The Project Gutenberg eBook, Les Filleules de Rubens, Tome I, by Samuel-Henry Berthoud This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Filleules de Rubens, Tome I Author: Samuel-Henry Berthoud Release Date: December 29, 2004 [eBook #14512] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 ***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FILLEULES DE RUBENS, TOME I*** E-text prepared by Joris Van Dael, Renald Levesque, and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team LES FILLEULES DE RUBENS Histoire Flamande Tome Premier par S. HENRY BERTHOUD Bruxelles, Librairie Allemande, Française et Étrangère De Mayer et Flatau, Rue de la Madeleine, 5 1849 CHAPITRE Ier. MYNHEER BORREKENS. Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied. Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient pas encore tout-à-fait terminés, il entra dans une petite salle ou se trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux. Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se rendit à l'église voisine de Notre-Dame. Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint sacrifice de la messe. Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son logis. Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté, quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette femme, une misère honnête. --Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la femme. --Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il y a un an. Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer convulsivement le pas pendant quelques secondes. --Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres innocents!... Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater. Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main. --Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses grosses joues roses. --A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un bambin. --Et comment te nommes-tu? --Claes, mynheer. --Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au revoir! En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes, le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chère Isabelle me saura gré de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il. Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer Rubens, qui lui fit tourner la tête. --Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour saluer le peintre célèbre. --Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car je devais me rendre chez vous aujourd'hui. --Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin. --L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir, mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi. --Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est bien sans m'en douter, s'écria l'artiste. --C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous sera remise aujourd'hui par entremise de procureur. --Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable. --Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher! Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah! mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre! --Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin! --Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens. Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier, de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale. --Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut. --Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous le répète. --Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare! Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur prouver qu'ils ont tort. --Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit. A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent. --Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider! --Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens, dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de défendre? --Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les inconvénients. --Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez d'émettre mon opinion... --Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les bras. --Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit plus question de rien entre nous! ---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me paraît un saint quelque peu apocryphe. --Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses, mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les deux parties. Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire. --Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en coûte un _cromsleers_[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers veulent lui intenter n'existe que dans ma tête. [Note 1: Petite monnaie du pays.] En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de parloir. L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point entrer le roi des arquebusiers. C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à tracer sur le vélin de leurs manuscrits. --Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore aux brouillards et aux traîneaux de ton pays! La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens. --Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de leur perte! Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux. --Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils! Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans quelques jours vous serez mère. --Vous avez raison, mon père, dit-elle. --Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef. Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les privilèges de ceux qui l'ont choisi. Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous les membres pour le soir même. Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents ans se réunissaient les membres du Serment. On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume, et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette table. A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle, et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le _Congrès de Munster_. Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche dais de velours. --Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens. Il s'interrompit un moment. --Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés. --Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin; j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis, en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint Christophe. A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître Borrekens, un sourire d'orgueil. --Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de leurs plus ardents désirs gue je réalise. Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu, demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil et soumis la chose à la délibération de la corporation. Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande, et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances. Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés; la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la violence à la discussion. Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante, irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians Kniff. Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine, son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur. Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût passé. Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun, nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers. --Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire. Merci et à charge de revanche! Le jeune homme sourit. --Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers, mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux. Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai. --Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre. --Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis longues années, se couvrent de poussière dans ma cave. En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé. --Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère, fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon. Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les ordres de son beau-père. Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au coeur. Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son hôte. --Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens, que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre, par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père! Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre de la seconde bouteille de Claret. Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner son logis. Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore, comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant: --Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son regard doux et triste va droit au coeur! CHAPITRE II. LES JUMELLES. Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du roi des arquebusiers. Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de la familiarité. --Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il; faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures; vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se montrer satisfait de l'échange que nous avons fait. Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné. Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa confrérie. La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà justement célèbre en Europe. Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste. --Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des Arquebusiers d'Anvers. L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse. Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention. --Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre, continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi. Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les portes d'un immense atelier. Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était la célèbre _Descente de Croix_. Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la sublimité. --Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en riant. --Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre, d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain que nous vous avons cédé!... Et cependant... --Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en riant. --Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur patron saint Christophe. --Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe, portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a lieu d'être satisfait. Mynheer Borrekens hocha la tête. --Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer Borrekens le géant qu'il désire. --Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre! --Mais puisqu'il ne vous satisfait point? --Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût. --Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer Borrekens? Je ne m'en doute pas. --Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez. --Je vous jure que non, sur mon âme! --Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet. --Vous me rendrez service en me l'apprenant. --Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets? --Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à Rubens; chaque volet a deux faces. --Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi. --Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la tête et du bonnet, au besoin. --Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à une condition. --Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les yeux étincelaient de joie. --Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et venez nous tenir compagnie, le verre à la main. --J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment ne voulez-vous pas qu'on vous aime! Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la ville d'Anvers. Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens. --Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme, la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité, lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers. --Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi! --Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie. Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui faisait l'orgueil de la ville d'Anvers. Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies de sa maternité prochaine. L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait si bien à ses traits pâles: --Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père? --Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de Malines, que je fasse honneur à mon hôte. En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe affectueux de la tête. Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la main à son ami, sans que celui-ci répondît. --Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il. Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête. Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer Borrekens. --Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le bourgeois. Adieu, ma chère bru. Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa vivement. Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme pris en faute. --Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans me voir. --Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait. --Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant. Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon. --Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux hommes. Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort déconcerté. Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour comme du reste de ma vie! Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie matérielle. Et il se plaignait du sort! Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée, sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois. Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à table, placé à ses côtés. Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de son mari. Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses excuses au maître de la maison. Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite vieille vêtue de noir: --Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille? Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux, détourna la tête et ne répondit point. --Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée? --Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que son état le comporte. --Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant! Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la chambre. Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver. --Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils. En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait placés dans le même maillot. --Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée! --On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille. --Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme; car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude, on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous faire parler, vous restez muette comme un poisson. --Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un monstre! riposta aigrement la sage-femme. Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre les unissait entre elles. A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants pour reprendre bonne contenance. Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout ceci? --On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre. Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât ses enfants. Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans les bras de Thrée: --Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre fils est ressuscité deux fois pour nous! Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive préoccupation. Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à l'autre. Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive sensation parmi eux. --Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche. --Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort singulier, répondit le vieillard. --Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres. --Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je n'hésiterai point. --Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens. --Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge de lui faire voir les jumelles. Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens. Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay rentrèrent dans la salle à manger. --Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi singulière naissance et d'une si merveilleuse opération. --Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait tout bonnement un muscle à détacher. --Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour célébrer cette solennité. --Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit Buckingham. Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou. --Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille Angleterre, lui dit-il. CHAPITRE III. SIMON. Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur du roi du Serment des Arquebusiers. Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre: sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de Buckingham. Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de la maison. Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente. Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle. Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se trouvaient couchées les deux jumelles. Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans l'une des deux poches de sa jupe. --Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme, ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants? --De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment. --Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants, répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement, au sortir de la messe. --Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme. Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à résoudre. Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais il s'en remit bientôt. --Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon? A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il s'écria en joignant les mains: --Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses enfants? Oh! c'est trop de bonheur! --Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en tous sens. Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois. A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que ne réprimait déjà point sans peine Simon. Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville, qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers. Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs, les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau, remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il ramena sa commère chez mynheer Borrekens. Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens, personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les coeurs. Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux. Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et Simon. --La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle journée! --Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne manquait pas d'amertume. --Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite, laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres. --Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et, néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des rires de chacun. --Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir? Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox. Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme qu'elle avait été bruyante la veille. Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille, tout était solitaire et silencieux. Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le regard du maître. C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de pâleur qui lui séyait à merveille. Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune fille. Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble. --Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant. Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement. --Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut en dépendrait. --C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!... Ils ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon, quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein. Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours! Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues. Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive. Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole, et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main avec autant de respect que si c'eût été une reine. Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette dernière, qui le reçut avec affection. --Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée, j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition, comme vous. Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne l'avait vu aussi heureux. Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et Simon van Maast. Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour, n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels: personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée elle-même. Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun, du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait les deux jumelles. Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient, souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme, Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans, depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur apporter un témoignage de sa sollicitude. Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point elles. Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui était plus triste encore! Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à dame Thrée. --Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi; je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils! Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur la poitrine et les yeux pleins de larmes. Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa poitrine était pleine de sanglots! Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens sa visite accoutumée. Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même, s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui. Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe Colomb. Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement dans ses bras en les couvrant de baisers. CHAPITRE IV. LE MÉDECIN DE LEYDE. La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples heureux, suivant l'expression de Montesquieu. Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche, c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans la famille bourgeoise. Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire. Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse, mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se montraient si passionnément éprises. Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande, si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne pouvaient rien apercevoir. Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour, quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines, le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son voile sur le front d'Agathe. Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants. Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez Annetje. Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à diminuer les accès de ce mal étranger. Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages du temps. Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui prenaient un caractère de gravité. De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment. Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à la maison déjà princière de l'illustre artiste. Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme, Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de sa passion. Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se connaissait en ce genre d'agneaux et de lions. Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître. Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits madame Rubens. Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens. Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi jusqu'à la plus grande dame d'Anvers. --Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme? Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang. A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des valets. --Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites. Voici près de trois ans que je ne vous ai vu! --Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et de sa fête, répondit mynheer Borrekens. --Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous traiter avec tant de cérémonie? Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens, et qui n'était rien moins que l'_Érection de la Croix_, ce divin tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien de Pierre-Paul Rubens. --Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être agréable? --Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des médecins ne peut rien. Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler. --Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le siècle dernier. Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires. --Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut! Béni soit le jour où je vous ai connu! --Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop légitimement. Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_Érection de la Croix_. Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener. Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens, tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de mots, ce qu'il voulait savoir de lui. --En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la journée dans une maison où personne ne pénètre. D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien, comme disent les bonnes gens à Leyde. --Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens. --Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il vint tout-à-coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence. --Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de venir donner ses soins à vos enfants. Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde. --Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère. Rubens sourit à son tour et n'en écrivit pas moins la lettre au médecin de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page: --Faites venir Pitremann, lui dit-il. Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer Borrekens ne tarda point à venir. --Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez, et n'épargnez pas les chevaux. --Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras. Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans cette maison désolée. A quelques jours de là, le domestique allemand de Rubens revint harassé de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la réponse du médecin de Leyde. «Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice du chevalier Rubens.» A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre. Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde. Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de quelques jours. Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval. Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde. Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures. Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume, chez le médecin américain. Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait, quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer, mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié. --Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle. --Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir. --Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a enseignée. --Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se trouvait. C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et, confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le médecin tout-puissant contre la fièvre. Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise était chargée de la direction domestique de ce logis. Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva. Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive, tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente. Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens, à faciliter ces transactions de conscience. Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître l'attendait. CHAPITRE V. LE CABINET DU MÉDECIN. Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer l'attention sur son maître. L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères; aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de serviteurs d'une nature à part. Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la vieille juive et à un démon que l'Indien. Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste, qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds. Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il eût jamais vu. Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour, devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu l'appartement. Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux; déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns d'entre eux avaient construit leurs nids. Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les moindres mouvements de son maître. Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau. Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte sur l'épaule de son maître; celui--ci prit, dans un magnifique plat de porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta: --Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles. L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le bras de celui qui lui parlait. Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait dans la chambre. --Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite, savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous! --Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser, et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère. --Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je ne vous les eusse point amenées avec moi? --Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous, Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez. Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique. --Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le linceul de ses enfants. Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir sous son teint basané. --Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée! Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et se mit à marcher à grands pas. --Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle, mon Dieu! --Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles vivre ou mourir? --La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore malgré le temps et l'absence! --Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle vous paierait par son amour du salut de ses enfants. --Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant, pour Anvers. --Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers; nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons bientôt de vieux amis. Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien. Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après, ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés. Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil, dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla, et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son chien qui le suivit. Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du chien, partait à franc étrier pour Anvers. Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame Thrée. C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide. Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la porte. Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de violence qu'il put à peine prononcer ces mots: --N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens? --Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve: que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous recevoir. --J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins pour vos enfants. --Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien douloureux. En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où, quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la dernière fois. Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père et l'étranger. --Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens. A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon: --Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous. --Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour qu'elle nous vienne en aide. Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière. Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec quelle émotion, on le comprend! Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles, écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques minutes avec attendrissement. Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles étaient encore d'une indicible beauté. Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur. Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses mains la vie de ses enfants. Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient manifestés. Quand elle eut satisfait à son désir: --La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée. Pourriez-vous me donner un logement chez vous? --Cette pièce voisine du parloir... --Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre jardin. Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu. Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et d'y installer le médecin. Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles. --Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée. C'est aujourd'hui le jour fatal. Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or. Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien, et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet. Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée. Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prières, elle reportait avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles. Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure habituelle ne commençait à se manifester. Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil. Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel, comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance. Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa poitrine, en versant des larmes de joie. --Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin. Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous! Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute. --Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée, répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la maladie et disparaît en même temps qu'elle. --Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes. --Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants! Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin. --Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus? Toute notre maison vous appartient. --Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres... --Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants! Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche, éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un ancien ami perdu. --Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et flétri son front de rides encore plus profondes! --Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce pas? --Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant quelques instants de repos. Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main à ses lèvres. --Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la vie? --Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections, ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles. Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le font tomber dans un abîme de désespoir! En achevant ces mots il se retira dans le pavillon. Thrée le suivit longtemps des yeux. --Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus promptement encore que mes yeux! CHAPITRE VI. CONVALESCENCE. Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de la chaire et de la chaise. --Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver. Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir? L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient plus depuis longtemps. En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus, courut à Simon et s'agenouilla devant lui. --Simon! dit-elle, Simon! Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast. Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer. Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et entrecoupés de sanglots. Thrée était toujours à genoux. --Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où mes enfants seront guéries. Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse. --Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur tout entier! --Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles semblables! --C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir, chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non! Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel! Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées. Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire furent ces mots: --Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime! --Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant, Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes, peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous m'aimez comme je veux être aimé! Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au ciel. --Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il. Puis, comme elle détournait la tête en silence: --Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures, qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus! Maria! Ai-je bien fait d'accourir! --Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde. --Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à Anvers où j'avais tant souffert! --Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse. Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur; mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme, il tenait les yeux fixés à terre. Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit la première. --Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence. Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison. Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable. --Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler connaissance avec vous. Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père. --Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore, ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de son pied les figures que sa canne avait tracées. --Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée. Borrekens releva la tête. --Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses chagrins ou du moins pour les partager avec lui? --Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de Simon? Il fixa attentivement les yeux sur lui. --Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la Flandre. --Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir, défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff? --Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse! en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre pays. Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se sentait pleine d'espérance. Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée, la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens: --Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer dans le pavillon et m'acquitter de ce soin. --Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée. --Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre sifflet d'argent. Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni la perte de tout espoir. Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures du lit. Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues. Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les avait baignées de sueurs. Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de ses rayons leur chambre et leur chevet. Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses de ses filles. --Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise! Notre-Dame soit bénie!... --Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens heureuse! Embrasse-nous encore, mère! En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur le seuil pour le considérer quelques secondes. A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les draperies de leur lit. Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or dans laquelle brillait une liqueur vermeille. --Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du Nouveau-Monde. Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes filles un palais de fées. En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui. Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au vent et sa splendide queue déployée comme un étendard. Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras, dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux nouveaux où il se trouvait transporté. D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros chien, de l'écureuil et surtout du serpent. Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre. Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême, une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe. Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de la jeune fille. Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il, quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin, résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses. Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote. Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la sollicitude la plus tendre. Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil, les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination. Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était le signal de la retraite. Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement, jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se prolongèrent davantage. Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures, à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint coloré et vivant de la jeunesse. Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles, pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang de l'autre. Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens: il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats. Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent, et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de s'associer à leurs jeux. Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction. Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa personne. Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée. Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon. Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon, qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion. Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie, retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules. CHAPITRE VII. HISTOIRE D'UNE ÉCORCE. Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam, de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande méridionale. Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage du médecin. Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre. Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres. Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions, quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur bizarrerie. Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre. Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la difficulté rehausse son plaisir. Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules: ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux. Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler, surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait Simon. Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde. Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs. Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour, Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob, en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux, l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué. Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde. Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu avenantes à l'oeil. --Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés. Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille avait éparpillés à ses pieds. --Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui désolait tant votre mère. Et comme elle le regardait avec surprise: --Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de guérir la fièvre. --Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce? demanda Rubens. --Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela, j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau. --C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée? --C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre, de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent dompter, redeviendra invincible. --Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami? --Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée. --Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard. --Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse. --C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces plaintes de Thrée. Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses, et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie. Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes épaules, et je l'emportai dans ma tente. --Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes. --Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur. --On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait reposé sa tête sous ma tente. Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs lèvres la main de Simon. Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine, soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et inébranlable: le vieillard fut sauvé. Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie. La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort problématique la guérison de ce pauvre homme. Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un bois. La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard, je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put y parvenir et se prit à pleurer silencieusement. Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle broya entre ses doi