The Project Gutenberg EBook of La Bete Humaine, by Emile Zola (#6 in our series by Emile Zola) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis a disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donne l'autorisation de les utiliser pour preparer ce texte. LES ROUGON-MACQUART Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire LA BETE HUMAINE EMILE ZOLA I En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d'une livre, le pate et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre a son poste, la mere Victoire avait du couvrir le feu de son poele, d'un tel poussier, que la chaleur etait suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenetre, s'y accouda. C'etait impasse d'Amsterdam, dans la derniere maison de droite, une haute maison ou la Compagnie de l'Ouest logeait certains de ses employes. La fenetre, au cinquieme, a l'angle du toit mansarde qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchee large trouant le quartier de l'Europe, tout un deroulement brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet apres-midi-la, un ciel gris du milieu de fevrier, d'un gris humide et tiede, traverse de soleil. En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s'effacaient, legeres. A gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches geants, aux vitrages enfumes, celle des grandes lignes, immense, ou l'oeil plongeait, et que les batiments de la poste et de la bouillotterie separaient des autres, plus petites, celles d'Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture; tandis que le pont de l'Europe, a droite, coupait de son etoile de fer la tranchee, que l'on voyait reparaitre et filer au-dela, jusqu'au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenetre meme, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s'ecartaient en un eventail dont les branches de metal, multipliees, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d'aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l'effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pale. Pendant un instant, Roubaud s'interessa, comparant, songeant a sa gare du Havre. Chaque fois qu'il venait de la sorte passer un jour a Paris, et qu'il descendait chez la mere Victoire, le metier le reprenait. Sous la marquise des grandes lignes, l'arrivee d'un train de Mantes avait anime les quais; et il suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite machine-tender, aux trois roues basses et couplees, qui commencait le debranchement du train, alerte besogneuse, emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage. Une autre machine, puissante celle-la, une machine d'express, aux deux grandes roues devorantes, stationnait seule, lachait par sa cheminee une grosse fumee noire, montant droit, tres lente dans l'air calme. Mais toute son attention fut prise par le train de trois heures vingt-cinq, a destination de Caen, empli deja de ses voyageurs, et qui attendait sa machine. Il n'apercevait pas celle-ci, arretee au-dela du pont de l'Europe; il l'entendait seulement demander la voie, a legers coups de sifflet presses, en personne que l'impatience gagne. Un ordre fut crie, elle repondit par un coup bref qu'elle avait compris. Puis, avant la mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts, la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. Et il vit alors deborder du pont cette blancheur qui foisonnait, tourbillonnante comme un duvet de neige, envolee a travers les charpentes de fer. Tout un coin de l'espace en etait blanchi, tandis que les fumees accrues de l'autre machine elargissaient leur voile noir. Derriere, s'etouffaient des sons prolonges de trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques tournantes. Une dechirure se produisit, il distingua, au fond, un train de Versailles et un train d'Auteuil, l'un montant, l'autre descendant, qui se croisaient. Comme Roubaud allait quitter la fenetre, une voix qui prononcait son nom, le fit se pencher. Et il reconnut, au-dessous, sur la terrasse du quatrieme, un jeune homme d'une trentaine d'annees, Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait la en compagnie de son pere, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs, Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans, adorables, menant le menage avec les six mille francs des deux hommes, au milieu d'un continuel eclat de gaiete. On entendait l'ainee rire, pendant que la cadette chantait, et qu'une cage, pleine d'oiseaux des iles, rivalisait de roulades. --Tiens! monsieur Roubaud, vous etes donc a Paris?... Ah! oui, pour votre affaire avec le sous-prefet! De nouveau accoude, le sous-chef de gare expliqua qu'il avait du quitter Le Havre, le matin meme, par l'express de six heures quarante. Un ordre du chef de l'exploitation l'appelait a Paris, on venait de le sermonner d'importance. Heureux encore de n'y avoir pas laisse sa place. --Et madame? demanda Henri. Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes. Son mari l'attendait la, dans cette chambre dont la mere Victoire leur remettait la clef, a chacun de leurs voyages, et ou ils aimaient dejeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave femme etait retenue en bas, a son poste de la salubrite. Ce jour-la, ils avaient mange un petit pain a Mantes, voulant se debarrasser de leurs courses d'abord. Mais trois heures etaient sonnees, il mourait de faim. Henri, pour etre aimable, posa encore une question: --Et vous couchez a Paris? Non, non! ils retournaient tous deux au Havre le soir, par l'express de six heures trente. Ah bien! oui, des vacances! On ne vous derangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout de suite a la niche! Un moment, les deux employes se regarderent, en hochant la tete. Mais ils ne s'entendaient plus, un piano endiable venait d'eclater en notes sonores. Les deux soeurs devaient taper dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des iles. Alors, le jeune homme, qui s'egayait a son tour, salua, rentra dans l'appartement; et le sous-chef, seul, demeura un instant les yeux sur la terrasse, d'ou montait toute cette gaiete de jeunesse. Puis, les regards leves, il apercut la machine qui avait ferme ses purgeurs, et que l'aiguilleur envoyait sur le train de Caen. Les derniers floconnements de vapeur blanche se perdaient, parmi les gros tourbillons de fumee noire, salissant le ciel. Et il rentra, lui aussi, dans la chambre. Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un geste desespere. A quoi diable Severine pouvait-elle s'attarder ainsi? Elle n'en sortait plus, lorsqu'elle etait dans un magasin. Pour tromper la faim qui lui labourait l'estomac, il eut l'idee de mettre la table. La vaste piece, a deux fenetres, lui etait familiere, servant a la fois de chambre a coucher, de salle a manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit drape de cotonnade rouge, son buffet a dressoir, sa table ronde, son armoire normande. Il prit, dans le buffet, des serviettes, des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres. Tout cela etait d'une proprete extreme, et il s'amusait a ces soins de menage, comme s'il eut joue a la dinette, heureux de la blancheur du linge, tres amoureux de sa femme, riant lui-meme du bon rire frais dont elle allait eclater, en ouvrant la porte. Mais, lorsqu'il eut pose le pate sur une assiette, et place, a cote, la bouteille de vin blanc, il s'inquieta, chercha des yeux. Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oublies, une petite boite de sardines et du fromage de gruyere. La demie sonna. Roubaud marchait de long en large, tournant, au moindre bruit, l'oreille vers l'escalier. Dans son attente desoeuvree, en passant devant la glace, il s'arreta, se regarda. Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le roux ardent de ses cheveux frises eut pali. Sa barbe, qu'il portait entiere, restait drue, elle aussi, d'un blond de soleil. Et, de taille moyenne, mais d'une extraordinaire vigueur, il se plaisait a sa personne, satisfait de sa tete un peu plate, au front bas, a la nuque epaisse, de sa face ronde et sanguine, eclairee de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient, embroussaillant son front de la barre des jaloux. Comme il avait epouse une femme plus jeune que lui de quinze annees, ces coups d'oeil frequents, donnes aux glaces, le rassuraient. Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebailler la porte. Mais c'etait une marchande de journaux de la gare, qui rentrait chez elle, a cote. Il revint, s'interessa a une boite de coquillages, sur le buffet. Il la connaissait bien, cette boite, un cadeau de Severine a la mere Victoire, sa nourrice. Et ce petit objet avait suffi, toute l'histoire de son mariage se deroulait. Deja trois ans bientot. Ne dans le Midi, a Plassans, d'un pere charretier, sorti du service avec les galons de sergent-major, longtemps facteur mixte a la gare de Mantes, il etait passe facteur chef a celle de Barentin; et c'etait la qu'il l'avait connue, sa chere femme, lorsqu'elle venait de Doinville, prendre le train, en compagnie de mademoiselle Berthe, la fille du president Grandmorin. Severine Aubry n'etait que la cadette d'un jardinier, mort au service des Grandmorin; mais le president, son parrain et son tuteur, la gatait tellement, faisant d'elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux au meme pensionnat de Rouen, et elle-meme avait une telle distinction native, que longtemps Roubaud s'etait contente de la desirer de loin, avec la passion d'un ouvrier degrossi pour un bijou delicat, qu'il jugeait precieux. La etait l'unique roman de son existence. Il l'aurait epousee sans un sou, pour la joie de l'avoir, et quand il s'etait enhardi enfin, la realisation avait depasse le reve: outre Severine et une dot de dix mille francs, le president, aujourd'hui en retraite, membre du conseil d'administration de la Compagnie de l'Ouest, lui avait donne sa protection. Des le lendemain du mariage, il etait passe sous-chef a la gare du Havre. Il avait sans doute pour lui ses notes de bon employe, solide a son poste, ponctuel, honnete, d'un esprit borne, mais tres droit, toutes sortes de qualites excellentes qui pouvaient expliquer l'accueil prompt fait a sa demande et la rapidite de son avancement. Il preferait croire qu'il devait tout a sa femme. Il l'adorait. Lorsqu'il eut ouvert la boite de sardines, Roubaud perdit decidement patience. Le rendez-vous etait pour trois heures. Ou pouvait-elle etre? Elle ne lui conterait pas que l'achat d'une paire de bottines et de six chemises demandait la journee. Et, comme il passait de nouveau devant la glace, il s'apercut, les sourcils herisses, le front coupe d'une ligne dure. Jamais au Havre il ne la soupconnait. A Paris, il s'imaginait toutes sortes de dangers, des ruses, des fautes. Un flot de sang montait a son crane, ses poings d'ancien homme d'equipe se serraient, comme au temps ou il poussait des wagons. Il redevenait la brute inconsciente de sa force, il l'aurait broyee, dans un elan de fureur aveugle. Severine poussa la porte, parut toute fraiche, toute joyeuse. --C'est moi... Hein? tu as du croire que j'etais perdue. Dans l'eclat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince et tres souple, grasse pourtant avec de petits os. Elle n'etait point jolie d'abord, la face longue, la bouche forte, eclairee de dents admirables. Mais, a la regarder, elle seduisait par le charme, l'etrangete de ses larges yeux bleus, sous son epaisse chevelure noire. Et, comme son mari, sans repondre, continuait a l'examiner, du regard trouble et vacillant qu'elle connaissait bien, elle ajouta: --Oh! j'ai couru... Imagine-toi, impossible d'avoir un omnibus. Alors, ne voulant pas depenser l'argent d'une voiture, j'ai couru... Regarde comme j'ai chaud. --Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu viens du Bon Marche. Mais, tout de suite, avec une gentillesse d'enfant, elle se jeta a son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main potelee: --Vilain, vilain, tais-toi!... Tu sais bien que je t'aime. Une telle sincerite sortait de toute sa personne, il la sentait restee si candide, si droite, qu'il la serra eperdument dans ses bras. Toujours ses soupcons finissaient ainsi. Elle, s'abandonnait, aimant a se faire cajoler. Il la couvrait de baisers, qu'elle ne rendait pas; et c'etait meme la son inquietude obscure, cette grande enfant passive, d'une affection filiale, ou l'amante ne s'eveillait point. --Alors, tu as devalise le Bon Marche? --Oh! oui. Je vais te conter... Mais, auparavant, mangeons. Ce que j'ai faim!... Ah! ecoute, j'ai un petit cadeau. Dis: Mon petit cadeau. Elle lui riait dans le visage, de tout pres. Elle avait fourre sa main droite dans sa poche, ou elle tenait un objet, qu'elle ne sortait pas. --Dis vite: Mon petit cadeau. Lui, riait aussi, en bon homme. Il se decida. --Mon petit cadeau. C'etait un couteau qu'elle venait de lui acheter, pour en remplacer un qu'il avait perdu et qu'il pleurait, depuis quinze jours. Il s'exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante. Tout de suite, il allait s'en servir. Elle etait ravie de sa joie; et, en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitie ne fut pas coupee. --Mangeons, mangeons, repeta-t-elle. Non, non! je t'en prie, ne ferme pas encore. J'ai si chaud! Elle l'avait rejoint a la fenetre, elle demeura la quelques secondes, appuyee a son epaule, regardant le vaste champ de la gare. Pour le moment, les fumees s'en etaient allees, le disque cuivre du soleil descendait dans la brume, derriere les maisons de la rue de Rome. En bas, une machine de manoeuvre amenait, tout forme, le train de Mantes, qui devait partir a quatre heures vingt-cinq. Elle le refoula le long du quai, sous la marquise, fut detelee. Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs de tampons annoncaient l'attelage imprevu de voitures qu'on ajoutait. Et, seule, au milieu des rails, avec son mecanicien et son chauffeur, noirs de la poussiere du voyage, une lourde machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et essoufflee, sans autre vapeur qu'un mince filet sortant d'une soupape. Elle attendait qu'on lui ouvrit la voie, pour retourner au depot des Batignolles. Un signal rouge claqua, s'effaca. Elle partit. --Sont-elles gaies, ces petites Dauvergne! dit Roubaud en quittant la fenetre. Les entends-tu taper sur leur piano?... Tout a l'heure, j'ai vu Henri, qui m'a dit de te presenter ses hommages. --A table, a table! cria Severine. Et elle se jeta sur les sardines, elle devora. Ah! le petit pain de Mantes etait loin! Cela la grisait, quand elle venait a Paris. Elle etait toute vibrante du bonheur d'avoir couru les trottoirs, elle gardait une fievre de ses achats au Bon Marche. En un coup, chaque printemps, elle y depensait ses economies de l'hiver, preferant tout y acheter, disant qu'elle y economisait son voyage. Aussi, sans perdre une bouchee, ne tarissait-elle pas. Un peu confuse, rougissante, elle finit par lacher le total de la somme qu'elle avait depensee, plus de trois cents francs. --Fichtre! dit Roubaud saisi, tu te mets bien, toi, pour la femme d'un sous-chef!... Mais tu n'avais a prendre que six chemises et une paire de bottines? --Oh! mon ami, des occasions uniques!... Une petite soie a rayures delicieuses! un chapeau d'un gout, un reve! des jupons tout faits, avec des volants brodes! Et tout ca pour rien, j'aurais paye le double au Havre... On va m'expedier, tu verras! Il avait pris le parti de rire, tant elle etait jolie, dans sa joie, avec son air de confusion suppliante. Et puis, c'etait si charmant, cette dinette improvisee, au fond de cette chambre ou ils etaient seuls, bien mieux qu'au restaurant. Elle, qui d'ordinaire buvait de l'eau, se laissait aller, vidait son verre de vin blanc, sans savoir. La boite de sardines etait finie, ils entamerent le pate avec le beau couteau neuf. Ce fut un triomphe, tellement il coupait bien. --Et toi, voyons, ton affaire? demanda-t-elle. Tu me fais bavarder, tu ne me dis pas comment ca s'est termine, pour le sous-prefet. Alors, il conta en detail la facon dont le chef de l'exploitation l'avait recu. Oh! un lavage de tete en regle! Il s'etait defendu, avait dit la vraie verite, comment ce petit creve de sous-prefet s'etait obstine a monter avec son chien dans une voiture de premiere, lorsqu'il y avait une voiture de seconde, reservee pour les chasseurs et leurs betes, et la querelle qui s'en etait suivie, et les mots qu'on avait echanges. En somme, le chef lui donnait raison d'avoir voulu faire respecter la consigne; mais le terrible etait la parole qu'il avouait lui-meme: <> On le soupconnait d'etre republicain. Les discussions qui venaient de marquer l'ouverture de la session de 1869, et la peur sourde des prochaines elections generales rendaient le gouvernement ombrageux. Aussi l'aurait-on certainement deplace, sans la bonne recommandation du president Grandmorin. Encore avait-il du signer la lettre d'excuse, conseillee et redigee par ce dernier. Severine l'interrompit, criant: --Hein? ai-je eu raison de lui ecrire et de lui faire une visite avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon... Je savais bien qu'il nous tirerait d'affaire. --Oui, il t'aime beaucoup, reprit Roubaud, et il a le bras long, dans la Compagnie... Vois donc un peu a quoi ca sert, d'etre un bon employe. Ah! on ne m'a point menage les eloges: pas beaucoup d'initiative, mais de la conduite, de l'obeissance, du courage, enfin tout! Eh bien, ma chere, si tu n'avais pas ete ma femme, et si Grandmorin n'avait pas plaide ma cause, par amitie pour toi, j'etais fichu, on m'envoyait en penitence, au fond de quelque petite station. Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant a elle-meme: --Oh! certainement, c'est un homme qui a le bras long. Il y eut un silence, et elle restait les yeux elargis, perdus au loin, cessant de manger. Sans doute elle evoquait les jours de son enfance, la-bas, au chateau de Doinville, a quatre lieues de Rouen. Jamais elle n'avait connu sa mere. Quand son pere, le jardinier Aubry, etait mort, elle entrait dans sa treizieme annee; et c'etait a cette epoque que le president, deja veuf, l'avait gardee pres de sa fille Berthe, sous la surveillance de sa soeur, madame Bonnehon, la femme d'un manufacturier, egalement veuve, a qui le chateau appartenait aujourd'hui. Berthe, son ainee de deux ans, mariee six mois apres elle, avait epouse M. de Lachesnaye, conseiller a la cour de Rouen, un petit homme sec et jaune. L'annee precedente, le president etait encore a la tete de cette cour, dans son pays, lorsqu'il avait pris sa retraite, apres une carriere magnifique. Ne en 1804, substitut a Digne au lendemain de 1830, puis a Fontainebleau, puis a Paris, ensuite procureur a Troyes, avocat general a Rennes, enfin premier president a Rouen. Riche a plusieurs millions, il faisait partie du conseil general depuis 1855, on l'avait nomme commandeur de la Legion d'honneur, le jour meme de sa retraite. Et, du plus loin qu'elle se souvenait, elle le revoyait tel qu'il etait encore, trapu et solide, blanc de bonne heure, d'un blanc dore d'ancien blond, les cheveux en brosse, le collier de barbe coupe ras, sans moustaches, avec une face carree que les yeux d'un bleu dur et le nez gros rendaient severe. Il avait l'abord rude, il faisait tout trembler autour de lui. Roubaud dut elever la voix, repetant a deux reprises: --Eh bien, a quoi donc penses-tu? Elle tressaillit, eut un petit frisson, comme surprise et secouee de peur. --Mais a rien. --Tu ne manges plus, tu n'as donc plus faim? --Oh! si... Tu vas voir. Severine, ayant vide son verre de vin blanc, acheva la tranche de pate qu'elle avait dans son assiette. Mais il y eut une alerte: ils avaient fini le pain d'une livre, pas une bouchee ne restait pour manger le fromage. Ce furent des cris, puis des rires, lorsque, bousculant tout, ils decouvrirent, au fond du buffet de la mere Victoire, un bout de pain rassis. Bien que la fenetre fut ouverte, il continuait de faire chaud, et la jeune femme, qui avait le poele derriere elle, ne se rafraichissait guere, plus rose et plus excitee par l'imprevu de ce dejeuner bavard, dans cette chambre. A propos de la mere Victoire, Roubaud en etait revenu a Grandmorin: encore une, celle-la, qui lui devait une belle chandelle! Fille seduite dont l'enfant etait mort, nourrice de Severine qui venait de couter la vie a sa mere, plus tard femme d'un chauffeur de la Compagnie, elle vivait mal, a Paris, d'un peu de couture, son mari mangeant tout, lorsque la rencontre de sa fille de lait avait renoue les liens d'autrefois, en faisant d'elle aussi une protegee du president; et, aujourd'hui, il lui avait obtenu un poste a la salubrite, la garde des cabinets de luxe, le cote des dames, ce qu'il y a de meilleur. La Compagnie ne lui donnait que cent francs par an, mais elle s'en faisait pres de quatorze, avec la recette, sans compter le logement, cette chambre ou elle etait meme chauffee. Enfin, une situation bien agreable. Et Roubaud calculait que, si Pecqueux, le mari, avait apporte ses deux mille huit cents francs de chauffeur, tant pour les primes que pour le fixe, au lieu de nocer aux deux bouts de la ligne, le menage aurait reuni plus de quatre mille francs, le double de ce que lui, sous-chef de gare, gagnait au Havre. --Sans doute, conclut-il, toutes les femmes ne voudraient pas tenir les cabinets. Mais il n'y a pas de sot metier. Cependant, leur grosse faim s'etait apaisee, et ils ne mangeaient plus que d'un air alangui, coupant le fromage par petits morceaux, pour faire durer le regal. Leurs paroles aussi se faisaient lentes. --A propos, cria-t-il, j'ai oublie de te demander... Pourquoi as-tu donc refuse au president d'aller passer deux ou trois jours a Doinville? Son esprit, dans le bien-etre de la digestion, venait de refaire leur visite du matin, tout pres de la gare, a l'hotel de la rue du Rocher; et il s'etait revu dans le grand cabinet severe, il entendait encore le president leur dire qu'il partait le lendemain pour Doinville. Puis, comme cedant a une idee soudaine, il leur avait offert de prendre le soir meme, avec eux, l'express de six heures trente, et d'emmener ensuite sa filleule la-bas, chez sa soeur, qui la reclamait depuis longtemps. Mais la jeune femme avait allegue toutes sortes de raisons, qui l'empechaient, disait-elle. --Tu sais, moi, continua Roubaud, je ne voyais pas de mal a ce petit voyage. Tu aurais pu y rester jusqu'a jeudi, je me serais arrange... N'est-ce pas? dans notre position, nous avons besoin d'eux. Ce n'est guere adroit, de refuser leurs politesses; d'autant plus que ton refus a eu l'air de lui causer une vraie peine... Aussi n'ai-je cesse de te pousser a accepter, que lorsque tu m'as tire par mon paletot. Alors, j'ai dit comme toi, mais sans comprendre... Hein! pourquoi n'as-tu pas voulu? Severine, les regards vacillants, eut un geste d'impatience. --Est-ce que je puis te laisser tout seul? --Ce n'est pas une raison... Depuis notre mariage, en trois ans, tu es bien allee deux fois a Doinville, passer ainsi une semaine. Rien ne t'empechait d'y retourner une troisieme. La gene de la jeune femme croissait, elle avait detourne la tete. --Enfin, ca ne me disait pas. Tu ne vas pas me forcer a des choses qui me deplaisent. Roubaud ouvrit les bras, comme pour declarer qu'il ne la forcait a rien. Pourtant, il reprit: --Tiens! tu me caches quelque chose... La derniere fois, est-ce que madame Bonnehon t'aurait mal recue? Oh! non, madame Bonnehon l'avait toujours tres bien accueillie. Elle etait si agreable, grande, forte, avec de magnifiques cheveux blonds, belle encore malgre ses cinquante-cinq ans! Depuis son veuvage, et meme du vivant de son mari, on racontait qu'elle avait eu souvent le coeur occupe. On l'adorait a Doinville, elle faisait du chateau un lieu de delices, toute la societe de Rouen y venait en visite, surtout la magistrature. C'etait dans la magistrature que madame Bonnehon avait eu beaucoup d'amis. --Alors, avoue-le, ce sont les Lachesnaye qui t'ont battu froid. Sans doute, depuis son mariage avec M. de Lachesnaye, Berthe avait cesse d'etre pour elle ce qu'elle etait autrefois. Elle ne devenait guere bonne, cette pauvre Berthe, si insignifiante, avec son nez rouge. A Rouen, les dames vantaient beaucoup sa distinction. Aussi, un mari comme le sien, laid, dur, avare, semblait-il plutot fait pour deteindre sur sa femme et la rendre mauvaise. Mais non, Berthe s'etait montree convenable a l'egard de son ancienne camarade, celle-ci n'avait aucun reproche precis a lui adresser. --C'est donc le president qui te deplait, la-bas? Severine, qui, jusque-la, repondait lentement, d'une voix egale, fut reprise d'impatience. --Lui, quelle idee! Et elle continua, en petites phrases nerveuses. On le voyait seulement a peine. Il s'etait reserve, dans le parc, un pavillon, dont la porte donnait sur une ruelle deserte. Il sortait, il rentrait, sans qu'on le sut. Jamais sa soeur, du reste, ne connaissait au juste le jour de son arrivee. Il prenait une voiture a Barentin, se faisait conduire de nuit a Doinville, vivait des journees dans son pavillon, ignore de tous. Ah! ce n'etait pas lui qui vous genait, la-bas. --Je t'en parle, parce que tu m'as raconte vingt fois que, dans ton enfance, il te faisait une peur bleue. --Oh! une peur bleue! tu exageres, comme toujours... Bien sur qu'il ne riait guere. Il vous regardait si fixement, de ses gros yeux, qu'on baissait la tete tout de suite. J'ai vu des gens se troubler, ne pas pouvoir lui adresser un mot, tellement il leur en imposait, avec son grand renom de severite et de sagesse... Mais, moi, il ne m'a jamais grondee, j'ai toujours senti qu'il avait un faible pour moi... De nouveau, sa voix se ralentissait, ses yeux se perdaient au loin. --Je me souviens... Quand j'etais gamine et que je jouais avec des amies, dans les allees, s'il venait a paraitre, toutes se cachaient, meme sa fille Berthe, qui tremblait sans cesse d'etre en faute. Moi, je l'attendais, tranquille. Il passait, et en me voyant la, souriante, le museau leve, il me donnait une petite tape sur la joue... Plus tard, a seize ans, lorsque Berthe avait une faveur a obtenir de lui, c'etait toujours moi qu'elle chargeait de la demande. Je parlais, je ne baissais pas les regards, et je sentais les siens qui m'entraient sous la peau. Mais je m'en moquais bien, j'etais si certaine qu'il accorderait tout ce que je voudrais!... Ah! oui, je me souviens, je me souviens! La-bas, il n'y a pas un taillis du parc, pas un corridor, pas une chambre du chateau, que je ne puisse evoquer en fermant les yeux. Elle se tut, les paupieres closes; et, sur son visage chaud et gonfle, semblait passer le frisson de ces choses d'autrefois, les choses qu'elle ne disait point. Un instant, elle demeura ainsi, avec un petit battement des levres, comme un tic involontaire qui lui tirait douloureusement un coin de la bouche. --Il a ete certainement tres bon pour toi, reprit Roubaud, qui venait d'allumer sa pipe. Non seulement il t'a fait elever comme une demoiselle, mais il a tres sagement administre tes quatre sous, et il a arrondi la somme, lors de notre mariage... Sans compter qu'il doit te laisser quelque chose, il l'a dit devant moi. --Oui, murmura Severine, cette maison de la Croix-de-Maufras, cette propriete que le chemin de fer a coupee. On y allait parfois passer huit jours... Oh! je n'y compte guere, les Lachesnaye doivent le travailler pour qu'il ne me laisse rien. Et puis, j'aime mieux rien, rien! Elle avait prononce ces dernieres paroles d'une voix si vive, qu'il s'en etonna, retirant sa pipe de la bouche, la regardant de ses yeux arrondis. --Es-tu drole! On assure que le president a des millions, quel mal y aurait-il a ce qu'il mit sa filleule dans son testament? Personne n'en serait surpris, et ca arrangerait joliment nos affaires. Puis, une idee qui lui traversa le cerveau le fit rire. --Tu n'as peut-etre pas peur de passer pour sa fille?... Car, tu sais, le president, malgre son air glace, on en chuchote de raides sur son compte. Il parait que, du vivant meme de sa femme, toutes les bonnes y passaient. Enfin, un gaillard qui, aujourd'hui encore, vous trousse une femme... Mon Dieu! va, quand tu serais sa fille! Severine s'etait levee, violente, le visage en flamme, avec le vacillement effraye de son regard bleu, sous la masse lourde de ses cheveux noirs. --Sa fille, sa fille!... Je ne veux pas que tu plaisantes avec ca, entends-tu! Est-ce que je puis etre sa fille? est-ce que je lui ressemble?... Et en voila assez, parlons d'autre chose. Je ne veux pas aller a Doinville, parce que je ne veux pas, parce que je prefere rentrer avec toi au Havre. Il hocha la tete, il l'apaisa du geste. Bon, bon! du moment que ca lui donnait sur les nerfs. Il souriait, jamais il ne l'avait vue si nerveuse. Le vin blanc sans doute. Desireux de se faire pardonner, il reprit le couteau, s'extasiant encore, l'essuyant avec soin; et, pour montrer qu'il coupait comme un rasoir, il s'en taillait les ongles. --Deja quatre heures un quart, murmura Severine, debout devant le coucou. J'ai encore quelques courses... Il faut songer a notre train. Mais, comme pour achever de se calmer, avant de mettre un peu d'ordre dans la chambre, elle retourna s'accouder a la fenetre. Lui, alors, lachant le couteau, lachant sa pipe, quitta la table a son tour, s'approcha d'elle, la prit par-derriere, entre ses bras, doucement. Et il la tenait enlacee ainsi, il avait pose le menton sur son epaule, appuye la tete contre la sienne. Ni l'un ni l'autre ne bougeait plus, ils regardaient. Sous eux, toujours, les petites machines de manoeuvre allaient et venaient sans repos; et on les entendait a peine s'activer, comme des menageres vives et prudentes, les roues assourdies, le sifflet discret. Une d'elles passa, disparut sous le pont de l'Europe, emmenant au remisage les voitures d'un train de Trouville, qu'on debranchait. Et, la-bas, au-dela du pont, elle frola une machine venue seule du Depot, en promeneuse solitaire, avec ses cuivres et ses aciers luisants, fraiche et gaillarde pour le voyage. Celle-ci s'etait arretee, demandant de deux coups brefs la voie a l'aiguilleur, qui, presque immediatement, l'envoya sur son train, tout forme, a quai sous la marquise des grandes lignes. C'etait le train de quatre heures vingt-cinq, pour Dieppe. Un flot de voyageurs se pressait, on entendait le roulement des chariots charges de bagages, des hommes poussaient une a une les bouillottes dans les voitures. Mais la machine et son tender avaient aborde le fourgon de tete, d'un choc sourd, et l'on vit le chef d'equipe serrer lui-meme la vis de la barre d'attelage. Le ciel s'etait assombri vers les Batignolles; une cendre crepusculaire, noyant les facades, semblait tomber deja sur l'eventail elargi des voies; tandis que, dans cet effacement, au lointain, se croisaient sans cesse les departs et les arrivees de la banlieue et de la Ceinture. Par-dela les nappes sombres des grandes halles couvertes, sur Paris obscurci, des fumees rousses, dechiquetees, s'envolaient. --Non, non, laisse-moi, murmura Severine. Peu a peu, sans une parole, il l'avait enveloppee d'une caresse plus etroite, excite par la tiedeur de ce corps jeune, qu'il tenait ainsi a pleins bras. Elle le grisait de son odeur, elle achevait d'affoler son desir, en cambrant les reins pour se degager. D'une secousse, il l'enleva de la fenetre, dont il referma les vitres du coude. Sa bouche avait rencontre la sienne, il lui ecrasait les levres, il l'emportait vers le lit. --Non, non, nous ne sommes pas chez nous, repeta-t-elle. Je t'en prie, pas dans cette chambre! Elle-meme etait comme grise, etourdie de nourriture et de vin, encore vibrante de sa course fievreuse a travers Paris. Cette piece trop chauffee, cette table ou trainait la debandade du couvert, l'imprevu du voyage qui tournait en partie fine, tout lui allumait le sang, la soulevait d'un frisson. Et pourtant elle se refusait, elle resistait, arc-boutee contre le bois du lit, dans une revolte effrayee, dont elle n'aurait pu dire la cause. --Non, non, je ne veux pas. Lui, le sang a la peau, retenait ses grosses mains brutales. Il tremblait, il l'aurait brisee. --Bete, est-ce qu'on saura? Nous retaperons le lit. D'habitude, elle s'abandonnait avec une docilite complaisante, chez eux, au Havre, apres le dejeuner, lorsqu'il etait de service de nuit. Cela semblait sans plaisir pour elle, mais elle y montrait une mollesse heureuse, un affectueux consentement de son plaisir a lui. Et ce qui, en ce moment, le rendait fou, c'etait de la sentir comme jamais il ne l'avait eue, ardente, fremissante de passion sensuelle. Le noir reflet de sa chevelure assombrissait ses calmes yeux de pervenche, sa bouche forte saignait dans le doux ovale de son visage. Il y avait la une femme qu'il ne connaissait point. Pourquoi se refusait-elle? --Dis, pourquoi? Nous avons le temps. Alors, dans une angoisse inexplicable, dans un debat ou elle ne paraissait pas juger les choses nettement, comme si elle se fut ignoree elle aussi, elle eut un cri de douleur vraie, qui le fit se tenir tranquille. --Non, non, je t'en supplie, laisse-moi!... Je ne sais pas, ca m'etrangle, rien que l'idee, en ce moment... ca ne serait pas bien. Tous deux etaient tombes assis au bord du lit. Il se passa la main sur la face, comme pour s'en oter la cuisson qui le brulait. En le voyant redevenu sage, elle, gentille, se pencha, lui posa un gros baiser sur la joue, voulant lui montrer qu'elle l'aimait bien tout de meme. Un instant, ils resterent de la sorte, sans parler, a se remettre. Il lui avait repris la main gauche et jouait avec une vieille bague d'or, un serpent d'or a petite tete de rubis, qu'elle portait au meme doigt que son alliance. Toujours il la lui avait connue la. --Mon petit serpent, dit Severine d'une voix involontaire de reve, croyant qu'il regardait la bague et eprouvant l'imperieux besoin de parler. C'est a la Croix-de-Maufras, qu'il m'en a fait cadeau, pour mes seize ans. Roubaud leva la tete, surpris. --Qui donc? le president? Lorsque les yeux de son mari s'etaient poses sur les siens, elle avait eu une brusque secousse de reveil. Elle sentit un petit froid glacer ses joues. Elle voulut repondre, et ne trouva rien, etranglee par la sorte de paralysie qui la prenait. --Mais, continua-t-il, tu m'as toujours dit que c'etait ta mere qui te l'avait laissee, cette bague. Encore a cette seconde, elle pouvait rattraper la phrase, lachee dans un oubli de tout. Il lui aurait suffi de rire, de jouer l'etourdie. Mais elle s'enteta, ne se possedant plus, inconsciente. --Jamais, mon cheri, je ne t'ai dit que ma mere m'avait laisse cette bague. Du coup, Roubaud la devisagea, palissant lui aussi. --Comment? tu ne m'as jamais dit ca? Tu me l'as dit vingt fois!... Il n'y a pas de mal a ce que le president t'ait donne une bague. Il t'a donne bien autre chose... Mais pourquoi me l'avoir cache? pourquoi avoir menti, en parlant de ta mere? --Je n'ai pas parle de ma mere, mon cheri, tu te trompes. C'etait imbecile, cette obstination. Elle voyait qu'elle se perdait, qu'il lisait clairement sous sa peau, et elle aurait voulu revenir, ravaler ses paroles; mais il n'etait plus temps, elle sentait ses traits se decomposer, l'aveu sortir malgre elle de toute sa personne. Le froid de ses joues avait envahi sa face entiere, un tic nerveux tirait ses levres. Et lui, effrayant, redevenu subitement rouge, a croire que le sang allait faire eclater ses veines, lui avait saisi les poignets, la regardait de tout pres, afin de mieux suivre, dans l'effarement epouvante de ses yeux, ce qu'elle ne disait pas tout haut. --Nom de Dieu! begaya-t-il, nom de Dieu! Elle eut peur, baissa le visage pour le cacher sous son bras, devinant le coup de poing. Un fait, petit, miserable, insignifiant, l'oubli d'un mensonge a propos de cette bague, venait d'amener l'evidence, en quelques paroles echangees. Et il avait suffi d'une minute. Il la jeta d'une secousse en travers du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard. En trois ans, il ne lui avait pas donne une chiquenaude, et il la massacrait, aveugle, ivre, dans un emportement de brute, de l'homme aux grosses mains, qui, autrefois, avait pousse des wagons. --Nom de Dieu de garce! tu as couche avec!... couche avec!... couche avec! Il s'enrageait a ces mots repetes, il abattait les poings, chaque fois qu'il les prononcait, comme pour les lui faire entrer dans la chair. --Le reste d'un vieux, nom de Dieu de garce!... couche avec!... couche avec! Sa voix s'etranglait d'une telle colere, qu'elle sifflait et ne sortait plus. Alors, seulement, il entendit que, mollissante sous les coups, elle disait non. Elle ne trouvait pas d'autre defense, elle niait pour qu'il ne la tuat pas. Et ce cri, cet entetement dans le mensonge, acheva de le rendre fou. --Avoue que tu as couche avec. --Non! non! Il l'avait reprise, il la soutenait dans ses bras, l'empechant de retomber la face contre la couverture, en pauvre etre qui se cache. Il la forcait a le regarder. --Avoue que tu as couche avec. Mais, se laissant glisser, elle s'echappa, elle voulut courir vers la porte. D'un bond, il fut de nouveau sur elle, le poing en l'air; et, furieusement, d'un seul coup, pres de la table, il l'abattit. Il s'etait jete a son cote, il l'avait empoignee par les cheveux, pour la clouer au sol. Un instant, ils resterent ainsi par terre, face a face, sans bouger. Et, dans l'effrayant silence, on entendit monter les chants et les rires des demoiselles Dauvergne, dont le piano faisait rage, heureusement, en dessous, etouffant les bruits de lutte. C'etait Claire qui chantait des rondes de petites filles, tandis que Sophie l'accompagnait a tour de bras. --Avoue que tu as couche avec. Elle n'osa plus dire non, elle ne repondit point. --Avoue que tu as couche avec, nom de Dieu! ou je t'eventre! Il l'aurait tuee, elle le lisait nettement dans son regard. En tombant, elle avait apercu le couteau, ouvert sur la table; et elle revoyait l'eclair de la lame, elle crut qu'il allongeait le bras. Une lachete l'envahit, un abandon d'elle-meme et de tout, un besoin d'en finir. --Eh bien! oui, c'est vrai, laisse-moi m'en aller. Alors, ce fut abominable. Cet aveu qu'il exigeait si violemment, venait de l'atteindre en pleine figure, comme une chose impossible, monstrueuse. Il semblait que jamais il n'aurait suppose une infamie pareille. Il lui empoigna la tete, il la cogna contre un pied de la table. Elle se debattait, et il la tira par les cheveux, au travers de la piece, bousculant les chaises. Chaque fois qu'elle faisait un effort pour se redresser, il la rejetait sur le carreau d'un coup de poing. Et cela haletant, les dents serrees, un acharnement sauvage et imbecile. La table, poussee, faillit renverser le poele. Des cheveux et du sang resterent a un angle du buffet. Quand ils reprirent haleine, hebetes, gonfles de cette horreur, las de frapper et d'etre frappee, ils etaient revenus pres du lit, elle toujours par terre, vautree, lui accroupi, la tenant encore aux epaules. Et ils soufflerent. En bas, la musique continuait, les rires s'envolaient, tres sonores et tres jeunes. D'une secousse, Roubaud remonta Severine, l'adossa contre le bois du lit. Puis, demeurant a genoux, pesant sur elle, il put parler enfin. Il ne la battait plus, il la torturait de ses questions, du besoin inextinguible qu'il avait de savoir. --Ainsi, tu as couche avec, garce!... Repete, repete que tu as couche avec ce vieux... Et a quel age, hein? toute petite, toute petite, n'est-ce pas? Brusquement, elle venait d'eclater en larmes, ses sanglots l'empechaient de repondre. --Nom de Dieu! veux-tu me dire!... Hein? tu n'avais pas dix ans, que tu l'amusais, ce vieux? C'est pour ca qu'il t'elevait a la becquee, c'est pour sa cochonnerie, dis-le donc, nom de Dieu! ou je recommence! Elle pleurait, elle ne pouvait prononcer un mot, et il leva la main, il l'etourdit d'une nouvelle claque. A trois reprises, comme il n'obtenait pas davantage de reponse, il la gifla, repetant sa question. --A quel age, dis-le donc, garce! dis-le donc? Pourquoi lutter? Son etre fuyait sous elle. Il lui aurait sorti le coeur, de ses doigts gourds d'ancien ouvrier. Et l'interrogatoire continua, elle disait tout, dans un tel aneantissement de honte et de peur, que ses phrases, soufflees tres bas, s'entendaient a peine. Et lui, mordu de sa jalousie atroce, s'enrageait a la souffrance dont le dechiraient les tableaux evoques: il n'en savait jamais assez, il l'obligeait a revenir sur les details, a preciser les faits. L'oreille aux levres de la miserable, il agonisait de cette confession, avec la continuelle menace de son poing leve, pret a cogner encore, si elle s'arretait. De nouveau, tout le passe, a Doinville, defila, l'enfance, la jeunesse. Etait-ce au fond des massifs du grand parc? etait-ce dans le detour perdu de quelque corridor du chateau? Deja le president songeait donc a elle, lorsqu'il l'avait gardee, a la mort de son jardinier, et fait elever avec sa fille? Cela, pour sur, avait commence, les jours ou les autres gamines s'enfuyaient, au milieu de leurs jeux, s'il venait a paraitre, tandis qu'elle, souriante, le museau en l'air, attendait qu'il lui donnat en passant une petite tape sur la joue. Et, plus tard, si elle osait lui parler en face, si elle obtenait tout de lui, n'etait-ce pas qu'elle se sentait maitresse, alors qu'il l'achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne et si severe aux autres? Ah! la sale chose, ce vieux se faisant baisoter comme un grand-pere, regardant pousser cette fillette, la tatant, l'entamant un peu a chaque heure, sans avoir la patience d'attendre qu'elle fut mure! Roubaud haletait. --Enfin, a quel age, repete, a quel age? --Seize ans et demi. --Tu mens! Mentir, mon Dieu! pourquoi? Elle eut un haussement d'epaules plein d'un abandon et d'une lassitude immenses. --Et, la premiere fois, ou ca s'est-il passe? --A la Croix-de-Maufras. Il hesita une seconde, ses levres s'agitaient, une lueur jaune troublait ses yeux. --Et, je veux que tu me dises, qu'est-ce qu'il t'a fait? Elle resta muette. Puis, comme il brandissait le poing: --Tu ne me croirais pas. --Dis toujours... Il n'a pu rien faire, hein? D'un signe de tete, elle repondit. C'etait bien cela. Et, alors, il s'acharna sur la scene, il voulut la connaitre jusqu'au bout, il descendit aux mots crus, aux interrogations immondes. Elle ne desserrait plus les dents, elle continuait a dire oui, a dire non, d'un signe. Peut-etre ca les soulagerait-il l'un et l'autre, quand elle aurait avoue. Mais lui souffrait davantage de ces details, qu'elle croyait etre une attenuation. Des rapports normaux, complets, l'auraient hante d'une vision moins torturante. Cette debauche pourrissait tout, enfoncait et retournait au fond de sa chair les lames empoisonnees de sa jalousie. Maintenant, c'etait fini, il ne vivrait plus, il evoquerait toujours l'execrable image. Un sanglot dechira sa gorge. --Ah! nom de Dieu... ah! nom de Dieu!... ca ne peut pas etre, non, non! c'est trop, ca ne peut pas etre! Puis, tout d'un coup, il la secoua. --Mais nom de Dieu de garce! pourquoi m'as-tu epouse?... Sais-tu que c'est ignoble de m'avoir trompe ainsi? Il y a des voleuses, en prison, qui n'en ont pas tant sur la conscience... Tu me meprisais donc, tu ne m'aimais donc pas?... Hein! pourquoi m'as-tu epouse? Elle eut un geste vague. Est-ce qu'elle savait au juste, a present? En l'epousant, elle etait heureuse, esperant en finir avec l'autre. Il y a tant de choses qu'on ne voudrait pas faire et qu'on fait, parce qu'elles sont encore les plus sages. Non, elle ne l'aimait pas; et ce qu'elle evitait de lui dire, c'etait que, sans cette histoire, jamais elle n'aurait consenti a etre sa femme. --Lui, n'est-ce pas? desirait te caser. Il a trouve une bonne bete... Hein? il desirait te caser pour que ca continue. Et vous avez continue, hein? a tes deux voyages, la-bas. C'est pour ca qu'il t'emmenait? D'un signe, elle avoua de nouveau. --Et c'est pour ca encore qu'il t'invitait, cette fois?... Jusqu'a la fin, alors, ca aurait recommence, ces ordures! Et, si je ne t'etrangle pas, ca recommencera! Ses mains convulsees s'avancaient pour la reprendre a la gorge. Mais, ce coup-ci, elle se revolta. --Voyons, tu es injuste. Puisque c'est moi qui ai refuse d'y aller. Tu m'y envoyais, j'ai du me facher, rappelle-toi... Tu vois bien que je ne voulais plus. C'etait fini. Jamais, jamais plus, je n'aurais voulu. Il sentit qu'elle disait la verite, et il n'en eut aucun soulagement. L'affreuse douleur, le fer qui lui restait en pleine poitrine, c'etait l'irreparable, ce qui avait eu lieu entre elle et cet homme. Il ne souffrait horriblement que de son impuissance a faire que cela ne fut pas. Sans la lacher encore, il s'etait rapproche de son visage, il semblait fascine, attire la, comme pour retrouver, dans le sang de ses petites veines bleues, tout ce qu'elle lui avouait. Et il murmura, obsede, hallucine: --A la Croix-de-Maufras, dans la chambre rouge... Je la connais, la fenetre donne sur le chemin de fer, le lit est en face. Et c'est la, dans cette chambre... Je comprends qu'il parle de te laisser la maison. Tu l'as bien gagnee. Il pouvait veiller sur tes sous et te doter, ca valait ca... Un juge, un homme riche a millions, si respecte, si instruit, si haut! Vrai, la tete vous tourne... Et, dis donc, s'il etait ton pere? Severine, d'un effort, se mit debout. Elle l'avait repousse, avec une vigueur extraordinaire, pour sa faiblesse de pauvre etre vaincu. Violente, elle protestait. --Non, non, pas ca! Tout ce que tu voudras, pour le reste. Bats-moi, tue-moi... Mais ne dis pas ca, tu mens! Roubaud lui avait garde une main dans les siennes. --Est-ce que tu en sais quelque chose? C'est bien parce que tu en doutes toi-meme, que ca te souleve ainsi. Et, comme elle degageait sa main, il sentit la bague, le petit serpent d'or a tete de rubis, oublie a son doigt. Il l'en arracha, le pila du talon sur le carreau, dans un nouvel acces de rage. Puis, il marcha d'un bout de la piece a l'autre, muet, eperdu. Elle, tombee assise au bord du lit, le regardait de ses grands yeux fixes. Et le terrible silence dura. La fureur de Roubaud ne se calmait point. Des qu'elle semblait se dissiper un peu, elle revenait aussitot, comme l'ivresse, par grandes ondes redoublees, qui l'emportaient dans leur vertige. Il ne se possedait plus, battait le vide, jete a toutes les sautes du vent de violence dont il etait flagelle, retombant a l'unique besoin d'apaiser la bete hurlante au fond de lui. C'etait un besoin physique, immediat, comme une faim de vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus aucun repos, tant qu'il ne l'aurait pas satisfaite. Sans s'arreter, il se tapa les tempes de ses deux poings, il begaya, d'une voix d'angoisse: --Qu'est-ce que je vais faire? Cette femme, puisqu'il ne l'avait pas tuee tout de suite, il ne la tuerait pas maintenant. Sa lachete de la laisser vivre exasperait sa colere, car c'etait lache, c'etait parce qu'il tenait encore a sa peau de garce, qu'il ne l'avait pas etranglee. Il ne pouvait pourtant la garder ainsi. Alors, il allait donc la chasser, la mettre a la rue, pour ne jamais la revoir? Et un nouveau flot de souffrance l'emportait, une execrable nausee le submergeait tout entier, lorsqu'il sentait qu'il ne ferait pas meme ca. Quoi, enfin? Il ne restait qu'a accepter l'abomination et qu'a remmener cette femme au Havre, a continuer la tranquille vie avec elle, comme si de rien n'etait. Non! non! la mort plutot, la mort pour tous les deux, a l'instant! Une telle detresse le souleva, qu'il cria plus haut, egare: --Qu'est-ce que je vais faire? Du lit ou elle restait assise, Severine le suivait toujours de ses grands yeux. Dans la calme affection de camarade qu'elle avait eue pour lui, il l'apitoyait deja, par la douleur demesuree ou elle le voyait. Les gros mots, les coups, elle les aurait excuses, si cet emportement fou lui avait laisse moins de surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore. Elle, passive, docile, qui toute jeune s'etait pliee aux desirs d'un vieillard, qui plus tard avait laisse faire son mariage, simplement desireuse d'arranger les choses, n'arrivait pas a comprendre un tel eclat de jalousie, pour des fautes anciennes, dont elle se repentait; et, sans vice, la chair mal eveillee encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgre tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner furieusement, comme elle aurait regarde un loup, un etre d'une autre espece. Qu'avait-il donc en lui? Il y en avait tant sans colere! Ce qui l'epouvantait, c'etait de sentir l'animal, soupconne par elle depuis trois ans, a des grognements sourds, aujourd'hui dechaine, enrage, pret a mordre. Que lui dire, pour empecher un malheur? A chaque retour, il se retrouvait pres du lit, devant elle. Et elle l'attendait au passage, elle osa lui parler. --Mon ami, ecoute... Mais il ne l'entendait pas, il repartait a l'autre bout de la piece, ainsi qu'une paille battue d'un orage. --Qu'est-ce que je vais faire? Qu'est-ce que je vais faire? Enfin elle lui saisit le poignet, elle le retint une minute. --Mon ami, voyons, puisque c'est moi qui ai refuse d'y aller... Je n'y serais jamais plus allee, jamais, jamais! C'est toi que j'aime. Et elle se faisait caressante, l'attirant, levant ses levres pour qu'il les baisat. Mais, tombe pres d'elle, il la repoussa, dans un mouvement d'horreur. --Ah! garce, tu voudrais maintenant... Tout a l'heure, tu n'as pas voulu, tu n'avais pas envie de moi... Et, maintenant, tu voudrais, pour me reprendre, hein? Lorsqu'on tient un homme par la, on le tient solidement... Mais ca me brulerait, d'aller avec toi, oui! je sens bien que ca me brulerait le sang d'un poison. Il frissonnait. L'idee de la posseder, cette image de leurs deux corps s'abattant sur le lit, venait de le traverser d'une flamme. Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son desir souille qui saignait, brusquement se dressa la necessite de la mort. --Pour que je ne creve pas d'aller encore avec toi, vois-tu, il faut avant ca que je creve l'autre... Il faut que je le creve, que je le creve! Sa voix montait, il repeta le mot, debout, grandi, comme si ce mot, en lui apportant une resolution, l'avait calme. Il ne parla plus, il marcha lentement jusqu'a la table, y regarda le couteau, dont la lame, grande ouverte, luisait. D'un geste machinal, il le ferma, le mit dans sa poche. Et, les mains ballantes, les regards au loin, il restait a la meme place, il songeait. Des obstacles coupaient son front de deux grandes rides. Pour trouver, il retourna ouvrir la fenetre, il s'y planta, le visage dans le petit air froid du crepuscule. Derriere lui, sa femme s'etait levee, reprise de peur; et, n'osant le questionner, tachant de deviner ce qui se passait au fond de ce crane dur, elle attendait, debout elle aussi, en face du large ciel. Sous la nuit commencante, les maisons lointaines se decoupaient en noir, le vaste champ de la gare s'emplissait d'une brume violatre. Du cote des Batignolles surtout, la tranchee profonde etait comme noyee d'une cendre, ou commencaient a s'effacer les charpentes du pont de l'Europe. Vers Paris, un dernier reflet de jour palissait les vitres des grandes halles couvertes, tandis que, dessous, les tenebres amassees pleuvaient. Des etincelles brillerent, on allumait les becs de gaz, le long des quais. Une grosse clarte blanche etait la, la lanterne de la machine du train de Dieppe, bonde de voyageurs, les portieres deja closes, et qui attendait pour partir l'ordre du sous-chef de service. Des embarras s'etaient produits, le signal rouge de l'aiguilleur fermait la voie, pendant qu'une petite machine venait reprendre des voitures, qu'une manoeuvre mal executee avait laissees en route. Sans cesse, des trains filaient dans l'ombre croissante, parmi l'inextricable lacis des rails, au milieu des files de wagons immobiles, stationnant sur les voies d'attente. Il en partit un pour Argenteuil, un autre pour Saint-Germain; il en arriva un de Cherbourg, tres long. Les signaux se multipliaient, les coups de sifflet, les sons de trompe; de toutes parts, un a un, apparaissaient des feux, rouges, verts, jaunes, blancs; c'etait une confusion, a cette heure trouble de l'entre chien et loup, et il semblait que tout allait se briser, et tout passait, se frolait, se degageait, du meme mouvement doux et rampant, vague au fond du crepuscule. Mais le feu rouge de l'aiguilleur s'effaca, le train de Dieppe siffla, se mit en marche. Du ciel pale, commencaient a voler de rares gouttes de pluie. La nuit allait etre tres humide. Quand Roubaud se retourna, il avait la face epaisse et tetue, comme envahie d'ombre par cette nuit qui tombait. Il etait decide, son plan etait fait. Dans le jour mourant, il regarda l'heure au coucou, il dit tout haut: --Cinq heures vingt. Et il s'etonnait: une heure, une heure a peine, pour tant de choses! Il aurait cru que tous deux se devoraient la depuis des semaines. --Cinq heures vingt, nous avons le temps. Severine, qui n'osait l'interroger, le suivait toujours de ses regards anxieux. Elle le vit fureter dans l'armoire, en tirer du papier, une petite bouteille d'encre, une plume. --Tiens! tu vas ecrire. --A qui donc? --A lui... Assieds-toi. Et, comme elle s'ecartait instinctivement de la chaise, sans savoir encore ce qu'il allait exiger, il la ramena, l'assit devant la table, d'une telle pesee, qu'elle y resta. --Ecris... <> Elle tenait la plume, mais sa main tremblait, sa peur s'augmentait de tout l'inconnu, que creusaient devant elle ces deux simples lignes. Aussi s'enhardit-elle jusqu'a lever la tete, suppliante. --Mon ami, que vas-tu faire?... Je t'en prie, explique-moi... Il repeta, de sa voix haute, inexorable: --Ecris, ecris. Puis, les yeux dans les siens, sans colere, sans gros mots, mais avec une obstination dont elle sentait le poids l'ecraser, l'aneantir: --Ce que je vais faire, tu le verras bien... Et, entends-tu, ce que je vais faire, je veux que tu le fasses avec moi... Comme ca, nous resterons ensemble, il y aura quelque chose de solide entre nous. Il l'epouvantait, elle eut un recul encore. --Non, non, je veux savoir... Je n'ecrirai pas avant de savoir. Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frele d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue d'etau, jusqu'a la broyer. C'etait sa volonte qu'il lui entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle etait restee, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obeir. Instrument d'amour, instrument de mort. --Ecris, ecris. Et elle ecrivit, de sa pauvre main douloureuse, peniblement. --C'est bon, tu es gentille, dit-il, quand il eut la lettre. A present, range un peu ici, apprete tout... Je reviendrai te prendre. Il etait tres calme. Il refit le noeud de sa cravate devant la glace, mit son chapeau, puis s'en alla. Elle l'entendit qui fermait la porte, a double tour, et qui emportait la clef. La nuit croissait de plus en plus. Un instant, elle resta assise, l'oreille tendue a tous les bruits du dehors. Chez la voisine, la marchande de journaux, il y avait une plainte continue, assourdie: sans doute un petit chien oublie. En bas, chez les Dauvergne, le piano se taisait. C'etait maintenant un tapage gai de casseroles et de vaisselle, les deux menageres s'occupant au fond de leur cuisine, Claire a soigner un ragout de mouton, Sophie a eplucher une salade. Et elle, aneantie, les ecoutait rire, dans la detresse affreuse de cette nuit qui tombait. Des six heures un quart, la machine de l'express du Havre, debouchant du pont de l'Europe, fut envoyee sur son train, et attelee. A cause d'un encombrement, on n'avait pu loger ce train sous la marquise des grandes lignes. Il attendait au plein air, contre le quai qui se prolongeait en une sorte de jetee etroite, dans les tenebres d'un ciel d'encre, ou la file des quelques becs de gaz, plantes le long du trottoir, n'alignait que des etoiles fumeuses. Une averse venait de cesser, il en restait un souffle d'une humidite glaciale, epandu par ce vaste espace decouvert, qu'une brume reculait jusqu'aux petites lueurs palies des facades de la rue de Rome. Cela etait immense et triste, noye d'eau, ca et la pique d'un feu sanglant, confusement peuple de masses opaques, les machines et les wagons solitaires, les troncons de trains dormant sur les voies de garage; et, du fond de ce lac d'ombre, des bruits arrivaient, des respirations geantes, haletantes de fievre, des coups de sifflet pareils a des cris aigus de femmes qu'on violente, des trompes lointaines sonnant, lamentables, au milieu du grondement des rues voisines. Il y eut des ordres a voix haute, pour qu'on ajoutat une voiture. Immobile, la machine de l'express perdait par une soupape un grand jet de vapeur qui montait dans tout ce noir, ou elle s'effiloquait en petites fumees, semant de larmes blanches le deuil sans bornes tendu au ciel. A six heures vingt, Roubaud et Severine parurent. Elle venait de rendre la clef a la mere Victoire, en passant devant les cabinets, pres des salles d'attente; et il la poussait, de l'air presse d'un mari que sa femme attarde, lui impatient et brusque, le chapeau en arriere, elle sa voilette serree au visage, hesitante, comme brisee de fatigue. Un flot de voyageurs suivait le quai, ils s'y melerent, longerent la file des wagons, cherchant du regard un compartiment de premiere vide. Le trottoir s'animait, des facteurs roulaient au fourgon de tete les chariots de bagages, un surveillant s'occupait de caser une famille nombreuse, le sous-chef de service donnait un coup d'oeil aux attelages, sa lanterne-signal a la main, pour voir s'ils etaient bien faits, serres a bloc. Et Roubaud avait enfin trouve un compartiment vide, dans lequel il allait faire monter Severine, lorsqu'il fut apercu par le chef de gare, M. Vandorpe, qui se promenait la, en compagnie de son chef adjoint des grandes lignes, M. Dauvergne, tous les deux les mains derriere le dos, suivant la manoeuvre, pour la voiture qu'on ajoutait. Il y eut des saluts, il fallut s'arreter et causer. D'abord, on parla de cette histoire du sous-prefet, qui s'etait terminee a la satisfaction de tout le monde. Ensuite, il fut question d'un accident arrive le matin au Havre, et que le telegraphe avait transmis: une machine, la Lison, qui, le jeudi et le samedi, faisait le service de l'express de six heures trente, avait eu sa bielle cassee, juste comme le train entrait en gare; et la reparation devait immobiliser la-bas, pendant deux jours, le mecanicien, Jacques Lantier, un pays de Roubaud, et son chauffeur, Pecqueux, l'homme de la mere Victoire. Debout devant la portiere du compartiment, Severine attendait, sans monter encore; tandis que son mari affectait avec ces messieurs une grande liberte d'esprit, haussant la voix, riant. Mais il y eut un choc, le train recula de quelques metres: c'etait la machine qui refoulait les premiers wagons sur celui qu'on venait d'ajouter, le 293, pour avoir un coupe reserve. Et le fils Dauvergne, Henri, qui accompagnait le train en qualite de conducteur-chef, ayant reconnu Severine sous sa voilette, l'avait empechee d'etre heurtee par la portiere grande ouverte, en l'ecartant d'un geste prompt; puis, s'excusant, souriant, tres aimable, il lui expliqua que le coupe etait pour un des administrateurs de la Compagnie, qui venait d'en faire la demande, une demi-heure avant le depart du train. Elle eut un petit rire nerveux, sans cause, et il courut a son service, il la quitta enchante, car il s'etait dit souvent qu'elle ferait une maitresse bien agreable. L'horloge marquait six heures vingt-sept. Encore trois minutes. Brusquement, Roubaud, qui guettait au loin les portes des salles d'attente, tout en causant avec le chef de gare, quitta celui-ci, pour revenir pres de Severine. Mais le wagon avait marche, ils durent rejoindre le compartiment vide, a quelques pas; et, tournant le dos, il bousculait sa femme, il la fit monter d'un effort du poignet, tandis que, dans sa docilite anxieuse, elle regardait instinctivement en arriere, pour savoir. C'etait un voyageur attarde qui arrivait, n'ayant a la main qu'une couverture, le collet de son gros paletot bleu releve et si ample, le bord de son chapeau rond si bas sur les sourcils, qu'on ne distinguait de la face, aux clartes vacillantes du gaz, qu'un peu de barbe blanche. Pourtant, M. Vandorpe et M. Dauvergne s'etaient avances, malgre le desir evident que le voyageur avait de n'etre pas vu. Ils le suivirent, il ne les salua que trois wagons plus loin, devant le coupe reserve, ou il monta en hate. C'etait lui. Severine, tremblante, s'etait laissee tomber sur la banquette. Son mari lui broyait le bras d'une etreinte, comme une prise derniere de possession, exultant, maintenant qu'il etait certain de faire la chose. Dans une minute, la demie sonnerait. Un marchand s'entetait a offrir les journaux du soir, des voyageurs se promenaient encore sur le quai, finissant une cigarette. Mais tous monterent: on entendait venir, des deux bouts du train, les surveillants fermant les portieres. Et Roubaud, qui avait eu la surprise desagreable d'apercevoir, dans ce compartiment qu'il croyait vide, une forme sombre occupant un coin, une femme en deuil sans doute, muette, immobile, ne put retenir une exclamation de veritable colere, lorsque la portiere fut rouverte et qu'un surveillant jeta un couple, un gros homme, une grosse femme, qui s'echouerent, etouffant. On allait partir. La pluie, tres fine, avait repris, noyant le vaste champ tenebreux, que sans cesse traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres eclairees, une file de petites fenetres mouvantes. Des feux verts s'etaient allumes, quelques lanternes dansaient au ras du sol. Et rien autre, rien qu'une immensite noire, ou seules apparaissaient les marquises des grandes lignes, palies d'un faible reflet de gaz. Tout avait sombre, les bruits eux-memes s'assourdissaient, il n'y avait plus que le tonnerre de la machine, ouvrant ses purgeurs, lachant des flots tourbillonnants de vapeur blanche. Une nuee montait, deroulant comme un linceul d'apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumees noires, venues on ne savait d'ou. Le ciel en fut obscurci encore, un nuage de suie s'envolait sur le Paris nocturne, incendie de son brasier. Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mecanicien demandat la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et la-bas, pres du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaca, fut remplace par un feu blanc. Debout a la porte du fourgon, le conducteur-chef attendait l'ordre du depart, qu'il transmit. Le mecanicien siffla encore, longuement, ouvrit son regulateur, demarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de l'Europe, s'enfonca vers le tunnel des Batignolles. On ne voyait de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux de l'arriere, le triangle rouge. Quelques secondes encore, on put le suivre, dans le frisson noir de la nuit. Maintenant, il fuyait, et rien ne devait plus arreter ce train lance a toute vapeur. Il disparut. II A La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a coupe, la maison est posee de biais, si pres de la voie, que tous les trains qui passent l'ebranlent; et un voyage suffit pour l'emporter dans sa memoire, le monde entier filant a grande vitesse la sait a cette place, sans rien connaitre d'elle, toujours close, laissee comme en detresse, avec ses volets gris que verdissent les coups de pluie de l'ouest. C'est le desert, elle semble accroitre encore la solitude de ce coin perdu, qu'une lieue a la ronde separe de toute ame. Seule, la maison du garde-barriere est la, au coin de la route qui traverse la ligne et qui se rend a Doinville, distant de cinq kilometres. Basse, les murs lezardes, les tuiles de la toiture mangees de mousse, elle s'ecrase d'un air abandonne de pauvre, au milieu du jardin qui l'entoure, un jardin plante de legumes, ferme d'une haie vive, et dans lequel se dresse un grand puits, aussi haut que la maison. Le passage a niveau se trouve entre les stations de Malaunay et de Barentin, juste au milieu, a quatre kilometres de chacune d'elles. Il est d'ailleurs tres peu frequente, la vieille barriere a demi pourrie ne roule guere que pour les fardiers des carrieres de Becourt, dans la foret, a une demi-lieue. On ne saurait imaginer un trou plus recule, plus separe des vivants, car le long tunnel, du cote de Malaunay, coupe tout chemin, et l'on ne communique avec Barentin que par un sentier mal entretenu longeant la ligne. Aussi les visiteurs sont-ils rares. Ce soir-la, a la tombee du jour, par un temps gris tres doux, un voyageur, qui venait de quitter a Barentin un train du Havre, suivait d'un pas allonge le sentier de la Croix-de-Maufras. Le pays n'est qu'une suite ininterrompue de vallons et de cotes, une sorte de moutonnement du sol, que le chemin de fer traverse, alternativement, sur des remblais et dans des tranchees. Aux deux bords de la voie, ces accidents de terrain continuels, les montees et les descentes, achevent de rendre les routes difficiles. La sensation de grande solitude en est augmentee; les terrains, maigres, blanchatres, restent incultes; des arbres couronnent les mamelons de petits bois, tandis que, le long des vallees etroites, coulent des ruisseaux, ombrages de saules. D'autres bosses crayeuses sont absolument nues, les coteaux se succedent, steriles, dans un silence et un abandon de mort. Et le voyageur, jeune, vigoureux, hatait le pas, comme pour echapper a la tristesse de ce crepuscule si doux sur cette terre desolee. Dans le jardin du garde-barriere, une fille tirait de l'eau au puits, une grande fille de dix-huit ans, blonde, forte, a la bouche epaisse, aux grands yeux verdatres, au front bas, sous de lourds cheveux. Elle n'etait point jolie, elle avait les hanches solides et les bras durs d'un garcon. Des qu'elle apercut le voyageur, descendant le sentier, elle lacha le seau, elle accourut se mettre devant la porte a claire-voie, qui fermait la haie vive. --Tiens! Jacques! cria-t-elle. Lui, avait leve la tete. Il venait d'avoir vingt-six ans, egalement de grande taille, tres brun, beau garcon au visage rond et regulier, mais que gataient des machoires trop fortes. Ses cheveux, plantes drus, frisaient, ainsi que ses moustaches, si epaisses, si noires, qu'elles augmentaient la paleur de son teint. On aurait dit un monsieur, a sa peau fine, bien rasee sur les joues, si l'on n'eut pas trouve d'autre part l'empreinte indelebile du metier, les graisses qui jaunissaient deja ses mains de mecanicien, des mains pourtant restees petites et souples. --Bonsoir, Flore, dit-il simplement. Mais ses yeux, qu'il avait larges et noirs, semes de points d'or, s'etaient comme troubles d'une fumee rousse, qui les palissait. Les paupieres battirent, les yeux se detournerent, dans une gene subite, un malaise allant jusqu'a la souffrance. Et tout le corps lui-meme avait eu un instinctif mouvement de recul. Elle, immobile, les regards poses droit sur lui, s'etait apercue de ce tressaillement involontaire, qu'il tachait de maitriser, chaque fois qu'il abordait une femme. Elle semblait en rester toute serieuse et triste. Puis, desireux de cacher son embarras, comme il lui demandait si sa mere etait a la maison, bien qu'il sut celle-ci souffrante, incapable de sortir, elle ne repondit que d'un signe de tete, elle s'ecarta pour qu'il put entrer sans la toucher, et retourna au puits, sans un mot, la taille droite et fiere. Jacques, de son pas rapide, traversa l'etroit jardin et entra dans la maison. La, au milieu de la premiere piece, une vaste cuisine ou l'on mangeait et ou l'on vivait, tante Phasie, ainsi qu'il la nommait depuis l'enfance, etait seule, assise pres de la table, sur une chaise de paille, les jambes enveloppees d'un vieux chale. C'etait une cousine de son pere, une Lantier, qui lui avait servi de marraine, et qui, a l'age de six ans, l'avait pris chez elle, quand, son pere et sa mere disparus, envoles a Paris, il etait reste a Plassans, ou il avait suivi plus tard les cours de l'ecole des arts et metiers. Il lui en gardait une vive reconnaissance, il disait que c'etait a elle qu'il le devait, s'il avait fait son chemin. Lorsqu'il etait devenu mecanicien de premiere classe a la Compagnie de l'Ouest, apres deux annees passees au chemin de fer d'Orleans, il y avait trouve sa marraine, remariee a un garde-barriere du nom de Misard, exilee avec les deux filles de son premier mariage, dans ce trou perdu de la Croix-de-Maufras. Aujourd'hui, bien qu'agee de quarante-cinq ans a peine, la belle tante Phasie d'autrefois, si grande, si forte, en paraissait soixante, amaigrie et jaunie, secouee de continuels frissons. Elle eut un cri de joie. --Comment, c'est toi, Jacques!... Ah! mon grand garcon, quelle surprise! Il la baisa sur les joues, il lui expliqua qu'il venait d'avoir brusquement deux jours de conge force: la Lison, sa machine, en arrivant le matin au Havre, avait eu sa bielle rompue, et comme la reparation ne pouvait etre terminee avant vingt-quatre heures, il ne reprendrait son service que le lendemain soir, pour l'express de six heures quarante. Alors, il avait voulu l'embrasser. Il coucherait, il ne repartirait de Barentin que par le train de sept heures vingt-six du matin. Et il gardait entre les siennes ses pauvres mains fondues, il lui disait combien sa derniere lettre l'avait inquiete. --Ah! oui, mon garcon, ca ne va plus, ca ne va plus du tout... Que tu es gentil d'avoir devine mon desir de te voir! Mais je sais a quel point tu es tenu, je n'osais pas te demander de venir. Enfin, te voila, et j'en ai si gros, si gros sur le coeur! Elle s'interrompit, pour jeter craintivement un regard par la fenetre. Sous le jour finissant, de l'autre cote de la voie, on apercevait son mari, Misard, dans un poste de cantonnement, une de ces cabanes de planches, etablies tous les cinq ou six kilometres et reliees par des appareils telegraphiques, afin d'assurer la bonne circulation des trains. Tandis que sa femme, et plus tard Flore, etait chargee de la barriere du passage a niveau, on avait fait de Misard un stationnaire. Comme s'il avait pu l'entendre, elle baissa la voix, dans un frisson. --Je crois bien qu'il m'empoisonne! Jacques eut un sursaut de surprise a cette confidence, et ses yeux, en se tournant eux aussi vers la fenetre, furent de nouveau ternis par ce trouble singulier, cette petite fumee rousse qui en palissait l'eclat noir, diamante d'or. --Oh! tante Phasie, quelle idee! murmura-t-il. Il a l'air si doux et si faible. Un train allant vers Le Havre venait de passer, et Misard etait sorti de son poste, pour fermer la voie derriere lui. Pendant qu'il remontait le levier, mettant au rouge le signal, Jacques le regardait. Un petit homme malingre, les cheveux et la barbe rares, decolores, la figure creusee et pauvre. Avec cela, silencieux, efface, sans colere, d'une politesse obsequieuse devant les chefs. Mais il etait rentre dans la cabane de planches, pour inscrire sur son garde-temps l'heure du passage, et pour pousser les deux boutons electriques, l'un qui rendait la voie libre au poste precedent, l'autre qui annoncait le train au poste suivant. --Ah! tu ne le connais pas, reprit tante Phasie. Je te dis qu'il doit me faire prendre quelque salete... Moi qui etais si forte, qui l'aurais mange, et c'est lui, ce bout d'homme, ce rien du tout, qui me mange! Elle s'enfievrait d'une rancune sourde et peureuse, elle vidait son coeur, ravie de tenir enfin quelqu'un qui l'ecoutait. Ou avait-elle eu la tete de se remarier avec un sournois pareil, et sans le sou, et avare, elle plus agee de cinq ans, ayant deux filles, l'une de six ans, l'autre de huit ans deja? Voici dix annees bientot qu'elle avait fait ce beau coup, et pas une heure ne s'etait ecoulee sans qu'elle en eut le repentir: une existence de misere, un exil dans ce coin glace du Nord, ou elle grelottait, un ennui a perir, de n'avoir jamais personne a qui causer, pas meme une voisine. Lui, etait un ancien poseur de la voie, qui, maintenant, gagnait douze cents francs comme stationnaire; elle, des le debut, avait eu cinquante francs pour la barriere, dont Flore aujourd'hui se trouvait chargee; et la etaient le present et l'avenir, aucun autre espoir, la certitude de vivre et de crever dans ce trou, a mille lieues des vivants. Ce qu'elle ne racontait pas, c'etaient les consolations qu'elle avait encore, avant de tomber malade, lorsque son mari travaillait au ballast, et qu'elle demeurait seule a garder la barriere avec ses filles; car elle possedait alors, de Rouen au Havre, sur toute la ligne, une telle reputation de belle femme, que les inspecteurs de la voie la visitaient au passage; meme il y avait eu des rivalites, les piqueurs d'un autre service etaient toujours en tournee, a redoubler de surveillance. Le mari n'etait pas une gene, deferent avec tout le monde, se glissant par les portes, partant, revenant sans rien voir. Mais ces distractions avaient cesse, et elle restait la, les semaines, les mois, sur cette chaise, dans cette solitude, a sentir son corps s'en aller un peu plus, d'heure en heure. --Je te dis, repeta-t-elle pour conclure, que c'est lui qui s'est mis apres moi, et qu'il m'achevera, tout petit qu'il est. Une sonnerie brusque lui fit jeter au-dehors le meme regard inquiet. C'etait le poste precedent qui annoncait a Misard un train allant sur Paris; et l'aiguille de l'appareil de cantonnement, pose devant la vitre, s'etait inclinee dans le sens de la direction. Il arreta la sonnerie, il sortit pour signaler le train par deux sons de trompe. Flore, a ce moment, vint pousser la barriere; puis, elle se planta, tenant tout droit le drapeau, dans son fourreau de cuir. On entendit le train, un express, cache par une courbe, s'approcher avec un grondement qui grandissait. Il passa comme en un coup de foudre, ebranlant, menacant d'emporter la maison basse, au milieu d'un vent de tempete. Deja Flore s'en retournait a ses legumes, tandis que Misard, apres avoir ferme la voie montante derriere le train, allait rouvrir la voie descendante, en abattant le levier pour effacer le signal rouge; car une nouvelle sonnerie, accompagnee du relevement de l'autre aiguille, venait de l'avertir que le train, passe cinq minutes plus tot, avait franchi le poste suivant. Il rentra, prevint les deux postes, inscrivit le passage, puis attendit. Besogne toujours la meme, qu'il faisait pendant douze heures, vivant la, mangeant la, sans lire trois lignes d'un journal, sans paraitre meme avoir une pensee, sous son crane oblique. Jacques, qui, autrefois, plaisantait sa marraine sur les ravages qu'elle faisait parmi les inspecteurs de la voie, ne put s'empecher de sourire, en disant: --Peut-etre bien qu'il est jaloux. Mais Phasie eut un haussement d'epaules plein de pitie, pendant qu'un rire montait egalement, irresistible, a ses pauvres yeux palis. --Ah! mon garcon, qu'est-ce que tu dis la?... Lui, jaloux! Il s'en est toujours fichu, du moment que ca ne lui sortait rien de la poche. Puis, reprise de son frisson: --Non, non, il n'y tenait guere, a ca. Il ne tient qu'a l'argent... Ce qui nous a faches, vois-tu, c'est que je n'ai pas voulu lui donner les mille francs de papa, l'annee derniere, quand j'ai herite. Alors, ainsi qu'il m'en menacait, ca m'a porte malheur, je suis tombee malade... Et le mal ne m'a plus quittee depuis cette epoque, oui! Juste depuis cette epoque. Le jeune homme comprit, et comme il croyait a des idees noires de femme souffrante, il essaya encore de la dissuader. Mais elle s'entetait d'un branle de la tete, en personne dont la conviction est faite. Aussi finit-il par dire: --Eh bien, rien n'est plus simple, si vous desirez que ca finisse... Donnez-lui vos mille francs. Un effort extraordinaire la mit debout. Et, ressuscitee, violente: --Mes mille francs, jamais! J'aime mieux crever... Ah! ils sont caches, bien caches, va! On peut retourner la maison, je defie qu'on les trouve... Et il l'a assez retournee, lui, le malin! Je l'ai entendu, la nuit, qui tapait dans tous les murs. Cherche, cherche! Rien que le plaisir de voir son nez s'allonger, ca me suffirait pour prendre patience... Faudra savoir qui lachera le premier, de lui ou de moi. Je me mefie, je n'avale plus rien de ce qu'il touche. Et si je claquais, eh bien, il ne les aurait tout de meme pas, mes mille francs! je prefererais les laisser a la terre. Elle retomba sur la chaise, epuisee, secouee par un nouveau son de trompe. C'etait Misard, au seuil du poste de cantonnement, qui, cette fois, signalait un train allant au Havre. Malgre l'obstination ou elle s'enfermait, de ne pas donner l'heritage, elle avait de lui une peur secrete, grandissante, la peur du colosse devant l'insecte dont il se sent mange. Et le train annonce, l'omnibus parti de Paris a midi quarante-cinq, venait au loin, d'un roulement sourd. On l'entendit sortir du tunnel, souffler plus haut dans la campagne. Puis, il passa, dans le tonnerre de ses roues et la masse de ses wagons, d'une force invincible d'ouragan. Jacques, les yeux leves vers la fenetre, avait regarde defiler les petites vitres carrees, ou apparaissaient des profils de voyageurs. Il voulut detourner les idees noires de Phasie, il reprit en plaisantant: --Marraine, vous vous plaignez de ne jamais voir un chat, dans votre trou... Mais en voila, du monde! Elle ne comprit pas d'abord, etonnee. --Ou ca, du monde?... Ah! oui, ces gens qui passent. La belle avance! on ne les connait pas, on ne peut pas causer. Il continuait de rire. --Moi, vous me connaissez bien, vous me voyez passer souvent. --Toi, c'est vrai, je te connais, et je sais l'heure de ton train, et je te guette, sur ta machine. Seulement, tu files, tu files! Hier, tu as fait comme ca de la main. Je ne peux seulement pas repondre... Non, non, ce n'est pas une maniere de voir le monde. Pourtant, cette idee du flot de foule que les trains montants et descendants charriaient quotidiennement devant elle, au milieu du grand silence de sa solitude, la laissait pensive, les regards sur la voie, ou tombait la nuit. Quand elle etait valide, qu'elle allait et venait, se plantant devant la barriere, le drapeau au poing, elle ne songeait jamais a ces choses. Mais des reveries confuses, a peine formulees, lui embarbouillaient la tete, depuis qu'elle demeurait les journees sur cette chaise, n'ayant a reflechir a rien qu'a sa lutte sourde avec son homme. Cela lui semblait drole, de vivre perdue au fond de ce desert, sans une ame a qui se confier, lorsque, de jour et de nuit, continuellement, il defilait tant d'hommes et de femmes, dans le coup de tempete des trains, secouant la maison, fuyant a toute vapeur. Bien sur que la terre entiere passait la, pas des Francais seulement, des etrangers aussi, des gens venus des contrees les plus lointaines, puisque personne maintenant ne pouvait rester chez soi, et que tous les peuples, comme on disait, n'en feraient bientot plus qu'un seul. Ca, c'etait le progres, tous freres, roulant tous ensemble, la-bas, vers un pays de cocagne. Elle essayait de les compter, en moyenne, a tant par wagon: il y en avait trop, elle n'y parvenait pas. Souvent, elle croyait reconnaitre des visages, celui d'un monsieur a barbe blonde, un Anglais sans doute, qui faisait chaque semaine le voyage de Paris, celui d'une petite dame brune, passant regulierement le mercredi et le samedi. Mais l'eclair les emportait, elle n'etait pas bien sure de les avoir vus, toutes les faces se noyaient, se confondaient, comme semblables, disparaissaient les unes dans les autres. Le torrent coulait, en ne laissant rien de lui. Et ce qui la rendait triste, c'etait, sous ce roulement continu, sous tant de bien-etre et tant d'argent promenes, de sentir que cette foule toujours si haletante ignorait qu'elle fut la, en danger de mort, a ce point que, si son homme l'achevait un soir, les trains continueraient a se croiser pres de son cadavre, sans se douter seulement du crime, au fond de la maison solitaire. Phasie etait restee les yeux sur la fenetre, et elle resuma ce qu'elle eprouvait trop vaguement pour l'expliquer tout au long. --Ah! c'est une belle invention, il n'y a pas a dire. On va vite, on est plus savant... Mais les betes sauvages restent des betes sauvages, et on aura beau inventer des mecaniques meilleures encore, il y aura quand meme des betes sauvages dessous. Jacques de nouveau hocha la tete, pour dire qu'il pensait comme elle. Depuis un instant, il regardait Flore qui rouvrait la barriere, devant une voiture de carrier, chargee de deux blocs de pierre enormes. La route desservait uniquement les carrieres de Becourt, si bien que, la nuit, la barriere etait cadenassee, et qu'il etait tres rare qu'on fit relever la jeune fille. En voyant celle-ci causer familierement avec le carrier, un petit jeune homme brun, il s'ecria: --Tiens! Cabuche est donc malade, que son cousin Louis conduit ses chevaux?... Ce pauvre Cabuche, le voyez-vous souvent, marraine? Elle leva les mains, sans repondre, en poussant un gros soupir. C'etait tout un drame, a l'automne dernier, qui n'avait pas ete fait pour la remettre: sa fille Louisette, la cadette, placee comme femme de chambre chez madame Bonnehon, a Doinville, s'etait sauvee un soir, affolee, meurtrie, pour aller mourir chez son bon ami Cabuche, dans la maison que celui-ci habitait en pleine foret. Des histoires avaient couru, qui accusaient de violence le president Grandmorin; mais on n'osait pas les repeter tout haut. La mere elle-meme, bien que sachant a quoi s'en tenir, n'aimait point revenir sur ce sujet. Pourtant, elle finit par dire: --Non, il n'entre plus, il devient un vrai loup... Cette pauvre Louisette, qui etait si mignonne, si blanche, si douce! Elle m'aimait bien, elle m'aurait soignee, elle! tandis que Flore, mon Dieu! je ne m'en plains pas, mais elle a pour sur quelque chose de derange, toujours a n'en faire qu'a sa tete, disparue pendant des heures, et fiere, et violente!... tout ca est triste, bien triste. En ecoutant, Jacques continuait a suivre des yeux le fardier, qui, maintenant, traversait la voie. Mais les roues s'embarrasserent dans les rails, il fallut que le conducteur fit claquer son fouet, tandis que Flore elle-meme criait, excitant les chevaux. --Fichtre! declara le jeune homme, il ne faudrait pas qu'un train arrive... Il y en aurait une, de marmelade! --Oh! pas de danger, reprit tante Phasie. Flore est drole des fois, mais elle connait son affaire, elle ouvre l'oeil... Dieu merci, voici cinq ans que nous n'avons pas eu d'accident. Autrefois, un homme a ete coupe. Nous autres, nous n'avons encore eu qu'une vache, qui a manque de faire derailler un train. Ah! la pauvre bete! on a retrouve le corps ici et la tete la-bas, pres du tunnel... Avec Flore, on peut dormir sur ses deux oreilles. Le fardier etait passe, on entendait s'eloigner les secousses profondes des roues dans les ornieres. Alors, elle revint a sa preoccupation constante, a l'idee de la sante, chez les autres autant que chez elle. --Et toi, ca va-t-il tout a fait bien, maintenant? Tu te rappelles, chez nous, les choses dont tu souffrais, et auxquelles le docteur ne comprenait rien? Il eut son vacillement inquiet du regard. --Je me porte tres bien, marraine. --Vrai! tout a disparu, cette douleur qui te trouait le crane, derriere les oreilles, et les coups de fievre brusques, et ces acces de tristesse qui te faisaient te cacher comme une bete, au fond d'un trou? A mesure qu'elle parlait, il se troublait davantage, pris d'un tel malaise, qu'il finit par l'interrompre, d'une voix breve. --Je vous assure que je me porte tres bien... Je n'ai plus rien, plus rien du tout. --Allons, tant mieux, mon garcon!... Ce n'est point parce que tu aurais du mal, que ca me guerirait le mien. Et puis, c'est de ton age, d'avoir de la sante. Ah! la sante, il n'y a rien de si bon... Tu es tout de meme tres gentil d'etre venu me voir, quand tu aurais pu aller t'amuser ailleurs. N'est-ce pas? tu vas diner avec nous, et tu coucheras la-haut dans le grenier, a cote de la chambre de Flore. Mais, encore une fois, un son de trompe lui coupa la parole. La nuit etait tombee, et tous deux, en se tournant vers la fenetre, ne distinguerent plus que confusement Misard causant avec un autre homme. Six heures venaient de sonner, il remettait le service a son remplacant, le stationnaire de nuit. Il allait etre libre enfin, apres ses douze heures passees dans cette cabane, meublee seulement d'une petite table, sous la planchette des appareils, d'un tabouret et d'un poele, dont la chaleur trop forte l'obligeait a tenir presque constamment la porte ouverte. --Ah! le voici, il va rentrer, murmura tante Phasie, reprise de sa peur. Le train annonce arrivait, tres lourd, tres long, avec son grondement de plus en plus haut. Et le jeune homme dut se pencher pour se faire entendre de la malade, emu de l'etat miserable ou il la voyait se mettre, desireux de la soulager. --Ecoutez, marraine, s'il a vraiment de mauvaises idees, peut-etre que ca l'arreterait, de savoir que je m'en mele... Vous feriez bien de me confier vos mille francs. Elle eut une derniere revolte. --Mes mille francs! pas plus a toi qu'a lui!... Je te dis que j'aime mieux crever! A ce moment, le train passait, dans sa violence d'orage, comme s'il eut tout balaye devant lui. La maison en trembla, enveloppee d'un coup de vent. Ce train-la, qui allait au Havre, etait tres charge, car il y avait une fete pour le lendemain dimanche, le lancement d'un navire. Malgre la vitesse, par les vitres eclairees des portieres, on avait eu la vision des compartiments pleins, les files de tetes rangees, serrees, chacune avec son profil. Elles se succedaient, disparaissaient. Que de monde! encore la foule, la foule sans fin, au milieu du roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du telegraphe, de la sonnerie des cloches! C'etait comme un grand corps, un etre geant couche en travers de la terre, la tete a Paris, les vertebres tout le long de la ligne, les membres s'elargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au Havre et dans les autres villes d'arrivee. Et ca passait, ca passait, mecanique, triomphal, allant a l'avenir avec une rectitude mecanique, dans l'ignorance volontaire de ce qu'il restait de l'homme, aux deux bords, cache et toujours vivace, l'eternelle passion et l'eternel crime. Ce fut Flore qui rentra la premiere. Elle alluma la lampe, une petite lampe a petrole, sans abat-jour, et mit la table. Pas un mot n'etait echange, a peine glissa-t-elle un regard vers Jacques, qui se detournait, debout devant la fenetre. Sur le poele, une soupe aux choux se tenait chaude. Elle la servait, lorsque Misard parut a son tour. Il ne temoigna aucune surprise de trouver la le jeune homme. Peut-etre l'avait-il vu arriver, mais il ne le questionna pas, sans curiosite. Un serrement de main, trois paroles breves, rien de plus. Jacques dut repeter, de lui-meme, l'histoire de la bielle rompue, son idee de venir embrasser sa marraine et de coucher. Doucement, Misard se contentait de branler la tete, comme s'il trouvait cela tres bien, et l'on s'assit, l'on mangea sans hate, d'abord en silence. Phasie, qui, depuis le matin, n'avait pas quitte des yeux la marmite ou bouillait la soupe aux choux, en accepta une assiette. Mais son homme s'etant leve pour lui donner son eau ferree, oubliee par Flore, une carafe ou trempaient des clous, elle n'y toucha pas. Lui, humble, chetif, toussant d'une petite toux mauvaise, n'avait point l'air de remarquer les regards anxieux dont elle suivait ses moindres mouvements. Comme elle demandait du sel, dont il n'y avait pas sur la table, il lui dit qu'elle se repentirait d'en manger tant, que c'etait ca qui la rendait malade; et il se releva pour en prendre, en apporta dans une cuiller une pincee, qu'elle accepta sans defiance, le sel purifiant tout, disait-elle. Alors, on causa du temps vraiment tiede qu'il faisait depuis quelques jours, d'un deraillement qui s'etait produit a Maromme. Jacques finissait par croire que sa marraine avait des cauchemars tout eveillee, car lui ne surprenait rien, chez ce bout d'homme si complaisant, aux yeux vagues. On s'attarda plus d'une heure. Deux fois, au signal de la trompe, Flore avait disparu un instant. Les trains passaient, secouaient les verres sur la table; mais aucun des convives n'y faisait meme attention. Un nouveau son de trompe se fit entendre, et, cette fois, Flore, qui venait d'oter le couvert, ne reparut pas. Elle laissait sa mere et les deux hommes attables devant une bouteille d'eau-de-vie de cidre. Tous trois resterent la une demi-heure encore. Puis, Misard, qui, depuis un instant, avait arrete ses yeux fureteurs sur un angle de la piece, prit sa casquette et sortit, avec un simple bonsoir. Il braconnait dans les petits ruisseaux voisins, ou il y avait des anguilles superbes, et jamais il ne se couchait, sans etre alle visiter ses lignes de fond. Des qu'il ne fut plus la, Phasie regarda fixement son filleul. --Hein, crois-tu? l'as-tu vu fouiller du regard la-bas, dans ce coin?... C'est que l'idee lui est venue que je pouvais avoir cache mon magot derriere le pot a beurre... Ah! je le connais, je suis sure que, cette nuit, il ira deranger le pot, pour voir. Mais des sueurs la prenaient, un tremblement agitait ses membres. --Regarde, ca y est encore, va! Il m'aura droguee, j'ai la bouche amere comme si j'avais avale des vieux sous. Dieu sait pourtant si j'ai rien pris de sa main! C'est a se ficher a l'eau... Ce soir, je n'en peux plus, vaut mieux que je me couche. Alors, adieu, mon garcon, parce que, si tu pars a sept heures vingt-six, ce sera de trop bonne heure pour moi. Et reviens, n'est-ce pas? et esperons que j'y serai toujours. Il dut l'aider a rentrer dans la chambre, ou elle se coucha et s'endormit, accablee. Reste seul, il hesita, se demandant s'il ne devait pas monter s'etendre, lui aussi, sur le foin qui l'attendait au grenier. Mais il n'etait que huit heures moins dix, il avait le temps de dormir. Et il sortit a son tour, laissant bruler la petite lampe a petrole, dans la maison vide et ensommeillee, ebranlee de temps a autre par le tonnerre brusque d'un train. Dehors, Jacques fut surpris de la douceur de l'air. Sans doute, il allait pleuvoir encore. Dans le ciel, une nuee laiteuse, uniforme, s'etait epandue, et la pleine lune, qu'on ne voyait pas, noyee derriere, eclairait toute la voute d'un reflet rougeatre. Aussi distinguait-il nettement la campagne, dont les terres autour de lui, les coteaux, les arbres se detachaient en noir, sous cette lumiere egale et morte, d'une paix de veilleuse. Il fit le tour du petit potager. Puis, il songea a marcher du cote de Doinville, la route par la montant moins rudement. Mais la vue de la maison solitaire, plantee de biais a l'autre bord de la ligne, l'ayant attire, il traversa la voie en passant par le portillon, car la barriere etait deja fermee pour la nuit. Cette maison, il la connaissait bien, il la regardait a chacun de ses voyages, dans le branle grondant de sa machine. Elle le hantait sans qu'il sut pourquoi, avec la sensation confuse qu'elle importait a son existence. Chaque fois, il eprouvait, d'abord comme une peur de ne plus la retrouver la, ensuite comme un malaise a constater qu'elle y etait toujours. Jamais il n'en avait vu ouvertes ni les portes ni les fenetres. Tout ce qu'on lui avait appris d'elle, c'etait qu'elle appartenait au president Grandmorin; et, ce soir-la, un desir irresistible le prenait de tourner autour, pour en savoir davantage. Longtemps, Jacques resta plante sur la route, en face de la grille. Il se reculait, se haussait, tachant de se rendre compte. Le chemin de fer, en coupant le jardin, n'avait d'ailleurs laisse devant le perron qu'un etroit parterre, clos de murs; tandis que, derriere, s'etendait un assez vaste terrain, entoure simplement d'une haie vive. La maison etait d'une tristesse lugubre, en sa detresse, sous le rouge reflet de cette nuit fumeuse; et il allait s'eloigner, avec un frisson a fleur de peau, lorsqu'il remarqua un trou dans la haie. L'idee que ce serait lache de ne pas entrer, le fit passer par le trou. Son coeur battait. Mais, tout de suite, comme il longeait une petite serre en ruine, la vue d'une ombre, accroupie a la porte, l'arreta. --Comment, c'est toi? s'ecria-t-il etonne, en reconnaissant Flore. Qu'est-ce que tu fais donc? Elle aussi avait eu une secousse de surprise. Puis, tranquillement: --Tu vois bien, je prends des cordes... Ils ont laisse la un tas de cordes qui pourrissent, sans servir a personne. Alors, moi, comme j'en ai toujours besoin, je viens en prendre. En effet, une paire de forts ciseaux a la main, assise par terre, elle demelait les bouts de corde, coupait les noeuds, quand ils resistaient. --Le proprietaire ne vient donc plus? demanda le jeune homme. Elle se mit a rire. --Oh! depuis l'affaire de Louisette, il n'y a pas de danger que le president risque le bout de son nez a la Croix-de-Maufras. Va, je puis prendre ses cordes. Il se tut un instant, l'air trouble par le souvenir de l'aventure tragique qu'elle evoquait. --Et toi, tu crois ce que Louisette a raconte, tu crois qu'il a voulu l'avoir, et que c'est en se debattant qu'elle s'est blessee? Cessant de rire, brusquement violente, elle cria: --Jamais Louisette n'a menti, ni Cabuche non plus... C'est mon ami, Cabuche. --Ton amoureux peut-etre, a cette heure? --Lui! ah bien, il faudrait etre une fameuse cateau!... Non, non! c'est mon ami, je n'ai pas d'amoureux, moi! je n'en veux pas avoir. Elle avait releve sa tete puissante, dont l'epaisse toison blonde frisait tres bas sur le front; et, de tout son etre solide et souple, montait une sauvage energie de volonte. Deja une legende se formait sur elle, dans le pays. On contait des histoires, des sauvetages: une charrette retiree d'une secousse, au passage d'un train; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Barentin, arrete ainsi qu'une bete furieuse, galopant a la rencontre d'un express. Et ces preuves de force etonnaient, la faisaient desirer des hommes, d'autant plus qu'on l'avait crue facile d'abord, toujours a battre les champs des qu'elle etait libre, cherchant les coins perdus, se couchant au fond des trous, les yeux en l'air, muette, immobile. Mais les premiers qui s'etaient risques n'avaient pas eu envie de recommencer l'aventure. Comme elle aimait a se baigner pendant des heures, nue dans un ruisseau voisin, des gamins de son age etaient alles faire la partie de la regarder; et elle en avait empoigne un, sans meme prendre la peine de remettre sa chemise, et elle l'avait arrange si bien, que personne ne la guettait plus. Enfin, le bruit se repandait de son histoire avec un aiguilleur de l'embranchement de Dieppe, a l'autre bout du tunnel: un nomme Ozil, un garcon d'une trentaine d'annees, tres honnete, qu'elle semblait avoir encourage un instant, et qui, ayant essaye de la prendre, s'imaginant un soir qu'elle se livrait, avait failli etre tue par elle d'un coup de baton. Elle etait vierge et guerriere, dedaigneuse du male, ce qui finissait par convaincre les gens qu'elle avait pour sur la tete derangee. En l'entendant declarer qu'elle ne voulait pas d'amoureux, Jacques continua de plaisanter. --Alors, ca ne va pas, ton mariage avec Ozil? Je m'etais laisse dire que, tous les jours, tu filais le rejoindre par le tunnel. Elle haussa les epaules. --Ah! ouitche! mon mariage... ca m'amuse, le tunnel. Deux kilometres et demi a galoper dans le noir, avec l'idee qu'on peut etre coupe par un train, si l'on n'ouvre pas l'oeil. Faut les entendre, les trains, ronfler la-dessous!... Mais il m'a ennuyee, Ozil. Ce n'est pas encore celui-la que je veux. --Tu en veux donc un autre? --Ah! je ne sais pas... Ah! ma foi, non! Un rire l'avait reprise, tandis qu'une pointe d'embarras la faisait se remettre a un noeud des cordes, dont elle ne pouvait venir a bout. Puis, sans relever la tete, comme tres absorbee par sa besogne: --Et toi, tu n'en as pas, d'amoureuse? A son tour, Jacques redevint serieux. Ses yeux se detournerent, vacillerent en se fixant au loin, dans la nuit. Il repondit d'une voix breve: --Non. --C'est ca, continua-t-elle, on m'a bien conte que tu abominais les femmes. Et puis, ce n'est pas d'hier que je te connais, jamais tu ne nous adresserais quelque chose d'aimable... Pourquoi, dis? Il se taisait, elle se decida a lacher le noeud et a le regarder. --Est-ce donc que tu n'aimes que ta machine? On en plaisante, tu sais. On pretend que tu es toujours a la frotter, a la faire reluire, comme si tu n'avais des caresses que pour elle... Moi, je te dis ca, parce que je suis ton amie. Lui aussi, maintenant, la regardait, a la pale clarte du ciel fumeux. Et il se souvenait d'elle, quand elle etait petite, violente et volontaire deja, mais lui sautant au cou des qu'il arrivait, prise d'une passion de fillette sauvage. Ensuite, l'ayant souvent perdue de vue, il l'avait chaque fois retrouvee grandie, l'accueillant du meme saut a ses epaules, le genant de plus en plus par la flamme de ses grands yeux clairs. A cette heure, elle etait femme, superbe, desirable, et elle l'aimait sans doute, de tres loin, du fond meme de sa jeunesse. Son coeur se mit a battre, il eut la sensation soudaine d'etre celui qu'elle attendait. Un grand trouble montait a son crane avec le sang de ses veines, son premier mouvement fut de fuir, dans l'angoisse qui l'envahissait. Toujours le desir l'avait rendu fou, il voyait rouge. --Qu'est-ce que tu fais la, debout? reprit-elle. Assieds-toi donc! De nouveau, il hesitait. Puis, les jambes subitement tres lasses, vaincu par le besoin de tenter l'amour encore, il se laissa tomber pres d'elle, sur le tas de cordes. Il ne parlait plus, la gorge seche. C'etait elle, maintenant, la fiere, la silencieuse, qui bavardait a perdre haleine, tres gaie, s'etourdissant elle-meme. --Vois-tu, le tort de maman, c'a ete d'epouser Misard. Ca lui jouera un mauvais tour... Moi, je m'en fiche, parce qu'on a assez de ses affaires, n'est-ce pas? Et puis, maman m'envoie coucher, des que je veux intervenir... Alors, qu'elle se debrouille! Je vis dehors, moi. Je songe a des choses, pour plus tard... Ah! tu sais, je t'avais vu passer, ce matin, sur ta machine, tiens! de ces broussailles, la-bas, ou j'etais assise. Mais toi, tu ne regardes jamais... Et je te les dirai, a toi, les choses auxquelles je songe, mais pas maintenant, plus tard, quand nous serons tout a fait bons amis. Elle avait laisse glisser les ciseaux, et lui, toujours muet, s'etait empare de ses deux mains. Ravie, elle les lui abandonnait. Pourtant, lorsqu'il les porta a ses levres brulantes, elle eut un sursaut effare de vierge. La guerriere se reveillait, cabree, batailleuse, a cette premiere approche du male. --Non, non! laisse-moi, je ne veux pas... Tiens-toi tranquille, nous causerons... ca ne pense qu'a ca, les hommes. Ah! si je te repetais ce que Louisette m'a raconte, le jour ou elle est morte, chez Cabuche... D'ailleurs, j'en savais deja sur le president, parce que j'avais vu des saletes, ici, lorsqu'il venait avec des jeunes filles... Il en a une que personne ne soupconne, une qu'il a mariee... Lui, ne l'ecoutait pas, ne l'entendait pas. Il l'avait saisie d'une etreinte brutale, et il ecrasait sa bouche sur la sienne. Elle eut un leger cri, une plainte plutot, si profonde, si douce, ou eclatait l'aveu de sa tendresse longtemps cachee. Mais elle luttait toujours, se refusait quand meme, par un instinct de combat. Elle le souhaitait et elle se disputait a lui, avec le besoin d'etre conquise. Sans parole, poitrine contre poitrine, tous deux s'essoufflaient a qui renverserait l'autre. Un instant, elle sembla devoir etre la plus forte, elle l'aurait peut-etre jete sous elle, tant il s'enervait, s'il ne l'avait pas empoignee a la gorge. Le corsage fut arrache, les deux seins jaillirent, durs et gonfles de la bataille, d'une blancheur de lait, dans l'ombre claire. Et elle s'abattit sur le dos, elle se donnait, vaincue. Alors, lui, haletant, s'arreta, la regarda, au lieu de la posseder. Une fureur semblait le prendre, une ferocite qui le faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre, quelque chose enfin pour la tuer. Ses regards rencontrerent les ciseaux, luisant parmi les bouts de corde; et il les ramassa d'un bond, et il les aurait enfonces dans cette gorge nue, entre les deux seins blancs, aux fleurs roses. Mais un grand froid le degrisait, il les rejeta, il s'enfuit, eperdu; tandis qu'elle, les paupieres closes, croyait qu'il la refusait a son tour, parce qu'elle lui avait resiste. Jacques fuyait dans la nuit melancolique. Il monta au galop le sentier d'une cote, retomba au fond d'un etroit vallon. Des cailloux roulant sous ses pas l'effrayerent, il se lanca a gauche parmi des broussailles, fit un crochet qui le ramena a droite, sur un plateau vide. Brusquement, il devala, il buta contre la haie du chemin de fer: un train arrivait, grondant, flambant; et il ne comprit pas d'abord, terrifie. Ah! oui, tout ce monde qui passait, le continuel flot, tandis que lui agonisait la! Il repartit, grimpa, descendit encore. Toujours maintenant il rencontrait la voie, au fond des tranchees profondes qui creusaient des abimes, sur des remblais qui fermaient l'horizon de barricades geantes. Ce pays desert, coupe de monticules, etait comme un labyrinthe sans issue, ou tournait sa folie, dans la morne desolation des terrains incultes. Et, depuis de longues minutes, il battait les pentes, lorsqu'il apercut devant lui l'ouverture ronde, la gueule noire du tunnel. Un train montant s'y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par la terre, une longue secousse dont le sol tremblait. Alors, Jacques, les jambes brisees, tomba au bord de la ligne, et il eclata en sanglots convulsifs, vautre sur le ventre, la face enfoncee dans l'herbe. Mon Dieu! il etait donc revenu, ce mal abominable dont il se croyait gueri? Voila qu'il avait voulu la tuer, cette fille! Tuer une femme, tuer une femme! cela sonnait a ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fievre grandissante, affolante du desir. Comme les autres, sous l'eveil de la puberte, revent d'en posseder une, lui s'etait enrage a l'idee d'en tuer une. Car il ne pouvait se mentir, il avait bien pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, des qu'il l'avait vue, cette chair, cette gorge, chaude et blanche. Et ce n'etait point parce qu'elle resistait, non! c'etait pour le plaisir, parce qu'il en avait une envie, une envie telle, que, s'il ne s'etait pas cramponne aux herbes, il serait retourne la-bas, en galopant, pour l'egorger. Elle, mon Dieu! cette Flore qu'il avait vue grandir, cette enfant sauvage dont il venait de se sentir aime si profondement. Ses doigts tordus entrerent dans la terre, ses sanglots lui dechirerent la gorge, dans un rale d'effroyable desespoir. Pourtant, il s'efforcait de se calmer, il aurait voulu comprendre. Qu'avait-il donc de different, lorsqu'il se comparait aux autres? La-bas, a Plassans, dans sa jeunesse, souvent deja il s'etait questionne. Sa mere Gervaise, il est vrai, l'avait eu tres jeune, a quinze ans et demi; mais il n'arrivait que le second, elle entrait a peine dans sa quatorzieme annee, lorsqu'elle etait accouchee du premier, Claude; et aucun de ses deux freres, ni Claude, ni Etienne, ne plus tard, ne semblait souffrir d'une mere si enfant et d'un pere gamin comme elle, ce beau Lantier, dont le mauvais coeur devait couter a Gervaise tant de larmes. Peut-etre aussi ses freres avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'aine surtout qui se devorait a vouloir etre peintre, si rageusement, qu'on le disait a moitie fou de son genie. La famille n'etait guere d'aplomb, beaucoup avaient une felure. Lui, a certaines heures, la sentait bien, cette felure hereditaire; non pas qu'il fut d'une sante mauvaise, car l'apprehension et la honte de ses crises l'avaient seules maigri autrefois; mais c'etaient, dans son etre, de subites pertes d'equilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui echappait, au milieu d'une sorte de grande fumee qui deformait tout. Il ne s'appartenait plus, il obeissait a ses muscles, a la bete enragee. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait meme un petit verre d'eau-de-vie, ayant remarque que la moindre goutte d'alcool le rendait fou. Et il en venait a penser qu'il payait pour les autres, les peres, les grands-peres, qui avaient bu, les generations d'ivrognes dont il etait le sang gate, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois. Jacques s'etait releve sur un coude, reflechissant, regardant l'entree noire du tunnel; et un nouveau sanglot courut de ses reins a sa nuque, il retomba, il roula sa tete par terre, criant de douleur. Cette fille, cette fille qu'il avait voulu tuer! Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent penetre dans sa propre chair. Aucun raisonnement ne l'apaisait: il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle etait encore la, degrafee, la gorge nue. Il se rappelait bien, il etait age de seize ans a peine, la premiere fois, lorsque le mal l'avait pris, un soir qu'il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa cadette de deux ans: elle etait tombee, il avait vu ses jambes, et il s'etait rue. L'annee suivante, il se souvenait d'avoir aiguise un couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde, qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un cou tres gras, tres rose, ou il choisissait deja la place, un signe brun, sous l'oreille. Puis, c'en etaient d'autres, d'autres encore, un defile de cauchemar, toutes celles qu'il avait effleurees de son desir brusque de meurtre, les femmes coudoyees dans la rue, les femmes qu'une rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle mariee, assise pres de lui au theatre, qui riait tres fort, et qu'il avait du fuir, au milieu d'un acte, pour ne pas l'eventrer. Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles? car, chaque fois, c'etait comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses tres anciennes, dont il aurait perdu l'exacte memoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait a sa race, de la rancune amassee de male en male, depuis la premiere tromperie au fond des cavernes? Et il sentait aussi, dans son acces, une necessite de bataille pour conquerir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres, a jamais. Son crane eclatait sous l'effort, il n'arrivait pas a se repondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans cette angoisse d'un homme pousse a des actes ou sa volonte n'etait pour rien, et dont la cause en lui avait disparu. Un train, de nouveau, passa avec l'eclair de ses feux, s'abima en coup de foudre qui gronde et s'eteint, au fond du tunnel; et Jacques, comme si cette foule anonyme, indifferente et pressee, avait pu l'entendre, s'etait redresse, refoulant ses sanglots, prenant une attitude d'innocent. Que de fois, a la suite d'un de ses acces, il avait eu ainsi des sursauts de coupable, au moindre bruit! Il ne vivait tranquille, heureux, detache du monde, que sur sa machine. Quand elle l'emportait dans la trepidation de ses roues, a grande vitesse, quand il avait la main sur le volant du changement de marche, pris tout entier par la surveillance de la voie, guettant les signaux, il ne pensait plus, il respirait largement l'air pur qui soufflait toujours en tempete. Et c'etait pour cela qu'il aimait si fort sa machine, a l'egal d'une maitresse apaisante, dont il n'attendait que du bonheur. Au sortir de l'ecole des arts et metiers, malgre sa vive intelligence, il avait choisi ce metier de mecanicien, pour la solitude et l'etourdissement ou il y vivait, sans ambition d'ailleurs, arrive en quatre ans au poste de mecanicien de premiere classe, gagnant deja deux mille huit cents francs, ce qui, avec ses primes de chauffage et de graissage, le mettait a plus de quatre mille, mais ne revant rien au-dela. Il voyait ses camarades de troisieme classe et de deuxieme, ceux que formait la Compagnie, les ouvriers ajusteurs qu'elle prenait pour en faire des eleves, il les voyait presque tous epouser des ouvrieres, des femmes effacees qu'on apercevait seulement parfois a l'heure du depart, lorsqu'elles apportaient les petits paniers de provisions; tandis que les camarades ambitieux, surtout ceux qui sortaient d'une ecole, attendaient d'etre chefs de depot pour se marier, dans l'espoir de trouver une bourgeoise, une dame a chapeau. Lui, fuyait les femmes, que lui importait? Jamais il ne se marierait, il n'avait d'autre avenir que de rouler seul, rouler encore et encore, sans repos. Aussi tous ses chefs le donnaient-ils pour un mecanicien hors ligne, ne buvant pas, ne courant pas, plaisante seulement par les camarades noceurs sur son exces de bonne conduite, et inquietant sourdement les autres, lorsqu'il tombait a ses tristesses, muet, les yeux palis, la face terreuse. Dans sa petite chambre de la rue Cardinet, d'ou l'on voyait le depot des Batignolles, auquel appartenait sa machine, que d'heures il se souvenait d'avoir passees, toutes ses heures libres, enferme comme un moine au fond de sa cellule, usant la revolte de ses desirs a force de sommeil, dormant sur le ventre! D'un effort, Jacques tenta de se lever. Que faisait-il la, dans l'herbe, par cette nuit tiede et brumeuse d'hiver? La campagne restait noyee d'ombre, il n'y avait de lumiere qu'au ciel, le fin brouillard, l'immense coupole de verre depoli, que la lune, cachee derriere, eclairait d'un pale reflet jaune; et l'horizon noir dormait, d'une immobilite de mort. Allons! il devait etre pres de neuf heures, le mieux etait de rentrer et de se coucher. Mais, dans son engourdissement, il se vit de retour chez les Misard, montant l'escalier du grenier, s'allongeant sur le foin, contre la chambre de Flore, une simple cloison de planches. Elle serait la, il l'entendrait respirer; meme il savait qu'elle ne fermait jamais sa porte, il pourrait la rejoindre. Et son grand frisson le reprit, l'image evoquee de cette fille devetue, les membres abandonnes et chauds de sommeil, le secoua une fois encore d'un sanglot dont la violence le rabattit sur le sol. Il avait voulu la tuer, voulu la tuer, mon Dieu! Il etouffait, il agonisait a l'idee qu'il irait la tuer dans son lit, tout a l'heure, s'il rentrait. Il aurait beau n'avoir pas d'arme, s'envelopper la tete de ses deux bras, pour s'aneantir: il sentait que le male, en dehors de sa volonte, pousserait la porte, etranglerait la fille, sous le coup de fouet de l'instinct du rapt et par le besoin de venger l'ancienne injure. Non, non! plutot passer la nuit a battre la campagne, que de retourner la-bas! Il s'etait releve d'un bond, il se remit a fuir. Alors, de nouveau, pendant une demi-heure, il galopa au travers de la campagne noire, comme si la meute dechainee des epouvantes l'avait poursuivi de ses abois. Il monta des cotes, il devala dans des gorges etroites. Coup sur coup, deux ruisseaux se presenterent: il les franchit, se mouilla jusqu'aux hanches. Un buisson qui lui barrait la route, l'exasperait. Son unique pensee etait d'aller tout droit, plus loin, toujours plus loin, pour se fuir, pour fuir l'autre, la bete enragee qu'il sentait en lui. Mais il l'emportait, elle galopait aussi fort. Depuis sept mois qu'il croyait l'avoir chassee, il se reprenait a l'existence de tout le monde; et, maintenant, c'etait a recommencer, il lui faudrait encore se battre, pour qu'elle ne sautat pas sur la premiere femme coudoyee par hasard. Le grand silence pourtant, la vaste solitude l'apaisaient un peu, lui faisaient rever une vie muette et deserte comme ce pays desole, ou il marcherait toujours, sans jamais rencontrer une ame. Il devait tourner a son insu, car il revint, de l'autre cote, buter contre la voie, apres avoir decrit un large demi-cercle, parmi les pentes, herissees de broussailles, au-dessus du tunnel. Il recula, avec l'inquiete colere de retomber sur des vivants. Puis, ayant voulu couper derriere un monticule, il se perdit, se retrouva devant la haie du chemin de fer, juste a la sortie du souterrain, en face du pre ou il avait sanglote tout a l'heure. Et, vaincu, il restait immobile, lorsque le tonnerre d'un train sortant des profondeurs de la terre, leger encore, grandissant de seconde en seconde, l'arreta. C'etait l'express du Havre, parti de Paris a six heures trente, et qui passait la a neuf heures vingt-cinq: un train que, de deux jours en deux jours, il conduisait. Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'eclairer, ainsi que la bouche d'un four, ou des fagots s'embrasent. Puis, dans le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit, avec l'eblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant, dont l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double ligne de flamme. Mais c'etait une apparition en coup de foudre: tout de suite les wagons se succederent, les petites vitres carrees des portieres, violemment eclairees, firent defiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse, que l'oeil doutait ensuite des images entrevues. Et Jacques, tres distinctement, a ce quart precis de seconde, apercut, par les glaces flambantes d'un coupe, un homme qui en tenait un autre renverse sur la banquette et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire, peut-etre une troisieme personne, peut-etre un ecroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassine. Deja, le train fuyait, se perdait vers la Croix-de-Maufras, en ne montrant plus de lui, dans les tenebres, que les trois feux de l'arriere, le triangle rouge. Cloue sur place, le jeune homme suivait des yeux le train, dont le grondement s'eteignait, au fond de la grande paix morte de la campagne. Avait-il bien vu? et il hesitait maintenant, il n'osait plus affirmer la realite de cette vision, apportee et emportee dans un eclair. Pas un seul trait des deux acteurs du drame ne lui etait reste vivace. La masse brune devait etre une couverture de voyage, tombee en travers du corps de la victime. Pourtant, il avait cru d'abord distinguer, sous un deroulement d'epais cheveux, un fin profil pale. Mais tout se confondait, s'evaporait, comme en un reve. Un instant, le profil, evoque, reparut; puis, il s'effaca definitivement. Ce n'etait sans doute qu'une imagination. Et tout cela le glacait, lui semblait si extraordinaire, qu'il finissait par admettre une hallucination, nee de l'affreuse crise qu'il venait de traverser. Pendant pres d'une heure encore, Jacques marcha, la tete alourdie de songeries confuses. Il etait brise, une detente se produisait, un grand froid interieur avait emporte sa fievre. Sans l'avoir decide, il finit par revenir vers la Croix-de-Maufras. Puis, lorsqu'il se retrouva devant la maison du garde-barriere, il se dit qu'il n'entrerait pas, qu'il dormirait sous le petit hangar, scelle a l'un des pignons. Mais une raie de lumiere passait sous la porte, et il poussa cette porte machinalement. Un spectacle inattendu l'arreta sur le seuil. Misard, dans le coin, avait derange le pot a beurre; et, a quatre pattes par terre, une lanterne allumee posee pres de lui, il sondait le mur a legers coups de poing, il cherchait. Le bruit de la porte le fit se redresser. Du reste, il ne se troubla pas le moins du monde, il dit simplement, d'un air naturel: --C'est des allumettes qui sont tombees. Et, quand il eut remis en place le pot a beurre, il ajouta: --Je suis venu prendre ma lanterne, parce que, tout a l'heure, en rentrant, j'ai apercu un individu etale sur la voie... Je crois bien qu'il est mort. Jacques, saisi d'abord a la pensee qu'il surprenait Misard en train de chercher le magot de tante Phasie, ce qui changeait en brusque certitude son doute au sujet des accusations de cette derniere, fut ensuite si violemment remue par cette nouvelle de la decouverte d'un cadavre, qu'il en oublia l'autre drame, celui qui se jouait la, dans cette petite maison perdue. La scene du coupe, la vision si breve d'un homme egorgeant un homme, venait de renaitre, a la lueur du meme eclair. --Un homme sur la voie, ou donc? demanda-t-il, palissant. Misard allait raconter qu'il rapportait deux anguilles, decrochees de ses lignes de fond, et qu'il avait avant tout galope jusque chez lui, pour les cacher. Mais quel besoin de se confier a ce garcon? Il n'eut qu'un geste vague, en repondant: --La-bas, comme qui dirait a cinq cents metres... Faut voir clair, pour savoir. A ce moment, Jacques entendit, au-dessus de sa tete, un choc assourdi. Il etait si anxieux qu'il en sursauta. --C'est rien, reprit le pere, c'est Flore qui remue. Et le jeune homme, en effet, reconnut le bruit de deux pieds nus sur le carreau. Elle avait du l'attendre, elle venait ecouter, par sa porte entrouverte. --Je vous accompagne, reprit-il. Et vous etes sur qu'il est mort? --Dame! ca m'a semble. Avec la lanterne, on verra bien. --Enfin, qu'est-ce que vous en dites? Un accident, n'est-ce pas? --Ca se peut. Quelque gaillard qui se sera fait couper, ou peut-etre bien un voyageur qui aura saute d'un wagon. Jacques fremissait. --Venez vite! venez vite! Jamais une telle fievre de voir, de savoir, ne l'avait agite. Dehors, tandis que son compagnon, sans emotion aucune, suivait la voie, balancant la lanterne, dont le rond de clarte suivait doucement les rails, lui courait en avant, s'irritait de cette lenteur. C'etait comme un desir physique, ce feu interieur qui precipite la marche des amants, aux heures de rendez-vous. Il avait peur de ce qui l'attendait la-bas, et il y volait, de tous les muscles de ses membres. Quand il arriva, quand il faillit se cogner dans un tas noir, allonge pres de la voie descendante, il resta plante, parcouru des talons a la nuque d'une secousse. Et son angoisse de ne rien distinguer nettement, se tourna en jurons contre l'autre, qui s'attardait a plus de trente pas en arriere. --Mais, nom de Dieu! arrivez donc! s'il vivait encore, on pourrait le secourir. Misard se dandina, s'avanca, avec son flegme. Puis, lorsqu'il eut promene la lanterne au-dessus du corps: --Ah! ouitche, il a son compte. L'individu, culbutant sans doute d'un wagon, etait tombe sur le ventre, la face contre le sol, a cinquante centimetres au plus des rails. On ne voyait, de sa tete, qu'une couronne epaisse de cheveux blancs. Ses jambes se trouvaient ecartees. De ses bras, le droit gisait comme arrache, tandis que le gauche etait replie sous la poitrine. Il etait tres bien vetu, un ample paletot de drap bleu, des bottines elegantes, du linge fin. Le corps ne portait aucune trace d'ecrasement, beaucoup de sang avait seulement coule de la gorge et tachait le col de la chemise. --Un bourgeois a qui on a fait son affaire, reprit tranquillement Misard, apres quelques secondes d'examen silencieux. Puis, se tournant vers Jacques, immobile, beant: --Faut pas toucher, c'est defendu... Vous allez rester la, a le garder, vous, pendant que moi, je vas courir a Barentin prevenir le chef de gare. Il leva sa lanterne, consulta un poteau kilometrique. --Bon! juste au poteau 153. Et, posant la lanterne par terre, pres du corps, il s'eloigna de son pas trainard. Jacques, reste seul, ne bougeait pas, regardait toujours cette masse inerte, effondree, que la clarte vague, au ras du sol, laissait confuse. Et, en lui, l'agitation qui avait precipite sa marche, l'horrible attrait qui le retenait la, aboutissait a cette pensee aigue, jaillissante de tout son etre: l'autre, l'homme entrevu le couteau au poing, avait ose! l'autre etait alle jusqu'au bout de son desir, l'autre avait tue! Ah! n'etre pas lache, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau! Lui que l'envie en torturait depuis dix ans! Il y avait, dans sa fievre, un mepris de lui-meme et de l'admiration pour l'autre, et surtout le besoin de voir ca, la soif inextinguible de se rassasier les yeux de cette loque humaine, du pantin casse, de la chiffe molle, qu'un coup de couteau faisait d'une creature. Ce qu'il revait, l'autre l'avait realise, et c'etait ca. S'il tuait, il y aurait ca par terre. Son coeur battait a se rompre, son prurit de meurtre s'exasperait comme une concupiscence au spectacle de ce mort tragique. Il fit un pas, s'approcha davantage, ainsi qu'un enfant nerveux qui se familiarise avec la peur. Oui! il oserait, il oserait a son tour! Mais un grondement, derriere son dos, le forca a sauter de cote. Un train arrivait, qu'il n'avait meme pas entendu, au fond de sa contemplation. Il allait etre broye, l'haleine chaude, le souffle formidable de la machine venait seul de l'avertir. Le train passa, dans son ouragan de bruit, de fumee et de flamme. Il y avait beaucoup de monde encore, le flot des voyageurs continuait vers Le Havre, pour la fete du lendemain. Un enfant s'ecrasait le nez contre une vitre, regardant la campagne noire; des profils d'hommes se dessinerent, tandis qu'une jeune femme, baissant une glace, jetait un papier tache de beurre et de sucre. Deja le train joyeux filait au loin, dans l'insouciance de ce cadavre que ses roues avaient frole. Et le corps gisait toujours sur la face, eclaire vaguement par la lanterne, au milieu de la melancolique paix de la nuit. Alors, Jacques fut pris du desir de voir la blessure, pendant qu'il etait seul. Une inquietude l'arretait, l'idee que, s'il touchait a la tete, on s'en apercevrait peut-etre. Il avait calcule que Misard ne pouvait guere etre de retour, avec le chef de gare, avant trois quarts d'heure. Et il laissait passer les minutes, il songeait a ce Misard, a ce chetif, si lent, si calme, qui osait lui aussi, tuant le plus tranquillement du monde, a coups de drogue. C'etait donc bien facile de tuer? tout le monde tuait. Il se rapprocha. L'idee de voir la blessure le piquait d'un aiguillon si vif, que sa chair en brulait. Voir comment c'etait fait et ce qui avait coule, voir le trou rouge! En replacant la tete soigneusement, on ne saurait rien. Mais il y avait une autre peur, inavouee, au fond de son hesitation, la peur meme du sang. Toujours et en tout, chez lui, l'epouvante s'etait eveillee avec le desir. Encore un quart d'heure a etre seul, et il allait se decider pourtant, lorsqu'un petit bruit, a son cote, le fit tressaillir. C'etait Flore, debout, regardant comme lui. Elle avait la curiosite des accidents: des qu'on annoncait une bete broyee, un homme coupe par un train, on etait sur de la faire accourir. Elle venait de se rhabiller, elle voulait voir le mort. Et, apres le premier coup d'oeil, elle n'hesita pas, elle. Se baissant, soulevant la lanterne d'une main, de l'autre elle prit la tete, la renversa. --Mefie-toi, c'est defendu, murmura Jacques. Mais elle haussa les epaules. Et la tete apparaissait, dans la clarte jaune, une tete de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus d'ancien blond, largement ouverts. Sous le menton, la blessure baillait, affreuse, une entaille profonde qui avait coupe le cou, une plaie labouree, comme si le couteau s'etait retourne en fouillant. Du sang inondait tout le cote droit de la poitrine. A gauche, a la boutonniere du paletot, une rosette de commandeur semblait un caillot rouge, egare la. Flore avait eu un leger cri de surprise. --Tiens! le vieux! Jacques, penche comme elle, s'avancait, melait ses cheveux aux siens, pour mieux voir; et il etouffait, il se gorgeait du spectacle. Inconsciemment, il repeta: --Le vieux... le vieux... --Oui, le vieux Grandmorin... Le president. Un moment encore, elle examina cette face pale, a la bouche tordue, aux grands yeux d'epouvante. Puis, elle lacha la tete que la rigidite cadaverique commencait a glacer, et qui retomba contre le sol, refermant la blessure. --Fini de rire avec les filles! reprit-elle plus bas. C'est a cause d'une, pour sur... Ah! ma pauvre Louisette, ah! le cochon, c'est bien fait! Et un long silence regna. Flore, qui avait repose la lanterne, attendait, en jetant sur Jacques de lents regards; tandis que celui-ci, separe d'elle par le corps, n'avait plus bouge, comme perdu, aneanti dans ce qu'il venait de voir. Il devait etre pres de onze heures. Un embarras, apres la scene de la soiree, l'empechait de parler la premiere. Mais un bruit de voix se fit entendre, c'etait son pere qui ramenait le chef de gare; et, ne voulant pas etre vue, elle se decida. --Tu ne rentres pas te coucher? Il tressaillit, un debat parut l'agiter un instant. Puis, dans un effort, dans un recul desespere: --Non, non! Elle n'eut pas un geste, mais la ligne tombante de ses bras de forte fille exprima beaucoup de chagrin. Comme pour se faire pardonner sa resistance de tout a l'heure, elle se montra tres humble, elle dit encore: --Alors, tu ne rentreras pas, je ne te reverrai pas? --Non, non! Les voix approchaient, et sans chercher a lui serrer la main, puisqu'il semblait mettre expres ce cadavre entre eux, sans meme lui jeter l'adieu familier de leur camaraderie d'enfance, elle s'eloigna, se perdit dans les tenebres, le souffle rauque, comme si elle etouffait des sanglots. Tout de suite, le chef de gare fut la, avec Misard et deux hommes d'equipe. Lui aussi constata l'identite: c'etait bien le president Grandmorin, qu'il connaissait, pour le voir descendre a sa station, chaque fois que celui-ci se rendait chez sa soeur, madame Bonnehon, a Doinville. Le corps pouvait rester a la place ou il etait tombe, il le fit seulement couvrir d'un manteau, que l'un des hommes apportait. Un employe avait pris, a Barentin, le train de onze heures, pour prevenir le procureur imperial de Rouen. Mais il ne fallait pas compter sur ce dernier avant cinq ou six heures du matin, car il aurait a amener le juge d'instruction, le greffier du tribunal et un medecin. Aussi le chef de gare organisa-t-il un service de garde, pres du mort: pendant toute la nuit, on se relaierait, un homme serait constamment la, a veiller avec la lanterne. Et Jacques, avant de se decider a aller s'etendre sous quelque hangar de la station de Barentin, d'ou il ne devait repartir pour Le Havre qu'a sept heures vingt, demeura longtemps encore, immobile, obsede. Puis, l'idee du juge d'instruction qu'on attendait le troubla, comme s'il s'etait senti complice. Dirait-il ce qu'il avait vu, au passage de l'express? Il resolut d'abord de parler, puisque lui n'avait en somme