Project Gutenberg's Le Vallon Aérien, by Jean-Baptiste Mosneron de Launay

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Title: Le Vallon Aérien
       ou Relation du Voyage d'un Aéronaute

Author: Jean-Baptiste Mosneron de Launay

Release Date: March 28, 2010 [EBook #31805]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

LE

VALLON AÉRIEN,

ou

Relation du Voyage d'un Aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à
présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description
de leurs mœurs.

OUVRAGE REVU ET PUBLIÉ

Par J. MOSNERON, ex-Législateur.

A PARIS,

Chez J. CHAUMEROT, Libraire,
Palais-Royal, Galeries de bois, no 188.

1810.

PRÉFACE

DE L'ÉDITEUR.

La découverte de M. de Montgolfier, la plus extraordinaire des découvertes du dix-huitième siècle, n'a eu aucun résultat utile. Les recherches des savans et l'attente du public ont été également trompées; l'aérostation qui devoit procurer des lumières sur les hautes régions de l'atmosphère, des secours au commerce, des services à l'art militaire, n'a offert qu'un spectacle étonnant, et l'ascension d'un ballon ne semble propre désormais qu'à figurer dans des fêtes, comme une fusée très-singulière, très-curieuse, mais très-stérile.

Telle étoit du moins depuis long-tems l'opinion générale sur les ballons. Les savans, désespérant de tirer un véritable fruit de leurs travaux, avoient renoncé à s'en occuper; et le sieur Blanchard, promenant son spectacle de capitale en capitale, jouissoit sans contestation de sa gloire ainsi que de l'argent du public. Cependant au fond de la Gascogne vivoit dans la plus grande obscurité un habile aéronaute, qui avoit trouvé le seul moyen peut-être de rendre ses ascensions utiles. Très-instruit et très-courageux, M. de Montagnac planoit en ballon sur la chaîne des Pyrénées, tiroit le plan de ces montagnes, s'arrêtoit quelquefois sur des sommets inaccessibles aux Ramond, aux Homboldt et aux Saussure, faisoit de profondes observations relatives à la géologie, à la minéralogie, à la botanique; étudioit la température de l'atmosphère graduée suivant sa hauteur, et même avoit déjà reconnu des courans d'air réglés et des moussons périodiques; mais cet homme modeste et véritablement savant ne vouloit faire part de ses découvertes au public, que lorsqu'il auroit été parfaitement assuré de leur certitude. Parti de Perpignan, et se dirigeant vers Bayonne, il n'avoit encore parcouru qu'une moitié de la chaîne dans l'espace de huit ans, parce qu'il répétoit plusieurs fois les mêmes observations et qu'il étoit souvent obligé d'attendre long-tems le léger courant d'air favorable à sa direction.

Lorsqu'il auroit eu achevé ses courses et ses études aériennes sur les Pyrénées, il se proposoit de les répéter sur la chaîne des Alpes; c'est à la fin de ces pénibles travaux que le public devoit en recueillir le fruit. L'ouvrage qui en seroit résulté auroit sans doute fait époque dans l'histoire des découvertes du dix-neuvième siècle. La mort vient de surprendre cet estimable savant dans le petit village de Saumède, au milieu des Pyrénées, où il étoit descendu après une troisième ascension sur la Maladetta. J'herborisois alors dans ces montagnes et j'y avois fait connoissance avec M. de Montagnac. La conformité des goûts pour la même étude, qui est le plus puissant comme le plus agréable des liens, nous avoit réunis dès la première entrevue. L'extrême douceur de sa société avoit encore resserré notre amitié; et si la mort de cet homme de génie est une perte irréparable pour les sciences, elle sera un sujet d'éternels regrets pour mon cœur. Il m'a légué tous ses papiers en me laissant la liberté d'en disposer comme je le jugerai à propos; mais il m'a recommandé surtout la relation de son voyage dans le Vallon aérien. Ce voyage revenoit dans tous ses souvenirs; c'étoit l'objet de ses plus tendres affections. Je ne fais donc que m'acquitter d'une dette sacrée en publiant cette relation. J'en ai supprimé tout ce qui tient à la minéralogie et à la botanique, parce que la partie scientifique dont ces objets font partie formera la matière d'un Ouvrage séparé, que je compte publier après celui-ci.

LE

VALLON AÉRIEN.

Relation de mon Voyage (celui de M. de Montagnac) dans le Vallon Aérien.

J'avois apperçu dans une de mes dernières ascensions un groupe de montagnes rangées dans une forme circulaire, au milieu desquelles je soupçonnois qu'étoit une plaine d'une grande étendue; avant de m'élever au-dessus de cette partie de la chaîne des Pyrénées, je désirai savoir le nom qu'on lui avoit donné dans le pays, et si elle étoit habitée. Je m'acheminai donc au pied de ces montagnes, et je cherchai des éclaircissemens parmi des bergers qui étoient venus s'y établir pendant l'été avec leurs troupeaux. Ils me dirent que l'intérieur de l'enceinte étoit aussi profond que les montagnes étoient élevées, qu'on n'avoit jamais pu y pénétrer, attendu que tout autour l'extérieur étoit un rempart perpendiculaire, uni comme une glace; mais que l'on savoit cependant que cette enceinte servoit de demeure à une troupe de sorciers qui, s'ils n'étoient pas de vrais diables, avoient du moins de grandes relations avec l'enfer; qu'il étoit constaté que toutes les fois qu'il tomboit une grêle, une gelée ou quelqu'autre accident funeste, on voyoit quelques-uns de ces sorciers rire aux éclats sur les remparts de l'enceinte; d'où il étoit évident que c'étoient eux qui avoient envoyé le fléau.

Voilà les seuls renseignemens que je pus tirer de ces pauvres pâtres. Il eût été inutile de chercher à les désabuser.

"L'homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour le mensonge.

Ces vers ont une application universelle, et il semble à l'intérêt qu'inspirent les fictions à toutes les classes de la société, qu'elles sont nécessaires à l'esprit de l'homme; ce n'est le plus souvent que par-là qu'il prouve l'existence de sa pensée; et la plus grande partie du genre humain seroit réduite à l'état d'imbécillité, si la vérité étoit la seule source où elle pût puiser ses idées.

Je conclus de l'opinion de mes pâtres, partagée par tous les habitans des environs, que l'intérieur de ce groupe de montagnes méritoit d'être examiné. Je profitai, le 10 de juillet, d'un calme presqu'absolu pour m'élever à leur hauteur. En planant à la distance de quelques centaines de toises au-dessus de ce bassin, il me fut aisé d'y appercevoir des hommes à la simple vue; mais aussitôt qu'ils m'eurent découvert, ils s'enfuirent et disparurent: ce qui auroit bien suffi, si j'avois eu quelques doutes à cet égard, pour me persuader que ces gens-là n'étoient pas en relation avec l'empire infernal. Cependant, lorsqu'après avoir ouvert la soupape pour faire écouler une partie du gaz de mon ballon, je fus descendu à terre, je m'armai à tout évènement, avant de sortir de ma nacelle, de mes deux pistolets et de mon sabre. Tous les objets qui m'environnoient, présentoient l'image de la civilisation; à mes pieds, des champs cultivés et plantés en diverses espèces de grains; sur les coteaux, des troupeaux de différens animaux, des bosquets, des fleurs, un jardin; et vers le milieu, un amas de cabanes alignées dans un ordre régulier; mais parmi cette apparente population, la plus profonde solitude; les pâtres même qui gardoient les troupeaux, avoient disparu, et il ne restoit dans les champs en culture que quelques instrumens aratoires qui attestassent la présence de l'homme.

En suivant le sentier qui conduisoit aux cabanes, je me sentis frappé d'un violent saisissement. Quels étoient les habitans de ce lieu inconnus au reste de la terre? des brigands, peut-être, des assassins qui n'ont pu trouver que cet asile pour se dérober à la justice. Que vais-je devenir au milieu d'eux, seul, sans secours, sans protection! Cependant, ces paisibles troupeaux, cette innocente culture annonçoient des mœurs douces; les peuples agriculteurs sont sociables et bons; il n'y a de féroces que ces hommes de sang qui vivent de chasse et de carnage. En m'entretenant de ces diverses pensées, j'arrivai au village; toutes les portes étoient fermées et je n'entendois pas le moindre bruit. Parmi ces cabanes, j'en distinguai une plus grande et plus ornée que les autres. Je pensai que s'il y avoit quelque humanité dans ce lieu, elle se trouveroit de préférence chez l'individu qui annonçoit le plus d'aisance, et conséquemment le plus de lumières. J'allai donc frapper à cette porte, qui, ainsi que toutes les autres, n'étoit fermée que par un simple loquet de bois. Elle s'ouvre, et je me sens pénétré de confiance et de vénération à l'aspect d'un grand et bel homme portant une longue barbe, qui me dit avec un sourire affectueux: «Mon frère, vous avez couru un grand danger, et nous avons eu bien peur nous-mêmes de ce gros vilain animal qui vous tenoit dans ses pattes. Il est mort, sans doute, puisque vous voilà en vie.» Après ces paroles, et sans attendre ma réponse, le patriarche me prend par la main et m'entraîne hors de la maison. Sa femme et ses deux enfans le suivent. Lorsqu'il fut sur le perron qui étoit au-devant de sa demeure, il sonna trois fois d'une trompe qu'il portoit suspendue à son côté. A ce signal, tous les habitans sortirent de leurs cabanes et se rangèrent en demi-cercle devant le perron. Cependant, ils tournoient souvent la tête du côté où étoit le ballon, en donnant de grandes marques de frayeur. Parlez maintenant, me dit mon guide qui paroissoit être le chef de la peuplade; apprenez à nos frères si vous êtes bien sûr d'avoir tué le monstre qui vous a porté jusqu'ici, et s'il n'y a plus rien à en craindre. Je m'efforçois de leur faire comprendre que mon ballon n'étoit qu'une machine insensible, absolument incapable de faire ni bien ni mal à personne; mais, m'appercevant qu'il restoit toujours beaucoup d'inquiétude, je les conjurai de me suivre pour se rassurer par leurs propres yeux. Lorsque je fus rendu au ballon, et que je l'eus touché et fait toucher de tous côtés à quelques-uns des plus hardis, ils passèrent aussitôt de l'excès de la peur à l'excès de la licence. Chacun s'efforçoit à l'envi de monter dessus pour le fouler aux pieds. Je me hâtai de prévenir les suites de ces bravades, en faisant concevoir au chef de quelle importance il étoit pour moi que cette machine ne fût pas endommagée. Alors, il décrivit à trois pas de distance un grand cercle tout autour, et défendit à tout le monde de l'outre-passer, en recommandant aux mères de surveiller leurs enfans.

Lorsque de part et d'autre on eut fait disparoître tout sujet de craintes et d'inquiétudes, je me livrai à l'examen de mes nouveaux hôtes. Tous les hommes sembloient des Apollon, et toutes les femmes des Vénus par leurs belles formes et leur noble stature; mais la bonté peinte sur la figure des premiers, remplaçoit la fierté du Dieu vainqueur du serpent, et tous les traits des autres exprimoient l'innocence et la candeur, au lieu des ruses et de la coquetterie de la déesse amante de Mars.

Cette beauté extérieure, si générale parmi les deux sexes, devoit avoir une cause commune; et la suite de mes observations me convainquit qu'elle étoit principalement l'effet de la perfection intérieure. On a pu remarquer comme moi que ces familles de bonne race, distinguées par une longue filiation de vertus héréditaires, sont la plupart caractérisées par une belle figure, et toutes du moins par une bonne figure. S'il y a des exceptions à la règle, elles ne portent que sur quelques individus, et non pas sur les races qui conservent, tant qu'elles ne dégénèrent pas, cette influence marquée du moral sur le physique, cette harmonie entre l'ame et le corps.

La peuplade que j'avois sous les yeux respiroit je ne sais quoi d'antique et de patriarchal. Il me sembloit voir les premiers descendans d'Adam rassemblés autour de leur chef, avant sa chute, avant que Caïn eût troublé l'innocence et la paix de la terre. Ils ne composent qu'une seule famille; ils s'appellent entr'eux comme aux premiers tems du doux nom de frère et de sœur; le chef a sur eux cette autorité de la vertu qui, ne se déployant que pour le bonheur des hommes qui lui sont soumis, tire tant de force de l'amour qu'elle inspire. Aussi est-il leur père commun. Toutes ses volontés sont des lois sacrées, parce qu'il ne veut jamais que faire des heureux.

La puissance du chef est sanctionnée par Dieu même. Il est son représentant sur la terre; c'est au nom de cet Etre-Suprême qu'il annonce ses volontés. Ainsi, c'est de Dieu même qu'émanent toutes les loix; il est présent à toutes les pensées et à toutes les actions. En un mot, c'est le gouvernement théocratique, mais bien différent de celui de Moïse; car il ne commande ni les sacrifices d'animaux, ni le massacre des hommes, et il est aussi doux que l'autre étoit terrible.

Une chose plus étonnante encore que la pureté des mœurs dans ce coin des Pyrénées, c'est l'instruction, la justesse d'esprit, la correction du langage commune à tous ses habitans. Quel incroyable phénomène! au milieu d'un pays qui semble de trois siècles en arrière de la civilisation du reste de la France, où l'homme encore sauvage ne parle qu'un patois grossier, borné, comme ses idées, à l'expression des seuls besoins physiques;[1] dans le lieu le plus agreste de ce pays, qu'à l'aspect de son enceinte on n'auroit jugé propre qu'à servir de retraite aux aigles et aux ours, habite un peuple doux, bon, aimable, tel qu'on n'en trouve plus de semblable sur la terre, et que, pour s'en former une idée, il faille recourir à ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'histoire et dans la fable. Qu'on se représente une société choisie du beau siècle de Louis XIV, échappée à la contagion du siècle suivant, dont la raison mûrie a remplacé la politesse des lèvres par celle du cœur, et les éclairs du bel esprit par la lumière toujours égale du bon sens. Tel est le peuple du Vallon aérien.

Quoiqu'il soit difficile de se défendre d'un peu d'enthousiasme en faisant la description d'un pareil peuple, elle est cependant fidellement tracée d'après la nature même. L'imagination peut bien chercher à embellir quelques traits d'un tableau lorsqu'on le copie; mais elle n'en ajoute aucun qui ne soit pas dans le modèle. On ne pourra m'accuser d'exagération quand je me renfermerai dans l'expression littérale de ce que j'ai vu, et c'est ce que je fais religieusement; et je consens qu'on m'applique le mentiris impudentissime, si mes confrères les aéronautes qui seront tentés de faire le même voyage, ne confirment pas cette relation[2].

Après ce que je viens de dire du degré de civilisation de ce peuple, ce n'est pas une grande merveille que tous ses individus sachent lire et écrire. Si je faisois un roman, j'ajouterois qu'il y a dans le pays une fabrique de papiers, une imprimerie et des auteurs; mais, fidèle organe de la simple vérité, je dirai qu'au défaut de papier dont on ne fait point usage, attendu qu'on n'en fabrique pas, on se sert de parchemin pour écrire; que toute la bibliothèque du pays est composée d'une centaine de volumes imprimés à Paris il y a cent trente ou cent cinquante ans; qu'on ne connoît aucun de ceux du XVIIIe siècle, et que les seuls livres nouveaux sont manuscrits, et ont été composés dans ce lieu. Ces livres sont un catéchisme politique et moral dont il y a autant d'exemplaires que d'habitans âgés de plus de vingt ans; car chacun est obligé d'en tirer une copie dès qu'il est parvenu à l'âge de raison. Ce catéchisme contient des règles de conduite pour tout ce qui, n'étant pas inspiré par la nature, tient aux conventions ou aux convenances de la société. Ainsi, les obligations réciproques entre les pères et les enfans n'y sont pas comprises, parce qu'elles émanent du sentiment, et que ce seroit méconnoître le sentiment que d'en faire un devoir.

La religion fournit le texte du premier et principal chapitre de ce catéchisme. Cette religion est, comme je l'ai dit, essentiellement théocratique. Le chef, étant le représentant de Dieu, réunit les deux pouvoirs temporel et spirituel. C'est lui qui, chaque matin, entonne le cantique de louanges et d'hommages à l'Etre-Suprême, que tout le peuple répète après lui. Il prescrit ensuite les différens travaux auxquels chacun doit se livrer dans le cours de la journée. En quelque lieu que soit l'homme, et quelles que soient ses pensées et ses actions, il est continuellement sous les regards de Dieu. Le chef fait, quand il lui plaît, résonner la trompe que lui seul a droit de porter; à ce signal, tous les individus, sans exception, quittent leurs travaux, et adressent en commun leur hommage au ciel; cet hommage est renouvelé avant le commencement et après la fin de chaque repas, ainsi qu'après la fin des travaux de la journée. Les dimanches, les fêtes annuelles instituées pour différentes causes, les naissances, les mariages et les funérailles, sont également célébrés par des hymnes, par des chants religieux, analogues au sujet de la cérémonie. Voilà le seul culte, les seuls actes extérieurs de la religion de ce peuple; et j'ajoute que jamais sur la terre il n'en a paru d'aussi pieux. L'Eglise Romaine n'a pas de saints plus purs, et leurs vertus semblent, comme leur demeure, située entre le ciel et la terre, les placer dès cette vie au rang des anges.

Tel est le sommaire du premier chapitre.

Le second chapitre traite de la puissance du chef, de l'obéissance du peuple et des obligations réciproques de l'un et de l'autre.

Dans les autres chapitres on fixe le mode d'élévation à la place de chef. Elle est héréditaire pour les hommes seuls et par ordre de primogéniture.

Il y a un conseil de vieillards qui s'assemble deux fois par semaine, et sans l'avis duquel le chef ne peut rien ordonner de nouveau ou qui s'écarte de la règle habituelle. Ce même conseil est chargé de faire l'examen de la vie de l'individu qui vient de mourir, et de rédiger, conformément au résultat de cet examen, l'inscription qui est gravée sur sa tombe. C'est ce conseil qui, conjointement avec le chef, fixe tous les ans l'étendue des terres à cultiver, et l'espèce de grains à y semer; car il n'y a aucune propriété distincte; tout est commun, à l'exception seulement des personnes, du logement et des vêtemens.

Mais le peuple n'est pas le seul dont la conduite soit dirigée; une loi sévère surveille également celle du chef. Depuis l'archange Satan qui abusa de sa puissance, tout démontre qu'il n'est aucune créature, telle parfaite qu'elle soit, qui ne soit portée à excéder la mesure de son pouvoir, si ce pouvoir n'a des limites et des surveillans qui les fassent respecter. Tous les cas d'usurpation d'autorité et de despotisme sont prévus dans le catéchisme, et la repréhension en est confiée au conseil des vieillards.

Au reste, on peut dire de cette peuplade, avec bien plus de raison que Tacite n'a dit des Germains: Que les mœurs y tiennent la place des lois. L'isolement de cet heureux asile de la vertu le garantit de la contagion du vice: et s'il s'y est glissé quelques fautes inséparables de l'humanité, de légères corrections suffisent pour les réprimer[3].

Je me borne à cet exposé, parce que j'ai apporté une copie de ce singulier catéchisme que je ferai imprimer séparément en entier, si on le désire[4].

L'autre livre, également manuscrit, contient les annales de cette peuplade, depuis l'origine de son établissement jusqu'à ce jour. Celui-là n'est pas aussi répandu que le premier; le chef et les membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie. On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai à la suite de cette relation[5].

Je reprends la description de ma nouvelle découverte. Ce canton des Pyrénées étoit autrefois connu sous le nom de vallon de Mambré, c'est maintenant le Vallon aérien. La population qui l'habite est presque doublée depuis environ cent trente ans qu'elle y est fixée et qu'elle y vit entièrement ignorée du reste de la terre. Les hommes portent la barbe dans toute sa longueur; leurs cheveux également longs sont rassemblés et attachés derrière. Leurs vêtemens consistent en un bonnet ou un chapeau de paille, des guêtres, une culotte et un gilet, et dans l'hiver, un manteau pardessus: ces vêtemens sont en laine tissue dans le vallon. L'habillement des femmes est composé d'une jupe, d'un corset, et d'une mantille l'hiver. Leurs longs cheveux sont nattés en tresses et relevés sous un chapeau de paille semblable à celui des hommes. Les souliers des deux sexes sont des spartaines de cordes comme on en porte dans toutes les hautes montagnes.

Ils font deux repas par jour, l'un à onze heures du matin, l'autre à sept heures du soir. Ils ont pour alimens d'excellent pain très-bien fabriqué, des truites, des œufs, des légumes et de la viande, seulement deux fois par semaine; mais leur mets favori, et dont ils font leur principale nourriture, est le laitage si délicieux dans les montagnes. La boisson est à leur choix, de l'eau ou une petite bierre qu'ils sont parvenus à faire très-bonne. La framboise, la fraise si parfumée des Pyrénées, croissent abondamment dans ce vallon; mais nos autres fruits n'y viennent pas aussi bien, entr'autres, le raisin que je n'ai vu qu'en petite quantité, soit qu'ils n'ayent pas pu, soit que par crainte des suites ils n'ayent pas voulu multiplier assez les plans de vignes pour faire du vin leur boisson habituelle.

Ils prennent ces repas réunis en commun au nombre de douze personnes, entremêlées, sans distinction de parens ou d'étrangers. Une pareille confusion avoit également lieu chez les Spartiates, dans leurs tables publiques; mais le but n'étoit pas le même. Lycurgue avoit voulu par ce moyen affoiblir l'amour des pères pour leurs enfans et des enfans pour leurs pères, afin d'endurcir le cœur des uns et des autres, de les rendre impassibles, et conséquemment plus propres au dur métier de la guerre. Le législateur du Vallon aérien s'étoit proposé, au contraire, dans cette réunion, d'étendre à toute la peuplade l'attachement des membres de chaque famille entr'eux, de manière à n'en faire réellement qu'une seule grande famille; et, si j'en juge par l'apparence, il a parfaitement réussi; car il m'a semblé que tous les habitans étoient frères et sœurs de sentiment comme ils le sont de nom.

Tous ces montagnards me parurent réunir à leurs belles formes une constitution saine et robuste. Je vis plusieurs octogénaires en état de supporter journellement les fatigues de l'agriculture. La seule maladie que je jugeai devoir faire de grands ravages dans la nouvelle colonie, est la petite vérole. La plupart des figures en étoient gravées; et j'appris qu'il y avoit eu des tems de malignité où ce fléau avoit moissonné le quart de la population. J'instruisis alors le gouverneur de la découverte récente de la vaccine; je lui en exposai les nombreux avantages, et comme je portois toujours avec moi du vaccin frais, je lui offris d'en faire l'emploi sur quelques enfans de la colonie, en lui enseignant en même tems le moyen de multiplier ce remède et de l'étendre à toute la jeunesse; mais je tâchois en vain de le persuader de la bonté de ce préservatif; je n'aurois pu obtenir d'en faire l'application, si plusieurs pères de famille qui avoient perdu une partie de leurs enfans par la petite vérole, craignant encore pour ceux qui leur restoient, n'avoient fortement appuyé ma demande. Je suis loin de blâmer cette obstination du gouverneur à rejetter la vaccine, quand je songe aux longues difficultés qu'éprouva l'inoculation à s'établir en Europe. Le premier mouvement de la nature est de repousser un mal certain, quel que soit l'espoir que ce mal procurera du bien. L'expérience seule peut instruire à cet égard; mais il faut mille faits pour détruire un préjugé accrédité. Le remède que j'ai introduit se fera bientôt connoître; ses bons effets seront trop évidens pour ne pas assurer son triomphe, et je jouis d'avance de la vive satisfaction d'avoir extirpé le principal fléau de ce beau séjour.

Quoique ma curiosité fût très-pressante, et que je fisse une foule de questions, ces bons montagnards n'en parurent pas importunés; ils y répondoient avec beaucoup de douceur et de clarté; mais, à mon grand étonnement, cette curiosité n'a pas été réciproque; non-seulement, contre mon attente, ils ont été fort insoucians sur tout ce qui concerne le pays d'où je venois, mais même ils évitoient d'en parler. J'ai attribué cette indifférence pour le monde inférieur qui alloit quelquefois jusqu'à l'aversion, au souvenir des malheurs qu'y ont essuyés leurs aïeux. Il y avoit encore dans le Vallon aérien plusieurs individus dont les pères avoient vécu dans ce monde-là. Ils l'avoient peint avec des couleurs si noires qu'ils en avoient fait une espèce d'enfer. Telle étoit la tradition du Vallon qui se fortifiera encore en vieillissant, de sorte que, dans un ou deux siècles, la terre entière ne sera habitée, selon eux, que par des diables; le Vallon aérien sera le seul asile préservé des flammes infernales, où vivront paisiblement quelques élus en attendant leur passage à la vie immortelle de l'empire céleste.

Toutes les facultés intellectuelles, portées au haut degré d'élévation où je les voyois chez ce peuple, supposoient cependant un grand fonds de curiosité; car la science ne peut naître que du désir de savoir; mais ce qu'il m'eût été difficile de deviner, c'est que le principal objet de la curiosité des habitans du Vallon étoit la connoissance des astres. Indifférens pour tout ce qui se passe sur la terre, ils étoient avides de lire ce qui arrive dans le ciel; ils en connoissoient assez bien la carte; ils distinguoient les planètes; ils suivoient leurs mouvemens; ils avoient calculé avec la plus grande précision la révolution apparente du soleil, et leur année correspondoit exactement à la nôtre.

