Project Gutenberg's Portraits litteraires, Tome II., by C.-A. Sainte-Beuve This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Portraits litteraires, Tome II. Author: C.-A. Sainte-Beuve Release Date: November 6, 2004 [EBook #13965] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME II. *** Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) PORTRAITS LITTERAIRES II PAR C.-A. SAINTE-BEUVE DE L'ACADEMIE FRANCAISE. 1862 MOLIERE, DELILLE, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, LE GENERAL LA FAYETTE, FONTANES, JOUBERT, LEONARD, ALOISIUS BERTRAND, LE COMTE DE SEGUR, JOSEPH DE MAISTRE, GABRIEL NAUDE. MOLIERE Il y a en poesie, en litterature, une classe d'hommes hors de ligne, meme entre les premiers, tres-peu nombreuse, cinq ou six en tout, peut-etre, depuis le commencement, et dont le caractere est l'universalite, l'humanite eternelle intimement melee a la peinture des moeurs ou des passions d'une epoque. Genies faciles, forts et feconds, leurs principaux traits sont dans ce melange de fertilite, de fermete et de franchise; c'est la science et la richesse du fonds, une vraie indifference sur l'emploi des moyens et des genres convenus, tout cadre, tout point de depart leur etant bon pour entrer en matiere; c'est une production active, multipliee a travers les obstacles, et la plenitude de l'art frequemment obtenue sans les appareils trop lents et les artifices. Dans le passe grec, apres la grande figure d'Homere, qui ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le genie primitif de la plus belle portion de l'humanite, on est embarrasse de savoir qui y rattacher encore. Sophocle, tout fecond qu'il semble avoir ete, tout humain qu'il se montra dans l'expression harmonieuse des sentiments et des douleurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacre, pour ainsi dire, de forme et d'attitude, qu'on ne peut guere le deplacer en idee de son piedestal purement grec. Les fameux comiques nous manquent, et l'on n'a que le nom de Menandre, qui fut peut-etre le plus parfait dans la famille des genies dont nous parlons; car chez Aristophane la fantaisie merveilleuse, si athenienne, si charmante, nuit pourtant a l'universalite. A Rome je ne vois a y ranger que Plaute, Plaute mal apprecie encore[1], peintre profond et divers, directeur de troupe, acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Moliere, dont il faut le compter pour un des plus legitimes ancetres. Mais la litterature latine fut trop directement importee, trop artificielle des l'abord et apprise des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres genies. Les plus feconds des grands ecrivains de cette litterature en sont aussi les plus _litterateurs_ et rimeurs dans l'ame, Ovide et Ciceron. Au reste, a elle l'honneur d'avoir produit les deux plus admirables poetes des litteratures d'imitation, d'etude et de gout, ces types chaties et acheves, Virgile, Horace! C'est aux temps modernes et a la renaissance qu'il faut demander les autres hommes que nous cherchons: Shakspeare, Cervantes, Rabelais, Moliere, et deux ou trois depuis, a des rangs inegaux, les voila tous; on les peut caracteriser par les ressemblances. Ces hommes ont des destinees diverses, traversees; ils souffrent, ils combattent, ils aiment. Soldats, medecins, comediens, captifs, ils ont peine a vivre; ils subissent la misere, les passions, les tracas, la gene des entreprises. Mais leur genie surmonte les liens, et, sans se ressentir des etroitesses de la lutte, il garde le collier franc, les coudees franches. Vous avez vu de ces beautes vraies et naturelles qui eclatent et se font jour du milieu de la misere, de l'air malsain, de la vie chetive; vous avez, bien que rarement, rencontre de ces admirables filles du peuple, qui vous apparaissent formees et eclairees on ne sait d'ou, avec une haute perfection de l'ensemble, et dont l'ongle meme est elegant: elles empechent de perir l'idee de cette noble race humaine, image des Dieux. Ainsi ces genies rares, de grande et facile beaute, de beaute native et _genuine_, triomphent, d'un air d'aisance, des conditions les plus contraires; ils se deploient, ils s'etablissent invinciblement. Ils ne se deploient pas simplement au hasard et tout droit a la merci de la circonstance, parce qu'ils ne sont pas seulement feconds et faciles comme ces genies secondaires, les Ovide, les Dryden, les abbe Prevost. Non; leurs oeuvres, aussi promptes, aussi multipliees que celles des esprits principalement faciles, sont encore combinees, fortes, nouees quand il le faut, achevees maintes fois et sublimes. Mais aussi cet achevement n'est jamais pour eux le souci quelquefois excessif, la prudence constamment chatiee des poetes de l'ecole studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despreaux, de ces poetes que j'admire et que je goute autant que personne, chez qui la correction scrupuleuse est, je le sais, une qualite indispensable, un charme, et qui paraissent avoir pour devise le mot exquis de Vauvenargues: _La nettete est le vernis des maitres_. Il y a dans la perfection meme des autres poetes superieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus irregulierement trouve, d'incomparablement plus fertile et plus degage des entraves ingenieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se joue, qui etonne et deconcerte par sa ressource inventive les poetes distingues d'entre les contemporains, jusque sur les moindres details du metier. C'est ainsi que, parmi tant de naturels motifs d'etonnement, Boileau ne peut s'empecher de demander a Moliere _ou il trouve la rime_. A les bien prendre, les excellents genies dont il est question tiennent le milieu entre la poesie des epoques primitives et celle de siecles cultives, civilises, entre les epoques homeriques et les epoques alexandrines; ils sont les representants glorieux, immenses encore, les continuateurs distincts et individuels des premieres epoques au sein des secondes. Il est en toutes choses une premiere fleur, une premiere et large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent a terre en une fois des milliers de gerbes; apres eux, autour d'eux, les autres s'evertuent, epient et glanent. Ces genies abondants, qui ne sont pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent, comparent, imitent, comme tous ceux de leur age; cela ne les empeche pas de creer, comme aux ages naissants. Ils font se succeder, en chaque journee de leur vie, des productions, inegales sans doute, mais dont quelques-unes sont le chef-d'oeuvre de la combinaison humaine et de l'art; ils savent l'art deja, ils l'embrassent dans sa maturite et son etendue, et cela sans en raisonner comme on le fait autour d'eux; ils le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute preoccupation et fatuite litteraire. Souvent ils meurent, un peu comme aux epoques primitives, avant que leurs oeuvres soient toutes imprimees ou du moins recueillies et fixees, a la difference de leurs contemporains les poetes et litterateurs de cabinet, qui vaquent a ce soin de bonne heure; mais telle est, a eux, leur negligence et leur prodigalite d'eux-memes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens general, aux decisions de la multitude, dont ils savent d'ailleurs les hasards autant que quiconque parmi les poetes dedaigneux du vulgaire. En un mot, ces grands individus me paraissent tenir au genie meme de la poetique humanite, et en etre la tradition vivante perpetuee, la personnification irrecusable. [Note 1: M. Naudet, dans ses travaux sur Plaute, et M. Patin, dans un excellent cours aussi attique de pensee que de diction, remettent a sa place ce grand comique latin.] Moliere est un de ces illustres temoins: bien qu'il n'ait pleinement embrasse que le cote comique, les discordances de l'homme, vices, laideurs ou travers, et que le cote pathetique n'ait ete qu'a peine entame par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cede a personne parmi les plus complets, tant il a excelle dans son genre et y est alle en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu'a l'observation la plus grave, tant il a occupe en roi toutes les regions du monde qu'il s'est choisi, et qui est la moitie de l'homme, la moitie la plus frequente et la plus activement en jeu dans la societe. Moliere est du siecle ou il a vecu, par la peinture de certains travers particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutot encore de tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux, pour se donner des l'abord la mesure de son genie, que de voir avec quelle facilite il se rattache a son siecle, et comment il s'en detache aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec grandeur. Les hommes illustres ses contemporains, Despreaux, Racine, Bossuet, Pascal, sont bien plus specialement les hommes de leur temps, du siecle de Louis XIV, que Moliere. Leur genie (je parle meme des plus vastes) est marque a un coin particulier qui tient du moment ou ils sont venus, et qui eut ete probablement bien autre en d'autres temps. Que serait Bossuet aujourd'hui? qu'ecrirait Pascal? Racine et Despreaux accompagnent a merveille le regne de Louis XIV dans toute sa partie jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensee. Bossuet domine ce regne a l'apogee, avant la bigoterie extreme, et dans la periode deja hautement religieuse. Moliere, qu'aurait opprime, je le crois, cette autorite religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut a propos pour y echapper, Moliere, qui appartient comme Boileau et Racine (bien que plus age qu'eux), a la premiere epoque, en est pourtant beaucoup plus independant, en meme temps qu'il l'a peinte au naturel plus que personne. Il ajoute a l'eclat de cette forme majestueuse du grand siecle; il n'en est ni marque, ni particularise, ni retreci; il s'y proportionne, il ne s'y enferme pas. Le XVIe siecle avait ete dans son ensemble une vaste decomposition de l'ancienne societe religieuse, catholique, feodale, l'avenement de la philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la societe. Mais cet avenement s'etait fait a travers tous les desordres, a travers l'orgie des intelligences et l'anarchie materielle la plus sanglante, principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le XVIe siecle eut pour mission de reparer ce desordre, de reorganiser la societe, la religion, la resistance; a partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'enumerer tout ce qui se fit, des le commencement du XVIIe siecle, de tentatives severes au sein de la religion, par des communautes, des congregations fondees, des reformes d'abbayes, et au sein de l'Universite, de la Sorbonne, pour rallier la milice de Jesus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En litterature cela se voit et se traduit evidemment. A la litterature gauloise, grivoise et irreverente des Marot, des Bonaventure Des Periers, Rabelais, Regnier, etc.; a la litterature paienne, grecque, epicurienne, de Ronsard, Baif, Jodelle, etc., philosophique et sceptique de Montaigne et de Charron, en succede une qui offre des caracteres bien differents et opposes. Malherbe, homme de forme, de style, esprit caustique, cynique meme, comme M. de Buffon l'etait dans l'intervalle de ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chretien dans ses odes que les dehors; mais le genie de Corneille, du pere de Polyeucte et de Pauline, est deja profondement chretien. D'Urfe l'est aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rheteur occupe des mots, a les formes et les idees toutes rattachees a l'orthodoxie. L'ecole de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne, Pascal apparait. La detestable ecole poetique de Louis XIII, Boisrobert, Menage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint-Amant, etc., ne rentre pas sans doute dans cette voie de reforme; elle est peu grave, peu morale, a l'italienne, et comme une repetition affadie de la litterature des Valois. Mais tout ce qui l'etouffe et lui succede sous Louis XIV se range par degres a la foi, a la regularite: Despreaux, Racine, Bossuet. La Fontaine lui-meme, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilites, et tout du XVIe siecle qu'il est, a des acces de religion lorsqu'il ecrit la _Captivite de saint Malc_, l'Epitre a madame de La Sabliere, et qu'il finit par la penitence. En un mot, plus on avance dans le siecle dit _de Louis XIV_, et plus la litterature, la poesie, la chaire, le theatre, toutes les facultes memorables de la pensee, revetent un caractere religieux, chretien, plus elles accusent, meme dans les sentiments generaux qu'elles expriment, ce retour de croyance a la revelation, a l'humanite vue _dans_ et _par_ Jesus-Christ; c'est la un des traits les plus caracteristiques et profonds de cette litterature immortelle. Le XVIIe siecle en masse fait digue entre le XVIe et le XVIIIe qu'il separe. Mais Moliere, nous le disons sans en porter ici eloge ni blame moral, et comme simple preuve de la liberte de son genie, Moliere ne rentre pas dans ce point de vue. Bien que sa figure et son oeuvre apparaissent et ressortent plus qu'aucune dans ce cadre admirable du siecle de Louis le Grand, il s'etend et se prolonge au dehors, en arriere, au dela; il appartient a une pensee plus calme, plus vaste, plus indifferente, plus universelle. L'eleve de Gassendi, l'ami de Bernier, de Chapelle et de Hesnault se rattache assez directement au XVIe siecle philosophique, litteraire; il n'avait aucune antipathie contre ce siecle et ce qui en restait; il n'entrait dans aucune reaction religieuse ou litteraire, ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau a leur maniere, et les trois quarts du siecle de Louis XIV; il est, lui, de la posterite continue de Rabelais, de Montaigne, Larivey, Regnier, des auteurs de la _Satyre Menippee_; il n'a ou n'aurait nul effort a faire pour s'entendre avec Lamothe-le-Vayer, Naude ou Guy Patin meme, tout docteur en medecine qu'est ce mordant personnage. Moliere est naturellement du monde de Ninon, de madame de La Sabliere avant sa conversion; il recoit a Auteuil Des Barreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux pas dire du tout que Moliere, dans son oeuvre ou dans sa pensee, fut un esprit fort decide, qu'il eut un systeme la-dessus, que, malgre sa traduction de Lucrece, son gassendisme originel et ses libres liaisons, il n'eut pas un fonds de religion moderee, sensee, d'accord avec la coutume du temps, qui reparait a sa derniere heure, qui eclate avec tant de solidite dans le morceau de Cleante du _Tartufe_. Non; Moliere, le sage, l'Ariste pour les bienseances, l'ennemi de tous les exces de l'esprit et des ridicules, le pere de ce _Philinte_ qu'eussent reconnu Lelius, Erasme et Atticus, ne devait rien avoir de cette forfanterie libertine et cynique des Saint-Amant, Boisrobert et Des Barreaux. Il etait de bonne foi quand il s'indignait des insinuations malignes qu'a partir de _l'Ecole des Femmes_ ses ennemis allaient repandant sur sa religion. Mais ce que je veux etablir, et ce qui le caracterise entre ses contemporains de genie, c'est qu'habituellement il a vu la nature humaine en elle-meme, dans sa generalite de tous les temps, comme Boileau, comme La Bruyere l'ont vue et peinte souvent, je le sais, mais sans melange, lui, d'epitre _sur l'Amour de Dieu_, comme Boileau, ou de discussion sur le quietisme comme La Bruyere[2]. Il peint l'humanite comme s'il n'y avait pas eu de venue, et cela lui etait plus possible, il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs; dans le tragique on elude moins aisement le christianisme. Il separe l'humanite d'avec Jesus-Christ, ou plutot il nous montre a fond l'une sans trop songer a rien autre; et il se detache par la de son siecle. C'est lui qui, dans la scene du Pauvre, a pu faire dire a don Juan, sans penser a mal, ce mot qu'il lui fallut retirer, tant il souleva d'orages: "Tu passes ta vie a prier Dieu, et tu meurs de faim; prends cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanite." La bienfaisance et la philanthropie du XVIIIe siecle, celle de d'Alembert, de Diderot, de d'Holbach, se retrouve tout entiere dans ce mot-la. C'est lui qui a pu dire du pauvre qui lui rapportait le louis d'or, cet autre mot si souvent cite, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception la plus grave, ce mot echappe a une habitude d'esprit invinciblement philosophique: "Ou la vertu va-t-elle se nicher?" Jamais homme de Port-Royal ou du voisinage (qu'on le remarque bien) n'aurait eu pareille pensee, et c'eut ete plutot le contraire qui eut paru naturel, le pauvre etant aux yeux du chretien l'objet de graces et de vertus singulieres. C'est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de Gassendi, leur maitre commun, disait, tout en combattant la partie theorique et la chimere des atomes: "Passe encore pour la morale." Moliere etait donc simplement, selon moi, de la religion, je ne veux pas dire de don Juan ou d'Epicure, mais de Chremes dans Terence: _Homo sum_. On lui a applique en un sens serieux ce mot du _Tartufe: Un homme... un homme enfin!_ Cet homme savait les faiblesses et ne s'en etonnait pas; il pratiquait le bien plus qu'il n'y croyait; il comptait sur les vices, et sa plus ardente indignation tournait au rire. Il considerait volontiers cette triste humanite comme une vieille enfant et une incurable, qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en l'amusant. [Note 2: La Bruyere a dit: "Un homme ne chretien et Francois se trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont defendus, il les entame quelquefois et se detourne ensuite sur de petites choses qu'il releve par la beaute de son genie et de son style."--Moliere n'a pas du tout fait ainsi, il ne s'est beaucoup contraint ni devant l'Eglise ni a l'egard de Versailles, et ne s'est pas epargne les grands sujets. Dix ou quinze ans plus lard seulement, au temps ou paraissaient _les Caracteres_, cela lui eut ete moins facile.] Aujourd'hui que nous jugeons les choses a distance et par les resultats degages, Moliere nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre la societe de son temps qu'il ne crut l'etre; c'est un ecueil dont nous devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que je citais tout a l'heure, il en est un, un seul, celui qu'on serait le moins tente de rapprocher de notre poete, et qui pourtant, comme lui, plus que lui, mit en question les principaux fondements de la societe d'alors, et qui envisagea sans prejuge aucun la naissance, la qualite, la propriete; mais Pascal (car ce fut l'audacieux) ne se servit de ce peu de fondement, ou plutot de cette ruine qu'il faisait de toutes les choses d'alentour, que pour s'attacher avec plus d'effroi a la colonne du temple, pour embrasser convulsivement la Croix. Tous les deux, Pascal et Moliere, nous apparaissent aujourd'hui comme les plus formidables temoins de la societe de leur temps; Moliere, dans un espace immense et jusqu'au pied de l'enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes parts avec sa troupe le champ de la vieille societe, livrant pele-mele au rire la fatuite titree, l'inegalite conjugale, l'hypocrisie captieuse, et allant souvent effrayer du meme coup la grave subordination, la vraie piete et le mariage; Pascal, lui, a l'interieur et au coeur de l'orthodoxie, faisant trembler aussi a sa maniere la voute de l'edifice par les cris d'angoisse qu'il pousse et par la force de Samson avec laquelle il en embrasse le sacre pilier. Mais en accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveaute et sa justesse[3], il ne faudrait pas preter a Moliere, je le crois, plus de premeditation de renversement qu'a Pascal; il faut meme lui accorder peut-etre un moindre calcul de l'ensemble de la question. Plaute avait-il une arriere-pensee systematique quand il se jouait de l'usure, de la prostitution, de l'esclavage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne societe? [Note 3: M. Villemain, dans son morceau sur Pascal, avait deja rapproche celui-ci de Moliere, mais seulement comme auteur des _Provinciales_, et pour le talent de la raillerie.--Je ne faisais moi-meme qu'esquisser ici ce que j'ai developpe au tome III de _Port-Royal_.] Le moment ou vint Moliere servit tout a fait cette liberte qu'il eut et qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives hardies ou familieres, et le protegea contre tous. En retracant le _Tartufe_, et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance, Moliere presageait deja de son coup d'oeil divinateur la triste fin d'un si beau regne, et il se hatait, quand c'etait possible a grand'peine et que ce pouvait etre utile, d'en denoncer du doigt le vice croissant. S'il avait vecu assez pour arriver vers 1685, au regne declare de madame de Maintenon, ou meme s'il avait seulement vecu de 1673 a 1685, durant cette periode glorieuse ou domine l'ascendant de Bossuet, il eut ete sans doute moins efficacement protege; il eut ete persecute a la fin. Quoi qu'il en soit, on doit comprendre a merveille, d'apres cet esprit general, libre, naturel, philosophique, indifferent au moins a ce qu'ils essayaient de restaurer, la colere des oracles religieux d'alors contre Moliere, la severite cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphe du comedien mort en riant, et cette indignation meme du sage Bourdaloue en chaire apres le _Tartufe_, de Bourdaloue, tout ami de Boileau qu'il etait. On concoit jusqu'a cet effroi naif du janseniste Baillet qui, dans ses _Jugements des Savants_, commence en ces termes l'article sur Moliere: "Monsieur de Moliere est un des plus dangereux ennemis que le siecle ou le monde ait suscites a l'Eglise de Jesus-Christ, etc." Il est vrai que des religieux plus aimables, plus mondains, se montraient pour lui moins severes. Le pere Rapin louait au long Moliere dans ses _Reflexions sur la Poetique_, et ne le chicanait que sur la negligence de ses denouments; Bouhours lui fit une epitaphe en vers francais agreables et judicieux. Moliere au reste est tellement _homme_ dans le libre sens, qu'il obtint plus tard les anathemes de la philosophie altiere et pretendue reformatrice, autant qu'il avait merite ceux de l'episcopat dominateur. Sur quatre chefs differents, a propos de _l'Avare_, du _Misanthrope_, de _Georges Dandin_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, Jean-Jacques n'entend pas raillerie et ne l'epargne guere plus que n'avait fait Bossuet. Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois ou quatre genies superieurs dans la suite des ages, Moliere est peintre de la nature humaine au fond, sans acception ni preoccupation de culte, de dogme fixe, d'interpretation formelle; qu'en s'attaquant a la societe de son temps, il a represente la vie qui est partout celle du grand nombre, et qu'au sein de moeurs determinees qu'il chatiait au vif, il s'est trouve avoir ecrit pour tous les hommes. Jean-Baptiste Poquelin naquit a Paris le 15 janvier 1622, non pas, comme on l'a cru longtemps, sous les piliers des halles, mais, d'apres la decouverte qu'en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue Saint-Honore, au coin de la rue des Vieilles-Etuves[4]. Il etait par sa mere et par son pere d'une famille de tapissiers. Son pere, qui, outre son etat, avait la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, destinait son fils a lui succeder, et le jeune Poquelin, mis de bonne heure en apprentissage dans la boutique, ne savait guere a quatorze ans que lire, ecrire, compter, enfin les elements utiles a sa profession. Son grand-pere maternel pourtant, qui aimait fort la comedie, le menait quelquefois a l'hotel de Bourgogne, ou jouait Bellerose dans le haut comique, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce. Chaque fois qu'il revenait de la comedie, le jeune Poquelin etait plus triste, plus distrait du travail de la boutique, plus degoute de la perspective de sa profession. Qu'on se figure ces matinees reveuses d'un lendemain de comedie pour le genie adolescent devant qui, dans la nouveaute de l'apparition, la vie humaine se deroulait deja comme une scene perpetuelle. Il s'en ouvrit enfin a son pere, et, appuye de son aieul qui le _gatait_, il obtint de faire des etudes. On le mit dans une pension, a ce qu'il parait, d'ou il suivit, comme externe, le college de Clermont, depuis de Louis-le-Grand, dirige par les jesuites. [Note 4: J'ai mis surtout a contribution, dans cette etude sur Moliere, l'_Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages_ par M. Taschereau; c'est un travail complet et definitif dont il faut conseiller la lecture sans avoir la pretention d'y suppleer. M. Taschereau a bien voulu y joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les renseignements et sources directes auxquelles je voulais remonter. J'ai beaucoup use aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail trop peu recommande ou meme deprecie injustement. C'est dans ce Commentaire qu'a propos du vers des _Femmes savantes_: On voit partout chez vous l'ithos et le pathos, M. Auger, ne s'apercevant pas que _ithos_ n'est autre que _ethos_, plus correctement prononce, se mit en de faux frais d'etymologie. On en plaisanta dans le temps beaucoup plus qu'il ne fallait, et ce rire facile couvrit les louanges dues a l'ensemble du tres-estimable Commentaire.--Il y a eu, depuis, un travail critique de Bazin sur Moliere, mais je laisse a ma notice son cachet anterieur.] Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses etudes, y compris la philosophie; il fit de plus au college d'utiles connaissances, et qui influerent sur sa destinee. Le prince de Conti, frere du grand Conde, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclesiastique d'abord, et tant qu'il resta sous la conduite des jesuites, aimait les spectacles et les defrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du cote des jansenistes, et en retractant ses premiers gouts au point d'ecrire contre la comedie, il sembla transmettre du moins a son illustre aine le soin de proteger jusqu'au bout Moliere. Chapelle devint aussi l'ami d'etudes de Poquelin et lui procura la connaissance et les lecons de Gassendi, son precepteur. Ces lecons privees de Gassendi etaient en outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par son invocation a Venus; elles durent influer sur la facon de voir de Moliere, moins par les details de l'enseignement que par l'esprit qui en emanait, et auquel participerent tous les jeunes auditeurs. Il est a remarquer en effet combien furent libres d'humeur et independants tous ceux qui sortirent de cette ecole: et Chapelle le franc parleur, l'epicurien pratique et relache; et ce poete Hesnault qui attaquait Colbert puissant, et traduisait a plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les choeurs des tragedies de Seneque; et Bernier qui courait le monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est partout le meme, repondant a Louis XIV, qui l'interrogeait sur le pays ou la vie lui semblerait meilleure, que c_'etait la Suisse_, et deduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit comite, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sabliere. Il est a remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits etaient de pure bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils batard; Bernier, enfant pauvre, associe par charite a l'education de Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un tapissier; et Gassendi leur maitre, non pas un gentilhomme, comme on l'a dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Moliere prit dans ces conferences de Gassendi l'idee de traduire Lucrece; il le fit partie en vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisca a ces lecons philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect a son tour d'impiete par quelques vers _d'Agrippine_, mais surtout convaincu de mauvais gout. Moliere prit plus tard au _Pedant joue_ de Cyrano deux scenes qui ne deparent certainement pas _les Fourberies de Scapin_: c'etait son habitude, disait-il a ce propos, de reprendre son bien partout ou il le trouvait; et puis, comme l'a remarque spirituellement M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne semblait guere que prolonger cette coutume de college par laquelle les ecoliers sont _faisants_ et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais Moliere, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine excuse. Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son pere trop age dans la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de Narbonne en 1641, et fut temoin, au retour, de l'execution de Cinq-Mars et de De Thou: amere et sanglante derision de la justice humaine. Il parait que, dans les annees qui suivirent, au lieu de continuer l'exercice de la charge paternelle, il alla etudier le droit a Orleans et s'y fit recevoir avocat. Mais son gout du theatre l'emporta decidement, et, revenu a Paris, apres avoir hante, dit-on, les treteaux du Pont-Neuf, suivi de pres les Italiens et Scaramouche, il se mit a la tete d'une troupe de comediens de societe, qui devint bientot une troupe reguliere et de profession. Les deux freres Bejart, leur soeur Madeleine, Duparc dit _Gros-Rene_ faisaient partie de cette bande ambulante qui s'intitulait _l'Illustre Theatre_. Notre poete rompit des lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Moliere. Moliere courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province. On dit qu'il fit jouer a Bordeaux une _Thebaide_, tentative du genre serieux, qui echoua. Mais il n'epargnait pas les farces, les canevas a l'italienne, les impromptus, tels que _le Medecin volant_ et _la Jalousie du Barbouille_, premiers crayons du _Medecin malgre lui_ et de _Georges Dandin_, et qui ont ete conserves, _les Docteurs rivaux_, _le Maitre d'Ecole_, dont on n'a que les titres, _le Docteur amoureux_, que Boileau daignait regretter. Il allait ainsi a l'aventure, bien recu du duc d'Epernon a Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre, loue de d'Assoucy qu'il recevait et hebergeait en prince a son tour, hospitalier, liberal, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes les passions, parcourant tous les etages, menant a bout ce train de jeunesse, comme une Fronde joyeuse a travers la campagne, avec force provision, dans son esprit, d'originaux et de caracteres. C'est dans le cours de cette vie errante qu'en 1653, a Lyon, il fit representer _l'Etourdi_, sa premiere piece reguliere; il avait trente et un ans. Moliere, on le voit, debuta par la pratique de la vie et des passions avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y eut dans son existence interieure deux parts successives comme dans celle de beaucoup de moralistes et satiriques eminents: une premiere part active et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'exces ou par l'age, une observation acre, mordante, desabusee enfin, qui revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas la du tout le cas de Moliere ni celui des grands hommes doues, a cette mesure, du genie qui cree. Les hommes distingues, qui passent par cette double phase et arrivent promptement a la seconde, n'y acquierent, en avancant, qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de creation. Le genie dramatique, et celui de Moliere en particulier, a cela de merveilleux que le procede en est tout different et plus complexe. Au milieu des passions de sa jeunesse, des entrainements emportes et credules comme ceux du commun des hommes, Moliere avait deja a un haut degre le don d'observer et de reproduire, la faculte de sonder et de saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de tous; et plus tard, au milieu de son entiere et triste connaissance du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa melancolie de contemplateur philosophe, il avait conserve dans son propre coeur, on le verra, la jeunesse des impressions actives, la faculte des passions, de l'amour et de ses jalousies, le foyer veritablement sacre. Contradiction sublime et qu'on aime dans la vie du grand poete! assemblage indefinissable qui repond a ce qu'il y a de plus mysterieux aussi dans le talent dramatique et comique, c'est-a-dire la peinture des realites ameres moyennant des personnages animes, faciles, rejouissants, qui ont tous les caracteres de la nature; la dissection du coeur la plus profonde se transformant en des etres actifs et originaux qui la traduisent aux yeux, en etant simplement eux-memes! On rapporte que, pendant son sejour a Lyon, Moliere, qui s'etait deja lie assez tendrement avec Madeleine Bejart, s'eprit de mademoiselle Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en epousant le comedien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgre la Bejart, dit-on, a engager dans sa troupe les deux comediennes, et l'on ajoute que, rebute de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les tribulations de son mariage. On est alle jusqu'a indiquer dans la scene de _Clitandre_, _Armande_ et _Henriette_, au premier acte des _Femmes savantes_, une reminiscence de cette situation anterieure de vingt annees a la comedie. Nul doute qu'entre Moliere fort enclin a l'amour, et les jeunes comediennes qu'il dirigeait, il ne se soit forme des noeuds mobiles, croises, parfois interrompus et repris; mais il serait temeraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace precise dans ses oeuvres, et ce qui a ete mis en avant sur cette allusion, pour laquelle on oublie les vingt annees d'intervalle, ne me semble pas justifie. On conserve a Pezenas un fauteuil dans lequel, dit-on, Moliere venait s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalande, pour y faire la recette et y etudier a ce propos les discours et la physionomie d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poete comique aussi, ne dedaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres. Mais Moliere avait probablement, dans ses longues seances chez le barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable a son art que l'ancien secretaire florentin, lequel cherchait surtout, il le dit, a narguer la fortune et a tromper l'ennui de la disgrace. Cette disposition de Moliere a observer durant des heures et a se tenir en silence s'accrut avec l'age, avec l'experience et les chagrins de la vie; elle frappait singulierement Boileau qui appelait son ami _le Contemplateur_. "Vous connoissez l'homme, dit Elise dans _la Critique de l'Ecole des Femmes_, et sa paresse naturelle a soutenir la conversation. Celimene l'avoit invite a souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens a qui elle avoit fait fete de lui... Il les trompa fort par son silence." L'un des ennemis de Moliere, de Villiers, en sa comedie de _Zelinde_, represente un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualite, Oriane. On vient dire qu'_Elomire_ (anagramme de Moliere) est dans la chambre d'en bas. Oriane desirerait qu'il montat, afin de le voir; et le marchand descend, comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous pretexte de quelque dentelle; mais il revient bientot seul. "Madame, dit-il a Oriane, je suis au desespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que je suis descendu, Elomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouve appuye sur ma boutique dans la posture d'un homme qui reve. Il avoit les yeux colles sur trois ou quatre personnes de qualite qui marchandoient des dentelles; il paroissoit attentif a leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs ames pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois meme qu'il avoit des tablettes, et qu'a la faveur de son manteau il a ecrit, sans etre apercu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable." Et sur ce que repond Oriane qu'Elomire avait peut-etre meme un crayon et dessinait leurs grimaces pour les faire representer au naturel dans le jeu du theatre, le marchand reprend: "S'il ne les a pas dessinees sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimees dans son imagination. C'est un dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles." Il est aise, a travers l'exageration du portrait, d'apercevoir la ressemblance. Moliere fut une fois vu durant plusieurs heures, assis a bord du coche d'Auxerre, a attendre le depart. Il observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation etait si serieuse en face des objets, qu'elle ressemblait a l'abstraction du geometre, a la reverie du fabuliste. Le prince de Conti, qui n'etait pas janseniste encore, avait fait jouer plusieurs fois Moliere et la troupe de _l'Illustre Theatre_, en son hotel, a Paris. Etant en Languedoc a tenir les Etats, il manda son ancien condisciple, qui vint de Pezenas et de Narbonne a Beziers ou a Montpellier[5], pres du prince. Le poete fit oeuvre de son repertoire le plus varie, de ses canevas a l'italienne, de _l'Etourdi_, sa derniere piece, et il y ajouta la charmante comedie du _Depit amoureux_. Le prince, enchante, voulut se l'attacher comme secretaire et le faire succeder au poete Sarasin qui venait de mourir; Moliere refusa par attachement pour sa troupe, par amour de son metier et de la vie independante. Apres quelques annees encore de courses dans le Midi, ou on le voit se lier d'amitie avec le peintre Mignard a Avignon, Moliere se rapprocha de la capitale et sejourna a Rouen, d'ou il obtint, non pas, comme on l'a conjecture, par la protection du prince de Conti, devenu penitent sous l'eveque d'Alet des 1655, mais par celle de Monsieur, duc d'Orleans, de venir jouer a Paris sous les yeux du roi. Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre, en presence de la cour et aussi des comediens de l'hotel de Bourgogne, perilleux auditoire, que Moliere et sa troupe se hasarderent a representer _Nicomede_. Cette tragi-comedie achevee avec applaudissement, Moliere, qui aimait a parler comme orateur de la troupe (_grex_), et qui en cette occasion decisive ne pouvait ceder ce role a nul autre, s'avanca vers la rampe, et, apres avoir "remercie Sa Majeste en des termes tres-modestes de la bonte qu'elle avait eue d'excuser ses defauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant une assemblee si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majeste avoit a son service d'excellents originaux, dont ils n'etoient que de tres-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manieres de campagne, il la supplioit tres-humblement d'avoir agreable qu'il lui donnat un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque reputation et dont il regaloit les provinces." Ce fut _le Docteur amoureux_ qu'il choisit. Le roi, satisfait du spectacle, permit a la troupe de Moliere de s'etablir a Paris sous le titre de _Troupe de Monsieur_, et de jouer alternativement avec les comediens italiens sur le theatre du Petit-Bourbon. Lorsqu'on commenca de batir, en 1660, la colonnade du Louvre a l'emplacement meme du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur passa au theatre du Palais-Royal. Elle devint troupe _du Roi_ en 1665; et plus tard, a la mort de Moliere, reunie a la troupe du Marais d'abord, et sept ans apres (1680) a celle de l'hotel de Bourgogne, elle forma le _Theatre-Francais_. [Note 5: Tous les biographes, depuis Grimarest, avaient dit _Beziers_; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit Montpellier. Ce detail a peu d'importance; mais en general toutes les anecdotes sur Moliere sont melees d'incertitude, faute d'un premier biographe scrupuleux et bien informe.] Des l'installation de Moliere et de sa troupe, _l'Etourdi_ et _le Depit amoureux_ se donnerent pour la premiere fois a Paris et n'y reussirent pas moins qu'en province. Bien que la premiere de ces pieces ne soit encore qu'une comedie d'intrigue tout imitee des imbroglios italiens, quelle verve deja! quelle chaude petulance! quelle activite, folle et saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le theatre n'avait pas jusqu'ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparait d'abord, n'est guere qu'un fils naturel direct des valets de la farce italienne et de l'antique comedie, de l'esclave de _l'Epidique_, du Chrysale des _Bacchides_, de ces valets _d'or_, comme ils se nomment, du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues franches, un des mille de cette lignee anterieure a Figaro: mais, dans _les Precieuses_, il va bientot se particulariser, il va devenir le Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu'a la livree de Moliere. _Le Depit amoureux_, a travers l'invraisemblance et le convenu banal des deguisements et des reconnaissances, offre dans la scene de Lucile et d'Eraste une situation de coeur eternellement renouvelee, eternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation que Moliere a reprise lui-meme dans le _Tartufe_ et dans _le Bourgeois Gentilhomme_, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l'excellence de cette premiere peinture: celui qui savait le plus fustiger et railler se montrait en meme temps celui qui sait comment on aime. _Les Precieuses ridicules_, jouees en 1659, attaquerent les moeurs modernes au vif. Moliere y laissait les canevas italiens et les traditions de theatre pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poete dramatique au debut, le begueulisme bel-esprit, et ce petit gout d'alcove, qui n'est que degout. Lui, l'homme au masque ouvert et a l'allure naturelle, il avait a deblayer avant tout la scene de ces mesquins embarras pour s'y deployer a l'aise et y etablir son droit de franc-parler. On raconte qu'a la premiere representation des _Precieuses_, un vieillard du parterre, transporte de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au _Menteur_ de Corneille, ne put s'empecher de s'ecrier, en apostrophant Moliere qui jouait Mascarille: "Courage, courage, Moliere! voila la bonne comedie!" A ce cri, qu'il devinait bien etre celui du vrai public et de la gloire, a cet universel et sonore applaudissement, Moliere sentit, comme le dit Segrais, s'enfler son courage, et il laissa echapper ce mot de noble orgueil, qui marque chez lui l'entree de la grande carriere: "Je n'ai plus que faire d'etudier Plaute et Terence et d'eplucher les fragments de Menandre; je n'ai qu'a etudier le monde."--Oui, Moliere; le monde s'ouvre a vous, vous vous l'avez decouvert et il est votre; vous n'avez desormais qu'a y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera que vous le voudrez bien; ce sera parce que vous preleverez votre part la ou vous la trouverez bonne a prendre; ce sera en rival qui ne craint pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce qui sera emprunte par vous restera embelli et honore[6]. [Note 6: On peut appliquer sans ironie, quand il s'agit de poesie dramatique surtout, a de certains plagiats faits de main souveraine, le mot de la Fable: .....Vous leur fites, Seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur. ] Apres le sel un peu gros, mais franc, du _Cocu imaginaire_, et l'essai pale et noble de _Don Garcie_, _l'Ecole des Maris_ revient a cette large voie d'observation et de verite dans la gaiete. Sganarelle, que _le Cocu imaginaire_ nous avait montre pour la premiere fois, reparait et se developpe par _l'Ecole des Maris_; Sganarelle va succeder a Mascarille dans la faveur de Moliere. Mascarille etait encore assez jeune et garcon, Sganarelle est essentiellement marie. Ne probablement du theatre italien, employe de bonne heure par Moliere dans la farce du _Medecin volant_, introduit sur le theatre regulier en un role qui sent un peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se perfectionne vite et grandit sous la predilection du maitre. Le Sganarelle de Moliere, dans toutes ses varietes de valet, de mari, de pere de Lucinde, de frere d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de medecin, est un personnage qui appartient en propre au poete, comme Panurge a Rabelais, Falstaff a Shakspeare, Sancho a Cervantes; c'est le cote du laid humain personnifie, le cote vieux, rechigne, morose, interesse, bas, peureux, tour a tour pietre ou charlatan, bourru et saugrenu, le vilain cote, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond Gorgibus, lequel ramene au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial et a plein ventre. Sganarelle, chetif comme son grand-pere Panurge, a pourtant laisse quelque posterite digne de tous deux, dans laquelle il convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire[7]. Chez Moliere, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scene, Alceste apparait; Alceste, c'est-a-dire ce qu'il y a de plus serieux, de plus noble, de plus eleve dans le comique, le point ou le ridicule confine au courage, a la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a un personnage purement genereux, presque heroique et tragique. Meme tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y meprendre; Jean-Jacques et Fabre d'Eglantine, gens a contradiction, en ont fait leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'echelle comique, le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus eleve. Sganarelle et Alceste, voila tout Moliere. [Note 7: Dans la _Notre-Dame de Paris_ de M. Hugo.] Voltaire a dit que quand Moliere n'aurait fait que _l'Ecole des Maris_, il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre _l'Ecole des Femmes_ sans adresser a Moliere, attaque de beaucoup de cotes et qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, ou il celebre la charmante naivete de cette comedie qu'il egale a celles de Terence, supposees ecrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne furent separes que par la legere mais ingenieuse comedie-impromptu des _Facheux_, faite, apprise et representee en quinze jours pour les fetes de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un eloge de ces fetes, les dernieres du malheureux _Oronte_: C'est une piece de Moliere: Cet ecrivain par sa maniere Charme a present toute la cour. Nous avons change de methode; Jodelet n'est plus a la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas. Jamais le libre et prompt talent de Moliere pour les vers n'eclata plus evidemment que dans cette comedie satirique, dans les scenes du piquet ou de la chasse. La scene de la chasse ne se trouvait pas dans la piece a la premiere representation; mais Louis XIV, montrant du doigt a Moliere M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: "Voila un original que vous n'avez pas encore copie." Le lendemain, la scene du chasseur etait faite et executee. Boileau, dont cette piece des _Facheux_ devancait la maniere en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois ans plus tard a Moliere ou il trouvait la rime. C'est que Moliere ne la cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers avant le premier, et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il etait de la veine rapide, _prime-sautiere_, de Regnier, de d'Aubigne; ne marchandant jamais la phrase ni le mot, au risque meme d'un pli dans le vers, d'un tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en poesie; une facon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que chaque flot de pensee emplit et colore. M. Auger s'est attache a relever comme fautes tous les manques de repos a l'hemistiche chez Moliere; c'est peine puerile, puisque notre poete ne suit pas la-dessus la loi de Boileau et des autres reguliers. Moliere faisait si naturellement les vers que ses pieces en prose sont remplies de vers blancs; on l'a remarque pour le _Festin de Pierre_, et l'on a ete jusqu'a conjecturer que la petite piece du _Sicilien_ avait ete primitivement ebauchee en vers et que Moliere avait ensuite brouille le tout dans une prose qui en avait garde trace. Fenelon, lorsqu'a propos de _l'Avare_ il declare preferer (comme aussi le pensait Menage) les pieces en prose de Moliere a celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de metaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fenelon, poete elegant en prose, n'entend rien, il faut le dire, a cette riche maniere de poesie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Terence qu'en peinture la maniere de Rubens n'est celle de Raphael. Boileau, tout artiste sobre qu'il etait et dans un autre procede que Moliere, lui rendait haute justice la-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois et aurait voulu epurer maint detail, comme on le voit par exemple en cette correction qui a ete conservee de deux vers des _Femmes savantes_. Moliere avait mis d'abord: Quand sur une personne on pretend s'ajuster, C'est par les beaux cotes qu'il la faut imiter. M. Despreaux, dit Cizeron-Rival d'apres Brossette, trouva du jargon dans ces deux vers et les retablit de cette facon: Quand sur une personne on pretend se regler, C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler." Mais, jargon ou non, il etait le premier a proclamer Moliere maitre dans l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par trop degoute de Fenelon. Rien d'etonnant, au reste, que cette fine et mystique nature de Fenelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple tunique, un peu longue, un peu trainante (en fait de style), n'ait pas entendu ces admirables plis mouvants, etoffes, du manteau du grand comique. Ce qui est ubereux, surtout la gaiete, repugne singulierement aux natures delicates et reveuses. En depit de ces juges difficiles, comme satire dialoguee en vers, _les Facheux_ sont un chef-d'oeuvre. Durant les quatorze annees qui suivirent son installation a Paris, et jusqu'a l'heure de sa mort, en 1673, Moliere ne cessa de produire. Pour le roi, pour la cour et les fetes de commande, pour le plaisir du gros public et les interets de sa troupe, pour sa propre gloire et la serieuse posterite, Moliere se multiplie et suffit a tout. Rien de meticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poete de drame, ses ouvrages sont en scene, en action; il ne les ecrit pas, pour ainsi dire, il les joue. Sa vie de comedien de province avait ete un peu celle des poetes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pelerins de la Passion; ils allaient, comme on sait, se repetant les uns les autres, se prenant leurs canevas et leurs themes, y ajoutant a l'occasion, s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant guere _copie_ de leurs representations. C'est ainsi que les ebauches et improvisades a l'italienne, que Moliere avait multipliees (on a les titres d'une dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, _le Medecin volant_ et _la Jalousie du Barbouille_. Et encore, telles qu'on a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Moliere. Suivant le procede des poetes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs ouvrages dans un autre, ces ebauches furent plus tard introduites et employees dans des actes de pieces plus regulieres. Les poetes dont nous parlons transposent, _utilisent_, si l'on peut se servir de ce mot, certains morceaux une fois faits; ainsi, _Don Garcie de Navarre_ n'ayant pas eu de succes, des tirades entieres ont passe de ce prince jaloux au _Misanthrope_ et ailleurs. _L'Etourdi_ et _le Depit amoureux_, premieres pieces regulieres de notre poete, ne furent imprimes que dix ans apres leur apparition a la scene (1653-1663); _les Precieuses_ le furent dans les environs du succes, mais malgre l'auteur, comme l'indique la preface; et ce n'est pas ici une simagree de douce violence comme tant d'autres l'ont jouee depuis: l'embarras de Moliere qui se fait imprimer pour la premiere fois, a son corps defendant, est visible dans cette preface. _Le Cocu imaginaire_, ayant eu pres de cinquante representations, ne devait pas etre imprime, quand un amateur de comedie, nomme Neufvillenaine, s'apercut qu'il avait retenu par coeur la piece tout entiere; il en fit une copie et la publia en dediant l'ouvrage a Moliere. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procedes. L'insouciance de Moliere fut telle qu'il ne donna jamais d'autre edition du _Cocu imaginaire_, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'etre glisse dans sa copie, faite de memoire, quantite de mots les uns pour les autres. O Racine! o Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers eut ainsi manie devant le public vos prudentes oeuvres ou chaque mot a son prix? On doit maintenant saisir toute la difference native qu'il y a de Moliere a cette famille sobre, econome, meticuleuse, et avec raison, des Despreaux et des La Bruyere. Dans l'edition de Neufvillenaine, qu'il faut bien considerer, par suite du silence de Moliere, comme l'edition originale, la piece est d'un seul acte, quoique plus tard les editeurs de 1734 l'aient donnee en trois; mais il y a lieu de croire que pour Moliere, comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes est imaginee ici apres coup et artificielle. Moliere dans ses premieres pieces ne s'astreint guere plus que Plaute a cette division reguliere; il laisse frequemment la scene vide, sans qu'on puisse supposer l'acte termine en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, a la regularite des lors professee; mais on voit (et c'est sur quoi j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'epoque anterieure. Pour obvier a des larcins pareils a celui de Neufvillenaine, Moliere dut songer a publier dorenavant lui-meme ses pieces au fur et a mesure des succes. _L'Ecole des Maris_, dediee au duc d'Orleans, son protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publie de son plein gre; a partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les lecteurs. On le retrouve pourtant en defiance continuelle de ce cote; il craint les boutiques de la galerie du Palais; il prefere etre juge _aux chandelles_, au point de vue de la scene, sur la decision de la multitude. On a cru, d'apres un passage de la preface des _Facheux_, qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa poetique, a l'occasion de ses pieces; mais, a mieux entendre le passage, il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de genie, n'est pas serieuse en effet; ce serait plutot de sa part une raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa poetique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entiere dans _la Critique de l'Ecole des Femmes_ et dans _l'Impromptu de Versailles_, et elle y est en action, en comedie encore. A la scene VII de _la Critique_, n'est-ce pas Moliere qui nous dit par la bouche de Dorante: "Vous etes de plaisantes gens avec vos regles dont vous embarrassez les ignorants et nous etourdissez tous les jours! Il semble, a vous ouir parler, que ces regles de l'art soient les plus grands mysteres du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisees que le bon sens a faites sur ce qui peut oter le plaisir que l'on prend a ces sortes de poemes; et le meme bon sens, qui a fait autrefois ces observations, les fait aisement tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empecher d'avoir du plaisir." Pour en finir avec cette negligence de litterateur que nous demontrons chez Moliere, et qui contraste si fort avec son ardente prodigalite comme poete et son zele minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune edition complete de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans apres sa mort. Moliere, le plus createur et le plus inventif des genies, est celui peut-etre qui a le plus imite, et de partout; c'est encore la un trait qu'ont en commun les poetes primitifs populaires et les illustres dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, Andre Chenier, les grands poetes d'etude et de gout, imitent sans doute aussi; mais leur procede d'imitation est beaucoup plus ingenieux, circonspect et deguise, et porte principalement sur les details. La facon de Moliere en ses imitations est bien plus familiere, plus a pleine main et a la merci de la memoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitie de ses oeuvres aux _vieux bouquins_. Il vecut d'abord, dans sa premiere maniere, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; a partir des _Precieuses_ et de _l'Ecole des Maris_, il devint lui-meme; il gouverna et domina des lors ses imitations, et, sans les moderer pour cela beaucoup, il les mela constamment a un fonds d'observation originale. Le fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus etendu et puissant. Riccoboni a donne une liste assez complete, et parfois meme gonflee, des imitations que Moliere a faites des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont ajoute. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le genie de Moliere ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration du commentateur pour son poete va presque en raison du nombre des imitations qu'il decouvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il le voit dans _l'Avare_ mener, a ce qu'il dit, jusqu'a cinq imitations de front, et etre la-dessous, et a travers cette melee de souvenirs, plus original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grace, et le sieur Angelo, _docteur_ de la comedie italienne, allait jusqu'a revendiquer le sujet du _Misanthrope_, qu'il avait, affirmait-il, raconte tout entier a Moliere, d'apres une certaine piece de Naples, un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est _quinze jours_ apres cette conversation memorable que la comedie du _Misanthrope_ aurait ete achevee et sur l'affiche. A de pareilles pretentions, appuyees de pareils dires, on n'a a opposer que le judicieux dedain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le merite d'avoir fort bien apprecie Moliere; la lettre du poete a M. Chauvelin sur le sujet qui nous occupe vaut mieux, comme pensee, que les trois quarts de ses odes. Ce qu'il faut reconnaitre, c'est que les imitations chez Moliere sont de toute source et infinies; elles ont un caractere de loyaute en meme temps que de sans-facon, quelque chose de cette premiere vie ou tout etait en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement combinees et descendant quelquefois a de purs details. Plaute et Terence pour des fables entieres, Straparole et Boccace pour des fonds de sujets, Rabelais et Regnier pour des caracteres, Boisrobert et Rotrou et Cyrano pour des scenes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le meme. La ou il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre? a cote de Sosie qu'il copie, ne voila-t-il pas Cleanthis qu'il invente? De telles imitations, loin de nous refroidir envers notre poete, nous sont cheres; nous aimons a les rechercher, a les poursuivre jusqu'au bout, dans un interet de parente. Ces masques fameux de la bonne comedie, depuis Plaute jusqu'a Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces philosophes satiriques et ingenieux, nous les convoquons un moment autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et ou il preside; les moins considerables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont meme introduits a la faveur de ce qu'ils lui ont prete, de ce qui surtout les recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus souvent pour nous que le resume heureux de toute une famille d'esprits et de tout un passe comique dans un nouveau type original et superieur, comme un enfant aime du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime a la fois tous ses aieux. Chacune des pieces de Moliere, a les suivre dans l'ordre de leur apparition, fournirait matiere a un historique etendu et interessant; ce travail a deja ete fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre; ce serait presque toujours le copier.[8] Autour de _l'Ecole des Femmes_, en 1662, et plus tard autour du _Tartufe_, il se livra des combats comme precedemment il s'en etait livre autour du _Cid_, comme il s'en renouvela ensuite autour de _Phedre_; ce furent la d'illustres journees pour l'art dramatique. _La Critique de l'Ecole des Femmes_ et _l'Impromptu de Versailles_ en apprennent suffisamment sur le premier demele, qui fut surtout une querelle de gout et d'art, quoique deja la religion s'y glissat a propos des commandements du mariage donnes a Agnes. Les _Placets au Roi_ et la preface du _Tartufe_ marquent assez le caractere tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent depuis et si ardemment continuee. Ce que je veux rappeler ici, c'est qu'attaque des devots, envie des auteurs, recherche des grands, valet-de-chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les fetes, Moliere, avec cela trouble de passions et de tracas domestiques, devore de jalousie conjugale, frequemment malade de sa fluxion de poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comedien infatigable bien qu'au regime et au lait, Moliere, durant quinze ans, suffit a tous les emplois, qu'a chaque necessite survenante son genie est present et repond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative. Entre la dette precipitamment payee aux divertissements de Versailles ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie, Moliere trouve jour a des oeuvres meditees et entre toutes immortelles. Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours pret; _l'Amour medecin_ est fait, appris et represente en cinq jours; _la Princesse d'Elide_ n'a que le premier acte en vers, le reste suit en prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Moliere, la comedie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais elle parait a l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas lace. _Melicerte_ seule n'est pas finie, mais _les Facheux_ le furent en quinze jours; mais _le Mariage force_ et _le Sicilien_, mais _Georges Dandin_, mais _Pourceaugnac_, mais _le Bourgeois Gentilhomme_, ces comedies de verve avec intermedes et ballets, ne firent jamais faute. Dans les interets de sa troupe, il lui fallut souvent depecher l'ouvrage, comme quand il fournit son theatre d'un _Don Juan_, parce que les comediens de l'hotel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient deja le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire merveille.