rien a craindre. Son devoir, d'ailleurs, n'etait pas douteux. Mais, ensuite, il se demanda a quoi bon: il n'apporterait pas un seul fait decisif, il n'oserait affirmer aucun detail precis sur l'assassin. Ce serait imbecile de se mettre la-dedans, de perdre son temps et de s'emotionner, sans profit pour personne. Non, non, il ne parlerait pas! Et il s'en alla enfin, et il se retourna deux fois, pour voir la bosse noire que le corps faisait sur le sol, dans le rond jaune de la lanterne. Un froid plus vif tombait du ciel fumeux sur la desolation de ce desert, aux coteaux arides. Des trains encore etaient passes, un autre arrivait, pour Paris, tres long. Tous se croisaient, dans leur inexorable puissance mecanique, filaient a leur but lointain, a l'avenir, en frolant, sans y prendre garde, la tete coupee a demi de cet homme, qu'un autre homme avait egorge. III Le lendemain, un dimanche, cinq heures du matin venaient de sonner a tous les clochers du Havre, lorsque Roubaud descendit de la marquise de la gare, pour prendre son service. Il faisait encore nuit noire; mais le vent, qui soufflait de la mer, avait grandi et poussait les brumes, noyant les coteaux dont les hauteurs s'etendent de Sainte-Adresse au fort de Tourneville; tandis que, vers l'ouest, au-dessus du large, une eclaircie se montrait, un pan de ciel, ou brillaient les dernieres etoiles. Sous la marquise, les becs de gaz brulaient toujours, palis par le froid humide et l'heure matinale; et il y avait la le premier train de Montivilliers, que formaient des hommes d'equipe, aux ordres du sous-chef de nuit. Les portes des salles n'etaient pas ouvertes, les quais s'etendaient deserts, dans ce reveil engourdi de la gare. Comme il sortait de chez lui, en haut, au-dessus des salles d'attente, Roubaud avait trouve la femme du caissier, madame Lebleu, immobile au milieu du couloir central, sur lequel donnaient les logements des employes. Depuis des semaines, cette dame se relevait la nuit, pour guetter mademoiselle Guichon, la buraliste, qu'elle soupconnait d'une intrigue avec le chef de gare, M. Dabadie. D'ailleurs, elle n'avait jamais surpris la moindre chose, pas une ombre, pas un souffle. Et, ce matin-la encore, elle etait vite rentree chez elle, ne rapportant que l'etonnement d'avoir apercu, chez les Roubaud, pendant les trois secondes mises par le mari a ouvrir et a refermer la porte, la femme debout dans la salle a manger, la belle Severine deja vetue, peignee, chaussee, elle qui d'habitude trainait au lit jusqu'a neuf heures. Aussi, madame Lebleu avait-elle reveille Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire. La veille, ils ne s'etaient pas couches avant l'arrivee de l'express de Paris, a onze heures cinq, brulant de savoir ce qu'il advenait de l'histoire du sous-prefet. Mais ils n'avaient rien pu lire dans l'attitude des Roubaud, qui etaient revenus avec leur figure de tous les jours; et, vainement, jusqu'a minuit, ils avaient tendu l'oreille: aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci devaient s'etre endormis tout de suite, d'un profond sommeil. Certainement, leur voyage n'avait pas eu un bon resultat, sans quoi Severine n'aurait pas ete levee a pareille heure. Le caissier ayant demande quelle mine elle faisait, sa femme s'etait efforcee de la depeindre: tres raide, tres pale, avec ses grands yeux bleus, si clairs sous ses cheveux noirs; et pas un mouvement, l'air d'une somnambule. Enfin, on saurait bien a quoi s'en tenir, dans la journee. En bas, Roubaud trouva son collegue Moulin, qui avait fait le service de nuit. Et il prit le service, tandis que Moulin causait, se promenait quelques minutes encore, tout en le mettant au courant des menus faits arrives depuis la veille: des rodeurs avaient ete surpris, au moment de s'introduire dans la salle de consigne; trois hommes d'equipe s'etaient fait reprimander pour indiscipline; un crochet d'attelage venait de se rompre, pendant qu'on formait le train de Montivilliers. Silencieux, Roubaud ecoutait, d'un visage calme; et il etait seulement un peu bleme, sans doute un reste de fatigue, que ses yeux battus accusaient aussi. Cependant, son collegue avait cesse de parler, qu'il semblait l'interroger encore, comme s'il se fut attendu a d'autres evenements. Mais c'etait bien tout, il baissa la tete, regarda un instant la terre. En marchant le long du quai, les deux hommes etaient arrives au bout de la halle couverte, a l'endroit ou, sur la droite, se trouvait une remise, dans laquelle stationnaient les wagons de roulement, ceux qui, arrives la veille, servaient a former les trains du lendemain. Et il avait releve le front, ses regards s'etaient fixes sur une voiture de premiere classe, pourvue d'un coupe, le numero 293, qu'un bec de gaz justement eclairait d'une lueur vacillante, lorsque l'autre s'ecria: --Ah! j'oubliais... La face palie de Roubaud se colora, et il ne put retenir un leger mouvement. --J'oubliais, repeta Moulin. Il ne faut pas que cette voiture parte, ne la faites pas mettre ce matin dans l'express de six heures quarante. Il y eut un court silence, avant que Roubaud demandat, d'une voix tres naturelle: --Tiens! pourquoi donc? --Parce qu'il y a un coupe retenu pour l'express de ce soir. On n'est pas sur qu'il en vienne dans la journee, autant garder celui-la. Il le regardait toujours fixement, il repondit: --Sans doute. Mais une autre pensee l'absorbait, il s'emporta tout d'un coup. --C'est degoutant! Voyez-moi comme ces bougres-la nettoient! Cette voiture semble avoir de la poussiere de huit jours. --Ah! reprit Moulin, quand les trains arrivent passe onze heures, il n'y a pas de danger que les hommes donnent un coup de torchon... ca va bien encore lorsqu'ils consentent a faire la visite. L'autre soir, ils ont oublie sur une banquette un voyageur endormi, qui ne s'est reveille que le lendemain matin. Puis, etouffant un baillement, il dit qu'il montait se coucher. Et, comme il s'en allait, une brusque curiosite le ramena. --A propos, votre affaire avec le sous-prefet, c'est fini, n'est-ce pas? --Oui, oui, un tres bon voyage, je suis content. --Allons, tant mieux... Et rappelez-vous que le 293 ne part pas. Quand Roubaud se trouva seul sur le quai, il revint lentement vers le train de Montivilliers, qui attendait. Les portes des salles furent ouvertes, des voyageurs parurent, quelques chasseurs avec leurs chiens, deux ou trois familles de boutiquiers profitant du dimanche, peu de monde en somme. Mais, ce train-la parti, le premier de la journee, il n'eut pas de temps a perdre, il dut immediatement faire former l'omnibus de cinq heures quarante-cinq, un train pour Rouen et Paris. A cette heure matinale, le personnel etant peu nombreux, la besogne du sous-chef de service se compliquait de toutes sortes de soins. Lorsqu'il eut surveille la manoeuvre, chaque voiture prise au remisage, mise sur le chariot que des hommes poussaient et amenaient sous la marquise, il dut courir a la salle de depart, donner un coup d'oeil a la distribution des billets et a l'enregistrement des bagages. Une querelle eclatait entre des soldats et un employe, qui necessita son intervention. Pendant une demi-heure, parmi les courants d'air glace, au milieu du public grelottant, les yeux gros encore de sommeil, dans cette mauvaise humeur d'une bousculade en pleines tenebres, il se multiplia, n'eut pas une pensee a lui. Puis, le depart de l'omnibus ayant deblaye la gare, il se hata de se rendre au poste de l'aiguilleur, s'assurer que tout allait bien de ce cote, car un autre train arrivait, le direct de Paris, qui avait du retard. Il revint assister au debarquement, attendit que le flot des voyageurs eut rendu les billets et se fut empile dans les voitures des hotels, qui, en ce temps-la, entraient attendre sous la marquise, separees de la voie par une simple palissade. Et, alors seulement, il put souffler un instant dans la gare redevenue deserte et silencieuse. Six heures sonnaient. Roubaud sortit de la halle couverte, d'un pas de promenade; et, dehors, ayant devant lui l'espace, il leva la tete, il respira, en voyant que l'aube se levait enfin. Le vent du large avait acheve de balayer les brumes, c'etait le clair matin d'un beau jour. Il regarda vers le nord la cote d'Ingouville, jusqu'aux arbres du cimetiere, se detacher d'un trait violace sur le ciel palissant; ensuite, se tournant vers le midi et l'ouest, il remarqua, au-dessus de la mer, un dernier vol de legeres nuees blanches, qui nageaient lentement en escadre; tandis que l'est tout entier, la trouee immense de l'embouchure de la Seine, commencait a s'embraser du lever prochain de l'astre. D'un geste machinal, il venait d'oter sa casquette brodee d'argent, comme pour rafraichir son front dans l'air vif et pur. Cet horizon accoutume, le vaste deroulement plat des dependances de la gare, a gauche l'arrivage, puis le Depot des machines, a droite l'expedition, toute une ville, semblait l'apaiser, le rendre au calme de sa besogne quotidienne, eternellement la meme. Par-dessus le mur de la rue Charles-Laffitte, des cheminees d'usine fumaient, on apercevait les enormes tas de charbon des entrepots, qui longent le bassin Vauban. Et une rumeur montait deja des autres bassins. Les coups de sifflet des trains de marchandises, le reveil et l'odeur du flot apportes dans le vent, le firent songer a la fete du jour, a ce navire qu'on allait lancer et autour duquel la foule s'ecraserait. Comme Roubaud rentrait sous la halle couverte, il trouva l'equipe qui commencait a former l'express de six heures quarante; et il crut que les hommes mettaient le 293 sur le chariot, tout l'apaisement de la fraiche matinee s'en alla dans un eclat subit de colere. --Nom de Dieu! pas cette voiture-la! Laissez-la donc tranquille! Elle ne part que ce soir. Le chef de l'equipe lui expliquait qu'on poussait simplement la voiture, pour en prendre une autre, qui etait derriere. Mais il n'entendait pas, assourdi par son emportement, hors de toute proportion. --Bougres de maladroits, quand on vous dit de ne pas y toucher! Lorsqu'il eut compris enfin, il resta furieux, tomba sur les incommodites de la gare, ou l'on ne pouvait seulement retourner un wagon. En effet, la gare, batie une des premieres de la ligne, etait insuffisante, indigne du Havre, avec sa remise en vieille charpente, sa marquise de bois et de zinc, au vitrage etroit, ses batiments nus et tristes, lezardes de toutes parts. --C'est une honte, je ne sais pas comment la Compagnie n'a pas encore flanque ca par terre. Les hommes de l'equipe le regardaient, surpris de l'entendre parler librement, lui d'une discipline si correcte d'habitude. Il s'en apercut, s'arreta tout d'un coup. Et, silencieux, raidi, il continua de surveiller la manoeuvre. Un pli de mecontentement coupait son front bas, tandis que sa face ronde et coloree, herissee de barbe rousse, prenait une tension profonde de volonte. Des lors, Roubaud eut tout son sang-froid. Il s'occupa activement de l'express, controla chaque detail. Des attelages lui ayant paru mal faits, il exigea qu'on les serrat sous ses yeux. Une mere et ses deux filles, que frequentait sa femme, voulurent qu'il les installat dans le compartiment des dames seules. Puis, avant de siffler pour donner le signal du depart, il s'assura encore de la bonne ordonnance du train; et il le regarda longuement s'eloigner, de ce coup d'oeil clair des hommes dont une minute de distraction peut couter des vies humaines. Tout de suite, d'ailleurs, il dut traverser la voie pour recevoir un train de Rouen, qui entrait en gare. Justement, il s'y trouvait un employe des postes, avec lequel, chaque jour, il echangeait les nouvelles. C'etait, dans sa matinee si occupee, un court repos, pres d'un quart d'heure, pendant lequel il pouvait respirer, aucun service immediat ne le reclamant. Et, ce matin-la, comme d'habitude, il roula une cigarette, il causa tres gaiement. Le jour avait grandi, on venait d'eteindre les becs de gaz, sous la marquise. Elle etait si pauvrement vitree, qu'une ombre grise y regnait encore; mais, au-dela, le vaste pan de ciel sur lequel elle ouvrait, flambait deja d'un incendie de rayons; tandis que l'horizon entier devenait rose, d'une nettete vive de details, dans cet air pur d'un beau matin d'hiver. A huit heures, M. Dabadie, le chef de gare, descendait d'habitude, et le sous-chef allait au rapport. C'etait un bel homme, tres brun, bien tenu, ayant les allures d'un grand commercant tout a ses affaires. Du reste, il se desinteressait volontiers de la gare des voyageurs, il se consacrait surtout au mouvement des bassins, au transit enorme des marchandises, en continuelles relations avec le haut commerce du Havre et du monde entier. Ce jour-la, il etait en retard; et, deux fois deja, Roubaud avait pousse la porte du bureau, sans l'y trouver. Sur la table, le courrier n'etait pas meme ouvert. Les yeux du sous-chef venaient de tomber, parmi les lettres, sur une depeche. Puis comme si une fascination le retenait la, il n'avait plus quitte la porte, se retournant malgre lui, jetant vers la table de courts regards. Enfin, a huit heures dix, M. Dabadie parut. Roubaud, qui s'etait assis, se taisait, pour lui permettre d'ouvrir la depeche. Mais le chef ne se hatait point, voulait se montrer aimable avec son subordonne, qu'il estimait. --Et, naturellement, a Paris, tout a bien marche? --Oui, monsieur, je vous remercie. Il avait fini par ouvrir la depeche; et il ne la lisait pas, il souriait toujours a l'autre, dont la voix s'etait assourdie, sous le violent effort qu'il faisait pour maitriser un tic nerveux qui lui convulsait le menton. --Nous sommes tres heureux de vous garder ici. --Et moi, monsieur, je suis bien content de rester avec vous. Alors, comme M. Dabadie se decidait a parcourir la depeche, Roubaud, dont une legere sueur mouillait la face, le regarda. Mais l'emotion a laquelle il s'attendait, ne se produisait point; le chef achevait tranquillement la lecture du telegramme, qu'il rejeta sur son bureau: sans doute un simple detail de service. Et tout de suite il continua d'ouvrir son courrier, pendant que, selon l'habitude de chaque matin, le sous-chef faisait son rapport verbal sur les evenements de la nuit et de la matinee. Seulement, ce matin-la, Roubaud, hesitant, dut chercher, avant de se rappeler ce que lui avait dit son collegue, au sujet des rodeurs surpris dans la salle de consigne. Quelques paroles furent encore echangees, et le chef le congediait d'un geste, lorsque les deux chefs adjoints, celui des bassins et celui de la petite vitesse, entrerent, venant eux aussi au rapport. Ils apportaient une nouvelle depeche, qu'un employe venait de leur remettre, sur le quai. --Vous pouvez vous retirer, dit M. Dabadie, en voyant que Roubaud s'arretait a la porte. Mais celui-ci attendait, les yeux ronds et fixes; et il ne s'en alla que lorsque le petit papier fut retombe sur la table, ecarte du meme geste indifferent. Un instant, il erra sous la marquise, perplexe, etourdi. L'horloge marquait huit heures trente-cinq, il n'avait plus de depart avant l'omnibus de neuf heures cinquante. D'ordinaire, il employait cette heure de repit a faire une tournee dans la gare. Il marcha pendant quelques minutes, sans savoir ou ses pieds le conduisaient. Puis, comme il levait la tete et qu'il se retrouvait devant la voiture 293, il fit un brusque crochet, il s'eloigna vers le depot des machines, bien qu'il n'eut rien a voir de ce cote. Le soleil maintenant montait a l'horizon, une poussiere d'or pleuvait dans l'air pale. Et il ne jouissait plus de la belle matinee, il pressait le pas, l'air tres affaire, tachant de tuer l'obsession de son attente. Une voix, tout d'un coup, l'arreta. --Monsieur Roubaud, bonjour!... Vous avez vu ma femme? C'etait Pecqueux, le chauffeur, un grand gaillard de quarante-trois ans, maigre avec de gros os, la face cuite par le feu et par la fumee. Ses yeux gris sous le front bas, sa bouche large dans une machoire saillante, riaient d'un continuel rire de noceur. --Comment! c'est vous? dit Roubaud en s'arretant, etonne. Ah! oui, l'accident arrive a la machine, j'oubliais... Et vous ne repartez que ce soir? Un conge de vingt-quatre heures, bonne affaire, hein? --Bonne affaire! repeta l'autre, gris encore d'une noce faite la veille. D'un village pres de Rouen, il etait entre tout jeune dans la Compagnie, comme ouvrier ajusteur. Puis, a trente ans, s'ennuyant a l'atelier, il avait voulu etre chauffeur, pour devenir mecanicien; et c'etait alors qu'il avait epouse Victoire, du meme village que lui. Mais les annees s'ecoulaient, il restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mecanicien, sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes. Vingt fois, on l'aurait congedie, s'il n'avait pas eu la protection du president Grandmorin, et si l'on ne s'etait habitue a ses vices, qu'il rachetait par sa belle humeur et par son experience de vieil ouvrier. Il ne devenait vraiment a craindre que lorsqu'il etait ivre, car il se changeait alors en vraie brute, capable d'un mauvais coup. --Et ma femme, vous l'avez vue? demanda-t-il de nouveau, la bouche fendue par son large rire. --Certes, oui, nous l'avons vue, repondit le sous-chef. Nous avons meme dejeune dans votre chambre... Ah! une brave femme que vous avez la, Pecqueux. Et vous avez bien tort de ne pas lui etre fidele. Il rigola plus violemment. --Oh! si l'on peut dire! Mais c'est elle qui veut que je m'amuse! C'etait vrai. Victoire, son ainee de deux ans, devenue enorme et difficile a remuer, glissait des pieces de cent sous dans ses poches, afin qu'il prit du plaisir dehors. Jamais elle n'avait beaucoup souffert de ses infidelites, du continuel guilledou qu'il courait, par un besoin de nature; et maintenant l'existence etait reglee, il avait deux femmes, une a chaque bout de la ligne, sa femme a Paris pour les nuits qu'il y couchait, et une autre au Havre pour les heures d'attente qu'il y passait, entre deux trains. Tres econome, vivant chichement elle-meme, Victoire, qui savait tout et qui le traitait maternellement, repetait volontiers qu'elle ne voulait pas le laisser en affront avec l'autre, la-bas. Meme, a chaque depart, elle veillait sur son linge, car il lui aurait ete tres sensible que l'autre l'accusat de ne pas tenir leur homme proprement. --N'importe, reprit Roubaud, ce n'est guere gentil. Ma femme, qui adore sa nourrice, veut vous gronder. Mais il se tut, en voyant sortir d'un hangar, contre lequel ils se trouvaient, une grande femme seche, Philomene Sauvagnat, la soeur du chef de depot, l'epouse supplementaire que Pecqueux avait au Havre, depuis un an. Tous deux devaient etre a causer sous le hangar, lorsque lui s'etait avance pour appeler le sous-chef. Elle, encore jeune malgre ses trente-deux ans, haute, anguleuse, la poitrine plate, la chair brulee de continuels desirs, avait la tete longue, aux yeux flambants, d'une cavale maigre et hennissante. On l'accusait de boire. Tous les hommes de la gare avaient defile chez elle, dans la petite maison que son frere occupait pres du Depot des machines, et qu'elle tenait fort salement. Ce frere, auvergnat, tetu, tres severe sur la discipline, tres estime de ses chefs, avait eu les plus gros ennuis a son sujet, jusqu'au point d'etre menace de renvoi; et, si maintenant on la tolerait a cause de lui, il ne s'obstinait lui-meme a la garder que par esprit de famille; ce qui ne l'empechait pas, lorsqu'il la surprenait avec un homme, de la rouer de coups, si rudement qu'il la laissait sur le carreau, morte. Il y avait eu, entre elle et Pecqueux, une vraie rencontre: elle, assouvie enfin, aux bras de ce grand diable rigoleur; lui, change de sa femme trop grasse, heureux de celle-ci trop maigre, repetant par farce qu'il n'avait plus besoin de chercher ailleurs. Et Severine seule, qui croyait devoir cela a Victoire, s'etait brouillee avec Philomene, qu'elle evitait deja le plus possible, par une fierte de nature, et qu'elle avait cesse de saluer. --Eh bien! dit Philomene insolemment, a tout a l'heure, Pecqueux. Je m'en vas, puisque monsieur Roubaud a de la morale a te faire, de la part de sa femme. Lui, bon garcon, riait toujours. --Reste donc, il plaisante. --Non, non! Faut que j'aille porter deux oeufs de mes poules, que j'ai promis a madame Lebleu. Elle avait lance ce nom expres, connaissant la rivalite sourde entre la femme du caissier et la femme du sous-chef, affectant d'etre au mieux avec la premiere, pour faire enrager l'autre. Mais elle resta pourtant, tout d'un coup interessee, lorsqu'elle entendit le chauffeur demander des nouvelles de l'affaire du sous-prefet. --C'est arrange, vous etes content, n'est-ce pas? monsieur Roubaud? --Tres content. Pecqueux cligna les yeux d'un air malin. --Oh! vous n'aviez pas a etre inquiet, parce que, lorsqu'on a un gros bonnet dans sa manche... Hein? vous savez qui je veux dire. Ma femme aussi lui a bien de la reconnaissance. Le sous-chef interrompit cette allusion au president Grandmorin, en repetant d'une voix brusque: --Et alors vous ne partez que ce soir? --Oui, la Lison va etre reparee, on finit d'ajuster la bielle... Et j'attends mon mecanicien, qui s'est donne de l'air, lui. Vous le connaissez, Jacques Lantier? Il est de votre pays. Un instant, Roubaud resta sans repondre, absent, l'esprit perdu. Puis, avec un sursaut de reveil: --Hein? Jacques Lantier, le mecanicien... Certainement, je le connais. Oh! vous savez, bonjour, bonsoir. C'est ici que nous nous sommes rencontres, car il est mon cadet, et je ne l'avais jamais vu, la-bas, a Plassans... L'automne dernier, il a rendu un petit service a ma femme, une commission qu'il a faite pour elle, chez des cousines, a Dieppe... Un garcon capable, a ce qu'on dit. Il parlait au hasard, d'abondance. Soudain, il s'eloigna. --Au revoir, Pecqueux... J'ai a donner un coup d'oeil de ce cote. Alors seulement Philomene s'en alla, de son pas allonge de cavale; tandis que Pecqueux, immobile, les mains dans les poches, riant d'aise a la faineantise de cette gaie matinee, s'etonnait que le sous-chef, apres s'etre contente de faire le tour du hangar, s'en retournait rapidement. Ce n'etait pas long a donner, son coup d'oeil. Qu'est-ce qu'il pouvait bien etre venu moucharder? Comme Roubaud rentrait sous la marquise, neuf heures allaient sonner. Il marcha jusqu'au fond, pres des messageries, regarda, sans paraitre trouver ce qu'il cherchait; puis, il revint, du meme pas d'impatience. Successivement, il interrogea des yeux les bureaux des differents services. A cette heure, la gare etait calme, deserte; et il s'y agitait seul, l'air de plus en plus enerve de cette paix, dans ce tourment de l'homme, menace d'une catastrophe, qui finit par souhaiter ardemment qu'elle eclate. Son sang-froid etait a bout, il ne pouvait tenir en place. Maintenant, ses yeux ne quittaient plus l'horloge. Neuf heures, neuf heures cinq. D'ordinaire, il ne remontait chez lui qu'a dix heures, apres le depart du train de neuf heures cinquante, pour dejeuner. Et, tout d'un coup, il remonta, a la pensee de Severine, qui, elle aussi, la-haut, devait attendre. Dans le couloir, a cette minute precise, madame Lebleu ouvrait a Philomene, venue en voisine, decoiffee, et tenant deux oeufs. Elles resterent, il fallut bien que Roubaud rentrat chez lui, sous leurs yeux braques. Il avait sa clef, il se hata. Tout de meme, dans le va-et-vient rapide de la porte, elles apercurent Severine, assise sur une chaise de la salle a manger, les mains oisives, le profil pale, immobile. Et, attirant Philomene, s'enfermant a son tour, madame Lebleu raconta qu'elle l'avait deja vue de la sorte, le matin: sans doute l'histoire du sous-prefet qui tournait mal. Mais non, Philomene expliqua qu'elle accourait, parce qu'elle avait des nouvelles; et elle repeta ce qu'elle venait d'entendre dire au sous-chef lui-meme. Alors, les deux femmes se perdirent en conjectures. C'etaient ainsi, a chacune de leurs rencontres, des commerages sans fin. --On leur a lave la tete, ma petite, j'en mettrais ma main au feu... Pour sur, ils branlent dans le manche. --Ah! ma bonne dame, si l'on pouvait donc nous en debarrasser! La rivalite, de plus en plus envenimee entre les Lebleu et les Roubaud, etait simplement nee d'une question de logement. Tout le premier etage, au-dessus des salles d'attente, servait a loger les employes; et le couloir central, un vrai couloir d'hotel, peint en jaune, eclaire par le haut, separait l'etage en deux, alignant les portes brunes a droite et a gauche. Seulement, les logements de droite avaient des fenetres qui donnaient sur la cour du depart, plantee de vieux ormes, par-dessus lesquels se deroulait l'admirable vue de la cote d'Ingouville; tandis que les logements de gauche, aux fenetres cintrees, ecrasees, s'ouvraient directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le faitage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon. Rien n'etait plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de quoi mourir d'ennui dans les autres, ou l'on voyait a peine clair, le ciel mure comme en prison. Sur le devant, habitaient le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le derriere, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle Guichon, sans compter trois pieces, qui etaient reservees aux inspecteurs de passage. Or, il etait notoire que les deux sous-chefs avaient toujours loge cote a cote. Si les Lebleu etaient la, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef, remplace par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu etre agreable a madame Lebleu, en lui cedant son logement. Mais est-ce que ce logement n'aurait pas du faire retour aux Roubaud? Est-ce que cela etait juste, de les releguer sur le derriere, quand ils avaient le droit d'etre sur le devant? Tant que les deux menages avaient vecu en bon accord, Severine s'etait effacee devant sa voisine, plus agee qu'elle de vingt ans, mal portante avec ca, si enorme qu'elle etouffait sans cesse. Et la guerre n'etait vraiment declaree que depuis le jour ou Philomene avait fache les deux femmes, par d'abominables bavardages. --Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir profite de leur voyage a Paris, pour demander votre expulsion... On m'a affirme qu'ils ont ecrit au directeur une longue lettre ou ils font valoir leur droit. Madame Lebleu suffoquait. --Les miserables!... Et je suis bien sure qu'ils travaillent pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle me salue a peine, celle-la... Encore quelque chose de propre! Aussi, je la guette... Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon, chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare. Leurs deux portes se faisaient face. C'etait M. Dabadie, veuf, pere d'une grande fille toujours en pension, qui avait amene la cette blonde de trente ans, deja fanee, silencieuse et mince, d'une souplesse de couleuvre. Elle avait du etre vaguement institutrice. Et impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans bruit, a travers les fentes les plus etroites. Par elle-meme, elle ne comptait guere. Mais, si elle couchait avec le chef de gare, elle prenait une importance decisive, et le triomphe etait de la tenir, en possedant son secret. --Oh! je finirai par savoir, continua madame Lebleu. Je ne veux pas me laisser manger... Nous sommes ici, nous y resterons. Les braves gens sont pour nous, n'est-ce pas? ma petite. Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des deux logements. Le couloir surtout en etait ravage. Il n'y avait guere que l'autre sous-chef, Moulin, qui se desinteressat, satisfait d'etre sur le devant, marie a une petite femme timide et frele, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant tous les vingt mois. --Enfin, conclut Philomene, s'ils branlent dans le manche, ce n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau... Mefiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long. Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules. Et la vieille dame se confondait en remerciements. --Que vous etes gentille! Vous me gatez... Venez donc causer plus souvent. Vous savez que mon mari est toujours a sa caisse; et moi je m'ennuie tant, clouee ici, a cause de mes jambes! Qu'est-ce que je deviendrais, si ces miserables me prenaient ma vue? Puis, comme elle l'accompagnait et qu'elle rouvrait la porte, elle posa un doigt sur ses levres. --Chut! ecoutons. Toutes deux, debout dans le couloir, resterent cinq grandes minutes debout, sans un geste, en retenant leur souffle. Elles penchaient la tete, tendaient l'oreille vers la salle a manger des Roubaud. Mais pas un bruit n'en sortait, il regnait la un silence de mort. Et, de peur d'etre surprises, elles se separerent enfin, en se saluant une derniere fois de la tete, sans une parole. L'une s'en alla sur la pointe des pieds, l'autre referma sa porte si doucement, qu'on n'entendit pas le pene glisser dans la gache. A neuf heures vingt, Roubaud etait de nouveau en bas, sous la marquise. Il surveillait la formation de l'omnibus de neuf heures cinquante; et, malgre l'effort de sa volonte, il gesticulait davantage, il pietinait, tournait sans cesse la tete pour inspecter le quai du regard, d'un bout a l'autre. Rien n'arrivait, ses mains en tremblaient. Puis, brusquement, comme il fouillait encore la gare d'un coup d'oeil en arriere, il entendit pres de lui la voix d'un employe du telegraphe, disant, essoufflee: --Monsieur Roubaud, vous ne savez pas ou sont monsieur le chef de gare et monsieur le commissaire de surveillance... J'ai la des depeches pour eux, et voici dix minutes que je cours... Il s'etait retourne, dans un tel raidissement de tout son etre, que pas un muscle de son visage ne bougea. Ses yeux se fixerent sur les deux depeches que tenait l'employe. Cette fois, a l'emotion de celui-ci, il en avait la certitude, c'etait enfin la catastrophe. --Monsieur Dabadie a passe la tout a l'heure, dit-il tranquillement. Et jamais il ne s'etait senti si froid, d'intelligence si nette, tout entier bande a la defense. Maintenant, il etait sur de lui. --Tenez! reprit-il, le voici qui arrive, monsieur Dabadie. En effet, le chef de gare revenait de la petite vitesse. Des qu'il eut parcouru la depeche, il s'exclama. --Il y a eu un assassinat sur la ligne... C'est l'inspecteur de Rouen qui me telegraphie. --Comment? demanda Roubaud, un assassinat parmi notre personnel? --Non, non, sur un voyageur, dans un coupe... Le corps a ete jete, presque au sortir du tunnel de Malaunay, au poteau 153... Et la victime est un de nos administrateurs, le president Grandmorin. A son tour, le sous-chef s'exclamait. --Le president! ah! ma pauvre femme va-t-elle etre chagrine! Le cri etait si juste, si apitoye, que M. Dabadie s'y arreta un instant. --C'est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n'est-ce pas? Puis, revenant a l'autre telegramme, adresse au commissaire de surveillance: --Ca doit etre du juge d'instruction, sans doute pour quelque formalite... Et il n'est que neuf heures vingt-cinq, monsieur Cauche n'est pas encore la, naturellement... Qu'on aille vite au cafe du Commerce, sur le cours Napoleon. On l'y trouvera a coup sur. Cinq minutes plus tard, M. Cauche arrivait, ramene par un homme d'equipe. Ancien officier, considerant son emploi comme une retraite, il ne paraissait jamais a la gare avant dix heures, y flanait un moment, et retournait au cafe. Ce drame, tombe entre deux parties de piquet, l'avait d'abord etonne, car les affaires qui passaient par ses mains etaient d'ordinaire peu graves. Mais la depeche venait bien du juge d'instruction de Rouen; et, si elle arrivait douze heures apres la decouverte du cadavre, c'etait que ce juge avait d'abord telegraphie a Paris, au chef de gare, pour savoir dans quelles conditions la victime etait partie; puis, renseigne sur le numero du train et sur celui de la voiture, il avait alors seulement envoye, au commissaire de surveillance, l'ordre de visiter le coupe qui se trouvait dans la voiture 293, si cette voiture etait encore au Havre. Tout de suite, la mauvaise humeur que M. Cauche montrait, d'avoir ete derange inutilement sans doute, disparut et fit place a une attitude d'extreme importance, proportionnee a la gravite exceptionnelle que prenait l'affaire. --Mais, s'ecria-t-il, subitement inquiet, avec la peur de voir l'enquete lui echapper, la voiture ne doit plus etre ici, elle a du repartir ce matin. Ce fut Roubaud qui le rassura, de son air calme. --Non, non, faites excuse... Il y avait un coupe retenu pour ce soir, la voiture est la, sous la remise. Et il marcha le premier, le commissaire et le chef de gare le suivirent. Cependant, la nouvelle devait se repandre, car les hommes d'equipe, sournoisement, quittaient la besogne, suivaient eux aussi; tandis que, sur les portes des divers services, des employes se montraient, finissaient par s'approcher, un a un. Bientot, il y eut la un rassemblement. Comme on arrivait devant la voiture, M. Dabadie fit tout haut une reflexion: --Pourtant, hier soir, la visite a eu lieu. S'il etait reste des traces, on les aurait signalees au rapport. --Nous allons bien voir, dit M. Cauche. Il ouvrit la portiere, il monta dans le coupe. Et, a l'instant meme, il se recria, s'oubliant, jurant. --Ah! nom de Dieu! on dirait qu'on a saigne un cochon! Un petit souffle d'epouvante courut parmi les assistants, des tetes s'allongerent; et M. Dabadie, un des premiers, voulut voir, se haussa sur le marchepied; pendant que, derriere lui, Roubaud, pour faire comme les autres, tendait aussi le cou. A l'interieur, le coupe ne montrait aucun desordre. Les glaces etaient restees fermees, tout semblait en place. Seulement, une odeur affreuse s'echappait de la portiere ouverte; et la, au milieu d'un des coussins, une mare de sang noir s'etait coagulee, une mare si profonde, si large, qu'un ruisseau en avait jailli comme d'une source, s'epanchant sur le tapis. Des caillots demeuraient accroches au drap. Et rien autre, rien que ce sang nauseabond. M. Dabadie s'emporta. Ou sont les hommes qui ont fait la visite, hier soir? Qu'on me les amene! Ils etaient justement la, ils s'avancerent, balbutierent des excuses: la nuit, est-ce qu'on pouvait se rendre compte? et, cependant, ils passaient bien leurs mains partout. La veille, ils juraient n'avoir rien senti. Cependant, M. Cauche, reste debout dans le wagon, prenait des notes au crayon, pour son rapport. Il appela Roubaud, qu'il frequentait volontiers, tous deux fumant des cigarettes, le long du quai, aux heures de flane. --Monsieur Roubaud, montez donc, vous m'aiderez. Et, quand le sous-chef eut enjambe le sang du tapis, pour ne pas marcher dedans: --Regardez sous l'autre coussin, voir si rien n'y a glisse. Il souleva le coussin, il chercha, les mains prudentes, les regards simplement curieux. Il n'y a rien. Mais une tache, sur le drap capitonne du dossier, attira son attention; et il la signala au commissaire. N'etait-ce pas l'empreinte sanglante d'un doigt? Non, on finit par tomber d'accord que c'etait une eclaboussure. Le flot de monde s'etait rapproche, pour suivre cet examen, flairant le crime, se pressant derriere le chef de gare qu'une repugnance d'homme delicat avait retenu sur le marchepied. Soudain, celui-ci fit une reflexion. --Dites donc, monsieur Roubaud, vous etiez dans le train... N'est-ce pas? vous etes bien rentre par l'express, hier soir... Vous pourriez peut-etre nous donner des renseignements, vous! --Tiens! c'est vrai, s'ecria le commissaire. Est-ce que vous avez remarque quelque chose? Pendant trois ou quatre secondes, Roubaud demeura muet. Il etait baisse a ce moment, examinant le tapis. Mais il se releva presque tout de suite, en repondant de sa voix naturelle, un peu grosse --Certainement, certainement, je vais vous dire... Ma femme etait avec moi. Si ce que je sais doit figurer au rapport, j'aimerais bien qu'elle descendit, pour controler mes souvenirs par les siens. Cela parut tres raisonnable a M. Cauche, et Pecqueux, qui venait d'arriver, offrit d'aller chercher madame Roubaud. Il partit a grandes enjambees, il y eut un moment d'attente. Philomene, accourue avec le chauffeur, l'avait suivi des yeux, irritee de ce qu'il se chargeait de cette commission. Mais, ayant apercu madame Lebleu, qui se hatait, de toute la vitesse de ses pauvres jambes enflees, elle se precipita, l'aida; et les deux femmes leverent les mains au ciel, pousserent des exclamations, passionnees par la decouverte d'un si abominable crime. Bien qu'on ne sut encore absolument rien, deja des versions circulaient, autour d'elles, dans l'effarement des gestes et des visages. Dominant le bourdonnement des voix, Philomene elle-meme, qui ne tenait le fait de personne, affirmait sur sa parole d'honneur que madame Roubaud avait vu l'assassin. Et le silence se fit, lorsque Pecqueux reparut, accompagne de cette derniere. --Voyez-la donc! murmura madame Lebleu. Si l'on dirait la femme d'un sous-chef, avec son air de princesse! Ce matin, avant le jour, elle etait deja ainsi, peignee et corsetee comme si elle allait en visite. Ce fut a petits pas reguliers que Severine s'avanca. Il y avait tout un long bout du quai a suivre, sous les yeux qui la regardaient venir; et elle ne faiblissait pas, elle appuyait simplement son mouchoir sur ses paupieres, dans la grosse douleur qu'elle venait d'eprouver, en apprenant le nom de la victime. Vetue d'une robe de laine noire, tres elegante, elle semblait porter le deuil de son protecteur. Ses lourds cheveux sombres luisaient au soleil, car elle n'avait pas meme pris le temps de se couvrir la tete, malgre le froid. Ses yeux bleus si doux, pleins d'angoisse et noyes de larmes, la rendaient tres touchante. --Bien sur qu'elle a raison de pleurer, dit a demi-voix Philomene. Les voila fichus, maintenant qu'on a tue leur bon Dieu. Lorsque Severine fut la, au milieu de tout ce monde, devant la portiere ouverte du coupe, M. Cauche et Roubaud en descendirent; et, tout de suite, ce dernier commenca a dire ce qu'il savait. --N'est-ce pas? ma chere, hier matin, des notre arrivee a Paris, nous sommes alles voir monsieur Grandmorin... Il pouvait etre onze heures un quart, n'est-ce pas? Il la regardait fixement, elle repeta d'une voix docile: --Oui, onze heures un quart. Mais ses yeux s'etaient arretes sur le coussin noir de sang, elle eut un spasme, des sanglots profonds jaillirent de sa gorge. Et le chef de gare, emu, empresse, intervint: --Madame, si vous ne pouviez supporter ce spectacle... Nous comprenons tres bien votre douleur. --Oh! simplement deux mots, interrompit le commissaire. Nous ferons ensuite reconduire madame chez elle. Roubaud se hata de continuer: --C'est alors, apres avoir cause de differentes choses, que monsieur Grandmorin nous annonca qu'il devait partir le lendemain, pour aller a Doinville, chez sa soeur... Je le vois encore assis a son bureau. Moi, j'etais ici; ma femme etait la... N'est-ce pas, ma chere, il nous a dit qu'il partirait le lendemain? --Oui, le lendemain. M. Cauche, qui continuait a prendre au crayon des notes rapides, leva la tete. --Comment, le lendemain? mais puisqu'il est parti le soir! --Attendez donc! repliqua le sous-chef. Meme, quand il sut que nous repartions le soir, il eut un instant l'idee de prendre l'express avec nous, si ma femme voulait bien le suivre jusqu'a Doinville, ou elle passerait quelques jours chez sa soeur, comme cela etait arrive deja. Mais ma femme, qui avait beaucoup a faire ici, a refuse... N'est-ce pas, tu as refuse? --J'ai refuse, oui. --Et voila, il a ete tres gentil... Il s'etait occupe de moi, il nous a accompagnes jusqu'a la porte de son cabinet... N'est-ce pas, ma chere? --Oui, jusqu'a la porte. --Le soir, nous sommes partis... Avant de nous installer dans notre compartiment, j'ai cause avec monsieur Vandorpe, le chef de gare. Et je n'ai rien vu du tout. J'etais tres ennuye, parce que je nous croyais seuls, et qu'il y avait, dans un coin, une dame que je n'avais pas remarquee; d'autant plus que deux autres personnes, un menage, sont encore montees au dernier moment... Jusqu'a Rouen non plus, rien de particulier, je n'ai rien vu... Aussi, a Rouen, comme nous etions descendus pour nous degourdir les jambes, quelle n'a pas ete notre surprise, d'apercevoir, a trois ou quatre voitures de la notre, M. Grandmorin, debout a la portiere d'un coupe! <> Et il nous a explique qu'il avait recu une depeche... On a siffle, nous sommes remontes vite dans notre compartiment, ou, par parenthese, nous n'avons retrouve personne, tous nos compagnons de route s'etant arretes a Rouen, ce qui ne nous a pas fait de peine... Et voila! c'est bien tout, ma chere, n'est-ce pas? --Oui, c'est bien tout. Ce recit, si simple qu'il fut, avait fortement impressionne l'auditoire. Tous attendaient de comprendre, la face beante. Le commissaire, cessant d'ecrire, exprima la surprise generale, en demandant: --Et vous etes sur qu'il n'y avait personne dans le coupe, avec monsieur Grandmorin? --Oh! ca, absolument sur. Un fremissement courut. Ce mystere qui se posait, soufflait de la peur, un petit froid que chacun sentit passer sur sa nuque. Si le voyageur etait seul, par qui avait-il pu etre assassine et jete du coupe, a trois lieues de la, avant un nouvel arret du train? Dans le silence, on entendit la voix mauvaise de Philomene: --C'est drole tout de meme. En se sentant devisage, Roubaud la regarda, avec un hochement du menton, comme pour dire qu'il trouvait ca drole, lui aussi. Pres d'elle, il apercut Pecqueux et madame Lebleu, qui hochaient egalement la tete. Les yeux de tous s'etaient tournes de son cote, on attendait autre chose, on cherchait sur sa personne un detail oublie, qui eclaircirait l'affaire. Il n'y avait aucune accusation, dans ces regards ardemment curieux; et il croyait pourtant voir poindre le soupcon vague, ce doute que le plus petit fait parfois change en certitude. --Extraordinaire, murmura M. Cauche. --Tout a fait extraordinaire, repeta M. Dabadie. Alors, Roubaud se decida: --Ce dont je suis encore bien sur, c'est que l'express qui va, d'un trait, de Rouen a Barentin, a marche a sa vitesse reglementaire, sans que j'aie remarque rien d'anormal... Je le dis, parce que, justement, nous trouvant seuls, j'avais baisse la glace, pour fumer une cigarette; et je jetais des coups d'oeil au-dehors, je me rendais parfaitement compte de tous les bruits du train... Meme, a Barentin, ayant reconnu sur le quai monsieur Bessiere, le chef de gare, mon successeur, je l'ai appele, et nous avons echange trois paroles, tandis que, monte sur le marchepied, il me serrait la main... N'est ce pas? ma chere, on peut l'interroger, monsieur Bessiere le dira. Severine, toujours immobile et pale, son fin visage noye de chagrin, confirma une fois de plus la declaration de son mari. --Il le dira, oui. Des ce moment, toute accusation devenait impossible, si les Roubaud, remontes a Rouen, dans leur compartiment, y avaient ete salues, a Barentin, par un ami. L'ombre de soupcon que le sous-chef croyait avoir vue passer dans les yeux, s'en etait allee; et l'etonnement de chacun grandissait. L'affaire prenait une tournure de plus en plus mysterieuse. --Voyons, dit le commissaire, etes-vous bien certain que personne, a Rouen, n'a pu monter dans le coupe, apres que vous avez eu quitte monsieur Grandmorin? Evidemment, Roubaud n'avait pas prevu cette question, car, pour la premiere fois, il se troubla, n'ayant sans doute plus la reponse preparee d'avance. Il regarda sa femme, hesitant. --Oh! non, je ne crois pas... On fermait les portieres, on sifflait, nous avons eu bien juste le temps de regagner notre voiture... Et puis, le coupe etait reserve, personne ne pouvait monter, il me semble... Mais les yeux bleus de sa femme s'elargissaient, devenaient si grands, qu'il s'effraya d'etre affirmatif. --Apres tout, je ne sais pas... Oui, peut-etre quelqu'un a pu monter... Il y avait une vraie bousculade... Et, a mesure qu'il parlait, sa voix se refaisait nette, toute cette histoire nouvelle naissait, s'affirmait. --Vous savez, a cause des fetes du Havre, la foule etait enorme... Nous avons ete obliges de defendre notre compartiment contre des voyageurs de deuxieme et meme de troisieme classe... Avec ca, la gare est tres mal eclairee, on ne voyait rien, on se poussait, on criait, dans la cohue du depart... Ma foi! oui, il est tres possible que, ne sachant comment se caser, ou meme profitant de l'encombrement, quelqu'un se soit introduit de force dans le coupe, a la derniere seconde. Et, s'interrompant: --Hein? ma chere, c'est ce qui a du arriver. Severine, l'air brise, son mouchoir sur ses yeux meurtris, repeta: --C'est ce qui est arrive, certainement. Des lors, la piste etait donnee; et, sans se prononcer, le commissaire de surveillance et le chef de gare echangerent un regard, d'un air entendu. Un long mouvement avait agite la foule, qui sentait que l'enquete etait finie, et qu'un besoin de commentaires tourmentait: tout de suite des suppositions circulerent, chacun avait une histoire. Depuis un instant, le service de la gare se trouvait comme suspendu, le personnel entier etait la, obsede par ce drame; et ce fut une surprise que de voir entrer sous la marquise le train de neuf heures trente-huit. On courut, les portieres s'ouvrirent, le flot des voyageurs s'ecoula. Presque tous les curieux, d'ailleurs, etaient restes autour du commissaire, qui, par un scrupule d'homme methodique, visitait une derniere fois le coupe ensanglante. Pecqueux, gesticulant entre madame Lebleu et Philomene, apercut a ce moment son mecanicien, Jacques Lantier, qui venait de descendre du train et qui, immobile, regardait de loin le rassemblement. Il l'appela violemment de la main. Jacques ne bougeait pas. Enfin, il se decida, d'une marche lente. --Quoi donc? demanda-t-il a son chauffeur. Il savait bien, il n'ecouta que d'une oreille distraite la nouvelle de l'assassinat et les suppositions que l'on faisait. Ce qui le surprenait, le remuait etrangement, c'etait de tomber au milieu de cette enquete, de retrouver ce coupe, entrevu dans les tenebres, lance a toute vitesse. Il allongea le cou, regarda la mare de sang caille sur le coussin; et il revoyait la scene du meurtre, il revoyait surtout le cadavre, etendu en travers de la voie, la-bas, avec sa gorge ouverte. Puis, comme il detournait les yeux, il remarqua les Roubaud, pendant que Pecqueux continuait a lui raconter l'histoire, de quelle facon ces derniers etaient meles a l'affaire, leur depart de Paris dans le meme train que la victime, les dernieres paroles qu'ils avaient echangees ensemble, a Rouen. L'homme, il le connaissait, pour lui serrer la main, parfois, depuis qu'il faisait le service de l'express; la femme, il l'avait entrevue de loin en loin, il s'etait ecarte d'elle comme des autres, dans sa peur maladive. Mais, a cette minute, ainsi pleurante et pale, avec la douceur effaree de ses yeux bleus sous l'ecrasement noir de sa chevelure, elle le frappa. Il ne la quittait plus du regard, et il eut une absence, il se demanda, etourdi, pourquoi les Roubaud et lui etaient la, comment les faits avaient pu les reunir devant cette voiture du crime, eux de retour de Paris, la veille, lui revenu de Barentin a l'instant meme. --Oh! je sais, je sais, dit-il tout haut, interrompant le chauffeur. J'etais justement la-bas, a la sortie du tunnel, cette nuit, et j'ai bien cru voir quelque chose, au moment ou le train a passe. Ce fut une grosse emotion, tous l'entourerent. Et lui, le premier, avait fremi, etonne, bouleverse de ce qu'il venait de dire. Pourquoi avait-il parle, apres s'etre promis si formellement de se taire? Tant de bonnes raisons lui conseillaient le silence! Et les mots etaient inconsciemment sortis de ses levres, tandis qu'il regardait cette femme. Elle avait brusquement ecarte son mouchoir, pour fixer sur lui ses yeux en larmes, qui s'agrandissaient encore. Mais le commissaire s'etait vivement approche. --Quoi? qu'avez-vous vu? Et Jacques, sous le regard immobile de Severine, dit ce qu'il avait vu: le coupe eclaire, passant dans la nuit, a toute vapeur, et les profils fuyants des deux hommes, l'un renverse, l'autre le couteau au poing. Pres de sa femme, Roubaud ecoutait, en fixant sur lui ses gros yeux vifs. --Alors, demanda le commissaire, vous reconnaitriez l'assassin? --Oh! ca, non, je ne crois pas. --Portait-il un paletot ou une blouse? --Je ne pourrais rien affirmer. Songez donc, un train qui devait marcher a une vitesse de quatre-vingts kilometres! Severine, en dehors de sa volonte, echangea un coup d'oeil avec Roubaud, qui eut la force de dire: --En effet, il faudrait avoir de bons yeux. --N'importe, conclut M. Cauche, voila une deposition importante. Le juge d'instruction vous aidera a voir clair dans tout ca... monsieur Lantier et monsieur Roubaud, donnez-moi vos noms bien exacts, pour les citations. C'etait fini, le groupe des curieux se dissipa peu a peu, le service de la gare reprit son activite. Roubaud surtout dut courir s'occuper de l'omnibus de neuf heures cinquante, dans lequel des voyageurs montaient deja. Il avait donne a Jacques une poignee de main, plus vigoureuse que de coutume; et celui-ci, reste seul avec Severine, derriere madame Lebleu, Pecqueux et Philomene, qui s'en allaient en chuchotant, s'etait cru force d'accompagner la jeune femme sous la marquise, jusqu'a l'escalier des employes, ne trouvant rien a lui dire, retenu pourtant pres d'elle, comme si un lien venait de se nouer entre eux. Maintenant, la gaiete du jour avait grandi, le soleil clair montait vainqueur des brumes matinales, dans la grande limpidite bleue du ciel; pendant que le vent de mer, prenant de la force avec la maree montante, apportait sa fraicheur salee. Et, comme il la quittait enfin, il rencontra de nouveau ses larges yeux, dont la douceur terrifiee et suppliante l'avait si profondement remue. Mais il y eut un leger coup de sifflet. C'etait Roubaud qui donnait le signal du depart. La machine repondit par un sifflement prolonge, et le train de neuf heures cinquante s'ebranla, roula plus vite, disparut au loin, dans la poussiere d'or du soleil. IV Ce jour-la, dans la seconde semaine de mars, M. Denizet, le juge d'instruction, avait mande de nouveau a son cabinet, au Palais de Justice de Rouen, certains temoins importants de l'affaire Grandmorin. Depuis trois semaines, cette affaire faisait un bruit enorme. Elle avait bouleverse Rouen, elle passionnait Paris, et les journaux de l'opposition, dans la violente campagne qu'ils menaient contre l'empire, venaient de la prendre comme machine de guerre. L'approche des elections generales, dont la preoccupation dominait toute la politique, enfievrait la lutte. Il y avait eu, a la Chambre, des seances tres orageuses: celle ou l'on avait dispute aprement la validation des pouvoirs de deux deputes attaches a la personne de l'empereur; celle encore ou l'on s'etait acharne contre la gestion financiere du prefet de la Seine, en reclamant l'election d'un conseil municipal. Et l'affaire Grandmorin arrivait a point pour continuer l'agitation, les histoires les plus extraordinaires circulaient, les journaux s'emplissaient chaque matin de nouvelles hypotheses, injurieuses pour le gouvernement. D'une part, on laissait entendre que la victime, un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur de la Legion d'honneur, riche a millions, etait adonne aux pires debauches; de l'autre, l'instruction n'ayant pas abouti jusque-la, on commencait a accuser la police et la magistrature de complaisance, on plaisantait sur cet assassin legendaire, reste introuvable. S'il y avait beaucoup de verite dans ces attaques, elles n'en etaient que plus dures a supporter. Aussi, M. Denizet sentait-il bien toute la lourde responsabilite qui pesait sur lui. Il se passionnait, lui aussi, d'autant plus qu'il avait de l'ambition et qu'il attendait ardemment une affaire de cette importance, pour mettre en lumiere les hautes qualites de perspicacite et d'energie qu'il s'accordait. Fils d'un gros eleveur normand, il avait fait son droit a Caen et n'etait entre qu'assez tard dans la magistrature, ou son origine paysanne, aggravee par une faillite de son pere, avait rendu son avancement difficile. Substitut a Bernay, a Dieppe, au Havre, il avait mis dix ans pour devenir procureur imperial a Pont-Audemer. Puis, envoye a Rouen comme substitut, il y etait juge d'instruction depuis dix-huit mois, a cinquante ans passes. Sans fortune, ravage de besoins que ne pouvaient contenter ses maigres appointements, il vivait dans cette dependance de la magistrature mal payee, acceptee seulement des mediocres, et ou les intelligents se devorent, en attendant de se vendre. Lui, etait d'une intelligence tres vive, tres deliee, honnete meme, ayant l'amour de son metier, grise de sa toute-puissance, qui le faisait, dans son cabinet de juge, maitre absolu de la liberte des autres. Son interet seul corrigeait sa passion, il avait un si cuisant desir d'etre decore et de passer a Paris, qu'apres s'etre laisse emporter, au premier jour de l'instruction, par son amour de la verite, il avancait maintenant avec une extreme prudence, en devinant de toutes parts des fondrieres, dans lesquelles son avenir pouvait sombrer. Il faut dire que M. Denizet etait prevenu, car, des le commencement de son enquete, un ami lui avait conseille de se rendre a Paris, au ministere de la justice. La, il avait longuement cause avec le secretaire general, M. Camy-Lamotte, personnage considerable, ayant la haute main sur le personnel, charge des nominations, en continuel rapport avec les Tuileries. C'etait un bel homme, parti comme lui substitut, mais que ses relations et sa femme avaient fait nommer depute et grand officier de la Legion d'honneur. L'affaire lui etait arrivee naturellement entre les mains, le procureur imperial de Rouen, inquiet de ce drame louche ou un ancien magistrat se trouvait etre la victime, ayant pris la precaution d'en referer au ministre, qui s'etait decharge a son tour sur son secretaire general. Et, ici, il y avait eu une rencontre: M. Camy-Lamotte etait justement un ancien condisciple du president Grandmorin, plus jeune de quelques annees, reste avec lui sur un pied d'amitie si etroite, qu'il le connaissait a fond, jusque dans ses vices. Aussi parlait-il de la mort tragique de son ami avec une affliction profonde, et il n'avait entretenu M. Denizet que de son desir ardent d'atteindre le coupable. Mais il ne cachait pas que les Tuileries se desolaient de tout ce bruit disproportionne, il s'etait permis de lui recommander beaucoup de tact. En somme, le juge avait compris qu'il ferait bien de ne pas se hater, de ne rien risquer sans approbation prealable. Meme il etait revenu a Rouen avec la certitude que, de son cote, le secretaire general avait lance des agents, desireux d'instruire l'affaire, lui aussi. On voulait connaitre la verite, pour la cacher mieux, s'il etait necessaire. Cependant, des jours se passerent, et M. Denizet, malgre son effort de patience, s'irritait des plaisanteries de la presse. Puis, le policier reparaissait, le nez au vent, comme un bon chien. Il etait emporte par le besoin de trouver la vraie piste, par la gloire d'etre le premier a l'avoir flairee, quitte a l'abandonner, si on lui en donnait l'ordre. Et, tout en attendant du ministere une lettre, un conseil, un simple signe, qui tardait a venir, il s'etait remis activement a son instruction. Sur deux ou trois arrestations deja faites, aucune n'avait pu etre maintenue. Mais, brusquement, l'ouverture du testament du president Grandmorin reveilla en lui un soupcon, dont il s'etait senti effleure des les premieres heures: la culpabilite possible des Roubaud. Ce testament, encombre de legs etranges, en contenait un par lequel Severine etait instituee legataire de la maison situee au lieu dit la Croix-de-Maufras. Des lors, le mobile du meurtre, vainement cherche jusque-la, etait trouve: les Roubaud, connaissant le legs, avaient pu assassiner leur bienfaiteur pour entrer en jouissance immediate. Cela le hantait d'autant plus, que M. Camy-Lamotte avait parle singulierement de madame Roubaud, comme l'ayant connue autrefois chez le president, lorsqu'elle etait jeune fille. Seulement, que d'invraisemblances, que d'impossibilites materielles et morales! Depuis qu'il dirigeait ses recherches dans ce sens, il butait a chaque pas contre des faits qui deroutaient sa conception d'une enquete judiciaire classiquement menee. Rien ne s'eclairait, la grande clarte centrale, la cause premiere, illuminant tout, manquait. Une autre piste existait bien, que M. Denizet n'avait pas perdue de vue, la piste fournie par Roubaud lui-meme, celle de l'homme qui, grace a la bousculade du depart, pouvait etre monte dans le coupe. C'etait le fameux assassin introuvable, legendaire, dont tous les journaux de l'opposition ricanaient. L'effort de l'instruction avait d'abord porte sur le signalement de cet homme, a Rouen d'ou il etait parti, a Barentin ou il devait etre descendu; mais il n'en etait rien resulte de precis, certains temoins niaient meme la possibilite du coupe reserve pris d'assaut, d'autres donnaient les renseignements les plus contradictoires. Et la piste ne semblait devoir mener a rien de bon, lorsque le juge, en interrogeant le garde-barriere Misard, tomba sans le vouloir sur la dramatique aventure de Cabuche et de Louisette, cette enfant qui, violentee par le president, serait allee mourir chez son bon ami. Ce fut pour lui le coup de foudre, d'un bloc l'acte d'accusation classique se formula dans sa tete. Tout s'y trouvait, des menaces de mort proferees par le carrier contre la victime, des antecedents deplorables, un alibi invoque maladroitement, impossible a prouver. En secret, dans une minute d'inspiration energique, il avait fait, la veille, enlever Cabuche de la petite maison qu'il occupait au fond des bois, sorte de taniere perdue, ou l'on avait trouve un pantalon tache de sang. Et, tout en se defendant encore contre la conviction qui l'envahissait, tout en se promettant de ne pas lacher l'hypothese des Roubaud, il exultait a l'idee que lui seul avait eu le nez assez fin pour decouvrir l'assassin veritable. C'etait dans le but de se faire une certitude qu'il avait mande, ce jour-la, a son cabinet, plusieurs des temoins deja entendus, au lendemain du crime. Le cabinet du juge d'instruction se trouvait, du cote de la rue Jeanne-d'Arc, dans le vieux batiment delabre, colle au flanc de l'ancien palais des ducs de Normandie, transforme aujourd'hui en Palais de Justice, qu'il deshonorait. Cette grande piece triste, situee au rez-de-chaussee, etait eclairee d'un jour si blafard, qu'il fallait y allumer une lampe, des trois heures, en hiver. Tendue d'un ancien papier vert decolore, elle avait pour tout ameublement deux fauteuils, quatre chaises, le bureau du juge, la petite table du greffier; et, sur la cheminee froide, deux coupes de bronze flanquaient une pendule de marbre noir. Derriere le bureau, une porte conduisait a une seconde piece, dans laquelle le juge cachait parfois les personnes qu'il voulait garder a sa disposition; tandis que la porte d'entree s'ouvrait directement sur le large couloir, garni de banquettes, ou attendaient les temoins. Des une heure et demie, bien que la citation ne fut que pour deux heures, les Roubaud etaient la. Ils arrivaient du Havre, ils avaient a peine pris le temps de dejeuner, dans un petit restaurant de la Grande-Rue. Tous les deux vetus de noir, lui en redingote, elle en robe de soie, comme une dame, gardaient la gravite un peu lasse et chagrine d'un menage qui a perdu un parent. Elle s'etait assise sur une banquette, immobile, sans une parole, pendant que, reste debout, les mains derriere le dos, il se promenait a pas lents devant elle. Mais, a chaque retour, leurs regards se rencontraient, et leur anxiete cachee passait alors, ainsi qu'une ombre, sur leurs faces muettes. Bien qu'il les eut combles de joie, le legs de la Croix-de-Maufras venait de raviver leurs craintes; car la famille du president, sa fille surtout, outree des donations etranges, si nombreuses qu'elles atteignaient la moitie de la fortune totale, parlait d'attaquer le testament; et madame de Lachesnaye, poussee par son mari, se montrait particulierement dure contre son ancienne amie Severine, qu'elle chargeait des soupcons les plus graves. D'autre part, la pensee d'une preuve, a laquelle Roubaud n'avait pas songe d'abord, le hantait maintenant d'une peur continue: la lettre qu'il avait fait ecrire a sa femme afin de decider Grandmorin a partir, cette lettre qu'on allait retrouver, si celui-ci ne l'avait pas detruite, et dont on pouvait reconnaitre l'ecriture. Heureusement, les jours passaient, rien ne s'etait encore produit, la lettre devait avoir ete dechiree. Chaque citation nouvelle, au cabinet du juge d'instruction, n'en demeurait pas moins, pour le menage, une cause de sueurs froides, sous leur correcte attitude d'heritiers et de temoins. Deux heures sonnerent. Jacques parut a son tour. Lui, arrivait de Paris. Tout de suite, Roubaud s'avanca, la main tendue, tres expansif. --Ah! vous aussi, on vous a derange... Hein! est-ce ennuyeux, cette triste affaire qui n'en finit pas! Jacques, en apercevant Severine, toujours assise, immobile, venait de s'arreter net. Depuis trois semaines, tous les deux jours, a chacun de ses voyages au Havre, le sous-chef le comblait de prevenances. Meme, une fois, il avait du accepter a dejeuner. Et, pres de la jeune femme, il s'etait senti fremir de son frisson, dans un trouble croissant. Allait-il donc la vouloir aussi, celle-la? Son coeur battait, ses mains brulaient, a voir seulement la ligne blanche de son cou, autour de l'echancrure du corsage. Aussi etait-il desormais fermement resolu a la fuir. --Et, reprit Roubaud, que dit-on de l'affaire, a Paris? Rien de nouveau, n'est-ce pas? Voyez-vous, on ne sait rien, on ne saura jamais rien... Venez donc dire bonjour a ma femme. Il l'entraina, il fallut que Jacques s'approchat, saluat Severine, genee, souriante de son air d'enfant peureux. Il s'efforcait de causer de choses indifferentes, sous les regards du mari et de la femme qui ne le quittaient pas, comme s'ils avaient tache de lire, au-dela meme de sa pensee, dans les songeries vagues ou lui-meme hesitait a descendre. Pourquoi etait-il si froid? pourquoi semblait-il chercher a les eviter? Est-ce que ses souvenirs se reveillaient, est-ce que c'etait pour les confronter avec lui qu'on les avait rappeles? Cet unique temoin qu'ils redoutaient, ils auraient voulu le conquerir, se l'attacher par des liens d'une fraternite si etroite, qu'il ne trouvat plus le courage de parler contre eux. Ce fut le sous-chef, torture, qui revint a l'affaire. --Alors, vous ne vous doutez pas pour quelle raison on nous cite? Hein! peut-etre y a-t-il du nouveau? Jacques eut un geste d'indifference. --Un bruit circulait tout a l'heure, a la gare, lorsque je suis arrive. On parlait d'une arrestation. Les Roubaud s'etonnerent, tres agites, tres perplexes. Comment, une arrestation? personne ne leur en avait souffle mot! Une arrestation faite, ou une arrestation a faire? Ils l'accablaient de questions, mais il n'en savait pas davantage. A ce moment, dans le couloir, un bruit de