La même étude étoit commune à ces anciens peuples Nomades, tels que les Chaldéens, qui, vivant en paix avec toute la terre, ne cherchoient à faire de conquêtes que dans le vaste champ des étoiles.

On peut remarquer aussi que tous les grands astronomes ont eu le même esprit de douceur et de paix, Copernic, Galilée, Newton et notre Lalande. Ce dernier, malgré son opinion sur la création, assurément très-immorale, étoit le meilleur des hommes.

La lunette dont ils se servoient pour observer étoit très-imparfaite. Depuis le tems de sa construction, l'optique avoit fait de grands progrès. Je leur offris un excellent télescope que je portois dans tous mes voyages aériens. Ils l'acceptèrent avec grand plaisir; ils furent émerveillés des nouvelles découvertes astronomiques dont je les instruisis.

Ils s'occupent aussi de l'étude de l'agriculture, et de cette partie de la botanique qui a pour objet la connoissance des plantes salutaires dans différentes maladies. Cette branche de la matière médicale, la seule que la nature ait indiquée aux animaux et qui leur suffit pour prévenir ou guérir leurs maux, suffisoit également à ces hommes qui, menant une vie simple et frugale, exempte de toute espèce de passions, n'étoient assujétis qu'aux maladies communes à tous les êtres qui ont reçu l'existence, et avec elle le germe de la mort.

Les arts auroient été seuls capables de réconcilier les habitans du Vallon aérien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient été transmis par leurs ancêtres, étoient la plupart comme dans le tems de leur invention. Plusieurs autres avoient été découverts depuis. La perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la colonie qui étoient suspendues depuis cent quarante ans, entièrement détraquées et sans mouvement, et me demandèrent si nous avions maintenant quelque chose de mieux. Je leur présentai pour réponse les deux que je portois; l'une étoit une montre marine de Berthould; l'autre étoit de Breguier, à répétition, quantième, seconde, etc. Le gouverneur ne put contenir sa joie à la vue de ces effets précieux; il les prit aussitôt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il s'appropria également mon baromètre, mon thermomètre, ma boussole et quelques autres instrumens utiles à mes voyages. Il ne faisoit, en agissant ainsi, que suivre l'usage reçu dans le Vallon aérien, où tout en général est commun, sans qu'il soit reconnu aucune propriété distincte. Cependant, mes regards fixés avec étonnement sur les siens, rappelèrent à son esprit que notre usage étoit bien différent du sien; alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je me hâtai de le tranquilliser en lui en faisant présent.

L'heure du repas du soir étant arrivée, je me mis à table avec le gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous invités successivement chacun à leur tour, à moins de quelque faute qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des légumes, du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les autres ustenciles de cette nature étoient faits d'une terre très-convenable à cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des montagnes. La boisson étoit une petite bierre assez agréable. J'avois dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance eût été un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en eût pas été troublée pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur eût tout au moins préparé pour l'avenir d'impuissans regrets.

Quelque tems après la fin du souper, les airs furent remplis du plus beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'étoit le cantique du soir, chanté en chœur par tous les habitans réunis. Une modulation céleste marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et harmonieuse, à la voix douce et fraîche de leurs compagnes; un accident vint encore augmenter la solemnité de ce chant religieux. La soirée avoit été orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le lointain, s'approcha par degrés; il sembloit être l'organe de la Divinité qui applaudissoit à l'hommage de ses enfans bien-aimés.

Rien ne dispose mieux qu'une belle musique à un paisible sommeil. Avant de nous séparer pour en jouir, nous nous entretînmes pendant quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse à leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles découvertes, ce météore n'étoit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent avec beaucoup d'intérêt l'historique des paratonnerres du célèbre Franklin. Cet instrument auroit été absolument inutile dans leur Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais causé le moindre ravage. Tous les phénomènes de l'électricité, du galvanisme, en général, de la physique, que je leur racontai, ne captivèrent pas moins vivement leur curiosité et leur admiration.

Mon lit avoit été préparé dans une chambre voisine de celle du gouverneur. Une musique et des chants appropriés à la naissance du jour, comme ceux de la veille l'étoient à sa fin, vinrent terminer agréablement mon sommeil. Après avoir salué le gouverneur, je lui proposai une promenade. La pureté de l'air, le calme du ciel, le parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce sérénité. Il me sembloit être transporté à la création du monde, et dans ce lieu de délices où la course du tems n'étoit marquée que par la variété des plaisirs. Ah! m'écriai-je, voilà le paradis.

LE GOUVERNEUR.

Vous avez raison, mon ami; mais la différence de notre paradis à celui d'Adam, c'est que la vanité a fait sortir le premier homme du sien, et que c'est à la méchanceté de vos pères que nous devons l'heureuse rencontre du nôtre. Ici, notre espèce s'est relevée de sa chute originelle; ici, elle a recouvré les avantages qu'elle avoit perdus et dont vous êtes encore privés. Nous sommes au premier rang des êtres par notre bonheur comme par notre intelligence, tandis que dans votre monde dégénéré, vous n'êtes au-dessus des animaux que par vos connoissances; ils sont moins intelligens, mais ils sont plus heureux que vous. Etrange renversement produit par vos passions! la plus noble des créatures en est la plus infortunée.

M. DE MONTAGNAC.

Oui; c'est un fait certain; notre monde est resté sous le coup de la malédiction. La faculté de se rappeler le passé et de voir dans l'avenir qui augmente le bonheur de l'homme vertueux, fait le supplice du coupable; il vaudroit bien mieux pour lui qu'il fût borné comme l'animal à la jouissance du présent. J'ai pensé autrefois que les progrès de la civilisation et des lumières contribueroient à l'amélioration ainsi qu'au perfectionnement du genre humain. L'expérience et la réflexion m'ont détrompé.

LE GOUVERNEUR.

Mon ami, votre opinion étoit juste, et vous avez eu tort d'en changer. Les lumières élèvent l'homme et l'ignorance le dégrade; mais il faut pour cet effet que ces lumières soient permanentes, et que la masse entière en soit pénétrée. L'inconstance de vos gouvernemens ne permet pas cette stabilité. Vous avez aujourd'hui un roi qui protège la littérature et les sciences; il est remplacé par un autre qui n'a que la passion des conquêtes; un troisième succède sans caractère, sans goût et sans idée. De ce changement continuel résulte une légèreté d'esprit incapable de percer jusqu'à la vérité. On prend au lieu d'elle quelques prestiges séduisans, quelques lueurs mensongères que l'on suit et qui égarent. Mieux vaudroit l'ignorance et rester à la même place; mais que l'étude soit constamment suivie, que le flambeau des sciences brille toujours de la même lumière, et vous verrez l'espèce humaine marcher d'un pas lent, mais sûr, vers la perfectibilité. C'est à ce seul avantage que nous devons celle dont vous êtes étonné. Toutes les facultés intellectuelles dont nous sommes doués ont été constamment dirigées vers notre bonheur. C'est à ce seul but qu'elles doivent tendre; telle est l'intention de la nature en nous les accordant. Et c'est se rendre indigne de ses faveurs que d'occuper son tems d'études spéculatives qui ne produiroient aucun fruit utile, quand même on seroit assuré d'y avoir le plus grand succès.

Tout ce que je voyois m'annonçoit qu'en effet le bonheur de ce peuple n'étoit point comme le nôtre, un éclair rapide qui brille et s'éteint presqu'aussitôt au milieu d'épaisses et longues ténèbres; ici, il commence avec la vie et ne finit qu'avec elle. Le travail, loin de l'interrompre, est un nouveau plaisir. Ce travail, entremêlé de sourires, de propos agréables, de chants joyeux, est une image vivante de celui dont s'occupoient nos premiers pères dans leur magnifique jardin, suivant la belle description de Milton. Il contribue pareillement à faire mieux goûter la volupté du repos, les délices d'un salubre repas. Durant tout l'été, ce repas est pris en plein air, sur un tapis de fleurs au bord du ruisseau, à l'ombre de l'avenue de tilleuls qui serpente comme lui dans la prairie, et qui forme un lit de verdure parallèle à celui des eaux. Les vieillards, chancelans sous le poids des années, sont portés par leurs enfans à la salle du banquet champêtre. Ils arrivent en triomphe, et tout le monde se lève à leur approche. La petite quantité de vin qui est recueillie dans le Vallon est réservée pour cette dernière période de la vie où le sang glacé a besoin d'une chaleur auxiliaire. Les bons vieillards retrouvent dans la liqueur bienfaisante quelques souvenirs de leur jeune âge; ils se rappellent la vieille chanson qui accompagnoit la danse de leur tems.

Lorsque le repas est fini, d'autres plaisirs succèdent à celui du festin. Chacun se livre à l'amusement qui est le plus de son goût: les uns forment des danses dont la joie marque tous les pas; les autres s'occupent à différens jeux, soit d'exercice, soit d'adresse. Dans tous ces ébats règne la décence sans étude et sans art. Les vertus sont si naturelles chez ce peuple, qu'il lui en coûteroit plus pour s'en détacher qu'à tel peuple corrompu pour les pratiquer.

C'est ainsi que s'écoulent tous les jours des habitans du Vallon aérien. Jouissant d'un travail sans fatigue, et d'un repos sans oisiveté, leur félicité est bien supérieure à celle du célèbre vallon de Tempé dont la monotone bergerie devoit cacher bien des momens d'ennui.

J'ai dit qu'il ne manquoit à ce bon peuple que d'avoir la connoissance des sciences et des arts de l'Europe. Lorsque l'entretien vint à rouler sur cette matière, le gouverneur me fit observer qu'aucune nouveauté ne pouvoit être communiquée à ses frères qu'après avoir été soumise à l'examen et obtenu l'approbation du conseil. En parcourant les annales qu'il m'a communiquées, j'ai vu que cette loi étoit motivée sur l'extrême danger que courut la société en recevant dans son sein un étranger nommé Renou, et en adoptant quelques-unes de ses opinions. Le gouverneur n'étoit animé que du désir de faire le bonheur de ses frères; mais, rendu circonspect par l'exemple du passé, il me pria de lui dire franchement ce que je pensois moi-même sur le résultat de nos doctes acquisitions. «Vos savans, me dit-il, ont-ils perfectionné quelqu'un des cinq sens de l'homme? ont-ils découvert quelque nouvelle jouissance? en un mot, leurs travaux ont ils augmenté la portion de bonheur mesurée pour notre espèce?»

«Hélas, lui répondis-je, des trois grandes découvertes faites depuis environ deux mille ans, savoir, la boussole, la poudre à canon et l'imprimerie, les deux premières n'ont servi qu'à dépeupler la terre, la troisième est la seule qui l'ait éclairée.

Toute la science de nos astronomes n'est encore parvenue qu'à faire un bon almanach, celle de nos physiciens qu'à connoître la pesanteur relative des corps, celle des chymistes qu'à les décomposer. Au-delà, tout est doute et incertitude.

Ainsi, ces arts et ces sciences si vantés attestent un très-haut degré d'intelligence, mais ont été en général plus funestes qu'utiles. Il n'en est pas ainsi de la littérature. La belle éloquence, la sublime poésie, les fidèles tableaux de l'histoire, les touchantes rêveries de l'imagination, les grandes pensées de la philosophie, consolent au moins de nos maux, si elles ne les préviennent pas. Notre vie est le plus souvent un sentier entre deux précipices; au lieu de perdre son tems à combler les abîmes, ne vaut-il pas mieux en cacher la vue par des tapis de fleurs étendus de chaque côté?»

«Dans tous les tems et dans tous les pays, reprit le gouverneur, la culture des sciences a précédé celle de la littérature. Les choses vont avant les mots; et ce n'est qu'après avoir pensé, qu'on peut perfectionner l'art d'expliquer sa pensée. Il me paroîtroit donc bien étonnant que le siècle qui a suivi celui de Louis XIV n'eût pas produit de grands littérateurs. Je serois charmé de les connoître.»

«Le siècle de Louis XIV, lui répondis-je, a été suivi, non pas du siècle de Louis XV, mais du XVIIIe siècle; car il n'y a que les grands rois qui donnent leur nom à leur siècle; et ce siècle-là sera en effet éternellement célèbre par ses littérateurs. Ceux qui l'ont principalement honoré sont au nombre de quatre: Voltaire, Buffon, Montesquieu et J.-J. Rousseau.»

Le premier a été poète tragique et épique, historien, moraliste, romancier; en un mot, il s'est exercé sur toutes les cordes de la lyre, et sur toutes d'une manière originale et intéressante. Cependant, il ne paroît qu'au second rang des poètes épiques quand on le compare à Homère, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le rapproche de Racine; des historiens, si on le lit après Robertson; des moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyère; et il n'occupe sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de régler ceux des poètes légers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les mœurs, de saisir dans l'histoire les résultats des évènemens, et d'y répandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses écrits, et jusques dans les plus frivoles, il intéresse par cet art de fournir un texte au babil des gens du monde et à la méditation des penseurs. Il semble par-là l'auteur de tous les âges et de tous les goûts.

Un autre écrivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il a faite de tous les êtres organisés. L'homme est le premier anneau de la chaîne de ces êtres. L'historien de la nature parcourt toutes les espèces; il saisit d'une main sûre, dans la physionomie de chacune, les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers. Quel admirable enchaînement depuis l'animal le plus intelligent jusqu'à celui qui ne paroît que comme une plante insensible. Le génie du grand naturaliste s'est surtout déployé dans les hautes stations d'où il a contemplé la nature. C'est là que, planant sur la création, il en déroule à nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant géographe, en s'élevant par la pensée au-dessus du globe terrestre, cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'états tracés par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de la nature, les mers, les continens, les îles, les principaux fleuves; dessine avec exactitude leurs linéamens et leurs contours, et renferme la terre entière dans la circonférence de son compas.

Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a exécuté pour l'histoire civile. Nouvel Œdipe, il a deviné l'énigme des lois obscures et barbares qui gouvernèrent autrefois plusieurs grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous la poussière des siècles! quelle sagacité pour pénétrer au travers de ces décombres, pour découvrir la disposition primitive des matériaux et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'édifice qui étoient sagement ordonnées et celles qui péchoient par quelque vice caché, pour rendre les fautes des pères utiles aux enfans, tirer les leçons de l'expérience et instruire les hommes dans la science qui les touche de plus près, celle de vivre en société de la manière la plus convenable pour qu'ils soient heureux!

Ce travail, sur les principes qui ont gouverné les différentes nations, avoit été préparé par un autre sur ceux qui ont porté au plus haut degré d'élévation le peuple-roi, et sur les causes de sa décadence. L'histoire est remplie d'individus nés sur le trône ou dans un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conquêtes; mais où trouver ailleurs que chez les Romains un peuple entier conquérant par un systême politique, suivi constamment pendant plus de dix siècles? L'évènement? tenoit presque du prodige, et depuis près de deux mille ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jeté un coup-d'œil sur ce phénomène unique sur la terre; aussitôt le prestige s'est évanoui; mais l'admiration n'en a peut-être été que plus grande, en se reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son livre a révélées. Ainsi, la construction de l'église de St.-Pierre à Rome est moins étonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en traçant le plan de cet édifice, a prévu ce qu'il paroîtroit quand il seroit achevé.

A côté de ces maîtres marche un homme qui réunissoit à la plus profonde connoissance du cœur humain le plus grand talent pour en exprimer les passions. Personne ne l'a égalé dans la peinture de l'amour, de sa volupté, de ses orages, de la succession de ses peines et de ses plaisirs. Doué à la fois d'une exquise sensibilité, d'une forte conception, d'une heureuse facilité à embrasser plusieurs sujets différens, des plus minces détails de la vie domestique il s'est élevé aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout s'embellissoit sous sa plume. Son éloquence l'a séduit lui-même; elle l'entraîna quelquefois à soutenir les plus absurdes paradoxes; il s'égaroit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde, excepté lui, hors du sentier de la vérité. Cette prodigieuse magie de style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi les femmes et les jeunes gens; mais peu-à-peu les gens sages ont dissipé une partie du charme. Cependant, il reste encore à J.-J. Rousseau une assez belle portion de gloire. L'éducation lui doit d'importantes réformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit, plus malheureux pendant sa vie et plus déchiré après sa mort, les tendres épouses, les bonnes mères s'empresseront de consoler la cendre de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.

LE GOUVERNEUR.

D'après le tableau que vous me tracez des grands hommes du XVIIIe siècle, je vois qu'ils ont eu un grand avantage sur ceux du XVIIe. Le style étoit formé quand ils ont écrit; ils s'en sont servi pour orner la science et rendre l'instruction agréable; sans doute, ils n'ont que des admirateurs parmi vous.

M. DE MONTAGNAC.

Les Pradon et les Cottin n'ont pas eu de critiques plus amers. Un tems viendra où le mérite sera mis à sa place, et où les gens sensés lui rendront un hommage éclatant; mais dans ce moment les sages se taisent; il n'y a que la sottise qui fasse du bruit.

LE GOUVERNEUR.

Quelle lâcheté!

M. DE MONTAGNAC.

Vous êtes trop sévère. Songez donc que nous sortons à peine d'une révolution qui a frappé toutes les colonnes de la société; tout a été brisé ou bouleversé en même tems. En politique, c'est l'anarchie qui avoit pris l'empire; en morale, le crime; en littérature, le mauvais goût. Depuis l'apparition de l'homme de la Providence, tout rentre peu-à-peu dans l'ordre; un gouvernement juste a remplacé l'absence des lois, des principes d'honneur ont distingué le citoyen; le sens commun aura son tour, il fera rentrer dans la poussière la déraison et l'impudence.

LE GOUVERNEUR.

Que disent, que font donc vos honnêtes gens en attendant que leur jour revienne? quel est enfin chez vous l'esprit public?

M. DE MONTAGNAC.

Il n'y en a plus, et c'est fort naturel. Les habitans d'un pays où vient d'éclater le plus violent tremblement de terre, restent long-tems interdits et immobiles d'épouvante et de terreur sur le bord de l'abîme qui a englouti plusieurs milliers de leurs concitoyens.

LE GOUVERNEUR.

J'entends; votre nation étoit caduque; la révolution a accéléré son dernier terme, et maintenant tout est épuisé chez elle.

M. DE MONTAGNAC.

Tout, hors l'esprit militaire.

LE GOUVERNEUR.

Voilà une chose admirable. La fin des empires s'annonce généralement par la mollesse et la lâcheté. Le vôtre, au contraire, après plus de douze siècles d'existence, revient au point d'où il est parti. Si cela se soutient, la France deviendra un second empire romain; la terre entière lui sera soumise. Puissent les sciences et la littérature se régénérer également dans son sein! sans cela, sa gloire seroit bien triste et bien funeste.

M. DE MONTAGNAC.

Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe, saura bien rallumer la lumière du génie. Déjà des couronnes de gloire sont suspendues dans l'arêne, et sollicitent de toutes parts l'émulation des athlètes. Sans doute, les premiers combats ne seront pas signalés par une grande célébrité, mais bientôt les favoris de Mars deviendront ceux de Minerve; et la littérature, après de longs jours de tristesse et de deuil, reparoîtra plus brillante que jamais.

Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil. «Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai vous rejoindre aussitôt que je serai libre.» En montant le coteau, je vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises, et qui accoururent à moi aussitôt qu'ils m'eurent apperçu. Dès qu'ils m'eurent approché, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumône; et, quoiqu'un peu surpris de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pièces de monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je réfléchis qu'ils n'avoient aucune idée de sa valeur, et que par conséquent ce ne pouvoit être de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois déjà fait connoître le prix, qu'ils me demandoient.

Tous ces enfans joignoient aux graces de leur âge une bonté qui ne l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient à peine marcher; quelques-uns avoient été enlevés de leurs berceaux. Les plus forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres étoient conduits par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette charmante jeunesse. C'étoit le printems d'une année de l'âge d'or.

Les corbeilles remplies de fraises parfumées me furent présentées par les jeunes garçons; les filles étoient derrière et osoient à peine se faire voir. Peu-à-peu leur pudeur enfantine s'évanouit, et ces timides Galatées, après s'être cachées derrière les saules, s'enhardirent par degrés, et finirent par donner des leçons de hardiesse à leurs petits compagnons.

Lorsque ces enfans se furent un peu familiarisés avec moi, je des rai recevoir de leur ingénuité quelques éclaircissemens sur les mœurs domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressèrent à l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coupé, mais jamais disputé, passoit en riant d'une bouche à l'autre. Il ne tarissoit pas sur l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les témoignages de tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vénération pour l'Etre-Suprême qu'ils commençoient déjà à appercevoir au-dessus d'eux, et sur leur profonde soumission à ses sages lois. J'étois touché jusqu'aux larmes de l'expression naïve de ces sentimens. Au milieu de cette scène attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure en voyant ces enfans auprès de moi, et d'une voix sévère, il leur ordonna de se retirer. Etonné d'une altération aussi subite, je crus en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. «Vous sortez du conseil, lui dis-je, ma présence ici commenceroit-elle à lui donner de l'inquiétude?»

LE GOUVERNEUR.

Non pas, précisément.

MOI.

Il peut se rassurer, je pars dès aujourd'hui.

LE GOUVERNEUR.

J'espère, monsieur, que vous ne nous refuserez pas une grace pour prix de l'hospitalité que nous vous ayons accordée.

MOI.

Quelle est-elle?

LE GOUVERNEUR.

C'est de ne pas dire, lorsque vous serez de retour dans votre pays, que vous nous ayez connus, ou tout au moins de vous taire sur la position géographique de notre asile.

MOI.

De crainte apparemment que nous ne venions en faire la conquête. Je ne puis m'empêcher de rire de votre terreur.

LE GOUVERNEUR.

Je vous préviens en tout cas que le premier ballon qui paroîtra au-dessus de nos têtes, sera reçu à grands coups de flèches.

MOI.

Voulez-vous que je dénonce à la France votre déclaration de guerre?

LE GOUVERNEUR.

Tout comme il vous plaira, si vous êtes indiscret. Observez cependant que nous ne songeons point à attaquer, mais seulement à nous bien défendre si l'on nous attaque.

Nous étions au bas du coteau lorsqu'il acheva ces mots. Je reprimai l'émotion qu'ils excitèrent en moi en songeant que la conduite de M. Renou justifioit celle du conseil. On m'avoit d'abord reçu à bras ouverts, et j'aurois sans doute toujours joui de la même confiance, si mes hôtes ne s'étoient pas rappelé la leçon de l'expérience. Cette leçon avoit été terrible, et ils auroient été inexcusables de n'en pas profiter. Quelque injurieuse que me fût la décision du conseil, je ne pus donc que l'approuver, et je me hâtai de m'y soumettre en allant travailler aux préparatifs de mon départ.

Il restoit encore beaucoup de gaz dans le ballon; j'en augmentai facilement le volume avec l'air raréfié par le feu. Lorsqu'au moyen de ce procédé il sollicita son ascension, je mis dans la nacelle les plantes que j'avois découvertes dans le Vallon avec les manuscrits, et quelques objets curieux qui m'avoient été donnés.

Je ne pus prendre congé de mes hôtes sans verser des larmes. Ils étoient également émus, et me témoignèrent plusieurs fois combien ils étoient affligés de la dure loi que leur imposoit l'expérience. Sans cette terrible leçon du malheur, je me serois peut-être fixé parmi eux. Eh! comment avec des goûts simples et paisibles, n'aurois-je pas chéri le seul lieu sur la terre où l'homme n'a pas besoin de fortune pour être estimé, où tous les cœurs étrangers à la haine ne sont pleins que de bienveillance et d'amour? Ah! sans doute, je le garderai ce secret qui m'a été imposé sur la situation de ce dernier asile de l'innocence. Ce n'est plus pour le convertir à la foi du christianisme qu'on entreprendroit sa conquête; car il ne possède que des vertus sans aucune parcelle d'or ou d'argent; mais en s'annonçant pour étudier les mœurs de ses habitans, nos doctes missionnaires les infecteroient des leurs; ils répandroient dans la source des générations de cet Elysée, le poison terrible qui dévore la population de nos modernes Babylones.

Ces réflexions s'accumulèrent dans mon sein au moment de quitter mes hôtes, et je m'écriai: «Adieu, dignes habitans d'une terre céleste; adieu, peuple vraiment chéri de Dieu: persistez dans votre sage sévérité, repoussez sans pitié le téméraire qui prétendroit violer votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux désirs de la nature, réglés par la raison; vos chastes épouses ne connoissent d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'écoutent d'autre amant que celui qui doit être leur mari; vous n'avez ni maîtres, ni esclaves, et vous êtes exempts d'orgueil comme de bassesse. Tout seroit bouleversé si vous permettiez à l'étranger de s'établir parmi vous. Plus de mœurs, plus d'innocence, plus de bonheur; un vain babil, un stérile étalage, des dehors imposteurs remplaceroient ce qu'il y a de plus précieux au monde, la probité chez les hommes, la pudeur parmi les femmes.»

