme. Le jeune homme accepta de meme, tres desireux d'habiter le coron, dans l'idee de vivre davantage avec les camarades. On regla l'affaire en trois mots, la Maheude declara qu'on attendrait le mariage des enfants. Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque. Tous les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genievre, une aigreur musquee de filles mal tenues. Ils etaient tres ivres, l'air content d'eux-memes, se poussant du coude et ricanant. Lorsqu'il sut qu'on le mariait enfin, Zacharie se mit a rire si fort, qu'il en etranglait. Paisiblement, Philomene declara qu'elle aimait mieux le voir rire que pleurer. Comme il n'y avait plus de chaise, Bouteloup s'etait recule pour ceder la moitie de la sienne a Levaque. Et celui-ci, soudainement tres attendri de voir qu'on etait tous la, en famille, fit une fois de plus servir de la biere. --Nom de Dieu! on ne s'amuse pas si souvent! gueulait-il. Jusqu'a dix heures, on resta. Des femmes arrivaient toujours, pour rejoindre et emmener leurs hommes; des bandes d'enfants suivaient a la queue; et les meres ne se genaient plus, sortaient des mamelles longues et blondes comme des sacs d'avoine, barbouillaient de lait les poupons joufflus; tandis que les petits qui marchaient deja, gorges de biere et a quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte. C'etait une mer montante de biere, les tonnes de la veuve Desir eventrees, la biere arrondissant les panses, coulant de partout, du nez, des yeux et d'ailleurs. On gonflait si fort, dans le tas, que chacun avait une epaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous egayes, epanouis de se sentir ainsi les coudes. Un rire continu tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu'aux oreilles. Il faisait une chaleur de four, on cuisait, on se mettait a l'aise, la chair dehors, doree dans l'epaisse fumee des pipes; et le seul inconvenient etait de se deranger, une fille se levait de temps a autre, allait au fond, pres de la pompe, se troussait, puis revenait. Sous les guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus, tellement ils suaient; ce qui encourageait les galibots a culbuter les herscheuses, au hasard des coups de reins. Mais, lorsqu'une gaillarde tombait avec un homme par-dessus elle, le piston couvrait leur chute de sa sonnerie enragee, le branle des pieds les roulait, comme si le bal se fut eboule sur eux. Quelqu'un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait a la porte, en travers du trottoir. Elle avait bu sa part de la bouteille volee, elle etait saoule, et il dut l'emporter a son cou, pendant que Jeanlin et Bebert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant ca tres farce. Ce fut le signal du depart, des familles sortirent du Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se deciderent a retourner au coron. A ce moment, le pere Bonnemort et le vieux Mouque quittaient aussi Montsou, du meme pas de somnambules, entetes dans le silence de leurs souvenirs. Et l'on rentra tous ensemble, on traversa une derniere fois la ducasse, les poeles de friture qui se figeaient, les estaminets d'ou les dernieres chopes coulaient en ruisseaux, jusqu'au milieu de la route. L'orage menacait toujours, des rires monterent, des qu'on eut quitte les maisons eclairees, pour se perdre dans la campagne noire. Un souffle ardent sortait des bles murs, il dut se faire beaucoup d'enfants, cette nuit-la. On arriva debande au coron. Ni les Levaque ni les Maheu ne souperent avec appetit, et ceux-ci dormaient en achevant leur bouilli du matin. Etienne avait emmene Chaval boire encore chez Rasseneur. --J'en suis! dit Chaval, quand le camarade lui eut explique l'affaire de la caisse de prevoyance. Tape la-dedans, tu es un bon! Un commencement d'ivresse faisait flamber les yeux d'Etienne. Il cria: --Oui, soyons d'accord... Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais tout, la boisson et les filles. Il n'y a qu'une chose qui me chauffe le coeur, c'est l'idee que nous allons balayer les bourgeois. III Vers le milieu d'aout, Etienne s'installa chez les Maheu, lorsque Zacharie marie put obtenir de la Compagnie, pour Philomene et ses deux enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le jeune homme eprouva une gene en face de Catherine. C'etait une intimite de chaque minute, il remplacait partout le frere aine, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur. Au coucher, au lever, il devait se deshabiller, se rhabiller pres d'elle, la voyait elle-meme oter et remettre ses vetements. Quand le dernier jupon tombait, elle apparaissait d'une blancheur pale, de cette neige transparente des blondes anemiques; et il eprouvait une continuelle emotion, a la trouver si blanche, les mains et le visage deja gates, comme trempee dans du lait, de ses talons a son col, ou la ligne du hale tranchait nettement en un collier d'ambre. Il affectait de se detourner; mais il la connaissait peu a peu: les pieds d'abord que ses yeux baisses rencontraient; puis, un genou entrevu, lorsqu'elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits seins rigides, des qu'elle se penchait le matin sur la terrine. Elle, sans le regarder, se hatait pourtant, etait en dix secondes devetue et allongee pres d'Alzire, d'un mouvement si souple de couleuvre, qu'il retirait a peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le dos, ne montrant plus que son lourd chignon. Jamais, du reste, elle n'eut a se facher. Si une sorte d'obsession le faisait, malgre lui, guetter de l'oeil l'instant ou elle se couchait, il evitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux. Les parents etaient la, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait d'amitie et de rancune, qui l'empechait de la traiter en fille qu'on desire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune, a la toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d'eux ne leur restat secret, pas meme les besoins intimes. Toute la pudeur de la famille s'etait refugiee dans le lavage quotidien, auquel la jeune fille maintenant procedait seule dans la piece du haut, tandis que les hommes se baignaient en bas, l'un apres l'autre. Et, au bout du premier mois, Etienne et Catherine semblaient deja ne plus se voir, quand, le soir, avant d'eteindre la chandelle, ils voyageaient deshabilles par la chambre. Elle avait cesse de se hater, elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de son lit, les bras en l'air, remontant sa chemise jusqu'a ses cuisses; et lui, sans pantalon, l'aidait parfois, cherchait les epingles qu'elle perdait. L'habitude tuait la honte d'etre nu, ils trouvaient naturel d'etre ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n'etait pas leur faute, s'il n'y avait qu'une chambre pour tant de monde. Des troubles cependant leur revenaient, tout d'un coup, aux moments ou ils ne songeaient a rien de coupable. Apres ne plus avoir vu la paleur de son corps pendant des soirees, il la revoyait brusquement toute blanche, de cette blancheur qui le secouait d'un frisson, qui l'obligeait a se detourner, par crainte de ceder a l'envie de la prendre. Elle, d'autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un emoi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait senti les mains de ce garcon la saisir. Puis, la chandelle eteinte, ils comprenaient qu'ils ne s'endormaient pas, qu'ils songeaient l'un a l'autre, malgre leur fatigue. Cela les laissait inquiets et boudeurs tout le lendemain, car ils preferaient les soirs de tranquillite, ou ils se mettaient a l'aise, en camarades. Etienne ne se plaignait guere que de Jeanlin, qui dormait en chien de fusil. Alzire respirait d'un leger souffle, on retrouvait le matin Lenore et Henri aux bras l'un de l'autre, tels qu'on les avait couches. Dans la maison noire, il n'y avait d'autre bruit que les ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant a intervalles reguliers, comme des soufflets de forge. En somme, Etienne se trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n'etait pas mauvais, et l'on changeait les draps une fois par mois. Il mangeait aussi de meilleure soupe, il souffrait seulement de la rarete de la viande. Mais tous en etaient la, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de pension, d'avoir un lapin a chaque repas. Ces quarante-cinq francs aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en laissant toujours de petites dettes en arriere; et les Maheu se montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge etait lave, raccommode, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin, il sentait autour de lui la proprete et les bons soins d'une femme. Ce fut l'epoque ou Etienne entendit les idees qui bourdonnaient dans son crane. Jusque-la, il n'avait eu que la revolte de l'instinct, au milieu de la sourde fermentation des camarades. Toutes sortes de questions confuses se posaient a lui: pourquoi la misere des uns? pourquoi la richesse des autres? pourquoi ceux-ci sous le talon de ceux-la, sans l'espoir de jamais prendre leur place? Et sa premiere etape fut de comprendre son ignorance. Une honte secrete, un chagrin cache le rongerent des lors: il ne savait rien, il n'osait causer de ces choses qui le passionnaient, l'egalite de tous les hommes, l'equite qui voulait un partage entre eux des biens de la terre. Aussi se prit-il pour l'etude du gout sans methode des ignorants affoles de science. Maintenant, il etait en correspondance reguliere avec Pluchart, plus instruit, tres lance dans le mouvement socialiste. Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digeree acheva de l'exalter: un livre de medecine surtout, _l'Hygiene du mineur, ou un docteur belge avait resume les maux dont se meurt le peuple des houilleres; sans compter des traites d'economie politique d'une aridite technique incomprehensible, des brochures anarchistes qui le bouleversaient, d'anciens numeros de journaux qu'il gardait ensuite comme des arguments irrefutables, dans des discussions possibles. Souvarine, du reste, lui pretait aussi des volumes, et l'ouvrage sur les Societes cooperatives l'avait fait rever pendant un mois d'une association universelle d'echange, abolissant l'argent, basant sur le travail la vie sociale entiere. La honte de son ignorance s'en allait, il lui venait un orgueil, depuis qu'il se sentait penser. Durant ces premiers mois, Etienne en resta au ravissement des neophytes, le coeur debordant d'indignations genereuses contre les oppresseurs, se jetant a l'esperance du prochain triomphe des opprimes. Il n'en etait point encore a se fabriquer un systeme, dans le vague de ses lectures. Les revendications pratiques de Rasseneur se melaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand il sortait du cabaret de l'Avantage, ou il continuait presque chaque jour a deblaterer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un reve, il assistait a la regeneration radicale des peuples, sans que cela dut couter une vitre cassee ni une goutte de sang. D'ailleurs, les moyens d'execution demeuraient obscurs, il preferait croire que les choses iraient tres bien, car sa tete se perdait, des qu'il voulait formuler un programme de reconstruction. Il se montrait meme plein de moderation et d'inconsequence, il repetait parfois qu'il fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu'il avait lue et qui lui semblait bonne a dire, dans le milieu de houilleurs flegmatiques ou il vivait. Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s'attardait une demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Etienne reprenait la meme causerie. Depuis que sa nature s'affinait, il se trouvait blesse davantage par les promiscuites du coron. Est-ce qu'on etait des betes, pour etre ainsi parques, les uns contre les autres, au milieu des champs, si entasses qu'on ne pouvait changer de chemise sans montrer son derriere aux voisins! Et comme c'etait bon pour la sante, et comme les filles et les garcons s'y pourrissaient forcement ensemble! --Dame! repondait Maheu, si l'on avait plus d'argent, on aurait plus d'aise... Tout de meme, c'est bien vrai que ca ne vaut rien pour personne, de vivre les uns sur les autres. Ca finit toujours par des hommes saouls et par des filles pleines. Et la famille partait de la, chacun disait son mot, pendant que le petrole de la lampe viciait l'air de la salle, deja empuantie d'oignon frit. Non, surement, la vie n'etait pas drole. On travaillait en vraies brutes a un travail qui etait la punition des galeriens autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu'a son tour, tout ca pour ne pas meme avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute on avait sa patee quand meme, on mangeait, mais si peu, juste de quoi souffrir sans crever, ecrase de dettes, poursuivi comme si l'on volait son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les seuls plaisirs, c'etait de se saouler ou de faire un enfant a sa femme; encore la biere vous engraissait trop le ventre, et l'enfant, plus tard, se foutait de vous. Non, non, ca n'avait rien de drole. Alors, la Maheude s'en melait. --L'embetant, voyez-vous, c'est lorsqu'on se dit que ca ne peut pas changer... Quand on est jeune, on s'imagine que le bonheur viendra, on espere des choses; et puis, la misere recommence toujours, on reste enferme la-dedans... Moi, je ne veux du mal a personne, mais il y a des fois ou cette injustice me revolte. Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise vague de cet horizon ferme. Seul, le pere Bonnemort, s'il etait la, ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait a la veine, sans en demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui donnait de l'ambition aux charbonniers. --Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne chope... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tete a reflechir la-dessus. Du coup, Etienne s'animait. Comment! la reflexion serait defendue a l'ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientot, parce que l'ouvrier reflechissait a cette heure. Du temps du vieux, le mineur vivait dans la mine comme une brute, comme une machine a extraire la houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouches aux evenements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger la chair: il ne s'en doutait meme pas. Mais, a present, le mineur s'eveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine; et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des champs: oui, il pousserait des hommes, une armee d'hommes qui retabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'etaient pas egaux depuis la Revolution? puisqu'on votait ensemble, est-ce que l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait? Les grandes Compagnies, avec leurs machines, ecrasaient tout, et l'on n'avait meme plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du meme metier, reunis en corps, savaient se defendre. C'etait pour ca, nom de Dieu! et pour d'autres choses, que tout peterait un jour, grace a l'instruction. On n'avait qu'a voir dans le coron meme: les grands-peres n'auraient pu signer leur nom, les peres le signaient deja, et quant aux fils, ils lisaient et ecrivaient comme des professeurs. Ah! ca poussait, ca poussait petit a petit, une rude moisson d'hommes, qui murissait au soleil! Du moment qu'on n'etait plus colle chacun a sa place pour l'existence entiere, et qu'on pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc n'aurait-on pas joue des poings, en tachant d'etre le plus fort? Maheu, ebranle, restait cependant plein de defiance. --Des qu'on bouge, on vous rend votre livret, disait-il. Le vieux a raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l'espoir d'un gigot de temps a autre, en recompense. Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d'un songe. --Encore si ce que les cures racontent etait vrai, si les pauvres gens de ce monde etaient les riches dans l'autre! Un eclat de rire l'interrompait, les enfants eux-memes haussaient les epaules, tous devenus incredules au vent du dehors, gardant la peur secrete des revenants de la fosse, mais s'egayant du ciel vide. --Ah! ouiche, les cures! s'ecriait Maheu. S'ils croyaient ca, ils mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se reserver la-haut une bonne place... Non, quand on est mort, on est mort. La Maheude poussait de grands soupirs. --Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Puis, les mains tombees sur les genoux, d'un air d'accablement immense: --Alors, c'est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres. Tous se regardaient. Le pere Bonnemort crachait dans son mouchoir, tandis que Maheu, sa pipe eteinte, l'oubliait a sa bouche. Alzire ecoutait, entre Lenore et Henri, endormis au bord de la table. Mais Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas Etienne de ses grands yeux clairs, lorsqu'il se recriait, disant sa foi, ouvrant l'avenir enchante de son reve social. Autour d'eux, le coron se couchait, on n'entendait plus que les pleurs perdus d'un enfant ou la querelle d'un ivrogne attarde. Dans la salle, le coucou battait lentement, une fraicheur d'humidite montait des dalles sablees, malgre l'etouffement de l'air. --En voila encore des idees! disait le jeune homme. Est-ce que vous avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour etre heureux? est-ce que vous ne pouvez pas vous faire a vous-memes le bonheur sur la terre? D'une voix ardente, il parlait sans fin. C'etait, brusquement, l'horizon ferme qui eclatait, une trouee de lumiere s'ouvrait dans la vie sombre de ces pauvres gens. L'eternel recommencement de la misere, le travail de brute, ce destin de betail qui donne sa laine et qu'on egorge, tout le malheur disparaissait, comme balaye par un grand coup de soleil; et, sous un eblouissement de feerie, la justice descendait du ciel. Puisque le bon Dieu etait mort, la justice allait assurer le bonheur des hommes, en faisant regner l'egalite et la fraternite. Une societe nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, ou chaque citoyen vivait de sa tache et prenait sa part des joies communes. Le vieux monde pourri etait tombe en poudre, une humanite jeune, purgee de ses crimes, ne formait plus qu'un seul peuple de travailleurs, qui avait pour devise: a chacun suivant son merite, et a chaque merite suivant ses oeuvres. Et, continuellement, ce reve s'elargissait, s'embellissait, d'autant plus seducteur, qu'il montait plus haut dans l'impossible. D'abord, la Maheude refusait d'entendre, prise d'une sourde epouvante. Non, non, c'etait trop beau, on ne devait pas s'embarquer dans ces idees, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l'on aurait tout massacre alors, pour etre heureux. Quand elle voyait luire les yeux de Maheu, trouble, conquis, elle s'inquietait, elle criait, en interrompant Etienne: --N'ecoute pas, mon homme! Tu vois bien qu'il nous fait des contes... Est-ce que les bourgeois consentiront jamais a travailler comme nous? Mais, peu a peu, le charme agissait aussi sur elle. Elle finissait par sourire, l'imagination eveillee, entrant dans ce monde merveilleux de l'espoir. Il etait si doux d'oublier pendant une heure la realite triste! Lorsqu'on vit comme des betes, le nez a terre, il faut bien un coin de mensonge, ou l'on s'amuse a se regaler des choses qu'on ne possedera jamais. Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait d'accord avec le jeune homme, c'etait l'idee de la justice. --Ca, vous avez raison! criait-elle. Moi, quand une affaire est juste, je me ferais hacher... Et, vrai! ce serait juste, de jouir a notre tour. Maheu, alors, osait s'enflammer. --Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent sous pour ne pas mourir avant d'avoir vu tout ca... Quel chambardement! Hein? sera-ce bientot, et comment s'y prendra-t-on? Etienne recommencait a parler. La vieille societe craquait, ca ne pouvait durer au-dela de quelques mois, affirmait-il carrement. Sur les moyens d'execution, il se montrait plus vague, melant ses lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans des explications ou il se perdait lui-meme. Tous les systemes y passaient, adoucis d'une certitude de triomphe facile, d'un baiser universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte pourtant des mauvaises tetes, parmi les patrons et les bourgeois, qu'on serait peut-etre force de mettre a la raison. Et les Maheu avaient l'air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils a ces chretiens des premiers temps de l'Eglise, qui attendaient la venue d'une societe parfaite, sur le fumier du monde antique. La petite Alzire accrochait des mots, s'imaginait le bonheur sous l'image d'une maison tres chaude, ou les enfants jouaient et mangeaient tant qu'ils voulaient. Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main, restait les yeux fixes sur Etienne, et quand il se taisait, elle avait un leger frisson, toute pale, comme prise de froid. Mais la Maheude regardait le coucou. --Neuf heures passees, est-il permis! Jamais on ne se levera demain. Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal a l'aise, desesperes. Il leur semblait qu'ils venaient d'etre riches, et qu'ils retombaient d'un coup dans leur crotte. Le pere Bonnemort, qui partait pour la fosse, grognait que ces histoires-la ne rendaient pas la soupe meilleure; tandis que les autres montaient a la file, en s'apercevant de l'humidite des murs et de l'etouffement empeste de l'air. En haut, dans le sommeil lourd du coron, Etienne, lorsque Catherine s'etait mise au lit la derniere et avait souffle la chandelle, l'entendait se retourner fievreusement, avant de s'endormir. Souvent, a ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui s'exaltait aux idees de partage, Pierron que la prudence faisait aller se coucher, des qu'on s'attaquait a la Compagnie. De loin en loin, Zacharie entrait un instant; mais la politique l'assommait, il preferait descendre a l'Avantage, pour boire une chope. Quant a Chaval, il rencherissait, voulait du sang. Presque tous les soirs, il passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduite, il y avait une jalousie inavouee, la peur qu'on ne lui volat Catherine. Cette fille, dont il se lassait deja, lui etait devenue chere, depuis qu'un homme couchait pres d'elle et pouvait la prendre, la nuit. L'influence d'Etienne s'elargissait, il revolutionnait peu a peu le coron. C'etait une propagande sourde, d'autant plus sure, qu'il grandissait dans l'estime de tous. La Maheude, malgre sa defiance de menagere prudente, le traitait avec consideration, en jeune homme qui la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une reputation de garcon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d'ecrire leurs lettres. Il etait une sorte d'homme d'affaires, charge des correspondances, consulte par les menages sur les cas delicats. Aussi, des le mois de septembre, avait-il cree enfin sa fameuse caisse de prevoyance, tres precaire encore, ne comptant que les habitants du coron; mais il esperait bien obtenir l'adhesion des charbonniers de toutes les fosses, surtout si la Compagnie, restee passive, ne le genait pas davantage. On venait de le nommer secretaire de l'association, et il touchait meme de petits appointements, pour ses ecritures. Cela le rendait presque riche. Si un mineur marie n'arrive pas a joindre les deux bouts, un garcon sobre, n'ayant aucune charge, peut realiser des economies. Des lors, il s'opera chez Etienne une transformation lente. Des instincts de coquetterie et de bien-etre, endormis dans sa pauvrete, se revelerent, lui firent acheter des vetements de drap. Il se paya une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d'amour-propre delicieuses, il se grisa de ces premieres jouissances de la popularite: etre a la tete des autres, commander, lui si jeune et qui la veille encore etait un manoeuvre, l'emplissait d'orgueil, agrandissait son reve d'une revolution prochaine, ou il jouerait un role. Son visage changea, il devint grave, il s'ecouta parler; tandis que son ambition naissante enfievrait ses theories et le poussait aux idees de bataille. Cependant, l'automne s'avancait, les froids d'octobre avaient rouille les petits jardins du coron. Derriere les lilas maigres, les galibots ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que les legumes d'hiver, les choux perles de gelee blanche, les poireaux et les salades de conserve. De nouveau, les averses battaient les tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttieres, avec des bruits de torrent. Dans chaque maison, le fer ne refroidissait pas, charge de houille, empoisonnant la salle close. C'etait encore une saison de grande misere qui commencait. En octobre, par une de ces premieres nuits glaciales, Etienne, fievreux d'avoir parle, en bas, ne put s'endormir. Il avait regarde Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle. Elle paraissait toute secouee, elle aussi, tourmentee d'une de ces pudeurs qui la faisaient encore se hater parfois, si maladroitement, qu'elle se decouvrait davantage. Dans l'obscurite, elle restait comme morte; mais il entendait qu'elle ne dormait pas non plus; et, il le sentait, elle songeait a lui, ainsi qu'il songeait a elle: jamais ce muet echange de leur etre ne les avait emplis d'un tel trouble. Des minutes s'ecoulerent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle s'embarrassait seulement, malgre leur effort pour le retenir. A deux reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre. C'etait imbecile, d'avoir un si gros desir l'un de l'autre, sans jamais se contenter. Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants dormaient, elle voulait bien tout de suite, il etait certain qu'elle l'attendait en etouffant, qu'elle refermerait les bras sur lui, muette, les dents serrees. Pres d'une heure se passa. Il n'alla pas la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l'appeler. Plus ils vivaient cote a cote, et plus une barriere s'elevait, des hontes, des repugnances, des delicatesses d'amitie, qu'ils n'auraient pu expliquer eux-memes. IV --Ecoute, dit la Maheude a son homme, puisque tu vas a Montsou pour la paie, rapporte-moi donc une livre de cafe et un kilo de sucre. Il recousait un de ses souliers, afin d'epargner le raccommodage. --Bon! murmura-t-il, sans lacher sa besogne. --Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher... Un morceau de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu. Cette fois, il leva la tete. --Tu crois donc que j'ai a toucher des mille et des cents... La quinzaine est trop maigre, avec leur sacree idee d'arreter constamment le travail. Tous deux se turent. C'etait apres le dejeuner, un samedi de la fin d'octobre. La Compagnie, sous le pretexte du derangement cause par la paie, avait encore, ce jour-la, suspendu l'extraction, dans toutes ses fosses. Saisie de panique devant la crise industrielle qui s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock deja lourd, elle profitait des moindres pretextes pour forcer ses dix mille ouvriers au chomage. --Tu sais qu'Etienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude. Emmene-le, il sera plus malin que toi pour se debrouiller, si l'on ne vous comptait pas vos heures. Maheu approuva de la tete. --Et cause donc a ces messieurs de l'affaire de ton pere. Le medecin s'entend avec la Direction... N'est-ce pas? vieux, que le medecin se trompe, que vous pouvez encore travailler? Depuis dix jours, le pere Bonnemort, les pattes engourdies comme il disait, restait cloue sur une chaise. Elle dut repeter sa question, et il grogna: --Bien sur que je travaillerai. On n'est pas fini parce qu'on a mal aux jambes. Tout ca, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas me donner la pension de cent quatre-vingts francs. La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui rapporterait peut-etre jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse. --Mon Dieu! nous serons bientot tous morts, si ca continue. --Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim. Il ajouta des clous a ses souliers et se decida a partir. Le coron des Deux-Cent-Quarante ne devait etre paye que vers quatre heures. Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un a un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de suite. Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empecher de s'oublier dans les estaminets. Chez Rasseneur, Etienne etait venu aux nouvelles. Des bruits inquietants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus mecontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d'amendes, un conflit paraissait fatal. Du reste, ce n'etait la que la querelle avouee, il y avait dessous toute une complication, des causes secretes et graves. Justement, lorsque Etienne arriva, un camarade qui buvait une chope, au retour de Montsou, racontait qu'une affiche etait collee chez le caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette affiche. Un second entra, puis un troisieme; et chacun apportait une histoire differente. Il semblait certain, cependant, que la Compagnie avait pris une resolution. --Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda Etienne, en s'asseyant pres de Souvarine, a une table, ou, pour unique consommation, se trouvait un paquet de tabac. Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette. --Je dis que c'etait facile a prevoir. Ils vont vous pousser a bout. Lui seul avait l'intelligence assez deliee pour analyser la situation. Il l'expliquait de son air tranquille. La Compagnie, atteinte par la crise, etait bien forcee de reduire ses frais, si elle ne voulait pas succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un pretexte quelconque. Depuis deux mois, la houille restait sur le carreau de ses fosses, presque toutes les usines chomaient. Comme elle n'osait chomer aussi, effrayee devant l'inaction ruineuse du materiel, elle revait un moyen terme, peut-etre une greve, d'ou son peuple de mineurs sortirait dompte et moins paye. Enfin, la nouvelle caisse de prevoyance l'inquietait, devenait une menace pour l'avenir, tandis qu'une greve l'en debarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle etait peu garnie encore. Rasseneur s'etait assis pres d'Etienne, et tous deux ecoutaient d'un air consterne. On pouvait causer a voix haute, il n'y avait plus la que madame Rasseneur, assise au comptoir. --Quelle idee! murmura le cabaretier. Pourquoi tout ca? La Compagnie n'a aucun interet a une greve, et les ouvriers non plus. Le mieux est de s'entendre. C'etait fort sage. Il se montrait toujours pour les revendications raisonnables. Meme, depuis la rapide popularite de son ancien locataire, il outrait ce systeme du progres possible, disant qu'on n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup. Dans sa bonhomie d'homme gras, nourri de biere, montait une jalousie secrete, aggravee par la desertion de son debit, ou les ouvriers du Voreux entraient moins boire et l'ecouter; et il en arrivait ainsi parfois a defendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congedie. --Alors, tu es contre la greve? cria madame Rasseneur, sans quitter le comptoir. Et, comme il repondait oui, energiquement, elle le fit taire. --Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs! Etienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie. Enfin, il leva la tete. --C'est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra nous y resoudre, a cette greve, si l'on nous y force... Pluchart, justement, m'a ecrit la-dessus des choses tres justes. Lui aussi est contre la greve, car l'ouvrier en souffre autant que le patron, sans arriver a rien de decisif. Seulement, il voit la une occasion excellente pour determiner nos hommes a entrer dans sa grande machine... D'ailleurs, voici sa lettre. En effet, Pluchart, desole des mefiances que l'Internationale rencontrait chez les mineurs de Montsou, esperait les voir adherer en masse, si un conflit les obligeait a lutter contre la Compagnie. Malgre ses efforts, Etienne n'avait pu placer une seule carte de membre, donnant du reste le meilleur de son influence a sa caisse de secours, beaucoup mieux accueillie. Mais cette caisse etait encore si pauvre, qu'elle devait etre vite epuisee, comme le disait Souvarine; et, fatalement, les grevistes se jetteraient alors dans l'Association des travailleurs, pour que leurs freres de tous les pays leur vinssent en aide. --Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur. --A peine trois mille francs, repondit Etienne. Et vous savez que la Direction m'a fait appeler avant-hier. Oh! ils sont tres polis, ils m'ont repete qu'ils n'empechaient pas leurs ouvriers de creer un fonds de reserve. Mais j'ai bien compris qu'ils en voulaient le controle... De toute maniere, nous aurons une bataille de ce cote-la. Le cabaretier s'etait mis a marcher, en sifflant d'un air dedaigneux. Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec ca? Il n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des etrangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de suite se coucher et avaler sa langue. Non, c'etait trop bete, cette greve! Alors, pour la premiere fois, des paroles aigres furent echangees entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre, dans leur haine commune du capital. --Voyons, et toi, qu'en dis-tu? repeta Etienne, en se tournant vers Souvarine. Celui-ci repondit par son mot de mepris habituel. --Les greves? des betises! Puis, au milieu du silence fache qui s'etait fait, il ajouta doucement: --En somme, je ne dis pas non, si ca vous amuse: ca ruine les uns, ca tue les autres, et c'est toujours autant de nettoye... Seulement, de ce train-la, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde. Commencez donc par me faire sauter ce bagne ou vous crevez tous! De sa main fine, il designait le Voreux, dont on apercevait les batiments par la porte restee ouverte. Mais un drame imprevu l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familiere, qui s'etait hasardee dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la queue retroussee, elle vint se refugier contre ses jambes, l'implorant, le grattant, pour qu'il la prit. Quand il l'eut couchee sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette sorte de somnolence reveuse, ou le plongeait la caresse de ce poil doux et tiede. Presque aussitot, Maheu entra. Il ne voulut rien boire, malgre l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa biere comme si elle l'eut offerte. Etienne s'etait leve, et tous deux partirent pour Montsou. Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en fete, comme par les beaux dimanches de ducasse. De tous les corons arrivait une cohue de mineurs. Le bureau du caissier etant tres petit, ils preferaient attendre a la porte, ils stationnaient par groupes sur le pave, barraient la route d'une queue de monde renouvelee sans cesse. Des camelots profitaient de l'occasion, s'installaient avec leurs bazars roulants, etalaient jusqu'a de la faience et de la charcuterie. Mais c'etaient surtout les estaminets et les debits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant d'etre payes, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y retournaient arroser leur paie, des qu'ils l'avaient en poche. Encore se montraient-ils tres sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au Volcan. A mesure que Maheu et Etienne avancerent au milieu des groupes, ils sentirent, ce jour-la, monter une exasperation sourde. Ce n'etait pas l'ordinaire insouciance de l'argent touche et ecorne dans les cabarets. Des poings se serraient, des mots violents couraient de bouche en bouche. --C'est vrai, alors? demanda Maheu a Chaval, qu'il rencontra devant l'estaminet Piquette, ils ont fait la salete? Mais Chaval se contenta de repondre par un grognement furieux, en jetant un regard oblique sur Etienne. Depuis le renouvellement du marchandage, il s'etait embauche avec d'autres, mordu peu a peu d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maitre, et dont tout le coron, disait-il, lechait les bottes. Cela se compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine a Requillart ou derriere le terri, sans l'accuser, en termes abominables, de coucher avec le logeur de sa mere; puis, il la tuait de caresses, repris pour elle d'un sauvage desir. Maheu lui adressa une autre question. --Est-ce que le Voreux passe? Et comme il tournait le dos, apres avoir dit oui, d'un signe de tete, les deux hommes se deciderent a entrer aux Chantiers. La caisse etait une petite piece rectangulaire, separee en deux par un grillage. Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs attendaient; tandis que le caissier, aide d'un commis, en payait un autre, debout devant le guichet, sa casquette a la main. Au-dessus du banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collee, toute fraiche dans le gris enfume des platres; et c'etait la que, depuis le matin, defilaient continuellement des hommes. Ils entraient par deux ou par trois, restaient plantes, puis s'en allaient sans un mot, avec une secousse des epaules, comme si on leur eut casse l'echine. Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune a tete carree de brute, un vieux tres maigre, la face hebetee par l'age. Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune epelait en remuant les levres, le vieux se contentait de regarder stupidement. Beaucoup entraient ainsi, pour voir, sans comprendre. --Lis-nous donc ca, dit a son compagnon Maheu, qui n'etait pas fort non plus sur la lecture. Alors, Etienne se mit a lire l'affiche. C'etait un avis de la Compagnie aux mineurs de toutes les fosses. Elle les avertissait que, devant le peu de soin apporte au boisage, lasse d'infliger des amendes inutiles, elle avait pris la resolution d'appliquer un nouveau mode de paiement, pour l'abattage de la houille. Desormais, elle paierait le boisage a part, au metre cube de bois descendu et employe, en se basant sur la quantite necessaire a un bon travail. Le prix de la berline de charbon abattu serait naturellement baisse, dans une proportion de cinquante centimes a quarante, suivant d'ailleurs la nature et l'eloignement des tailles. Et un calcul assez obscur tachait d'etablir que cette diminution de dix centimes se trouverait exactement compensee par le prix du boisage. Du reste, la Compagnie ajoutait que, voulant laisser a chacun le temps de se convaincre des avantages presentes par ce nouveau mode, elle comptait seulement l'appliquer a partir du lundi, 1er decembre. --Si vous lisiez moins haut, la-bas! cria le caissier. On ne s'entend plus. Etienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation. Sa voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuerent a regarder fixement l'affiche. Le vieux mineur et le jeune avaient l'air d'attendre encore; puis, ils partirent, les epaules cassees. --Nom de Dieu! murmura Maheu. Lui et son compagnon s'etaient assis. Absorbes, la tete basse, tandis que le defile continuait en face du papier jaune, ils calculaient. Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le boisage, les dix centimes diminues sur la berline. Au plus toucheraient-ils huit centimes, et c'etait deux centimes que leur volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soigne leur prendrait. Voila donc ou elle voulait en venir, a cette baisse de salaire deguisee! Elle realisait des economies dans la poche de ses mineurs. --Nom de Dieu de nom de Dieu! repeta Maheu en relevant la tete. Nous sommes des jean-foutre, si nous acceptons ca! Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour etre paye. Les chefs de marchandage se presentaient seuls a la caisse, puis repartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps. --Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonniere, taille numero sept. Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en depouillant les livrets, ou les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le nombre des berlines extraites. Puis, il repeta: --Maheu et consorts, veine Filonniere, taille numero sept... Cent trente-cinq francs. Le caissier paya. --Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, etes-vous sur de ne pas vous tromper? Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glace d'un petit frisson qui lui coulait au coeur. Certes, il s'attendait a une paie mauvaise, mais elle ne pouvait se reduire a si peu, ou il devait avoir mal compte. Lorsqu'il aurait remis leur part a Zacharie, a Etienne et a l'autre camarade qui remplacait Chaval, il lui resterait au plus cinquante francs pour lui, son pere, Catherine et Jeanlin. --Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employe. Il faut enlever deux dimanches et quatre jours de chomage: donc, ca vous fait neuf jours de travail. Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient a lui environ trente francs, dix-huit a Catherine, neuf a Jeanlin. Quant au pere Bonnemort, il n'avait que trois journees. N'importe, en ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux camarades, ca faisait surement davantage. --Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis. Vingt francs d'amendes pour boisages defectueux. Le haveur eut un geste desespere. Vingt francs d'amendes, quatre journees de chomage! Alors, le compte y etait. Dire qu'il avait rapporte jusqu'a des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le pere Bonnemort travaillait et que Zacharie n'etait pas encore en menage! --A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatiente. Vous voyez bien qu'un autre attend... Si vous n'en voulez pas, dites-le. Comme Maheu se decidait a ramasser l'argent de sa grosse main tremblante, l'employe le retint. --Attendez, j'ai la votre nom. Toussaint Maheu, n'est-ce pas?... Monsieur le secretaire general desire vous parler. Entrez, il est seul. Etourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meuble de vieil acajou, tendu de reps vert deteint. Et il ecouta pendant cinq minutes le secretaire general, un grand monsieur bleme, qui lui parlait par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever. Mais le bourdonnement de ses oreilles l'empechait d'entendre. Il comprit vaguement qu'il etait question de son pere, dont la retraite allait etre mise a l'etude, pour la pension de cent cinquante francs, cinquante ans d'age et quarante annees de service. Puis, il lui sembla que la voix du secretaire devenait plus dure. C'etait une reprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut faite a son logeur et a la caisse de prevoyance; enfin, on lui conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui etait un des meilleurs ouvriers de la fosse. Il voulut protester, ne put prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses doigts febriles, et se retira, en begayant: --Certainement, monsieur le secretaire... J'assure a monsieur le secretaire... Dehors, quand il eut retrouve Etienne qui l'attendait, il eclata. --Je suis un jean-foutre, j'aurais du repondre!... Pas de quoi manger du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il m'a dit que le coron etait empoisonne... Et quoi faire? nom de Dieu! plier l'echine, dire merci. Il a raison, c'est le plus sage. Maheu se tut, travaille a la fois de colere et de crainte. Etienne songeait d'un air sombre. De nouveau, ils traverserent les groupes qui barraient la rue. L'exasperation croissait, une exasperation de peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes, terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques tetes sachant compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnes par la Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les cranes les plus durs. Mais c'etait surtout l'enragement de cette paie desastreuse, la revolte de la faim, contre le chomage et les amendes. Deja on ne mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les salaires? Dans les estaminets, on se fachait tout haut, la colere sechait tellement les gosiers, que le peu d'argent touche restait sur les comptoirs. De Montsou au coron, Etienne et Maheu n'echangerent pas une parole. Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui etait seule avec les enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides. --Eh bien, tu es gentil! dit-elle. Et mon cafe, et mon sucre, et la viande? Un morceau de veau ne t'aurait pas ruine. Il ne repondait point, etrangle d'une emotion qu'il renfoncait. Puis, dans ce visage epais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un gonflement de desespoir, et de grosses larmes creverent des yeux, tomberent en pluie chaude. Il s'etait abattu sur une chaise, il pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table. --Tiens! begaya-t-il, voila ce que je te rapporte... C'est notre travail a tous. La Maheude regarda Etienne, le vit muet et accable. Alors, elle pleura aussi. Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs pour quinze jours? Son aine les avait quittes, le vieux ne pouvait plus remuer les jambes: c'etait la mort bientot. Alzire se jeta au cou de sa mere, bouleversee de l'entendre pleurer. Estelle hurlait, Lenore et Henri sanglotaient. Et, du coron entier, monta bientot le meme cri de misere. Les hommes etaient rentres, chaque menage se lamentait devant le desastre de cette paie mauvaise. Des portes se rouvrirent, des femmes parurent, criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les plafonds des maisons closes. Une pluie fine tombait, mais elles ne la sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se montraient, dans le creux de leur main, l'argent touche. --Regardez! ils lui ont donne ca, n'est-ce pas se foutre du monde? --Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la quinzaine. --Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes chemises. La Maheude etait sortie comme les autres. Un groupe se forma autour de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soulard de mari n'avait pas meme reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie allait se fondre au Volcan. Philomene guettait Maheu, pour que Zacharie n'entamat point la monnaie. Et il n'y avait que la Pierronne qui semblat assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours, on ne savait comment, de maniere a avoir, sur le livret du porion, plus d'heures que les camarades. Mais la Brule trouvait ca lache de la part de son gendre, elle etait avec celles qui s'emportaient, maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou. --Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin, leur bonne passer en caleche!... Oui, la cuisiniere dans la caleche a deux chevaux, allant a Marchiennes pour avoir du poisson, bien sur! Une clameur monta, les violences recommencerent. Cette bonne en tablier blanc, menee au marche de la ville voisine dans la voiture des maitres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de faim, il leur fallait donc du poisson quand meme? Ils n'en mangeraient peut-etre pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait. Et les idees semees par Etienne poussaient, s'elargissaient dans ce cri de revolte. C'etait l'impatience devant l'age d'or promis, la hate d'avoir sa part du bonheur, au-dela de cet horizon de misere, ferme comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de suite, dans cette cite ideale du progres, ou il n'y aurait plus de miserables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la debandade glapissante des enfants. Le soir, a l'Avantage, la greve fut decidee. Rasseneur ne la combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas. D'un mot, Etienne resuma la situation: si elle voulait decidement la greve, la Compagnie aurait la greve. V Une semaine se passa, le travail continuait, soupconneux et morne, dans l'attente du conflit. Chez les Maheu, la quinzaine s'annoncait comme devant etre plus maigre encore. Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgre sa moderation et son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'etait pas avisee de decoucher une nuit? Le lendemain matin, elle etait rentree si lasse, si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre a la fosse; et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute, car c'etait Chaval qui l'avait gardee, menacant de la battre, si elle se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empecher de retourner dans le lit d'Etienne, ou il savait bien, disait-il, que la famille la faisait coucher. Furieuse, la Maheude, apres avoir defendu a sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler a Montsou. Mais ce n'en etait pas moins une journee perdue, et la petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas en changer. Deux jours apres, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi, Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement a la besogne, s'echappa, tira une bordee dans les marais et dans la foret de Vandame, avec Bebert et Lydie. Il les avait debauches, jamais on ne sut a quelles rapines, a quels jeux d'enfants precoces ils s'etaient livres tous les trois. Lui, recut une forte correction, une fessee que sa mere lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille du coron terrifiee. Avait-on jamais vu ca? des enfants a elle, qui coutaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant! Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misere hereditaire faisant de chaque petit de la portee un gagne-pain pour plus tard. Ce matin-la, lorsque les hommes et la fille partirent a la fosse, la Maheude se souleva de son lit pour dire a Jeanlin: --Tu sais, si tu recommences, mechant bougre, je t'enleve la peau du derriere! Au nouveau chantier de Maheu, le travail etait penible. Cette partie de la veine Filonniere s'amincissait, a ce point que les haveurs, ecrases entre le mur et le toit, s'ecorchaient les coudes, dans l'abattage. En outre, elle devenait tres humide, on redoutait d'heure en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crevent les roches et emportent les hommes. La veille, Etienne, comme il enfoncait violemment sa rivelaine et la retirait, avait recu au visage le jet d'une source; mais ce n'etait qu'une alerte, la taille en etait restee simplement plus mouillee et plus malsaine. D'ailleurs, il ne songeait guere aux accidents possibles, il s'oubliait la maintenant avec les camarades, insoucieux du peril. On vivait dans le grisou, sans meme en sentir la pesanteur sur les paupieres, l'envoilement de toile d'araignee qu'il laissait aux cils. Parfois quand la flamme des lampes palissait et bleuissait davantage, on songeait a lui, un mineur mettait la tete contre la veine, pour ecouter le petit bruit du gaz, un bruit de bulles d'air bouillonnant a chaque fente. Mais la menace continuelle etaient les eboulements: car, outre l'insuffisance des boisages, toujours bacles trop vite, les terres ne tenaient pas, detrempees par les eaux. Trois fois dans la journee, Maheu avait du faire consolider les bois. Il etait deux heures et demie, les hommes allaient remonter. Couche sur le flanc, Etienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain grondement de tonnerre ebranla toute la mine. --Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lachant sa rivelaine pour ecouter. Il avait cru que la galerie s'effondrait derriere son dos. Mais deja Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en disant: --C'est un eboulement... Vite! vite! Tous degringolerent, se precipiterent, emportes par un elan de fraternite inquiete. Les lampes dansaient a leurs poings, dans le silence de mort qui s'etait fait; ils couraient a la file le long des voies, l'echine pliee, comme s'ils eussent galope a quatre pattes; et, sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des reponses breves: ou donc? dans les tailles peut-etre? non, ca venait du bas! au roulage plutot! Lorsqu'ils arriverent a la cheminee, ils s'y engouffrerent, ils tomberent les uns sur les autres, sans se soucier des meurtrissures. Jeanlin, la peau rouge encore de la fessee de la veille, ne s'etait pas echappe de la fosse, ce jour-la. Il trottait pieds nus derriere son train, refermait une a une les portes d'aerage; et, parfois, quand il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la derniere berline, ce qu'on lui defendait, de peur qu'il ne s'y endormit. Mais sa grosse distraction etait, chaque fois que le train se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tete Bebert qui tenait les guides. Il arrivait sournoisement, sans sa lampe, pincait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau maigre, eclaire de petits yeux verts, luisants dans l'obscurite. D'une precocite maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait a l'animalite d'origine. L'apres-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'etait le tour de corvee; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui s'etait glisse jusqu'a Bebert, lui demanda: --Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, a s'arreter court?... Il me fera casser les jambes. Bebert ne put repondre, il dut retenir Bataille, qui s'egayait a l'approche de l'autre train. Le cheval avait reconnu de loin, au flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'etait pris d'une grande tendresse, depuis le jour ou il l'avait vu debarquer dans la fosse. On aurait dit la pitie affectueuse d'un vieux philosophe, desireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa resignation et sa patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans gout, restait la tete basse, aveugle de nuit, avec le constant regret du soleil. Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait, allongeait-il la tete, s'ebrouant, le mouillant d'une caresse d'encouragement. --Nom de Dieu! jura Bebert, les voila encore qui se sucent la peau! Puis, lorsque Trompette fut passe, il repondit au sujet de Bataille: --Va, il a du vice, le vieux!... Quand il s'arrete comme ca, c'est qu'il devine un embetement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il ne veut rien se casser... Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut avoir, la-bas, apres la porte. Il la pousse et reste plante sur les pieds... Est-ce que tu as senti quelque chose? --Non, dit Jeanlin. Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux. Le train repartit. Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la porte d'aerage d'un coup de tete, Bataille de nouveau refusa d'avancer, hennissant, tremblant. Enfin, il se decida, fila d'un trait. Jeanlin, qui refermait la porte, etait reste en arriere. Il se baissa, regarda la mare ou il pataugeait; puis, elevant sa lampe, il s'apercut que les bois avaient flechi, sous le suintement continu d'une source. Justement, un haveur, un nomme Berloque dit Chicot, arrivait de sa taille, presse de revoir sa femme, qui etait en couches. Lui aussi s'arreta, examina le boisage. Et, tout d'un coup, comme le petit allait s'elancer pour rejoindre son train, un craquement formidable s'etait fait entendre, l'eboulement avait englouti l'homme et l'enfant. Il y eut un grand silence. Poussee par le vent de la chute, une poussiere epaisse montait dans les voies. Et, aveugles, etouffes, les mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus lointains, avec leurs lampes dansantes, qui eclairaient mal ce galop d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe. Lorsque les premiers buterent contre l'eboulement, ils crierent, appelerent les camarades. Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre cote des terres, dont la masse bouchait la galerie. Tout de suite, on constata que le toit s'etait effondre sur une dizaine de metres au plus. Le dommage n'avait rien de grave. Mais les coeurs se serrerent, lorsqu'un rale de mort sortit des decombres. Bebert, lachant son train, accourait en repetant: --Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous! Maheu, a ce moment meme, deboulait de la cheminee, avec Zacharie et Etienne. Il fut pris d'une fureur de desespoir, il ne lacha que des jurons. --Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu! Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galope aussi, se mirent a sangloter, a hurler d'epouvante, au milieu de l'effrayant desordre, que les tenebres augmentaient. On voulait les faire taire, elles s'affolaient, hurlaient plus fort, a chaque rale. Le porion Richomme etait arrive au pas de course, desole que ni l'ingenieur Negrel, ni Dansaert, ne fussent a la fosse. L'oreille collee contre les roches, il ecoutait; et il finit par dire que ces plaintes n'etaient pas des plaintes d'enfant. Un homme se trouvait la, pour sur. A vingt reprises deja, Maheu avait appele Jeanlin. Pas une haleine ne soufflait. Le petit devait etre broye. Et toujours le rale continuait, monotone. On parlait a l'agonisant, on lui demandait son nom. Le rale seul repondait. --Depechons! repetait Richomme, qui avait deja organise le sauvetage. On causera ensuite. Des deux cotes, les mineurs attaquaient l'eboulement, avec la pioche et la pelle. Chaval travaillait sans une parole, a cote de Maheu et d'Etienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres. L'heure de la sortie etait venue, aucun n'avait mange; mais on ne s'en allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en peril. Cependant, on songea que le coron s'inquieterait, s'il ne voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes. Ni Catherine, ni la Mouquette, ni meme Lydie, ne voulurent s'eloigner, clouees par le besoin de savoir, aidant aux deblais. Alors, Levaque accepta la commission d'annoncer la-haut l'eboulement, un simple dommage qu'on reparait. Il etait pres de quatre heures, les ouvriers en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: deja la moitie des terres auraient du etre enlevees, si de nouvelles roches n'avaient glisse du toit. Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un instant. --Doucement! dit enfin Richomme. Nous arrivons... Il ne faut pas les achever. En effet, le rale devenait de plus en plus distinct. C'etait ce rale continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait souffler sous les pioches memes. Brusquement, il cessa. Tous, silencieux, se regarderent, frissonnants d'avoir senti passer le froid de la mort, dans les tenebres. Ils piochaient, trempes de sueur, les muscles tendus a se rompre. Un pied fut rencontre, on enleva des lors les terres avec les mains, on degagea les membres un a un. La tete n'avait pas souffert. Des lampes l'eclairaient, et le nom de Chicot circula. Il etait tout chaud, la colonne vertebrale cassee par une roche. --Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline, commanda le porion. Au mioche maintenant, depechons! Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua avec les hommes qui deblayaient l'eboulement, de l'autre cote. Ils crierent, ils venaient de trouver Jeanlin evanoui, les deux jambes brisees, respirant encore. Ce fut le pere qui apporta le petit dans ses bras; et, les machoires serrees, il ne lachait toujours que des nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres femmes s'etaient remises a hurler. On forma vivement le cortege. Bebert avait ramene Bataille, qu'on attela aux deux berlines: dans la premiere, gisait le cadavre de Chicot, maintenu par Etienne; dans la seconde, Maheu s'etait assis, portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau de laine, arrache a une porte d'aerage. Et l'on partit, au pas. Sur chaque berline, une lampe mettait une etoile rouge. Puis, derriere, suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres a la file. Maintenant, la fatigue les ecrasait, ils trainaient les pieds, glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frappe d'epidemie. Il fallut pres d'une demi-heure pour arriver a l'accrochage. Ce convoi sous la terre, au milieu des epaisses tenebres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient, tournaient, se deroulaient. A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donne l'ordre qu'une cage vide fut reservee. Pierron emballa tout de suite les deux berlines. Dans l'une, Maheu resta avec son petit blesse sur les genoux, pendant que, dans l'autre, Etienne devait garder, entre ses bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il put tenir. Lorsque les ouvriers se furent entasses aux autres etages, la cage monta. On mit deux minutes. La pluie du cuvelage tombait tres froide, les hommes regardaient en l'air, impatients de revoir le jour. Heureusement, un galibot, envoye chez le docteur Vanderhaghen, l'avait trouve et le ramenait. Jeanlin et le mort furent portes dans la chambre des porions, ou, d'un bout de l'annee a l'autre, brulait un grand feu. On rangea les seaux d'eau chaude, tout prets pour le lavage des pieds; et, apres avoir etale deux matelas sur les dalles, on y coucha l'homme et l'enfant. Seuls, Maheu et Etienne entrerent. Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient un groupe, causaient a voix basse. Des que le medecin eut donne un coup d'oeil a Chicot, il murmura: --Fichu!... Vous pouvez le laver. Deux surveillants deshabillerent, puis laverent a l'eponge ce cadavre noir de charbon, sale encore de la sueur du travail. --La tete n'a rien, avait repris le docteur, agenouille sur le matelas de Jeanlin. La poitrine non plus... Ah! ce sont les jambes qui ont etrenne. Lui-meme deshabillait l'enfant, denouait le beguin, otait la veste, tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice. Et le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souille de poussiere noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes. On ne distinguait rien, on dut le laver aussi. Alors, il sembla maigrir encore sous l'eponge, la chair si bleme, si transparente, qu'on voyait les os. C'etait une pitie, cette degenerescence derniere d'une race de miserables, ce rien du tout souffrant, a demi broye par l'ecrasement des roches. Quand il fut propre, on apercut les meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche. Jeanlin, tire de son evanouissement, eut une plainte. Debout au pied du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses larmes roulerent de ses yeux. --Hein? c'est toi qui es le pere? dit le docteur en levant la tete. Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort... Aide-moi plutot. Il constata deux ruptures simples. Mais la jambe droite lui donnait des inquietudes: sans doute il faudrait la couper. A ce moment, l'ingenieur Negrel et Dansaert, prevenus enfin, arriverent avec Richomme. Le premier ecoutait le recit du porion, d'un air exaspere. Il eclata: toujours ces maudits boisages! n'avait-il pas repete cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces brutes-la qui parlaient de se mettre en greve, si on les forcait a boiser plus solidement! Le pis etait que la Compagnie, maintenant, paierait les pots casses. M. Hennebeau allait etre content! --Qui est-ce? demanda-t-il a Dansaert, silencieux devant le cadavre, qu'on etait en train d'envelopper dans un drap. --Chicot, un de nos bons ouvriers, repondit le maitre-porion. Il a trois enfants... Pauvre bougre! Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immediat de Jeanlin chez ses parents. Six heures sonnaient, le crepuscule tombait deja, on ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingenieur donna des ordres pour qu'on attelat le fourgon et qu'on apportat un brancard. L'enfant blesse fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans le fourgon le matelas et le mort. A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des mineurs qui s'attardaient, pour voir. Lorsque la chambre des porions se rouvrit, un silence regna dans le groupe. Et il se forma un nouveau cortege, le fourgon devant, le brancard derriere, puis la queue du monde. On quitta le carreau de la mine, on monta lentement la route en pente du coron. Les premiers froids de novembre avaient denude l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un linceul tombe du ciel livide. Etienne, alors, conseilla tout bas a Maheu d'envoyer Catherine prevenir la Maheude, pour amortir le coup. Le pere, qui suivait le brancard, l'air assomme, consentit d'un signe; et la jeune fille partit en courant, car on arrivait. Mais deja le fourgon, cette boite sombre bien connue, etait signale. Des femmes sortaient follement sur les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet. Bientot, elles furent trente, puis cinquante, toutes etranglees de la meme terreur. Il y avait donc un mort? qui etait-ce? L'histoire racontee par Levaque, apres les avoir rassurees toutes, les jetait maintenant a une exageration de cauchemar: ce n'etait plus un homme, c'etaient dix qui avaient peri, et que le fourgon allait ramener ainsi, un a un. Catherine avait trouve sa mere agitee d'un pressentiment; et, des les premiers mots balbuties, celle-ci cria: --Le pere est mort! Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin. Sans entendre, la Maheude s'etait elancee. Et, en voyant le fourgon qui debouchait devant l'eglise, elle avait defailli, toute pale. Sur les portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou, tandis que d'autres suivaient, tremblantes a l'idee de savoir devant quelle maison s'arreterait le cortege. La voiture passa; et, derriere, la Maheude apercut Maheu qui accompagnait le brancard. Alors, quand on eut pose ce brancard a sa porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassees, il y eut en elle une si brusque reaction, qu'elle etouffa de colere, begayant sans larmes: --C'est tout ca! On nous estropie les petits, maintenant!... Les deux jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse? --Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu'il fut reste la-bas? Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire, de Lenore et d'Henri. Tout en aidant a monter le blesse et en donnant au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle demandait ou l'on voulait qu'elle trouvat de l'argent pour nourrir des infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voila que le gamin, lui aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que d'autres cris, des lamentations dechirantes, sortaient d'une maison voisine: c'etaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient sur le corps. Il faisait nuit noire, les mineurs extenues mangeaient enfin leur soupe, dans le coron tombe a un morne silence, traverse seulement de ces grands cris. Trois semaines se passerent. On avait pu eviter l'amputation, Jeanlin conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux. Apres une enquete, la Compagnie s'etait resignee a donner un secours de cinquante francs. En outre, elle avait promis de chercher pour le petit infirme, des qu'il serait retabli, un emploi au jour. Ce n'en etait pas moins une aggravation de misere, car le pere avait recu une telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fievre. Depuis le jeudi, Maheu retournait a la fosse, et l'on etait au dimanche. Le soir, Etienne causa de la date prochaine du 1er decembre, preoccupe de savoir si la Compagnie executerait sa menace. On veilla jusqu'a dix heures, en attendant Catherine, qui devait s'attarder avec Chaval. Mais elle ne rentra pas. La Maheude ferma furieusement la porte au verrou, sans une parole. Etienne fut long a s'endormir, inquiet de ce lit vide, ou Alzire tenait si peu de place. Le lendemain, toujours personne; et, l'apres-midi seulement, au retour de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine. Il lui faisait des scenes si abominables, qu'elle s'etait decidee a se mettre avec lui. Pour eviter les reproches, il avait quitte brusquement le Voreux, il venait d'etre embauche a Jean-Bart, le puits de M. Deneulin, ou elle le suivait comme herscheuse. Du reste, le nouveau menage continuait a habiter Montsou, chez Piquette. Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille a coups de pied dans le derriere. Puis, il eut un geste resigne: a quoi bon? ca tournait toujours comme ca, on n'empechait pas les filles de se coller, quand elles en avaient l'envie. Il valait mieux attendre tranquillement le mariage. Mais la Maheude ne prenait pas si bien les choses. --Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle a Etienne, qui l'ecoutait, silencieux, tres pale. Voyons, repondez! vous qui etes un homme raisonnable... Nous l'avons laissee libre, n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par la. Ainsi, moi, j'etais grosse, quand le pere m'a epousee. Mais je n'ai pas file de chez mes parents, jamais je n'aurais fait la salete de porter avant l'age l'argent de mes journees a un homme qui n'en avait pas besoin... Ah! c'est degoutant, voyez-vous! On en arrivera a ne plus faire d'enfants. Et, comme Etienne ne repondait toujours que par des hochements de tete, elle insista. --Une fille qui allait tous les soirs ou elle voulait! Qu'a-t-elle donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, apres qu'elle nous aurait aides a sortir du petrin! Hein? c'etait naturel, on a une fille pour qu'elle travaille... Mais voila, nous avons ete trop bons, nous n'aurions pas du lui permettre de se distraire avec un homme. On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme ca. Alzire approuvait de la tete. Lenore et Henri, saisis de cet orage, pleuraient tout bas, tandis que la mere, maintenant, enumerait leurs malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux Bonnemort qui etait la, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis, Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal recolles; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie avec un homme! Toute la famille se cassait. Il ne restait que le pere a la fosse. Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur les trois francs du pere? Autant se jeter en choeur dans le canal. --Ca n'avance a rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde. Nous ne sommes pas au bout peut-etre. Etienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tete et murmura, les yeux perdus dans une vision d'avenir: --Ah! il est temps, il est temps! Quatrieme partie I Ce lundi-la, les Hennebeau avaient a dejeuner les Gregoire et leur fille Cecile. C'etait toute une partie projetee: en sortant de table, Paul Negrel devait faire visiter a ces dames une fosse, Saint-Thomas, qu'on reinstallait avec luxe. Mais il n'y avait la qu'un aimable pretexte, cette partie etait une invention de madame Hennebeau, pour hater le mariage de Cecile et de Paul. Et, brusquement, ce lundi meme, a quatre heures du matin, la greve venait d'eclater. Lorsque, le 1er decembre, la Compagnie avait applique son nouveau systeme de salaire, les mineurs etaient restes calmes. A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait fait la moindre reclamation. Tout le personnel, depuis le directeur jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accepte; et la surprise etait grande, depuis le matin, devant cette declaration de guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une direction energique. A cinq heures, Dansaert reveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas un homme n'etait descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante, qu'il avait traverse, dormait profondement, fenetres et portes closes. Et, des que le directeur eut saute du lit, les yeux gros encore de sommeil, il fut accable: de quart d'heure en quart d'heure, des messagers accouraient, des depeches tombaient sur son bureau, dru comme grele. D'abord, il espera que la revolte se limitait au Voreux; mais les nouvelles devenaient plus graves a chaque minute: c'etait Mirou, c'etait Crevecoeur, c'etait Madeleine, ou il n'avait paru que les palefreniers; c'etaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux fosses les mieux disciplinees, dans lesquelles la descente se trouvait reduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu'a neuf heures, il dicta des depeches, telegraphiant de tous cotes, au prefet de Lille, aux regisseurs de la Compagnie, prevenant les autorites, demandant des ordres. Il avait envoye Negrel faire le tour des fosses voisines, pour avoir des renseignements precis. Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au dejeuner; et il allait envoyer le cocher avertir les Gregoire que la partie etait remise, lorsqu'une hesitation, un manque de volonte l'arreta, lui qui venait, en quelques phrases breves, de preparer militairement son champ de bataille. Il monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de coiffer, dans son cabinet de toilette. --Ah! ils sont en greve, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut consultee. Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?... Nous n'allons point cesser de manger, n'est-ce pas? Et elle s'enteta, il eut beau lui dire que le dejeuner serait trouble, que la visite a Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une reponse a tout, pourquoi perdre un dejeuner deja sur le feu? et quant a visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade etait vraiment imprudente. --Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous savez pourquoi je tiens a recevoir ces braves gens. Ce mariage devrait vous toucher plus que les betises de vos ouvriers... Enfin, je le veux, ne me contrariez pas. Il la regarda, agite d'un leger tremblement, et son visage dur et ferme d'homme de discipline exprima la secrete douleur d'un coeur meurtri. Elle etait restee les epaules nues, deja trop mure, mais eclatante et desirable encore, avec sa carrure de Ceres doree par l'automne. Un instant, il dut avoir le desir brutal de la prendre, de rouler sa tete entre les deux seins qu'elle etalait, dans cette piece tiede, d'un luxe intime de femme sensuelle, et ou trainait un parfum irritant de musc; mais il se recula, depuis dix annees le menage faisait chambre a part. --C'est bon, dit-il en la quittant. Ne decommandons rien. M. Hennebeau etait ne dans les Ardennes. Il avait eu les commencements difficiles d'un garcon pauvre, jete orphelin sur le pave de Paris. Apres avoir suivi peniblement les cours de l'Ecole des Mines, il etait, a vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme ingenieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint ingenieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles; et ce fut la qu'il se maria, epousant, par un de ces coups de fortune qui sont la regle pour le corps des mines, la fille d'un riche filateur d'Arras. Pendant quinze annees, le menage habita la meme petite ville de province, sans qu'un evenement rompit la monotonie de son existence, pas meme la naissance d'un enfant. Une irritation croissante detachait madame Hennebeau, elevee dans le respect de l'argent, dedaigneuse de ce mari qui gagnait durement des appointements mediocres, et dont elle ne tirait aucune des satisfactions vaniteuses, revees en pension. Lui, d'une honnetete stricte, ne speculait point, se tenait a son poste, en soldat. Le desaccord n'avait fait que grandir, aggrave par un de ces singuliers malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa femme, elle etait d'une sensualite de blonde gourmande, et deja ils couchaient a part, mal a l'aise, tout de suite blesses. Elle eut des lors un amant, qu'il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour venir occuper a Paris une situation de bureau, dans l'idee qu'elle lui en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la separation, ce Paris qu'elle souhaitait depuis sa premiere poupee, et ou elle se lava en huit jours de sa province, elegante d'un coup, jetee a toutes les folies luxueuses de l'epoque. Les dix ans qu'elle y passa furent emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme, dont l'abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n'avait pu garder son ignorance, et il se resigna, a la suite de scenes abominables, desarme devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait son bonheur ou elle le trouvait. C'etait apres la rupture, lorsqu'il l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepte la direction des mines de Montsou, esperant encore la corriger la-bas, dans ce desert des pays noirs. Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient a l'ennui irrite des premiers temps de leur mariage. D'abord, elle parut soulagee par ce grand calme, goutant un apaisement dans la monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si detachee du monde, qu'elle ne souffrait meme plus d'engraisser. Puis, sous cette indifference, une fievre derniere se declara, un besoin de vivre encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant a son gout le petit hotel de la Direction. Elle le disait affreux, elle l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on parla jusqu'a Lille. Maintenant, le pays l'exasperait, ces betes de champs etales a l'infini, ces eternelles routes noires, sans un arbre, ou grouillait une population affreuse qui la degoutait et l'effrayait. Les plaintes de l'exil commencerent, elle accusait son mari de l'avoir sacrifiee aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait, une misere a peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce qu'il n'aurait pas du imiter les autres, exiger une part, obtenir des actions, reussir a quelque chose enfin? et elle insistait avec une cruaute d'heritiere qui avait apporte la fortune. Lui, toujours correct, se refugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif, etait ravage par le desir de cette creature, un de ces desirs tardifs, si violents, qui croissent avec l'age. Il ne l'avait jamais possedee en amant, il etait hante d'une continuelle image, l'avoir une fois a lui comme elle s'etait donnee a un autre. Chaque matin, il revait de la conquerir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il evitait meme de lui effleurer la main. C'etait une souffrance sans guerison possible, cachee sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouve le bonheur dans son menage. Au bout des six mois, quand l'hotel, definitivement meuble, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba a une langueur d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en mourir. Justement, Paul Negrel debarquait a Montsou. Sa mere, veuve d'un capitaine provencal, vivant a Avignon d'une maigre rente, avait du se contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'a l'Ecole polytechnique. Il en etait sorti dans un mauvais rang, et son oncle, M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa demission, en offrant de le prendre comme ingenieur, au Voreux. Des lors, traite en enfant de la maison, il y eut meme sa chambre, y mangea, y vecut, ce qui lui permettait d'envoyer a sa mere la moitie de ses appointements de trois mille francs. Pour deguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de l'embarras ou etait un jeune homme, oblige de se monter un menage, dans un des petits chalets reserves aux ingenieurs des fosses. madame Hennebeau, tout de suite, avait pris un role de bonne tante, tutoyant son neveu, veillant a son bien-etre. Les premiers mois surtout, elle montra une maternite debordante de conseils, aux moindres sujets. Mais elle restait femme pourtant, elle glissait a des confidences personnelles. Ce garcon si jeune et si pratique, d'une intelligence sans scrupule, professant sur l'amour des theories de philosophe, l'amusait, grace a la vivacite de son pessimisme, dont s'aiguisait sa face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans ses bras; et elle parut se livrer par bonte, tout en lui disant qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait etre uniquement son amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les herscheuses qu'il declarait abominables, le boudait presque, parce qu'il n'avait pas des farces de jeune homme a lui conter. Puis, l'idee de le marier la passionna, elle reva de se devouer, de le donner elle-meme a une fille riche. Leurs rapports continuaient, un joujou de recreation, ou elle mettait ses tendresses dernieres de femme oisive et finie. Deux ans s'etaient ecoules. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des pieds nus froler sa porte, eut un soupcon. Mais cette nouvelle aventure le revoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mere et ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla precisement du choix qu'elle avait fait de Cecile Gregoire pour leur neveu. Elle s'employait a ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivee, etait moins triste. Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air tout amuse par cette histoire de greve. --Eh bien? lui demanda son oncle. --Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent tres sages, la-dedans... Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des delegues. Mais, a ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier etage. --C'est toi, Paul?... Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils droles de faire les mechants, ces gens qui sont si heureux! Et le directeur dut renoncer a en savoir davantage, puisque sa femme lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur lequel s'etait amasse un nouveau paquet de depeches. A onze heures, lorsque les Gregoire arriverent, ils s'etonnerent qu'Hippolyte, le valet de chambre, pose en sentinelle, les bousculat pour les introduire, apres avoir jete des regards inquiets aux deux bouts de la route. Les rideaux du salon etaient fermes, on les fit passer directement dans le cabinet de travail, ou M. Hennebeau s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pave, et il etait inutile d'avoir l'air de provoquer les gens. --Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise. M. Gregoire, quand il apprit que la greve avait enfin eclate, haussa les epaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population etait honnete. D'un hochement du menton, madame Gregoire approuvait sa confiance dans la resignation seculaire des charbonniers; tandis que Cecile, tres gaie ce jour-la, belle de sante dans une toilette de drap capucine, souriait a ce mot de greve, qui lui rappelait des visites et des distributions d'aumones dans les corons. Mais madame Hennebeau, suivie de Negrel, parut, toute en soie noire. --Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle des la porte. Comme s'ils n'auraient pas du attendre, ces hommes!... Vous savez que Paul refuse de nous conduire a Saint-Thomas. --Nous resterons ici, dit obligeamment M. Gregoire. Ce sera tout plaisir. Paul s'etait contente de saluer Cecile et sa mere. Fachee de ce peu d'empressement, sa tante le lanca d'un coup d'oeil sur la jeune fille; et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un regard maternel. Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les depeches et redigea quelques reponses. On causait pres de lui, sa femme expliquait qu'elle ne s'etait pas occupee de ce cabinet de travail, qui avait en effet garde son ancien papier rouge deteint, ses lourds meubles d'acajou, ses cartonniers erafles par l'usage. Trois quarts d'heure se passerent, on allait se mettre a table, lorsque le valet de chambre annonca M. Deneulin. Celui-ci, l'air excite, entra et s'inclina devant madame Hennebeau. --Tiens! vous voila? dit-il en apercevant les Gregoire. Et, vivement, il s'adressa au directeur. --Ca y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingenieur... Chez moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ca peut gagner. Je ne suis pas tranquille... Voyons, ou en etes-vous? Il accourait a cheval, et son inquietude se trahissait dans son verbe haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler a un officier de cavalerie en retraite. M. Hennebeau commencait a le renseigner sur la situation exacte, lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle a manger. Alors, il s'interrompit pour dire: --Dejeunez avec nous. Je vous continuerai ca au dessert. --Oui, comme il vous plaira, repondit Deneulin, si plein de son idee, qu'il acceptait sans autres facons. Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers madame Hennebeau, en s'excusant. Elle fut d'ailleurs charmante. Quand elle eut fait mettre un septieme couvert, elle installa ses convives: madame Gregoire et Cecile aux cotes de son mari, puis, M. Gregoire et Deneulin a sa droite et a sa gauche; enfin, Paul, qu'elle placa entre la jeune fille et son pere. Comme on attaquait les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire: --Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huitres... Le lundi, vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes a Marchiennes, et j'avais projete d'envoyer la cuisiniere avec la voiture... Mais elle a eu peur de recevoir des pierres... Tous l'interrompirent d'un grand eclat de gaiete. On trouvait l'histoire drole. --Chut! dit M. Hennebeau contrarie, en regardant les fenetres, d'ou l'on voyait la route. Le pays n'a pas besoin de savoir que nous recevons, ce matin. --Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, declara M. Gregoire. Les rires recommencerent, mais plus discrets. Chaque convive se mettait a l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes, meublee de vieux bahuts de chene. Des pieces d'argenterie luisaient derriere les vitraux des credences; et il y avait une grande suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies refletaient un palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique. Dehors, la journee de decembre etait glacee par une aigre bise du nord-est. Mais pas un souffle n'entrait, il faisait la une tiedeur de serre, qui developpait l'odeur fine d'un ananas, coupe au fond d'une jatte de cristal. --Si l'on fermait les rideaux? proposa Negrel, que l'idee de terrifier les Gregoire amusait. La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut a un ordre et alla tirer un des rideaux. Ce furent, des lors, des plaisanteries interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans prendre des precautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une epave echappee a un pillage, dans une ville conquise; et, derriere cette gaiete forcee, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des coups d'oeil involontaires jetes vers la route, comme si une bande de meurt-de-faim eut guette la table du dehors. Apres les oeufs brouilles aux truffes, parurent des truites de riviere. La conversation etait tombee sur la crise industrielle, qui s'aggravait depuis dix-huit mois. --C'etait fatal, dit Deneulin, la prosperite trop grande des dernieres annees devait nous amener la... Songez donc aux enormes capitaux immobilises, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, a tout l'argent enfoui dans les speculations les plus folles. Rien que chez nous, on a installe des sucreries comme si le departement devait donner trois recoltes de betteraves... Et, dame! aujourd'hui, l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'interet des millions depenses: de la, un engorgement mortel et la stagnation finale des affaires. M. Hennebeau combattit cette theorie, mais il convint que les annees heureuses avaient gate l'ouvrier. --Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses, pouvaient se faire jusqu'a six francs par jour, le double de ce qu'ils gagnent a present! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des gouts de luxe... Aujourd'hui, naturellement, ca leur semble dur, de revenir a leur frugalite ancienne. --Monsieur Gregoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie, encore un peu de ces truites... Elles sont delicates, n'est-ce pas? Le directeur continuait: --Mais, en verite, est-ce notre faute? Nous sommes atteints cruellement, nous aussi... Depuis que les usines ferment une a une, nous avons un mal du diable a nous debarrasser de notre stock; et, devant la reduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien forces d'abaisser le prix de revient... C'est ce que les ouvriers ne veulent pas comprendre. Un silence regna. Le domestique presentait des perdreaux rotis, tandis que la femme de chambre commencait a verser du chambertin aux convives. --Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin a demi-voix, comme s'il se fut parle a lui-meme. L'Amerique, en cessant ses commandes de fer et de fonte, a porte un rude coup a nos hauts fourneaux. Tout se tient, une secousse lointaine suffit a ebranler le monde... Et l'Empire qui etait si fier de cette fievre chaude de l'industrie! Il attaqua son aile de perdreau. Puis, haussant la voix: --Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots casses. Cet aveu, arrache a sa franchise, souleva une discussion. Les dames ne s'amusaient guere. Chacun, du reste, s'occupait de son assiette, dans le feu du premier appetit. Comme le domestique rentrait, il sembla vouloir parler, puis il hesita. --Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau. Si ce sont des depeches, donnez-les-moi... J'attends des reponses. --Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule... Mais il craint de deranger. Le directeur s'excusa et fit entrer le maitre-porion. Celui-ci se tint debout, a quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient pour le voir, enorme, essouffle des nouvelles qu'il apportait. Les corons restaient tranquilles; seulement, c'etait une chose decidee, une delegation allait venir. Peut-etre, dans quelques minutes, serait-elle la. --C'est bien, merci, dit M. Hennebeau. Je veux un rapport matin et soir, entendez-vous! Et, des que Dansaert fut parti, on se remit a plaisanter, on se jeta sur la salade russe, en declarant qu'il fallait ne pas perdre une seconde, si l'on voulait la finir. Mais la gaiete ne connut plus de borne, lorsque Negrel ayant demande du pain a la femme de chambre, celle-ci lui repondit un: <>, si bas et si terrifie, qu'elle semblait avoir derriere elle une bande, prete au massacre et au viol. --Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment. Ils ne sont pas encore ici. Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de depeches, voulut lire une des lettres tout haut. C'etait une lettre de Pierron, dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se voyait oblige de se mettre en greve avec les camarades, pour ne pas etre maltraite; et il ajoutait qu'il n'avait meme pu refuser de faire partie de la delegation, bien qu'il blamat cette demarche. --Voila la liberte du travail! s'ecria M. Hennebeau. Alors, on revint sur la greve, on lui demanda son opinion. --Oh! repondit-il, nous en avons vu d'autres... Ce sera une semaine, une quinzaine au plus de paresse, comme la derniere fois. Ils vont rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils retourneront aux fosses. Deneulin hocha la tete. --Je ne suis pas si tranquille... Cette fois, ils paraissent mieux organises. N'ont-ils pas une caisse de prevoyance? --Oui, a peine trois mille francs: ou voulez-vous qu'ils aillent avec ca?... Je soupconne un nomme Etienne Lantier d'etre leur chef. C'est un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir a lui rendre son livret, comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue a empoisonner le Voreux, avec ses idees et sa biere... N'importe, dans huit jours, la moitie des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond. Il etait convaincu. Sa seule inquietude venait de sa disgrace possible, si la Regie lui laissait la responsabilite de la greve. Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur. Aussi, abandonnant la cuilleree de salade russe qu'il avait prise, relisait-il les depeches recues de Paris, des reponses dont il tachait de penetrer chaque mot. On l'excusait, le repas tournait a un dejeuner militaire, mange sur un champ de bataille, avant les premiers coups de feu. Les dames, des lors, se melerent a la conversation. Madame Gregoire s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et deja Cecile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de viande. Mais madame Hennebeau s'etonnait, en entendant parler de la misere des charbonniers de Montsou. Est-ce qu'ils n'etaient pas tres heureux? Des gens loges, chauffes, soignes aux frais de la Compagnie! Dans son indifference pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la lecon apprise, dont elle emerveillait les Parisiens en visite; et elle avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple. Negrel, pendant ce temps, continuait a effrayer M. Gregoire. Cecile ne lui deplaisait pas, et il voulait bien l'epouser, pour etre agreable a sa tante; mais il n'y apportait aucune fievre amoureuse, en garcon d'experience qui ne s'emballait plus, comme il disait. Lui, se pretendait republicain, ce qui ne l'empechait pas de conduire ses ouvriers avec une rigueur extreme, et de les plaisanter finement, en compagnie des dames. --Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il. Je crains de graves desordres... Ainsi, monsieur Gregoire, je vous conseille de verrouiller la Piolaine. On pourrait vous piller. Justement, sans quitter le sourire qui eclairait son bon visage, M. Gregoire rencherissait sur sa femme en sentiments paternels a l'egard des mineurs. --Me piller! s'ecria-t-il, stupefait. Et pourquoi me piller? --N'etes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous vivez du travail des autres. Enfin, vous etes l'infame capital, et cela suffit... Soyez certain que, si la revolution triomphait, elle vous forcerait a restituer votre fortune, comme de l'argent vole. Du coup, il perdit la tranquillite d'enfant, la serenite d'inconscience ou il vivait. Il begaya: --De l'argent vole, ma fortune! Est-ce que mon bisaieul n'avait pas gagne, et durement, la somme placee autrefois? Est-ce que nous n'avons pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un mauvais usage des rentes, aujourd'hui? Madame Hennebeau, alarmee en voyant la mere et la fille blanches de peur, elles aussi, se hata d'intervenir, en disant: --Paul plaisante, cher Monsieur. Mais M. Gregoire etait hors de lui. Comme le domestique passait un buisson d'ecrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait, et se mit a briser les pattes avec les dents. --Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent. Par exemple, on m'a conte que des ministres ont recu des deniers de Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus a la Compagnie. C'est comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalite, millions jetes a la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile... Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que nous sommes! nous qui ne speculons pas, qui nous contentons de vivre sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!... Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands pour voler chez nous une epingle! Negrel lui-meme dut le calmer, tres egaye de sa colere. Les ecrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique. Malgre tout, fremissant encore, M. Gregoire se disait liberal; et il regrettait Louis-Philippe. Quant a Deneulin, il etait pour un gouvernement fort, il declarait que l'empereur glissait sur la pente des concessions dangereuses. --Rappelez-vous 89, dit-il. C'est la noblesse qui a rendu la Revolution possible par sa complicite, par son gout des nouveautes philosophiques... Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le meme jeu imbecile, avec sa fureur de liberalisme, sa rage de destruction, ses flatteries au peuple... Oui, oui, vous aiguisez les dents du monstre pour qu'il nous devore. Et il nous devorera, soyez tranquilles! Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui demandant des nouvelles de ses filles. Lucie etait a Marchiennes, ou elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tete d'un vieux mendiant. Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait pas du regard le directeur, absorbe dans la lecture de ses depeches, oublieux de ses invites. Derriere ces minces feuilles, il sentait Paris, les ordres des regisseurs, qui decideraient de la greve. Aussi ne put-il s'empecher de ceder encore a sa preoccupation. --Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement. M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague. --Nous allons voir. --Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se mit a penser tout haut Deneulin. Mais moi, j'y resterai, si la greve gagne Vandame. J'ai eu beau reinstaller Jean-Bart a neuf, je ne puis m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production incessante... Ah! je ne me vois pas a la noce, je vous assure! Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau. Il ecoutait, et un plan germait en lui: dans le cas ou la greve tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se gater jusqu'a la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession a bas prix? C'etait le moyen le plus sur de regagner les bonnes graces des regisseurs, qui, depuis des annees, revaient de posseder Vandame. --Si Jean-Bart vous gene tant que ca, dit-il en riant, pourquoi ne nous le cedez-vous pas? Mais Deneulin regrettait deja ses plaintes. Il cria: --Jamais de la vie! On s'egaya de sa violence, on oublia enfin la greve, au moment ou le dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuee fut comblee d'eloges. Ensuite, les dames discuterent une recette, au sujet de l'ananas, qu'on declara egalement exquis. Les fruits, du raisin et des poires, acheverent cet heureux abandon des fins de dejeuner copieux. Tous causaient a la fois, attendris, pendant que le domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, juge commun. Et le mariage de Paul et de Cecile fit certainement un pas serieux, dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jete des regards si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquerant de son air calin les Gregoire atterres par ses histoires de pillage. Un instant, M. Hennebeau, devant l'entente si etroite de sa femme et de son neveu, sentit se reveiller l'abominable soupcon, comme s'il avait surpris un attouchement, dans les coups d'oeil echanges. Mais, de nouveau, l'idee de ce mariage, fait la, devant lui, le rassura. Hippolyte servait le cafe, lorsque la femme de chambre accourut, pleine d'effarement. --Monsieur, Monsieur, les voici! C'etaient les delegues. Des portes battirent, on entendit passer un souffle d'effroi, au travers des pieces voisines. --Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau. Autour de la table, les convives s'etaient regardes, avec un vacillement d'inquietude. Un silence regna. Puis, ils voulurent reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre dans sa poche, on parla de cacher les couverts. Mais le directeur restait grave, et les rires tomberent, les voix devinrent des chuchotements, pendant que les pas lourds des delegues, qu'on introduisait, ecrasaient a cote le tapis du salon. Madame Hennebeau dit a son mari, en baissant la voix: --J'espere que vous allez boire votre cafe. --Sans doute, repondit-il. Qu'ils attendent! Il etait nerveux, il pretait l'oreille aux bruits, l'air uniquement occupe de sa tasse. Paul et Cecile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un oeil a la serrure. Ils etouffaient des rires, ils parlaient tres bas. --Les voyez-vous? --Oui... J'en vois un gros, avec deux autres petits, derriere. --Hein? ils ont des figures abominables. --Mais non, ils sont tres gentils. Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le cafe etait trop chaud et qu'il le boirait apres. Comme il sortait, il posa un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence. Tous s'etaient rassis, et ils resterent a table, muets, n'osant plus remuer, ecoutant de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix d'homme. II Des la veille, dans une reunion tenue chez Rasseneur, Etienne et quelques camarades avaient choisi les delegues qui devaient se rendre le lendemain a la Direction. Lorsque, le soir, la Maheude sut que son homme en etait, elle fut desolee, elle lui demanda s'il voulait qu'on les jetat a la rue. Maheu lui-meme n'avait point accepte sans repugnance. Tous deux, au moment d'agir, malgre l'injustice de leur misere, retombaient a la resignation de la race, tremblant devant le lendemain, preferant encore plier l'echine. D'habitude, lui, pour la conduite de l'existence, s'en remettait au jugement de sa femme, qui etait de bon conseil. Cette fois, cependant, il finit par se facher, d'autant plus qu'il partageait secretement ses craintes. --Fiche-moi la paix, hein! lui dit-il en se couchant et en tournant le dos. Ce serait propre, de lacher les camarades!... Je fais mon devoir. Elle se coucha a son tour. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Puis, apres un long silence, elle repondit: --Tu as raison, vas-y. Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes foutus. Midi sonnait, lorsqu'on dejeuna, car le rendez-vous etait pour une heure, a l'Avantage, d'ou l'on irait ensuite chez M. Hennebeau. Il y avait des pommes de terre. Comme il ne restait qu'un petit morceau de beurre, personne n'y toucha. Le soir, on aurait des tartines. --Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d'un coup Etienne a Maheu. Ce dernier demeura saisi, la voix coupee par l'emotion. --Ah! non, c'est trop! s'ecria la Maheude. Je veux bien qu'il y aille, mais je lui defends de faire le chef... Tiens! pourquoi lui plutot qu'un autre? Alors, Etienne s'expliqua, avec sa fougue eloquente. Maheu etait le meilleur ouvrier de la fosse, le plus aime, le plus respecte, celui qu'on citait pour son bon sens. Aussi les reclamations des mineurs prendraient-elles, dans sa bouche, un poids decisif. D'abord, lui, Etienne, devait parler; mais il etait a Montsou depuis trop peu de temps. On ecouterait davantage un ancien du pays. Enfin, les camarades confiaient leurs interets au plus digne: il ne pouvait pas refuser, ce serait lache. La Maheude eut un geste desespere. --Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres. Moi, je consens, apres tout! --Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu. Je dirai des betises. Etienne, heureux de l'avoir decide, lui tapa sur l'epaule. --Tu diras ce que tu sens, et ce sera tres bien. La bouche pleine, le pere Bonnemort, dont les jambes desenflaient, ecoutait, en hochant la tete. Un silence se fit. Quand on mangeait des pommes de terre, les enfants s'etouffaient et restaient tres sages. Puis, apres avoir avale, le vieux murmura lentement: --Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n'avais rien dit... Ah! j'en ai vu, j'en ai vu, de ces affaires! Il y a quarante ans, on nous flanquait a la porte de la Direction, et a coups de sabre encore! Aujourd'hui, ils vous recevront peut-etre; mais ils ne vous repondront pas plus que ce mur... Dame! ils ont l'argent, ils s'en fichent! Le silence retomba, Maheu et Etienne se leverent et laisserent la famille morne, devant les assiettes vides. En sortant, ils prirent Pierron et Levaque, puis tous quatre se rendirent chez Rasseneur, ou les delegues des corons voisins arrivaient par petits groupes. La, quand les vingt membres de la delegation furent rassembles, on arreta les conditions qu'on opposerait a celles de la Compagnie; et l'on partit pour Montsou. L'aigre bise du nord-est balayait le pave. Deux heures sonnerent, comme on arrivait. D'abord, le domestique leur dit d'attendre, en refermant la porte sur eux; puis, lorsqu'il revint, il les introduisit dans le salon, dont il ouvrit les rideaux. Un jour fin entra, tamise par les guipures. Et les mineurs, restes seuls, n'oserent s'asseoir, embarrasses, tous tres propres, vetus de drap, rases du matin, avec leurs cheveux et leurs moustaches jaunes. Ils roulaient leurs casquettes entre les doigts, ils jetaient des regards obliques sur le mobilier, une de ces confusions de tous les styles, que le gout de l'antiquaille a mises a la mode: des fauteuils Henri II, des chaises Louis XV, un cabinet italien du dix-septieme siecle, un contador espagnol du quinzieme, et un devant d'autel pour le lambrequin de la cheminee, et des chamarres d'anciennes chasubles reappliquees sur les portieres. Ces vieux ors, ces vieilles soies aux tons fauves, tout ce luxe de chapelle, les avait saisis d'un malaise respectueux. Les tapis d'Orient semblaient les lier aux pieds de leur haute laine. Mais ce qui les suffoquait surtout, c'etait la chaleur, une chaleur egale de calorifere, dont l'enveloppement les surprenait, les joues glacees du vent de la route. Cinq minutes s'ecoulerent. Leur gene augmentait, dans le bien-etre de cette piece riche, si confortablement close. Enfin, M. Hennebeau entra, boutonne militairement, portant a sa redingote le petit noeud correct de sa decoration. Il parla le premier. --Ah! vous voila!... Vous vous revoltez, a ce qu'il parait... Et il s'interrompit, pour ajouter avec une raideur polie: --Asseyez-vous, je ne demande pas mieux que de causer. Les mineurs se tournerent, chercherent des sieges du regard. Quelques-uns se risquerent sur les chaises; tandis que les autres, inquietes par les soies brodees, preferaient se tenir debout. Il y eut un silence. M. Hennebeau, qui avait roule son fauteuil devant la cheminee, les denombrait vivement, tachait de se rappeler leurs visages. Il venait de reconnaitre Pierron, cache au dernier rang; et ses yeux s'etaient arretes sur Etienne, assis en face de lui. --Voyons, demanda-t-il, qu'avez-vous a me dire? Il s'attendait a entendre le jeune homme prendre la parole, et il fut tellement surpris de voir Maheu s'avancer, qu'il ne put s'empecher d'ajouter encore: --Comment! c'est vous, un bon ouvrier qui s'est toujours montre si raisonnable, un ancien de Montsou dont la famille travaille au fond depuis le premier coup de pioche!... Ah! c'est mal, ca me chagrine que vous soyez a la tete des mecontents! Maheu ecoutait, les yeux baisses. Puis, il commenca, la voix hesitante et sourde d'abord. --Monsieur le directeur, c'est justement parce que je suis un homme tranquille, auquel on n'a rien a reprocher, que les camarades m'ont choisi. Cela doit vous prouver qu'il ne s'agit pas d'une revolte de tapageurs, de mauvaises tetes cherchant a faire du desordre. Nous voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il nous semble qu'il serait temps de s'arranger, pour que nous ayons au moins du pain tous les jours. Sa voix se raffermissait. Il leva les yeux, il continua, en regardant le directeur: --Vous savez bien que nous ne pouvons accepter votre nouveau systeme... On nous accuse de mal boiser. C'est vrai, nous ne donnons pas a ce travail le temps necessaire. Mais, si nous le donnions, notre journee se trouverait reduite encore, et comme elle n'arrive deja pas a nous nourrir, ce serait donc la fin de tout, le coup de torchon qui nettoierait vos hommes. Payez-nous davantage, nous boiserons mieux, nous mettrons aux bois les heures voulues, au lieu de nous acharner a l'abattage, la seule besogne productive. Il n'y a pas d'autre arrangement possible, il faut que le travail soit paye pour etre fait... Et qu'est-ce que vous avez invente a la place? une chose qui ne peut pas nous entrer dans la tete, voyez-vous! Vous baissez le prix de la berline, puis vous pretendez compenser cette baisse en payant le boisage a part. Si cela etait vrai, nous n'en serions pas moins voles, car le boisage nous prendrait toujours plus de temps. Mais ce qui nous enrage, c'est que cela n'est pas meme vrai: la Compagnie ne compense rien du tout, elle met simplement deux centimes par berline dans sa poche, voila! --Oui, oui, c'est la verite, murmurerent les autres delegues, en voyant M. Hennebeau faire un geste violent, comme pour interrompre. Du reste, Maheu coupa la parole au directeur. Maintenant, il etait lance, les mots venaient tout seuls. Par moments, il s'ecoutait avec surprise, comme si un etranger avait parle en lui. C'etaient des choses amassees au fond de sa poitrine, des choses qu'il ne savait meme pas la, et qui sortaient, dans un gonflement de son coeur. Il disait leur misere a tous, le travail dur, la vie de brute, la femme et les petits criant la faim a la maison. Il cita les dernieres paies desastreuses, les quinzaines derisoires, mangees par les amendes et les chomages, rapportees aux familles en larmes. Est-ce qu'on avait resolu de les detruire? --Alors, monsieur le directeur, finit-il par conclure, nous sommes donc venus vous dire que, crever pour crever, nous preferons crever a ne rien faire. Ce sera de la fatigue de moins... Nous avons quitte les fosses, nous ne redescendrons que si la Compagnie accepte nos conditions. Elle veut baisser le prix de la berline, payer le boisage a part. Nous autres, nous voulons que les choses restent comme elles etaient, et nous voulons encore qu'on nous donne cinq centimes de plus par berline... Maintenant, c'est a vous de voir si vous etes pour la justice et pour le travail. Des voix, parmi les mineurs, s'eleverent. --C'est cela... Il a dit notre idee a tous... Nous ne demandons que la raison. D'autres, sans parler, approuvaient d'un hochement de tete. La piece luxueuse avait disparu, avec ses ors et ses broderies, son entassement mysterieux d'antiquailles; et ils ne sentaient meme plus le tapis, qu'ils ecrasaient sous leurs chaussures lourdes. --Laissez-moi donc repondre, finit par crier M. Hennebeau, qui se fachait. Avant tout, il n'est pas vrai que la Compagnie gagne deux centimes par berline... Voyons les chiffres. Une discussion confuse suivit. Le directeur, pour tacher de les diviser, interpella Pierron, qui se deroba, en begayant. Au contraire, Levaque etait a la tete des plus agressifs, embrouillant les choses, affirmant des faits qu'il ignorait. Le gros murmure des voix s'etouffait sous les tentures, dans la chaleur de serre. --Si vous causez tous a la fois, reprit M. Hennebeau, jamais nous ne nous entendrons. Il avait retrouve son calme, sa politesse rude, sans aigreur, de gerant qui a recu une consigne et qui entend la faire respecter. Depuis les premiers mots, il ne quittait pas Etienne du regard, il manoeuvrait pour le tirer du silence ou le jeune homme se renfermait. Aussi, abandonnant la discussion des deux centimes, elargit-il brusquement la question. --Non, avouez donc la verite, vous obeissez a des excitations detestables. C'est une peste, maintenant, qui souffle sur tous les ouvriers et qui corrompt les meilleurs... Oh! je n'ai besoin de la confession de personne, je vois bien qu'on vous a changes, vous si tranquilles autrefois. N'est-ce-pas? on vous a promis plus de beurre que de pain, on vous a dit que votre tour etait venu d'etre les maitres... Enfin, on vous enregimente dans cette fameuse Internationale, cette armee de brigands dont le reve est la destruction de la societe... Etienne, alors, l'interrompit. --Vous vous trompez, monsieur le directeur. Pas un charbonnier de Montsou n'a encore adhere. Mais, si on les y pousse, toutes les fosses s'enroleront. Ca depend de la Compagnie. Des ce moment, la lutte continua entre M. Hennebeau et lui, comme si les autres mineurs n'avaient plus ete la. --La Compagnie est une providence pour ses hommes, vous avez tort de la menacer. Cette annee, elle a depense trois cent mille francs a batir des corons, qui ne lui rapportent pas le deux pour cent, et je ne parle ni des pensions qu'elle sert, ni du charbon, ni des medicaments qu'elle donne... Vous qui paraissez intelligent, qui etes devenu en peu de mois un de nos ouvriers les plus habiles, ne feriez-vous pas mieux de repandre ces verites-la que de vous perdre, en frequentant des gens de mauvaise reputation? Oui, je veux parler de Rasseneur, dont nous avons du nous separer, afin de sauver nos fosses de la pourriture socialiste... On vous voit toujours chez lui, et c'est lui assurement qui vous a pousse a creer cette caisse de prevoyance, que nous tolererions bien volontiers si elle etait seulement une epargne, mais ou nous sentons une arme contre nous, un fonds de reserve pour payer les frais de la guerre. Et, a ce propos, je dois ajouter que la Compagnie entend avoir un controle sur cette caisse. Etienne le laissait aller, les yeux sur les siens, les levres agitees d'un petit battement nerveux. Il sourit a la derniere phrase, il repondit simplement: --C'est donc une nouvelle exigence, car monsieur le directeur avait jusqu'ici neglige de reclamer ce controle... Notre desir, par malheur, est que la Compagnie s'occupe moins de nous, et qu'au lieu de jouer le role de providence, elle se montre tout bonnement juste en nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu'elle se partage. Est-ce honnete, a chaque crise, de laisser mourir de faim les travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires?... Monsieur le directeur aura beau dire, le nouveau systeme est une baisse de salaire deguisee, et c'est ce qui nous revolte, car si la Compagnie a des economies a faire, elle agit tres mal en les realisant uniquement sur l'ouvrier. --Ah! nous y voila! cria M. Hennebeau. Je l'attendais, cette accusation d'affamer le peuple et de vivre de sa sueur! Comment pouvez-vous dire des betises pareilles, vous qui devriez savoir les risques enormes que les capitaux courent dans l'industrie, dans les mines par exemple? Une fosse tout equipee, aujourd'hui, coute de quinze cent mille francs a deux millions; et que de peine avant de retirer un interet mediocre d'une telle somme engloutie! Presque la moitie des societes minieres, en France, font faillite... Du reste, c'est stupide d'accuser de cruaute celles qui reussissent. Quand leurs ouvriers souffrent, elles souffrent elles-memes. Croyez-vous que la Compagnie n'a pas autant a perdre que vous, dans la crise actuelle? Elle n'est pas la maitresse du salaire, elle obeit a la concurrence, sous peine de ruine. Prenez-vous-en aux faits, et non a elle... Mais vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez pas comprendre! --Si, dit le jeune homme, nous comprenons tres bien qu'il n'y a pas d'amelioration possible pour nous, tant que les choses iront comme elles vont, et c'est meme a cause de ca que les ouvriers finiront, un jour ou l'autre, par s'arranger de facon a ce qu'elles aillent autrement. Cette parole, si moderee de forme, fut prononcee a demi-voix, avec une telle conviction, tremblante de menace, qu'il se fit un grand silence. Une gene, un souffle de peur passa dans le recueillement du salon. Les autres delegues, qui comprenaient mal, sentaient pourtant que le camarade venait de reclamer leur part, au milieu de ce bien-etre; et ils recommencaient a jeter des regards obliques sur les tentures chaudes, sur les sieges confortables, sur tout ce luxe dont la moindre babiole aurait paye leur soupe pendant un mois. Enfin, M. Hennebeau, qui etait reste pensif, se leva, pour les congedier. Tous l'imiterent. Etienne, legerement, avait pousse le coude de Maheu; et celui-ci reprit, la langue deja empatee et maladroite: --Alors, monsieur, c'est tout ce que vous repondez... Nous allons dire aux autres que vous repoussez nos conditions. --Moi, mon brave, s'ecria le directeur, mais je ne repousse rien!... Je suis un salarie comme vous, je n'ai pas plus de volonte ici que le dernier de vos galibots. On me donne des ordres, et mon seul role est de veiller a leur bonne execution. Je vous ai dit ce que j'ai cru devoir vous dire, mais je me garderais bien de decider... Vous m'apportez vos exigences, je les ferai connaitre a la Regie, puis je vous transmettrai la reponse. Il parlait de son air correct de haut fonctionnaire, evitant de se passionner dans les questions, d'une secheresse courtoise de simple instrument d'autorite. Et les mineurs, maintenant, le regardaient avec defiance, se demandaient d'ou il venait, quel interet il pouvait avoir a mentir, ce qu'il devait voler, en se mettant ainsi entre eux et les vrais patrons. Un intrigant peut-etre, un homme qu'on payait comme un ouvrier, et qui vivait si bien! Etienne osa de nouveau intervenir. --Voyez donc, monsieur le directeur, comme il est regrettable que nous ne puissions plaider notre cause en personne. Nous expliquerions beaucoup de choses, nous trouverions des raisons qui vous echappent forcement... Si nous savions seulement ou nous adresser! M. Hennebeau ne se facha point. Il eut meme un sourire. --Ah! dame! cela se complique, du moment ou vous n'avez pas confiance en moi... Il faut aller la-bas. Les delegues avaient suivi son geste vague, sa main tendue vers une des fenetres. Ou etait-ce, la-bas? Paris sans doute. Mais ils ne le savaient pas au juste, cela se reculait dans un lointain terrifiant, dans une contree inaccessible et religieuse, ou tronait le dieu inconnu, accroupi au fond de son tabernacle. Jamais ils ne le verraient, ils le sentaient seulement comme une force qui, de loin, pesait sur les dix mille charbonniers de Montsou. Et, quand le directeur parlait, c'etait cette force qu'il avait derriere lui, cachee et rendant des oracles. Un decouragement les accabla, Etienne lui-meme eut un haussement d'epaules pour leur dire que le mieux etait de s'en aller; tandis que M. Hennebeau tapait amicalement sur le bras de Maheu, en lui demandant des nouvelles de Jeanlin. --En voila une rude lecon cependant, et c'est vous qui defendez les mauvais boisages!... Vous reflechirez, mes amis, vous comprendrez qu'une greve serait un desastre pour tout le monde. Avant une semaine, vous mourrez de faim: comment ferez-vous?... Je compte sur votre sagesse d'ailleurs, et je suis convaincu que vous redescendrez lundi au plus tard. Tous partaient, quittaient le salon dans un pietinement de troupeau, le dos arrondi, sans repondre un mot a cet espoir de soumission. Le directeur, qui les accompagnait, fut oblige de resumer l'entretien: la Compagnie d'un cote avec son nouveau tarif, les ouvriers de l'autre avec leur demande d'une augmentation de cinq centimes par berline. Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prevenir que leurs conditions seraient certainement repoussees par la Regie. --Reflechissez avant de faire des betises, repeta-t-il, inquiet de leur silence. Dans le vestibule, Pierron salua tres bas, pendant que Levaque affectait de remettre sa casquette. Maheu cherchait un mot pour partir, lorsque Etienne, de nouveau, le toucha du coude. Et tous s'en allerent, au milieu de ce silence menacant. La porte seule retomba, a grand bruit. Lorsque M. Hennebeau rentra dans la salle a manger, il retrouva ses convives immobiles et muets, devant les liqueurs. En deux mots, il mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir. Puis, tandis qu'il buvait son cafe froid, on tacha de parler d'autre chose. Mais les Gregoire eux-memes revinrent a la greve, etonnes qu'il n'y eut pas des lois pour defendre aux ouvriers de quitter leur travail. Paul rassurait Cecile, affirmait qu'on attendait les gendarmes. Enfin, madame Hennebeau appela le domestique. --Hippolyte, avant que nous passions au salon, ouvrez les fenetres et donnez de l'air. III Quinze jours s'etaient ecoules; et, le lundi de la troisieme semaine, les feuilles de presence, envoyees a la Direction, indiquerent une diminution nouvelle dans le nombre des ouvriers descendus. Ce matin-la, on comptait sur la reprise du travail; mais l'obstination de la Regie a ne pas ceder exasperait les mineurs. Le Voreux, Crevecoeur, Mirou, Madeleine n'etaient plus les seuls qui chomaient; a la Victoire et a Feutry-Cantel, la descente comptait a peine maintenant le quart des hommes; et Saint-Thomas lui-meme se trouvait atteint. Peu a peu, la greve devenait generale. Au Voreux, un lourd silence pesait sur le carreau. C'etait l'usine morte, ce vide et cet abandon des grands chantiers, ou dort le travail. Dans le ciel gris de decembre, le long des hautes passerelles, trois ou quatre berlines oubliees avaient la tristesse muette des choses. En bas, entre les jambes maigres des treteaux, le stock de charbon s'epuisait, laissant la terre nue et noire; tandis que la provision des bois pourrissait sous les averses. A l'embarcadere du canal, il etait reste une peniche a moitie chargee, comme assoupie dans l'eau trouble; et, sur le terri desert, dont les sulfures decomposes fumaient malgre la pluie, une charrette dressait melancoliquement ses brancards. Mais les batiments surtout s'engourdissaient, le criblage aux persiennes closes, le beffroi ou ne montaient plus les grondements de la recette, et la chambre refroidie des generateurs, et la cheminee geante trop large pour les rares fumees. On ne chauffait la machine d'extraction que le matin. Les palefreniers descendaient la nourriture des chevaux, les porions travaillaient seuls au fond, redevenus ouvriers, veillant aux desastres qui endommagent les voies, des qu'on cesse de les entretenir; puis, a partir de neuf heures, le reste du service se faisait par les echelles. Et, au-dessus de cette mort des batiments ensevelis dans leur drap de poussiere noire, il n'y avait toujours que l'echappement de la pompe soufflant son haleine grosse et longue, le reste de vie de la fosse, que les eaux auraient detruite, si le souffle s'etait arrete. En face, sur le plateau, le coron des Deux-Cent-Quarante, lui aussi, semblait mort. Le prefet de Lille etait accouru, des gendarmes avaient battu les routes; mais, devant le calme des grevistes, prefet et gendarmes s'etaient decides a rentrer chez eux. Jamais le coron n'avait donne un si bel exemple, dans la vaste plaine. Les hommes, pour eviter d'aller au cabaret, dormaient la journee entiere; les femmes, en se rationnant de cafe, devenaient raisonnables, moins enragees de bavardages et de querelles; et jusqu'aux bandes d'enfants qui avaient l'air de comprendre, d'une telle sagesse, qu'elles couraient pieds nus et se giflaient sans bruit. C'etait le mot d'ordre, repete, circulant de bouche en bouche: on voulait etre sage. Pourtant, un continuel va-et-vient emplissait de monde la maison des Maheu. Etienne, a titre de secretaire, y avait partage les trois mille francs de la caisse de prevoyance, entre les familles necessiteuses; ensuite, de divers cotes, etaient arrivees quelques centaines de francs, produites par des souscriptions et des quetes. Mais, aujourd'hui, toutes les ressources s'epuisaient, les mineurs n'avaient plus d'argent pour soutenir la greve, et la faim etait la, menacante. Maigrat, apres avoir promis un credit d'une quinzaine, s'etait brusquement ravise au bout de huit jours, coupant les vivres. D'habitude, il prenait les ordres de la Compagnie; peut-etre celle-ci desirait-elle en finir tout de suite, en affamant les corons. Il agissait d'ailleurs en tyran capricieux, donnait ou refusait du pain, suivant la figure de la fille que les parents envoyaient aux provisions; et il fermait surtout sa porte a la Maheude, plein de rancune, voulant la punir de ce qu'il n'avait pas eu Catherine. Pour comble de misere, il gelait tres fort, les femmes voyaient diminuer leur tas de charbon, avec la pensee inquiete qu'on ne le renouvellerait plus aux fosses, tant que les hommes ne redescendraient pas. Ce n'etait point assez de crever de faim, on allait aussi crever de froid. Chez les Maheu, deja tout manquait. Les Levaque mangeaient encore, sur une piece de vingt francs pretee par Bouteloup. Quant aux Pierron, ils avaient toujours de l'argent; mais, pour paraitre aussi affames que les autres, dans la crainte des emprunts, ils se fournissaient a credit chez Maigrat, qui aurait jete son magasin a la Pierronne, si elle avait tendu sa jupe. Des le samedi, beaucoup de familles s'etaient couchees sans souper. Et, en face des jours terribles qui commencaient, pas une plainte ne se faisait entendre, tous obeissaient au mot d'ordre, avec un tranquille courage. C'etait quand meme une confiance absolue, une foi religieuse, le don aveugle d'une population de croyants. Puisqu'on leur avait promis l'ere de la justice, ils etaient prets a souffrir pour la conquete du bonheur universel. La faim exaltait les tetes, jamais l'horizon ferme n'avait ouvert un au-dela plus large a ces hallucines de la misere. Ils revoyaient la-bas, quand leurs yeux se troublaient de faiblesse, la cite ideale de leur reve, mais prochaine a cette heure et comme reelle, avec son peuple de freres, son age d'or de travail et de repas en commun. Rien n'ebranlait la conviction qu'ils avaient d'y entrer enfin. La caisse s'etait epuisee, la Compagnie ne cederait pas, chaque jour devait aggraver la situation, et ils gardaient leur espoir, et ils montraient le mepris souriant des faits. Si la terre craquait sous eux, un miracle les sauverait. Cette foi remplacait le pain et chauffait le ventre. Lorsque les Maheu et les autres avaient digere trop vite leur soupe d'eau claire, ils montaient ainsi dans un demi-vertige, l'extase d'une vie meilleure qui jetait les martyrs aux betes. Desormais, Etienne etait le chef inconteste. Dans les conversations du soir, il rendait des oracles, a mesure que l'etude l'affinait et le faisait trancher en toutes choses. Il passait les nuits a lire, il recevait un nombre plus grand de lettres; meme il s'etait abonne au Vengeur, une feuille socialiste de Belgique, et ce journal, le premier qui entrait dans le coron, lui avait attire, de la part des camarades, une consideration extraordinaire. Sa popularite croissante le surexcitait chaque jour davantage. Tenir une correspondance etendue, discuter du sort des travailleurs aux quatre coins de la province, donner des consultations aux mineurs du Voreux, surtout devenir un centre, sentir le monde rouler autour de soi, c'etait un continuel gonflement de vanite, pour lui, l'ancien mecanicien, le haveur aux mains grasses et noires. Il montait d'un echelon, il entrait dans cette bourgeoisie execree, avec des satisfactions d'intelligence et de bien-etre, qu'il ne s'avouait pas. Un seul malaise lui restait, la conscience de son manque d'instruction, qui le rendait embarrasse et timide, des qu'il se trouvait devant un monsieur en redingote. S'il continuait a s'instruire, devorant tout, le manque de methode rendait l'assimilation tres lente, une telle confusion se produisait, qu'il finissait par savoir des choses qu'il n'avait pas comprises. Aussi, a certaines heures de bon sens, eprouvait-il une inquietude sur sa mission, la peur de n'etre point l'homme attendu. Peut-etre aurait-il fallu un avocat, un savant capable de parler et d'agir, sans compromettre les camarades? Mais une revolte le remettait bientot d'aplomb. Non, non, pas d'avocats! tous sont des canailles, ils profitent de leur science pour s'engraisser avec le peuple! Ca tournerait comme ca tournerait, les ouvriers devaient faire leurs affaires entre eux. Et son reve de chef populaire le bercait de nouveau: Montsou a ses pieds, Paris dans un lointain de brouillard, qui sait? la deputation un jour, la tribune d'une salle riche, ou il se voyait foudroyant les bourgeois du premier discours prononce par un ouvrier dans un Parlement. Depuis quelques jours, Etienne etait perplexe. Pluchart ecrivait lettre sur lettre, en offrant de se rendre a Montsou, pour chauffer le zele des grevistes. Il s'agissait d'organiser une reunion privee, que le mecanicien presiderait; et il y avait, sous ce projet, l'idee d'exploiter la greve, de gagner a l'Internationale les mineurs, qui, jusque-la, s'etaient montres mefiants. Etienne redoutait du tapage, mais il aurait cependant laisse venir Pluchart, si Rasseneur n'avait blame violemment cette intervention. Malgre sa puissance, le jeune homme devait compter avec le cabaretier, dont les services etaient plus anciens, et qui gardait des fideles parmi ses clients. Aussi hesitait-il encore, ne sachant que repondre. Justement, le lundi, vers quatre heures, une nouvelle lettre arriva de Lille, comme Etienne se trouvait seul, avec la Maheude, dans la salle du bas. Maheu, enerve d'oisivete, etait parti a la peche: s'il avait la chance de prendre un beau poisson, en dessous de l'ecluse du canal, on le vendrait et on acheterait du pain. Le vieux Bonnemort et le petit Jeanlin venaient de filer, pour essayer leurs jambes remises a neuf; tandis que les enfants etaient sortis avec Alzire, qui passait des heures sur le terri, a ramasser des escarbilles. Assise pres du maigre feu, qu'on n'osait plus entretenir, la Maheude, degrafee, un sein hors du corsage et tombant jusqu'au ventre, faisait teter Estelle. Lorsque le jeune homme replia la lettre, elle l'interrogea. --Est-ce de bonnes nouvelles? va-t-on nous envoyer de l'argent? Il repondit non du geste, et elle continua: --Cette semaine, je ne sais comment nous allons faire... Enfin, on tiendra tout de meme. Quand on a le bon droit de son cote, n'est-ce pas? ca vous donne du coeur, on finit toujours par etre les plus forts. A cette heure, elle etait pour la greve, raisonnablement. Il aurait mieux valu forcer la Compagnie a etre juste, sans quitter le travail. Mais, puisqu'on l'avait quitte, on devait ne pas le reprendre, avant d'obtenir justice. La-dessus, elle se montrait d'une energie intraitable. Plutot crever que de paraitre avoir eu tort, lorsqu'on avait raison! --Ah! s'ecria Etienne, s'il eclatait un bon cholera, qui nous debarrassat de tous ces exploiteurs de la Compagnie! --Non, non, repondit-elle, il ne faut souhaiter la mort a personne. Ca ne nous avancerait guere, il en repousserait d'autres... Moi, je demande seulement que ceux-la reviennent a des idees plus sensees, et j'attends ca, car il y a des braves gens partout... Vous savez que je ne suis pas du tout pour votre politique. En effet, elle blamait d'habitude ses violences de paroles, elle le trouvait batailleur. Qu'on voulut se faire payer son travail ce qu'il valait, c'etait bon; mais pourquoi s'occuper d'un tas de choses, des bourgeois et du gouvernement? pourquoi se meler des affaires des autres, ou il n'y avait que de mauvais coups a attraper? Et elle lui gardait son estime, parce qu'il ne se grisait pas et qu'il lui payait regulierement ses quarante-cinq francs de pension. Quand un homme avait de la conduite, on pouvait lui passer le reste. Etienne, alors, parla de la Republique, qui donnerait du pain a tout le monde. Mais la Maheude secoua la tete, car elle se souvenait de 48, une annee de chien, qui les avait laisses nus comme des vers, elle et son homme, dans