pas eveilla l'attention de Severine. --Voici Berthe et son mari, murmura-t-elle. C'etaient, en effet, les Lachesnaye. Ils passerent tres raides devant les Roubaud, la jeune femme n'eut pas meme un regard pour son ancienne camarade. Et un huissier les introduisit tout de suite dans le cabinet du juge d'instruction. --Ah bien! Il faut nous armer de patience, dit Roubaud. Nous sommes la pour deux bonnes heures... Asseyez-vous donc! Lui-meme venait de se placer a gauche de Severine, et de la main il invitait Jacques a se mettre de l'autre cote, pres d'elle. Celui-ci resta debout un instant encore. Puis, comme elle le regardait de son air doux et craintif, il se laissa aller sur la banquette. Elle etait tres frele entre eux, il la sentait d'une tendresse soumise; et la tiedeur legere qui emanait de cette femme, pendant leur longue attente, l'engourdissait lentement, tout entier. Dans le cabinet de M. Denizet, les interrogatoires allaient commencer. Deja l'instruction avait fourni la matiere d'un dossier enorme, plusieurs liasses de papiers, revetues de chemises bleues. On s'etait efforce de suivre la victime depuis son depart de Paris. M. Vandorpe, le chef de gare, avait depose sur le depart de l'express de six heures trente, la voiture 293 ajoutee au dernier moment, les quelques paroles echangees avec Roubaud, monte dans son compartiment un peu avant l'arrivee du president Grandmorin, enfin l'installation de celui-ci dans son coupe, ou il etait certainement seul. Puis, le conducteur du train, Henri Dauvergne, interroge sur ce qui s'etait passe a Rouen, pendant l'arret de dix minutes, n'avait pu rien affirmer. Il avait vu les Roubaud causant, devant le coupe, et il croyait bien qu'ils etaient retournes dans leur compartiment, dont un surveillant aurait referme la portiere; mais cela restait vague, au milieu des poussees de la foule et des demi-tenebres de la gare. Quant a se prononcer si un homme, le fameux assassin introuvable, avait pu se jeter dans le coupe, au moment de la mise en marche, il croyait l'aventure peu vraisemblable, tout en en admettant la possibilite; car elle s'etait, a sa connaissance, deja produite deux fois. D'autres employes du personnel de Rouen, questionnes aussi sur les memes points, au lieu d'apporter quelque lumiere, n'avaient guere qu'embrouille les choses, par leurs reponses contradictoires. Cependant, un fait prouve, c'etait la poignee de main donnee par Roubaud, de l'interieur du wagon, au chef de gare de Barentin, monte sur le marchepied: ce chef de gare, M. Bessiere, l'avait formellement reconnu comme exact, et il avait ajoute que son collegue etait seul avec sa femme, qui, couchee a demi, paraissait dormir tranquillement. D'autre part, on etait alle jusqu'a rechercher les voyageurs, partis de Paris dans le meme compartiment que les Roubaud. La grosse dame et le gros monsieur, arrives tard, a la derniere minute, des bourgeois de Petit-Couronne, avaient declare que, s'etant assoupis tout de suite, ils ne pouvaient rien dire; et quant a la femme noire, muette en son coin, elle s'etait dissipee comme une ombre, il avait ete absolument impossible de la retrouver. Enfin, c'etait d'autres temoins encore, le fretin, ceux qui avaient servi a etablir l'identite des voyageurs descendus ce soir-la a Barentin, l'homme devant s'etre arrete la: on avait compte les billets, on etait arrive a connaitre tous les voyageurs, sauf un, justement un grand gaillard, la tete enveloppee d'un mouchoir bleu, que les uns disaient vetu d'un paletot et les autres d'une blouse. Rien que sur cet homme, disparu, evanoui ainsi qu'un reve, il y avait au dossier trois cent dix pieces, d'une confusion telle, que chaque temoignage y etait dementi par un autre. Et le dossier se compliquait encore des pieces judiciaires: le proces-verbal de constat redige par le greffier que le procureur imperial et le juge d'instruction avaient emmene sur le theatre du crime, toute une volumineuse description de l'endroit de la voie ferree ou la victime gisait, de la position du corps, du costume, des objets trouves dans les poches, ayant permis d'etablir l'identite; le proces-verbal du medecin, amene egalement, une piece ou, en termes scientifiques, etait longuement decrite la plaie de la gorge, l'unique plaie, une affreuse entaille faite avec un instrument tranchant, un couteau sans doute; d'autres proces-verbaux encore, d'autres documents sur le transport du cadavre a l'hopital de Rouen, sur le temps qu'il y etait reste, avant que sa decomposition remarquablement prompte eut force l'autorite a le rendre a la famille. Mais, de ce nouvel amas de paperasses, demeuraient seulement deux ou trois points importants. D'abord, dans les poches, on n'avait retrouve ni la montre, ni un petit portefeuille, ou devaient etre dix billets de mille francs, somme due par le president Grandmorin a sa soeur, madame Bonnehon, et que celle-ci attendait. Il aurait donc semble que le crime avait eu le vol pour mobile, si d'autre part une bague, ornee d'un gros brillant, n'etait restee au doigt. De la encore toute une serie d'hypotheses. On n'avait malheureusement pas les numeros des billets de banque; mais la montre etait connue, une montre tres forte, a remontoir, portant sur le boitier les deux initiales entrelacees du president et dans l'interieur un chiffre de fabrication, le numero 2516. Enfin, l'arme, le couteau dont l'assassin s'etait servi, avait donne lieu a des recherches considerables, le long de la voie, parmi les broussailles environnantes, partout ou il aurait pu etre jete; mais elles etaient demeurees inutiles, l'assassin devait avoir cache le couteau, dans le meme trou que les billets et la montre. On avait seulement ramasse, a une centaine de metres avant la station de Barentin, la couverture de voyage de la victime, abandonnee la, comme un objet compromettant; et elle figurait parmi les pieces a conviction. Lorsque les Lachesnaye entrerent, M. Denizet, debout devant son bureau, relisait un des premiers interrogatoires, que son greffier venait de chercher dans le dossier. C'etait un homme petit et assez fort, entierement rase, grisonnant deja. Les joues epaisses, le menton carre, le nez large, avaient une immobilite bleme, qu'augmentaient encore les paupieres lourdes, retombant a demi sur de gros yeux clairs. Mais toute la sagacite, toute l'adresse qu'il croyait avoir, s'etaient refugiees dans la bouche, une de ces bouches de comedien jouant leurs sentiments a la ville, d'une mobilite extreme, et qui s'amincissait, dans les minutes ou il devenait tres fin. La finesse le perdait le plus souvent, il etait trop perspicace, il rusait trop avec la verite simple et bonne, d'apres un ideal de metier, s'etant fait de sa fonction un type d'anatomiste moral, doue de seconde vue, extremement spirituel. D'ailleurs, il n'etait pas non plus un sot. Tout de suite, il se montra aimable pour madame de Lachesnaye, car il y avait encore en lui un magistrat mondain, frequentant la societe de Rouen et des environs. --Madame, veuillez vous asseoir. Et il avanca lui-meme un siege a la jeune femme, une blonde chetive, l'air desagreable et laide, dans ses vetements de deuil. Mais il fut simplement poli, de mine un peu rogue meme, pour M. de Lachesnaye, blond lui aussi et malingre; car ce petit homme, conseiller a la cour des l'age de trente-six ans, decore, grace a l'influence de son beau-pere et aux services que son pere, egalement magistrat, avait rendus autrefois dans les commissions mixtes, representait a ses yeux la magistrature de faveur, la magistrature riche, les mediocres qui s'installaient, certains d'un chemin rapide par leur parente et leur fortune; tandis que lui, pauvre, sans protection, se trouvait reduit a tendre l'eternelle echine du solliciteur, sous la pierre sans cesse retombante de l'avancement. Aussi n'etait-il pas fache de lui faire sentir, dans ce cabinet, sa toute-puissance, l'absolu pouvoir qu'il avait sur la liberte de tous, au point de changer d'un mot un temoin en prevenu, et de proceder a son arrestation immediate, si la fantaisie l'en prenait. --Madame, continua-t-il, vous me pardonnerez d'avoir encore a vous torturer avec cette douloureuse histoire. Je sais que vous souhaitez aussi vivement que nous de voir la clarte se faire et le coupable expier son crime. D'un signe, il prevint le greffier, un grand garcon jaune, a la figure osseuse, et l'interrogatoire commenca. Mais, des les premieres questions posees a sa femme, M. de Lachesnaye, qui s'etait assis, voyant qu'on ne l'en priait pas, s'efforca de se substituer a elle. Il en vint a exhaler toute son amertume contre le testament de son beau-pere. Comprenait-on cela? des legs si nombreux, si importants, qu'ils atteignaient presque la moitie de la fortune, une fortune de trois millions sept cent mille francs! Et a des personnes qu'on ne connaissait pas pour la plupart, a des femmes de toutes les classes! Il y avait jusqu'a une petite marchande de violettes, installee sous une porte de la rue du Rocher. C'etait inacceptable, il attendait que l'instruction criminelle fut finie, pour voir s'il n'y aurait pas moyen de faire casser ce testament immoral. Pendant qu'il se desolait ainsi, les dents serrees, montrant le sot qu'il etait, le provincial a passions tetues, enfonce dans l'avarice, M. Denizet le regardait de ses gros yeux clairs, a demi caches, et sa bouche fine exprimait un dedain jaloux, pour cet impuissant que deux millions ne satisfaisaient pas, et qu'il verrait sans doute un jour sous la pourpre supreme, grace a tout cet argent. --Je crois, monsieur, que vous auriez tort, dit-il enfin. Le testament ne pourrait etre attaque que si le total des legs depassait la moitie de la fortune, et ce n'est pas le cas. Puis, se tournant vers son greffier: --Dites donc, Laurent, vous n'ecrivez pas tout ceci, je pense. D'un faible sourire, celui-ci le rassura, en homme qui savait comprendre. --Mais, enfin, reprit M. de Lachesnaye plus aigrement, on ne s'imagine pas, j'espere, que je vais laisser la Croix-de-Maufras a ces Roubaud. Un cadeau pareil a la fille d'un domestique! Et pourquoi, a quel titre? Puis, s'il est prouve qu'ils ont trempe dans le crime... M. Denizet revint a l'affaire. --Vraiment, le croyez-vous? --Dame! s'ils avaient connaissance du testament, leur interet a la mort de notre pauvre pere est demontre... Remarquez, en outre, qu'ils ont ete les derniers a causer avec lui... Enfin, tout cela semble bien louche. Impatiente, derange dans sa nouvelle hypothese, le juge se tourna vers Berthe. --Et vous madame, pensez-vous votre ancienne amie capable d'un tel crime? Avant de repondre, elle regarda son mari. En quelques mois de menage, leur mauvaise grace, leur secheresse a tous deux s'etaient communiquees et exagerees. Ils se gataient ensemble, c'etait lui qui l'avait jetee sur Severine, au point que, pour ravoir la maison, elle l'aurait fait arreter sur l'heure --Mon Dieu! monsieur, finit-elle par dire, la personne dont vous parlez avait de tres mauvais instincts, etant petite. --Quoi donc? l'accusez-vous de s'etre mal conduite a Doinville? --Oh! non, monsieur, mon pere ne l'aurait pas gardee. Dans ce cri, se revoltait la pruderie de la bourgeoise honnete, qui n'aurait jamais une faute a se reprocher, et qui mettait sa gloire a etre une des vertus les plus incontestables de Rouen, saluee et recue partout. --Seulement, continua-t-elle, quand il y a des habitudes de legerete et de dissipation... Enfin, monsieur, bien des choses que je n'aurais pas crues possibles, me paraissent certaines aujourd'hui. De nouveau, M. Denizet eut un mouvement d'impatience. Il n'etait plus du tout sur cette piste, et quiconque y demeurait devenait son adversaire, lui semblait s'attaquer a la surete de son intelligence. --Voyons, pourtant, il faut raisonner, s'ecria-t-il. Des gens comme les Roubaud ne tuent pas un homme comme votre pere, pour heriter plus vite; ou, tout au moins, il y aurait des indices de leur hate, je trouverais ailleurs des traces de cette aprete a posseder et a jouir. Non, le mobile ne suffit point, il faudrait en decouvrir un autre, et il n'y a rien, vous n'apportez rien vous-memes... Puis, retablissez les faits, ne constatez-vous pas des impossibilites materielles? Personne n'a vu les Roubaud monter dans le coupe, un employe croit meme pouvoir affirmer qu'ils sont retournes dans leur compartiment. Et, puisqu'ils y etaient pour sur a Barentin, il serait necessaire d'admettre un va-et-vient de leur wagon a celui du president, dont les separaient trois autres voitures, cela pendant les quelques minutes du trajet, lorsque le train etait lance a toute vitesse. Est-ce vraisemblable? j'ai questionne des mecaniciens, des conducteurs. Tous m'ont dit qu'une grande habitude seule pouvait donner assez de sang-froid et d'energie... La femme n'en aurait pas ete en tout cas, le mari se serait risque sans elle; et pour quoi faire, pour tuer un protecteur qui venait de les tirer d'un embarras grave? Non, non, decidement! l'hypothese ne tient pas debout, il faut chercher ailleurs... Ah! un homme qui serait monte a Rouen et descendu a la premiere station, qui aurait recemment prononce des menaces de mort contre la victime... Dans sa passion, il arrivait a son systeme nouveau, il allait trop en dire, lorsque la porte, en s'entrouvrant, laissa passer la tete de l'huissier. Mais, avant que celui-ci eut prononce un mot, une main gantee acheva d'ouvrir la porte toute grande; et une dame blonde entra, vetue d'un deuil tres elegant, encore belle a cinquante ans passes, d'une beaute opulente et forte de deesse vieillie. --C'est moi, mon cher juge. Je suis en retard, et vous m'excuserez, n'est-ce pas? Les chemins sont impraticables, les trois lieues de Doinville a Rouen en faisaient bien six aujourd'hui. Galamment, M. Denizet s'etait leve. --Votre sante est bonne, madame, depuis dimanche dernier? --Tres bonne... Et vous, mon cher juge, vous etes-vous remis de la peur que mon cocher vous a faite? Ce garcon m'a raconte qu'il avait failli verser en vous ramenant, a deux kilometres a peine du chateau. --Oh! une simple secousse, je ne m'en souvenais deja plus... Asseyez-vous donc, et comme je le disais tout a l'heure a madame de Lachesnaye, pardonnez-moi de reveiller votre douleur, avec cette epouvantable affaire. --Mon Dieu! puisqu'il le faut... Bonjour, Berthe! bonjour, Lachesnaye! C'etait madame Bonnehon, la soeur de la victime. Elle avait embrasse sa niece et serre la main du mari. Veuve, depuis l'age de trente ans, d'un manufacturier qui lui avait apporte une grosse fortune, deja fort riche par elle-meme, ayant eu dans le partage avec son frere le domaine de Doinville, elle avait mene une existence aimable, toute pleine, disait-on, de coups de coeur, mais si correcte et si franche d'apparence, qu'elle etait restee l'arbitre de la societe rouennaise. Par occasion et par gout, elle avait aime dans la magistrature, recevant au chateau, depuis vingt-cinq ans, le monde judiciaire, tout ce monde du Palais que ses voitures amenaient de Rouen et y ramenaient, dans une continuelle fete. Aujourd'hui, elle n'etait point calmee encore, on lui pretait une tendresse maternelle pour un jeune substitut, le fils d'un conseiller a la cour, M. Chaumette: elle travaillait a l'avancement du fils, elle comblait le pere d'invitations et de prevenances. Et elle avait garde aussi un bon ami des temps anciens, un conseiller egalement, un celibataire, M. Desbazeilles, la gloire litteraire de la cour de Rouen, dont on citait des sonnets finement tournes. Pendant des annees, il avait eu sa chambre a Doinville. Maintenant, bien qu'il eut depasse la soixantaine, il y venait diner toujours, en vieux camarade, auquel ses rhumatismes ne permettaient plus que le souvenir. Elle conservait ainsi sa royaute par sa bonne grace, malgre la vieillesse menacante, et personne ne songeait a la lui disputer, elle n'avait senti une rivale que pendant le dernier hiver, chez madame Leboucq, la femme d'un conseiller encore, une grande brune de trente-quatre ans, vraiment tres bien, ou la magistrature commencait a aller beaucoup. Cela, dans son enjouement habituel, lui donnait une pointe de melancolie. --Alors, madame, si vous le permettez, reprit M. Denizet, je vais vous poser quelques questions. L'interrogatoire des Lachesnaye etait termine, mais il ne les congediait pas: son cabinet si morne, si froid, tournait au salon mondain. Le greffier, flegmatique, se prepara de nouveau a ecrire. --Un temoin a parle d'une depeche que votre frere aurait recue, l'appelant tout de suite a Doinville... Nous n'avons pas trouve trace de cette depeche. Lui auriez-vous ecrit, vous, madame? Madame Bonnehon, tres a l'aise, souriante, se mit a repondre sur le ton d'une amicale causerie. --Je n'ai pas ecrit a mon frere, je l'attendais, je savais qu'il devait venir, mais sans qu'une date fut fixee. D'habitude, il tombait de la sorte, et presque toujours par un train de nuit. Comme il habitait un pavillon isole dans le parc, ouvrant sur une ruelle deserte, nous ne l'entendions meme pas arriver. Il louait a Barentin une voiture, il ne se montrait que le lendemain, fort tard parfois dans la journee, ainsi qu'un voisin en visite, installe chez lui depuis longtemps... Si, cette fois-la, je l'attendais, c'etait qu'il devait m'apporter une somme de dix mille francs, un reglement de compte entre nous. Il avait certainement les dix mille francs sur lui. C'est pourquoi j'ai toujours cru qu'on l'avait tue pour le voler, simplement. Le juge laissa regner un court silence; puis, la regardant en face: --Qu'est-ce que vous pensez de madame Roubaud et de son mari? Elle eut un vif mouvement de protestation. --Ah! non, mon cher monsieur Denizet, vous n'allez pas encore vous egarer sur le compte de ces braves gens... Severine etait une bonne petite fille, tres douce, tres docile meme, et delicieuse avec ca, ce qui ne gate rien. Je pense, puisque vous tenez a ce que je le repete, qu'elle et son mari sont incapables d'une mauvaise action. Il l'approuvait de la tete, il triomphait, en jetant un coup d'oeil vers madame de Lachesnaye. Celle-ci, piquee, se permit d'intervenir. --Ma tante, je vous trouve bien facile. Alors, madame Bonnehon se soulagea, avec son franc-parler ordinaire. --Laisse donc, Berthe, nous ne nous entendrons jamais la-dessus. Elle etait gaie, elle aimait a rire, et elle avait bien raison... Je sais parfaitement ce que ton mari et toi vous pensez. Mais, en verite, il faut que l'interet vous trouble la tete, pour que vous vous etonniez si fort de ce legs de la Croix-de-Maufras, fait par ton pere a la bonne Severine... Il l'avait elevee, il l'avait dotee, il etait tout naturel qu'il la mit sur son testament. Ne la considerait-il pas un peu comme sa fille, voyons!... Ah! ma chere, l'argent compte pour si peu de chose dans le bonheur! Elle, en effet, ayant toujours ete tres riche, se montrait d'un desinteressement absolu. Meme, par un raffinement de belle femme adoree, elle affectait de mettre l'unique raison de vivre dans la beaute et dans l'amour. --C'est Roubaud qui a parle de la depeche, fit remarquer sechement M. de Lachesnaye. S'il n'y a pas eu de depeche, le president n'a pas pu lui dire qu'il en avait recu une. Pourquoi Roubaud a-t-il menti? --Mais, s'ecria M. Denizet, se passionnant, le president peut tres bien avoir invente cette depeche, pour expliquer son depart subit aux Roubaud. Selon leur propre temoignage, il ne devait partir que le lendemain; et, comme il se trouvait dans le meme train qu'eux, il avait besoin d'une raison quelconque, s'il ne voulait pas leur apprendre la raison vraie, que nous ignorons tous, d'ailleurs... Cela n'a pas d'importance, cela ne mene a rien. Un nouveau silence se fit. Quand le juge continua, il etait tres calme, il se montra plein de precautions. --A present, madame, j'aborde un sujet particulierement delicat, et je vous prie d'excuser la nature de mes questions. Personne plus que moi ne respecte la memoire de votre frere... Des bruits couraient, n'est-ce pas? on lui donnait des maitresses. Madame Bonnehon s'etait remise a sourire, avec son infinie tolerance. --Oh! cher monsieur, a son age!... Mon frere a ete veuf de bonne heure, je ne me suis jamais cru le droit de trouver mauvais ce que lui-meme trouvait bon. Il a donc vecu a sa guise, sans que je me mele en rien de son existence. Ce que je sais, c'est qu'il gardait son rang, et qu'il est reste jusqu'au bout un homme du meilleur monde. Berthe, suffoquee que, devant elle, on parlat des maitresses de son pere, avait baisse les yeux; pendant que son mari, aussi gene qu'elle, etait alle se planter devant la fenetre, tournant le dos. --Pardonnez-moi, si j'insiste, dit M. Denizet. N'y a-t-il pas eu une histoire, avec une jeune femme de chambre, chez vous? --Ah! oui, Louisette... Mais, cher monsieur, c'etait une petite vicieuse qui, a quatorze ans, avait des rapports avec un repris de justice. On a voulu exploiter sa mort contre mon frere. C'est une indignite, je vais vous raconter ca. Sans doute elle etait de bonne foi. Bien qu'elle sut a quoi s'en tenir sur les moeurs du president, et que sa mort tragique ne l'eut pas surprise, elle sentait le besoin de defendre la haute situation de la famille. D'ailleurs, dans cette malheureuse histoire de Louisette, si elle le croyait tres capable d'avoir voulu la petite, elle etait convaincue egalement de la debauche precoce de celle-ci. --Imaginez-vous une gamine, oh! si petite, si delicate, blonde et rose comme un petit ange, et douce avec ca, d'une douceur de sainte nitouche a lui donner le bon Dieu sans confession... Eh bien, elle n'avait pas quatorze ans qu'elle etait la bonne amie d'une sorte de brute, un carrier du nom de Cabuche, qui venait de faire cinq ans de prison, pour avoir tue un homme dans un cabaret. Ce garcon vivait a l'etat sauvage, sur la lisiere de la foret de Becourt, ou son pere, mort de chagrin, lui avait laisse une masure faite de troncs d'arbres et de terre. Il s'entetait a y exploiter un coin des carrieres abandonnees, qui autrefois, je crois bien, ont fourni la moitie des pierres dont Rouen est bati. Et c'etait au fond de ce terrier que la petite allait retrouver son loup-garou, dont tout le pays avait une si grosse peur, qu'il vivait absolument seul, comme un pestifere. Souvent, on les rencontrait ensemble, rodant par les bois, se tenant par la main, elle si mignonne, lui enorme et bestial. Enfin, une debauche a ne pas croire... Naturellement, je n'ai connu ces choses que plus tard. J'avais pris Louisette chez moi presque par charite, pour faire une bonne oeuvre. Sa famille, ces Misard, que je savais pauvres, s'etaient bien gardes de me dire qu'ils avaient roue de coups l'enfant, sans pouvoir l'empecher de courir chez son Cabuche, des qu'une porte restait ouverte... Et c'est alors que l'accident est arrive. Mon frere, a Doinville, n'avait pas de serviteurs a lui. Louisette et une autre femme faisaient le menage du pavillon ecarte qu'il occupait. Un matin qu'elle s'y etait rendue seule, elle disparut. Pour moi, elle premeditait sa fuite depuis longtemps, peut-etre son amant l'attendait-il et l'avait-il emmenee... Mais l'epouvantable, ce fut que, cinq jours apres, le bruit de la mort de Louisette courait, avec des details sur un viol, tente par mon frere, dans des circonstances si monstrueuses, que l'enfant, affolee, etait allee chez Cabuche, disait-on, mourir d'une fievre cerebrale. Que s'etait-il passe? tant de versions ont circule, qu'il est difficile de le dire. Je crois pour ma part que Louisette, morte reellement d'une mauvaise fievre, car un medecin l'a constate, a succombe a quelque imprudence, des nuits a la belle etoile, des vagabondages dans les marais... N'est-ce pas? mon cher monsieur, vous ne voyez pas mon frere supplicier cette gamine. C'est odieux, c'est impossible. Pendant ce recit, M. Denizet avait ecoute attentivement, sans approuver ni desapprouver. Et madame Bonnehon eut un leger embarras a finir; puis, se decidant: --Mon Dieu! je ne dis point que mon frere n'ait pas voulu plaisanter avec elle. Il aimait la jeunesse, il etait tres gai, sous son apparence rigide. Enfin, mettons qu'il l'ait embrassee. Sur ce mot, il y eut une revolte pudique des Lachesnaye. --Oh! ma tante, ma tante! Mais elle haussa les epaules: pourquoi mentir a la justice? --Il l'a embrassee, chatouillee peut-etre. Il n'y a pas de crime la-dedans... Et ce qui me fait admettre cela, c'est que l'invention ne vient pas du carrier. Louisette doit etre la menteuse, la vicieuse qui a grossi les choses pour se faire peut-etre garder par son amant, de facon que celui-ci, une brute, je vous l'ai dit, a fini de bonne foi par s'imaginer qu'on lui avait tue sa maitresse... Il etait reellement fou de rage, il repetait dans tous les cabarets que, si le president lui tombait sous les mains, il le saignerait comme un cochon... Le juge, silencieux jusque-la, l'interrompit vivement. --Il a dit cela, des temoins pourront-ils l'affirmer? --Oh! cher monsieur, vous en trouverez tant que vous voudrez... Enfin, une bien triste affaire, nous avons eu beaucoup d'ennuis. Heureusement que la situation de mon frere le mettait au-dessus de tout soupcon. Madame Bonnehon venait de comprendre quelle piste nouvelle suivait M. Denizet; et elle en etait assez inquiete, elle prefera ne pas s'engager davantage, en le questionnant a son tour. Il s'etait leve, il dit qu'il ne voulait pas abuser plus longtemps de la douloureuse complaisance de la famille. Sur son ordre, le greffier lut les interrogatoires, avant de les faire signer aux temoins. Ils etaient d'une correction parfaite, ces interrogatoires, si bien epluches des mots inutiles et compromettants, que Mme Bonnehon, la plume a la main, eut un coup d'oeil de surprise bienveillante sur ce Laurent, bleme, osseux, qu'elle n'avait pas regarde encore. Puis, comme le juge l'accompagnait, ainsi que son neveu et sa niece, jusqu'a la porte, elle lui serra les mains. --A bientot, n'est-ce pas? Vous savez qu'on vous attend toujours a Doinville... Et merci, vous etes un de mes derniers fideles. Son sourire s'etait voile de melancolie, tandis que sa niece, seche, sortie la premiere, n'avait eu qu'une legere salutation. Quand il fut seul, M. Denizet respira une minute. Il s'etait arrete, debout, reflechissant. Pour lui, l'affaire devenait claire, il y avait eu certainement violence de la part de Grandmorin, dont la reputation etait connue. Cela rendait l'instruction delicate, il se promettait de redoubler de prudence, jusqu'a ce que les avis qu'il attendait du ministere fussent arrives. Mais il n'en triomphait pas moins. Enfin, il tenait le coupable. Lorsqu'il eut repris sa place, devant le bureau, il sonna l'huissier. --Faites entrer le sieur Jacques Lantier. Sur la banquette du couloir, les Roubaud attendaient toujours, avec leurs visages fermes, comme ensommeilles de patience, qu'un tic nerveux, parfois, remuait. Et la voix de l'huissier, appelant Jacques, sembla les reveiller, dans un leger tressaillement. Ils le suivirent de leurs yeux elargis, ils le regarderent disparaitre chez le juge. Puis, ils retomberent a leur attente, palis encore, silencieux. Toute cette affaire, depuis trois semaines, hantait Jacques d'un malaise, comme si elle avait pu finir par tourner contre lui. Cela etait deraisonnable, car il n'avait rien a se reprocher, pas meme d'avoir garde le silence; et, pourtant, il n'entrait chez le juge qu'avec le petit frisson du coupable, qui craint de voir son crime decouvert; et il se defendait contre les questions, il se surveillait, de peur d'en trop dire. Lui aussi aurait pu tuer: cela ne se lisait-il pas dans ses yeux? Rien ne lui etait plus desagreable que ces citations en justice, il en eprouvait une sorte de colere, ayant hate, disait-il, qu'on ne le tourmentat plus, avec des histoires qui ne le regardaient pas. D'ailleurs, ce jour-la, M. Denizet n'insista que sur le signalement de l'assassin. Jacques, etant l'unique temoin qui eut entrevu ce dernier, pouvait seul donner des renseignements precis. Mais il ne sortait pas de sa premiere deposition, il repetait que la scene du meurtre etait restee pour lui la vision d'une seconde a peine, une image si rapide, qu'elle demeurait comme sans forme, abstraite, dans son souvenir. Ce n'etait qu'un homme en egorgeant un autre, et rien de plus. Pendant une demi-heure, le juge, avec une obstination lente, le harcela, lui posa la meme question sous tous les sens imaginables: etait-il grand, etait-il petit? avait-il de la barbe, avait-il des cheveux longs ou courts? quelle sorte de vetements portait-il? a quelle classe paraissait-il appartenir? Et Jacques, trouble, ne faisait toujours que des reponses vagues. --Enfin, demanda brusquement M. Denizet en le regardant dans les yeux, si on vous le montrait, le reconnaitriez-vous? Il eut un leger battement de paupieres, envahi d'une angoisse sous ce regard qui fouillait son crane. Sa conscience s'interrogea tout haut. --Le reconnaitre... oui... peut-etre. Mais deja son etrange peur d'une complicite inconsciente le rejetait dans son systeme evasif. --Non, pourtant, je ne pense pas, jamais je n'oserais affirmer. Songez donc! une vitesse de quatre-vingts kilometres a l'heure! D'un geste de decouragement, le juge allait le faire passer dans la piece voisine, pour le garder a sa disposition, lorsqu'il se ravisa. --Restez, asseyez-vous. Et, sonnant de nouveau l'huissier: --Introduisez monsieur et madame Roubaud. Des la porte, en apercevant Jacques, leurs yeux se ternirent d'un vacillement d'inquietude. Avait-il parle? le gardait-on pour le confronter avec eux? Toute leur assurance s'en allait, de le sentir la; et ce fut la voix un peu sourde qu'ils repondirent d'abord. Mais le juge avait simplement repris leur premier interrogatoire, ils n'eurent qu'a repeter les memes phrases, presque identiques, pendant qu'il les ecoutait, la tete basse, sans meme les regarder. Puis, tout d'un coup, il se tourna vers Severine. --Madame, vous avez dit au commissaire de surveillance, dont j'ai la le proces-verbal, que, pour vous, un homme etait monte a Rouen, dans le coupe, comme le train se mettait en marche. Elle resta saisie. Pourquoi rappelait-il cela? etait-ce un piege? allait-il, en rapprochant ses declarations, la faire se dementir elle-meme? Aussi, d'un coup d'oeil, consulta-t-elle son mari, qui intervint prudemment. --Je ne crois pas, monsieur, que ma femme se soit montree si affirmative. --Pardon... Comme vous emettiez la possibilite du fait, madame a dit: <>... Eh bien, madame, je desire savoir si vous aviez des motifs particuliers pour parler ainsi. Elle acheva de se troubler, convaincue que, si elle ne se mefiait pas, il allait, de reponse en reponse, la mener a des aveux. Pourtant, elle ne pouvait garder le silence. --Oh! non, monsieur, aucun motif... J'ai du dire ca a titre de simple raisonnement, parce qu'en effet il est difficile de s'expliquer les choses d'une autre facon. --Alors, vous n'avez pas vu l'homme, vous ne pouvez rien nous apprendre sur lui? --Non, non, monsieur, rien! M. Denizet sembla abandonner ce point de l'instruction. Mais il y revint tout de suite avec Roubaud. --Et vous, comment se fait-il que vous n'ayez pas vu l'homme, s'il est reellement monte, car il resulte de votre deposition meme que vous causiez encore avec la victime, lorsqu'on a siffle le depart? Cette insistance finissait par terrifier le sous-chef de gare, dans l'anxiete ou il etait de savoir quel parti il devait prendre, lacher l'invention de l'homme, ou s'y enteter. Si l'on avait des preuves contre lui, l'hypothese de l'assassin inconnu n'etait guere soutenable et pouvait meme aggraver son cas. Il attendait de comprendre, il repondit par des explications confuses, longuement. --Il est vraiment facheux, reprit M. Denizet, que vos souvenirs soient restes si peu clairs, car vous nous aideriez a mettre fin aux soupcons qui se sont egares sur diverses personnes. Cela parut si direct a Roubaud, qu'il eprouva un irresistible besoin de s'innocenter. Il se vit decouvert, son parti fut pris tout de suite. --Il y a la un tel cas de conscience! On hesite, vous comprenez, rien n'est plus naturel. Quand je vous avouerais que je crois bien l'avoir vu, l'homme... Le juge eut un geste de triomphe, croyant devoir ce commencement de franchise a son habilete. Il disait connaitre par experience l'etrange peine que certains temoins ont a confesser ce qu'ils savent; et, ceux-la, il se flattait de les accoucher malgre eux. --Parlez donc... Comment est-il? petit, grand, de votre taille a peu pres? --Oh! non, non, beaucoup plus grand... Du moins, j'en ai eu la sensation, car c'est une simple sensation, un individu que je suis presque sur d'avoir frole, en courant pour retourner a mon wagon. --Attendez, dit M. Denizet. Et, se tournant vers Jacques, il lui demanda: --L'homme que vous avez entrevu, le couteau au poing, etait-il plus grand que monsieur Roubaud? Le mecanicien qui s'impatientait, car il commencait a craindre de ne pouvoir prendre le train de cinq heures, leva les yeux, examina Roubaud; et il semblait ne jamais l'avoir regarde, il s'etonnait de le trouver court, puissant, avec un profil singulier, vu ailleurs, reve peut-etre. --Non, murmura-t-il, pas plus grand, a peu pres de la meme taille. Mais le sous-chef de gare protestait avec vivacite. --Oh! beaucoup plus grand, de toute la tete au moins. Jacques restait les yeux largement ouverts sur lui; et, sous ce regard, ou il lisait une surprise croissante, il s'agitait, comme pour echapper a sa propre ressemblance; tandis que sa femme, elle aussi, suivait, glacee, le travail sourd de memoire, exprime par le visage du jeune homme. Clairement, celui-ci s'etait etonne d'abord de certaines analogies entre Roubaud et l'assassin; ensuite, il venait d'avoir la certitude brusque que Roubaud etait l'assassin, ainsi que le bruit en avait couru; puis, maintenant, il semblait tout a l'emotion de cette decouverte, la face beante, sans qu'il fut possible de savoir ce qu'il allait faire, sans qu'il le sut lui-meme. S'il parlait, le menage etait perdu. Les yeux de Roubaud avaient rencontre les siens, tous deux se regardaient jusqu'a l'ame. Il y eut un silence. --Alors, vous n'etes pas d'accord, reprit M. Denizet. Si vous l'avez vu plus petit, vous, c'est sans doute qu'il etait courbe, dans la lutte avec sa victime. Lui aussi regardait les deux hommes. Il n'avait pas songe a utiliser ainsi cette confrontation; mais, par instinct de metier, il sentit, a cette minute, que la verite passait dans l'air. Sa confiance en la piste Cabuche en fut meme ebranlee. Est-ce que les Lachesnaye auraient eu raison? est-ce que les coupables, contre toute vraisemblance, seraient cet employe honnete et sa jeune femme, si douce? --L'homme avait-il sa barbe entiere, comme vous? demanda-t-il a Roubaud. Ce dernier eut la force de repondre, sans que sa voix tremblat: --Sa barbe entiere, non, non! Pas de barbe du tout, je crois. Jacques comprit que la meme question allait lui etre posee. Que dirait-il? car il aurait bien jure, lui, que l'homme portait toute sa barbe. En somme, ces gens ne l'interessaient point, pourquoi ne pas dire la verite? Mais, comme il detournait ses yeux du mari, il rencontra le regard de la femme; et il lut, dans ce regard, une supplication si ardente, un don si entier de toute la personne, qu'il en fut bouleverse. Son frisson ancien le reprenait: l'aimait-il donc, etait-ce donc celle-la qu'il pourrait aimer, comme on aime d'amour, sans un monstrueux desir de destruction? Et, a ce moment, par un singulier contrecoup de son trouble, il lui sembla que sa memoire s'obscurcissait, il ne retrouvait plus l'assassin dans Roubaud. La vision redevenait vague, un doute le prenait, a ce point qu'il se serait mortellement repenti d'avoir parle. M. Denizet posait la question: --L'homme avait-il sa barbe entiere, comme monsieur Roubaud? Et il repondit de bonne foi: --Monsieur, en verite, je ne puis pas dire. Encore un coup, cela a ete trop rapide. Je ne sais rien, je ne veux rien affirmer. Mais M. Denizet s'enteta, car il desirait en finir avec le soupcon sur le sous-chef. Il poussa celui-ci, il poussa le mecanicien, arriva a obtenir du premier un signalement complet de l'assassin, grand, fort, sans barbe, vetu d'une blouse, en tout le contraire de son propre signalement; tandis qu'il ne tirait plus du second que des monosyllabes evasifs, qui donnaient de la force aux affirmations de l'autre. Et le juge en revenait a sa conviction premiere: il etait sur la bonne piste, le portrait que le temoin faisait de l'assassin se trouvait etre si exact, que chaque trait nouveau ajoutait a la certitude. C'etait ce menage, soupconne injustement, qui, par sa deposition accablante, ferait tomber la tete du coupable. --Entrez la, dit-il aux Roubaud et a Jacques, en les faisant passer dans la piece voisine, quand ils eurent signe leurs interrogatoires. Attendez que je vous appelle. Immediatement, il donna l'ordre qu'on amenat le prisonnier; et il etait si heureux, qu'il poussa, avec son greffier, la belle humeur jusqu'a dire: --Laurent, nous le tenons. Mais la porte s'etait ouverte, deux gendarmes avaient paru, conduisant un grand garcon de vingt-cinq a trente ans. Ils se retirerent sur un signe du juge, et Cabuche resta seul au milieu du cabinet, ahuri, avec un herissement fauve de bete traquee. C'etait un gaillard, au cou puissant, aux poings enormes, blond, tres blanc de peau, la barbe rare, a peine un duvet dore qui frisait, soyeux. La face massive, le front bas disaient la violence de l'etre borne, tout a la sensation immediate; mais il y avait comme un besoin de soumission tendre, dans la bouche large et dans le nez carre de bon chien. Saisi brutalement au fond de son trou, de grand matin, arrache a sa foret, exaspere des accusations qu'il ne comprenait pas, il avait deja, avec son effarement et sa blouse dechiree, l'air louche du prevenu, cet air de bandit sournois que la prison donne au plus honnete homme. La nuit tombait, la piece etait noire, et il se renfoncait dans l'ombre, lorsque l'huissier apporta une grosse lampe, au globe nu, dont la vive lumiere lui eclaira le visage. Alors, decouvert, il demeura immobile. Tout de suite, M. Denizet avait fixe sur lui ses gros yeux clairs, aux paupieres lourdes. Et il ne parlait pas, c'etait l'engagement muet, l'essai premier de sa puissance, avant la guerre de sauvage, guerre de ruses, de pieges, de tortures morales. Cet homme etait le coupable, tout devenait licite contre lui, il n'avait plus que le droit d'avouer son crime. L'interrogatoire commenca, tres lent. --Savez-vous de quel crime vous etes accuse? Cabuche, la voix empatee de colere impuissante, grogna: --On ne me l'a pas dit, mais je m'en doute bien. On en a assez cause! --Vous connaissiez monsieur Grandmorin? --Oui, oui, je le connaissais, trop! --Une fille Louisette, votre maitresse, est entree, comme femme de chambre, chez madame Bonnehon. Un sursaut de rage emporta le carrier. Dans la colere, il voyait rouge. --Nom de Dieu! ceux qui disent ca sont de sacres menteurs. Louisette n'etait pas ma maitresse. Curieusement, le juge l'avait regarde se facher. Et, faisant faire un crochet a l'interrogatoire: --Vous etes tres violent, vous avez ete condamne a cinq ans de prison pour avoir tue un homme, dans une querelle. Cabuche baissa la tete. C'etait sa honte, cette condamnation. Il murmura: --Il avait tape le premier... Je n'ai fait que quatre ans, on m'a gracie d'un an. --Alors, reprit M. Denizet, vous pretendez que la fille Louisette n'etait pas votre maitresse? De nouveau, il serra les poings. Puis, d'une voix basse, entrecoupee: --Comprenez donc, elle etait gamine, pas quatorze ans encore, quand je suis revenu de la-bas... Alors, tout le monde me fuyait, on m'aurait jete des pierres. Et elle, dans la foret, ou je la rencontrais toujours, elle s'approchait, elle causait, elle etait gentille, oh! gentille... Nous sommes donc devenus amis comme ca. Nous nous tenions par la main, en nous promenant. C'etait si bon, si bon, dans ce temps-la!... Bien sur qu'elle grandissait et que je songeais a elle. Je ne peux pas dire le contraire, j'etais comme un fou, tant je l'aimais. Elle m'aimait tres fort aussi, et ca aurait fini par arriver, ce que vous dites, quand on l'a separee de moi, en la mettant a Doinville, chez cette dame... Puis, un soir, en rentrant de la carriere, je l'ai trouvee devant ma porte, a moitie folle, si abimee, qu'elle brulait de fievre. Elle n'avait pas ose rentrer chez ses parents, elle venait mourir chez moi... Ah! nom de Dieu, le cochon! j'aurais du courir le saigner tout de suite! Le juge pincait ses levres fines, etonne de l'accent sincere de cet homme. Decidement, il fallait jouer serre, il avait affaire a plus forte partie qu'il n'avait cru. --Oui, je sais l'histoire epouvantable que vous et cette fille avez inventee. Remarquez seulement que toute la vie de monsieur Grandmorin le mettait au-dessus de vos accusations. Eperdu, les yeux ronds, les mains tremblantes, le carrier begayait: --Quoi? qu'est-ce que nous avons invente?... C'est les autres qui mentent, et c'est nous qu'on accuse de menteries! --Mais oui, ne faites pas l'innocent... J'ai deja interroge Misard, l'homme qui a epouse la mere de votre maitresse. Je le confronterai avec vous, s'il est necessaire. Vous verrez ce qu'il pense de votre histoire, lui... Et prenez bien garde a vos reponses. Nous avons des temoins, nous savons tout, vous feriez mieux de dire la verite. C'etait son ordinaire tactique d'intimidation, meme lorsqu'il ne savait rien et qu'il n'avait pas de temoins. --Ainsi nierez-vous que, publiquement, vous avez crie partout que vous saigneriez monsieur Grandmorin? --Ah! ca, oui, je l'ai dit. Et je le disais de bon coeur, allez! car la main me demangeait bougrement! Une surprise arreta net M. Denizet, qui s'attendait a un systeme de complete denegation. Comment! le prevenu avouait ses menaces. Quelle ruse cela cachait-il? Craignant d'etre alle trop vite en besogne, il se recueillit un instant, puis le devisagea, en lui posant cette question brusque: --Qu'avez-vous fait pendant la nuit du 14 au 15 fevrier? --Je me suis couche a la nuit, vers six heures... J'etais un peu souffrant, et mon cousin Louis m'a meme rendu le service de conduire une charge de pierres a Doinville. --Oui, on a vu votre cousin, avec la voiture, traverser la voie, au passage a niveau. Mais votre cousin, interroge, n'a pu repondre qu'une chose: c'est que vous l'avez quitte vers midi et qu'il ne vous a plus revu... Prouvez-moi que vous etiez couche a six heures. --Voyons, c'est bete, je ne peux pas prouver ca. J'habite une maison toute seule, a la lisiere de la foret... J'y etais, je le dis, et c'est tout. Alors, M. Denizet se decida a frapper le grand coup de l'affirmation qui s'impose. Sa face s'immobilisait dans une tension de volonte, tandis que sa bouche jouait la scene. --Je vais vous le dire, moi, ce que vous avez fait, le 14 fevrier au soir... A trois heures, vous avez pris, a Barentin, le train pour Rouen, dans un but que l'instruction n'a pu encore etablir. Vous deviez revenir par le train de Paris qui s'arrete a Rouen a neuf heures trois; et vous etiez sur le quai, au milieu de la foule, lorsque vous avez apercu monsieur Grandmorin, dans son coupe. Remarquez que j'admets tres bien qu'il n'y a pas eu guet-apens, que l'idee du crime vous est venue seulement alors... Vous etes monte grace a la bousculade, vous avez attendu d'etre sous le tunnel de Malaunay; mais vous avez mal calcule le temps, car le train sortait du tunnel, lorsque vous avez fait le coup... Et vous avez jete le cadavre, et vous etes descendu a Barentin, apres vous etre debarrasse aussi de la couverture de voyage... Voila ce que vous avez fait. Il epiait les moindres ondes sur la face rose de Cabuche, et il s'irrita, lorsque celui-ci, tres attentif d'abord, finit par eclater d'un bon rire. --Qu'est-ce que vous racontez la?... Si j'avais fait le coup, je le dirais. Puis, tranquillement: --Je ne l'ai pas fait, mais j'aurais du le faire. Nom de Dieu! oui, je le regrette. Et M. Denizet ne put en tirer autre chose. Vainement, il reprit ses questions, revint dix fois sur les memes points, par des tactiques differentes. Non! toujours non! ce n'etait pas lui. Il haussait les epaules, trouvait ca bete. En l'arretant, on avait fouille la masure, sans decouvrir ni l'arme, ni les dix billets de banque, ni la montre; mais on avait saisi un pantalon tache de quelques gouttelettes de sang, preuve accablante. De nouveau, il s'etait mis a rire: encore une belle histoire, un lapin, pris au collet, qui lui avait saigne sur les jambes! Et, dans son idee fixe du crime, c'etait le juge qui perdait pied, par trop de finesse professionnelle, compliquant, allant au-dela de la verite simple. Cet homme borne, incapable de lutter de ruse, d'une force invincible quand il disait non, toujours non, le jetait peu a peu hors de lui; car il ne l'admettait que coupable, chaque denegation nouvelle l'outrait davantage, comme un entetement dans la sauvagerie et le mensonge. Il le forcerait bien a se couper. --Alors, vous niez? --Bien sur, puisque ce n'est pas moi... Si c'etait moi, ah! j'en serais trop fier, je le dirais. D'un brusque mouvement, M. Denizet se leva, alla lui-meme ouvrir la porte de la petite piece voisine. Et, lorsqu'il eut rappele Jacques: --Reconnaissez-vous cet homme? --Je le connais, repondit le mecanicien surpris. Je l'ai vu autrefois, chez les Misard. --Non, non... Le reconnaissez-vous pour l'homme du wagon, l'assassin? Du coup, Jacques redevint circonspect. D'ailleurs, il ne le reconnaissait pas. L'autre lui avait semble plus court, plus noir. Il allait le declarer, lorsqu'il trouva que c'etait trop s'avancer encore. Et il resta evasif. --Je ne sais pas, je ne peux pas dire... Je vous assure, monsieur, que je ne peux pas dire. M. Denizet, sans attendre, appela les Roubaud a leur tour. Et il leur posa la question: --Reconnaissez-vous cet homme? Cabuche souriait toujours. Il ne s'etonna pas, il adressa un petit signe de tete a Severine, qu'il avait connue jeune fille, quand elle habitait la Croix-de-Maufras. Mais elle et son mari venaient d'avoir un saisissement, en le voyant la. Ils comprenaient: c'etait l'homme arrete dont leur avait parle Jacques, le prevenu qui avait motive leur nouvel interrogatoire. Et Roubaud etait stupefie, effraye de la ressemblance de ce garcon avec l'assassin imaginaire, dont il avait invente le signalement, le contraire du sien. Cela se trouvait etre purement fortuit, il en restait si trouble, qu'il hesitait a repondre. --Voyons, le reconnaissez-vous? --Mon Dieu! monsieur le juge, je vous le repete, c'a ete une sensation simplement, un individu qui m'a frole... Sans doute, celui-ci est grand comme l'autre, et il est blond, et il n'a pas de barbe... --Enfin, le reconnaissez-vous? Le sous-chef, oppresse, etait tout tremblant d'une sourde lutte interieure. L'instinct de la conservation l'emporta. --Je ne peux pas affirmer. Mais il y a de ca, beaucoup de ca, pour sur. Cette fois, Cabuche commenca a jurer. A la fin, on l'embetait, avec ces histoires. Puisque ce n'etait pas lui, il voulait partir. Et, sous le flot de sang qui lui montait au crane, il tapa des poings, il devint si terrible, que les gendarmes, rappeles, l'emmenerent. Mais, en face de cette violence, de ce saut de la bete attaquee qui se jette en avant, M Denizet triomphait. Maintenant, sa conviction etait faite, et il le laissa voir. --Avez-vous remarque ses yeux? Moi, c'est aux yeux que je les reconnais... Ah! son compte est bon, il est a nous! Les Roubaud, immobiles, se regarderent. Alors, quoi? c'etait fini, ils etaient sauves, puisque la justice tenait le coupable. Ils restaient un peu etourdis, la conscience douloureuse, du role que les faits venaient de les forcer a jouer. Mais une joie les inondait, emportait leurs scrupules, et ils souriaient a Jacques, ils attendaient, alleges, ayant soif de grand air, que le juge les congediat tous les trois, lorsque l'huissier apporta une lettre a ce dernier. Vivement, M. Denizet s'etait remis a son bureau, pour la lire avec attention, oubliant les trois temoins. C'etait la lettre du ministere, les avis qu'il aurait du avoir la patience d'attendre, avant de pousser de nouveau l'instruction. Et ce qu'il lisait devait rabattre de son triomphe, car son visage peu a peu se glacait, reprenait sa morne immobilite. A un moment, il leva la tete, jeta un coup d'oeil oblique sur les Roubaud, comme si leur souvenir lui fut revenu, a une des phrases. Ceux-ci, perdant leur courte joie, retombes a leur malaise, se sentaient repris. Pourquoi donc les avait-il regardes? Avait-on, a Paris, retrouve les trois lignes d'ecriture, ce billet maladroit dont la peur les hantait? Severine connaissait bien M. Camy-Lamotte, pour l'avoir souvent vu chez le president, et elle savait qu'il etait charge de mettre en ordre les papiers du mort. Un regret cuisant torturait Roubaud, celui de ne s'etre pas avise d'envoyer a Paris sa femme, qui aurait fait des visites utiles, qui se serait tout au moins assure la protection du secretaire general, dans le cas ou la Compagnie, ennuyee des mauvais bruits, songerait a le destituer. Et tous deux ne quittaient plus du regard le juge, sentant leur inquietude croitre a mesure qu'ils le voyaient s'assombrir, visiblement deconcerte par cette lettre, qui derangeait toute sa bonne besogne de la journee. Enfin, M. Denizet lacha la lettre, et il demeura un moment absorbe, les yeux ouverts sur les Roubaud et sur Jacques. Puis, se resignant, se parlant haut a lui-meme: --Eh bien! on verra, on reprendra tout ca... Vous pouvez vous retirer. Mais, comme les trois sortaient, il ne put resister au besoin de savoir, d'eclaircir le point grave qui detruisait son nouveau systeme, bien qu'on lui recommandat de ne plus rien faire, sans une entente prealable. --Non, vous, restez un instant, j'ai encore une question a vous poser. Dans le couloir, les Roubaud s'arreterent. Les portes etaient ouvertes, et ils ne pouvaient partir: quelque chose les retenait la, l'angoisse de ce qui se passait dans le cabinet du juge, l'impossibilite physique de s'en aller, tant qu'ils n'apprendraient pas de Jacques la question qu'on lui posait encore. Ils revinrent, ils pietinerent, les jambes cassees. Et ils se retrouverent cote a cote sur la banquette, ou ils avaient attendu des heures deja, ils s'y alourdirent, silencieux. Lorsque le mecanicien reparut, Roubaud se leva, peniblement. --Nous vous attendions, nous retournerons a la gare ensemble... Eh bien? Mais Jacques detournait la tete, embarrasse, comme s'il voulait eviter le regard de Severine, fixe sur lui. --Il ne sait plus, il patauge, dit-il enfin. Voila, maintenant, qu'il m'a demande s'ils n'etaient pas deux a faire le coup. Et, comme j'ai parle, au Havre, d'une masse noire pesant sur les jambes du vieux, il m'a questionne la-dessus... Lui semble croire que ce n'etait que la couverture. Alors, il a envoye chercher la couverture, et il a fallu me prononcer... Mon Dieu! oui, c'etait la couverture, peut-etre. Les Roubaud fremissaient. On etait sur leur trace, un mot de ce garcon pouvait les perdre. Il savait surement, il finirait par causer. Et tous trois, la femme entre les deux hommes, quittaient en silence le Palais de justice, lorsque le sous-chef reprit, dans la rue: --A propos, camarade, ma femme va etre forcee d'aller passer un jour a Paris, pour des affaires. Vous serez bien gentil de la piloter, si elle a besoin de quelqu'un. V A onze heures quinze, l'heure precise, le poste du pont de l'Europe signala, des deux sons de trompe reglementaires, l'express du Havre, qui debouchait du tunnel des Batignolles; et bientot les plaques tournantes furent secouees, le train entra en gare avec un bref coup de sifflet, grincant sur les freins, fumant, ruisselant, trempe par une pluie battante dont le deluge ne cessait pas depuis Rouen. Les hommes d'equipe n'avaient pas encore tourne les loquets des portieres, qu'une d'elles s'ouvrit et que Severine sauta vivement sur le quai, avant l'arret. Son wagon se trouvait en queue, elle dut se hater pour arriver a la machine, au milieu du flot brusque des voyageurs, descendus des compartiments, dans un embarras d'enfants et de paquets. Jacques etait la, debout sur la plate-forme, attendant pour rentrer au depot; tandis que Pecqueux, avec un linge, essuyait des cuivres. --Alors, c'est entendu, dit-elle, haussee sur la pointe des pieds. Je serai rue Cardinet a trois heures, et vous aurez l'obligeance de me presenter a votre chef, pour que je le remercie. C'etait le pretexte imagine par Roubaud, un remerciement au chef du depot des Batignolles, a la suite d'un vague service rendu. De cette facon, elle se trouverait confiee a la bonne amitie du mecanicien, elle pourrait resserrer les liens davantage, agir sur lui. Mais Jacques, noir de charbon, trempe d'eau, epuise d'avoir lutte contre la pluie et le vent, la regardait de ses yeux durs, sans repondre. Il n'avait pu refuser au mari, en partant du Havre; et cette idee de se trouver seul avec elle, le bouleversait, car il sentait bien qu'il la desirait maintenant. --N'est-ce pas? reprit-elle souriante, avec son doux regard caressant, malgre la surprise et la petite repugnance qu'elle eprouvait a le trouver si sale, reconnaissable a peine, n'est-ce pas? je compte sur vous. Comme elle s'etait haussee encore, appuyant sa main gantee sur une poignee de fer, Pecqueux, obligeamment, la prevint. --Prenez garde, vous allez vous salir. Alors, Jacques dut repondre. Il le fit d'un ton bourru. --Oui, rue Cardinet... A moins que cette sacree pluie n'acheve de me fondre. Quel chien de temps! Elle fut touchee de l'etat minable ou il etait, elle ajouta, comme s'il avait souffert uniquement pour elle: --Oh! etes-vous fait, et quand j'etais si bien, moi!... Vous savez que j'ai pense a vous, ca me desesperait, ce deluge... moi qui etais si contente, a l'idee que vous m'ameniez ce matin, et que vous me remmeneriez ce soir, par l'express! Mais cette familiarite gentille, si tendre, ne semblait que le troubler davantage. Il parut soulage, quand une voix cria: <> D'une main prompte, il tira la tige du sifflet, tandis que le chauffeur, du geste, ecartait la jeune femme. --A trois heures! --Oui, a trois heures! Et, pendant que la machine se remettait en marche, Severine quitta le quai, la derniere. Dehors, dans la rue d'Amsterdam, comme elle allait ouvrir son parapluie, elle fut contente de voir qu'il ne pleuvait plus. Elle descendit jusqu'a la place du Havre, se consulta un instant, decida enfin qu'elle ferait mieux de dejeuner tout de suite. Il etait onze heures vingt-cinq, elle entra dans un bouillon, au coin de la rue Saint-Lazare, ou elle commanda des oeufs sur le plat et une cotelette. Puis, tout en mangeant tres lentement, elle retomba dans les reflexions qui la hantaient depuis des semaines, la face pale et brouillee, n'ayant plus son docile sourire de seduction. C'etait la veille, deux jours apres leur interrogatoire a Rouen, que Roubaud, jugeant dangereux d'attendre, avait resolu de l'envoyer faire une visite a M. Camy-Lamotte, non pas au ministere, mais chez lui, rue du Rocher, ou il occupait un hotel, voisin justement de l'hotel Grandmorin. Elle savait qu'elle l'y trouverait a une heure, et elle ne se pressait pas, elle preparait ce qu'elle dirait, tachait de prevoir ce qu'il repondrait, pour ne se troubler de rien. La veille, une nouvelle cause d'inquietude venait de hater son voyage: ils avaient appris, par les commerages de la gare, que madame Lebleu et Philomene racontaient partout comme quoi la Compagnie allait renvoyer Roubaud, juge compromettant; et le pis etait que M. Dabadie, directement interroge, n'avait pas dit non, ce qui donnait beaucoup de poids a la nouvelle. Il devenait des lors urgent qu'elle courut a Paris plaider leur cause et surtout demander la protection du puissant personnage, comme autrefois celle du president. Mais, sous cette demande, qui servirait tout au moins a expliquer la visite, il y avait un motif plus imperieux, un besoin cuisant et insatiable de savoir, ce besoin qui pousse le criminel a se livrer plutot que d'ignorer. L'incertitude les tuait, maintenant qu'ils se sentaient decouverts, depuis que Jacques leur avait dit le soupcon ou l'accusation semblait etre d'un second assassin. Ils s'epuisaient a des conjectures, la lettre trouvee, les faits retablis; ils s'attendaient d'heure en heure a des perquisitions, a une arrestation; et leur supplice s'aggravait tellement, les moindres faits autour d'eux prenaient des airs de si inquietante menace, qu'ils finissaient par preferer la catastrophe a ces continuelles alarmes. Avoir une certitude, et ne plus souffrir. Severine acheva sa cotelette, si absorbee, qu'elle se reveilla comme en sursaut, etonnee du lieu public ou elle se trouvait. Tout lui devenait amer, les morceaux ne passaient pas, et elle n'eut pas meme le coeur de prendre du cafe. Mais elle avait eu beau manger avec lenteur, il etait a peine midi un quart, lorsqu'elle sortit du restaurant. Encore trois quarts d'heure a tuer! Elle qui adorait Paris, qui aimait tant a en courir le pave, librement, les rares fois ou elle y venait, elle s'y sentait perdue, peureuse, dans une impatience d'en finir et de se cacher. Les trottoirs sechaient deja, un vent tiede achevait de balayer les nuages. Elle descendit la rue Tronchet, se trouva au marche aux fleurs de la Madeleine, un de ces marches de mars, si fleuris de primeveres et d'azalees, dans les jours pales de l'hiver finissant. Pendant une demi-heure, elle marcha au milieu de ce printemps hatif, reprise par des songeries vagues, pensant a Jacques comme a un ennemi, qu'elle devait desarmer. Il lui semblait que sa visite rue du Rocher etait faite, que tout allait bien de ce cote, qu'il lui restait seulement a obtenir le silence de ce garcon; et c'etait une entreprise compliquee, ou elle se perdait, la tete travaillee de plans romanesques. Mais cela etait sans fatigue, sans effroi, d'une douceur bercante. Puis, brusquement, elle vit l'heure, a l'horloge d'un kiosque: une heure dix. Sa course n'etait pas faite, elle retombait durement dans l'angoisse du reel, elle se hata de remonter vers la rue du Rocher. L'hotel de M. Camy-Lamotte se trouvait au coin de cette rue et de la rue de Naples; et Severine dut passer devant l'hotel Grandmorin, muet, vide, les persiennes closes. Elle leva les yeux, elle pressa le pas. Le souvenir de sa derniere visite lui etait revenu, cette grande maison se dressait, terrible. Et, comme, a quelque distance, elle se retournait d'un mouvement instinctif, regardant en arriere, ainsi qu'une personne poursuivie par la voix haute d'une foule, elle apercut, sur le trottoir d'en face, le juge d'instruction de Rouen, M. Denizet, qui montait aussi la rue. Elle en resta saisie. L'avait-il remarquee, jetant un coup d'oeil a la maison? Mais il marchait tranquillement, elle se laissa devancer, le suivit dans un grand trouble. Et, de nouveau, elle recut un coup au coeur, lorsqu'elle le vit sonner, au coin de la rue de Naples, chez M. Camy-Lamotte. Une terreur l'avait prise. Jamais elle n'oserait entrer, maintenant. Elle s'en retourna, enfila la rue d'Edimbourg, descendit jusqu'au pont de l'Europe. La seulement, elle se crut a l'abri. Et, ne sachant plus ou aller ni que faire, eperdue, elle se tint immobile contre une des balustrades, regardant au-dessous d'elle, a travers les charpentes metalliques, le vaste champ de la gare, ou des trains evoluaient continuellement. Elle les suivait de ses yeux effares, elle pensait que, surement, le juge etait la pour l'affaire, et que les deux hommes causaient d'elle, que son sort se decidait, a la minute meme. Alors, envahie d'un desespoir, l'envie la tourmenta, plutot que de retourner rue du Rocher, de se jeter tout de suite sous un train. Il en sortait justement un de la marquise des grandes lignes, qu'elle regardait venir, et qui passa sous elle, en soufflant jusqu'a sa face un tiede tourbillon de vapeur blanche. Puis, l'inutilite sotte de son voyage, l'angoisse affreuse qu'elle remporterait, si elle n'avait pas l'energie d'aller chercher une certitude, se presenterent a son esprit avec tant de force, qu'elle se donna cinq minutes pour retrouver son courage. Des machines sifflaient, elle en suivait une, petite, debranchant un train de banlieue; et, ses regards s'etant leves vers la gauche, elle reconnut, au-dessus de la cour des messageries, tout en haut de la maison de l'impasse d'Amsterdam, la fenetre de la mere Victoire, cette fenetre ou elle se revoyait accoudee avec son mari, avant l'abominable scene qui avait cause leur malheur. Cela evoqua le danger de sa situation, dans un elancement de souffrance si aigu, qu'elle se sentit prete soudain a tout affronter, pour en finir. Des sons de trompe, des grondements prolonges l'assourdissaient, tandis que d'epaisses fumees barraient l'horizon, envolees sur le grand ciel clair de Paris. Et elle reprit le chemin de la rue du Rocher, allant la comme on se suicide, precipitant sa marche, dans la crainte brusque de n'y plus trouver personne. Lorsque Severine eut tire le bouton du timbre, une nouvelle terreur la glaca. Mais, deja, un valet la faisait asseoir dans une antichambre, apres avoir pris son nom. Et, par les portes doucement entrebaillees, elle entendit tres distinctement la conversation vive de deux voix. Le silence etait retombe, profond, absolu. Elle ne distinguait plus que le battement sourd de ses tempes, elle se disait que le juge etait encore en conference, qu'on allait la faire attendre longtemps sans doute; et cette attente lui devenait intolerable. Puis, tout d'un coup, elle eut une surprise: le valet l'appelait et l'introduisait. Certainement, le juge n'etait pas sorti. Elle le devinait la, cache derriere une porte. C'etait un grand cabinet de travail, avec des meubles noirs, garni d'un tapis epais, de portieres lourdes, si severe et si clos, que pas un bruit du dehors n'y penetrait. Pourtant, il y avait des fleurs, des roses pales, dans une corbeille de bronze. Et cela indiquait comme une grace cachee, un gout de la vie aimable, derriere cette severite. Le maitre de la maison etait debout, tres correctement serre dans sa redingote, severe lui aussi, avec sa figure mince, que ses favoris grisonnants elargissaient un peu, mais d'une elegance d'ancien beau, reste svelte, d'une distinction que l'on sentait souriante, sous la raideur voulue de la tenue officielle. Dans le demi-jour de la piece, il avait l'air tres grand. Severine, en entrant, fut oppressee par l'air tiede, etouffe sous les tentures; et elle ne vit que M. Camy-Lamotte, qui la regardait s'approcher. Il ne fit pas un geste pour l'inviter a s'asseoir, il mit une affectation a ne pas ouvrir la bouche le premier, attendant qu'elle expliquat le motif de sa visite. Cela prolongea le silence; et, par l'effet d'une reaction violente, elle se trouva subitement maitresse d'elle-meme dans le peril, tres calme, tres prudente. --Monsieur, dit-elle, vous m'excuserez, si j'ai la hardiesse de venir me rappeler a votre bienveillance. Vous savez la perte irreparable