Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître
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Title: Les Contemporains, 7ème Série
Études et Portraits Littéraires
Author: Jules Lemaître
Release Date: November 16, 2007 [EBook #23508]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE ***
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NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
SEPTIÈME SÉRIE
Marceline Desbordes-Valmore
L'amour selon Michelet—Victor Duruy
J. K. Huysmans—Henri Lavedan—Émile Faguet
Paul Deschanel
Maurice Donnay—Réponse à M. Dubout, etc.
PARIS
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
(ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie)
15, RUE DE CLUNY, 15
1899
Tout droit de traduction et de reproduction réservé
20 avril 1896.
... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce feuilleton[1], vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres, qui est la Correspondance intime de Marceline Desbordes-Valmore, récemment parue chez Alphonse Lemerre.
Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature (p. 002)qui fut éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme admirable et un peu de génie. Mais, en outre, la préface de la Correspondance intime nous apporte un renseignement entièrement nouveau, et qui nous fait comprendre l'intensité singulière de certains cris des Élégies, et l'âcreté de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans avant son mariage, Marceline avait été séduite et abandonnée avec un enfant, qui était mort encore au berceau.
On a dit:—Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne ressemble-t-elle pas à une trahison?—J'avoue ne pas comprendre ce scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou 1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et qu'elle en (p. 003)souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses Élégies, et, sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux désespoirs de notre Sapho bourgeoise.
Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être aimée,—et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis, un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut qu'elle allait être mère...
Quel était cet inconnu? L'éditeur de la Correspondance intime, M. Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M. Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des Œuvres de Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.
(p. 004)«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue décente autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du monde, un lettré, un rimeur versé dans l'art d'Ovide, lequel, frappé et peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, sut tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec une gratitude ingénue?»
Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:
J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.
Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian, ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers les Métamorphoses?... Mais non; Marceline écrit quelque part:
Ton nom! partout ton nom console mon oreille...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire;
On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,
Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.
Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai pas le temps ni les (p. 005)moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs, c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire littéraire n'a pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce «mufle!»
Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses nouvelles:
J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,
Et dans quel temps! mon ami par l'absence,
Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;
Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.
Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été lâchée,—puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un peu!
Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha. Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois... C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,—et c'était un romantique. La mélancolie de Marceline, (p. 006)ses beaux yeux, ses cheveux éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, d'Espagnole des Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il connaissait d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. Elle, raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... Mais quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. Elle était seule au monde, avec un cœur meurtri, mais toujours un infini besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne à quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,—et de respect,—dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comédien et cette comédienne étaient, du reste, deux cœurs parfaitement ingénus, comme il appert de la Correspondance intime. Bref, ils s'épousèrent.
C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines, de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2 mai 1813, on donnait Amphitryon au Théâtre-Français. Valmore y jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois (p. 007)se passèrent avant qu'il pût remonter sur les planches.»
Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.» Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car son genre est perdu en province.» Cela signifie qu'il paraissait «vieux jeu»,—en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français, et dans les premiers emplois,—tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...
Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement, naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne (p. 008)renonce pas; Monsieur Delobelle n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le même, à s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux, le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de l'Éducation sentimentale?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un comique navrant.
Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre par une innocente exagération de langage et par de petites déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline, des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer.» L'explication est charmante; mais la vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et (p. 009)qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.
Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est certain, mon bon ange, que je ne te connais pas de rival au théâtre. Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et, quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi pénétrantes, car ta prononciation est aussi distinguée que celle de Mlle Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces lignes à son mari.—Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année: «Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses filles.—Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc cinquante-neuf.
Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement et, vers la fin, un peu avec le sentiment (p. 010)d'une mère qui pardonne aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle lui répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... Par quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari. N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement, de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»
Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé «l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui, au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, que je partage. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est courbée comme la tienne, sous des larmes encore bien amères.» (p. 011)Les mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline elle-même.—En 1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. Marceline écrit à Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» Le mot «amour» a été effacé dans le texte original, et cette rature est étrangement expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pavé de Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un impresario en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a horriblement souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome? La trace rêvée qu'il y a laissée de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement puissante sur moi.» C'est elle-même encore qui souligne. «Je ne demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai pas.» Il, c'est «l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.