Je m'élevai dans les airs aux yeux étonnés des habitans du vallon. Des cris d'admiration se mêlèrent aux vœux pour mon heureux voyage, exprimés en chants harmonieux. J'avois cessé de paroître à leurs regards, que la ravissante mélodie retentissoit encore à mon oreille. Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens célestes. Toutes les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me réveiller et sortir d'un rêve qui m'avoit transporté dans les cieux. Lorsque l'illusion fut dissipée, et que je fus bien convaincu de la réalité de mon voyage, mon premier soin fut d'en rédiger la relation; c'est celle qu'on vient de lire. Elle est très-imparfaite sous plusieurs rapports, et l'eût été moins si j'avois eu la liberté de faire un second voyage dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'eût pas été mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le cœur est pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de désirs; et il n'est aucun moment de ma vie où j'aie été aussi complètement heureux que dans le Vallon aérien. Puisque je ne puis prétendre à le revoir, je vais du moins m'entretenir des souvenirs que m'a laissés ce séjour enchanteur, en relisant ses annales que je copie à la suite de cet écrit.

CHAPITRE PREMIER.

Annales du Vallon Aérien.

J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient, ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais; le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre. Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage, car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction. Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes, sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou retenu par la crainte du blâme.

Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte; et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les parties et toutes les divisions de la terre.

Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans; espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères. Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique de mon établissement dans ce Vallon.

Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici ce qui donna lieu à cet évènement.

Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance, autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7]. Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne réussit qu'à défigurer la nature.

J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages du Poussin.

Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre: les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent, soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].

Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient, ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié. C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue: nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant, nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.

Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au contraire son assurance qui commençoit à chanceler.—Me voilà maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.—Eh! comment le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent au-dessus de sa cîme?—Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes; et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main, suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant, lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.

De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit suivre de l'œil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.

Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida précipitamment à avancer.

La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant, que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes, mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres, il se remit aussitôt.

«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»

Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.

«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande l'hospitalité pour cette nuit.»

Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente, je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer les prétendus ermites.

L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la vertu, les cicatrices du cœur. Il reste dans les traits une empreinte d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame, qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.

La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge, annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui de la jeune fille d'une peau de brebis.

Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait, et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu d'un bon œil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la première fois.

Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me donner pour l'instant.

Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.

Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne, avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.

«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle où nous étions.

Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des hommes si près du ciel.»

Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.

Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le Vallon.

«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et aussi pénible.

Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems, leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix, le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres? parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire. La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»

Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise. Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison. «Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.

CHAPITRE II.

Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté. Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air de cette haute région, et que même au cœur de l'hiver, si le soleil n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.

Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit de l'opinion et des préjugés.

Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident, lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du pays.

En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes, des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source d'eau thermale de la plus grande vertu.

D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers, d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées de diverses couleurs.

Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher, au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se promener sur toute l'étendue du vallon.

Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.

Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre. Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.

Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes, mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.

En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait, de beurre et de gâteaux.

Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes, la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible d'escalader.

Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.

Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires, de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites, prolongèrent le repas.

Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est indispensable à l'explication de mon établissement dans le Vallon.—Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va prendre dans la bibliothèque.....—Une bibliothèque! m'écriai-je. Et en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre, j'apperçus plusieurs rayons de livres.—Vous voyez, reprit Antonin, l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous soyons pas séparés.

M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres endommagés par les insectes.—Vos amis, lui dis-je, se ressentent un peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.—Notre projet, me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais, après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.—A votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.—Monsieur est apparemment menuisier?—Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout accident.

Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.

L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothèque fut en place avant le tems où je l'avois promis.

Ce travail fut immédiatement suivi d'un autre que rendoit bien pressant la rigueur de la saison qui commençoit à se faire sentir; c'étoit d'avoir des portes et des fenêtres qui fermassent exactement.

Les Pyrénées, dans cette partie de l'architecture, et en général sous le rapport des arts et même de la civilisation, sont en arrière de deux siècles du reste de la France. Situées à l'extrémité de la France et de l'Espagne, pendant près de huit mois elles sont sans communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent échanger leur argent et leurs vices contre les eaux minérales du pays. S'il passe quelque savant, quelque artiste, il est là comme il seroit parmi les Hottentots, incapables d'apprécier son talent, et encore plus d'en profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'éloigne rarement de son sol natal; il n'a ni le goût du travail, ni l'industrie nécessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moitié espagnol, moitié français, auquel il est communément borné, suffiroit même pour le rendre étranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt à isoler les Pyrénées; et jusqu'à ce qu'on y découvre une branche de commerce et de sociabilité, cette partie de la France languira long-tems dans l'ignorance et l'espèce de barbarie où elle est plongée.

Cette matière servoit souvent de texte à l'entretien de nos soirées; nous y réunissions la lecture et la musique; enfin, ayant entièrement obtenu la confiance de mes hôtes, l'un d'eux me révéla en ces termes les motifs de leur retraite dans cette solitude.

CHAPITRE III.

Je suis né à Toulouse dans la religion réformée. Mon père étoit un des conseillers luthériens du Parlement de cette ville. C'étoit le meilleur des hommes. La philanthropie étoit sa seule passion. Sans cesse occupé du bonheur de ses semblables, il consacroit à cette honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elevé dans le culte protestant, il y étoit surtout attaché parce qu'il étoit le plus tolérant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son estime à toutes les religions qui rendent l'homme sensible, compatissant, généreux, qui le portent à aimer son semblable, à le considérer comme son propre frère, quel que soit son pays, son culte et sa naissance. Le créateur de l'Univers, disoit-il, est le père de tous les hommes; il répand son soleil et sa rosée sur toutes les parties de la terre. L'homme qui persécute son frère, parce qu'il ne rend pas à Dieu le même culte que lui, est un fou ou un méchant. Ce qui se passe entre le créateur et sa créature doit être étranger au gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des hommes entr'eux.

En exerçant toutes les vertus, il vécut constamment chéri de sa famille, estimé de ses collègues, honoré du public. Mon éducation fut au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la compléter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon cœur vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir à mon bonheur par ses qualités personnelles ainsi que par celles relatives à l'opinion publique. Peu de tems après, il obtint pour moi la survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa santé étant altérée par le travail, plus encore que par l'âge, on m'accorda sur sa demande la faculté d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il est permis à l'homme de l'être avec ma digne épouse, mon fils, quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable père, lorsque les persécutions contre les réformés commencèrent.

Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par ignorance, soit par préjugé, soit par ambition, excitèrent le monarque à des démarches violentes contre les habitans de son royaume qui professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on s'apperçut que ce moyen n'avoit de succès que sur des ames lâches qui n'avoient aucun crédit, on se décida alors pour le moyen opposé, celui de la rigueur. Il se passa près de cinq ans dans l'incertitude et l'irrésolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du maître prévalut sur tous les avis et toutes les considérations; en conséquence, l'édit de Nantes fut révoqué, on annulla toutes les faveurs accordées aux réformés, et surtout la principale, les Parlemens composés mi-partie de catholiques et de protestans. Nous avions prévu le coup de loin, et je m'étois défait de ma charge avant que l'arrêt fût publié; mais ce qui me fut infiniment plus sensible, ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des protestans pour les faire élever dans le culte catholique. Cet ordre terrible frappa du coup de la mort les deux êtres qui m'étoient les plus chers, mon père et ma femme. Je restai seul avec mon fils; accablé du chagrin des pertes que je venois d'éprouver, je tremblois à chaque instant qu'on n'y mît le comble en m'arrachant mon enfant. Bien avant la vente de ma charge, j'avois déjà réalisé en argent toutes mes propriétés dans le pays; étant ainsi parfaitement libre, je n'hésitai pas à me dérober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me menaçoient. Je m'évadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon fils tous mes domestiques, qui, professant la même religion que moi, auroient été exposés aux mêmes persécutions, et j'allai me réfugier dans un village des Pyrénées, dont les habitans, tous du culte réformé, avoient à mon père les plus grandes obligations. Je vis arriver peu de tems après, dans le même village, un de mes plus anciens amis qui habitoit toute l'année une terre considérable aux environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, âgée de douze ans; c'étoit le même motif qui les avoit arrachés de leur demeure. Ce fut une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel ami; nous nous promîmes de ne jamais nous séparer; mais avant de prendre un parti extrême, nous pensâmes qu'il convenoit d'être exactement instruit de l'état actuel des choses. Nous nous flattions que l'orage avoit été trop violent pour être durable, et nous espérions que la saine politique auroit prévalu sur la passion et auroit ouvert les yeux sur les suites désastreuses d'un moment d'erreur. Nous envoyâmes en conséquence un homme éclairé et prudent, chargé de connoître le présent et de sonder l'avenir. Les nouvelles qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare conseil de la France, désespérant de convertir, avoit résolu de soumettre ou d'anéantir; des dragons indisciplinés couvroient toutes les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui étoit atteint étoit massacré sans pitié. Il n'y avoit plus à délibérer; il falloit sortir de la France; mais où aller de la frontière où nous étions acculés? en Espagne? dans le pays de l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bûcher assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous étions renfermés de tous côtés dans ces montagnes. Nouveaux Israëlites, chassés de nos foyers, il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans être couverte de miel et arrosée de lait, pût du moins pourvoir à nos besoins, et nous mettre à l'abri des poursuites de Pharaon. Nous apprîmes de nos hôtes qu'il existoit un vallon sur la frontière de l'Espagne, qui appartenoit autrefois à ce royaume, et qu'il avoit concédé au duc de Bellegarde en échange d'un domaine dans les Pays-Bas que ce seigneur avoit donné aux Espagnols. Ce vallon, qui étoit loué à des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'après la description qu'on nous fit, convenir parfaitement à nos vues. Nous l'allâmes visiter, et nous trouvâmes qu'il n'étoit en effet aucun asile qui réunît autant d'avantages. Nous en fîmes traiter sous un nom emprunté. Les parties furent bientôt d'accord sur le prix, M. de Bellegarde étant aussi empressé de vendre un domaine presque sans revenu que nous étions de l'acheter. Nous nous arrangeâmes ensuite de tous les animaux qui étoient dans le vallon, moutons, vaches, mulets, chevaux, ainsi que des cabanes et des étables qui y avoient été construites. Notre projet étoit d'emmener avec nous tous les habitans du village protestant où nous étions, et de fonder dans cette région isolée une nouvelle colonie parfaitement indépendante; mais le peuple, presqu'entièrement borné à l'existence physique, ne voit guères au-delà du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de mauvais rêves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos hôtes tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs propriétés dont aucune autre ne pouvoit, à leurs yeux, compenser la perte. Quelques jeunes gens non mariés, réduits à l'état de domesticité, furent les seuls qui consentirent à nous suivre. Ils nous aidèrent à transporter une grande quantité d'objets de toute espèce dont nous allions être privés peut-être pour jamais.

Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que vous avez escaladée, et qui étoit assez large pour donner passage aux animaux. Nous parvînmes, à l'aide d'un assidu et long travail, à la rétrécir au point où vous l'avez vue. Vous êtes le premier, depuis trois ans, qui nous ayiez prouvé, à notre grande surprise, qu'elle n'étoit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois pouvoit la franchir; l'accès étant absolument impossible aux deux autres espèces de l'ours et du loup, si meurtrières dans ces montagnes, nous n'eûmes plus qu'à détruire ceux de ces animaux qui se trouvoient renfermés dans le vallon pour mettre nos troupeaux à l'abri des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'étions des nôtres.

Aussitôt que nous eûmes assuré notre tranquillité contre toute espèce d'attaque du dehors, nous tournâmes nos soins vers l'intérieur, et d'abord nous réglâmes l'ordre du travail. Nous avions apporté une suffisante quantité de provisions pour passer la mauvaise saison; mais, après nous être entièrement isolés dans cette retraite, il falloit nécessairement trouver dans son enceinte des moyens de pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prédécesseurs avoient déjà fait un essai de la culture qui avoit parfaitement réussi; ce qui étoit infaillible dans une terre vierge fécondée depuis tant de siècles par les riches dépôts des montagnes. Nous n'eûmes plus qu'à augmenter et à varier cette culture. Toutes les plantations réussirent. Nous avons recueilli d'abondantes récoltes de blé; vous avez vu la beauté de notre potager; les arbres fruitiers, la vigne même, si rebelle dans les Pyrénées, nous donnent d'heureuses espérances.

La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en œuvre la laine de nos brebis et le lin de nos récoltes. L'étude que vous paroissez avoir faite des arts mécaniques nous sera sûrement fort utile pour cet objet; et j'espère qu'avec votre secours nous pourrons bientôt renoncer à nos habits de sauvages et nous vêtir comme les peuples civilisés.

Il me reste à vous parler de l'administration de la colonie et de l'éducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral; car la politique est désormais une partie absolument nulle pour nous; mais la soirée est trop avancée pour entamer cette matière. Nous la reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez à rester avec nous. C'est assez franchement vous dire que nous le désirons. Vous avez eu tout le tems d'y réfléchir; et nous attendons votre réponse demain matin; mais il faut vous prévenir, ajouta-t-il d'un ton solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes décidés à briser le reste de corniche qui vous en a permis l'entrée. Ainsi, ou vous y serez fixé pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.

CHAPITRE IV.

J'avois passé une partie de la nuit à réfléchir sur le parti qui m'étoit proposé. Le lendemain, j'allai trouver mes hôtes: je leur annonçai que j'étois décidé à partager leur solitude; mais, qu'avant de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'étois, et je leur fis en ces termes un court récit de mon histoire.

Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attachée de tout tems à la maison des Stuart. Mon père, lord Odgermont, occupoit une place distinguée à la cour de Charles Ier; et quoique fidèle à la religion réformée de ses ancêtres, il jouissoit de toute l'estime de cet infortuné monarque; s'il avoit également possédé sa confiance, il lui auroit inspiré des mesures plus conformes aux mœurs des Anglois et aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entraîna la ruine de toute ma famille. Mon père fut pris et condamné peu de tems après lui; et moi, seul héritier de biens immenses qui furent tous confisqués et vendus, je fus sauvé par un de nos fidèles serviteurs, et conduit en France à la suite de Charles II. Lorsque ce prince fut rappelé dans sa patrie pour remonter sur le trône de ses pères, je résistai constamment à toutes les instances qu'il me fit pour l'accompagner. Qu'aurois-je été trouver en Angleterre? une brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances cruelles à exercer, si j'aspirois à rentrer dans mon ancien héritage! une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel œil les jeunes favoris d'un roi livré sans frein à toute la fougue des sens, verroient-ils un sage de leur âge faisant par sa conduite la censure journalière de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse précoce m'étoit inspirée bien moins par la vertu que par l'amour dont j'étois épris pour une jeune françoise de la cour de Louis XIV. J'étois payé de retour; et occupant déjà un grade distingué dans l'armée, je pouvois espérer de faire promptement ma fortune sous un roi conquérant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma maîtresse. Je ne tardai pas à faire voir en effet que j'étois guidé par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent de gloire et de récompenses. Accueilli dès-lors avec distinction par la famille dans laquelle je désirois entrer, je hasardai une explication qui fut favorablement écoutée. Peu de tems après, notre union fut décidée et le contrat porté à la signature du roi. J'étois dans l'attente de cette formalité à laquelle on attachoit un très-grand prix, lorsqu'éclata, comme un coup de tonnerre, l'édit qui défendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et ferma pour les derniers l'entrée à toutes les places, tant civiles que militaires. Je ne fus pas nommément désigné aux fureurs de l'intolérance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le zèle des persécuteurs, et j'appartenois d'ailleurs à une famille accréditée dans une cour qu'on avoit trop intérêt de ménager. Mais le refroidissement subit des parens de ma maîtresse, la politesse insultante des ministres, l'accueil circonspect et réservé des courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les égards politiques qu'on avoit pour moi, et que tôt ou tard je grossirois la liste des infortunés en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas attendu ce dernier moment; je me suis retiré dans ces montagnes, où des maux cruels, fruit de mon zèle pour le service du roi, m'avoient déjà conduit pendant deux années de suite. Indécis sur le choix d'une troisième patrie qui remplace celle où je suis né, et celle que j'avois adoptée, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse que je pusse rencontrer. Nous avons tous été battus de la même tempête, nous sommes maintenant réunis dans le même port. Je bénis mes malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.

Je fis partir, peu de temps après, un des domestiques de mes hôtes avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres pour dire à mes amis un éternel adieu. Le même homme devoit apporter à son retour quelques effets que j'avois laissés.

Dans l'intervalle, mes hôtes me firent part du projet qu'ils avoient conçu pour assurer l'inviolable tranquillité de notre asile. C'étoit de miner, par des trous creusés de distance en distance, et remplis de poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile à la France; à chacun de ces trous aboutiroit une mèche qui descendroit du haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu à ces mèches, on applaniroit la face perpendiculaire du rocher, de manière à le rendre absolument inaccessible.

Les trous étoient déjà creusés depuis quelque tems. Il ne s'agissoit plus que de les remplir de poudre et de poser les mèches. C'est ce que nous fîmes dès le lendemain; et remontés sur le rempart du vallon, nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu aux mèches, lorsque voilà tout-à-coup des cris tumultueux qui s'élèvent du bas du rocher; c'étoient tous les habitans du village protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils reconnurent aussitôt à la figure ainsi qu'à la voix. Un d'eux étant descendu et remonté peu de tems après, nous apprit que ces malheureux s'étoient dérobés avec beaucoup de peine à la fureur des dragons, tandis que ceux-ci étoient occupés à piller et incendier leurs demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs mulets, chargés de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient l'hospitalité, se soumettant à toutes les conditions qu'on voudroit leur imposer. Leurs demandes furent aisément accordées. Nous nous empressâmes aussitôt d'établir des planches sur les interruptions de la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut passé et gagné le sommet, nous remontâmes après elle, et nous mîmes le feu aux mèches. Elles furent à peine allumées que nous vîmes accourir les dragons le sabre à la main; et quelques momens après, les mines éclatèrent. Cette détonation inattendue, les quartiers de pierre qu'elle lança sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute d'épouvante et de désespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu quelques observateurs mesurer de l'œil nos remparts inaccessibles, mais aucun ne s'en est approché avec le projet insensé de les escalader.

Ici finit mon récit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire connoître au public, à mon retour du vallon, les choses vraiment étonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux hôtes forment la population du monde entier. C'est donc à eux que je remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront convenable.

CHAPITRE V.

Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.

Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur son origine.

Dorénavant ce récit prendra le titre d'Annales du Vallon aérien. Je suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera toujours conforme à la pureté de ma conscience.

Annales du Vallon aérien.

Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue, poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont été introduits:

Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie de communication que nous avions encore avec elle.

Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient autorisés à proposer.

Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces, tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au labourage et à l'ensemencement des terres.

Ce qui concerne la religion et les mœurs a pareillement été réglé par les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a prononcés dom Antonin à ce sujet:

Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle, sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel. C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée, parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.

Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à gouverner ne vient que de naître avec des mœurs vierges et un tempérament sain et robuste. Pour conserver ses mœurs et sa santé, il faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute. Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même. Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.

C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine, n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers, ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce tems-là étoient de vrais athées.

C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition, sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin, sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les innocentes et malheureuses victimes[9].

Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que l'air qu'elle respire.

LE MINISTRE.

Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour la soumettre à notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe que dans le cas où elle sortiroit victorieuse de cette épreuve. Je vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroyée depuis long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par une puissance bien plus forte encore, par l'expérience des siècles. Il n'a jamais existé aucun peuple qui n'eût un culte ostensible.

DOM ANTONIN.

C'est que jusqu'à présent on a cru impossible ou dangereux de lui apprendre à s'en passer.

LE MINISTRE.

Apprendre au peuple à se passer de culte! et comment cela, je vous prie?

DOM ANTONIN.

En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.

L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable, c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.

Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de la terre.

Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence, ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.

C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime, reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des hypocrites.

Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais encore très-facile dans ce Vallon.

Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le cœur, non par la foi, mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].

Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à différentes reprises sur la religion.

Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir; il n'en sera rien distrait pour aucun travail.

Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées, l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois religieux et politique.

La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur les mœurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à la foiblesse humaine.

Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte, gravé dans son cœur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois pour être bon citoyen, bon père et bon mari.

Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience, doivent être imposés par un sage gouvernement.

Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés; ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.

Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes, sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été achevé avant les grands froids.

Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.

Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées, et de sa justice à récompenser les bonnes œuvres comme à punir les mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel, que toute la population semble véritablement une seule famille, marchant continuellement sous l'œil de son père céleste. Les enfans élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui sera l'inverse de celui que présente Horace.

Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant, assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils étoient continuellement réunis.

En conséquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier, l'ancien ministre de l'évangile et moi.

Une de ces dernières soirées, l'officier nous a raconté en ces termes l'histoire de sa vie.

CHAPITRE VI.

Je suis né dans le Palatinat. Mon père étoit un des plus illustres savans de l'Allemagne, il avoit fait ses études à l'université de Gottingue. L'électeur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira dans ses états; il le nomma directeur du collège de Worms. Peu de tems après cet établissement, mon père se maria avec une jeune personne d'une des premières familles du pays. Quatre enfans furent les fruits de cette union; deux garçons et deux filles. En qualité d'aîné, je fus destiné dès l'enfance à remplacer mon père, et je fis en conséquence toutes les études relatives à sa profession. Mon goût naturel, secondé de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrès; et à peine âgé de 22 ans, je professois la littérature dans le collège dont j'étois déjà nommé directeur en survivance. Une jeune française, passant avec sa mère par hasard dans notre ville, fut curieuse de m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connoître, de l'aimer et d'en être aimé. La naissance, l'éducation, les goûts, la fortune, tout sembloit nous réunir; la seule différence de patrie éleva entre nous deux une barrière insurmontable. Mon père étoit un de ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome, adoroit son pays, et détestoit tout ce qui lui étoit étranger. Mais sa plus forte aversion étoit pour les Français, dont le caractère léger et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.

Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma vanité; et je concevois presqu'autant de plaisir à triompher d'un injuste préjugé, qu'à posséder la main de ma maîtresse. Il n'en étoit pas ainsi de la jeune personne. Le cœur des femmes est en général, sur cette matière, diamétralement opposé au nôtre. Il n'est aucune fille honnête, qui, dans ma position, n'eût regardé la résistance comme une honteuse défaite, et la fuite comme une éclatante victoire.

Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit accueilli les désirs, furent sans doute aussi vifs que sincères; mais ils furent étouffés par la fierté de sa mère; et l'une et l'autre partirent sans que je pusse être informé d'autre chose, sinon qu'elles retournoient à Paris, lieu de leur naissance.

Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une première séparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance, cherche des sujets de consolation analogues à ses goûts; un chasseur à poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts; un guerrier à s'élancer au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'étude, je ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des poètes qui avoient le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle, et surtout de Virgile dans le quatrième chant de l'Enéide. Je faisois retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons, mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes élèves à répondre à mes accens, et il ne tenoit pas à moi qu'ils ne devinssent aussi des Timarète et des Tircis. L'ombre auroit peut-être remplacé la realité, et mon cœur, à force de s'attendrir pour des fictions, auroit à la longue cessé d'être sensible; mais une raillerie cruelle échappée de la bouche de mon père vint tout-à-coup dissiper l'illusion qui me consoloit. Dès ce moment, les rêves enchanteurs s'évanouirent sans retour; le réveil fut affreux, et il me fut désormais impossible de sentir ma perte sans un déchirement de cœur insupportable.

Après d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin obligée de céder, et je quittai le toit paternel pour tâcher de retrouver la personne dont je ne pouvois plus vivre séparé. J'arrivai à Paris en courant sur ses traces. N'ayant aucune idée de cette grande ville, je m'étois imaginé qu'en prononçant seulement le nom de madame Delaplace (ainsi s'appeloit la mère de ma bien-aimée), tout le monde m'auroit indiqué sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans l'enceinte, pour prendre à la porte de la ville des informations sur son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par l'espérance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon accent étranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent que le rire et l'étonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin trouvé ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne foi, soit par malice, c'étoit la demeure de prostituées qu'on m'avoit indiquée. Cette méprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fâcheuse pour un cœur rempli d'un véritable amour, acheva de me faire renoncer à mes vaines recherches. Je n'espérai plus alors de succès que du hasard. Mais, lorsqu'après avoir épuisé l'argent dont je m'étois muni, je me trouvai aussi peu avancé que le premier jour, il me fallut songer à un parti sérieux. Après mademoiselle Delaplace, les muses étoient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'être un de leurs favoris. Ce fut donc auprès d'elles que je cherchai quelque consolation; mais l'extrême pénurie de mes finances ne me permettoit pas de leur faire une cour gratuite. Persuadé que mes connoissances littéraires méritoient d'être distinguées à Paris, comme elles l'avoient été à Worms, j'allai me proposer au Collège-Royal en qualité de professeur de philosophie. On me demanda si j'étois pour Descartes ou pour Aristote. Sur ma réponse qu'il m'étoit clairement démontré que le philosophe de Stagire s'étoit trompé, et que j'étois pour la vérité contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La même demande m'ayant été adressée dans les autres collèges où je me présentai, je reçus un semblable accueil pour la même réponse que je rendis. Je compris enfin, après tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer à l'état de professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit néanmoins rendu philosophe, avant de me décider pour aucun autre parti, je réfléchis sur ceux qui s'offroient.

Entre tous les états, deux se distinguoient principalement à mes yeux; l'objet de l'un étoit de répandre la lumière, celui de l'autre de l'éteindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres, j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elevé au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la société, tout seroit soumis à mon examen et à ma censure, depuis le sceptre jusqu'à la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le bien, je répandrois partout les lumières et l'amour de l'humanité.