que j'ai faite, et dans l'abandon ou je me trouve maintenant, j'ai ose songer a vous pour nous defendre, pour nous continuer un peu de la protection de votre ami, de mon protecteur si regrette. M. Camy-Lamotte ne put alors que la faire asseoir, d'un geste, car cela etait dit sur un ton parfait, sans exageration d'humilite ni de chagrin, avec un art inne de l'hypocrisie feminine. Mais il ne parlait toujours pas, il s'etait assis lui-meme, attendant encore. Elle continua, voyant qu'elle devait preciser. --Je me permets de rafraichir vos souvenirs, en vous rappelant que j'ai eu l'honneur de vous voir a Doinville. Ah! c'etait un heureux temps pour moi!... Aujourd'hui, les jours mauvais sont arrives, et je n'ai que vous, monsieur, je vous implore au nom de celui que nous avons perdu. Vous qui l'avez aime, achevez sa bonne oeuvre, remplacez-le aupres de moi. Il l'ecoutait, il la regardait, et tous ses soupcons etaient ebranles, tellement elle lui semblait naturelle, charmante dans ses regrets et dans ses supplications. Le billet decouvert par lui, au milieu des papiers de Grandmorin, ces deux lignes non signees, lui avait paru ne pouvoir etre que d'elle, dont il savait les complaisances pour le president; et, tout a l'heure, l'annonce seule de sa visite avait acheve de le convaincre. Il ne venait d'interrompre son entretien avec le juge que pour confirmer sa certitude. Mais comment la croire coupable, a la voir de la sorte, si paisible et si douce? Il voulut en avoir l'intelligence nette. Et, tout en gardant son air de severite: --Expliquez-vous, madame... Je me souviens parfaitement, je ne demande pas mieux que de vous etre utile, si rien ne s'y oppose. Alors, tres nettement, Severine conta comme quoi son mari etait menace d'une destitution. On le jalousait beaucoup, a cause de son merite et de la haute protection qui, jusque-la, l'avait couvert. Maintenant qu'on le croyait sans defense, on esperait triompher, on redoublait d'efforts. Elle ne nommait personne, du reste; elle parlait en termes mesures, malgre l'imminence du peril. Pour qu'elle se fut ainsi decidee a faire le voyage de Paris, il fallait qu'elle fut bien convaincue de la necessite d'agir au plus vite. Peut-etre le lendemain ne serait-il plus temps: c'etait immediatement qu'elle reclamait aide et secours. Tout cela avec une telle abondance de faits logiques et de bonnes raisons, qu'il semblait en verite impossible qu'elle se fut derangee dans un autre but. M. Camy-Lamotte etudiait jusqu'aux petits battements imperceptibles de ses levres; et il porta le premier coup: --Mais enfin pourquoi la Compagnie congedierait-elle votre mari? Elle n'a rien de grave a lui reprocher. Elle aussi ne le quittait pas du regard, epiant les moindres plis de son visage, se demandant s'il avait trouve la lettre; et, malgre l'innocence de la question, ce fut brusquement une conviction, chez elle, que la lettre etait la, dans un meuble de ce cabinet: il savait, car il lui tendait un piege, desirant voir si elle oserait parler des vraies raisons du renvoi. D'ailleurs, il avait trop accentue le ton, et elle s'etait sentie fouillee jusqu'a l'ame par ses yeux pales d'homme fatigue. Bravement, elle marcha au peril. --Mon Dieu! monsieur, c'est bien monstrueux, mais on nous a soupconnes d'avoir tue notre bienfaiteur, a cause de ce malheureux testament. Nous n'avons pas eu de peine a demontrer notre innocence. Seulement, il reste toujours quelque chose de ces accusations abominables, et la Compagnie craint sans doute le scandale. Il fut de nouveau surpris, demonte, par cette franchise, surtout par la sincerite de l'accent. En outre, l'ayant jugee, au premier coup d'oeil, d'une figure mediocre, il commencait a la trouver extremement seduisante, avec la soumission complaisante de ses yeux bleus, sous l'energie noire de sa chevelure. Et il songeait a son ami Grandmorin, saisi d'une jalouse admiration: comment diable ce gaillard-la, son aine de dix ans, avait-il eu jusqu'a sa mort des creatures pareilles, lorsque lui devait renoncer deja a ces joujoux, pour ne pas y perdre le reste de ses moelles? Elle etait vraiment tres charmante, tres fine, et il laissait percer le sourire de l'amateur aujourd'hui desinteresse, sous son grand air froid de fonctionnaire, ayant sur les bras une affaire si facheuse. Mais Severine, par une bravade de femme qui sent sa force, eut le tort d'ajouter: --Des gens comme nous ne tuent pas pour de l'argent. Il aurait fallu un autre motif, et il n'y en avait pas, de motif. Il la regarda, vit trembler les coins de sa bouche. C'etait elle. Des lors, sa conviction fut absolue. Et elle-meme comprit immediatement qu'elle s'etait livree, a la facon dont il avait cesse de sourire, le menton nerveusement pince. Elle en eprouva une defaillance, comme si tout son etre l'abandonnait. Pourtant, elle restait le buste droit sur sa chaise, elle entendait sa voix continuer a causer du meme ton egal, disant les mots qu'il fallait dire. La conversation se poursuivait, mais desormais ils n'avaient plus rien a s'apprendre; et, sous les paroles quelconques, tous deux ne parlaient plus que des choses qu'ils ne disaient point. Il avait la lettre, c'etait elle qui l'avait ecrite. Cela sortait meme de leurs silences. --Madame, reprit-il enfin, je ne refuse pas d'intervenir pres de la Compagnie, si vraiment vous etes digne d'interet. J'attends justement ce soir le chef de l'exploitation, pour une autre affaire... Seulement, j'aurais besoin de quelques notes. Tenez! ecrivez-moi le nom, l'age, les etats de service de votre mari, enfin tout ce qui peut me mettre au courant de votre situation. Et il poussa devant elle un petit gueridon, en cessant de la regarder, pour ne point l'effrayer trop. Elle avait fremi: il voulait une page de son ecriture, afin de la comparer a la lettre. Un instant, elle chercha desesperement un pretexte, resolue a ne pas ecrire. Puis, elle reflechit: a quoi bon? puisqu'il savait. On aurait toujours quelques lignes d'elle. Sans aucun trouble apparent, de l'air le plus simple du monde, elle ecrivit ce qu'il demandait; tandis que, debout derriere elle, il reconnaissait parfaitement l'ecriture, plus haute, moins tremblee que celle du billet. Et il finissait par la trouver tres brave, cette petite femme fluette; il souriait de nouveau, maintenant qu'elle ne pouvait le voir, de son sourire d'homme que le charme seul touchait encore, dans son insouciance experimentee de toutes choses. Au fond, rien ne valait la fatigue d'etre juste. Il veillait uniquement au decor du regime qu'il servait. --Eh bien! madame, remettez-moi cela, je m'informerai, j'agirai pour le mieux. --Je vous suis tres reconnaissante, monsieur... Alors, vous obtiendrez le maintien de mon mari, je puis considerer l'affaire comme arrangee? --Ah! par exemple non! je ne m'engage a rien... Il faut que je voie, que je reflechisse. En effet, il etait hesitant, il ne savait quel parti il allait prendre a l'egard du menage. Et elle n'avait plus qu'une angoisse, depuis qu'elle se sentait a sa merci: cette hesitation, l'alternative d'etre sauvee ou perdue par lui, sans pouvoir deviner les raisons qui le decideraient. --Oh! monsieur, songez a notre tourment. Vous ne me laisserez pas partir, avant de m'avoir donne une certitude. --Mon Dieu! si, madame. Je n'y puis rien. Attendez. Il la poussait vers la porte. Elle s'en allait, desesperee, bouleversee, sur le point de tout avouer a voix haute, dans un besoin immediat de le forcer a dire nettement ce qu'il comptait faire d'eux. Pour rester une minute encore, esperant trouver un detour, elle s'ecria: --J'oubliais, je desirais vous demander un conseil, a propos de ce malheureux testament... Pensez-vous que nous devions refuser le legs? --La loi est pour vous, repondit-il prudemment. C'est chose d'appreciation et de circonstance. Elle etait sur le seuil, elle tenta un dernier effort. --Monsieur, je vous en supplie, ne me laissez pas partir ainsi, dites-moi si je dois esperer. D'un geste d'abandon, elle lui avait pris la main. Il se degagea. Mais elle le regardait avec de beaux yeux, si ardents de priere, qu'il en fut remue. --Eh bien! revenez a cinq heures. Peut-etre aurai-je quelque chose a vous dire. Elle partit, elle quitta l'hotel, plus angoissee encore qu'elle n'y etait venue. La situation s'etait precisee, et son sort demeurait en suspens, sous la menace d'une arrestation peut-etre immediate. Comment vivre jusqu'a cinq heures? La pensee de Jacques, qu'elle avait oublie, se reveilla en elle tout d'un coup: encore un qui pouvait la perdre, si on l'arretait! Bien qu'il fut a peine deux heures et demie, elle se hata de monter la rue du Rocher, vers la rue Cardinet. M. Camy-Lamotte, reste seul, s'etait arrete devant son bureau. Familier des Tuileries, ou sa fonction de secretaire general du ministere de la justice le faisait mander presque journellement, tout aussi puissant que le ministre, employe meme a des besognes plus intimes, il savait combien cette affaire Grandmorin irritait et inquietait, en haut lieu. Les journaux de l'opposition continuaient a mener une campagne bruyante, les uns accusant la police d'etre tellement occupee a la surveillance politique qu'elle n'avait plus le temps d'arreter les assassins, les autres fouillant la vie du president, donnant a entendre qu'il etait de la cour, ou regnait la plus basse debauche; et cette campagne devenait vraiment desastreuse, a mesure que les elections approchaient. Aussi avait-on exprime au secretaire general le desir formel d'en finir au plus vite, n'importe comment. Le ministre s'etant decharge sur lui de cette affaire delicate, il se trouvait etre l'unique maitre de la decision a prendre, sous sa responsabilite, il est vrai: ce qui meritait examen, car il ne doutait pas de payer pour tout le monde, s'il se montrait maladroit. Toujours songeur, M. Camy-Lamotte alla ouvrir la porte de la piece voisine, ou M. Denizet attendait. Et celui-ci, qui avait ecoute, s'ecria, en rentrant: --Je vous le disais bien, on a eu tort de soupconner ces gens-la... Cette femme ne songe evidemment qu'a sauver son mari d'un renvoi possible. Elle n'a pas eu une parole suspecte. Le secretaire general ne repondit pas tout de suite. Absorbe, ses regards sur le juge, dont la face lourde, aux minces levres, le frappait, il pensait maintenant a cette magistrature, qu'il avait en la main comme chef occulte du personnel, et il s'etonnait qu'elle fut encore si digne dans sa pauvrete, si intelligente dans son engourdissement professionnel. Mais celui-ci, vraiment, si fin qu'il se crut, avec ses yeux voiles d'epaisses paupieres, avait la passion tenace, quand il croyait tenir la verite. --Alors, reprit M. Camy-Lamotte, vous persistez a voir le coupable dans ce Cabuche? M. Denizet eut un sursaut d'etonnement. --Oh! certes!... Tout l'accable. Je vous ai enumere les preuves, elles sont, j'oserai dire, classiques, car pas une ne manque... J'ai bien cherche s'il y avait un complice, une femme dans le coupe, ainsi que vous me le faisiez entendre. Cela semblait s'accorder avec la deposition d'un mecanicien, un homme qui a entrevu la scene du meurtre; mais, habilement interroge par moi, cet homme n'a pas persiste dans sa declaration premiere, et il a meme reconnu la couverture de voyage, comme etant la masse noire dont il avait parle... oh! Oui, certes, Cabuche est le coupable, d'autant plus que, si nous ne l'avons pas, nous n'avons personne. Jusque-la, le secretaire general avait attendu, pour lui donner connaissance de la preuve ecrite qu'il possedait; et, maintenant que sa conviction etait faite, il se hatait moins encore d'etablir la verite. A quoi bon ruiner la piste fausse de l'instruction, si la vraie piste devait conduire a des embarras plus grands? Tout cela etait a examiner d'abord. --Mon Dieu! reprit-il avec son sourire d'homme fatigue, je veux bien admettre que vous soyez dans le vrai... Je vous ai seulement fait venir pour etudier avec vous certains points graves. Cette affaire est exceptionnelle, et la voici devenue toute politique: vous le sentez, n'est-ce pas? Nous allons donc nous trouver peut-etre forces d'agir en hommes de gouvernement... Voyons, en toute franchise, d'apres vos interrogatoires, cette fille, la maitresse de ce Cabuche, a ete violentee, hein? Le juge eut sa moue d'homme fin, tandis que ses yeux disparaissaient a demi derriere ses paupieres. --Dame! je crois que le president l'avait mise en un vilain etat, et cela ressortira surement du proces... Ajoutez que, si la defense est confiee a un avocat de l'opposition, on peut s'attendre a un deballage d'histoires facheuses, car ce ne sont pas ces histoires qui manquent, la-bas, dans notre pays. Ce Denizet n'etait pas si bete, quand il n'obeissait plus a la routine du metier, tronant dans l'absolu de sa perspicacite et de sa toute-puissance. Il avait compris pourquoi on le mandait, non au ministere de la justice, mais au domicile particulier du secretaire general. --Enfin, conclut-il, voyant que ce dernier ne bronchait pas, nous aurons une affaire assez malpropre. M. Camy-Lamotte se contenta de hocher la tete. Il etait en train de calculer les resultats de l'autre proces, celui des Roubaud. A coup sur, si le mari passait aux assises, il dirait tout, sa femme debauchee elle aussi, lorsqu'elle etait jeune fille, et l'adultere ensuite, et la rage jalouse qui devait l'avoir pousse au meurtre; sans compter qu'il ne s'agissait plus d'une domestique et d'un repris de justice, que cet employe, marie a cette jolie femme, allait mettre en cause tout un coin de la bourgeoisie et du monde des chemins de fer. Puis, savait-on jamais sur quoi l'on marchait, avec un homme comme le president? Peut-etre tomberait-on dans des abominations imprevues. Non, decidement, l'affaire des Roubaud, des vrais coupables, etait plus sale encore. C'etait chose resolue, il l'ecartait, absolument. A en retenir une, il aurait penche pour que l'on gardat l'affaire de l'innocent Cabuche. --Je me rends a votre systeme, dit-il enfin a M. Denizet. Il y a, en effet, de fortes presomptions contre le carrier, s'il avait a exercer une vengeance legitime... Mais que tout cela est triste, mon Dieu! et que de boue il faudrait remuer!... Je sais bien que la justice doit rester indifferente aux consequences, et que, planant au-dessus des interets... Il n'acheva pas, termina du geste, pendant que le juge, silencieux a son tour, attendait d'un air morne les ordres qu'il sentait venir. Du moment ou l'on acceptait sa verite a lui, cette creation de son intelligence, il etait pret a faire aux necessites gouvernementales le sacrifice de l'idee de justice. Mais le secretaire, malgre son habituelle adresse en ces sortes de transactions, se hata un peu, parla trop vite, en maitre obei. --Enfin, on desire un non-lieu... Arrangez les choses pour que l'affaire soit classee. --Pardon, monsieur, declara M. Denizet, je ne suis plus le maitre de l'affaire, elle depend de ma conscience. Tout de suite, M. Camy-Lamotte sourit, redevenant correct, avec cet air desabuse et poli qui semblait se moquer du monde. --Sans doute. Aussi est-ce a votre conscience que je m'adresse. Je vous laisse prendre la decision qu'elle vous dictera, certain que vous peserez equitablement le pour et le contre, en vue du triomphe des saines doctrines et de la morale publique... Vous savez, mieux que moi, qu'il est parfois heroique d'accepter un mal, si l'on ne veut pas tomber dans un pire... Enfin, on ne fait appel en vous qu'au bon citoyen, a l'honnete homme. Personne ne songe a peser sur votre independance, et c'est pourquoi je repete que vous etes le maitre absolu de l'affaire, comme du reste l'a voulu la loi. Jaloux de ce pouvoir illimite, surtout lorsqu'il etait pres d'en user mal, le juge accueillait chacune de ces phrases d'un hochement de tete satisfait. --D'ailleurs, continua l'autre, avec un redoublement de bonne grace dont l'exageration devenait ironique, nous savons a qui nous nous adressons. Voici longtemps que nous suivons vos efforts, et je puis me permettre de vous dire que nous vous appellerions des maintenant a Paris, s'il y avait une vacance. M. Denizet eut un mouvement. Quoi donc? s'il rendait le service demande, on n'allait pas combler sa grande ambition, son reve d'un siege a Paris. Mais, deja, M. Camy-Lamotte ajoutait, ayant compris: --Votre place y est marquee, c'est une question de temps... Seulement, puisque j'ai commence a etre indiscret, je suis heureux de vous annoncer que vous etes porte pour la croix, au 15 aout prochain. Un instant, le juge se consulta. Il aurait prefere l'avancement, car il calculait qu'il y avait au bout une augmentation d'environ cent soixante-six francs par mois; et, dans la misere decente ou il vivait, c'etait plus de bien-etre, sa garde-robe renouvelee, sa bonne Melanie mieux nourrie, moins acariatre. Mais la croix, pourtant, etait bonne a prendre. Puis, il avait une promesse. Et lui qui ne se serait pas vendu, nourri dans la tradition de cette magistrature honnete et mediocre, il cedait tout de suite a une simple esperance, a l'engagement vague que l'administration prenait de le favoriser. La fonction judiciaire n'etait plus qu'un metier comme un autre, et il trainait le boulet de l'avancement, en solliciteur affame, toujours pret a plier sous les ordres du pouvoir. --Je suis tres touche, murmura-t-il, veuillez le dire a monsieur le ministre. Il s'etait leve, sentant que, maintenant, tout ce qu'ils pourraient ajouter l'un et l'autre les generait. --Alors, conclut-il, les yeux eteints, la face morte, je vais achever mon enquete, en tenant compte de vos scrupules. Naturellement, si nous n'avons pas des faits absolus prouves contre Cabuche, il vaudra mieux ne pas risquer le scandale inutile d'un proces... On le relachera, on continuera de le surveiller. Le secretaire general, sur le seuil, acheva de se montrer tout a fait aimable. --Monsieur Denizet, nous nous en remettons completement a votre grand tact et a votre haute honnetete. Lorsqu'il se retrouva seul, M. Camy-Lamotte eut la curiosite, inutile maintenant d'ailleurs, de comparer la page ecrite par Severine, avec le billet sans signature, qu'il avait decouvert dans les papiers du president Grandmorin. La ressemblance etait complete. Il replia la lettre, la serra soigneusement, car, s'il n'en avait souffle mot au juge d'instruction, il jugeait qu'une arme pareille etait bonne a garder. Et, comme le profil de cette petite femme, si frele et si forte dans sa resistance nerveuse, s'evoquait devant lui, il eut son haussement d'epaules indulgent et railleur. Ah! ces creatures, quand elles veulent! Severine, a trois heures moins vingt, s'etait trouvee en avance, rue Cardinet, au rendez-vous qu'elle avait donne a Jacques. Il habitait la, tout en haut d'une grande maison, une etroite chambre, ou il ne montait guere que le soir pour se coucher; et encore decouchait-il deux fois par semaine, les deux nuits qu'il passait au Havre, entre l'express du soir et l'express du matin. Ce jour-la pourtant, trempe d'eau, brise de fatigue, il etait rentre se jeter sur son lit. De sorte que Severine l'aurait peut-etre attendu vainement, si la querelle d'un menage voisin, un mari qui assommait sa femme, hurlante, ne l'avait reveille. Il s'etait debarbouille et vetu de fort mechante humeur, l'ayant reconnue en bas, sur le trottoir, en regardant par la fenetre de sa mansarde. --Enfin, c'est vous! s'ecria-t-elle, quand elle le vit deboucher de la porte cochere. Je craignais d'avoir mal compris... Vous m'aviez bien dit au coin de la rue Saussure... Et, sans attendre sa reponse, levant les yeux sur la maison: --C'est donc la que vous demeurez? Il avait, sans le lui dire, fixe ainsi le rendez-vous devant sa porte, parce que le depot, ou ils devaient aller ensemble, se trouvait presque en face. Mais sa question le gena, il s'imagina qu'elle allait pousser la bonne camaraderie jusqu'a lui demander de voir sa chambre. Celle-ci etait si sommairement meublee et si en desordre, qu'il en avait honte. --Oh! je ne demeure pas, je perche, repondit-il. Depechons-nous, je crains que le chef ne soit deja sorti. En effet, lorsqu'ils se presenterent a la petite maison que ce dernier occupait, derriere le depot, dans l'enceinte de la gare, ils ne le trouverent pas; et, inutilement, ils allerent de hangar en hangar: partout on leur dit de revenir vers quatre heures et demie, s'ils voulaient etre certains de le rencontrer aux ateliers de reparation. --C'est bien, nous reviendrons, declara Severine. Puis, quand elle fut de nouveau dehors, seule en compagnie de Jacques: --Si vous etes libre, ca ne vous fait rien que je reste a attendre avec vous? Il ne pouvait refuser, et d'ailleurs, malgre l'inquietude sourde qu'elle lui causait, elle exercait sur lui un charme grandissant et si fort, que la maussaderie volontaire ou il s'etait promis de s'enfermer, s'en allait a ses doux regards. Celle-la, avec sa longue figure tendre et peureuse, devait aimer comme un chien fidele, qu'on n'a pas meme le courage de battre. --Sans doute, je ne vous quitte pas, repondit-il d'un ton moins brusque. Seulement, nous avons plus d'une heure a perdre... Voulez-vous entrer dans un cafe? Elle lui souriait, heureuse de le sentir enfin cordial. Vivement, elle se recria. --Oh! non, non, je ne veux pas m'enfermer... J'aime mieux marcher a votre bras, dans les rues, ou vous voudrez. Et elle lui prit le bras d'elle-meme, gentiment. Maintenant qu'il n'etait plus noir du voyage, elle le trouvait distingue, avec sa mise d'employe a l'aise, son air bourgeois, que relevait une sorte de fierte libre, l'habitude du grand air et du danger brave chaque jour. Jamais elle n'avait si bien remarque qu'il etait beau garcon, le visage rond et regulier, les moustaches tres brunes sur la peau blanche; et, seuls, ses yeux fuyants, ses yeux semes de points d'or, qui se detournaient d'elle, continuaient a la mettre en defiance. S'il evitait de la regarder en face, etait-ce donc qu'il ne voulait pas s'engager, rester maitre d'agir a sa guise, meme contre elle? Des ce moment, dans l'incertitude ou elle etait encore, reprise d'un frisson, chaque fois qu'elle songeait a ce cabinet de la rue du Rocher ou sa vie se decidait, elle n'eut plus qu'un but, sentir a elle, tout a elle, l'homme qui lui donnait le bras, obtenir que, lorsqu'elle levait la tete, il laissat ses yeux dans les siens, profondement. Alors, il lui appartiendrait. Elle ne l'aimait point, elle ne pensait pas meme a cela. Simplement, elle s'efforcait de faire de lui sa chose, pour n'avoir plus a le craindre. Quelques minutes, ils marcherent sans parler, dans le continuel flot de passants qui encombre ce quartier populeux. Parfois, ils etaient forces de descendre du trottoir; et ils traversaient la chaussee, au milieu des voitures. Puis, ils se trouverent devant le square des Batignolles, presque desert a cette epoque de l'annee. Le ciel pourtant, lave par le deluge du matin, etait d'un bleu tres doux; et, sous le tiede soleil de mars, les lilas bourgeonnaient. --Entrons-nous? demanda Severine. Tout ce monde m'etourdit. De lui-meme, Jacques allait entrer, inconscient du besoin de l'avoir plus a lui, loin de la foule. --La ou ailleurs, dit-il. Entrons. Lentement, ils continuerent de marcher le long des pelouses, entre les arbres sans feuilles. Quelques femmes promenaient des enfants au maillot, et il y avait des passants qui traversaient le jardin pour couper au plus court, hatant le pas. Ils enjamberent la riviere, monterent parmi les rochers; puis, ils revenaient, desoeuvres, lorsqu'ils passerent parmi des touffes de sapins, dont les feuillages persistants luisaient au soleil, d'un vert sombre. Et, un banc se trouvant la, dans ce coin solitaire, cache aux regards, ils s'assirent, sans meme se consulter cette fois, comme amenes a cette place par une entente. --Il fait beau tout de meme, aujourd'hui, dit-elle apres un silence. --Oui, repondit-il, le soleil a reparu. Mais leur pensee n'etait point a cela. Lui, qui fuyait les femmes, venait de songer aux evenements qui l'avaient rapproche de celle-ci. Elle etait la, elle le touchait, elle menacait d'envahir son existence, et il en eprouvait une continuelle surprise. Depuis le dernier interrogatoire, a Rouen, il n'en doutait plus, cette femme etait complice dans le meurtre de la Croix-de-Maufras. Comment? a la suite de quelles circonstances? poussee par quelle passion ou quel interet? il s'etait pose ces questions, sans pouvoir clairement les resoudre. Pourtant, il avait fini par arranger une histoire: le mari interesse, violent, ayant hate d'entrer en possession du legs; peut-etre la peur que le testament ne fut change a leur desavantage; peut-etre le calcul d'attacher sa femme a lui, par un lien sanglant. Et il s'en tenait a cette histoire, dont les coins obscurs l'attiraient, l'interessaient, sans qu'il cherchat a les eclaircir. L'idee que son devoir serait de tout dire a la justice, l'avait hante aussi. Meme c'etait cette idee qui le preoccupait, depuis qu'il se trouvait assis sur ce banc, pres d'elle, si pres, qu'il sentait contre sa hanche la tiedeur de la sienne. --En mars, reprit-il, c'est etonnant, de pouvoir ainsi rester dehors, comme en ete. --Oh! dit-elle, des que le soleil monte, ca se sent bien. Et, de son cote, elle reflechissait qu'il aurait fallu vraiment que ce garcon fut bete, pour ne pas les avoir devines coupables. Ils s'etaient trop jetes a sa tete, elle continuait a se serrer trop contre lui, en ce moment meme. Aussi, dans le silence coupe de paroles vides, suivait-elle les reflexions qu'il faisait. Leurs yeux s'etant rencontres, elle venait de lire qu'il en arrivait a se demander si ce n'etait pas elle qu'il avait vue, pesant de tout son poids sur les jambes de la victime, ainsi qu'une masse noire. Que faire, que dire, pour le lier d'un lien indestructible? --Ce matin, ajouta-t-elle, il faisait tres froid au Havre. --Sans compter, dit-il, toute l'eau que nous avons recue. Et, a cet instant, Severine eut une brusque inspiration. Elle ne raisonna pas, ne discuta pas: cela lui arrivait, comme une impulsion instinctive, des profondeurs obscures de son intelligence et de son coeur; car, si elle avait discute, elle n'aurait rien dit. Mais elle sentait que cela etait tres bien, et qu'en parlant, elle le conquerait. Doucement, elle lui prit la main, elle le regarda. Les touffes d'arbres verts les cachaient aux passants des rues voisines; ils n'entendaient qu'un lointain roulement de voitures, assourdi dans cette solitude ensoleillee du square; tandis que, seul, au detour de l'allee, un enfant etait la, jouant en silence a emplir de sable un petit seau, avec une pelle. Et, sans transition, de toute son ame, a demi-voix: --Vous me croyez coupable? Il fremit legerement, il arreta ses yeux dans les siens. Oui, repondit-il, de la meme voix basse et emue. Alors, elle serra sa main qu'elle avait gardee, d'une etreinte plus etroite; et elle ne continua pas tout de suite, elle sentait leur fievre se confondre. --Vous vous trompez, je ne suis pas coupable. Et elle disait cela, non pour le convaincre, lui, mais uniquement pour l'avertir qu'elle devait etre innocente, aux yeux des autres. C'etait l'aveu de la femme qui dit non, dans le desir que ce soit non, quand meme et toujours. --Je ne suis pas coupable... Vous ne me ferez plus la peine de croire que je suis coupable. Et elle etait tres heureuse, en voyant qu'il laissait ses yeux dans les siens, profondement. Sans doute, ce qu'elle venait de faire la, c'etait le don de sa personne; car elle se livrait, et plus tard, s'il la reclamait, elle ne pourrait se refuser. Mais le lien etait noue entre eux, indissoluble: elle le defiait bien de parler maintenant, il etait a elle comme elle etait a lui. L'aveu les avait unis. --Vous ne me ferez plus de peine, vous me croyez? --Oui, je vous crois, repondit-il en souriant. Pourquoi l'aurait-il forcee a causer brutalement de cette chose affreuse? Plus tard, elle lui conterait tout, si elle en eprouvait le besoin. Cette facon de se tranquilliser, en se confessant a lui, sans rien dire, le touchait beaucoup, ainsi qu'une marque d'infinie tendresse. Elle etait si confiante, si fragile, avec ses doux yeux de pervenche! elle lui apparaissait si femme, toute a l'homme, toujours prete a le subir, pour etre heureuse! Et, surtout, ce qui le ravissait, tandis que leurs mains restaient jointes et que leurs regards ne se quittaient plus, c'etait de ne pas retrouver en lui son malaise, cet effrayant frisson qui l'agitait, pres d'une femme, a l'idee de la possession. Les autres, il n'avait pu toucher a leur chair, sans eprouver le desir d'y mordre, dans une abominable faim d'egorgement. Pourrait-il donc l'aimer, celle-la, et ne point la tuer? --Vous savez bien que je suis votre ami et que vous n'avez rien a craindre de moi, murmura-t-il a son oreille. Je ne veux pas connaitre vos affaires, ce sera comme il vous plaira... Vous m'entendez? disposez entierement de ma personne. Il s'etait approche si pres de son visage, qu'il sentait son haleine chaude dans ses moustaches. Le matin encore, il en aurait tremble, sous la peur sauvage d'une crise. Que se passait-il, pour qu'il lui restat a peine un fremissement, avec la lassitude heureuse des convalescences? Cette idee qu'elle avait tue, devenue une certitude, la lui montrait differente, grandie, a part. Peut-etre bien n'avait-elle pas aide seulement, mais frappe. Il en fut convaincu, sans preuve aucune. Et, des lors, elle sembla lui etre sacree, en dehors de tout raisonnement, dans l'inconscience du desir effraye qu'elle lui inspirait. Tous les deux a present causaient avec gaiete, en couple de rencontre, chez qui l'amour commence. --Vous devriez me donner votre autre main, pour que je la rechauffe. --Oh! non, pas ici. On nous verrait. --Qui donc? puisque nous sommes seuls... Et d'ailleurs, il n'y aurait pas grand mal. Les enfants ne se font pas comme ca. --Je l'espere bien. Elle riait franchement, dans la joie d'etre sauvee. Elle ne l'aimait pas, ce garcon; elle croyait en etre bien sure; et si elle s'etait promise, elle revait deja au moyen de ne pas payer. Il avait l'air gentil, il ne la tourmenterait pas, tout s'arrangeait tres bien. --C'est entendu, nous sommes camarades, sans que les autres, ni meme mon mari, aient rien a y voir... Maintenant, lachez-moi la main, et ne me regardez plus comme ca, parce que vous allez vous user les yeux. Mais il gardait ses doigts delicats entre les siens. Tres bas, il begaya: --Vous savez que je vous aime. Vivement, elle s'etait degagee, d'une legere secousse. Et, debout devant le banc, ou il restait assis. --En voila une folie, par exemple! Soyez convenable, on vient. En effet, une nourrice arrivait, avec son poupon endormi entre ses bras. Puis, une jeune fille passa, tres affairee. Le soleil baissait, se noyait a l'horizon, dans des vapeurs violatres, et les rayons s'en allaient des pelouses, mourant en poussiere d'or, a la pointe verte des sapins. Il y eut comme un arret subit dans le roulement continu des voitures. On entendit sonner cinq heures, a une horloge voisine. --Ah! mon Dieu! s'ecria Severine, cinq heures, et j'ai rendez-vous rue du Rocher! Sa joie tombait, elle retrouvait l'angoisse de l'inconnu qui l'attendait, la-bas, en se souvenant qu'elle n'etait pas sauvee encore. Elle devint toute pale, les levres tremblantes. --Mais le chef du depot que vous aviez a voir? dit Jacques, qui s'etait leve du banc pour la reprendre a son bras. --Tant pis! je le verrai une autre fois... Ecoutez, mon ami, je n'ai plus besoin de vous, laissez-moi vite faire ma course. Et merci encore, merci de tout mon coeur. Elle lui serrait les mains, elle se hatait. --A tout a l'heure, au train. --Oui, a tout a l'heure. Deja, elle s'eloignait d'un pas rapide, elle disparaissait entre les massifs du square; tandis que lui, lentement, se dirigeait vers la rue Cardinet. M. Camy-Lamotte venait d'avoir, chez lui, une longue conference avec le chef de l'exploitation de la Compagnie de l'Ouest. Mande sous le pretexte d'une autre affaire, celui-ci avait fini par confesser combien ce proces Grandmorin ennuyait la Compagnie. Il y avait d'abord les plaintes des journaux, au sujet du peu de securite pour les voyageurs, dans les voitures de premiere classe. Puis, tout le personnel se trouvait mele a l'aventure, plusieurs employes etaient soupconnes, sans compter ce Roubaud, le plus compromis, qu'on pouvait arreter d'un moment a l'autre. Enfin, les bruits de vilaines moeurs qui couraient sur le president, membre du conseil d'administration, semblaient rejaillir sur ce conseil tout entier. Et c'etait ainsi que le crime presume d'un petit sous-chef de gare, quelque histoire louche, basse et malpropre, remontait au travers des rouages compliques, ebranlait cette machine enorme d'une exploitation de voie ferree, en detraquait jusqu'a l'administration superieure. La secousse allait meme plus haut, gagnait le ministere, menacait l'Etat, dans le malaise politique du moment: heure critique, grand corps social dont la moindre fievre hatait la decomposition. Aussi, lorsque M. Camy-Lamotte avait su de son interlocuteur que la Compagnie, le matin, avait resolu le renvoi de Roubaud, s'etait-il vivement eleve contre cette mesure. Non! non! rien ne serait plus maladroit, cela redoublerait le tapage dans la presse, si elle s'avisait de poser le sous-chef en victime politique. Tout craquerait de plus belle, de bas en haut, et Dieu savait a quelles decouvertes desagreables on arriverait pour les uns et pour les autres! Le scandale avait trop dure, il fallait au plus tot faire le silence. Et le chef de l'exploitation, convaincu, s'etait engage a maintenir Roubaud, a ne pas meme le deplacer du Havre. On verrait bien qu'il n'y avait pas de malhonnetes gens dans tout cela. C'etait fini, l'affaire serait classee. Lorsque Severine, essoufflee, le coeur battant a grands coups, se retrouva dans le severe cabinet de la rue du Rocher, devant M. Camy-Lamotte, celui-ci la contempla un instant en silence, interesse par l'extraordinaire effort qu'elle faisait pour paraitre calme. Decidement, elle lui etait sympathique, cette criminelle delicate, aux yeux de pervenche. --Eh bien! madame... Et il s'arreta pour jouir de son anxiete quelques secondes encore. Mais elle avait un regard si profond, il la sentait elancee toute vers lui, dans un tel besoin de savoir, qu'il fut pitoyable. --Eh bien! madame, j'ai vu le chef de l'exploitation, j'ai obtenu que votre mari ne fut pas congedie... L'affaire est arrangee. Alors, elle defaillit, sous le flot de joie trop vive qui l'inonda. Ses yeux s'etaient emplis de larmes, et elle ne disait rien, elle souriait. Il repeta, en insistant sur la phrase, pour lui donner toute sa signification: --L'affaire est arrangee... Vous pouvez rentrer tranquille au Havre. Elle entendait bien: il voulait dire qu'on ne les arreterait pas, qu'on leur faisait grace. Ce n'etait pas seulement l'emploi maintenu, c'etait l'effroyable drame oublie, enterre. D'un mouvement de caresse instinctive, comme une jolie bete domestique qui remercie et flatte, elle se pencha sur ses mains, les baisa, les garda appuyees contre ses joues. Et, cette fois, il ne les avait pas retirees, tres emu lui-meme du charme tendre de cette gratitude. --Seulement, reprit-il en tachant de redevenir severe, souvenez-vous et conduisez-vous bien. --Oh! monsieur! Mais il desirait les garder a sa merci, la femme et l'homme. Il fit allusion a la lettre. --Souvenez-vous que le dossier reste la, et qu'a la moindre faute, tout peut etre repris... Surtout, recommandez a votre mari de ne plus s'occuper de politique. Sur ce chapitre, nous serions impitoyables. Je sais qu'il s'est deja compromis, on m'a parle d'une querelle facheuse avec le sous-prefet; enfin, il passe pour republicain, c'est detestable... N'est-ce pas? qu'il soit sage, ou nous le supprimerons, simplement. Elle etait debout, ayant hate maintenant d'etre dehors, pour donner de l'espace a la joie qui la suffoquait. --Monsieur, nous vous obeirons, nous serons ce qu'il vous plaira... N'importe quand, n'importe ou, vous n'aurez qu'a commander: je vous appartiens. Il s'etait remis a sourire, de son air las, avec la pointe de dedain d'un homme qui avait longuement bu au neant de toutes choses. --Oh! je n'abuserai pas, madame, je n'abuse plus. Et lui-meme ouvrit la porte du cabinet. Sur le palier, elle se retourna deux fois, avec son visage rayonnant, qui le remerciait encore. Dans la rue du Rocher, Severine marcha follement. Elle s'apercut qu'elle remontait la rue, sans raison; et elle redescendit la pente, traversant la chaussee pour rien, au risque de se faire ecraser. C'etait un besoin de mouvement, de gestes, de cris. Deja, elle comprenait pourquoi on leur faisait grace, et elle se surprit a dire: --Parbleu! ils ont peur, il n'y a pas de danger qu'ils remuent ces choses-la, j'ai ete bien bete de me torturer. C'est evident... Ah! quelle chance! sauvee, sauvee pour de bon, cette fois!... Et n'importe, je vais effrayer mon mari, afin qu'il se tienne tranquille... Sauvee, sauvee, quelle chance! Comme elle debouchait dans la rue Saint-Lazare, elle vit,a l'horloge d'un bijoutier, qu'il etait six heures moins vingt. --Tiens! je vais me payer un bon diner, j'ai le temps. En face de la gare, elle choisit le restaurant le plus luxueux; et, installee seule a une petite table bien blanche, contre la glace sans tain de la devanture, tres amusee par le mouvement de la rue, elle se commanda un diner fin, des huitres, des filets de sole, une aile de poulet roti. C'etait bien le moins qu'elle se rattrapat de son mauvais dejeuner. Elle devora, trouva exquis le pain de gruau, se fit encore faire une friandise, des beignets souffles. Puis, son cafe bu, elle se pressa, car elle n'avait plus que quelques minutes pour prendre l'express. Jacques, en la quittant, apres etre alle chez lui remettre ses vetements de travail, s'etait rendu tout de suite au depot, ou il n'arrivait d'ordinaire qu'une demi-heure avant le depart de sa machine. Il avait fini par se reposer sur Pecqueux des soins de visite, bien que le chauffeur fut ivre deux fois sur trois. Mais, ce jour-la, dans l'emotion tendre ou il etait, un scrupule inconscient venait de l'envahir, il voulait s'assurer par lui-meme du bon fonctionnement de toutes les pieces; d'autant plus que, le matin, en venant du Havre, il croyait s'etre apercu d'une depense de force plus grande pour un travail moindre. Dans le vaste hangar ferme, noir de charbon, et que de hautes fenetres poussiereuses eclairaient, parmi les autres machines au repos, celle de Jacques se trouvait deja en tete d'une voie, destinee a partir la premiere. Un chauffeur du depot venait de charger le foyer, des escarbilles rouges tombaient dessous, dans la fosse a piquer le feu. C'etait une de ces machines d'express, a deux essieux couples, d'une elegance fine et geante, avec ses grandes roues legeres reunies par des bras d'acier, son poitrail large, ses reins allonges et puissants, toute cette logique et toute cette certitude qui font la beaute souveraine des etres de metal, la precision dans la force. Ainsi que les autres machines de la Compagnie de l'Ouest, en dehors du numero qui la designait, elle portait le nom d'une gare, celui de Lison, une station du Cotentin. Mais Jacques, par tendresse, en avait fait un nom de femme, la Lison, comme il disait, avec une douceur caressante. Et, c'etait vrai, il l'aimait d'amour, sa machine, depuis quatre ans qu'il la conduisait. Il en avait mene d'autres, des dociles et des retives, des courageuses et des faineantes; il n'ignorait point que chacune avait son caractere, que beaucoup ne valaient pas grand-chose, comme on dit des femmes de chair et d'os; de sorte que, s'il l'aimait celle-la, c'etait en verite qu'elle avait des qualites rares de brave femme. Elle etait douce, obeissante, facile au demarrage, d'une marche reguliere et continue, grace a sa bonne vaporisation. On pretendait bien que, si elle demarrait avec tant d'aisance, cela provenait de l'excellent bandage des roues et surtout du reglage parfait des tiroirs; de meme que, si elle vaporisait beaucoup avec peu de combustible, on mettait cela sur le compte de la qualite du cuivre des tubes et de la disposition heureuse de la chaudiere. Mais lui savait qu'il y avait autre chose, car d'autres machines, identiquement construites, montees avec le meme soin, ne montraient aucune de ses qualites. Il y avait l'ame, le mystere de la fabrication, ce quelque chose que le hasard du martelage ajoute au metal, que le tour de main de l'ouvrier monteur donne aux pieces: la personnalite de la machine, la vie. Il l'aimait donc en male reconnaissant, la Lison, qui partait et s'arretait vite, ainsi qu'une cavale vigoureuse et docile; il l'aimait parce que, en dehors des appointements fixes, elle lui gagnait des sous, grace aux primes de chauffage. Elle vaporisait si bien, qu'elle faisait en effet de grosses economies de charbon. Et il n'avait qu'un reproche a lui adresser, un trop grand besoin de graissage: les cylindres surtout devoraient des quantites de graisse deraisonnables, une faim continue, une vraie debauche. Vainement, il avait tache de la moderer. Mais elle s'essoufflait aussitot, il fallait ca a son temperament. Il s'etait resigne a lui tolerer cette passion gloutonne, de meme qu'on ferme les yeux sur un vice, chez les personnes qui sont, d'autre part, petries de qualites; et il se contentait de dire, avec son chauffeur, en maniere de plaisanterie, qu'elle avait, a l'exemple des belles femmes, le besoin d'etre graissee trop souvent. Pendant que le foyer ronflait et que la Lison peu a peu entrait en pression, Jacques tournait autour d'elle, l'inspectant dans chacune de ses pieces, tachant de decouvrir pourquoi, le matin, elle lui avait mange plus de graisse que de coutume. Et il ne trouvait rien, elle etait luisante et propre, d'une de ces propretes gaies qui annoncent les bons soins tendres d'un mecanicien. Sans cesse, on le voyait l'essuyer, l'astiquer; a l'arrivee surtout, de meme qu'on bouchonne les betes fumantes d'une longue course, il la frottait vigoureusement, il profitait de ce qu'elle etait chaude pour la mieux nettoyer des taches et des bavures. Il ne la bousculait jamais non plus, lui gardait une marche reguliere, evitant de se mettre en retard, ce qui necessite ensuite des sauts de vitesse facheux. Aussi tous deux avaient-ils fait toujours si bon menage, que, pas une fois, en quatre annees, il ne s'etait plaint d'elle, sur le registre du depot, ou les mecaniciens inscrivent leurs demandes de reparations, les mauvais mecaniciens, paresseux ou ivrognes, sans cesse en querelle avec leurs machines. Mais, vraiment, ce jour-la, il avait sur le coeur sa debauche de graisse; et c'etait autre chose aussi, quelque chose de vague et de profond, qu'il n'avait pas eprouve encore, une inquietude, une defiance a son egard, comme s'il doutait d'elle et qu'il eut voulu s'assurer qu'elle n'allait pas se mal conduire en route. Cependant, Pecqueux n'etait point la, et Jacques s'emporta, lorsqu'il parut enfin, la langue pateuse, a la suite d'un dejeuner, fait avec un ami. D'habitude, les deux hommes s'entendaient tres bien, dans ce long compagnonnage qui les promenait d'un bout a l'autre de la ligne, secoues cote a cote, silencieux, unis par la meme besogne et les memes dangers. Bien qu'il fut son cadet de plus de dix ans, le mecanicien se montrait paternel pour son chauffeur, couvrait ses vices, le laissait dormir une heure, lorsqu'il etait trop ivre; et celui-ci lui rendait cette complaisance en un devouement de bon chien, excellent ouvrier d'ailleurs, rompu au metier, en dehors de son ivrognerie. Il faut dire que lui aussi aimait la Lison, ce qui suffisait pour la bonne entente. Eux deux et la machine, ils faisaient un vrai menage a trois, sans jamais une dispute. Aussi Pecqueux, interloque d'etre si mal recu, regarda-t-il Jacques avec un redoublement de surprise, lorsqu'il l'entendit grogner ses doutes contre elle. --Quoi donc? mais elle va comme une fee! --Non, non, je ne suis pas tranquille. Et, malgre le bon etat de chaque piece, il continuait a hocher la tete. Il fit jouer les manettes, s'assura du fonctionnement de la soupape. Il monta sur le tablier, alla emplir lui-meme les godets graisseurs des cylindres; pendant que le chauffeur essuyait le dome, ou restaient de legeres traces de rouille. La tringle de la sabliere marchait bien, tout aurait du le rassurer. C'etait que, dans son coeur, la Lison ne se trouvait plus seule. Une autre tendresse y grandissait, cette creature mince, si fragile, qu'il revoyait toujours pres de lui, sur le banc du square, avec sa faiblesse caline, qui avait besoin d'etre aimee et protegee. Jamais, quand une cause involontaire l'avait mis en retard, qu'il lancait sa machine a une vitesse de quatre-vingts kilometres, jamais il n'avait songe aux dangers que pouvaient courir les voyageurs. Et voila que la seule idee de reconduire au Havre cette femme presque detestee le matin, amenee avec ennui, le travaillait d'une inquietude, de la crainte d'un accident, ou il se l'imaginait blessee par sa faute, mourante entre ses bras. Des maintenant, il avait charge d'amour. La Lison, soupconnee, ferait bien de se conduire correctement, si elle voulait garder son renom de bonne marcheuse. Six heures sonnerent, Jacques et Pecqueux monterent sur le petit pont de tole qui reliait le tender a la machine; et, le dernier ayant ouvert le purgeur sur un signe de son chef, un tourbillon de vapeur blanche emplit le hangar noir. Puis, obeissant a la manette du regulateur, lentement tournee par le mecanicien, la Lison demarra, sortit du depot, siffla pour se faire ouvrir la voie. Presque tout de suite, elle put s'engager dans le tunnel des Batignolles. Mais, au pont de l'Europe, il lui fallut attendre; et il n'etait que l'heure reglementaire, lorsque l'aiguilleur l'envoya sur l'express de six heures trente, auquel deux hommes d'equipe l'attelerent solidement. On allait partir, il n'y avait plus que cinq minutes, et Jacques se penchait, surpris de ne pas voir Severine au milieu de la bousculade des voyageurs. Il etait bien certain qu'elle ne monterait pas, sans etre d'abord venue jusqu'a lui. Enfin, elle parut, en retard, courant presque. Et, en effet, elle longea tout le train, ne s'arreta qu'a la machine, le teint anime, exultante de joie. Ses petits pieds se hausserent, sa face se leva, rieuse. --Ne vous inquietez pas, me voici. Lui, egalement, se mit a rire, heureux qu'elle fut la. --Bon, bon! ca va bien. Mais elle se haussa encore, reprit a voix plus basse: --Mon ami, je suis contente, tres contente... Une grande chance qui m'arrive... Tout ce que je desirais. Et il comprit parfaitement, il en eprouva un gros plaisir. Puis, comme elle repartait en courant, elle se retourna pour ajouter, par plaisanterie: --Dites donc, maintenant, n'allez pas me casser les os. Il se recria, d'une voix gaie: --Oh! par exemple! n'ayez pas peur! Mais les portieres battaient, Severine n'eut que le temps de monter; et Jacques, au signal du conducteur-chef, siffla, puis ouvrit le regulateur. On partit. C'etait le meme depart que celui du train tragique de fevrier, a la meme heure, au milieu des memes activites de la gare, dans les memes bruits, les memes fumees. Seulement, il faisait jour encore, un crepuscule clair, d'une douceur infinie. La tete a la portiere, Severine regardait. Et, sur la Lison, Jacques, monte a droite, chaudement vetu d'un pantalon et d'un bourgeron de laine, portant des lunettes a oeilleres de drap, attachees derriere la tete, sous sa casquette, ne quittait plus la voie des yeux, se penchait a toute seconde, en dehors de la vitre de l'abri, pour mieux voir. Rudement secoue par la trepidation, n'en ayant pas meme conscience, il avait la main droite sur le volant du changement de marche, comme un pilote sur la roue du gouvernail; il le manoeuvrait d'un mouvement insensible et continu, moderant, accelerant la vitesse; et, de la main gauche, il ne cessait de tirer la tringle du sifflet, car la sortie de Paris est difficile, pleine d'embuches. Il sifflait aux passages a niveau, aux gares, aux tunnels, aux grandes courbes. Un signal rouge s'etant montre, au loin, dans le jour tombant, il demanda longuement la voie, passa comme un tonnerre. A peine, de temps a autre, jetait-il un coup d'oeil sur le manometre, tournant le petit volant de l'injecteur, des que la pression atteignait dix kilogrammes. Et c'etait sur la voie toujours, en avant, que revenait son regard, tout a la surveillance des moindres particularites, dans une attention telle, qu'il ne voyait rien autre, qu'il ne sentait meme pas le vent souffler en tempete. Le manometre baissa, il ouvrit la porte du foyer, en haussant la cremaillere; et Pecqueux, habitue au geste, comprit, cassa a coups de marteau du charbon, qu'il etala avec la pelle, en une couche bien egale, sur toute la largeur de la grille. Une chaleur ardente leur brulait les jambes a tous deux; puis, la porte refermee, de nouveau le courant d'air glace souffla. La nuit tombait, Jacques redoublait de prudence. Il avait rarement senti la Lison si obeissante; il la possedait, la chevauchait a sa guise, avec l'absolue volonte du maitre; et, pourtant, il ne se relachait pas de sa severite, la traitait en bete domptee, dont il faut se mefier toujours. La, derriere son dos, dans le train lance a grande vitesse, il voyait une figure fine, s'abandonnant a lui, confiante, souriante. Il en avait un leger frisson, il serrait d'une poigne plus rude le volant du changement de marche, il percait les tenebres croissantes d'un regard fixe, en quete de feux rouges. Apres les embranchements d'Asnieres et de Colombes, il avait respire un peu. Jusqu'a Mantes, tout allait bien, la voie etait un veritable palier, ou le train roulait a l'aise. Apres Mantes, il dut pousser la Lison, pour qu'elle montat une rampe assez forte, presque d'une demi-lieue. Puis, sans la ralentir, il la lanca sur la pente douce du tunnel de Rolleboise, deux kilometres et demi de tunnel, qu'elle franchit en trois minutes a peine. Il n'y avait plus qu'un autre tunnel, celui du Roule, pres de Gaillon, avant la gare de Sotteville, une gare redoutee, que la complication des voies, les continuelles manoeuvres, l'encombrement constant, rendent tres perilleuse. Toutes les forces de son etre etaient dans ses yeux qui veillaient, dans sa main qui conduisait; et la Lison, sifflante et fumante, traversa Sotteville a toute vapeur, ne s'arreta qu'a Rouen, d'ou elle repartit, calmee un peu, montant avec plus de lenteur la rampe qui va jusqu'a Malaunay. La lune s'etait levee, tres claire, d'une lumiere blanche, qui permettait a Jacques de distinguer les moindres buissons, et jusqu'aux pierres des chemins, dans leur fuite rapide. Comme, a la sortie du tunnel de Malaunay, il jetait a droite un coup d'oeil, inquiet de l'ombre portee d'un grand arbre, barrant la voie, il reconnut le coin recule, le champ de broussailles, d'ou il avait vu le meurtre. Le pays, desert et farouche, defilait avec ses continuelles cotes, ses creux noirs de petits bois, sa desolation ravagee. Ensuite, ce fut, a la Croix-de-Maufras, sous la lune immobile, la brusque apparition de la maison plantee de biais, dans son abandon et sa detresse, les volets eternellement clos, d'une melancolie affreuse. Et, sans savoir pourquoi, cette fois encore, plus que les precedentes, Jacques eut le coeur serre, comme s'il passait devant son malheur. Mais, tout de suite, ses yeux emporterent une autre image. Pres de la maison des Misard, contre la barriere du passage a niveau, Flore etait la, debout. Maintenant, a chaque voyage, il la voyait a cette place, l'attendant, le guettant. Elle ne remua pas, elle tourna simplement la tete, pour le suivre plus longtemps, dans l'eclair qui l'emportait. Sa haute silhouette se detachait en noir sur la lumiere blanche, ses cheveux d'or s'allumaient seuls, a l'or pale de l'astre. Et Jacques, ayant pousse la Lison pour lui faire franchir la rampe de Motteville, la laissa souffler un peu le long du plateau de Bolbec, puis la lanca enfin, de Saint-Romain a Harfleur, sur la plus forte pente de la ligne, trois lieues que les machines devorent d'un galop de betes folles, sentant l'ecurie. Et il etait brise de fatigue, au Havre, lorsque, sous la marquise, pleine du vacarme et de la fumee de l'arrivee, Severine, avant de remonter chez elle, accourut lui dire, de son air gai et tendre: --Merci, a demain. VI Un mois se passa, et un grand calme s'etait fait de nouveau dans le logement que les Roubaud occupaient au premier etage de la gare, au-dessus des salles d'attente. Chez eux, chez leurs voisins de couloir, parmi ce petit monde d'employes, soumis a une existence d'horloge par l'uniforme retour des heures reglementaires, la vie s'etait remise a couler, monotone. Et il semblait que rien ne se fut passe de violent ni d'anormal. La bruyante et scandaleuse affaire Grandmorin, tout doucement, s'oubliait, allait etre classee, par l'impuissance ou paraissait etre la justice de decouvrir le coupable. Apres une prevention d'une quinzaine de jours encore, le juge d'instruction Denizet avait rendu une ordonnance de non-lieu, a l'egard de Cabuche, motivee sur ce qu'il n'existait pas contre lui de charges suffisantes; et une legende de police etait en train de se former, romanesque: celle d'un assassin inconnu, insaisissable, un aventurier du crime, present partout a la fois, que l'on chargeait de tous les meurtres et qui se dissipait en fumee, a la seule apparition des agents. A peine quelques plaisanteries reparaissaient-elles de loin en loin sur ce legendaire assassin, dans la presse de l'opposition, enfievree par l'approche des elections generales. La pression du pouvoir, les violences des prefets lui fournissaient quotidiennement d'autres sujets d'articles indignes; si bien que, les journaux ne s'occupant plus de l'affaire, elle etait sortie de la curiosite passionnee de la foule. On n'en causait meme plus. Ce qui avait acheve de ramener le calme chez les Roubaud, c'etait l'heureuse facon dont venait de s'aplanir l'autre difficulte, celle que menacait de soulever le testament du president Grandmorin. Sur les conseils de madame Bonnehon, les Lachesnaye avaient enfin consenti a ne pas attaquer ce testament, dans la crainte de reveiller le scandale, tres incertains aussi du resultat d'un proces. Et, mis en possession de leur legs, les Roubaud se trouvaient, depuis une semaine, proprietaires de la Croix-de-Maufras, la maison et le jardin, evalues a une quarantaine de mille francs. Tout de suite, ils avaient decide de la vendre, cette maison de debauche et de sang, qui les hantait ainsi qu'un cauchemar, ou ils n'auraient point ose dormir, dans l'epouvante des spectres du passe; et de la vendre en bloc, avec les meubles, telle qu'elle etait, sans la reparer ni meme en enlever la poussiere. Mais, comme, a des encheres publiques, elle aurait trop perdu, les acheteurs etant rares qui consentiraient a se retirer dans cette solitude, ils avaient resolu d'attendre un amateur, ils s'etaient contentes d'accrocher a la facade un immense ecriteau, aisement lisible des continuels trains qui passaient. Cet appel en grosses lettres, cette desolation a vendre, ajoutait a la tristesse des volets clos et du jardin envahi par les ronces. Roubaud ayant absolument refuse d'y aller, meme en passant, prendre certaines dispositions necessaires, Severine s'y etait rendue un apres-midi; et elle avait laisse les clefs aux Misard, en les chargeant de montrer la propriete, si des acquereurs se presentaient. On aurait pu s'y installer en deux heures, car il y avait jusqu'a du linge dans les armoires. Et, rien des lors n'inquietant plus les Roubaud, ils laissaient donc couler chaque journee dans l'attente assoupie du lendemain. La maison finirait par se vendre, ils en placeraient l'argent, tout marcherait tres bien. Ils l'oubliaient d'ailleurs, ils vivaient comme s'ils ne devaient jamais sortir des trois pieces qu'ils occupaient: la salle a manger, dont la porte s'ouvrait directement sur le couloir; la chambre a coucher, assez vaste, a droite; la cuisine, toute petite et sans air, a gauche. Meme, devant leurs fenetres, la marquise de la gare, cette pente de zinc qui leur barrait la vue, ainsi qu'un mur de prison, au lieu de les exasperer comme autrefois, semblait les tranquilliser, augmentait la sensation d'infini repos, de paix reconfortante ou ils s'endormaient. Au moins, on n'etait pas vu des voisins, on n'avait pas toujours devant soi des yeux d'espions a fouiller chez vous; et ils ne se plaignaient plus, le printemps etant venu, que de la chaleur etouffante, des reflets aveuglants du zinc, chauffe par les premiers soleils. Apres la secousse effroyable, qui, pendant pres de deux mois, les avait fait vivre dans un continuel frisson, ils jouissaient beatement de cette reaction de torpeur envahissante. Ils demandaient a ne plus bouger, heureux d'etre, simplement, sans trembler ni souffrir. Jamais Roubaud ne s'etait montre un employe si exact, si consciencieux: la semaine de jour, descendu sur le quai a cinq heures du matin, il ne remontait dejeuner qu'a dix, redescendait a onze, allait jusqu'a cinq heures du soir, onze heures pleines de service; la semaine de nuit, pris de cinq heures du soir a cinq heures du matin, il n'avait meme point le court repos d'un repas fait chez lui, car il soupait dans son bureau; et il portait cette dure servitude avec une sorte de satisfaction, il semblait s'y complaire, descendant aux details, voulant tout voir, tout faire, comme s'il avait trouve un oubli a cette fatigue, un recommencement de vie equilibree, normale. De son cote, Severine, presque toujours seule, qui etait veuve une semaine sur deux, qui l'autre semaine ne le voyait qu'au dejeuner et au diner, paraissait prise d'une fievre de bonne menagere. D'habitude, elle s'asseyait, brodait, detestant de toucher au menage, qu'une vieille femme, la mere Simon, venait faire, de neuf heures a midi. Mais, depuis qu'elle se retrouvait tranquille chez elle, certaine d'y rester, des idees de nettoyage, d'arrangement, l'occupaient. Elle ne reprenait sa chaise qu'apres avoir furete partout. Du reste, tous deux dormaient d'un bon sommeil. Dans leurs rares tete-a-tete, aux repas, ainsi que les nuits ou ils couchaient ensemble, jamais ils ne reparlaient de l'affaire; et ils devaient croire que c'etait chose finie, enterree. Pour Severine, surtout, l'existence redevint ainsi tres douce. Ses paresses la reprirent, elle abandonna de nouveau le menage a la mere Simon, en demoiselle faite seulement pour les fins travaux d'aiguille. Elle avait commence une oeuvre interminable, tout un couvre-pied brode, qui menacait de l'occuper sa vie entiere. Elle se levait assez tard, heureuse de rester seule au lit, bercee par les departs et les arrivees des trains, qui marquaient pour elle la marche des heures, exactement, ainsi qu'une horloge. Dans les premiers temps de son mariage, ces bruits violents de la gare, coups de sifflet, chocs de plaques tournantes, roulements de foudre, ces trepidations brusques, pareilles a des tremblements de terre, qui la secouaient avec les meubles, l'avaient affolee. Puis, peu a peu, l'habitude etait venue, la gare sonore et frissonnante entrait dans sa vie; et, maintenant, elle s'y plaisait, son calme etait fait de cette agitation et de ce vacarme. Jusqu'au dejeuner, elle voyageait d'une piece dans l'autre, causait avec la femme de menage, les mains inertes. Puis, elle passait les longs apres-midi, assise devant la fenetre de la salle a manger, son ouvrage le plus souvent tombe sur les genoux, heureuse de ne rien faire. Les semaines ou son mari remontait se coucher au petit jour, elle l'entendait ronfler jusqu'au soir; et, du reste, c'etait devenu pour elle les bonnes semaines, celles qu'elle vivait comme autrefois, avant d'etre mariee, tenant toute la largeur du lit, se recreant ensuite a son gre, libre de sa journee entiere. Elle ne sortait presque jamais, elle n'apercevait du Havre que les fumees des usines voisines, dont les gros tourbillons noirs tachaient le ciel, au-dessus du faitage de zinc, qui coupait l'horizon, a quelques metres de ses yeux. La ville etait la, derriere cet eternel mur; elle la sentait toujours presente, son ennui de ne pas la voir avait a la longue pris de la douceur; cinq ou six pots de giroflees et de verveines, qu'elle cultivait dans le cheneau de la marquise, lui faisaient un petit jardin, fleurissant sa solitude. Parfois, elle parlait d'elle comme d'une recluse, au fond d'un bois. Seul, a ses moments de flane, Roubaud enjambait la fenetre; puis, filant le long du cheneau, il allait jusqu'au bout, montait la pente de zinc, s'asseyait en haut du pignon, au-dessus du cours Napoleon; et la, enfin, il fumait sa pipe, en plein ciel, dominant la ville etalee a ses pieds, les bassins plantes de la haute futaie des mats, la mer immense, d'un vert pale, a l'infini. Il semblait que la meme somnolence eut gagne les autres menages d'employes, voisins des Roubaud. Ce couloir, ou soufflait d'ordinaire un si terrible vent de commerages, s'endormait lui aussi. Quand Philomene rendait visite a madame Lebleu, c'etait a peine si l'on entendait le leger murmure de leurs voix. Surprises toutes deux de voir comment tournaient les choses, elles ne parlaient plus du sous-chef qu'avec une commiseration dedaigneuse: bien sur que, pour lui conserver sa place, son epouse etait allee en faire de belles, a Paris; enfin, un homme tare maintenant, qui ne se laverait pas de certains soupcons. Et, comme la femme du caissier avait la conviction que desormais ses voisins n'etaient point de force a lui reprendre le logement, elle leur temoignait simplement beaucoup de mepris, passant tres raide, ne saluant pas; si bien qu'elle indisposa meme Philomene, qui vint de moins en moins: elle la trouvait trop fiere, ne s'amusait plus. Pourtant, madame Lebleu, pour s'occuper, continuait a guetter l'intrigue de mademoiselle Guichon avec le chef de gare, M. Dabadie, sans jamais les surprendre, d'ailleurs. Dans le couloir, il n'y avait plus que le frolement imperceptible de ses pantoufles de feutre. Tout s'etant ainsi ensommeille de proche en proche, un mois se passa, de paix souveraine, comme ces grands sommeils qui suivent les grandes catastrophes. Mais, chez les Roubaud, un point restait, douloureux, inquietant, un point du parquet de la salle a manger, ou leurs yeux ne pouvaient se porter par hasard, sans qu'un malaise, de nouveau, les troublat. C'etait, a gauche de la fenetre, la frise de chene qu'ils avaient deplacee, puis remise, pour cacher dessous la montre et les dix mille francs, pris sur le corps de Grandmorin, sans compter environ trois cents francs en or, dans un porte-monnaie. Cette montre et cet argent, Roubaud ne les avait enleves des poches que pour faire croire au vol. Il n'etait pas un voleur, il serait mort de faim a cote, comme il le disait, plutot que de profiter d'un centime ou de vendre la montre. L'argent de ce vieux, qui avait sali sa femme, dont il avait fait justice, cet argent tache de boue et de sang, non! non! ce