J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.
(p. 012)La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.
Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et s'en émut à deux ou trois reprises.
Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure. Telle Mme de Montaiglin dans Monsieur Alphonse; mon Dieu, oui. Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin! Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies... S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)? Mystère.
Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des Élégies de sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser», un eautontimôroumenos ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait y (p. 013)avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,—plus élégamment, car il se piquait d'élégance dans ses propos—: «Sapristi! où ma femme est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, soit par lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus aigrement quand il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline éplorée lui répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien. C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la littérature.»
Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours d'une autre absence de Marceline,—qui avait alors cinquante-trois ans,—son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de romances de commande sur des sujets donnés, dont quelques-unes n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de vendre. (p. 014)Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi... Tu vois que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas l'ombre de contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du papier au lieu de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à personne.»
Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela est assurément flatteur pour notre Marceline.
27 avril 1896.
... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes? Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un paquet de lettres.
Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival, ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-Marc Girardin, comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que sept ans au moment de cette rencontre.
Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile de cette indication,
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,
(p. 015)ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte Auguste de Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la correspondance de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, et aussi dans le journal d'Alexandrine d'Alopens (Mme Albert de La Ferronnays).»
Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'Odes sacrées, de Cantates sacrées, et d'une traduction des Bucoliques de Virgile, étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché.
Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire.
Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous citez:
Ton nom...
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,
me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-Marcellin, fils naturel de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel en 1819 ou 1820.»
Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.
(p. 016)Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste Lacaussade révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'Écho de Paris, la moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc, ni Marcel, mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des vers, des romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété. Il ne fut point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs de Paris, à Aulnay-lès-Bondy.»
Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:
«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle» qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.
«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-Joseph-Alexandre; ceux de Mme Valmore: Marceline-Félicité-Josèphe.
«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas mystère.
«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort de (p. 017)croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi le nom de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour le plus pur et le plus désintéressé.
«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»
Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M. Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le cœur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour ne pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire: «Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre allusion (p. 018)à son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement, que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon impression, c'est que, si Marceline se confessa à son mari, comme l'affirme M. Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, à partir de cette date, on ne trouve plus, dans la Correspondance intime, trace de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver étrange l'ardeur de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète plus, parce qu'il est fixé. Est-ce que je me trompe?
Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:—La seconde fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre cœur. Ne le pensez-vous pas?
Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la Correspondance intime, une lettre fort intéressante:
«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant les siècles»; je vous en suis reconnaissant.
«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais hésité à la faire paraître. Mais elle (p. 019)est dans une collection publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. Valmore père et fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce qu'ils ont voulu. Leur intention, du reste, était de publier ces lettres, toutes ou en partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé leur désir.
«... La première partie de votre étude a peiné les amis de Mme Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»
M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude (moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.
4 mai 1896.
... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de Latouche!
Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:
«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des fragments de lettres originales adressées par Mme Desbordes-Valmore à son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.
«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille Valmore étaient de pure amitié. (p. 020)Le prénom d'Hyacinthe a pu être donné à la fille aînée de Mme Desbordes-Valmore à cause de ce monsieur, mais seulement en raison de cette amitié.
«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche avait été l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition. La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de lui, tant on le craignait.
«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation, celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?
«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?
(p. 021)«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la Correspondance de Clément XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche (Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre Chabaud de Latouche est né le 3 février 1785. Il épousa en 1807, à l'âge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du président du Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit un fils que Latouche adorait.
«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme marié? Non, n'est-ce pas?
«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier. Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question, posée dans l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux l'année dernière, est restée sans réponse.
«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»
Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de dissimulation.
Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute, «Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms de (p. 022)Mlle Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les appelait ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé bénévolement qu'un hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amenés à se révéler mutuellement la liste complète de leurs prénoms respectifs et qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une coïncidence dont les archives de l'état civil dérobaient le secret au public. Vaine hypothèse! Car, dans la pièce où Mme Valmore nous dit que son nom était écrit dans le nom de son amant, je trouve ce vers:
On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.
Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...
Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus. Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et auteur de Cantates sacrées, imbu, sans doute par snobisme, de ce christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci, il devait donner aisément dans un pathos idéaliste, propre à séduire la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de Marceline. (p. 023)Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations possibles, que rien ne démontre non plus qu'il l'ait été. C'est une impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis pas médiocrement fier.
Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait voir s'il n'y aurait pas, dans les œuvres du comte de Marcellus, quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du temps? ou tout bonnement pris au hasard?...
Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa triste maîtresse:
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...
D'un éloge enchanteur toujours environné,
À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...
... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de (p. 024)celui de l'Œdipe du café de l'Univers, au Mans.
On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article, parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration. J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me traite moi-même!
Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée, dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu sourire un peu tout en l'aimant bien,—absolvant aujourd'hui en bloc les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque sainte.
J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,—comme feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa (p. 025)mère à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent, l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs, le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune. «Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril», l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un «vieux lecteur des Débats» ce renseignement: «L'acteur Valmore a créé le rôle du geôlier dans Marie Tudor en 1832 ou 1833; il disait d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son frère, ses sœurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une crucifiée...
Or,—et ceci est magnifique,—sans doute elle se lamente, mais jamais elle ne désespère,—et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on puisse surprendre même un commencement de méchanceté (p. 026)ou de dureté, ou seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine. L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime, renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que possible pendant des années, on finit par être tranquille sur l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères, les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que ne (p. 027)soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte d'insouciance bohème...
25 mai 1896.
Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours, une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même renseignement. Or, cette lettre était l'œuvre d'un loustic.
Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état d'esprit de ce mystificateur imbécile.
Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée, d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de cœur, un germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit finalement (p. 028)apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité, je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir, expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur endurance de Peaux-Rouges.
Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à l'authenticité de ce billet?—Quelle a donc pu être la pensée du subtil faussaire?
Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire, et sur un point (p. 029)qui n'importe à personne. Voilà qui est bien singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies (chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur. Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple imbécillité.
Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si c'est cela, qu'il soit heureux.
Mais Marceline nous attend.
Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà (p. 030)dites; et ce n'est pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et elle était infiniment bonne.
Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées peupliers.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés. Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son châle étroit, vers quelque œuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et chantant la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on (p. 031)peint orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans le cœur... et ils chantent comme des enfants soumis. C'est là le miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville... Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et fait frémir, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de sentiments et de croyances,—alliances dont le secret semble perdu, et qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en martyr, sous l'atroce barbarie des rois, c'est aller au ciel d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous faisait par moments envier l'élite qui montait à Dieu»? N'est-ce (p. 032)pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine?
Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle elle les voit et les entend.—À cause de sa profession première et de celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu, a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,—celle-ci, maîtresse d'Auber,—et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à Pauline, délaissée par le petit père Auber!...
Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux. Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les (p. 033)hommes qui l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement: comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu? Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient en sa présence.
Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête, tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce matin.»—«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est Mme Récamier. Elle m'a embrassée dix fois, mais du cœur. Elle est simple... tiens, comme la bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante ans, et ces deux âges (p. 034)lui vont bien. Elle touche le cœur. Elle m'a entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... Mars m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu n'as pas d'idée de Mars, elle y met du cœur et une volonté qui récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a été d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» Tout cela dans la même lettre!—«... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te laisse à juger si l'on a parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire!... Il a toute la grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre, si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop courts.»—«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable: comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa réponse pour l'argent... Mme Récamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un beau livre pour Inès et brûle de voir Line...»—«... J'ai vu M. Victor Hugo, qui m'a reçue à cœur découvert... Il demeure attaché à l'idée (p. 035)de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des circonstances indiquées pour te servir...»—«M. Sainte-Beuve est venu dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»—«M. Sainte-Beuve fait des vœux bien sincères pour ton retour et s'ingère pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois déjà trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai rien vu de si simplement bon.»—«M. Balzac est venu me voir il y a quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus son talent.»—«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour déménager.»—«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des lunettes vertes.»—«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs.»—«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi... M. Favre est un homme très droit et très simple; son (p. 036)âme seule est exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa raison.»—«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, très bon par le cœur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui...»—«Hier mardi, M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'émotion trop vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné son premier volume de la Révolution française», etc., etc... Mon Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!... Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonnée à la fréquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains célèbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immaculée? Honorons nos pères,—ou Marceline qui sut les voir ainsi.