--Et ces diversions ne l'empechaient pas tout aussitot de songer a Boileau, aux juges difficiles, a lui-meme et au genre humain, par _le Misanthrope_, par le _Tartufe_ et _les Femmes savantes_. L'annee du _Misanthrope_ est en ce sens la plus memorable et la plus significative dans la vie de Moliere. A peine hors de ce chef-d'oeuvre serieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir en hate a la jovialite bourgeoise par _le Medecin malgre lui_, et de la, de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourcir vite a Saint-Germain pour _Melicerte_, la _Pastorale comique_ et cette vallee de Tempe ou l'attendait sur le pre M. de Benserade: Moliere faisait face a tous les appels. Dans une epitre adressee en 1669 au peintre Mignard, sur le dome du Val-de-Grace, Moliere a fait une description et un eloge de la fresque qui s'applique merveilleusement a sa propre maniere; il y preconise, en effet; Cette belle peinture inconnue en ces lieux, La fresque, dont la grace, a l'autre preferee, Se conserve un eclat d'eternelle duree, Mais dont la promptitude et les brusques fiertes Veulent un grand genie a toucher ses beautes! De l'autre qu'on connoit la traitable methode Aux foiblesses d'un peintre aisement s'accommode: La paresse de l'huile, allant avec lenteur, Du plus tardif genie attend la pesanteur; Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, Les faux pas que peut faire un pinceau qui tatonne; Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux, Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux. Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance Qu'un peintre s'accommode a son impatience, La traite a sa maniere, et d'un travail soudain Saisisse le moment qu'elle donne a sa main. La severe rigueur de ce moment qui passe Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grace; Avec elle il n'est point de retour a tenter, Et tout au premier coup se doit executer, etc... [Note 8: Voir MM. Auger et Taschereau.] A cette belle chaleur de Moliere pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture, pour celle-la meme qui agit sur les masses prosternees dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnaitre la sympathie naturelle au poete du drame, au poete de la multitude, a l'executeur soudain, vehement, de tant d'oeuvres imperieuses aussi et pressantes? Dans les oeuvres finies, au contraire, faites pour etre vues de pres, vingt fois remaniees et repolies, a la Mieris, a la Despreaux, a la La Bruyere, nous retrouvons _la paresse de l'huile_. L'allusion est trop directe pour que Moliere n'y ait pas un peu songe. Cizeron-Rival, d'ordinaire exact, a dit d'apres Brossette: "Au jugement de Despreaux (et autant que je puis me connoitre en poesie, ce n'est pas son meilleur jugement), de tous les ouvrages de Moliere, celui dont la versification est la plus reguliere et la plus soutenue, c'est le poeme qu'il a fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce poeme, disoit-il a M. Brossette, peut tenir lieu d'un traite complet de peinture, et l'auteur y a fait entrer toutes les regles de cet art admirable (et Despreaux citait les memes vers que nous avons donnes plus haut). Remarquez, monsieur, ajoutoit Despreaux, que Moliere a fait, sans y penser, le caractere de ses poesies, en marquant ici la difference de la peinture a l'huile et de la peinture a fresque. Dans ce poeme sur la peinture, il a travaille comme les peintres a l'huile, qui reprennent plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses comedies, ou il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il preferoit les _brusques fiertes_ de la fresque a _la paresse de l'huile_." Ce jugement de Boileau a ete fort conteste depuis Cizeron-Rival. M. Auger le mentionne comme _singulier_. Vauvenargues, qui est de l'avis de Fenelon sur la poesie de Moliere, trouve ce poeme du Val-de-Grace peu satisfaisant et prefere en general, comme peintre, La Bruyere au grand comique: predilection de critique moraliste pour le modele du genre. Vous etes peintre a l'huile, M. de Vauvenargues! Boileau, tout aussi interesse qu'il etait dans la question, se montre plus fermement judicieux. Non que j'admette que ce poeme du Val-de-Grace soit bon et satisfaisant d'un bout a l'autre, ou que Moliere ait modifie, ralenti sa maniere en le composant. La poesie en est plus chaude que nette; elle tombe dans le technique et s'y embarrasse souvent en le voulant animer. Mais Boileau a bien mis le doigt sur le cote precieux du morceau. Boileau, reconnaissons-le, malgre ce qu'on a pu reprocher a ses reserves un peu fortes de l'_Art poetique_ ou a son etonnement bien innocent et bien permis sur les rimes de Moliere, fut souverainement equitable en tout ce qui concerne le poete son ami, celui qu'il appelait _le Contemplateur_. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus etrangeres a lui-meme; il se plaisait a etre son complice dans le latin macaronique de ses plus folles comedies; il lui fournissait les malignes etymologies grecques de _l'Amour medecin_; il mesurait dans son entier cette faculte multipliee, immense; et le jour ou Louis XIV lui demanda quel etait le plus rare des grands ecrivains qui auraient honore la France durant son regne, le juge rigoureux n'hesita pas et repondit: "Sire, c'est Moliere."--"Je ne le croyais pas, repliqua Louis XIV; mais vous vous y connaissez mieux que moi." On a loue Moliere de tant de facons, comme peintre des moeurs et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un cote qu'on a trop peu mis en lumiere, ou plutot qu'on a meconnu. Moliere, jusqu'a sa mort, fut en progres continuel dans la _poesie_ du comique. Qu'il ait ete en progres dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartufe_ et des _Femmes savantes_, le fait est trop evident, et je n'y insiste pas; mais autour, au travers de ce developpement, ou la raison de plus en plus ferme, l'observation de plus en plus mure, ont leur part, il faut admirer ce surcroit toujours montant et bouillonnant de verve comique, tres-folle, tres-riche, tres-inepuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisee a definir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque ou Moliere trempa au debut. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel choeur d'Aristophane ou certaines echappees sans fin de Rabelais. Le genie de l'ironique et mordante gaiete a son lyrique aussi, ses purs ebats, son rire etincelant, redouble, presque sans cause en se prolongeant, desinteresse du reel, comme une flamme folatre qui voltige de plus belle apres que la combustion grossiere a cesse,--un rire des dieux, supreme, inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de gout, Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l'appreciation de ce qu'on a appele les dernieres farces de Moliere. M. de Schlegel aurait du le mieux sentir; lui qui celebre mystiquement les poetiques fusees finales de Calderon, il aurait du ne pas rester aveugle a ces fusees, pour le moins egales, d'eblouissante gaiete, qui font aurore a l'autre pole du monde dramatique. Il a bien accorde a Moliere d'avoir le genie du burlesque, mais en un sens prosaique, comme il eut fait a Scarron, et en preferant de beaucoup le _genie_ fantastique et poetique du comedien Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune a Moliere pour le trait innocent du pedant Caritides sur les Allemands d'alors, _grands inspectateurs d'inscriptions et enseignes_? Quoi qu'on ait dit, _Monsieur de Pourceaugnac_, _le Bourgeois Gentilhomme_, _le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique jaillissant et imprevu qui, a sa maniere, rivalise en fantaisie avec _le Songe d'une Nuit d'ete_ et _la Tempete_. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le cote de Sganarelle continue, mais plus poetique, plus degage de la farce du _Barbouille_, plus enleve souvent par dela le reel. Moliere, force pour les divertissements de cour de combiner ses comedies avec des ballets, en vint a deployer, a dechainer dans ces danses de commande les choeurs bouffons et petulants des avocats, des tailleurs, des Turcs, des apothicaires; le genie se fait de chaque necessite une inspiration. Cette issue une fois trouvee, l'imagination inventive de Moliere s'y precipita. Les comedies a ballets dont nous parlons n'etaient pas du tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gros public, des provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvat son compte; elles furent imaginees plutot a l'occasion des fetes de la cour. Mais Moliere s'y complut bien vite et s'y exalta comme eperdument; il fit meme des ballets et intermedes au _Malade imaginaire_, de son propre mouvement, et sans qu'il y eut pour cette piece destination de cour ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie a la fois et de gaiete de coeur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalieres, comme dans une acre et etourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise et dans le son le plus aigu de cette saillie montee au delire. Or, maintenant, entre ces deux points extremes du _Malade imaginaire_ ou de _Pourceaugnac_ et du _Barbouille_, du _Cocu imaginaire_, par exemple, qu'on place successivement _la charmante naivete_ (expression de Boileau) de _l'Ecole des Femmes_, de _l'Ecole des Maris_, l'excellent et profond caractere de _l'Avare_, tant de personnages vrais, reels, ressemblant a beaucoup, et non copies pourtant, mais trouves, le sens docte, grave et mordant du _Misanthrope_, le _Tartufe_ qui reunit tous les merites par la gravite du ton encore, par l'importance du vice attaque et le pressant des situations, _les Femmes savantes_ enfin, le plus parfait style de comedie en vers, le troisieme et dernier coup porte par Moliere aux critiques de _l'Ecole des Femmes_, a cette race des prudes et precieuses; qu'on marque ces divers points, et l'on aura toute l'echelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse du debut, on se sera eleve, en passant par le naif, le serieux, le profondement observe, jusqu'a la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus delirant. _Les Fourberies de Scapin_, jouees entre _le Bourgeois Gentilhomme_ et _l'Ecole des Femmes_, appartiennent-elles a cette adorable folie comique dont j'ai tache de donner idee, ou retombent-elles par moments dans la farce un peu enfarinee et bouffonne, comme l'a pense Boileau en son _Art poetique_? Je serais peut-etre de ce dernier avis, sauf les conclusions trop generales qu'en tire le poete regulateur: Etudiez la cour et connoissez la ville; L'une et l'autre est toujours en modeles fertile. C'est par la que Moliere, illustrant ses ecrits, Peut-etre de son art eut remporte le prix, Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures, Il n'eut pas fait souvent grimacer ses figures, Quitte pour le bouffon l'agreable et le fin, Et sans honte a Terence allie Tabarin: Dans ce sac ridicule ou _Scapin l'enveloppe_, Je ne reconnois plus l'auteur du _Misanthrope_. Quant aux restrictions reprochees et reprochables a Boileau en cet endroit, son tort est d'avoir trop generalise un jugement qui, applique a _Scapin_, pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette piece est effectivement imitee en partie du _Phormion de Terence_, et en partie de la _Francisquine_ de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers: Dans ce sac ridicule ou Scapin l'enveloppe [9] (car Moliere en cette piece jouait le role de Geronte, et par consequent il entrait en personne dans le sac), on concoit l'impression penible que causait a Boileau cette vue de l'auteur du Misanthrope, malade, age de pres de cinquante ans et batonne sur le theatre. Si nous eussions vu notre Talma a la scene dans la meme situation subalterne, nous en aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui eclaire et precise le passage de l'Art poetique: "Deux mois avant la mort de Moliere, M. Despreaux alla le voir et le trouva fort incommode de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer d'une fin prochaine. Moliere, assez froid naturellement, fit plus d'amitie que jamais a M. Despreaux. Cela l'engagea a lui dire: Mon pauvre monsieur Moliere, vous voila dans un pitoyable etat. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre theatre, tout enfin devroit vous determiner a renoncer a la representation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse executer les premiers roles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action theatrale a quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre superiorite.--Ah! monsieur, repondit Moliere, que me dites-vous la? il y a un honneur pour moi a ne point quitter.--Plaisant point d'honneur, disoit en soi-meme le satirique, qui consiste a se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et a devouer son dos a toutes les bastonnades de la comedie! Quoi? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingenieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes." Boileau en effet ne conseillait pas a Moliere d'abandonner ses camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu refuser par humanite, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons; il le pressait seulement de quitter les planches: c'etait le vieux comedien obstine qui chez Moliere ne voulait pas. Boileau dut ecrire, ce me semble, le passage de _l'Art poetique_ sous l'impression qui lui resta du precedent entretien. [Note 9: Cette ingenieuse correction, qui, une fois faite, parait si necessaire et si simple, est proposee par M. Daunou dans son excellent commentaire de Boileau.] La posterite sent autrement; loin de les blamer, on aime ces faiblesses et ces contradictions dans le poete de genie; elles ajoutent au portrait de Moliere et donnent a sa physionomie un air plus proportionne a celui du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous, dans ses passions de coeur, dans ses tribulations domestiques. Le comique Moliere etait ne tendre et facilement amoureux, de meme que le tendre Racine etait ne assez caustique et enclin a l'epigramme. Sans sortir des oeuvres de Moliere, on aurait des preuves de cette sensibilite, dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble et romanesque, dans beaucoup de vers de _Don Garcie_ et de la _Princesse d'Elide_, dans ces trois charmantes scenes de depit amoureux, tant de la piece de ce nom que du _Tartufe_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, enfin dans la scene touchante d'Elvire voilee, au quatrieme acte de _Don Juan_. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgre leur reputation, des traces d'une faculte sensible, delicate, qu'on surprend en eux avec bonheur, mais Moliere surtout; il y a tout un Terence dans Moliere. En amitie, on n'aurait que de beaux traits a en dire; son sonnet sur la mort de l'abbe Lamothe-Le-Vayer et la lettre qu'il y a jointe honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique Malherbe, il s'entendait a pleurer avec un pere. Je veux citer de _Don Garcie_ quelques vers de tendresse, desquels Racine eut pu etre jaloux pour sa _Berenice_: Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence est assez pour expliquer un coeur. Tout parle dans l'amour, et sur cette matiere Le moindre jour doit etre une grande lumiere. _Oh!_ que la difference est connue aisement De toutes ces faveurs qu'on fait avec etude, A celles ou du coeur fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paroit se forcer; Mais les autres, helas! se font sans y penser, Semblables a ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles. Et dans les _Facheux_: L'amour aime surtout les secretes faveurs; Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs, Et le moindre entretien de la beaute qu'on aime, Lorsqu'il est defendu, devient grace supreme. Et dans _la Princesse d'Elide_, premier acte, premiere scene, ces vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives, developpees longtemps seulement apres la premiere rencontre: Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer, Aussitot qu'on le voit, prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes Ou le Ciel en naissant a destine nos ames! avec toute la tirade qui suit.--Or Moliere, de complexion sensible a ce point et amoureuse, vers le temps ou il peignait le plus gaiement du monde Arnolphe dictant les commandements du mariage a Agnes, Moliere, age de quarante ans lui-meme (1662), epousait la jeune Armande Bejart, agee de dix-sept au plus et soeur cadette de Madeleine[10]. [Note 10: On a cru longtemps que cette Bejart, femme de Moliere, etait fille naturelle et non soeur de l'autre Bejart; on l'a meme cru du vivant de Moliere, et depuis sans interruption, jusqu'a ce que M. Beffara decouvrit de nos jours l'acte de mariage qui derange cette parente. M. Fortin d'Urban a essaye d'infirmer, non pas l'authenticite, mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaines, il a avance quelques reflexions assez plausibles. Il est bien singulier, en effet, que tous les biographes de Moliere, a partir de Grimarest, aient ecrit, sans contradiction, qu'il avait epouse la fille naturelle de la Bejart, sa premiere maitresse. Montfleury adressa meme a Louis XIV une denonciation contre l'illustre comique, l'accusant d'avoir epouse la fille apres avoir vecu avec la mere, et insinuant par la qu'il avait pu epouser sa propre fille: ce qui, dans tous les cas, serait invinciblement refutable par les dates. Louis XIV ne repondit a ce dechainement de la haine qu'en devenant parrain du premier enfant qu'eut Moliere. Certes, la plus directe justification que Moliere put offrir au roi en cette circonstance fut l'acte de son mariage et la preuve que les deux Bejart n'etaient que soeurs. Mais comment tous ceux qui ont ecrit sur Moliere, comment Grimarest, son principal biographe, qui ecrivait d'apres Baron, comment les autres contemporains, Marcel auteur presume d'une premiere Vie abregee, l'auteur inconnu de _la Fameuse Comedienne_, Bayle, De Vise qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils ignore cette facon dont Moliere dut repondre? Comment une erreur aussi forte, sur une relation aussi rapprochee, a-t-elle fait autorite du temps de Moliere, et meme aupres des personnes qui l'avaient beaucoup vu et pratique?... Et cependant, malgre la difficulte de l'explication, c'est bien a l'acte qu'il faut croire.] Malgre sa passion pour elle et malgre son genie, il n'echappa point au malheur dont il avait donne de si folatres peintures. Don Garcie etait moins jaloux que Moliere; Georges Dandin et Sganarelle etaient moins trompes. A partir de _la Princesse d'Elide_, ou l'infidelite de sa femme commenca de lui apparaitre, sa vie domestique ne fut plus qu'un long tourment. Averti des succes qu'on attribuait a M. de Lauzun pres d'elle, il en vint a une explication. Mademoiselle Moliere, dans cette situation difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par des larmes et un evanouissement. Tout meurtri de sa disgrace, notre poete se remit a aimer mademoiselle de Brie, ou plutot il venait s'entretenir pres d'elle des injures de l'autre amour; Alceste est ramene a Eliante par les rebuts de Celimene. Lorsqu'il donna _le Misanthrope_, Moliere, brouille avec sa femme, ne la voyait plus qu'au theatre, et il est difficile qu'entre elle, qui jouait en effet Celimene, et lui, qui representait Alceste, quelque allusion a leurs sentiments et a leurs situations reelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de Moliere, la presence de l'ancienne Bejart, femme imperieuse, peu debonnaire, a ce qui semble. Le grand homme cheminait entre ces trois femmes, aussi embarrasse parfois, comme le lui disait agreablement Chapelle, que Jupiter au siege d'Ilion entre les trois deesses. Mais laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poete, dans un recit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable pourtant de fond ou meme de couleur, et a quoi, comme familiarite de detail, rien ne peut suppleer: "Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Moliere resolut de vivre avec sa femme dans cette indifference. La raison la lui faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des caresses d'un honnete homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine qu'il auroit de la voir, sans se servir des privileges que donne le mariage, et il y revoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de ses amis, nomme Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda, et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs fois le sujet. Moliere, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort a la mode, resista autant qu'il put; mais il etoit alors dans une de ces plenitudes de coeur si connues par les gens qui ont aime; il ceda a l'envie de se soulager et avoua de bonne foi a son ami que la maniere dont il etoit force d'en user avec sa femme etait la cause de cet abattement ou il se trouvoit. Chapelle, qui croyoit etre au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres, tomboit dans celui qu'il blamait tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous etoit d'aimer une personne qui ne repond pas a la tendresse qu'on a pour elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'etois assez malheureux pour me trouver en pareil etat, et que je fusse persuade que la meme personne accordat des faveurs a d'autres, j'aurois tant de mepris pour elle, qu'il me gueriroit infailliblement de ma passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si c'etoit une maitresse, et la vengeance, qui prend ordinairement la place de l'amour dans un coeur outrage, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre epouse, puisque vous n'avez qu'a l'enfermer; ce sera un moyen assure de vous mettre l'esprit en repos. "Moliere, qui avoit ecoute son ami avec assez de tranquillite, l'interrompit afin de lui demander s'il n'avoit jamais ete amoureux. Oui, lui repondit Chapelle, je l'ai ete comme un homme de bon sens doit l'etre; mais je ne me serois jamais fait une si grande peine pour une chose que mon honneur m'auroit conseille de faire, et je rougis pour vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous n'avez encore rien aime, repondit Moliere, et vous avez pris la figure de l'amour pour l'amour meme. Je ne vous rapporterai point une infinite d'exemples qui vous feroient connoitre la puissance de cette passion; je vous ferai seulement un recit fidele de mon embarras, pour vous faire comprendre combien on est peu maitre de soi-meme, quand elle a une fois pris sur nous un certain ascendant, que le temperament lui donne d'ordinaire. Pour vous repondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites que j'ai du coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les jours, je demeurerai d'accord que je me suis etudie autant que j'ai pu a connoitre leur foible; mais si ma science m'a appris qu'on pouvoit fuir le peril, mon experience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de l'eviter; j'en juge tous les jours par moi-meme. Je suis ne avec les dernieres dispositions a la tendresse, et comme j'ai cru que mes efforts pourroient inspirer a ma femme, par l'habitude, des sentiments que le temps ne pourroit detruire, je n'ai rien oublie pour y parvenir. Comme elle etoit encore fort jeune quand je l'epousai, je ne m'apercus pas de ses mechantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage ne ralentit point mes empressements: mais je lui trouvai tant d'indifference que je commencai a m'apercevoir que toute ma precaution avoit ete inutile, et que ce qu'elle sentoit pour moi etoit bien eloigne de ce que j'avois souhaite pour etre heureux. Je me fis a moi-meme ce reproche sur une delicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et j'attribuai a son humeur ce qui etoit un effet de son peu de tendresse pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon erreur, et la folle passion qu'elle eut, peu de temps apres, pour le comte de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette tranquillite apparente. Je n'epargnai rien, a la premiere connoissance que j'en eus, pour me vaincre moi-meme, dans l'impossibilite que je trouvai a la changer. Je me servis pour cela de toutes les forces de mon esprit; j'appelai a mon secours tout ce qui pouvoit contribuer a ma consolation. Je la considerai comme une personne de qui tout le merite etoit dans l'innocence, et qui par cette raison n'en conservoit plus depuis son infidelite. Je pris des lors la resolution de vivre avec elle comme un honnete homme qui a une femme coquette, et qui est bien persuade, quoi qu'on puisse dire, que sa reputation ne depend point de la mauvaise conduite de son epouse; mais j'eus le chagrin de voir qu'une personne sans beaute, qui doit le peu d'esprit qu'on lui trouve a l'education que je lui ai donnee, detruisoit en un moment toute ma philosophie. Sa presence me fit oublier mes resolutions, et les premieres paroles qu'elle me dit pour sa defense me laisserent si convaincu que mes soupcons etoient mal fondes, que je lui demandai pardon d'avoir ete si credule. Cependant mes bontes ne l'ont point changee. Je me suis donc determine de vivre avec elle comme si elle n'etoit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitie de moi. Ma passion est venue a tel point qu'elle va jusqu'a entrer avec compassion dans ses interets. Et quand je considere combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en meme temps qu'elle a peut-etre une meme difficulte a detruire le penchant qu'elle a d'etre coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blamer. Vous me direz sans doute qu'il faut etre poete pour aimer de cette maniere; mais, pour moi, je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de semblables delicatesses n'ont jamais aime veritablement. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon idee en est si fort occupee que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une emotion et des transports qu'on peut sentir, mais qu'on ne sauroit dire, m'otent l'usage de la reflexion: je n'ai plus d'yeux pour ses defauts, il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable.[11] N'est-ce pas la le dernier point de folie, et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu'a me faire connoitre ma foiblesse, sans en pouvoir triompher?[12]--Je vous avoue a mon tour, lui dit son ami, que vous etes plus a plaindre que je ne pensois, mais il faut tout esperer du temps. Continuez cependant a faire vos efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins; pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez bientot content. Il se retira et laissa Moliere, qui reva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa douleur." [Note 11: Les memes sentiments se retrouvent exprimes par des termes presque semblables dans la bouche d'Alceste: Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire; J'ai beau voir ses defauts et j'ai beau l'en blamer, En depit qu'on en ait, elle se fait aimer. ] [Note 12: Ainsi encore, au cinquieme acte, Alceste dit a Eliante et a Philinte: Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux temoins de ma foiblesse, etc., et tout ce qui suit.] Cette touchante scene se passait a Auteuil, dans ce jardin plus celebre par une autre aventure que l'imagination classique a brodee a l'infini, qu'Andrieux a fixee avec gout, et dont la gaiete convient mieux a l'idee commune qu'eveille le nom de Moliere. Je veux parler du fameux souper ou, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre, Chapelle fit si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives, Despreaux en tete, couraient se noyer a la Seine de gaiete de coeur, si Moliere, amene par le bruit, ne les avait persuades de remettre l'entreprise au lendemain, a la clarte des cieux. Notez que cette joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de notre grand comique s'y mele et l'anime. Le nom litteraire de Boileau n'aurait pas suffi pour la vulgariser a ce point; on ne va pas remuer de la sorte des anecdotes sur Racine. Ces especes de legendes n'ont cours qu'a l'occasion de poetes vraiment populaires. C'est aussi a un retour par eau de la maison d'Auteuil qu'eut lieu entre Moliere et Chapelle _l'aventure du minime_. Chapelle, reste pur gassendiste par souvenir de college, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur et paresseux, est reste fidele aux vers latins, Chapelle disputait a tue-tete dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Moliere lui niait vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l'histoire: _Passe pour la morale!_ Or un religieux se trouvait la, qui paraissait attentif au differend, et qui, interpelle tour a tour par l'un et par l'autre, lachait de temps en temps un _hum_! du ton d'un homme qui en dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa decision. Mais, en arrivant devant les _Bons-Hommes_, le religieux demanda a etre mis a terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n'etait qu'un moine mendiant. Son _hum_! discret et lache a propos l'avait fait juger capable. "Voyez, petit garcon, dit alors Moliere a Baron enfant qui etait la, voyez ce que fait le silence quand il est observe avec conduite." Quant a la scene serieuse, melancolique, du jardin, entre Chapelle et Moliere, que nous avons donnee, Grimarest la raconte a peu pres dans les memes termes, mais il y fait figurer le physicien Rohault au lieu de Chapelle. Il est tres-possible que Moliere ait parle a Rohault de ses chagrins dans le meme sens qu'a son autre ami; mais on est tente plus volontiers d'accueillir la version precedente, bien qu'elle fasse partie d'un libelle scandaleux (_la Fameuse Comedienne_) publie contre la veuve de Moliere, la Guerin, qui, comme tant de veuves de grands hommes, s'etait remariee peu dignement. On trouve dans ce meme ecrit, qui ne semble pas, du reste, dirige contre Moliere lui-meme, d'etranges details racontes en passant sur sa liaison premiere avec le jeune Baron,--Baron qui jouait alors Myrtil dans _Melicerte_. La pensee se reporte involontairement a certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons, repoussons pour Moliere ce que dement tout d'abord son genie _si franc du collier_, comme la duchesse palatine d'Orleans le disait de Louis XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d'expliquer honorablement et d'idealiser.[13] [Note 13: Le mot _love_ employe par Shakspeare, a l'egard du jeune seigneur dont il est l'ami, n'est sans doute qu'une forme de la politesse de cour, telle qu'elle se pratiquait au XVIe siecle. Ainsi, l'on disait chez nous au XVIIe: Je suis _avec passion_, etc.] Si Moliere n'a pas laisse de sonnets, a la facon de quelques grands poetes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en a-t-il transporte indirectement quelque chose dans ses comedies? et en quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau, plusieurs rapprochements ingenieux des principales circonstances domestiques avec les endroits des pieces qui peuvent y correspondre. "Moliere, disait La Grange, son camarade et le premier editeur de ses oeuvres completes, Moliere faisoit d'admirables applications dans ses comedies, ou l'on peut dire qu'il a joue tout le monde, puisqu'il s'y est joue le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est ce que ses plus particuliers amis ont remarque bien des fois." Ainsi, au troisieme acte du _Bourgeois Gentilhomme_, Moliere a donne un portrait ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scene premiere de _l'Impromptu de Versailles_, il place un trait piquant sur la date de son mariage; ainsi, dans la cinquieme scene du second acte de _l'Avare_, il se raille lui-meme sur sa fluxion et sa toux; ainsi encore, dans l'_Avare_, il accommode au role de La Fleche la marche boiteuse de Bejart aine, comme il avait attribue au Jodelet des _Precieuses_ la paleur de visage du comedien Brecourt. Il est infiniment probable qu'il a songe dans Arnolphe, dans Alceste, a son age, a sa situation, a sa jalousie, et que sous le travestissement d'Argan il donne cours a son antipathie personnelle contre la Faculte. Mais une distinction essentielle est a faire, et l'on ne saurait trop la mediter parce qu'elle touche au fond meme du genie dramatique. Les traits precedents ne portent que sur des conformites assez vagues et generales ou sur de tres-simples details, et en realite aucun des personnages de Moliere n'est _lui_. La plupart meme de ces traits tout a l'heure indiques ne doivent etre pris que pour des artifices et de menus a-propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une de ces confusions passageres entre l'acteur et le personnage, familieres aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut pas dire moins de ces pretendues copies que Moliere aurait faites de certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, l'Avare celui du president de Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, la le duc de La Feuillade, qui fait les frais de la piece. Les Dangeau, les Tallemant, les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'_ana_, donnent la-dedans avec un zele ingenu et nous tiennent au courant de leurs decouvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Moliere, qu'il n'est Despreaux, dont il reproduit egalement quelque trait. Non, le chasseur meme des _Facheux_ n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin n'est l'abbe Cotin qu'un moment. Les personnages de Moliere, en un mot, ne sont pas des copies, mais des creations. Je crois a ce que dit Moliere des pretendus portraits dans son _Impromptu de Versailles_, mais par des raisons plus radicales que celles qu'il donne. Il y a des traits a l'infini chez Moliere, mais pas ou peu de portraits. La Bruyere et les peintres critiques font des portraits, patiemment, ingenieusement, ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de plusieurs modeles, ils reportent sans cesse sur leur toile un detail a cote d'un autre. C'est la difference d'Onuphre a Tartufe; La Bruyere qui critique Moliere ne la sentait pas. Moliere, lui, invente, engendre ses personnages, qui ont bien ca et la des airs de ressembler a tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-memes. L'entendre autrement, c'est ignorer ce qu'il y a de multiple et de complexe dans cette mysterieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage comique; mais entre cette realite copiee un moment, puis abandonnee, et l'invention, la creation, qui la continue, qui la porte, qui la transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel salue au passage un trait de sa connaissance et s'ecrie: "C'est le portrait de tel homme." On attache pour plus de commodite une etiquette connue a un personnage nouveau. Mais veritablement l'auteur seul sait jusqu'ou va la copie et ou l'invention commence; seul il distingue la ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie que celle de l'epaule de Pelops. Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et a divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter Scott, Moliere est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la faculte dramatique, et, a proprement parler, creatrice, que je voudrais exactement determiner. Shakspeare a de plus que Moliere les touches pathetiques et les eclats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophelie; mais Moliere rachete a certains egards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caracteres. Chez tous ces grands hommes evidemment, chez Moliere plus evidemment encore, le genie dramatique n'est pas une extension, un epanouissement au dehors d'une faculte lyrique et personnelle qui, partant de ses propres sentiments interieurs, travaillerait a les transporter et a les faire revivre le plus possible sous d'autres masques (Byron, dans ses tragedies), pas plus que ce n'est l'application pure et simple d'une faculte d'observation critique, analytique, qui releverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits epars qu'elle aurait rassembles (Gresset dans le _Mechant_). Il y a toute une classe de dramatiques veritables qui ont quelque chose de lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un echauffement qui nait d'un vif sentiment actuel et qu'ils communiquent directement a leurs personnages. Moliere disait du grand Corneille: "Il a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers, et qui ensuite le laisse la en disant: Voyons comme il s'en tirera quand il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse." N'est-ce pas dans ce meme sens, et non dans celui qu'a suppose Voltaire, que Richelieu reprochait a Corneille de n'avoir pas _l'esprit de suite_? Corneille, en effet, Crebillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont ainsi sujets a des lutins, a des emotions directes et soudaines, dans les acces de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur genie selon la plenitude et la suite de la liberte humaine. Souvent sublimes et superbes, ils obeissent a je ne sais quel cri de l'instinct et a une noble chaleur du sang, comme les animaux genereux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Moliere, comme Shakspeare, le sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphere plus librement etendue, et par cela superieure, se gouvernant lui-meme, dominant son feu, ardent a l'oeuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidite neanmoins, sa froideur habituelle de caractere au centre de l'oeuvre si mouvante, n'aspirait en rien a l'impartialite calculee et glacee, comme on l'a vu de Goethe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein de la poesie n'etaient pas alors inventes. Moliere et Shakspeare sont de la race primitive, deux freres, avec cette difference, je me le figure, que dans la vie commune Shakspeare, le poete des pleurs et de l'effroi, developpait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Moliere, le comique rejouissant, se laissait aller a plus de melancolie et de silence. Le genie lyrique, elegiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner tous les noms plutot que celui de _subjectif_, qui sent trop l'ecole), ce genie qui est l'antagoniste-ne du dramatique, se chante, se plaint, se raconte et se decrit sans cesse. S'il s'applique au dehors, il est tente a chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se deguisant a peine; il est le contraire de la diversite. Moliere, en son Epitre a Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages: Et c'est la qu'un grand peintre, avec pleine largesse, D'une feconde idee etale la richesse, Faisant briller partout de la diversite Et ne tombant jamais dans un air repete; Mais un peintre commun trouve une peine extreme A sortir dans ses airs de l'amour de soi-meme. De redites sans nombre il fatigue les yeux, Et, plein de son image, il se peint en tous lieux. Notre poete caracterisait, sans y songer, le genie lyrique qui, du reste, n'etait pas developpe et isole de son temps comme depuis. La Fontaine, qui en avait de naives effusions, y associait une remarquable faculte dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, genie admirablement heureux et proportionne, capable de tout dans une belle mesure, aurait excelle a se chanter, a se soupirer et a se decrire, si c'avait ete la mode alors, de meme qu'en se tournant a la realite du dehors, il aurait excelle au portrait, a l'epigramme fine et a la raillerie, comme cela se voit par la lettre a l'auteur des _Imaginaires_. Les _Plaideurs_ trahissent en lui la vocation la plus opposee a celle d'_Esther_. Son principal talent naturel etait pourtant, je le crois, vers l'epanchement de l'elegie; mais on ne peut trop le decider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles personnages, dans la region mixte, ideale et moderement dramatique, ou il se deploie a ravir. Une marque souveraine du genie dramatique fortement caracterise, c'est, selon moi, la fecondite de production, c'est le maniement de tout un monde qu'on evoque autour de soi et qu'on peuple sans relache. J'ai cherche a soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, delicat et attentif, peut faire avec soi-meme, et moyennant le souvenir choisi et reflechi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'a un certain point une bonne comedie, un bon drame, en sa vie; temoin Gresset et Piron. C'est dans la recidive, dans la production facile et infatigable, que se declare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns meme fabuleux en cela, ont montre cette fertilite primitive de genie, une fecondite digne des patriarches. Voila bien la preuve du don, de ce qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul talent de peindre: faculte magique de certains hommes, qui, enfants, leur fait jouer des scenes, imiter, reproduire et inventer des caracteres avant presque d'en avoir observe; qui plus tard, quand la connaissance du monde leur est venue, realise a leur gre des originaux en foule, qu'on reconnait pour vrais sans les pouvoir confondre avec aucun des etres deja existants, l'inventeur s'effacant et se perdant lui-meme dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur. L'ingenieux critique allemand Tieck a essaye de discerner la personne de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres personnages analogues de ses romans[14]. On ne peut meme en conjecturer autant pour Moliere. [Note 14: Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez naturellement ici: "C'etait, dans le roman, un de ces genies qu'on est convenu d'appeler impartiaux et desinteresses, parce qu'ils savent reflechir la vie comme elle est en elle-meme, peindre l'homme dans toutes les varietes de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne melent en apparence a ces peintures et a ces representations fideles rien de leur propre impression ni de leur propre personnalite. Ces sortes de genies, qui ont le don de s'oublier eux-memes et de se transformer en une infinite de personnages qu'ils font vivre, parler et agir en mille manieres pathetiques ou divertissantes, sont souvent capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par exemple, que Shakspeare et Moliere, les deux plus hauts types de cette classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois amere les choses de la vie. Il n'en a pas ete ainsi de Scott, qui, pour etre de la meme famille, ne possedait d'ailleurs ni leur vigueur de combinaison, ni leur portee philosophique, ni leur genie de style. D'un naturel bienveillant, facile, agreablement enjoue; d'un esprit avide de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs dominantes et aux opinions accreditees; d'une ame assez temperee, autant qu'il semble; habituellement heureux et favorise par les conjonctures, il s'est developpe sur une surface brillante et animee, atteignant sans effort a celles de ses creations qui doivent rester les plus immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en meme temps qu'elles lui echappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce je ne sais quoi de trop acre et de trop intime qui trahit toujours les mysteres de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de ses romans, c'a ete dans des caracteres comme celui de Morton des _Puritains_, c'est-a-dire dans un type pale, indecis, honnete et bon."] Mademoiselle Poisson, femme du comedien de ce nom, a donne de Moliere le portrait suivant[15], que ceux qu'a laisses Mignard ne dementent pas pour les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche qu'il suggere: "Moliere, dit-elle, n'etait ni trop gras, ni trop maigre; il avoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe belle; il marchoit gravement, avoit l'air tres-serieux, le nez gros, la bouche grande, les levres epaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rendoient la physionomie extremement comique. A l'egard de son caractere, il etoit doux, complaisant, genereux; il aimoit fort a haranguer, et quand il lisoit ses pieces aux comediens, il vouloit qu'ils y amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels." Ce qui apparait en ce peu de lignes de la male beaute du visage de Moliere m'a rappele ce que Tieck raconte de la _face tout humaine _de Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre d'une auberge l'arrivee de lord Southampton, qui allait devenir son protecteur et son ami. Il ecoutait en silence le poete Marlowe, qui s'abandonnait a sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu. Lord Southampton, etant arrive dans la ville, depecha son page a l'hotellerie: "Tu vas aller, lui dit-il en l'envoyant, dans la chambre commune; la, regarde attentivement tous les visages: les uns, remarque-le bien, te paraitront ressembler a des figures d'animaux moins nobles, les autres a des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours jusqu'a ce que tu aies rencontre un visage qui ne te paraisse ressembler a rien autre qu'a un visage humain. C'est la l'homme que je cherche; salue-le de ma part et amene-le-moi." Et le jeune page s'empressa d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit a examiner les visages; et apres un lent examen, trouvant le visage du poete Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'etait l'homme, et il l'amena a son maitre. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un enfant qu'il etait encore, en avait ete frappe plus que de tout autre. Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui expliqua comment le visage humain et proportionne de Shakspeare, qui frappait peut-etre moins au premier abord, etait pourtant le plus beau. Ce que Tieck a dit la si ingenieusement des visages, il le veut dire surtout, on le sent, de l'interieur des genies[16]. [Note 15: _Mercure de France_, mai 1740.] [Note 16: On peut tirer de cette theorie une conclusion immediatement applicable a un eminent poete de nos jours. Les grands genies dramatiques creent toujours leurs personnages avec les elements interieurs dont ils disposent; ils les creent a leur image, non pas en se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la meme nature humaine qu'ils sont eux-memes, sauf les differences de proportions qu'ils combinent a dessein. C'est pour cela que les grands genies dramatiques doivent unir tous les elements de l'ame humaine _a un plus haut degre, mais dans les memes proportions_ que le commun des hommes; qu'ils doivent posseder un equilibre moyen entre des doses plus fortes d'imagination, de sensibilite, de raison. Or, supposez une nature tres-lyrique, c'est-a-dire un peu singuliere, exceptionnelle, chez laquelle les elements de l'ame humaine fortement combines ne sont pas dans les memes proportions que chez le commun des hommes; chez laquelle, par exemple, l'imagination est double ou triple, la raison moindre, inegale, la logique opiniatre et subtile, la sensibilite violente, ne se produisant jamais qu'a l'etat heroique de passion sans remplir doucement les intervalles. Qu'une telle nature de poete lyrique veuille creer des personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, de peres, etc.; il arrivera que n'ayant pas en soi la mesure juste, la _moyenne_, en quelque sorte, de l'ame humaine, le poete se meprendra sur toutes les proportions des caracteres, et ne parviendra pas a les poser dans un rapport naturel de terreur et de pitie avec les impressions de tous. C'est ce qui est arrive a notre celebre contemporain en ses drames. La base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relevent et sont en jeu, ne semble pas la meme entre le poete et les spectateurs. Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne parle qu'en son nom, ces singularites fortes peuvent n'etre que des traits de caractere qu'on admet, ou que meme on admire.--Il s'agit, dans ce qui precede, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des _Bargraves_, quelqu'un disait: "Ce sont les marionnettes de l'ile des Cyclopes."] Moliere ne separait pas les oeuvres dramatiques de la representation qu'on en faisait, et il n'etait pas moins directeur et acteur excellent qu'admirable poete. Il aimait, avons-nous dit, le theatre, les planches, le public; il tenait a ses prerogatives de directeur, a haranguer en certains cas solennels, a intervenir devant le parterre parfois orageux. On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires furieux de ce qu'on leur avait supprime leurs entrees. Comme acteur, ses contemporains s'accordent a lui reconnaitre une grande perfection dans le jeu comique, mais une perfection acquise a force d'etude et de volonte. "La nature, dit encore Mademoiselle Poisson, lui avoit refuse ces dons exterieurs si necessaires au theatre, surtout pour les roles tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilite de langue qui precipitoit trop sa declamation, le rendoient de ce cote fort inferieur aux acteurs de l'hotel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre ou ses defauts etoient plus supportables. Il eut meme bien des difficultes pour y reussir et ne se corrigea de cette volubilite, si contraire a la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causerent un hoquet qu'il a conserve jusqu'a la mort et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusites, qui le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation, mais auxquels on s'accoutuma. Non-seulement il plaisoit dans les roles de Mascarille, de Sganarelle, d'Hali, etc., etc.; il excelloit encore dans les roles de haut comique, tels que ceux d'Arnolphe, d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors que par la verite des sentiments, par l'intelligence des expressions et par toutes les finesses de l'art, il seduisoit les spectateurs au point qu'ils ne distinguoient plus le personnage represente d'avec le comedien qui le representoit. Aussi se chargeoit-il toujours des roles les plus longs et les plus difficiles." Tous les contemporains, De Vise, Segrais, sont unanimes sur ce succes prodigieux obtenu par Moliere des qu'il consentait a deposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il avait un faible[17]. Dans ce qu'on appelle les roles _a manteau _ou il jouait, le seul Grandmesnil peut-etre l'a egale depuis. Mais dans le tragique aussi, sa direction, si ce n'est son execution, etait parfaite. La lutte qu'il soutint avec l'hotel de Bourgogne, et dont l'_Impromptu de Versailles_ constate plus d'un detail piquant, n'est autre que celle du debit vrai contre l'emphase declamatoire, de la nature contre l'ecole. Mascarille, dans les _Precieuses_, se moque des comediens ignorants qui recitent comme l'on parle; Moliere et sa troupe etaient de ceux-ci. On croirait dans l'_Impromptu_ entendre les conseils de notre Talma sur _Nicomede_. Comme Talma encore, Moliere etait grand et somptueux en maniere de vivre, riche a trente mille livres de revenu, qu'il depensait amplement en liberalites, en receptions, en bienfaits. Son domestique ne se bornait pas a cette bonne Laforest, confidente celebre de ses vers, et les gens de qualite, a qui il rendait volontiers leurs regals, ne trouvaient nullement chez lui un menage bourgeois et a la Corneille. Il habitait, dans la derniere partie de sa vie, une maison de la rue de Richelieu, a la hauteur et en face de la rue Traversiere, vers le n deg. 34 d'aujourd'hui. [Note 17: Dans le tome Ier des _Hommes illustres_ de Perrault, l'article _Moliere_ se termine par cet eloge: "Il a ramasse en lui seul tous les talents necessaires a un comedien. Il a ete si excellent acteur pour le comique, quoique tres-mediocre pour le serieux, qu'il n'a pu etre imite que tres-imparfaitement par ceux qui ont joue son role apres sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en leur donnant leur veritable caractere, et il a eu encore le don de leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comedie que les vraies personnes qu'ils representaient." ] Moliere, arrive a l'age de quarante ans, au comble de son art, et, ce semble, de la gloire, affectionne du roi, protege et recherche des plus grands, mande frequemment par M. le Prince, allant chez M. de La Rochefoucauld lire _les Femmes savantes_, et chez le vieux cardinal de Retz lire _le Bourgeois Gentilhomme_, Moliere, independamment de ses desaccords domestiques, etait-il, je ne dis pas heureux dans la vie, mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que non. Eteignez, attenuez, deguisez le fait sous toutes les reserves imaginables; malgre l'eclat du talent et de la faveur, il restait dans la condition de Moliere quelque chose dont il souffrait. Il souffrait de manquer parfois d'une certaine consideration serieuse, elevee; le comedien en lui nuisait au poete. Tout le monde riait de ses pieces, mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Moliere avec Tartufe-y doit jouer son role. On le faisait venir pour egayer _ce bon vieux cardinal_, pour l'emoustiller un peu; madame de Sevigne en parle sur ce ton. Chapelle l'appelait _grand homme_; mais ses amis considerables, et Boileau le premier, regrettaient en lui le melange du bouffon. On voit, apres sa mort, De Vise, dans une lettre a Grimarest, contester le _monsieur_ a Moliere; et a son convoi, une femme du peuple a qui l'on demandait quel etait ce mort qu'on enterrait: "Eh! repondit-elle, c'est ce Moliere." Une autre femme qui etait a sa fenetre et qui entendit ce propos, s'ecria: "Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour toi."--Moliere, observateur clairvoyant et inexorable comme il etait, devait ne rien perdre de mille chetives circonstances qu'il devorait avec mepris. Certains honneurs meme le dedommageaient mediocrement, et parfois le flattaient assez amerement, je pense, comme, par exemple, l'honneur de faire, en qualite de domestique, le lit de Louis XIV. Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, etait parrain avec la duchesse d'Orleans du premier enfant de Moliere, et couvrait ainsi le mariage du comedien de son manteau fleurdelise; lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir a sa table, et disait tout haut, en lui servant une aile de son _en-cas-de-nuit_: "Me voila occupe de faire manger Moliere, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux," le fier offense etait-il et demeurait-il aussi touche de la reparation que de l'injure? Vauvenargues, dans son dialogue de Moliere et d'un jeune homme, a fait exprimer au poete-comedien, d'une maniere touchante et grave, ce sentiment d'une position incomplete. Il aura pris l'idee de ce dialogue dans un entretien reel, rapporte par Grimarest, et ou le poete dissuada un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le theatre. Dix mois avant sa mort, Moliere, par la mediation d'amis communs, s'etait rapproche de sa femme qu'il aimait encore, et il etait meme devenu pere d'un enfant qui ne vecut pas. Le changement de regime, cause par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de poitrine. Deux mois avant sa mort, il recut cette visite de Boileau dont nous avons parle. Le jour de la quatrieme representation du _Malade imaginaire_, Moliere se sentit plus indispose que de coutume; mais je laisse parler Grimarest, qui a du tenir de Baron les details de la scene, et dont la naivete plate me semble preferable sur ce point a la correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-la donc "Moliere, se trouvant tourmente de sa fluxion beaucoup plus qu'a l'ordinaire, fit appeler sa femme, a qui il dit, en presence de Baron: Tant que ma vie a ete melee egalement de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accable de peines sans pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les deplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relache. Mais, ajouta-t-il en reflechissant, qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.--La Moliere et Baron furent vivement touches du discours de M. de Moliere, auquel ils ne s'attendoient pas, quelque incommode qu'il fut. Ils le conjurerent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-la et de prendre du repos pour se remettre.--Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journee pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir neglige de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.--Mais il envoya chercher les comediens, a qui il dit que, se sentant plus incommode que de coutume, il ne joueroit point ce jour-la s'ils n'etoient prets a quatre heures precises pour jouer la comedie. Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent. Les comediens tinrent les lustres allumes et la toile levee, precisement a quatre heures. Moliere representa avec beaucoup de difficulte, et la moitie des spectateurs s'apercurent qu'en prononcant _Juro_, dans la ceremonie du _Malade imaginaire_, il lui prit une convulsion. Ayant remarque lui-meme que l'on s'en etoit apercu, il se fit un effort et cacha par un ris force ce qui venoit de lui arriver." "Quand la piece fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa piece. M. Baron lui repondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse reussite a les examiner de pres, et que plus on les representoit, plus on les goutoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantot.--Cela est vrai, lui repondit Moliere, j'ai un froid qui me tue.--Baron, apres lui avoir touche les mains qu'il trouva glacees, les lui mit dans son manchon pour les rechauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivat quelque accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu, ou il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Moliere avoit toujours provision pour elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle en avoit.--Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingredients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutot un petit morceau de fromage de Parmesan.--Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas ete un moment qu'il envoya demander a sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'eprouve volontiers; mais les remedes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant apres il lui prit une toux extremement forte, et apres avoir crache il demanda de la lumiere. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'ecria avec frayeur.--Ne vous epouvantez point, lui dit Moliere, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire a ma femme qu'elle monte. Il resta assiste de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement a Paris queter pendant le careme, et auxquelles il donnoit l'hospitalite. Elles lui donnerent a ce dernier moment de sa vie tout le secours edifiant que l'on pouvoit attendre de leur charite, et il leur fit paroitre tous les sentiments d'un bon chretien et toute la resignation qu'il devoit a la volonte, du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'etouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remonterent, ils le trouverent mort." C'etait le vendredi 17 fevrier 1673, a dix heures du soir, une heure au plus apres avoir quitte le theatre, que Moliere rendit ainsi le dernier soupir, age de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Le cure de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sepulture ecclesiastique, comme n'ayant pas ete reconcilie avec l'Eglise. La veuve de Moliere adressa, le 20 fevrier, une requete a l'archeveque de Paris, Harlay de Champvalon. Accompagnee du cure d'Auteuil, elle courut a Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon cure saisit l'occasion pour se justifier lui-meme du soupcon de jansenisme, et le roi le fit taire. Et puis, il faut tout dire, Moliere etait mort, il ne pouvait plus desormais amuser Louis XIV; et l'egoisme immense du monarque, cet egoisme hideux, incurable, qui nous est mis a nu par Saint-Simon, reprenait le dessus. Louis XIV congedia brusquement le cure et la veuve; en meme temps il ecrivit a l'archeveque d'aviser a quelque moyen terme. Il fut decide qu'on accorderait _un peu de terre_, mais que le corps s'en irait directement et sans etre presente a l'eglise. Le 21 fevrier, au soir, le corps, accompagne de deux ecclesiastiques, fut porte au cimetiere de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant funebre. Dans la journee meme des obseques, la foule, toujours fanatique, s'etait assemblee autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut moins aise de la dissiper au convoi de Louis XIV. A peine mort, de toutes parts on apprecia Moliere. On sait les magnifiques vers de Boileau, qui s'y eleva a l'eloquence[18] et qui eut un accent de Bossuet sur une mort ou Bossuet eut la violence d'un Le Tellier. La reputation de Moliere a brille croissante et incontestee depuis. Le XVIIIe siecle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamee avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre, que les reclamations morales de Jean-Jacques et quelques reserves du bon Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguene a publie une brochure pour montrer Rabelais precurseur et instrument de la Revolution francaise; c'etait inutile a prouver sur Moliere. Tous les prejuges et tous les abus flagrants avaient evidemment passe par ses mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-meme n'etait pas plus present que lui; le _Tartufe_, a la veille de 89, parlait aussi net que _Figaro_. Apres 94, et jusqu'en 1800 et au dela, il y eut un incomparable moment de triomphe pour Moliere, et par les transports d'un public ramene au rire de la scene, et par l'esprit philosophique regnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble, la perfection des comediens francais charges des roles comiques, et l'excellence de Grandmesnil en particulier[19]. La Revolution close, Napoleon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait ebrechees autrefois Moliere, lui rendit un singulier et tacite hommage; en retablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il desespera des Marquis, et sa volonte imperiale s'arreta devant Mascarille. Notre jeune siecle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais revoquee en doute, s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une arme de defense ou de renversement. Mais bientot, en l'embrassant d'une plus equitable maniere, en la comparant, selon la philosophie et l'art, avec d'autres renommees des nations voisines, il l'a mieux comprise encore et respectee. Sans cesse agrandie de la sorte, la reputation de Moliere (merveilleux privilege!) n'est parvenue qu'a s'egaler au vrai et n'a pu etre surfaite. Le genie de Moliere est desormais un des ornements et des titres du genie meme de l'humanite. La Rochefoucauld, en son style ingenieux, a dit que l'absence eteint les petites passions et accroit les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de l'eloignement, et de la violence des siecles, par rapport aux gloires. Les petites s'y abiment, les grandes s'y achevent et s'en augmentent. Mais parmi les grandes gloires elles-memes, qui durent et survivent, il en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire, et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la memoire des hommes. Moliere, lui, est du petit nombre toujours present, au profit de qui se font et se feront toutes les conquetes possibles de la civilisation nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passe s'etend derriere et se grossit de tant de debris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunes et les exhausse; un flot eternel les ramene tout d'abord au rivage des generations qui recommencent. Les reputations, les genies futurs, les livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes oeuvres qui sont entrees dans le fonds inalienable de la pensee humaine. Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Moliere. Janvier 1835. (Voir sur Moliere considere dans ses rapports avec Pascal, _Port-Royal_, liv. III, ch. XV et XVI.) [Note 18: _Avant qu'un peu de terre,_ etc., dans l'Epitre a Racine. Je ferai remarquer que, malgre la brouillerie ancienne de Moliere et de Racine, c'etait par l'eclatant exemple de Moliere que Boileau songeait a consoler l'auteur de _Phedre_ des critiques injustes qu'il essuyait. Il n'entrait pas dans la pensee de Boileau que cet eloge de Moliere put deplaire a Racine: il y avait equite et decence jusque dans les brouilleries des grands hommes de ce temps-la.] [Note 19: Cet ensemble n'eut lieu qu'apres la reunion du theatre de l'Odeon avec celui du Palais-Royal ou _de la Republique_; car les opinions politiques avaient aussi separe la Comedie en deux camps. Revenue a son complet par une reconciliation, la Comedie-Francaise presentait alors, pour les pieces de Moliere, Grandmesnil, Mole, Fleury, Dazincourt, Dugazon, Baptiste aine, mesdemoiselles Contat, Devienne, mademoiselle Mars deja; le vieux Preville reparut meme deux ou trois fois dans _le Malade imaginaire_. Un pareil moment ne se reproduira plus jamais pour le jeu de ces pieces immortelles.] DELILLE Rien n'est doux comme, apres le triomphe, de revenir sur les entrainements de la lutte, et d'etre juste, impartial, pour ceux qu'on a blesses dans l'attaque et malmenes. Ces sortes d'amnisties ont surtout leur charme en affaires litteraires, et l'esprit, dont le propre est de comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, apres-coup, de ce qu'il avait d'abord nie, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a pu, detruit. Il devra paraitre a quelques-uns, je le sens, assez presomptueux d'etre indulgent de cette sorte envers Delille, et de se donner a son egard pour des victorieux radoucis. Ou donc est la victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, Ecole poetique nouvelle, qui soit si superieur et si a l'abri d'un revers? Sans repondre a ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon l'entiere evidence, que la victoire de l'ecole nouvelle se prouve du moins dans la ruine complete de l'ancienne, et que des lors on a loisir de juger sans colere et de mesurer en detail celle-ci, dut quelque partisan de l'heureux Pompee de cette poesie nous venir dire: O soupirs! o respects! o qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre[20]! [Note 20: Notre ami M. Geruzez, dans un article sur Delille, posterieur de date a celui-ci, a bien voulu, au milieu de temoignages indulgents auxquels il nous a accoutume, s'arreter a ce debut pour le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous n'acceptons pas entierement, et dans laquelle il n'a peut-etre pas assez tenu compte de la notre. Nous maintenons l'abbe Delille mort et bien mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extremement que le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit precisement a la veille de _reprendre faveur_; nous doutons encore plus que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, citee par M. Geruzez, et que nous-meme mentionnons avec eloge, ait rien predit du _jugement de l'avenir_. M. Villemain, engage alors dans un concours academique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces a-propos et se tirer d'une de ces difficultes dont il triomphe toujours avec tant de grace. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y cherchait une conclusion definitive, ne soutiendrait pas l'examen; il est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait _enfante des beautes plus hardies et plus fieres_; c'est le contraire plutot qu'il faudrait dire.--Il est un fait que j'oserai reveler. A l'Academie, dans nos seances interieures, quand on lit et qu'on discute le _Dictionnaire historique de la Langue_, s'il arrive a M. Patin, le redacteur, de citer a la rencontre un ou deux vers de l'abbe Delille, il s'eleve d'ordinaire, au seul nom du spirituel poete tombe en disgrace, une sorte de murmure defavorable ou meme de clameur; on chicane les vers cites, on en conteste la langue; rarement on leur fait grace. Et qui, dans l'Academie, prend donc la defense de Delille? qui? c'est encore nous, sortis de l'ecole contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent les seuls a demander qu'on le maintienne, a sa date, a titre de temoin et d'autorite.] Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destinee de l'abbe Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que tacher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles, sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus piquantes dans la bouche meme des personnages ses contemporains. On verra qu'il a ete de tout temps juge, et que les bons mots sur son compte ont ete dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant d'esprit et de graces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses defauts, _dulcibus vitiis_. Sa personne, son agrement de conversation, son debit, ne sauraient se separer du succes de ses vers. L'a-propos de circonstance, la facilite d'expression et de coloris qu'il possedait, ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux sentiments et aux modes de son epoque. Sa gloire se composait de toute une partie affectueuse et charmante, qui a du perir avec lui et avec ceux de son age. Temoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et lecteur charme de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts a faire pour rentrer dans l'esprit qui le faisait gouter, et pour me souvenir, en parlant de lui, qu'il a regne, et en quel sens on le peut dire. Delille a regne, ou du moins il a ete le prince des poetes de son temps. Il y a eu a divers moments en France de tels _princes des poetes_, et il serait curieux d'en noter la dynastie assez irreguliere, assez capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'epoque de Chrestien de Troyes, du _roi_ Adenes et autres, qui etaient les rois des trouveres, nous apercevons, sur la pente de ces vieux siecles et de notre cote, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui meriterent ce nom. Ronsard l'eut plus qu'aucun: Tous deux egalement nous portons des couronnes, lui disait Charles IX. Malherbe, apres lui, regna; mais ce fut deja d'une autre espece d'autorite, ou le jugement et la grammaire entraient autant que l'agrement poetique et que la vogue mondaine. Ce nom de _prince des poetes_ implique en effet quelque chose de galant et de mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquee au chapeau de laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonne de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau regna, mais a la facon serieuse de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un _prince des poetes_; c'en fut plutot l'oracle et le conseil. Les grands poetes du regne de Louis XIV, et leur gloire solide, se pretaient mal a la gentillesse de role que suppose ce titre raffine. La Fontaine seul y aurait donne, je crois bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climenes, si on l'avait laisse faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les caillettes de bonne maison, un vif et assez long regne de bergerie en tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la derniere moitie de sa vie, regna veritablement, fut monarque comme philosophe, comme historien, non moins que comme poete. Delille, a quelques egards son successeur, n'herita que de la partie legere et brillante de son sceptre; il y rattacha des rubans retrouves, rajeunis, du gout de Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres serieux, un Gresset qui avait tout a fait reussi. Il devint de son temps un vrai _prince des poetes_, comme on l'etait avant Louis XIV, avec tout ce que l'idee de mode et d'engouement ramene sous ce nom. Le monde le choya, les femmes l'adorerent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet charmant et une idole. Jacques Delille, ne pres d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance clandestine, au mois de juin 1738, fut baptise a Clermont et reconnu sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu apres, en lui laissant une petite rente. La mere de Delille, a laquelle ce fruit d'un amour cache dut etre enleve en naissant, etait une personne de condition, de la descendance du chancelier L'Hopital. Il ne parait pas pourtant que l'enfance du poete ait ete assiegee de trop penibles images, et quand il eut a chanter plus tard ses premiers souvenirs, il n'en trouvait que de riants: O champs de la Limagne, O fortune sejour! .......................................... Voici l'arbre temoin de mes amusements; C'est ici que Zephyr, de sa jalouse haleine, Effacait mes palais dessines sur l'arene; C'est la que le caillou, lance dans le ruisseau, Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau: Un rien m'interessait. Mais avec quelle ivresse J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants, La femme dont le lait nourrit mes premiers ans, Et le sage pasteur qui forma mon enfance! De cette ecole du presbytere, le jeune Delille fut envoye a Paris, et vint faire ses etudes au college de Lisieux, ou on le recut comme boursier. Est-ce a la surveillance secrete de sa mere, a la protection de quelque tuteur, ami de son pere, qu'il dut cette direction heureuse? C'est ce qui n'a pas ete dit. Il se distingua par les plus brillants succes universitaires, et, dans sa seconde annee de rhetorique principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans apres, il remporta encore un prix d'eloquence latine propose aux eleves de l'Universite qui visaient au professorat. Tous les rangs etant occupes pourtant, il dut se rabattre a une simple place de maitre de quartier au college de Beauvais, ou se trouvaient egalement alors, comme simples maitres, son compatriote Thomas, l'abbe Lagrange, depuis traducteur de Lucrece, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de Desforges, qu'on n'ose designer, on trouve de jolis details sur la vie de Delille a cette epoque; les sobriquets que lui donnaient les ecoliers etaient _ecureuil_ ou _sapajou_, _ad libitum_: "Il est certain, dit l'auteur du _Poete_, que cet aimable jeune homme avait toute la vivacite, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons la verite, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi l'innocence et la grace. Il etait fort bien fait, et aimait assez a voir un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournee. Du reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et meme un merite de n'etre que _primus inter pares_, et tout n'en allait que mieux, grace a cette presque egalite." Le soir, au coin du feu, il proposait a ses eleves et mettait au concours entre eux la traduction de vers et de passages des _Georgiques_, dont il s'occupait deja. Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans mere, cette education orpheline et a la charge d'autrui, cette pauvrete du jeune homme, n'ont pas altere un trait de son amabilite gracieuse. Tout en nous depend du tour des caracteres, quand ils sont donnes par la nature un peu decidement. Voltaire recoit, jeune, des coups de baton d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse, du beau monde, et l'oppose en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune fille, va en Amerique, d'ou, apres des pertes et d'affreux malheurs, elle revient elegiaque eploree, tandis que Desaugiers revient de la meme, apres des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, eleve par charite, n'en sera pas moins, des son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La Harpe ou de l'acre Chamfort, le petit abbe le plus espiegle et le bel esprit le plus charmant. C'est pendant et peut-etre meme avant son sejour au college de Beauvais, et lors de ses premiers essais de la traduction des _Georgiques_, qu'il fit a Louis Racine cette visite touchante dont il est parle dans la preface de l'_Homme des Champs_. Au premier mot d'une traduction en vers des _Georgiques_, Louis Racine se recria: "_Les Georgiques_! dit-il d'un ton severe, c'est la plus temeraire des entreprises. Mon ami M. Le Franc, dont j'honore le talent, l'a tentee, et je lui ai predit qu'il echouerait."--"Cependant, continue Delille en son recit, le fils du grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison ou il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir a Dieu les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis dans cette retraite (_du cote du faubourg Saint-Denis_); je le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait aimer extremement. Il me repete plusieurs fois combien mon entreprise lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidite une trentaine de vers. Il m'arrete, et me dit: Non-seulement je ne vous detourne plus de votre projet, mais je vous exhorte a le poursuivre." Ginguene, parlant de _l'Homme des Champs _dans la _Decade_, releve ce qu'a d'interessant cette visite qui lie ensemble la chaine des noms et des souvenirs poetiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piete litteraire: "On sait que le poete Le Brun eut avec Louis Racine les liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, eleve par lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle esperance, le meme dont le pere pleurait la mort quand Delille eut de lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus grands poetes que nous ayons encore sont, avec un seul intermediaire, de l'ecole de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'ecole a leur tour. Les differences qui existent dans leur talent et dans le systeme de leur style s'apercevront un jour dans leurs eleves, mais tous tiendront plus ou moins a la grande et primitive ecole. Et voila comment se perpetue ce bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne s'apprennent pas dans les livres." Delille, en effet, se rattache, sans interruption ni secousse, a cette ecole qu'il fit degenerer en la faisant refleurir. L'auteur du poeme de _la Religion_, a quelques egards le pere de la poesie descriptive au XVIIIe siecle, dut accueillir les vers elegants dont lui-meme avait enseigne l'heureux tour dans son morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la seve et ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poesie facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guere, pour son compte, plus profonde et plus severe. Delille, arrivant sous leurs auspices, favorise et comme autorise des maitres, fut novateur sans y viser, et en s'efforcant plutot de ne pas l'etre. Comme Ovide, il eut le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agreablement l'heritage. Au sortir de cette retraite janseniste, ou il avait pris oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se redire avec le transport d'un _amant des Muses_: Temporis illius colui fovique poelas, Quoique aderant vates, rebar adesse Deos. Si Delille ne peut etre dit le fils bien legitime des celebres poetes ses predecesseurs, il fut du moins pour eux, des qu'il parut, comme un filleul gate et caressant. Ses strophes a Le Franc, inserees dans _l'Annee litteraire_ (1758), suivirent probablement cette visite a Louis Racine, de qui il avait appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc un grand _chene_, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers qu'on a de Delille a cette epoque, son ode _a la Bienfaisance_, qui concourut pour le prix de l'Academie francaise, son epitre _sur les Voyages_, couronnee par l'Academie de Marseille, ses autres epitres de college, ne sont remarquables que par la facilite, l'abondance, une certaine purete; mais nulle idee neuve, nulle couleur originale. Le gout des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnete, s'y montrent selon les traditions recues. Les artistes en vogue y sont nommes et admires sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt, et Vanloo _aux touches enflammees_ a cote de Voltaire. La _plume_ de Rollin et la _lyre_ de Coffin, le double honneur du college de Beauvais, y ont leur part. Bien debite, cela devait etre infiniment agreable a une these ou a une distribution de prix. Dans l'epitre a M. Laurent, _a l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide (1761)_, on trouve pourtant deja tout le poete didactique; les merveilles de l'industrie et de la mecanique moderne y sont decrites en une serie de periphrases accompagnees de notes indispensables: La le sable, dissous par les feux devorants, Pour les palais des rois brille en murs transparents! Ce qui veut dire qu'on fait des _glaces_. Glaces donc, tapisseries, ecriture, imprimerie, moulin a vent, moulin a eau, pompes, ecluses, ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est passe en revue a l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus lequel de M. Laurent ou du poete est le mecanicien. Cette epitre a M. Laurent semble avoir ete pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si c'est trop dire, l'echeveau qu'il tourna et devida toute sa vie. Le bannissement des jesuites laissait vacants beaucoup de colleges de France, et le jeune maitre de quartier du college de Beauvais fut appele comme professeur a celui d'Amiens [21], dans cette patrie de Voiture, ou Gresset vivait alors devot et retire. Delille ne manqua pas d'y visiter ce spirituel poete, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le soupconnait. Occupe des _Georgiques_. de Virgile, il se croyait une muse grave: il ne savait pas combien il etait proche parent de _Vert-Vert_, et de quel danger mortel les dragees seraient pour son talent. Gresset, qu'on avait essaye dans un temps d'opposer a Voltaire, et dont Jean-Baptiste Rousseau exaltait les debuts, n'avait eu ni assez de force de talent ni assez de pensee pour soutenir la lutte, et il avait ete vite jete de cote. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les derniers temps de Voltaire, reprit, a quelques egards, le role manque par le premier, et avec du brillant, du mondain a force, rien du college, mais peu de philosophie et de pensee, il reussit a succeder en poesie au trone, encore imposant, qui devint aussitot pour lui un tabouret chez la reine. [Note 21: On est deja si loin de l'ancienne Universite, qu'il n'est pas inutile de rappeler que les colleges de Lisieux et de Beauvais etaient A Paris, tandis que le college d'Amiens etait bien dans cette ville meme.] En attendant, il succedait, au college d'Amiens, a ces jesuites dont il allait introduire en francais les procedes de vers latins et tant de descriptions didactiques ingenieuses. Rapin, Vaniere, par les sujets comme par la maniere, semblent avoir ete ses maitres; il y a du Pere Sautel dans Delille. Un discours sur l'_Education_, prononce par Delille, en 1766, a une distribution de prix du college d'Amiens, marquerait, au besoin, combien peu d'idees la prose fournissait a l'elegant diseur dans un sujet deja feconde par l'_Emile_. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de l'abbe Delille, depuis son eloge de la Condamine, lors de sa reception a l'Academie, jusqu'a son article La Bruyere dans la _Biographie universelle_, ne dementent pas cette observation; agreables de tour et de recits anecdotiques, ils sont tres-clair-semes d'idees. Son morceau le plus capital, la preface des _Georgiques_, est meme en grande partie traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'a quel point il en profite.[22] [Note 22: Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.] Du college d'Amiens, le jeune professeur fut rappele comme agrege a Paris, et nomme pour faire la classe de troisieme au college de La Marche: il y etait encore lors de sa reception a l'Academie, en 1774. Mais la disproportion entre cette gloire si litteraire, si mondaine, et ces themes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitie de M. Le Beau, professeur d'eloquence latine au College de France, l'appela a professer, comme suppleant d'abord, la poesie qui etait comprise dans cette chaire. La traduction des _Georgiques_ parut a la fin de l'annee 1769; elle etait annoncee a l'avance par de nombreuses lectures dans les salons, que frequentait deja beaucoup Delille. Le succes alla aux nues. C'etait la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. _Les Georgiques_ furent sur les toilettes comme un volume de l'_Encyclopedie_ ou comme le livre de l'_Esprit_; on crut lire Virgile. Le grand Frederic declara cette traduction une oeuvre _originale_. Voltaire s'eprit de _Virgilius-Delille_ (il etait fort en sobriquets), et ecrivit a l'Academie francaise pour l'y pousser (4 mars 1772): "Rempli de la lecture des _Georgiques_ de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulte si heureusement surmontee, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur a Virgile et a la nation. Le poeme des _Saisons_ et la traduction des _Georgiques_ me paraissent les deux meilleurs poemes qui aient honore la France apres _l'Art poetique_......" La Harpe, dans _le Mercure_, celebra tout d'abord la traduction; Freron, dans _l'Annee litteraire_, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidele souvent, comme reproduction du modele, il convint qu'il etait difficile de mieux tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaitre _le faire de Boileau_. Clement de Dijon seul, Clement _l'inclement_, comme dit Voltaire avec son volume d'_Observations critiques_ (1771), que suivit bientot un second volume de _Nouvelles Observations_ (1772), vint troubler le succes du traducteur des _Georgiques_ et du poete des Saisons. Saint-Lambert eut le credit et le tort d'obtenir un ordre pour faire conduire Clement au For-l'Eveque, et pour faire saisir l'edition (encore sous presse) de sa critique. Le pretexte etait que Clement disait sur _Doris_ certains mots, lesquels on aurait pu appliquer a madame d'Houdetot. On fit des cartons a ces endroits, le livre parut, et tout le monde lut Clement. Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de la part d'un homme serieux, instruit de l'antiquite, amateur du gout solide, mais que le rayon poetique direct n'eclaire pas. Ou se trouvait alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poetique, si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et Andre Chenier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'etait pas etranger a la critique de Clement, son ami, a qui il avait confie sa traduction, encore inedite, de l'episode d'Aristee, pour etre opposee a celle qu'en avait donnee Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita, dans les editions suivantes, des critiques de Clement en ce qu'elles lui paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus fidele en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajoute, et ce qui etait incommunicable, a moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain art et style poetique qui fait que, dans la lutte de poete a poete, independamment de la fidelite litterale, des beautes du meme ordre eclatent en regard, et comme un prompt equivalent d'autres beautes forcement negligees. Delille est elegant, facile, spirituel aux endroits difficiles, correct en general, et d'une grace flatteuse a l'oreille; mais la belle peinture de Virgile, les grands traits frequents, cette majeste de la nature romaine: ... Magna parens frugum, Saturnia tcllus, Magna vivum; les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne; cette antiquite sacree du sujet (_res antiquae laudis et artis_); cette nouveaute et cette invention perpetuelle de l'expression, ce mouvement libre, varie, d'une pensee toujours vive et toujours presente, ont disparu, et ne sont pas meme soupconnes chez le traducteur. On glisse avec lui sur un sable assez fin, peigne d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornieres toutes tracees. M. de Chateaubriand a mieux rendu notre idee que nous ne pourrions faire, quand il dit: "Son chef-d'oeuvre est la traduction des _Georgiques_. C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphael merveilleusement copies par Mignard." J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copie par Watteau, serait encore superieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon. Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines d'Evandre, transportee a _Moulin-Joli_. La question tant agitee de la traduction en vers des poetes n'en est pas une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poete se mettait en tete de nous traduire Virgile, Homere ou Dante, ou tel autre maitre, il n'y reussit a force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte, du moins pour le sentiment et la couleur. Mais a quoi bon? Jamais poete de cette trempe ne s'enchainera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir, detacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible, manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayee et reconnue, il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant par eclairs ses autres grands egaux, il sera lui-meme. Dans Andre Chenier, dans plusieurs des poetes du XVI e siecle, qui ont imite ou traduit des fragments de poetes anciens, le sentiment exquis du modele, ce sentiment que je ne puis definir autrement que celui de l'art meme, se revele a qui est fait pour l'apprecier, Il n'y a pas trace de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa traduction, le merite de l'elegance, telle qu'on l'entend vulgairement, le merite aussi de la continuite et de la longueur de la tache, et enfin celui d'avoir fait connaitre agreablement aux femmes et a une quantite de gens du monde un beau poeme qui n'etait pas lu. En un mot, il a rendu, pour _les Georgiques_, le meme service a peu pres que l'abbe Barthelemy allait rendre pour la Grece. Il a ete, par sa traduction, une espece d'Anacharsis parisien de la campagne et de la poesie romaine. Le grand succes des _Georgiques_ decida la vocation de Delille, si elle n'etait decidee deja: il tourna au didactique et au descriptif. En entendant dernierement M. Ampere exposer, a propos des poemes didactiques du moyen age, l'histoire piquante de ce genre, je pensais a Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps etait vieux sous le soleil. Le genre d'Hesiode, de Lucrece, et de Virgile dans _les Georgiques_, a chez eux sa simplicite, sa grandeur philosophique, sa beaute pittoresque. Le didactique et le descriptif ne sont que l'abus et l'exces de ce genre dans sa decadence, et quand l'esprit poetique s'en est retire. Deja, a Alexandrie, on avait fait un poeme des _Pierres precieuses_ qu'on osa imputer a Orphee. Dans la litterature latine, les poemes de la Peche, de la Chasse, les descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beaute de peinture, de ces hautes vues et pensees, dont Lucrece et Virgile avaient fait la principale inspiration de leurs poemes. Au moyen age, le genre dans son aridite s'etendit et foisonna. Que de poemes sur les betes, oiseaux, pierres, que de _lapidaires, bestiaires, volucraires_, de poemes sur l'equitation, sur le jeu d'echecs particulierement, que Delille remaniait avec gentillesse apres des siecles, sans se douter de ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siecle Du Bartas, au XVIIe le Pere Lemoyne et les jesuites, continuerent, soit dans le didactique, soit dans le descriptif; mais ce qui s'etait perpetue assez obscurement, comme dans les coulisses du siecle de Louis XIV, revint sur la scene au XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir, tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les matieres de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV et Louis XVI, des ornements de cheminee et de toilette, bons pour tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une epoque encyclopedique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton, Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modeles en figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il alla sans se douter de tout ce qui l'avait devance dans cette carriere de poesie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre, est aussi la derniere grande production de Delille, _les Trois Regnes_, qu'on peut definir la mise en vers de toutes choses, animaux, vegetaux, mineraux, physique, chimie, etc. Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de graces, de facilite, de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art veritable) dans ce genre, il le deploya; et le prestige, malgre des protestations nombreuses, dura jusqu'a sa mort. La premiere moitie florissante de l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 a 89; il eut la pres d'une vingtaine d'annees de succes, de faveur, de delices; c'est au gout de ce moment du XVIIIe siecle qu'il se rapporte directement. Si, de 1800 a 1813, il domina de sa renommee et decora de ses oeuvres abondantes la poesie dite de _l'Empire_, il ne fut rien moins lui-meme qu'un poete de l'Empire. La plupart des ouvrages publies par lui a partir de 1800 avaient ete composes ou du moins commences longtemps auparavant; il les avait lus par fragments a l'Academie, au College de France, dans les salons; c'etait l'esprit de ce monde brillant qui les avait inspires et caresses a leur naissance; c'est le meme esprit de ce monde recommencant, et enfin rallie apres les orages, qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et une nouvelle jeunesse. Le pathetique, chez Delille, alla en augmentant a travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de toute une partie de la societe pour ce qui semblait n'avoir du etre d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs. Nomme en 1772 a l'Academie, en meme temps que Suard, Delille se vit rejete ainsi que lui par le roi, sous pretexte qu'il etait trop jeune (il avait trente-quatre ans), mais en realite comme suspect d'encyclopedisme[23]. L'abbe Delille encyclopediste! On lui fit bientot reparation, et il fut recu en 1774 a la place de La Condamine. Le comte d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du poete, le fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui donna l'abbaye de Saint-Severin, dependante de la generalite d'Artois, et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait l'etre en ces heureuses annees, l'aimable poete n'eut plus que des douceurs, qu'interrompaient a peine, de loin en loin, quelques critiques epigrammatiques, des plis de rose. Les Memoires du temps, la Correspondance de Grimm, les _Souvenirs_, recemment publies, de madame Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacite et la naivete de sa gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une partie de sa vie a la Malmaison, a trace de lui le plus piquant des portraits[24]: ".....Rien ne peut se comparer ni aux graces de son esprit, ni a son feu, ni a sa gaiete, ni a ses saillies, ni a ses disparates. Ses ouvrages meme n'ont ni le caractere ni la physionomie de sa conversation. Quand on le lit, on le croit livre aux choses les plus serieuses[25]; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser; c'est tour a tour le maitre et l'ecolier. Il ne s'informe guere de ce qui occupe la societe; les petits evenements le touchent peu; il ne prend garde a rien, a personne, pas meme a lui. Souvent, n'ayant rien vu, rien entendu, il est a propos: souvent aussi il dit de bonnes naivetes; mais il est toujours agreable... [Note 23: On peut voir a ce sujet les agreables Memoires de Garat sur Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.] [Note 24: Grimm, Correspondance, mai 1782.] [Note 25: Illusion du gout d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et la personne du poete sont devenues ressemblantes.] "Sa figure,... une petite fille disait qu'elle etait tout en zigzag. Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais meme interessante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers. Ses yeux sont un peu gris, un peu enfonces; il en fait tout ce qu'il veut, et la mobilite de ses traits donne si rapidement a sa physionomie un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas le temps de paraitre laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se presenter en frac chez une duchesse, et courir les bois, a cheval, en manteau court. "Son ame a quinze ans, aussi est-elle facile a connaitre; elle est caressante, elle a vingt mouvements a la fois, et cependant elle n'est point inquiete. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins besoin du passe. Sensible a l'exces, sensible a tous les instants, il peut etre attaque de toutes les manieres; mais il ne peut jamais etre vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe aussi fort bien deux heures a caresser son cheval, que pourtant il oublie aussi quelquefois, ou bien a s'egarer dans les bois ou, quand il n'a pas peur, il reve a la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire, a ses reveries." Elle conclut en disant: "C'est le poete de Platon, un etre sacre, leger et volage." C'etait du moins, a coup sur, le plus aimable des causeurs et des hotes familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbe Galiani que c'etait un meuble indispensable a la campagne par un temps de pluie; a plus forte raison, et en tout temps, l'abbe Delille. Madame Lebrun, qui nous le fait connaitre a merveille, raconte qu'a la Malmaison, chez madame du Moley, il etait convenu, pour plus de liberte, qu'en se promenant dans les jardins, on tiendrait a la main une branche de verdure, si l'on desirait ne pas se chercher ou s'aborder: "Je ne marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite, si j'apercevais l'abbe Delille." Madame Lebrun elle-meme, avec sa facilite, son gout vif a peindre et sa seduction de coloris, me semble avoir ete, dans ce meme monde, une _chose legere_, assez semblable a l'abbe Delille. Elle peignait tout avec une singuliere grace, les personnes, les cascades, d'apres nature ou de souvenir, promptement, fraichement, comme Delille versifiait: "Nous allames d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je fus si enchantee que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitot avec du pastel, desirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes d'eau." Ce mot me fait l'image de son talent, et de celui surtout du poete son ami. Tous les endroits qui n'etaient qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanes. Dans cette societe de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des Segur, au milieu de ces conversations charmantes ou nul plus que lui n'etincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne revait qu'a la peindre. M. Villemain, en une de ses lecons, a remarque qu'on se trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tete a la fenetre pour voir la nature;... et encore, c'etait du cote du jardin. Il y avait pourtant, dans le poete, un certain fonds naif sous la coquetterie du dehors, et il etait serieusement credule dans son pretendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru aimer la cour[26]. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses[27]: "On venait de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tete se monte, il veut aller passer du temps a la campagne: ou ira-t-il? Le gouverneur du chateau de Meudon arrive en visite; il connait Diderot, il apprend son desir; il lui assigne une chambre au chateau. Diderot va la voir, en est enchante, il ne sera heureux que la: il revient en ville, l'ete se passe sans qu'il retourne la-bas. Second ete, pas plus de voyage. En septembre, il rencontre le poete Delille qui l'aborde en disant: "Je vous cherchais, mon ami; je suis occupe de mon poeme; je voudrais etre solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez a Meudon une jolie chambre ou vous n'allez point."--"Mon cher abbe, ecoutez-moi: nous avons tous une chimere que nous placons loin de nous; si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point a Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais plus, je serais malheureux."--Delille aurait ete un peu embarrasse, je pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuye de cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le _dada_ de l'abbe Delille; il en parlait, meme aveugle, comme d'un charme present. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre a sa femme, raconte que l'abbe Delille est venu s'asseoir pres de lui a l'Institut: "Je l'ai trouve si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait des compliments qui m'ont cause tant de plaisir, que je lui ai offert de venir a Eragny..."--Apres bien des lectures a l'Academie et dans les soupers, le poeme des _Jardins_, premier fruit raffine de ce gout champetre, parut en 1782, et n'eut pas de peine a fixer toute l'attention, alors si prompte. [Note 26: Un homme de gout, qui dans sa jeunesse put etudier de pres ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui, on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait ete eleve a la campagne; il y avait vecu. Sa description de l'ete, par exemple, et de la Canicule, a bien de l'energie et de la verite; elle se couronne par ces beaux vers: Tout est morne, brulant, tranquille; et la lumiere Est seule en mouvement dans la nature entiere. ] [Note 27: Lettres inedites de Volney, dans Bodin, _Recherches sur l'Anjou_.] Nous aurions peu de chose a en dire de nous-meme, qui n'eut deja ete mieux dit par des contemporains. La Harpe, apres en avoir entendu des extraits, le jugeait par avance _un ouvrage dont les idees sont un peu usees, mais plein de details charmants_[28] L'auteur de _l'Annee litteraire_, qui d'ailleurs allegea toujours sa ferule pour Delille, prononcait[29] que le poeme de l'abbe Delille etait un veritable jardin anglais: "On pourrait, dit-il, etre tente de croire que le poeme est construit de morceaux detaches et de pieces de rapport reunies sous le meme titre. Les idees y semblent jetees au hasard, dechiquetees par petits couplets qu'etrangle a la fin une sentence[30]." Ce reproche est fondamental a l'egard de Delille et tient a la nature meme de son procede. Lorsqu'il debuta dans le monde, on ne songeait qu'a des morceaux, et tout dependait du succes d'une lecture. Il alla droit a cet ecueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: "Il fait un sort a chaque vers, et il neglige la fortune du poeme!" Quand Delille avait acheve quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire: "Eh bien, ou mettrons-nous ca maintenant?" On le voit, c'etait moins un poeme qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence. [Note 28: Correspondance.] [Note 29: 1782; lettre VIII.] [Note 30: Je citerai encore ce passage judicieux: "On convient assez generalement que la maniere de M. l'abbe Delille n'est ni grande ni large; que souvent meme elle est froide et penible. La grace parait etre son caractere distinctif, mais c'est la grace plus ingenieuse que naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus souvent il emousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mele. Il affecte assez frequemment dans son style ces tours precieux qui ressemblent aux mines des coquettes. Un autre defaut considerable de la maniere de M. l'abbe Delille, c'est une vaine apparence de richesse et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumules ou des enumerations fatigantes....." (_Annee litteraire_, 1782, lettre VIII.) ] Le _Mercure_, qui donna sur _les Jardins_ un pur article d'ami[31], nous montre quelle etait alors dans le monde la vraie situation du poete, en ces mots: "Voici le moment que la critique attendait pour se venger de ce _dupeur d'oreilles_, dont le debit enchanteur la reduisait au silence. M. l'abbe Delille respecte toutes les reputations, applaudit a tous les talents, menage l'amour-propre de tout le monde; n'importe! on affligera le sien, si l'on peut; c'est la regle. Pense-t-il etre impunement le poete le plus aimable et le plus aime?" Ce caractere inoffensif et bienveillant de l'abbe Delille le rendit, jusque bien avant dans la Revolution, etranger a toutes les querelles. Il n'etait pas encyclopediste, et il voyait Diderot, et il recitait des vers, pres de Roucher qu'on lui comparait encore, aux dejeuners de l'abbe Morellet. Il n'etait ni gluckiste ni picciniste, au grand deplaisir de Marmontel qui, dans son poeme de _l'Harmonie_, disait: L'abbe Delille avec son air enfant Sera toujours du parti triomphant: epigramme que Delille refuta suffisamment dans la seconde moitie de sa vie, en etant du parti des malheureux[32]. [Note 31: Juin 1782. L'article n'est pas de La Harpe.] [Note 32: J'emprunte cette pensee a M. Michaud, a qui j'en dois, sur ce sujet, beaucoup d'autres, puisees surtout dans sa spirituelle conversation.] La critique la plus celebre qui parut contre les _Jardins_ est celle de Rivarol, c'est-a-dire le Dialogue du _Chou_ et du _Navet_, qui se plaignent d'avoir ete oublies par l'abbe-poete dans ses peintures de luxe: Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin, Longtemps compose seul ton modeste festin, Avant que dans Paris ta muse froide et mince Egayat les soupers du commis et du prince? ........................................... Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles, Quand ses vers pomponnes enchantent les ruelles, Un elegant abbe rougisse un peu de nous, Et n'y parle jamais de navels et de choux. Son style citadin peint en beau les campagnes; Sur un papier chinois il a vu les montagnes, La mer a, l'Opera, les forets a Longchamps, Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants. Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes, De vingt noms roturiers deshonorer ses rimes, Et, pour nous renoncant au musc du parfumeur, Des choux, qui l'ont nourri lui preferer l'odeur? Papillon en rabat, coiffe d'une aureole, Dont le manteau plisse voltige au gre d'Eole, C'est assez qu'il effleure, en ses legers propos, Les bosquets et la rose, et Venus et Paphos. La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes, Semble avoir pour lui seul fixe ses girouettes; Sur son char fugitif ou brillent nos Lais, L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis, Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Preville Lui decernent deja le laurier de Virgile. Il courut dans le temps une epigramme qui piqua, dit-on, le poete plus que la piece meme de Rivarol; on la peut lire dans les _Memoires secrets_ (23 decembre 1782). Piron l'eut ecrite s'il eut vecu; c'est une protestation un peu crue du _Dieu des Jardins_ contre les oripeaux du poete _glace_. Ducis, vers le munie temps, ecrivait a Thomas au retour d'une course dans les montagnes du Dauphine, et plein encore de l'impression magnifique qu'il en avait rapportee: "Le poeme des _Jardins_, dont vous me parlez avec tant de gout, avec le gout de l'ame qui est le bon, ne m'a point donne de ces emotions-la." Un peu avant la publication et au sortir d'une seance de l'Academie ou Delille avait lu des morceaux, le meme Ducis ecrivait: "Parlons un peu du poeme des _Jardins_; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante execution! C'est veritablement _le petit chien qui secoue des pierreries_." Ainsi, en y regardant bien, on verrait qu'a chaque epoque toutes les opinions sur les talents vivants sont representees, exprimees. On les oublie ensuite, et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les contemporains une unanimite d'admiration qui n'a jamais existe. Notre opinion particuliere sur _les Jardins_, si on nous la demande, est que, toutes reserves faites sur l'art et le style en poesie, nous aimons encore cet agreable poeme, un des plus frais ornements de la fin du XVIIIe siecle. La _sensibilite_, qui y perce par endroits, est bien celle qu'on voulait alors, un peu de melancolie comme assaisonnement de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours flatteuse, l'episode du jeune Potaveri, l'apostrophe a Vaucluse, et, sous la forme plus complete dans laquelle le poeme fut publie en 1800, la belle invocation aux bois depouilles de Versailles. Mais, il faut en convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'Andre Chenier, par exemple, chantant egalement Versailles et ses triples _cintres d'ormeaux_: Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le sejour... L'episode du vieillard du Galese est hors de prix a cote du poeme des _Jardins_; et, dans notre langue, _l'Elysee de la Nouvelle Heloise_, avec sa peinture, la premiere si neuve, reste le bosquet sacre d'ou Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-meme, deja, dans le _Songe de Vaux_, avait introduit et fait parler _Hortesie_ ou _l'art des jardins_, qui dispute le prix a _Palatiane_, _Appellanire_ et _Calliopee_ (les arts de l'architecture, de la peinture et de la poesie). Quoique ce morceau soit de sa premiere et un peu fade maniere, on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme, par exemple, quand Hortesie etant introduite devant les juges et ne parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine a ne se pas laisser corrompre _aux charmes meme de son silence_. Dans _les Amours de Psyche_, La Fontaine a aussi decrit les merveilles naissantes de Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois eclaires d'un reflet d'ame inattendu, que je ne retrouve pas a travers le bel esprit de Delille: L'onde, malgre son poids, dans le plomb renfermee, Sort avec un fracas qui marque son depit, Et plait aux ecoutants, plus il les etourdit. Mille jets, dont la pluie alentour se partage, Mouillent egalement l'imprudent et le sage. Malgre les critiques qu'on fit des _Jardins_, Delille ne continua pas moins d'etre le plus brillant et le plus enfant gate des poetes. Il ne publia rien de nouveau jusqu'apres la Revolution; mais il travailla des lors, et par fragments toujours, a la plupart des ouvrages qui parurent ensuite coup sur coup a dater de 1800. M. de Choiseul-Gouffier l'emmena ou plutot l'enleva sur le vaisseau qu'il montait comme ambassadeur a Constantinople[33]. Delille visita Athenes, composa des morceaux de son poeme de _l'Imagination_ aux rivages de Byzance. Une lettre ecrite par lui en France sur son voyage etait a l'instant un evenement de societe; un bon mot qu'il avait dit sur des pirates fit fortune. Sa vue s'affaiblissait deja; ce soleil lumineux et cette blancheur des murailles du Levant lui causaient plus de souffrance que de joie. A son retour en France, il reprit sa vie mi-partie studieuse et distraite, et la Revolution seule la vint troubler. [Note 33: Voir les articles biographiques de Delille par Amar et par M. Tissot.--Dans l'_Histoire de la vie et des travaux politiques du comte d'Hauterive_, par M. le chevalier Artaud, au chapitre III, on peut lire une agreable anecdote; _L'abbe Delille et le Janissaire_.] Delille vit la Revolution avec les sentiments qu'on peut aisement supposer, et tout d'abord il s'ecarta. Il alla passer l'ete de 89 en Auvergne, pres de sa mere qui vivait, et dans toutes sortes de triomphes. Quand il revint, il y avait eu le 14 juillet et le 5 octobre. Il ecrivait a madame Lebrun, bientot refugiee a Rome: "La politique a tout perdu, on ne cause plus a Paris." Il n'emigra point pourtant; mais inoffensif, generalement aime, se couvrant du nom de Montanier-Delille, et de plus en plus rapproche de sa gouvernante, qui passa bientot pour sa niece[34] et devint plus tard sa femme, il baissait la tete en silence durant les annees les plus orageuses. Il quitta sa tonsure et mit des sabots. Cette epoque de sa vie est assez obscure, et l'esprit de parti qui s'en est mele plus tard n'a pas aide a l'eclaircir. Les royalistes ont exalte son courage, d'avoir ainsi brave, par sa presence, les tyrans et les bourreaux: l'honnete M. Amar l'a compare a Vernet se faisant attacher au mat du navire dans l'orage, pour etre jusqu'au bout temoin de ce qu'il aurait a peindre. On a cite son Dithyrambe qui lui avait ete demande pour la fete de l'Etre Supreme, et dont plusieurs vers etaient la satire des oppresseurs. M. Tissot a judicieusement, selon moi, discute ce point, et rabattu des exagerations qu'on en a faites apres coup[35]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Chaumette protegea Delille; ce qui le protegeait surtout, c'etait son humeur, sa gloire chere a tous des le college, son air enfant, son gentil caractere; souris qui joue dans l'antre du lion; epagneul que la griffe terrible epargne. Jamais un poete capable de porter ombrage et suspect de sonner la trompette d'alarme n'aurait ainsi echappe: Andre Chenier merita de mourir. _Les serins chantent dans les cages_, a dit l'autre Chenier de Delille; du moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant du sang des maitres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le a son honneur, fut triste et ne chanta pas.[36] [Note 34: L'abbe de Tressan, mal recu d'elle un jour, ne put s'empecher de dire a Delille: "Quand on choisit ses nieces, on les devrait mieux choisir."--On trouvera a la fin de cet article une note contradictoire au sujet de madame Delille: une personne respectable qui l'a beaucoup connue a cru que l'opinion etait a redresser sur son compte.] [Note 35: On a positivement affirme que les deux meilleures strophes de son fameux Dithyrambe furent recitees par lui au College de France bien avant la Revolution, qu'elles furent meme imprimees des 1776, et ne purent etre par consequent une inspiration de la Terreur.] [Note 36: Dans les _Souvenirs de la Terreur_, par M. George Duval (t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abbe Delille apres le 10 aout; c'est au sujet d'une certaine reclamation qu'il fait de ses meubles confisques parmi ceux du chateau de Bellevue, ou il avait un logement. Le caractere gentil et peureux de l'abbe, et sa facilite d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.] Delille ne quitta Paris qu'apres le 9 thermidor, c'est-a-dire au moment ou c'etait plutot le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut occupe que de rentrer le plus tard possible et a son corps defendant, comme s'il eut boude contre son coeur. Cette bizarrerie est restee inexpliquee. On a dit plaisamment qu'une faute de francais, un _cuir_ d'un membre du Comite de salut public qu'il rencontra, le fit s'ecrier: "Decidement on ne peut plus habiter ce pays-ci." On a raconte non moins plaisamment[37] que l'abbe de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut lui jouer un mauvais tour en retraduisant _les Georgiques_, etant de garde aux Tuileries, reconnut le poete qui se promenait malgre sa mise en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde nationale et de l'abbe de Cournand. Delille etait encore a la rentree publique du College de France, le 1er frimaire an III, et y recitait des vers. Le 15 ventose, sa presence etait accueillie aux Ecoles normales avec des applaudissements reiteres. On a pense que la preference accordee au poete Le Blanc pour les recompenses nationales (17 floreal an III) l'aurait mortifie et decide au depart. Peut-etre sa gouvernante, qui avait pris sur lui un empire absolu, esperait-elle, en le retenant a Paris, se faire des lors epouser. Peut-etre, voyant la Revolution, sinon close, du moins sur le retour, songeait-il, en emigrant (bien qu'un peu tard), a se mettre en regle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir a Paris, il demandait toujours si l'abbe de Cournand y etait encore. Des qu'il y avait quelque chose de serieux, il s'en tirait volontiers ainsi, par une plaisanterie et une gentillesse.[38] [Note 37: M. Michaud, en tete du recueil des _Poesies_ de Delille, 1801.] [Note 38: Quand il eut epouse sa gouvernante, il allait lui-meme au-devant de ses souvenirs d'abbe, en plaisantant sur ce qu'il aurait ete fait clerc, et peut-etre sous-diacre, _mais par l'eveque de Noyon_, et l'eveque de Noyon ne faisait rien de serieux.--L'abbe Delille eut de tout temps son abbe de Cournand attache a lui comme une puce a l'oreille pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passerent leur vie a se faire des niches. En 89, l'abbe de Cournand, tres-avance dans la Revolution, parlait, ecrivait pour le mariage des pretres, et Delille disait de lui, en parodiant la chanson: Cournand pleure, Cournand crie, Cournand veut qu'on le marie. Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page): Et de ses larges flancs voit sortir a longs flots Tout un peuple d'abbes, peres d'abbes nouveaux! _It nigrum campis agmen!_--Voila le vrai Delille causant. Il jouait, batifolait perpetuellement avec son esprit, _comme un chat avec un marron_; c'est M. Villemain qui dit cela.] Delille gagna a ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus profonde qu'il n'en avait marque jusqu'alors. L'inspiration directement religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puisee dans la nature avait ete une de ses pretentions et de ses illusions plutot qu'une source veritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit dans le detail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau monde.[39] Enfin, grace aux tourmentes publiques et a l'impression qui en resta sur son coeur, une inspiration reelle lui vint; il se fit le poete du passe, des infortunes royales, le poete du malheur et de la pitie. Cette veine de larmes, en fecondant la seconde partie de ses oeuvres, donna a sa renommee poetique un caractere serieux et touchant, que salua avec transport la societe renaissante, et qui couronna dignement sa vieillesse. [Note 39: Il faut tout dire: on a pourtant cite de lui un fils naturel ou adulterin, ne d'une relation toute bourgeoise.] De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, ou il alla d'abord et ou il acheva la traduction de _l'Eneide_, Delille partit pour la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautes de la nature lui arrivaient ca et la gaiement dans un rayon. De pres, il ne voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux. A Bale, fut-il en effet temoin du bombardement de Huningue et y apprit-il a decrire le jeu de la bombe: De son lit embrase, tantot l'affreuse bombe, etc.? Grave question. On a avance cela dans une note de ses ouvrages, mais qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il etait deja a Glairesse. Habitant ce village, il dut a l'aspect de l'ile de Saint-Pierre d'ajouter dans son poeme de _l'Imagination_ le morceau sur Jean-Jacques. Ainsi, a chaque pause de son exil, il allait decrivant et ajoutant quelque piece a ses anciens cadres. Il passa de la Suisse a la petite cour du duc de Brunswick, ou il travailla a son poeme de _la Pitie_. A Darmstadt, il avait visite _incognito_ les jardins du prince dessines et calques dans le temps, livre en main, sur le poeme. A Goettingue, il avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui meme le consulta, dit-on, sur un passage de l'Eneide. Vous figurez-vous bien le tete-a-tete de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquite et tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus a sa taille, et se reconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils echangerent leurs tabatieres;[40] ce fut un assaut de grace; du coup, un bourgeois, la present, eut presque de l'esprit. Il s'y depensa plus de bons mots en un quart d'heure, que durant des siecles de la Ligue hanseatique. [Note 40: Diomede et Glaucus, _Iliade_, VI.] C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractere de Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et desarmer l'agression. Le Brun, parlant de Freron dans _la Metempsycose_, avait dit: Mais il prona l'ingenieux Delille, Qui, sous le fard se donnant pour Virgile, Si bien lima son vers mince et poli, Que le grand homme est devenu joli. Ainsi masquant de graces fantastiques Le noble auteur des douces _Georgiques_, Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succes... Oh! que Le Franc a bien fui cet exces! Dans une epigramme de date posterieure, Le Brun semble s'adoucir, et il convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre, L'adroit et gentil emailleur Qui brillanta _les Georgiques_, Des poetes academiques Delille est encor le meilleur. Enfin dans d'autres epigrammes suivantes, il se montre tout a fait apaise, et le nom de Delille ne revient plus qu'en eloges. Ainsi Marie-Joseph Chenier, qui, dans une petite epitre au poete emigre rentrant: Marchand de vers, jadis poete, Abbe, valet, vieille coquette, Vous arrivez, Paris accourt, etc.; avait ete satirique des plus apres, n'hesita pas a lui rendre bientot dans son _Tableau de la Litterature_, des hommages consciencieux et reflechis. Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de la passait en Angleterre, on se demandait en France de ses nouvelles avec un interet qu'attestent toutes les feuilles du temps. Le premier reveil de l'attention litteraire s'occupait a son sujet. Lalande (decembre 96) donnait dans _la Decade_ une espece de petit bulletin de ses voyages et de ses poemes entames ou termines. On traduisait du _Mercure allemand_ de Wieland, un article de Bottiger sur le poete dont la reputation grossissait chaque jour a distance. L'Institut national lui faisait ecrire pour le prier de rentrer en son sein, et ce ne fut qu'apres trois ans d'un silence par trop boudeur, qu'on le remplaca dans la _section_ de poesie. Enfin, de Londres, ou il venait de traduire en dix-huit mois _le Paradis perdu_, il laissa echapper une seconde edition, tres-augmentee, du poeme des _Jardins_, et _l'Homme des Champs_ (1800), dont l'impression etait retardee depuis trois ans. On publia, vers ce temps, un recueil de ses poesies diverses et fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car on etait avide des moindres details. Les _extraits_ de Fontanes au _Mercure_ et de Ginguene a _la Decade_, sur _l'Homme des Champs_, etaient inseres dans le volume; on tachait d'y refuter les critiques, d'ailleurs fort moderees et respectueuses, de Ginguene.[41] Bref, Delille entrait vivant dans la gloire incontestee, et prenait rang parmi ceux qui regnent. [Note 41: Je trouve dans l'extrait de Ginguene que l'homme d'esprit refute aux premieres lignes de la preface de _l'Homme des Champs_, M. de M., est _Senac de Meilhan_; ce qui me parait plus vraisemblable que _M. de Mestre_, qu'on lit dans beaucoup d'editions subsequentes de Delille.] Cette monarchie, bien suffisamment legitime, ou il allait s'asseoir, ne se declarait pas moins par certaines attaques demesurees et desesperees, et qui etaient en petit comme les conspirations republicaines de meme date contre Bonaparte. En regard du trophee poetique que lui dressaient ses amis, il parut une brochure intitulee _Observations classiques et litteraires sur les Georgiques francaises, par un Professeur de belles-lettres_ (an IX). Il y etait dit: "Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage qui, meme avant la publicite, etait _devoue a l'apotheose?_" On y supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait: 643 repetitions, 558 antitheses, 498 vers symetriques, 294 vers surcharges, 164 vers leonins. Total: 2,157. En tete du volume se voyait une caricature d'apres le dessin d'un eleve de David. Le poete, en costume d'abbe, tournait le dos a la Nature et dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Gout. Des farfadets lui presentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte Raton etait a ses pieds; il se couvrait la tete d'un parasol, et on lisait au-dessous ces deux vers de _l'Homme des Champs_: Majestueux Ete, pardonne a mon silence! J'admire ton eclat, mais crains ta violence. M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle preface des _Etudes francaises et etrangeres_, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous sommes venus tard, et n'avons, meme la-dessus, rien invente. Il ne rentra en France que deux ans apres, en 1802, pendant l'impression du poeme de _la Pitie_. L'apparition de ce livre fut un evenement politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait ete dans quelques vers jusqu'a invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre la France: cela sortait de la pitie. Il avait toutefois insiste pour que les vers restassent. De pres, il sentit le peril. Six vers, qu'il ne desavoua pas, furent, sans facon, substitues par un ami plus sage, et qui prit sur lui d'oter au poete l'embarras de se retracter. A cela pres, l'inspiration de _la Pitie_ ne parut pas moins suffisamment royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fievee a Bonaparte (avril 1803) le fremissement de colere qu'excitait autour du Consul un succes impossible a reprimer. Il y eut une brochure intitulee _Pas de pitie pour la Pitie!