n'etait pas de l'argent assez propre, pour qu'un honnete homme y touchat. Et il ne songeait meme point a la maison de la Croix-de-Maufras, dont il acceptait le cadeau: seul, le fait de la victime fouillee, de ces billets emportes dans l'abomination du meurtre, le revoltait, soulevait sa conscience, d'un mouvement de recul et de peur. Cependant, la volonte ne lui etait pas venue de les bruler, puis d'aller un soir jeter la montre et le porte-monnaie a la mer. Si la simple prudence le lui conseillait, un instinct sourd protestait en lui contre cette destruction. Il avait un respect inconscient, jamais il ne se serait resigne a aneantir une telle somme. D'abord, la premiere nuit, il l'avait enfouie sous son oreiller, ne jugeant aucun coin assez sur. Les jours suivants, il s'etait ingenie a decouvrir des cachettes, il en changeait chaque matin, agite au moindre bruit, dans la crainte d'une perquisition judiciaire. Jamais il n'avait fait une pareille depense d'imagination. Puis, a bout de ruses, las de trembler, il avait eu un jour la paresse de reprendre l'argent et la montre, caches la veille sous la frise; et, maintenant, pour rien au monde, il n'aurait fouille la: c'etait comme un charnier, un trou d'epouvante et de mort, ou des spectres l'attendaient. Il evitait meme, en marchant, de poser les pieds sur cette feuille du parquet; car la sensation lui en etait desagreable, il s'imaginait en recevoir dans les jambes un leger choc. Severine, l'apres-midi, lorsqu'elle s'asseyait devant la fenetre, reculait sa chaise, pour n'etre pas juste au-dessus du cadavre, qu'ils gardaient ainsi dans leur plancher. Ils n'en parlaient pas entre eux, s'efforcaient de croire qu'ils s'y accoutumeraient, finissaient par s'irriter de le retrouver, de le sentir a chaque heure, de plus en plus importun, sous leurs semelles. Et ce malaise etait d'autant plus singulier, qu'ils ne souffraient nullement du couteau, le beau couteau neuf achete par la femme, et que le mari avait plante dans la gorge de l'amant. Simplement lave, il trainait au fond d'un tiroir, il servait parfois a la mere Simon, pour couper le pain. D'ailleurs, dans cette paix ou il vivait, Roubaud venait d'introduire une autre cause de trouble, peu a peu grandissante, en forcant Jacques a les frequenter. Le roulement de son service ramenait le mecanicien au Havre trois fois par semaine: le lundi, de dix heures trente-cinq du matin a six heures vingt du soir; le jeudi et le samedi, de onze heures cinq du soir a six heures quarante du matin. Et, le premier lundi, apres le voyage de Severine, le sous-chef s'etait acharne. --Voyons, camarade, vous ne pouvez refuser de manger un morceau avec nous... Que diable! vous avez ete tres gentil pour ma femme, je vous dois bien un remerciement. Deux fois en un mois, Jacques avait ainsi accepte a dejeuner. Il semblait que Roubaud, gene des grands silences qui se faisaient maintenant, quand il mangeait avec sa femme, eprouvat un soulagement, des qu'il pouvait mettre un convive entre eux. Tout de suite, il retrouvait des histoires, il causait et plaisantait. --Revenez donc le plus souvent possible! Vous voyez bien que vous ne nous genez pas. Un soir, un jeudi, comme Jacques, debarbouille, allait se mettre au lit, il avait rencontre le sous-chef flanant autour du depot; et, malgre l'heure tardive, ce dernier, ennuye de rentrer seul, s'etait fait accompagner jusqu'a la gare, puis avait entraine le jeune homme chez lui. Severine, levee encore, lisait. On avait pris un petit verre, on avait meme joue aux cartes jusqu'a minuit passe. Et, desormais, les dejeuners du lundi, les petites soirees du jeudi et du samedi tournaient a l'habitude. C'etait Roubaud lui-meme, lorsque le camarade manquait un jour, qui le guettait pour le ramener, en lui reprochant sa negligence. Il s'assombrissait de plus en plus, il n'etait vraiment gai qu'avec son nouvel ami. Ce garcon qui l'avait si cruellement inquiete d'abord, qui aurait du maintenant lui etre en execration, comme le temoin, l'evocation vivante des choses affreuses qu'il voulait oublier, lui etait au contraire devenu necessaire, peut-etre justement parce qu'il savait et qu'il n'avait point parle. Cela restait entre eux, ainsi qu'un lien tres fort, une complicite. Souvent, le sous-chef regardait l'autre d'un air d'intelligence, lui serrait la main avec un subit emportement, dont la violence depassait la simple expression de leur camaraderie. Mais surtout Jacques, dans le menage, demeurait une distraction. Severine, elle aussi, l'accueillait gaiement, poussait un leger cri, des son entree, en femme qu'un plaisir reveille. Elle lachait tout, sa broderie, son livre, s'echappait, en paroles et en rires, de la grise somnolence ou elle passait les journees. --Ah! que c'est gentil d'etre venu! J'ai entendu l'express, j'ai pense a vous. Quand il dejeunait, c'etait fete. Elle connaissait deja ses gouts, sortait elle-meme pour lui avoir des oeufs frais: tout cela tres gentiment, en bonne menagere qui recoit l'ami de la maison, sans qu'il put y voir encore autre chose que l'envie d'etre aimable et le besoin de se distraire. --Vous savez, lundi, revenez! il y aura de la creme. Seulement, lorsque, au bout d'un mois, il fut la, installe, la separation s'aggrava entre les Roubaud. La femme, de plus en plus, se plaisait au lit toute seule, s'arrangeait pour s'y rencontrer le moins possible avec son mari; et ce dernier, si ardent, si brutal aux premiers temps du mariage, ne faisait rien pour l'y retenir. Il l'avait aimee sans delicatesse, elle s'y etait resignee avec sa soumission de femme complaisante, pensant que les choses devaient etre ainsi, n'y goutant du reste aucun plaisir. Mais, depuis le crime, cela, sans qu'elle sut pourquoi, lui repugnait beaucoup. Elle en etait enervee, effrayee. Un soir, comme la bougie n'etait pas eteinte, elle cria: sur elle, dans cette face rouge, convulsee, elle avait cru revoir la face de l'assassin; et, des lors, elle trembla chaque fois, elle eut l'horrible sensation du meurtre, comme s'il l'eut renversee, un couteau au poing. C'etait fou, mais son coeur battait d'epouvante. De moins en moins, d'ailleurs, il abusait d'elle, la sentant trop retive pour s'y plaire. Une fatigue, une indifference, ce que l'age amene, il semblait que la crise affreuse, le sang repandu, l'eut produit entre eux. Les nuits ou ils ne pouvaient eviter le lit commun, ils se tenaient aux deux bords. Et Jacques, certainement, aidait a consommer ce divorce, en les tirant par sa presence de l'obsession ou ils etaient d'eux-memes. Il les delivrait l'un de l'autre. Roubaud, cependant, vivait sans remords. Il avait eu seulement peur des suites, avant que l'affaire fut classee; et sa grande inquietude etait surtout de perdre sa place. A cette heure, il ne regrettait rien. Peut-etre, pourtant, s'il avait du recommencer l'affaire, n'y aurait-il point mele sa femme; car les femmes s'effarent tout de suite, la sienne lui echappait, parce qu'il lui avait mis aux epaules un poids trop lourd. Il serait reste le maitre, en ne descendant pas avec elle jusqu'a la camaraderie terrifiee et querelleuse du crime. Mais les choses etaient ainsi, il fallait s'y accommoder; d'autant plus qu'il devait faire un veritable effort pour se replacer dans l'etat d'esprit ou il etait, lorsque, apres l'aveu, il avait juge le meurtre necessaire a sa vie. S'il n'avait pas tue l'homme, il lui semblait alors qu'il n'aurait pas pu vivre. Aujourd'hui que sa flamme jalouse etait morte, qu'il n'en retrouvait pas l'intolerable brulure, envahi d'un engourdissement, comme si le sang de son coeur se fut epaissi de tout le sang verse, cette necessite du meurtre ne lui apparaissait plus si evidente. Il en arrivait a se demander si cela valait vraiment la peine de tuer. Ce n'etait, d'ailleurs, pas meme un repentir, une desillusion au plus, l'idee qu'on fait souvent des choses inavouables pour etre heureux, sans le devenir davantage. Lui, si bavard, tombait a de longs silences, a des reflexions confuses, d'ou il sortait plus sombre. Tous les jours, a present, pour eviter apres les repas de rester face a face avec sa femme, il montait sur la marquise, allait s'asseoir en haut du pignon; et, dans les souffles du large, berce de vagues reveries, il fumait des pipes, en regardant, par-dessus la ville, les paquebots se perdre a l'horizon, vers les mers lointaines. Un soir, Roubaud eut un reveil de sa jalousie farouche d'autrefois. Comme il etait alle chercher Jacques au depot, et qu'il le ramenait prendre chez lui un petit verre, il rencontra, descendant l'escalier, Henri Dauvergne, le conducteur-chef. Celui-ci parut trouble, expliqua qu'il venait de voir madame Roubaud, pour une commission dont l'avaient charge ses soeurs. La verite etait que, depuis quelque temps, il poursuivait Severine, dans l'espoir de la vaincre. Des la porte, le sous-chef apostropha violemment sa femme. --Qu'est-il encore monte faire, celui-la? Tu sais qu'il m'embete! --Mais, mon ami, c'est pour un dessin de broderie... --De la broderie, on lui en fichera! Est-ce que tu me crois assez bete pour ne pas comprendre ce qu'il vient chercher ici?... Et toi, prends garde! Il marchait sur elle, les poings serres, et elle reculait, toute blanche, etonnee de l'eclat de cet emportement, dans la calme indifference ou ils vivaient l'un et l'autre. Mais il s'apaisait deja, il s'adressait a son compagnon. --C'est vrai, des gaillards qui tombent dans un menage, avec l'air de croire que la femme va tout de suite se jeter a leur tete, et que le mari, tres honore, fermera les yeux! Moi, ca me fait bouillir le sang... Voyez-vous, dans un cas pareil, j'etranglerais ma femme, oh! du coup! Et que ce petit monsieur n'y revienne pas, ou je lui regle son affaire... N'est-ce pas? c'est degoutant. Jacques, tres gene de la scene, ne savait quelle contenance tenir. Etait-ce pour lui, cette exageration de colere? le mari voulait-il lui donner un avertissement? Il se rassura, lorsque ce dernier reprit d'une voix gaie: --Grande bete, je sais bien que tu le flanquerais toi-meme a la porte... Va, donne-nous des verres, trinque avec nous. Il tapait sur l'epaule de Jacques, et Severine, remise elle aussi, souriait aux deux hommes. Puis, ils burent ensemble, ils passerent une heure tres douce. Ce fut ainsi que Roubaud rapprocha sa femme et le camarade, d'un air de bonne amitie, sans paraitre songer aux suites possibles. Cette question de la jalousie devint justement la cause d'une intimite plus etroite, de toute une tendresse secrete, resserree de confidences, entre Jacques et Severine; car celui-ci, l'ayant revue, le surlendemain, la plaignit d'avoir ete si brutalement traitee, tandis qu'elle, les yeux noyes, confessait, par le debordement involontaire de ses plaintes, combien peu elle avait trouve de bonheur dans son menage. Des ce moment, ils eurent un sujet de conversation a eux seuls, une complicite d'amitie, ou ils finissaient par s'entendre sur un signe. A chaque visite, il l'interrogeait d'un regard, pour savoir si elle n'avait eu aucun sujet nouveau de tristesse. Elle repondait de meme, d'un simple mouvement des paupieres. Puis, leurs mains se chercherent derriere le dos du mari, ils s'enhardirent, ils correspondirent par de longues pressions, en se disant, du bout de leurs doigts tiedes, l'interet croissant qu'ils prenaient aux moindres petits faits de leur existence. Rarement, ils avaient la fortune de se rencontrer une minute, en dehors de la presence de Roubaud. Toujours ils le retrouvaient la, entre eux, dans cette salle a manger melancolique; et ils ne faisaient rien pour lui echapper, n'ayant pas meme la pensee de se donner un rendez-vous, au fond de quelque coin recule de la gare. C'etait, jusque-la, une affection veritable, un entrainement de sympathie vive, qu'il genait a peine, puisqu'un regard, un serrement de main, leur suffisait encore pour se comprendre. La premiere fois que Jacques chuchota a l'oreille de Severine qu'il l'attendrait le jeudi suivant, a minuit, derriere le depot, elle se revolta, elle retira sa main violemment. C'etait sa semaine de liberte, celle du service de nuit. Mais un grand trouble l'avait prise, a la pensee de sortir de chez elle, d'aller retrouver ce garcon si loin, a travers les tenebres de la gare. Elle eprouvait une confusion qu'elle n'avait jamais eue, la peur des vierges ignorantes dont le coeur bat; et elle ne ceda point tout de suite, il dut la prier pendant pres de quinze jours, avant qu'elle consentit, malgre l'ardent desir ou elle etait elle-meme de cette promenade nocturne. Juin commencait, les soirees devenaient brulantes, a peine rafraichies par la brise de mer. Trois fois deja, il l'avait attendue, esperant toujours qu'elle le rejoindrait, malgre son refus. Ce soir-la, elle avait dit non encore; mais la nuit etait sans lune, une nuit de ciel couvert, ou pas une etoile ne luisait, sous la brume ardente qui alourdissait le ciel. Et, comme il etait debout, dans l'ombre, il la vit enfin venir, vetue de noir, d'un pas muet. Il faisait si sombre, qu'elle l'aurait frole sans le reconnaitre, s'il ne l'avait arretee dans ses bras, en lui donnant un baiser. Elle eut un leger cri, frissonnante. Puis, rieuse, elle laissa ses levres sur les siennes. Seulement, ce fut tout, jamais elle n'accepta de s'asseoir, sous un des hangars qui les entouraient. Ils marcherent, ils causerent a voix tres basse, serres l'un contre l'autre. Il y avait la un vaste espace occupe par le depot et ses dependances, tout le terrain compris entre la rue Verte et la rue Francois-Mazeline, qui coupent chacune la ligne d'un passage a niveau: sorte d'immense terrain vague, encombre de voies de garage, de reservoirs, de prises d'eau, de constructions de toutes sortes, les deux grandes remises pour les machines, la petite maison des Sauvagnat entouree d'un potager large comme la main, les masures ou etaient installes les ateliers de reparation, le corps de garde ou dormaient les mecaniciens et les chauffeurs; et rien n'etait plus facile que de se dissimuler, de se perdre ainsi qu'au fond d'un bois, parmi ces ruelles desertes, aux inextricables detours. Pendant une heure, ils y gouterent une solitude delicieuse, a soulager leurs coeurs des paroles amies amassees depuis si longtemps; car elle ne voulait entendre parler que d'affection, elle lui avait tout de suite declare qu'elle ne serait jamais a lui, que cela serait trop vilain de salir cette pure amitie dont elle etait si fiere, ayant le besoin de s'estimer. Puis, il l'accompagna jusqu'a la rue Verte, leurs bouches se rejoignirent, en un baiser profond. Et elle rentra. A cette meme heure, dans le bureau des sous-chefs, Roubaud commencait a sommeiller, au fond du vieux fauteuil de cuir, d'ou il se levait vingt fois par nuit, les membres rompus. Jusqu'a neuf heures, il avait a recevoir et a expedier les trains du soir. Le train de maree l'occupait particulierement: c'etaient les manoeuvres, les attelages, les feuilles d'expedition a surveiller de pres. Puis, lorsque l'express de Paris etait arrive et debranche, il soupait seul dans le bureau, sur un coin de table, avec un morceau de viande froide, descendu de chez lui, entre deux tranches de pain. Le dernier train, un omnibus de Rouen, entrait en gare a minuit et demi. Et les quais deserts tombaient a un grand silence, on ne laissait allumes que de rares becs de gaz, la gare entiere s'endormait, dans ce frissonnement des demi-tenebres. De tout le personnel, il ne restait que deux surveillants et quatre ou cinq hommes d'equipe, sous les ordres du sous-chef. Encore ronflaient-ils a poings fermes, sur les planches du corps de garde; tandis que Roubaud, force de les reveiller a la moindre alerte, ne sommeillait que l'oreille aux aguets. De peur que la fatigue ne l'assommat, vers le jour, il reglait son reveille-matin a cinq heures, heure a laquelle il devait etre debout, pour recevoir le premier train de Paris. Mais, parfois, depuis quelque temps surtout, il ne pouvait dormir, pris d'insomnie, se retournant dans son fauteuil. Alors, il sortait, faisait une ronde, poussait jusqu'au poste de l'aiguilleur, ou il causait un instant. Le vaste ciel noir, la paix souveraine de la nuit finissaient par calmer sa fievre. A la suite d'une lutte avec des maraudeurs, on l'avait arme d'un revolver, qu'il portait tout charge dans sa poche. Et, jusqu'a l'aube souvent, il se promenait ainsi, s'arretant des qu'il croyait voir remuer la nuit, reprenant sa marche avec le vague regret de n'avoir pas a faire le coup de feu, soulage lorsque le ciel blanchissait et tirait de l'ombre le grand fantome pale de la gare. Maintenant que le jour se levait des trois heures, il rentrait se jeter dans son fauteuil, ou il dormait d'un sommeil de plomb, jusqu'a ce que son reveille-matin le mit debout, effare. Tous les quinze jours, le jeudi et le samedi, Severine rejoignait Jacques; et, une nuit, comme elle lui parlait du revolver dont son mari etait arme, ils s'en inquieterent. Jamais, a la verite, Roubaud n'allait jusqu'au depot. Cela n'en donna pas moins a leurs promenades une apparence de danger, qui en doublait le charme. Ils avaient surtout trouve un coin adorable: c'etait, derriere la maison des Sauvagnat, une sorte d'allee, entre des tas enormes de charbon de terre, qui en faisaient la rue solitaire d'une ville etrange, aux grands palais carres de marbre noir. On s'y trouvait absolument cache et il y avait, au bout, une petite remise a outils, dans laquelle un empilement de sacs vides aurait fait une couche tres molle. Mais, un samedi qu'une averse brusque les forcait a s'y refugier, elle s'etait obstinee a rester debout, n'abandonnant toujours que ses levres, dans des baisers sans fin. Elle ne mettait pas la sa pudeur, elle donnait a boire son souffle, goulument, comme par amitie. Et, lorsque, brulant de cette flamme, il tentait de la prendre, elle se defendait, elle pleurait, en repetant chaque fois les memes raisons. Pourquoi voulait-il lui faire tant de peine? Cela lui semblait si tendre, de s'aimer, sans toute cette salete du sexe! Souillee a seize ans par la debauche de ce vieux dont le spectre sanglant la hantait, violentee plus tard par les appetits brutaux de son mari, elle avait garde une candeur d'enfant, une virginite, toute la honte charmante de la passion qui s'ignore. Ce qui la ravissait, chez Jacques, c'etait sa douceur, son obeissance a ne pas egarer ses mains sur elle, des qu'elle les prenait simplement entre les siennes, si faibles. Pour la premiere fois, elle aimait, et elle ne se livrait point, parce que, justement, cela lui aurait gate son amour, d'etre tout de suite a celui-ci, de la meme facon qu'elle avait appartenu aux deux autres. Son desir inconscient etait de prolonger a jamais cette sensation si delicieuse, de redevenir toute jeune, avant la souillure, d'avoir un bon ami, ainsi qu'on en a a quinze ans, et qu'on embrasse a pleine bouche derriere les portes. Lui, en dehors des instants de fievre, n'avait point d'exigence, se pretait a ce bonheur voluptueusement differe. Ainsi qu'elle, il semblait retourner a l'enfance, commencant l'amour, qui, jusque-la, etait reste pour lui une epouvante. S'il se montrait docile, retirant ses mains, des qu'elle les ecartait, c'etait qu'une peur sourde demeurait au fond de sa tendresse, un grand trouble, ou il craignait de confondre le desir avec son ancien besoin de meurtre. Celle-ci, qui avait tue, etait comme le reve de sa chair. Sa guerison, chaque jour, lui paraissait plus certaine, puisqu'il l'avait tenue des heures a son cou, que sa bouche, sur la sienne, buvait son ame, sans que sa furieuse envie se reveillat d'en etre le maitre en l'egorgeant. Mais il n'osait toujours pas; et cela etait si bon d'attendre, de laisser a leur amour meme le soin de les unir, quand la minute viendrait, dans l'evanouissement de leur volonte, aux bras l'un de l'autre. Ainsi, les rendez-vous heureux se succedaient, ils ne se lassaient pas de se retrouver pour un moment, de marcher ensemble par les tenebres, entre les grands tas de charbon qui assombrissaient la nuit, autour d'eux. Une nuit de juillet, Jacques, pour arriver au Havre a onze heures cinq, l'heure reglementaire, dut pousser la Lison, comme si la chaleur etouffante l'eut rendue paresseuse. Depuis Rouen, sur sa gauche, un orage l'accompagnait, suivant la vallee de la Seine, avec de larges eclairs eblouissants; et, de temps a autre, il se retournait, pris d'inquietude, car Severine, ce soir-la, devait venir le rejoindre. Sa peur etait que cet orage, s'il eclatait trop tot, ne l'empechat de sortir. Aussi, lorsqu'il eut reussi a entrer en gare, avant la pluie, s'impatienta-t-il contre les voyageurs, qui n'en finissaient point de debarrasser les wagons. Roubaud etait la, sur le quai, cloue pour la nuit. --Diable! dit-il en riant, vous etes bien presse d'aller vous coucher... Dormez bien. --Merci. Et Jacques, apres avoir refoule le train, siffla et se rendit au depot. Les vantaux de l'immense porte etaient ouverts, la Lison s'engouffra sous le hangar ferme, une sorte de galerie a deux voies, longue environ de soixante-dix metres, et qui pouvait contenir six machines. Il y faisait tres sombre, quatre becs de gaz eclairaient a peine les tenebres, qu'ils semblaient accroitre de grandes ombres mouvantes; et seuls, par moments, les larges eclairs enflammaient le vitrage du toit et les hautes fenetres, a droite et a gauche: on distinguait alors, comme dans une flambee d'incendie, les murs lezardes, les charpentes noires de charbon, toute la misere caduque de cette batisse, devenue insuffisante. Deux machines etaient deja la, froides, endormies. Tout de suite, Pecqueux se mit a eteindre le foyer. Il tisonnait violemment, et des braises, s'echappant du cendrier, tombaient dessous, dans la fosse. --J'ai trop faim, je vas casser une croute, dit-il. Est-ce que vous en etes? Jacques ne repondit pas. Malgre sa hate, il ne voulait pas quitter la Lison, avant que les feux fussent renverses et la chaudiere videe. C'etait un scrupule, une habitude de bon mecanicien, dont il ne se departait jamais. Lorsqu'il avait le temps, il ne s'en allait meme qu'apres l'avoir visitee, essuyee, avec le soin qu'on met a panser une bete favorite. L'eau coula dans la fosse, a gros bouillons, et il dit seulement alors: --Depechons, depechons. Un formidable coup de tonnerre lui coupa la parole. Cette fois, les hautes fenetres, sur le ciel en flamme, s'etaient detachees si nettement, qu'on aurait pu en compter les vitres cassees, tres nombreuses. A gauche, le long des etaux, qui servaient pour les reparations, une feuille de tole, laissee debout, resonna avec la vibration persistante d'une cloche. Toute l'antique charpente du comble avait craque. --Bougre! dit simplement le chauffeur. Le mecanicien eut un geste de desespoir. C'etait fini, d'autant plus que, maintenant, une pluie diluvienne s'abattait sur le hangar. Le roulement de l'averse menacait de crever le vitrage du toit. La-haut, egalement, des carreaux devaient etre brises, car il pleuvait sur la Lison, de grosses gouttes, en paquets. Un vent furieux entrait par les portes laissees ouvertes, on aurait dit que la carcasse de la vieille batisse allait etre emportee. Pecqueux achevait d'accommoder la machine. --Voila! on verra clair demain... Pas besoin de lui faire davantage la toilette... Et, revenant a son idee: --Faut manger... Il pleut trop, pour aller se coller sur sa paillasse. La cantine, en effet, se trouvait la, contre le depot meme; tandis que la Compagnie avait du louer une maison, rue Francois-Mazeline, ou etaient installes des lits pour les mecaniciens et les chauffeurs qui passaient la nuit au Havre. Par un tel deluge, on aurait eu le temps d'etre trempe jusqu'aux os. Jacques dut se decider a suivre Pecqueux, qui avait pris le petit panier de son chef, comme pour lui eviter le soin de le porter. Il savait que ce panier contenait encore deux tranches de veau froid, du pain, une bouteille entamee a peine; et c'etait ce qui lui donnait faim, simplement. La pluie redoublait, un coup de tonnerre encore venait d'ebranler le hangar. Quand les deux hommes s'en allerent, a gauche, par la petite porte qui conduisait a la cantine, la Lison se refroidissait deja. Elle s'endormit, abandonnee, dans les tenebres que les violents eclairs illuminaient, sous les grosses gouttes qui trempaient ses reins. Pres d'elle, une prise d'eau, mal fermee, ruisselait et entretenait une mare, coulant entre ses roues, dans la fosse. Mais, avant d'entrer a la cantine, Jacques voulut se debarbouiller. Il y avait toujours la, dans une piece, de l'eau chaude, avec des baquets. Il tira un savon de son panier, il se decrassa les mains et la face, noires du voyage; et, comme il avait la precaution, recommandee aux mecaniciens, d'emporter un vetement de rechange, il put se changer des pieds a la tete, ainsi qu'il le faisait du reste, par coquetterie, chaque soir de rendez-vous, en arrivant au Havre. Deja, Pecqueux attendait dans la cantine, ne s'etant lave que le bout du nez et le bout des doigts. Cette cantine consistait simplement en une petite salle nue, peinte en jaune, ou il n'y avait qu'un fourneau pour faire chauffer les aliments, et qu'une table, scellee au sol, recouverte d'une feuille de zinc, en guise de nappe. Deux bancs completaient le mobilier. Les hommes devaient apporter leur nourriture, et mangeaient sur du papier, avec la pointe de leur couteau. Une large fenetre eclairait la piece. --En voila une sale pluie! cria Jacques en se plantant a la fenetre. Pecqueux s'etait assis sur un banc, devant la table. --Vous ne mangez pas, alors? --Non, mon vieux, finissez mon pain et ma viande, si le coeur vous en dit... Je n'ai pas faim. L'autre, sans se faire prier, se jeta sur le veau, acheva la bouteille. Souvent, il avait de pareilles aubaines, car son chef etait petit mangeur; et il l'aimait davantage, dans son devouement de chien, pour toutes les miettes qu'il ramassait ainsi derriere lui. La bouche pleine, il reprit, apres un silence: --La pluie, qu'est-ce que ca fiche, puisque nous voila gares? C'est vrai que, si ca continue, moi, je vous lache, je vas a cote. Il se mit a rire, car il ne se cachait pas, il avait du lui confier sa liaison avec Philomene Sauvagnat, pour qu'il ne s'etonnat point de le voir decoucher si souvent, les nuits ou il allait la retrouver. Comme elle occupait, chez son frere, une piece du rez-de-chaussee, pres de la cuisine, il n'avait qu'a taper au volet: elle ouvrait, il entrait d'une enjambee, simplement. C'etait par la, disait-on, que toutes les equipes de la gare avaient saute. Mais, maintenant, elle s'en tenait au chauffeur, qui suffisait, semblait-il. --Nom de Dieu de nom de Dieu! jura sourdement Jacques, en voyant le deluge reprendre avec plus de violence, apres une accalmie. Pecqueux, qui tenait au bout de son couteau la derniere bouchee de viande, eut de nouveau un rire bon enfant. --Dites, c'est donc que vous aviez de l'occupation, ce soir? Hein! a nous deux, on ne peut guere nous reprocher d'user les matelas, la-bas, rue Francois-Mazeline. Vivement, Jacques quitta la fenetre. --Pourquoi ca? --Dame, vous voila comme moi, depuis ce printemps, a n'y rentrer qu'a des deux ou trois heures du matin. Il devait savoir quelque chose, peut-etre avait-il surpris un rendez-vous. Dans chaque dortoir, les lits allaient par couple, celui du chauffeur pres de celui du mecanicien; car on resserrait le plus possible l'existence de ces deux hommes, destines a une entente de travail si etroite. Aussi n'etait-il pas etonnant que celui-ci s'apercut de la conduite irreguliere de son chef, tres range jusque-la. --J'ai des maux de tete, dit le mecanicien au hasard. ca me fait du bien, de marcher la nuit. Mais deja le chauffeur se recriait. --Oh! vous savez, vous etes bien libre... Ce que j'en dis, c'est pour la farce... Meme que, si vous aviez de l'ennui un jour, faut pas se gener de vous adresser a moi; parce que je suis bon la, pour tout ce que vous voudrez. Sans s'expliquer plus clairement, il se permit de lui prendre la main, la serra a l'ecraser, dans le don entier de sa personne. Puis, il froissa et jeta le papier gras qui avait enveloppe la viande, remit la bouteille vide dans le panier, fit ce petit menage en serviteur soigneux, habitue au balai et a l'eponge. Et, comme la pluie s'entetait, bien que les coups de tonnerre eussent cesse: --Alors, je file, je vous laisse a vos affaires. --Oh! dit Jacques, puisque ca continue, je vais aller m'etendre sur le lit de camp. C'etait, a cote du depot, une salle avec des matelas, proteges par des housses de toile, ou les hommes venaient se reposer tout vetus lorsqu'ils n'avaient a attendre, au Havre, que trois ou quatre heures. En effet, des qu'il eut vu disparaitre le chauffeur dans le ruissellement, vers la maison des Sauvagnat, il se risqua a son tour, courut au corps de garde. Mais il ne se coucha pas, se tint sur le seuil de la porte grande ouverte, etouffe par l'epaisse chaleur qui regnait la. Dans le fond, un mecanicien, allonge sur le dos, ronflait, la bouche elargie. Quelques minutes encore se passerent, et Jacques ne pouvait se resigner a perdre son espoir. Dans son exasperation contre ce deluge imbecile, grandissait une folle envie d'aller quand meme au rendez-vous, d'avoir au moins la joie d'y etre, lui, s'il ne comptait plus y trouver Severine. C'etait un elancement de tout son corps, il finit par sortir sous l'averse, il arriva a leur coin prefere, suivit l'allee noire que formaient les tas de charbon. Et, comme les grosses gouttes, cinglant de face, l'aveuglaient, il poussa jusqu'a la remise aux outils, ou, une fois deja, il s'etait abrite avec elle. Il lui semblait qu'il y serait moins seul. Jacques entrait dans l'obscurite profonde de ce reduit, lorsque deux bras legers l'envelopperent, et des levres chaudes se poserent sur ses levres. Severine etait la. --Mon Dieu! vous etiez venue? --Oui, j'ai vu monter l'orage, je suis accourue ici, avant la pluie... Comme vous avez tarde! Elle soupirait d'une voix defaillante, jamais il ne l'avait eue si abandonnee a son cou. Elle glissa, elle se trouva assise sur les sacs vides, sur cette couche molle qui occupait tout un angle. Et lui, tombe pres d'elle, sans que leurs bras se fussent denoues, sentait ses jambes en travers des siennes. Ils ne pouvaient se voir, leurs haleines les enveloppaient comme d'un vertige, dans l'aneantissement de tout ce qui les entourait. Mais, sous l'ardent appel de leur baiser, le tutoiement etait monte a leur bouche, comme le sang mele de leurs coeurs. --Tu m'attendais... --Oh! je t'attendais, je t'attendais... Et, tout de suite, des la premiere minute, presque sans paroles, ce fut elle qui l'attira d'une secousse, qui le forca a la prendre. Elle n'avait point prevu cela. Quand il etait arrive, elle ne comptait meme plus qu'elle le verrait; et elle venait d'etre emportee dans la joie inesperee de le tenir, dans un brusque et irresistible besoin d'etre a lui, sans calcul ni raisonnement. Cela etait parce que cela devait etre. La pluie redoublait sur le toit de la remise, le dernier train de Paris qui entrait en gare passa, grondant et sifflant, ebranlant le sol. Lorsque Jacques se releva, il ecouta avec surprise le roulement de l'averse. Ou etait-il donc? Et, comme il retrouvait par terre, sous sa main, le manche d'un marteau qu'il avait senti en s'asseyant, il fut inonde de felicite. Alors, c'etait fait? il avait possede Severine et il n'avait pas pris ce marteau pour lui casser le crane. Elle etait a lui sans bataille, sans cette envie instinctive de la jeter sur son dos, morte, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres. Il ne sentait plus sa soif de venger des offenses tres anciennes dont il aurait perdu l'exacte memoire, cette rancune amassee de male en male, depuis la premiere tromperie au fond des cavernes. Non, la possession de celle-ci etait d'un charme puissant, elle l'avait gueri, parce qu'il la voyait autre, violente dans sa faiblesse, couverte du sang d'un homme qui lui faisait comme une cuirasse d'horreur. Elle le dominait, lui qui n'avait point ose. Et ce fut avec une reconnaissance attendrie, un desir de se fondre en elle, qu'il la reprit dans ses bras. Severine, elle aussi, s'abandonnait, bien heureuse, delivree d'une lutte dont elle ne comprenait plus la raison. Pourquoi s'etait-elle donc refusee si longtemps? Elle s'etait promise, elle aurait du se donner, puisqu'il ne devait y avoir que plaisir et douceur. Maintenant, elle comprenait bien qu'elle en avait toujours eu l'envie, meme lorsqu'il lui semblait si bon d'attendre. Son coeur, son corps ne vivaient que d'un besoin d'amour absolu, continu, et c'etait une cruaute affreuse, ces evenements qui la jetaient, effaree, a toutes ces abominations. Jusque-la, l'existence avait abuse d'elle, dans la boue, dans le sang, avec une violence telle, que ses beaux yeux bleus, restes naifs, en gardaient un elargissement de terreur, sous son casque tragique de cheveux noirs. Elle etait restee vierge malgre tout, elle venait de se donner pour la premiere fois, a ce garcon, qu'elle adorait, dans le desir de disparaitre en lui, d'etre sa servante. Elle lui appartenait, il pouvait disposer d'elle, a son caprice. --Oh! mon cheri, prends-moi, garde-moi, je ne veux que ce que tu veux. --Non, non! cherie, c'est toi la maitresse, je ne suis la que pour t'aimer et t'obeir. Des heures se passerent. La pluie avait cesse depuis longtemps, un grand silence enveloppait la gare, que troublait seule une voix lointaine, indistincte, montant de la mer. Ils etaient encore aux bras l'un de l'autre, lorsqu'un coup de feu les mit debout, fremissants. Le jour allait paraitre, une tache pale blanchissait le ciel, au-dessus de l'embouchure de la Seine. Qu'etait-ce donc que ce coup de feu? Leur imprudence, cette folie de s'etre ainsi attardes, leur montrait, dans une brusque imagination, le mari les poursuivant a coups de revolver. --Ne sors pas! Attends, je vais voir. Jacques, prudemment, s'etait avance jusqu'a la porte. Et la, dans l'ombre epaisse encore, il entendit approcher un galop d'hommes, il reconnut la voix de Roubaud, qui poussait les surveillants, en leur criant que les maraudeurs etaient trois, qu'il les avait parfaitement vus volant du charbon. Depuis quelques semaines surtout, pas de nuit ne se passait sans qu'il eut de la sorte des hallucinations de brigands imaginaires. Cette fois, sous l'empire d'une frayeur soudaine, il avait tire au hasard, dans les tenebres. --Vite, vite! ne restons pas la, murmura le jeune homme. Ils vont visiter la remise... Sauve-toi! D'un grand elan, ils s'etaient repris, s'etouffant a pleins bras, a pleines levres. Puis, Severine, legere, fila le long du depot, protegee par le vaste mur; tandis que lui, doucement, se dissimulait au milieu des tas de charbon. Et il etait temps, en verite, car Roubaud voulait en effet visiter la remise. Il jurait que les maraudeurs devaient y etre. Les lanternes des surveillants dansaient au ras du sol. Il y eut une querelle. Tous finirent par reprendre le chemin de la gare, irrites de cette poursuite inutile. Et, comme Jacques, rassure, se decidait a aller enfin se coucher rue Francois-Mazeline, il fut surpris de se heurter presque dans Pecqueux, qui achevait de rattacher ses vetements, avec de sourds jurons. --Quoi donc, mon vieux? --Ah! nom de Dieu! ne m'en parlez pas! Ce sont ces imbeciles qui ont reveille Sauvagnat. Il m'a entendu avec sa soeur, il est descendu en chemise, et je me suis depeche de sauter par la fenetre... Tenez! ecoutez un peu. Des cris, des sanglots de femme qu'on corrige s'elevaient, pendant qu'une grosse voix d'homme grondait des injures. --Hein? ca y est, il lui allonge sa raclee. Elle a beau avoir trente-deux ans, il lui donne le fouet comme a une petite fille, quand il la surprend... Ah! tant pis, je ne m'en mele pas: c'est son frere! --Mais, dit Jacques, je croyais qu'il vous tolerait, vous, qu'il ne se fachait que lorsqu'il la trouvait avec un autre. --Oh! on ne sait jamais. Des fois, il fait semblant de ne pas me voir. Puis, vous entendez, des fois, il cogne... ca ne l'empeche pas d'aimer sa soeur. Elle est sa soeur, il prefererait tout lacher que de se separer d'elle. Seulement, il veut de la conduite... Nom de Dieu! je crois qu'elle a son compte, aujourd'hui. Les cris cessaient, dans de grands soupirs de plainte, et les deux hommes s'eloignerent. Dix minutes plus tard, ils dormaient profondement, cote a cote, au fond du petit dortoir badigeonne de jaune, meuble simplement de quatre lits, de quatre chaises et d'une table, ou il y avait une seule cuvette en zinc. Alors, chaque nuit de rendez-vous, Jacques et Severine gouterent de grandes felicites. Ils n'eurent pas toujours, autour d'eux, cette protection de la tempete. Des cieux etoiles, des lunes eclatantes, les generent, mais, a ces rendez-vous-la, ils filaient dans les raies d'ombre, ils cherchaient les coins d'obscurite, ou il etait si bon de se serrer l'un contre l'autre. Et il y eut ainsi, en aout et en septembre, des nuits adorables, d'une telle douceur, qu'ils se seraient laisse surprendre par le soleil, alanguis, si le reveil de la gare, de lointains souffles de machine, ne les avaient separes. Meme les premiers froids d'octobre ne leur deplurent pas. Elle venait plus couverte, enveloppee d'un grand manteau, dans lequel lui-meme disparaissait a moitie. Puis, ils se barricadaient au fond de la remise aux outils, qu'il avait trouve le moyen de fermer a l'interieur, a l'aide d'une barre de fer. Ils y etaient comme chez eux, les ouragans de novembre, les coups de vent pouvaient arracher les ardoises des toitures, sans meme leur effleurer la nuque. Cependant, lui, depuis le premier soir, avait une envie, celle de la posseder chez elle, dans cet etroit logement ou elle lui semblait autre, plus desirable, avec son calme souriant de bourgeoise honnete; et elle s'y etait toujours refusee, moins par crainte de l'espionnage du couloir, que dans un scrupule dernier de vertu, reservant le lit conjugal. Mais, un lundi, en plein jour, comme il devait dejeuner la et que le mari tardait a monter, retenu par le chef de gare, il plaisanta, la porta sur ce lit, dans une folie de temerite dont ils riaient tous les deux; si bien qu'ils s'y oublierent. Des lors, elle ne resista plus, il monta la rejoindre, apres minuit sonne, les jeudis et les samedis. Cela etait horriblement dangereux: ils n'osaient bouger, a cause des voisins; ils y eprouverent un redoublement de tendresse, des jouissances nouvelles. Souvent, un caprice de courses nocturnes, un besoin de fuir en betes echappees, les ramenait au-dehors, dans la solitude noire des nuits glacees. En decembre, par une gelee terrible, ils s'y aimerent. Depuis quatre mois deja, Jacques et Severine vivaient ainsi, d'une passion croissante. Ils etaient veritablement neufs tous les deux, dans l'enfance de leur coeur, cette innocence etonnee du premier amour, ravie des moindres caresses. En eux, continuait le combat de soumission, a qui se sacrifierait davantage. Lui, n'en doutait plus, avait trouve la guerison de son affreux mal hereditaire; car, depuis qu'il la possedait, la pensee du meurtre ne l'avait plus trouble. Etait-ce donc que la possession physique contentait ce besoin de mort? Posseder, tuer, cela s'equivalait-il, dans le fond sombre de la bete humaine? Il ne raisonnait pas, trop ignorant, n'essayait pas d'entrouvrir la porte d'epouvante. Parfois, entre ses bras, il retrouvait la brusque memoire de ce qu'elle avait fait, de cet assassinat, avoue du regard seul, sur le banc du square des Batignolles; et il n'eprouvait meme pas l'envie d'en connaitre les details. Elle, au contraire, semblait de plus en plus tourmentee du besoin de tout dire. Lorsqu'elle le serrait d'une etreinte, il sentait bien qu'elle etait gonflee et haletante de son secret, qu'elle ne voulait ainsi entrer en lui que pour se soulager de la chose dont elle etouffait. C'etait un grand frisson qui lui partait des reins, qui soulevait sa gorge d'amoureuse, dans le flot confus de soupirs montant a ses levres. La voix expirante, au milieu d'un spasme, n'allait-elle point parler? Mais, vite, d'un baiser, il fermait sa bouche, y scellait l'aveu, saisi d'une inquietude. Pourquoi mettre cet inconnu entre eux? pouvait-on affirmer que cela ne changerait rien a leur bonheur? Il flairait un danger, un fremissement le reprenait, a l'idee de remuer avec elle ces histoires de sang. Et elle le devinait sans doute, elle redevenait, contre lui, caressante et docile, en creature d'amour, uniquement faite pour aimer et etre aimee. Une folie de possession alors les emportait, ils demeuraient parfois evanouis aux bras l'un de l'autre. Roubaud, depuis l'ete, s'etait encore epaissi, et a mesure que sa femme retournait a la gaiete, a la fraicheur de ses vingt ans, lui vieillissait, semblait plus sombre. En quatre mois, comme elle le disait, il avait beaucoup change. Il donnait toujours de cordiales poignees de main a Jacques, l'invitait, n'etait heureux que lorsqu'il l'avait a sa table. Seulement, cette distraction ne lui suffisait plus, il sortait souvent, des la derniere bouchee, laissait parfois le camarade avec sa femme, sous le pretexte qu'il etouffait et qu'il avait besoin d'aller prendre l'air. La verite etait que, maintenant, il frequentait un petit cafe du cours Napoleon, ou il retrouvait M. Cauche, le commissaire de surveillance. Il buvait peu, des petits verres de rhum; mais un gout du jeu lui etait venu, qui tournait a la passion. Il ne se ranimait, n'oubliait tout que les cartes a la main, enfonce dans des parties de piquet interminables. M. Cauche, un effrene joueur, avait decide qu'on interesserait les parties; on en etait venu a jouer cent sous; et, des lors, Roubaud, etonne de ne pas se connaitre, avait brule de la rage du gain, cette fievre chaude de l'argent gagne, qui ravage un homme jusqu'a lui faire risquer sa situation, sa vie, dans un coup de des. Jusque-la, son service n'en avait pas souffert: il s'echappait des qu'il etait libre, ne rentrait qu'a des deux ou trois heures du matin, les nuits ou il ne veillait pas. Sa femme ne s'en plaignait point, elle lui reprochait uniquement de rentrer plus maussade; car il avait une deveine extraordinaire, il finissait par s'endetter. Un soir, une premiere querelle eclata entre Severine et Roubaud. Sans le hair encore, elle en arrivait a le supporter difficilement, car elle le sentait peser sur sa vie, elle aurait ete si legere, si heureuse, s'il ne l'avait pas accablee de sa presence! Du reste, elle n'eprouvait aucun remords a le tromper: n'etait-ce pas sa faute, ne l'avait-il pas presque poussee a la chute? Dans leur lente desunion, pour guerir de ce malaise qui les desorganisait, chacun d'eux se consolait, s'egayait a sa guise. Puisqu'il avait le jeu, elle pouvait bien avoir un amant. Mais, ce qui la fachait surtout, ce qu'elle n'acceptait pas sans revolte, c'etait la gene ou la mettaient ses pertes continuelles. Depuis que les pieces de cent sous du menage filaient au cafe du cours Napoleon, elle ne savait parfois comment payer sa blanchisseuse. Toutes sortes de douceurs, de petits objets de toilette, lui manquaient. Et, ce soir-la, ce fut justement a propos de l'achat necessaire d'une paire de bottines, qu'ils en vinrent a se quereller. Lui, sur le point de sortir, ne trouvant pas de couteau de table pour se couper un morceau de pain, avait pris le grand couteau, l'arme, qui trainait dans un tiroir du buffet. Elle le regardait, tandis qu'il refusait les quinze francs des bottines, ne les ayant pas, ne sachant ou les prendre; elle repetait sa demande, obstinement, le forcait a repeter son refus, peu a peu exaspere; mais, tout d'un coup, elle lui montra du doigt l'endroit du parquet ou dormaient des spectres, elle lui dit qu'il y en avait la, de l'argent, et qu'elle en voulait. Il devint tres pale, il lacha le couteau, qui retomba dans le tiroir. Un instant, elle crut qu'il allait la battre, car il s'etait approche, begayant que cet argent-la pouvait bien pourrir, qu'il se trancherait la main plutot que de le reprendre; et il serrait les poings, il menacait de l'assommer, si elle s'avisait, pendant son absence, de soulever la frise, pour voler seulement un centime. Jamais, jamais! c'etait mort et enterre! Mais elle, d'ailleurs, avait blemi egalement, defaillante a la pensee de fouiller la. La misere pouvait venir, tous deux creveraient de faim a cote. En effet, ils n'en parlerent plus, meme les jours de grande gene. Quand ils posaient le pied a cette place, la sensation de brulure avait grandi, si intolerable, qu'ils finissaient par faire un detour. Alors, d'autres disputes se produisirent, au sujet de la Croix-de-Maufras. Pourquoi ne vendaient-ils pas la maison? et ils s'accusaient mutuellement de ne rien faire de ce qu'il aurait fallu, pour hater cette vente. Lui, violemment, refusait toujours de s'en occuper; tandis qu'elle, les rares fois ou elle ecrivait a Misard, n'en obtenait que des reponses vagues: aucun acquereur ne se presentait, les fruits avaient coule, les legumes ne poussaient pas, faute d'arrosage. Peu a peu, le grand calme ou etait tombe le menage, apres la crise, se troublait ainsi, semblait emporte par un recommencement terrible de fievre. Tous les germes de malaise, l'argent cache, l'amant introduit, s'etaient developpes, les separaient maintenant, les irritaient l'un contre l'autre. Et, dans cette agitation croissante, la vie allait devenir un enfer. D'ailleurs, comme par un contrecoup fatal, tout se gatait de meme autour des Roubaud. Une nouvelle bourrasque de commerages et de discussions soufflait dans le couloir. Philomene venait de rompre violemment avec madame Lebleu, a la suite d'une calomnie de cette derniere, qui l'accusait de lui avoir vendu une poule morte de maladie. Mais la vraie raison de rupture etait dans un rapprochement de Philomene et de Severine. Pecqueux ayant, une nuit, reconnu celle-ci au bras de Jacques, elle avait fait taire ses scrupules d'autrefois, elle s'etait montree aimable pour la maitresse du chauffeur; et Philomene, tres flattee de cette liaison avec une dame qui etait la beaute et la distinction sans conteste de la gare, venait de se retourner contre la femme du caissier, cette vieille gueuse, disait-elle, capable de faire battre les montagnes. Elle lui donnait tous les torts, elle criait partout, a cette heure, que le logement sur la rue appartenait aux Roubaud, que c'etait une abomination de ne pas le leur rendre. Les choses commencaient donc a tourner tres mal pour madame Lebleu, d'autant plus que son acharnement a guetter mademoiselle Guichon, afin de la surprendre avec le chef de gare, menacait aussi de lui causer des ennuis serieux: elle ne les surprenait toujours pas, mais elle avait le tort de se laisser surprendre, elle, l'oreille tendue, collee aux portes; si bien que M. Dabadie, exaspere d'etre ainsi espionne, avait dit au sous-chef Moulin que, si Roubaud reclamait encore le logement, il etait pret a contresigner la lettre. Et Moulin, peu bavard d'habitude, ayant repete cela, on avait failli se battre de porte en porte, d'un bout du couloir a l'autre, tellement les passions s'etaient rallumees. Au milieu de ces secousses croissantes, Severine n'avait qu'un bon jour, le vendredi. Depuis octobre, elle avait eu la tranquille audace d'inventer un pretexte, le premier venu, une douleur au genou, qui necessitait les soins d'un specialiste; et, chaque vendredi, elle partait par l'express de six heures quarante du matin, que conduisait Jacques, elle passait la journee avec lui a Paris, puis revenait par l'express de six heures trente. D'abord, elle s'etait crue obligee de donner a son mari des nouvelles de son genou: il allait mieux, il allait plus mal; ensuite, voyant qu'il ne l'ecoutait meme pas, elle avait carrement cesse de lui en parler. Et, parfois, elle le regardait, elle se demandait s'il savait. Comment ce jaloux feroce, cet homme qui avait tue, aveugle de sang, dans une rage imbecile, en arrivait-il a lui tolerer un amant? Elle ne pouvait le croire, elle pensait simplement qu'il devenait stupide. Dans les premiers jours de decembre, par une nuit glaciale, Severine attendit son mari tres tard. Le lendemain, un vendredi, avant l'aube, elle devait prendre l'express; et, ces soirs-la, elle faisait d'habitude une toilette soigneuse, preparait ses vetements, pour etre tout de suite habillee, au saut du lit. Enfin, elle se coucha, finit par s'endormir, vers une heure. Roubaud n'etait pas rentre. Deja deux fois, il n'avait reparu qu'au petit jour, tout a sa passion grandissante, ne pouvant plus s'arracher du cafe, dont une petite salle, au fond, se changeait peu a peu en un veritable tripot: on y jouait maintenant de grosses sommes, a l'ecarte. Heureuse du reste de coucher seule, bercee par l'attente de sa bonne journee du lendemain, la jeune femme dormait profondement, dans la chaleur douce des couvertures. Mais trois heures allaient sonner, lorsqu'un bruit singulier l'eveilla. D'abord, elle ne put comprendre, crut rever, se rendormit. C'etaient des pesees sourdes, des craquements de bois, comme si l'on avait voulu forcer une porte. Un eclat, une dechirure plus violente, la mit sur son seant. Et une peur la bouleversa: quelqu'un, a coup sur, faisait sauter la serrure du couloir. Pendant une minute, elle n'osa bouger, ecoutant, les oreilles bourdonnantes. Puis, elle eut le courage de se lever, pour voir; elle marcha sans bruit, pieds nus, elle entrouvrit la porte de sa chambre doucement, saisie d'un tel froid, qu'elle en etait toute pale et amincie encore, sous sa chemise; et le spectacle qu'elle apercut, dans la salle a manger, la cloua de surprise et d'effroi. Par terre, Roubaud, vautre sur le ventre, souleve sur les coudes, venait d'arracher la frise, a l'aide d'un ciseau. Une bougie, posee pres de lui, l'eclairait, en projetant son ombre enorme jusqu'au plafond. Et, a cette minute, le visage penche au-dessus du trou qui creusait le parquet d'une fente noire, il regardait, les yeux elargis. Le sang violacait ses joues, il avait sa face d'assassin. Brutalement, il plongea la main, ne trouva rien, dans le frisson qui l'agitait, dut approcher la bougie. Au fond, apparurent le porte-monnaie, les billets, la montre. Severine eut un cri involontaire, et Roubaud, terrifie, se retourna. Un moment, il ne la reconnut pas, crut sans doute a un spectre, en la voyant toute blanche, avec ses regards d'epouvante. --Qu'est-ce que tu fais donc? demanda-t-elle. Alors, comprenant, evitant de repondre, il ne lacha qu'un grognement sourd. Il la regardait, gene par sa presence, desireux de la renvoyer au lit. Mais pas une parole raisonnable ne lui venait, il la trouvait simplement a gifler, ainsi grelottante, toute nue. --N'est-ce pas? continua-t-elle, tu me refuses des bottines, et tu prends l'argent pour toi, parce que tu as perdu. Cela, du coup, l'enragea. Est-ce qu'elle allait lui gater la vie encore, se mettre en travers de son plaisir, cette femme qu'il ne desirait plus, dont la possession n'etait plus qu'une secousse desagreable? Puisqu'il s'amusait ailleurs, il n'avait aucun besoin d'elle. De nouveau, il fouilla, ne prit que le porte-monnaie, contenant les trois cents francs d'or. Et, lorsque, du talon, il eut remis la frise en place, il vint lui jeter au visage, les dents serrees: --Tu m'embetes, je fais ce que je veux. Est-ce que je te demande, moi, ce que tu vas faire, tout a l'heure, a Paris? Puis, avec un furieux haussement d'epaules, il retourna au cafe, en laissant la bougie par terre. Severine la ramassa, alla se remettre au lit, glacee jusqu'au coeur; et elle la garda allumee, ne pouvant se rendormir, attendant l'heure de l'express, peu a peu brulante, les yeux grands ouverts. C'etait certain maintenant, il y avait eu une desorganisation progressive, comme une infiltration du crime, qui decomposait cet homme, et qui avait pourri tout lien, entre eux. Roubaud savait. VII Ce vendredi-la, les voyageurs qui devaient, au Havre, prendre l'express de six heures quarante, eurent a leur reveil un cri de surprise: la neige tombait depuis minuit, en flocons si drus, si gros, qu'il y en avait dans les rues une couche de trente centimetres. Deja, sous la halle couverte, la Lison soufflait, fumante, attelee a un train de sept wagons, trois de deuxieme classe et quatre de premiere. Lorsque, vers cinq heures et demie, Jacques et Pecqueux etaient arrives au depot, pour la visite, ils avaient eu un grognement d'inquietude, devant cette neige entetee, dont crevait le ciel noir. Et, maintenant, a leur poste, ils attendaient le coup de sifflet, les yeux au loin, au-dela du porche beant de la marquise, regardant la tombee muette et sans fin des flocons rayer les tenebres d'un frisson livide. Le mecanicien murmura: --Le diable m'emporte si l'on voit un signal! --Encore si l'on peut passer! dit le chauffeur. Roubaud etait sur le quai, avec sa lanterne, rentre a la minute precise pour prendre son service. Par instants, ses paupieres meurtries se fermaient de fatigue, sans qu'il cessat sa surveillance. Jacques lui ayant demande s'il ne savait rien de l'etat de la voie, il venait de s'approcher et de lui serrer la main, en repondant qu'il n'avait pas de depeche encore; et, comme Severine descendait, enveloppee d'un grand manteau, il la conduisit lui-meme a un compartiment de premiere classe, ou il l'installa. Sans doute avait-il surpris le regard de tendresse inquiete, echange entre les deux amants; mais il ne se soucia seulement pas de dire a sa femme qu'il etait imprudent de partir par un temps pareil, et qu'elle ferait mieux de remettre son voyage. Des voyageurs arriverent, emmitoufles, charges de valises, toute une bousculade dans le froid terrible du matin. La neige des chaussures ne se fondait meme pas; et les portieres se refermaient aussitot, chacun se barricadait, le quai restait desert, mal eclaire par les lueurs louches de quelques becs de gaz; tandis que le fanal de la machine, accroche a la base de la cheminee, flambait seul, comme un oeil geant, elargissant au loin, dans l'obscurite, sa nappe d'incendie. Mais Roubaud eleva sa lanterne, donnant le signal. Le conducteur-chef siffla, et Jacques repondit, apres avoir ouvert le regulateur et mis en avant le petit volant du changement de marche. On partait. Pendant une minute encore, le sous-chef suivit tranquillement du regard le train qui s'eloignait sous la tempete. --Et attention! dit Jacques a Pecqueux. Pas de farce, aujourd'hui! Il avait bien remarque que son compagnon semblait, lui aussi, tomber de lassitude: le resultat, surement, de quelque noce de la veille. --Oh! pas de danger, pas de danger! begaya le chauffeur. Tout de suite, des la sortie de la halle couverte, les deux hommes etaient entres dans la neige. Le vent soufflait de l'est, la machine avait ainsi le vent debout, fouettee de face par les rafales; et, derriere l'abri, ils n'en souffrirent pas trop d'abord, vetus de grosses laines, les yeux proteges par des lunettes. Mais, dans la nuit, la lumiere eclatante du fanal etait comme mangee par ces epaisseurs blafardes qui tombaient. Au lieu de s'eclairer a deux ou trois cents metres, la voie apparaissait sous une sorte de brouillard laiteux, ou les choses ne surgissaient que tres rapprochees, ainsi que du fond d'un reve. Et, selon sa crainte, ce qui porta l'inquietude du mecanicien a son comble, ce fut de constater, des le feu du premier poste de cantonnement, qu'il ne verrait certainement pas, a la distance reglementaire, les signaux rouges, fermant la voie. Des lors, il avanca avec une extreme prudence, sans pouvoir cependant ralentir la vitesse, car le vent lui opposait une resistance enorme, et tout retard serait devenu un danger aussi grand. Jusqu'a la station d'Harfleur, la Lison fila d'une bonne marche continue. La couche de neige tombee ne preoccupait pas encore Jacques, car il y en avait au plus soixante centimetres, et le chasse-neige en deblayait aisement un metre. Il etait tout au souci de garder sa vitesse, sachant bien que la vraie qualite d'un mecanicien, apres la temperance et l'amour de sa machine, consistait a marcher d'une facon reguliere, sans secousse, a la plus haute pression possible. Meme, son unique defaut etait la, dans un entetement a ne pas s'arreter, desobeissant aux signaux, croyant toujours qu'il aurait le temps de dompter la Lison: aussi, parfois, allait-il trop loin, ecrasait les petards, <>, comme on dit, ce qui lui avait valu deux fois des mises a pied de huit jours. Mais, en ce moment, dans le grand danger ou il se sentait, la pensee que Severine etait la, qu'il avait charge de cette chere existence, decuplait la force de sa volonte, tendue toute la-bas, jusqu'a Paris, le long de cette double ligne de fer, au milieu des obstacles qu'il devait franchir. Et, debout sur la plaque de tole qui reliait la machine au tender, dans les continuels cahots de la trepidation, Jacques, malgre la neige, se penchait a droite, pour mieux voir. Par la vitre de l'abri, brouillee d'eau, il ne distinguait rien; et il restait la face sous les rafales, la peau flagellee de milliers d'aiguilles, pincee d'un tel froid, qu'il y sentait comme des coupures de rasoir. De temps a autre, il se retirait, pour reprendre haleine; il otait ses lunettes, les essuyait; puis, il revenait a son poste d'observation, en plein ouragan, les yeux fixes, dans l'attente des feux rouges, si absorbe en son vouloir, qu'a deux reprises il eut l'hallucination de brusques etincelles sanglantes, tachant le rideau pale qui tremblait devant lui. Mais, tout d'un coup, dans les tenebres, une sensation l'avertit que son chauffeur n'etait plus la. Seule, une petite lanterne eclairait le niveau d'eau, pour que nulle lumiere n'aveuglat le mecanicien; et, sur le cadran du manometre, dont l'email semblait garder une lueur propre, il avait vu que l'aiguille bleue, tremblante, baissait rapidement. C'etait le feu qui tombait. Le chauffeur venait de s'etaler sur le coffre, vaincu par le sommeil. --Sacre noceur! cria Jacques, furieux, le secouant. Pecqueux se releva, s'excusa, d'un grognement inintelligible. Il tenait a peine debout; mais la force de l'habitude le remit tout de suite a son feu, le marteau en main, cassant le charbon, l'etalant sur la grille avec la pelle, en une couche bien egale; puis, il donna un coup de balai. Et, pendant que la porte du foyer etait restee ouverte, un reflet de fournaise, en arriere sur le train, comme une queue flamboyante de comete, avait incendie la neige, pleuvant au travers, en larges gouttes d'or. Apres Harfleur, commenca la grande rampe de trois lieues qui va jusqu'a Saint-Romain, la plus forte de toute la ligne. Aussi le mecanicien se remit-il a la manoeuvre, tres attentif, s'attendant a un fort coup de collier, pour monter cette cote, deja rude par les beaux temps. La main sur le volant du changement de marche, il regardait fuir les poteaux telegraphiques, tachant de se rendre compte de la vitesse. Celle-ci diminuait beaucoup, la Lison s'essoufflait, tandis qu'on devinait le frottement des chasse-neige, a une resistance croissante. Du bout du pied, il rouvrit la porte; et le chauffeur, ensommeille, comprit, poussa le feu encore, afin d'augmenter la pression. Maintenant, la porte rougissait, eclairait leurs jambes a tous deux d'une lueur violette. Mais ils n'en sentaient pas l'ardente chaleur, dans le courant d'air glace qui les enveloppait. Sur un geste de son chef, le chauffeur venait aussi de lever la tige du cendrier, ce qui activait le tirage. Rapidement, l'aiguille du manometre etait remontee a dix atmospheres, la Lison donnait toute la force dont elle etait capable. Meme, un instant, voyant le niveau d'eau baisser, le mecanicien dut faire mouvoir le petit volant de l'injecteur, bien que cela diminuat la pression. Elle se releva d'ailleurs, la machine ronflait, crachait, comme une bete qu'on surmene, avec des sursauts, des coups de reins, ou l'on aurait cru entendre craquer ses membres. Et il la rudoyait, en femme vieillie et moins forte, n'ayant plus pour elle la meme tendresse qu'autrefois. --Jamais elle ne montera, la faineante! dit-il, les dents serrees, lui qui ne parlait pas en route. Pecqueux, etonne, dans sa somnolence, le regarda. Qu'avait-il donc maintenant contre la Lison? Est-ce qu'elle n'etait pas toujours la brave machine obeissante, d'un demarrage si aise, que c'etait un plaisir de la mettre en route, et d'une si bonne vaporisation, qu'elle epargnait son dixieme de charbon, de Paris au Havre? Quand une machine avait des tiroirs comme les siens, d'un reglage parfait, coupant a miracle la vapeur, on pouvait lui tolerer toutes les imperfections, comme qui dirait a une menagere quinteuse, ayant pour elle la conduite et l'economie. Sans doute qu'elle depensait trop de graisse. Et puis, apres? On la graissait, voila tout! Justement, Jacques repetait, exaspere: --Jamais elle ne montera, si on ne la graisse pas. Et, ce qu'il n'avait pas fait trois fois dans sa vie, il prit la burette, pour la graisser en marche. Enjambant la rampe, il monta sur le tablier, qu'il suivit tout le long de la chaudiere. Mais c'etait une manoeuvre des plus perilleuses: ses pieds glissaient sur l'etroite bande de fer, mouillee par la neige; et il etait aveugle, et le vent terrible menacait de le balayer comme une paille. La Lison, avec cet homme accroche a son flanc, continuait sa course haletante, dans la nuit, parmi l'immense couche blanche, ou elle s'ouvrait profondement un sillon. Elle le secouait, l'emportait. Parvenu a la traverse d'avant, il s'accroupit devant le godet graisseur du cylindre de droite, il eut toutes les peines du monde a l'emplir, en se tenant d'une main a la tringle. Puis, il lui fallut faire le tour, ainsi qu'un insecte rampant, pour aller graisser le cylindre de gauche. Et, quand il revint, extenue, il etait tout pale, ayant senti passer la mort. --Sale rosse! murmura-t-il. Saisi de cette violence inaccoutumee a l'egard de leur Lison, Pecqueux ne put s'empecher de dire, en hasardant une fois de plus son habituelle plaisanterie: --Fallait m'y laisser aller: ca me connait, moi, de graisser les dames. Reveille un peu, il s'etait remis, lui aussi, a son poste, surveillant le cote gauche de la ligne. D'ordinaire, il avait de bons yeux, meilleurs que ceux de son chef. Mais, dans cette tourmente, tout avait disparu, a peine pouvaient-ils, eux pourtant a qui chaque kilometre de la route etait si familier, reconnaitre les lieux qu'ils traversaient: la voie sombrait sous la neige, les haies, les maisons elles-memes semblaient s'engloutir, ce n'etait plus qu'une plaine rase et sans fin, un chaos de blancheurs vagues, ou la Lison paraissait galoper a sa guise, prise de folie. Et jamais les deux hommes n'avaient senti si etroitement le lien de fraternite qui les unissait, sur cette machine en marche, lachee a travers tous les perils, ou ils se trouvaient plus seuls, plus abandonnes du monde, que dans une chambre close, avec l'aggravante, l'ecrasante responsabilite des vies humaines qu'ils trainaient derriere eux. Aussi Jacques, que la plaisanterie de Pecqueux avait acheve d'irriter, finit-il par en sourire, retenant la colere qui l'emportait. Ce n'etait, certes, pas le moment de se quereller. La neige redoublait, le rideau s'epaississait a l'horizon. On continuait de monter, lorsque le chauffeur, a son tour, crut voir etinceler un feu rouge, au loin. D'un mot, il avertit son chef. Mais deja il ne le retrouvait plus, ses yeux avaient reve, comme il disait parfois. Et le mecanicien, qui n'avait rien vu, restait le coeur battant, trouble par cette hallucination d'un autre, perdant confiance en lui-meme. Ce qu'il s'imaginait distinguer, au-dela du pullulement pale des flocons, c'etaient d'immenses formes noires, des masses considerables, comme des morceaux geants de la nuit, qui semblaient se deplacer et venir au-devant de la machine. etaient-ce donc des coteaux eboules, des montagnes barrant la voie, ou allait se briser le train? Alors, pris de peur, il tira la tringle du sifflet, il siffla longuement, desesperement; et cette lamentation trainait, lugubre, au travers de la tempete. Puis, il fut tout etonne d'avoir siffle a propos, car le train traversait a grande vitesse la gare de Saint-Romain, dont il se croyait eloigne de deux kilometres. Cependant, la Lison, qui avait franchi la terrible rampe, se mit a rouler plus a l'aise, et Jacques put respirer un moment. De Saint-Romain a Bolbec, la ligne monte d'une facon insensible, tout irait bien sans doute jusqu'a l'autre bout du plateau. Quand il fut a Beuzeville, pendant l'arret de trois minutes, il n'en appela pas moins le chef de gare qu'il apercut sur le quai, tenant a lui dire ses craintes, en face de cette neige dont la couche augmentait toujours: jamais il n'arriverait a Rouen, le mieux serait de doubler l'attelage, en ajoutant une seconde machine, tandis qu'on se trouvait a un depot, ou des machines a disposition etaient toujours pretes. Mais le chef de gare repondit qu'il n'avait pas d'ordre et qu'il ne croyait pas devoir prendre cette mesure sur lui. Tout ce qu'il offrit, ce fut de donner cinq ou six pelles de bois, pour deblayer les rails, en cas de besoin. Et Pecqueux prit les pelles, qu'il rangea dans un coin du tender. Sur le plateau, en effet, la Lison continua sa marche avec une bonne vitesse, sans trop de peine. Elle se lassait pourtant. A toute minute, le mecanicien devait faire son geste, ouvrir la porte du foyer, pour que le chauffeur mit du charbon; et, chaque fois, au-dessus du train morne, noir dans tout ce blanc, recouvert d'un linceul, flambait l'eblouissante queue de comete, trouant la nuit. Il etait sept heures trois quarts, le jour naissait; mais, a peine en distinguait-on la paleur au ciel, dans l'immense tourbillon blanchatre qui emplissait l'espace, d'un bout de l'horizon a l'autre. Cette clarte louche, ou rien ne se distinguait encore, inquietait davantage les deux hommes, qui, les yeux pleins de larmes, malgre leurs lunettes, s'efforcaient de voir au loin. Sans lacher le volant du changement de marche, le mecanicien ne quittait plus la tringle du sifflet, sifflant d'une facon presque continue, par prudence, d'un sifflement de detresse qui pleurait au fond de ce desert de neige. On traversa Bolbec, puis Yvetot, sans encombre. Mais, a Motteville, Jacques, de nouveau, interpella le sous-chef, qui ne put lui donner des renseignements precis sur l'etat de la voie. Aucun train n'etait encore venu, une depeche annoncait simplement que l'omnibus de Paris se trouvait bloque a Rouen, en surete. Et la Lison repartit, descendant de son allure alourdie et lasse les trois lieues de pente douce qui vont a Barentin. Maintenant, le jour se levait, tres pale; et il semblait que cette lueur livide vint de la neige elle-meme. Elle tombait plus dense, ainsi qu'une chute d'aube brouillee et froide, noyant la terre des debris du ciel. Avec le jour grandissant, le vent redoublait de violence, les flocons etaient chasses comme des balles, il fallait qu'a chaque instant le chauffeur prit sa pelle, pour deblayer le charbon, au fond du tender, entre les parois du recipient d'eau. A droite et a gauche, la campagne apparaissait, a ce point meconnaissable, que les deux hommes avaient la sensation de fuir dans un reve: les vastes champs plats, les gras paturages clos de haies vives, les cours plantees de pommiers, n'etaient plus qu'une mer blanche, a peine renflee de courtes vagues, une immensite bleme et tremblante, ou tout defaillait, dans cette blancheur. Et le mecanicien, debout, la face coupee par les rafales, la main sur le volant, commencait a souffrir terriblement du froid. Enfin, a l'arret de Barentin, le chef de gare, M. Bessiere, s'approcha lui-meme de la machine, pour prevenir Jacques qu'on signalait des quantites considerables de neige, du cote de la Croix-de-Maufras. --Je crois qu'on peut encore passer, ajouta-t-il. Mais vous aurez de la peine. Alors, le jeune homme s'emporta. --Tonnerre de Dieu! je l'ai bien dit, a Beuzeville! Qu'est-ce que ca pouvait leur faire, de doubler l'attelage?... Ah! nous allons etre gentils! Le conducteur-chef venait de descendre de son fourgon, et lui aussi se fachait. Il etait gele dans sa vigie, il declarait qu'il etait incapable de distinguer un signal d'un poteau telegraphique. Un vrai voyage a tatons, dans tout ce blanc! --Enfin, vous voila prevenus, reprit M. Bessiere. Cependant, les voyageurs s'etonnaient deja de cet arret prolonge, au milieu du grand silence de la station ensevelie, sans un cri d'employe, sans un battement de portiere. Quelques glaces furent baissees, des tetes apparurent: une dame tres forte, avec deux jeunes filles blondes, charmantes, ses filles sans doute, toutes trois Anglaises a coup sur; et, plus loin, une jeune femme brune, tres jolie, qu'un monsieur age forcait a rentrer; tandis que deux hommes, un jeune, un vieux, causaient d'une voiture a l'autre, le buste a moitie sorti des portieres. Mais, comme Jacques jetait un coup d'oeil en arriere, il n'apercut que Severine, penchee elle aussi, regardant de son cote, d'un air anxieux. Ah! la chere creature, qu'elle devait etre inquiete, et quel creve-coeur il eprouvait, a la savoir la, si pres et loin de lui, dans ce danger! Il aurait donne tout son sang pour etre a Paris deja, et l'y deposer saine et sauve. --Allons, partez, conclut le chef de gare. Il est inutile d'effrayer le monde. Lui-meme avait donne le signal. Remonte dans son fourgon, le conducteur-chef siffla; et, une fois encore, la Lison demarra, apres avoir repondu, d'un long cri de plainte. Tout de suite, Jacques sentit que l'etat de la voie changeait. Ce n'etait plus la plaine, le deroulement a l'infini de l'epais tapis de neige, ou la machine filait comme un paquebot, laissant un sillage. On entrait dans le pays tourmente, les cotes et les vallons dont la houle enorme allait jusqu'a Malaunay, bossuant le sol; et la neige s'etait amassee la d'une facon irreguliere, la voie se trouvait deblayee par places, tandis que des masses considerables avaient bouche certains passages. Le vent, qui balayait les remblais, comblait au contraire les tranchees. C'etait ainsi une continuelle succession d'obstacles a franchir, des bouts de voie libre que barraient de veritables remparts. Il faisait plein jour maintenant, et la contree devastee, ces gorges etroites, ces pentes raides, prenaient, sous leur couche de neige, la desolation d'un ocean de glace, immobilise dans la tourmente. Jamais encore Jacques ne s'etait senti penetrer d'un tel froid. Sous les mille aiguilles de la neige, son visage lui semblait en sang; et il n'avait plus conscience de ses mains, paralysees par l'onglee, devenues si insensibles, qu'il fremit en s'apercevant qu'il perdait, entre ses doigts, la sensation du petit volant du changement de marche. Quand il levait le coude, pour tirer la tringle du sifflet, son bras pesait a son epaule comme un bras de mort. Il n'aurait pu dire si ses jambes le portaient, dans les secousses continues de la trepidation, qui lui arrachaient les entrailles. Une immense fatigue l'avait envahi, avec ce froid, dont le gel gagnait son crane, et sa peur etait de n'etre plus, de ne plus savoir s'il conduisait, car il ne tournait deja le volant que d'un geste machinal, il regardait, hebete, le manometre descendre. Toutes les histoires connues d'hallucinations lui traversaient la tete. N'etait-ce pas un arbre abattu, la-bas, en travers de la voie? N'avait-il pas apercu un drapeau rouge flottant au-dessus de ce buisson? Des petards, a chaque minute, n'eclataient-ils pas, dans le grondement des roues? Il n'aurait pu le dire, il se repetait qu'il devrait arreter, et il n'en trouvait pas la volonte nette. Pendant quelques minutes, cette crise le tortura; puis, brusquement, la vue de Pecqueux, retombe endormi sur le coffre, terrasse par cet accablement du froid dont lui-meme souffrait, le jeta dans une colere telle, qu'il en fut comme rechauffe. --Ah! nom de Dieu de salop! Et lui, si doux d'ordinaire aux vices de cet ivrogne, le reveilla a coups de pied, tapa jusqu'a ce qu'il fut debout. L'autre, engourdi, se contenta de grogner, en reprenant sa pelle. --Bon, bon! on y va! Quand le foyer fut charge, la pression remonta; et il etait temps, la Lison venait de s'engager au fond d'une tranchee, ou elle avait a fendre une epaisseur de plus d'un metre. Elle avancait dans un effort extreme, dont elle tremblait toute. Un instant, elle s'epuisa, il sembla qu'elle allait s'immobiliser, ainsi qu'un navire qui a touche un banc de sable. Ce qui la chargeait, c'etait la neige dont une couche pesante avait peu a peu couvert la toiture des wagons. Ils filaient ainsi, noirs dans le sillage blanc, avec ce drap blanc tendu sur eux; et elle-meme n'avait que des bordures d'hermine, habillant ses reins sombres, ou les flocons fondaient et ruisselaient en pluie. Une fois de plus, malgre le poids, elle se degagea, elle passa. Le long d'une large courbe, sur un remblai, on put suivre encore le train, qui s'avancait a l'aise, pareil a un ruban d'ombre, perdu au milieu d'un pays des legendes, eclatant de blancheur. Mais plus loin, les tranchees recommencaient, et Jacques, et Pecqueux, qui avaient senti toucher la Lison, se raidirent contre le froid, debout a ce poste que, meme mourants, ils ne pouvaient deserter. De nouveau, la machine perdait de sa vitesse. Elle s'etait engagee entre deux talus, et l'arret se produisit lentement, sans secousse. Il sembla qu'elle s'engluait, prise par toutes ses roues, de plus en plus serree, hors d'haleine. Elle ne bougea plus. C'etait fait, la neige la tenait, impuissante. --Ca y est, gronda Jacques. Tonnerre de Dieu! Quelques secondes encore, il resta a son poste, la main sur le volant, ouvrant tout, pour voir si l'obstacle ne cederait pas. Puis, entendant la Lison cracher et s'essouffler en vain, il ferma le regulateur, il jura plus fort, furieux. Le conducteur-chef s'etait penche a la porte de son fourgon, et Pecqueux s'etant montre, lui cria a son tour: --Ca y est, nous sommes colles! Vivement, le conducteur sauta dans la neige, dont il avait jusqu'aux genoux. Il s'approcha, les trois hommes tinrent conseil. --Nous ne pouvons qu'essayer de deblayer, finit par dire le mecanicien. Heureusement, nous avons des pelles. Appelez votre conducteur d'arriere, et a nous quatre nous finirons bien par degager les roues. On fit signe au conducteur d'arriere, qui, lui aussi, etait descendu du fourgon. Il arriva a grand-peine, noye par instants. Mais cet arret en pleine campagne, au milieu de cette solitude blanche, ce bruit clair des voix discutant ce qu'il y avait a faire, cet employe sautant le long du train, a penibles enjambees, avaient inquiete les voyageurs. Des glaces se baisserent. On criait, on questionnait, toute une confusion, vague encore et grandissante. --Ou sommes-nous?... Pourquoi a-t-on arrete?... Qu'y a-t-il donc?... Mon Dieu! est-ce un malheur? Le conducteur sentit la necessite de rassurer le monde. Justement, comme il s'avancait, la dame anglaise, dont l'epaisse face rouge s'encadrait des deux charmants visages de ses filles, lui demanda avec un fort accent: --Monsieur, ce n'est pas dangereux? --Non, non, madame, repondit-il. Un peu de neige simplement. On repart tout de suite. Et la glace se releva, au milieu du frais gazouillis des jeunes filles, cette musique des syllabes anglaises, si vives sur des levres roses. Toutes deux riaient, tres amusees. Mais, plus loin, le monsieur age appelait le conducteur, tandis que sa jeune femme risquait derriere lui sa jolie tete brune. --Comment n'a-t-on pas pris des precautions? C'est insupportable... Je rentre de Londres, mes affaires m'appellent a Paris ce matin, et je vous previens que je rendrai la Compagnie responsable de tout retard. --Monsieur, ne put que repeter l'employe, on va repartir dans trois minutes. Le froid etait terrible, la neige entrait, et les tetes disparurent, les glaces se releverent. Mais, au fond des voitures closes, une agitation persistait, une anxiete, dont on sentait le sourd bourdonnement. Seules, deux glaces restaient baissees; et, accoudes, a trois compartiments de distance, deux voyageurs causaient, un Americain d'une quarantaine d'annees, un jeune homme habitant Le Havre, tres interesses l'un et l'autre par le travail de deblaiement. --En Amerique, monsieur, tout le monde descend et prend des pelles. --Oh! ce n'est rien, j'ai ete deja bloque deux fois, l'annee derniere. Mes occupations m'appellent toutes les semaines a Paris. --Et moi toutes les trois semaines environ, monsieur. --Comment, de New-York? --Oui, monsieur, de New-York. Jacques menait le travail. Ayant apercu Severine a une portiere du premier wagon, ou elle se mettait toujours pour etre plus pres de lui, il l'avait suppliee du regard; et, comprenant, elle s'etait retiree, pour ne pas rester a ce vent glacial qui lui brulait la figure. Lui, des lors, songeant a elle, avait travaille de grand coeur. Mais il remarquait que la cause de l'arret, l'empatement dans la neige, ne provenait pas des roues: celles-ci coupaient les couches les plus epaisses; c'etait le cendrier, place entre elles, qui faisait obstacle, roulant la neige, la durcissant en paquets enormes. Et une idee lui vint. --Il faut devisser le cendrier. D'abord, le conducteur-chef s'y opposa. Le mecanicien etait sous ses ordres, il ne voulait pas l'autoriser a toucher a la machine. Puis, il se laissa convaincre. --Vous en prenez la responsabilite, c'est bon! Seulement, ce fut une dure besogne. Allonges sous la machine, le dos dans la neige qui fondait, Jacques et Pecqueux durent travailler pendant pres d'une demi-heure. Heureusement que, dans le coffre a outils, ils avaient des tournevis de rechange. Enfin, au risque de se bruler et de s'ecraser vingt fois, ils parvinrent a detacher le cendrier. Mais ils ne l'avaient pas encore, il s'agissait de le sortir de la-dessous. D'un poids enorme, il s'embarrassait dans les roues et les cylindres. Pourtant, a quatre, ils le tirerent, le trainerent en dehors de la voie, jusqu'au talus. --Maintenant, achevons de deblayer, dit le conducteur. Depuis pres d'une heure, le train etait en detresse, et l'angoisse des voyageurs avait grandi. A chaque minute, une glace se baissait, une voix demandait pourquoi l'on ne partait pas. C'etait la panique, des cris, des larmes, dans une crise montante d'affolement. --Non, non, c'est assez deblaye, declara Jacques. Montez, je me charge du reste. Il etait de nouveau a son poste, avec Pecqueux, et lorsque les deux conducteurs eurent regagne leurs fourgons, il tourna lui-meme le robinet du purgeur. Le jet de vapeur brulante, assourdi, acheva de fondre les paquets qui adheraient encore aux rails. Puis, la main au volant, il fit machine arriere. Lentement, il recula d'environ trois cents metres, pour prendre du champ. Et, ayant pousse au feu, depassant meme la pression permise, il revint contre le mur qui barrait la voie, il y jeta la Lison, de toute sa masse, de tout le poids du train qu'elle trainait. Elle eut un han! terrible de bucheron qui enfonce la cognee, sa forte charpente de fer et de fonte en craqua. Mais elle ne put passer encore, elle s'etait arretee, fumante, toute vibrante du choc. Alors, a deux autres reprises, il dut recommencer la manoeuvre, recula, fonca sur la neige, pour l'emporter; et, chaque fois, la Lison, raidissant les reins, buta du poitrail, avec son souffle enrage de geante. Enfin, elle parut reprendre haleine, elle banda ses muscles de metal en un supreme effort, et elle passa, et lourdement le train la suivit, entre les deux murs de la neige eventree. Elle etait libre. --Bonne bete tout de meme! grogna Pecqueux. Jacques, aveugle, ota ses lunettes, les essuya. Son coeur battait a grands coups, il ne sentait plus le froid. Mais, brusquement, la pensee lui vint d'une tranchee profonde, qui se trouvait a trois cents metres environ de la Croix-de-Maufras: elle s'ouvrait dans la direction du vent, la neige devait s'y etre accumulee en quantite considerable; et, tout de suite, il eut la certitude que c'etait la l'ecueil marque ou il naufragerait. Il se pencha. Au loin, apres une derniere courbe, la tranchee lui apparut, en ligne droite, ainsi qu'une longue fosse, comblee de neige. Il faisait plein jour, la blancheur etait sans bornes et eclatante, sous la tombee continue des flocons. Cependant, la Lison filait a une vitesse moyenne, n'ayant plus rencontre d'obstacle. On avait, par precaution, laisse allumes les feux d'avant et d'arriere; et le fanal blanc, a la base de la cheminee, luisait dans le jour, comme un oeil vivant de cyclope. Elle roulait, elle approchait de la tranchee, avec cet oeil largement ouvert. Alors, il sembla qu'elle se mit a souffler d'un petit souffle court, ainsi qu'un cheval qui a peur. De profonds tressaillements la secouaient, elle se cabrait, ne continuait sa marche que sous la main volontaire du mecanicien. D'un geste, celui-ci avait ouvert la porte du foyer, pour que le chauffeur activat le feu. Et, maintenant, ce n'etait plus une queue d'astre incendiant la nuit, c'etait un panache de fumee noire, epaisse, qui salissait le grand frisson pale du ciel. La Lison avancait. Enfin, il lui fallut entrer dans la tranchee. A droite et a gauche, les talus etaient noyes, et l'on ne distinguait plus rien de la voie, au fond. C'etait comme un creux de torrent, ou la neige dormait, a pleins bords. Elle s'y engagea, roula pendant une cinquantaine de metres, d'une haleine eperdue, de plus en plus lente. La neige qu'elle repoussait, faisait une barre devant elle, bouillonnait et montait, en un flot revolte qui menacait de l'engloutir. Un instant, elle parut debordee, vaincue. Mais, d'un dernier coup de reins, elle se delivra, avanca de trente metres encore. C'etait la fin, la secousse de l'agonie: des paquets de neige retombaient, recouvraient les roues, toutes les pieces du mecanisme etaient envahies, liees une a une par des chaines de glace. Et la Lison s'arreta definitivement, expirante, dans le grand froid. Son souffle s'eteignit, elle etait immobile, et morte. --La, nous y sommes, dit Jacques. Je m'y attendais. Tout de suite, il voulut faire machine arriere, pour tenter de nouveau la manoeuvre. Mais, cette fois, la Lison ne bougea pas. Elle refusait de reculer comme d'avancer, elle etait bloquee de toutes parts, collee au sol, inerte, sourde. Derriere elle, le train, lui aussi, semblait mort, enfonce dans l'epaisse couche jusqu'aux portieres. La neige ne cessait pas, tombait plus drue, par longues rafales. Et c'etait un enlisement, ou machine et voitures allaient disparaitre, deja recouvertes a moitie, sous le silence frissonnant de cette solitude blanche. Plus rien ne bougeait, la neige filait son linceul. --Eh bien, ca recommence? demanda le conducteur-chef, en se penchant en dehors du fourgon. --Foutus! cria simplement Pecqueux. Cette fois, en effet, la position devenait critique. Le conducteur d'arriere courut poser les petards qui devaient proteger le train, en queue; tandis que le mecanicien sifflait eperdument, a coups presses, le sifflet haletant et lugubre de la detresse. Mais la neige assourdissait l'air, le son se perdait, ne devait pas meme arriver a Barentin. Que faire? Ils n'etaient que quatre, jamais ils ne deblaieraient de pareils amas. Il aurait fallu toute une equipe. La necessite s'imposait de courir chercher du secours. Et le pis etait que la panique se declarait de nouveau parmi les voyageurs. Une portiere s'ouvrit, la jolie dame brune sauta, affolee, croyant a un accident. Son mari, le negociant age, qui la suivit, criait: --J'ecrirai au ministre, c'est une indignite! Des pleurs de femmes, des voix furieuses d'hommes sortaient des voitures, dont les glaces se baissaient violemment. Et il n'y avait que les deux petites Anglaises qui s'egayaient, l'air tranquille, souriantes. Comme le conducteur-chef tachait de rassurer tout le monde, la cadette lui demanda, en francais, avec un leger zezaiement britannique: --Alors, monsieur, c'est ici qu'on s'arrete? Plusieurs hommes etaient descendus, malgre l'epaisse couche ou l'on enfoncait jusqu'au ventre. L'Americain se retrouva ainsi avec le jeune homme du Havre, tous deux s'etant avances vers la machine, pour voir. Ils hocherent la tete. --Nous en avons pour quatre ou cinq heures, avant qu'on la debarbouille de la-dedans. --Au moins, et encore faudrait-il une vingtaine d'ouvriers. Jacques venait de decider le conducteur-chef a envoyer le conducteur d'arriere a Barentin, pour demander du secours. Ni lui, ni Pecqueux, ne pouvaient quitter la machine. L'employe s'eloigna, on le perdit bientot de vue, au bout de la tranchee. Il avait quatre kilometres a faire, il ne serait pas de retour avant deux heures peut-etre. Et Jacques, desespere, lacha un instant son poste, courut a la premiere voiture, ou il apercevait Severine, qui avait baisse la glace. --N'ayez pas peur, dit-il rapidement. Vous ne craignez rien. Elle repondit de meme, sans le tutoyer, de crainte d'etre entendue: --Je n'ai pas peur. Seulement, j'ai ete bien inquiete, a cause de vous. Et cela etait d'une douceur telle, qu'ils furent consoles et qu'ils se sourirent. Mais, comme Jacques se retournait, il eut une surprise, a voir, le long du talus, Flore, puis Misard, suivi de deux autres hommes, qu'il ne reconnut pas d'abord. Eux avaient entendu le sifflet de detresse, et Misard, qui n'etait pas de service, accourait, avec les deux camarades, auxquels il offrait justement le vin blanc, le carrier Cabuche que la neige faisait chomer, et l'aiguilleur Ozil, venu de Malaunay par le tunnel, pour faire sa cour a Flore, qu'il poursuivait toujours, malgre le mauvais accueil. Elle, curieusement, en grande fille vagabonde, brave et forte comme un garcon, les accompagnait. Et, pour elle, pour son pere, c'etait un evenement considerable, une extraordinaire aventure, ce train s'arretant ainsi a leur porte. Depuis cinq annees qu'ils habitaient la, a chaque heure de jour et de nuit, par les beaux temps, par les orages, que de trains ils avaient vus passer, dans le coup de vent de leur vitesse! Tous semblaient emportes par ce vent qui les apportait, jamais un seul n'avait meme ralenti sa marche, ils les regardaient fuir, se perdre, disparaitre, avant d'avoir rien pu savoir d'eux. Le monde entier defilait, la foule humaine charriee a toute vapeur, sans qu'ils en connussent autre chose que des visages entrevus dans un eclair, des visages qu'ils ne devaient jamais revoir, parfois des visages qui leur devenaient familiers, a force de les retrouver a jours fixes, et qui pour eux restaient sans noms. Et voila que, dans la neige, un train debarquait a leur porte: l'ordre naturel etait perverti, ils devisageaient ce monde inconnu qu'un accident jetait sur la voie, ils le contemplaient avec des yeux ronds de sauvages, accourus sur une cote ou des Europeens naufrageraient. Ces portieres ouvertes montrant des femmes enveloppees de fourrures, ces hommes descendus en paletots epais, tout ce luxe confortable, echoue parmi cette mer de glace, les immobilisaient d'etonnement. Mais Flore avait reconnu Severine. Elle, qui guettait chaque fois le train de Jacques, s'etait apercue, depuis quelques semaines, de la presence de cette femme, dans l'express du vendredi matin; d'autant plus que celle-ci, lorsqu'elle approchait du passage a niveau, mettait la tete a la portiere, pour donner un coup d'oeil a sa propriete de la Croix-de-Maufras. Les yeux de Flore noircirent, en la voyant causer a demi-voix, avec le mecanicien. --Ah! madame Roubaud! s'ecria Misard, qui venait aussi de la reconnaitre, et qui prit immediatement son air obsequieux. En voila une mauvaise chance!... Mais vous n'allez pas rester la, il faut descendre chez nous. Jacques, apres avoir serre la main du garde-barriere, appuya son offre. --Il a raison... On en a peut-etre pour des heures, vous auriez le temps de mourir de froid. Severine refusait, bien couverte, disait-elle. Puis, les trois cents metres dans la neige l'effrayaient un peu. Alors, s'approchant, Flore, qui la regardait de ses grands yeux fixes, dit enfin: --Venez, madame, je vous porterai. Et, avant que celle-ci eut accepte, elle l'avait saisie dans ses bras vigoureux de garcon, elle la soulevait ainsi qu'un petit enfant. Ensuite, elle la deposa de l'autre cote de la voie, a une place deja foulee, ou les pieds n'enfoncaient plus. Des voyageurs s'etaient mis a rire, emerveilles. Quelle gaillarde! Si l'on en avait eu une douzaine comme ca, le deblaiement n'aurait pas demande deux heures. Cependant, la proposition de Misard, cette maison de garde-barriere, ou l'on pouvait se refugier, trouver du feu, peut-etre du pain et du vin, courait d'une voiture a une autre. La panique s'etait calmee, lorsqu'on avait compris qu'on ne courait aucun danger immediat; seulement, la situation n'en restait pas moins lamentable: les bouillottes se refroidissaient, il etait neuf heures, on allait souffrir de la faim et de la soif, pour peu que les secours se fissent attendre. Et cela pouvait s'eterniser, qui savait si l'on ne coucherait pas la? Deux camps se formerent: ceux qui, de desespoir, ne voulaient pas quitter les wagons, et qui s'y installaient comme pour y mourir, enveloppes dans leurs couvertures, allonges rageusement sur les banquettes; et ceux qui preferaient risquer la course a travers la neige, esperant trouver mieux la-bas, desireux surtout d'echapper au cauchemar de ce train echoue, mort de froid. Tout un groupe se forma, le negociant age et sa jeune femme, la dame anglaise avec ses deux filles, le jeune homme du Havre, l'Americain, une douzaine d'autres, prets a se mettre en marche. Jacques, a voix basse, avait decide Severine, en jurant d'aller lui donner des nouvelles, s'il pouvait s'echapper. Et, comme Flore les regardait toujours de ses yeux sombres, il lui parla doucement, en vieil ami: --Eh bien! c'est entendu, tu vas conduire ces dames et ces messieurs... Moi, je garde Misard, avec les autres. Nous allons nous y mettre, nous ferons ce que nous pourrons, en attendant. Tout de suite, en effet, Cabuche, Ozil, Misard avaient pris des pelles, pour se joindre a Pecqueux et au conducteur-chef, qui attaquaient deja la neige. La petite equipe s'efforcait de degager la machine, fouillant sous les roues, rejetant les pelletees contre le talus. Personne n'ouvrait plus la bouche, on n'entendait que cet enragement silencieux, dans le morne etouffement de la campagne blanche. Et, lorsque la petite troupe des voyageurs s'eloigna, elle eut un dernier regard vers le train, qui restait seul, ne montrant plus qu'une mince ligne noire, sous l'epaisse couche qui l'ecrasait. On avait referme les portieres, releve les glaces. La neige tombait toujours, l'ensevelissait lentement, surement, avec une obstination muette. Flore avait voulu reprendre Severine dans ses bras. Mais celle-ci s'y etait refusee, tenant a marcher comme les autres. Les trois cents metres furent tres penibles a franchir: dans la tranchee surtout, on enfoncait jusqu'aux hanches; et, a deux reprises, il fallut operer le sauvetage de la grosse dame anglaise, submergee a demi. Ses filles riaient toujours, enchantees. La jeune femme du vieux monsieur, ayant glisse, dut accepter la main du jeune homme du Havre; tandis que son mari deblaterait contre la France, avec l'Americain. Lorsqu'on fut sorti de la tranchee, la marche devint plus commode; mais on suivait un remblai, la petite troupe s'avanca sur une ligne, battue par le vent, en evitant soigneusement les bords, vagues et dangereux sous la neige. Enfin, l'on arriva, et Flore installa les voyageurs dans la cuisine, ou elle ne put meme leur donner un siege a chacun, car ils etaient bien une vingtaine encombrant la piece, assez vaste heureusement. Tout ce qu'elle inventa, ce fut d'aller chercher des planches et d'etablir deux bancs, a l'aide des chaises qu'elle avait. Elle jeta ensuite une bourree dans l'atre, puis elle eut un geste, comme pour dire qu'on ne devait point lui en demander davantage. Elle n'avait pas prononce une parole, elle demeura debout, a regarder ce monde de ses larges yeux verdatres, avec son air farouche et hardi de grande sauvagesse blonde. Deux visages seulement lui etaient connus, pour les avoir souvent remarques aux portieres, depuis des mois: celui de l'Americain et celui du jeune homme du Havre; et elle les examinait, ainsi qu'on etudie l'insecte bourdonnant, pose enfin, qu'on ne pouvait suivre dans son vol. Ils lui semblaient singuliers, elle ne se les etait pas precisement imagines ainsi, sans rien savoir d'eux d'ailleurs, au-dela de leurs traits. Quant aux autres gens, ils lui paraissaient etre d'une race differente, des habitants d'une terre inconnue, tombes du ciel, apportant chez elle, au fond de sa cuisine, des vetements, des moeurs, des idees, qu'elle n'aurait jamais cru y voir. La dame anglaise confiait a la jeune femme du negociant qu'elle allait rejoindre aux Indes son fils aine, haut fonctionnaire; et celle-ci plaisantait de sa mauvaise chance, pour la premiere fois qu'elle avait eu le caprice d'accompagner a Londres son mari, qui s'y rendait deux fois l'an. Tous se lamentaient, a l'idee d'etre bloques dans ce desert: il faudrait manger, il faudrait se coucher, comment ferait-on, mon Dieu! Et Flore, qui les ecoutait immobile, ayant rencontre le regard de Severine, assise sur une chaise, devant le feu, lui fit un signe, pour la faire passer dans la chambre, a cote. --Maman, annonca-t-elle en y entrant, c'est Mme Roubaud... Tu n'as rien a lui dire? Phasie etait couchee, la face jaunie, les jambes envahies par l'enflure, si malade, qu'elle ne quittait plus le lit depuis quinze jours; et, dans la chambre pauvre, ou un poele de fonte entretenait une chaleur etouffante, elle passait les heures a rouler l'idee fixe de son entetement, n'ayant d'autre distraction que la secousse des trains, a toute vitesse. --Ah! madame Roubaud, murmura-t-elle, bon, bon! Flore lui conta l'accident, lui parla de ce monde qu'elle avait amene et qui etait la. Mais tout cela ne la touchait plus. --Bon, bon! repetait-elle, de la meme voix lasse. Pourtant, elle se souvint, elle leva un instant la tete, pour dire: --Si madame veut aller voir sa maison, tu sais que les clefs sont accrochees pres de l'armoire. Mais Severine refusait. Un frisson l'avait prise, a la pensee de rentrer a la Croix-de-Maufras, par cette neige, sous ce jour livide. Non, non, elle n'avait rien a y voir, elle preferait rester la, a attendre, chaudement. --Asseyez-vous donc, madame, reprit Flore. Il fait encore meilleur ici qu'a cote. Et puis, nous ne trouverons jamais assez de pain pour tous ces gens; tandis que, si vous avez faim, il y en aura toujours un morceau pour vous. Elle avait avance une chaise, elle continuait a se montrer prevenante, en faisant un visible effort pour corriger sa rudesse ordinaire. Mais ses yeux ne quittaient pas la jeune femme, comme si elle voulait lire en elle, se faire une certitude sur une question qu'elle se posait depuis quelque temps; et, sous son empressement, il y avait ce besoin de l'approcher, de la devisager, de la toucher, afin de savoir. Severine remercia, s'installa pres du poele, preferant, en effet, etre seule avec la malade, dans cette chambre, ou elle esperait que Jacques trouverait le moyen de la rejoindre. Deux heures se passerent, elle cedait a la grosse chaleur, et s'endormait, apres avoir cause du pays, lorsque Flore, appelee a chaque instant dans la cuisine, rouvrit la porte, en disant, de sa voix dure: --Entre, puisqu'elle est par ici! C'etait Jacques, qui s'echappait, pour apporter de bonnes nouvelles. L'homme, envoye a Barentin, venait de ramener toute une equipe, une trentaine de soldats que l'administration avait diriges sur les points menaces, en prevision des accidents; et tous etaient a l'oeuvre, avec des pioches et des pelles. Seulement, ce serait long, on ne repartirait peut-etre pas avant la nuit. --Enfin, vous n'etes pas trop mal, prenez patience, ajouta-t-il. N'est-ce pas, tante Phasie, vous n'allez pas laisser Mme Roubaud mourir de faim? Phasie, a la vue de son grand garcon, comme elle le nommait, s'etait peniblement mise sur son seant, et elle le regardait, elle l'ecoutait parler, ranimee, heureuse. Quand il se fut approche de son lit: --Bien sur, bien sur! declara-t-elle. Ah! mon grand garcon, te voila! c'est toi qui t'es fait prendre par la neige!... Et cette bete qui ne me previent pas! Elle se tourna vers sa fille, elle l'apostropha: --Sois polie au moins, va retrouver ces messieurs et ces dames, occupe-toi d'eux pour qu'ils ne disent pas a l'administration que nous sommes des sauvages. Flore etait restee plantee entre Jacques et Severine. Un instant, elle parut hesiter, se demandant si elle n'allait pas s'enteter la, malgre sa mere. Mais elle ne verrait rien, la presence de celle-ci empecherait les deux autres de se trahir; et elle sortit, sans une parole, en les enveloppant d'un long regard. --Comment! tante Phasie, reprit Jacques d'un air chagrin, vous voila tout a fait au lit, c'est donc serieux? Elle l'attira, le forca meme a s'asseoir sur le bord du matelas, et sans plus se soucier de la jeune femme, qui s'etait ecartee par discretion, elle se soulagea, a voix tres basse. --Oh! oui serieux! c'est miracle si tu me retrouves en vie... Je n'ai pas voulu t'ecrire, parce que ces choses-la, ca ne s'ecrit pas... J'ai failli y passer; mais, maintenant, ca va deja mieux, et je crois bien que j'en rechapperai, cette fois-ci encore. Il l'examinait, effraye des progres du mal, ne retrouvant plus rien en elle de la belle et saine creature d'autrefois. --Alors, toujours vos crampes et vos vertiges, ma pauvre tante Phasie. Mais elle lui serrait la main a la briser, elle continua, en baissant la voix davantage: --Imagine-toi que je l'ai surpris... Tu sais que j'en donnais ma langue aux chiens, de ne pas savoir dans quoi il pouvait bien me flanquer sa drogue. Je ne buvais, je ne mangeais rien de ce qu'il touchait, et tout de meme, chaque soir, j'avais le ventre en feu... Eh bien! il me la collait dans le sel, sa drogue! Un soir, je l'ai vu... Moi qui en mettais sur tout, des quantites, pour purifier! Jacques, depuis que la possession de Severine semblait l'avoir gueri, songeait parfois a cette histoire d'empoisonnement, lent et obstine, comme on songe a un cauchemar, avec des doutes. Il serra tendrement a son tour les mains de la malade, il voulut la calmer. --Voyons, est-ce possible, tout ca?... Pour dire des choses pareilles, il faut etre vraiment bien sur... Et puis, ca traine trop! Allez, c'est plutot une maladie a laquelle les medecins ne comprennent rien. --Une maladie, reprit-elle en ricanant, une maladie qu'il m'a fichue dans la peau, oui!... Pour les medecins, tu as raison: il en est venu deux qui n'ont rien compris, et qui ne sont pas seulement tombes d'accord. Je ne veux pas qu'un seul de ces oiseaux remette les pieds ici... Entends-tu, il me collait ca dans le sel. Puisque je te jure que je l'ai vu! C'est pour mes mille francs, les mille francs que papa m'a laisses. Il se dit que, lorsqu'il m'aura detruite, il les trouvera bien. --Ca, je l'en defie: ils sont dans un endroit ou personne ne les decouvrira, jamais, jamais!... Je puis m'en aller, je suis tranquille, personne ne les aura jamais, mes mille francs! --Mais tante Phasie, moi, a votre place, j'enverrais chercher les gendarmes, si j'etais si certain que ca. Elle eut un geste de repugnance. --Oh! non, pas les gendarmes... ca ne regarde que nous, cette affaire; c'est entre lui et moi. Je sais qu'il veut me manger, et moi je ne veux pas qu'il me mange, naturellement. Alors, n'est-ce pas? je n'ai qu'a me defendre, a ne pas etre aussi bete que je l'ai ete, avec son sel... Hein? qui le croirait? un avorton pareil, un bout d'homme qu'on mettrait dans sa poche, ca finirait par venir a bout d'une grosse femme comme moi, si on le laissait faire, avec ses dents de rat! Un petit frisson l'avait prise. Elle respira peniblement avant d'achever. --N'importe, ce ne sera pas pour ce coup-ci. Je vais mieux, je serai sur mes pattes avant quinze jours... Et, cette fois, il faudra qu'il soit bien malin pour me repincer. Ah! oui, je suis curieuse de voir ca. S'il trouve le moyen de me redonner de sa drogue, c'est que, decidement, il est le plus fort, et alors, tant pis! je claquerai... Qu'on ne s'en mele pas! Jacques pensait que la maladie lui hantait le cerveau de ces imaginations noires; et, pour la distraire, il tachait de plaisanter, lorsqu'elle se mit a trembler sous la couverture. --Le voici, souffla-t-elle. Je le sens, quand il approche. En effet, quelques secondes apres, Misard entra. Elle etait devenue livide, en proie a cette terreur involontaire des colosses devant l'insecte qui les ronge; car, dans son obstination a se defendre seule, elle avait de lui une epouvante croissante, qu'elle n'avouait pas. Misard, d'ailleurs, qui, des la porte, les avait enveloppes, elle et le mecanicien, d'un vif regard, ne parut meme pas ensuite les avoir vus, cote a cote; et, les yeux ternes, la bouche mince, avec son air doux d'homme chetif, il se confondait deja en prevenances devant Severine. --J'ai pense que madame voudrait peut-etre profiter de l'occasion pour donner un coup d'oeil a sa propriete. Alors, je me suis echappe un instant... Si madame desire que je l'accompagne. Et, comme la jeune femme refusait de nouveau, il continua d'une voix dolente: --Madame a peut-etre ete etonnee, a cause des fruits... Ils etaient tous vereux, et ca ne valait vraiment pas l'emballage... Avec ca, il est venu un coup de vent qui a fait bien du mal... Ah! c'est triste que madame ne puisse pas vendre! Il s'est presente un monsieur qui a demande des reparations... enfin, je suis a la disposition de madame, et madame peut compter que je la remplace ici comme un autre elle-meme. Puis, il voulut absolument lui servir du pain et des poires, des poires de son jardin a lui, et qui, celles-la, n'etaient pas vereuses. Elle accepta. En traversant la cuisine, Misard avait annonce aux voyageurs que le travail de deblaiement marchait, mais qu'il y en avait encore pour quatre ou cinq heures. Midi etait sonne, et ce fut une nouvelle lamentation, car il commencait a faire grand-faim. Flore, justement, declarait qu'elle n'aurait pas de pain pour tout le monde. Elle avait bien du vin, elle etait remontee de la cave avec dix litres, qu'elle venait d'aligner sur la table. Seulement, les verres manquaient aussi: il fallait boire par groupe, la dame anglaise avec ses deux filles, le vieux monsieur avec sa jeune femme. Celle-ci, d'ailleurs, trouvait dans le jeune homme du Havre un serviteur zele, inventif, qui veillait sur son bien-etre. Il disparut, revint avec des pommes et un pain, decouvert au fond du bucher. Flore se fachait, disait que c'etait du pain pour sa mere malade. Mais, deja, il le coupait, le distribuait aux dames, en commencant par la jeune femme, qui lui souriait, flattee. Son mari ne decolerait pas, ne s'occupait meme plus d'elle, en train d'exalter avec l'Americain les moeurs commerciales de New-York. Jamais les jeunes Anglaises n'avaient croque des pommes de si bon coeur. Leur mere, tres lasse, sommeillait a demi. Il y avait, par terre, devant l'atre, deux dames assises, vaincues par l'attente. Des hommes, qui etaient sortis fumer devant la maison, pour tuer un quart d'heure, rentraient geles, frissonnants. Peu a peu, le malaise grandissait, la faim mal satisfaite, la fatigue doublee par la gene et l'impatience. Cela tournait au campement de naufrages, a la desolation d'une bande de civilises jetee par un coup de mer dans une ile deserte. Et, comme les allees et venues de Misard laissaient la porte ouverte, tante Phasie, de son lit de malade, regardait. C'etait donc la ce monde, qu'elle aussi voyait passer dans un coup de foudre, depuis un an bientot qu'elle se trainait de son matelas a sa chaise. Elle ne pouvait meme plus que rarement aller sur le quai, elle vivait ses jours et ses nuits, seule, clouee la, les yeux sur la fenetre, sans autre compagnie que ces trains qui filaient si vite. Toujours elle s'etait plainte de ce pays de loups, ou l'on n'avait jamais une visite; et voila qu'une vraie troupe debarquait de l'inconnu. Dire que, la-dedans, parmi ces gens presses de courir a leurs affaires, pas un ne se doutait de la chose, de cette salete qu'on lui avait mise dans son sel! Elle l'avait sur le coeur, cette invention-la, elle se demandait s'il etait Dieu permis d'avoir tant de coquinerie sournoise, sans que personne s'en apercut. Enfin, il passait pourtant assez de foule devant chez eux, des milliers et des milliers de gens; mais tout ca galopait, pas un qui se serait imagine que, dans cette petite maison basse, on tuait a son aise, sans faire de bruit. Et tante Phasie les regardait les uns apres les autres, ces gens tombes de la lune, en reflechissant que, lorsqu'on est si occupe, il n'etait pas etonnant de marcher dans des choses malpropres et de n'en rien savoir. --Est-ce que vous retournez la-bas? demanda Misard a Jacques. --Oui, oui, repondit ce dernier, je vous suis. Misard s'en alla, en refermant la porte. Et Phasie, retenant le jeune homme par la main, lui dit encore a l'oreille: --Si je claque, tu verras sa tete, lorsqu'il ne trouvera pas le magot... C'est ca qui m'amuse, quand j'y songe. Je m'en irai contente tout de meme. --Et alors, tante Phasie, ce sera perdu pour tout le monde? Vous ne le laisserez donc pas a votre fille? --A Flore! pour qu'il le lui prenne! Ah bien, non!... Pas meme a toi, mon grand garcon, parce que tu es trop bete aussi: il en aurait quelque chose... A personne, a la terre ou j'irai le rejoindre! Elle s'epuisait, et Jacques la recoucha, la calma, en l'embrassant, en lui promettant de venir la revoir bientot. Puis, comme elle semblait s'assoupir, il passa derriere Severine, toujours assise pres du poele; il leva un doigt, souriant, pour lui recommander d'etre prudente; et, d'un joli mouvement silencieux, elle renversa la tete, offrant ses levres, et lui se pencha, colla sa bouche a la sienne, en un baiser profond et discret. Leurs yeux s'etaient fermes, ils buvaient leur souffle. Mais, quand ils les rouvrirent, eperdus, Flore, qui avait ouvert la porte, etait la, debout devant eux, les regardant. --Madame n'a plus besoin de pain? demanda-t-elle d'une voix rauque. Severine, confuse, tres ennuyee, balbutia de vagues paroles: --Non, non, merci. Un instant, Jacques fixa sur Flore des yeux de flamme. Il hesitait, ses levres tremblaient, comme s'il voulait parler; puis, avec un grand geste furieux qui la menacait, il prefera partir. Derriere lui, la porte battit rudement. Flore etait restee debout, avec sa haute taille de vierge guerriere, coiffee de son lourd casque de cheveux blonds. Son angoisse, chaque vendredi, a voir cette dame dans le train qu'il conduisait, ne l'avait donc pas trompee. La certitude qu'elle cherchait depuis qu'elle les tenait la, ensemble, elle l'avait enfin, absolue. Jamais l'homme qu'elle aimait, ne l'aimerait: c'etait cette femme mince, cette rien du tout, qu'il avait choisie. Et son regret de s'etre refusee, la nuit ou il avait tente brutalement de la prendre, s'irritait encore, si douloureux, qu'elle en aurait sanglote; car, dans son raisonnement simple, ce serait elle qu'il embrasserait maintenant, si elle s'etait donnee a lui avant l'autre. Ou le trouver seul, a cette heure, pour se jeter a son cou, en criant: <> Mais, dans son impuissance, une rage montait en elle contre la creature frele qui etait la, genee, balbutiante. D'une etreinte de ses durs bras de lutteuse, elle pouvait l'etouffer, ainsi qu'un petit oiseau. Pourquoi donc n'osait-elle pas? Elle jurait de se venger pourtant, sachant des choses sur cette rivale, qui l'auraient fait mettre en prison, elle qu'on laissait libre, comme toutes les gueuses vendues a des vieux, puissants et riches. Et, torturee de jalousie, gonflee de colere, elle se mit a enlever le reste du pain et des poires, avec ses grands gestes de belle fille sauvage. --Puisque madame n'en veut plus, je vais donner ca aux autres. Trois heures sonnerent, puis quatre heures. Le temps trainait, demesure, dans un ecrasement de lassitude et d'irritation grandissantes. Voici la nuit qui revenait, livide sur la vaste campagne blanche; et, de dix minutes en dix minutes, les hommes qui sortaient pour regarder de loin ou en etait le travail, rentraient dire que la machine ne semblait toujours pas degagee. Les deux petites Anglaises elles-memes en arrivaient a pleurer d'enervement. Dans un coin, la jolie femme brune s'etait endormie contre l'epaule du jeune homme du Havre, ce que le vieux mari ne voyait meme pas, au milieu de l'abandon general, emportant les convenances. La piece se refroidissait, on grelottait sans meme songer a remettre du bois au feu, si bien que l'Americain s'en alla, trouvant qu'il serait mieux allonge sur la banquette d'une voiture. C'etait maintenant l'idee, le regret de tous: on aurait du rester la-bas, on ne se serait pas au moins devore, dans l'ignorance de ce qui se passait. Il fallut retenir la dame anglaise, qui parlait, elle aussi, de regagner son compartiment et de s'y coucher. Quand on eut plante une chandelle sur un coin de la table, pour eclairer le monde, au fond de cette cuisine noire, le decouragement fut immense, tout sombra dans un morne desespoir. La-bas, cependant, le deblaiement s'achevait; et, tandis que l'equipe de soldats, qui avait degage la machine, balayait la voie devant elle, le mecanicien et le chauffeur venaient de remonter a leur poste. Jacques, en voyant que la neige cessait enfin, reprenait confiance. L'aiguilleur Ozil lui avait affirme qu'au-dela du tunnel, du cote de Malaunay, les quantites tombees etaient bien moins considerables. De nouveau, il le questionna: --Vous etes venu a pied par le tunnel, vous avez pu y entrer et en sortir librement? --Quand je vous le dis! Vous passerez, j'en reponds. Cabuche, qui avait travaille avec une ardeur de bon geant, se reculait deja, de son air timide et farouche, que ses derniers demeles avec la justice n'avaient fait qu'accroitre; et il fallut que Jacques l'appelat. --Dites donc, camarade, passez-nous les pelles qui sont a nous, la, contre le talus. En cas de besoin, nous les retrouverions. Et, lorsque le carrier lui eut rendu ce dernier service, il lui donna une vigoureuse poignee de main, pour lui montrer qu'il l'estimait malgre tout, l'ayant vu au travail. --Vous etes un brave homme, vous! Cette marque d'amitie emut Cabuche d'une extraordinaire facon. --Merci, dit-il simplement, en etranglant des larmes. Misard, qui s'etait remis avec lui, apres l'avoir charge devant le juge d'instruction, approuva de la tete, les levres pincees d'un mince sourire. Depuis longtemps, il ne travaillait plus, les mains dans les poches, enveloppant le train d'un regard jaune, ayant l'air d'attendre, pour voir, sous les roues, s'il ne ramasserait pas des objets perdus. Enfin, le conducteur-chef venait de decider avec Jacques qu'on pouvait essayer de repartir, lorsque Pecqueux, redescendu sur la voie, appela le mecanicien. --Voyez donc. Il y a un cylindre qui a recu une tape. Jacques s'approcha, se baissa a son tour. Deja, il avait constate, en examinant avec soin la Lison, qu'elle etait blessee la. En deblayant, on s'etait apercu que des traverses de chene, laissees le long du talus par des cantonniers, avaient glisse, barrant les rails, sous l'action de la neige et du vent; et meme l'arret, en partie, devait provenir de cet obstacle, car la machine avait bute contre les traverses. On voyait l'eraflure sur la boite du cylindre, dans lequel le piston paraissait legerement fausse. Mais c'etait tout le mal apparent; ce qui avait rassure le mecanicien d'abord. Peut-etre existait-il de graves desordres interieurs, rien n'est plus delicat que le mecanisme complique des tiroirs, ou bat le coeur, l'ame vivante. Il remonta, siffla, ouvrit le regulateur, pour tater les articulations de la Lison. Elle fut longue a s'ebranler, comme une personne meurtrie par une chute, qui ne retrouve plus ses membres. Enfin, avec un souffle penible, elle demarra, fit quelques tours de roue, etourdie encore, pesante. Ca irait, elle pourrait marcher, ferait le voyage. Seulement, il hocha la tete, car lui qui la connaissait a fond, venait de la sentir singuliere sous sa main, changee, vieillie, touchee quelque part d'un coup mortel. C'etait dans cette neige qu'elle devait avoir pris ca, un coup au coeur, un froid de mort, ainsi que ces femmes jeunes, solidement baties, qui s'en vont de la poitrine, pour etre rentrees un soir de bal, sous une pluie glacee. De nouveau, Jacques siffla, apres que Pecqueux eut ouvert le purgeur. Les deux conducteurs etaient a leur poste. Misard, Ozil et Cabuche monterent sur le marchepied du fourgon de tete. Et, doucement, le train sortit de la tranchee, entre les soldats armes de leurs pelles, qui s'etaient ranges a droite et a gauche, le long du talus. Puis, il s'arreta devant la maison du garde-barriere, pour prendre les voyageurs. Flore etait la, dehors. Ozil et Cabuche la rejoignirent, se tinrent pres d'elle; tandis que Misard s'empressait maintenant, saluait les dames et les messieurs qui sortaient de chez lui, ramassait des pieces blanches. Enfin, c'etait donc la delivrance! Mais on avait trop attendu, tout ce monde grelottait de froid, de faim et d'epuisement. La dame anglaise emporta ses deux filles a moitie endormies, le jeune homme du Havre monta dans le meme compartiment que la jolie femme brune, tres languissante, en se mettant a la disposition du mari. Et l'on eut dit, dans le gachis de la neige pietinee, l'embarquement d'une troupe en deroute, se bousculant, s'abandonnant, ayant perdu jusqu'a l'instinct de la proprete. Un instant, a la fenetre de la chambre, derriere les vitres, apparut tante Phasie, que la curiosite avait jetee bas de son matelas, et qui s'etait trainee, pour voir. Ses grands yeux caves de malade regardaient cette foule inconnue, ces passants du monde en marche, qu'elle ne reverrait jamais, apportes par la tempete et remportes par elle. Mais Severine etait sortie la derniere. Elle tourna la tete, elle sourit a Jacques, qui se penchait pour la suivre jusqu'a sa voiture. Et Flore, qui les attendait, blemit encore, a cet echange tranquille de leur tendresse. D'un mouvement brusque, elle se rapprocha d'Ozil, qu'elle avait repousse jusque-la, comme si, maintenant, dans sa haine, elle sentait le besoin d'un homme. Le conducteur-chef donna le signal, la Lison repondit, d'un sifflement plaintif, et Jacques, cette fois, demarra pour ne plus s'arreter qu'a Rouen. Il etait six heures, la nuit achevait de tomber du ciel noir sur la campagne blanche; mais un reflet pale, d'une melancolie affreuse, demeurait au ras de la terre, eclairant la desolation de ce pays ravage. Et, la, dans cette lueur louche, la maison de la Croix-de-Maufras se dressait de biais, plus delabree et toute noire au milieu de la neige, avec son ecriteau: <>, cloue sur sa facade close. VIII A Paris, le train n'entra en gare qu'a dix heures quarante du soir. Il y avait eu un arret de vingt minutes a Rouen, pour donner aux voyageurs le temps de diner; et Severine s'etait empressee d'envoyer une depeche a son mari, en le prevenant qu'elle ne rentrerait au Havre que par l'express du lendemain soir. Toute une nuit a etre avec Jacques, la premiere qu'ils passeraient ensemble, dans une chambre close, libres d'eux-memes, sans crainte d'y etre deranges! Comme on venait de quitter Mantes, Pecqueux avait eu une idee. Sa femme, la mere Victoire, etait a l'hopital depuis huit jours, pour une foulure grave du pied, a la suite d'une chute; et, lui ayant en ville un autre lit ou coucher, ainsi qu'il le disait en ricanant, il avait trouve d'offrir leur chambre a madame Roubaud: elle y serait beaucoup mieux que dans un hotel du voisinage, elle pourrait y rester jusqu'au lendemain soir, comme chez elle. Tout de suite, Jacques s'etait rendu compte du cote pratique de l'arrangement, d'autant plus qu'il ne savait ou mener la jeune femme. Et, sous la marquise, parmi le flot des voyageurs debarquant enfin, lorsqu'elle s'approcha de la machine, il lui conseilla d'accepter, en lui tendant la clef que le chauffeur lui avait remise. Mais elle hesitait, refusait, genee par le sourire gaillard de celui-ci, qui savait surement. --Non, non, j'ai une cousine. Elle me mettra bien un matelas par terre. --Acceptez donc, finit par dire Pecqueux, de son air de noceur bon enfant. Le lit est tendre, allez! et il est grand, on y coucherait quatre! Jacques la regardait, si pressant, qu'elle prit la clef. Il s'etait penche, il lui avait souffle a voix tres basse: --Attends-moi. Severine n'avait qu'a remonter un bout de la rue d'Amsterdam et a tourner dans l'impasse; mais la neige etait si glissante, qu'elle dut marcher avec de grandes precautions. Elle eut la chance de trouver la maison ouverte encore, elle monta l'escalier, sans meme etre vue de la concierge, enfoncee dans une partie de dominos avec une voisine; et, au quatrieme, elle ouvrit la porte, la referma si doucement, que nul voisin, a coup sur, ne pouvait la soupconner la. Pourtant, en passant sur le palier du troisieme, elle avait tres distinctement entendu des rires, des chants, chez les Dauvergne: sans doute une des petites receptions des deux soeurs, qui faisaient ainsi de la musique avec des amies, une fois par semaine. Et, maintenant que Severine avait referme la porte, dans les tenebres lourdes de la piece, elle percevait encore, a travers le plancher, la gaiete vive de toute cette jeunesse. Un instant, l'obscurite lui parut complete; et elle tressaillit, lorsque le coucou, au milieu du noir, se mit a sonner onze heures, a coups profonds, d'une voix qu'elle reconnaissait. Puis, ses yeux s'habituerent, les deux fenetres se decouperent en deux carres pales, eclairant le plafond du reflet de la neige. Deja, elle s'orientait, cherchait sur le buffet les allumettes, dans un coin ou elle se souvenait de les avoir vues. Mais elle eut plus de peine a trouver une bougie; enfin, elle en decouvrit un bout, au fond d'un tiroir; et, l'ayant allume, la piece s'eclaira, elle y jeta un regard inquiet et rapide, comme pour voir si elle y etait bien seule. Elle reconnaissait chaque chose, la table ronde ou elle avait dejeune avec son mari, le lit drape de cotonnade rouge, au bord duquel il l'avait abattue d'un coup de poing. C'etait bien la, rien n'avait ete change dans la chambre, depuis dix mois qu'elle n'y etait venue. Lentement, Severine ota son chapeau. Mais, comme elle allait aussi enlever son manteau, elle grelotta. On gelait dans cette chambre. Pres du poele, dans une petite caisse, il y avait du charbon et du menu bois. Tout de suite, sans se devetir davantage, l'idee lui vint d'allumer du feu; et cela l'amusa, fut une distraction au malaise qu'elle avait eprouve d'abord. Ce menage qu'elle faisait d'une nuit d'amour, cette pensee qu'ils auraient bien chaud tous les deux, la rendit a la joie tendre de leur escapade: depuis si longtemps, sans espoir de jamais l'obtenir, ils revaient une nuit pareille! Lorsque le poele ronfla, elle s'ingenia a d'autres preparatifs, rangea les chaises a sa guise, chercha des draps blancs et refit completement le lit, ce qui lui donna un vrai mal, car il etait en effet tres large. Son ennui fut de ne rien trouver a manger ni a boire, dans le buffet: sans doute, depuis trois jours qu'il etait le maitre, Pecqueux avait balaye jusqu'aux miettes, sur les planches. C'etait comme pour la lumiere, il n'y avait que ce bout de bougie; mais, quand on se couche, on n'a pas besoin de voir clair. Et, ayant tres chaud maintenant, animee, elle s'arreta au milieu de la piece, donnant un coup d'oeil, pour s'assurer que rien ne manquait. Puis, comme elle s'etonnait que Jacques ne fut pas la encore, un coup de sifflet l'attira pres d'une des fenetres. C'etait le train de onze heures vingt, un direct pour Le Havre, qui partait. En bas, le vaste champ, la tranchee qui va de la gare au tunnel des Batignolles, n'etait plus qu'une nappe de neige, ou l'on distinguait seulement l'eventail des rails, aux branches noires. Les machines, les wagons des garages faisaient des amoncellements blancs, comme endormis sous de l'hermine. Et, entre les vitrages immacules des grandes marquises et les charpentes du pont de l'Europe, bordees de guipures, les maisons de la rue de Rome, en face, se voyaient malgre la nuit, sales, brouillees de jaune, au milieu de tout ce blanc. Le direct du Havre apparut, rampant et sombre, avec son fanal d'avant, qui trouait les tenebres d'une flamme vive; et elle le regarda disparaitre sous le pont, tandis que les trois feux d'arriere ensanglantaient la neige. Quand elle se retourna vers la chambre, un court frisson la reprit: etait-elle vraiment bien seule? il lui avait semble sentir un souffle ardent lui chauffer la nuque, le frolement d'un geste brutal venait de passer sur sa chair, a travers son vetement. Ses yeux elargis firent de nouveau le tour de la piece. Non, personne. A quoi Jacques s'amusait-il donc, pour s'attarder ainsi? Dix minutes encore se passerent. Un leger grattement, un bruit d'ongles egratignant du bois, l'inquieta. Puis, elle comprit, elle courut ouvrir. C'etait lui, avec une bouteille de malaga et un gateau. Toute secouee de rires, d'un mouvement emporte de caresse, elle se pendit a son cou. --Oh! es-tu mignon! Tu y as songe! Mais lui, vivement, la fit taire. --Chut! chut! Alors, elle baissa la voix, croyant qu'il etait poursuivi par la concierge. Non, il avait eu la chance, comme il allait sonner, de voir la porte s'ouvrir pour une dame et sa fille, qui descendaient de chez les Dauvergne sans doute; et il avait pu monter sans que personne s'en doutat. Seulement, la, sur le palier, il venait d'apercevoir une porte entrebaillee, la marchande de journaux qui terminait un petit savonnage, dans une cuvette. --Ne faisons pas de bruit, veux-tu? Parlons doucement. Elle repondit en le serrant entre ses bras, d'une etreinte passionnee, et en lui couvrant le visage de baisers muets. Cela l'egayait, de jouer au mystere, de ne plus chuchoter que tres bas. --Oui, oui, tu vas voir: on ne nous entendra pas plus que deux petites souris. Et elle mit la table avec toutes sortes de precautions, deux assiettes, deux verres, deux couteaux, s'arretant avec une envie d'eclater de rire, des qu'un objet sonnait, pose trop vite. Lui, qui la regardait faire, amuse aussi, reprit a demi-voix: --J'ai pense que tu aurais faim. --Mais je meurs! On a si mal dine a Rouen! --Dis donc alors, si je redescendais chercher un poulet? --Ah! non, pour que tu ne puisses plus remonter!... Non, non, c'est assez du gateau. Tout de suite, ils s'assirent cote a cote, presque sur la meme chaise, et le gateau fut partage, mange avec une gaminerie d'amoureux. Elle se plaignait d'avoir soif, elle but coup sur coup deux verres de malaga, ce qui acheva de faire monter le sang a ses joues. Le poele rougissait derriere leur dos, ils en sentaient l'ardent frisson. Mais, comme il lui posait sur la nuque des baisers trop bruyants, elle l'arreta a son tour. --Chut! chut! Elle lui faisait signe d'ecouter; et, dans le silence, ils entendirent de nouveau monter, de chez les Dauvergne, un branle sourd, rythme par un bruit de musique: ces demoiselles venaient d'organiser une sauterie. A cote, la marchande de journaux jetait, dans le plomb du palier, l'eau savonneuse de sa cuvette. Elle referma sa porte, la danse en bas cessa un instant, il n'y eut plus, au-dehors, sous la fenetre, dans l'etouffement de la neige, qu'un roulement sourd, le depart d'un train, qui semblait pleurer a faibles coups de sifflet. --Un train d'Auteuil, murmura-t-il. Minuit moins dix. Puis, d'une voix de caresse, legere comme un souffle: --Au dodo, cherie, veux-tu? Elle ne repondit pas, reprise par le passe dans sa fievre heureuse, revivant malgre elle les heures qu'elle avait vecues la, avec son mari. N'etait-ce pas le dejeuner d'autrefois qui se continuait par ce gateau, mange sur la meme table, au milieu des memes bruits? Une excitation croissante se degageait des choses, les souvenirs la debordaient, jamais encore elle n'avait eprouve un si cuisant besoin de tout dire a son amant, de se livrer toute. Elle en avait comme le desir physique, qu'elle ne distinguait plus de son desir sensuel; et il lui semblait qu'elle lui appartiendrait davantage, qu'elle y epuiserait la joie d'etre a lui, si elle se confessait a son oreille, dans un embrassement. Les faits s'evoquaient, son mari etait la, elle tourna la tete, en s'imaginant qu'elle venait de voir sa courte main velue passer par-dessus son epaule, pour prendre le couteau. --Veux-tu? cherie, au dodo! repeta Jacques. Elle frissonna, en sentant les levres du jeune homme qui ecrasaient les siennes, comme si, une fois de plus, il eut voulu y sceller l'aveu. Et, muette, elle se leva, se devetit rapidement, se coula sous la couverture, sans meme relever ses jupes, trainant sur le parquet. Lui, non plus, ne rangea rien: la table resta avec la debandade du couvert, tandis que le bout de bougie achevait de bruler, la flamme deja vacillante. Et, lorsque, a son tour, deshabille, il se coucha, ce fut un brusque enlacement, une possession emportee, qui les etouffa tous les deux, hors d'haleine. Dans l'air mort de la chambre, pendant que la musique continuait en bas, il n'y eut pas un cri, pas un bruit, rien qu'un grand tressaillement eperdu, un spasme profond jusqu'a l'evanouissement. Jacques, deja, ne reconnaissait plus en Severine la femme des premiers rendez-vous, si douce, si passive, avec la limpidite de ses yeux bleus. Elle semblait s'etre passionnee chaque jour, sous le casque sombre de ses cheveux noirs; et il l'avait sentie peu a peu s'eveiller, dans ses bras, de cette longue virginite froide, dont ni les pratiques seniles de Grandmorin, ni la brutalite conjugale de Roubaud n'avaient pu la tirer. La creature d'amour, simplement docile autrefois, aimait a cette heure, et se donnait sans reserve, et gardait du plaisir une reconnaissance brulante. Elle en etait arrivee a une violente passion, a de l'adoration pour cet homme qui lui avait revele ses sens. C'etait ce grand bonheur, de le tenir enfin a elle, librement, de le garder contre sa gorge, lie de ses deux bras, qui venait ainsi de serrer ses dents, a ne pas laisser echapper un soupir. Quand ils rouvrirent les yeux, lui, le premier, s'etonna. --Tiens! la bougie s'est eteinte. Elle eut un leger mouvement, comme pour dire qu'elle s'en moquait bien. Puis, avec un rire etouffe: --J'ai ete sage, hein? --Oh! oui, personne n'a entendu... Deux vraies petites souris! Lorsqu'ils se furent recouches, elle le reprit tout de suite dans ses bras, se pelotonna contre lui, enfonca le nez dans son cou. Et, soupirant d'aise: --Mon Dieu! qu'on est bien! Ils ne parlerent plus. La chambre etait noire, on distinguait a peine les carres pales des deux fenetres; et il n'y avait, au plafond, qu'un rayon du poele, une tache ronde et sanglante. Ils la regardaient tous les deux, les yeux grands ouverts. Les bruits de musique avaient cesse, des portes battaient, toute la maison tombait a la paix lourde du sommeil. En bas, le train de Caen qui arrivait, ebranla les plaques tournantes, dont les chocs assourdis montaient a peine, comme tres lointains. Mais, a tenir ainsi Jacques, bientot Severine brula de nouveau. Et, avec le desir, se reveilla en elle le besoin de l'aveu. Depuis de si longues semaines, il la tourmentait! La tache ronde, au plafond, s'elargissait, semblait s'etendre comme une tache de sang. Ses yeux s'hallucinaient a la regarder, les choses autour du lit reprenaient des voix, contaient l'histoire tout haut. Elle sentait les mots lui en monter aux levres, avec l'onde nerveuse qui soulevait sa chair. Comme cela serait bon, de ne plus rien cacher, de se fondre en lui tout entiere! --Tu ne sais pas, cheri... Jacques, qui, lui non plus, ne quittait pas du regard la tache saignante, entendait bien ce qu'elle allait dire. Contre lui, dans ce corps delicat noue a son corps, il venait de suivre le flot montant de cette chose obscure, enorme, a laquelle tous deux pensaient, sans jamais en parler. Jusque-la, il l'avait fait taire, craignant le frisson precurseur de son mal de jadis, tremblant que cela ne changeat leur existence, de causer de sang entre eux. Mais, cette fois, il etait sans force, meme pour pencher la tete et lui fermer la bouche d'un baiser, tellement une langueur delicieuse l'avait envahi, dans ce lit tiede, aux bras souples de cette femme. Il crut que c'etait fait, qu'elle dirait tout. Aussi fut-il soulage de son attente anxieuse, lorsqu'elle parut se troubler, hesiter, puis reculer et dire: --Tu ne sais pas, cheri, mon mari se doute que je couche avec toi. A la derniere seconde, sans qu'elle l'eut voulu, c'etait le souvenir de la nuit d'auparavant, au Havre, qui sortait de ses levres, au lieu de l'aveu. --Oh! tu crois? murmura-t-il, incredule. Il a l'air si gentil. Il m'a encore tendu la main ce matin. --Je t'assure qu'il sait tout. En ce moment, il doit se dire que nous sommes comme ca, l'un dans l'autre, a nous aimer! J'ai des preuves. Elle se tut, le serra plus etroitement, d'une etreinte ou le bonheur de la possession s'aiguisait de rancune. Puis, apres une reverie fremissante: --Oh! je le hais, je le hais! Jacques fut surpris. Lui, n'en voulait aucunement a Roubaud. Il le trouvait tres accommodant. --Tiens! pourquoi donc? demanda-t-il. Il ne nous gene guere. Elle ne repondit point, elle repeta: --Je le hais... Maintenant, rien qu'a le sentir a cote de moi, c'est un supplice. Ah! si je pouvais, comme je me sauverais, comme je resterais avec toi! A son tour, touche de cet elan d'ardente tendresse, il la ramena davantage, l'eut contre sa chair, de ses pieds a son epaule, toute sienne. Mais, de nouveau, blottie de la sorte, sans presque detacher les levres collees a son cou, elle dit doucement: --C'est que tu ne sais pas, cheri... C'etait l'aveu qui revenait, fatal, inevitable. Et, cette fois, il en eut la nette conscience, rien au monde ne le retarderait, car il montait en elle du desir eperdu d'etre reprise et possedee. On n'entendait plus un souffle dans la maison, la marchande de journaux elle-meme devait dormir profondement. Au-dehors, Paris sous la neige n'avait pas un roulement de voiture, enseveli, drape de silence; et le dernier train du Havre, qui etait parti a minuit vingt, paraissait avoir emporte la vie derniere de la gare. Le poele ne ronflait plus, le feu achevait de se consumer en braise, avivant encore la tache rouge du plafond, arrondie la-haut comme un oeil d'epouvante. Il faisait si chaud, qu'une brume lourde, etouffante, semblait peser sur le lit, ou tous deux, pames, confondaient leurs membres. --Cheri, c'est que tu ne sais pas... Alors, il parla lui aussi, irresistiblement. --Si, si, je sais. --Non, tu te doutes peut-etre, mais tu ne peux pas savoir. --Je sais qu'il a fait ca pour l'heritage. Elle eut un mouvement, un petit rire nerveux, involontaire. --Ah! oui, l'heritage! Et tout bas, si bas, qu'un insecte de nuit frolant les vitres aurait bourdonne plus haut, elle conta son enfance chez le president Grandmorin, voulut mentir, ne pas confesser ses rapports avec celui-ci, puis ceda a la necessite de la franchise, trouva un soulagement, un plaisir presque, en disant tout. Son murmure leger, des lors, coula, intarissable. --Imagine-toi, c'etait ici, dans cette chambre, en fevrier dernier, tu te rappelles, au moment de son affaire avec le sous-prefet... Nous avions dejeune, tres gentiment, comme nous venons de souper, la, sur cette table. Naturellement, il ne savait rien, je n'etais pas allee lui conter l'histoire... Et voila qu'a propos d'une bague, un ancien cadeau, a propos de rien, je ne sais comment il s'est fait qu'il a tout compris... ah! Mon cheri, non, non, tu ne peux pas te figurer de quelle facon il m'a traitee! Elle fremissait, il sentait ses petites mains qui s'etaient crispees sur sa peau nue. --D'un coup de poing, il m'a abattue par terre... Et puis, il m'a trainee par les cheveux... Et puis, il levait son talon sur ma figure, comme s'il voulait l'ecraser... Non! vois-tu, tant que je vivrai, je me souviendrai de ca... Encore les coups, mon Dieu! Mais si je te repetais toutes les questions qu'il m'a faites, enfin ce qu'il m'a forcee a lui raconter! Tu vois, je suis franche, puisque je t'avoue les choses, lorsque rien, n'est-ce pas? ne m'oblige a te les dire. Eh bien! jamais je n'oserai te donner meme une simple idee des sales questions auxquelles il m'a fallu repondre, car il m'aurait assommee, c'est certain... Sans doute, il m'aimait, il a du avoir un gros chagrin en apprenant tout ca; et j'accorde que j'aurais agi plus honnetement, si je l'avais prevenu avant le mariage. Seulement, il faut comprendre. C'etait ancien, c'etait oublie. Il n'y a qu'un vrai sauvage pour se rendre ainsi fou de jalousie... Voyons, toi, mon cheri, est-ce que tu vas ne plus m'aimer, parce que tu sais ca, maintenant? Jacques n'avait pas bouge, inerte, reflechissant, entre ces bras de femme qui se resserraient a son cou, a ses reins, ainsi que des noeuds de couleuvres vives. Il etait tres surpris, le soupcon d'une pareille histoire ne lui etant jamais venu. Comme tout se compliquait, lorsque le testament aurait suffi a expliquer si bien les choses! Du reste, il aimait mieux ca, la certitude que le menage n'avait pas tue pour de l'argent le soulageait d'un mepris, dont il avait parfois la conscience brouillee, meme sous les baisers de Severine. --Moi, ne plus t'aimer, pourquoi?... Je me moque de ton passe. Ce sont des affaires qui ne me regardent pas... Tu es la femme de Roubaud, tu as bien pu etre celle d'un autre. Il y eut un silence. Tous deux s'etreignaient a s'etouffer, et il sentait sa gorge ronde, gonflee et dure, dans son flanc. --Ah! tu as ete la maitresse de ce vieux. Tout de meme, c'est drole. Mais elle se traina le long de lui, jusqu'a sa bouche, balbutiant dans un baiser: --Il n'y a que toi que j'aime, jamais je n'ai aime que toi... Oh! les autres, si tu savais! Avec eux, vois-tu, je n'ai pas seulement appris ce que ca pouvait etre; tandis que toi, mon cheri, tu me rends si heureuse! Elle l'enflammait de ses caresses, s'offrant, le voulant, le reprenant de ses mains egarees. Et, pour ne pas ceder tout de suite, lui qui brulait comme elle, il dut la retenir, a pleins bras. --Non, non, attends, tout a l'heure... Et, alors, ce vieux? Tres bas, dans une secousse de tout son etre, elle avoua: --Oui, nous l'avons tue. Le frisson du desir se perdait dans cet autre frisson de mort, revenu en elle. C'etait, comme au fond de toute volupte, une agonie qui recommencait. Un instant, elle resta suffoquee par une sensation ralentie de vertige. Puis, le nez de nouveau dans le cou de son amant, du meme leger souffle: --Il m'a fait ecrire au president de partir par l'express, en meme temps que nous, et de ne se montrer qu'a Rouen... moi, je tremblais dans mon coin, eperdue en songeant au malheur ou nous allions. Et il y avait, en face de moi, une femme en noir qui ne disait rien et qui me faisait grand-peur. Je ne la voyais meme pas, je m'imaginais qu'elle lisait clairement dans nos cranes, qu'elle savait tres bien ce que nous voulions faire... C'est ainsi que se sont passees les deux heures, de Paris a Rouen. Je n'ai pas dit un mot, je n'ai pas remue, fermant les yeux, pour faire croire que je dormais. a mon cote, je le sentais, immobile lui aussi, et ce qui m'epouvantait, c'etait de connaitre les choses terribles qu'il roulait dans sa tete, sans pouvoir deviner exactement ce qu'il avait resolu de faire... Ah! quel voyage, avec ce flot tourbillonnant de pensees, au milieu des coups de sifflet, des cahots et du grondement des roues! Jacques, qui avait sa bouche dans l'epaisse toison odorante de sa chevelure, la baisait, a intervalles reguliers, de longs baisers inconscients. --Mais, puisque vous n'etiez pas dans le meme compartiment, comment avez-vous fait pour le tuer? --Attends, tu vas comprendre... C'etait le plan de mon mari. Il est vrai que, s'il a reussi, c'est bien le hasard qui l'a voulu... A Rouen, il y avait dix minutes d'arret. Nous sommes descendus, il m'a forcee de marcher jusqu'au coupe du president, d'un air de gens qui se degourdissent les jambes. Et la, il a affecte la surprise, en le voyant a la portiere, comme s'il eut ignore qu'il fut dans le train. Sur le quai, on se bousculait, un flot de monde prenait d'assaut les secondes classes, a cause d'une fete qui avait lieu au Havre, le lendemain. Lorsqu'on a commence a refermer les portieres, c'est le president lui-meme qui nous a demande de monter avec lui. Moi, j'ai balbutie, j'ai parle de notre valise; mais il se recriait, il disait qu'on ne nous la volerait certainement pas, que nous pourrions retourner dans notre compartiment, a Barentin, puisqu'il descendait la. Un instant, mon mari, inquiet, parut vouloir courir la chercher. A cette minute, le conducteur sifflait, et il se decida, me poussa dans le coupe, monta, referma la portiere et la glace. Comment ne nous a-t-on pas vus? c'est ce que je ne puis m'expliquer encore. Beaucoup de gens couraient, les employes perdaient la tete, enfin il ne s'est pas trouve un temoin ayant vu clair. Et le train, lentement, quitta la gare. Elle se tut quelques secondes, revivant la scene. Sans qu'elle en eut conscience, dans l'abandon de ses membres, un tic agitait sa cuisse gauche, la frottait d'un mouvement rythmique contre un genou du jeune homme. --Ah! le premier moment, dans ce coupe, lorsque j'ai senti le sol fuir! J'etais comme etourdie, je n'ai pense d'abord qu'a notre valise: de quelle facon la ravoir? et n'allait-elle pas nous vendre, si nous la laissions la-bas? Tout cela me paraissait stupide, impossible, un meurtre de cauchemar imagine par un enfant, qu'il faudrait etre fou pour mettre a execution. Des le lendemain, nous serions arretes, convaincus. Aussi essayai-je de me rassurer, en me disant que mon mari reculerait, que cela ne serait pas, ne pouvait pas etre. Mais non, rien qu'a le voir causer avec le president, je comprenais que sa resolution restait immuable et farouche. Pourtant, il etait tres calme, il parlait meme avec gaiete, de son air habituel; et ce devait etre dans son clair regard seul, fixe par moments sur moi, que je lisais l'obstination de sa volonte. Il le tuerait, a un kilometre encore, a deux peut-etre, au point juste qu'il avait fixe, et que j'ignorais: cela etait certain, cela eclatait jusque dans les coups d'oeil tranquilles dont il enveloppait l'autre, celui qui, tout a l'heure, ne serait plus. Je ne disais rien, j'avais un grand tremblement interieur que je m'efforcais de cacher, en affectant de sourire, des qu'on me regardait. Pourquoi, alors, n'ai-je pas meme songe a empecher tout ca? Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai voulu comprendre, que je me suis etonnee de ne m'etre pas mise a crier par la portiere, ou de ne pas avoir tire le bouton d'alarme. En ce moment-la, j'etais comme paralysee, je me sentais radicalement impuissante. Sans doute mon mari me semblait dans son droit; et, puisque je te dis tout, cheri, il faut bien que je confesse aussi cela: j'etais malgre moi, de tout mon etre, avec lui contre l'autre, parce que les deux m'avaient eue, n'est-ce pas? et que lui etait jeune, tandis que l'autre, oh! les caresses de l'autre... Enfin, est-ce qu'on sait? On fait des choses qu'on ne croirait jamais pouvoir faire. Quand je pense que je n'oserais pas saigner un poulet! Ah! cette sensation de nuit de tempete, ah! ce noir epouvantable qui hurlait au fond de moi! Et cette creature frele, si mince entre ses bras, Jacques la trouvait maintenant impenetrable, sans fond, de cette profondeur noire dont elle parlait. Il avait beau la nouer a lui plus etroitement, il n'entrait pas en elle. Une fievre le prenait, a ce recit de meurtre, begaye dans leur etreinte. --Dis-moi, l'as-tu donc aide a tuer le vieux? --J'etais dans un coin, continua-t-elle sans repondre. Mon mari me separait du president, qui occupait l'autre coin. Ils causaient ensemble des elections prochaines... Par moments, je voyais mon mari se pencher, jeter un coup d'oeil au-dehors, pour s'assurer ou nous etions, comme pris d'impatience... Chaque fois, je suivais son regard, je me rendais compte aussi du chemin parcouru. La nuit etait pale, les masses noires des arbres defilaient furieusement. Et toujours ce grondement des roues que jamais je n'ai entendu pareil, un affreux tumulte de voix enragees et gemissantes, des plaintes lugubres de betes hurlant a la mort! A toute vitesse, le train courait... Brusquement, il y a eu des clartes, un echo repercute du train entre les batiments d'une gare. Nous etions a Maromme, deja a deux lieues et demie de Rouen. Encore Malaunay, et puis Barentin. Ou donc la chose allait-elle se faire? Faudrait-il attendre la derniere minute? Je n'avais plus conscience du temps ni des distances, je m'abandonnais, ainsi que la pierre qui tombe, a cette chute assourdissante au travers des tenebres, lorsque, en traversant Malaunay, tout d'un coup je compris: la chose se ferait dans le tunnel, a un kilometre de la... Je me tournai vers mon mari, nos yeux se rencontrerent: oui, dans le tunnel, encore deux minutes... le train courait, l'embranchement de Dieppe fut depasse, j'apercus l'aiguilleur a son poste. Il y a la des coteaux, ou j'ai cru voir distinctement des hommes, les bras leves, qui nous chargeaient d'injures. Puis, la machine siffla longuement: c'etait l'entree du tunnel... Et, lorsque le train s'y engouffra, oh! quel retentissement sous cette voute basse! tu sais, ces bruits de fer remue, pareils a des volees de marteau sur l'enclume, et que moi, a cette seconde d'affolement, je transformais en roulements de tonnerre. Elle grelottait, elle s'interrompit pour dire d'une voix changee, presque rieuse: --Est-ce bete, hein? cheri, d'en avoir encore froid dans les os. J'ai pourtant bien chaud, la, avec toi, et je suis si contente!... Et puis, tu sais, il n'y a plus rien du tout a craindre: l'affaire est classee, sans compter que les gros bonnets du gouvernement ont encore moins envie que nous de tirer ca au clair... Oh! j'ai compris, je suis tranquille. Puis, elle ajouta, en riant tout a fait: --Par exemple, toi, tu peux te vanter de nous avoir fait une jolie peur!... Et dis-moi donc, ca m'a toujours intriguee: au juste, qu'avais-tu vu? --Mais ce que j'ai dit chez le juge, rien de plus: un homme qui en egorgeait un autre... Vous etiez si droles avec moi, que j'avais fini par me douter. Un instant, j'avais meme reconnu ton mari... Ce n'est que plus tard, pourtant, que j'ai ete absolument certain... Elle l'interrompit gaiement. --Oui, dans le square, le jour ou je t'ai dit non, tu te rappelles? la premiere fois que nous nous sommes trouves seuls a Paris... Est-ce singulier! je te disais que ce n'etait pas nous, et je savais parfaitement que tu entendais le contraire. N'est-ce pas, c'etait comme si je t'avais tout raconte?... Oh! cheri, j'y ai songe souvent, et je crois bien, vois-tu, que c'est depuis ce jour-la que je t'aime. Ils eurent un elan, une pression ou ils semblerent se fondre. Et elle reprit: --Sous le tunnel, le train courait... Il est tres long, le tunnel. On reste la-dessous trois minutes. J'ai bien cru que nous y avions roule une heure... Le president ne causait plus, a cause du bruit assourdissant de ferraille remuee. Et mon mari, a ce dernier moment, devait avoir une defaillance, car il ne bougeait toujours pas. Je voyais seulement, sous la clarte dansante de la lampe, ses oreilles devenir violettes... Allait-il donc attendre d'etre de nouveau en rase campagne? La chose etait desormais pour moi si fatale, si inevitable, que je n'avais qu'un desir: ne plus souffrir a ce point de l'attente, etre debarrassee. Pourquoi donc ne le tuait-il pas, puisqu'il le fallait? J'aurais pris le couteau pour en finir, tant j'etais exasperee de peur et de souffrance... Il me regarda. J'avais sans doute ca sur la figure. Et, tout d'un coup, il se rua, saisit aux epaules le president, qui s'etait tourne du cote de la portiere. Celui-ci, effare, se degagea d'une secousse instinctive, allongea le bras vers le bouton d'alarme, juste au-dessus de sa tete. Il le toucha, fut repris par l'autre et abattu sur la banquette, d'une telle poussee, qu'il s'y trouva comme plie en deux. Sa bouche ouverte de stupeur et d'epouvante lachait des cris confus, etouffes dans le vacarme; tandis que j'entendais distinctement mon mari repeter le mot: Cochon! cochon! cochon! d'une voix sifflante, qui s'enrageait. Mais le bruit tomba, le train sortait du tunnel, la campagne pale reparut, avec les arbres noirs qui defilaient... Moi, j'etais restee dans mon coin, raidie, collee contre le drap du dossier, le plus loin possible. Combien la lutte dura-t-elle? quelques secondes a peine. Et il me semblait qu'elle n'en finissait plus, que tous les voyageurs maintenant ecoutaient les cris, que les arbres nous voyaient. Mon mari, qui tenait son couteau ouvert, ne pouvait frapper, repousse a coups de pied, trebuchant sur le plancher mouvant de la voiture. Il faillit tomber sur les genoux, et le train courait, nous emportait a toute vitesse, pendant que la machine sifflait, a l'approche du passage a niveau de la Croix-de-Maufras... C'est alors que, sans que j'aie pu ensuite me souvenir comment cela s'est fait, je me suis jetee sur les jambes de l'homme qui se debattait. Oui, je me suis laissee tomber ainsi qu'un paquet, lui ecrasant les jambes de tout mon poids, pour qu'il ne les remuat plus. Et je n'ai rien vu, mais j'ai tout senti: le choc du couteau dans la gorge, la longue secousse du corps, la mort qui est venue en trois hoquets, avec un deroulement d'horloge qu'on a cassee... Oh! ce frisson d'agonie dont j'ai encore l'echo dans les membres! Jacques, avide, voulut l'interrompre pour la questionner. Mais, a present, elle avait hate de finir. --Non, attends... Comme je me relevais, nous passions a toute vapeur devant la Croix-de-Maufras. J'ai apercu distinctement la facade close de la maison, puis le poste du garde-barriere. Encore quatre kilometres, cinq minutes au plus, avant d'etre a Barentin... Le corps etait plie sur la banquette, le sang coulait en mare epaisse. Et mon mari, debout, hebete, balance par les cahots du train, regardait, en essuyant le couteau avec son mouchoir. Cela a dure une minute, sans que ni l'un ni l'autre nous fissions rien pour notre salut... Si nous gardions ce corps avec nous, si nous restions la, on allait tout decouvrir peut-etre, a l'arret de Barentin... Mais il avait remis le couteau dans sa poche, il semblait s'eveiller. Je l'ai vu qui fouillait le corps, prenait la montre, l'argent, tout ce qu'il trouvait; et, ayant ouvert la portiere, il s'efforca de le pousser sur la voie, sans le saisir a pleins bras, de peur du sang. <> Je n'essayai meme pas, je ne sentais plus mes membres. <> La tete, sortie la premiere, pendait jusqu'au marchepied, tandis que le tronc, roule en boule, refusait de passer. Et le train courait... Enfin, sous une poussee plus forte, le cadavre bascula, disparut dans le grondement des roues. <> Puis, il ramassa la couverture, la jeta aussi. Il n'y avait plus que nous deux, debout, avec la mare de sang sur la banquette, ou nous n'osions pas nous asseoir... La portiere battait toujours, grande ouverte, et je ne compris pas d'abord, aneantie, affolee, lorsque je vis mon mari descendre, disparaitre a son tour. Il revint. <> Je ne bougeais pas, il s'impatientait. <> Vide, notre compartiment, il y etait donc alle? La femme en noir, celle qui ne parlait pas, qu'on ne voyait pas, etait-il bien certain qu'elle ne fut pas restee dans un coin?... <> Il etait remonte, il me poussait, brutal, fou. Et je me trouvai dehors, sur le marchepied, les deux mains cramponnees a la tringle de cuivre. Lui, descendu derriere moi, avait referme soigneusement la portiere. <> Mais je n'osais pas, emportee dans le vertige de la course, flagellee par le vent qui soufflait en tempete. Mes cheveux se denouerent, je croyais que mes doigts raidis allaient laisser echapper la tringle. <> Il me poussait toujours, je dus marcher, lachant une main apres l'autre, me collant contre les voitures, au milieu du tourbillon de mes jupes, dont le claquement me liait les jambes. Deja, au loin, apres une courbe, on apercevait les lumieres de la station de Barentin. La machine se mit a siffler. <> Oh! ce bruit d'enfer, cette trepidation violente dans laquelle je marchais! Il me semblait qu'un orage m'avait prise, me roulait comme une paille, pour aller, la-bas, m'ecraser contre un mur. Derriere mon dos, la campagne fuyait, les arbres me suivaient d'un galop enrage, tournant sur eux-memes, tordus, jetant chacun une plainte breve, au passage. A l'extremite du wagon, lorsqu'il me fallut enjamber pour atteindre le marchepied du wagon suivant et saisir l'autre tringle, je m'arretai, a bout de courage. Jamais je n'aurais la force. <> Il etait sur moi, il me poussait, et je fermai les yeux, et je ne sais comment je continuai a avancer, par la seule force de l'instinct, ainsi qu'une bete qui a plante ses griffes et qui ne veut pas tomber. Comment aussi ne nous a-t-on pas vus? Nous avons passe devant trois voitures, dont une, de deuxieme classe, etait absolument bondee. Je me souviens des tetes rangees a la file, sous la clarte de la lampe; je crois que je les reconnaitrais, si je les rencontrais un jour: celle d'un gros homme avec des favoris rouges, celles surtout de deux jeunes filles, qui se sont penchees en riant. <> Et je ne sais plus, les lumieres de Barentin se rapprochaient, la machine sifflait, ma derniere sensation a ete d'etre trainee, charriee, enlevee par les cheveux. Mon mari a du m'empoigner, ouvrir la portiere par-dessus mes epaules, me jeter au fond du compartiment. Haletante, j'etais a demi evanouie dans un coin, lorsque nous nous sommes arretes; et je l'ai entendu, sans faire un mouvement, qui echangeait quelques mots avec le chef de gare de Barentin. Puis, le train reparti, il est tombe sur la banquette, epuise lui-meme. Jusqu'au Havre, nous n'avons pas rouvert la bouche... Oh! je le hais, je le hais, vois-tu, pour toutes ces abominations qu'il m'a fait souffrir! et toi, je t'aime, mon cheri, toi qui me donnes tant de bonheur! Chez Severine, apres la montee ardente de ce long recit, ce cri etait comme l'epanouissement meme de son besoin de joie, dans l'execration de ses souvenirs. Mais Jacques, qu'elle avait bouleverse et qui brulait comme elle, la retint encore. --Non, non, attends... Et tu etais aplatie sur ses jambes, et tu l'as senti mourir? En lui, l'inconnu se reveillait, une onde farouche montait des entrailles, envahissait la tete d'une vision rouge. Il etait repris de la curiosite du meurtre. --Et alors, le couteau, tu as senti le couteau entrer? --Oui, un coup sourd. --Ah! un coup sourd... Pas un dechirement! tu es sure? --Non, non, rien qu'un choc. --Et, ensuite, il a eu une secousse, hein? --Oui, trois secousses, oh! d'un bout a l'autre de son corps, si longues, que je les ai suivies jusque dans ses pieds. --Des secousses qui le raidissaient, n'est-ce pas? --Oui, la premiere tres forte, les deux autres plus faibles. --Et il est mort, et a toi qu'est-ce que ca t'a fait, de le sentir mourir comme ca, d'un coup de couteau? --A moi, oh! je ne sais pas. --Tu ne sais pas, pourquoi mens-tu? Dis-moi, dis-moi ce que ca t'a fait, bien franchement... De la peine? --Non, non, pas de la peine! --Du plaisir? --Du plaisir, ah! non, pas du plaisir! --Quoi donc, mon amour? Je t'en prie, dis-moi tout... Si tu savais... Dis-moi ce qu'on eprouve. --Mon Dieu! est-ce qu'on peut dire ca?... C'est affreux, ca vous emporte, oh! si loin, si loin! J'ai plus vecu dans cette minute-la que dans toute ma vie passee. Les dents serrees, n'ayant plus qu'un begaiement, Jacques cette fois l'avait prise; et Severine aussi le prenait. Ils se possederent, retrouvant l'amour au fond de la mort, dans la meme volupte douloureuse des betes qui s'eventrent pendant le rut. Leur souffle rauque, seul, s'entendit. Au plafond, le reflet saignant avait disparu; et, le poele eteint, la chambre commencait a se glacer, dans le grand froid du dehors. Pas une voix ne montait de Paris ouate de neige. Un instant, des ronflements etaient venus de chez la marchande de journaux, a cote. Puis, tout s'etait abime au gouffre noir de la maison endormie. Jacques, qui avait garde Severine dans ses bras, la sentit tout de suite qui cedait a un sommeil invincible, comme foudroyee. Le voyage, l'attente prolongee chez les Misard, cette nuit de fievre, l'accablaient. Elle begaya un bonsoir enfantin, elle dormait deja, d'un souffle egal. Le coucou venait de sonner trois heures. Et, pendant pres d'une heure encore, Jacques la garda sur son bras gauche, qui, peu a peu, s'engourdissait. Lui, ne pouvait fermer les yeux, qu'une main invisible, obstinement, semblait rouvrir dans les tenebres. Maintenant, il ne distinguait plus rien de la chambre, noyee de nuit, ou tout avait sombre, le poele, les meubles, les murs; et il fallait qu'il se tournat, pour retrouver les deux carres pales des fenetres, immobiles, d'une legerete de reve. Malgre sa fatigue ecrasante, une activite cerebrale prodigieuse le tenait vibrant, devidant sans cesse le meme echeveau d'idees. Chaque fois que, par un effort de volonte, il croyait glisser au sommeil, la meme hantise recommencait, les memes images defilaient, eveillant les memes sensations. Et ce qui se deroulait ainsi, avec une regularite mecanique, pendant que ses yeux fixes et grands ouverts s'emplissaient d'ombre, c'etait le meurtre, detail a detail. Toujours il renaissait, identique, envahissant, affolant. Le couteau entrait dans la gorge d'un choc sourd, le corps avait trois longues secousses, la vie s'en allait en un flot de sang tiede, un flot rouge qu'il croyait sentir lui couler sur les mains. Vingt fois, trente fois, le couteau entra, le corps s'agita. Cela devenait enorme, l'etouffait, debordait, faisait eclater la nuit. Oh! donner un coup de couteau pareil, contenter ce lointain desir, savoir ce qu'on eprouve, gouter cette minute ou l'on vit davantage que dans toute une existence! Comme son etouffement augmentait, Jacques pensa que le poids de Severine sur son bras l'empechait seul de dormir. Doucement, il se degagea, la posa pres de lui, sans l'eveiller. D'abord soulage, il respira plus a l'aise, croyant que le sommeil allait venir enfin. Mais, malgre son effort, les invisibles doigts rouvrirent ses paupieres; et, dans le noir, le meurtre reparut en traits sanglants, le couteau entra, le corps s'agita. Une pluie rouge rayait les tenebres, la plaie de la gorge, demesuree, baillait comme une entaille faite a la hache. Alors, il ne lutta plus, resta sur le dos, en proie a cette vision obstinee. Il entendait en lui le labeur decuple du cerveau, un grondement de toute la machine. Cela venait de tres loin, de sa jeunesse. Pourtant, il s'etait cru gueri, car ce desir etait mort depuis des mois, avec la possession de cette femme; et voila que jamais il ne l'avait ressenti si intense, sous l'evocation de ce meurtre, que, tout a l'heure, serree contre sa chair, liee a ses membres, elle lui chuchotait. Il s'etait ecarte, il evitait qu'elle ne le touchat, brule par le moindre contact de sa peau. Une chaleur insupportable montait le long de son echine, comme si le matelas, sous ses reins, se fut change en brasier. Des picotements, des pointes de feu lui trouaient la nuque. Un moment, il essaya de sortir ses mains de la couverture; mais tout de suite elles se glacaient, lui donnaient un frisson. La peur le prit de ses mains, et il les rentra, les joignit d'abord sur son ventre, finit par les glisser, par les ecraser sous ses fesses, les emprisonnant la, comme s'il eut redoute quelque abomination de leur part, un acte qu'il ne voudrait pas et qu'il commettrait quand meme. Chaque fois que le coucou sonnait, Jacques comptait les coups. Quatre heures, cinq heures, six heures. Il aspirait apres le jour, il esperait que l'aube chasserait ce cauchemar. Aussi, maintenant, se tournait-il vers les fenetres, guettant les vitres. Mais il n'y avait toujours la que le vague reflet de la neige. A cinq heures moins un quart, avec un retard de quarante minutes seulement, il avait entendu arriver le direct du Havre, ce qui prouvait que la circulation devait etre retablie. Et ce ne fut pas avant sept heures passees, qu'il vit blanchir les vitres, une paleur laiteuse, tres lente. Enfin, la chambre s'eclaira, de cette lumiere confuse ou les meubles semblaient flotter. Le poele reparut, l'armoire, le buffet. Il ne pouvait toujours fermer les paupieres, ses yeux au contraire s'irritaient, dans un besoin de voir. Tout de suite, avant meme qu'il fit assez clair, il avait plutot devine qu'apercu, sur la table, le couteau dont il s'etait servi, le soir, pour couper le gateau. Il ne voyait plus que ce couteau, un petit couteau a bout pointu. Le jour qui grandissait, toute la lumiere blanche des deux fenetres n'entrait maintenant que pour se refleter dans cette mince lame. Et la terreur de ses mains les lui fit enfoncer davantage sous son corps, car il les sentait bien qui s'agitaient, revoltees, plus fortes que son vouloir. Est-ce qu'elles allaient cesser de lui appartenir? Des mains qui lui viendraient d'un autre, des mains leguees par quelque ancetre, au temps ou l'homme, dans les bois, etranglait les betes! Pour ne plus voir le couteau, Jacques se tourna vers Severine. Elle dormait tres calme, avec un souffle d'enfant, dans sa grosse fatigue. Ses lourds cheveux noirs, denoues, lui faisaient un oreiller sombre, coulant jusqu'aux epaules; et, sous le menton, entre les boucles, on apercevait sa gorge, d'une delicatesse de lait, a peine rosee. Il la regarda comme s'il ne la connaissait point. Il l'adorait cependant, il emportait partout son image, dans un desir d'elle, qui, souvent, l'angoissait, meme lorsqu'il conduisait sa machine; a ce point, qu'un jour il s'etait eveille, comme d'un reve, au moment ou il passait une station a toute vapeur, malgre les signaux. Mais la vue de cette gorge blanche le prenait tout entier, d'une fascination soudaine, inexorable; et, en lui, avec une horreur consciente encore, il sentait grandir l'imperieux besoin d'aller chercher le couteau, sur la table, de revenir l'enfoncer jusqu'au manche, dans cette chair de femme. Il entendait le choc sourd de la lame qui entrait, il voyait le corps sursauter par trois fois, puis la mort le raidir, sous un flot rouge. Luttant, voulant s'arracher de cette hantise, il perdait a chaque seconde un peu de sa volonte, comme submerge par l'idee fixe, a ce bord extreme ou, vaincu, l'on cede aux poussees de l'instinct. Tout se brouilla, ses mains revoltees, victorieuses de son effort a les cacher, se denouerent, s'echapperent. Et il comprit si bien que, desormais, il n'etait plus leur maitre, et qu'elles allaient brutalement se satisfaire, s'il continuait a regarder Severine, qu'il mit ses dernieres forces a se jeter hors du lit, roulant par terre ainsi qu'un homme ivre. La, il se ramassa, faillit tomber de nouveau, en s'embarrassant les pieds parmi les jupes restees sur le parquet. Il chancelait, cherchait ses vetements d'un geste egare, avec la pensee unique de s'habiller vite, de prendre le couteau et de descendre tuer une autre femme, dans la rue. Cette fois, son desir le torturait trop, il fallait qu'il en tuat une. Il ne trouvait plus son pantalon, le toucha a trois reprises, avant de savoir qu'il le tenait. Ses souliers a mettre lui donnerent un mal infini. Bien qu'il fit grand jour maintenant, la chambre lui paraissait pleine de fumee rousse, une aube de brouillard glacial ou tout se noyait. Il grelottait de fievre, et il etait habille enfin, il avait pris le couteau, en le cachant dans sa manche, certain d'en tuer une, la premiere qu'il rencontrerait sur le trottoir, lorsqu'un froissement de linge, un soupir prolonge qui venait du lit, l'arreta, cloue pres de la table, palissant. C'etait Severine qui s'eveillait. --Quoi donc, cheri, tu sors deja? Il ne repondait pas, il ne la regardait pas, esperant qu'elle se rendormirait. --Ou vas-tu donc, cheri? --Rien, balbutia-t-il, une affaire de service... Dors, je vais revenir. Alors, elle eut des mots confus, reprise de torpeur, les yeux deja refermes. --Oh! j'ai sommeil, j'ai sommeil... Viens m'embrasser, cheri. Mais il ne bougeait pas, car il savait que, s'il se retournait, avec ce couteau dans la main, s'il la revoyait seulement, si fine, si jolie, en sa nudite et son desordre, c'en etait fait de la volonte qui le raidissait la, pres d'elle. Malgre lui, sa main se leverait, lui planterait le couteau dans le cou. --Cheri, viens m'embrasser... Sa voix s'eteignait, elle se rendormit, tres douce, avec un murmure de caresse. Et, lui, eperdu, ouvrit la porte, s'enfuit. Il etait huit heures, lorsque Jacques se trouva sur le trottoir de la rue d'Amsterdam. La neige n'avait pas encore ete balayee, on entendait a peine le pietinement des rares passants. Tout de suite, il avait apercu une vieille femme; mais elle tournait le coin de la rue de Londres, il ne la suivit pas. Des hommes le coudoyerent, il descendit vers la place du Havre, en serrant le couteau, dont la pointe relevee disparaissait sous sa manche. Comme une fillette d'environ quatorze ans sortait d'une maison d'en face, il traversa la chaussee; et il n'arriva que pour la voir entrer, a cote, dans une boulangerie. Son impatience etait telle, qu'il n'attendit pas, cherchant plus loin, continuant a descendre. Depuis qu'il avait quitte la chambre, avec ce couteau, ce n'etait plus lui qui agissait, mais l'autre, celui qu'il avait senti si frequemment s'agiter au fond de son etre, cet inconnu venu de tres loin, brule de la soif hereditaire du meurtre. Il avait tue jadis, il voulait tuer encore. Et les choses, autour de Jacques, n'etaient plus que dans un reve, car il les voyait a travers son idee fixe. Sa vie de chaque jour se trouvait comme abolie, il marchait en somnambule, sans memoire du passe, sans prevoyance de l'avenir, tout a l'obsession de son besoin. Dans son corps qui allait, sa personnalite etait absente. Deux femmes qui le frolerent en le devancant, lui firent precipiter sa marche; et il les rattrapait, lorsqu'un homme les arreta. Tous trois riaient, causaient. Cet homme le derangeant, il se mit a suivre une autre femme qui passait, chetive et noire, l'air pauvre sous un mince chale. Elle avancait a petits pas, vers quelque besogne execree sans doute, dure et payee chichement, car elle n'avait pas de hate, la face desesperement triste. Lui non plus, maintenant qu'il en tenait une, ne se pressait point, attendant de choisir l'endroit, pour la frapper a l'aise. Sans doute, elle s'apercut que ce garcon la suivait, et ses yeux se tournerent vers lui, avec un navrement indicible, etonnee qu'on put vouloir d'elle. Deja, elle l'avait mene au milieu de la rue du Havre, elle se retourna deux fois encore, l'empechant a chaque fois de lui planter dans la gorge le couteau, qu'il sortait de sa manche. Elle avait des yeux de misere, si implorants! La-bas, lorsqu'elle descendrait du trottoir, il frapperait. Et, brusquement, il fit un crochet, en se mettant a la poursuite d'une autre femme, qui marchait en sens inverse. Cela sans raison, sans volonte, parce qu'elle passait a cette minute, et que c'etait ainsi. Jacques, derriere elle, revint vers la gare. Celle-ci, tres vive, marchait d'un petit pas sonore; et elle etait adorablement jolie, vingt ans au plus, grasse deja, blonde, avec de beaux yeux de gaiete qui riaient a la vie. Elle ne remarqua meme pas qu'un homme la suivait; elle devait etre pressee, car elle gravit lestement le perron de la cour du Havre, monta dans la grande salle, qu'elle longea en courant presque, pour se precipiter vers les guichets de la ligne de ceinture. Et, comme elle demandait un billet de premiere classe pour Auteuil, Jacques en prit egalement un, l'accompagna a travers les salles d'attente, sur le quai, jusque dans le compartiment, ou il s'installa a cote d'elle. Le train, tout de suite, partit. --J'ai le temps, pensait-il, je la tuerai sous un tunnel. Mais, en face d'eux, une vieille dame, la seule personne qui fut montee, venait de reconnaitre la jeune femme. --Comment, c'est vous! Ou allez-vous donc, de si bonne heure? L'autre eclata d'un bon rire, avec un geste de comique desespoir. --Dire qu'on ne peut rien faire sans etre rencontree! J'espere que vous n'irez pas me vendre... C'est demain la fete de mon mari, et des qu'il a ete sorti pour ses affaires, j'ai pris ma course, je vais a Auteuil chez un horticulteur, ou il a vu une orchidee dont il a une envie folle... Une surprise, vous comprenez. La vieille dame hochait la tete, d'un air de bienveillance attendrie. --Et bebe va bien? --La petite, oh! un vrai charme... Vous savez que je l'ai sevree il y a huit jours. Il faut la voir manger sa soupe... nous nous portons tous trop bien, c'est scandaleux. Elle riait plus haut, montrant ses dents blanches, entre le sang pur de ses levres. Et Jacques, qui s'etait mis a sa droite, le couteau au poing, cache derriere sa cuisse, se disait qu'il serait tres bien pour frapper. Il n'avait qu'a lever le bras et a faire demi-tour, pour l'avoir a sa main. Mais, sous le tunnel des Batignolles, l'idee des brides du chapeau l'arreta. --Il y a la, songeait-il, un noeud qui va me gener. Je veux etre sur. Les deux femmes continuaient a causer gaiement. --Alors, je vois que vous etes heureuse. --Heureuse, ah! si je pouvais dire! C'est un reve que je fais... Il y a deux ans, je n'etais rien du tout. Vous vous rappelez, on ne s'amusait guere chez ma tante; et pas un sou de dot... Quand il venait, lui, je tremblais, tant je m'etais mise a l'aimer. Mais il etait si beau, si riche... Et il est a moi, il est mon mari, et nous avons bebe a nous deux! Je vous dis que c'est trop! En etudiant le noeud des brides, Jacques venait de constater qu'il y avait dessous, attache a un velours noir, un gros medaillon d'or; et il calculait tout. --Je l'empoignerai au cou de la main gauche, et j'ecarterai le medaillon en lui renversant la tete, pour avoir la gorge nue. Le train s'arretait, repartait a chaque minute. De courts tunnels s'etaient succede, a Courcelles, a Neuilly. Tout a l'heure, une seconde suffirait. --Vous etes allee a la mer, cet ete? reprit la vieille dame. --Oui, en Bretagne, six semaines, au fond d'un trou perdu, un paradis. Puis, nous avons passe septembre dans le Poitou, chez mon beau-pere, qui possede par la de grands bois. --Et ne devez-vous pas vous installer dans le Midi pour l'hiver? --Si, nous serons a Cannes vers le 15... La maison est louee. Un bout de jardin delicieux, la mer en face. Nous avons envoye la-bas quelqu'un qui installe tout, pour nous recevoir... Ce n'est pas que nous soyons frileux, ni l'un ni l'autre; mais cela est si bon, le soleil!... Puis, nous serons de retour en mars. L'annee prochaine, nous resterons a Paris. Dans deux ans, lorsque bebe sera grande fille, nous voyagerons. Est-ce que je sais, moi! c'est toujours fete! Elle debordait d'une telle felicite, que, cedant a son besoin d'expansion, elle se tourna vers Jacques, vers cet inconnu, pour lui sourire. Dans ce mouvement, le noeud des brides se deplaca, le medaillon s'ecarta, le cou apparut, vermeil, avec une fossette legere, que l'ombre dorait. Les doigts de Jacques s'etaient raidis sur le manche du couteau, pendant qu'il prenait une resolution irrevocable. --C'est la, a cette place, que je frapperai. Oui, tout a l'heure, sous le tunnel, avant Passy. Mais, a la station du Trocadero, un employe monta, qui, le connaissant, se mit a lui parler du service, d'un vol de charbon dont on venait de convaincre un mecanicien et son chauffeur. Et, a partir de ce moment, tout se brouilla, il ne put jamais, plus tard, retablir les faits, exactement. Les rires avaient continue, un rayonnement de bonheur tel, qu'il en etait comme penetre et assoupi. Peut-etre etait-il alle jusqu'a Auteuil, avec les deux femmes; seulement, il ne se rappelait pas qu'elles y fussent descendues. Lui-meme avait fini par se trouver au bord de la Seine, sans s'expliquer comment. Ce dont il gardait la sensation tres nette, c'etait d'avoir jete, du haut de la berge, le couteau, reste dans sa manche, a son poing. Puis, il ne savait plus, hebete, absent de son etre, d'ou l'autre s'en etait alle aussi, avec le couteau. Il devait avoir marche pendant des heures, par les rues et les places, au hasard de son corps. Des gens, des maisons, defilaient, tres pales. Sans doute il etait entre quelque part, manger au fond d'une salle pleine de monde, car il revoyait distinctement des assiettes blanches. Il avait aussi l'impression persistante d'une affiche rouge, sur une boutique fermee. Et tout sombrait ensuite a un gouffre noir, a un neant, ou il n'y avait plus ni temps ni espace, ou il gisait inerte, depuis des siecles peut-etre. Lorsqu'il revint a lui, Jacques etait dans son etroite chambre de la rue Cardinet, tombe en travers de son lit, tout habille. L'instinct l'avait ramene la, ainsi qu'un chien fourbu qui se traine a sa niche. D'ailleurs, il ne se souvenait ni d'avoir monte l'escalier ni de s'etre endormi. Il s'eveillait d'un sommeil de plomb, effare de rentrer brusquement en possession de lui-meme, comme apres un evanouissement profond. Peut-etre avait-il dormi trois heures, peut-etre trois jours. Et, tout d'un coup, la memoire lui revint: la nuit passee avec Severine, l'aveu du meurtre, son depart de bete carnassiere, en quete de sang. Il n'avait plus ete en lui, il s'y retrouvait, avec la stupeur des choses qui s'etaient faites en dehors de son vouloir. Puis, le souvenir que la jeune femme l'attendait, le mit debout, d'un saut. Il regarda sa montre, vit qu'il etait quatre heures deja; et, la tete vide, tres calme comme apres une forte saignee, il se hata de retourner a l'impasse d'Amsterdam. Jusqu'a midi, Severine avait dormi profondement. Ensuite, reveillee, surprise de ne pas le voir la encore, elle avait rallume le poele; et, vetue enfin, mourant d'inanition, elle s'etait decidee, vers deux heures, a descendre manger dans un restaurant du voisinage. Lorsque Jacques parut, elle venait de remonter, apres avoir fait quelques courses. --Oh! mon cheri, que j'etais inquiete! Et elle s'etait pendue a son cou, elle le regardait de tout pres, dans les yeux. --Qu'est-il donc arrive? Lui, epuise, la chair froide, la rassurait tranquillement, sans un trouble. --Mais rien, une corvee embetante. Quand ils vous tiennent, ils ne vous lachent plus. Alors, baissant la voix, elle se fit humble, caline. --Figure-toi que je m'imaginais... Oh! une vilaine idee qui me causait une peine!... Oui, je me disais que peut-etre, apres ce que je t'avais avoue, tu n'allais plus vouloir de moi... Et voila que je t'ai cru parti pour ne pas revenir, jamais, jamais! Les larmes la gagnaient, elle eclata en sanglots, en le serrant eperdument entre ses bras. --Ah! mon cheri, si tu savais, comme j'ai besoin qu'on soit gentil avec moi!... Aime-moi, aime-moi bien, parce que, vois-tu, il n'y a que ton amour qui puisse me faire oublier... Maintenant que je t'ai dit tous mes malheurs, n'est-ce pas? il ne faut pas me quitter, oh! je t'en conjure! Jacques etait envahi par cet attendrissement. Une detente invincible l'amollissait peu a peu. Il begaya: --Non, non, je t'aime, n'aie pas peur. Et, deborde, il pleura aussi, sous la fatalite de ce mal abominable qui venait de le reprendre, dont jamais il ne guerirait. C'etait une honte, un desespoir sans bornes. --Aime-moi, aime-moi bien aussi, oh! de toute ta force, car j'en ai autant besoin que toi! Elle frissonna, voulut savoir. --Tu as des chagrins, il faut me les dire. --Non, non, pas des chagrins, des choses qui n'existent pas, des tristesses qui me rendent horriblement malheureux, sans qu'il soit meme possible d'en causer. Tous deux s'etreignirent, confondirent l'affreuse melancolie de leur peine. C'etait une infinie souffrance, sans oubli possible, sans pardon. Ils pleuraient, et ils sentaient sur eux les forces aveugles de la vie, faite de lutte et de mort. --Allons, dit Jacques, en se degageant, il est l'heure de songer au depart... Ce soir, tu seras au Havre. Severine, sombre, les regards perdus, murmura, apres un silence: --Encore, si j'etais libre, si mon mari n'etait plus la!... Ah! comme nous oublierions vite! Il eut un geste violent, il pensa tout haut. --Nous ne pouvons pourtant pas le tuer. Fixement, elle le regarda, et lui tressaillit, etonne d'avoir dit cette chose, a laquelle il n'avait jamais songe. Puisqu'il voulait tuer, pourquoi donc ne le tuait-il pas, cet homme genant? Et, comme il la quittait enfin, pour courir au depot, elle le reprit entre ses bras, le couvrit de baisers. --Oh! mon cheri, aime-moi bien. Je t'aimerai plus fort, plus fort encore... Va, nous serons heureux. IX Au Havre, des les jours suivants, Jacques et Severine se montrerent d'une grande prudence, pris d'inquietude. Puisque Roubaud savait tout, n'allait-il pas les guetter, les surprendre, pour se venger d'eux, dans un eclat? Ils se rappelaient ses emportements jaloux d'autrefois, ses brutalites d'ancien homme d'equipe, tapant a poings fermes. Et, justement, il leur semblait, a le voir, si lourd, si muet, avec ses yeux troubles, qu'il devait mediter quelque farouche sournoiserie, un guet-apens, ou il les tiendrait en sa puissance. Aussi, pendant le premier mois, ne se virent-ils qu'avec mille precautions, toujours en alerte. Roubaud, cependant, de plus en plus, s'absentait. Peut-etre ne disparaissait-il ainsi que pour revenir a l'improviste et les trouver aux bras l'un de l'autre. Mais cette crainte ne se realisait pas. Au contraire, ses absences se prolongeaient a un tel point, qu'il n'etait plus jamais la, s'echappant des qu'il etait libre, ne rentrant qu'a la minute precise ou le service le reclamait. Les semaines de jour, il trouvait le moyen, a dix heures, de dejeuner en cinq minutes, puis de ne pas reparaitre avant onze heures et demie; et, le soir, a cinq heures, lorsque son collegue descendait le remplacer, il filait, souvent pour la nuit entiere. A peine prenait-il quelques heures de sommeil. Il en etait de meme des semaines de nuit, libre alors des cinq heures du matin, mangeant et dormant dehors sans doute, en tout cas ne revenant qu'a cinq heures du soir. Longtemps, dans ce desarroi, il avait garde une ponctualite d'employe modele, toujours present a la minute exacte, si ereinte parfois, qu'il ne tenait pas sur ses jambes, mais debout pourtant, consciencieux a sa besogne. Puis, maintenant, des trous se produisaient. Deux fois deja, l'autre sous-chef, Moulin, avait du l'attendre une heure; meme, un matin, apres le dejeuner, apprenant qu'il ne reparaissait pas, il etait venu le suppleer, en brave homme, pour lui eviter une reprimande. Et tout le service de Roubaud commencait ainsi a se ressentir de cette desorganisation lente. Le jour, ce n'etait plus l'homme actif, n'expediant ou ne recevant un train qu'apres avoir tout vu par ses yeux, consignant les moindres faits dans son rapport au chef de gare, dur aux autres et a lui-meme. La nuit, il s'endormait d'un sommeil de plomb, au fond du grand fauteuil de son bureau. Eveille, il semblait sommeiller encore, allait et venait sur le quai, les mains croisees derriere le dos, donnait d'une voix blanche les ordres, dont il ne verifiait pas l'execution. Tout marchait quand meme, par la force acquise de l'habitude, sauf un tamponnement du a une negligence de sa part, un train de voyageurs lance sur une voie de garage. Ses collegues, simplement, s'egayaient, en contant qu'il faisait la noce. La verite etait que Roubaud, a present, vivait au premier etage du cafe du Commerce, dans la petite salle ecartee, devenue peu a peu un tripot. On racontait que des femmes s'y rendaient, chaque nuit; mais on n'y en aurait trouve reellement qu'une, la maitresse d'un capitaine en retraite, agee d'au moins quarante ans, joueuse enragee elle-meme, sans sexe. Le sous-chef ne satisfaisait la que la morne passion du jeu, eveillee en lui, au lendemain du meurtre, par le hasard d'une partie de piquet, grandie ensuite et changee en une habitude imperieuse, pour l'absolue distraction, l'aneantissement qu'elle lui procurait. Elle l'avait possede jusqu'a chasser le desir de la femme, chez ce male brutal; elle le tenait desormais tout entier, comme l'assouvissement unique, ou il se contentait. Ce n'etait pas que le remords l'eut jamais tourmente du besoin de l'oubli; mais, dans la secousse dont se detraquait son menage, au milieu de son existence gatee, il avait trouve la consolation, l'etourdissement de bonheur egoiste, qu'il pouvait gouter seul; et tout sombrait maintenant, au fond de cette passion, qui achevait de le desorganiser. L'alcool ne lui aurait pas donne des heures plus legeres, plus rapides, affranchies a ce point. Il etait degage du souci meme de la vie, il lui semblait vivre avec une intensite extraordinaire, mais ailleurs, desinteresse, sans que plus rien le touchat des ennuis dont jadis il crevait de rage. Et il se portait fort bien, en dehors de la fatigue des nuits passees; il engraissait meme, d'une graisse lourde et jaune, les paupieres pesantes sur ses yeux troubles. Quand il rentrait, avec la lenteur de ses gestes ensommeilles, il n'apportait plus, chez lui, sur toutes choses, qu'une souveraine indifference. La nuit ou Roubaud etait revenu prendre les trois cents francs d'or, sous le parquet, il voulait payer M. Cauche, le commissaire de surveillance, a la suite de plusieurs pertes successives. Celui-ci, vieux joueur, avait un beau sang-froid, qui le rendait redoutable. D'ailleurs, il disait ne jouer que pour son plaisir, il etait tenu par ses fonctions de magistrat a garder les apparences de l'ancien militaire, reste garcon et vivant au cafe, en habitue tranquille: ce qui ne l'empechait pas de battre souvent les cartes la soiree entiere, et de ramasser tout l'argent des autres. Des bruits avaient circule, on l'accusait aussi d'etre si inexact a son poste, qu'il etait question de le forcer a se demettre. Mais les choses trainaient, il y avait si peu de besogne, pourquoi exiger plus de zele? Et il se contentait toujours de paraitre un instant sur les quais de la gare, ou chacun le saluait. Trois semaines plus tard, Roubaud dut encore pres de quatre cents francs a M. Cauche. Il avait explique que l'heritage fait par sa femme les mettait fort a leur aise; mais il ajoutait en riant que celle-ci gardait les clefs de la caisse, ce qui excusait sa lenteur a payer ses dettes de jeu. Puis, un matin qu'il etait seul, harcele, il souleva de nouveau la frise et prit dans la cachette un billet de mille francs. Il tremblait de tous ses membres, il n'avait pas eprouve une emotion pareille, la nuit des pieces d'or: sans doute, ce n'etait encore la pour lui qu'un appoint de hasard, tandis que le vol commencait, avec ce billet. Un malaise lui herissait la chair, lorsqu'il songeait a cet argent sacre, auquel il s'etait promis de ne toucher jamais. Autrefois, il jurait de mourir plutot de faim, et il y touchait pourtant, et il n'aurait pu dire comment s'en etaient alles ses scrupules, un peu chaque jour sans doute, dans la lente fermentation du meurtre. Au fond du trou, il croyait avoir senti une humidite, quelque chose de mou et de nauseabond, dont il eut horreur. Vivement, il replaca la frise, en refaisant le serment de se couper le poing, plutot que de la deplacer encore. Sa femme ne l'avait pas vu, il respira, soulage, but un grand verre d'eau pour se remettre. Maintenant, son coeur battait d'allegresse, a l'idee de sa dette payee et de toute cette somme, qu'il jouerait. Mais, lorsqu'il fallut changer le billet, l'angoisse de Roubaud recommenca. Jadis, il etait brave, il se serait livre, s'il n'avait pas commis la betise de meler sa femme a l'affaire; tandis que, a present, la seule pensee des gendarmes lui donnait une sueur froide. Il avait beau savoir que la justice ne possedait pas les numeros des billets disparus, et que, d'ailleurs, le proces dormait, a jamais enterre dans les cartons de classement: une epouvante le prenait, des qu'il projetait d'entrer quelque part, pour demander de la monnaie. Pendant cinq jours, il garda le billet sur lui; et c'etait une continuelle habitude, un besoin de le tater, de le deplacer, de ne pas s'en separer, la nuit. Il batissait des plans tres compliques, se heurtait toujours a des craintes imprevues. D'abord, il avait cherche dans la gare: pourquoi un collegue, charge d'une recette, ne le lui prendrait-il pas? Puis, cela lui ayant paru extremement dangereux, il avait imagine d'aller a l'autre bout du Havre, sans sa casquette d'uniforme, acheter n'importe quoi. Seulement, ne s'etonnerait-on pas de le voir, pour un petit objet, remuer une si grosse somme? Et il s'etait arrete a ce moyen, de donner le billet au bureau de tabac du cours Napoleon, ou il entrait chaque jour: n'etait-ce pas le plus simple? on savait bien qu'il avait herite, la buraliste ne pouvait avoir de surprise. Il marcha jusqu'a la porte, se sentit defaillir et descendit vers le bassin Vauban, pour s'exciter au courage. Apres une demi-heure de promenade, il revint, sans se decider encore. Et, le soir, au cafe du Commerce, comme M. Cauche etait la, une bravade brusque lui fit tirer le billet de sa poche, en priant la patronne de le lui changer; mais elle n'avait pas de monnaie, elle dut envoyer un garcon le porter au bureau de tabac. Meme on plaisanta sur le billet, qui semblait tout neuf, bien qu'il fut date de dix ans. Le commissaire de surveillance l'avait pris, et il le retournait, en disant que celui-la, pour sur, avait dormi au fond de quelque trou; ce qui jeta la maitresse du capitaine retraite dans une histoire interminable de fortune cachee, puis retrouvee, sous le marbre d'une commode. Des semaines s'ecoulerent, et cet argent que Roubaud avait dans les mains, achevait d'enfievrer sa passion. Ce n'etait pas qu'il jouat gros jeu, mais une deveine le poursuivait, si constante, si noire, que les petites pertes de chaque jour, additionnees, arrivaient a se chiffrer par de grosses sommes. Vers la fin du mois, il se retrouva sans un sou, devant deja sur parole quelques louis, malade de ne plus oser toucher une carte. Pourtant, il lutta, faillit s'aliter. L'idee des neuf billets qui dormaient la, sous le parquet de la salle a manger, tournait chez lui a une obsession de chaque minute: il les voyait a travers le bois, il les sentait chauffer ses semelles. Dire que, s'il avait voulu, il en aurait pris un encore! Mais, c'etait bien jure cette fois, il aurait plutot mis sa main dans le feu que de fouiller de nouveau. Et, un soir, comme Severine s'etait endormie de bonne heure, il souleva la frise, cedant avec rage, eperdu d'une telle tristesse, que ses yeux s'emplissaient de larmes. A quoi bon resister ainsi? ce ne serait que de la souffrance inutile, car il comprenait qu'il les prendrait maintenant jusqu'au dernier, un a un. Le lendemain matin, Severine remarqua, par hasard, une ecorchure toute fraiche, a une arete de la frise. Elle se baissa, constata les traces d'une pesee. Evidemment, son mari continuait a prendre de l'argent. Et elle s'etonna du mouvement de colere qui l'emportait, car elle n'etait pas interessee d'habitude; sans compter qu'elle aussi se croyait resolue a mourir de faim, plutot que de toucher a ces billets taches de sang. Mais n'etaient-ils pas a elle autant qu'a lui? pourquoi en disposait-il, en se cachant, en evitant meme de la consulter? Jusqu'au diner, elle fut tourmentee du besoin d'une certitude, et elle aurait a son tour deplace la frise, pour voir, si elle n'avait senti un petit souffle froid dans ses cheveux, a la pensee de fouiller la toute seule. Le mort n'allait-il pas se lever de ce trou? Cette peur d'enfant lui rendit la salle a manger si desagreable, qu'elle emporta son ouvrage et s'enferma dans sa chambre. Puis, le soir, comme tous deux mangeaient en silence un reste de ragout, une nouvelle irritation la souleva, en le voyant jeter des coups d'oeil involontaires dans l'angle du parquet. --Tu en as repris, hein? demanda-t-elle brusquement. Il leva la tete, etonne. --De quoi donc? --Oh! ne fais pas l'innocent, tu me comprends bien... Mais ecoute: je ne veux pas que tu en reprennes, parce que ce n'est pas plus a toi qu'a moi, et que cela me rend malade, de savoir que tu y touches. D'habitude, il evitait les querelles. La vie commune n'etait plus que le contact oblige de deux etres lies l'un a l'autre, passant des journees entieres sans echanger une parole, allant et venant cote a cote, comme etrangers desormais, indifferents et solitaires. Aussi se contenta-t-il de hausser les epaules, refusant toute explication. Mais elle etait tres excitee, elle entendait en finir avec la question de cet argent cache la, dont elle souffrait depuis le jour du crime. --Je veux que tu me repondes... Ose me dire que tu n'y as pas touche. --Qu'est-ce que ca te fiche? --Ca me fiche que ca me retourne. Aujourd'hui encore, j'ai eu peur, je n'ai pas pu rester ici. Toutes les fois que tu remues ca, j'en ai pour trois nuits a faire des reves affreux... Nous n'en parlons jamais. Alors, reste tranquille, ne me force pas a en parler. Il la contemplait de ses gros yeux fixes, il repeta lourdement: --Qu'est-ce que ca te fiche que j'y touche, si je ne te force pas a y toucher? C'est pour moi, ca me regarde. Elle eut un geste violent, qu'elle reprima. Puis, bouleversee, avec un visage de souffrance et de degout: --Ah! tiens! je ne te comprends pas... Tu etais un honnete homme pourtant. Oui, tu n'aurais jamais pris un sou a personne... Et ce que tu as fait, ca pourrait se pardonner, car tu etais fou, comme tu m'avais rendue folle moi-meme... Mais cet argent, ah! cet argent abominable, qui ne devait plus exister pour toi, et que tu voles sou a sou, pour ton plaisir... Qu'est-ce qui se passe donc, comment peux-tu etre descendu si bas? Il l'ecoutait, et, dans une minute de lucidite, il s'etonna aussi d'en etre arrive au vol. Les phases de la lente demoralisation s'effacaient, il ne pouvait renouer ce que le meurtre avait tranche autour de lui, il ne s'expliquait plus comment une autre existence, presque un nouvel etre, avait commence, avec son menage detruit, sa femme ecartee et hostile. Tout de suite, d'ailleurs, l'irreparable le reprit, il eut un geste, comme pour se debarrasser des reflexions importunes. --Quand on s'embete chez soi, grogna-t-il, on va se distraire dehors. Puisque tu ne m'aimes plus... --Oh! non, je ne t'aime plus. Il la regarda, donna un coup de poing sur la table, la face envahie d'un flot de sang. --Alors, fous-moi la paix! Est-ce que je t'empeche de t'amuser? est-ce que je te juge?... Il y a bien des choses qu'un honnete homme ferait a ma place, et que je ne fais pas. D'abord, je devrais te flanquer a la porte, avec mon pied au derriere. Ensuite, je ne volerais peut-etre pas. Elle etait devenue toute pale, car elle aussi avait souvent pense que, lorsqu'un homme, un jaloux, est ravage par un mal interieur, au point de tolerer un amant a sa femme, il y a la l'indice d'une gangrene morale, a marche envahissante, tuant les autres scrupules, desorganisant la conscience entiere. Mais elle se debattait, elle refusait d'etre responsable. Et, balbutiante, elle cria: --Je te defends de toucher a l'argent. Il avait fini de manger. Tranquillement, il plia sa serviette, puis se leva, en disant d'un air goguenard: --Si c'est ca que tu veux, nous allons partager. Deja, il se baissait, comme pour soulever la frise. Elle dut se precipiter, poser le pied sur le parquet. --Non, non! Tu sais que j'aimerais mieux mourir... N'ouvre pas ca. Non, non! pas devant moi! Severine, ce soir-la, devait se rencontrer avec Jacques, derriere la gare des marchandises. Lorsqu'elle revint, apres minuit, la scene de la soiree s'evoqua, et elle s'enferma a double tour, dans sa chambre. Roubaud etait de service de nuit, elle ne craignait meme pas qu'il rentrat se coucher, ainsi que cela arrivait rarement. Mais, la couverture au menton, la lampe laissee en veilleuse, elle ne put s'endormir. Pourquoi avait-elle refuse de partager? Et elle ne retrouvait plus si vive la revolte de son honnetete, a l'idee de profiter de cet argent. N'avait-elle pas accepte le legs de la Croix-de-Maufras? Elle pouvait bien prendre l'argent aussi. Puis, le frisson revenait. Non, non, jamais! L'argent, elle l'aurait pris; ce qu'elle n'osait toucher, sans crainte d'en avoir les doigts brules, c'etait cet argent vole sur un mort, l'abominable argent du meurtre. Elle se calmait de nouveau, elle raisonnait: ce n'etait pas pour le depenser qu'elle l'aurait pris; au contraire, elle l'aurait cache ailleurs, enterre dans un endroit connu d'elle seule, ou il aurait dormi l'eternite; et, a cette heure, ce serait toujours une moitie de la somme sauvee des mains de son mari. Il ne triompherait pas en gardant le tout, il n'irait pas jouer ce qui lui appartenait, a elle. Lorsque la pendule sonna trois heures, elle regrettait mortellement d'avoir refuse le partage. Une pensee lui venait bien, confuse, lointaine encore: se lever, fouiller sous le parquet, pour que lui n'eut plus rien. Seulement, un tel froid la glacait qu'elle