Ainsi passionné pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans ma jeunesse une influence exagérée. Dans l'âge où les sens ont le plus d'empire, je le donnois tout entier à la pensée. Je me figurois que le génie, émané et participant de l'essence divine, devoit disposer des évènemens, et amener à notre gré ceux que nous désirions le plus ardemment. L'âge et l'expérience m'ont bien détrompé; ils m'ont incontestablement prouvé qu'une foule de causes occultes entraînent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent. Pauvres petits êtres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous connoissons le cours des astres, nous traçons plusieurs siècles d'avance leur marche journalière, et nous sommes incapables d'être assurés de la nôtre du moment actuel à celui qui va suivre!

Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?

DOM ANTONIN.

Qu'appelez-vous tomber? après le rang de législateur, je n'en connois pas de plus beau que celui de défenseur de la patrie.

LE VIEUX MILITAIRE.

Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie. C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car, pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont, non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.

Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des vertus militaires[11].

Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de Longueville: Point de quartier à cette canaille, qu'il paya si justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du détachement dans une expédition qui suivit celle-là?

Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le nec plus ultra des officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur; mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y présente à mes yeux! mes deux sœurs fuyant à travers les flammes, leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein. Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service, j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems, l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et instruites.

CHAPITRE VII.

Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige. Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier, moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les avons emportés.

L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés, aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il l'apperçoit ou qu'il l'entend.

Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair, leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est même encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes, et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces. L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.

Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme. Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à cause de la salubrité.

Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la pureté des mœurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages, est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations, des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde fois la même mortification.

Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué, s'il le mérite, dans la dernière classe.

L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée on lit ces mots:

«C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller habiter la demeure céleste dont il est descendu.»

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux, peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie matérielle de son être, du même œil dont il observe ces changemens successifs dans l'arbre qui porte son nom.

Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt; mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine, toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.

L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque, où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens. Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets. Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.

Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus parfaite qui ait jamais paru sur la terre.

Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.

La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler. Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est, à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.

Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir, dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi, nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres, l'expérience.....

CHAPITRE VIII.

Un de nos frères dernièrement arrivés vient de terminer sa carrière: c'étoit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé Jacques Saintgès, distingué dans tous les tems par sa tempérance, son assiduité au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible probité. Toute la population du Vallon a accompagné sa dépouille mortelle à son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits n'ont pu avoir lieu à l'égard d'un homme dont la vie, quoique si longue, n'a duré qu'un jour parmi nous. Durant la marche funéraire on a chanté l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une espérance aux regrets; et une inscription a rappelé l'estime dont il a joui constamment dans sa patrie.

Dans ce mois de février, il est né deux enfans mâles à trois jours d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une même famille, les sujets de joie de l'un de nos frères sont communs à tous les autres, et les naissances sont placées au premier rang des fêtes publiques. Les deux arbres ont été plantés dans le champ des ames, et les noms des nouveaux-nés gravés sur une planche placée à côté de chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter l'inscription. Ces jours ont été célébrés par des danses, par différens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont couronné les fêtes.

Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer dès ce moment par le mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier avant le 1er novembre, ni après le 1er d'avril. Deux motifs ont inspiré et protègent cette disposition: le premier est de laisser aux amans plus de tems pour se bien connoître avant de s'engager; le second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de remettre toutes les fêtes particulières au tems que la nature a marqué pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de la vie, un troisième avantage, dont les amans ne connoissent ordinairement le prix que long-tems après, c'est la prolongation des desirs et de l'espérance.

La crainte et l'espérance sont deux sentimens qui semblent réservés à l'homme. Il n'y a point d'avenir pour l'animal: borné à la sensation actuelle, il paroît privé de l'imagination qui jouit ou qui souffre en idée, souvent avec plus d'énergie qu'en réalité. Si l'anticipation de la peine est un cruel privilège de l'espèce humaine, celle du bonheur en est une bien précieuse compensation. Il seroit extravagant de penser qu'il fût possible d'éteindre entièrement le sentiment de la crainte et de ne laisser d'accès dans notre ame qu'à celui de l'espérance. L'un et l'autre sont nécessairement au même degré de force; et quiconque se meurt de la peur d'un mal, pourroit mourir de l'espoir d'un plaisir. La seule chose qui se trouve quelquefois au pouvoir de l'homme, c'est d'abréger la durée de l'un et de prolonger celle de l'autre.

Mais plus le bonheur espéré s'aggrandit à travers l'imagination, plus il excite d'ardeur pour sa jouissance, et plus il est difficile d'en reculer le moment. C'est alors que la contrainte est salutaire, et que la tyrannie est bienfaisante. Nos jeunes gens se dépitent et maudissent chaque jour la cruauté de la loi. Mais en attendant leur cœur est plein des plus délicieux sentimens: ils pourront un jour en éprouver de plus vifs, mais jamais d'aussi purs et d'aussi continus.

Cependant il se trouve deux jeunes gens dans le nombre des amans, pour qui ce retard est un insupportable tourment. Ce sont deux rivaux, l'un et l'autre ardens et présomptueux, se flattant hautement d'une pleine victoire, et tremblans, dans le silence de la solitude, d'une honteuse défaite. La personne dont ils sont épris est bien décidée dans son choix; mais quelqu'instance qu'ils aient faite, elle a refusé de le déclarer. L'impétuosité de leur caractère l'a fait frémir; et elle a mieux aimé s'imposer un silence qui la tourmente, que de causer, en s'expliquant, le malheur éternel de l'un des deux.

Les gouverneurs ont jugé que ce cas méritoit une exception; qu'elle étoit réclamée par le même motif qui avoit dicté la loi, le bonheur des parties intéressées; que la jeune fille ne pouvoit trop tôt déclarer son choix, et que cette déclaration devoit être faite avec la plus grande solemnité. En conséquence, ils ont invité cette personne dans une assemblée de tous les habitans, à laisser librement parler son cœur; mais s'apercevant que la présence des deux rivaux l'intimidoit et lui fermoit la bouche, ils les ont priés de sortir pour un moment l'un et l'autre de l'enceinte. Lorsqu'elle a pu s'expliquer sans crainte, elle a avoué son penchant. On a fait alors rentrer les deux rivaux, devant qui elle a été enhardie à confirmer cet aveu. Comme les futurs époux se connoissoient depuis assez long-tems, on a conclu leur union dès le même jour. Après en avoir signé l'acte, l'un des gouverneurs a fait à l'amant éconduit une exhortation pleine de sentiment et de raison. Nos frères sont habitués à entendre la voix du ciel dans toutes les circonstances où le succès ne couronne pas leurs désirs. Mais, à moins d'être absolument insensé, comment la méconnoître lorsque toutes les voix de la terre la manifestent, et qu'il ne reste plus d'objet à l'espérance? Ainsi, le même jour a vu commencer le bonheur de deux personnes et finir le malheur d'un troisième.

Jusqu'à présent nous nous sommes servis de meules à bras pour moudre le blé; mais ce procédé est lent et la farine qui en provient n'est ni nette ni fine. Il s'est heureusement trouvé parmi les nouveaux-venus des ouvriers instruits de la construction des moulins à eau; ils ont parfaitement réussi, et nous avons maintenant un moulin qui suffit aisément à la consommation du Vallon.

Rien n'est si frappant dans les montagnes qu'un beau jour de printems après les neiges, les frimas et les glaces de l'hiver. Nous saluâmes le premier qui nous apparut avec la plus vive effusion de joie. Les gouverneurs se rendirent au désir général et instituèrent une fête solemnelle pour célébrer cette riante époque de l'année. Elle fut indiquée au mois de mai, mais sans autre fixation que celui des jours de ce mois où le ciel sans nuages et le soleil radieux semblent annoncer la réconciliation de la nature avec l'homme. Aux premiers rayons du soleil qui luit sur ce grand jour, nous nous rassemblons tous, hommes, femmes, enfans, vieillards; les deux gouverneurs ferment la marche. Un rameau de verdure à la main, nous faisons le tour du Vallon, en célébrant par des hymnes et des cantiques le retour de l'astre bienfaisant, père de la chaleur et de la vie. A la suite un banquet où règnent l'union la plus intime et la plus sincère; la fête est terminée par des danses et des jeux.

Gardez-vous bien, mes amis, de prendre littéralement notre expression sur le pouvoir du soleil. Nous sommes bien persuadés que ce corps céleste est soumis, comme tout l'univers, à la loi de Dieu seul; le soleil n'est dans sa main qu'un des organes de ses bienfaits: c'est à l'Etre-Suprême, unique Créateur de toutes choses, que sont dus la formation et l'entretien de tout ce qui existe dans la nature entière; lui seul mérite l'adoration et les hommages du genre humain.

Après ce jour de fête, recommencent nos travaux de la culture: ces travaux sont des plaisirs, parce qu'ils sont modérés et que c'est à nous seuls qu'en appartient le fruit; le repos qui les suit est aussi un plaisir, et c'est également un fruit de ces travaux: alliance admirable de l'occupation et du bonheur, de la santé, du contentement de l'ame, de l'expansion de tous les sentimens affectueux; jamais la paresse et l'oisiveté ne connoîtront vos délicieuses jouissances!

Cette réflexion seroit sans doute bien déplacée hors de ce vallon, dans ces campagnes désolées, où le chagrin, les soucis, l'inquiétude s'unissent aux plus rudes travaux. Là, l'infortuné cultivateur, à demi vêtu de haillons, revient de ses champs, couvert de sueur, et succombant de fatigues. Un pain noir et grossier, une eau souvent bourbeuse sont sa seule nourriture, tandis que ses enfans affamés poussent des cris déchirans et que son esprit est tourmenté des impôts, de la corvée, des huissiers et du barbare despotisme de son seigneur. Quel état! et ces malheureux sont les frères de ces grands de la terre gorgés de richesses et d'honneurs, dont tous les jours sont filés d'or et de soie! Cette désastreuse inégalité n'existe point ici. Nous sommes tous habillés des mêmes vêtemens, nourris des mêmes mets; et si quelques-uns de nous sont quelquefois livrés à des occupations différentes, c'est pour l'intérêt commun; mais aussitôt qu'elles sont finies, ils retournent avec plaisir à l'aimable culture des champs.

Ainsi, dans la paix de Dieu, dans sa puissante bénédiction implorée chaque matin par de pieux cantiques en nous rendant à notre agréable travail, dans sa perpétuelle présence et sous ses fortifians regards, lorsque nous avons eu confié à la terre le soutien de notre vie, la moisson que nous avons recueillie a surpassé nos espérances. Nous comptons avoir de quoi nous nourrir pendant deux ans: cet excédent est nécessaire dans l'état d'isolement où nous sommes, et privés de tous moyens de suppléer à une disette s'il en survenoit. L'étendue de culture qui produit cette quantité de subsistances est proportionnée à notre population. Si cette population augmente, nous augmenterons la culture dans la même mesure. Il faudra qu'il y ait un prodigieux accroissement, avant que toute la terre du vallon ait besoin d'être défrichée.

Il est mort trois personnes, savoir, un homme et deux femmes. Je ne ferai plus mention désormais des morts ni des naissances, parce que nous tenons un registre séparé pour chaque objet, où est inscrit avec exactitude tout ce qui concerne l'individu qui vient au monde et celui qui en sort. Nous avons également un registre particulier pour les mariages. Cependant, après l'ouverture du tems consacré à cette union, il en a été célébré trois qui demandent quelqu'autre détail que celui des dates, des noms et de la généalogie.

La première de ces unions a été entre les enfans des deux Gouverneurs. Jamais hymen politique entre deux têtes couronnées n'a excité une joie plus vive et plus générale. Ce n'est pas qu'il existât la moindre division entre les deux familles, mais on désiroit que le pouvoir, jusqu'à présent partagé, fût réuni sur une seule personne: et tel semble être le vœu de la nature en toutes choses. Il faut des avis différens, et par conséquent plusieurs conseillers; mais que deviendroit le gouvernement, si les décisions étoient opposées? la raison et l'intérêt public se réunissent en faveur de la monarchie simple, de l'autorité suprême d'un seul homme. Des circonstances particulières nous avoient fait déroger à cette loi; des évènemens ultérieurs nous y ramènent et nous y fixent pour jamais. Le fils de D. Siméon, en s'unissant à la fille de D. Antonin, a été nommé seul successeur au gouvernement du Vallon.

Le second mariage dont je crois devoir parler ici, est celui du vieux militaire avec la fille d'un de nos nouveaux cultivateurs. Enfin, j'ai pris aussi moi une compagne. Dans tout pays bien gouverné le mariage n'a pas besoin d'encouragement. Malheur à celui où l'on est obligé d'accorder des récompenses à ce doux penchant de la nature! cela suppose que la nature y est contrariée par de bien grands obstacles. Mais tout favorise si puissamment ce vœu universel dans notre heureux Vallon, que notre attention se borne à diriger les choix, à assortir les époux, et souvent à modérer leur empressement. Nous eûmes donc lieu d'être très étonnés en voyant que le ministre du village protestant qui étoit venu se réunir à nous, étoit le seul qui refusât de prendre une épouse; mais nous fûmes encore bien plus surpris, lorsque sur nos instances de s'expliquer, il nous déclara qu'il étoit prêtre catholique et que rien au monde ne seroit capable de le rendre parjure au serment qu'il avoit fait de garder le célibat. Voici le précis de sa vie qu'il nous raconta.

CHAPITRE IX.

Je suis né dans cette classe qui se qualifie de supérieure, et que l'on appelle la haute noblesse. Comme j'étois le dernier de trois enfans qui étoient destinés à soutenir l'éclat de la famille à la Cour et à l'armée, ma place fut fixée dès mon berceau dans l'état ecclésiastique. Cependant j'étois né avec des goûts entièrement opposés aux devoirs de cet état. On me prévint que cette opposition n'étoit point un obstacle, et que le scandale n'étoit plus un crime que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne prouvoient que trop bien cette vérité. Une foule d'abbés de qualité, célèbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignités; mais dans la ville d'Athènes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionné pour l'étude, je m'étois attaché à la philosophie des Stoïciens, et l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens m'attirèrent au séminaire le dédain de mes maîtres et la risée de mes camarades. Ils traitoient l'austérité de mes principes de petitesse d'esprit, et la pureté de ma conduite d'ignorance du monde. Un professeur de théologie s'apperçut de ma surprise à ce contraste entre la morale de Jésus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et m'en donna l'explication. C'étoit un homme bien différent de ses confrères; aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, il vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment sincèrement l'étude. Il avoit quelques obligations à ma famille; et ce fut en m'ouvrant son cœur qu'il m'en témoigna sa reconnoissance.

Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile mystérieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discutée, si le mystère est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne fût interposé aucun voile entre la vérité et les yeux du peuple. Cette question est une de celles qui ne doit être décidée que par l'expérience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne doit rien cacher au peuple; si ce principe étoit adopté, il s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renversé l'édifice de vingt siècles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre innovateur le pourroit faire tout aussi aisément en prêchant une doctrine différente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient éternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assuré que la religion d'aujourd'hui ne fut pas détrônée par la religion de demain.

Vous me direz: comment donner son assentiment à des mystères que l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous répondrai: comprenez-vous davantage le système du monde, la cause des vents, celle de la lumière, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le génie de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage de près de vingt siècles a sanctionné cette sublime institution. C'est à nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces évènemens qu'amènent quelquefois les révolutions politiques, la base de l'institution religieuse venoit à être ébranlée, c'est alors que l'examen pourroit être permis. Jusques-là, que ce soit pour nous l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obéissance et de la soumission.

On a abusé du double précepte renfermé dans le Christianisme: on a feint de croire à tout ce qu'il a de mystérieux, et on a coloré de cette croyance les actions les plus criminelles. Voilà l'hypocrisie, et c'est sans doute un très-grand mal. Mais de quoi le méchant n'a-t-il pas abusé? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de produire rien de parfait; et parmi les différens cultes de la terre, je n'en vois aucun qui réunisse, comme le nôtre, autant d'avantages balancés par si peu d'inconvéniens.

Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prêtre; continuez d'aimer la vérité, mais ne refusez pas plus de vous soumettre à la religion qu'au gouvernement de votre pays. Jésus lui-même ne s'est-il pas conformé au culte institué par Moïse, quoiqu'intérieurement il en reconnût la fausseté? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte dont quelques-uns étoient évidemment des restes du paganisme? Et comment auroit-il pu prêcher sa divine morale, s'il avoit commencé par fronder tous les usages reçus? A l'exemple de ce sublime modèle, respectez l'ouvrage des siècles, mais bâtissez comme lui sur les fondemens de l'éternité.

Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrière dont j'étois prêt de sortir. J'achevai mon cours d'études au séminaire; et après avoir resté deux ans auprès d'un de mes oncles qui étoit archevêque de ***, je fus appelé à la cour pour occuper une place de confiance auprès du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai à cette époque fameuse où la conquête de la Hollande enivroit le monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres, toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile flagornerie. On élevoit au-dessus des Marc-Aurèle, des Trajan et des Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus désastreuse et de la plus inutile de toutes les guerres.

Les hommes de génie sont rares, et quand la nature en produit, ce n'est pas ordinairement sur le trône qu'elle les place. La flatterie réussit à persuader à Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent d'exécution supérieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances, lui seul étoit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus médiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu'à la danse où il auroit servi de modèle. Sa stature étoit celle d'Apollon, son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa présence baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de désirs. Comment, avec un esprit juste mais sans génie et sans instruction, n'auroit-il pas été perverti par un poison qui tue les plus fortes têtes? Il avoit le goût des grandes choses; il prit celui du gigantesque, et il força la nature à Versailles et à Marly. Il aimoit la guerre: on lui persuada qu'il devoit être l'arbitre de l'Europe, et toutes les puissances irritées de son ambition épuisèrent leurs trésors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit y avoir également qu'un seul culte qui étoit le sien; et il devint fanatique et persécuteur.

Jusques à quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples à l'avidité de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et sanglant laurier des conquêtes, et le titre de père à celui d'oppresseur de la patrie?.....

Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abbé. Je vous demande, dit-il, la permission de faire entendre une grande autorité sur cette matière. J'étois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Condé, un jour qu'il se trouvoit seul avec le célèbre Racine. Il faisoit fort chaud, et on tenoit la porte ouverte pour laisser pénétrer quelque fraîcheur. Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je le copiai mot pour mot aussitôt que je fus relevé de faction.

LE GRAND CONDÉ.

Votre opinion très-humaine, mon cher Racine, est très-peu politique. Il faut en France qu'un roi soit oppresseur pour ne pas être opprimé. J'ai fait la guerre par devoir; et maintenant je la fais par goût, parce que j'ai appris à la faire, et qu'on se plaît ordinairement dans les choses où l'on réussit; mais, je vous l'avoue avec vérité, j'aurois préféré la paix, et il me semble que dans cet état j'aurois encore eu plus de moyens d'obtenir l'estime de mes concitoyens.

RACINE.

Vous m'étonnez, Monseigneur. Quoi! sérieusement, Votre Altesse pense que la guerre est nécessaire à la France! Est-ce qu'il ne lui suffiroit pas d'être en état de se défendre si elle étoit attaquée?

LE PRINCE DE CONDÉ.

Non; l'histoire nous démontre que le règne de ces sages et paisibles monarques qui n'aspiroient qu'à pouvoir repousser l'ennemi quand ils seroient attaqués, correspond précisément aux tems où la France fut envahie et déchirée par d'ambitieux voisins. Il est affreux de dire qu'il faut que l'homme soit tyran ou victime; mais sans les lois civiles, la force, cette grande loi de la nature, exerceroit tout son empire entre les simples citoyens; les Sauvages en éprouvent toute la dureté. Les souverains sont entr'eux dans l'état des Sauvages: sans lois qui les repriment, la force seule est au-dessus d'eux; et dans la lutte des ambitions armées, celui qui n'a pris les armes que le dernier, devient presque toujours la proie de ses rivaux.

RACINE.

Et le vainqueur dévore ensuite ses sujets!

LE PRINCE DE CONDÉ.

Il me paroît, mon cher Racine, que vous arrangez tout cela comme des scènes de tragédie qui doivent finir par punir le crime et faire triompher la vertu; mais votre imagination vous abuse; ce ne sont pas les monarques les plus pacifiques qui font le mieux le bonheur de leurs sujets. N'étant pas entourés de cette force d'opinion bien supérieure à la force réelle, on ne leur accorde pas même celle qu'ils possèdent; car telle est la nature du peuple, il exagère ce qui échappe à ses regards comme il diminue ce qu'il peut embrasser. De cette opinion répandue et accréditée, naissent les conspirations et les guerres civiles. De tous côtés s'élèvent des esprits ardens qui prétendent renverser le colosse que l'on insulte aussitôt qu'on cesse de le respecter. Il faut alors que le souverain fasse couler le sang ou qu'il laisse ensanglanter le trône par les factions.

Cette alternative terrible n'a pas lieu avec un monarque conquérant; sa gloire est la tête de Méduse qui frappe d'épouvante et de respect. Les bons et paisibles rois ont été assiégés de conspirations. Louis XIV n'en verra jamais sous son règne.

Oui, reprit l'ex-abbé, voilà bien le caractère du prince de Condé. Je vois le même homme qui pleuroit à ces vers si touchans:

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie;
Je te la donne encor comme à mon assassin

et qui le lendemain de l'affaire de Senef disoit si lestement, en voyant vingt-cinq mille hommes étendus sur le champ de bataille: Une nuit de Paris réparera cette perte-là. Mais ne croyez-vous donc pas, mes amis, que les rois ne se font craindre de leurs sujets que parce qu'ils ne savent pas s'en faire aimer? Le prince de Condé me paroît confondre ici la foiblesse qu'on méprise avec la modération qu'on respecte. Le sens des expressions est pris différemment suivant le caractère des personnes qui les emploient. C'est ainsi qu'une extravagance paroît raisonnable aux yeux d'un fou, et que la douceur est regardée comme une foiblesse par un despote. Le vicomte de Turenne pensoit bien différemment de M. le prince sur ce sujet. De ces deux grands capitaines, l'un étoit aussi économe du sang de ses soldats, que l'autre en étoit prodigue. Mais revenons à Louis XIV.

L'orgueil si souvent reproché à ce prince est accompagné de tant de noblesse d'ame et de tant de justesse d'esprit, qu'on est porté à regarder ses défauts comme le résultat de sa mauvaise éducation, et ses bonnes qualités comme celui de son caractère naturel. Si ces bonnes qualités avoient été mieux cultivées, il ne se seroit pas imaginé que la noblesse est la seule portion qui appartienne à l'espèce humaine, et que le reste compris sous le nom de peuple est d'une nature inférieure; il auroit sacrifié moins légèrement le bonheur de ce peuple à sa gloire personnelle, et il eût été non-seulement le plus grand, mais encore le meilleur des rois. Au reste, la postérité n'oubliera jamais qu'il obtint, même de ses ennemis, ce titre de grand, et elle le lui confirmera; mais il est douteux qu'elle lui confirme également le titre de restaurateur des Lettres, qui lui a été donné par les savans qu'il pensionna et les courtisans qui en ignoroient la valeur, parce qu'elle jugera avec plus d'impartialité que les lettres qu'il protégea comme un moyen de grandeur, sans les connoître ni les aimer, seroient parvenues d'elles-mêmes à l'éclat dont elles brillent sous son règne.

Lorsque le tems consacré à l'éducation d'un prince est passé, lorsque ses idées ont acquis de la consistance et qu'il est parvenu à cet âge où l'on croit avoir le droit de voir par ses jeux et de juger par soi-même, la plus légère censure est une calomnie; il n'y a que la louange qui soit une vérité. Les vices de l'éducation de Louis ont au moins eu cela de bon, qu'ils ont contribué à améliorer celle de son fils. Le plus honnête homme de la cour, le duc de Montausier, présidoit à la formation de son cœur; celle de son esprit étoit dirigée par l'un des plus grands génies de la France, Bossuet.

Le précepteur du dauphin jouissoit d'une considération dans l'église égale à la confiance que lui témoignoit le gouvernement. Je jugeai à la recherche qu'il fit de ma conversation et aux questions qu'il m'adressa sur quelques opinions religieuses, qu'on avoit des vues sur moi et qu'on vouloit avant tout connoître mes principes. Je découvris à M. Bossuet mon ame toute entière; il vit une morale parfaitement pure, mais une foi un peu équivoque. Vainement il s'efforça de détruire ce qu'il appeloit mes préjugés; il finit par me désirer la grace dont il me croyoit digne. Mais en attendant cette faveur du ciel, je perdis celle du roi: au lieu d'un évêché que j'avois droit d'attendre, on me proposa une mission dans les provinces calvinistes: c'étoit évidemment une épreuve ou un piége. Je n'y vis qu'une occasion d'être utile à des malheureux en butte à la persécution, et j'acceptai. Le département des conversions étoit confié à M. Pelisson. Quoique nouveau converti lui-même, M. Pelisson avoit obtenu l'estime publique par son courageux attachement au surintendant Fouquet. Il étoit chargé d'employer les moyens de douceur pour ramener les ames égarées: on comptoit beaucoup sur le plus persuasif de tous, l'intérêt; et plût à Dieu qu'il eût été aussi efficace qu'on l'espéroit, ou que l'inutilité de tous ces moyens de conversion en eût pour jamais dégoûté le gouvernement!

M. Pelisson m'offrit tout l'argent que je voudrois, et me laissa le choix du pays à convertir. Je choisis le Languedoc, parce que c'étoit une des provinces les plus éloignées du centre, et où par conséquent les abus d'autorité étoient le plus à craindre; mais je refusai l'argent, persuadé que les consciences ne devoient pas faire un objet de trafic. J'étois cependant aussi moi animé du désir de faire des prosélytes à l'église romaine, non pas, il est vrai, que je pensasse qu'on ne pût être homme de bien dans l'église protestante, mais parce que la puissance spirituelle étant en France distincte et séparée de la puissance temporelle, il me paroissoit impolitique que les sujets du même empire ne fussent pas soumis aux mêmes autorités. C'est la scission religieuse qui a rendu les guerres civiles pour cause de religion si longues et si sanglantes; c'est là ce qui en entretient encore le feu qui n'est que caché. Le gouvernement avoit donc très-grande raison de tâcher de l'éteindre, en rappelant tous les citoyens à la même unité de croyance et de soumission; mais les moyens qu'il employoit ne me paroissoient pas bien refléchis.

Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera à tromper les protestans, loin de les convertir, on les éloignera de plus en plus. Toutes ces apparences d'union, d'amitié, de fraternité, leur seront à bon droit suspectes; sous l'appareil des fêtes, sous les guirlandes de fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cachée. Au lieu de ruses et de mensonges, je fus décidé à ne procéder dans ma mission qu'avec franchise et vérité. Je commençai par convenir des premiers torts de l'église romaine, principes de la scission de l'église protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun rapport au spirituel du culte, que l'église romaine étoit la première à les condamner, et qu'on devoit les considérer avec elle comme une de ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions chrétiennes se doivent entr'elles comme sœurs, indulgence que le législateur du christianisme a tant recommandée à ses disciples.

Maintenant, direz-vous, nous sommes divisés d'opinion sur les principaux articles du culte; lequel des deux se rétractera de Rome ou de nous? Vous êtes, leur répondois-je, comme des frères en procès pour une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur patrimoine. Votre morale commune étant encore la même, il ne tient qu'à vous de vous réunir sur le reste.

C'étoit là le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je l'expliquois, je tâchois d'en faire des applications frappantes; car le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des philosophes en principes.

Ces moyens prospéroient au-delà de mes espérances; je voyois de jour en jour s'augmenter le nombre des prosélytes d'un culte désormais épuré, et qui sembloit n'être plus animé que de l'esprit de douceur et de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on eût employé d'autres armes qui eussent soulevé les protestans au lieu de les gagner; soit qu'un zèle trop ardent ne pût supporter les moindres retards, le gouvernement changea tout-à-coup de mesures. Il ordonna d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les enfans parvenus à l'âge de sept ans, pour les élever dans la croyance dominante. L'archevêque de la province, prélat d'une piété éclairée, le digne ami de Fénelon, étoit aussi ennemi que moi des voies de rigueur; il m'avoit secondé de tout son pouvoir, en s'efforçant de modérer celui de l'intendant dont le caractère et les principes étoient entièrement opposés. En apprenant les nouveaux ordres de la cour, il m'engagea à me transporter au milieu de ces montagnes qui alloient être livrées au despotisme des subalternes de l'autorité, toujours plus insolens que leurs maîtres. Je m'y rendis. Déjà le ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit à arracher les enfans des bras de leurs mères éplorées: mon nom, le crédit de ma famille, le pouvoir dont on me croyoit revêtu, en imposèrent aux satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient à l'exécution, jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse du ministre à qui j'allois écrire. On m'accorda ce que je demandois, mais à la condition de diriger et d'affermir moi-même ces enfans dans la bonne voie que leurs coupables pères avoient abandonnée. Je restai donc seul chef spirituel de ce village. L'expérience m'avoit trop bien assuré de la bonté de mes moyens, pour que je songeasse à en employer d'autres. Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du moins en tout ce qui étoit commun à leur culte et au mien. Je leur prêchois la morale de Jésus, je leur lisois l'Evangile, je leur montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui récompense la résignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue détruire toutes ces espérances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai épargné des crimes à la France, et j'aurois soumis à sa puissance spirituelle les plus zélés soutiens de sa gloire et de sa prospérité[12].

CHAPITRE X.

Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège. La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre, l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important. Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes! vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction, nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus. Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous, contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage; ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.

L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.

Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les témoins.

En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu de bien.

Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours, arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes, soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste. Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.

Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes, purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la fasse triompher de ses superbes ennemis.

Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides, s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis; anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous l'êtes de Dieu.

C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des diables.

Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.

Le cœur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient rappelé leur ancien état avec orgueil.

Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture; cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village; un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt, est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture, en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de luxations et de fractures.

En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation, si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne. Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens, le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie, qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine. Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile. Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs, dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux concourent à la prospérité commune.

Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de supporter une partie de leur lot dans le malheur général.

Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici. Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].

CHAPITRE XI.

Il se répand depuis quelque tems dans notre colonie un violent désir de savoir des nouvelles de la patrie de nos pères. Il y a à-peu-près cinquante ans qu'ils l'ont quittée pour venir s'établir dans ce vallon; la mort les a presque tous moissonnés depuis ce tems, leurs ossemens reposent honorablement dans le séjour de l'éternelle paix: il ne reste vivans de cette première génération que quatre individus.

Ces quatre vieillards ont combattu par une foule de raisons ce mouvement de curiosité: Vous ne pouvez la satisfaire, ont-ils dit, qu'en envoyant quelqu'un de nos frères dans notre ancien pays. Nous admettons que la sortie de ce vallon et la rentrée dans son enceinte soient praticables; qui sera le guide de notre voyageur dans un monde inconnu? Les méchans qui nous en ont chassés ne se sont-ils pas reproduits dans leur race? que deviendra notre bon frère au milieu de ces loups dévorans? S'il échappe à leur férocité, n'aura-t-il pas à craindre le poison de leurs vices aussi meurtrier? Voulez-vous vous exposer à la contagion de la peste que cette innocente victime rapportera parmi vous? On a facilement détruit ces différentes objections: on ne se servira de la corde qui a été fabriquée pour descendre notre frère sur la terre, qu'après en avoir fait l'essai sur un poids considérable; notre frère aura pour guide le moins âgé des quatre vieillards de l'ancien monde qui a déjà demandé à l'accompagner; si les deux voyageurs apperçoivent la moindre apparence de trouble, ils reviendront aussitôt sur leurs pas; à l'égard des vices de la société qu'ils seront obligés de fréquenter, il est impossible qu'ils séduisent jamais des hommes du Vallon aérien.

Un motif plus puissant que la curiosité engageoit à ce voyage. La population du Vallon s'étoit considérablement augmentée depuis son établissement; et nous voyions, à la vérité dans un grand lointain, le moment où le nombre des habitans auroit excédé l'étendue du terrain. Il convenoit, avant de sortir de notre arche, d'envoyer une colombe à la découverte; elle reviendroit bientôt triste et fugitive sans avoir vu où reposer ses pieds: ou elle rapporteroit dans son bec un rameau vert, et nous apprendrions de cette manière si la terre est habitable ou si les eaux couvrent encore sa surface.

Tandis que nous étions occupés de cet important objet, un faucon vint s'abattre de lassitude près de nos cabanes. On le prit aisément: il portoit à son cou un collier sur lequel étoient gravés ces mots:

J'appartiens au roi de France, l'an de grace 1729, époque de la paix générale dans toute l'Europe[15].

Cette nouvelle nous sembla envoyée du ciel même pour terminer nos débats. Ces mots, la paix générale, annonçoient clairement, non seulement la fin des querelles politiques, mais encore celle de cette guerre de religion qui avoit obligé nos ancêtres d'abandonner leur patrie. Ainsi la France, tranquille dans l'intérieur comme au dehors, jouissoit maintenant de toutes les faveurs de son riche sol et de son beau ciel; et la patrie, repentante de ses persécutions envers les pères, ouvroit son sein et tendoit les bras à leurs enfans fugitifs.

Nos vieillards ne furent pas les derniers à adopter cette opinion: tous les avis étant d'accord, il ne fut plus question que de savoir auquel d'entre nous seroit confiée cette grande mission.

Les suffrages tombèrent presqu'unanimement sur notre gouverneur; c'étoit un homme d'un âge mûr qui avoit reçu de la nature un goût décidé pour l'étude du gouvernement, de la religion et des mœurs des différens peuples. Les livres d'histoire, tant ancienne que moderne, que nos pères avoient apportés, l'avoient guidé dans ces recherches. Sa théorie étoit profonde; il désiroit ardemment de la vérifier par les faits. D'ailleurs, étant fils de M. de Montalègre, conseiller au parlement de Toulouse, l'un des fondateurs de notre colonie, il lui seroit plus facile qu'à tout autre de s'instruire de la politique actuelle de la France. Il fut remplacé pendant son absence par le vice-gouverneur; on lui associa un des quatre vieillards qui étoient nés sur la terre. Celui-ci étoit encore capable de supporter les fatigues du voyage, et il n'avoit pas oublié le patois en usage dans les montagnes des Pyrénées.

Tandis que le conseil étoit occupé à rédiger des instructions pour les voyageurs, une autre partie de nos frères travailloit à leur voiture aérienne. Voici en quoi elle consistoit:

Parmi plusieurs arbres qui ombrageoient le rempart circulaire du vallon, croissoit, sur le côté qui regarde la France, un hêtre noueux et robuste; cet arbre avoit grandi dans une direction inclinée et saillante en dehors; mais attaché au rocher par de vastes et profondes racines, il étoit capable de supporter jusqu'auprès de sa cîme les plus pesans fardeaux. Plusieurs de nos frères l'avoient éprouvé en s'avançant assez sur le tronc pour plonger leurs regards jusqu'au pied du rempart. Cet arbre fut coupé à la moitié de sa longueur; la cîme rameuse détachée par la hache tranchante tomba avec un grand bruit.

L'extrémité du tronçon fut ensuite ouverte de deux traits de scie pour faire une mortaise; on y introduisit une roue de poulie, et on l'y fixa par un axe de fer.

Dans cette poulie fut passée la corde de chanvre que l'on avoit filée, et enfin à un des bouts de cette corde on attacha une pierre du poids de trois à quatre cents livres qui fut descendue jusqu'au pied de la montagne et ensuite remontée sans le moindre accident.

L'épreuve de l'appareil ayant été faite de cette manière, nous fûmes parfaitement tranquilles sur le succès de la descente de nos voyageurs. Leur départ fut fixé au surlendemain.

Cependant, en voyant l'instant de leur séparation aussi rapproché, les voyageurs furent assiégés de troubles et d'inquiétudes: ils alloient quitter un pays où tous les besoins physiques, tous ceux du cœur et de l'esprit étoient complettement remplis; la peine, le plaisir d'un individu étoient ressentis par la société entière; en un mot, la même ame sembloit être commune à tous les frères de cette grande famille.

Qu'alloient-ils trouver en échange d'un séjour comblé de tant de faveurs? un pays entièrement inconnu depuis cinquante ans, qui, à cette époque, épuisé par de longues guerres au-dehors avec toutes les puissances, achevoit de se détruire par une persécution aussi injuste que sanglante contre la portion la plus industrieuse et la plus utile de ses propres habitans. N'étoit-il pas raisonnable de penser que ce pays, expiant son orgueil, étoit en proie à la vengeance des puissances rivales ou au désespoir de ses malheureux citoyens?

Ces réflexions étoient moins douloureuses pour le plus vieux des deux voyageurs: il n'avoit plus de femme, ses enfans mariés voyoient devant eux une nombreuse postérité, et leurs regards se tournoient moins souvent vers leur père. Mais notre frère Montalègre étoit l'unique objet de l'amour de sa tendre épouse; des larmes coulèrent abondamment dans le secret de la couche nuptiale.

Parmi les objets nécessaires pour ce grand voyage, on n'oublia pas l'argent. Tout le numéraire qui avoit été apporté tant par les fondateurs de la colonie que par les citoyens qui étoient venus la peupler, avoit été réuni et déposé chez le gouverneur. La somme étoit assez considérable; mais l'argent n'étant d'aucune utilité pour les besoins du Vallon, le coffre qui renfermoit celui-ci, n'avoit pas été ouvert depuis plus de quarante ans. On en tira trois mille livres qui parurent suffisantes pour les dépenses de la mission; trois autres mille livres devoient être employées à l'achat des objets utiles qui pourroient se présenter.

On convint que les voyageurs sonneroient trois fois de leur trompe pour annoncer leur retour au pied de la montagne: à ce signal on descendroit la corde qui les remontroit dans le Vallon.

A la naissance du jour marqué pour le départ, les voyageurs se sont rendus sur le rempart, entourés de leur famille et suivis de tous les habitans: la curiosité, la surprise, la frayeur se peignoient tour-à-tour dans les regards.

Cependant on a attaché un siège à l'un des bouts de la corde pour asseoir les voyageurs; l'autre bout est roulé autour d'un treuil, afin de rendre la descente plus douce et moins périlleuse.

Le vieillard Andossy se place le premier sur le siège; tandis qu'il descend, le peuple chante un hymne religieux; il demande au ciel un accueil favorable sur la terre, un heureux et prompt retour. Le vieillard, suspendu sur l'abîme, unit sa voix au concert de ses frères. Lorsqu'il a touché la terre au bas de la montagne, on remonte le siège, et le jeune homme s'y place, après avoir serré pour la dernière fois dans ses bras son épouse désolée; les chants ne cessent de faire retentir les airs que lorsqu'il a pareillement touché la terre. Alors, nous nous saluons encore, et nous les suivons des yeux, jusqu'à ce qu'ils disparoissent entièrement dans le lointain.

CHAPITRE XII.

Voici la relation des voyageurs, rédigée par notre frère Montalègre.

«Nous sommes descendus sur la terre, le 3 juillet 1729, une heure après le lever du soleil. Après avoir suivi à gauche un sentier ombragé d'arbustes et ensuite le ruisseau de la cascade, nous sommes arrivés à une vaste plaine semée de graviers et de débris de rochers. Notre dessein étoit de ne nous arrêter, dans cette première journée, qu'à Garringue, village natal d'Andossy. Quoiqu'il y eût plus de quarante ans qu'il en étoit sorti, il n'avoit pas oublié qu'il étoit situé sur une haute colline au-dessus du torrent. Ainsi nous étions sûrs de le trouver en ne perdant pas de vue le lit des eaux. Nous avons rencontré sur la route quelques pâtres qui ont rappelé à notre frère sa langue natale. Enfin, après trois heures de marche, nous avons découvert Garringue élevé sur un plateau. Nous y sommes montés par un sentier sinueux pratiqué dans le rocher. Mais quelle a été la surprise de notre frère en voyant son village abandonné et désert, toutes les maisons découvertes de leur chaume, et la plupart des murailles tombant en ruines! Il a cherché le toit paternel; l'intérieur étoit rempli de ronces et de monceaux de pierres écroulées qui servoient de retraite aux serpens et aux scorpions. La terre d'alentour, autrefois ornée de belles moissons de blé, étoit couverte de genets et de bruyères. On découvroit à peine la trace des anciens sillons. Ce n'est qu'à une demi-lieue plus loin que nous avons trouvé un commencement de culture; jusque-là, les montagnes rapprochées de chaque côté ne laissent de passage qu'au torrent. Le soleil se montre à peine pendant quelques heures dans cet étroit défilé où règnent presque constamment de froides vapeurs. Ici, l'escarpement devenant moins rapide présente quelque surface à la culture; mais cette culture est excessivement pénible sur un sol incliné de 75 degrés. Elle se fait avec des vaches qui, malgré leur petite taille et leur extrême légèreté, ne pourroient conserver leur à-plomb sur la pente du précipice, si elles n'étoient soutenues par le laboureur.

Nous nous sommes arrêtés à ce premier hameau; mon frère Andossy y a été aussitôt reconnu par quelques anciens voisins qui pleuroient de tendresse et de joie en le revoyant. Nous nous sommes assis à leur table frugale, et nous avons couché sous leur toit hospitalier. Ils nous ont fait en ces termes le récit de ce qui se passa après la fuite de nos frères du village de Garringue.

«Peu de tems après cet événement, le gouvernement mit en vente les propriétés des fugitifs. Quoique ces biens nous convinssent principalement, nous étions trop attachés à nos malheureux voisins pour nous revêtir de leurs dépouilles. Le même sentiment de fraternité unissoit tous les montagnards. Aussi, dans toutes les Pyrénées, on pensa comme nous, et aucun de ses habitans ne se présenta pour acheteur. Quelques étrangers furent les seuls qui vinrent visiter ces domaines dans le dessein de les acquérir; mais nous les frappâmes si vivement de la crainte du retour de nos amis, qu'ils renoncèrent tous à leurs projets. Nous reprîmes alors la culture de vos terres. Lorsqu'après plusieurs années de vaine attente, l'espoir de vous revoir s'est évanoui, nous avons cessé nos travaux; et vos champs incultes attestoient nos regrets ainsi que l'absence et les droits de leurs maîtres.»

Tel fut le discours de ces bons montagnards. Nous ne pouvions douter de leur sincérité; ils avoient tous le cœur sur les lèvres. Sur toute la route des montagnes, nous avons trouvé avec la même cordialité, les mœurs et à-peu-près les mêmes habitudes de notre Vallon. On nous a partout donné d'excellent laitage avec un pain très-savoureux fait de la farine de maïs qu'ils appellent mistra. C'étoient les dons de l'hospitalité la plus pure. La première fois, suivant l'instruction qu'on nous avoit donnée, nous avons voulu les payer; mais on a été étonné comme nous aurions pu l'être dans notre Vallon; en un mot, il nous sembloit être encore parmi nos frères; et nous ne nous appercevions de la différence de ce pays au nôtre, qu'à l'épaisseur de l'air que nous respirions. Cet air nous sembloit plus pesant à mesure que nous descendions vers la plaine. Nous n'étions plus animés de cette sensation délicieuse de l'existence qui, dans la région éthérée, suffit peut-être au bonheur des purs esprits. Ainsi le poisson qui nage plein de joie en descendant du haut d'un fleuve, a peine à pénétrer dans l'eau lourde et visqueuse de la mer.

Lorsque nous sommes arrivés dans la plaine, on nous a offert deux places dans une voiture publique qui partoit pour Toulouse. Nous avons préféré continuer la route à pied. Nous nous sommes apperçus sur cette route, que nous n'étions plus parmi nos frères, mais parmi des étrangers qui faisoient trafic des besoins des passans. Nos repas et nos gîtes payés ne valoient pas ceux qui nous avoient été donnés. La campagne de chaque côté étoit florissante d'une riche culture; mais nous n'avons pas été peu surpris de voir presqu'autant de femmes que d'hommes livrés aux travaux de la terre. Ce bouleversement dans l'ordre de la nature, qui a si bien marqué par la force, le caractère et le goût qu'elle a donnés à chaque sexe, le genre d'occupation qui lui convient, est évidemment un des plus déplorables effets des guerres précédentes. Plusieurs années consécutives, dépouillées de leur printems, ont attaqué la génération dans sa source; et les femmes ont été obligées de quitter leurs fuseaux, pour prendre la bêche et conduire la charrue abandonnée. Que doit-il résulter d'un pareil désordre? Si les femmes s'endurcissent, si elles perdent cette exquise sensibilité en quoi consiste la plus grande partie de leur esprit; si elles se font hommes, qui les remplacera dans les douces fonctions d'épouses et de mères? Les Amazones s'étoient faites guerriers, mais elles avoient renoncé au mariage. Ces paysannes, devenues hommes, ne garderont pas le célibat: elles seront épouses sans pudeur, mères sans tendresse, et auront ainsi perdu les avantages de leur sexe, sans acquérir ceux du nôtre.

CHAPITRE XIII.

Nous sommes entrés à Toulouse par la porte de Muret, et nous avons traversé la Garonne sur un très-beau pont construit sous le règne de Louis XIV. Mais à peine avons-nous été dans l'enceinte de la ville, que tous nos sens ont été frappés du plus affreux bouleversement: l'air empesté des rues, le tumulte des voitures, les cris, le froissement d'une foule insensée, deux rangées de hautes maisons qui nous permettoient à peine de voir le ciel; tout redoubloit à chaque pas notre étonnement, notre embarras et notre frayeur. Nous marchions en silence en nous serrant la main de tems en tems avec les larmes aux yeux, et à chaque fois nous éprouvions le même désir de retourner sur nos pas; mais un regard de Dieu, toujours présent à notre pensée, a raffermi notre courage, et nous avons avancé jusqu'à l'auberge du Grand-Monarque que nos amis de la montagne nous avoient indiquée. Il nous a fallu quelque tems pour nous remettre dans notre assiette ordinaire. Que de fois un souvenir involontaire nous a reportés dans notre paisible retraite! ah! mes dignes amis! si nous avions eu quelque doute sur l'incomparable félicité de notre demeure, ce voyage l'auroit dissipé sans retour. Non, Dieu n'a rien créé de plus parfait que le Vallon aérien!

L'objet principal de notre mission étoit de nous instruire de l'état actuel de la France et de ses principes politiques et religieux. En cherchant cette instruction, il falloit bien prendre garde de nous faire connoître. Pour cet effet, nous nous sommes introduits dans quelques sociétés de quartier, d'état, de conditions, de rapports entièrement opposés; et dès que nous devenions dans une maison l'objet de la curiosité, nous n'y retournions plus. Un jour, en passant dans la rue Nazareth, je fus frappé de cette inscription sur le fronton d'une porte cochère: Hôtel de Montalègre. Comme j'étois arrêté à considérer l'hôtel qui portoit mon nom, et à réfléchir sur le jeu de la fortune qui me conduisoit, pour la première fois après cinquante ans, devant la maison de mes pères, je vois un vieillard accourir à moi, les bras tendus, en s'écriant: «C'est lui, c'est lui, c'est le fils de mon bon maître. Oui, voilà encore à son poignet la marque de la brûlure..... Ah! pardon, monsieur, pardon; mais je vous ai vu tout petit, je vous ai porté dans mes bras. Comme vous ressemblez à monsieur votre père! Ah! quel père! quel homme c'étoit que celui-là! Hélas! je suis le seul de sa maison qui ne l'ait pas accompagné dans sa fuite. Il me le défendit, il avoit ses raisons...» Aux exclamations du vieillard, au nom de Montalègre qu'il répétoit à chaque instant, les voisins, les passans s'étoient rassemblés; la cour se remplissoit de moment en moment. Mais à une fenêtre de l'hôtel paroît tout-à-coup un gros homme qui crie d'une voix furibonde: «François, François, qu'est-ce donc que toute cette canaille-là? chassez tout cela et fermez les portes.» Le bon François obéit, et me dit les larmes aux yeux: «Ah! monsieur, j'avois autrefois un père dans le vôtre; mais à présent... il se retint et me pria de lui permettre de me venir voir chez moi; j'y consentis avec plaisir. Cependant cette aventure se répandit dans la ville, et dès le lendemain je reçus la visite de plusieurs personnes et entr'autres d'un ancien ami de mon père qui étoit son collègue au parlement dont il étoit encore membre. Cette connoissance m'en fit faire d'autres dans la première classe de la société; car les parlemens, depuis la mort de Louis XIV, ont usurpé une portion de l'autorité souveraine. Il vous est sans doute indifférent de savoir comment est composé celui de Toulouse; et quand vous désireriez l'apprendre, me seroit-il possible de vous en donner une idée? Vous, mes amis, mes bons frères, qui vivez dans une égalité parfaite, comment pourriez-vous comprendre qu'il y a des sociétés où la richesse et le pouvoir sont d'un côté, la misère et la servitude de l'autre? La classe des despotes est peut-être plus malheureuse encore que celle des esclaves. Vous ne consentirez sûrement jamais qu'une partie de notre population aille un jour accroître le nombre des tyrans ou celui des victimes. D'ailleurs la liberté de conscience n'est pas plus assurée dans cette ville que la justice; et voici ce que me dit à ce sujet le vénérable vieillard, ami de mon père, que je rencontrai. «Mon ami, la religion est assujettie en France à toute l'instabilité du ministère. Lorsque votre père fut contraint de fuir, la bigotterie étoit sur le trône; les dépositaires de l'autorité déclarèrent la guerre à l'esprit qu'ils n'avoient pas et qu'ils redoutoient; la raison se cacha, la philosophie n'osa paroître, et l'hypocrisie fut une vertu. A cette triste époque succédèrent l'impiété et la licence la plus immorale et la plus abjecte. La persécution s'est déjà réveillée dans la dissolution générale qui a suivi ce désordre, et les bourreaux ont repris l'instrument des tortures. Maintenant, un sage ministre tient les rênes de l'empire; mais le monarque est sans force, et d'un moment à l'autre son autorité peut passer en d'autres mains et changer de principe.

J'avois appris à ce bon vieillard la mort de son ancien ami, de mon père; mais je lui ai caché, ainsi qu'à tous ceux qui m'en ont parlé, le lieu où il s'étoit retiré avec les habitans fugitifs du village de Garringue. Il faut que, semblable au séjour céleste, notre demeure soit non-seulement inaccessible, mais qu'on ignore quelle est sa situation, sa forme et sa nature. Au reste, après quelques tentatives infructueuses, on m'a laissé parfaitement tranquille à cet égard.

CHAPITRE XIV.