Et comme elle sait admirer!—Elle assiste, chez Mme Récamier, à une lecture solennelle des Mémoires de Chateaubriand. «Je n'ai rien ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines. J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec, mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»—«Je suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque ligne de Mme de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance d'admiration et (p. 037)toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais quelle âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi, comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres cœurs secs que nous sommes, vu Mme de Staël dans nos songes, et avons-nous tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au Paradis?...) Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»—À propos du retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le Siècle, 14 décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est beau; mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»—«Je profite de ces moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange, que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.» Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique. Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: (p. 038)«Je garderai donc cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon cœur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là, il faut tirer l'échelle,—l'échelle de Jacob.
Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective. Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme. Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de Marceline: Credo, par: Je suis crédule. Évidemment elle le divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille aînée de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut point une personne négligeable[2].
Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés nerveuses,—mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille, attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu lui ouvrir un peu son cœur:
«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère qui m'a fait entrevoir un moment le ciel d'une mère, le cœur de son enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce monde (p. 040)comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé suivant ses vertus et ses fautes...»
J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: Un projet de mariage de Sainte-Beuve, publiés par la Gazette anecdotique du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la toilette. «Mme Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante, sa fille avait plus de décision et de netteté dans la repartie; elle plaisait au premier abord.»
En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mérite, avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces réunions. L'auteur de Joseph Delorme et des Consolations, l'ami de la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait (p. 041)assez souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.
Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833, Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux album qu'elle me permettait de lire...»
Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des Mémoires, était le contraire d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des «extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet qu'il avait formé de demander sa main. Mme Valmore et Ondine, pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, (p. 042) le premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés.»
Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête, ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,—et c'était le cas de Sainte-Beuve,—aux rencontres grossières. On peut, quand on a à la fois l'âme délicate et les mœurs (p. 043)cyniques, estimer répugnant de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a accoutumé de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, dis-je, rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je parle très sérieusement.
Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je suis tenté de croire,—car le même sentiment s'y retrouve, et presque les mêmes expressions,—que l'admirable pièce des Consolations:
Toujours je la connus pensive et sérieuse...
fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)
Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être, une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En 1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de (p. 044) farouche, elle écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en villégiature, à son frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par genre, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on déjeuner?» On se promène à âne et on rentre bien vite pour demander: «Va-t-on dîner?» Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique comme celui-ci:
Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;
Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:
Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,
Car nous le mangerons demain.
«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous devenons de véritables Angevins: molles, comme dit César (ou un autre).»
(p. 045)Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.
Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être consultée sur la toilette de la mariée,—peut-être sur la mariée elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»
Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la fois adorables—et excessifs—à cette élève de Sainte-Beuve. Elle l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer» toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se souvenant plus que du grand cœur de sa mère, Ondine osait se livrer davantage, ainsi que nous l'avons vu.
(p. 046)Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante, que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une jalousie folle contre sa sœur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, faisait pleurer. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie, cette voix déchirait le cœur de la mère lorsque l'enfant faisait de vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. La Voix perdue est un des souvenirs de ces veilles poignantes.» (Œuvres de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)(Retour à la Table des Matières)
Michelet a écrit l'Amour en 1858, parce que la France «était malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas, après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.