les premiers temps de leur menage. Elle s'oubliait a en conter les embetements d'une voix morne, les yeux perdus, la gorge a l'air, tandis que sa fille Estelle, sans lacher le sein, s'endormait sur ses genoux. Et, absorbe lui aussi, Etienne regardait fixement ce sein enorme, dont la blancheur molle tranchait avec le teint massacre et jauni du visage. --Pas un liard, murmurait-elle, rien a se mettre sous la dent, et toutes les fosses qui s'arretaient. Enfin, quoi! la crevaison du pauvre monde, comme aujourd'hui! Mais, a ce moment, la porte s'ouvrit, et ils resterent muets de surprise devant Catherine qui entrait. Depuis sa fuite avec Chaval, elle n'avait plus reparu au coron. Son trouble etait si grand, qu'elle ne referma pas la porte, tremblante et muette. Elle comptait trouver sa mere seule, la vue du jeune homme derangeait la phrase preparee en route. --Qu'est-ce que tu viens ficher ici? cria la Maheude, sans meme quitter sa chaise. Je ne veux plus de toi, va-t'en! Alors, Catherine tacha de rattraper des mots. --Maman, c'est du cafe et du sucre... Oui, pour les enfants... J'ai fait des heures, j'ai songe a eux... Elle tirait de ses poches une livre de cafe et une livre de sucre, qu'elle s'enhardit a poser sur la table. La greve du Voreux la tourmentait, tandis qu'elle travaillait a Jean-Bart, et elle n'avait trouve que cette facon d'aider un peu ses parents, sous le pretexte de songer aux petits. Mais son bon coeur ne desarmait pas sa mere, qui repliqua: --Au lieu de nous apporter des douceurs, tu aurais mieux fait de rester a nous gagner du pain. Elle l'accabla, elle se soulagea, en lui jetant a la face tout ce qu'elle repetait contre elle, depuis un mois. Filer avec un homme, se coller a seize ans, lorsqu'on avait une famille dans le besoin! Il fallait etre la derniere des filles denaturees. On pouvait pardonner une betise, mais une mere n'oubliait jamais un pareil tour. Et encore si on l'avait tenue a l'attache! Pas du tout, elle etait libre comme l'air, on lui demandait seulement de rentrer coucher. --Dis? qu'est-ce que tu as dans la peau, a ton age? Catherine, immobile pres de la table, ecoutait, la tete basse. Un tressaillement agitait son maigre corps de fille tardive, et elle tachait de repondre, en paroles entrecoupees. --Oh! s'il n'y avait que moi, pour ce que ca m'amuse!... C'est lui. Quand il veut, je suis bien forcee de vouloir, n'est-ce pas? parce que, vois-tu, il est le plus fort... Est-ce qu'on sait comment les choses tournent? Enfin, c'est fait, et ce n'est pas a defaire, car autant lui qu'un autre, maintenant. Faut bien qu'il m'epouse. Elle se defendait sans revolte, avec la resignation passive des filles qui subissent le male de bonne heure. N'etait-ce pas la loi commune? Jamais elle n'avait reve autre chose, une violence derriere le terri, un enfant a seize ans, puis la misere dans le menage, si son galant l'epousait. Et elle ne rougissait de honte, elle ne tremblait ainsi, que bouleversee d'etre traitee en gueuse devant ce garcon, dont la presence l'oppressait et la desesperait. Etienne, cependant, s'etait leve, en affectant de secouer le feu a demi eteint, pour ne pas gener l'explication. Mais leurs regards se rencontrerent, il la trouvait pale, ereintee, jolie quand meme avec ses yeux si clairs, dans sa face qui se tannait; et il eprouva un singulier sentiment, sa rancune etait partie, il aurait simplement voulu qu'elle fut heureuse, chez cet homme qu'elle lui avait prefere. C'etait un besoin de s'occuper d'elle encore, une envie d'aller a Montsou forcer l'autre a des egards. Mais elle ne vit que de la pitie dans cette tendresse qui s'offrait toujours, il devait la mepriser pour la devisager de la sorte. Alors, son coeur se serra tellement, qu'elle etrangla, sans pouvoir begayer d'autres paroles d'excuse. --C'est ca, tu fais mieux de te taire, reprit la Maheude implacable. Si tu reviens pour rester, entre; autrement, file tout de suite, et estime-toi heureuse que je sois embarrassee, car je t'aurais deja fichu mon pied quelque part. Comme si, brusquement, cette menace se realisait, Catherine recut dans le derriere, a toute volee, un coup de pied dont la violence l'etourdit de surprise et de douleur. C'etait Chaval, entre d'un bond par la porte ouverte, qui lui allongeait une ruade de bete mauvaise. Depuis une minute, il la guettait du dehors. --Ah! salope, hurla-t-il, je t'ai suivie, je savais bien que tu revenais ici t'en faire foutre jusqu'au nez! Et c'est toi qui le paies, hein? Tu l'arroses de cafe avec mon argent! La Maheude et Etienne, stupefies, ne bougeaient pas. D'un geste furibond, Chaval chassait Catherine vers la porte. --Sortiras-tu, nom de Dieu! Et, comme elle se refugiait dans un angle, il retomba sur la mere. --Un joli metier de garder la maison, pendant que ta putain de fille est la-haut, les jambes en l'air! Enfin, il tenait le poignet de Catherine, il la secouait, la trainait dehors. A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, clouee sur sa chaise. Elle en avait oublie de rentrer son sein. Estelle s'etait endormie, le nez glisse en avant, dans la jupe de laine; et le sein enorme pendait, libre et nu, comme une mamelle de vache puissante. --Quand la fille n'y est pas, c'est la mere qui se fait tamponner, cria Chaval. Va, montre-lui ta viande! Il n'est pas degoute, ton salaud de logeur! Du coup, Etienne voulut gifler le camarade. La peur d'ameuter le coron par une bataille l'avait retenu de lui arracher Catherine des mains. Mais, a son tour, une rage l'emportait, et les deux hommes se trouverent face a face, le sang dans les yeux. C'etait une vieille haine, une jalousie longtemps inavouee, qui eclatait. Maintenant, il fallait que l'un des deux mangeat l'autre. --Prends garde! balbutia Etienne, les dents serrees. J'aurai ta peau. --Essaie! repondit Chaval. Ils se regarderent encore pendant quelques secondes, de si pres, que leur souffle ardent brulait leur visage. Et ce fut Catherine, suppliante, qui reprit la main de son amant pour l'entrainer. Elle le tirait hors du coron, elle fuyait, sans tourner la tete. --Quelle brute! murmura Etienne en fermant la porte violemment, agite d'une telle colere, qu'il dut se rasseoir. En face de lui, la Maheude n'avait pas remue. Elle eut un grand geste, et un silence se fit, penible et lourd des choses qu'ils ne disaient pas. Malgre son effort, il revenait quand meme a sa gorge, a cette coulee de chair blanche, dont l'eclat maintenant le genait. Sans doute, elle avait quarante ans et elle etait deformee, comme une bonne femelle qui produisait trop; mais beaucoup la desiraient encore, large, solide, avec sa grosse figure longue d'ancienne belle fille. Lentement, d'un air tranquille, elle avait pris a deux mains sa mamelle et la rentrait. Un coin rose s'obstinait, elle le renfonca du doigt, puis se boutonna, toute noire a present, avachie dans son vieux caraco. --C'est un cochon, dit-elle enfin. Il n'y a qu'un sale cochon pour avoir des idees si degoutantes... Moi, je m'en fiche! Ca ne meritait pas de reponse. Puis, d'une voix franche, elle ajouta, sans quitter le jeune homme du regard: --J'ai mes defauts bien sur, mais je n'ai pas celui-la... Il n'y a que deux hommes qui m'ont touchee, un herscheur autrefois, a quinze ans, et Maheu ensuite. S'il m'avait lachee comme l'autre, dame! je ne sais trop ce qu'il serait arrive, et je ne suis pas plus fiere pour m'etre bien conduite avec lui depuis notre mariage, parce que, lorsqu'on n'a point fait le mal, c'est souvent que les occasions ont manque... Seulement, je dis ce qui est, et je connais des voisines qui n'en pourraient dire autant, n'est-ce pas? --Ca, c'est bien vrai, repondit Etienne en se levant. Et il sortit, pendant qu'elle se decidait a rallumer le feu, apres avoir pose Estelle endormie sur deux chaises. Si le pere attrapait et vendait un poisson, on ferait tout de meme de la soupe. Dehors, la nuit tombait deja, une nuit glaciale, et la tete basse, Etienne marchait, pris d'une tristesse noire. Ce n'etait plus de la colere contre l'homme, de la pitie pour la pauvre fille maltraitee. La scene brutale s'effacait, se noyait, le rejetait a la souffrance de tous, aux abominations de la misere. Il revoyait le coron sans pain, ces femmes, ces petits qui ne mangeraient pas le soir, tout ce peuple luttant, le ventre vide. Et le doute dont il etait effleure parfois, s'eveillait en lui, dans la melancolie affreuse du crepuscule, le torturait d'un malaise qu'il n'avait jamais ressenti si violent. De quelle terrible responsabilite il se chargeait! Allait-il les pousser encore, les faire s'enteter a la resistance, maintenant qu'il n'y avait ni argent ni credit? et quel serait le denouement, s'il n'arrivait aucun secours, si la faim abattait les courages? Brusquement, il venait d'avoir la vision du desastre: des enfants qui mouraient, des meres qui sanglotaient, tandis que les hommes, haves et maigris, redescendaient dans les fosses. Il marchait toujours, ses pieds butaient sur les pierres, l'idee que la Compagnie serait la plus forte et qu'il aurait fait le malheur des camarades, l'emplissait d'une insupportable angoisse. Lorsqu'il leva la tete, il vit qu'il etait devant le Voreux. La masse sombre des batiments s'alourdissait sous les tenebres croissantes. Au milieu du carreau desert, obstrue de grandes ombres immobiles, on eut dit un coin de forteresse abandonnee. Des que la machine d'extraction s'arretait, l'ame s'en allait des murs. A cette heure de nuit, rien n'y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l'echappement de la pompe lui-meme n'etait qu'un rale lointain, venu on ne savait d'ou, dans cet aneantissement de la fosse entiere. Etienne regardait, et le sang lui remontait au coeur. Si les ouvriers souffraient la faim, la Compagnie entamait ses millions. Pourquoi serait-elle la plus forte, dans cette guerre du travail contre l'argent? En tout cas, la victoire lui couterait cher. On compterait ses cadavres, ensuite. Il etait repris d'une fureur de bataille, du besoin farouche d'en finir avec la misere, meme au prix de la mort. Autant valait-il que le coron crevat d'un coup, si l'on devait continuer a crever en detail, de famine et d'injustice. Des lectures mal digerees lui revenaient, des exemples de peuples qui avaient incendie leurs villes pour arreter l'ennemi, des histoires vagues ou les meres sauvaient les enfants de l'esclavage, en leur cassant la tete sur le pave, ou les hommes se laissaient mourir d'inanition, plutot que de manger le pain des tyrans. Cela l'exaltait, une gaiete rouge se degageait de sa crise de noire tristesse, chassant le doute, lui faisant honte de cette lachete d'une heure. Et, dans ce reveil de sa foi, des bouffees d'orgueil reparaissaient et l'emportaient plus haut, la joie d'etre le chef, de se voir obei jusqu'au sacrifice, le reve elargi de sa puissance, le soir du triomphe. Deja, il imaginait une scene d'une grandeur simple, son refus du pouvoir, l'autorite remise entre les mains du peuple, quand il serait le maitre. Mais il s'eveilla, il tressaillit a la voix de Maheu qui lui contait sa chance, une truite superbe pechee et vendue trois francs. On aurait de la soupe. Alors, il laissa le camarade retourner seul au coron, en lui disant qu'il le suivait; et il entra s'attabler a l'Avantage, il attendit le depart d'un client pour avertir nettement Rasseneur qu'il allait ecrire a Pluchart de venir tout de suite. Sa resolution etait prise, il voulait organiser une reunion privee, car la victoire lui semblait certaine, si les charbonniers de Montsou adheraient en masse a l'Internationale. IV Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Desir, qu'on organisa la reunion privee, pour le jeudi, a deux heures. La veuve, outree des miseres qu'on faisait a ses enfants, les charbonniers, ne decolerait plus, depuis surtout que son cabaret se vidait. Jamais greve n'avait eu moins soif, les soulards s'enfermaient chez eux, par crainte de desobeir au mot d'ordre de sagesse. Aussi Montsou, qui grouillait de monde les jours de ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et morne, d'un air de desolation. Plus de biere coulant des comptoirs et des ventres, les ruisseaux etaient secs. Sur le pave, au debit Casimir et a l'estaminet du Progres, on ne voyait que les faces pales des cabaretieres interrogeant la route; puis, dans Montsou meme, toute la ligne s'etendait deserte, de l'estaminet Lenfant a l'estaminet Tison, en passant par l'estaminet Piquette et le debit de la Tete-Coupee; seul, l'estaminet Saint-Eloi, que des porions frequentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait jusqu'au Volcan, dont les dames chomaient, faute d'amateurs, bien qu'elles eussent baisse leur prix de dix sous a cinq sous, vu la rigueur des temps. C'etait un vrai deuil qui crevait le coeur du pays entier. --Nom de Dieu! s'etait ecriee la veuve Desir, en tapant des deux mains sur ses cuisses, c'est la faute aux gendarmes! Qu'ils me foutent en prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embete! Pour elle, toutes les autorites, tous les patrons, c'etaient des gendarmes, un terme de mepris general, dans lequel elle enveloppait les ennemis du peuple. Et elle avait accueilli avec transport la demande d'Etienne: sa maison entiere appartenait aux mineurs, elle preterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait elle-meme les invitations, puisque la loi l'exigeait. D'ailleurs, tant mieux, si la loi n'etait pas contente! on verrait sa gueule. Des le lendemain, le jeune homme lui apporta a signer une cinquantaine de lettres, qu'il avait fait copier par les voisins du coron sachant ecrire; et l'on envoya ces lettres, dans les fosses, aux delegues et a des hommes dont on etait sur. L'ordre du jour avoue etait de discuter la continuation de la greve; mais, en realite, on attendait Pluchart, on comptait sur un discours de lui, pour enlever l'adhesion en masse a l'Internationale. Le jeudi matin, Etienne fut pris d'inquietude, en ne voyant pas arriver son ancien contremaitre, qui avait promis par depeche d'etre la le mercredi soir. Que se passait-il donc? Il etait desole de ne pouvoir s'entendre avec lui, avant la reunion. Des neuf heures, il se rendit a Montsou, dans l'idee que le mecanicien y etait peut-etre alle tout droit, sans s'arreter au Voreux. --Non, je n'ai pas vu votre ami, repondit la veuve Desir. Mais tout est pret, venez donc voir. Elle le conduisit dans la salle de bal. La decoration en etait restee la meme, des guirlandes qui soutenaient, au plafond, une couronne de fleurs en papier peint, et des ecussons de carton dore alignant des noms de saints et de saintes, le long des murs. Seulement, on avait remplace la tribune des musiciens par une table et trois chaises, dans un angle; et, ranges de biais, des bancs garnissaient la salle. --C'est parfait, declara Etienne. --Et, vous savez, reprit la veuve, vous etes chez vous. Gueulez tant que ca vous plaira... Faudra que les gendarmes me passent sur le corps, s'ils viennent. Malgre son inquietude, il ne put s'empecher de sourire en la regardant, tellement elle lui parut vaste, avec une paire de seins dont un seul reclamait un homme, pour etre embrasse; ce qui faisait dire que, maintenant, sur les six galants de la semaine, elle en prenait deux chaque soir, a cause de la besogne. Mais Etienne s'etonna de voir entrer Rasseneur et Souvarine; et, comme la veuve les laissait tous trois dans la grande salle vide, il s'ecria: --Tiens! c'est deja vous! Souvarine, qui avait travaille la nuit au Voreux, les machineurs n'etant pas en greve, venait simplement par curiosite. Quant a Rasseneur, il semblait gene depuis deux jours, sa grasse figure ronde avait perdu son rire debonnaire. --Pluchart n'est pas arrive, je suis tres inquiet, ajouta Etienne. Le cabaretier detourna les yeux et repondit entre ses dents: --Ca ne m'etonne pas, je ne l'attends plus. --Comment? Alors, il se decida, il regarda l'autre en face, et d'un air brave: --C'est que, moi aussi, je lui ai envoye une lettre, si tu veux que je te le dise; et, dans cette lettre, je l'ai supplie de ne pas venir... Oui, je trouve que nous devons faire nos affaires nous-memes, sans nous adresser aux etrangers. Etienne, hors de lui, tremblant de colere, les yeux dans les yeux du camarade, repetait en begayant: --Tu as fait ca! tu as fait ca! --J'ai fait ca, parfaitement! Et tu sais pourtant si j'ai confiance en Pluchart! C'est un malin et un solide, on peut marcher avec lui... Mais, vois-tu, je me fous de vos idees, moi! La politique, le gouvernement, tout ca, je m'en fous! Ce que je desire, c'est que le mineur soit mieux traite. J'ai travaille au fond pendant vingt ans, j'y ai sue tellement de misere et de fatigue, que je me suis jure d'obtenir des douceurs pour les pauvres bougres qui y sont encore; et, je le sens bien, vous n'obtiendrez rien du tout avec vos histoires, vous allez rendre le sort de l'ouvrier encore plus miserable...Quand il sera force par la faim de redescendre, on le salera davantage, la Compagnie le paiera a coups de trique, comme un chien echappe qu'on fait rentrer a la niche... Voila ce que je veux empecher, entends-tu! Il haussait la voix, le ventre en avant, plante carrement sur ses grosses jambes. Et toute sa nature d'homme raisonnable et patient se confessait en phrases claires, qui coulaient abondantes, sans effort. Est-ce que ce n'etait pas stupide de croire qu'on pouvait d'un coup changer le monde, mettre les ouvriers a la place des patrons, partager l'argent comme on partage une pomme? Il faudrait des mille ans et des mille ans pour que ca se realisat peut-etre. Alors, qu'on lui fichat la paix, avec les miracles! Le parti le plus sage, quand on ne voulait pas se casser le nez, c'etait de marcher droit, d'exiger les reformes possibles, d'ameliorer enfin le sort des travailleurs, dans toutes les occasions. Ainsi, lui se faisait fort, s'il s'en occupait, d'amener la Compagnie a des conditions meilleures; au lieu que, va te faire fiche! on y creverait tous, en s'obstinant. Etienne l'avait laisse parler, la parole coupee par l'indignation. Puis, il cria: --Nom de Dieu! tu n'as donc pas de sang dans les veines? Un instant, il l'aurait gifle; et, pour resister a la tentation, il se lanca dans la salle a grands pas, il soulagea sa fureur sur les bancs, au travers desquels il s'ouvrait un passage. --Fermez la porte au moins, fit remarquer Souvarine. On n'a pas besoin d'entendre. Apres etre alle lui-meme la fermer, il s'assit tranquillement sur une des chaises du bureau. Il avait roule une cigarette, il regardait les deux autres de son oeil doux et fin, les levres pincees d'un mince sourire. --Quand tu te facheras, ca n'avance a rien, reprit judicieusement Rasseneur. Moi, j'ai cru d'abord que tu avais du bon sens. C'etait tres bien de recommander le calme aux camarades, de les forcer a ne pas remuer de chez eux, d'user de ton pouvoir enfin pour le maintien de l'ordre. Et, maintenant, voila que tu vas les jeter dans le gachis! A chacune de ses courses au milieu des bancs, Etienne revenait vers le cabaretier, le saisissait par les epaules, le secouait, en lui criant ses reponses dans la face. --Mais, tonnerre de Dieu! je veux bien etre calme. Oui, je leur ai impose une discipline! oui, je leur conseille encore de ne pas bouger! Seulement, il ne faut pas qu'on se foute de nous, a la fin!... Tu es heureux de rester froid. Moi, il y a des heures ou je sens ma tete qui demenage. C'etait, de son cote, une confession. Il se raillait de ses illusions de neophyte, de son reve religieux d'une cite ou la justice allait regner bientot, entre les hommes devenus freres. Un bon moyen vraiment, se croiser les bras et attendre, si l'on voulait voir les hommes se manger entre eux jusqu'a la fin du monde, comme des loups. Non! il fallait s'en meler, autrement l'injustice serait eternelle, toujours les riches suceraient le sang des pauvres. Aussi ne se pardonnait-il pas la betise d'avoir dit autrefois qu'on devait bannir la politique de la question sociale. Il ne savait rien alors, et depuis il avait lu, il avait etudie. Maintenant, ses idees etaient mures, il se vantait d'avoir un systeme. Pourtant, il l'expliquait mal, en phrases dont la confusion gardait un peu de toutes les theories traversees et successivement abandonnees. Au sommet, restait debout l'idee de Karl Marx: le capital etait le resultat de la spoliation, le travail avait le devoir et le droit de reconquerir cette richesse volee. Dans la pratique, il s'etait d'abord, avec Proudhon, laisse prendre par la chimere du credit mutuel, d'une vaste banque d'echange, qui supprimait les intermediaires; puis, les societes cooperatives de Lassalle, dotees par l'Etat, transformant peu a peu la terre en une seule ville industrielle, l'avaient passionne, jusqu'au jour ou le degout lui en etait venu, devant la difficulte du controle; et il en arrivait depuis peu au collectivisme, il demandait que tous les instruments du travail fussent rendus a la collectivite. Mais cela demeurait vague, il ne savait comment realiser ce nouveau reve, empeche encore par les scrupules de sa sensibilite et de sa raison, n'osant risquer les affirmations absolues des sectaires. Il en etait simplement a dire qu'il s'agissait de s'emparer du gouvernement, avant tout. Ensuite, on verrait. --Mais qu'est-ce qu'il te prend? pourquoi passes-tu aux bourgeois? continua-t-il avec violence, en revenant se planter devant le cabaretier. Toi-meme, tu le disais: il faut que ca pete! Rasseneur rougit legerement. --Oui, je l'ai dit. Et si ca pete, tu verras que je ne suis pas plus lache qu'un autre... Seulement, je refuse d'etre avec ceux qui augmentent le gachis, pour y pecher une position. A son tour, Etienne fut pris de rougeur. Les deux hommes ne crierent plus, devenus aigres et mauvais, gagnes par le froid de leur rivalite. C'etait, au fond, ce qui outrait les systemes, jetant l'un a une exageration revolutionnaire, poussant l'autre a une affectation de prudence, les emportant malgre eux au-dela de leurs idees vraies, dans ces fatalites des roles qu'on ne choisit pas soi-meme. Et Souvarine, qui les ecoutait, laissa voir, sur son visage de fille blonde, un mepris silencieux, l'ecrasant mepris de l'homme pret a donner sa vie, obscurement, sans meme en tirer l'eclat du martyre. --Alors, c'est pour moi que tu dis ca? demanda Etienne. Tu es jaloux? --Jaloux de quoi? repondit Rasseneur. Je ne me pose pas en grand homme, je ne cherche pas a creer une section a Montsou, pour en devenir le secretaire. L'autre voulut l'interrompre, mais il ajouta: --Sois donc franc! tu te fiches de l'Internationale, tu brules seulement d'etre a notre tete, de faire le monsieur en correspondant avec le fameux Conseil federal du Nord! Un silence regna. Etienne, fremissant, reprit: --C'est bon... Je croyais n'avoir rien a me reprocher. Toujours je te consultais, car je savais que tu avais combattu ici, longtemps avant moi. Mais, puisque tu ne peux souffrir personne a ton cote, j'agirai desormais tout seul... Et, d'abord, je t'avertis que la reunion aura lieu, meme si Pluchart ne vient pas, et que les camarades adhereront malgre toi. --Oh! adherer, murmura le cabaretier, ce n'est pas fait... Il faudra les decider a payer la cotisation. --Nullement. L'Internationale accorde du temps aux ouvriers en greve. Nous paierons plus tard, et c'est elle qui, tout de suite, viendra a notre secours. Rasseneur, du coup, s'emporta. --Eh bien! nous allons voir... J'en suis, de ta reunion, et je parlerai. Oui, je ne te laisserai pas tourner la tete aux amis, je les eclairerai sur leurs interets veritables. Nous saurons lequel ils entendent suivre, de moi, qu'ils connaissent depuis trente ans, ou de toi, qui as tout bouleverse chez nous, en moins d'une annee... Non! non! fous-moi la paix! c'est maintenant a qui ecrasera l'autre! Et il sortit, en faisant claquer la porte. Les guirlandes de fleurs tremblerent au plafond, les ecussons dores sauterent contre les murs. Puis, la grande salle retomba a sa paix lourde. Souvarine fumait de son air doux, assis devant la table. Apres avoir marche un instant en silence, Etienne se soulageait longuement. Etait-ce sa faute, si on lachait ce gros faineant pour venir a lui? et il se defendait d'avoir recherche la popularite, il ne savait pas meme comment tout cela s'etait fait, la bonne amitie du coron, la confiance des mineurs, le pouvoir qu'il avait sur eux, a cette heure. Il s'indignait qu'on l'accusat de vouloir pousser au gachis par ambition, il tapait sur sa poitrine, en protestant de sa fraternite. Brusquement, il s'arreta devant Souvarine, il cria: --Vois-tu, si je savais couter une goutte de sang a un ami, je filerais tout de suite en Amerique! Le machineur haussa les epaules, et un sourire amincit de nouveau ses levres. --Oh! du sang, murmura-t-il, qu'est-ce que ca fait? la terre en a besoin. Etienne, se calmant, prit une chaise et s'accouda de l'autre cote de la table. Cette face blonde, dont les yeux reveurs s'ensauvageaient parfois d'une clarte rouge, l'inquietait, exercait sur sa volonte une action singuliere. Sans que le camarade parlat, conquis par ce silence meme, il se sentait absorbe peu a peu. --Voyons, demanda-t-il, que ferais-tu a ma place? N'ai-je pas raison de vouloir agir?... Le mieux, n'est-ce pas? est de nous mettre de cette Association. Souvarine, apres avoir souffle lentement un jet de fumee, repondit par son mot favori: --Oui, des betises! mais, en attendant, c'est toujours ca... D'ailleurs, leur Internationale va marcher bientot. Il s'en occupe. --Qui donc? --Lui! Il avait prononce ce mot a demi-voix, d'un air de ferveur religieuse, en jetant un regard vers l'Orient. C'etait du maitre qu'il parlait, de Bakounine l'exterminateur. --Lui seul peut donner le coup de massue, continua-t-il, tandis que tes savants sont des laches, avec leur evolution... Avant trois ans, l'Internationale, sous ses ordres, doit ecraser le vieux monde. Etienne tendait les oreilles, tres attentif. Il brulait de s'instruire, de comprendre ce culte de la destruction, sur lequel le machineur ne lachait que de rares paroles obscures, comme s'il en eut garde pour lui les mysteres. --Mais enfin explique-moi... Quel est votre but? --Tout detruire... Plus de nations, plus de gouvernements, plus de propriete, plus de Dieu ni de culte. --J'entends bien. Seulement, a quoi ca vous mene-t-il? --A la commune primitive et sans forme, a un monde nouveau, au recommencement de tout. --Et les moyens d'execution? comment comptez-vous vous y prendre? --Par le feu, par le poison, par le poignard. Le brigand est le vrai heros, le vengeur populaire, le revolutionnaire en action, sans phrases puisees dans les livres. Il faut qu'une serie d'effroyables attentats epouvantent les puissants et reveillent le peuple. En parlant, Souvarine devenait terrible. Une extase le soulevait sur sa chaise, une flamme mystique sortait de ses yeux pales, et ses mains delicates etreignaient le bord de la table, a la briser. Saisi de peur, l'autre le regardait, songeait aux histoires dont il avait recu la vague confidence, des mines chargees sous les palais du tzar, des chefs de la police abattus a coups de couteau ainsi que des sangliers, une maitresse a lui, la seule femme qu'il eut aimee, pendue a Moscou, un matin de pluie, pendant que, dans la foule, il la baisait des yeux, une derniere fois. --Non! non! murmura Etienne, avec un grand geste qui ecartait ces abominables visions, nous n'en sommes pas encore la, chez nous. L'assassinat, l'incendie, jamais! C'est monstrueux, c'est injuste, tous les camarades se leveraient pour etrangler le coupable! Et puis, il ne comprenait toujours pas, sa race se refusait au reve sombre de cette extermination du monde, fauche comme un champ de seigle, a ras de terre. Ensuite, que ferait-on, comment repousseraient les peuples? Il exigeait une reponse. --Dis-moi ton programme. Nous voulons savoir ou nous allons, nous autres. Alors, Souvarine conclut paisiblement, avec son regard noye et perdu: --Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils empechent la destruction pure et entravent la marche de la revolution. Cela fit rire Etienne, malgre le froid que la reponse lui avait souffle sur la chair. Du reste, il confessait volontiers qu'il y avait du bon dans ces idees, dont l'effrayante simplicite l'attirait. Seulement, ce serait donner la partie trop belle a Rasseneur, si l'on en contait de pareilles aux camarades. Il s'agissait d'etre pratique. La veuve Desir leur proposa de dejeuner. Ils accepterent, ils passerent dans la salle du cabaret, qu'une cloison mobile separait du bal, pendant la semaine. Lorsqu'ils eurent fini leur omelette et leur fromage, le machineur voulut partir; et, comme l'autre le retenait: --A quoi bon? pour vous entendre dire des betises inutiles!... J'en ai assez vu. Bonsoir! Il s'en alla de son air doux et obstine, une cigarette aux levres. L'inquietude d'Etienne croissait. Il etait une heure, decidement Pluchart lui manquait de parole. Vers une heure et demie, les delegues commencerent a paraitre, et il dut les recevoir, car il desirait veiller aux entrees, de peur que la Compagnie n'envoyat ses mouchards habituels. Il examinait chaque lettre d'invitation, devisageait les gens; beaucoup, d'ailleurs, penetraient sans lettre, il suffisait qu'il les connut, pour qu'on leur ouvrit la porte. Comme deux heures sonnaient, il vit arriver Rasseneur, qui acheva sa pipe devant le comptoir, en causant, sans hate. Ce calme goguenard acheva de l'enerver, d'autant plus que des farceurs etaient venus, simplement pour la rigolade, Zacharie, Mouquet, d'autres encore: ceux-la se fichaient de la greve, trouvaient drole de ne rien faire; et, attables, depensant leurs derniers deux sous a une chope, ils ricanaient, ils blaguaient les camarades, les convaincus, qui allaient avaler leur langue d'embetement. Un nouveau quart d'heure s'ecoula. On s'impatientait dans la salle. Alors, Etienne, desespere, eut un geste de resolution. Et il se decidait a entrer, quand la veuve Desir, qui allongeait la tete au-dehors, s'ecria: --Mais le voila, votre monsieur! C'etait Pluchart, en effet. Il arrivait en voiture, traine par un cheval poussif. Tout de suite, il sauta sur le pave, mince, bellatre, la tete carree et trop grosse, ayant sous sa redingote de drap noir l'endimanchement d'un ouvrier cossu. Depuis cinq ans, il n'avait plus donne un coup de lime, et il se soignait, se peignait surtout avec correction, vaniteux de ses succes de tribune; mais il gardait des raideurs de membres, les ongles de ses mains larges ne repoussaient pas, manges par le fer. Tres actif, il servait son ambition, en battant la province sans relache, pour le placement de ses idees. --Ah! ne m'en veuillez pas! dit-il, devancant les questions et les reproches. Hier, conference a Preuilly le matin, reunion le soir a Valencay. Aujourd'hui, dejeuner a Marchiennes, avec Sauvagnat... Enfin, j'ai pu prendre une voiture. Je suis extenue, vous entendez ma voix. Mais ca ne fait rien, je parlerai tout de meme. Il etait sur le seuil du Bon-Joyeux, lorsqu'il se ravisa. --Sapristi! et les cartes que j'oublie! Nous serions propres! Il revint a la voiture, que le cocher remisait, et il tira du coffre une petite caisse de bois noir, qu'il emporta sous son bras. Etienne, rayonnant, marchait dans son ombre, tandis que Rasseneur, consterne, n'osait lui tendre la main. L'autre la lui serrait deja, et il dit a peine un mot rapide de la lettre: quelle drole d'idee! pourquoi ne pas faire cette reunion? on devait toujours faire une reunion, quand on le pouvait. La veuve Desir lui offrit de prendre quelque chose, mais il refusa. Inutile! il parlait sans boire. Seulement, il etait presse, parce que, le soir, il comptait pousser jusqu'a Joiselle, ou il voulait s'entendre avec Legoujeux. Tous alors entrerent en paquet dans la salle de bal. Maheu et Levaque, qui arrivaient en retard, suivirent ces messieurs. Et la porte fut fermee a clef, pour etre chez soi, ce qui fit ricaner plus haut les blagueurs, Zacharie ayant crie a Mouquet qu'ils allaient peut-etre bien foutre un enfant a eux tous, la-dedans. Une centaine de mineurs attendaient sur les banquettes, dans l'air enferme de la salle, ou les odeurs chaudes du dernier bal remontaient du parquet. Des chuchotements coururent, les tetes se tournerent, pendant que les nouveaux venus s'asseyaient aux places vides. On regardait le monsieur de Lille, la redingote noire causait une surprise et un malaise. Mais, immediatement, sur la proposition d'Etienne, on constitua le bureau. Il lancait des noms, les autres approuvaient en levant la main. Pluchart fut nomme president, puis on designa comme assesseurs Maheu et Etienne lui-meme. Il y eut un remuement de chaises, le bureau s'installait; et l'on chercha un instant le president disparu derriere la table, sous laquelle il glissait la caisse, qu'il n'avait pas lachee. Quand il reparut, il tapa legerement du poing pour reclamer l'attention; ensuite, il commenca d'une voix enrouee: --Citoyens... Une petite porte s'ouvrit, il dut s'interrompre. C'etait la veuve Desir, qui, faisant le tour par la cuisine, apportait six chopes sur un plateau. --Ne vous derangez pas, murmura-t-elle. Lorsqu'on parle, on a soif. Maheu la debarrassa et Pluchart put continuer. Il se dit tres touche du bon accueil des travailleurs de Montsou, il s'excusa de son retard, en parlant de sa fatigue et de sa gorge malade. Puis, il donna la parole au citoyen Rasseneur, qui la demandait. Deja, Rasseneur se plantait a cote de la table, pres des chopes. Une chaise retournee lui servait de tribune. Il semblait tres emu, il toussa avant de lancer a pleine voix: --Camarades... Ce qui faisait son influence sur les ouvriers des fosses, c'etait la facilite de sa parole, la bonhomie avec laquelle il pouvait leur parler pendant des heures, sans jamais se lasser. Il ne risquait aucun geste, restait lourd et souriant, les noyait, les etourdissait, jusqu'a ce que tous criassent: <> Pourtant, ce jour-la, des les premiers mots, il avait senti une opposition sourde. Aussi avancait-il prudemment. Il ne discutait que la continuation de la greve, il attendait d'etre applaudi, avant de s'attaquer a l'Internationale. Certes, l'honneur defendait de ceder aux exigences de la Compagnie; mais, que de miseres! quel avenir terrible, s'il fallait s'obstiner longtemps encore! Et, sans se prononcer pour la soumission, il amollissait les courages, il montrait les corons mourant de faim, il demandait sur quelles ressources comptaient les partisans de la resistance. Trois ou quatre amis essayerent de l'approuver, ce qui accentua le silence froid du plus grand nombre, la desapprobation peu a peu irritee qui accueillait ses phrases. Alors, desesperant de les reconquerir, la colere l'emporta, il leur predit des malheurs, s'ils se laissaient tourner la tete par des provocations venues de l'etranger. Les deux tiers s'etaient leves, se fachaient, voulaient l'empecher d'en dire davantage, puisqu'il les insultait, en les traitant comme des enfants incapables de se conduire. Et lui, buvant coup sur coup des gorgees de biere, parlait quand meme au milieu du tumulte, criait violemment qu'il n'etait pas ne, bien sur, le gaillard qui l'empecherait de faire son devoir! Pluchart etait debout. Comme il n'avait pas de sonnette, il tapait du poing sur la table, il repetait de sa voix etranglee: --Citoyens... citoyens... Enfin, il obtint un peu de calme, et la reunion, consultee, retira la parole a Rasseneur. Les delegues qui avaient represente les fosses, dans l'entrevue avec le directeur, menaient les autres, tous enrages par la faim, travailles d'idees nouvelles. C'etait un vote regle a l'avance. --Tu t'en fous, toi! tu manges! hurla Levaque, en montrant le poing a Rasseneur. Etienne s'etait penche, derriere le dos du president, pour apaiser Maheu, tres rouge, mis hors de lui par ce discours d'hypocrite. --Citoyens, dit Pluchart, permettez-moi de prendre la parole. Un silence profond se fit. Il parla. Sa voix sortait, penible et rauque; mais il s'y etait habitue, toujours en course, promenant sa laryngite avec son programme. Peu a peu, il l'enflait et en tirait des effets pathetiques. Les bras ouverts, accompagnant les periodes d'un balancement d'epaules, il avait une eloquence qui tenait du prone, une facon religieuse de laisser tomber la fin des phrases, dont le ronflement monotone finissait par convaincre. Et il placa son discours sur la grandeur et les bienfaits de l'Internationale, celui qu'il deballait d'abord, dans les localites ou il debutait. Il en expliqua le but, l'emancipation des travailleurs; il en montra la structure grandiose, en bas la commune, plus haut la province, plus haut encore la nation, et tout au sommet l'humanite. Ses bras s'agitaient lentement, entassaient les etages, dressaient l'immense cathedrale du monde futur. Puis, c'etait l'administration interieure: il lut les statuts, parla des congres, indiqua l'importance croissante de l'oeuvre, l'elargissement du programme, qui, parti de la discussion des salaires, s'attaquait maintenant a la liquidation sociale, pour en finir avec le salariat. Plus de nationalites, les ouvriers du monde entier reunis dans un besoin commun de justice, balayant la pourriture bourgeoise, fondant enfin la societe libre, ou celui qui ne travaillerait pas, ne recolterait pas! Il mugissait, son haleine effarait les fleurs de papier peint, sous le plafond enfume dont l'ecrasement rabattait les eclats de sa voix. Une houle agita les tetes. Quelques-uns crierent: --C'est ca!... Nous en sommes! Lui, continuait. C'etait la conquete du monde avant trois ans. Et il enumerait les peuples conquis. De tous cotes pleuvaient les adhesions. Jamais religion naissante n'avait fait tant de fideles. Puis, quand on serait les maitres, on dicterait des lois aux patrons, ils auraient a leur tour le poing sur la gorge. --Oui! oui!... C'est eux qui descendront! D'un geste, il reclama le silence. Maintenant, il abordait la question des greves. En principe, il les desapprouvait, elles etaient un moyen trop lent, qui aggravait plutot les souffrances de l'ouvrier. Mais, en attendant mieux, quand elles devenaient inevitables, il fallait s'y resoudre, car elles avaient l'avantage de desorganiser le capital. Et, dans ce cas, il montrait l'Internationale comme une providence pour les grevistes, il citait des exemples: a Paris, lors de la greve des bronziers, les patrons avaient tout accorde d'un coup, pris de terreur a la nouvelle que l'Internationale envoyait des secours; a Londres, elle avait sauve les mineurs d'une houillere, en rapatriant a ses frais un convoi de Belges, appeles par le proprietaire de la mine. Il suffisait d'adherer, les Compagnies tremblaient, les ouvriers entraient dans la grande armee des travailleurs, decides a mourir les uns pour les autres, plutot que de rester les esclaves de la societe capitaliste. Des applaudissements l'interrompirent. Il s'essuyait le front avec son mouchoir, tout en refusant une chope que Maheu lui passait. Quand il voulut reprendre, de nouveaux applaudissements lui couperent la parole. --Ca y est! dit-il rapidement a Etienne. Ils en ont assez... Vite! les cartes! Il avait plonge sous la table, il reparut avec la petite caisse de bois noir. --Citoyens, cria-t-il, dominant le vacarme, voici les cartes de membres. Que vos delegues s'approchent, je les leur remettrai, et ils les distribueront... Plus tard, on reglera tout. Rasseneur s'elanca, protesta encore. De son cote, Etienne s'agitait, ayant a prononcer un discours. Une confusion extreme s'ensuivit. Levaque lancait les poings en avant, comme pour se battre. Debout, Maheu parlait, sans qu'on put distinguer un seul mot. Dans ce redoublement de tumulte, une poussiere montait du parquet, la poussiere volante des anciens bals, empoisonnant l'air de l'odeur forte des herscheuses et des galibots. Brusquement, la petite porte s'ouvrit, la veuve Desir l'emplit de son ventre et de sa gorge, en disant d'une voix tonnante: --Taisez-vous donc, nom de Dieu!... V'la les gendarmes! C'etait le commissaire de l'arrondissement qui arrivait, un peu tard, pour dresser proces-verbal et dissoudre la reunion. Quatre gendarmes l'accompagnaient. Depuis cinq minutes, la veuve les amusait a la porte, en repondant qu'elle etait chez elle, qu'on avait bien le droit de reunir des amis. Mais on l'avait bousculee, et elle accourait prevenir ses enfants. --Faut filer par ici, reprit-elle. Il y a un sale gendarme qui garde la cour. Ca ne fait rien, mon petit bucher ouvre sur la ruelle... Depechez-vous donc! Deja, le commissaire frappait a coups de poing; et, comme on n'ouvrait pas, il menacait d'enfoncer la porte. Un mouchard avait du parler, car il criait que la reunion etait illegale, un grand nombre de mineurs se trouvant la sans lettre d'invitation. Dans la salle, le trouble augmentait. On ne pouvait se sauver ainsi, on n'avait pas meme vote, ni pour l'adhesion, ni pour la continuation de la greve. Tous s'entetaient a parler a la fois. Enfin, le president eut l'idee d'un vote par acclamation. Des bras se leverent, les delegues declarerent en hate qu'ils adheraient au nom des camarades absents. Et ce fut ainsi que les dix mille charbonniers de Montsou devinrent membres de l'Internationale. Cependant, la debandade commencait. Protegeant la retraite, la veuve Desir etait allee s'accoter contre la porte, que les crosses des gendarmes ebranlaient dans son dos. Les mineurs enjambaient les bancs, s'echappaient a la file, par la cuisine et le bucher. Rasseneur disparut un des premiers, et Levaque le suivit, oublieux de ses injures, revant de se faire offrir une chope, pour se remettre. Etienne, apres s'etre empare de la petite caisse, attendait avec Pluchart et Maheu, qui tenaient a honneur de sortir les derniers. Comme ils partaient, la serrure sauta, le commissaire se trouva en presence de la veuve, dont la gorge et le ventre faisaient encore barricade. --Ca vous avance a grand-chose, de tout casser chez moi! dit-elle. Vous voyez bien qu'il n'y a personne. Le commissaire, un homme lent, que les drames ennuyaient, menaca simplement de la conduire en prison. Et il s'en alla pour verbaliser, il remmena ses quatre gendarmes, sous les ricanements de Zacharie et de Mouquet, qui, pris d'admiration devant la bonne blague des camarades, se fichaient de la force armee. Dehors, dans la ruelle, Etienne, embarrasse de la caisse, galopa, suivi des autres. L'idee brusque de Pierron lui vint, il demanda pourquoi on ne l'avait pas vu; et Maheu, tout en courant, repondit qu'il etait malade: une maladie complaisante, la peur de se compromettre. On voulait retenir Pluchart; mais, sans s'arreter, il declara qu'il repartait a l'instant pour Joiselle, ou Legoujeux attendait des ordres. Alors, on lui cria bon voyage, on ne ralentit pas la course, les talons en l'air, tous lances au travers de Montsou. Des mots s'echangeaient, entrecoupes par le haletement des poitrines. Etienne et Maheu riaient de confiance, certains desormais du triomphe: lorsque l'Internationale aurait envoye des secours, ce serait la Compagnie qui les supplierait de reprendre le travail. Et, dans cet elan d'espoir, dans ce galop de gros souliers sonnant sur le pave des routes, il y avait autre chose encore, quelque chose d'assombri et de farouche, une violence dont le vent allait enfievrer les corons, aux quatre coins du pays. V Une autre quinzaine s'ecoula. On etait aux premiers jours de janvier, par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine. Et la misere avait empire encore, les corons agonisaient d'heure en heure, sous la disette croissante. Quatre mille francs, envoyes de Londres, par l'Internationale, n'avaient pas donne trois jours de pain. Puis, rien n'etait venu. Cette grande esperance morte abattait les courages. Sur qui compter maintenant, puisque leurs freres eux-memes les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver, isoles du monde. Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante. Etienne s'etait multiplie avec les delegues: on ouvrait des souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu'a Paris; on faisait des quetes, on organisait des conferences. Ces efforts n'aboutissaient guere, l'opinion, qui s'etait emue d'abord, devenait indifferente, depuis que la greve s'eternisait, tres calme, sans drames passionnants. A peine de maigres aumones suffisaient-elles a soutenir les familles les plus pauvres. Les autres vivaient en engageant les nippes, en vendant piece a piece le menage. Tout filait chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine, des meubles meme. Un instant, on s'etait cru sauve, les petits detaillants de Montsou, tues par Maigrat, avaient offert des credits, pour tacher de lui reprendre la clientele; et, durant une semaine, Verdonck l'epicier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'epuisaient, les trois s'arreterent. Des huissiers s'en rejouirent, il n'en resultait qu'un ecrasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs. Plus de credit nulle part, plus une vieille casserole a vendre, on pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux. Etienne aurait vendu sa chair. Il avait abandonne ses appointements, il etait alle a Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu. Seules, les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides, disait-il. Son desespoir etait que la greve se fut produite trop tot, lorsque la caisse de prevoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir. Il y voyait la cause unique du desastre, car les ouvriers triompheraient surement des patrons, le jour ou ils trouveraient dans l'epargne l'argent necessaire a la resistance. Et il se rappelait les paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser a la greve, pour detruire les premiers fonds de la caisse. La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le bouleversait. Il preferait sortir, se fatiguer en promenades lointaines. Un soir, comme il rentrait et qu'il passait pres de Requillart, il avait apercu, au bord de la route, une vieille femme evanouie. Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, apres l'avoir relevee, il s'etait mis a heler une fille, qu'il voyait de l'autre cote de la palissade. --Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette. Aide-moi donc, il faudrait lui faire boire quelque chose. La Mouquette, apitoyee aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la masure branlante que son pere s'etait menagee au milieu des decombres. Elle en ressortit aussitot avec du genievre et un pain. Le genievre ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulument. C'etait la mere d'un mineur, elle habitait un coron, du cote de Cougny, et elle etait tombee la, en revenant de Joiselle, ou elle avait tente vainement d'emprunter dix sous a une soeur. Lorsqu'elle eut mange, elle s'en alla, etourdie. Etienne etait reste dans le champ vague de Requillart, dont les hangars ecroules disparaissaient sous les ronces. --Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la Mouquette gaiement. Et, comme il hesitait: --Alors, tu as toujours peur de moi? Il la suivit, gagne par son rire. Ce pain qu'elle avait donne de si grand coeur, l'attendrissait. Elle ne voulut pas le recevoir dans la chambre du pere, elle l'emmena dans sa chambre a elle, ou elle versa tout de suite deux petits verres de genievre. Cette chambre etait tres propre, il lui en fit compliment. D'ailleurs, la famille ne semblait manquer de rien: le pere continuait son service de palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras croises, s'etait mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous par jour. On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus faineante pour ca. --Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer? Il ne put s'empecher de rire, lui aussi, tellement elle avait lance ca d'un air mignon. --Mais je t'aime bien, repondit-il. --Non, non, pas comme je veux... Tu sais que j'en meurs d'envie. Dis? ca me ferait tant plaisir! C'etait vrai, elle le lui demandait depuis six mois. Il la regardait toujours, se collant a lui, l'etreignant de ses deux bras frissonnants, la face levee dans une telle supplication d'amour, qu'il en etait tres touche. Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau, avec son teint jauni, mange par le charbon; mais ses yeux luisaient d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de desir, qui la rendait rose et toute jeune. Alors, devant ce don si humble, si ardent, il n'osa plus refuser. --Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien! Et elle se livra dans une maladresse et un evanouissement de vierge, comme si c'etait la premiere fois, et qu'elle n'eut jamais connu d'homme. Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui deborda de reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains. Etienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune. On ne se vantait pas d'avoir eu la Mouquette. En s'en allant, il se jura de ne point recommencer. Et il lui gardait un souvenir amical pourtant, elle etait une brave fille. Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit lui firent oublier l'aventure. Le bruit courait que la Compagnie consentirait peut-etre a une concession, si les delegues tentaient une nouvelle demarche pres du directeur. Du moins, des porions avaient repandu ce bruit. La verite etait que, dans la lutte engagee, la mine souffrait plus encore que les mineurs. Des deux cotes, l'obstination entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le capital se detruisait. Chaque jour de chomage emportait des centaines de mille francs. Toute machine qui s'arrete est une machine morte. L'outillage et le materiel s'alteraient, l'argent immobilise fondait, comme une eau bue par du sable. Depuis que le faible stock de houille s'epuisait sur le carreau des fosses, la clientele parlait de s'adresser en Belgique; et il y avait la, pour l'avenir, une menace. Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec soin, c'etaient les degats croissants, dans les galeries et les tailles. Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois cassaient de toutes parts, des eboulements se produisaient a chaque heure. Bientot, les desastres etaient devenus tels, qu'ils devaient necessiter de longs mois de reparation, avant que l'abattage put etre repris. Deja, des histoires couraient la contree: a Crevecoeur, trois cents metres de voie s'etaient effondres d'un bloc, bouchant l'acces de la veine Cinq-Paumes; a Madeleine, la veine Maugretout s'emiettait et s'emplissait d'eau. La Direction refusait d'en convenir, lorsque, brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient forcee d'avouer. Un matin, pres de la Piolaine, on trouva le sol fendu au-dessus de la galerie nord de Mirou, eboulee de la veille; et, le lendemain, ce fut un affaissement interieur du Voreux qui ebranla tout un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparaitre. Etienne et les delegues hesitaient a risquer une demarche, sans connaitre les intentions de la Regie. Dansaert, qu'ils interrogerent, evita de repondre: certainement, on deplorait le malentendu, on ferait tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne precisait pas. Ils finirent par decider qu'ils se rendraient pres de M. Hennebeau, pour mettre la raison de leur cote; car ils ne voulaient pas qu'on les accusat plus tard d'avoir refuse a la Compagnie une occasion de reconnaitre ses torts. Seulement, ils jurerent de ne ceder sur rien, de maintenir quand meme leurs conditions, qui etaient les seules justes. L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour ou le coron tombait a la misere noire. Elle fut moins cordiale que la premiere. Maheu parla encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces messieurs n'avaient rien de nouveau a leur dire. D'abord, M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui etait parvenu, les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'enteteraient dans leur revolte detestable; et cette raideur autoritaire produisit l'effet le plus facheux, a tel point que, si les delegues s'etaient deranges avec des intentions conciliantes, la facon dont on les recevait aurait suffi a les faire s'obstiner davantage. Ensuite, le directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles: ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage a part, tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont on l'accusait de profiter. Du reste, il ajoutait qu'il prenait l'offre sur lui, que rien n'etait resolu, qu'il se flattait pourtant d'obtenir a Paris cette concession. Mais les delegues refuserent et repeterent leurs exigences: le maintien de l'ancien systeme, avec une hausse de cinq centimes par berline. Alors, il avoua qu'il pouvait traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs femmes et de leurs petits mourant de faim. Et, les yeux a terre, le crane dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche. On se separa brutalement. M. Hennebeau faisait claquer les portes. Etienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons sur le pave, dans la rage muette des vaincus pousses a bout. Vers deux heures, les femmes du coron tenterent, de leur cote, une demarche pres de Maigrat. Il n'y avait plus que cet espoir, flechir cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de credit. C'etait une idee de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des gens. Elle decida la Brule et la Levaque a l'accompagner; quant a la Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de guerir. D'autres femmes se joignirent a la bande, elles etaient bien une vingtaine. Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur de la route, sombres et miserables, ils hocherent la tete d'inquietude. Des portes se fermerent, une dame cacha son argenterie. On les rencontrait ainsi pour la premiere fois, et rien n'etait d'un plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gatait, quand les femmes battaient ainsi les chemins. Chez Maigrat, il y eut une scene violente. D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de croire qu'elles venaient payer leurs dettes: ca, c'etait gentil, de s'etre entendu, pour apporter l'argent d'un coup. Puis, des que la Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter. Est-ce qu'elles se fichaient du monde? Encore du credit, elles revaient donc de le mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de pain! Et il les renvoyait a l'epicier Verdonck, aux boulangers Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant. Les femmes l'ecoutaient d'un air d'humilite peureuse, s'excusaient, guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir. Il recommenca a dire des farces, il offrit sa boutique a la Brule, si elle le prenait pour galant. Une telle lachete les tenait toutes, qu'elles en rirent; et la Levaque rencherit, declara qu'elle voulait bien, elle. Mais il fut aussitot grossier, il les poussa vers la porte. Comme elles insistaient, suppliantes, il en brutalisa une. Les autres, sur le trottoir, le traiterent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras en l'air dans un elan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en criant qu'un homme pareil ne meritait pas de manger. Le retour au coron fut lugubre. Quand les femmes rentrerent les mains vides, les hommes les regarderent, puis baisserent la tete. C'etait fini, la journee s'acheverait sans une cuilleree de soupe; et les autres journees s'etendaient dans une ombre glacee, ou ne luisait pas un espoir. Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre. Cet exces de misere les faisait s'enteter davantage, muets, comme des betes traquees, resolues a mourir au fond de leur trou, plutot que d'en sortir. Qui aurait ose parler le premier de soumission? on avait jure avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient, ainsi qu'on tenait a la fosse, quand il y en avait un sous un eboulement. Ca se devait, ils etaient la-bas a une bonne ecole pour savoir se resigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours, lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'age de douze ans; et leur devouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers de leur metier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort, une vantardise du sacrifice. Chez les Maheu, la soiree fut affreuse. Tous se taisaient, assis devant le feu mourant, ou fumait la derniere patee d'escaillage. Apres avoir vide les matelas poignee a poignee, on s'etait decide l'avant-veille a vendre pour trois francs le coucou; et la piece semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait plus de son bruit. Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait d'autre luxe que la boite de carton rose, un ancien cadeau de Maheu, auquel la Maheude tenait comme a un bijou. Les deux bonnes chaises etaient parties, le pere Bonnemort et les enfants se serraient sur un vieux banc moussu, rentre du jardin. Et le crepuscule livide qui tombait semblait augmenter le froid. --Quoi faire? repeta la Maheude, accroupie au coin du fourneau. Etienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de l'imperatrice, colles contre le mur. Il les en aurait arraches depuis longtemps, sans la famille qui les defendait, pour l'ornement. Aussi murmura-t-il, les dents serrees: --Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous regardent crever! --Si je portais la boite? reprit la femme toute pale, apres une hesitation. Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tete sur la poitrine, s'etait redresse. --Non, je ne veux pas! Peniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la piece. Etait-ce Dieu possible, d'en etre reduit a cette misere! le buffet sans une miette, plus rien a vendre, pas meme une idee pour avoir un pain! Et le feu qui allait s'eteindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle avait envoyee le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui etait revenue les mains vides, en disant que la Compagnie defendait la glane. Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si l'on volait quelqu'un, a ramasser les brins de charbon perdus! La petite, desesperee, racontait qu'un homme l'avait menacee d'une gifle; puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser battre. --Et ce bougre de Jeanlin? cria la mere, ou est-il encore, je vous le demande?... Il devait apporter de la salade: on en aurait broute comme des betes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas. Hier deja, il a decouche. Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a toujours l'air d'avoir le ventre plein. --Peut-etre, dit Etienne, ramasse-t-il des sous sur la route. Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle. --Si je savais ca!... Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer et me tuer ensuite. Maheu, de nouveau, s'etait affaisse, au bord de la table. Lenore et Henri, etonnes qu'on ne mangeat pas, commencaient a geindre; tandis que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la langue dans sa bouche, pour tromper sa faim. Personne ne parla plus, tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le grand-pere toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se tournaient en hydropisie, le pere asthmatique, les genoux enfles d'eau, la mere et les petits travailles de la scrofule et de l'anemie hereditaires. Sans doute, le metier voulait ca; on ne s'en plaignait que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et deja l'on tombait comme des mouches, dans le coron. Il fallait pourtant trouver a souper. Quoi faire, ou aller, mon Dieu? Alors, dans le crepuscule dont la morne tristesse assombrissait de plus en plus la piece, Etienne, qui hesitait depuis un instant, se decida, le coeur creve. --Attendez-moi, dit-il. Je vais voir quelque part. Et il sortit. L'idee de la Mouquette lui etait venue. Elle devait bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers. Cela le fachait, d'etre ainsi force de retourner a Requillart: cette fille lui baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne lachait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle, s'il le fallait. --Moi aussi, je vais voir, dit a son tour la Maheude. C'est trop bete. Elle rouvrit la porte derriere le jeune homme et la rejeta violemment, laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clarte d'un bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer. Dehors, une courte reflexion l'arreta. Puis, elle entra chez les Levaque. --Dis donc, je t'ai prete un pain, l'autre jour. Si tu me le rendais. Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'etait guere encourageant; et la maison sentait la misere plus que la sienne. La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu eteint, tandis que Levaque, soule par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la table. Adosse au mur, Bouteloup frottait machinalement ses epaules, avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mange les economies, et qui s'etonne d'avoir a se serrer le ventre. --Un pain, ah! ma chere, repondit la Levaque. Moi qui voulais t'en emprunter un autre! Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui ecrasa la face contre la table. --Tais-toi, cochon! Tant mieux, si ca te brule les boyaux!... Au lieu de te faire payer a boire, est-ce que tu n'aurais pas du demander vingt sous a un ami? Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la salete du menage, abandonne depuis si longtemps deja, qu'une odeur insupportable s'exhalait du carreau. Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son fils, ce gueux de Bebert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle criait que ce serait un fameux debarras, s'il ne revenait plus. Puis, elle dit qu'elle allait se coucher. Au moins, elle aurait chaud. Elle bouscula Bouteloup. --Allons, houp! montons... Le feu est mort, pas besoin d'allumer la chandelle pour voir les assiettes vides... Viens-tu a la fin, Louis? Je te dis que nous nous couchons. On se colle, ca soulage... Et que ce nom de Dieu de saoulard creve ici de froid tout seul! Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa resolument par les jardins, pour se rendre chez les Pierron. Des rires s'entendaient. Elle frappa, et il y eut un brusque silence. On mit une grande minute a lui ouvrir. --Tiens! c'est toi, s'ecria la Pierronne en affectant une vive surprise. Je croyais que c'etait le medecin. Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis devant un grand feu de houille. --Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas. La figure a l'air bonne, c'est dans le ventre que ca le travaille. Alors, il lui faut de la chaleur, on brule tout ce qu'on a. Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair grasse. Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade. D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur de lapin: bien sur qu'on avait demenage le plat. Des miettes trainaient sur la table; et, au beau milieu, elle apercut une bouteille de vin oubliee. --Maman est allee a Montsou pour tacher d'avoir un pain, reprit la Pierronne. Nous nous morfondons a l'attendre. Mais sa voix s'etrangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et elle aussi etait tombee sur la bouteille. Tout de suite, elle se remit, elle raconta l'histoire: oui, c'etait du vin, les bourgeois de la Piolaine lui avaient apporte cette bouteille-la pour son homme, a qui le medecin ordonnait du bordeaux. Et elle ne tarissait pas en remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas fiere, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-meme ses aumones! --Je sais, dit la Maheude, je les connais. Son coeur se serrait a l'idee que le bien va toujours aux moins pauvres. Jamais ca ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient porte de l'eau a la riviere. Comment ne les avait-elle pas vus dans le coron? Peut-etre tout de meme en aurait-elle tire quelque chose. --J'etais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait plus gras chez vous que chez nous... As-tu seulement du vermicelle, a charge de revanche? La Pierronne se desespera bruyamment. --Rien du tout, ma chere. Pas ce qui s'appelle un grain de semoule... Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point reussi. Nous allons nous coucher sans souper. A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle tapa du poing contre la porte. C'etait cette coureuse de Lydie qu'elle avait enfermee, disait-elle, pour la punir de n'etre rentree qu'a cinq heures, apres toute une journee de vagabondage. On ne pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement. Cependant, la Maheude restait debout, sans se decider a partir. Ce grand feu la penetrait d'un bien-etre douloureux, la pensee qu'on mangeait la, lui creusait l'estomac davantage. Evidemment, ils avaient renvoye la vieille et enferme la petite, pour bafrer leur lapin. Ah! on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, ca portait bonheur a sa maison! --Bonsoir, dit-elle tout d'un coup. Dehors, la nuit etait tombee, et la lune, derriere des nuages, eclairait la terre d'une clarte louche. Au lieu de retraverser les jardins, la Maheude fit le tour, desolee, n'osant rentrer chez elle. Mais, le long des facades mortes, toutes les portes sentaient la famine et sonnaient le creux. A quoi bon frapper? c'etait misere et compagnie. Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de l'oignon elle-meme etait partie, cette odeur forte qui annoncait le coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur des vieux caveaux, l'humidite des trous ou rien ne vit. Les bruits vagues se mouraient, des larmes etouffees, des jurons perdus; et, dans le silence qui s'alourdissait peu a peu, on entendait venir le sommeil de la faim, l'ecrasement des corps jetes en travers des lits, sous les cauchemars des ventres vides. Comme elle passait devant l'eglise, elle vit une ombre filer rapidement. Un espoir la fit se hater, car elle avait reconnu le cure de Montsou, l'abbe Joire, qui disait la messe le dimanche a la chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, ou le reglement de quelque affaire l'avait appele. Le dos rond, il courait de son air d'homme gras et doux, desireux de vivre en paix avec tout le monde. S'il avait fait sa course a la nuit, ce devait etre pour ne pas se compromettre au milieu des mineurs. On disait du reste qu'il venait d'obtenir de l'avancement. Meme, il s'etait promene deja avec son successeur, un abbe maigre, aux yeux de braise rouge. --Monsieur le cure, monsieur le cure, begaya la Maheude. Mais il ne s'arreta point. --Bonsoir, bonsoir, ma brave femme. Elle se retrouvait devant chez elle. Ses jambes ne la portaient plus, et elle rentra. Personne n'avait bouge. Maheu etait toujours au bord de la table, abattu. Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc, pour avoir moins froid. Et on ne s'etait pas dit une parole, seule la chandelle avait brule, si courte, que la lumiere elle-meme bientot leur manquerait. Au bruit de la porte, les enfants tournerent la tete; mais, en voyant que la mere ne rapportait rien, ils se remirent a regarder par terre, renfoncant une grosse envie de pleurer, de peur qu'on ne les grondat. La Maheude etait retombee a sa place, pres du feu mourant. On ne la questionna point, le silence continua. Tous avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore a causer; et c'etait maintenant une attente aneantie, sans courage, l'attente derniere du secours qu'Etienne, peut-etre, allait deterrer quelque part. Les minutes s'ecoulaient, ils finissaient par ne plus y compter. Lorsque Etienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de pommes de terre, cuites et refroidies. --Voila tout ce que j'ai trouve, dit-il. Chez la Mouquette, le pain manquait egalement: c'etait son diner qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout son coeur. --Merci, repondit-il a la Maheude qui lui offrait sa part. J'ai mange la-bas. Il mentait, il regardait d'un air sombre les enfants se jeter sur la nourriture. Le pere et la mere, eux aussi, se retenaient, afin d'en laisser davantage; mais le vieux, goulument, avalait tout. On dut lui reprendre une pomme de terre pour Alzire. Alors, Etienne dit qu'il avait appris des nouvelles. La Compagnie, irritee de l'entetement des grevistes, parlait de rendre leurs livrets aux mineurs compromis. Elle voulait la guerre, decidement. Et un bruit plus grave circulait, elle se vantait d'avoir decide un grand nombre d'ouvriers a redescendre: le lendemain, la Victoire et Feutry-Cantel devaient etre au complet; meme il y aurait, a Madeleine et a Mirou, un tiers des hommes. Les Maheu furent exasperes. --Nom de Dieu! cria le pere, s'il y a des traitres, faut regler leur compte! Et, debout, cedant a l'emportement de sa souffrance: --A demain soir, dans la foret!... Puisqu'on nous empeche de nous entendre au Bon-Joyeux, c'est dans la foret que nous serons chez nous. Ce cri avait reveille le vieux Bonnemort, que sa gloutonnerie assoupissait. C'etait le cri ancien de ralliement, le rendez-vous ou les mineurs de jadis allaient comploter leur resistance aux soldats du roi. --Oui, oui, a Vandame! J'en suis, si l'on va la-bas! La Maheude eut un geste energique. --Nous irons tous. Ca finira, ces injustices et ces traitrises! Etienne decida que le rendez-vous serait donne a tous les corons, pour le lendemain soir. Mais le feu etait mort, comme chez les Levaque, et la chandelle brusquement s'eteignit. Il n'y avait plus de houille, plus de petrole, il fallut se coucher a tatons, dans le grand froid qui pincait la peau. Les petits pleuraient. VI Jeanlin, gueri, marchait a present; mais ses jambes etaient si mal recollees, qu'il boitait de la droite et de la gauche; et il fallait le voir filer d'un train de canard, courant aussi fort qu'autrefois, avec son adresse de bete malfaisante et voleuse. Ce soir-la, au crepuscule, sur la route de Requillart, Jeanlin, accompagne de ses inseparables, Bebert et Lydie, faisait le guet. Il s'etait embusque dans un terrain vague, derriere une palissade, en face d'une epicerie borgne, plantee de travers a l'encoignure d'un sentier. Une vieille femme, presque aveugle, y etalait trois ou quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussiere; et c'etait une antique morue seche, pendue a la porte, chinee de chiures de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces. Deja deux fois, il avait lance Bebert, pour aller la decrocher. Mais, chaque fois, du monde avait paru, au coude du chemin. Toujours des geneurs, on ne pouvait pas faire ses affaires! Un monsieur a cheval deboucha, et les enfants s'aplatirent au pied de la palissade, en reconnaissant M. Hennebeau. Souvent, on le voyait ainsi par les routes, depuis la greve, voyageant seul au milieu des corons revoltes, mettant un courage tranquille a s'assurer en personne de l'etat du pays. Et jamais une pierre n'avait siffle a ses oreilles, il ne rencontrait que des hommes silencieux et lents a le saluer, il tombait le plus souvent sur des amoureux, qui se moquaient de la politique et se bourraient de plaisir, dans les coins. Au trot de sa jument, la tete droite pour ne deranger personne, il passait, tandis que son coeur se gonflait d'un besoin inassouvi, a travers cette goinfrerie des amours libres. Il apercut parfaitement les galopins, les petits sur la petite, en tas. Jusqu'aux marmots qui deja s'egayaient a frotter leur misere! Ses yeux s'etaient mouilles, il disparut, raide sur la selle, militairement boutonne dans sa redingote. --Foutu sort! dit Jeanlin, ca ne finira pas... Vas-y, Bebert! tire sur la queue! Mais deux hommes, de nouveau, arrivaient, et l'enfant etouffa encore un juron, quand il entendit la voix de son frere Zacharie, en train de raconter a Mouquet comment il avait decouvert une piece de quarante sous, cousue dans une jupe de sa femme. Tous deux ricanaient d'aise, en se tapant sur les epaules. Mouquet eut l'idee d'une grande partie de crosse pour le lendemain: on partirait a deux heures de l'Avantage, on irait du cote de Montoire, pres de Marchiennes. Zacharie accepta. Qu'est-ce qu'on avait a les embeter avec la greve? autant rigoler, puisqu'on ne fichait rien! Et ils tournaient le coin de la route, lorsque Etienne, qui venait du canal, les arreta et se mit a causer. --Est-ce qu'ils vont coucher ici? reprit Jeanlin exaspere. V'la la nuit, la vieille rentre ses sacs. Un autre mineur descendait vers Requillart. Etienne s'eloigna avec lui; et, comme ils passaient devant la palissade, l'enfant les entendit parler de la foret: on avait du remettre le rendez-vous au lendemain, par crainte de ne pouvoir avertir en un jour tous les corons. --Dites donc, murmura-t-il a ses deux camarades, la grande machine est pour demain. Faut en etre. Hein? nous filerons, l'apres-midi. Et, la route enfin etant libre, il lanca Bebert. --Hardi! tire sur la queue!... Et mefie-toi, la vieille a son balai. Heureusement, la nuit se faisait noire. Bebert, d'un bond, s'etait pendu a la morue, dont la ficelle cassa. Il prit sa course, en l'agitant comme un cerf-volant, suivi par les deux autres, galopant tous les trois. L'epiciere, etonnee, sortit de sa boutique, sans comprendre, sans pouvoir distinguer ce troupeau qui se perdait dans les tenebres. Ces vauriens finissaient par etre la terreur du pays. Ils l'avaient envahi peu a peu, ainsi qu'une horde sauvage. D'abord, ils s'etaient contentes du carreau du Voreux, se culbutant dans le stock de charbon, d'ou ils sortaient pareils a des negres, faisant des parties de cache-cache parmi la provision des bois, au travers de laquelle ils se perdaient, comme au fond d'une foret vierge. Puis, ils avaient pris d'assaut le terri, ils en descendaient sur leur derriere les parties nues, bouillantes encore des incendies interieurs, ils se glissaient parmi les ronces des parties anciennes, caches la journee entiere, occupes a des petits jeux tranquilles de souris polissonnes. Et ils elargissaient toujours leurs conquetes, allaient se battre au sang dans les tas de briques, couraient les pres en mangeant sans pain toutes sortes d'herbes laiteuses, fouillaient les berges du canal pour prendre des poissons de vase qu'ils avalaient crus, et poussaient plus loin, et voyageaient a des kilometres, jusqu'aux futaies de Vandame, sous lesquelles ils se gorgeaient de fraises au printemps, de noisettes et de myrtilles en ete. Bientot l'immense plaine leur avait appartenu. Mais ce qui les lancait ainsi, de Montsou a Marchiennes, sans cesse par les chemins, avec des yeux de jeunes loups, c'etait un besoin croissant de maraude. Jeanlin restait le capitaine de ces expeditions, jetant la troupe sur toutes les proies, ravageant les champs d'oignons, pillant les vergers, attaquant les etalages. Dans le pays, on accusait les mineurs en greve, on parlait d'une vaste bande organisee. Un jour meme, il avait force Lydie a voler sa mere, il s'etait fait apporter par elle deux douzaines de sucres d'orge que la Pierronne tenait dans un bocal, sur une des planches de sa fenetre; et la petite, rouee de coups, ne l'avait pas trahi, tellement elle tremblait devant son autorite. Le pis etait qu'il se taillait la part du lion. Bebert, egalement, devait lui remettre le butin, heureux si le capitaine ne le giflait pas, pour garder tout. Depuis quelque temps, Jeanlin abusait. Il battait Lydie comme on bat une femme legitime, et il profitait de la credulite de Bebert pour l'engager dans des aventures desagreables, tres amuse de faire tourner en bourrique ce gros garcon, plus fort que lui, qui l'aurait assomme d'un coup de poing. Il les meprisait tous les deux, les traitait en esclaves, leur racontait qu'il avait pour maitresse une princesse, devant laquelle ils etaient indignes de se montrer. Et, en effet, il y avait huit jours qu'il disparaissait brusquement, au bout d'une rue, au tournant d'un sentier, n'importe ou il se trouvait, apres leur avoir ordonne, l'air terrible, de rentrer au coron. D'abord, il empochait le butin. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva, ce soir-la. --Donne, dit-il en arrachant la morue des mains de son camarade, lorsqu'ils s'arreterent tous trois, a un coude de la route, pres de Requillart. Bebert protesta. --J'en veux, tu sais. C'est moi qui l'ai prise. --Hein, quoi? cria-t-il. T'en auras, si je t'en donne, et pas ce soir, bien sur: demain, s'il en reste. Il bourra Lydie, il les planta l'un et l'autre sur la meme ligne, comme des soldats au port d'armes. Puis, passant derriere eux: --Maintenant, vous allez rester la cinq minutes, sans vous retourner... Nom de Dieu! si vous vous retournez, il y aura des betes qui vous mangeront... Et vous rentrerez ensuite tout droit, et si Bebert touche a Lydie en chemin, je le saurai, je vous ficherai des claques. Alors, il s'evanouit au fond de l'ombre, avec une telle legerete, qu'on n'entendit meme pas le bruit de ses pieds nus. Les deux enfants demeurerent immobiles durant les cinq minutes, sans regarder en arriere, par crainte de recevoir une gifle de l'invisible. Lentement, une grande affection etait nee entre eux, dans leur commune terreur. Lui, toujours, songeait a la prendre, a la serrer tres fort entre ses bras, comme il voyait faire aux autres; et elle aussi, aurait bien voulu, car ca l'aurait changee, d'etre ainsi caressee gentiment. Mais ni lui ni elle ne se serait permis de desobeir. Quand ils s'en allerent, bien que la nuit fut tres noire, ils ne s'embrasserent meme pas, ils marcherent cote a cote, attendris et desesperes, certains que, s'ils se touchaient, le capitaine par-derriere leur allongerait des claques. Etienne, a la meme heure, etait entre a Requillart. La veille, Mouquette l'avait supplie de revenir, et il revenait, honteux, pris d'un gout qu'il refusait de s'avouer, pour cette fille qui l'adorait co