_ de Carrion-Nisas ou de quelque autre pareil. On n'y approuvait du poeme que les six vers qui avaient ete substitues a ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages amasses en portefeuille par Delille se succederent rapidement et dans un flot de vogue ininterrompu: _l'Eneide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806; _les Trois Regnes_, 1809; _la Conversation_, 1812. C'etait le fruit des vingt annees precedentes; de plus, Delille aveugle ne sortait guere, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans desemparer. [Note 42: Les circonstances sociales s'en melerent et y mirent le sens. D'ailleurs, a la politique proprement dite, est-il besoin de le dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (a Londres, je crois), dans un diner ou etait l'abbe Dillon, il avait jase sur ce chapitre a tort et a travers. Quand il eut fini, l'abbe Dillon lui dit: "Allons, l'abbe, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour nous le faire avaler."] [Note 43: Mais rien n'egale, comme violence et infamie, un certain pamphlet intitule _Examen critique du, poeme de la Pitie, precede d'une Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone_ (Paris, 1803). L'anonyme, qui parait avoir connu depuis longtemps Delille, s'attache, en ennemi intime, a fletrir toute sa vie; il fait d'ailleurs de la publication de _la Pitie_ un crime d'Etat, et le denonce au Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne rachetent pas suffisamment, meme pour les curieux et indifferents, l'odieux de semblables libelles.] Tous ces ouvrages, excepte le dernier, le poeme de _la Conversation_, eurent un succes de vente et de lecture dont il est piquant de se souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire a vingt mille exemplaires, pour la premiere edition. L'_Eneide_, par exception, se publia a cinquante mille exemplaires. Elle fut achetee a l'auteur quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout, ce n'etait pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de notes. Dans les chateaux, dans les familles, en province, partout, abondaient les poemes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile et jolie, toutes choses qu'on aimait a apprendre ou a se rappeler, des souvenirs classiques, des allusions de college a la portee de chacun, des episodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des infortunes ou des gloires aisement populaires, des descriptions de jeux de societe ou d'experiences de physique, des notes anecdotiques ou savantes, qui formaient comme une petite encyclopedie autour du poeme, et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai connu le manoir ou en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on avait dans le grand salon un jeu de _solitaire_, un orgue avec des airs nouveaux; on apportait quelquefois une _optique_ pour voir les insectes ou les vues des capitales. Un volume de Delille etait sur la cheminee, et, sans aucun decousu, on passait de l'insecte de l'optique a _l'araignee de Pellison_[44]. Mais si, le doigt s'egarant, on remontait dans le volume a quelques pages de la, si on lisait a haute voix le portrait de Jean-Jacques: Helas! il le connut ce tourment si bizarre, L'ecrivain qui nous fit entendre tour a tour La voix de la raison et celle de l'amour, etc.; oh! alors, comme l'emotion croissante succedait! comme on cherissait le poete et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une heure!--a moins que quelqu'un pourtant, ouvrant _les Trois Regnes_ qui etaient a cote, ne tombat sur le _Jeu de raquette_, ce qui en donnait l'idee et faisait diversion. [Note 44: _Imagination_, chant VI.] Aujourd'hui encore, si, a la campagne, un jour de pluie, vers une fin d'automne, reprenant le volume neglige, on retrouvait tout d'abord (sujet de circonstance) _le Coin du feu_, celui de _l'Homme des Champs_ ou celui des _Trois Regnes_, diversement spirituels ou touchants, on serait charme a bon droit, on s'etonnerait d'avoir pu etre si severe pour le gracieux poete, et l'on s'ecrierait en relisant la page: _Son genie est la!_ Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publies par Delille a dater de 1800; ce serait repeter a chaque examen nouveau les memes critiques, les memes eloges, et je n'aurais guere rien a en dire d'ailleurs qui n'ait ete trouve par des contemporains memes. Ginguene a juge _l'Homme des Champs_ avec un melange de severite et de bienveillance qui fait honneur a son esprit et a la critique de son temps. Geoffroy, quoique du meme parti politique que Delille, s'est montre beaucoup plus severe dans la nouvelle _Annee litteraire_ qu'il essaya alors, et il menagea moins l'aimable auteur que l'ancienne _Annee litteraire_ ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du poete et defenseur du poeme, cacha sous beaucoup d'eloges des critiques moins detaillees, mais au fond a peu pres les memes que celles de Ginguene, et qui acquierent sous sa plume favorable une autorite nouvelle. Ginguene encore a juge dans _la Decade_ la traduction de _l'Eneide_, et cette fois sa severite plus rigoureuse va chercher les negligences et le faux jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de Delille se rejetaient sur quelques morceaux ou ils admiraient un grand merite de difficulte vaincue, l'episode d'Entelle et de Dares, et en general la description des _jeux_. Bientot _la Decade_ cessant, le parti philosophique perdit son organe habituel en litterature et son droit public de contradiction: le champ libre resta aux eloges. Meme dans ces eloges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a ecrit le lendemain de sa mort: "J'oserai dire qu'il a ete plus heureusement doue encore comme homme d'esprit que comme grand poete." En y mettant moins de _prenez-y-garde_, nous ne dirions guere autrement. Mais il convient d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de n'avoir eu ni l'art ni le style poetique. [Note 45: "Le traducteur, dit-il, ajoute de son chef a la description de la tempete dont les Troyens sont assaillis en quittant la Sicile: Son mat seul un instant se montre a nos regards! Aux regards de qui? A quoi pensait-il donc en faisant ce vers? Avait-il imite cette tempete de Virgile pour la placer dans un autre ouvrage?... Aurait-il ensuite replace dans sa traduction cette imitation libre, sans songer a en retirer ce qu'il y avait mis d'etranger? Il faut bien qu'un si inconcevable _quiproquo_ ait une cause. Quelle tete anti-virgilienne que celle qui medite pendant plus de trente ans une traduction de _l'Eneide_, et qui y laisse subsister des la seconde centaine de vers une telle marque d'oubli!"] Racine et Boileau l'avaient a un haut degre, bien que cette qualite, chez eux, ne soit pas aisement distincte de la pensee meme et se dissimule sous l'elegance d'une expression d'ordinaire assez voisine de l'excellente prose. C'est la ce qui a egare leurs successeurs, qui, en croyant etre de leur ecole en poesie, n'ont pas vu qu'ils ne leur derobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'etaient ou que correctement prosaiques ou que fadement elegants. Tout ce que Boileau se donnait de peine et d'artifice pour elever son vers, qui souvent ne renfermait qu'une simple idee de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose, mais dans un degre qui ne choquat pas, est inoui. Un mot bien sonnant, pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une quantite de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient a composer son style. De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents, ne lui paraissait pas du tout la meme chose que s'il avait mis: _Du Styx, de l'Acheron_; et il sentait juste. En un mot, Boileau suppleait par une quantite de moyens savants, et depuis assez inapercus, au rare emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la metaphore et de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en etait si distinct pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire, a ces digues de Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont pas inondees. Le XVIIIe siecle ne se douta pas de cela. On y reprocha meme a Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'etaient que des necessites ou des intentions de poesie. Ce qui est vrai a mon sens, c'est que le genre de style poetique de Boileau et meme de Racine avait besoin d'etre modifie apres eux pour etre vraiment continue. Pour rester poetique, la prose montant comme elle fit au siecle de Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un degre les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant a la fin du XVIIIe siecle, eut fait ainsi et eut ete au fond un novateur en style poetique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il ne comprit pas de quelle reparation il s'agissait. Les modifications materielles qu'il apporta a la versification, ses enjambements et ses decoupures ne furent que des gentillesses sans consequence, et qui n'empecherent pas chez lui, en somme, le retrecissement de l'alexandrin. De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule direction fut un vague instinct de melodie et d'elegance a laquelle sa plume cedait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de Minerve, ou chaque point, touche par l'aiguille des Muses, a sa raison sacree. On l'a compare a Ovide. Le docte et elegant auteur des Metamorphoses, comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien superieur a Delille en invention, en idees. Mais, par beaucoup de cotes et de details, le rapport existe. Ovide, par exemple, en etait venu a ne faire du distique qu'une paire de vers tombant deux a deux, tandis qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la phrase poetique se deroulait libre a travers les distiques. Delille et son ecole en etaient ainsi venus a accoupler deux a deux les alexandrins. La difference entre Ovide et Catulle est un peu la meme qu'entre Delille et Andre Chenier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers, de jolies idees, mais du prosaisme, du delayage. Jamais, par exemple, l'inspiration ne lui viendra de terminer une piece de vers, comme celle de Catulle a Hortalus, par cette image et ce vers tout poetique, tournure imprevue, concise et de grace supreme, comme Andre Chenier fait souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui fait rever: Huic manat tristi conscius ore rubor. Jamais l'idee ne serait venue a Andre Chenier d'intituler le premier chant d'un poeme de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel. Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait passer en vers lui semblait bon a prendre. Les vers meme tous faits, il les derobait sans scrupule a qui lui en lisait, et il les glissait dans ses poemes. Il en prit un certain nombre a Segrais, a Martin, pour ses Georgiques, et Clement en a fait le releve. Il en prit a l'abbe Du Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs [46], a Racine fils pour le Paradis perdu. Il disait quelquefois apres une lecture: "Allons, il n'y a rien la de bon a prendre." Mais la prose surtout, la prose etait pour lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abbe feodal qui courait sus aux vilains: rime en arret, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non pas comme Homere ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur prose en vers. Il venait de reciter a Parseval-Grandmaison un morceau dont l'idee etait empruntee de Bernardin de Saint-Pierre, ce que Parseval remarqua: "N'importe! s'ecria Delille; ce qui a ete dit en prose n'a pas ete dit." Les eleves descriptifs de Delille avaient tous, plus ou moins, contracte cette habitude, cette manie de larcin, et M. de Chateaubriand raconte agreablement que Chenedolle lui prenait, pour les rimer, toutes ses forets et ses tempetes; l'illustre reveur lui disait: "Laissez-moi du moins mes nuages!" [Note 46: Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton, etc.] Les poesies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne a tant de petites pieces de l'antiquite le sceau d'une beaute inqualifiable. Ce sont d'agreables madrigaux, de faciles et ingenieuses bagatelles, mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de Voltaire en ce genre. On aime pourtant a se souvenir des jolis vers a mademoiselle de B., agee de huit jours, qui remontent a 1769: ....................................... Tous les etres naissants ont un charme secret: Telle est la loi de la nature. Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure, M'interessent bien moins que ces jeunes boutons Dont je vois poindre la verdure, Ou que les tendres rejetons Qui doivent du bocage etre un jour la parure. Le doux eclat de ce soleil naissant Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumiere Qu'au plus haut point de sa carriere Verse son char eblouissant. L'ete si fier de ses richesses, L'automne qui nous fait de si riches presents, Me plaisent moins que le printemps, Qui ne nous fait que des promesses. Rousseau a dit, par une pensee toute semblable, dans une page souvent citee: "La terre, paree des tresors de l'automne, etale une richesse que l'oeil admire, mais cette admiration n'est pas touchante; elle vient plus de la reflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n'est encore couverte de rien; les bois n'offrent point d'ombre, la verdure ne fait que poindre, et le coeur est touche a son aspect. En voyant renaitre ainsi la nature, on se sent ranimer soi-meme; l'image du plaisir nous environne; ces compagnes de la volupte, ces douces larmes, toujours pretes a se joindre a tout sentiment delicieux, sont deja sur le bord de nos paupieres. Mais l'aspect des vendanges a beau etre anime, vivant, agreable, on le voit toujours d'un oeil sec. Pourquoi cette difference? C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre; a ces tendres bourgeons que l'oeil apercoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mysteres qu'ils peuvent couvrir..." Le poete versificateur avait encore ici puise l'inspiration dans la prose, et, bien qu'avec une liberte heureuse, il s'etait souvenu de Rousseau[47]. [Note 47: M. Barbier parle, dans son _Examen critique des Dictionnaires historiques_, d'un ouvrage inedit de Charles Remard, libraire d'abord, puis bibliothecaire a Fontainebleau: "M. Remard, dit-il, m'a communique un manuscrit de sa composition, intitule _Supplement necessaire aux Oeuvres de J. Delille_, etc., dans lequel il met en evidence les emprunts innombrables qu'a faits ce poete a une foule d'auteurs qui ont traite avant lui les memes sujets." L'inventaire, s'il est complet, serait en effet singulierement curieux a connaitre et guiderait utilement le lecteur dans ce veritable magasin de poesie.] Delille ne rencontra qu'une fois (en 1803) Bonaparte, qui, dit-on, lui fit des avances et fut repousse par un mot piquant. Ses biographes, sous la Restauration, ont assez amplifie ce refus[48]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Delille, entoure d'un monde plutot royaliste, resta en dehors de la faveur imperiale. Sa femme, jalouse de l'ascendant qu'elle avait sur lui, ne contribuait pas peu a le tenir soigneusement a l'ecart de la puissance nouvelle. Delille etait faible et avait besoin d'etre conduit. Cette influence domestique qui s'exercait sur lui sans relache, et qui parfois rabaissait son brillant talent a un usage presque mercenaire, otait quelque dignite a sa vieillesse. Il recitait des vers au Lycee pour dix louis: on l'avait pour son ramage, comme on a a la soiree un chanteur. Mais le prestige de la renommee et l'idee de genie rachetaient tout. S'il paraissait a l'Academie pour y reciter quelque morceau; si, au College de France ou M. Tissot le remplacait, il revenait parfois faire une apparition annoncee a l'avance, et debiter quelque episode harmonieux, les larmes et l'enthousiasme n'avaient plus de mesure: on le remportait dans son fauteuil, au milieu des trepignements universels: c'etait Voltaire a la solennite d'_Irene_; les adieux d'un chanteur idolatre recoivent moins de couronnes. [Note 48: M. Meneval, dans ses Souvenirs (t. I, p. 156), cite une requete en vers adressee a Bonaparte par le libraire de Delille, et il l'attribue sans hesiter a celui-ci; mais les vers sont si mauvais qu'on a le droit d'en douter.] Ainsi il alla gardant et multipliant en quelque sorte ses graces incorrigibles jusque sous les rides[49]. Cette semillante et spirituelle laideur devenait, a la longue, grandeur et majeste. Les critiques avaient cesse; du moins elles se faisaient en conversation et ne s'imprimaient plus. La traduction de _l'Eneide_ et le poeme de _l'Imagination_ etaient designes pour les prix decennaux par des voix non suspectes. Il n'arrivait plus que des hommages. Vers 1809, un _Nouvel Art poetique_, par M. Viollet-le-Duc, petit poeme dirige contre les descriptifs, et qui n'atteignait Delille qu'indirectement et sans le nommer, parut presque un attentat. [Note 49: Expression de M. Villemain. Voir au Discours sur la Critique, premiers _Melanges_, une des plus jolies papes qu'on ait ecrites sur Delille.] Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta expose plusieurs jours au College de France, sur un lit de parade, la tete couronnee de laurier et le visage legerement peint. Tous ceux qui habitaient Paris a cette epoque ont memoire de son convoi, qui balanca celui de Bessieres. Les choses ont bien change, et de grands revers ont suivi ce triomphe alors unanime, d'un nom poetique qui du moins vivra. Quant a nous, de bonne heure adversaire, et qui pourtant le comprenons, sur la tombe de ce talent brillant et spirituel que nous ne croyons pas avoir insulte ni denigre aujourd'hui, pres de l'autel renverse de ce poete qui regna et que nous venons de juger sans colere, en presence de celui[50] qui regne apres lui, et dont la faveur, si l'on veut, a aussi quelques illusions; en face de cet autre[51] qui ne regne ni ne se soumet, mais qui combat toujours, et nous souvenant de plusieurs encore que nous ne nommons pas, il nous semble hardiment que nous pouvons redire: "Non, dans la tentative qui s'est emue depuis lui, non, nous tous, nous n'avons pas tout a fait erre. La poesie etait morte en esprit, perdue dans le delayage et les fadeurs: nous l'avons sentie, nous l'avons relevee, les uns beaucoup, les autres moins, et si peu que ce soit dans nos oeuvres, mais haut dans nos coeurs; et l'Art veritable, le grand Art, du moins en image et en culte, a ete ressaisi et continue!" 1er Aout 1837. [Note 50: M. de Lamartine.] [Note 51: M. Victor Hugo.] (Peu apres la premiere publication de ce morceau dans la _Revue des Deux Mondes_, nous recumes de la part d'une personne honorable, qui avait beaucoup connu madame Delille, quelques observations que nous nous faisons un devoir de consigner ici: "Je viens, monsieur, ecrivait-on, de lire votre article sur Delille; je n'appellerai pas de votre arret, quoique bien rigoureux: mais sur la foi de qui imprimez-vous que _pour dix louis il recitait des vers au Lycee_? Ah! monsieur!... Je n'aurais rien dit de quelques injurieuses allegations contre sa veuve. C'est chose convenue d'en faire une seconde Therese Le Vasseur... Je l'ai bien connue, et jusqu'a sa mort, moi qui vous parle ici, monsieur, et dans ma vie entiere deja longue, je n'ai jamais rencontre son egale, coeur et ame; ses dernieres annees se sont eteintes dans les plus ameres epreuves, sans qu'un seul jour elle ait dementi le noble nom confie a son honneur; mais, je l'avoue, elle avait les inconvenients de ses qualites, une franchise indomptable surtout, qui lui a valu la plupart de ses ennemis: l'ingratitude a fait les autres.--Je n'ai nul interet, monsieur, dans cette protestation posthume; mais vous me paraissez digne de la verite, et je viens de la dire.--Au reste, si vous teniez aux details _reels_ de la vie intime de Delille, je vous offre le manuscrit laisse par sa veuve..." Ce manuscrit nous a ete communique, en effet, par la confiance de la personne qui l'a entre les mains, et nous en avons tenu compte dans cette reimpression. Il renferme plus d'une particularite naive et piquante qui s'en pourrait extraire, notamment d'abondants details sur l'enfance de Delille, sur sa mere qui se nommait madame Marie-Hieronyme Berard de Chazelle. On y lit le tres-amusant recit d'un voyage que fit l'abbe Delille, en 1786, a Metz, a Pont-a-Mousson, a Strasbourg, recu dans chaque ville par les gouverneurs, par les colonels a la tete de leurs regiments, par les marechaux de Stainville et de Contades au sein de leurs etats-majors, et commandant lui-meme _les petites guerres_. Dans une bonne edition complete de Delille, on aurait a profiter de ce manuscrit, qui nous apprend aussi quelque chose sur sa veuve. Sans y rien trouver qui refute directement les traits semes dans cet article, nous avons pu y voir des marques d'une nature franche, devouee, sincere, et il nous a paru tres-concevable en effet que ceux qui ont connu madame Delille l'aient jugee autrement que le monde, les indifferents, ou les simples amis litteraires du poete. Quant a l'anecdote des dix louis qui aurait paru presque odieuse, nous la reduirons a sa valeur en degageant notre pensee. Nous avons voulu dire simplement que, quand Delille donnait une seance au Lycee, celle seance etait retribuee, comme pareille chose se pratique tous les jours pour d'autres artistes estimables, chanteurs, acteurs; il n'y a, en fait, aucun mal moral a cela. On n'en a pretendu tirer qu'une remarque de gout.) --On peut voir, dans les _Notes et Sonnets_ qui font suite aux _Pensees d'aout_, un sonnet adresse a M. Mole en remerciement d'un bienfait, d'un secours qu'il accorda, sur notre information, a la soeur de madame Delille qui vivait encore a cette date, et dans un etat de gene voisin de la misere. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE Le sentiment qu'on a de la nature physique exterieure et de tout le spectacle de la creation appartient sans doute a une certaine organisation particuliere et a une sensibilite individuelle; mais il depend aussi beaucoup de la maniere generale d'envisager la nature et la creation elle-meme, de l'envisager comme creation ou comme forme variable d'un fonds eternel; d'apprecier sa condition par rapport au bien et au mal; si elle est pleine de pieges pour l'homme, ou si elle n'est animee que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit souleve, ou si elle est un abime infini d'ou nous sortons et ou nous rentrerons. Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et l'etouffent. Le stoicisme, le calvinisme, un certain catholicisme janseniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature; l'epicureisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le pantheisme, qui adore le fond; le deisme, qui ne croit pas a la chute ni a la corruption de la matiere, et qui ne voit qu'un magnifique theatre, eclaire par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et farouche, mais confiant, plein d'allegresse, et accordant au bien la plus grande part en toutes choses depuis la Redemption, le catholicisme des saint Basile, des saint Francois d'Assise, des saint Francois de Sales, des Fenelon; un protestantisme et un lutheranisme moderes, que les idees de malediction sur le monde ne preoccupent pas trop; ce sont la des doctrines toutes, a certain degre, favorables au sentiment profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut faire. Comme les peintures qu'on a donnees de ce genre de beautes naturelles n'ont commence que tard dans notre litterature; comme avant Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que des eclairs et des traits epars, sans ensemble, il faut bien que la tournure generale des idees et des croyances y ait influe. Dans nos vieux poetes, nos romanciers et nos trouveres, le sentiment du printemps, du _renouveau_, est toujours tres-vif, tres-frais, tres-abondamment et tres-joliment exprime. Un chevalier ou une demoiselle ne traversent jamais une foret que les oiseaux n'y gazouillent a ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les graces de mai. Les bons trouveres ne tarissent pas la-dessus. Lancelot, selon eux, portait en tout temps, hiver et ete, sur la tete, un chapelet de roses fraiches, excepte le vendredi et les vigiles des grandes fetes. Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarque, attendrit singulierement et fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient a toucher cette tige de Jesse, comme ils l'appellent, il s'en exhale poesie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age, un remarquable interprete en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute son efflorescence et son epanouissement chez Calderon. Calderon a de la nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et de l'ecume des flots. De tableau general, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas demander a nos bons aieux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue au renouveau, des traits ca et la d'observation naive. Le _Roman de Renart_ en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont regarde la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un blanc manteau, qu'il est _plus blanc que neige sur gelee_; et d'une chatelaine, qu'_elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis ni fleur d'epine_; mais ce sont la des traits et non pas un tableau. J'excepterai pourtant la seconde partie du _Roman de la Rose_, fort differente de la premiere, laquelle est simplement galante et gracieuse. Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un systeme sur la nature qui sent deja la philosophie alchimique du XIVe siecle, et qui va, en certains moments de verve, jusqu'a une sorte d'orgie sacree. M. Ampere, dans son cours, a rapproche le sermon du grand-pretre Genius, des doctrines pantheistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport. Cette maniere d'entendre la nature, la bonne nature, _cette chambriere de Dieu_, comme elle se qualifie (veritable _chambriere_ en effet _d'un Dieu des bonnes gens_), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-meme, Chaulieu. Parny etait de cette filiation directe, quand il s'ecriait: Et l'on n'est point coupable en suivant la nature. Mais cette facon d'envisager la nature, dont le discours du grand-pretre Genius est demeure l'expression la plus philosophique en notre litterature, a plutot abouti a des conclusions relachees de morale et a une poesie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture naturelle. Au XVIe siecle, Marot, et apres lui Ronsard, Belleau, etc, ont eu, comme les trouveres, mainte gracieuse description de printemps, d'avril et de mai, maint petit cadre riant a de fugitives pensees; mais toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont meme disparu, pour ainsi dire, avec l'avenement de la poesie de Malherbe. Pour se sauver peut-etre de Du Bartas, qui se montrait descriptif a l'exces, Malherbe ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois vers ou il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille comparee a la rose, et le debut d'une piece _Aux Manes de Damon_, qui exprime admirablement, il est vrai, la verte etendue des prairies de Normandie: L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore, Egarer a l'ecart nos pas et nos discours, _Et couches sur les fleurs, comme etoiles semees_, Rendre en si doux ebats les heures consumees, Que les soleils nous seroient courts. On glanerait egalement chez Boileau le petit nombre de vers qui peuvent passer pour des traits de peinture naturelle; on ne trouverait guere que l'Epitre a M. de Lamoignon, dans laquelle s'apercoivent _ces noyers, souvent du passant insultes_, accompagnes de quelques frais details, encore plus ingenieux que champetres. En glanant chez Jean-Baptiste Rousseau, on n'aurait, je le crois bien, que les vers a son _jeune et tendre Arbrisseau_. Corneille et Moliere n'offrent nulle part rien de pittoresque en ce genre. La Bruyere a quelques lignes de parfaite esquisse, comme lorsqu'il nous montre la jolie _petite ville_ dont il approche, _dans un jour si favorable qu'elle lui parait peinte sur le penchant de la colline_. Madame de Sevigne sentait la nature a sa maniere, et la peignait au passage, en charmantes couleurs, quoique ayant une predilection decidee pour la conversation et pour la societe mondaine. Mais La Fontaine, apres Racan, La Fontaine surtout la sentit, l'aima, la peignit, et en fit son bien. Aucun prejuge du monde, aucune habitude factice, aucun dogme restrictif, n'arreterent, dans son essor, sa sensibilite naturelle, et il s'y abandonna. Fenelon, grace a son optimisme heureux, a son catholicisme indulgent, ne craignit pas non plus de se livrer a cette sensibilite pieuse qui lui faisait adorer la Providence a chaque pas dans la creation. Son gout des anciens l'y aidait aussi; Virgile ou Orphee, tenant le rameau d'or, le guidaient dans les Dodones ou dans les Tempes. Fenelon et La Fontaine, ce sont les deux ancetres cheris de Bernardin de Saint-Pierre au XVIIe siecle[52]. Racine l'eut ete de meme s'il avait plus ose s'abandonner a cette admiration reveuse qu'il ressentait, jeune ecolier, en s'egarant dans les prairies et le desert de Port-Royal, et qui lui inspirait au declin de sa vie cette _aimable peinture_ des fleurs d'_Esther_. Mais les idees de gout qu'on se formait alors allaient a faire envisager comme sauvage et barbare tout ce qui, en pittoresque, etait l'oppose de la culture savante et reguliere de Versailles. Et surtout l'idee religieuse et austere, que fomentait le jansenisme, allait a ne voir partout au dehors qu'occasion d'exercice et de mortification pour l'ame, et a obscurcir, a fausser, pour ainsi dire, le spectacle naturel dans les plus engageantes solitudes. Tandis que Racine enfant, l'esprit tout plein de _Theagene et Chariclee_, ne voyait rien de plus agreable au coeur et aux yeux (comme cela est en effet) que le vallon de Port-Royal-des-Champs, les religieuses et les solitaires s'en faisaient un lieu desert, sauvage, melancolique, propre a donner de l'horreur aux sens; ils n'avaient pas meme la pensee de se promener dans les jardins. Lancelot nous raconte comment plusieurs des solitaires, refugies pendant la persecution de 1639 a la Ferte-Milon, se promenaient chaque soir sur les hauteurs environnantes en disant leur chapelet; mais il est bien plus sensible a la bonne odeur que ces messieurs repandent autour d'eux, qu'a celle qui s'exhale des buissons du chemin et des arbres de la montagne. Quand Racine fils, plus tard, dans son _Poeme de la Religion_, a fait de si tendres peintures des instincts et de la couyee des oiseaux, il se ressouvenait plus de Fenelon que des pures doctrines de Saint-Cyran. [Note 52: M. Villemain, dans ses deux excellentes lecons sur Bernardin de Saint-Pierre, a trop bien developpe cette ressemblance connue tant d'autres heureuses analogies, pour que nous n'y courions pas rapidement, de peur de trop longue rencontre.] Pour comprendre et pour aimer la nature, il ne faut pas etre tendu constamment vers le bien ou le mal du dedans, sans cesse occupe du salut, de la regle, du retranchement. Ceux qui se font de cette terre des especes de limbes grises et froides, qui n'y voient que redoutable crepuscule et qu'exil, ceux-la peuvent y passer et en sortir sans meme s'apercevoir, comme Philoctete au moment du depart, que les fontaines etaient douces dans cette Lemnos si longtemps amere. Bien qu'aucune doctrine philosophique ou religieuse (excepte celles qui mortifient absolument et retranchent) ne soit contraire au sentiment et a l'amour de la nature; bien qu'on ait dans ce grand temple, d'ou Zenon, Calvin et Saint-Cyran s'excluent d'eux-memes, beaucoup d'adorateurs de tous bords, Platon, Lucrece, saint Basile du fond de son ermitage du Pont, Luther du fond de son jardin de Wittemberg ou de Zeilsdorf, Fenelon, le Vicaire Savoyard et Oberman, il est vrai de dire que la premiere condition de ce culte de la nature parait etre une certaine facilite, un certain abandon confiant vers elle, de la croire bonne ou du moins pacifiee desormais et epuree, de la croire salutaire et divine, ou du moins voisine de Dieu dans les inspirations qu'elle exhale, legitime dans ses amours, sacree dans ses hymens: chez Homere, le premier de tous les peintres, c'est quand Jupiter et Junon se sont voiles du nuage d'or sur l'Ida, que la terre au-dessous fleurit, et que naissent hyacinthes et roses. Les jesuites, qui n'avaient pas les memes raisons dogmatiques que les jansenistes pour s'interdire le spectacle de la creation, ont de bonne heure donne dans le descriptif, sinon dans le pittoresque. Le Pere Lemoyne dans ses epitres, Rapin, Vaniere et autres dans leurs poesies latines, ont rempli a cet egard avec talent, et quelques-uns avec gout, l'intervalle qui separe Du Bartas de Delille. Mais, en veritable peinture, rien de direct ne s'etait declare avant Rousseau. Les grands effets du ciel, les vastes paysages, la majeste de la nature alpestre, les Elysees des jardins, il trouva des couleurs, des mots, pour exprimer lumineusement tout cela, et il y fit circuler des rayons vivifiants. Buffon eut ses grands tableaux plus calmes, plus froids au premier abord, mais participant aussi de la vie profonde et de la majeste de l'objet. Venu immediatement apres ces deux grands peintres, Bernardin de Saint-Pierre sut etre neuf et distinct a cote d'eux. Il introduisit plus particulierement la nature des tropiques, comme Jean-Jacques avait fait celle des Alpes; et cette nouveaute brillante lui servit d'abord a gagner les regards. Mais la nouveaute etait aussi dans sa maniere et dans son pinceau; il melait aisement aux tableaux qu'il offrait des objets naturels, le charme des plus delicieux reflets; il avait le pathetique, l'onction dans le pittoresque, la magie. En 1771, lorsqu'il revint definitivement a Paris, apres une jeunesse errante, aventureuse et remplie de toutes sortes de tatonnements et de mecomptes, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-quatre ans. Son biographe, M. Aime-Martin [53], et une partie de la Correspondance publiee en 1826, ont donne sur ces annees d'epreuves tous les interessants details qu'on peut desirer; et les origines d'aucun ecrivain de talent ne sont mieux eclairees que celles de Bernardin de Saint-Pierre. Ne au Havre en 1737, son imagination d'enfant s'egara de bonne heure sur les flots. Des huit ans il cultivait un petit jardin et prenait part a la culture des fleurs, comme il convenait a l'auteur futur du _Fraisier_. A neuf ans, ayant lu quelques volumes des Peres du desert, il quitta la maison un matin avec son dejeuner dans son petit panier, pour se faire ermite aux environs. Il marquait une sympathie presque fraternelle aux divers animaux; il y a l'histoire d'un chat, laquelle plus tard, racontee par lui a Jean-Jacques, faisait fondre en larmes celui qui, d'apres Pythagore, s'indignait que l'homme en fut venu a manger la chair des betes. Un autre jour, il s'avancait le poing ferme avec menace contre un charretier qui maltraitait un cheval. Ces instincts sont bien de l'ami de la nature qui realisera parmi nous quelque image d'un sage Indien, de l'ecrivain sensible qui nous transmettra l'eloge de son epagneul Favori; qui, dans _Paul et Virginie_, les louera avec complaisance de leurs repas d'oeufs et de laitage, _ne coutant la vie a aucun animal_; et qui celebrera avec tant d'effusion la bienfaisance de Virginie plantant les graines de papayer pour les oiseaux. Tout coeur (qu'on le note bien) emu de la nature, et tendrement dispose a la peindre, quelque choix, quelque discretion qu'il y mette, est un peu brame en ce point. [Note 53: Nous emprunterons beaucoup a cette biographie de M. Aime-Martin, mais sans pretendre du tout dispenser le lecteur d'y recourir, ainsi qu'aux debats qui s'y rattachent.] Ayant ete conduit a Rouen par son pere, le jeune Bernardin a qui on faisait regarder les tours de la cathedrale: "Mon Dieu! comme elles volent haut!" s'ecria-t-il; et tout le monde de rire.--Il n'avait vu que le vol des hirondelles qui y avaient leurs nids. Instinct declare encore d'une ame que les seules beautes naturelles raviront, que l'art ne des hommes touchera peu ou meme choquera, et qui, dans _Paul et Virginie_ (seule tache peut-etre en ce chef-d'oeuvre), ira jusqu'a declamer en quatre endroits tres-rapproches contre les _monuments des rois_ opposes a ceux de la nature! Apres des etudes fort distraites et fort traversees, qu'entrecoupa un voyage a la Martinique avec un de ses oncles, Bernardin, qui avait pousse assez loin les mathematiques, devint une espece d'ingenieur sans brevet fort regulier; et c'est en cette qualite un peu douteuse qu'il fit la campagne de Hesse en 1760, qu'il s'en fut a Malte, et de la successivement en Russie et a l'Ile-de-France. Mais ce role d'ingenieur n'etait, en quelque sorte, pour lui que le pretexte. Une idee fixe l'occupait et le passionnait au milieu de cette vie aventuriere, dans laquelle son caractere ombrageux et sa position mal definie lui donnaient de perpetuels deboires. Cette idee, qu'enfant il avait concue en lisant _Robinson, Telemaque_ et les recits des voyageurs, c'etait d'avoir quelque part, dans un coin du monde, son ile, son Ithaque, sa Salente, ou il assoirait par de sages lois le bonheur des hommes. Il portait dans cette utopie bienveillante autant de perseverance qu'en eut jamais son celebre homonyme l'abbe de Saint-Pierre, celui qu'on a appele le plus maladroit des bons citoyens. Bernardin, qui devait etre un precheur aussi seduisant que l'autre etait un rebutant apotre, projetait tout d'abord son arrangement de societe imaginaire sur des fonds de tableau et dans des cadres dignes de Fenelon, de Xenophon et de Platon. Montesquieu, Bodin et Aristote n'etaient pas ses maitres; pour sa maniere de concevoir et de regler la societe, comme pour sa methode d'etudier et d'interpreter la nature, il remontait vite par une sorte d'attrait filial dans l'echelle des ames, jusqu'a la sagesse de Pythagore et de Numa. L'histoire des revolutions civiles et politiques, l'etablissement laborieux et complique des societes modernes, se reduisaient pour lui a peu de chose. Plutarque, qu'il lisait dans Amvot, composait le fonds principal de sa connaissance historique. Entre les anciens que j'ai cites et les modernes les plus recents, entre Aristide, Epaminondas d'une part, et Fenelon ou Jean-Jacques de l'autre, il placait encore Belisaire; le reste de l'histoire des siecles intermediaires n'existait a ses yeux que comme une agitation inutile et insensee. A l'origine de chaque societe, en Gaule comme en Arcadie, il revait quelqu'un de ces vieillards de l'ecole de Sophronyme et de Mentor; il faisait descendre de cet oracle permanent la sagesse et la reforme jusque dans les details de la vie actuelle. Partout, dans ses voyages, son but secret et cher etait de trouver, d'obtenir un coin de terre et quelques paysans pour fonder son regne heureux; comme Colomb, qui mendiait de cour en cour de quoi decouvrir son monde, Saint-Pierre allait mendiant de quoi realiser son Arcadie et son Atlantide. Mais ces Arcadies, ces iles Fortunees n'existent que dans les nuages de l'esperance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les cherche; lors meme qu'elles se bornent a des beautes naturelles dans des lieux trop celebres, il n'est pas bon d'en vouloir de trop pres verifier l'image: cette Arcadie alors se herisse de broussailles. "Quand j'ai visite les rives du Lignon sur la foi de D'Urfe, disait Jean-Jacques a Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouve que des forges et un pays enfume." Vaucluse, dit-on, est un pays brule du soleil et ou il faut gravir longtemps avant de reconnaitre quelques-uns des traits immortels. L'eglise et l'allee des Pamplemousses ne valent pas, assure un recent voyageur, la description qu'en a donnee notre poete. Ascree, ce plus antique des sejours consacres et harmonieux, Ascree pres de l'Helicon, n'etait qu'un pauvre bourg, nous dit Hesiode, d'un mauvais hiver et d'un ete pire encore [54]. [Note 54: Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues a Racine sur son desappointement a la vue de cette Grece si peu faite comme on se le figurait sous Louis XIV.] Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux reves d'avance et embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de mecomptes en mecomptes. Il est certain que son caractere en souffrit et qu'une aigreur desormais incurable se glissa au revers de cette imagination tendre, a travers cette sensibilite charmante. Bernardin, cet ecrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes ames a l'intelligence de la nature, ce pere de Virginie et de Paul, si beni dans ses enfants, etait-il donc un homme dur, tracassier, comme l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des temoins honnetes et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forcant sa faible voix: "C'etait un homme _dur, mechant?_" Avait-il en effet contracte, dans le cours d'une vie dependante et genee, des habitudes de sollicitation peu dignes? Avait-il concu dans ses querelles avec les savants, et sous pretexte de defendre Dieu contre les athees, des haines violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? etait-il de peu d'esprit, a part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres Memoires ou chaque trait porte, d'un caractere encore au-dessous de son esprit? Cela serait triste a penser; un tel desaccord entre le caractere et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable apres tout dans des hommes de genie plus ou moins ironiques ou egoistes, ne se peut admettre aisement chez celui dont le talent a pour inspiration et pour devise principale l'amour des hommes, la misericorde envers les malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans sa belle piece de _la Cloche_, a donne de ces desaccords une explication poetique qui s'etend a beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets que ceux d'un timbre eclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien a l'origine un talent gratuit, une sorte de predestination non meritee, une grace en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et janseniste, independamment de la volonte et des oeuvres ordinaires de la vie. C'est, au sein de l'individu doue, un de ces mysteres qui marquent combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes les memes problemes que la theologie. Particularisons le mystere. Bernardin de Saint-Pierre, retire du monde apres tant de recherches errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, ecrivant, au haut de son pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, sous ces memes toits autrefois sanctifies par Rollin, les belles pages de ses _Etudes_ qu'il mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurement ni aux autres ni a lui-meme. Les susceptibilites et les souillures se noient dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la priere, abreuvent, purifient, baptisent de nouveau une ame. Il est seul; son chien couche est a ses pieds; sa vue s'etend vers un horizon immense par dela les fumees du soir, jusqu'a la colline qui sera bientot celle des tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine, faute de quelque argent qui lui permit de prendre une voiture, et il n'a pas recu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe? il tient la plume, la grace celeste descend, la magie commence, la premiere beaute de coeur a brille. Sitot que ce talent se leve, c'est comme une lune qui idealise tout, mome les monceaux et les terres pelees et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au dehors, un manteau lumineux et veloute s'etend sur toutes choses. [Note 55: M. Viollet-le-Duc m'a raconte que, dinant un jour chez Edon avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les philosophes revolutionnaires pratiques, les athees en bonnet rouge, les Dorat-Cubieres, Sylvain Marechal, etc., et que le beau vieillard s'indignait au point de s'ecrier, tout en rougissant, que s'il les tenait entre ses mains, il les _etranglerait_, tant son execration contre eux etait violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot ces eclats de haine chez les ames honnetes. Le premier president de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand, a force d'etre _pompeien_, il applaudissait, dans son beau jardin de Baville, Guy Patin s'ecriant: "Si j'eusse ete au senat quand on y tua Jules Cesar, je lui aurais donne le vingt-quatrieme coup de poignard." Mais M. de Malesherbes (ce qui etait plus serieux) disait a propos de ses anciennes liaisons rompues avec les philosophes: "Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner." Mauvaises manieres de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de l'infirmite humaine et du vieux levain toujours aise a soulever; pas autre chose.] [Note 56: Le Pere la Chaise.] Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus particuliere encore: car il est l'exemple le plus souvent invoque et le plus desesperant de ce desaccord que je veux amoindrir, si je ne peux le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de l'irritation plus grande qu'elles recoivent des contacts et des piqures. Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y prend garde, il s'ensuit des maladies singulieres. Quand la religion precise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en epreuve et en sujet de benediction, il y a danger que les plus grandes tendresses soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus. Racine, qui etait aisement caustique autant que tendre, n'echappa peut-etre a ce mal d'aigreur que par la vraie devotion. Qu'on se figure en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilite tres-fine, tres-exquise, qui penetre vite les motifs caches, les racines mauvaises des actions, qui saisit la pensee sous l'accent, la faussete a travers le sourire, qui subodore en quelque sorte les defauts des autres mieux qu'eux-memes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce que c'est qu'un talent, une superiorite comme celle de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se la prouver ou a soi-meme ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui vous renfoncent douloureusement ce talent ignore qu'on tient contre son coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourne en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber a chaque coudoiement sous ces pointes rentrantes! [Note 57: "Une seule epine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un medisant, un mechant, un perfide..." (Preambule de l'_Arcadie_.)] Bernardin de Saint-Pierre etait donc foncierement bon, j'aime a le croire; mais il etait devenu, par la facheuse experience des hommes, irritable, mefiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanite, comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il etait tel que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades au mont Valerien avec Rousseau, quand il recut de lui, comme on l'a dit heureusement, le manteau d'Elie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour reveiller ses acretes et ses humeurs. Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France a Paris en 1771, il n'etait pas encore ainsi ulcere; mais les mecomptes qu'il eut a subir dans la societe parisienne acheverent vite ce qu'avaient commence ses infortunes au dehors. Il fut adresse par M. de Bretceuil a d'Alembert, qui le recut bien, et qui l'introduisit dans la societe de mademoiselle de Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette personne, si distinguee par l'esprit et par l'ame, a laisse deux volumes de lettres passionnees, dans lesquelles il y a chaleur a la fois et analyse, mais pas une scene peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Platriere. Le credit de d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage a l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en 4773, sans qu'il y mit son nom, eut du succes et en meritait. Quoique l'auteur s'excuse presque d'avoir oublie sa langue durant dix annees de voyages et d'absence, le style est deja tout forme, et l'on y retrouve plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup ecrit; il composait des memoires pour les bureaux, il redigeait des journaux pour lui; arts, morale, geographie, affaires du temps, il tenait compte de tout. Ses lettres particulieres etaient fort soignees; il citait a M. Hennin Euripide ou Epictete; Rulhiere lui disait dans une reponse: "Votre lettre, mon cher ami, est une veritable eglogue." Bernardin avait fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent une quantite d'esquisses et d'_aquarelles_ dans leurs cartons. Le _Voyage a l'Ile-de-France_ est donc deja d'un ecrivain exerce, et par endroits eloquent. Des la premiere page je lis ce mot, qui revele tout le caractere du peintre: "Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine." La lettre quatrieme, ecrite au moment du depart, m'apparait, dans sa sensibilite discrete, comme toute mouillee de pleurs: "Adieu, amis plus chers que les tresors de l'Inde!... Adieu, forets du Nord que je ne reverrai plus! Tendre amitie! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est ecoule comme un songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie." C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de felicite en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette passion, dont on peut lire le recit complaisamment trace par le biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'ideal des amours romanesques, comme je me les figure: etre un grand poete, et etre aime avant la gloire! exhaler les premices d'une ame de genie, en croyant n'utre qu'un amant! se reveler pour la premiere fois tout entier, dans le mystere! D'autres pages touchantes du _Voyage_, et qui trahissent bien, dans sa sincerite premiere, ce talent de coeur tout a fait propre au nouvel ecrivain, sont celles ou il se reproche comme une faute essentielle de n'avoir pas note dans son journal les noms des matelots tombes a la mer. Parmi les esquisses deja neuves et vives, qui plus tard se developperont en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve exactement dans les _Etudes_, au chapitre _des Couleurs_, les effets et les intentions, mais plus etendues, plus diversifiees: c'est la difference d'un leger pastel improvise, et d'une peinture fine et attentive. Bien des pages de _Paul et Virginie_ ne sont que le compose poetique et colore de ce dont on a dans le _Voyage_ le trait reel et nu. Pour n'en citer qu'un exemple, le pelerinage de Virginie et de son frere a la Riviere-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagne de son negre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des Trois-Mamelles, il faut traverser la riviere a gue, le negre passe son maitre sur ses epaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant, transfigure et divinise tout dans la souvenir. [Note 58: Pages 47 et 48, tome Ier de l'edition de M. Aime-Martin.] En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que mediocrement enthousiaste de cette nature que bientot, l'horizon aidant et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumee. Lemontey, dans son _Etude sur Paul et Virginie_, a remarque que ces memes sites, qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de l'univers et un Eden ravissant, ne sont representes ici que comme une terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exageration a dire cela, il faut convenir que Bernardin parle a chaque instant de cette terre _raboteuse, toute herissee de roches_, de ces vallons _sauvages_, de ces prairies _sans fleurs_, pierreuses et semees d'_une herbe aussi dure que le chanvre_; mais la tristesse de l'exil rembrunissait tout a ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant: "Je prefererais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai ete eleve.... Heureux qui revoit les lieux ou tout fut aime, ou tout parut aimable, et la prairie ou il courut, et le verger qu'il ravagea!" Le voyageur lasse va meme jusqu'a preferer Paris a toutes les villes, parce que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberte. Que de promptes amertumes de toutes sortes suivirent et corrigerent ce vif elan de retour, cet embrassement de la patrie! Refoule de nouveau et contriste dans le present, le sejour deja lointain de l'Ile-de-France s'embellit pour lui alors, et sa pensee y revola, comme la colombe au desert, pour y replacer le bonheur. Un endroit du _Voyage_ touche directement a l'innovation pittoresque de l'auteur et a la conquete particuliere que meditait son talent: "L'art de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes mome n'en sont pas inventes. Essayez de faire la description d'une montagne de maniere a la faire reconnaitre: quand vous aurez parle de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variete dans ces formes bombees, arrondies, allongees, aplaties, cavees, etc.! Vous ne trouvez que des periphrases; c'est la meme difficulte pour les plaines et les vallons. Qu'on ait a decrire un palais, ce n'est plus le mome embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom." Bernardin triompha de cette difficulte et de cette disette en introduisant, en insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots empruntes aux sciences, aux arts, a la navigation, a la botanique, etc., etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance. Dans la description du coucher de soleil citee, plus haut, il est question des vents alizes qui le soir _calmissent_ un peu, et des vapeurs legeres propres a _refranger_ les rayons; deux mots que le Dictionnaire de l'Academie n'a pas adoptes encore. Tous ces tons d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et belle harmonie. Mais s'il savait toujours etre ideal dans l'effet de l'ensemble, il ne reculait pas sur la verite, infinie familiere, du detail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les couleurs de _fumee de pipe_ aux flancs des nuages avaient place sur sa toile a cote des reseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque d'Amyot l'avait de longue main apprivoise a la naivete franche. La merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du monde le caractere de l'audace, tant elle est menagee sous des jours adoucis, tant elle nous arrive dans la melodie flatteuse. Toujours et partout suavite et charme; toujours le contraire de la crudite et de la discordance[59]. [Note 59: Quelqu'un l'a dit d'une maniere assez vive et assez plaisante: "Chateaubriand est le pere du _romantisme_, Jean-Jacques le grand-pere, Bernardin l'oncle, et un oncle arrive de l'Inde expres pour cela."] La publication du _Voyage a l'Ile-de-France_ fut suivie, pour Bernardin, de longues tracasseries et de desagrements dont il s'exagera sans doute l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, a ce qu'il crut, dans la societe de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en retira malgre une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas en meilleure veine plus tard dans la societe de madame Necker, qu'il frequenta quelque temps; et le triste succes, si souvent raconte, dela lecture de _Paul et Virginie_ dans ce cercle, etait bien fait pour le decourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre menage de la rue Platriere, lorsqu'il avait tant de peine a lui faire accepter un petit present de cafe, et qu'il s'avancait avec des alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarite du grand homme mefiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait etre pris tres-prochainement lui-meme d'une maladie misanthropique toute semblable, engendree par les memes causes. Il nous a confesse ce miserable etat dans le preambule de _l'Arcadie_; c'est la crise de quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: "... Je fus frappe d'un mal etrange; des feux semblables a ceux des eclairs sillonnaient ma vue; tous les objets se presentaient a moi doubles et mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour d'ete, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans eprouver des anxietes intolerables... Si je passais seulement dans un jardin public, pres d'un bassin plein d'eau, j'eprouvais des mouvements de spasme et d'horreur... Je ne pouvais traverser une allee de jardin public ou se trouvaient plusieurs personnes rassemblees. Des qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupees a en medire..." Il n'y a de comparable a ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses _Dialogues_. On voit combien Bernardin merite d'etre associe a ce dernier, a Pascal, au Tasse, a toute cette famille d'illustres malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir qu'il se mit a rassembler avec feu et a mettre en oeuvre les materiaux de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son sejour dans la rue de la Madeleine-Saint-Honore, a l'hotel Bourbon, et plus tard dans la rue Neuve-Saint-Etienne, _maison de M. Clarisse_, qui repond a ces annees d'hypocondrie, de misere, de solitude et d'enfantement, est naivement retrace dans les lettres a M. Hennin. On peut y relever les traces d'un esprit mefiant, inquiet, d'un homme vieillissant, solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni ensevelir les petites miseres, parlant trop des _ports de lettres_, comme bientot dans ses prefaces il parlera des _contrefacons_. J'aime mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvrete et la detresse otant a la dignite du genie, ce genie ne craignant pas de mendier comme une mere pour l'enfant qu'elle sent pres de naitre, le peintre ne demandant qu'un gite, le vivre et une toile pour deployer a l'aise ses couleurs et ses pinceaux: "J'ai a mettre en ordre des materiaux fort interessants, et ce n'est qu'a la vue du ciel que je peux recouvrer mes forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'ete a la campagne;" les anciens disaient un _trou de lezard_. Combien il est touchant d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M. Hennin de lui epargner les voyages inutiles a Versailles; car il les fait a pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive que trempe et brise! Puis un peu apres, quand il s'est mis _dans ses meubles_ rue Neuve-Saint-Etienne; quand, jouissant de quelques rayons de fevrier et de la premiere satisfaction du chez-soi, il ecrit gaiement a M. Hennin: "J'irai vous voir a la premiere violette," on rajeunit avec lui et l'on espere.--"Enfin j'ai cherche de l'eau dans mon puits," disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si familiere; cela signifiait qu'il travaillait serieusement a tirer de lui-meme sa principale ressource et a se faire jour par ses ecrits. Les _Etudes de la Nature_, fruit mur de cette longue retraite et de cette elaboration solitaire, parurent en 1784. Le succes en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau et des idees de sensibilite et de religion naturelle avait prepare les esprits a saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les jeunes gens, tout ce public grossissant d'Emile et de Saint-Preux, saluerent d'un cri de joie ce nouvel apotre au parler enchanteur. On se faisait innocent a la lecture des _Etudes_, le lendemain du _Mariage de Figaro_. Grimm, le spirituel charge d'affaires litteraires de huit souverains du Nord, avait beau ecrire a ses patrons que l'ouvrage n'etait qu'_un long recueil d'eglogues, d'hymnes et de madrigaux en l'honneur de la Providence_, la vogue en cela se retrouvait d'accord avec la morale eternelle. Le clerge lui-meme qui avait fait du chemin depuis les dernieres annees, et qui, en devenant moins difficile en fait d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions directes dont Jean-Jacques avait embarrasse son spiritualisme, accueillit avec faveur ces hommages eloquents rendus a la Providence; on opposait, dans des theses en Sorbonne, Saint-Pierre a Buffon, l'auteur des _Etudes_ a l'auteur des _Epoques_. L'esprit etait tres-eveille aux idees nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les _Etudes_ eussent trouve la nouvelle science deja constatee et regnante, l'analyse victorieuse de l'hypothese; en 84 elles purent obtenir, meme par leur cote le plus faux, un succes de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans parler du poete Robbe qui se melait d'avoir des idees la-dessus, plus d'un chaud partisan se declara pour le systeme des marees, la fonte des glaces, l'allongement du pole. Et ce genre de succes fut peut-etre le plus cher a l'auteur, dont il caressait la chimere: Jean-Jacques se glorifiait avant tout d'avoir fait _le Devin du Village_; Girodet consumait ses veilles a devenir poete; Alfieri se piquait d'etre fort en grec, et Byron d'etre le premier a la nage dans le Bosphore. Cherubini, dit-on, se pique de peindre. Comme science, il ne nous appartient pas de juger les _Etudes_, et nous ne hasarderons qu'un mot. C'etait certes une position a prendre, un point de vue heureux a relever vers cette fin du XVIIIe siecle, que d'assembler et de deduire les accords, les harmonies animees du tableau de la nature, et de faire sentir la chaine et, s'il se pouvait, l'intention de ces douces lois. Charles Bonnet le tenta a Geneve, et Bernardin de Saint-Pierre en France. On avait tant insiste sur les desaccords, les bouleversements, les hasards, qu'il y avait nouveaute a la fois et verite dans ce parti. Bernardin refit en quelque sorte le livre de Fenelon, en profitant des observations amassees dans l'intervalle, et en s'arretant avec plus de complaisance sur la nature, cette oeuvre vivante et cette ouvriere de Dieu [60]. Son livre, et en general tous ses ouvrages depuis les _Etudes_ jusqu'aux _Harmonies_, sont en ce sens une espece de compromis entre l'ancien spiritualisme chretien et l'observation irrecusable, je dirai aussi, le culte croissant de la nature: dans ses croyances a l'immortalite, il essaye, par exemple, de donner au ciel chretien une realite naturelle en faisant aller les ames dans les planetes ou dans le soleil. Mais, scientifiquement parlant, son point de vue n'etait qu'un apercu heureux, instantane, un ensemble mele de lueurs vraies et de jours faux, et d'ou il ne pouvait sortir autre chose que la peinture meme qu'il en offrait, et l'impression enthousiaste, affectueuse, qu'elle ferait naitre. Le point de vue des causes finales n'est jamais fecond pour la science, et rentre tout entier dans la poesie, dans la morale, dans la religion; ce ne peut etre au plus que le moment de priere du savant, apres quoi il faut qu'il se remette a l'examen, a l'analyse. Son premier mot une fois articule, Bernardin de Saint-Pierre ne fit plus que se repeter en variant plus ou moins ses adorations et ses nuances. Les Jussieu cependant pour la botanique, Haller, Vicq-d'Azyr, Cabanis pour la physiologie animale, Lavoisier, Laplace, Berthollet, pour la physique et la chimie, poussaient dans des voies diverses, en savants, ce qu'il essayait d'embrasser et de deviner par un compose d'etude ingenieuse, mais partielle, et d'inductions illusoires. M. de Humboldt, de nos jours, pour les grandes observations vegetales en divers climats, a donne sur plus d'un point consistance et realite scientifique a ce qui n'existait chez Bernardin qu'a l'etat de vue attrayante et passagere; Lamartine, de son cote, a repris en pur poete bien des inspirations de Bernardin, et les a rajeunies, fecondees. Mais cette union, chez Bernardin, du demi-savant, du poete et du peintre, cette combinaison mixte qui ne pouvait se transmettre ni faire ecole utilement, soit pour les savants, soit pour les poetes, fut du moins belle et seduisante en lui. Tant de notions amassees de partout sur les plantes, sur les climats, tant de maximes morales sur la societe et sur l'homme, ce melange de verites, d'hypotheses et de chimeres, venant a se rencontrer sous des inclinaisons favorables vers l'horizon attiedi, peignirent divinement le nuage et firent tout d'abord arc-en-ciel. [Note 60: La _Priere a Dieu_ qui termine la premiere _Etude de la Nature:_ "Les riches et les puissants croient qu'on est miserable...", n'est autre chose qu'une copie abregee, intelligente et pleine de gout, une copie, accommodee au XVIIIe siecle, de la _Priere a Dieu_, plus mystique, qui termine la premiere partie du traite de _l'Existence de Dieu_ par Fenelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en regard avec les suppressions et les arrangements de Bernardin; mais le fond est textuellement le meme. L'honneur de cette remarque, qui avait echappe a nos meilleurs critiques, revient a M. Piccolos, Grec erudit (voir page 364 de la seconde edition de sa traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne, chez Didot, 1841). Les notes de cette traduction seraient bonnes a consulter pour les editeurs de Bernardin de Saint-Pierre.] L'arc-en-ciel est reste et se voit encore. Les _Etudes_, si incompletes qu'elles paraissent a trop d'egards, demeurent comme une revelation de la nature, qui ne se trouve que la. Quiconque est sensible de coeur, quiconque est ne voyageur par instinct ou poete, lit un jour Bernardin et est initie par lui. Si ce peintre harmonieux manquait, on chercherait vainement ailleurs une impression pareille, soit dans Jean-Jacques, soit dans Chateaubriand. Nul autre que lui n'a egalement chastete et mollesse. Lamartine, qui nous offre tant de parente de genie avec l'auteur des _Etudes_, est moins exclusivement un peintre, et sa poesie suscite des emotions elegiaques plus compliquees. Quelle est donc l'innocente et poetique enfance dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre et ses _Etudes_ n'aient pas ete une heure memorable et charmante, comme le premier rayon de lune amoureuse, comme une aube ideale a jamais regrettee[61]? [Note 61: Girodet dans _Endymion_, Prudhon surtout en quelques-unes de ses productions trop rares, ont concu et dispose la scene naturelle sous un jour assez semblable.] On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la meme maniere qu'il entend Virgile, son poete favori, admirablement tant qu'il se tient aux couleurs, aux demi-teintes, a la melodie et au sens moral; le _lacrymae rerum_ est son triomphe; mais il devient subtil, superstitieux et systematique quand il descend au menu detail et qu'il cherche, par exemple, dans le _conjugis infusus gremio_ une convenance entre cette _fusion (infusus)_ et le dieu des forges de Lemnos. Le baton d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon dans la huitieme eglogue, lui parait un symbole bien choisi de ses esperances. De meme, en exagerant et subtilisant en mainte occasion au sujet des bienfaits et des prevenances de la nature, il lui arrive d'impatienter a bon droit celui qu'il vient de charmer; a force d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus dans la premiere innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y ramener. _Candide_, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poeme _sur le Desastre de Lisbonne_, vous apparait au revers du feuillet en plus d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de la nature, est superficiel a l'article du mal. Il n'en tient pas compte, il ne l'explique en rien. Dans son vague deisme evangelique, il n'est pas plus chretien que pantheiste en cela. Un contemporain de Bernardin de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant egalement contre les fausses sciences et leurs conclusions negatives, Saint-Martin, a bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant a remuer et, pour ainsi dire, a faire fremir avec grace le voile de la nature, s'il lui est refuse de revetir d'images transparentes, et accessibles a tous, les verites qu'il medite, et s'il les ensevelit plutot sous des clauses occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne me permets pas de juger), du moins avec une portee bien superieure, quelques-unes des douces persuasions propagees par Bernardin; par exemple, que _la nature, qui varie a chaque instant les formes des etres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur_. "La nature, dit Saint-Martin, est faite a regret. Elle semble occupee sans cesse a retirer a elle les etres qu'elle a produits. Elle les retire meme avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait naitre." Et ailleurs: "L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est a "nous, hommes, a le consoler." Saint-Martin croyait que l'homme, s'il pouvait _consoler_ l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et, pour nous servir de sa belle locution, que _la main de l'homme, s'il n'est pas infiniment prudent, gate tout ce qu'il touche_. Il avait quelquefois de ces manieres de dire orientales comme Bernardin en a de si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus a la pensee: "L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit etre traitee comme les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir des presents a leur offrir." Ils furent tous les deux, Bernardin et Saint-Martin, un moment associes sur une liste (avec Berquin d'ailleurs, Sieyes et Condorcet), comme pouvant devenir precepteurs du fils de Louis XVI. A l'Ecole normale, fondee en 95, Bernardin et Saint-Martin se retrouverent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme eleve-auditeur. Bernardin ne fit qu'une seance d'ouverture, et ajourna ses lecons pour avoir le temps de les ecrire[62]. Saint-Martin, dans sa discussion publique avec Garat, se montra bien superieur en moderation et en arguments a Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny, a l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallele, indiquons d'admirables pages qui terminent _le Ministere de l'Homme-Esprit_ (1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et theosophe developpe ses propres jugements critiques sur les illustres litterateurs de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La Harpe et l'auteur du _Genie du Christianisme_. Il y est montre dans une essentielle discussion que "Milton a copie les amours d'Adam et d'Eve sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les couleurs; mais il n'avait trempe tout au plus qu'a moitie son pinceau dans la verite." [Note 62: Les paroles de debut, a cette seance d'ouverture: "Je suis pere de famille et j'habite a la campagne," furent couvertes d'applaudissements subits et provoquerent un enthousiasme sentimental que le reste de la lecon justifia mediocrement.] Le grand succes de vente des _Etudes_ mit l'auteur a meme d'acheter une petite maison rue de la Reine-Blanche, a l'extremite de son faubourg. C'est dans ce sejour qu'il travailla a perfectionner et a enrichir les editions successives des _Etudes_. Le roman de _Paul et Virginie_ parut pour la premiere fois en 1788 comme un simple volume de plus a la suite; mais on en fit, aussitot apres, des editions a part, sans nombre. Tous les enfants qui naissaient en ces annees se baptisaient Paul et Virginie, comme precedemment on avait fait a l'envi pour les noms de Sophie et d'Emile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau, devenait le parrain souriant de toute une generation nouvelle. Sa _Chaumiere indienne_, publiee en 1791, fut introduite egalement dans les _Etudes_, et, a partir de ce moment, son oeuvre generale peut etre consideree comme achevee; car les _Harmonies_, qui ont de si belles pages, ne sont que les _Etudes_ encore et toujours. Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un de ces genies multiples et vigoureux qui se donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il ne nous parait ni moins doux ni moins beau pour cela. Les _Etudes_ donc, en y comprenant _Paul et Virginie_ et _la Chaumiere_, nous le presentent tout entier. Un ouvrage comme _Paul et Virginie_ est un tel bonheur dans la vie d'un ecrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et que, lui, peut se dispenser de rien envier a personne. Jean-Jacques, le maitre de Bernardin, et superieur a son disciple par tant de qualites fecondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si d'accord avec le talent de l'auteur que la volonte de celui-ci y disparait, et que le genie facile et partout present s'y fait seulement sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du _Saint-Geran_, excellent litterateur, a l'affectation pres, a fort bien juge au fond, bien que d'un ton de secheresse ingenieuse, ce chef-d'oeuvre tout savoureux: "M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitue de telle sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses defauts, ni abuser de ses talents. Les parties faibles de cet ecrivain, comme la politique, les sciences exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que la morale, la sensibilite et la magnificence des descriptions s'y continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un cadre etroit d'ou l'instruction sort sans reveries, le pathetique sans puerilite, et le coloris sans confusion. Le succes devait couronner un livre qui est le resultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et l'ouvrage..." M. Villemain, en rapprochant _Paul et Virginie de Daphnis et Chloe_ (preface des romans grecs), M. de Chateaubriand (_Genie du Christianisme_), en comparant la pastorale moderne avec la _Galatee_ de Theocrite, ont insiste sur la superiorite due aux sentiments de pudeur et de morale chretienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue de l'art dans _Paul et Virginie_, c'est comme tout est court, simple, sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette succession d'aimables et douces pensees, vetues chacune d'une seule image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied a la beaute. Chaque alinea est bien coupe, en de justes moments, comme une respiration legerement inegale qui finit par un son touchant ou dans une tiede haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas a un trait aiguise, mais a quelque image, soit naturelle et vegetale, soit prise aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Leda ou une exhalaison de violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est terminee au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est decrite dans son detail et sa splendeur, mais avec sobriete encore, avec nuances distinctes, avec composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en penetrant sous le perce de la foret, va eveiller les oiseaux deja silencieux et leur fait croire a une nouvelle aurore. Dans les descriptions, les odeurs se melent a propos aux couleurs, signe de delicatesse et de sensibilite qu'on ne trouve guere, ce me semble, chez un poete moderne le plus prodigue d'eclat[63].--Des groupes dignes de Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Epire; des fonds clairs comme ceux de Raphael dans ses horizons d'Idumee; la reminiscence classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariee adorablement a la plus vierge nature; des le debut un entrelacement de conditions nobles et roturieres, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, etranges meme, devenus jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille _appellations charmantes_; sur chaque point une mesure, une discretion, une distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se repondent, _Paul et Virginie_ est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de nous montrer, a la fin d'une scene joyeuse, Virginie a qui ces jeux de Paul (d'aller au-devant des lames sur les recifs et de se sauver devant leurs grandes volutes ecumeuses et mugissantes jusque sur la greve) font pousser des cris de peur! Presage a peine touche, deja pressenti! A partir de ce moment, depuis ce cri percant de Virginie pour un simple jeu, le calme est trouble; la langueur amoureuse dont elle est atteinte la premiere, et a laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre delicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathetique et dans les larmes. [Note 63: Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant eteint les autres.] La maniere dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde a merveille avec sa facon de sentir la nature; et c'est presque en effet (pour oser parler didactiquement) la meme question. Chez lui rien d'ascetique a ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme, disait que la matiere en est _plus degeneree et plus redoutable encore que celle de l'homme_. Bernardin se contente de dire delicieusement: "Il y a dans la femme une gaiete legere qui dissipe la tristesse de l'homme." Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'etait pas lui-meme: "Non, repondit Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout a fait ce que j'ai ete, mais ce que j'aurais voulu etre." Bernardin aurait pu faire la meme reponse a qui lui aurait demande s'il n'etait pas le vieux colon de _Paul et Virginie_. Dans tout le discours du colon: "Je passe donc mes jours loin des hommes, etc.," il a trace son portrait ideal et son reve de fin de vie heureuse. Mais, a part ce portrait un peu complaisant de lui-meme, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre dans _Paul et Virginie_; ces etres si vivants sont sortis tout entiers de la creation du peintre. On y remarque quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontres durant sa vie anterieure, mais c'est seulement dans les noms que la reminiscence, et pour ainsi dire l'echo, se fait sentir. Bernardin avait pu epouser en Russie mademoiselle de La Tour, niece du general du Bosquet; il avait pu, a Berlin, epouser mademoiselle Virginie Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer ces deux noms sur la tete de sa plus chere creature. Trop pauvre, il avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voila qu'il leur a paye a elles deux, dans cette seule offrande, la dot du genie. Le nom de Paul se trouve etre aussi, non sans dessein, celui d'un bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il avait accompagne dans ses quetes. Le bon vieux frere capucin est devenu l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicite d'enfant: ainsi va cette fee interieure en ses metamorphoses. On ne saurait croire combien il sert, jusque dans les creations les plus ideales, de se donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimes, sur des branches legeres. La colombe, touchant ca et la, y gagne en essor, et son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se repose, sans la copier. S'il n'a plus rencontre de sujet aussi admirablement venu que _Paul et Virginie_, Bernardin de Saint-Pierre a trouve moyen encore, dans _le Cafe de Surate_, dans _la Chaumiere indienne_, de deployer avec bonheur quelques-unes des qualites distinctives de son talent. Ce sont deux vrais modeles d'une causticite fine et decente, compatible avec l'imagination et avec l'ideal. Voltaire, dans ses petits contes a l'orientale, dans _le Bon Bramin_, dans _Zadig_, a prodigieusement d'esprit, mais rien que de l'esprit, et a tout prix encore. Bernardin, le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'eteindre, la revetir d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction. Nulle part il n'a montre aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et dans _la Chaumiere_ surtout, qui, apres _Paul et Virginie_, approche le plus, comme a dit Chenier, de la perfection continue, ce tour de pensee et d'imagination antique, oriental, allant naturellement a l'apologue, a la similitude, qui enferme volontiers un sens d'Esope sous une expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler tant de comparaisons, familieres a l'auteur et eparses en toutes ses pages, de la solitude avec une montagne elevee, de la vie avec une petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement cette partie du talent de Bernardin, est, dans _la Chaumiere_, la belle reponse du Paria: "Le malheur ressemble a la Montagne-Noire de Bember, aux extremites du royaume brulant de Lahore: tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de steriles rochers; mais quand vous Etes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tete, et a vos pieds le royaume de Cachemire." Cela est aussi merveilleusement trouve dans l'ordre des sentences morales, que _Paul et Virginie_ dans l'ordre des compositions pastorales et touchantes. Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait _la Chaumiere indienne_, en 91, il etait au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire a ses pieds. Sa reputation etant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI, qui etait, bien le roi d'un ecrivain comme Bernardin, le nommait intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'_Anacharsis_ et Bernardin eussent tout a fait convenu, ce semble, a orner ce qu'on appela un moment le trone restaure et paternel. Ce moment, s'il avait pu se prolonger, etait particulierement propice au deisme philosophique, aux vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-Etienne pour historien, qui proclamait, comme on sait, la Revolution close et cette constitution de 91 eternelle. Mais le 10 aout renversait d'un coup l'edifice illusoire, et, meme avant la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les savants n'ayant pas accueilli le grand ecrivain comme aussi competent qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt dernieres annees de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en deplaise a l'optimisme de son interprete), quand elle a obtenu des etres leur oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite a eux-memes et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-la elle les soignait avec predilection, les entourait de caresses et d'attraits. La critique de meme, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle etudie, l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le negliger sans inconvenient dans le detail du reste de sa vie; il lui suffit de terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont desormais superflues et deviendraient aisement fastidieuses. Il nous serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de Saint-Pierre lentement occupe de ses _Harmonies_, de le suivre un peu a Essonne, a Eragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de ses derniers ecrits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle, _le soir d'un beau jour_, si son biographe ne nous avait devance dans cette tache heureuse. Nous aurions toujours eu a regretter d'ailleurs quelques traits discordants qu'il eut fallu admettre au tableau, son attitude maussade au sein de l'Institut, son opiniatrete contentieuse dans d'insoutenables systemes, et plus de louanges de _notre grand Empereur_ que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis, qui forme un des endroits les plus recreants de ce declin, le bonhomme tragique nous apparait bien superieur a son ami, par un genie franc, cordial, une grande ame debonnaire, et une imagination quelque peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en vieillissant. On ferait un chapitre, en verite digne de Salomon ou du fils de Sirach, avec tous les mots sublimes semes dans ces lettres familieres. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-meme quand il se declare a son ami par ce naif etonnement: "Il y a dans mon clavecin poetique des jeux de flute et de tonnerre; comment cela va-t-il ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi." Et il justifie ce jugement tout aussitot, soit qu'il s'ecrie dans une joie grondante: "Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai secoue le monde; je suis devenu avare; mon tresor est ma solitude; je couche dessus avec un baton ferre dont je donnerais un grand coup a quiconque voudrait m'en arracher;" ou soit qu'il parle tendrement de ces lectures douces aupres de son feu "et des heures paisibles qui vont a petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales." Quand il ecrit de son cher ami de Balk en ces termes: "Je ne sais si M. le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours, se separent et disparaissent," il rentre exactement dans la maniere de Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse? Oh! la vie de Corneille couronnee de cette vieillesse de Ducis! quel magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plait a en composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons a chacun sa saison de beaute et sa gloire. [Note 64: On lit dans les notes du _Memorial_ de Gouverneur Morris (edition francaise) que, sous le coup du 10 aout, M. Terrier de Montciel, precedemment ministre de l'interieur, s'etait refugie au Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant ete assez mal accueilli par son protege, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien la malheureusement que de trop vraisemblable.] Bernardin n'etait nullement poete en vers; son amitie avec Ducis ne l'induisit jamais a quelque epitre ou piece legere. L'exemple de Delille, dont _les Jardins_ avaient devance de deux ans ses _Etudes_, et qu'il avait retrouve plus tard a l'Institut, vers 1805, _tres-amoureux de la campagne_, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en l'admirant sans doute, il ne parait point l'avoir envie. Les seuls vers imprimes, je crois, et peut-etre les seuls composes par Bernardin, se trouvent dans la _Decade philosophique_ (10 brumaire an III),[65] et ont pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont inferieurs de beaucoup aux vers de Fenelon, et tres a l'unisson d'ailleurs de ce qu'ont tente en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul romain.[66] Cette impuissance de la mesure serree et du chant, en ces organisations si accomplies, marque bien la specialite du don, et venge les poetes, meme les poetes moindres, ceux dont il est dit: "Erinne a fait peu de vers, mais ils sont avoues par la Muse." [Note 65: Et aussi dans l'_Almanach des Muses_ de 1796.] [Note 66: Je ne pretends point pourtant, dans cette allusion au Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvenal et des ecrivains du second siecle sur les vers de Ciceron. Je sais que Voltaire (preface de _Rome sauvee_) a pu plaider avec avantage la cause de cet autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de l'aigle et du serpent, qu'il a lui-meme a merveille traduits. Toutefois, l'inferiorite incomparable du talent poetique de Ciceron en face de sa gloire d'orateur et d'ecrivain philosophique demeure une preuve a l'appui du fait general. Et Jean-Jacques lui-meme, ce roi des prosateurs, qui a donne quelques jolis vers dans _le Devin_, n'est-il pas convenu nettement qu'il n'entendait rien a cette _mecanique-la_?] Bernardin de Saint-Pierre vecut assez pour assister a toute la grande moitie du developpement litteraire et poetique de M. de Chateaubriand. Il avait ete des l'abord salue et celebre par lui. Sut-il l'apprecier en retour et reconnaitre en cet ecrivain grandissant le plus direct, le plus autorise en genie, et le plus devorant en gloire, de ses heritiers? Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnes ne s'y trompaient pas. Marie-Joseph Chenier s'armait volontiers de _la Chaumiere indienne_, de _Paul et Virginie_, contre _Atala_ et _Rene_; il opposait cette simplicite elegante (qui dans son temps avait bien ete une innovation aussi) a la maniere de ceux qui denaturent la prose, disait-il, en la voulant elever a la poesie. Quels qu'aient ete sur ce point les jugements et les presages de Bernardin de Saint-Pierre, il a pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour constater le role actif du devancier qui allait demeurer en arriere.[67] Bernardin n'a pas non plus mediocrement agi sur d'autres ecrivains formes vers cette fin du siecle, et moins connus comme peintres qu'ils ne meriteraient, sur Ramond, sur Senancour. Lamartine, en faisant lire et relire a son Jocelyn le livre de _Paul et Virginie_, a proclame cette influence premiere sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des _Etudes_, s'est prolongee en palissant jusqu'a nous; il n'y a pas rendu un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses _Harmonies_, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que par cette piece du _Soir_ des premieres _Meditations_, qui est comme la poesie meme de Bernardin, recueillie et vaporisee en son intime essence. M. Ferdinand Denis, auteur de _Scenes de la Nature sous les Tropiques_ et d'_Andre le Voyageur_, est dans nos generations un representant tres-pur et tres-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre: par les deux ouvrages cites, il appartient tout a fait a son ecole; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons ete une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons ete baignes, quelque soir, de ses molles clartes, et nous retrouvons ses fonds de tableaux embellis dans les lointains deja mysterieux de notre adolescence. Oh! que son rayon de melancolique et chaste douceur, s'il faiblit en s'eloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de luire longtemps, comme la premiere etoile des belles soirees, au ciel plus ardent de ceux qui nous suivent! Octobre 1836. [Note 67: Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume imprime en Suisse (_Melanges de Litterature_, par Henri Piguet, Lausanne, 1816), une reponse precise a la question que nous nous posions ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la litterature et des ecrivains francais, avait fait le voyage de Paris vers 1810; il desirait passionnement connaitre Bernardin de Saint-Pierre, et lui ecrivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant revee, il l'assiegea de questions directes et naives:--"Je lui demandai quels etaient ses meilleurs amis."--"Ma famille et ma muse: mes moments de verve me font jouir veritablement."--"Vous connaissez sans doute M. de Chateaubriand, qui a parle de vous avec admiration?"--"Non, je ne le connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du _Genie du Christianisme_: son imagination est trop forte."--Ceci rentre dans une observation generale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est qu'en litterature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur immediat, son heritier presomptif. Michel-Ange traitait volontiers Raphael d'effemine; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin; Buffon repondait a Herault de Sechelles qui le questionnait sur le style de Jean-Jacques:--"Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau a tous les defauts de la mauvaise education; il a l'interjection, l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle." On vient d'entendre Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatiente, prononcer sur l'auteur de Rene: "_Imagination trop forte!_"--Toujours et partout la vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les generations d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empressees de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se devorer! Avertis du moins, tachons de ne pas faire ainsi.] Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est retrouve sous ma plume au tome VI des _Causeries du Lundi_, et en plus d'une page du livre intitule: _Chateaubriand et son Groupe litteraire_. MEMOIRES DU GENERAL LA FAYETTE (1838.) I Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois premiers volumes ont paru depuis deja bien des mois. Mais on est moins en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue, la popularite ou l'esprit de parti n'ont plus rien a faire, et qui est entre tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'epoque qu'il represente et qui est de meme accomplie. La Revolution francaise, en effet, peut etre consideree comme entierement terminee, sous les formes, du moins, qu'elle a presentees a chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis la declaration des droits jusqu'au programme de l'Hotel de Ville, roulent dans un cercle determine d'idees et d'expressions, ne semblent plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces memes termes. On peut s'en rejouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le resultat semble acquis; dans ces termes-la, il est obtenu.. ou manque; et, a mon sens, en partie obtenu, en partie manque. Ceux meme qui continuent de prendre l'humanite par le cote ouvert et genereux, qui embrassent avec chaleur une philosophie de _progres_, et persistent avec merite et vertu dans des esperances toujours ajournees et d'autant plus elargies, ceux-la (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-la ont des formules aupres desquelles le programme de La Fayette, la declaration des droits, n'est plus qu'une preface tres-generale et tres-elementaire, ou meme ils vont a contredire et a _biffer_ sur quelques points ce programme. La Revolution francaise a eu des moments bien differents, et, quoiqu'on retrouve La Fayette au commencement et a la fin, il y a eu d'autres ecoles rivales et au moins egales de celle qu'il y represente. Outre l'ecole americaine, il y a eu l'ecole anglaise, et celle d'une dictature plus ou moins democratique, a laquelle on peut rapporter, a certains egards et toute restriction gardee, la Convention et l'Empire. L'ecole americaine pretend tirer tout du peuple et de l'election directe. L'ecole anglaise a surtout en vue l'equilibre de certains pouvoirs, emanes de source differente. L'ecole dictatoriale et imperialiste (je la suppose eclairee) a pour principe de tout prendre sur soi et de se croire suffisamment justifiee a faire administrativement ce qui est de l'interet d'Etat, dans le sens de l'ordre et de la societe. Sans avoir a m'expliquer avec detail sur l'etablissement de 1830, ce qui menerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est evident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, americaine, anglaise, imperialiste, n'a triomphe, et qu'il s'est fait une sorte de compromis tres-melange entre toutes les trois. Le principe electif qui a ete jusqu'a faire un roi par des deputes, n'a pas ete alors jusqu'a refaire des deputes, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs, bien qu'emondee dans son personnel et atteinte dans sa reproduction aristocratique, a subsiste, au choix du roi. Ainsi l'ecole americaine n'a pas ete satisfaite. L'ecole anglaise, communement dite doctrinaire, l'aurait ete plutot. Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point d'appui manquait de ce cote: il a fallu asseoir le centre de l'equilibre sur la _classe moyenne_, et faire un peu artificiellement la theorie de celle-ci, qui pouvait a tous moments ne pas s'y preter. On y a reussi pourtant assez bien, a l'aide de beaucoup d'habilete sans doute, a l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti oppose etait capable et auxquelles il n'a pas manque. L'ecole doctrinaire parait avoir reussi plus qu'aucune dans la solution politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-etre dans l'apparence en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-meme le sait bien et parait aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses de l'Empire ont laisse dans les moeurs et le caractere de la nation un pli qu'elles y avaient trouve deja: en temps ordinaire, nulle nation ne se prete autant a etre gouvernee, a etre administree que la notre, et n'y voit plus de commodites et moins d'inconvenients. Sous les formes parlementaires, a travers l'equilibre assez peu complique des pouvoirs et le jeu suffisamment modere de l'election, il y a une administration qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des predilections et de la philosophie de la societe actuelle parait etre de ce cote. Sans s'inquieter, autant que d'ingenieux publicistes, de l'endroit precis ou se trouve le ressort actif du mouvement, la majorite de la societe actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et industrielle, sur laquelle on s'est principalement fonde, profite du mouvement lui-meme: sans faire de si soudaines differences entre ce qui s'est succede au pouvoir depuis quelques annees, elle semble trouver qu'en general le principe est le meme et qu'on la sert a peu pres a souhait. "Et que mettrez-vous en place de la monarchie legitime?" objectait-on, quelques mois avant aout 1830, a l'une des plumes les plus vives et les plus fermes de l'opposition antidynastique d'alors.--"Eh bien! fut-il repondu, nous mettrons la monarchie administrative[68]." Le mot etait profond et percant; la forme et les moyens parlementaires demeuraient sous-entendus. [Note 68: C'est Armand Carrel en personne qui repondait cela a M. Cousin.] Ceci revient a dire que la societe parait se contenter aujourd'hui d'etre gouvernee en vue principalement de ses interets materiels et de ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la demonstration de son zele est ailleurs. Et c'est a ce point de vue essentiel qu'on doit surtout dire que la Revolution francaise est terminee, que ses resultats sont en partie obtenus, en partie manques, et que l'esprit, l'_inspiration_ qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carriere, fait defaut. Dans la societe civile on est a peu pres en possession de tous les resultats voulus par la Revolution; dans l'association politique, il y a beaucoup plus a desirer; mais enfin, si l'on s'inquietait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le _desirait_ reellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but comme sous la Restauration, l'esprit de la Revolution francaise vivrait encore, et cette grande ere ne serait pas finie. Or, quels que puissent etre les regrets amers, silencieux ou exasperes, de quelques individus fideles a leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 a 1830, n'avait pas cesse, sous une forme ou sous une autre, dans les assemblees ou dans les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'_opinion publique_, d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est retiree tout d'un coup et a comme expire au moment ou, dans un dernier eclat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres penchants plus ou moins nobles, sont venus a l'ensemble de la societe, et, favorises de toutes parts, agrees par les gouvernants comme des garanties, ils se developpent avec une rapidite presque effrenee, qui ne permet pas le retour. Sans doute la generosite, l'enthousiasme, le desinteressement dans l'ordre des affections generales et dans celui de l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus que la corruption, l'egoisme et l'influence masquee de toutes les roueries. Sans doute chaque generation nouvelle vient verser comme un rafraichissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu'a demi gatee; les ardeurs s'eteignent et se rallument sans cesse, le flambeau des esperances et des illusions se perpetue: Et, quasi cursores, vitai lampada tradunt. En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait etre destitue de la vie et de l'amour. Mais aujourd'hui, la meme ou, en dehors des cadres reguliers et du train regnant de la societe, il y a incontestablement systeme philosophique eleve, et a la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite directe et immediate des idees de la Revolution francaise. Voyez l'ecole de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les plus religieux, l'ecole de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils interpretent a leur maniere, ils etendent et transforment les theories de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, des qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un cycle tout nouveau. De meme, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopedistes de nos jours: ils procedent de la Revolution francaise et de la philosophie du XVIIIe siecle, assurement; mais de combien d'autres devanciers ils procedent egalement, et avec quels developpements particuliers et considerables! C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le filial dessein de poursuivre. Ainsi, pour revenir a l'occasion et au point de depart de ces considerations, La Fayette, venu en tete de la Revolution francaise, est mort en meme temps qu'elle a fini, et sa vie tout entiere la mesure. Il a cela de particulier et de singulierement honorable d'y avoir cru toujours, _avant_ et _pendant_, et meme aux plus desesperes moments; d'y avoir cru avec calme et avec une fermete sans fougue. Que des hommes de la _Montagne_, les heros plus ou moins sanglants de cette formidable epoque, soient demeures fixes jusqu'au bout dans leur conviction et soient morts la plupart immuables, on le concoit: la foudre, on peut le dire sans metaphore, les avait frappes: une sorte de coup fatal les avait saisis et comme immobilises dans l'attitude heroique ou sauvage qu'avait prise leur ame en cette crise extreme; ils n'en pouvaient sortir sans que leur caractere moral a l'instant tombat en ruine et en poussiere. Il n'y avait desormais de repos, de point d'appui pour eux, que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de liberte et plus de merite a rester fixe dans des mesures plus moderees, ou si c'est un simple effet du caractere, c'est un temoignage de force non moins rare et dont la proportion constante a sa beaute. Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des premiers avec lui sur la breche a l'assaut de l'ancien regime, combien peu continuerent de croire a leur cause! Mirabeau et Sieyes, ces deux intelligences les plus puissantes, tournerent court bientot: apres un an environ de revolution ouverte, Mirabeau etait passe a la conservation, et Sieyes au silence deja ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut guere parler en aucun temps en matiere de croyance quelconque; il avait commence, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs secondaires, Roederer en etait probablement deja, en 91, a ses idees _in petto_ de pouvoir absolu eclaire, dont sa vieillesse causeuse et enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux qui resterent fideles a leurs convictions, bien peu le furent a leurs esperances. M. de Tracy croyait toujours a l'excellence de certaines idees, mais il avait cesse de croire a leur realisation et a leur triomphe; dans les premieres annees du siecle, et sous les ombrages d'Auteuil, il confiait tristement a des pages retrouvees apres lui la demission profonde de son coeur. La Fayette n'a cesse de croire et a l'excellence de certaines idees et a leur triomphe; il n'a, en aucun moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais desespere. Pendant que le gouvernement imperial s'affermissait, il cultivait sa terre de Lagrange et _attendait la liberte publique_. Mais avait-il raison d'y croire? est-ce a lui superiorite d'esprit autant que superiorite de caractere, d'y avoir cru en un sens qui s'est trouve a demi illusoire?--Certes, je ne pretendrai pas qu'il n'y ait eu chez Mirabeau, chez Sieyes, chez Talleyrand, meme chez Roederer, un grand temoignage d'intelligence dans cette promptitude a entendre les divers aspects de l'humanite, a s'en souvenir, a deviner, a ressaisir sitot le dessous de cartes et le revers, a se rendre compte du lendemain des le premier jour, a ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils avaient (ou non) partagee un moment; a discerner, sous la circonstance d'exception, l'inevitable et prochain retour de cette perpetuelle humanite avec ses autres passions, ses infirmites, ses vices et ses duperies sous les emphases. Malgre la defaveur qui s'attache a cet aveu dans un temps d'emphase generale et de flatterie humanitaire, il m'est impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanite refaite a neuf, tant que ce sera la meme precisement que tous les grands moralistes ont penetree et decrite, celle que les habiles politiques savent,--mais au rebours des moralistes, sans le dire,--il y aura temoignage, avant tout, d'intelligence a dominer par la pensee les conjonctures, si grandes qu'elles soient, a s'en tirer du moins et a s'en isoler en les appreciant, a demeler sous l'ecume diverse les memes courants, a sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent uniques, les memes vieux ressorts. Pourtant si c'a ete, avant tout, chez La Fayette, une superiorite de caractere et de coeur de croire a l'avenement invincible de certains principes utiles et genereux, ce n'a pas ete une si grande inferiorite de point de vue; car si ses principes n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont eu une part de triomphe infiniment superieure (au moins a l'heure de l'explosion) a ce que les autres esprits reputes surtout sagaces auraient ose leur predire. Chez les hommes qui jouent un grand role historique, il y a plusieurs aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut etudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en tient dans l'histoire, est le cote exterieur, celui du role meme avec sa parade ou son appareil, avec sa representation. La Fayette a eu si longtemps un role exterieur, et l'a eu si constant, si _en uniforme_ j'ose dire, qu'on s'est habitue, pour lui plus que pour aucun autre personnage de la Revolution, a le voir par cet aspect; habit national, langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La Fayette n'a ete que cela. Ceux qui l'ont davantage approche et entendu ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes, peinture vive et deshabillee des personnages celebres, revelations et propos redits sans facon, qui sentaient leur XVIIIe siecle, quelque chose de ce que les charmantes lettres a sa femme, aujourd'hui publiees, donnent au lecteur a entrevoir, et de ce que le role purement officiel ne portait pas a soupconner. Ce cote interieur, chez La Fayette, ne dejouait pas l'autre, exterieur, et ne le dementait pas, comme il arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au contraire, sur beaucoup de points, dans la continuite des sentiments, dans la tenue et la dignite serieuse des manieres, et par une simplicite de ton qui ne devenait jamais de la familiarite. Pourtant ces fonds de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'experience en apparence consommee, eussent pu sembler en train d'echapper par un bout a l'uniforme pretention du role exterieur, si, plus au fond encore, et sur un troisieme plan, pour ainsi dire, ne s'etait levee, d'accord avec l'apparence premiere, la conviction inexpugnable, comme une muraille formee par la nature sur le rocher (_arx animi_). Au pied de cette conviction nee pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les reminiscences railleuses, les desappointements deja tant de fois eprouves, les experiences faites par lui-meme de la corruption mondaine et humaine, venaient mourir. Il y avait arret tout court. C'est bien. Mais a l'abri de la forteresse, et a cote d'une legitime confiance en ce qui ne perit jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et de genereux, ne se glissait-il pas un coin de credulite? Cet homme qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait pratiques avec tact, celui-la meme qui racontait si merveilleusement et par le dessous Mirabeau, Sieyes et les autres, qui leur avait tenu tete en mainte occasion, qui avait demele le pour et le contre en Bonaparte, et qui l'a juge en des pages si parfaitement judicieuses[69], ce meme La Fayette, ne l'avons-nous pas vu dispose a croire au premier venu soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? La est le point faible, tout juste a cote de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans cesse renaissante a l'egard de ceux qu'il n'avait pas encore eprouves, il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie peut-etre parce que c'etait dans son role, dans sa convenance politique et morale (a son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi qu'il en soit (rare eloge et peut-etre applicable a lui seul entre les hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carriere), chez La Fayette le role exterieur et l'inspiration interieure se rejoignaient, se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin, interessant a entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait qu'une agreable diversion entre le personnage public toujours prochain et l'interieur moral toujours present, et n'allait jamais jusqu'a interrompre ni a laisser oublier la communication de l'un a l'autre. [Note 69: _Mes Rapports avec le premier Consul_, tome V.] D'ensemble, on peut considerer La Fayette comme le plus precoce, le plus intrepide et le plus honnete assaillant a la prise d'assaut de l'ancien regime, des les debuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'elance a la breche en 89 l'epee en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-etendard general de la Revolution en 1830. Un tres-spirituel ecrivain, M. Saint-Marc Girardin, en louant La Fayette dans les _Debats_ (preuve qu'il est bien mort), a conjecture que, s'il avait vecu au Moyen Age, il aurait fonde quelque ordre religieux avec la puissance d'une idee morale fixe. Je crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait ete ce qu'il fut de nos jours, un chevalier, cherchant encore a sa maniere le triomphe des droits de l'homme sous pretexte du Saint-Graal, ou bien un croise en quete du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous un Pierre-l'Ermite, c'est-a-dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes croisades. Cette sorte de vocation chevaleresque du heros republicain, de l'Americain de Versailles, apparait tout d'abord dans les volumes de Memoires et de Correspondance publies. C'est en rendant compte de ces volumes precieux, recueillis avec la plus scrupuleuse piete d'une famille pour une venerable memoire, qu'il nous sera aise de suivre et de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un caractere toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il paraisse. Le premier volume et la moitie du second contiennent tous les faits de la vie de La Fayette anterieure a 89, la guerre d'Amerique, ses voyages en Europe au retour; tantot ce sont des recits et des chapitres de memoires de sa main, tantot ce sont des correspondances qui y suppleent et les continuent. Cette portion du livre est tres-interessante et neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle, d'ailleurs plus connu, de 89 a 92, dans lequel on ne marche qu'a travers les justifications, rectifications.--On saisit tout d'abord le trait essentiel, le grand ressort du caractere de La Fayette, et lui-meme il le met a nu ingenument: "Vous me demandez l'epoque de mes premiers soupirs vers la gloire et la liberte; je ne m'en rappelle aucune dans ma vie qui soit anterieure a mon enthousiasme pour les anecdotes glorieuses, a mes projets de courir le monde pour chercher de la reputation. Des l'age de huit ans, mon coeur battit pour cette hyene qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage _(en Auvergne)_, et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arrive au college, je ne fus distrait de l'etude que par le desir d'etudier sans contrainte. Je ne meritai guere d'etre chatie; mais, malgre ma tranquillite ordinaire, il eut ete dangereux de le tenter, et j'aime a penser que, faisant en rhetorique le portrait du cheval parfait, je sacrifiai un succes au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la verge, renversait son cavalier." Ce ne sont pas seulement les ecoliers de rhetorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succes, c'est-a-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une action d'ou resulte le plus grand honneur a leur role, la plus grande satisfaction a leurs sentiments. Des l'adolescence, les liaisons republicaines charment La Fayette; ce qu'ont ecrit et preche Jean-Jacques, Mably, Raynal, il le fera; lui, le descendant des hautes classes, il sera le premier champion, le paladin le plus avance des interets et des passions nouvelles. Le role est beau, etrange, hasardeux; il est fait pour enlever un jeune et noble coeur. Au regiment, dans le monde, a son debut, La Fayette est gauche, mal a l'aise, assez taciturne [70]; il garde le silence, parce qu'en cette compagnie _il ne pense et n'entend guere de choses qui lui paraissent meriter d'etre dites_. Il observe et il medite; sa pensee franchit les espaces, et va se choisir, par dela les mers, une patrie. "A la premiere connaissance de cette querelle (anglo-americaine), mon coeur, dit-il, fut enrole, et je ne songeai plus qu'a joindre mes drapeaux." [Note 70: Sur ce La Fayette de 1775, qui essaie du _bon air_ et y reussit peu, il faut voir la Notice placee en tete de la _Correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck_ (1851), Tome I, page 62.] Il n'a pas vingt ans, il s'echappe sur un vaisseau qu'il frete, a travers toutes sortes d'aventures. Apres sept semaines de hasards dans la traversee, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol americain, son premier mot est un serment de vaincre ou de perir avec cette cause. Rien de sincere et d'enlevant comme ce depart, cette arrivee; c'est le debut heroique du poeme et de la vie, la candeur qu'on n'a qu'une fois. Plus tard, en avancant, tout cela se complique, se derange ou s'arrange a dessein, se gate toujours. A peine debarque, il court vers Washington: la majeste de la taille et du front le lui designe comme chef autant que les qualites profondes. La Fayette s'attache a lui, et devient le disciple du grand homme. Washington parait bien grand, en effet, au milieu de cette guerre difficile, qui se traine sur de vastes espaces, pleine de miseres, de lenteurs, de revers, entravee par les rivalites et les jalousies soit du Congres, soit des autres generaux: "Simple soldat, dit excellemment La Fayette en le caracterisant, il eut ete le plus brave; citoyen obscur, tous ses voisins l'eussent respecte. Avec un coeur droit comme son esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le creant expres pour cette revolution, la nature se fit honneur a elle-meme, et, pour montrer son ouvrage, elle le placa de maniere a faire echouer chaque qualite, si elle n'eut ete soutenue de toutes les autres." Il y a dans ces Memoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir ete ecrits par une plume historique profonde et familiere avec tous les replis. Blesse presque des son arrivee a la deroute de la Brandy-wine, La Fayette ecrit, pour la rassurer, a madame de La Fayette ces charmantes lettres qui ont ete si remarquees pour la coquetterie gracieuse du ton, _mon cher coeur_, et pour l'agreable assaisonnement que ce fin langage du XVIIIe siecle apporte a la sincerite republicaine des sentiments. En d'autres endroits, c'est le ton republicain et philosophique qui devient piquant en se melant a certaines habitudes legeres et en les voulant exprimer. On sourit de lire a propos d'un eloge des moeurs americaines: "Livrees a leur menage, les femmes en goutent, en procurent toutes les douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est aimable autant que decente. Dans les mariages de hasard qu'on fait a Paris, la fidelite des femmes repugne souvent a la nature, a la raison, on pourrait presque dire aux principes de la justice." Ces _principes de la justice_ qui viennent la tout d'un coup pour auxiliaires aux mille et une infideles liaisons du beau monde d'alors, datent le siecle a ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent l'Atlantique, comme en zephyrs, d'un air si degage. Le Congres avait decide une expedition dans le Canada, et en avait charge La Fayette. On esperait mener comme on le voudrait ce commandant de vingt-un ans; l'on desirait surtout le separer de Washington. La Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait dispose aucun moyen, l'expedition manqua, ne se commenca point; mais La Fayette souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la risee, ecrit-il a Washington: "J'avoue, mon cher general, que je ne puis maitriser la vivacite de mes sentiments, des que ma reputation et ma gloire sont touchees. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur, _sans laquelle je ne puis vivre_, se trouve dependre de projets que j'ai connus seulement lorsqu'il n'etait plus temps de les executer. Je vous assure, mon ami cher et venere, que je suis plus malheureux que je ne l'ai jamais ete." Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout, possede a un haut degre l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation, le respect de soi-meme; ce qui est bien a lui, c'est, dans cette affaire du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifie son desir de noble gloire personnelle a un sentiment d'interet public. Pourtant on decouvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'etait pas un _gouvernant_ et n'aurait pas eu cette capacite. Il etait une nature trop individuelle, trop chevaleresque pour cela; occupe sans doute de la chose publique, mais aussi de sa ligne, a lui, a travers cette chose. Nous l'en louons plus que nous ne l'en blamons. Il n'y a pas trop d'hommes publics qui aient ce defaut-la, de penser constamment a l'unite et a la purete de leur ligne. Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est la l'endroit sensible et faible de son cher eleve; il le rassure, en nous confirmant l'honorable source du mal: "Je m'empresse de dissiper toutes vos inquietudes; elles viennent d'une sensibilite peu commune pour tout ce qui touche votre reputation." Pareil debat se renouvelle en diverses circonstances. Lorsque l'escadre francaise sous d'Estaing, apres avoir brillamment paru a Rhode-Island, fut contrainte, apres un combat et un orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colere dans le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de _trahison_, si cher aux masses emues, circulait; un general americain, Sullivan, cedant a la passion, mit a l'ordre du jour que les _allies les avaient abandonnes_. La Fayette, dans cette position delicate, se conduisit a merveille; il exigea de Sullivan que l'ordre du matin fut retracte dans celui du soir; il ne souffrit pas qu'on dit devant lui un seul mot contre l'escadre. Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carriere de La Fayette, se confondit avec le culte de la popularite, ici s'en separait, et il fut pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularite. Tout cela est bien; mais ecoutons Washington, appreciant, sans s'etonner, la nature humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'etant pas idolatre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et qu'il prefere: "Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance a d'absurdes propos tenus peut-etre sans reflexion et "dans le premier transport d'une esperance trompee. Tous ceux qui raisonnent reconnaitront les avantages que nous devons a la flotte francaise et au zele de son commandant; mais, dans un gouvernement libre et republicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans penser, et par consequent juge les resultats sans remonter aux causes... C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui dejoue une esperance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen." Comme complement et correctif de ce jugement de Washington sur les gouvernements republicains, il convient de rapprocher ce passage d'une lettre de lui a La Fayette, ecrite plusieurs annees apres (25 juillet 1785): il s'agit de la necessite qui se faisait generalement sentir a cette epoque, parmi les negociants du continent americain, d'accorder au Congres le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: "Ils sentent la necessite d'un pouvoir regulateur, et l'absurdite du systeme qui donnerait a chacun des Etats le droit de faire des lois sur cette matiere, independamment les uns des autres. Il en sera de meme, apres un certain temps, sur tous les objets d'un commun interet. Il est a regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours necessaire aux Etats democratiques de _sentir_ avant de pouvoir _juger_. C'est ce qui fait que ces gouvernements sont lents. Mais a la fin le peuple revient au vrai." Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme interet. En ce qui est du reste, il n'y a aucune necessite, et il y a meme tres-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et pour qu'on s'en soucie[71]. [Note 71: Ce n'est point par occasion et par accident que Washington exprime cette idee sur les tatonnements et les _a-peu-pres_ qui sont la loi du regime democratique; il y revient en maint endroit dans ses lettres a La Fayette, et non pas evidemment sans dessein. Ainsi encore a propos des tiraillements interieurs qui, apres la conclusion de la paix et avant l'etablissement de la Constitution federale, allaient a deconsiderer l'Amerique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des cours mefiantes: "Malheureusement pour nous, ecrit Washington (10 mai 1786), quoique tous les recits soient fort exageres, notre conduite leur donne quelque fondement. C'est un des inconvenients des gouvernements democratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe frequemment, est souvent oblige de subir une experience, avant d'etre en etat de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter avec eux leur remede. Toutefois, on doit regretter que les remedes viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer a temps ne soient pas ecoutes avant que les hommes aient souffert dans leurs personnes, dans leurs interets, dans leur reputation." Washington, persuade de l'avantage du gouvernement democratique avec ces reserves, me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuade de l'excellence de la forme sans reserve.] La Fayette en etait a ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au feu de la jeunesse, et lui-meme, quand il revient, pour la raconter, sur cette epoque, il semble parler de quelque exces que l'age aurait tempere et gueri. Mais c'est a la fois bon gout et une autre sorte d'illusion que de faire par endroits bon marche de soi-meme dans le passe; quand on a un trait vivement prononce dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire efface[72]. Il en est de meme de certaines idees si ancrees qu'elles semblent moins tenir a l'intelligence qu'au caractere. D'ailleurs La Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agreablement (qui se connaissait en immuabilite), La Fayette est un des hommes qui jusqu'a la fin ont le moins change. [Note 72: Se rappeler la belle Epitre morale de Pope sur le _caractere des hommes_, et le passage si vrai sur la _passion maitresse et dominante_.] Je ne puis m'empecher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette tout ce qui se denote dans le sens precedent, tout ce que trahit, en chaque occasion, son ame avide d'estime et honorablement chatouilleuse. Des que la France se declare pour l'Amerique, il pense a quitter les drapeaux americains pour rejoindre ceux de son pays: "J'avais fait le projet, ecrit-il au duc d'Ayen, aussitot que la guerre se declarerait, d'aller me ranger sous les etendards francais; j'y etais pousse par la crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je jouis ici, ne parussent etre les raisons qui m'avaient retenu. Des sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur."Mais il ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne saurait souffrir qu'on les lui put attribuer. Tel est le La Fayette primitif, avant que les lecons si positives de la Revolution francaise et l'exemple des egarements de l'opinion soient venus le moderer a la surface bien plus que le modifier profondement. Les anciens chevaliers, les gentilshommes francais avaient pour culte l'honneur. Chevalier et gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet ideal delicat; mais il arriva au moment ou il allait y avoir confusion et transformation de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularite, et il devanca ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fideles gentilshommes, a la bonne opinion de ses pairs, il visa a la bonne opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-a-dire de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveaute et de la grandeur d'ame dans cette ambition, dut-il y entrer quelque meprise. Quand il revient pour la premiere fois d'Amerique, La Fayette, recu, complimente a la cour, exile pour la forme, est fete a Paris. Les ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui fait avoir le regiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme toujours; les baisers cessent: "Les temps sont un peu changes, ecrit-il (trois ou quatre ans apres), mais il me reste ce "que j'aurais choisi, la _faveur populaire_ et la tendresse des personnes que j'aime." Cette faveur populaire, qui sonnait si flatteusement a son oreille, et qui representait pour lui ce qu'etait l'honneur a un Bayard, fut jusqu'a la fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas a ce qu'il crut de son devoir et de ses serments (ce qui est tres-meritoire); mais, par une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier tout entiere ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la regrettant qu'en la croyant posseder encore. [Note 73: Les annees en s'ecoulant permettent bien des choses. Le duc de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans sa jeunesse, disait en begayant et de l'air le plus serieux: "M. de La Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'etait pas chose facile: ne l'avait pas qui voulait!" Il paraissait faire plus de cas de lui pour cette conquete que pour toutes celles de 89.] Dans cette meme guerre d'Amerique, a son second voyage (1780), La Fayette arrive a Boston, precedant de peu l'escadre francaise qui amene les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de Versailles a l'insu de l'Amerique et par son credit personnel. Mais le corps francais est peu considerable; pendant toute la campagne de 1780, M. de Rochambeau croit devoir rester a Rhode-Island. La Fayette s'en impatiente et lui ecrit tout naturellement: "Je vous l'avouerai en confidence, au milieu d'un pays etranger, mon amour-propre souffre de voir les Francais bloques a Rhode-Island, et le depit que j'en ressens me porte a desirer qu'on opere." Il y avait mele quelque premiere vivacite envers M. de Rochambeau, qu'il retracte. Rochambeau lui repond, et on remarque cette phrase, qui va juste a l'adresse de ce meme sentiment d'honorable susceptibilite auquel nous avons vu deja Washington repondre: "C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Francais invincibles; mais je vais vous confier un grand secret d'apres une experience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus aises a battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils la perdent tout de suite, quand ils ont ete compromis a la suite de l'ambition particuliere et personnelle." La Fayette alors se retourne vers Washington, et sollicite de lui une certaine expedition dont il precise les bases, qui aurait de l'eclat, dit-il, des avantages probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si elle ne reussit pas, n'entraine pas de suites fatales. Washington repond: "Il est impossible, mon cher marquis, de desirer plus ardemment que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais nous devons plutot consulter nos moyens que nos desirs, et ne pas essayer d'ameliorer l'etat de nos affaires par des tentatives dont le mauvais succes les ferait empirer. Il faut deplorer que l'on ait mal compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre reputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage." On voit que chacun reste dans son role; mais ces roles divers se reproduisent trop frequemment dans la suite des evenements, pour qu'on les puisse attribuer a la seule difference des ages. Or, ce qui est du caractere persiste, se recouvre peut-etre, mais se creuse assurement plutot que de diminuer, avec l'age. Le premier mobile de La Fayette est l'_opinion_ dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique, le _los_ honnete. On peut acquerir plus tard de l'experience, de l'habilete, de la finesse; on en acquiert, c'est inevitable; chacun a la sienne en avancant dans la vie et a force de se mesurer aux epreuves. Mais cette experience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas autour de sa qualite premiere fondamentale, qu'on ne la mette pas preferablement au service de son premier tour de caractere, quand il est decisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses fondements l'idee qui est devenue la vie meme de La Fayette et qui est le mot de son role: la plus grande faveur populaire entourant et couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique. Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez bien atteinte pour qu'on ne puisse s'etonner que, la premiere jeunesse passee, il s'y soit mele chez lui un peu d'art, un art toujours noble. Dans cette premiere partie des Memoires et de la vie de La Fayette, a cote de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du maitre, du veritable grand homme d'Etat republicain, de Washington. A lire les details de la lutte commencante et les vicissitudes si prolongees, si tiraillees, on comprend, a moins d'avoir un systeme de philosophie de l'histoire preexistant, combien la destinee de l'Amerique du Nord etait liee a lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de ce cote ne pas se former d'empire.--On parlait de Washington: "C'est un bien grand homme, disais-je, et les Memoires du general La Fayette montrent que sans lui la revolution d'Amerique aurait pu de reste ne pas reussir."--"Oui, repondit un philosophe,[74] il etait bien necessaire; mais quand les choses sont mures, ces sortes d'hommes necessaires se rencontrent toujours."--A la bonne heure! aurait-on pu repliquer; mais n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se presentent point, on aime a croire que c'est que les choses et les idees n'etaient pas encore mures? [Note 74: M. le duc de Broglie.] On connaissait deja quelques-unes des principales lettres de Washington a La Fayette, que ce dernier avait communiquees; elles ont un genre de beaute simple, sensee, calme, majestueuse, religieuse, qui eleve l'ame et mouille par moments l'oeil de larmes. "Nous sommes a present, ecrit Washington a La Fayette (avril 1783), un peuple independant, et nous devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi les nations de la terre, et nous avons un caractere a etablir. Le temps montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du moins je le crains, que la politique locale des Etats interviendra trop dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prevoyance degagees de prejuges auraient dicte plus large, plus liberal; et nous pourrons commettre bien des fautes sur ce theatre immense, avant d'atteindre a la perfection de l'art..." Mais la lettre tout a fait monumentale et historique est celle qui a pour date: _Mount-Vernon_, 1er _fevrier_ 1784, aussitot apres la resignation du commandement: "Enfin, mon cher marquis, je suis a present un simple citoyen sur les bords du Potomac, a l'ombre de ma vigne et de mon figuier..." On est dans Plutarque, on est a la fois dans la realite moderne. Washington ne fut pas laisse trop longtemps a l'ombre de son figuier. Appele en 1789 a la presidence, il fut le premier a fonder, a pratiquer le gouvernement au sein du pays qu'il avait deja sauve et fonde dans son existence meme. Homme unique dans l'histoire jusqu'a ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de direction nationale et sociale, et en meme temps homme de liberte, d'une integrite morale inalterable. Depuis et avant Cesar jusqu'a Napoleon, tout ce qui a brille et influe en tete des nations, grand roi ou grand ministre, n'a songe et n'est parvenu a reussir qu'a l'aide d'une dose de machiavelisme plus ou moins mal dissimulee, tellement qu'on est en droit de se demander si le contraire est possible et si l'entiere vertu n'apporte pas son obstacle, son echec avec elle. On n'a pour opposer veritablement a cette triste vue que le nom de Washington, qui va rejoindre a travers les siecles ces noms presque fabuleux des Epaminondas et des heros de la Grece. Il est vrai que Washington, grand homme qui parait avoir ete de nature a pouvoir suffire a toutes les situations, n'a eu a operer que chez des nations encore simples, au sein d'une societe en quelque sorte elementaire. Qu'aurait-il pu, qu'aurait-il refuse de faire dans un premier role, au sein d'une vieille nation brillante et corrompue? En disant _non_ a certains moyens, n'aurait-il pas abdique le pouvoir des le second jour? Nul n'est en mesure de demontrer le contraire; l'autorite de ce bel et unique exemple reste donc en dehors, a part, une exception non concluante, et je ne puis dire de la vie de Washington ce que le poete a dit de la chute d'un grand coupable politique: Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum Absolvitque Deos.[75] [Note 75: En repassant pourtant l'histoire, je m'arrete avec meditation sur ces grands noms consolateurs de Charlemagne et de saint Louis; et s'ils n'emportent pas la balance, ils empechent le desespoir.] En 1784, La Fayette en est deja a son troisieme voyage d'Amerique: ce voyage de 1784, au commencement de la paix, fut un triomphe touchant et merite qui ouvre pour lui cette serie de marches unanimes et de processions populaires, dont il fut si souvent le heros et le drapeau. De retour en Europe, les annees suivantes se passerent pour lui en succes de toutes sortes, en voyages dans les diverses cours, tres-amusants et qu'il raconte a ravir, en projets politiques et en applications serieuses de son metier de republicain. La Fayette partage et devance le mouvement irresistible et confiant qui poussait la societe d'alors vers une revolution universelle. Ce qui me frappe, ce n'est pas tant qu'il croie, comme les plus habiles engages dans le premier moment, a l'excellence des moyens nouveaux et a leur efficacite immediate. Cela pourtant va un peu loin; Washington le sent, et, a propos de ses louables efforts pour la rehabilitation civile des Protestants, il lui ecrit, des 1785, ces paroles d'une intention plus generale: "Mes voeux les plus ardents accompagneront toujours vos entreprises; mais souvenez-vous, mon cher ami, que c'est une partie de l'art militaire que de reconnaitre le terrain avant de s'y engager trop avant. On a souvent plus fait par les approches en regle que par un assaut a force ouverte. Dans le premier cas, vous pouvez faire une bonne retraite; dans le second, vous le pouvez rarement si vous etes repousse." Mais, encore une fois, cet entrainement enthousiaste a ete trop manifeste chez tous ceux qui ont pris part au premier assaut contre l'ancien regime, pour qu'en le remarquant chez La Fayette on y voie alors autre chose qu'un surcroit d'emulation civique et de zele, une intrepidite d'avant-garde avec les dehors du sang-froid. Ce qui me frappe donc, c'est la suite, c'est la persistance plus intrepide de sa foi aux memes moyens generaux, et sa meconnaissance prolongee de ce qu'avait de special le caractere de la nation francaise par opposition a l'americaine. Que La Fayette, en 87, a l'epoque de l'Assemblee des notables, se trouvant chez le duc d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avec une societe qui discutait quels livres d'histoire il fallait mettre dans les mains du jeune prince, ait dit: "Je crois qu'il ferait bien de commencer son histoire de France a l'annee 1787," le mot est juste et piquant dans la situation, et d'accord avec le voeu universel d'alors, dont c'etait une redaction vivement abregee. Mais en rayant toute une histoire de rois, on ne raye pas aussi aisement un caractere de peuple. Et comment le La Fayette de 89 a 91, le general de la force armee a Paris, le La Fayette des insurrections qu'il contenait a peine, des faubourgs qu'il ne commandait qu'en les conduisant, comment ce La Fayette n'a-t-il pas senti sous lui et au poitrail de son cheval le meme peuple orageux et mobile, heroique et.. mille autres choses a la fois, peuple de la Ligue et de la Fronde, peuple de l'entree de Henri IV et de l'entree de Louis XVI, peuple des _Trois Jours_, je le sais, mais aussi de bien des jours assez dissemblables, j'ose le croire? Or ce peuple-la de Paris n'etait lui-meme qu'une des varietes de la grande nation. On oublie trop, en traitant, soit avec les individus, soit avec les nations, ce qui est du fond de leur caractere; a la faveur de quelques compliments de forme, ou resonnent les mots d'_honorable_, de _loyal_, on aime de part et d'autre a se dissimuler cela; c'est comme quelque chose d'immuable au fond et de fatal; il semble que ce soit desagreable et humiliant de se l'avouer. Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au tout. Or, le caractere d'une nation, modifiable tres-lentement a travers les siecles, toujours tres-particulier, est moins changeable encore que celui d'un individu, lequel lui-meme ne se change guere. Plus il y a grand nombre, et moins il y a chance a la lutte de la volonte morale contre le penchant, plus il y a fatalite et triomphe de la force naturelle. Le caractere, quelquefois masque chez les nations, comme chez les individus, par les moments de grande passion, reparait toujours apres[76]. [Note 76: Lord Chesterfield en son temps disait a Montesquieu: "Vous autres Francais, vous savez elever des barricades, mais pas de barrieres."] La Fayette, non-seulement d'abord, mais continuellement et jusqu'a la fin, a paru negliger dans la question sociale et politique cet _element constant_, ou du moins tres-peu variable, donne par la nature et l'histoire, a savoir, le caractere de la nation francaise. Il n'a jamais vu ou voulu voir que l'homme en general, et non pas l'homme des moralistes, celui de La Rochefoucauld et de La Bruyere, mais l'homme des droits, l'homme abstrait. En juillet 1815, entre Waterloo et la seconde rentree des Bourbons, il prit le plus grand interet[77], comme on sait, a la Declaration de la Chambre des representants. "Cette piece admirable, ecrit-il avec raison en s'y reconnaissant, presente ce que la France a voulu constamment depuis 89 et ce qu'elle voudra toujours jusqu'a ce qu'elle l'ait obtenu." Et il ajoute: "Ceux qui accusent les Francais de legerete devraient penser qu'au bout de vingt-six ans de revolution ils se retrouvent dans les memes dispositions qu'ils manifesterent a son commencement." Mais, en supposant que les Francais de 1815 aient ete assez unanimes sur cette Declaration avec la Chambre des representants (ce que rien ne prouve) pour ne pas etre accuses de legerete, n'etait-ce donc pas trop deja, au point de vue de La Fayette, qu'apres avoir ete les Francais de 89, ils eussent ete ceux du Directoire, ceux du 18 brumaire, du couronnement et des pompes idolatriques de l'Empire? N'en voila-t-il pas plus qu'il ne fallait pour croire encore au vieux defaut national, a la legerete? On trouvera peut-etre que j'insiste trop sur cette illusion de La Fayette, sur cette vue obstinee et incomplete, selon laquelle il ne cessait de decouper dans l'etoffe ondoyante de l'homme et du Francais l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans l'etude du caractere, j'_injecte_ de mon mieux, pour la dessiner aux regards, la veine ou l'artere principale. Je veux tout dire, d'ailleurs, de ma pensee: tout n'etait pas illusoire dans cette vue perseverante, et, pour mieux aboutir a sa fin, il fallait peut-etre ainsi qu'elle se resserrat. La Fayette avait attache de bonne heure son honneur et son renom au triomphe de certaines idees, de certaines verites politiques; cela etait devenu sa mission, son role special, dans les divers actes de notre grand drame revolutionnaire, de reparaitre droit et fixe avec ces articles ecrits sur le meme drapeau. Qu'a defaut de triomphe on ne perdit pas de vue drapeau et articles inscrits, avec lesquels il s'identifiait, c'est ce qu'il voulait du moins. Ce qu'il avait declare en 89, il le rappelle donc et le maintient en 1800, il le proclame en 1815, il le deploie encore en 1830; et, en definitive, aout 1830 en a realise assez, dans la lettre sinon dans l'esprit, pour que sa vue perseverante ait ete justifiee historiquement. Dans sa longue et ferme attente, tout ce qui pouvait etre etranger au triomphe du drapeau, et en amoindrir ou en retarder l'inauguration, La Fayette ne le voyait pas, et peut-etre il ne le desirait pas voir. Son langage etait fait a son dessein. Un precepte qu'il ne faut jamais perdre de vue en politique, c'est, quelque idee qu'on ait des hommes, d'avoir l'air de les respecter et de faire estime de leur sens, de leur caractere; on tire par la d'eux tout le bon parti possible; et si l'on y veut mettre cette louable intention, on les peut mouvoir dans le sens de leurs meilleurs penchants. La Fayette, qui s'etait voue, comme a une specialite, au triomphe de quelques principes genereux, a pu ne dire dans sa longue carriere et ne paraitre connaitre de la majorite des hommes, meme apres l'experience, que ce qui convenait au noble but ou il les voulait porter. C'a ete une des conditions de son role, en le definissant comme je viens de le faire; et si c'en a ete un des moyens, il n'a rien eu que de permis. [Note 77: Il y aurait pris la plus grande part, s'il n'avait ete en ce moment a Haguenau: il y adhera tres-vivement a son retour.] En m'exprimant de la sorte, en toute liberte, je n'ai pas besoin de faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux resultats et au succes, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens. Sans pretendre suivre en detail La Fayette dans son personnage politique a dater de 89, j'aurai pourtant a parcourir ses Memoires pour l'appreciation de quelques-uns de ses actes, pour le releve de quelques-uns de ses portraits anecdotiques ou de ses jugements. Mais aujourd'hui j'aime mieux tirer par anticipation, des trois derniers volumes non publies, et qui vont tres-prochainement paraitre, de belles pages d'un grand ton historique, qui succedent a de tres-interessants et tres-varies recits, le tout composant un chapitre intitule _Mes rapports avec le premier Consul_. Cet ecrit, commence avant 1805, a la priere du general Van Ryssel, ami de La Fayette, ne fut acheve qu'en 1807 et resta dedie au patriote hollandais, mort dans l'intervalle. Ces pages, datees de Lagrange, meditees et tracees a une epoque de retraite, d'oubli et de parfait desinteressement, loin des rumeurs de l'idole populaire, y gagnent en elevation et en etendue. J'en extrais toute la conclusion[78]: [Note 78: Malgre la longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de cette reproduction textuelle; les citations decoupees par la critique dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne critique n'est souvent qu'une bordure.--Et puis, en me livrant tout a l'heure a mon extreme analyse, je comptais bien en corriger a temps l'impression, en recouvrir la minutie un peu severe, par l'effet de ce large morceau, devenu en tout necessaire au complement de ma pensee et a la proportion de mon jugement.] "Guerre et politique, voila deux champs de gloire ou Bonaparte exerce une grande superiorite de combinaisons et de caractere; non qu'il me convienne comme a ses flatteurs de lui attribuer cette force nationale primitive qui naquit avec la Revolution et qui, indomptable sous les chefs les plus mediocres, valut tant de triomphes aux grands generaux, ou que je voulusse oublier quand et par qui furent faites la plupart des conquetes qui ont fixe les limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont releve la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse presenter un si brillant faisceau de succes militaires. Personne, depuis Cesar, n'a autant montre cette prodigieuse activite de calcul et d'execution qui, au bout d'un temps donne, doit assurer a Bonaparte l'avantage sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un peu a la philosophie moderne qui tend a desenchanter le monde du prestige des conquetes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un heros, et de quelle maniere la victoire influa sur le bien-etre des nations. "Ce n'est pas non plus dans les nobles regions de l'interet general qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet, comme on l'a dit, que _la construction de lui-meme_; mais le feu sombre et devorant d'une ambition bouillante et neanmoins dirigee par de profonds calculs a du produire de grandes conceptions, de grandes actions, et augmenter l'eclat et l'influence de la nation dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde etait d'ailleurs si pitoyablement gouverne, qu'en se trouvant a la tete d'un mouvement revolutionnaire dont les premieres impulsions furent liberales et les deviations atroces, Bonaparte, dans sa marche triomphante, a necessairement amene au dehors des innovations utiles, et en France des mesures reparatrices, au lieu de la demagogie feroce dont on avait craint le retour. Beaucoup de persecutions ont cesse, beaucoup d'autres ont ete redressees; la tranquillite interieure a ete retablie sur les ruines de l'esprit de parti; et si l'on suivait les derniers resultats de l'influence francaise en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une force de choses nouvelle qui, en depit de la tendance personnelle du chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une liberte future. "Il est assez remarquable que ce puissant genie, maitre de tant d'Etats, n'ait ete pour rien dans les causes premieres de leur renovation. Etranger aux mutations de l'esprit public du dernier siecle, il me disait: "Les adversaires de la Revolution n'ont rien a me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune." "Cette fortune date du siege de Toulon; le general Carteaux lui ecrivait alors en style du temps: "A telle heure, six chevaux de poste, ou la mort." Il me racontait un jour comment des bandes de brigands deguenilles arrivaient de Paris dans des voitures dorees, pour former, disait-on, l'esprit public. Denonce lui-meme avec sa famille, apres le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre de sa destitution; mais Barras l'avait distingue a Toulon et l'employa au 13 vendemiaire: "Ah! disait-il a Junot en voyant passer ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-la me mettaient a leur tete, comme je ferais sauter les representants!" Il epousa ensuite madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son armee devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne, qu'on appelait _les Messieurs_; les campagnes a jamais celebres de cette armee couvrirent de lauriers chaque echelon de la puissance du chef. On connait son influence sur le 18 fructidor, qui porta le dernier coup aux assemblees nationales; Bonaparte n'en dit pas moins, a son retour, dans un discours d'apparat, que "cette annee commencait l'ere des gouvernements representatifs." Les partis opprimes esperaient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrarie dans une conference avec les Directeurs, il offrit sa demission La Revelliere et Rewbell l'accepterent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se crut heureux de courir les cotes pour etre hors de Paris, et d'etre envoye de France en Egypte, ou il emmena la fleur de nos armees. Ses idees se tournerent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude, comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrete a Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna l'Egypte ou, apprenant les revers de nos armees en Europe, et apres avoir recu une lettre de son frere Joseph portee par un Americain, il s'embarqua secretement pour retourner en France; mais il n'y arriva que lorsque nos drapeaux etaient redevenus partout victorieux. "Cependant sa fortune ne l'abandonnait pas. Un des tristes resultats de tant de violences precedentes avait ete la necessite generalement reconnue d'un coup d'Etat de plus pour sauver la liberte et l'ordre social. Plusieurs projets analogues au 18 brumaire furent proposes en quelque sorte au rabais, quoique sans fruit, a divers generaux. On y distinguait surtout le besoin de chacun de ne chercher des secours que la ou les souvenirs du passe trouveraient une sanction. Au nom de Bonaparte, toute attente se tourna vers lui. Rayonnant de gloire, plus imposant par son caractere que par sa moralite, doue de qualites eminentes, vante par les jacobins lorsqu'ils croyaient le moins a son retour, il offrait a d'autres le merite d'avoir prefere la republique a la liberte, Mahomet a Jesus-Christ, l'Institut au generalat; on lui savait gre ailleurs de ses egards pour le pape, le clerge et les nobles, d'un certain ton de prince et de ces gouts de cour dont on n'avait pas encore mesure la portee. Le Directoire, divise, deconsidere, le laissa d'autant plus facilement arriver, que Barras le regardait encore comme son protege, et que Sieyes esperait en faire son instrument. Il n'eut plus, des lors, qu'a se decider entre les partis, leurs offres, ses promesses, et, parmi ceux qui se mirent en avant, tout bon citoyen eut fait le meme choix que lui. On peut s'etonner que, dans la journee de Saint-Cloud, Bonaparte ait paru le plus trouble de tous; qu'il ait fallu pour le ranimer un mot de Sieyes, et, pour enlever ses troupes, un discours de Lucien; mais, depuis ce moment, tous ses avantages ont ete combines, saisis et assures avec une suite et une habilete incomparables. "Ce n'est pas, sans doute, cette absolue prevoyance de tous les temps, cette creation precise de chaque evenement, auxquelles le vulgaire aime a croire comme aux sorciers. Les plus vils usurpateurs, et jusqu'a Robespierre, en ont eu momentanement le renom; mais, en se livrant a l'ambition "d'aller, comme il disait lui-meme a Lally, toujours en avant, et le plus loin possible," ce qui rappelle le mot de Cromwell, Bonaparte a reuni au plus haut degre quatre facultes essentielles: calculer, preparer, hasarder et attendre. Il a tire le plus grand parti de circonstances singulierement convenables pour ses moyens et ses vues, du degout general de la popularite, de la terreur des emotions civiles, de la preponderance rendue a la force militaire, ou il porte a la fois le genie qui dirige les troupes et le ton qui leur plait; enfin, de la situation des esprits et des partis qui laissait craindre aux uns la restauration des Bourbons, aux autres la liberte publique, a plusieurs l'influence des hommes qu'ils ont hais ou persecutes, a presque tous un mouvement quelconque, et l'obligation de se prononcer. Tout cela ne lui donnait, a la verite, la preference de personne, mais lui assurait, suivant l'expression de madame de Stael, "les secondes voix de tout le monde." Il a plus fait encore: il s'est empare avec un art prodigieux des circonstances qui lui etaient contraires; il a profite a son gre des anciens vices et des nouvelles passions de toutes les cours, de toutes les factions de l'Europe; il s'est mele, par ses emissaires, a toutes les coalitions, a tous les complots dont la France ou lui-meme pouvaient etre l'objet; au lieu de les divulguer ou de les arreter, il a su les encourager, les faire aboutir utilement pour lui, hors de propos pour ses ennemis, les dejouant ainsi les uns par les autres, se faisant de toutes personnes et de toutes choses des instruments et des moyens d'agrandissement ou de pouvoir. "Bonaparte, mieux organise pour le bonheur public et pour le sien, eut pu, avec moins de frais et plus de gloire, fixer les destinees du monde et se placer a la tete du genre humain. On doit plaindre l'ambition secondaire qu'il a eue, dans de telles circonstances, de regner arbitrairement sur l'Europe; mais, pour satisfaire cette manie geographiquement gigantesque et moralement mesquine, il a fallu gaspiller un immense emploi de forces intellectuelles et physiques, il a fallu appliquer tout le genie du machiavelisme a la degradation des idees liberales et patriotiques, a l'avilissement des partis, des opinions et des personnes; car celles qui se devouent a son sort n'en sont que plus exposees a cette double consequence de son systeme et de son caractere; il a fallu joindre habilement l'eclat d'une brillante administration aux sottises, aux taxes et aux vexations necessaires a un plan de despotisme, de corruption et de conquete, se tenir toujours en garde contre l'independance et l'industrie, en hostilite contre les lumieres, en opposition a la marche naturelle de son siecle; il a fallu chercher dans son propre coeur a se justifier le mepris pour les hommes, et dans la bassesse des autres a s'y maintenir; renoncer ainsi a etre aime, comme par ses variations politiques, philosophiques et religieuses, il a renonce a etre cru; il a fallu encourir la malveillance presque universelle de tous les gens qui ont droit d'etre mecontents de lui, de ceux qu'il a rendus mecontents d'eux-memes, de ceux qui, pour le maintien et l'honneur des bons sentiments, voient avec peine le triomphe des principes immoraux; il a fallu enfin fonder son existence sur la continuite du succes, et, en exploitant a son profit le mouvement revolutionnaire, oter aux ennemis de la France et se donner a lui-meme tout l'odieux de ces guerres auxquelles on ne voit plus de motifs que l'etablissement de sa puissance et de sa famille. "Quel sera pour lui pendant sa vie, et surtout dans la posterite, le resultat definitif du defaut d'equilibre entre sa tete et son coeur? Je suis porte a n'en pas bien augurer; mais je n'ai voulu, dans cet apercu de sa conduite, qu'expliquer de plus en plus la mienne; elle ne peut etre imputee a aucun sentiment de haine ou d'ingratitude. J'avais de l'attrait pour Bonaparte; j'avoue meme que, dans mon aversion de la tyrannie, je suis plus choque encore de la soumission de tous que de l'usurpation d'un seul. Il n'a tenu qu'a moi de participer a toutes les faveurs compatibles avec son systeme. Beaucoup d'hommes ont concouru a ma delivrance: le Directoire qui ordonna de nous reclamer; les Directeurs et les ministres qui recommanderent cet ordre; le collegue plenipotentiaire qui s'en occupa; certes, autant que lui, tant d'autres qui nous servirent de leur autorite, de leur talent, de leur devouement; il n'en est point a qui j'aie temoigne avec autant d'eclat et d'abandon une reconnaissance sans bornes, sans autres bornes du moins que mes devoirs envers la liberte et la patrie. Pret, en tous temps et en tous lieux, a soutenir cette cause avec qui et contre qui que ce soit, j'eusse mieux aime son influence et sa magistrature que toute autre au monde: la s'est arretee ma preference. Les voeux qu'il m'est penible de former a son egard se tourneraient en imprecations contre moi-meme, s'il etait possible qu'aucun instant de ma vie me surprit, dans les intentions anti-liberales auxquelles il a malheureusement prostitue la sienne." On ne doit pas separer de ce morceau l'eloquente dedicace qui le termine: "J'en atteste vos manes, o mon cher Van Ryssel! a chaque pas de votre honorable carriere, trop courte pour notre affection et nos regrets, mais longue par les annees, par les services, par les vertus; en paix, en guerre, en revolution, puissant, proscrit ou reintegre, vous n'avez jamais cesse d'etre le plus noble et le plus fidele observateur de la justice et de la verite! Apres avoir partage, au 18 brumaire, ma joie et mon espoir, vous ne tardates pas a reconnaitre la funeste direction du nouveau gouvernement, et le droit que j'avais de ne pas m'y associer; Bonaparte perdit par degres l'estime et la bienveillance d'un des plus dignes appreciateurs du patriotisme et de la vraie gloire; et cependant, avant d'oter a la Hollande jusqu'au nom de republique, la fortune semble avoir attendu, par respect, qu'elle eut perdu le plus grand et le meilleur de ses citoyens. C'est donc a votre memoire que je dedie cette lettre commencee autrefois pour vous. Et pourquoi ne croirais-je pas l'ecrire sous vos yeux, lorsque c'est au souvenir religieux de quelques amis, plus qu'a l'opinion de l'univers existant, que j'aime a rapporter mes actions et mes pensees, en harmonie, j'ose le dire, avec une telle consecration?" J'ai parle du role et de ce qui s'y glisse inevitablement de factice a la longue, meme pour les plus vertueux; mais ici la solitude est profonde, la rentree en scene indefiniment ajournee; au sein d'une agriculture purifiante, dans le sentiment triste et serein de l'abnegation, en presence des amis morts, tout inspire la conscience et l'affranchit; ces pages du prisonnier d'Olmuetz devenu le cultivateur de Lagrange ont un accent fidele des males et simples paroles de Washington; elles feront aisement partager a tout lecteur quelque chose de l'emotion qui les dicta. II Ce fut une brillante epoque dans la vie de La Fayette que les annees qui s'ecoulerent depuis la fin de la guerre d'Amerique jusqu'a l'ouverture des Etats-generaux. Jeune et celebre, deja plein d'actions, chevaleresque parrain de treize republiques, il parcourait et etudiait l'Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du grand Frederic, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses propos, par son attitude a l'Assemblee des notables, poussait hardiment a des reformes, dont le seul mot, etonnement de la cour, electrisait le public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de jouissance, de repos et de preparation, eut son terme, et La Fayette, a ses risques et perils dut rentrer dans la pratique active des revolutions. Il est age de trente-deux ans en 89. Tout ce qui precede n'a ete qu'un prelude; le plus serieux et le plus mur commence; la gloire, jusque-la si pure et incontestee, du jeune general va subir de terribles epreuves. Il s'agit, en effet, de la France et d'une vieille monarchie, d'une cour a laquelle La Fayette est lie par sa naissance, par des devoirs ou du moins par des egards obliges. De toutes parts il s'agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure, d'etre republicain sans abjurer tout a fait son respect au trone, d'etre du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or, La Fayette, dans une telle complication que chaque pensee aisement acheve, s'engagea sans hesiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on le prend a l'entree et a l'issue, on trouve que, somme toute et sauf l'examen de detail, il s'en est tire, quant aux principes generaux et quant a la tenue personnelle, a son honneur, a l'honneur de sa cause et de sa morale en politique. Ce n'est pas a dire qu'en aucun de ces difficiles moments ni lui ni son cheval n'aient bronche. Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de La Fayette depuis 89 jusqu'a sa sortie de France en aout 92; de telles discussions, rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses a la distance ou nous sommes places; c'est a chaque lecteur, dans une reflexion impartiale, a se former son impression particuliere. Les reproches dont sa conduite a ete l'objet portent en double sens. Les uns l'ont accuse de ne s'etre pas suffisamment oppose aux exces populaires dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet precedent lors du massacre de Foulon, et en d'autres circonstances; les autres l'ont, au contraire, accuse, lui et Bailly, de sa resistance aux mouvements populaires dans les derniers temps de l'Assemblee constituante, notamment de la proclamation et de l'execution de la loi martiale au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91. Le fait est qu'apres la grande insurrection du 14 juillet, qui fondait l'Assemblee nationale, La Fayette n'en voulut plus d'autres; mais qu'avant d'en venir a les combattre, a les reprimer, il se preta quelquefois, pour les mitiger, a les conduire. Il y a bien des annees, qu'enfant j'entendais raconter a l'un des gardes nationaux presents aux journees des 5 et 6 octobre, le detail que voici, et qui est a la fois une particularite et une figure. Le tocsin avait sonne des le matin du 5 octobre, Paris etait en insurrection, les faubourgs debouchaient en colonnes pressees, l'on criait: _A Versailles! a Versailles!_ La Fayette, qui devait prendre la tete de la marche, ne partait pas. Durant la matinee entiere et jusque tres-avant dans l'apres-midi, sous un pretexte ou sous un autre, il avait tenu bon, faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref, apres des heures de fluctuation houleuse, tous les delais expires et la foule ne se contenant plus, La Fayette a cheval, au quai de la Greve, en tete de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme, sortant du rang et portant la main a la bride de son cheval, lui dit: "Mon general, jusqu'ici vous nous avez commandes; mais maintenant c'est a nous de vous conduire...;" et l'ordre: _En avant!_ jusqu'alors vainement attendu, s'echappa. Le temoin veridique, de qui le mot m'est venu, n'en avait entendu que la lettre, et n'en saisissait ni le poetique ni le figuratif. Depuis, j'ai souvent repasse en esprit, comme le revers et l'ombre de bien des ovations, cette humble image du commandant populaire[79]. Et celui-ci etait le plus probe, le plus inflexible, passe une certaine ligne; il ne cedait ici qu'en vue surtout de maintenir et de moderer. Si l'on ne peut dire de lui qu'une fois la Revolution engagee, il ait domine les evenements, s'il les a trop suivis ou (ce qui revient au meme) precedes dans le sens de tout a l'heure, il en a ete l'instrument et le surveillant le plus actif, le plus integre, le plus desinteresse; quand ils ont voulu aller trop loin, a un certain jour, il leur a dit _non_, et les a laisses passer sans lui, au risque d'en etre ecrase le premier; en un mot, il a fait ses preuves de vertu morale. Mais a ce debut, il y eut de longs moments d'acheminement, d'embarras, de composition inevitable. L'indulgence qu'on a en revolution pour les moyens est singuliere, tant que vos opinions ne sont pas depassees. [Note 79: Au chant XXI de _l'Iliade_, Achille est represente s'enfuyant a toutes jambes devant le Scamandre furieux et deborde: "Comme lorsqu'un irrigateur, remontant sur la colline a une source aux eaux noires, en veut amener le courant a travers les jeunes plants et les enclos: tenant la houe en main, il aplanit l'obstacle et ouvre la rigole ou l'eau court a l'instant: tous les cailloux s'entre-choquent et s'agitent, le flot precipite resonne sur la pente, et _devance celui meme qui le veut conduire_." Tels les chefs du peuple dans les revolutions: qu'on aille au fond de cette comparaison gracieuse, on a la leur image et comme leur devise.] Au 22 juillet 89, La Fayette fit tout ce qui etait humainement possible pour sauver Foulon et Berthier; le lendemain, il deposait a l'hotel de ville son epee de commandant, fonde sur ce que les executions sanglantes et illegales de la veille l'avaient trop convaincu _qu'il n'etait pas l'objet d'une confiance universelle_; il ne consentit a la reprendre que sur les instances les plus flatteuses et apres des temoignages unanimes. Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui, ainsi qu'il le dit, ont trompe son zele et profondement afflige son coeur, son impression d'honnete homme n'atteignit pas alors sa vue politique, et ne detruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus tard, lorsque le 10 aout dechira le rideau. Des prisons de Magdebourg, en juin 93, La Fayette ecrivait a la princesse d'Henin: "Le nom de mon malheureux ami La Rochefoucauld se presente toujours a moi... Ah! voila le crime qui a profondement ulcere mon coeur! La cause du peuple ne m'est pas moins sacree; je donnerais mon sang goutte a goutte pour elle; je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement devoue a cette cause; _mais le charme est detruit_..." Et plus loin il parle encore de l'injustice du peuple, qui, sans diminuer son devouement a cette cause, a detruit pour lui cette _delicieuse sensation du sourire de la multitude_. Ainsi, avant le 10 aout, avant la proscription et le massacre de ses amis, et meme apres que Foulon eut ete dechire devant ses yeux et malgre ses efforts, avec les circonstances qu'on peut lire dans les _Memoires_ de Ferrieres, le charme subsistait encore pour La Fayette; il fallait que La Rochefoucauld fut massacre a Gisors pour que l'attrait de la multitude s'evanouit, et pour qu'elle cessat (au moins dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adresses a La Fayette au sujet de ces journees du 22 juillet, des 5 et 6 octobre, me paraissent aujourd'hui abandonnes ou refutes, et ils se reduisent a cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus que sur lui. Quant aux reproches en sens oppose, et pour avoir defendu la Constitution et la royaute de 91 contre les emeutes, ils ne s'adressent pas a la moralite de La Fayette, qui ne faisait que suivre entre la cour infidele et les factions orageuses la ligne etroite de son serment. On peut seulement se demander si, en s'enfermant comme il le fit dans la Constitution de 91 sans issue, il ne devoua pas sa personne et son influence a une honorable impossibilite. Je crois que La Fayette, dans les excellents exposes qu'il donne de la situation revolutionnaire aux divers moments, de 89 a 92, s'exagere, en general, la pratique possible de la Constitution. Il a beau faire, il a beau en justifier la mesure et les bases, analyser et qualifier a merveille les divers partis qui s'y opposent et les hommes qui figurent pour et contre, toujours l'un des deux elements essentiels a son ordre de choses lui echappe: toujours, d'un cote, la cour conspire et ne veut pas se rallier; toujours d'un autre cote, la foule et les factions ne peuvent pas avoir confiance et ne veulent pas s'arreter. Il s'agissait en 91, pour le gros de la nation active et pour les generations survenantes, de bien autre chose que de la Constitution meme. Une cour restait a bon droit suspecte: la fuite du 20 juin et les revelations subsequentes l'ont assez convaincue d'incompatibilite. Le grand mouvement de 89 avait remue toutes les opinions, exalte tous les sentiments; on se precipitait de toutes parts dans l'amour du bien public, comme sur une proie; les generations qui n'avaient pas donne en 89 etaient avides de mettre la main aussi a quelque chose: on etait lance, et chacun allait rencherissant. La Fayette (dans ses _Souvenirs en sortant de prison_[80]) remarque, il est vrai, qu'on a pousse un peu loin le fatalisme dans les jugements sur la Revolution francaise, et cette observation, chez lui precoce, anterieure aux systemes historiques d'aujourd'hui, bien autrement fatalistes, rentre trop dans ce que je crois vrai pour que je ne cite pas ses paroles: "De meme, dit-il, qu'autrefois l'histoire rapportait tout a quelques hommes, la mode aujourd'hui est de tout attribuer a la force des choses, a l'enchainement des faits, a la marche des idees: on accorde le moins possible aux influences individuelles. Ce nouvel extreme, indique par Fox dans son ouvrage posthume, a le merite de fournir a la philosophie de belles generalites, a la litterature des rapprochements brillants, a la mediocrite une merveilleuse consolation. Personne ne connait et ne respecte plus que moi la puissance de l'opinion, de la culture morale et des connaissances politiques; je pense meme que, dans une societe bien constituee, l'homme d'Etat n'a besoin que de probite et de bon sens; mais il me parait impossible de meconnaitre, surtout dans les temps de trouble et de reaction, le rapport necessaire des evenements avec les principaux moteurs. Et, par exemple, si le general Lee, qui n'etait qu'un Anglais mecontent, avait obtenu le commandement donne au grand citoyen Washington, il est probable que la revolution americaine eut fini par se borner a un traite avantageux avec la mere-patrie..." Il continue de la sorte a eclaircir sa pensee par des exemples. Mais en 91, pour revenir au point en question, ou etait l'homme de la circonstance, et y avait-il un homme dirigeant? Avec sa methode et son caractere, La Fayette ne l'eut jamais ete; il s'usait honorablement a maintenir l'ordre ou a moderer le desordre, a servir la cour malgre elle, a, retenir Louis XVI dans la lettre de la Constitution; il s'est toujours livre, nous dit-il lui-meme (et, a dater de cette epoque, je crois le mot exact), _aux moindres esperances_ d'obtenir, dans la recherche et la pratique de la liberte, le concours paisible des autorites existantes. Ainsi faisait-il alors religieusement et sans grande perspective. Autour de lui c'etaient des masses, des clubs, une Assemblee finissante; on retombait dans la force des choses[81]. [Note 80: Tome IV.] [Note 81: Sur La Fayette et sa conduite en ces annees difficiles, il est essentiel de consulter le _Memorial de Gouverneur Morris_ (edition francaise, tome I, pages 267, 274, 288, 302, 338, en un mot presque a chaque page). Morris, en s'y donnant les avantages de la prevoyance et de la prudence, comme il arrive toujours dans les memoires, fait pourtant ressortir incontestablement l'impossibilite du role tente par La Fayette. Il se trouve que l'Americain tient mieux compte que le gentilhomme des difficultes et des empechements de notre vieux monde.--Depuis la publication de la _Correspondance de Mirabeau et du comte de La Marck_, on a toute la conduite de La Fayette eclairee par le revers.] Apres la Constitution juree et la cloture de l'Assemblee constituante, La Fayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91; mais cette retraite a Chavaniac ne saurait ressembler a celle de Washington a Mount-Vernon; car rien n'est acheve et tout recommence. Il est mis a la tete d'une armee des le commencement de 92. De la frontiere ou il travaille a organiser la defense, il ecrit, le 16 juin, a l'Assemblee legislative, et, apres le 20 juin, quittant son armee a l'improviste, il parait a la barre de cette Assemblee pour la rappeler a l'esprit de la Constitution, a la Declaration des droits violee chaque jour. Il veut faire deux guerres a la fois, contre l'invasion prussienne et contre la Revolution croissante: c'est trop. Il retourne a son camp sans avoir rien obtenu que les honneurs de la seance: le 10 aout va lui porter la reponse. A cette nouvelle, il met son armee en insurrection, mais en insurrection passive; il proclame et il attend; mais il attend vainement. L'exemple ne se propage pas, les autres armees se soumettent, et La Fayette, voyant que le pays ne repond mot, ne songe qu'a s'annuler, dans l'interet, non pas de la liberte qui n'existe plus, dit-il, mais de la patrie, qu'il s'agit toujours de sauver; il passe la frontiere avec ses aides de camp, non sans avoir pourvu a la surete immediate de ses troupes. Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit jugee peu politique, je le concois; elle est d'un autre ordre. Politiquement, cette maniere de faire ne saurait entrer dans l'esprit de ceux qui ne la sentent pas deja par le coeur. Lord Holland, venu en France pendant la paix d'Amiens, causait de La Fayette avec le ministre Fouche; celui-ci, au milieu d'expressions bienveillantes, taxait La Fayette d'avoir fait une grande faute, et il se trouva que cette faute etait, non, comme lord Holland l'avait d'abord compris, de s'etre declare contre le 10 aout, mais de n'avoir pas, quelques mois plus tot, renverse l'Assemblee, retabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans etre Fouche, on peut remarquer, au point de vue politique et du succes, que, dans de telles circonstances, la demonstration de La Fayette, ainsi limitee, devait demeurer inefficace; que proclamer le droit et attendre, l'arme au bras, une manifestation honnete, puis, s'il ne vient rien, se retirer, c'est compter sans doute plus qu'il ne faut sur la force morale des choses; comme si, a part certains moments uniques et qui, une fois vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations; comme s'il ne fallait pas, dans les crises, qu'un homme y mit la main, et fit et fit faire a tous meme les choses justes et bonnes, et _libres_. Mais La Fayette (et voila ce qui importe), en allant au dela, n'etait plus le meme; il sortait de l'esprit de sa ligne, de sa fidelite a ses serments, de sa religion publique; il tombait dans la classe des hommes a 18 brumaire. Que cette tache eut ete, ou non, en rapport avec ses forces, c'est ce que je n'examine point. Le premier obstacle etait dans la morale meme qu'il professait, dans son respect pour la liberte d'autrui, dans l'idee la plus fondamentale et la plus sacree de sa politique. Au-dessus de l'utilite immediate et disputee qu'il eut pu apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui, homme de conviction, quelque chose de bien plus considerable dans l'avenir. Si l'idee de liberte n'etait pas engloutie sans retour, s'il devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l'esperer, reveil, purification et triomphe, ce n'etait qu'au prix de cette attente, de cette abnegation, de ce respect temoigne par quelqu'un (ne fut-ce qu'un seul!) envers la liberte de tous, meme egaree et enchainee. Il eut cette idee, et elle est grande; elle est digne en elle-meme de tout ce que l'antiquite peut offrir de stoique au temps des triumvirs, et elle a de plus l'inspiration sociale, qui est la beaute moderne. En passant la frontiere, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d'Olmuetz, plus tard dans son isolement de Lagrange sous l'Empire, il se disait: "Il y a donc quelque utilite dans ma retraite, puisqu'elle affiche et entretient l'idee que la liberte n'est pas abandonnee sans exception et sans retour." Par sa sortie de France en 92, la vie politique de La Fayette durant notre premiere Revolution se dessine nettement, et elle devient l'exemplaire-modele en son espece. Il a pu dire, apres sa delivrance d'Olmuetz, ce qu'on redit volontiers avec lui apres les passions eteintes: "_Le bien et le mal de la Revolution paraissaient, en general, separes par la ligne que j'avais suivie_." Son nom, que j'aime a trouver de bonne heure honore dans un iambe d'Andre Chenier, a passe, depuis quarante ans deja, en circulation, comme la medaille la mieux frappee et la plus authentique des hommes de 89. La gloire et le malheur de ces medailles trop courantes est d'etre comme les monnaies qui bientot s'usent; on n'en veut plus; mais l'histoire vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et les ravive. Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification equestre et en relief, reste lui-meme le plus honorable, non-seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrieres. En toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur caractere et de leur allure; ce sont la comme trois familles d'esprits; on les retrouve plus ou moins partout ou il y a mouvement d'idees. L'homme de 89, c'est-a-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites et garanties, avec circonspection passe son 14 juillet, et avec arret devant les 10 aout, l'esprit sans prejuges, courageux, qui apporte au monde sa part d'innovation et de decouverte, mais qui ne pretend pas le detruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa breche, mais qui reconnait bien vite, en avancant, de certaines mesures imposees par le bon sens et par le fait, par l'honnetete et par le gout; qui n'abjure pas dans les mecomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on acheve le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le tracant dans cette generalite. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est, Descartes lui-meme n'en sort pas: j'y mets Andre Chenier en poesie. Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus temeraire; ils sont plus percants et plus etroits; ils vont d'abord aux extremes, mais ils reculent a un certain moment: une certaine honnetete de gout, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en les considerant dans leur entier, bien des inconsequences et de fausses voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des traces sinceres: moins honorables que les precedents, ils sont plus interessants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout romanesques et poetiques. Une limite plus ou moins rapprochee, non douteuse pourtant, les separe de ce que j'appellerai les esprits _jacobins_; ils ont marche ensemble dans un temps, mais la qualite, la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la politique, mais de la litterature, de la poesie, de la critique) se trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espece nouvelle qui a pullule. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; _de plus en plus fort!_ de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace, c'est la le secret a la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse d'erudition (s'ils sont erudits) et leur intrepidite de systeme, ils remuent, ils levent sans doute ca et la des idees que des chemins plus ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent a quel prix! dans quel entourage! tout en eprouvant du respect pour la force eminente de quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du degout pour les incroyables gageures, les motions a outrance et l'impudeur native de la plupart. Des noms paraitraient necessaires peut-etre pour preciser, mais le present est trop riche et le passe trop pauvre en echantillons. Seulement, et comme apercu, pour un Joseph de Maistre combien de Linguets! Oh! meme en simple revolution de litterature, heureux qui n'a ete que de 89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconsequence; mais de 93, jamais! Pourtant revenons aux grandes choses, au general La Fayette, a ses _Memoires_ et a sa vie.--Independamment des recits et de la correspondance qui represente sa vie politique de 89 a 92, on trouve a cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du general sur les memoires ou histoires de la Revolution; il y controle et y rectifie successivement certaines assertions de Sieyes, de Necker, de Ferrieres, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou meme de M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polemiques qu'apologetiques, se recommande tout d'abord par une moderation digne, a laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la premiere loi de quiconque se respecte de ne jamais deroger. Sieyes, si haut place qu'il fut dans sa propre idee et dans celle des autres, n'a pas toujours fait de la sorte. La Notice ecrite par lui sur lui-meme (1794), et que La Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus acre que vraie sur bien des points. Sieyes dedie ironiquement sa Notice _a la Calomnie_, mais lui-meme n'y epargne pas les imputations calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collegue a la Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend avec reserve et dignite sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe legitimement a la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'ecrie: "Il n'appartient point a mon sujet d'examiner la troisieme epoque de la vie politique de Sieyes [82]. Je suis encore plus loin de chercher a attaquer ses moyens de justification, et je me suis contente d'admirer les pages eloquentes ou il nous peint le regne de l'anarchie et de la Terreur. A Dieu ne plaise que je cherche a appuyer l'horrible accusation de complicite avec Robespierre, dont il est si justement indigne! a Dieu ne plaise que je me permette d'y croire! mais il est une observation que je dois faire, parce qu'elle est commandee par mon amour inalterable pour la liberte, par le sentiment profond que j'ai des devoirs d'un citoyen, et surtout d'un representant francais. L'accusation dont on a voulu souiller Sieyes est inique; elle est fausse, et neanmoins il a merite qu'on la fit. Je ne parle pas de cet ancien propos: "_Ce n'est pas la noblesse qu'il faut detruire, mais les nobles_," propos que la calomnie peut avoir invente; je ne parle pas d'autres inductions, peut-etre aussi mensongeres, que la haine, la jalousie, et meme le malheur peuvent avoir ou controuvees ou exagerees; je parle de sa _simple assiduite aux seances qui, bien loin d'etre utile_ [83], ne put qu'etre funeste a la chose publique, lorsque le silence d'un homme tel que lui semblait autoriser les decrets contre lesquels il ne s'elevait pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont peri sur l'echafaud pour s'etre opposes a ces decrets. Plusieurs autres, et nommement Condorcet, ont expie des torts precedents par une proscription cruelle, fruit de leur resistance, et par une mort plus cruelle encore. Il n'y a pas jusqu'a Danton et Desmoulins qui n'aient eu l'honneur de mourir pour s'opposer a Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l'infame loi du 22 prairial, ont merite les benedictions attachees a la journee du 9 thermidor; et Sieyes, le Sieyes de 1789, constamment assis pendant toute la duree de la Convention a deux places de Robespierre, a, par son timide et complaisant silence, merite... _d'en etre oublie_[84]!" [Note 82: Sieyes avait divise sa vie politique depuis 89 en trois epoques. "Durant toute la tenue de l'Assemblee legislative jusqu'a l'ouverture de la Convention, il est reste completement etranger a toute action politique. C'est le troisieme intervalle." (_Notice de Sieyes sur lui-meme_.) ] [Note 83: Apres un tableau du regne de la Terreur, Sieyes ajoutait: "Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le jour. Cependant cette sage determination n'a pas ete tout a fait celle de Sieyes. Il a essaye plusieurs fois d'Etre utile, autrement que par sa simple assiduite aux seances." (_Notice de Sieyes sur lui-meme_.) ] [Note 84: On a beaucoup parle de Sieyes dans ces derniers temps; sa mort l'a remis en scene. M. Mignet, dans un equitable Eloge, l'a caracterise. Pourtant la forme meme de l'eloge academique interdisait certains jugements et certaines revelations. On trouvera le personnage au complet dans ces Memoires de La Fayette, surtout dans la lettre a M. de Maubourg (tome V), ecrite a la veille du 18 brumaire. Il y a la, sur Sieyes, a la page 103, un admirable portrait. Moi-meme je trouve, dans des notes fidelement recueillies aupres d'un des hommes (M. Daunou) qui ont le mieux connu, pratique et penetre Sieyes, la page suivante, que j'apporte ici comme tribut a cette haute memoire historique. Le temps des paralleles en regle est passe; mais, sans y faire effort, combien de Sieyes a La Fayette le contraste saute aux yeux frappant! "Sieyes a vecu plusieurs annees dans l'intimite de Diderot et de la plupart des philosophes du XVIIIe siecle. Envoye tres-souvent de Chartres a Paris pour les affaires du diocese ou du chapitre, il jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il passait a Chartres, dans ses courts retours, pour un grand devot, parce qu'il etait serieux. Il s'etait fait de 28 a 30,000 livres de benefices, grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et goutait la musique, la metaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, a proprement parler. Quoiqu'il eut le talent et l'art d'ecrire, c'etait, vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait meme tres-peu, et sa bibliotheque usuelle se composait a peu pres en tout d'un Voltaire complet, qu'il recommencait avec lenteur sitot qu'il l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait que _tous les resultats etaient la_. Reduit d'abord a 6,000 livres par l'Assemblee constituante, il en avait pris son parti, et etait reste patriote. Plus tard, reduit a 1,000 livres par un decret, de la Convention, il dit ce jour-la, en sortant, a un collegue en qui il avait confiance: "6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que veut-on que je fasse? Je n'ai rien..." Il avait l'accent meridional de Frejus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait l'_esprit doux_. Il ne s'ouvrait qu'a ceux dont il se savait compris: des qu'il s'etait apercu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait pas, il se refermait, et c'en etait fait pour la vie. Dans les comites, qu'il meprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait apres le premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le pressait de questions: "Qu'en pensez-vous, citoyen Sieyes?" il repondait en gasconnant: "Mais oui, ce n'est pas mal." A propos de la Constitution de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un des membres du comite, qui avait sa confiance, alla le consulter confidentiellement, piece en main, pour obtenir un avis plus intime, Sieyes dit: "Hein! hein! il y a de l'instinct." Dans les diners, quand il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfoncat, il etait le plus charmant convive, et soigneux meme de plaire a tous. Toute la derniere moitie de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la paresse, dans la richesse, dans la meditation ironique, dans le mepris des hommes, dans l'egoisme, dans le nepotisme. Il etait fait pour etre cardinal sous Leon X. Exile, il vecut a la lettre, comme le rat de la fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abbe Poulle tenta de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de pistolet qui lui perca la main, plusieurs collegues de la Convention l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirees; on parlait des affaires publiques, des projets renaissants, des esperances meilleures: "Eh! oui, disait Sieyes, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un coup de pistolet comme cela." L'ambassade de Berlin acheva son reste de republicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte etait et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, apres un grand diner, un membre des Cinq-Cents, republicain des plus probes: "Voyez, lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec _lui_, car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit avec vous qu'il marche, et lui-meme l'aimerait mieux; et puis, vous pourrez un peu le retenir..." Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau de terre qui l'engloutit, le message arriva a l'assemblee aux mains de Daunou, alors president. Celui-ci, tout effraye pour Sieyes, en dit un mot a l'oreille aux quelques amis republicains, et il fut convenu de ne pas donner lecture de la piece sans le consulter. Apres la seance, on alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le don de cette sorte; que c'etait un tour de Bonaparte pour le decrier, pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose comme recompense publique. Sieyes repartit alors: "Et moi, je vous dis que, si ca ne se fait pas ainsi, ca ne se fera pas du tout." On vit alors sa pensee; le lendemain ses amis patriotes voterent contre la proposition, mais ils etaient peu nombreux et elle passa.--A l'Institut, Sieyes, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur des sujets de metaphysique et de philosophie, a propos des lectures de Cabanis et de Tracy, jamais en matiere de science politique: c'etait un point, sur lequel ses idees arretees, _plus ou moins justes ou bizarres, mais a coup sur profondes_, ne souffraient pas de discussion." (Voir sur Sieyes un article essentiel au tome V des _Causeries du Lundi_.) Je ne crois pas m'etre trop eloigne de La Fayette en tout ceci; il me semble plutot avoir multiplie les points de vue autour de lui, et il n'y perd pas.] La Fayette n'a pas de peine a faire ressortir les contradictions de conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland et des girondins; en general, toutes les contradictions et les inconsequences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne exacte sont parfaitement demelees par lui, et rapprochees avec une moderation de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complait evidemment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que, parmi les republicains du 10 aout, Condorcet avait alors oublie sa note facheuse sur le mot _Patrie_ du _Dictionnaire philosophique_ de Voltaire: "Il n'y a que trois manieres politiques d'exister, _la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie_." Il se souvient que, parmi ces memes republicains, Claviere, deux ans auparavant, avait mis dans la tete de Mirabeau, dont il etait le conseil, de soutenir le _veto absolu_ du roi comme indispensable; que Sieyes, un an auparavant, publiait encore, par une lettre aux journaux, que, _dans toutes les hypotheses, il y avait plus de liberte dans la monarchie que dans la republique_. On trouve, de temps a autre, dans ces Memoires de La Fayette, de petites collections et de jolis resumes, en une demi-page, de ces inconsequences de tout le monde; il va en denicher, des inconsequences, jusque dans de petites Notices litteraires publiees par d'excellents et purs republicains, mais qui ne sont pas tout a fait de 89: il eut ete plus indulgent de les celer. Il se trouve, en definitive, presente, lui et son parti, comme le seul consequent (c'est tout simple), et lui-meme comme le plus consequent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa pretention de _Grandisson_, comme on l'a dit, et plus frequemment manifestee qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins demontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effraye par moments, je l'avoue, de cette unite et de cette perpetuite de raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient confiance. On en est un peu impatiente du moins; car chacun est, au fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide. Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les inconsequences operees par corruption. Son livre apprend ou rappelle, sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience du meme mouvement par lequel on salue son genie et sa gloire; mais Danton, mais Dumouriez, mais Barrere, on ose compter avec eux. Sur Dumouriez, du reste, il ecrit de belles et judicieuses pages. Quand je dis _belles_, on entend bien qu'il ne peut etre question de talent litteraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement sous cette plume simple; les recits, les reflexions abondent en manieres de dire heureuses, moderees, et qui portent. L'ecrit intitule _Guerre et Proscription_ finit par ces mots: "Dumouriez, reconcilie avec les girondins, eut le commandement de l'armee de La Fayette. L'entree des ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une tres-bonne position. Dumouriez, qui n'avait joue jusqu'alors que des roles subalternes, se montra fort superieur a ce qu'on devait attendre de lui. Il deploya beaucoup de talent, des vues etendues, et l'on jugea pendant quelque temps de son patriotisme par ses "Succes."--En ce temps de grandes phrases, je me sens de plus en plus touche de ce qui n'est que _bien dit_. A partir de 92 jusqu'en 1814, la portion de ces Memoires, qui ne comprend pas moins d'un volume, est d'un interet et d'une nouveaute qu'on doit precisement a l'intervalle du role politique actif. Les cinq annees de prison attachent par tous les caracteres de beaute morale, de constance civique, et meme d'entrain chevaleresque; les lettres a madame d'Henin, ecrites avec de la suie et un cure-dent, sont legeres comme au bon temps, semillantes, puis tout d'un coup attendries. Emprisonne, odieusement reduit a toutes les privations, parce que _son existence est declaree incompatible avec la surete des Gouvernements_, La Fayette ne cesse un seul instant d'etre a la hauteur de sa cause. Quand on lui fait d'abord demander quelques conseils sur l'etat des choses en France, il se contente de repondre que _le roi de Prusse est bien impertinent_. Les mauvais traitements viennent, et le martyre se prolonge, se raffine: "Comme ces mauvais traitements, dit-il, n'effleurent pas ma sensibilite et flattent mon amour-propre, il m'est facile de rester a ma place et de sourire de bien haut a leurs procedes comme a leurs passions." Il ajoute en plaisantant: "Quoiqu'on m'ait ote avec une singuliere affectation quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de ceux qui me restent, et je defendrai ma propre constitution aussi constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succes que la constitution nationale." Il repond encore a ceux qui lui enlevent couteaux et fourchettes, _qu'il n'est pas assez prevenant pour se tuer_. En arrivant a Olmuetz, on lui confisque quelques livres que les Prussiens lui avaient laisses, notamment le livre de _l'Esprit_ et celui du _Sens commun_; sur quoi La Fayette demande poliment _si le Gouvernement les regarde comme de contrebande_. Il exige de ses amis du dehors qu'on ne parle jamais pour lui, dans quelque occasion et pour quelque interet que ce soit, que d'une maniere conforme a son caractere et a ses principes, et il ne craint pas de pousser jusqu'a l'exces ce que madame de Tesse appelle _la faiblesse d'une grande passion_. L'heroisme domestique, l'attendrissement de famille, mais un attendrissement toujours contenu par le sentiment d'un grand devoir, penetre dans la prison avec madame de La Fayette. Cette noble personne ecrit, a son tour, a madame d'Henin: "Je suis charmee que vous soyez contente de ma correspondance avec la cour (de Vienne), et du maintien du prisonnier; il est vrai que le sentiment du mepris a garanti son coeur du malheur de hair. Quels qu'aient ete les raffinements de la vengeance et les choix expres de la cour, vous savez que sa maniere en general est assez imposante...." Une telle facon d'endurer le martyre politique vaut bien celle de l'excellent Pellico[85]. [Note 85: Chez celui-ci, en effet, l'humilite chretienne, au-dessus de laquelle, comme beaute morale, il n'y a rien, a pourtant pris la forme d'une ame plus tendre et douce que vigoureuse, et, plus qu'il n'etait necessaire a l'angelique attitude de la victime, ce que j'appelle _le genereux humain_ y a peri. Ce genereux humain eclate dans tout son ressort chez La Fayette captif, et non sans un auguste sentiment de deisme qui y fait ciel. Madame de La Fayette introduit a cote le christianisme pratique, fervent, mais un christianisme qui accepte et qui veut le genereux.] Dans un ecrit intitule _Souvenirs au sortir de prison_[86], La Fayette recapitule et rassemble ses propres sentiments muris, ses jugements des hommes au moment de la delivrance, et la situation sociale tout entiere: c'est une piece historique bien ferme et de la plus reelle valeur. On l'y voit, et en general dans tous ses ecrits et toutes ses lettres de 97 a 1814 on le voit appreciant les choses sans illusion, les penetrant, les analysant en tous sens avec sagacite, et ne se preoccupant exclusivement d'aucune forme politique. Il serait pret volontiers a se rallier a la Constitution de l'an III: "Les malheurs arrives sous le regime republicain de l'an III, dit-il, ne peuvent rien prejuger contre lui, puisqu'ils tiennent a des causes tout autres que son organisation constitutionnelle." Pourtant, a peine delivre par l'intervention du Directoire, il a a s'exprimer sur les mesures de fructidor, et sa premiere parole est pour les reprouver. Car ce qu'il veut avant tout, c'est l'esprit et la pratique de la liberte, de la justice: "Quel scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu'a demi-voix [87], si j'avais avoue que, dans l'organisation sociale, je ne tiens indispensablement qu'a la garantie de certains droits publics et personnels; et que les variations du pouvoir executif, compatibles avec ces droits, ne sont pour moi qu'une combinaison secondaire!" De Hambourg, du Holstein, de la Hollande, ou successivement il sejourne avant sa rentree en France, toutes ses lettres si vives, si genereuses, et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent facons, a travers leur seve, les dispositions mures et les opinions rassises qu'on a droit d'attendre de l'experience d'une vie de quarante ans. Il se refuse a rentrer par un biais dans les choses publiques: "Rien, ecrit-il (octobre 1797) a un ami qui semblait l'y pousser, rien n'a ete si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours, mes ecrits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre; tenons-nous-y, sans caresser l'opinion quelconque du moment. Ceux qui veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s'en tirer qu'avec des erreurs, des inconsequences et des repentirs. J'ai fait beaucoup de fautes sans doute, parce que j'ai beaucoup agi, et c'est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me parait fautif.. Il en resulte qu'a moins d'une tres-grande occasion de servir a ma maniere la liberte et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai pour mes amis plein de vie, et pour le public une espece de tableau de _museum_ ou de livre de bibliotheque." Jamais, sans doute, son coeur ne se sentit plus jeune; les exces qui ont degoute de la liberte les _demi-amateurs,_ etant encore plus opposes a cette sainte liberte que le despotisme, ne l'ont pas gueri, lui, de son ideal amour; mais il apprecie la societe, son egoisme, son peu de ressort genereux. Il est curieux de l'entendre en maint endroit; un moraliste ne dirait pas autrement ni mieux: "Comme l'egoisme public, ecrit-il a madame de Tesse (Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien malgre les gouvernants, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec eux, il en resulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point interesses a en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur pretention civique a ne se meler de rien.." Il observe avec beaucoup de finesse qu'on a tellement abuse des mots et perverti les idees, que la nation (a cette date de 1799) se croit anti-republicaine sans l'etre; il la compare toujours, dit-il, aux paysans de son departement _a qui on avait persuade, jusqu'a ce qu'ils l'eussent entendu, qu'ils etaient aristocrates_. Les remedes qu'il proposerait sont modestes, de simples palliatifs, les seuls qu'il croie _proportionnes_, dit-il encore, _a l'etat present de l'estomac national_. [Note 86: Tome IV.] [Note 87: Souvenirs au sortir de prison.] La spirituelle et bonne madame de Tesse a beau, comme d'habitude, le chicaner agreablement sur sa disposition a l'espoir; qui ne le croirait gueri? Il lui repond d'Utrecht, a propos des _imbroglios_ d'intrigues croisees qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: "Je suis persuade que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme dans les tournois, avec des armes ensorcelees; et tout me confirme que les insurrections ne sont plus pour un regime libre, mais, au contraire, pour le plus bete et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour esperer qu'un _je ne sais quoi_ dont vous n'aurez pas de peine a faire rien du tout." Pourtant l'aimable _cousine_ (comme il appelle sa tante) ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une invasion prussienne; il la croit combinee avec la France et ne s'en inquiete; elle, madame de Tesse, un peu peureuse comme madame de Sable, avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui ecrit de ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui applique cette pensee de Vauvenargues: "Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion serieuse et concentree qui fixe toutes les pensees d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses." Madame de Tesse a-t-elle donc tout a fait tort? La Fayette est-il completement gueri et tempere, rompu, sinon dans ses convictions, du moins dans ses vues du dehors? L'experience a-t-elle agi? A lire ce qu'il a ecrit de 97 a 1814, on le dirait. Mais ce qu'on ecrit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait conclure de toutes les qualites de l'ecrivain historien, de l'homme sorti de la scene et qui la juge, a celles de ce meme homme en action et en scene. Il y a la une difference essentielle; et c'est ce qui nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples ecrivains, quand nous jugeons ainsi a notre aise des personnages d'action. On decouvre, on analyse le vrai a l'endroit meme ou l'on agira a cote, si l'on a occasion d'agir. C'est le caractere encore plus que l'intelligence qui decide alors, et qui reprend le dessus; au fait et a l'oeuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n'ai-je pas entendu tel personnage celebre nous faire, comme le plus piquant moraliste (completement a son insu ou pas tout a fait peut-etre), l'histoire de son defaut, de ce qui dans l'action l'avait fait echouer toujours! C'est, apres tout, le vieux mot du poete: _Video meliora proboque, deteriora sequor_. Salluste, l'incomparable historien, avait eu, a ce qu'il parait, une assez mechante conduite politique; de nos jours, Lemontey, un de nos plus excellents historiens philosophes[88], en a eu une pitoyable. La Rochefoucauld, qui analysait si bien toutes les causes et les intentions, avait toujours eu dans l'action un _je ne sais quoi_, comme dit Retz, qui lui avait fait echec. L'action est d'un ordre a part. [Note 88: Voir son _Histoire de la Regence_.] Ces reserves que je pose, je ne me permets de les appliquer a La Fayette lui-meme qu'avec reserve. Je crois avec madame de Tesse que sa faculte d'esperer persista toujours un peu disproportionnee aux circonstances, et que, par instants contenue, elle reprenait les devants au moindre jour qui s'ouvrait. C'est cet homme qui jugeait si nettement l'etat de la societe en 1799, qui, dans son admirable lettre a M. de Maubourg, desormais acquise a l'histoire[89], apres un vigoureux trace des partis, continuait ainsi: "Voila, mon cher ami, le _margouillis_ national au milieu duquel il faut pecher la liberte dont personne ne s'embarrasse, parce qu'on n'y croit pas plus qu'a la pierre philosophale.....," et qui ajoutait: "Je suis persuade que, s'il se fait en France quelque chose d'heureux, nous en serons..... Il y a dans la multitude tant de legerete et de mobilite, que la vue des honnetes gens, de ses anciens favoris, la disposerait a reprendre ses sentiments liberaux;" eh bien! c'est ce meme homme qui, en 1815, a peine rentre dans l'action, s'etonnait qu'on put accuser les Francais de _legerete_[90], et les en disculpait. J'insiste, parce que c'est ici le noeud du caractere de La Fayette; mais voici un trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il ecrit a Jefferson; c'etait le trente-sixieme anniversaire de la proclamation de l'independance americaine, _de ce grand jour_, dit-il, _ou l'acte et l'expression ont ete dignes l'un de l'autre_: "Ce double souvenir aura ete heureusement renouvele dans votre paisible retraite par la nouvelle de l'extension du bienfait de l'independance a toute l'Amerique (les divers Etats de l'Amerique du Sud venaient de proclamer leur independance). Nous avons eu le plaisir de prevoir cet evenement et la bonne fortune de le preparer." Ainsi, La Fayette se felicite de l'emancipation de l'Amerique du Sud, et il ne songe a aucune restriction dans son espoir. Que repond Jefferson? ce que Washington eut repondu; il modere prudemment la joie de son ami: "Je me joins sincerement a vos voeux pour l'emancipation de l'Amerique du Sud. Je doute peu qu'elle ne parvienne a se delivrer du joug etranger; mais le resultat de mes observations ne m'autorise pas a esperer que ces provinces soient capables d'etablir et de conserver un gouvernement libre..." Et il continue l'expose vrai du tableau. La Fayette y adhere sans doute, mais il n'y avait pas songe le premier. Nous surprenons la le grand emancipateur _quand meme_! [Note 89: Tome V, page 99.] [Note 90: Tome V, page 476.] Apres cela, cette part faite a un certain pli tres-creuse du caractere de La Fayette, je crois que l'experience pour lui ne fut pas vaine, et qu'il y eut de ce cote un autre pli en sens oppose, non moins creuse peut-etre, et dont son role officiel a dissimule la profondeur. Lorsque, apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il ecrivait de sa prison que _le charme_ etait detruit et que _le sourire_ de la multitude n'avait plus pour lui de delices, il allait trop loin, il oubliait l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, a ses yeux est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance decisive, se mefier apres le premier moment, et malgre sa bonne contenance, n'etre pas fache d'abreger. Il n'a pas tout a fait tenu ni du tenir ce qu'il ecrivait a madame de La Fayette (30 octobre 1799): "Quant a moi, chere Adrienne, que vous voyez avec effroi pret a rentrer dans la carriere publique, je vous proteste que je suis peu sensible a beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins de mon ame sont les memes, mais ont pris un caractere plus serieux, plus independant des cooperateurs et du public dont j'apprecie mieux les suffrages. Terminer la Revolution a l'avantage de l'humanite, influer sur des mesures utiles a mes contemporains et a la posterite, retablir la doctrine de la liberte, consacrer mes regrets, fermer des "blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus degoute que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous et par les manes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis forme et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie." Mais s'il est loin de les avoir tenues a la lettre, il semble s'etre toujours souvenu de ces paroles et ne s'etre jamais trop departi du sentiment qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit a son rang d'opposition avancee, comme c'etait le devoir de tous les amis des libertes publiques, il ne parut jamais en tete et hors de ligne que pour un _coup de collier_. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une hate extreme de se decharger: Qu'on en finisse, et que les droits de l'humanite soient saufs!--C'est ainsi que son experience acquise se concilia du mieux qu'elle put avec son inalterable faculte d'esperer et avec sa foi morale et sociale persistante. On trouvera dans la lettre a M. de Maubourg, dont je ne saurais assez signaler l'interet et l'importance, l'_arriere-pensee_ finale de La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son _prenez-y-garde_ dans ces moments decisifs ou, plus tard, il s'est trouve a portee de tout. Cette lettre demontre de plus, a mes yeux, que ce qui arriva, a partir du 8 aout 1830, ne dejoua pas l'idee interieure de La Fayette autant que lui-meme le crut et le ressentit. Il ecrivait en 1799: "Les uns esperent que la persecution m'aura un peu aristocratise; les autres m'identifient a la royaute constitutionnelle, et les republicains disent qu'a present je serai pour la republique comme j'etais pour elle dans les Etats-Unis. Mais toutes ces idees ne sont que secondaires, parce que reellement "la masse nationale n'est ni royaliste, ni republicaine, ni rien de ce qui demande une reflexion politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels, contre ceux qui regnent depuis que la republique a ete etablie; elle veut etre debarrassee de tout cela, fut-ce par la contre-revolution, mais prefere s'arreter a quelque chose de constitutionnel; elle sera si contente d'un etat de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite mauvais qu'on voulut la remuer pour quoi que ce fut." Il ecrivait encore a cette date: "Tout est bon, excepte la monarchie aristocratico-arbitraire et la republique despotique." Il est vrai qu'en 1830 son coeur devait etre redevenu plus exigeant; les annees de lutte, sous la Restauration, lui avaient fait croire a une forte et stable reconstitution d'esprit public; ce n'etait plus comme en ce temps de 1799, ou il disait: _nos amis_ (les constitutionnels) _qu'il est impossible de faire sortir de leur trou_. Ici tout le monde etait en ligne. Cette Restauration, contre les exces de laquelle on s'entendait si bien, me fait l'effet d'avoir ete le plus prolonge et le plus illusoire des rideaux. Quand il se dechira, tout ce qui n'etait uni qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, ecrivait a merveille sur les perils du dehors qu'on exagerait: "Dans tout ce qui regarde l'opposition aux etrangers, il y a toujours un moment ou notre nation semble rebondir et derange toutes les esperances de la politique." Il avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la pratique interieure et l'organisation serieuse des garanties, il y a toujours un moment ou notre nation, si pres qu'elle en soit, echappe et deconcerte toutes les esperances du patriotisme. Pourtant, encore une fois, la lettre a M. de Maubourg et celles qu'il ecrivait a cette epoque me prouvent que La Fayette se serait resigne, en 1799, a quelque chose de semblable a l'ordre actuel, ou meme de moins bien, et qu'entre ce qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et se regagnent constitutionnellement. Cela n'empeche pas qu'on ne l'ait vu, a un certain moment, mecontent de l'oeuvre a laquelle il avait aide; il se crut joue, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la realisation d'un ordre reve est toujours inferieure a l'ideal, meme le plus modere, qu'on s'en faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le jour ou le monde est a eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant, ne repondra a la promesse des precurseurs. S'ils etaient la, comme La Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortee, ou bien, pour se faire illusion encore, ils la jugeraient ajournee; ils attendraient, pour clore a souhait, je ne sais quel _cinquieme acte_, qui, en venant, ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le debris et la pauvrete de son triomphe, meurt mecontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette, desappointe en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui, Boileau, de son vivant, triomphe: il est repute legislateur a satiete; son _Art poetique_ a force de loi; la _Declaration des Droits_ n'a pas mieux tue les privileges que ce programme du Parnasse n'a tue l'ancien mauvais gout. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manque; il en est a regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des _soleils_ en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai cette these ailleurs. Comme resultat, mon idee est que le voeu de Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manque; en gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet obtenu. Mais je m'arrete; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni paraitre rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux habitudes litteraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guere dans l'Etat que des _joueurs de quille_, comme disait Malherbe. La rentree de La Fayette en France apres le 18 brumaire, son attitude au milieu des partis des lors simplifies, ses reponses aux avances du chef comme a celles de la minorite opposante, tout cela est raconte avec un interet superieur et plus qu'anecdotique, dans l'ecrit intitule _Mes Rapports avec le premier Consul_, dont j'ai precedemment cite l'eloquente conclusion. On voit, dans ces recits de conversations, a quel degre La Fayette a le propos historique, le mot juste de la circonstance et comme la replique a la scene. Un jour, causant avec Bonaparte, a Morfontaine chez Joseph, il s'apercut que les questions du Consul tendaient a lui faire etaler ses campagnes d'Amerique: "Ce furent, repondit-il en coupant court, les plus grands interets de l'univers decides par des rencontres de patrouilles." Il a beaucoup de ces mots-la, soit au balcon populaire et en _plein vent_, comme il dit, soit dans le salon. Son role, ou plutot l'absence de tout role, a cette epoque du Consulat et de l'Empire, est dictee par un tact politique et moral des plus parfaits. Quand on demandait a Sieyes ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il repondait: _J'ai vecu_. La Fayette pouvait plus a bon droit et plus a haute voix repondre, et il repondait: "Ce que j'ai fait durant ces douze annees? _je me suis tenu debout_." C'etait assez, c'etait unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau s'ensevelir a Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le savait la; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: "Tout le monde en France est corrige, disait-il un jour dans une sortie au Conseil d'Etat, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La Fayette! il n'a jamais recule d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien! je vous dis, moi, qu'il est tout pret a recommencer." La Fayette (et lui-meme le dit presque en propres termes) s'appliqua a se conserver sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberte, exemplaire precieux et a peu pres unique, sans tache et sans _errata_, avec le _Victrix causa Diis_ pour epigraphe. Ce sont la de ces volumes qui, comme ceux des _Vies_ de Plutarque, ne sont jamais depareilles, meme quand on n'en a qu'un. Les vertus de famille, la bonte morale et l'excellence du coeur pour tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante dans ces Memoires, et les pieux editeurs, en y apportant la discretion et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrees, n'ont cependant pu ni du supprimer, en fait d'intimite, tous les temoignages. Sans craindre d'abonder moi-meme, je veux citer en entier la belle lettre de janvier 1808, a M. de Maubourg, sur la mort de madame de La Fayette. Par son devouement, son heroisme conjugal et civique durant la prison d'Olmuetz, cette noble personne appartient aussi a l'histoire; on a lu d'ailleurs avec un agrement imprevu les piquantes et gracieuses lettres adressees a _mon cher coeur_, au premier depart pour l'Amerique[91]; en voici la contre-partie pathetique et funebre: "Je ne vous ai pas encore ecrit, mon cher ami, du fond de l'abime de malheur ou je suis plonge... j'en etais bien pres lorsque je vous ai transmis les derniers temoignages de son amitie pour vous, de sa confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura deja parle de la fin angelique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler encore; ma douleur aime a s'epancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensees au milieu de foules ces vicissitudes ou souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'a present, vous m'avez trouve plus fort, que mes circonstances; aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi. [Note 91: Elles avaient ete citees de preference par la plupart des journaux.] "Pendant les trente-quatre annees d'une union ou sa tendresse, sa boule, l'elevation, la delicatesse, la generosite de son ame, charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitue a tout ce qu'elle etait pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur s'amalgama a tout ce qui pouvait m'interesser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu demeler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livree a tant de distractions, et pour laquelle neanmoins il n'y a plus ni bonheur, ni bien-etre possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais frappe comme le jour ou, quittant Chavaniac, je recus un billet alarmant de madame de Tesse; je me sentis atteint au coeur. George fut effraye d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant tres-rapidement a Paris, nous vimes bien qu'elle etait fort malade; mais il y eut des le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de nous revoir... "Voila bien des souvenirs que j'aime a deposer dans votre sein, mon cher ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable a qui j'ai du un bonheur de tous les instants, sans le moindre nuage. Quoiqu'elle me fut attachee, je puis le dire, par le sentiment le plus passionne, jamais je n'ai apercu eu elle la plus legere nuance d'exigence, de mecontentement, jamais rien qui ne laissat la plus libre carriere a toutes mes entreprises; et si je me reporte au temps de notre jeunesse, je retrouverai en elle des traits d'une delicatesse, d'une generosite sans exemple. Vous l'avez toujours vue associee de coeur et d'esprit a mes sentiments, a mes voeux politiques, jouissant de tout ce qui pouvait etre de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me faisait, comme elle le disait, connaitre tout entier; jouissant surtout lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de gloire a un bon sentiment.--Sa tante, madame de Tesse, me disait hier: "Je n'aurais jamais cru qu'on put etre aussi fanatique de vos opinions et aussi exempte de l'esprit de parti." En effet, jamais son attachement a notre doctrine n'a un instant altere son indulgence, sa compassion, son obligeance pour les personnes d'un autre parti; jamais elle ne fut aigrie par les haines violentes dont j'etais l'objet, les mauvais procedes et les propos injurieux a mon egard, toutes sottises indifferentes a ses yeux du point ou elle les regardait et ou sa bonne opinion de moi voulait bien me placer.--Vous savez comme moi tout ce qu'elle a ete, tout ce qu'elle a fait pendant la Revolution. Ce n'est pas d'Etre venue a Olmuetz, comme l'a dit Charles Fox, "sur les ailes du devoir et de l'amour," que je veux la louer ici, mais c'est de n'etre partie qu'apres avoir pris le temps d'assurer, autant qu'il etait en elle, le bien-etre de ma tante et les droits de nos creanciers; c'est d'avoir eu le courage d'envoyer George en Amerique.--Quelle noble imprudence de coeur a rester presque la seule femme de France compromise par son nom, qui n'ait jamais voulu en changer[92]! Chacune de ses petitions ou reclamations a commence par ces mois: _La femme La Fayette_. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti, n'a laisse passer, lorsqu'elle etait sous l'echafaud, une reflexion contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes principes sans s'en honorer et dire qu'elle les tenait de moi; elle s'etait preparee a parler dans le meme sens au tribunal, et nous avons tous vu combien cette femme si elevee, si courageuse dans les grandes circonstances, etait bonne, simple, facile dans le commerce de la vie, trop facile meme et trop bonne, si la veneration qu'inspirait sa vertu n'avait pas compose de tout cela une maniere d'etre tout a fait a part. C'etait aussi une devotion a part que la sienne. Je puis dire que, pendant trente-quatre ans, je n'en ai pas eprouve un instant l'ombre de gene; que toutes ses pratiques etaient sans affectation subordonnees a mes convenances; que j'ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus incredules aussi constamment accueillis, aussi aimes, aussi estimes, et leur vertu aussi completement reconnue que s'il n'y avait pas eu de difference d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a exprime autre chose que l'espoir qu'en y reflechissant encore, avec la droiture de coeur qu'elle me connaissait, je finirais par etre convaincu. Ce qu'elle m'a laisse de recommandations est dans le meme sens, me priant de lire, pour l'amour d'elle, quelques livres, que certes j'examinerai de nouveau avec un veritable recueillement: et appelant sa religion, pour me la faire mieux aimer, _la souveraine liberte_, de meme qu'elle me citait avec plaisir ce mot de Fauchet: "Jesus-Christ mon seul maitre."--On a dit qu'elle m'avait beaucoup preche; ce n'etait pas sa maniere.--Elle m'a souvent exprime, dans le cours de son delire, la pensee qu'elle irait au ciel; et oserai-je ajouter que cette idee ne suffisait pas pour prendre son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs fois: "Cette vie est courte, troublee... reunissons-nous en Dieu, passons ensemble l'eternite." Elle m'a souhaite et a nous tous la _paix du Seigneur_. [Note 92: La plupart des femmes d'emigres avaient, en 1793, rempli la formalite d'un divorce simule, pour mettre a l'abri une portion de leur fortune.] "Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des dernieres nuits, quelque chose de celeste a la maniere dont elle recita deux fois de suite, d'une voix forte, un cantique de Tobie applicable a sa situation, le meme qu'elle avait recite a ses filles en apercevant les clochers d'Olmuetz[93]. Voila comment cet ange si tendre a parle dans sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu'elle avait faites il y a quelques annees, et qui sont un modele de tendresse, de delicatesse et d'eloquence du coeur. [Note 93: Voici le texte du cantique recite par madame de La Fayette a l'aspect d'Olmuetz, quand elle vint partager la captivite du general au mois d'octobre 1795: "Seigneur, vous etes grand dans l'eternite, votre regne s'etend dans tous les siecles, vous chatiez et vous sauvez, vous conduisez: les hommes jusqu'au tombeau, et vous les en ramenez, et nul ne se peut soustraire a votre puissante main. Rendez graces au Seigneur, enfants d'Israel, et louez-le devant les nations, parce qu'il vous a ainsi disperses parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu'il n'y en a point d'autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C'est lui qui noua a chaties a cause de nos iniquites, et c'est lui qui nous sauvera pour signaler sa misericorde. Considerez donc la maniere dont il nous a traites, benissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage par vos oeuvres au Roi de tous les siecles. Pour moi je le benirai dans cette terre ou je suis captive, etc." (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5, 6 et 7.)] "Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une confiance entiere en elle, jamais exigee, recue au bout de trois mois comme le premier jour, justifiee par une discretion a toute epreuve, par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les voeux de mon coeur; et tout cela mele a un sentiment si tendre, a une opinion si exaltee, a un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur, surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincere qui ait jamais existe? "C'est lundi que cette angelique femme a ete portee, comme elle l'avait demande, aupres de la fosse ou reposent sa grand'mere, sa mere et sa soeur, confondues avec seize cents victimes[94]; elle a ete placee a part, de maniere a rendre possibles les projets futurs de notre tendresse. J'ai reconnu moi-meme ce lieu lorsque George m'y a conduit jeudi dernier, et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer ensemble. [Note 94: Dans le cimetiere de Piepus.] "Adieu, mon cher ami; vous m'avez aide a surmonter quelques accidents bien graves et bien penibles auxquels le nom de malheur peut etre donne jusqu'a ce qu'on ait ete frappe du plus grand des malheurs du coeur: celui-ci est insurmontable; mais, quoique livre a une douleur profonde, continuelle, dont rien ne me dedommagera; quoique devoue a une pensee, un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible des douceurs de l'amitie... Et quelle amitie que la votre, mon cher Maubourg! "Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez ete pour moi depuis que nous nous connaissons." La Fayette rentre en scene en 1815, et, a part deux ou trois annees de retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dire qu'il ne quitte plus son role actif jusqu'a sa mort. Un ecrit assez considerable et inacheve[95] expose la situation publique et sa propre attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son ensemble, il reste un point auquel il reussit difficilement a nous accoutumer: c'est lorsqu'aux Cent-Jours, et Bonaparte arrivant sur Paris, La Fayette, qui s'est rendu a une conference chez M. Laine, propose de defendre la capitale contre le grand ennemi; il se trouve seul de cet avis energique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de Chateaubriand, c'est tout simple, en proposant de mourir en armes, s'il le fallait, autour du trone des Bourbons, voyait pour l'idee monarchique, dans ce sang noblement verse, une semence glorieuse et feconde; il motivait son opinion dans des termes approchants et avec cet eclat qu'on concoit de sa bouche en ces heures emues. La Fayette, qui raconte ce detail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce sang fidele d'ou la monarchie renaitrait un jour, ne peut s'empecher d'ajouter: "Constant (_Benjamin Constant qui etait de la conference_) se mit a rire du dedommagement qu'on m'offrait." Et, en effet, la position de La Fayette en ce moment, au pied du trone des Bourbons, parait bien fausse, surtout lorsqu'on a lu le jugement qu'il portait d'eux pendant 1814. Je ne dis pas que sa situation eut ete plus vraie en se ralliant a Bonaparte; pourtant je le concevrais mieux: il n'y aurait rien eu du moins qui pretat a rire. [Note 95: Tome V.] Carnot, je le sais, n'avait pas les memes engagements que La Fayette, ni les memes scrupules solennels de liberte; mais en ces crises de 1814-1815, sa conduite envers Bonaparte repond bien mieux, en fait, et sans marchander, a l'instinct national et revolutionnaire. Une remarque encore sur le factice, deja signale, qui s'introduit dans ces roles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas ete la fort a propos pour eclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez La Layette se serait contente de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas su. Cet instant d'embarras a part, la conduite de La Fayette rentre bien vite dans sa rectitude incontestee, et elle se rapporte, durant toute la Restauration, a des sympathies generales trop partagees et encore trop recentes pour qu'il ne soit pas superflu de rien developper ici. Rentre a la Chambre elective en 1818, il vit le parti _liberal_ se former, et, autant qu'aucun chef d'alors, il y aida. C'etait, apres tout, cette meme masse moyenne et flottante de laquelle il ecrivait en 1799: "La partie plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-revolutionnaire qu'en desespoir de toute autre maniere de se debarrasser de la tyrannie conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de degout encore. Donnez-lui des institutions liberales, un regime consequent et d'honnetes gens, vous la verrez revenir a leurs idees des premieres annees de la Revolution, avec moins d'enthousiasme pour la liberte, mais avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillite qui lui fera detester tout remuement aristocrate ou jacobin." L'enthousiasme meme semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentiments et d'interets sans cesse froisses; on s'organisait pour la defense on esperait et on avait confiance dans l'issue, precisement en raison des exces contraires. Il y avait, comme en defi de l'oppression, un universel rajeunissement. Nul, en ces annees, ne fut plus jeune que le general La Fayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois? N'alla-t-il pas bien loin en certaines tentatives prematurees, comme dans l'affaire de Belfort[96]? Nos vieilles ardeurs sont trop d'accord avec les siennes la-dessus pour que notre triste impartialite d'aujourd'hui y veuille regarder de plus pres. C'etaient de beaux temps, apres tout, si l'on ne se reporte qu'aux sentiments eprouves, des temps ou l'instinct de la lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont recus dans leur fraicheur, que ce voyage d'Amerique en 1824, et cet hymne de Beranger qui le celebrait! Jours de triomphe, eclairez l'univers! [Note 96: Tome VI, page 135 et suiv.] Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les fletrir, ces souvenirs, tant le mouvement general est loin, tant les generations survenantes y deviennent de plus en plus etrangeres par l'esprit, tant l'ironie des choses a ete complete! De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arreter devant le double inconvenient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres de sentiments parfaitement ignores. La seconde moitie du sixieme et dernier volume est consacree a la Revolution de Juillet et aux annees qui suivent: independamment des actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernieres pensees politiques; les suppressions, commandees aux editeurs par la discretion et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume. Cette derniere partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours, est pourtant celle qu'il y aurait peut-etre le plus lieu d'epiloguer politiquement, a quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle, a coup sur, qui a le plus nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, a la memoire de l'illustre citoyen, et qui a contribue a jeter sur l'ensemble de sa carriere une teinte generale ou l'ancien attrait a pali. Mais, ne voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres prendront les Memoires uniquement par cette queue desagreable. Le plus grand malheur du general a ete de survivre (ne fut-ce que de quelques jours) a la grande Revolution qu'il representait depuis quarante et un ans; en ne tombant pas precisement avec elle, il a fait a son tour l'effet de ceux qui s'obstinent a prolonger ce qui est use et en arriere. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait ete la piece donnee a son profit, il ne veut pas que la derniere scene soit trainante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Beranger, dans son role de poete politique, l'a senti a point; il a su se derober pour se renouveler peut-etre. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de plus en plus affiche, tiraille par les partis, a un peu _deteint_, comme son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces Memoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indifferent, est faite pour retablir et rehausser l'idee du personnage historique dans la grandeur et la continuite de sa ligne principale, avec tous les accompagnements non moins certains, et beaucoup plus varies qu'on ne croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse serieuse, de bonne grace et de bon gout. Eclairee par ces excellents Memoires, l'histoire du moins, c'est-a-dire le public definitif, s'en souviendra. Aout 1838. M. DE FONTANES I On a remarque dans la suite des familles que souvent le fils, ne ressemble pas a son pere, mais que le petit-fils rappelle son aieul, le petit-neveu son grand-oncle, en un mot que la ressemblance parfois saute une ou deux generations, pour se reproduire (on ne saurait dire comment) avec une fidelite et une purete singuliere clans un rejeton eloigne. Il en est de meme, en grand, dans la famille humaine et dans la suite inepuisable des esprits. Il y a de ces retours a distance, de ces correspondances imprevues. Un siecle illustre disparait; le glorieux talent qui le caracterisait le mieux, et dans les nuances les plus accomplies, meurt, en emportant, ce semble, son secret; ceux qui le veulent suivre alterent sa trace, les autres la brisent en se jetant de propos delibere dans des voies toutes differentes: on est en plein dans un siecle nouveau qui lui-meme decline et va s'achever. Tout d'un coup, apres ce long espace et cette interruption qui semble definitive, un talent reparait, en qui sourit une douce et chaste ressemblance avec l'aieul litteraire. Il ressemble, sans le vouloir, sans y songer, et par une originalite native: dans le fond des traits, dans le tour des lignes, a travers la couleur palie, on reconnait plus que des vestiges. C'est le rapport de M. de Fontanes a Racine; il est de cette famille, et il s'y presente a nous comme le dernier. Plus la figure litteraire est simple, douce, pure, elegante, sensible sans grande passion, plus il devient precieux d'en etudier de pres l'originalite au sein meme de cette ressemblance. Si le poete n'a pas fait assez, s'il a trop neglige d'elever ou d'achever son monument, cela s'explique encore et doit sembler tout naturel; c'est qu'un instinct secret lui disait: "La grande place est remplie, l'aieul la tient. Il suffit que moi, qui viens tard, je ne sois pas indigne de lui, que je l'honore par mon gout dans un siecle bien different deja, et que jamais du moins je n'aie fausse son lointain et superieur accord par mes accents." Dans cette sobriete et cette paresse meme du poete, se retrouve donc un sentiment touchant, modeste, et qu'on peut dire pieux. Je n'invente pas: M. de Fontanes le nourrissait en son coeur et l'a exprime en plus d'un endroit. Dans son ode sur la litterature _de l'Empire_, rappelant les modeles du grand Siecle, beaucoup moins meconnus et moins offenses alors par les doctrines que par les oeuvres du jour, il se borne, lui, pour toute ambition, au role de Silius, a celui de Stace disant a sa muse: ......Nec tu divinam Aeneida tenta, Sed longe sequere, et vestigia semper adora! De Virgile ainsi, dans Rome, Quand le gout s'etait perdu, Silius a ce grand homme Offrait un culte assidu; Sans cesse il nommait Virgile; Il venait, loin de la ville, Sur sa tombe le prier; Trop faible, helas! pour le suivre, Du moins il faisait revivre Ses honneurs et son laurier. Et il avait autrement droit de se rendre ce temoignage, et de se dire ainsi l'adorateur domestique de Racine, que Silius pour Virgile. Mais rien n'est tout a fait simple dans la nature des choses, et il ne faut pas, en tirant du personnage l'idee essentielle, ne voir en lui que cette idee. Dernier parent de Racine, et adorateur du XVIIe siecle, M. de Fontanes est pourtant du sien; il en est par les genres qu'il accepte, par ceux meme qu'il veut renouveler; il en est par certaines teintes philosophiques et sentimentales qui font melange a l'inspiration religieuse, par certaines faiblesses et langueurs de son style poetique elegant; mais, hatons-nous d'ajouter, il en est surtout par le gout rapide, par le ton juste, par l'expression nette et simple, par tout ce que le XVIIIe siecle avait conserve de plus direct du XVIIe, et que Voltaire y avait transmis en l'aiguisant. De plus, M. de Fontanes n'etait pas etranger au notre. Contraire aux nouveautes ambitieuses, il ne resistait pourtant pas a celles qui s'appuyaient de quelque titre legitime, de quelque juste accord dans le passe. Sur quelques-uns de ces points d'innovation, il devient lui-meme la transition et la nuance d'intervalle, comme il convient a un esprit si modere. Par ses pieces elegiaques et religieuses, par _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, il devancait de plus de trente ans et tentait le premier dans les vers francais le genre d'harmonieuse reverie; il semblait donner la note intermediaire entre les choeurs d'_Esther_ et les premieres _Meditations_. Mais surtout, a cette epoque critique de 1800, par son amitie, par sa sympathique et active alliance avec M. de Chateaubriand, il entrait dans la meilleure part du nouveau siecle; il s'y melait dans une suffisante et memorable mesure. Le dernier des classiques donnait le premier les mains avec une joie genereuse a la consecration de la Muse enhardie, et lui-meme il s'eclairait du triomphe. Tels, durant les etes du pole, les derniers rayons d'un soleil finissant s'unissent dans un crepuscule presque insensible a la plus glorieuse des nouvelles aurores! Pour nous, appele aujourd'hui a parler de M. de Fontanes, nous ne faisons en cela qu'accomplir un desir deja bien ancien. Quelle qu'ait ete l'apparence bien contraire de nos debuts, nous avons toujours, dans notre liberte d'esprit, distingue, a la limite du genre classique, cette figure de Fontanes comme une de celles qu'il nous plairait de pouvoir approcher, et, dans le voile d'ombre qui la couvrait deja a demi, elle semblait nous promettre tout bas plus qu'elle ne montrait. Sensible (par pressentiment) a l'outrage de l'oubli pour les poetes, nous nous demandions si tout avait peri de cette muse discrete dont on ne savait que de rares accents, si tout en devait rester a jamais epars, comme, au vent d'automne, des feuilles d'heure en heure plus egarees. L'idee nous revenait par instants de voir recueillis ces fragments, ces restes, _disjecti membra poetoe_, de savoir ou trouver enfin, ou montrer l'urne close et decente d'un chantre aimable qui fut a la fois un dernier-venu et un precurseur. C'etait donc deja pour nous un caprice et un choix de gout, une inconstance de plus si l'on veut, mais j'ose dire aussi une piete de poesie, avant d'etre, comme aujourd'hui, un honneur[97]. [Note 97: Cette Notice a ete ecrite en vue de l'edition des Oeuvres.] Louis de Fontanes naquit a Niort, le 6 mars 1737, d'une famille ancienne, mais que les malheurs du temps et les persecutions religieuses avaient fait dechoir. L'etoile du berceau de madame de Maintenon semble avoir jete quelque influence de gout, d'esprit et de destinee sur le sien. La famille Fontanes, autrefois etablie dans les Cevennes (comte d'Alais), y avait possede le fief d'_Apennes_ ou _des Apennes_, dont le nom lui etait reste (Fontanes des Apennes): un village y portait aussi le nom de _Fontanes_. Mais, a l'epoque ou naquit le poete, ce n'etaient plus la que des souvenirs. Sa famille, comme protestante, ne vivait, depuis la revocation de l'Edit de Nantes, que d'une vie precaire, errante et presque clandestine. Son grand-pere, son pere meme etaient protestants; il ne le fut pas. Sa mere, catholique, avait, en se mariant, exige que ses fils ou filles entrassent dans la communion dominante. Les premieres annees de cet enfant a l'imagination tendre et sensible furent tres-penibles, tres-sombres. Son frere aine avait etudie au college des Oratoriens de Niort; mais lui, le second, sans doute a cause de la gene domestique, fut confie d'abord a un simple cure de village, ancien oratorien, le Pere Bory, par malheur outre janseniste. Le digne cure, au lieu de tirer parti de cette jeune ame volontiers heureuse, sembla s'attacher a la noircir de terreurs: il envoyait son eleve a la nuit close, seul, invoquer le Saint-Esprit dans l'eglise; il fallait traverser le cimetiere, c'etaient des transes mortelles. M. de Fontanes y prit le sentiment terrible du religieux; pourtant l'imagination etait peut-etre plus frappee que le coeur. Le cure ne se bornait pas aux impressions morales, il y ajoutait souvent les duretes physiques; et le pauvre enfant, pousse a bout, s'echappait, un jour, pour s'aller faire mousse a La Rochelle: on le rattrapa. M. de Fontanes, en sauvant l'esprit religieux, conserva toute sa vie l'aversion des dogmes durs qui avaient contriste son enfance. S'il defendit le calvinisme dans son discours qui eut le prix a l'Academie, c'etait au nom de la tolerance, par un sentiment de convenance domestique et d'equite civile; mais il n'en separa jamais dans sa pensee les longs malheurs que lui avait dus sa famille, de mome qu'il associait l'idee de jansenisme au souvenir de ses propres douleurs. Dans son _Jour des Morts_, il a grand soin de nous dire de son humble pasteur: Il ne reveille pas ces combats des ecoles, Ces tristes questions qu'agiterent en vain Et Thomas, _et Prosper_, et Pelage et Calvin. Une telle enfance menait naturellement M. de Fontanes a placer son ideal chretien dans la religion de Fenelon. Ses etudes se firent ainsi de neuf ans a treize, en ce village appele La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort, d'ou sortait son frere aine; et celui-ci, poete lui-meme, dans leurs promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine Du Vivier, l'initiait deja au jeu de la muse. Il perdit ce frere cheri en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son pere (1774) a celle de sa mere, qui arriva un an apres, il alla sejourner en Normandie, aux Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses reveuses, de fraiches impressions poetiques, que sa _Foret de Navarre_ et son _Vieux Chateau_ nous ont rendues. Venu a Paris vers 1777, il y commenca des liaisons litteraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier patron, qu'il se trouva tout d'abord connaitre et cultiver plus qu'il ne semble naturel d'apres le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait a raconter qu'a la seconde annee de ce sejour, se promenant avec Ducis, ils rencontrerent Jean-Jacques, bien pres alors de sa fin. Ducis, qui le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, reussissant a l'apprivoiser, le decida a entrer chez un restaurateur. Apres le repas, il lui recita quelques scenes de son _Oedipe chez Admete_, et lorsqu'il en fut a ces vers ou l'antique aveugle se rend temoignage: .......Ecoutez-moi, grands Dieux! J'ose au moins sans terreur me montrer a vos yeux. Helas! depuis l'instant ou vous m'avez fait naitre, Ce coeur a vos regards n'a point deplu peut-etre. Vous frappiez, j'ai gemi. J'entrerai sans effroi Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi. Vous savez si ma voix, toujours discrete et pure, S'est permis contre vous le plus leger murmure; C'est un de vos bienfaits que, ne pour la douleur, Je n'aie au moins jamais profane mon malheur[98]! [Note 98: Acte III, scene IV.] Jean-Jacques, qui avait jusque-la garde le silence, sauta au cou de Ducis, en s'ecriant d'une voix caverneuse: "Ducis, je vous aime!" M. de Fontanes, temoin muet et modeste de la scene, en la racontant apres des annees, croyait encore entendre l'exclamation solennelle. Il ne vit Voltaire que de loin, couronne a la representation d'_Irene_; mais il n'eut pas le temps de lui etre presente. Son frere aine (Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772, a l'age de vingt ans, et doue lui-meme de grandes dispositions poetiques, avait compose une tragedie qu'il avait adressee a Voltaire, aussi bien qu'une epitre dejeune homme, et il avait recu une de ces lettres datees de Ferney, qui equivalaient alors a un brevet ou a une accolade. Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le dire la-dessus: "Tout homme, ecrit-il au _Mercure_ a propos de Beaumarchais[99], tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux reputations: il faut consulter ceux qui ont vecu avec lui, pour savoir quelle est la bonne et la veritable. Linguet, par exemple, representait d'Alembert comme un homme diabolique, comme _le Vieux de la Montagne_. J'avais eu le bonheur d'etre eleve a l'Oratoire par un des amis de ce philosophe, et je l'ai beaucoup vu dans ma premiere jeunesse. Il etait difficile d'avoir plus de bonte et d'elevation dans le caractere. Il se fachait, a la verite, comme un enfant, mais il s'apaisait de meme. Jamais chef de parti ne fut moins propre a son metier." Toutes ces relations precoces, ces comparaisons multipliees et contradictoires expliquent bien et preparent la moderation de Fontanes dans ses jugements, sa science de la vie, son insouciance de l'opinion, et ne rendent que plus remarquable le maintien de ses affections religieuses. Il ecrivait ce mot sur d'Alembert, et il allait tout a l'heure appuyer M. de Bonald. [Note 99: Mercure, fructidor an VIII.] L'_Almanach des Muses_ de 1778 nous donne les premieres nouvelles litteraires du poete. On y lit de lui une piece composee a seize ans, qui a pour titre _le Cri de mon Coeur_, et un fragment d'un _Poeme sur la Nature et sur l'Homme_, qui sort deja des simples essais juveniles. Ce _Cri de mon Coeur_ ne serait qu'une boutade adolescente sans consequence, s'il ne nous representait assez bien toutes les impressions accumulees de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frere aine, celle de son pere et de sa mere, qui l'ont frappe coup sur coup, achevent d'egarer son ame. Il s'ecrie contre l'existence; il va presque jusqu'a la maudire: Monarque universel, que peut-etre j'outrage, Pardonne a mes soupirs; je connais mon erreur. Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage, Dois-tu suspendre la fureur? D'un pas toujours egal, la Nature insensible Marche, et suit les decrets avec tranquillite. Audacieux enfant contre elle revolte, Je me debats en vain sous le bras inflexible De la Necessite. Il s'arrete un moment aux projets les plus sinistres et les envisage sans effroi: Terre, ou va s'engloutir ma depouille fragile, Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts, O ma mere, a ton fils daigne ouvrir un asile,! Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors! Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille. Mais a l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son pere en sort et le rappelle a la raison, a la constance, a la vertu, lui montre une soeur cherie qui lui reste, et l'invite aux beaux-arts, a la poesie noblement consolatrice. Ce _Cri de mon Coeur_ semble avoir exhale en une fois toute cette ferveur troublee de la jeune ame de Fontanes, et on n'en retrouvera plus trace desormais dans son talent pur, tendre, melancolique, et moins ardent que sensible[100]. [Note 100: Je veux etre tout a fait exact: outre cette meme piece du _Cri de mon Coeur_, le _Journal des Dames_ de 1777 (par consequent un peu anterieur a l'_Almanach des Muses_ de 1778) contenait une lettre de Fontanes a Dorat, toujours dans ce ton exalte qui contraste singulierement avec les idees desormais attachees en sens divers a ces deux noms de Dorat et de Fontanes. En voici quelques passages: "Monsieur, je m'etais promis de cacher avec soin les faibles essais de mon enfance, et de ne cultiver les lettres que pour me consoler de mes malheurs. C'etait au fond d'un desert, et non dans le sein dela capitale, que j'avais resolu de vivre. La solitude convient mieux a l'infortune qui veut au moins se plaindre en liberte, que ces prisons fastueuses ou des esclaves imitent les travers et les vices d'autres esclaves, ou le vrai sage ne peut faire un pas sans colere ou sans pitie.. Je me suis dit de bonne heure: Tu es malheureux, tu es sans appui, tu es trop fier pour ramper; vegete donc dans une retraite ignoree. Paris n'est, pas fait pour toi. Si l'amour de la poesie me forcait, malgre moi, de lui sacrifier quelques heures, je ne peignais que mes douleurs ou les tableaux de la campagne que j'avais sous les yeux. Je me contentais de repandre mes plaintes dans des vers toujours dictes par mon coeur.. J'ai eu pour atelier le bord des mers, les forets, le sommet des montagnes. Je n'ai trace que des scenes lugubres, analogues a ma situation. Ma poesie doit avoir des traits un peu sauvages et peut-etre barbares.. Quand je portais les yeux sur Paris, j'etais effraye des perils ou je m'exposerais en m'y montrant. Un homme de dix-huit ans, ignorant l'art, de l'intrigue et de l'adulation, pouvait-il esperer, en effet, d'etre accueilli dans la republique des lettres?.. Ainsi, me disais-je, coulons dans le silence des jours deja trop agites, et dont, (ma faible sante l'annonce) le terme heureusement sera court. Tel etait le plan que je m'etais forme. Je vous vis alors, et je compris qu'il y avait plusieurs classes dans la litterature, etc." Ce titre sentimental de la piece, _le Cri de mon Coeur_, fut donne par Dorat lui-meme; Fontanes, quand il y resongeait depuis, en rougissait toujours.] L'_Almanach des Muses_ de 1780 le fit plus hautement connaitre, en publiant _la Foret de Navarre_. Ce petit poeme descriptif, vu a sa date, avait de la fraicheur et de la nouveaute. L'auteur, en y developpant une peinture deja touchee dans _la Henriade_, y faisait preuve de son admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits essentiels qui ne le quitterent jamais. Il y marquait par un vers d'eloge sa deference a Delille, deja celebre depuis 1770; mais, meme a cette heure de jeunesse premiere, il semblait plus sobre, plus modere en hardiesse que ce maitre brillant. On remarquait, a travers les exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de ces vers trouves, qui peignent sans effort: Le poete aime l'ombre, il ressemble au berger.... L'oiseau se fait, perche sur le rameau qui dort.... Foulant de hauts gazons respectes du faucheur.... Ils ne sont plus ces jours ou chaque arbre divin Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain, Qui versaient en silence a la tige alteree La seve a longs replis sous l'ecorce egaree. Il n'y avait pas abus de coupes, quelques-unes pourtant assez neuves, quelques jets un peu libres, que plus tard son ciseau, en y revenant, supprima: Quel calme universel! je marche: l'ombre immense, L'ombre de ces ormeaux dont les bras etendus Se courbent sur ma tete en voutes suspendus, S'entasse a chaque pas, s'elargit, se prolonge, _Croit toujours_; et mon coeur dans l'extase se plonge. Enfin, quelque chose de senti inspirait le tout. Garat, rendant compte de l'_Almanach des Muses_ dans le _Mercure_ (avril 1780), s'arreta longuement sur le poeme de Fontanes, et le critiqua avec une severite indirecte et masquee, qui put sembler piquante dans les habitudes du temps. Il fait bien ressortir l'absence de plan, les contradictions entre l'appareil didactique et certaines formes convenues d'enthousiasme: _Que de tableaux divers!...A pas lents je m'egare_. Oui, a pas lents. Mais il ne va pas au fond. Quand il en vient au style, il frappe encore plus au hasard et souligne quelques-uns des vers que nous citions precisement a titre de beaute. Fontanes fut tres-sensible a l'article de Garat, et faillit en etre decourage a cette entree dans la carriere. La plus sure preuve de l'impression profonde qu'il en recut, c'est que trente-sept ans apres, lorsqu'il fixa la redaction derniere de _la Foret de Navarre_, il tint compte dans sa refonte de presque toutes les critiques de detail, meme de celles ou Garat avait tort. Voila de la sensibilite de poete, mais bien modeste et docile. Garat, que nous trouvons ainsi au debut de Fontanes, et qui, nonobstant son article severe, d'ailleurs tres-convenable, fut et resta lie avec lui dans les annees qui precederent la Revolution, Garat, plus age de plusieurs annees, nous offre a certains egards, et en fait de destinee litteraire, le pendant du poete dans le camp oppose, dans les rangs philosophiques: grand talent de prosateur, s'essayant d'abord aux eloges academiques, se dispersant en tout temps aux journaux, puis intercepte brusquement par la Revolution et desormais lance a tous les souffles de l'orage; exemple deplorable et frappant du danger de ne se recueillir sur rien, et, avec des facultes superieures, de ne laisser qu'une memoire eparse, bientot naufragee! Durant la Revolution, soit sous la Terreur, soit apres Fructidor, Fontanes crut avoir beaucoup a se plaindre de lui, et il rompit tout rapport avec un adversaire au moins indiscret, qui se figurait peut-etre, dans son sophisme d'imagination, continuer simplement envers le proscrit politique l'ancienne polemique litteraire. Mais, sans faire injure a aucune memoire, et dans l'eloignement ou l'on est de leur tombe, on ne peut s'empecher de pousser le rapprochement: Garat, avec plus de verve et bien moins de gout, louant Desaix et Kleber, comme Fontanes louait Washington; Garat se flattant toujours d'elever le monument metaphysique dont on ne sait que la brillante preface, comme Fontanes se flattait de l'achevement de _la Grece sauvee_; mais, avec une imagination trop vive chez un philosophe, Garat n'etait pas poete, et l'avantage incomparable de Fontanes, pour la duree, consiste en ce point precis: il lui suffit de quelques pieces qu'on sait par coeur pour sauver son nom. A leur date, _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, deja un peu passes, mais a maintenir dans la suite des tons et des nuances de la poesie francaise; sans date, et de tous les instants, les _Stances a une jeune Anglaise_, l'ode a une _jeune Beaute_, ou celle du _Buste de Venus_; en un mot, le flacon scelle qui contient la goutte d'essence; voila ce qui surnage, c'est assez. Les metaphysiciens echoues n'ont pas de ces debris-la. Dans les premiers temps de son sejour a Paris, Fontanes travailla beaucoup, et il concut, ebaucha ou meme executa des lors presque tous les ouvrages poetiques qu'il n'a publies que plus tard et successivement. Un vers de la premiere _Foret de Navarre_ nous apprend qu'il avait deja traduit a ce moment (1779) l'_Essai sur l'Homme_ de Pope, qui ne parut qu'en 1783. Une elegie de Flins, dediee a Fontanes[101], nous le montre, en 1782, comme ayant termine deja son poeme de _l'Astronomie_, qui ne fut publie qu'en 1788 ou 89, et comme poursuivant un poeme en six chants sur _la Nature_, qui ne devait point s'achever. _La Chartreuse_ paraissait en 1783, et on citait presque dans le meme temps _le Jour des Morts_, encore inedit, d'apres les lectures qu'en faisait le poete. Ainsi, en ces courtes annees, les oeuvres se pressent. Tous les temoignages d'alors, les articles du _Mercure_, une epitre de Parny a Fontanes[102], nous montrent celui-ci dans la situation a part que lui avaient faite ses debuts, c'est-a-dire comme cultivant la grande poesie et aspirant a la gloire severe. Mais bientot la vie de Paris et du XVIIIe siecle, la vie de monde et de plaisir le prit et insensiblement le dissipa. Il voyait beaucoup les gens de lettres a la mode, Barthe, Rivarol; il dinait chaque semaine chez le chevalier de Langeac, son ami (encore aujourd'hui vivant), qui les reunissait. Et qui ne voyait-il pas, qui n'a-t-il pas connu au temps de cette jeunesse liante, de d'Alembert a Linguet, de Berquin a Mercier, de Florian a Retif; tous les etages de la litterature et de la vie? Par moments, soit inquietude d'ame reveuse et reprise de poesie, soit blessure de coeur, soit necessite plus vulgaire, et, comme dit Andre Chenier: [Note 101: _Almanach des Muses_.] [Note 102: _Almanach des Muses_, 1782.] Quand ma main imprudente a tari mon tresor, il sentait le besoin de se derober. Il se retirait a Poissy en hiver; il se faisait ermite, et se vouait a l'etude entre son Tibulle et son Virgile. Mais cela durait peu. Les amis heureux le desiraient, le rappelaient. Un voyage en Suisse, vers 1787, auparavant un autre voyage de deux mois en Angleterre, ne tardaient point a le leur rendre. La prosperite pourtant ne venait pas. Si c'etait la saison des plaisirs, c'etait aussi celle des rudes epreuves: Redis-moi du malheur les lecons trop ameres, a-t-il ecrit plus tard parlant a sa muse secrete et en songeant a ce temps. Ainsi se passerent pour lui, trop au hasard sans doute, les annees faciles et fecondes. La Revolution le surprit, et dans l'Epitre a M. de Boisjolin, en 1792, jetant un regard en arriere, a la veille de plus grands orages, il pouvait dire avec un regret senti: Tu m'as trop imite: les plaisirs, la mollesse, Dans un piege enchanteur ont surpris ta faiblesse. La gloire en vain promet des honneurs eclatants: Un souris de l'amour est plus doux a vingt ans; Mais a trente ans la gloire est plus douce peut-etre. Je l'eprouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparaitre Dans quelques vains plaisirs aussitot echappes Des jours que le travail aurait mieux occupes. Oh! dans ces courts moments consacres a l'etude, Combien je cherissais ma docte solitude!... C'est en cet intervalle de 1780 a 1792 qu'il convient d'examiner dans son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est la. On a pour habitude, dans les jugements vagues et dans les _a-peu-pres_ courants, de faire de lui, a proprement parler, un poete de _l'Empire_. Il ne se jugeait pas tel lui-meme; il n'estimait guere, on le verra, la litterature de cette epoque; il n'y faisait qu'une exception eclatante, et s'y effacait volontiers. Il fut orateur de l'Empire, mais le poete chez lui etait anterieur [103]. [Note 103: Je trouve dans l'_Esprit des Journaux_, aout 1787, une _Epitre_ en vers _a M. de Fontanes,_ attribuee a un M. de C..., qui n'est autre que Castera. La piece est tres-mediocre, mais il en ressort evidemment que Fontanes etait a cette date un personnage litteraire a qui l'on demandait une sorte de patronage. Et le mortel heureux dont l'amitie sacree, Cher Fontanes, par vous se verra celebree, Est certain que son nom, des muses respecte, Volera dans vos chants a la posterite. ] La traduction de l'_Essai sur l'Homme_, si perfectionnee depuis, mais deja fort estimable, et enrichie de son excellent discours preliminaire, parut pour la premiere fois en 1783, et valut a l'auteur un article de La Harpe, adresse sous forme de lettre au _Mercure [104]_. Un article de La Harpe, c'etait la consecration officielle d'un talent. Le critique insistait beaucoup, en louant M. de Fontanes, sur la marche imposante et soutenue de sa phrase poetique, et _cet art de couper le vers sans le reduire a la prose, et de varier le rhythme sans le detruire, deux choses_, dit-il, _si differentes, et qu'aujourd'hui l'ignorance et le mauvais gout confondent si souvent_. Il louait avant tout dans le traducteur, et recommandait avec raison aux jeunes ecrivains _l'ensemble_ et _le tissu_ du style, qu'on sacrifiait des lors a l'effet du detail; il s'elevait a plusieurs reprises contre les metaphores accumulees et les figures nebuleuses: "Ce n'est pas, ajoutait-il, a M. de Fontanes que cet avis s'adresse, il en a trop rarement besoin; mais les verites communes ne peuvent pas etre perdues aujourd'hui; il faut bien les opposer aux nouvelles extravagances des nouvelles doctrines: [Note 104: Septembre 1783.--La Harpe envoya son article sous forme de _lettre_, parce qu'il s'etait retire de la redaction du _Mercure_ des 1779. C'avait ete une resolution presque solennelle. La guerre qu'il faisait depuis quelques annees aux novateurs, aux rimeurs hasardeux, etait devenue si vive, qu'elle les ameuta contre lui, et il y eut ligue pour le forcer a quitter le jeu. Injures, calomnies, menaces, tout fut employe, a ce qu'il semble. A la mort de Voltaire, comme aux funerailles d'un monarque absolu, il y eut redoublement de sedition litteraire; le nom du mort etait invoque contre un disciple trop faible pour son heritage; on se plaisait a remarquer que le grand homme _ne l'avait pas mis sur son testament_. Bref, la place n'etait plus tenable. La Harpe fit pourtant bonne et courageuse contenance; il prepara en secret sa piece des _Muses rivales_, qui repondait a certaines inculpations, et la fit jouer sans qu'on sut a l'avance qu'elle etait de lui. Le succes fut grand, et, le lendemain de ce triomphe, il declara se retirer du _Mercure:_ il abdiqua, mais en vainqueur. Ce fut un des grands evenements de ce temps-la. Puis, comme tous ceux qui abdiquent, il ne tarda pas a se repentir, et revint dans la suite de plus belle a ces querelles de journaux qu'il maudissait et qui etaient sa vie.] "Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige Des fruits dont sa vigueur hale l'heureux prodige[105]; "_Hater le prodige des fruits_ est une metaphore tres-obscure. C'est peut-etre la seule fois que l'auteur s'est rapproche du style a la mode, et Dieu me preserve de le lui passer!" On cherche a qui peut avoir trait, en somme, cette vehemence de La Harpe; ce n'est pas meme a Delille, c'est tout au plus a quelques-uns de ses imitateurs, a je ne sais quoi d'enorme aux environs de Roucher ou de Dorat. A la distance ou nous sommes, au degre d'heresie ou nous ont pousses le temps et l'usage, cela fuit[106]. [Note 105: _Essai sur l'Homme_, dans la premiere edition.] [Note 106: Dans son assez bonne Epitre au comte de Schowaloff qui est destinee a celebrer son abdication du _Mercure_ et comme sa retraite a _Salone_, La Harpe, faisant une sortie contre le pittoresque a la mode, disait en des vers dont l'a-propos semble d'hier et nous va au coeur: Que dis-je? en ses exces Le delire exalte Porta plus loin l'audace et la perversite: ] Fontanes se tenait sans effort dans les memes principes que La Harpe: en traduisant Pope, le sage Pope, il ne l'approuvait pas toujours. Il blame, des les premiers vers de son auteur, ces metaphores redoublees, selon lesquelles _l'homme est tour a tour un labyrinthe, un jardin, un champ, un desert_, et n'y voit que manque de gout, de precision et de clarte. Quand il rencontre ce vers tout petillant: In folly's cup still laughs the bubble, joy, _la joie, cette bulle d'eau, rit dans la coupe de la folie_, il le supprime. Il est bien plus que l'abbe Delille de l'ecole directe de Boileau et de Racine. Il est mieux que de l'ecole, il est du sentiment tendre et de l'inspiration emue de ce dernier dans _la Chartreuse_ et dans _le Jour des Morts_. Racine jeune, Racine deja revenu d'Uzes et a la veille d'_Andromaque_, Racine ne au XVIIIe siecle, ayant beaucoup lu, au lieu de _Theagene et Chariclee_, l'Epitre de Colardeau, et se promenant, non pas a Port-Royal, mais au Luxembourg, aurait pu ecrire _la Chartreuse_. La maniere litteraire a beau changer; les formes du style. Racine et Despreaux ont vu leur gloire _usee_, Et par des ecoliers leur langue meprisee. Voltaire _au seul hasard a du quelques beaux vers_; Ses succes, soixante ans, ont trompe l'univers. Il n'existe en effet qu'une seule science: C'est des mots discordants la bizarre alliance, Des tropes entasses le chaos monstrueux. L'ignoble barbarisme, aujourd'hui fastueux, Est le trait de la force et le fruit de l'etude, Et sait donner au vers une noble _attitude_. Veut-on que notre metre, en sa marche arrete, De la mesure antique ait la variete? Substituez alors (la ressource est aisee) Au rhythme poetique une prose brisee. Enfin sachez frapper le dernier coup de l'art: Que de tous ses rayons Phebus vous illumine; Et, faute d'egaler la langue de Racine, Osez ressusciter le jargon de Ronsard. Rien n'est donc nouveau, ni l'audace, ni le cri d'alarme, ni l'injure dans un sens et dans l'autre; ne nous attachons qu'au talent, ont beau se renouveler, se vouloir rajeunir, et, meme en n'y reussissant pas toujours, faire palir du moins la couleur des styles precedents; les idees, sinon la pratique, en matiere de gout et d'art severe, ont beau s'elever, s'affermir, s'agrandir, je le crois, par une comparaison plus studieuse et plus etendue: il est des impressions heureuses, faciles, touchantes, qui, dans de courtes productions, tirent leur principal interet du coeur, et qui durent sous un crayon un peu efface. La lecture de _la Chartreuse_, si l'on a l'imagination sensible, et si l'on n'a pas l'esprit barre par un systeme, cette lecture melodieuse et plaintive, faite a certaine heure, a demi-voix, produira toujours son effet, emouvra encore et finira par meler vos pleurs a ceux du poete: Cloitre sombre, ou l'amour est proscrit par la Ciel, Ou l'instinct le plus cher est le plus criminel, Deja, deja ton deuil plait moins a ma pensee! L'imagination, vers les murs elancee, Chercha leur saint repos, leur long recueillement; Mais mon ame a besoin d'un plus doux, sentiment. Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse. Toutefois, quand le temps, qui detrompe sans cesse, Pour moi des passions detruira les erreurs, Et leurs plaisirs trop courts souvent meles de pleurs; Quand mon coeur nourrira quelque peine secrete; Dans ces moments plus doux, et si chers au poete, Ou, fatigue du monde, il veut, libre du moins, Et jouir de lui-meme et rever sans temoins; Alors je reviendrai, Solitude tranquille, Oublier dans ton sein les ennuis de la ville, Et retrouver encor, sous ces lambris deserts, Les memes sentiments retraces dans ces vers. De tels vers, pour la couleur melancolique a la fois et transparente, etaient dignes contemporains des belles pages des _Etudes de la Nature_. _Le Jour des Morts_ offre plus de composition que _la Chartreuse_; c'est moins une meditation, une reverie, et davantage un tableau. Il dut plaire plus vivement peut-etre aux contemporains; il a plus passe aujourd'hui. Le XVIIIe siecle y a jete de ses couleurs de convention. Ce cure de village, _rustique Fenelon_, qu'on n'ose pas appeler _cure_, et qui n'est que _pasteur, mortel respecte, homme sacre, ce pretre ami des lois et zele sans abus_, qui n'ose faire parler la colere celeste contre le mal, et qui ne sait qu'_adoucir la tristesse_ par _l'esperance_, est un de ces chretiens comme on aimait a se les figurer a la date de _la Chaumiere indienne_. On se demande si le poete partage absolument l'esprit du spectacle qu'il nous retrace avec tant d'emotion. A un endroit de la premiere version du _Jour des Morts_, il etait question de _destin_[107]. Plus d'un vers reste en desaccord avec le dogme; ainsi, lorsqu'il s'agit, d'apres Gray, de ces morts obscurs, de ces Turenne peut-etre et de ces Corneille inconnus: Eh bien! si de la foule autrefois separe, Illustre dans les camps ou sublime au theatre, Son nom charmait encor l'univers idolatre, Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux? dernier vers charmant, imite de La Fontaine avant sa conversion; mais depuis quand la mort, pour le chretien, est-elle un doux sommeil et le cercueil un oreiller? En somme, la religion du _Jour des Morts_ est une religion toute d'imagination, de sensibilite, d'attendrissement (le mot revient sans cesse); c'est un christianisme affectueux et flatte, a l'usage du XVIIIe siecle, de ce temps meme ou l'abbe Poulle, en chaire, ne designait guere Jesus-Christ que comme _le Legislateur des chretiens_. Ici, ce mode d'inspiration, plus acceptable chez un poete, cette onction sans grande foi, et pourtant sincere, s'exhale a chaque vers, mais elle se declare surtout admirablement dans le beau morceau de la piece au moment de l'elevation pendant le sacrifice: [Note 107: Dans une eglise de Naples, a Sainte-Claire, je crois, se voit un elegant tombeau de jeune fille par Jean de Nola, avec des vers latins; tombeau grec, epitaphe paienne: .......................................... At nos perpetui gemitus, tu, nata, sepulchri Esto haeres, ubi sic impia fata volunt. Cet _impia fata_ dans une eglise catholique ne choque personne.] O moment solennel! ce peuple prosterne, Ce temple dont la mousse a couvert les portiques, Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques; Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquite, Symbole du soleil et de l'eternite, Luit devant le Tres-Haut, jour et nuit suspendue; La majeste d'un Dieu parmi nous descendue; Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel, Et de jeunes beautes, qui, sous l'oeil maternel, Adoucissent encor par leur voix innocente De la religion la pompe attendrissante; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, emeut l'homme sensible; Il croit avoir franchi ce monde inaccessible, Ou, sur des harpes d'or, l'immortel seraphin Aux pieds de Jehovah chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre: Il se cache au savant, se revele au coeur tendre; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir. Il y avait longtemps a cette date que la poesie francaise n'avait module de tels soupirs religieux. Jusqu'a Racine, je ne vois guere, en remontant, que ce grand elan de Lusignan dans _Zaire_. M. de Fontanes essayait, avec discretion et nouveaute, dans la poesie, de faire echo aux accents epures de Bernardin de Saint-Pierre, ou a ceux de Jean-Jacques aux rares moments ou Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort est de s'etre distrait sitot, d'avoir recidive si peu. Dans _le Jour des Morts_, il s'etait souvenu de Gray et de son _Cimetiere de Campagne_; il se rapproche encore du melancolique Anglais par un _Chant du Barde_:[108] tous deux reveurs, tous deux delicats et sobres, leurs noms aisement s'entrelaceraient sous une meme couronne. Gray pourtant, dans sa veine non moins avare, a quelque chose de plus curieusement brillant et de plus hardi, je le crois. Les deux ou trois perles qu'on a de lui luisent davantage. Celles de Fontanes, plus radoucies d'aspect, ne sont peut-etre pas de qualite moins fine: le chantre plaintif du _College d'Eton_ n'a rien de mieux que ces simples _Stances a une jeune Anglaise_. [Note 108: _Almanach des Muses_, 1783.--Fontanes, dans son voyage a Londres, d'octobre 1785 a janvier 1780, vit beaucoup le poete Mason, ami et biographe de Gray. Les filles d'un ministre, chez qui il logeait, lui chantaient d'anciens airs ecossais: "Il est tres-vrai, ecrit-il dans une lettre de Londres a son ami Jouhert, que plusieurs hymnes d'Ossian ont encore garde leurs premiers airs. On m'a repete son apostrophe a la lune. La musique ne ressemble a rien de ce que j'ai entendu. Je ne doute pas qu'on ne la trouvat tres-monotone a Paris: je la trouve, moi, pleine de charme. C'est un son lent et doux, qui semble venir du rivage eloigne de la mer et se prolonger parmi des tombeaux."] Une affinite naturelle poussait Fontanes vers les poetes anglais: on doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait bien plus nettement que Delille le sentiment champetre et melancolique, qui distingue la poesie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son imagination, ou tout se terminait, en aurait tire d'heureux points de vue, et aurait importe, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scenes bien touchees et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif mouvement d'innovation et de decouverte que ne s'en permettait Fontanes. Il cotoya la haie du _cottage_, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie qui gagnait le detourna de ce qui, chez lui, n'eut jamais ete que juste. De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de l'opulence lourde, du faste sans delicatesse, de l'art a prix d'or, le degout des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte arrange qu'il a combattu dans son _Verger_. De l'ecole francaise en toutes choses, il ne haissait pas dans le menagement de la nature les allees de Le Notre et les directions de La Quintinie, comme, dans la recitation des vers, il voulait la melopee de Racine. En se gardant de l'abondance brillante de Delille, il negligea la libre fraicheur des poetes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son descriptif, a lui, est plutot ne de l'Epitre de Boileau a _Antoine_. Son etude de Pope et son projet d'un poeme sur _la Nature_ le conduisirent aisement a son Essai didactique _sur l'Astronomie_: M. de Fontanes n'a rien ecrit de plus eleve. Je sais les inconvenients du genre: on y est presse, comme disait en son temps Manilius, entre la gene des vers et la rigueur du sujet: .....Duplici circumdalus aestu Carminis et rerum........ Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois celestes que la prose, dans sa liberte, n'embrasse deja qu'avec peine. Comme si ces difficultes ne se marquaient pas assez d'elles-memes, le poete, dans sa marche logique et methodique, dans sa penible entree en matiere et jusque dans ce titre d'_Essai_, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais combien ce defaut peu evitable est rachete par des beautes de premier ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu difficile, mais par la-meme pur de toute cette monnaie poetique effacee du XVIIIe siecle, par un style de bon aloi, que Despreaux eut contre-signe a chaque page, ce qu'il n'eut pas fait toujours, meme pour le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, penetre de la majeste de son sujet, n'a nulle part flechi; il est egal par maint detail, et par l'ensemble il est superieur aux Discours en vers de Voltaire; il atteint en francais, et comme original a son tour, la perfection de Pope en ces matieres, concision, energie: Vers ces globes lointains qu'observa Cassini, Mortel, prends ton essor; monte par la pensee, Et cherche ou du grand Tout la borne fut placee. Laisse apres toi Saturne, approche d'Uranus; Tu l'as quitte? poursuis: des astres inconnus, A l'aurore, au couchant, partout sement ta route; Qu'a ces immensites l'immensite s'ajoute. Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor: Peut-etre ici, fermant ce vaste compas d'or Qui mesurait des cieux les campagnes profondes, L'eternel Geometre a termine les mondes. Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; a l'instant Un nouveau lieu succede, et l'univers s'etend. Tu t'avances toujours, toujours il t'environne. Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne, Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter, Eut dit: "Voici la borne ou je dois m'arreter!" Cette grave et stricte poesie s'anime heureusement, par places, d'un sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et repand une piete toute _virgilienne_ a travers les spheres: Tandis que je me pends en ces reves profonds, Peut-etre un habitant de Venus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure, Se livre a des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il pu soupconner qu'en ce sejour de pleurs Rampe un etre immortel qu'ont fletri les douleurs? Et tout ce qui suit.--Le style, dans le detail, arrive quelquefois a un parfait eclat de vraie peinture, a une expression entiere et qui emporte avec elle l'objet: on compte ces vers-la dans notre poesie classique, meme dans Racine, qui en offre peut-etre un moins grand nombre que Boileau: Quand la lune arrondie en cercle lumineux Va, de son frere absent, nous reflechir les feux, Il[109] vous dira pourquoi, d'un crepe enveloppee, _Par l'ombre de la terre elle palit frappee_. [Note 109: Cassini.] En terminant cet Essai qui est devenu un _chant_ ou du moins un _tableau_, le poete invite de plus hardis que lui a l'etude entiere et a la celebration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que Virgile se disait au debut du troisieme livre des Georgiques: Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum, Aut illaudati nescit Busiridis aras? Cui non dictus Hylas puer?...... ........................................ ... Tentanda via est, qua me quoque possim Tollere humo, victorque virum volitare per ora. Faut-il offrir toujours, sur la scene epuisee, Des tragiques douleurs la pompe trop usee? Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.[110] [Note 110: On pourrait aussi croire que le poete s'est ressouvenu de Manilius, qui exprime la meme pensee en maint endroit de son poeme des _Astronomiques_, et s'y complait particulierement au debut du livre II. Apres avoir enumere les differents genres de poesie, ce successeur, souvent rival, de Lucrece, ajoute: Omne genus rerum doctae cecinere Sorores: Omnis ad accessus Heliconis sernita trita est, Et jam confusi manant de fontibus amnes, Nec capiunt haustum turbamque ad nota ruentem: Integra quaeramus rorantes prata per herbas. Pourtant Fontanes semble s'etre tenu uniquement a Virgile, a Lucrece, et n'avoir pas assez pris en consideration le poeme de Manilius, duquel il eut pu s'inspirer pour agrandir et feconder son _Essai_. Une fois seulement il s'est rencontre directement avec lui, mais peut-etre par identite d'objet plutot que par imitation: Soleil, ce fut un jour de l'annee eternelle. Aux portes du Chaos Dieu s'avance et t'appelle! Le noir Chaos s'ebranle, et, de ses flancs ouverts, Tout ecumant de feux, tu jaillis dans les airs. De sept rayons premiers ta tete est couronnee: L'antique nuit recule, et par toi detronee. Craignant de rencontrer ton oeil victorieux, Te cede la moitie de l'empire des cieux. Et Manilius, au livre Ier, passant en revue les differentes origines possibles du monde, soit l'absence d'origine, l'eternite, soit la creation du sein du Chaos, dit avec une precision qui certes a aussi sa beaute: Seu permixta Chaos rerum primordia quondam Discrevit partu, mundumque enixa nitentem Fugit in infernas caligo puisa tenebras. Ce _recul_ de l'ombre primitive, aussitot le monde et la lumiere enfantes, est rendu a merveille.--En feuilletant ces livres de Manilius, ou les noms des constellations amenent d'interessants episodes, comme celui d'Andromede, et ou les reveries astrologiques n'etouffent pas tant de beaux passages inspires par le pantheisme, par l'idee de la parente de l'homme avec le ciel et par la conscience sublime des hauts mysteres, on concoit un grand poeme dont, en effet, celui de Fontanes ne serait, que l'_essai_.] Mais nul poete depuis n'a tente ces hauts sentiers, et les descriptifs moins que les autres. Cet _Essai sur l'Astronomie_, qui n'a pas ete classe jusqu'ici comme il le merite, pourrait presque sembler, par sa juste et belle austerite, une critique en exemple, une contre-partie et un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux exces et aux abus de l'ecole envahissante. Il a laisse du pur descriptif lui-meme; sa _Maison rustique_ (l'ancien _Verger_ refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce _Verger_, qui parut en 1788, fort court et un peu presse entre notes et preface, etait encore une protestation indirecte contre la manie du jour, un _sous-amendement_ respectueux au poeme des _Jardins_. Fontanes se sauvait dans le verger pour faire de la opposition, pour jeter en quelque sorte son caillou de derriere les saules. Il s'elevait fort contre ces colifichets soi-disant champetres, contre cette negligence acquise a grands frais, Ou la simplicite n'est qu'un luxe de plus. Ermenonville, avec son _Temple de la Philosophie_ et sa _Tour de Gabrielle_, ne trouvait pas grace absolument devant son gout sans fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les paysages, lui fournissait surtout matiere a gaiete. Le professeur d'esthetique avait conseille au bout du verger un etang, d'ou monterait en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le soir, dans la tranquillite des airs. Mais cette harmonie, qui sentait trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas rehabilitee, ne revenait guere a Fontanes, non plus que l'etang bourbeux. Il prenait de la occasion pour se jeter sur le germanisme en litterature, et il en prevoyait des lors, il en combattait les consequences en tout genre, avec une vivacite qui prouve encore moins sa prevention extreme que sa promptitude de coup d'oeil et d'avant-gout. Quand vint madame de Stael, elle le trouva tout arme a l'avance et tres-averti. On voit que M. de Fontanes n'etait pas un homme de revolution; aussi la notre de 89 ne l'enleva point d'un entier elan. A trente ans passes, sa situation restee si precaire semblait le pousser en avant: sa moderation d'esprit le retint. Il partagea pourtant avec presque toute la France le premier mouvement et les esperances de l'aurore de 89; l'on a meme un chant de lui sur la fete de la Federation en 90. Mais ce fut sa limite extreme. Des le commencement de 90, il participait avec son ami Flins a la redaction d'un journal, _le Moderateur_, qui remplissait son titre. On distingue difficilement les articles de Fontanes dans cette feuille, qui d'ailleurs a peu vecu; et comme il n'y a que l'esprit general qui en soit remarquable, il importe peu de les distinguer. _Le Moderateur_ suit, avec moins de verve et d'audace, la ligne d'Andre Chenier. J'aime a y voir[111] le chevalier de Pange, cet autre Andre, loue pour ses _Reflexions sur la Delation et sur le Comite des Recherches_. On y devine, a quelques mots jetes ca et la, combien Fontanes jugeait le moment peu favorable aux vers; et il n'etait pas homme a s'armer de l'iambe. Des ebauches de tragedies qu'il concut alors, _Thrasybule, Thamar, Mazaniel_, n'eurent pas de suite et n'aboutirent qu'a quelques scenes. Il quitta Paris peu apres, et, retire a Lyon, il adressait de la cette gracieuse et un peu jeune Epitre a Boisjolin.[112] Un grand calme, un sourire d'imagination y regne. Il a retrouve les champs, il a repris l'etude, et le voila qui resonge a la belle gloire. Dans les conseils qu'il donne, lui-mome il se peint, et, a cette lenteur de poesie qu'il exprime si merveilleusement, on reconnait son propre talent d'abeille: [Note 111: Numero du 13 fevrier 1790.] [Note 112: M. de Boisjolin, traducteur de _la Foret de Windsor_ dans sa jeunesse, et redacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-prefet a Louviers mais qui n'a pas cesse d'aimer les lettres. Il est proche parent de nos poetes Deschamps du _Cenacle_, l'aimable Emile et le grave Antony. (1838.)] Comme on voit, quand l'hiver a chasse les frimas, Revoler sur les Heurs l'abeille ranimee, Qui six mois dans sa ruche a langui renfermee, Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel! De poetiques fleurs compose un nouveau miel; Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre A la hate et sans art petrir un miel vulgaire; Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux Le terrain qui produit les parfums les plus doux; Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie, Exprime avec lenteur une douce ambroisie, Epure-la sans cesse, et forme pour les cieux Ce breuvage immortel attendu par les Dieux. Je suis porte a placer alors la premiere inspiration de _la Grece sauvee_; je conjecture que l'_Anacharsis_ de l'abbe Barthelemy, dont l'impression sur lui fut si vive, et qu'il celebra dans une epitre, lui en donna idee par contre-coup. Son poeme de _la Grece sauvee_, en effet, eut ete pour la couleur le contemporain du _Voyage d'Anacharsis_, comme sa _Chartreuse_ et son _Jour des Morts_ etaient bien des elegies contemporainesdes _Etudes de la Nature_. Arrive a trente-cinq ans, et songeant a se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans doute un peu pour lui-meme ce qu'il ecrivait a l'abbe Barthelemy: Tandis que le troupeau des ecrivains vulgaires Se fatigue a chercher des succes ephemeres, Et, dans sa folle ambition, Prete une oreille avide a tous les vents contraires De l'inconstante opinion, Le grand homme, puisant aux sources etrangeres, Trente ans medite en paix ses travaux solitaires; Au pied du monument qu'il fut lent a finir Il se repose enfin, sans voir ses adversaires, Et l'oeil fixe sur l'avenir. Mais, au moment ou il reportait son regard vers l'ideal avenir, les orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se maria a Lyon en 92. Cette union, dans laquelle il devait constamment trouver tant de vertu, de devouement et de merite, fut presque aussitot entouree des plus affreuses images. Le siege de Lyon commenca. Madame de Fontanes accoucha de son premier enfant dans une grange, au moment ou elle fuyait les horreurs de l'incendie. Les bombes des assiegeants tombaient souvent pres du berceau, que le pere dut plus d'une fois changer de place. Il revint a Paris en novembre 93, pour y vivre oublie, lorsque les deputes de Lyon, de _Commune-Affranchie_, charges de denoncer a la Convention de Robespierre les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouche, qui avait fait regretter Couthon, lui vinrent demander d'ecrire leur discours. Il l'ecrivit dans la matinee du 20 decembre; le brave Changeux le lut le jour meme a la barre, d'une voix sonore.[113] [Note 113: Un premier incident d'_etiquette_ signala leur presence au sein de la Convention: dans le _Moniteur_ du 2 nivose an II, qui rend compte de la seance du 30 frimaire, on lit que les petitionnaires se presenterent a la barre _le chapeau sur la tete_. Couthon s'en formalisa et, interrompant Changeux, demanda que tout petitionnaire fut tenu d'oter son chapeau en paraissant devant les representants du peuple. Robespierre prit la parole, et, tout en approuvant Couthon, excusa benignement l'intention des petitionnaires. Ceux-ci donc oterent leur chapeau, et Changeux commenca.] L'effet sur la Convention fut grand. On a compare cet energique langage a celui du paysan du Danube en plein Senat romain. L'art pourtant, qui se derobait, y etait d'autant moins etranger. Fontanes avait adroitement emprunte et prodigue les formes sacramentelles du jour: "Une grande Commune a merite l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses egarements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devance le moment de la chute des traitres qui nous ont egares." Mais toute cette phraseologie obligee de _peuple magnanime_ et de _traitres_ n'etait qu'une precaution oratoire pour amener la Convention a entendre face a face ceci: "Les premiers deputes (_apres le siege de Lyon_) avaient pris un arrete, a la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonne que les chefs conspirateurs perdissent seuls la tete, et qu'a cet effet on instituat deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer le conspirateur du malheureux qu'avaient entraine l'aveuglement, l'ignorance et surtout la pauvrete. Quatre cents tetes sont tombees dans l'espace d'un mois, en execution des jugements de ces deux Commissions. De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulat point avec assez d'abondance et de promptitude. En consequence, ils ont cree une Commission revolutionnaire, composee de sept membres, chargee de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand nombre de detenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il prononce, que ceux qu'il condamne sont exposes en masse au feu du canon charge a mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappes "par la foudre, et, souvent mutiles, ont le malheur de ne perdre, a la premiere decharge, que la moitie de leur vie. Les victimes qui respirent encore, apres avoir subi ce supplice, sont achevees a coups de sabres et de mousquets. La pitie meme d'un sexe faible et sensible a semble un crime: deux femmes ont ete trainees au carcan pour avoir implore la grace de leurs peres, de leurs maris et de leurs enfants. On a defendu la commiseration et les larmes. La nature est forcee de contraindre ses plus justes et ses plus genereux mouvements, sous peine de mort. La douleur n'exagere point ici l'exces de ses maux; ils sont attestes par les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles tetes sont encore devouees au meme supplice; elles doivent etre abattues avant la fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur desespoir est au comble, mais le respect en retient les eclats; ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gemissements et non des murmures." Les murmures, les fremissements eclaterent; ce furent un moment ceux de la pitie. Il est vrai qu'ils durerent peu. En vain Camille Desmoulins hasarda dans son _Vieux Cordelier_ quelques maximes tardives d'humanite. Collot-d'Herbois accourut de Lyon et se justifia.. On mit en arrestation les envoyes lyonnais; on se demandait qui les avait inspires, qui avait pu faire a la Convention, par leur bouche, cette etrange et pathetique surprise. Garat eut le bon gout de deviner et la legerete de nommer Fontanes.[114] [Note 114: Il le nomma au sein du Comite de surete generale.--On peut voir au tome XXX de l'_Histoire parlementaire de la Revolution francaise_, pages 381, 382, 392 et suivantes, les details des deux seances de la Convention, 20 et 21 decembre, et la discussion du chiffre vrai des mitrailles.] Celui-ci ne fut pas arrete, ou du moins il ne le fut que durant trois fois vingt-quatre heures, et par megarde, comme s'etant trouve dans la voiture de M. de Langeac, son ami, a qui on en voulait. Il put obtenir d'etre relache avant qu'on insistat sur son nom. Il quitta Paris et passa le reste de la Terreur cache a Sevran, pres de Livry, chez madame Dufrenoy, et aussi aux Andelys, qu'il revit alors, comme nous l'attestent les vers touchants, et un peu faibles, de son _Vieux Chateau_. Dans ce petit poeme et dans quelques autres pieces qui le suivent en date, comme _les Pyrenees_, le style de M. de Fontanes, il faut le dire, se detend sensiblement, ne se tient plus a cette ferme hauteur qu'avait marquee l'_Essai sur l'Astronomie_. La facilite facheuse du XVIIIe siecle l'emporte. Chaque maniere (meme la bonne, la meilleure, si l'on veut) est voisine d'un defaut. Quand les poetes de l'epoque classique n'y prennent pas garde, ils deviennent aisement prosaiques et languissants, comme les autres de l'ecole contraire tendent tres-vite, s'ils ne se soignent, au boursoufle, au bigarre, ou a l'obscur. L'_Art poetique_ de Boileau, bien autrement _poetique_ par l'execution que par les preceptes; les preceptes et la pratique courante de Voltaire, a force de soumettre la poesie a la meme raison que la prose et au pur bon sens, allaient a remplacer l'inspiration et l'expression poetique par ce qui n'en doit etre que la garantie et la limite. On s'est jete aujourd'hui dans un exces tout contraire, et l'image tient le de du style poetique, comme c'etait la raison precedemment. Mais ni la raison, a proprement parler, ni l'image, en ceci, ne doivent regir. L'expression en poesie doit etre incessamment produite par l'idee actuelle, soumise a l'harmonie de l'ensemble, par le sentiment emu, s'animant, au besoin, de l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait meme, de tout ce qui lui va, se creant, en un mot, a tout instant sa forme propre et vive, ce que ne fait pas la pure raison. Mais, cela dit, et meme dans ce poeme du _Vieux Chateau_, ou le style de Fontanes est si peu ce que le style poetique devrait etre toujours, une creation continue; meme la, de douces notes se font entendre; ces negligences, ces repetitions d'_aime_, _d'amour_,--d'_amant_, qui reviennent tant de fois a la derniere page, ont leur grace touchante: le secret de l'ame se trahit mieux en ces temps de langueur du talent. Or, ce qu'on suit dans cette serie, aujourd'hui complete, des poesies de Fontanes, soit durant les Terreurs de 93 et de 97, soit plus tard aux annees de sa pompe et de ses grandeurs, c'est le courant d'une ame d'honnete homme, d'une ame affectueuse et excellente, qui se conserve jusqu'au bout et ne tarit pas; les poesies qu'on publie, meme les moins vives, en sont la biographie la plus intime, trop longtemps derobee. Elles me semblent une source couverte, discrete, familiere, trop rare seulement, qui bruissait a peine sous le marbre des degres imperiaux, qui cherchait par amour les gazons caches, et qui, depuis _la Foret de Navarre_ jusqu'a l'ode _sur la Statue de Henri IV_, dans tout son cours voile ou apparent, ne cessa d'etre fidele a certains echos cheris. On a donc publie de lui _le Vieux Chateau_, le poeme des _Pyrenees_, en vue de sa biographie d'ame, sinon de leur merite meme, et quoique ce soit un peu comme si l'on publiait pour la premiere fois _le Voyageur_ de Goldsmith apres que Byron est venu. La Terreur passee, Fontanes put reparaitre, et son nom le designa aussitot a d'honorables choix dans l'oeuvre de reconstruction sociale qui s'essayait. Il se trouva compris sur la liste de l'Institut national des la premiere formation[115], et fut nomme, comme professeur de belles-lettres, a l'Ecole centrale des Quatre-Nations. Dans deux discours de lui, prononces en seance publique au nom des autres professeurs, on trouve deja l'exemple de cette maniere qui lui est propre, comme orateur, de savoir insinuer ses opinions sous le couvert solennel. Dans la seance d'installation, parlant des legislateurs de l'antiquite et de l'importance qu'ils attachaient a l'education, il s'exprimait ainsi: "Les legislateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systemes de moeurs plus que des systemes de lois. Quand ils avaient cree des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'ame de leurs concitoyens, ils croyaient leur tache presque achevee. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutot qu'a celui du raisonnement, aux inspirations du coeur humain plutot qu'aux ordres des lois, et l'admiration des siecles a consacre le nom de ces grands hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des habitudes, qu'ils menagerent meme d'anciens prejuges peu compatibles en apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grece et Rome, en passant de l'empire des rois sous celui des archontes ou des consuls, ne virent changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs moeurs. Les premiers chefs de ces republiques se persuaderent, sans doute, qu'un mepris trop evident de l'autorite des siecles et des traditions affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte a la majeste des temps et a l'interet des souvenirs. [Note 115: Il le dut surtout a la proposition et a l'instance genereuse de Marie-Joseph Chenier, qui, dans un camp politique oppose, sut toujours etre juste pour un ecrivain qui honorait la meme ecole litteraire.] "La marche de l'esprit moderne a ete plus hardie. Les lumieres de la philosophie ont donne plus de confiance aux fondateurs de notre republique. Tout fut abattu; tout doit etre reconstruit[116]." [Note 116: Une grande partie de ce paragraphe a ete replacee, depuis, dans l'_Eloge de Washington_.] Dans un autre discours de _rentree_, il maintenait, contrairement au prejuge regnant, la preeminence du siecle de Louis XIV, et des grands siecles du gout en general, non-seulement a titre de _gout_, mais aussi a titre de philosophie: "Chez les Latins, si vous exceptez Tacite, les auteurs qu'on appelle du second age, inferieurs pour l'art de la composition, les convenances, l'harmonie et les graces, ont aussi bien moins de substance et de vigueur, de vraie philosophie et d'originalite, que Virgile, Horace, Ciceron et Tite-Live. La France offre les memes resultats. A l'exception de trois ou quatre grands modernes qui appartiennent encore a demi au siecle dernier, vous verrez que Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Moliere, Pascal, Fenelon, La Bruyere et Bossuet, ont repandu plus d'idees justes et veritablement profondes que ces ecrivains a qui on a donne l'orgueilleuse denomination de _penseurs_, comme si on n'avait pas su penser avant eux avec moins de faste et de recherche." La theorie litteraire de Fontanes est la; son originalite, comme critique, consiste, sur cette fin du XVIIIe siecle, a declarer fausse l'opinion accreditee, "si agreable, disait-il, aux sophistes et aux rheteurs, par laquelle on voudrait se persuader que les siecles du gout n'ont pas ete ceux de la philosophie et de la raison." C'etait proclamer, au nom des Ecoles centrales, precisement le contraire de ce que Garat venait de precher aux Ecoles normales. Il devancait dans sa chaire et preparait honorablement la critique litteraire renouvelee, que le _Genie du Christianisme_ devait bientot illustrer et propager avec gloire. Ainsi, en parlant un jour des moeurs heroiques de _l'Odyssee_, il les comparait aux moeurs des patriarches, et rapprochait Eliezer et Rebecca de Nausicaa. Vite on le denonca la-dessus dans un journal comme contre-revolutionnaire, et on l'y accusa de recevoir des rois de _grosses sommes_ pour professer de telles doctrines. Fontanes ne se renfermait pas, a cette epoque, dans son enseignement; il prenait par sa plume une part plus active et plus hasardeuse au mouvement reactionnaire et, selon lui, reparateur, dont M. Fievee, l'un des acteurs lui-meme, nous a trace recemment le meilleur tableau[117]. Nous le trouvons, avec La Harpe et l'abbe de Vauxcelles, l'un des trois principaux redacteurs du journal _le Memorial_; et, dans sa mesure toujours polie, il poussait comme eux au ralliement et au triomphe des principes et des sentiments que le 13 vendemiaire n'avait pas intimides, et qu'allait frapper tout a l'heure le 18 fructidor. [Note 117: Dans l'_Introduction_ qui precede sa _Correspondance_ avec Bonaparte.] C'etait, durant les mois qui precederent cette journee, une grande polemique universelle, dans laquelle se signalaient, parmi les _monarchiens_, La Harpe, Fontanes, Fievee, Lacretelle, Michaud, ecrivant soit dans _le Memorial_, soit dans _la Quotidienne_, dans _la Gazette francaise_; et, parmi les republicains, Garat, Chenier, Daunou, dans les journaux intitules _la Clef du Cabinet, le Conservateur_; Roederer dans le _Journal de Paris_; Benjamin Constant deja dans des brochures. Le role de Fontanes, au milieu de cette presse animee, devient fort remarquable: la moderation ne cesse pas d'etre son caractere et fait contraste plus d'une fois avec les virulences et les gros mots de ses collaborateurs. Il est pour l'accord des lois et des moeurs, des principes religieux et de la politique, pour le retour des traditions conservatrices, et (ce qui etait rare, ce qui l'est encore) il n'en violait pas l'esprit en les prechant. A part les jacobins, il ne hait ni n'exclut personne: "Des gens qui ne se sont jamais vus, dit-il (28 aout 1797), se battent pour des opinions et croient se detester; ils seraient bien etonnes quelquefois, en se voyant, de ne trouver aucune raison de se hair. Tel adversaire conviendrait mieux au fond que tel allie." En fait de croyances religieuses, il exprime partout l'idee qu'elles sont necessaires aux societes humaines comme aux individus, qu'elles seules remplissent une place qu'a leur defaut envahissent mille tyrans ou mille fantomes; et, a propos des superstitions des incredules, il rappelle de belles paroles que Bonnet lui adressait en sa maison de Genthod, lorsqu'il l'y visitait en 1787: "Il faut laisser des aliments sains a l'imagination humaine, si on ne veut pas qu'elle se nourrisse de poisons[118]." Je trouve, dans ce meme _Memorial_, un parfait et incontestable jugement de Fontanes sur Mirabeau[119], et un autre, bien impartial, sur La Fayette, qu'on croyait encore prisonnier a Olmuetz[120]: s'il exprime simplement une honorable compassion pour le general, il n'a que des paroles d'admiration pour son heroique epouse; de meme qu'en un autre endroit il sait allier a une expression peu flattee sur l'ancien ministre Roland un hommage rendu a l'esprit superieur et aux graces naturelles de madame Roland, avec laquelle il avait eu occasion de passer quelques jours pres de Lyon, en 1791. Enfin, nous trouvons Fontanes (sa ligne de parti etant donnee) aussi sage, aussi juste, aussi parfait de gout qu'on le peut souhaiter envers les personnes, envers toutes... excepte une seule: je veux parler de madame de Stael. Car il la toucha malicieusement bien avant les fameux articles du _Mercure_ en 1800. A plusieurs reprises, dans _le Memorial_, elle revient sous sa plume: en s'attaquant a une brochure de Benjamin Constant[121], il n'hesite pas a la reconnaitre aux endroits les plus vifs, les plus heureux, et c'est pour l'en louer avec une ironie cavaliere que dorenavant, a son egard, il ne desarmera plus. Le piquant des premieres escarmouches fut tel, des ce temps du _Memorial_[122], que plusieurs lettres de reclamations anonymes lui arriverent. En declarant le tort de M. de Fontanes, on sent le besoin de se l'expliquer. [Note 118: _Memorial_ du 1er juillet 1797, article sur les francs-macons et les illumines.--Fontanes, dans son voyage a Geneve, avait ete introduit naturellement pres de Bonnet par M. de Fontanes, pasteur et professeur, qui etait d'une branche de sa famille restee calviniste et Refugiee.] [Note 119: 11 et 12 aout.] [Note 120: 13 juillet.] [Note 121: 20 juin.] [Note 122: Article du 22 juillet et numero du 1er septembre.] Fontanes, comme Racine, comme beaucoup d'ecrivains d'un talent doux, affectueux, tendre, avait tout a cote l'epigramme facile, aceree. Chez lui la goutte de miel lent et pur etait gardee d'un aiguillon tres-vigilant. S'il ne montrait d'ordinaire que de la sensibilite dans le talent, il portait de la passion dans le gout. Il etait, ai-je dit, de l'ecole francaise en tout point: et en effet, tout ce qui, a quelque degre, tenait au germanisme, a l'anglomanie, a l'ideologie, a l'economisme, au jansenisme, tout ce qui sentait l'outre, l'obscur, l'emphatique, se liait dans son esprit par une association rapide et invincible; il voyait de tres-loin et tres-vite: son imagination faisait le reste. En somme, toutes les antipathies qu'on se figure que Voltaire aurait eues si vives durant la Revolution et de nos jours, Fontanes les a eues et nous les represente, et non par routine ni par tradition, mais bien vives, bien senties, bien originales aussi; il etait ne tel. De la famille de Racine par le coeur et par les vers, il touchait a Voltaire par l'esprit et par le ton courant. Tres-aisement son tact fin tressaillait offense, irrite: son accent se faisait moqueur; et, en meme temps, sa veine de poete sensible, et son imagination plutot riante, n'en souffraient pas. Qu'on approuve ou non, il faut convenir que tout cela constitue en M. de Fontanes un ensemble bien varie et qui se tient, une nature, un homme enfin. Or, il n'aimait pas les femmes savantes, les femmes politiques, les femmes philosophes. S'il ne faisait des lors que prevoir et redouter ce qui s'est emancipe depuis, il doit sembler, comme, au reste, en un bon nombre de ses jugements, beaucoup moins etroit que prompt. En admirateur du XVIIe siecle, il permettait sans doute a madame de Sevigne ses lettres, a madame de La Fayette ses tendres romans; il aurait passe a madame de Stael ses _Lettres sur Jean-Jacques_, comme probablement il tolerait ses vers d'elegie chez madame Dufrenoy; mais c'etait la l'exception et l'extreme limite. Une celebrite plus active, l'influence politique surtout, et l'expression metaphysique, le revoltaient chez une femme, et lui paraissaient tellement sortir du sexe, qu'a lui-meme il lui arriva, cette fois, de l'oublier. Madame de Stael ne se vengea qu'en retrouvant a l'instant son role de femme, qu'on l'accusait d'abandonner, et en le marquant par la bonne grace superieure et inalterable de ses reponses[123]. [Note 123: Elle prit soin, par exemple, de citer un vers du _Jour des Morts_ au liv. IV, chap. III, de _Corinne_.] Pour revenir au _Memorial_, l'ensemble de la redaction de Fontanes dans cette feuille nous montre un esprit des lors aussi mur en tout que distingue, qui ne reviendra plus sur ses impressions, et qui, dans la science de la vie, est maitre de ses resultats. La connaissance de cette redaction est precieuse en ce qu'elle nous le revele, a cette epoque d'entiere independance, essentiellement tel, au fond, qu'il se developpera plus tard dans ses roles publics et officiels; avec tous ses principes, ses sentiments, ses aversions meme; journaliste louant deja Washington[124] dans le sens ou, orateur, il le celebrera devant le premier Consul; attaquant deja madame de Stael, avant qu'on le puisse soupconner par la de vouloir complaire a quelqu'un. [Note 124: _Memorial_, 22 aout 1797.] Mais le pressentiment le plus notable de Fontanes, a cette date, est son gout declare pour le general Bonaparte, alors conquerant de l'Italie. Le 15 aout 1797, il lui adresse, dans _le Memorial_, une lettre trop piquante de verve et trop percante de pronostic, pour qu'on ne la reproduise pas. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre de la presse politique, comme il s'en est tant depense et perdu en France depuis _la Satire Menippee_ jusqu'a Carrel: sauvons du moins cette page-la. Le bruit venait de se repandre dans Paris qu'une revolution republicaine avait eclate a Rome et y avait change la forme du gouvernement. "A BONAPARTE. "Brave general, "_Tout a change et tout doit changer encore_, a dit un ecrivain politique de ce siecle, a la tete d'un ouvrage fameux. Vous hatez de plus en plus l'accomplissement de cette prophetie de Raynal. J'ai deja annonce que je ne vous craignais pas, quoique vous commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous _faire peur_ en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas de petites intrigues, et du role d'un conspirateur subalterne auquel on voudrait vous reduire. Il me parait que vous aimez mieux monter au Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre conduite n'est pas conforme aux regles d'une morale tres-severe; mais l'heroisme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire que vous faites votre metier d'illustre brigand comme Alexandre et comme Charlemagne. Cela peut suffire a un guerrier de vingt-neuf ans. "Je me promenerais, je le repete, avec la plus grande securite, dans votre camp peuple de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort agreable de vous voir de pres, de suivre votre politique, et meme de la deviner quand vous garderiez le silence. "Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous preter de grands desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinees de l'Europe et de l'Asie. "Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a change son gouvernement. Cette nouvelle est prematuree sans doute; mais elle pourra bien se realiser tot ou tard. "Vous aviez montre pour la vieillesse et le caractere du chef de l'Eglise des egards qui vous avaient honore. Mais peut-etre esperiez-vous alors que la fin de sa carriere amenerait plus vite le denoument prepare par vos exploits et votre politique. Les Transteverins se sont charges de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous transporterez le siege de la nouvelle republique lombarde au milieu de cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore sous vous a l'art de conquerir le reste de l'Italie. "On pretend qu'a ce propos le ministre Acton disait naguere au roi de Naples:--_Sire, les Francais ont deja la moitie du pied dans la botte. Encore un coup, et ils l'y feront entrer tout entier_.--Acton pourrait bien avoir raison: qu'en dites-vous? "Mais je soupconne encore de plus vastes combinaisons. Le theatre de l'Italie est deja trop etroit pour la grandeur de vos vues. Je reve souvent a vos correspondances avec les anciens peuples de la Grece, et meme avec leurs pretres, avec leurs _papas_; car, en habile homme, vous avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses. "Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est un evenement tres-probable, si on vous laisse faire, et si Aubert-Dubayet[125] vous seconde. L'insurrection peut se communiquer facilement aux janissaires, et l'histoire ottomane est deja pleine des revolutions tragiques dont ils furent les instruments. [Note 125: Ambassadeur a Constantinople.] "Ainsi, je ne serais point etonne que vous eussiez concu le projet hardi de planter a la fois l'etendard francais sur les murs du Vatican et sur les tours du Serail, dans la capitale des Etats chretiens et dans celle de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une etrange maniere de renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez accoutume aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est toujours ce qui s'execute le plus facilement depuis l'origine de la Revolution francaise. "Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Saintete, qui sont recus le meme jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et qui s'amusent a l'Opera francais, a nos jardins de Bagatelle et de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de Constantinople? "En verite, brave General, vous devez bien rire quelquefois, du haut de votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites. "Vous preparez de memorables evenements a l'histoire. Il faut l'avouer, si les rentes etaient payees, et si on avait de l'argent, rien ne serait plus interessant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'equite en murmure un peu. "Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous creez partout des constitutions republicaines. Il me semble que Rome, dont vous pretendez ressusciter le genie, avait des maximes toutes contraires. Elle se gardait d'elever autour d'elle des republiques rivales de la sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action fut moins energique, et flechit plus aisement sous sa volonte. Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragedie: Ces lions, que leur maitre avait rendus plus doux, Vont reprendre leur rage et s'elancer sur nous; ............................................... Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc. "Mais peut-etre avez-vous la-dessus, comme sur tout le veste, votre arriere-pensee, et vous ne me la direz pas. "J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressee: vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment a vous faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le meme gout se communique a tous vos lieutenants qui savent se battre aussi bien que vous. On dit que vous avez toujours _Ossian_ dans votre poche, mome au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur. Vous avez, de plus, consacre un monument a Virgile dans Mantoue, sa patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un peu: J'aime fort les heros, s'ils aiment les poetes. "Je suis un peu poete; vous etes un grand capitaine. Quand vous serez maitre de Constantinople et du Serail, je vous promets de mauvais vers que vous ne lirez pas, et les eloges de toutes les femmes, qui vaudront mieux que les vers pour un heros de votre age. Suivez vos grands projets, et ne revenez surtout a Paris que pour y recevoir des fetes et des applaudissements. F." Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est tres-possible), son gout pour Fontanes doit remonter jusque-la[126]. [Note 126: Les Memoires du savant botaniste de Candolle, recemment publies (1862), contiennent une anecdote singuliere sur Fontanes, laquelle se rapporte a cette epoque voisine de fructidor. Sortant du Lycee ou il avait entendu une lecon de La Harpe et revenant a pied avec Fontanes, de Candolle ne put s'empecher de lui exprimer son etonnement du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y applaudir: "Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but n'est pas de retablir la puissance des pretres, mais il faut frapper l'opinion publique de l'utilite d'une religion, et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme." De Candolle, qui croit avoir eu a se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maitre, triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, etait en effet vaguement et politiquement religieux plutot que catholique, et, parlant a un protestant, il dit la une de ces choses en l'air qui traversent l'imagination d'un poete et dont sans doute il ne se souvenait pas le lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant, ait trop precise le dire de Fontanes. ] Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par contre-coup, de reveiller en Fontanes le poete, qui se dissipait trop dans cette vie de polemique et de parti. Laissant madame de Fontanes a Paris, il se deroba a la deportation par la fuite, quitta la France, passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand, qu'il avait deja connu en 89. C'est a l'illustre ami de nous dire en ses _Memoires_ (et il l'a fait) cette liaison etroitement nouee dans l'exil, ces entretiens a voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards ensemble vers _cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, apres avoir ete quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume_. Fontanes n'hesita pas un seul instant a reconnaitre l'etoile a ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels emigres, le chevalier de Panat et ce monde leger du XVIIIe siecle, paraissaient douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout reveur et sauvage, Fontanes leur disait: "Laissez, messieurs, "patience! il nous passera tous." Et a son jeune ami il repetait: "Faites-vous illustre." M. de Chateaubriand, a son tour, lui rendait en conseils et en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, apres avoir repris vivement a la Grece sauvee, semblait en d'autres moments s'en distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: "Vous possedez le plus beau talent poetique de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire. Songez, mon ami, que les annees peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la posterite est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-etre que quelques cartons. C'est une verite indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possedez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui devore les peuples et les temps. Est-il possible que vous ne soyez pas touche de tout ce que le Ciel a fait pour vous, et que vous songiez a autre chose qu'a la Grece sauvee?" Ainsi au poete melancolique, delicat, pur, eleve, noble, mais un peu desabuse, parlait l'ardent poete avec grandeur. Ces paroles, tombant dans les heures fecondes du malheur, faisaient une vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa proscription, on le voit tout occupe de son monument. Son imagination se passionnait en ces moments extremes; il ressaisissait en idee la gloire. Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint a Hambourg, sejourna a Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son ame a nu et ses gouts, du fond de la detresse. Il manquait des livres necessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait achete pres de la Bourse, a Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer chez d'honnetes fermiers du Holstein les _Contes moraux_ de Marmontel, mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg (que n'allait-il tout droit a Klopstock?); et dans ces pays ou son genre d'etudes etait peu goute, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une terre barbare. Tant de souffrance etait peu propre a le reconcilier avec l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait a sa _Grece sauvee_, et, comme il l'ecrit, _s'y jetait a corps perdu_. Enviant le sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient caches en France (et La Harpe l'avait ete quelque temps chez madame de Fontanes meme), il songeait impatiemment a rentrer: "Je viens de lire une partie du decret; quelque severe qu'il soit, je persiste dans mes idees. Je me cacherai, et je travaillerai au milieu de mes livres. Je n'ai plus qu'un tres-petit nombre d'annees a employer pour l'imagination, je veux en user mieux que des precedentes. Je veux finir mon poeme. Peut-etre me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je laisse quelque monument apres moi..." Son cri perpetuel, en ecrivant a madame de Fontanes et a son ami Joubert, etait: "Ne me laissez point en Allemagne; un coin et des livres en France!... Je ne veux que terminer dans une "cave, au milieu des livres necessaires, mon poeme commence. Quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir." Un jour, apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les deportes, on avait designe l'ile de Corfou, ce ciel de la Grece tout d'un coup lui sourit: "J'ai ete vivement tente d'ecrire a cet effet au Directoire: je ne vois pas qu'il put refuser a un poete deporte, qui mettrait sous ses yeux "plusieurs chants (_il y avait donc des lors plusieurs chants_) d'un poeme sur la Grece, un exil a Corfou, puisqu'il y veut envoyer d'autres individus frappes par le meme decret. Ceci vous parait fou. Mais songez-y bien: qu'est-ce qui n'est pas mieux que Hambourg?" Durant toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant a tirer son epopee du naufrage, me fait l'effet de Camoens qui souleve ses _Lusiades_ d'un bras courageux: par malheur, la _Grece sauvee_ ne s'en est tiree qu'en lambeaux. Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes annees de l'orage qui lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouve et des grandeurs. Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grece en automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, _enferme dans un poele_, comme dit Descartes, Fontanes ecrivait a son ami de Londres qu'il ne serait heureux que lorsque, rentre dans sa patrie, il lui aurait prepare _une ruche et des fleurs a cote des siennes_; et l'ami poete lui repondait: "Si je suis la seconde personne a laquelle vous ayez trouve quelques rapports d'ame avec vous (_l'autre personne etait M. Joubert_), vous etes la premiere qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. Tete, coeur, caractere, j'ai tout trouve en vous a ma guise, et je sens desormais que je vous suis attache pour la vi