Nous entendions souvent parler dans les sociétés d'un étranger réfugié à Toulouse depuis quelque tems, aussi étonnant par ses bienfaits que par le soin qu'il prenoit d'en cacher l'auteur. Ses richesses sembloient inépuisables comme sa générosité et sa modestie. Il prévenoit le besoin de tous les indigens de la ville, en mettant chaque année de grosses sommes à la disposition des curés de paroisse; et c'est le hasard qui avoit découvert la source de ces aumônes. Une affreuse disette auroit désolé le pays l'année dernière, s'il ne l'avoit fait approvisionner de l'étranger par un négociant honnête, mais peu fortuné, et qui, par les sacrifices considérables que coûta cette largesse, fit deviner la main qui la répandoit en secret. Cependant il se déroboit avec obstination à la reconnoissance publique; et lorsqu'on le pressoit sur ce sujet, il disoit que ce qu'il donnoit n'étoit pas à lui, et qu'il ne faisoit que rendre un dépôt confié.

Cet ami de l'humanité fuyoit les hommes. Quand il se promenoit, c'étoit loin des endroits publics, dans la campagne déserte ou le long du rivage solitaire de la Garonne. Un jour, en passant devant un jardin qu'il avoit hors la ville, nous nous arrêtâmes à regarder à la porte un grand nombre de ruches qu'il soignoit avec un merveilleux succès; car personne n'entendoit aussi bien que lui l'éducation des abeilles. Aussitôt qu'il nous eut apperçu, il vint à nous, et nous pria d'entrer.

Nous fûmes charmés d'avoir rencontré l'occasion de nous instruire de ce qui concerne le travail de ces précieuses mouches. Depuis que nous connoissions le miel qu'elles produisent, nous avions songé à en introduire l'usage dans notre Vallon; un rayon de miel que nous avons apporté vous mettra dans le cas de juger vous-mêmes si cette nouvelle production ne seroit pas aussi utile qu'agréable.

La conformité des goûts lie naturellement les hommes. Celui-ci vit en nous des espèces de Sauvages qui habitoient quelque désert écarté dans les Pyrénées, et c'est dans une pareille retraite qu'il désiroit s'ensevelir. Il nous offrit d'y transporter ses ruches si nous consentions à le recevoir avec elles.

En nous faisant cette proposition, la plus tendre affection brilloit dans ses yeux. Tout ce que nous avions d'ailleurs appris sur le compte de cet homme étoit à son avantage. Ses mœurs étoient pures, son caractère doux, ses connoissances étendues sur plusieurs objets, et profondes sur l'administration des abeilles qui nous intéressoit particulièrement. Cependant, avant de lui faire aucune réponse, nous désirâmes savoir ce qu'il étoit, et les motifs du mystère dans lequel il s'enveloppoit. Il parut d'abord ému à cette demande; mais un moment de réflexion le convainquit de l'innocence de notre curiosité, et il nous accorda sa confiance en ces termes:

CHAPITRE XV.

Vous voyez en moi un homme qui, avec le cœur le plus pur, porte le poids de tous les malheurs de son siècle. Je suis dévoré de remords sans avoir commis de crimes; vainement je tâche d'effacer le passé par le présent. Des charbons ardens sous mes pieds ne me tourmenteroient pas plus que mes souvenirs. Permettez-moi donc, messieurs, de ne vous raconter de ma vie que ce qui suffit pour me faire connoître.

Je n'ai appris le secret de ma naissance qu'à la mort de ma mère, et depuis peu d'années. Ainsi, j'avois atteint l'âge mûr, lorsque tout ce qui se rapporte à cet évènement me fut révélé. J'anticipe donc sur les tems dans cette partie de mon récit:

Mon père étoit un simple artisan, ma mère une honnête paysanne. Tous les deux vécurent dans l'obscurité pendant une année, au bout de laquelle mon père, tourmenté d'un pressentiment ambitieux, quitta son épouse pour aller chercher fortune à Paris. Ils convinrent avant de se séparer que la femme changeroit de pays et de nom. La souplesse, l'esprit d'intrigue, le talent de plaire et de flatter les passions, ouvrirent bientôt au mari un accès familier chez ce prince, trop facile et trop ami des plaisirs, qui gouvernoit la France. Les dignités ecclésiastiques étoient dans la main du régent; et en faire la récompense du ministre de ses voluptés, lui parut une nouveauté piquante qui le fit sourire d'avance. C'est ainsi que mon père devint presque dans le même jour, diacre, évêque, archevêque et cardinal. Alors, il envoya un de ses affidés détacher du registre tenu par le curé, la feuille qui contenoit l'acte de célébration de son mariage; le même homme enleva ensuite de chez le notaire la minute du contrat. Aussitôt que ces deux pièces furent en sa possession, il les anéantit. Ainsi entièrement dégagé de ses premiers nœuds, il établit ma mère dans un riche domaine aux environs de Tours; elle continua à passer pour la veuve d'un officier nommé Deville-Franche. J'avois quinze ans à l'époque de cette augmentation de fortune. L'éducation vertueuse que j'avois reçue avoit fortifié l'innocence et la pureté de mes penchans; et je ne fus sensible à la richesse, que parce qu'elle me fournit plus de moyens de m'instruire et de secourir les malheureux.

Quelque tems après notre établissement dans la Touraine, ma mère eut envie de voir Paris. Il est bien rare qu'une femme, jouissant d'une grande opulence, ne cède pas une fois dans sa vie à la curiosité de visiter cette capitale de l'Europe, enrichie de la gloire de tant de grands hommes, et ornée des graces de tant de belles femmes; mais elle ne crut pas devoir entreprendre ce voyage sans en avoir obtenu l'agrément de son mari. Celui-ci, devenu premier ministre, consentit à la demande de ma mère, mais sous la condition plus rigoureuse que jamais de la plus profonde discrétion sur tout ce qui la concernoit.

En arrivant à Paris, ma mère, conformément à l'ordre du cardinal, prit le titre de comtesse, et moi, on m'appela M. le comte. Nous eûmes un hôtel, deux voitures, un nombreux domestique.

Parmi les personnes qu'attira notre fortune, s'introduisit un abbé très-discret et très-cauteleux, qui exposa avec beaucoup d'art les pièges qui me seroient tendus dans le monde, et finit par proposer de m'y servir de guide. Heureusement cette proposition ne fut point du goût de ma mère; car, quoique trop jeune pour bien juger les hommes, celui-ci me déplaisoit précisément par les efforts qu'il faisoit pour me plaire. Elle lui répondit que son fils, ne la quittant jamais, ne courroit pas risque de prendre de fausse route. L'abbé insista pour que du moins j'allasse faire visite au cardinal; c'étoit, dit-il, un devoir indispensable pour tout homme distingué, arrivant à Paris, et il offrit de me présenter à son Eminence, de qui il avoit l'honneur d'être connu. Ce prêtre, si grand par sa place, étoit si décrié par sa conduite, il étoit tellement signalé dans toute la France pour réunir la bassesse la plus abjecte, l'orgueil le plus impudent, et le libertinage le plus crapuleux, que cette seconde proposition déplût autant que l'autre à ma jeune et simple innocence; mais l'abbé fit entrevoir des dangers dans mon refus, et ma mère, alarmée, exigea le sacrifice de ma répugnance.

Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvoient plusieurs personnes du premier rang. L'abbé dit un mot à l'oreille de l'huissier du cabinet, et bientôt après on appela M. le comte de Ville-Franche. L'abbé entra avec moi dans le cabinet du cardinal.

Je m'attendois à voir la figure d'un monstre qui portoit tous ses vices écrits sur son front; et j'apperçus, au contraire, un visage doux, des yeux fins et spirituels, et l'accueil le plus affable. Après m'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il me demanda si je ne voulois pas prendre un état, soit à l'armée, soit dans la robe. Je bégayai quelques mots d'un ton timide. Il s'approcha, et me frappant sur les joues du plat de la main: Allons, allons, mon petit ami, dit-il, vous avez besoin d'un appui, regardez-moi comme votre père, je veux absolument vous en servir.—Monsieur... et je restai court. J'étois combattu par deux sentimens opposés. Quand je le regardois, j'étois tenté de le prendre pour le plus honnête homme du monde; mais lorsque, rentrant en moi-même, je repassois ce qu'on m'en avoit dit, il me faisoit horreur, et j'étois impatient de sortir. L'abbé s'efforçoit de me faire entendre par signes qu'il étoit mon meilleur ami; et j'aurois peut-être fini par me laisser gagner à ses prévenances, lorsqu'on annonça le maréchal de Villeroi. A ce nom, la figure du cardinal se décomposa tout-à-coup. Cette figure, si douce et si riante, s'anima tour-à-tour de colère et de bassesse, de vengeance et de perfidie. Le masque étoit tombé, et je vis, dans toute sa laideur, le scélérat que l'on m'avoit peint. Nous sortîmes sans qu'il s'en apperçût, tant il étoit préoccupé de la visite d'un homme qu'il détestoit, et qu'il auroit voulu étouffer en l'embrassant.

Je ne vous dirai pas, messieurs, ce qui s'est passé pendant les quinze années que j'ai vécu à Paris. Etranger au milieu des évènemens et du tumulte de la capitale, mon esprit ardent fut d'abord tout entier absorbé par une seule chimère, la recherche de la perfectibilité de l'espèce humaine. L'étude attentive que j'avois faite des écrits des philosophes anciens et modernes, m'avoit convaincu qu'il existoit un moyen d'élever l'homme au-dessus des limites dans lesquelles il avoit été jusqu'à présent renfermé. Je pensois que c'étoit uniquement faute de le chercher où il étoit, que ce moyen n'avoit pas été trouvé. La gloire enivrante à mon âge, d'une découverte aussi sublime, remplissoit toutes mes facultés.

Les trois parties constitutives de notre être me sembloient devoir concourir également à l'acquisition de cette perfectibilité, le corps, l'esprit et le cœur. De là dérivoient la nécessité d'une santé parfaite, d'une grande instruction et de la plus pure moralité. Toutes mes recherches tendirent vers ces trois objets, et vous pouvez concevoir quel travail elles entraînèrent; mais les résultats furent bien différens de ceux que j'espérois; car en m'obstinant à perfectionner de plus en plus mon existence physique, je tombai malade, je devins presque hébêté à force de chercher à élever mon esprit; et la profonde étude de la morale auroit peut-être fini par m'ôter jusqu'au sentiment du juste et de l'injuste.

Il est inutile de vous entretenir des différentes folies qui m'occupèrent après celle-ci; je me hâte d'arriver à l'évènement qui a décidé du reste de ma vie.

Le cardinal fut attaqué d'une maladie, fruit de ses débauches, qui le conduisit au tombeau. Il subit auparavant une opération qui, loin de lui rendre la santé, accéléra la fin de ses jours. Dans ces tristes instans, il me fit appeler; mais, lorsque j'arrivai près de lui, il ne parloit déjà plus; cependant il me reconnut, et me remit entre les mains un papier cacheté qu'il me recommanda par signes d'emporter avec moi. Il étoit adressé à ma mère. Je le lui portai; mais au lieu de me communiquer ce qu'il contenoit, comme elle étoit dans l'habitude de faire de tout ce qu'elle recevoit, elle observa sur cet écrit le plus profond mystère. Sa santé, qui étoit déjà fort altérée, déclina de jour en jour depuis cet évènement. Lorsqu'elle se sentit toucher à ses derniers momens, elle m'appela près de son lit, et me révéla le triste secret de ma naissance. Elle m'apprit que mon père, et vous l'avez sans doute soupçonné, messieurs, dès le commencement de ce récit, étoit ce même premier ministre, ce cardinal Dubois, trop malheureusement célèbre dans la France. Elle me dévoila en même tems l'intrigue de son mari pour soustraire et anéantir les preuves de son mariage, et l'obliger elle-même au silence sur cet acte. Enfin, elle me confia que l'écrit que je lui avois remis étoit un testament du cardinal qui lui assuroit la possession d'une immense richesse.

Seul héritier de ma mère, après sa mort qui suivit de près cette révélation, je me trouvai à la tête d'une fortune qui auroit suffi à la subsistance de toute une province. J'en détestai l'origine, et il me sembloit entendre sans cesse me reprocher de jouir du fruit de la vente de ma patrie à ses ennemis, de celle des fonctions du gouvernement, des places de finance, des dignités de l'église, du trafic infame de la pudeur et de l'innocence. Quand même il m'eût été possible de faire rentrer tous ces biens dérobés dans leurs différentes sources primitives, je n'aurois pas réparé le mal qu'ils avoient produit; ainsi, plus d'adoucissement ni de terme aux chagrins qui étoient attachés à leur misérable possession. Ce qui y mit le comble, le secret du mariage, qui, durant la vie du cardinal, avoit été si bien caché, devint public, et le sujet de toutes les conversations, aussitôt qu'il fut mort. Comment affronter une pareille tempête? comment soutenir les trop justes reproches d'une foule de victimes, et les censures encore plus amères des soi-disant patriotes? comment être impudent, enfin, lorsqu'on n'est pas coupable? j'aimai mieux disparoître du milieu des hommes, et leur restituer, d'une main invisible, des biens dont la jouissance me sembloit un crime.

Lorsque ce projet fut arrêté dans mon esprit, je fondai, sans me faire connoître, un hospice pour les orphelins indigens, et un autre pour les vieillards; et après avoir congédié tous mes domestiques, en leur assurant du pain pour le reste de leur vie, je pris la voiture publique sous le nom de Renou, emportant dans mon modeste équipage, en diamans et autres bijoux précieux, les restes d'une fortune odieuse que j'avois consacrée toute entière au secours du malheur.

CHAPITRE XVI.

Mon dessein, en partant de Paris, étoit d'aller m'ensevelir dans quelque coin des Pyrénées, afin d'associer ces misérables et paisibles montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si souvent privées; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit déjà plusieurs des chemins qui conduisent à ces frontières. Ainsi, je fus forcé de passer l'hiver à Toulouse. J'y consacrai tous les instans de mon loisir à l'étude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de méditations! je ne remonterai point à la naissance du monde pour contempler le tableau de la nature. Dans cette première époque, où le mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent point de venin, et la terre étoit un paradis couvert de fruits et de fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et dans cet âge d'or, dont, sous différens noms, le souvenir est célèbre parmi tous les peuples, l'excellence de l'espèce humaine n'auroit jamais eu l'occasion d'être constatée par ses propres œuvres; mais si, dans le siècle de fer où nous sommes, l'homme venoit tout-à-coup à disparoître de la terre, les ronces, les vipères, tous les animaux destructeurs s'empareroient aussitôt de son empire, et la vie ne seroit qu'une mort animée. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les monstres des forêts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du printems et des trésors de l'automne; il est l'envoyé de la Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent évidemment sa mission. C'est en vain que le législateur du Parnasse a conspiré contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems appartiendra à l'homme la prééminence sur toutes les créatures de la terre. Tous les êtres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche qu'il soit, qui n'obéisse fidèlement à sa volonté, quand il sait la faire entendre. C'est une preuve suffisamment constatée par ma seule expérience. J'ai apprivoisé les quadrupèdes, les insectes, en apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que l'homme traite quelquefois d'une manière si barbare, et dont elles se vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zélés serviteurs; elles viennent à moi, et s'éloignent à mon commandement, me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lèvres. A ces mots, M. Renou apperçut sur notre visage quelques marques de surprise et de curiosité, et il se disposa aussitôt à nous convaincre de la réalité de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre de son jardin, une pâte onctueuse et blanche, et s'en frotta la figure, le cou et les mains. Aussitôt les abeilles sortirent en foule de leur ruche; il s'éloigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congédier ses hôtes, il déboucha un petit flacon qu'il portoit à la main, et répandit quelques gouttes de la liqueur qui y étoit renfermée; aussitôt l'odeur pénétrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans exception, retournèrent à leur ruche. Après cette expérience, M. Renou poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renfermé dans l'étude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauvé de cruelles proscriptions. Avant moi on étoit dans l'usage de détruire toute la population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouvé le moyen d'obtenir le même résultat sans commettre de meurtre; et je crois avoir également bien mérité des hommes et des abeilles. Ces occupations solitaires ont prolongé mon séjour à Toulouse, et j'étois presque décidé à y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention; on a sans doute découvert qui je suis; ainsi, d'un objet de quelqu'estime, j'en vais devenir un de mépris. Sauvez-moi, par pitié, de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des Pyrénées. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.

Nous consentîmes à ses désirs qui procuroient à notre ermitage la double acquisition, également précieuse, d'un insecte utile, et d'un frère, selon notre cœur, et doué d'une vocation parfaite. Nous fûmes contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les habitans. Nous employâmes le tems qui s'écoula jusqu'à cette saison, à visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient à Toulouse. Nous avons apporté tous ceux qui nous ont paru susceptibles de quelqu'utilité dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'étoit pas connue en France, lorsque nos pères en sortirent, y a été introduite depuis avec beaucoup de succès. Elle fournit un aliment très-sain, et résiste à presque toutes les intempéries qui font périr les autres productions. Ainsi, elle est d'un secours inappréciable dans les années de disette. Avec ce généreux supplément, nous n'aurions pas éprouvé, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'égard des choses de pur agrément, elles ne conviennent qu'à un peuple composé de deux classes distinctes, l'une très-nombreuse qui travaille, l'autre très-petite qui jouit et ne s'occupe que de plaisirs. Ces choses-là sont portées à un point de perfection qui ne peut être apprécié et goûté que par cette petite classe de gens riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vêtemens, de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres semblables superfluités? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les beaux-arts, cultivés là-bas, des parties qui seroient susceptibles de vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en plâtre qui vous donneront une idée de l'art du peintre et de celui du sculpteur; mais ce qui vous intéressera surtout, ce sont quelques pièces de musique religieuse qui conviendront à nos fêtes. Je voudrois vous parler aussi de la représentation théâtrale des belles tragédies de Corneille et de Racine; un autre écrivain, nommé M. de Voltaire, marche de près sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer les chefs-d'œuvre de ces poètes. Le plaisir d'entendre les beaux, vers d'Iphigénie, de Cinna, d'Œdipe, de Brutus, dans la bouche d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de l'idée que je pourrois vous en donner.

Lorsque les fleurs nourricières des abeilles ont été desséchées, et que le manque de nourriture dans la campagne a conspiré, avec le retour des frimats, à les renfermer dans leur maison pour y vivre des provisions qu'elles avoient amassées pendant l'été, M. Renou s'est occupé de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de notre départ de la terre pour notre ciel a été le plus beau jour de notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, séjour d'orgueil et de misère, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fumée, sois bien fière de tes arts et de ton génie, tous les chefs-d'œuvre de tes grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.

Il résulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au point d'être obligé d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui convienne à son établissement est celui que nos pères ont habité autrefois. C'est là seulement que leurs descendans trouveront encore des amis et des frères.»

Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Après l'avoir transcrit, je reprends la plume pour déplorer les suites terribles de cet infortuné voyage.

CHAPITRE XVII.

Nous ne connoissions jusqu'à ce jour, que par la tradition de nos pères, cette maladie qui attaque sur la terre toutes les générations naissantes, et en moissonne tous les ans une si grande partie. La petite vérole nous étoit aussi étrangère que la peste et la guerre. Un de nos voyageurs, notre gouverneur, nous a apporté le germe de ce cruel fléau; il s'est développé presqu'aussitôt après son retour. On a réussi à lui sauver la vie; mais ce nouveau poison s'est répandu dans notre population; il en a déjà retranché une grande partie de cet excédent, pour lequel nous avions cherché d'avance une autre demeure, et ce qui comble nos chagrins, c'est que voilà une source de destruction pour notre postérité qu'il sera à jamais impossible de fermer.

A ce mal physique s'est joint un mal moral, peut-être plus funeste encore. Ce M. Renou, qui avoit désiré avec tant d'ardeur se joindre à notre société, et que, d'après le rapport de nos voyageurs, nous considérions dans les premiers jours comme un de nos frères les plus chéris, a changé tout-à-coup de langage et de conduite. Il est devenu sombre, misantrope, vivant seul dans les bois, hors l'unique tems nécessaire au soin de ses abeilles. Il avoit même cessé de prendre ses repas en commun avec nous, et emportant avec lui de la nourriture pour la journée, il ne reparoissoit souvent que le soir pour se livrer au repos dans sa cabane. Lorsque le mauvais tems ou quelqu'autre accident le forçoit de rester parmi nous, il ne s'occupoit qu'à fronder notre conduite et nos usages; s'élevant contre la doctrine de notre catéchisme, il en prêchoit une autre qu'il prétendoit être bien plus sage. Son zèle étoit amer; et sa philosophie égoïste et concentrée, tendoit à isoler l'homme au lieu de l'identifier avec ses semblables. Nous avions cependant découvert que cet homme farouche avoit un grand penchant pour les femmes, et dès ce moment, nous nous crûmes assurés de sa guérison; car il est impossible à l'homme le plus opiniâtre, s'il porte un cœur sensible, de résister à l'ascendant de la vérité, quand elle est présentée par un sexe qui la pare de des charmes. Si c'est de la pensée de l'homme qu'émane la raison, ce sont les graces de la femme qui assurent son triomphe. La Sagesse dut étonner en sortant toute armée du cerveau de Jupiter; elle n'obtint les hommages de la terre qu'en paroissant sous les traits d'une déesse.

La personne que distinguoit M. Renou avoit une très-belle figure empreinte d'une teinte de mélancolie assez analogue au caractère de son amant; mais, élevée dans l'habitude de nos travaux et de nos plaisirs, l'esprit supérieur dont la Providence l'avoit douée, ne la rendoit que plus propre à servir de modèle. Les deux amans se rapprochèrent, s'expliquèrent, et furent satisfaits de leur mutuelle confidence. Leur union sembla consacrée sous de favorables auspices; car, durant les premiers jours, l'époux inséparable de sa femme parut avoir abjuré ses goûts solitaires, et rentra dans le sein de la société dont il s'étoit banni; mais, lorsque le charme des sens fut en partie dissipé, le caractère reprit son empire; sa femme, qui l'adoroit, le suivit dans sa solitude; et, soit par amitié, soit par l'attrait de la nouveauté, toujours très-puissant sur les femmes, quelques autres se joignirent à elle.

Le penchant naturel de M. Renou pour la vie retirée, avoit été fortifié dès sa première jeunesse par la passion de l'étude et la vie de la campagne. Lorsque les circonstances le présentèrent dans le monde, il en fut dégoûté aussitôt, en voyant que la science de ses livres n'étoit là d'aucun fruit, et ne lui attiroit souvent que de nouvelles leçons au lieu d'éloges. Le malheur de sa naissance acheva d'aigrir son esprit. Ne voulant plus vivre avec les hommes, il crut du moins obtenir leurs hommages en versant sa fortune dans le sein de la société. Il fit un grand nombre d'ingrats, et un plus grand encore de mécontens; de là sa profonde misantropie. Le monde, selon lui, n'étoit composé que de fous, d'imbéciles et de méchans. En quittant la terre, il s'étoit imaginé qu'il alloit entrer dans le séjour céleste; mais, s'il vit en nous des hommes meilleurs que ceux dont il s'étoit séparé, il s'apperçut cependant que nous n'étions pas des anges. Dès-lors sa tête fut tout-à-fait perdue; mais, comme il avoit une très-belle ame et beaucoup d'esprit, il prétendit justifier son systême et sa conduite, et malheureusement, il y réussit parmi les femmes et les jeunes gens. Le gouverneur et le conseil, alarmés du nombre de ses prosélites, mirent en œuvre tous les moyens de persuasion pour ramener M. Renou à la raison. Ils lui représentèrent surtout les conditions sous lesquelles il s'étoit soumis à vivre dans leur société, qu'il y dérogeoit essentiellement en cherchant à en troubler l'union et la paix; mais il répondit qu'il n'avoit jamais pu aliéner sa liberté; qu'il consentoit à laisser à chacun la faculté de vivre à son gré; mais, que dans ce qui concernoit uniquement sa propre personne, il vouloit pareillement agir comme bon lui sembleroit. On lui objecta le mauvais exemple d'une conduite anti-sociale; et on lui offrit, pour donner plus de carrière à cette indépendance dont il étoit si jaloux, de le descendre sur la terre qu'il avoit quittée, en lui laissant même son épouse pour compagne, pourvu toutefois qu'elle consentît librement à le suivre. Il répliqua qu'il n'étoit pas encore décidé, et que lorsqu'il le seroit, il trouveroit bien le moyen de sortir du Vallon sans le secours de personne. Après ces derniers mots il se retira brusquement.

Il lui étoit déjà arrivé dans ses accès de mélancolie de disparoître pendant un jour entier; mais le soir il revenoit à sa cabane. Cette fois-ci il ne revint pas. Sa femme, désolée, erra toute la nuit en l'appelant en vain. Le lendemain, les chefs du gouvernement, compatissant à sa peine, se mirent avec plusieurs des nôtres à la recherche de l'infortuné. Enfin, après de longues courses, on appercut un papier suspendu à une branche d'arbre sur le rempart qui regardoit l'Espagne. Voici ce que contenoit ce papier:

«La dissolution de mon corps pour organiser la matière sous une forme nouvelle, est une loi de la nature, conservatrice du mouvement et de la vie. J'avance de quelques instans cette métamorphose, parce que mon existence m'est à charge. Mais je ne dois pas laisser ma dépouille dans ce séjour céleste: ce seroit trop mal reconnoître la bonté des anges qui m'y ont reçu. Qu'elle aille sur la terre maudite, d'où je suis sorti, donner naissance à un autre être. S'il est quelque justice, j'aurai suffisamment acquitté sa portion de malheurs; et il n'aura, après ma vie orageuse, que des jours sereins à goûter.»