L'Amour de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec l'Amour de Stendhal ou la Physiologie du Mariage de Balzac.
Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont tenu principalement à montrer (p. 048)qu'ils n'étaient pas dupes de la femme et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes, libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue de leur enquête personnelle.
Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,—ou de l'amour-libertinage,—quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est presque le tout.
Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des choses profondément différentes (p. 049)ou même contraires. Désirer la possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses nerveuses... quoi de commun entre cela—et aimer? L'amour de Michelet est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.
Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se donner avec son cœur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre cœur, dont un corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin, et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout désir fut (p. 050)une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.»
L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une œuvre d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement moral par l'amour.
Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale et la plus féconde du livre de Michelet: «L'Amour n'est pas une crise, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.» Autrement dit, un amour, c'est une vie.
Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents, l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement: «création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par (p. 051)le mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.»
Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son livre l'Amour, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un «idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner un peu en détail.
Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme, vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.» Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les (p. 052)enfants du second mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme met en elle sa marque pour toujours.—Mais, au surplus, l'avancement moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et l'œuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'œuvre d'un seul amour et qui dure autant que la vie même.—Bien différent de nos plus récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les mauvaises mœurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de tristesse.»
De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore la femme.
Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez (p. 053)rien!...» Et c'est pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique, grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète, l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les plus niaises. Mais elle est profonde et continue.
Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi différente que possible de l'homme.
Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps. Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait que l'abus des sports communique aux (p. 054)mouvements de cette vierge quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux des garçons.—Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide, rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui, l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!—Car il la faut ainsi, molle et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à son tour renouvelé et achevé par elle.
Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse, comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme; au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de Bouchardat, que, contrairement au préjugé de (p. 055)l'Église et du moyen âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort. Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas seulement une malade, mais une blessée. Elle subit incessamment l'éternelle blessure d'amour.»
Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit royaume.—Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable, l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que «la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la chevalerie, et difficilement (p. 056)le droit; enfin qu'elle est toujours plus haut ou plus bas que la justice.
Mais il l'adore.
Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»
Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences, que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins responsable que l'homme. Dans le chapitre: La Mouche et l'Araignée, cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer que deux cas: si elle tombe,—c'est qu'une perfide amie avait résolu de la faire tomber, la pauvre petite;—ou c'est que, de très bonne foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari... Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale. Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les neuf autres à une contrainte extérieure.
Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait les innombrables absolutions (p. 057)maritales qui font, depuis quelques années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même, vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»
Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses, notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: Une rose pour directeur). Il faut dire que, dans les cas supposés par Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer, c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!... soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...
Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme une confidence pareille, suivie des mêmes supplications: «Conduisez-moi; (p. 058)ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement. Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse. Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre, quoi qu'elle ait fait.»
Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: la Mouche, Tentation, Médication, me paraîtraient accablants de bonté, de pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité. Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade, infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon cœur, Molière n'hésiterait point:
Oui, je tiens que jamais de semblables propos
On ne doit d'un mari traverser le repos.
Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. (p. 059)Mais Michelet, comme j'ai dit, est un naturiste mystique.
Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au mal,—vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre cœur.» C'est presque la formule: In ea movemur et sumus.
Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un temps meilleur, remplira tous les cœurs de religion. Il faut se mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais (p. 060)pas l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une mère le remerciera.»
Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'Abbesse de Jouarre. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure. Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales sans le savoir: une grande répugnance à faire de la même femme un objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse, adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez ces renchéris, le cœur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait (p. 061) odieux. Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond chrétien pour sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé de dégoût en songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des plus viles sécrétions.
Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités. Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de collaborer à une œuvre divine.
Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines. L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus (p. 062)en quoi l'un des résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de la race, le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une phraséologie propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu presque tous la manie de fourrer partout le sentiment religieux.
En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des vœux de nos féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.
Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient (p. 063) vraiment son associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne «religieusement» l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source inépuisable de rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples accommodations de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais aussi, selon les temps, une fille, une sœur, une mère.
Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire: «Le coquin!»
Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien joli:
«... Le visage vieillit bien avant le corps.—L'ampleur des formes est favorable à l'expression de la bonté.—Une génération qui n'aimerait que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des dames resterait grossière.—Une femme qui aime et qui est bonne peut, à tout âge, donner le bonheur, douer le jeune homme.»
Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le naturisme de Molière.
(p. 064)L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'Imitation, tend toujours en haut.»—C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le même cœur», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer, que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.
Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»
Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira, par exemple: «Chaque fois que la femme consent (p. 065)au désir de l'homme, elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une «réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.
Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil, d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux gens d'aujourd'hui,—et de tous les temps,—que la vérité, c'est de se marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure, l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs. La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du foyer.»
Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce, l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges, affectent la forme la plus maladive, (p. 066)la plus nerveuse, la plus haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les «harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.(Retour à la Table des Matières)
M. Jules Lemaître, ayant été élu par l'Académie française à la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:
Messieurs,
En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'œuvre de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une œuvre si évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à fait rare, même ici.
La certitude et l'activité; des croyances morales (p. 068)simples et fortes, héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la vie privée et l'œuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle impression de force, de suite et de sécurité dans son développement qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,—côté des Romains.
J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M. Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à la manufacture des Gobelins depuis sept (p. 069)générations. L'enfant respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui, naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la Restauration, retrouvaient les propos de la Satire Ménippée; et, le samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour chanter les premières chansons de Béranger.
Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la Révolution française—en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se contraindre pour être «avec son temps»,—la vie de Victor Duruy, exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux, et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.
Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école communale de la rue du Pot-de-Fer. (p. 070)En même temps il suit un cours de dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais, le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy disait volontiers de lui-même: «Je suis un bœuf de labour.» Dès l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond, et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.
Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des «trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat! Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.
Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en (p. 071) septembre 1833, premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français entre nos princes.
Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre; profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,—je cite ses expressions,—que «l'esprit de l'enfant est un livre où le maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»
Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux premiers (p. 072)volumes de sa grande Histoire des Romains paraissaient en 1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En 1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne, son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la langue et les mœurs des vaincus, et les aimant, et par là les civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le plus en lui.
Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât, d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant, dans un de ses manuels, avoué cette (p. 073)préférence, une note officielle la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs ennuis pour un court passage de son Abrégé de l'Histoire de France, relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre: «Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M. Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de mémoire, se souvint d'avoir entendue.
Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales, c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et calculée d'un prince selon Machiavel—ou l'illusion d'un mystique, comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à Œdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre (p. 074)nom». Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas, l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes providentiels», exposée dans la préface de la Vie de César. Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M. Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité. «On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut mieux ne pas les rappeler.»
L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait—ou n'en songeait pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des nationalités, l'établissement (p. 075)d'une démocratie un peu socialiste et pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve—qui, vers la fin, s'ensanglanta.
M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité». Enfin—et je suis tenté de dire surtout,—l'auteur de la Vie de César aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période impériale, (p. 076)bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste, puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en lisant le second volume de l'Histoire des Romains, où déjà Caïus Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui prit envie de connaître M. Victor Duruy.
Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique. Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée. En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le 10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté non. Il expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait (p. 077)fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à tous deux.
En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862, inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.
Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça ira bien.» Et ça alla très bien.
Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit, très franchement, l'œuvre ébauchée par la Convention nationale. Il était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité, un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante, par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement public. Il se dit (p. 078)que l'égalité des droits, récemment achevée par le suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence, l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes, de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique, lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements.
Quelques semaines après son entrée au ministère, (p. 079)il exposait son plan à l'empereur dans une lettre confidentielle.
«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie, et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi. Les hommes qui ne voulaient pas de l'adjonction des capacités peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles primaires.»—Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora notablement les traitements des instituteurs et des institutrices... Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer, Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des œuvres de M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse des nomenclatures.
Dans la même lettre, au sujet des treize millions (p. 080)de citoyens occupés par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement