The Project Gutenberg EBook of Voyage au Centre de la Terre, by Jules Verne (#22 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis a dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donne l'authorization a les utilizer pour preparer ce texte. Editorial note: the runes in the text are represented by the last two hexadecimal digits of their Unicode encoding (from 16A0 to 16F0). We emphasize with _XY_ the runes that Verne emphasizes with serifs, and tanslitterates with uppecase. Note de l'editeur: les runes qui sont dans le texte sont representees par les deux dernieres chiffes hexadecimales de leur codage Unicode (de 16A0 a 16F0). On represente avec _XY_ les runes que Verne releve avec des serifs, et transcrit avec des majuscules. Jules Verne VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE I Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint precipitamment vers sa petite maison situee au numero 19 de Konig-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg. La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le diner commencait a peine a chanter sur le fourneau de la cuisine. <> Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire. Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible des professeurs, c'est ce que mon caractere un peu indecis ne me permettait pas. Aussi je me preparais a regagner prudemment ma petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le maitre de la maison, traversant la salle a manger, se precipite aussitot dans son cabinet de travail. Mais, pendant ce rapide passage, il avait jete dans un coin sa canne a tete de casse-noisette, sur la table son large chapeau a poils rebrousses et a son neveu ces paroles retentissantes: <> Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait deja avec un vif accent d'impatience: <> Je m'elancai dans le cabinet de mon redoutable maitre. Otto Lidenbrock n'etait pas un mechant homme, j'en conviens volontiers; mais, a moins de changements improbables, il mourra dans la peau d'un terrible original. Il etait professeur au Johannaeum, et faisait un cours de mineralogie pendant lequel il se mettait regulierement en colere une fois ou deux. Non point qu'il se preoccupat d'avoir des eleves assidus a ses lecons, ni du degre d'attention qu'ils lui accordaient, ni du succes qu'ils pouvaient obtenir par la suite; ces details ne l'inquietaient guere. Il professait <>, suivant une expression de la philosophie allemande, pour lui et non pour les autres. C'etait un savant egoiste, un puits de science dont la poulie grincait quand on en voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare. Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne. Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extreme facilite de prononciation, sinon dans l'intimite, au moins quand il parlait en public, et c'est un defaut regrettable chez un orateur. En effet, dans ses demonstrations au Johannaeum, souvent le professeur s'arretait court; il luttait contre un mot recalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses levres, un de ces mots qui resistent, se gonflent et finissent par sortir sous la forme peu scientifique d'un juron. De la, grande colere. Il y a en mineralogie bien des denominations semi-grecques, semi-latines, difficiles a prononcer, de ces rudes appellations qui ecorcheraient les levres d'un poete. Je ne veux pas dire du mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu'on se trouve en presence des cristallisations rhomboedriques, des resines retinasphaltes, des ghelenites, des tangasites, des molybdates de plomb, des tungstates de manganese et des titaniates de zircone, il est permis a la langue la plus adroite de fourcher. Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmite de mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui n'est pas de bon gout, meme pour des Allemands. S'il y avait donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de Lidenbrock, combien les suivaient assidument qui venaient surtout pour se derider aux belles coleres du professeur! Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, etait un veritable savant. Bien qu'il cassat parfois ses echantillons a les essayer trop brusquement, il joignait au genie du geologue l'oeil du mineralogiste. Avec son marteau, sa pointe d'acier, son aiguille aimantee, son chalumeau et son flacon d'acide nitrique, c'etait un homme tres fort. A la cassure, a l'aspect, a la durete, a la fusibilite, au son, a l'odeur, au gout d'un mineral quelconque, il le classait sans hesiter parmi les six cents especes que la science compte aujourd'hui. Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquerent pas de lui rendre visite a leur passage a Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient a le consulter sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette science lui devait d'assez belles decouvertes, et, en 1853, il avait paru a Leipzig un _Traite de Cristallographie transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais. Ajoutez a cela que mon oncle etait conservateur du musee mineralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, precieuse collection d'une renommee europeenne. Voila donc le personnage qui m'interpellait avec tant d'impatience. Representez-vous un homme grand, maigre, d'une sante de fer, et d'un blond juvenile qui lui otait dix bonnes annees de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse derriere des lunettes considerables; son nez, long et mince, ressemblait a une lame affilee; les mechants pretendaient meme qu'il etait aimante et qu'il attirait la limaille de fer. Pure calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance, pour ne point mentir. Quand j'aurai ajoute que mon oncle faisait des enjambees mathematiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il tenait ses poings solidement fermes, signe d'un temperament impetueux, on le connaitra assez pour ne pas se montrer friand de sa compagnie. Il demeurait dans sa petite maison de Konigstrasse, une habitation moitie bois, moitie brique, a pignon dentele; elle donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a heureusement respecte. La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux passants; elle portait son toit incline sur l'oreille, comme la casquette d'un etudiant de la Tugendbund; l'aplomb de ses lignes laissait a desirer; mais, en somme, elle se tenait bien, grace a un vieil orme vigoureusement encastre dans la facade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs a travers les vitraux des fenetres. Mon oncle ne laissait pas d'etre riche pour un professeur allemand. La maison lui appartenait en toute propriete, contenant et contenu. Le contenu, c'etait sa filleule Grauben, jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma double qualite de neveu et d'orphelin, je devins son aide-preparateur dans ses experiences. J'avouerai que je mordis avec appetit aux sciences geologiques; j'avais du sang de mineralogiste dans les veines, et je ne m'ennuyais jamais en compagnie de mes precieux cailloux. En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de Konig-strasse, malgre les impatiences de son proprietaire, car, tout en s'y prenant d'une facon un peu brutale, celui-ci ne m'en aimait pas moins. Mais cet homme-la ne savait pas attendre, et il etait plus presse que nature. Quand, en avril, il avait plante dans les pots de faience de son salon des pieds de reseda ou de volubilis, chaque matin il allait regulierement les tirer par les feuilles afin de hater leur croissance. Avec un pareil original, il n'y avait qu'a obeir. Je me precipitai donc dans son cabinet. II Ce cabinet etait un veritable musee. Tous les echantillons du regne mineral s'y trouvaient etiquetes avec l'ordre le plus parfait, suivant les trois grandes divisions des mineraux inflammables, metalliques et lithoides. Comme je les connaissais, ces bibelots de la science mineralogique! Que de fois, au lieu de muser avec des garcons de mon age, je m'etais plu a epousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites, ces tourbes! Et les bitumes, les resines, les sels organiques qu'il fallait preserver du moindre atome de poussiere! Et ces metaux, depuis le fer jusqu'a l'or, dont la valeur relative disparaissait devant l'egalite absolue des specimens scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent suffi a reconstruire la maison de Konig-strasse, meme avec une belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrange! Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guere a ces merveilles. Mon oncle seul occupait ma pensee. Il etait enfoui dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait entre les mains un livre qu'il considerait avec la plus profonde admiration. <> s'ecriait-il. Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock etait aussi bibliomane a ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de prix a ses yeux qu'a la condition d'etre introuvable, ou tout au moins illisible. <> repondis-je avec un enthousiasme de commande. En effet, a quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin jaunatre auquel pendait un signet decolore? Cependant les interjections admiratives du professeur ne discontinuaient pas. <> En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur son contenu, bien que cela ne m'interessat aucunement. <> repliquai-je avec l'accent d'un homme blesse dans son amour-propre. Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgre moi, de choses que je ne tenais guere a savoir. <> Ma foi, faute de replique, j'allais me prosterner, genre de reponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint detourner le cours de la conversation. Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et tomba a terre. Mon oncle se precipita sur ce brimborion avec une avidite facile a comprendra. Un vieux document, enferme peut-etre depuis un temps immemorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir un haut prix a ses yeux. <> s'ecria-t-il. Et, en meme temps, il deployait soigneusement sur sa table un morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caracteres de grimoire. En voici le fac-simile exact. Je tiens a faire connaitre ces signes bizarres, car ils amenerent le professeur Lidenbrock et son neveu a entreprendre la plus etrange expedition du dix-neuvieme siecle: EF . E6 B3 DA DA BC C5 BC E6 C5 A2 C5 DA BC C5 C5 B4 C1 A6 C5 BC CE CF BC BC D8 A0 A2 B3 CF C5 C1 C5 A0 B3 C1 C5 A6 E6 B4 C5 B4 CF , BC D0 D8 B3 D0 CF E6 D0 CF C5_BC_ _BC_D0 AD A6 E6 E6 B3 C5 D8 CF B3 D0 C5_C1_ B3 A2 D0 C5 B4 CF E6 E6 C1 DA_BC_D0 _D0_CF A2 D0 D0 E6 . B3 BC B4 E6 B4 C1 C5 D0 D0 B2 BC B4 B4 A6 E6 D8 C1 C5 C5 A2 CF A2 DA A0 E6 D0 B3 CF A2 A6 CF , C1 D0 B4 AD BC C5 C1 B2 AD _B4_C5 A6 C1 C1_E6_ Le professeur considera pendant quelques instants cette serie de caracteres; puis il dit en relevant ses lunettes: <> Comme le runique me paraissait etre une invention de savants pour mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fache de voir que mon oncle n'y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses doigts qui commencaient a s'agiter terriblement. <> murmurait-il entre ses dents. Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaitre, car il passait pour etre un veritable polyglotte. Non pas qu'il parlat couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes employes a la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne part. Il allait donc, en presence de cette difficulte, se livrer a toute l'impetuosite de son caractere, et je prevoyais une scene violente, quand deux heures sonnerent au petit cartel de la cheminee. Aussitot la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant: <> Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, je me trouvai assis a ma place habituelle dans la salle a manger. J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. C'etait la premiere fois, a ma connaissance, qu'il manquait a la solennite du diner. Et quel diner, cependant! une soupe au persil, une omelette au jambon relevee d'oseille a la muscade, une longe de veau a la compote de prunes, et, pour dessert, des crevettes au sucre, le tout arrose d'un joli vin de la Moselle. Voila ce qu'un vieux papier allait couter a mon oncle. Ma foi, en qualite de neveu devoue, je me crus oblige de manger pour lui, et meme pour moi. Ce que je fis en conscience. <> reprenait la vieille servante en hochant la tete. Dans mon opinion, cela ne presageait rien, sinon une scene epouvantable, quand mon oncle trouverait son diner devore. J'en etais a ma derniere crevette, lorsqu'une voix retentissante m'arracha aux voluptes du dessert. Je ne fis qu'un bond de la salle dans le cabinet. III <> Un geste violent acheva sa pensee. <> En un instant je fus pret. <> La dictee commenca. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre fut appelee l'une apres l'autre, et forma l'incomprehensible succession des mots suivants: mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e s g t s s m f u n t e i e f n i e d r k e k t , s a m n a t r a t e S S a o d r r n e m t n a e I n u a e c t r r i l S a A t u a a r . n s c r c i e a a b s c c d r m i e e u t u l f r a n t u d t , i a c o s e i b o K e d i i Y Quand ce travail fut termine, mon oncle prit vivement la feuille sur laquelle je venais d'ecrire, et il l'examina longtemps avec attention. <> repetait-il machinalement. Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs il ne m'interrogea pas a cet egard, et il continua de se parler a lui-meme: <> Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais je gardai prudemment mon opinion. Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara tous les deux. <> Cela j'en conviens, me parut assez logique. <> Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa soigneusement en revue les premieres pages du livre. Au verso de la seconde, celle du faux titre, il decouvrit une sorte de macule, qui faisait a l'oeil l'effet d'une tache d'encre. Cependant, en y regardant de pres, on distinguait quelques caracteres a demi effaces. Mon oncle comprit que la etait le point interessant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse loupe aidant, il finit par reconnaitre les signes que voici, caracteres runiques qu'il lut sans hesiter: D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF <> Je regardai mon oncle avec une certaine admiration. <> L'imagination du professeur s'enflammait a cette hypothese. <> Cela ne doit pas etre difficile.>> A ces mots, je relevai vivement la tete. Mon oncle reprit son soliloque: <> Ces conclusions etaient fort justes. <> C'est la que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je decouvrais un profond analyste. <> Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se revoltaient contre la pretention que cette suite de mots baroques put appartenir a la douce langue de Virgile. <> d'autres ou les voyelles, au contraire, abondent, le cinquieme, par exemple, <> ou l'avant-dernier <> Or, cette disposition n'a evidemment pas ete combinee; elle est donnee _mathematiquement_ par la raison inconnue qui a preside a la succession de ces lettres. Il me parait certain que la phrase primitive a ete ecrite regulierement, puis retournee suivant une loi qu'il faut decouvrir. Celui qui possederait la clef de ce <> le lirait couramment. Mais quelle est cette clef? Axel, as-tu cette clef?>> A cette question je ne repondis rien, et pour cause. Mes regards s'etaient arretes sur un charmant portrait suspendu au mur, le portrait de Grauben. La pupille de mon oncle se trouvait alors a Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute la tranquillite allemandes; nous nous etions fiances a l'insu de mon oncle, trop geologue pour comprendre de pareils sentiments. Grauben etait une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, d'un caractere un peu grave, d'un esprit un peu serieux; mais elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque! L'image de ma petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des realites dans celui des chimeres, dans celui des souvenirs. Je revis la fidele compagne de mes travaux et de mes plaisirs. Elle m'aidait a ranger chaque jour les precieuses pierres de mon oncle; elle les etiquetait avec moi. C'etait une tres forte mineralogiste que mademoiselle Grauben! Elle aimait a approfondir les questions ardues de la science. Que de douces heures nous avions passees a etudier ensemble, et combien j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle maniait de ses charmantes mains. Puis, l'instant de la recreation venue, nous sortions tous les deux; nous prenions par les allees touffues de l'Alsser, et nous nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronne qui fait si bon effet a l'extremite du lac; chemin faisant, on causait en se tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et, apres avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands nenuphars blancs, nous revenions au quai par la barque a vapeur. Or, j'en etais la de mon reve, quand mon oncle, frappant la table du poing, me ramena violemment a la realite. <> Je compris ce dont il s'agissait, et immediatement j'ecrivis de haut en bas: J m n e , b e e , t G e t' b m i r n a i a t a ! i e p e u <> Je ne puis m'empecher de trouver ces remarques fort ingenieuses. <> fit le professeur. Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais trace cette phrase compromettante! <> Mon oncle, retombe dans son absorbante contemplation, oubliait deja mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tete du savant ne pouvait comprendre les choses du coeur. Mais, heureusement, la grande affaire du document l'emporta. Au moment de faire son experience capitale, les yeux du professeur Lidenbrock lancerent des eclairs a travers ses lunettes; ses doigts tremblerent, lorsqu'il reprit le vieux parchemin; il etait serieusement emu. Enfin il toussa fortement, et d'une voix grave, appelant successivement la premiere lettre, puis la seconde de chaque mot; il me dicta la serie suivante: _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek meretarcsilucoYsleffenSnI_ En finissant, je l'avouerai, j'etais emotionne, ces lettres, nommees une a une, ne m'avaient presente aucun sens a l'esprit; j'attendais donc que le professeur laissat se derouler pompeusement entre ses levres une phrase d'une magnifique latinite. Mais, qui aurait pu le prevoir! Un violent coup de poing ebranla la table. L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains. <> Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant l'escalier comme une avalanche, il se precipita dans Konig-strasse, et s'enfuit a toutes jambes. IV <> Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle, c'etait un sort inevitable. La vieille servante, serieusement alarmee, retourna dans sa cuisine en gemissant. Quand je fus seul, l'idee me vint d'aller tout conter a Grauben; mais comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on eut vainement propose au vieil OEdipe! Et si je ne repondais pas a son appel, qu'adviendrait-il? Le plus sage etait de rester. Justement, un mineralogiste de Besancon venait de nous adresser une collection de geodes siliceuses qu'il fallait classer. Je me mis au travail. Je triai, j'etiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits cristaux. Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux document ne laissait point de me preoccuper etrangement. Ma tete bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquietude. J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine. Au bout d'une heure, mes geodes etaient etagees avec ordre. Je me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras ballants et la tete renversee. J'allumai ma pipe a long tuyau courbe, dont le fourneau sculpte representait une naiade nonchalamment etendue; puis, je m'amusai a suivre les progres de la carbonisation, qui de ma naiade faisait peu a peu une negresse accomplie. De temps en temps, j'ecoutais si quelque pas retentissait dans l'escalier. Mais non. Ou pouvait etre mon oncle en ce moment? Je me le figurais courant sous les beaux arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa canne, d'un bras violent battant les herbes, decapitant les chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires. Rentrerait-il triomphant ou decourage? Qui aurait raison l'un de l'autre, du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et, machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur laquelle s'allongeait l'incomprehensible serie des lettres tracees par moi. Je me repetais: <> Je cherchai a grouper ces lettres de maniere a former des mots. Impossible. Qu'on les reunit par deux, trois, ou cinq, ou six, cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien les quatorzieme; quinzieme et seizieme lettres qui faisaient le mot anglais <>, et la quatre-vingt-quatrieme, la quatre-vingt-cinquieme et la quatre-vingt-sixieme formaient le mot <>. Enfin, dans le corps du document, et a la deuxieme et a la troisieme ligne, je remarquai aussi les mots latins <>, <>, <>, <>, <>. <> qui se traduit par <>. Il est vrai qu'a la troisieme, on lit le mot <> de tournure parfaitement hebraique, et a la derniere, les vocables <>, <>, <>, qui sont purement francais.>> Il y avait la de quoi perdre la tete! Quatre idiomes differents dans cette phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre les mots <> Le premier et le dernier seuls se rapprochaient facilement; rien d'etonnant que, dans un document ecrit en Islande, il fut question d'une <>. Mais de la a comprendre le reste du cryptogramme, c'etait autre chose. Je me debattais donc contre une insoluble difficulte; mon cerveau s'echauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tete, lorsque le sang s'y est violemment porte. J'etais en proie a une sorte d'hallucination; j'etouffais; il me fallait de l'air. Machinalement, je m'eventai avec la feuille de papier, dont le verso et le recto se presenterent successivement a mes regards. Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides, au moment ou le verso se tournait vers moi, je crus voir apparaitre des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre autres <> et <> Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me firent entrevoir la verite; j'avais decouvert la loi du chiffre. Pour lire ce document, il n'etait pas meme necessaire de le lire a travers la feuille retournee! Non. Tel il etait, tel il m'avait ete dicte, tel il pouvait etre epele couramment. Toutes les ingenieuses combinaisons du professeur se realisaient; il avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la langue du document! Il s'en fallut d'un <> qu'il put lire d'un bout a l'autre cette phrase latine, et ce <>, le hasard venait de me le donner! On comprend si je fus emu! Mes yeux se troublerent. Je ne pouvais m'en servir. J'avais etale la feuille de papier sur la table. Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir possesseur du secret. Enfin je parvins a calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil. <>, m'ecriai-je, apres avoir refait dans mes poumons une ample provision d'air. Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur chaque lettre, et, sans m'arreter, sans hesiter, un instant, je prononcai a haute voix la phrase tout entiere. Mais quelle stupefaction, quelle terreur m'envahit! Je restai d'abord comme frappe d'un coup subit. Quoi! ce que je venais d'apprendre s'etait accompli! un homme avait eu assez d'audace pour penetrer! ... <> J'etais dans une surexcitation difficile a peindre. <> Il y avait un reste de feu dans la cheminee. Je saisis non seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem; d'une main febrile j'allais precipiter le tout sur les charbons et aneantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet s'ouvrit. Mon oncle parut. V Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux document. Le professeur Lidenbrock paraissait profondement absorbe. Sa pensee dominante ne lui laissait pas un instant de repit; il avait evidemment scrute, analyse l'affaire, mis en oeuvre toutes les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il revenait appliquer quelque combinaison nouvelle. En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume a la main, il commenca a etablir des formules qui ressemblaient a un calcul algebrique. Je suivais du regard sa main fremissante; je ne perdais pas un seul de ses mouvements. Quelque resultat inespere allait-il donc inopinement se produire? Je tremblais, et sans raison, puisque la vraie combinaison, la <> etant deja trouvee, toute autre recherche devenait forcement vaine. Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, sans lever la tete, effacant, reprenant, raturant, recommencant mille fois. Je savais bien que, s'il parvenait a arranger des lettres suivant toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de phrases differentes compose de cent trente-trois chiffres au moins, nombre presque impossible a enumerer et qui echappe a toute appreciation. J'etais rassure sur ce moyen heroique de resoudre le probleme. Cependant le temps s'ecoulait; la nuit se fit; les bruits de la rue s'apaiserent; mon oncle, toujours courbe sur sa tache, ne vit rien, pas meme la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il n'entendit rien, pas meme la voix de cette digne servante, disant: <> Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans reponse: pour moi, apres avoir resiste pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible sommeil, et je m'endormis sur un bout du canape, tandis que mon oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours. Quand je me reveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur etait encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses cheveux entremeles sous sa main fievreuse, ses pommettes empourprees indiquaient assez sa lutte terrible avec l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle contention du cerveau, les heures durent s'ecouler pour lui. Vraiment, il me fit pitie. Malgre les reproches que je croyais etre en droit de lui faire, une certaine emotion me gagnait. Le pauvre homme etait tellement possede de son idee, qu'il oubliait de se mettre en colere; toutes ses forces vives se concentraient sur un seul point, et, comme elles ne s'echappaient pas par leur exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le fit eclater d'un instant a l'autre. Je pouvais d'un geste desserrer cet etau de fer qui lui serrait le crane, d'un mot seulement! Et je n'en fis rien. Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille circonstance? Dans l'interet meme de mon oncle. <>, et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence. Ces raisons, que j'eusse rejetees la veille avec indignation, me parurent excellentes; je trouvai meme parfaitement absurde d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire. Je cherchais donc une entree en matiere, pas trop brusque, quand le professeur se leva, mit son chapeau et se prepara a sortir. Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais. <> dis-je. Il ne parut pas m'entendre. <> Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il m'interrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formulee d'une facon plus nette. Je remuai la tete de haut en bas. Il secoua la sienne avec une sorte de pitie, comme s'il avait affaire a un fou. Je fis un geste plus affirmatif. Ses yeux brillerent d'un vif eclat; sa main devint menacante. Cette conversation muette dans ces circonstances eut interesse le spectateur le plus indifferent. Et vraiment j'en arrivais a ne plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'etouffat dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si pressant qu'il fallut repondre. <> Je n'avais pas acheve ma phrase que le professeur poussait un cri, mieux qu'un cri, un veritable rugissement! Une revelation venait de se faire, dans son esprit. Il etait transfigure. <> Et se precipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la voix emue, il lut le document tout entier, en remontant de la derniere lettre a la premiere. Il etait concu en ces termes: _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum attinges. Kod feci. Arne Saknussem_. Ce qui, de ce mauvais latin, peut etre traduit ainsi: _Descends dans le cratere du Yocul de Sneffels que l'ombre du Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm_, Mon oncle, a cette lecture, bondit comme s'il eut inopinement touche une bouteille de Leyde. Il etait magnifique d'audace, de joie et de conviction. Il allait et venait; il prenait sa tete a deux mains; il deplacait les sieges; il empilait ses livres; il jonglait, c'est a ne pas le croire, avec ses precieuses geodes; il lancait un coup de poing par-ci, une tape par-la. Enfin ses nerfs se calmerent et, comme un homme epuise par une trop grande depense de fluide, il retomba dans son fauteuil. <> repondit l'impitoyable professeur en entrant dans la salle a manger. VI A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant je me contins. Je resolus meme de faire bonne figure. Des arguments scientifiques pouvaient seuls arreter le professeur Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilite d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre! Quelle folie! Je reservai ma dialectique pour le moment opportun, et je m'occupai du repas. Inutile de rapporter les imprecations de mon oncle devant la table desservie. Tout s'expliqua. La liberte fut rendue a la bonne Marthe. Elle courut au marche et fit si bien, qu'une heure apres ma faim etait calmee, et je revenais au sentiment de la situation. Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui echappait de ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. Apres le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet. J'obeis. Il s'assit a un bout de sa table de travail, et moi a l'autre. <> Ce dernier mot, un peu hasarde, je regrettai presque de l'avoir prononce; le professeur fronca son epais sourcil, et je craignais d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement il n'en fut rien. Mon severe interlocuteur ebaucha une sorte de sourire sur ses levres et repondit: <> Je me levai, et, grace a ces indications precises, je trouvai rapidement l'atlas demande. Mon oncle l'ouvrit et dit: <> Je me penchai sur la carte. <> en islandais, et, sous la latitude elevee de l'Islande, la plupart des eruptions se font jour a travers les couches de glace. De la cette denomination de Yocul appliquee a tous les monts ignivomes de l'ile. --Bien, repondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?>> J'esperais qu'a cette demande il n'y aurait pas de reponse. Je me trompais. Mon oncle reprit: <> A ces affirmations positives je n'avais absolument rien a repondre; je me rejetai donc sur les autres obscurites que renfermait le document. <> Mon oncle prit quelques moments de reflexion. J'eus un instant d'espoir, mais un seul, car bientot il me repondit en ces termes: <> Decidement mon oncle avait reponse a tout. Je vis bien qu'il etait inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai donc de le presser a ce sujet, et, comme il fallait le convaincre avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien autrement graves, a mon avis. <> Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai neanmoins. <> Mon oncle placant la question sur le terrain des hypotheses, je n'eus rien a repondre. <> Vraiment, je commencais a etre ebranle par les arguments du professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et son enthousiasme habituels. <> VII Ainsi se termina cette memorable seance. Cet entretien me donna la fievre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme etourdi, et il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du cote du bac a vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de Harbourg Etais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je pas subi la domination du professeur Lidenbrock? Devais-je prendre au serieux sa resolution d'aller au centre du massif terrestre? Venais-je d'entendre les speculations insensees d'un fou ou les deductions scientifiques d'un grand genie? En tout cela, ou s'arretait la verite, ou commencait l'erreur? Je flottais entre mille hypotheses contradictoires, sans pouvoir m'accrocher a aucune, Cependant je me rappelais avoir ete convaincu, quoique mon enthousiasme commencat a se moderer; mais j'aurais voulu partir immediatement et ne pas prendre le temps de la reflexion. Oui, le courage ne m'eut pas manque pour boucler ma valise en ce moment. Il faut pourtant l'avouer, une heure apres, cette surexcitation tomba; mes nerfs se detendirent, et des profonds abimes de la terre je remontai a sa surface. <> Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourne la ville. Apres avoir remonte le port, j'etais arrive a la route d'Altona. Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifie, car j'apercus bientot ma petite Grauben qui, de son pied leste, revenait bravement a Hambourg. <> lui criai-je de loin. La jeune fille s'arreta, un peu troublee, j'imagine, de s'entendre appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus pres d'elle. <> Mais, en me regardant, Grauben ne put se meprendre a mon air inquiet, bouleverse. <> m'ecriai-je. En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise etait au courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda le silence. Son coeur palpitait-il a l'egal du mien? je l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne. Nous fimes une centaine de pas sans parler. <> Je bondis a ces mots. <> Ah! femmes, jeunes filles, coeurs feminins toujours incomprehensibles! Quand vous n'etes pas les plus timides des etres, vous en etes les plus braves! La raison n'a que faire aupres de vous. Quoi! cette enfant m'encourageait a prendre part a cette expedition! Elle n'eut pas craint de tenter l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant! J'etais deconcerte et, pourquoi ne pas le dire, honteux. <> Grauben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond silence, nous continuames notre chemin, j'etais brise par les emotions de la journee. <> La nuit etait venue quand nous arrivames a la maison de Konig-strasse. Je m'attendais a trouver la demeure tranquille, mon oncle couche suivant son habitude et la bonne Marthe donnant a la salle a manger le dernier coup de plumeau du soir. Mais j'avais compte sans l'impatience du professeur. Je le trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui dechargeaient certaines marchandises dans l'allee; la vieille servante ne savait ou donner de la tete. <> Je demeurai stupefait. La voix me manquait pour parler. C'est a peine si mes levres purent articuler ces mots: <> Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite chambre. Il n'y avait plus a en douter; mon oncle venait d'employer son apres-midi a se procurer une partie des objets et ustensiles necessaires a son voyage; l'allee etait encombree d'echelles de cordes a noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de pics, de batons ferres, de pioches, de quoi charger dix hommes au moins. Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je m'entendis appeler de bonne heure. J'etais decide a ne pas ouvrir ma porte. Mais le moyen de resistera la douce voix qui prononcait ces mots: <> Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air defait, ma paleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur effet sur Grauben et changer ses idees. <> m'ecriai-je. Je me precipitai vets mon miroir. Eh bien, j'avais moins mauvaise mine que je ne le supposais. C'etait a n'y pas croire. <> La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me ranimaient. Cependant je ne voulais pas croire encore a notre depart. J'entrainai Grauben vers le cabinet du professeur. <> Il n'y avait pas un mot a repondre. Je remontai dans ma chambre. Grauben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en ordre, dans une petite valise, les objets necessaires a mon voyage. Elle n'etait pas plus emue que s'il se fut agi d'une promenade a Lubeck ou a Heligoland; ses petites mains allaient et venaient sans precipitation; elle causait avec calme; elle me donnait les raisons les plus sensees en faveur de notre expedition. Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse colere contre elle. Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle n'y prenait garde et continuait methodiquement sa tranquille besogne. Enfin la derniere courroie de la valise fut bouclee. Je descendis au rez-de-chaussee. Pendant cette journee les fournisseurs d'instruments de physique, d'armes, d'appareils electriques s'etaient multiplies. La bonne Marthe en perdait la tete. <> me dit-elle. Je fis un signe affirmatif. <> Meme affirmation. <> J'indiquai du doigt le centre de la terre. <> Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps ecoule. <> A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte. Pendant la nuit mes terreurs me reprirent. Je la passai a rever de gouffres! J'etais en proie au delire. Je me sentais etreint par la main vigoureuse du professeur, entraine, abime, enlise! Je tombais au fond d'insondables precipices avec cette vitesse croissante des corps abandonnes dans l'espace. Ma vie n'etait plus qu'une chute interminable. Je me reveillai a cinq heures, brise de fatigue et d'emotion. Je descendis a la salle a manger. Mon oncle etait a table. Il devorait. Je le regardai avec un sentiment d'horreur. Mais Grauben etait la. Je ne dis rien. Je ne pus manger. A cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer d'Altona. Elle fut bientot encombree des colis de mon oncle. <> Lutter contre ma destinee me parut alors impossible. Je remontai dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches de l'escalier, je m'elancai a sa suite. En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains de Grauben <> de sa maison. Ma jolie Virlandaise conservait son calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces levres. <> Je serrai Grauben dans mes bras, et pris place dans la voiture. Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adresserent un dernier adieu; puis les deux chevaux, excites par le sifflement de leur conducteur, s'elancerent au galop sur la route d'Altona. VIII Altona, veritable banlieue de Hambourg, est tete de ligne du chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des Belt. En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire du Holstein. A six heures et demie la voiture s'arreta devant la gare; les nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage furent decharges, transportes, peses, etiquetes, recharges dans le wagon de bagages, et a sept heures nous etions assis l'un vis-a-vis de l'autre dans le meme compartiment. La vapeur siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous etions partis. Etais-je resigne? Pas encore. Cependant l'air frais du matin, les details de la route rapidement renouveles par la vitesse du train me distrayaient de ma grande preoccupation. Quant a la pensee du professeur, elle devancait evidemment ce convoi trop lent au gre de son impatience. Nous etions seuls dans le wagon, mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches et son sac de voyage avec une minutieuse attention. Je vis bien que rien ne lui manquait des pieces necessaires a l'execution de ses projets. Entre autres, une feuille de papier, pliee avec soin, portait l'entete de la chancellerie danoise, avec la signature de M. Christiensen, consul a Hambourg et l'ami du professeur. Cela devait nous donner toute facilite d'obtenir a Copenhague des recommandations pour le gouverneur de l'Islande. J'apercus aussi le fameux document precieusement enfoui dans la plus secrete poche du portefeuille. Je le maudis du fond du coeur, et je me remis a examiner le pays. C'etait une vaste suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez fecondes: une campagne tres favorable a l'etablissement d'un railway et propice a ces lignes droites si cheres aux compagnies de chemins de fer. Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car, trois heures apres notre depart, le train s'arretait a Kiel, a deux pas de la mer. Nos bagages etant enregistres pour Copenhague, il n'y eut pas a s'en occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil inquiet pendant leur transport au bateau a vapeur. La ils disparurent a fond de cale. Mon oncle, dans sa precipitation, avait si bien calcule les heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il nous restait une journee entiere a perdre. Le steamer l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit. De la une fievre de neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya a tous les diables l'administration des bateaux et des railways et les gouvernements qui toleraient de pareils abus. Je dus faire chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ a ce sujet. Il voulait l'obliger a chauffer sans perdre un instant. L'autre l'envoya promener. A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journee se passe. A force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au fond de laquelle s'eleve la petite ville, de parcourir les bois touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite maison de bain froid, enfin de courir et de maugreer, nous atteignimes dix heures du soir. Les tourbillons de la fumee de l'_Ellenora_, se developpaient dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la chaudiere; nous etions a bord et proprietaires de deux couchettes etagees dans l'unique chambre du bateau. A dix heures un quart les amarres furent larguees, et le steamer fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt. La nuit etait noire; il y avait belle brise et forte mer; quelques feux de la cote apparurent dans les tenebres; plus tard, je ne sais, un phare a eclats etincela au-dessus des flots; ce fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette premiere traversee. A sept heures du matin nous debarquions a Korsor, petite ville situee sur la cote occidentale du Seeland. La nous sautions du bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait a travers un pays non moins plat que les campagnes du Holstein. C'etait encore trois heures de voyage avant d'atteindre la capitale du Danemark. Mon oncle n'avait pas ferme l'oeil de la nuit. Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec ses pieds. Enfin il apercut une echappee de mer. <> s'ecria-t-il. Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui ressemblait a un hopital. <> Enfin, a dix heures du matin, nous prenions pied a Copenhague; les bagages furent charges sur une voiture et conduits avec nous a l'hotel du Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une demi-heure, car la gare est situee en dehors de la ville. Puis mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entraina a sa suite. Le portier de l'hotel parlait l'allemand et l'anglais; mais le professeur, en sa qualite de polyglotte, l'interrogea en bon danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la situation du Museum des Antiquites du Nord. Le directeur de ce curieux etablissement, ou sont entassees des merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux, etait un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur Thomson. Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En general, un savant en recoit assez mal un autre. Mais ici ce fut tout autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial accueil au professeur Lidenbrock, et meme a son neveu. Dire que notre secret fut garde vis-a-vis de l'excellent directeur du Museum, c'est a peine necessaire. Nous voulions tout bonnement visiter l'Islande en amateurs desinteresses. M. Thomson se mit entierement a notre disposition, et nous courumes les quais afin do chercher un navire en partance. J'esperais que les moyens de transport manqueraient absolument; mais il n'en fut rien. Une petite goelette danoise, la _Valkyrie_, devait mettre a la voile le 2 juin pour Reykjawik. Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait a bord; son futur passager, dans sa joie, lui serra les mains a les briser. Ce brave homme fut un peu etonne d'une pareille etreinte. Il trouvait tout simple d'aller en Islande, puisque c'etait son metier. Mon oncle trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son batiment. Mais nous n'y regardions pas de si pres. <> dit M. Bjarne apres avoir empoche un nombre respectable de species-dollars. Nous remerciames alors M. Thomson de ses bons soins, et nous revinmes a l'hotel du Phoenix. <> Nous nous rendimes a Kongens-Nye-Torw, place irreguliere ou se trouve un poste avec deux innocents canons braques qui ne font peur a personne. Tout pres, au ndeg. 5, il y avait une <> francaise, tenue par un cuisinier nomme Vincent; nous y dejeunames suffisamment pour le prix modere de quatre marks chacun[1]. [1] 2fr. 75c. environ. Puis je pris un plaisir d'enfant a parcourir la ville; mon oncle se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septieme siecle qui enjambe le canal devant le Museum, ni cet immense cenotaphe de Torwaldsen, orne de peintures murales horribles et qui contient a l'interieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans un assez beau parc, le chateau bonbonniere de Rosenborg, ni l'admirable edifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait avec les queues entrelacees de quatre dragons de bronze, ni les grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer. Quelles delicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie Virlandaise et moi, du cote du port ou les deux-ponts et les fregates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les bords verdoyants du detroit, a travers ces ombrages touffus au sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent leur gueule noiratre entre les branches des sureaux et des saules! Mais, helas! elle etait loin, ma pauvre Grauben, et pouvais-je esperer de la revoir jamais! Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites enchanteurs, il fut vivement frappe par la vue d'un certain clocher situe dans l'ile d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest de Copenhague. Je recus l'ordre de diriger nos pas de ce cote; je montai dans une petite embarcation a vapeur qui faisait le service des canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de Dock-Yard. Apres avoir traverse quelques rues etroites ou des galeriens, vetus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous le baton des argousins, nous arrivames devant Vor-Frelsers-Kirk. Cette eglise n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi son clocher assez eleve avait attire l'attention du professeur: a partir de la plate-forme, un escalier exterieur circulait autour de sa fleche, et ses spirales se deroulaient en plein ciel. <> Il fallut obeir. Un gardien, qui demeurait de l'autre cote de la rue, nous remit une clef, et l'ascension commenca. Mon oncle me precedait d'un pas alerte. Je le suivais non sans terreur, car la tete me tournait avec une deplorable facilite. Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilite de leurs nerfs. Tant que nous fumes emprisonnes dans la vis interieure, tout alla bien; mais apres cent cinquante marches l'air vint me frapper au visage; nous etions parvenus a la plate-forme du clocher. La commencait l'escalier aerien, garde par une frele rampe, et dont les marches, de plus en plus etroites, semblaient monter vers l'infini. <> repondit impitoyablement le professeur. Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air m'etourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales; mes jambes se derobaient; je grimpai bientot sur les genoux, puis sur le ventre; je fermais les yeux; j'eprouvais le mal de l'espace. Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai pres de la boule. <> Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et comme ecrasees par une chute, au milieu du brouillard des fumees. Au-dessus de ma tete passaient des nuages echeveles, et, par un renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que le clocher, la boule, moi, nous etions entraines avec une fantastique vitesse. Au loin, d'un cote s'etendait la campagne verdoyante; de l'autre etincelait la mer sous un faisceau de rayons. Le Sund se deroulait a la pointe d'Elseneur, avec quelques voiles blanches, veritables ailes de goeland, et dans la brume de l'est ondulaient les cotes a peine estompees de la Suede. Toute cette immensite tourbillonnait a mes regards. Neanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma premiere lecon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut permis de redescendre et de toucher du pied le pave solide des rues, j'etais courbature. <> dit mon professeur. Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice vertigineux, et, bon gre mal gre, je fis des progres sensibles dans l'art <>. IX Le jour du depart arriva. La veille, le complaisant M. Thomson nous avait apporte des lettres de recommandations pressantes pour le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le coadjuteur de l'eveque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignees de main. Le 2, a six heures du matin, nos precieux bagages etaient rendus a bord de la _Valkyrie_. Le capitaine nous conduisit a des cabines assez etroites et disposees sous une espece de rouf. <> Quelques instants plus tard, la goelette, sous sa misaine, sa brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna a pleine toile dans le detroit. Une heure apres la capitale du Danemark semblait s'enfoncer dans les flots eloignes et la _Valkyrie_ rasait la cote d'Elseneur. Dans la disposition nerveuse ou je me trouvais, je m'attendais a voir l'ombre d'Hamlet errant sur la terrasse legendaire. <> Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le chateau est, d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'heroique prince de Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce detroit du Sund ou passent chaque annee quinze mille navires de toutes les nations. Le chateau de Krongborg disparut bientot dans la brume, ainsi que la tour d'Helsinborg, elevee sur la rive suedoise, et la goelette s'inclina legerement sous les brises du Cattegat. La _Valkyrie_ etait fine voiliere, mais avec un navire a voiles on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait a Reykjawik du charbon, des ustensiles de menage, de la poterie, des vetements de laine et une cargaison de ble; cinq hommes d'equipage, tous Danois, suffisaient a la manoeuvrer. <> Vers le soir la goelette doubla le cap Skagen a la pointe nord du Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea l'extremite de la Norvege par le travers du cap Lindness et donna dans la mer du Nord. Deux jours apres, nous avions connaissance des cotes d'Ecosse a la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les Feroe en passant entre les Orcades et les Seethland. Bientot notre goelette fut battue par les vagues de l'Atlantique; elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans peine les Feroe. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus orientale de ces iles, et, a partir de ce moment, il marcha droit au cap Portland, situe sur la cote meridionale de l'Islande. La traversee n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai assez bien les epreuves de la mer; mon oncle, a son grand depit, et a sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'etre malade. Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilites de transport; il dut remettra ses explications a son arrivee et passa tout son temps etendu dans sa cabine, dont les cloisons craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il meritait un peu son sort. Le 11, nous relevames le cap Portland; le temps, clair alors, permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se compose d'un gros morne a pentes roides, et plante tout seul sur la plage. La _Valkyrie_ se tint a une distance raisonnable des cotes, en les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de baleines et de requins. Bientot apparut un immense rocher perce a jour, au travers duquel la mer ecumeuse donnait avec furie. Les ilots de Westman semblerent sortir de l'Ocean, comme une semee de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce moment, la goelette prit du champ pour tourner a bonne distance le cap Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande. La mer, tres forte, empechait mon oncle de monter sur le pont pour admirer ces cotes dechiquetees et battues par les vents du sud-ouest. Quarante-huit heures apres, en sortant d'une tempete qui forca la goelette de fuir a sec de toile, on releva dans l'est la balise de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent a une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint a bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant Reykjawik, dans la baie de Faxa. Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pale, un peu defait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de satisfaction dans les yeux. La population de la ville, singulierement interessee par l'arrivee d'un navire dans lequel chacun a quelque chose a prendre, se groupait sur le quai. Mon oncle avait hate d'abandonner sa prison flottante, pour ne pas dire son hopital. Mais avant de quitter le pont de la goelette, il m'entraina a l'avant, et la, du doigt, il me montra, a la partie septentrionale de la baie, une haute montagne a deux pointes, un double cone couvert de neiges eternelles. <> Puis, apres m'avoir recommande du geste un silence absolu, il descendit dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et bientot nous foulions du pied le sol de l'Islande. Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revetu d'un costume de general. Ce n'etait cependant qu'un simple magistrat, le gouverneur de l'ile, M. le baron Trampe en personne. Le professeur reconnut a qui il avait affaire. Il remit au gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'etablit en danois une courte conversation a laquelle je demeurai absolument etranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il resulta ceci: que le baron Trampe se mettait entierement a la disposition du professeur Lidenbrock. Mon oncle recut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi pacifique par temperament et par etat. Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une tournee episcopale dans le Bailliage du nord; nous devions renoncer provisoirement a lui etre presentes. Mais un charmant homme, et dont le concours nous devint fort precieux, ce fut M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles a l'ecole de Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et je sentis que nous etions faits pour nous comprendre. Ce fut, en effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant mon sejour en Islande. Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent homme en mit deux a notre disposition, et bientot nous y fumes installes avec nos bagages, dont la quantite etonna un peu les habitants de Reykjawik. <>, un chapeau a vastes bords, un pantalon a lisere rouge et un morceau de cuir replie en maniere de chaussure. Les femmes, a figure triste et resignee, d'un type assez agreable, mais sans expression, etaient vetues d'un corsage et d'une jupe de <> sombre: filles, elles portaient sur leurs cheveux tresses en guirlandes un petit bonnet de tricot brun; mariees, elles entouraient leur tete d'un mouchoir de couleur, surmonte d'un cimier de toile blanche. Apres une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait deja en compagnie de son hote. X Le diner etait pret; il fut devore avec avidite par le professeur Lidenbrock, dont la diete forcee du bord avait change l'estomac en un gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut rien de remarquable en lui-meme; mais notre hote, plus islandais que danois, me rappela les heros de l'antique hospitalite. Il me parut evident que nous etions chez lui plus que lui-meme. La conversation se fit en langue indigene, que mon oncle entremelait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je pusse la comprendre. Elle roula sur des questions scientifiques, comme il convient a des savants; mais le professeur Lidenbrock se tint sur la plus excessive reserve, et ses yeux me recommandaient, a chaque phrase, un silence absolu touchant nos projets a venir. Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit aupres de mon oncle du resultat de ses recherches a la bibliotheque <> Mon oncle, qui appartenait deja a une centaine de societes scientifiques, accepta avec une bonne grace dont fut touche M. Fridriksson. <> Je regardai mon oncle. Il hesita a repondre. Cela touchait directement a ses projets. Cependant, apres avoir reflechi, il se decida a parler. <> Mon oncle nageait dans la joie a entendre parler ainsi de son heros. Il devorait des yeux M. Fridriksson. <> Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais tout compris, et je gardais a peine mon serieux a voir mon oncle contenir sa satisfaction qui debordait de toutes parts; il prenait un petit air innocent qui ressemblait a la grimace d'un vieux diable. <> J'aime a penser que notre hote, dans l'innocence de son ame islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle. <> repondit mon oncle avec un soupir. Cette importante conversation se termina quelques instants plus tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au professeur islandais. Pendant ce diner, mon oncle venait d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de Saknussemm, la raison de son document mysterieux, comme quoi son hote ne l'accompagnerait pas dans son expedition, et que des le lendemain un guide serait a ses ordres. XI Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de grosses planches, ou je dormis d'un profond sommeil. Quand je me reveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment dans la salle voisine. Je me levai aussitot et je me hatai d'aller le rejoindre. Il causait en danois avec un homme de haute taille, vigoureusement decouple. Ce grand gaillard devait etre d'une force peu commune. Ses yeux, perces dans une tete tres grosse et assez naive, me parurent intelligents. Ils etaient d'un bleu reveur. De longs cheveux, qui eussent passe pour roux, meme en Angleterre, tombaient sur ses athletiques epaules. Cet indigene avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en homme qui ignorait ou dedaignait la langue des gestes. Tout en lui revelait un temperament d'un calme parfait, non pas indolent, mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien a personne, qu'il travaillait a sa convenance, et que, dans ce monde, sa philosophie ne pouvait etre ni etonnee ni troublee. Je surpris les nuances de ce caractere, a la maniere dont l'Islandais ecouta le verbiage passionne de son interlocuteur. Il demeurait les bras croises, immobile au milieu des gestes multiplies de mon oncle; pour nier, sa tete tournait de gauche a droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses longs cheveux bougeaient a peine; c'etait l'economie du mouvement poussee jusqu'a l'avarice. Certes, a voir cet homme, je n'aurais jamais devine sa profession de chasseur; celui-la ne devait pas effrayer le gibier, a coup sur, mais comment pouvait-il l'atteindre? Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille personnage n'etait qu'un <>, oiseau dont le duvet constitue la plus grande richesse de l'ile. En effet, ce duvet s'appelle l'edredon, et il ne faut pas une grande depense de mouvement pour le recueillir. Aux premiers jours de l'ete, la femelle de l'eider, sorte de joli canard, va batir son nid parmi les rochers des fjords[1] dont la cote est toute frangee; ce nid bati, elle le tapisse avec de fines plumes qu'elle s'arrache du ventre. Aussitot le chasseur, ou mieux le negociant, arrive, prend le nid, et la femelle de recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste quelque duvet. Quand elle s'est entierement depouillee, c'est au male de se deplumer a son tour. Seulement, comme la depouille dure et grossiere de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvee; le nid s'acheve donc; la femelle pond ses oeufs; les petits eclosent, et, l'annee suivante, la recolte de l'edredon recommence. [1] Nom donne aux golfes etroits dans les pays scandinaves. Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpes pour y batir son nid, mais plutot des roches faciles et horizontales qui vont se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son metier sans grande agitation. C'etait un fermier qui n'avait ni a semer ni a couper sa moisson, mais a la recolter seulement. Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans Bjelke; il venait a la recommandation de M. Fridriksson. C'etait notre futur guide. Ses manieres contrastaient singulierement avec celles de mon oncle. Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne regardaient au prix; l'un pret a accepter ce qu'on lui offrait, l'autre pret a donner ce qui lui serait demande. Jamais marche ne fut plus facile a conclure. Or, des conventions il resulta que Hans s'engageait a nous conduire au village de Stapi, situe sur la cote meridionale de la presqu'ile du Sneffels, au pied meme du volcan. Il fallait compter par terre vingt-deux milles environ, voyage a faire en deux jours, suivant l'opinion de mon oncle. Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de marche. Quatre chevaux devaient etre mis a sa disposition, deux pour le porter, lui et moi, deux autres destines a nos bagages. Hans, suivant son habitude, irait a pied. Il connaissait parfaitement cette partie de la cote, et il promit de prendre par le plus court. Son engagement avec mon oncle n'expirait pas a notre arrivee a Stapi; il demeurait a son service pendant tout le temps necessaire a nos excursions scientifiques au prix de trois rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut expressement convenu que cette somme serait comptee au guide chaque samedi soir, condition _sine qua non_ de son engagement. [1] 16fr. 08 c. Le depart fut fixe au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au chasseur les arrhes du marche, mais celul-ci refusa d'un seul mot. <> fit-il. Apres,>> me dit le professeur pour mon edification. Hans, le traite conclu, se retira tout d'une piece. <> Quarante-huit heures restaient encore a passer; a mon grand regret, je dus les employer a nos preparatifs; toute notre intelligence fut employee a disposer chaque objet de la facon la plus avantageuse, les instruments d'un cote, les armes d'un autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-la. En tout quatre groupes. Les instruments comprenaient: 1deg. Un thermometre centigrade de Eigel, gradue jusqu'a cent cinquante degres, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, si la chaleur ambiante devait monter la, auquel cas nous aurions cuit. Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la temperature de sources ou toute autre matiere en fusion. 2deg. Un manometre a air comprime, dispose de maniere a indiquer des pressions superieures a celles de l'atmosphere au niveau de l'Ocean. En effet, le barometre ordinaire n'eut pas suffi, la pression atmospherique devant augmenter proportionnellement a notre descente au-dessous de la surface de la terre. 3deg. Un chronometre de Boissonnas jeune de Geneve, parfaitement regle au meridien de Hambourg. 4deg. Deux boussoles d'inclinaison et de declinaison. 5deg. Une lunette de nuit. 6deg. Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant electrique, donnaient une lumiere tres portative, sure et peu encombrante.[1] [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen, mise en activite au moyen du bichromate de potasse qui ne donne aucune odeur. Une bobine d'induction met l'electricite produite par la pile en communication avec une lanterne d'une disposition particuliere; dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre ou le vide a ete fait, et dans lequel reste seulement un residu de gaz carbonique ou d'azote. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant une lumiere blanchatre et continue. La pile et la bobine sont placees dans un sac de cuir que le voyageur porte en bandouliere. La lanterne, placee exterieurement, eclaire tres suffisamment dans les profondes obscurites; elle permet de s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz les plus inflammables, et ne s'eteint pas meme au sein des plus profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile physicien. Sa grande decouverte, c'est sa bobine d'induction qui permet de produire de l'electricite a haute tension. Il a obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr. que la France reservait a la plus ingenieuse application de l'electricite. Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni sauvages ni betes feroces a redouter, je suppose. Mais mon oncle paraissait tenir a son arsenal comme a ses instruments, surtout a une notable quantite de fulmi-coton inalterable a l'humidite, et dont la force expansive est fort superieure a celle de la poudre ordinaire. Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une echelle de soie, trois batons ferres, une hache, un marteau, une douzaine de coins et pitons de fer, et de longues cordes a noeuds. Cela ne laissait pas de faire un fort colis, car l'echelle mesurait trois cents pieds de longueur. Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'etait pas gros, mais rassurant, car je savais qu'en viande concentree et en biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genievre en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement; mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur leur qualite, leur temperature, et meme leur absence, etaient restees sans succes. Pour completer la nomenclature exacte de nos articles de voyage, je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux a lames mousses, des attelles pour fracture, une piece de ruban en fil ecru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour saignee, toutes choses effrayantes; de plus, une serie de flacons contenant de la dextrine, de l'alcool vulneraire, de l'acetate de plomb liquide, de l'ether, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matieres necessaires aux appareils de Ruhmkorff. Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir qu'il portait autour des reins et ou se trouvait une suffisante quantite de monnaie d'or, d'argent et de papier. De bonnes chaussures, rendues impermeables par un enduit de goudron et de gomme elastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le groupe des outils. <> me dit mon oncle. La journee du 14 fut employee tout entiere a disposer ces differents objets. Le soir, nous dinames chez le baron Trampe, en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le grand medecin du pays. M. Fridriksson n'etait pas au nombre des convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se trouvaient en desaccord sur une question d'administration et ne se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un mot de ce qui se dit pendant ce diner semi-officiel. Je remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps. Le lendemain 15, les preparatifs furent acheves. Notre hote fit un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson, la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, reduite au 1/400000, et publiee par la Societe litteraire islandaise, d'apres les travaux geodesiques de M. Scheel Frisac, et le leve topographique de M. Bjorn Gumlaugsonn. C'etait un precieux document pour un mineralogiste. La derniere soiree se passa dans une intime causerie avec M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive sympathie; puis, a la conversation succeda un sommeil assez agite, de ma part du moins. A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui piaffaient sous ma fenetre me reveilla. Je m'habillai a la hate et je descendis dans la rue. La, Hans achevait de charger nos bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il operait avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses recommandations. Tout fut termine a six heures, M, Fridriksson nous serra les mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante hospitalite, et avec beaucoup de coeur. Quant a moi, j'ebauchai dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous mimes en selle, et M. Fridriksson me lanca avec son dernier adieu ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs incertains de la route: Et quacunque viam dederit fortuna sequamur. XII Nous etions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de fatigantes chaleurs a redouter, ni pluies desastreuses. Un temps de touristes. Le plaisir de courir a cheval a travers un pays inconnu me rendait de facile composition sur le debut de l'entreprise. J'etais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de desirs et de liberte. Je commencais a prendre mon parti de l'affaire. <> Ce raisonnement a peine acheve, nous avions quitte Reykjawik. Hans marchait en tete, d'un pas rapide, egal et continu. Les deux chevaux charges de nos bagages le suivaient, sans qu'il fut necessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos betes petites, mais vigoureuses. L'Islande est une des grandes iles de l'Europe; elle mesure quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille habitants. Les geographes l'ont divisee en quatre quartiers, et nous avions a traverser presque obliquement celui qui porte le nom de Pays du quart du Sud-Ouest, <> Hans, en laissant Reykjawik, avait immediatement suivi les bords de la mer; nous traversions de maigres paturages qui se donnaient bien du mal pour etre verts; le jaune reussissait mieux. Les sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient a l'horizon dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige, concentrant la lumiere diffuse, resplendissaient sur le versant des cimes eloignees; certains pics, plus hardiment dresses, trouaient les nuages gris et reapparaissaient au-dessus des vapeurs mouvantes, semblables a des ecueils emerges en plein ciel. Souvent ces chaines de rocs arides faisaient une pointe vers la mer et mordaient sur le paturage; mais il restait toujours une place suffisante pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs, choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas meme la consolation d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui etait pas permis d'etre impatient. Je ne pouvais m'empecher de sourire en le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues jambes rasaient le sol, il ressemblait a un centaure a six pieds. <> Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays etait deja a peu pres desert. Ca et la une ferme isolee, quelque boer[1] solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave, apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces huttes delabrees avaient l'air d'implorer la charite des passants, et, pour un peu, on leur eut fait l'aumone. Dans ce pays, les routes, les sentiers meme manquaient absolument, et la vegetation, si lente qu'elle fut, avait vite fait d'effacer le pas des rares voyageurs. [1] Maison du paysan islandais Pourtant cette partie de la province, situee a deux pas de sa capitale, comptait parmi les portions habitees et cultivees de l'Islande. Qu'etaient alors les contrees plus desertes que ce desert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontre ni un fermier sur la porte de sa chaumiere, ni un berger sauvage paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques vaches et des moutons abandonnes a eux-memes. Que seraient donc les regions convulsionnees, bouleversees par les phenomenes eruptifs, nees des explosions volcaniques et des commotions souterraines? Nous etions destines a les connaitre plus tard; mais, en consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les evitait en longeant la sinueuse lisiere du rivage; en effet, le grand mouvement plutonique s'est concentre surtout a l'interieur de l'ile; la les couches horizontales de roches superposees, appelees trapps en langue Scandinave, les bandes trachytiques, les eruptions de basalte, de tufs et de tous les conglomerats volcaniques, les coulees de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une surnaturelle horreur. Je ne me doutais guere alors du spectacle qui nous attendait a la presqu'ile du Sneffels, ou ces degats d'une nature fougueuse forment un formidable chaos. Deux heures apres avoir quitte Reykjawik, nous arrivions au bourg de Gufunes, appele <> ou Eglise principale. Il n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne. Hans s'y arreta une demi-heure; il partagea notre frugal dejeuner, repondit par oui et par non aux questions de mon oncle sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel endroit il comptait passer la nuit: <> dit-il seulement. Je consultai la carte pour savoir ce qu'etait Gardar. Je vis une bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljord, a quatre milles de Reykjawik. Je la montrai a mon oncle. <> Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui repondre, reprit la tete des cheveux et se remit en marche. Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon decolore des paturages, il fallut contourner le Kollafjord, detour plus facile et moins long qu'une traversee de ce golfe; bientot nous entrions dans un <>, lieu de juridiction communale, nomme Ejulberg, et dont le clocher eut sonne midi, si les eglises islandaises avaient ete assez riches pour posseder une horloge; mais elles ressemblent fort a leurs paroissiens, qui n'ont pas de montres, et qui s'en passent. La les chevaux furent rafraichis; puis, prenant par un rivage resserre entre une chaine de collines et la mer, ils nous porterent d'une traite a l' <> de Brantar, et un mille plus loin a Saurboer <>, eglise annexe, situee sur la rive meridionale du Hvalfjord. Il etait alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre milles [1]. [1] Huit lieues. Le fjord etait large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les vagues deferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe s'evasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe a pic haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes que separaient des lits de tuf d'une nuance rougeatre. Quelle que fut l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de la traversee d'un veritable bras de mer operee sur le dos d'un quadrupede. <> Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le rivage. Sa monture vint flairer la derniere ondulation des vagues et s'arreta; mon oncle, qui avait son instinct a lui, la pressa d'avancer. Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tete. Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bete, qui commenca a desarconner son cavalier; enfin le petit cheval, ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le laissa tout droit plante sur deux pierres du rivage, comme le colosse de Rhodes. <> fit le guide en lui touchant l'epaule. --Quoi! un bac? --<> repondit Hans en montrant un bateau. --Oui, m'ecriai-je, il y a un bac. --Il fallait donc le dire! Eh bien, en route! --<> reprit le guide. --Que dit-il? --Il dit maree, repondit mon oncle en me traduisant le mot danois. --Sans doute, il faut attendre la maree? --<> demanda mon oncle. --<> repondit Hans. Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient vers le bac. Je compris parfaitement la necessite d'attendre un certain instant de la maree pour entreprendre la traversee du fjord, celui ou la mer, arrivee a sa plus grande hauteur, est etale. Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le bac ne risque pas d'etre entraine, soit au fond du golfe, soit en plein Ocean. L'instant favorable n'arriva qu'a six heures du soir; mon oncle, moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitue que j'etais aux bacs a vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des bateliers un triste engin mecanique. Il fallut plus d'une heure pour traverser le fjord; mais enfin le passage se fit sans accident. Une demi-heure apres, nous atteignions l'<> de Gardar. XIII Il aurait du faire nuit, mais sous le soixante cinquieme parallele, la clarte diurne des regions polaires ne devait pas m'etonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le soleil ne se couche pas. Neanmoins la temperature s'etait abaissee; j'avais froid, et surtout faim. Bienvenu fut le <> qui s'ouvrit hospitalierement pour nous recevoir. C'etait la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalite, elle valait celle d'un roi. A notre arrivee, le maitre vint nous tendre la main, et, sans plus de ceremonie, il nous fit signe de le suivre. Le suivre, en effet, car l'accompagner eut ete impossible. Un passage long, etroit, obscur, donnait acces dans cette habitation construite en poutres a peine equarries et permettait d'arriver a chacune des chambres; celles-ci etaient au nombre de quatre: la cuisine, l'atelier de tissage, la <>, chambre a coucher de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des etrangers. Mon oncle, a la taille duquel on n'avait pas songe en batissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois de la tete contre les saillies du plafond. On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle avec un sol de terre battue et eclairee d'une fenetre dont les vitres etaient faites de membranes de mouton assez peu transparentes. La literie se composait de fourrage sec jete dans deux cadres de bois peints en rouge et ornes de sentences islandaises. Je ne m'attendais pas a ce confortable; seulement, il regnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de viande maceree et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez mal. Lorsque nous eumes mis de cote notre harnachement de voyageurs, la voix de l'hote se fit entendre, qui nous conviait a passer dans la cuisine, seule piece ou l'on fit du feu, meme par les plus grands froids. Mon oncle se hata d'obeir a cette amicale injonction. Je le suivis. La cheminee de la cuisine etait d'un modele antique; au milieu de la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par lequel s'echappait la fumee. Cette cuisine servait aussi de salle a manger. A notre entree, l'hote, comme s'il ne nous avait pas encore vus, nous salua du mot <> qui signifie <>, et il vint nous baiser sur la joue. Sa femme, apres lui, prononca les memes parole