Après avoir lu ce fatal écrit, nous ne doutâmes plus que le malheureux ne se fût précipité du haut du rocher. Cette conjecture se tourna en évidence, lorsqu'en plongeant nos regards nous aperçûmes un cadavre au bas du précipice. Quelques pâtres l'entouroient, nous les appelâmes et leur jetâmes quelqu'argent en leur faisant signe d'emporter ces tristes restes et de leur donner la sépulture.

La lettre de M. Renou dévoiloit un affreux secret; elle prouvoit évidemment que son auteur étoit de la secte des matérialistes, qui pensent que les sens de l'homme renferment toute son existence et qu'il ne reste plus rien de lui après la décomposition de son enveloppe physique.

Comment un homme qui ne croyoit pas à l'existence de l'ame, ni par conséquent à celle de Dieu, pouvoit-il être cependant bon, compatissant, charitable, aimant? Comment, avec le systême de l'égoïste le plus décidé, étoit-il néanmoins non seulement le meilleur ami des hommes, mais encore le plus zélé protecteur des animaux? Ou ne peut expliquer cette contradiction qu'en supposant à-la-fois un sentiment exquis et un faux raisonnement, une grande sensibilité et une mauvaise logique, un excellent cœur et un esprit égaré. M. Renou tenoit l'un de la nature, l'autre étoit le résultat de ses malheurs.

C'en étoit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'étoit propagée parmi nous. Nous cherchions à élever l'homme, à spiritualiser jusqu'à celles de ses actions qui semblent le plus dépendantes de la matière; et ce systême tendoit au contraire à le ravaler au rang des brutes, à anéantir jusqu'à cette pensée aussi incompréhensible, aussi spirituelle que Dieu même. Cependant il est si facile de dégrader l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignîmes les progrès de cette doctrine meurtrière. En effet, on s'aperçut que déjà quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient à nos pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler. Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion; elles n'eurent aucun succès.

Lorsqu'il fut bien constaté que les discours étoient inutiles, on eut recours aux actions. Vous vous séparez de notre société, dit-on aux novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez apparemment plus sages que vos pères, c'est ce que l'avenir prouvera. En attendant, dès que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez pas participer à nos bénéfices. En conséquence, nous vous déclarons dès ce moment exclus de notre communauté. Voici votre portion de terre et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et vivez désormais à votre manière et comme vous l'entendrez.

La sociabilité est un appanage de l'esprit humain. Les animaux concentrés dans leur seul intérêt personnel, ne peuvent connoître la vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage à celui d'autrui, parce que leur existence est toute matérielle, parce qu'il n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors d'eux-mêmes et de s'identifier dans un autre être, de voir, de sentir par d'autres organes que les leurs.

Nos novateurs, conformément à leur doctrine, se renfermèrent donc absolument dans leur étroite sphère. Sans lois, sans religion, sans aucun principe commun, ils furent bientôt divisés. Ils s'étoient séparés gaîment de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous demandèrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de nouveau dans notre société, dont ils s'obligèrent à supporter les charges les plus pénibles en expiation de leurs fautes. Nous leur tendîmes les bras comme à des frères un moment égarés.

CHAPITRE XVIII.

Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupçon sur cet étranger, parce que nos ames étoient pures et que la longue félicité dont nous jouissions nous paroissoit inaltérable. Lui-même étoit pénétré d'admiration pour nos mœurs; mais quoiqu'il fût vivement animé du désir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit produire du mal. On écoutoit avec une avide curiosité le récit des nouveautés de son pays; l'attention qu'on prêtoit à ces récits enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les racontant, et sans dessein peut-être, il inspiroit cependant le désir de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colorée versée dans un grand vase d'eau lui communique à l'instant sa couleur.

Un des établissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communauté établie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du Vallon, contraria, dès ce moment, ceux qui se sentirent doués de quelque supériorité en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient eu leurs propriétés distinctes, ils auroient pu jouir de leurs avantages naturels. La communauté des biens mettoit le fort sous l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme à talent dans la dépendance de l'inepte. N'étoit-ce pas là une révolte contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son vœu et laisser à l'homme distingué par quelque supériorité la disposition et l'emploi des faveurs particulières qui lui avoient été accordées? La société y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.

Quelques sages répondirent que la société du Vallon n'ayant ni voisins, et par conséquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de talens pour lui donner de l'éclat, de la force ou de la gloire; que ces talens, nés du sein de l'inégalité physique favorisée et développée par l'inégalité politique, manquant de sujets d'exercice au dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intérieur; qu'ils détruiroient l'équilibre produit par l'égalité parfaite des personnes, des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part à l'opulence, à l'orgueil et au despotisme, et de l'autre à la misère, à l'humiliation et à la servitude. Ces représentations étoient pleines de raison; mais la raison n'étoit plus écoutée, la passion éveilloit tous les intérêts; ceux mêmes qui par leur foiblesse physique ou morale devoient être les premières victimes du changement, la sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.

Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaçoit des suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer étoit de laisser à la société même le jugement des querelles élevées dans son sein; pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita ensuite quel seroit le mode de ce partage; et après quelques discussions il fut décidé que le partage, tant de la terre que des animaux et autres effets, seroit fait par tête. On convint en même tems que le retour à l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment qu'il seroit demandé, et qu'il auroit également pour lui le plus grand nombre de voix.

C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays, les révolutions politiques, les changemens de gouvernement, d'administration, et même de simple ministère, ont toujours présenté en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire ancienne est intarissable en preuves de cette vérité. L'imagination aime à s'égarer dans cette vague obscurité qui couvre l'avenir. Si l'on a éprouvé quelque désagrément dans la situation actuelle, c'est que l'ordre de la nature étoit bouleversé; il sera rétabli, on l'espère, et on en est persuadé. Cependant, le changement tant désiré est à peine arrivé, qu'on regrette amèrement l'état d'où l'on est sorti.

La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement unanime. Il leur sembloit entrer pour la première fois en possession de la liberté. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient enfin profiter du développement de leurs facultés particulières, et les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du repos. De ces deux espèces d'hommes, il se forma deux classes distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au delà de ses besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi pourvoir au simple nécessaire de la vie. Toutes les deux réclamèrent la création d'un signe d'échange; il étoit indispensable, surtout pour la dernière classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la subsistance qu'il lui falloit qu'en aliénant sa propriété. Peu-à-peu, la plupart des propriétés passèrent ainsi dans les mains du travail et de l'industrie. Alors, il y eut une inégalité physique, bien prononcée, qui donna bientôt naissance à une inégalité morale. Les gens riches, ayant une existence assurée avec beaucoup de tems libre au-delà, employèrent ce tems à cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux qui étoient réduits à la nécessité de travailler pour vivre, ne purent jouir de cet avantage. Ainsi, à la supériorité de la fortune, se joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un côté, l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la servitude. C'en étoit fait de la colonie si elle avoit été plus étendue et plus riche, ou si elle avoit été fixée sur la terre auprès d'autres états avec qui elle eût pu ouvrir des communications et établir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu étoit encore énergique, et l'intérêt personnel n'avoit pu l'étouffer. Les propriétaires enrichis n'étoient pas endurcis; ils rougissoient souvent eux-mêmes de l'augmentation de leur fortune. La justice naturelle s'élevoit contre une ambition de circonstance: en un mot, leur jouissance étoit troublée comme s'ils avoient eu l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête. Le gouverneur saisit habilement ce moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda et obtint la convocation d'une assemblée générale. Plusieurs y parurent dans l'état le plus misérable, et tous demandèrent à grands cris la révocation du partage des biens, et le rétablissement de l'ancienne communauté des propriétés. Il y avoit une foule d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent présentées d'une manière repoussante. La misère sait d'autant moins exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la plus persuasive éloquence n'auroit pas obtenu plus de succès, si elle n'avoit eu à faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le gouverneur qui avoit prévu le mal, et qui étoit effrayé de ses progrès, s'empressa-t-il de les arrêter par le seul moyen capable d'en triompher. «Mes amis, s'écria-t-il, souvenez-vous que vous avez promis, devant Dieu qui nous écoute, de consentir au rétablissement de la communauté des biens aussitôt qu'elle seroit réclamée par le plus grand nombre. Je prends ce même Dieu à témoin de votre promesse, et de la demande générale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de vous y conformer.»

Ce peu de mots, prononcés d'un ton solennel, produisit l'effet désiré; tant est imposante la majesté de l'Etre-Suprême présent à tous les instans de notre vie!

Cependant, quoique les propriétés rentrassent dans la communauté, les personnes restèrent dans l'ordre particulier que leur avoient assigné leurs moyens distingués. Elles avoient donné des preuves trop évidentes de leur supériorité pour qu'elles eussent la fausse modestie de ne pas se croire véritablement dans une classe supérieure. Ce sentiment n'étoit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur valeur. Dans tous les grands états de la terre, cette différence entre les facultés morales auroit créé, comme chez les Romains, un ordre de Patriciens, qui, s'imaginant être privilégiés par la nature, se seroient arrogé tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les habitans du Vallon aérien, qui avoient le plus de droits à cette distinction, doués d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout ailleurs, considérèrent les avantages que la nature leur avoit accordés, comme un musicien apprécie les tons élevés qui contribuent à l'harmonie d'un concert. Ainsi, les différentes sortes d'esprit contribuent également chez nous à former l'harmonie sociale, sans qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux autres.

Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de démarcation entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que les classes mêmes. La première sera toujours supérieure, puisqu'elle peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci, essentiellement dépendante, ne pourroit se passer de la première. Aussi est-ce dans cette première classe que sont pris les membres qui composent le conseil du gouverneur[16].

CHAPITRE XIX.

Cependant la veuve du malheureux Renou étoit inconsolable. Sa profonde douleur lui avoit encore rendu plus chers les goûts sauvages et le caractère mélancolique de son mari. Elle l'avoit accompagné dans ses courses solitaires, et lorsqu'il fut mort, elle résolut de fixer sa demeure près de l'arbre où il avoit déposé sa dernière pensée, et que nous avions nommé l'arbre du désespoir. Elle demanda cette faveur au gouverneur, comme si sa vie y eût été attachée. Lorsqu'elle l'eut obtenue, elle vint s'établir à cette extrémité du Vallon, accompagnée de sa sœur qui ne l'avoit jamais quittée. Ses deux frères qui l'aimoient tendrement, et qui n'étoient pas encore mariés, lui portaient chaque jour les choses nécessaires à son existence. Il y avoit peu de tems que madame Renou demeuroit près de l'arbre du désespoir, lorsqu'elle mit au jour un gage des amours de son mari. On planta aussitôt, suivant la coutume, dans l'asile de l'éternelle paix, un arbre qui fut nommé l'arbre de l'espérance.

Lorsque cet enfant fut parvenu à l'âge de sept ans, le conseil le réclama, afin de lui donner l'éducation commune à tous les habitans du Vallon, et de le former au genre de vie le plus propre à faire son bonheur et celui de ses frères; mais la mère fut frappée d'un tel chagrin en apprenant qu'on vouloit la séparer de son fils, elle fit tellement craindre de se porter aux derniers excès du désespoir, qu'on consentit à lui laisser cet enfant qu'elle promit bien d'ailleurs d'élever conformément aux règles de la communauté. Mais est-il de règle qui puisse prévaloir sur l'amour d'une mère pour son fils? Après lui, l'objet qui lui étoit le plus cher, étoit la mémoire de son mari. La profonde solitude où elle vivoit, concentroit tous ses sentimens dans ces deux affections: elles étoient les seuls principes de sa conduite; et sa promesse, quoique faite avec une sincère intention de la tenir, s'évanouissoit dès qu'elle se trouvoit en opposition avec les goûts du fils ou le systême du père. On a dû juger par le caractère et les habitudes de celui-ci, quel étoit son genre d'esprit. Bizarre dans ses opinions littéraires comme dans sa conduite, c'étoit sur ce sujet l'anglomane le plus décidé. Young, Milton, Addisson, Pope étoient ses auteurs favoris; il avoit apporté avec leurs ouvrages ceux de quelques autres anglois contemporains. Quelques passages intéressans improvisés dans ses entretiens avec son épouse, avoient également enflammé l'esprit de cette femme pour cette littérature étrangère. Son fils étoit né avec de l'intelligence et beaucoup de cette sensibilité angloise que nous nommons de la mélancolie. Ces dispositions, qui se fortifièrent à mesure qu'il avança en âge, lui firent prendre en aversion les travaux rustiques du Vallon. La mère et les femmes de sa société, émerveillées de voir un jeune homme spirituel et tendre qui faisoit des romances et des chansons, décidèrent sa vocation. Il voulut être poète et philosophe: les titres à ce double mérite lui furent facilement accordés par ses juges. Ils ne se lassoient pas de l'entendre; mais souvent il leur échappoit en s'enfonçant seul au milieu des forêts ou en parcourant les remparts du Vallon. On le voyoit quelquefois, assis sur la pointe saillante d'un des rochers de cette enceinte, fixer par ses accens une multitude de pâtres rassemblés au-dessous de lui.

Bientôt du talent de la parole il essaya de passer à celui du style. La gloire étoit nulle pour lui, il ne pouvoit en avoir d'idée; mais les beaux vers de Racine, la belle prose de Fénelon retentissoient à son oreille, et le plaisir que lui procuroit la lecture des ouvrages de ces hommes célèbres, lui en faisoit concevoir un très-grand à les imiter. Héritier des goûts de son père, il avoit aussi étudié la langue angloise; et pour former son style, il traduisit de cette langue différens morceaux très-estimés. Je n'en transcrirai qu'un seul; mais je dois dire auparavant que les talens du jeune Renou n'avoient pour nous aucun mérite. A plusieurs reprises le gouverneur lui conseilla de laisser là tous ses écrits pour s'occuper de quelqu'un des travaux utiles à la société: les conseils furent rejetés avec dédain; il fallut bien alors en venir au dernier expédient.

Il n'y a pas un seul métier dans le Vallon, lui dit-on, qui n'ait sa valeur: l'agriculture est le premier de tous; mais les autres travaillent pour elle, et le tisserand, le forgeron, le charpentier produisent des choses qui lui sont nécessaires et qu'elle paye par des échanges. Mais de quelle utilité peuvent être pour aucun de nos ateliers l'art d'aligner des périodes ou de rimer des phrases? Votre prétendu talent, loin d'être utile, pourroit être funeste, puisqu'il pourroit fournir un texte aux contestations et aux disputes. Laissez donc là, croyez-moi, votre verbiage, et travaillez comme nous, ou je vous préviens que vous finirez par n'avoir que des sons et du vent en échange de vos paroles.

Le jeune Renou fut sourd à la voix de la sagesse. Il fallut, pour le corriger, que la leçon lui vînt de l'expérience qui est toujours le meilleur maître en toutes choses. Ses auditeurs rassemblés d'abord en grand nombre, l'abandonnèrent peu-à-peu dès qu'il eut perdu le charme de la nouveauté. La distribution de blé qu'ils avoient partagé avec lui cessa avec le plaisir qu'ils avoient à l'entendre. Ainsi l'orateur se vit bientôt réduit à prêcher dans le désert; mais il ne put, comme St.-Jean, s'habituer à vivre de sauterelles ou de racines; il fut alors forcé de prendre un travail utile: ce travail purement manuel lui répugna beaucoup d'abord; mais insensiblement il s'y façonna, et au bout de quelques mois il fut un des bons agriculteurs du Vallon. La littérature cependant ne perdit pas ses droits; mais il ne lui consacra plus que les momens de son loisir, et il devint par-là un modèle qu'on ne rougit plus d'admirer.

CHAPITRE XX.

Voici maintenant la traduction du jeune Renou.

L'ERMITE,

par M. Parnell.

«Au fond d'un désert inconnu au monde, vivoit depuis son jeune âge un vénérable ermite. Sa demeure étoit une caverne, son lit un peu de mousse, sa nourriture des fruits, et sa boisson l'eau du rocher. Loin des hommes, il étoit toujours en présence de Dieu; sa seule occupation étoit de le prier, et son seul plaisir de l'adorer.

Ce calme si pur, cette vie qui étoit l'image du ciel même, une idée vint la troubler. Si c'étoit le vice qui fût triomphant sur la terre, si la vertu lui étoit asservie, que deviendroit la sagesse de la Providence? Dès ce moment l'avenir s'obscurcit devant les pieux regards du solitaire, et son ame perdit son repos. Ainsi, lorsque les eaux d'un lac présentent une paisible surface, la nature y réfléchit une tranquille image; le rivage se dessine sur ses bords, les arbres l'ombragent de leurs cîmes suspendues, et le firmament abaissé le peint de ses couleurs variées. Mais s'il vient à tomber une pierre au sein de l'humide élément, on voit aussitôt le cristal troublé se diviser en cercles qui s'étendent de tous côtés, le soleil brisé se perdre en fragmens, le rivage, les arbres et le firmament s'enfuir dans un désordre affreux.

Impatient d'éclaircir ses doutes, de connoître le monde par lui-même, de savoir à qui de ses livres ou des bergers de ce désert il doit ajouter foi; car il n'avoit encore vu de l'espèce humaine que quelques pâtres égarés dans leur marche nocturne, il quitte sa cellule, prend dans sa main un bâton de pélerin, abaisse son capuchon sur son front, et part au lever du soleil, résolu d'examiner tout avec une profonde attention.

La matinée s'écoule avant qu'il soit sorti du long désert sur lequel on n'aperçoit aucun sentier; et le soleil étoit au milieu de son cours, lorsqu'il vit arrêté sur le grand chemin un jeune homme proprement vêtu, dont la charmante figure étoit ornée de blonds cheveux tombant en boucles flottantes. Je vous salue, mon père, dit le jeune homme en s'approchant. Bonjour, mon fils, repartit le respectable vieillard. La conversation s'engage; les questions, les réponses se succèdent rapidement; et le plaisir de mille entretiens divers charme la longueur de la route. Enchantés l'un de l'autre, s'ils différoient par les années, ils se réunissoient par les sentimens. Ainsi un vieux ormeau soutient un tendre lierre; ainsi le jeune lierre embrasse le vieux ormeau.

Cependant le soleil étoit près de se coucher; la dernière heure du jour s'avançoit enveloppée de ses modestes couleurs, et la nature en silence invitoit la terre au repos, lorsque les voyageurs aperçurent non loin de la route un superbe palais. Ils y dirigent leurs pas, à la clarté de la lune, au milieu d'une avenue de grands arbres qui formoient de chaque côté des couronnes de verdure.

Le noble maître de ce palais en avoit fait l'asile hospitalier de l'étranger. Sa générosité cependant, altérée de louanges, n'étoit plus que le vain étalage d'un luxe dispendieux. Les compagnons arrivent; des domestiques en livrée les attendoient, et le seigneur du château vient les recevoir à la porte. La table du souper gémit sous la magnifique profusion des mets, et tout brille d'un éclat que n'a point la bonne et simple hospitalité. De là, conduits dans leur appartement, ils oublient les fatigues de la journée, plongés dans un profond sommeil sur la soie et le duvet.

Le lendemain, à la première lueur du jour, dès que le frais zéphir vient se jouer sur la surface du long canal, caresser les fleurs du riant parterre, et agiter le sommet chevelu des arbres voisins, nos hôtes se lèvent, dociles au signal de la nature. Ils trouvent un excellent déjeûner servi dans un magnifique salon. Le maître affable en fait les honneurs, et invite les voyageurs à boire d'un vin exquis, pétillant, dans une coupe d'or. Enfin, ils sortent du portique, satisfaits et reconnoissans; le seigneur du château est le seul qui ait lieu de se plaindre, sa précieuse coupe a disparu; le plus jeune de ses hôtes l'a dérobée en secret.

Tel un voyageur qui rencontre sur son chemin un serpent à la peau brillante, étendu au soleil; plein de trouble, il s'arrête, et s'écarte précipitamment du danger; puis il reprend sa marche d'un pas timide, en portant de tous côtés des regards inquiets: tel parut le vieillard, lorsque déjà loin du château, il apperçut l'objet dérobé briller dans la poche de son subtil compagnon. Interdit, il s'arrête; il brûle, mais il craint de lui proposer de se séparer, et continue la route avec un cœur tremblant, en se plaignant, les yeux levés au ciel, que la générosité soit aussi mal récompensée.

Tandis qu'ils cheminoient, de sombres nuages couvrirent le firmament, et voilèrent la gloire du soleil; le bruit des airs annonça l'approche de la pluie, et les bestiaux, traversant la plaine, accoururent vers l'étable. Averti par ces présages, le couple voyageur presse sa marche pour chercher un abri dans un édifice voisin. C'étoit un donjon, flanqué de tourelles, élevé sur une éminence qu'entouroit un large fossé. L'esprit inhospitalier, farouche et repoussant de son possesseur, avoit fait un désert du pays d'alentour.

A mesure qu'ils approchoient de cette triste demeure, le vent augmentoit de furie; les rapides éclairs étinceloient parmi les torrens de pluie, et le bruyant tonnerre éclatoit au-dessus de leur tête. Ils frappèrent long-tems à la porte; long-tems leurs cris se joignirent au bruit du marteau, tandis qu'ils étoient en proie aux coups précipités du déluge et de l'aquilon. Enfin, une foible pitié se glisse dans le cœur du barbare. Pour la première fois il va exercer l'hospitalité. D'une main chagrine il fait tourner la porte sur ses gonds rouillés, et reçoit à regret sous son toit les voyageurs tremblans de froid. Un fagot avare éclaire le foyer glacé, et rappelle la vie dans leurs membres. On leur sert pour dîner un peu de pain bis avec un peu de vin aigre; et à peine la tempête commence-t-elle à s'appaiser, qu'un prompt adieu les avertit de s'en aller en paix.

L'ermite observateur ne comprend pas comment un individu aussi riche se condamne à une vie aussi misérable. Quel motif, dit-il en lui-même, peut donc porter à renfermer en pure perte la subsistance de mille infortunés! mais quel nouvel étonnement éclata sur son visage, lorsqu'il vit son jeune compagnon tirer de sa poche la coupe précieuse qu'il avoit dérobée à leur premier hôte si généreux, et en payer le misérable accueil du dernier, si sordide et si dur!

Mais déjà les nuages orageux sont dispersés, le soleil se lève sur un firmament d'azur, les doux parfums s'exhalent des vertes prairies, et les feuilles brillantes de rosée marquent par leurs frémissemens leur joie de revoir le jour. A ce signal, les voyageurs quittent leur triste asile, et le maître content en ferme aussitôt la porte soucieuse.

Tandis qu'ils s'éloignoient, l'esprit du pélerin étoit profondément agité de diverses pensées. Les actions de son compagnon, dépourvues de leurs motifs, lui paroissoient ici un crime, là une extravagance. Pénétré d'horreur pour celui-ci, et de compassion pour celle-là, il se perdoit dans l'explication de tant de bizarreries.

Cependant les ombres de la nuit revinrent encore voiler le firmament; et les voyageurs, occupés encore de chercher une retraite, apperçurent assez près d'eux une maison fort propre, au milieu d'une campagne parfaitement cultivée. Sous de simples dehors qui ne présentoient ni le spectacle de la triste indigence, ni celui de la vaine grandeur, cette demeure répondoit au caractère du maître, homme heureux qui aimoit la vertu et fuyoit la louange.

Nos piétons tournèrent vers ce côté leurs pas fatigués; et bénissant de leurs vœux le modeste manoir, ils s'inclinèrent devant son digne possesseur, qui répondit en ces termes à leur salutation:

«Sans orgueil comme sans envie, je rends à celui qui nous a tout prodigué une partie de ses bienfaits. C'est lui qui vous envoie; recevez donc en son nom un frugal repas donné de bon cœur.»

Il dit, et fit servir la table hospitalière. Puis il les entretint de la sagesse et de la vertu jusqu'au moment où le son de la cloche, rassemblant les honnêtes domestiques, vint fermer la journée par la prière.

Enfin, l'aurore se leva, nuancée de mille couleurs, et le monde renouvelé par un tranquille sommeil, recommença le cercle de ses travaux. Mais avant le départ des voyageurs, le plus jeune des deux s'approche du berceau où dormoit un enfant, le saisit et l'étrangle. O comble d'horreurs! ô monstrueuse ingratitude! le fils unique d'un si généreux hôte, l'orgueil naissant de sa maison; son visage devient noir, il palpite, pousse un soupir et meurt. Que devint notre ermite à la vue de cet horrible assassinat? Non, l'enfer, l'enfer même, ouvrant devant lui ses profonds abîmes, et l'enveloppant de ses flammes dévorantes, ne l'eût pas frappé de plus d'effroi.

Interdit, confondu, il veut fuir; mais ses genoux tremblans trahissent ses désirs. Le jeune homme le poursuit et l'atteint. La route étant croisée par plusieurs autres, un domestique étoit venu leur servir de guide. Ils arrivèrent au bord d'un torrent qui traversoit le chemin; le passage étoit difficile; le domestique marche devant sur de longues branches de chêne qui tiennent lieu de pont. Le jeune homme, qui sembloit n'épier que l'occasion d'un crime, s'approche du guide sans défiance, et le précipite dans l'abîme. L'infortuné disparoît aussitôt, remonte un instant à la surface, puis retombe pour jamais dans le gouffre de la mort.

Le vieillard ne peut plus contenir sa fureur, il s'écrie les yeux étincelans: O monstre exécrable..... Mais à peine a-t-il ouvert la bouche, que son étrange compagnon a quitté la forme humaine. Sa jeune figure est empreinte d'une douce majesté; sa robe, devenue d'une blancheur éclatante, flotte jusqu'à terre; une brillante auréole couronne sa tête; l'air est autour de lui parfumé d'une odeur céleste, et des ailes d'un éclat éblouissant couvrent ses épaules de leurs plumes nuancées. En un mot, il a pris une forme divine, et sa démarche est celle d'un ange de lumière.

A la vue de ce prodige, la fureur dans le cœur de l'ermite a fait place à l'admiration; sa langue est immobile, et son esprit est frappé d'un profond étonnement. L'ange aimable, d'une voix semblable à une musique ravissante, rompit le premier le silence:

«Tes prières, tes hommages, ton innocente vie, sont montés sur l'aile d'un doux souvenir devant le trône suprême. De telles perfections font la joie de l'empire céleste; habitant de ce brillant séjour, je suis descendu à la voix du Tout-Puissant pour calmer tes inquiétudes. Cesse de te prosterner devant moi, je ne suis que ton égal.

Apprends le secret du gouvernement du grand Etre, et que ta conscience cesse d'être alarmée.

Le juste créateur, en formant ce monde, a voulu qu'il fût soumis aux lois de la nature, et que ce fût en passant par les causes secondes que tout ici-bas marchât à son but. C'est ainsi que, retiré loin de la sphère terrestre, le souverain maître exerce sa puissance. Il fait concourir les actions de l'homme sans contrarier sa volonté; il exige surtout qu'il se confie fermement dans sa sagesse.

Rien n'est plus surprenant sans doute que le spectacle des évènemens qui vient de frapper tes yeux. Cependant, lorsque tu seras instruit de leurs motifs, tu reconnoîtras la justice du Tout-Puissant, et tu apprendras à soumettre ta raison aux choses que tu ne peux expliquer.

Cet homme superbe entouré d'un luxe pompeux, dont la vie étoit trop fastueuse pour être innocente, qui recevoit ses convives à une table incrustée d'ivoire, et les regaloit dès le matin d'un vin exquis pétillant dans des coupes d'or, en perdant une de ces précieuses coupes, a été corrigé de son faste impudent; il continuera d'être hospitalier, mais avec plus de simplicité.

Le misérable tourmenté par d'éternels soupçons, dont la porte verrouillée ne s'ouvroit jamais au pauvre voyageur, c'est à lui que j'ai donné la coupe, afin de lui faire connoître que le ciel sait récompenser les mortels compâtissans. A la vue de ce vase, il a reconnu de quel prix est cette vertu qu'il avoit abjurée; et son ame reconnoissante s'est ouverte à la pitié. Ainsi le minerai, pénétré par l'active chaleur du charbon embrasé qui le presse, est bientôt en fusion, et, dégagé de sa gangue, l'argent qu'elle réceloit se précipite dans le creuset.

Après de longues années d'une conduite vertueuse, le cœur de notre pieux ami étoit à moitié détaché de son Dieu, entraîné par l'amour d'un enfant au berceau. Pour lui il vivoit dans l'inquiétude, et déjà il recommençoit des yeux le cours de ses peines sur la terre. Dans quelles extravagances un pareil délire ne l'auroit-il pas précipité? Dieu, pour sauver le père, s'est emparé de l'enfant. Graces à mon adresse, tout le monde, excepté toi, a cru qu'il étoit mort d'une convulsion. Maintenant le père en pleurs, humilié dans la poussière, reconnoît la justice du châtiment.

Cependant c'en étoit fait de la fortune de cet homme, si son perfide domestique eût remis le pied dans la maison: il devoit dans la même nuit enlever le trésor de son maître; et quelle perte c'eût été pour les pauvres!

Tels sont les éclaircissements que le ciel m'a chargé de te donner. Retourne en paix, sois résigné et n'accuse plus la Providence.»

Après ces mots, le jeune Séraphin déploie ses ailes sonores et prend son vol aux yeux du sage frappé d'admiration. Tel parut Elisée lorsque son maître s'éleva dans les nues sur un char céleste. Ainsi à la vue du char de feu montant dans les cieux, le prophète ébloui étoit enflammé du désir de monter à sa suite.

O seigneur! s'écria l'ermite prosterné, que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel! Puis s'en retournant l'esprit satisfait, il regagna son ancienne demeure et y finit sa vie dans la piété et dans la paix[17]

Je ne consigne ici cet écrit que comme un monument du pouvoir que possédoit le Vallon aérien de s'élever à la gloire qui a immortalisé les beaux siècles d'Athènes et de Rome, et en même tems comme une preuve de sa sagesse, non seulement de n'avoir pas aspiré à cette gloire, mais d'en avoir pour jamais éteint le désir. En effet, quel eût été pour nous le fruit de cet esprit si vanté sur la terre qui consiste en vaines phrases? Nous n'avons point d'oisifs à amuser: tous les membres de notre société sans exception sont livrés à des travaux utiles. Ils écouteroient avec reconnoissance l'homme qui leur apprendroit quelque moyen de perfectionner l'agriculture ou les métiers dont ils s'occupent. Il leur faut du bon sens en action et non pas de l'esprit en paroles. Les Etats qui ont un superflu de population peuvent le prodiguer à leur gré; mais pour notre intérêt comme pour notre prospérité, nous devons inspecter dans chaque individu l'emploi de son tems et de ses facultés. Il faut que tout aboutisse à l'avantage commun de la société.

Cependant le conseil s'assembla pour peser les avantages et les inconvéniens qui étoient résultés du voyage hors du Vallon, et décider s'il convenoit d'avoir quelqu'autre communication ultérieure avec la terre. Ce voyage avoit procuré l'introduction de la pomme de terre et des abeilles. La première étoit une garantie infaillible contre la disette de blé; et sous ce rapport elle étoit d'un prix incalculable. Le miel des abeilles fournissoit non seulement un mets agréable, mais un remède salutaire dans plusieurs maladies; mais les maux, dont ce voyage avoit apporté le germe, étoient au moins égaux s'ils n'étoient supérieurs aux biens qu'il avoit fait connoître. Quel avantage pouvoit compenser la petite vérole qui avoit détruit une partie de la population, et dont le poison maintenant incurable menaçoit toute la postérité, et ce vice moral bien plus désastreux encore qui avoit attaqué le gouvernement et les mœurs jusque dans leur principale racine? La physique et la chimie, nous a-t-on dit, sont maintenant les sciences les plus florissantes dans l'Europe; les progrès qu'elles font chaque jour promettent des découvertes utiles et des secrets précieux pour l'humanité. Mais la corruption des mœurs qui va toujours croissant dans une proportion supérieure à la perfection des arts, produira sans doute aussi quelque nouveau germe de maux qui seroit importé chez nous avec celui des biens; et nous ne voulons point du remède, puisqu'il seroit nécessairement inséparable de la maladie.

D'après ces considérations, le conseil a arrêté que le Vallon aérien n'auroit plus de communication avec la terre par quelque voie que ce pût être[18].


«Une musique militaire a fait retentir l'écho de nos montagnes. Montés sur le rempart, nous avons entendu des chants s'unir à cette musique, et ces chants sembloient être un hymne à la liberté; car ce nom a été souvent répété, et toujours avec le plus grand respect. Quelquefois même nous avons vu l'armée entière se prosterner à genoux en prononçant le mot de liberté. Comment des peuples esclaves depuis tant de siècles ont-ils pu tout-à-coup briser leurs fers? quel ressort assez puissant pour leur imprimer un pareil mouvement? Cette grande révolution est-elle le résultat de la philosophie qui commençoit à agiter le milieu du dix-huitième siècle? Ou est-ce la religion qui a achevé son ouvrage? Nous cherchions de ces deux causes quelle étoit la plus vraisemblable, lorsque nous avons entendu l'éloge de la fraternité retentir avec celui de la liberté. Dès-lors notre incertitude a été fixée; nous n'avons plus douté que cette belle réunion ne fût l'ouvrage de la religion rappelée à sa pureté primitive. Elle seule, d'un peuple d'esclaves, pouvoit faire un peuple de frères.

Plusieurs bataillons ont passé successivement sous nos yeux, en chantant également le double triomphe de la liberté et de la fraternité. Ils portoient au bout d'une pique le bonnet, symbole de la liberté, et leurs drapeaux étoient nuancés des trois couleurs principales; réunion qui annonçoit évidemment celle des trois grands ordres de l'Etat autrefois si divisés, le clergé, la noblesse et le tiers-état. Nous nous entretenions de ces douces idées, et nous voyions déjà les temples de Janus fermés sur toute la terre, et tous les peuples s'embrassant à l'invitation et à l'exemple des François.

Mais quel horrible réveil est venu dissiper ce rêve enchanteur! dès le lendemain, ces frères si tendres, transformés en tigres féroces, étoient aux prises avec des Espagnols. Après une lutte de courte durée, les François ont été vainqueurs; les vaincus à genoux demandoient la vie d'une voix suppliante: Fraternité ou la mort, leur a-t-on répondu avec fureur. Le signe d'acceptation étoit d'arborer au chapeau la cocarde aux trois couleurs. Au moindre délai, à la moindre hésitation, le frère chéri étoit égorgé sans pitié.

Quelle est donc cette nouvelle association de ce que l'amitié peut inspirer de plus tendre et la rage de plus féroce? Au lieu de s'être amélioré, l'esprit humain en France seroit-il retombé dans la barbarie? N'est-ce pas là ce délire qui s'étoit emparé de tout l'Empire Romain, la veille de sa chute, lorsque ses citoyens s'égorgeoient entr'eux pour des querelles théologiques, tandis que les Barbares étoient à ses portes tout prêts de consommer sa ruine[19]?...»


NOTES:

[1] Les habitans des Pyrénées, bien différens des Suisses, des Auvergnats, des Savoyards, sont constamment attachés à leurs ingrates montagnes. On ne les voit point, comme les autres montagnards, émigrer à certains tems de l'année pour se procurer une subsistance plus abondante. Accoutumés à une vie chetive et dure, ils préfèrent le dénuement de la misère à l'aisance que pourroient leur obtenir des courses hors de leur pays.

D'où vient ce caractère particulier à l'habitant des Pyrénées? Il me semble qu'il est le résultat de son isolement. Pendant huit mois de l'année, la plus grande partie de ces montagnes est sans relation avec l'Espagne faute de routes praticables, et sans autre relation avec la France que celle que peuvent produire ses eaux minérales, en sorte que ces montagnards sont presque perpétuellement séparés du monde entier.

Le moyen de mettre ce pays en société avec la France seroit d'y faire naître une branche de commerce, et je pense qu'on en trouveroit une très-riche dans l'établissement de quelques fabriques. Les eaux courantes tombent de toutes parts, et les flancs de plusieurs montagnes recèlent des mines de différens métaux qui ont été jadis exploitées avec succès. Tout récemment des Allemands avoient établi à Bagnères de Luchon une manufacture de cobalt qui auroit pu devenir très-précieuse; elle étoit sous la direction du comte de Beust, maintenant ambassadeur d'une cour d'Allemagne. La révolution a culbuté cet établissement. Mais il seroit d'autant plus facile de le remettre en activité, qu'une partie des bâtimens nécessaires à l'entreprise subsiste encore.

Les communications avec l'Espagne seroient praticables toute l'année, si l'on applanissoit quelques-uns des ports ou ouvertures dans les montagnes qui servent de limites à la France, lesquels sont ordinairement fermés pendant 8 ou 9 mois par les neiges et les glaces. La confection de quelques routes dans cette partie de nos frontières pourroit s'obtenir sans qu'il en coûtât un sou au trésor public. Il ne faudroit pour cela qu'y appliquer pendant quelques années le produit des forêts de ces montagnes, celui des bains d'eau minérale, et enfin la ferme du privilége des banques de jeu qui y sont établies pendant la saison des eaux, si toutefois le Gouvernement juge à propos de laisser subsister près des sources salutaires des Pyrénées, ces autres sources de corruption et de mort. L'usage qui en seroit fait semblerait alors une sorte d'antidote au poison des banques.

[2] Il est très-probable que d'après la menace du chef de cette colonie que l'on verra à la fin de cette relation, aucun aéronaute ne s'exposera au danger d'un second voyage dans le Vallon aérien.

[3] Je doute qu'il y ait jamais eu un tems où l'homme existât isolé, errant sur la terre sans famille, sans domicile et sans patrie. Un Ecrivain célèbre a fait l'histoire ou le roman de l'espèce humaine dans cette première période de sa création; il lui a trouvé beaucoup de vertus qui n'étoient au vrai que l'absence des vices, et il a dit: L'homme est bon, les hommes seuls sont méchans. Comme il n'existe aucun monument qui constate que l'homme, tel qu'il en a eu l'idée, ait jamais existé, on ne peut rien affirmer ni nier de cette prétendue bonté; mais que les hommes soient méchans, que les passions, les vices et les crimes soient nés dans le sein des sociétés, rien de plus certain; et je pense encore comme J-J., que ces passions et ces vices ont d'autant plus d'énergie, que les sociétés sont plus civilisées. Un problême admirable seroit donc de trouver une organisation sociale telle que l'homme jouit des avantages d'une société parfaitement civilisée sans en éprouver les inconvéniens. Or, c'est ce problême que je trouve complètement résolu dans le Vallon aérien. La grande passion qui tue les sociétés de la terre, l'ambition, ne se trouve pas dans celle-ci. Tous les individus sont parfaitement égaux et n'ont aucun motif d'aspirer à quelque distinction; car il n'y a ni richesses, ni honneurs, ni pouvoirs à distribuer. Tous sont égaux et le seront toujours, quelle que soit même la différence de mérite personnel; le gouverneur est le seul qui jouisse d'une autorité.

Conséquemment au principe de J.-J., tous les hommes ici semblables à son homme par excellence, sont donc bons et heureux.

(Note de M. de Montagnac.)

[4] Cet ouvrage eût été certainement très-curieux à connôitre; mais il faut que M. de Montagnac se soit trompé, car il ne s'est pas trouvé parmi ses papiers.

(Note de l'Editeur.)

[5] Ces annales sont imprimées ici dans l'ordre qu'a désigné M. de Montagnac, mais seulement par fragmens. On dira dans quelques notes pourquoi on n'a pas imprimé cet ouvrage en entier. Je l'ai divisé par chapitres, afin d'en rendre la lecture plus facile.

(Note de l'Editeur.)

[6] Il n'y a personne qui, dans la situation où se trouvoit l'auteur de ces annales, n'en eût dit autant que lui. Il falloit une découverte aussi merveilleuse que celle des ballons pour démentir sa prédiction. Le Vallon aérien, ses habitans, leurs mœurs seront connus hors de son enceinte. Cet auteur s'est également trompé sur la durée des lumières dans ce coin des Pyrénées: ces lumières y sont répandues plus généralement que de son tems; et si elles n'ont pas fait plus de progrès dans la même proportion, du moins paroît-il certain qu'elles n'ont pas décliné. Nos conjectures sur l'avenir ultérieur n'auroient pas de base plus solide que celles de l'auteur des Annales. Eh! qui peut assigner les bornes de l'esprit humain? Qui peut prévoir jusqu'à quelle étendue une société parfaitement organisée porteroit le développement de ses facultés morales? L'esprit est une puissance qui jusqu'à présent n'a été dirigée que par l'ambition. Qui sait ce qu'elle seroit capable de produire, si elle étoit mise en jeu par la sagesse.

(Note de M. de Montagnac.)

[7] Les tems sont bien changés: il n'y a plus maintenant que de très-légères différences entre la Cour, la Capitale et les Provinces. Les communications étant devenues plus fréquentes, les habitans de la France ont tous à-peu-près la même physionomie; il seroit difficile de distinguer à présent le provincial du parisien, à moins que ce ne fût par l'heure du dîner et quelques autres usages aussi importans. Mais les provinces ne tarderont pas sans doute à s'élever à la hauteur de la capitale sur ces graves objets; et il faut espérer que leurs habitans auront bientôt, comme les Parisiens, de grands collets, de gros ventres, de bons estomacs et de forts poumons.

(Note de l'Editeur.)

[8] Je crois que le défaut de renouvellement d'air est la principale cause des goîtres dans les Pyrénées. J'ai toujours observé que les habitans affectés de ces excroissances avoient leur demeure à l'abri du vent et du soleil dans le fond de quelque gorge de montagne où règnent une humidité qui n'est jamais pompée et un air constamment tranquille et stagnant. Je citerai, entre plusieurs autres villages, celui de St.-Mamé adossé au nord de la montagne tout au bout de la vallée de Luchon, dont presque tous les habitans sont goîtreux, tandis qu'à une demi-lieue de là, Bagnères de Luchon, plus avancé dans la plaine et exposé aux rayons du levant et du midi, est exempt de cette maladie. Ce qui fortifie mon opinion, c'est que tous les goîtreux guérissent parfaitement au bout de quelque tems de séjour sur la montagne.

(Note de l'Editeur.)

[9] On s'appercevra aisément que l'homme qui parle ici, est un protestant aigri par les persécutions qui l'ont forcé de s'exiler de sa patrie. Il est impossible qu'on juge sainement des choses quand on a l'esprit troublé par le ressentiment d'un violent outrage.

[10] Le lecteur voudra bien observer que cette réforme dans la religion est proposée pour une espèce d'hommes qui se rapproche beaucoup de la nature des anges.

(Note de l'Editeur.)

[11] Cette distinction est fausse. Le courage qui défend l'Etat n'est pas moins honorable que la sagesse qui le gouverne ou qui l'administre. L'erreur vient de ce que le fait dont il s'agit n'est pas suffisamment expliqué. Le soldat étoit sans doute coupable si l'ordre avoit été donné de n'épargner personne; mais il est au contraire très-probable que sa commisération avoit été calomniée, parce qu'il y a tout lieu de croire que, conformément aux lois de la guerre, l'ordre de mort ne frappoit que ceux qui étoient pris les armes à la main.

(Note de l'Editeur.)

[12] Je supprime ici le récit des divers évènemens d'un intérêt concentré dans l'intérieur du Vallon: ce récit comprend l'historique de plusieurs années; mais on conçoit qu'il est peu d'objets d'un intérêt général dans l'histoire d'un peuple sans ambition, sans distinction de richesses, de pouvoirs et d'honneurs, et de plus sans ennemis au dehors, et par conséquent sans batailles et sans héros. Tranquille au milieu des guerres les plus sanglantes, il n'eut connoissance que de celle entre la France et l'Espagne, à l'occasion du testament de Charles II, qui embrasa toute l'Europe au commencement du 18e siècle. Voici ce qui est dit de cette guerre dans les Annales.

(Note de M. de Montagnac.)

[13] On a dû être indigné des expressions du peuple aérien, toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il faut pardonner à ces hommes extraordinaires et absolument étrangers à nos mœurs, de n'avoir pas des idées plus justes sur le devoir imposé aux Souverains de maintenir leur empire dans un tel état de force et de courage, qu'il ne soit permis à aucun de leurs voisins de les attaquer avec succès. Quand on est assuré d'une paix perpétuelle, on peut impunément méconnoître le prix des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit repréhensible. Les paisibles Quakers, fidèles à leur religion, ne prennent pas les armes; mais ils n'en sont pas moins pénétrés d'une profonde estime pour les défenseurs de leur patrie. Ceux qui ont étudié l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples ont été les peuples énervés qui ont fini par subir la loi d'un vainqueur. Tels sont dans les siècles reculés les Perses, les Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rêveuse voie au loin dans l'avenir la paix et l'amitié régner sur toute la terre, l'expérience des siècles fera toujours retentir ce mot terrible à l'oreille des peuples subjugués: Malheur aux vaincus! Honneur donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux dépens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre et de la misère!

[14] La suppression de quelques faits dénués de toute espèce d'intérêt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au récit d'un des plus grands évènemens qui soit consigné dans les Annales du peuple aérien.

(Note de M. de Montagnac.)

[15] On se rappelera qu'à cette époque l'Europe jouissoit de la paix depuis neuf ans, et que cette paix générale ne fut troublée que cinq ans après.

[16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple du Vallon aérien est supérieur à tous les peuples tant anciens que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille révolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides suggestions ont égaré nos montagnards, ils reviennent d'eux-mêmes aussitôt qu'ils sont livrés à leur propre raison. C'est un puissant guide que cette raison accordée à l'homme. Il auroit partout le même empire, s'il n'étoit pas étouffé par les institutions sociales. Le grand mérite de celle qui régit le Vallon aérien, c'est de conserver à cet infaillible guide toute la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.

(Note de l'Editeur.)

[17] Cette petite production de Parnell, qui parut au commencement du dernier siècle, est dans l'original un chef-d'œuvre de précision et de graces. Le sujet est tiré du vieux Conte de l'Ermite, que chaque peuple a habillé à sa mode. Voltaire l'a enchassé dans son charmant roman de Zadig; il a assaisonné de plaisanteries fort gaies et fort spirituelles la philosophie du poète anglois. Mais il faut convenir que cette justification des misères humaines ne vaut pas mieux que tous les systêmes qu'on a imaginés pour expliquer les voies de la Providence. On ne voit point de Prodigues devenir plus sages parce qu'on a abusé de leurs dons, d'avares rendus généreux parce qu'ils ont eu un mouvement de pitié qui leur a tourné à profit. La mort d'un enfant tendrement chéri a plus souvent inspiré aux pères désespérés des murmures contre la Providence que des sentimens de reconnoissance et d'amour. En général, les passions comme les caractères dépendent en partie de la nature du tempérament, et ne sont susceptibles que de simples modifications. Mais si on ne change point les élémens, on peut du moins les diriger et les employer utilement. Ainsi l'habile écuyer qui soumet au frein un coursier indompté, tire un sage parti de sa fougue insensée, et convertit en noble courage son caprice et ses emportemens.

(Note de l'Editeur.)

[18] Voici une contradiction qui a dû frapper tous les lecteurs attentifs. Il est dit ici que le conseil décréta de ne plus avoir de communication avec la terre; et cependant une cinquantaine d'années après que cette décision a été prise, M. de Montagnac reçoit des habitans du Vallon l'accueil le plus amical, ainsi qu'on l'a lu dans la relation de son voyage; et ce n'est qu'après y avoir été traité pendant plus d'un jour avec toutes les marques de la bienveillance, qu'un seul individu vient lui signifier l'ordre de partir.

Frappé aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac de me l'expliquer. Il me répondit premièrement, que la décision du conseil n'avoit jamais été publiée, parce qu'on attendoit pour cela qu'il fût proposé quelqu'autre projet d'excursion, ce qui n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-être eu jamais. Il me dit ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple aérien avec trop de rigueur. Ce peuple-là a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les époques du passé. Il est à cet égard semblable au sauvage qui vend son lit aujourd'hui sans prévoir qu'il en aura besoin demain.

M. de Montagnac s'étoit conformé jusqu'à présent au principe qu'il avoit très-judicieusement établi, de ne donner au public que la partie des Annales du Vallon aérien susceptible d'un intérêt général. J'ai vu avec peine qu'il y avoit dérogé en transcrivant ici, outre la liste des gouverneurs, des rédacteurs des Annales, des membres du conseil pendant plusieurs années, deux aventures dont le sujet et le style respirent cette simplicité antique, si admirable quand on la rencontre dans Homère ou dans quelqu'autre auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule lorsqu'elle est appliquée a quelques faits récens. Il semble voir alors un palais moderne bâti dans le genre gothique.

J'ai à faire à M. de Montagnac un autre reproche dans un sens opposé. Là, il a publié ce qui devoit être supprimé; et le passage qui suivoit immédiatement, et qu'il étoit intéressant de faire connoître, il l'a retranché. Ce passage est relatif à la guerre de notre révolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier évènement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou disparate, et rendre la publicité à la manière singulière dont le peuple aérien avoit envisagé cette guerre révolutionnaire. C'est cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosité des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus pressantes questions à M. de Montagnac. Cependant cet aéronaute n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conçois pas quelles ont été ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport à ce grand évènement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit dans les Annales de ce peuple.

(Note de l'Editeur.)

[19] Ici se termine ce que les Annales aériennes présentent d'intéressant. Il paroît que le peuple de ce coin des Pyrénées croyoit atteints de folie les révolutionnaires de la fin du dix-huitième siècle. Cette opinion étoit sans doute bien honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car la méchanceté qui tourne au profit de son auteur peut s'expliquer; mais la dépravation portée à l'excès où elle parut alors, cette dépravation qui tendoit à tout détruire, sans plan, sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un dérangement dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.

Il falloit une raison bien forte pour rétablir tout un grand peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est trouvée, et la réparation aussi prompte qu'inespérée des maux causés par la démence sera dans l'histoire générale le prodige le plus éclatant et le plus admirable.

Au reste, on ne doit pas être surpris du peu d'étendue des Annales du Vallon aérien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations politiques fournit bien peu de matériaux à l'histoire. Il en est à cet égard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple aérien ne peut servir de modèle à aucun autre peuple de l'Europe; ses mœurs, son gouvernement, sa constitution sociale sont trop différens de tout ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agréable de voir le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au courage et à l'amour de la liberté.

(Note de l'Editeur.)

FIN.

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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