The Project Gutenberg EBook of Vingt ans apres, by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Vingt ans apres Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13952] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANS APRES *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas VINGT ANS APRES (1845) Table des matieres I. Le fantome de Richelieu II. Une ronde de nuit III. Deux anciens ennemis IV. Anne d'Autriche a quarante-six ans V. Gascon et Italien VI. D'Artagnan a quarante ans VII. D'Artagnan est embarrasse, mais une de nos anciennes connaissances lui vient en aide VIII. Des influences differentes que peut avoir une demi-pistole sur un bedeau et sur un enfant de choeur IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'apercut qu'il etait en croupe derriere Planchet X. L'abbe d'Herblay XI. Les deux Gaspards XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds XIII. Comment d'Artagnan s'apercut, en retrouvant Porthos, que la fortune ne fait pas le bonheur XIV. Ou il est demontre que, si Porthos etait mecontent de son etat, Mousqueton etait fort satisfait du sien XV. Deux tetes d'ange XVI. Le chateau de Bragelonne XVII. La diplomatie d'Athos XVIII. M. de Beaufort XIX. Ce a quoi se recreait M. le duc de Beaufort au donjon de Vincennes XX. Grimaud entre en fonctions XXI. Ce que contenaient les pates du successeur du pere Marteau XXII. Une aventure de Marie Michon XXIII. L'abbe Scarron XXIV. Saint-Denis XXV. Un des quarante moyens d'evasion de Monsieur de Beaufort XXVI. D'Artagnan arrive a propos XXVII. La grande route XXVIII. Rencontre XXIX. Le bonhomme Broussel XXX. Quatre anciens amis s'appretent a se revoir XXXI. La place Royale XXXII. Le bac de l'Oise XXXIII. Escarmouche XXXIV. Le moine XXXV. L'absolution XXXVI. Grimaud parle XXXVII. La veille de la bataille XXXVIII. Un diner d'autrefois XXXIX. La lettre de Charles Ier XL. La lettre de Cromwell XLI. Mazarin et Madame Henriette XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la providence XLIII. L'oncle et le neveu XLIV. Paternite XLV. Encore une reine qui demande secours XLVI. Ou il est prouve que le premier mouvement est toujours le bon XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie L. L'emeute LI. L'emeute se fait revolte LII. Le malheur donne de la memoire LIII. L'entrevue LIV. La fuite LV. Le carrosse de M. le coadjuteur LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnerent, l'un deux cent dix- neuf, et l'autre deux cent quinze louis, a vendre de la paille LVII. On a des nouvelles d'Aramis LVIII. L'Ecossais, parjure a sa foi, pour un denier vendit son roi LIX. Le vengeur LX. Olivier Cromwell LXI. Les gentilshommes LXII. Jesus Seigneur LXIII. Ou il est prouve que dans les positions les plus difficiles les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons estomacs l'appetit LXIV. Salut a la Majeste tombee LXV. D'Artagnan trouve un projet LXVI. La partie de lansquenet LXVII. Londres LXVIII. Le proces LXIX. White-Hall LXX. Les ouvriers LXXI. Remember LXXII. L'homme masque LXXIII. La maison de Cromwell LXXIV. Conversation LXXV. La felouque "L'Eclair" LXXVI. Le vin de Porto LXXVII. Le vin de Porto (Suite) LXXVIII. Fatality LXXIX. Ou, apres avoir manque d'etre roti, Mousqueton manqua d'etre mange LXXX. Retour LXXXI. Les ambassadeurs LXXXII. Les trois lieutenants du generalissime LXXXIII. Le combat de Charenton LXXXIV. La route de Picardie LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche LXXXVI. La royaute de M. de Mazarin LXXXVII. Precautions LXXXVIII. L'esprit et le bras LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite) XC. Le bras et l'esprit XCI. Le bras et l'esprit (Suite) XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin XCIII. Conferences XCIV. Ou l'on commence a croire que Porthos sera enfin baron et d'Artagnan capitaine XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et mieux qu'avec l'epee et du devouement XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et mieux qu'avec l'epee et du devouement (Suite) XCVII. Ou il est prouve qu'il est quelquefois plus difficile aux rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir XCVIII. Ou il est prouve qu'il est quelquefois plus difficile aux rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir (Suite) Conclusion I. Le fantome de Richelieu Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons deja, pres d'une table a coins de vermeil, chargee de papiers et de livres, un homme etait assis la tete appuyee dans ses deux mains. Derriere lui etait une vaste cheminee, rouge de feu, et dont les tisons enflammes s'ecroulaient sur de larges chenets dores. La lueur de ce foyer eclairait par-derriere le vetement magnifique de ce reveur, que la lumiere d'un candelabre charge de bougies eclairait par-devant. A voir cette simarre rouge et ces riches dentelles, a voir ce front pale et courbe sous la meditation, a voir la solitude de ce cabinet, le silence des antichambres, le pas mesure des gardes sur le palier, on eut pu croire que l'ombre du cardinal de Richelieu etait encore dans sa chambre. Helas! c'etait bien en effet seulement l'ombre du grand homme. La France affaiblie, l'autorite du roi meconnue, les grands redevenus forts et turbulents, l'ennemi rentre en deca des frontieres, tout temoignait que Richelieu n'etait plus la. Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre rouge n'etait point celle du vieux cardinal, c'etait cet isolement qui semblait, comme nous l'avons dit, plutot celui d'un fantome que celui d'un vivant; c'etaient ces corridors vides de courtisans, ces cours pleines de gardes; c'etait le sentiment railleur qui montait de la rue et qui penetrait a travers les vitres de cette chambre ebranlee par le souffle de toute une ville liguee contre le ministre; c'etaient enfin des bruits lointains et sans cesse renouveles de coups de feu, tires heureusement sans but et sans resultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-meme avait change de nom, que le peuple aussi avait des armes. Ce fantome de Richelieu, c'etait Mazarin. Or, Mazarin etait seul et se sentait faible. -- Etranger! murmurait-il; Italien! voila leur grand mot lache! avec ce mot, ils ont assassine, pendu et devore Concini, et, si je les laissais faire, ils m'assassineraient, me pendraient et me devoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait d'autre mal que de les pressurer un peu. Les niais! ils ne sentent donc pas que leur ennemi, ce n'est point cet Italien qui parle mal le francais, mais bien plutot ceux-la qui ont le talent de leur dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien. "Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette fois semblait etrange sur ses levres pales, oui, vos rumeurs me le disent, le sort des favoris est precaire; mais, si vous savez cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori ordinaire, moi! Le comte d'Essex avait une bague splendide et enrichie de diamants que lui avait donnee sa royale maitresse; moi, je n'ai qu'un simple anneau avec un chiffre et une date, mais cet anneau a ete beni dans la chapelle du Palais-Royal; aussi, moi, ne me briseront-ils pas selon leurs voeux. Ils ne s'apercoivent pas qu'avec leur eternel cri: "A bas le Mazarin!" je leur fais crier tantot vive M. de Beaufort, tantot vive M. le Prince, tantot vive le parlement! Eh bien! M. de Beaufort est a Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou l'autre, et le parlement... Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa figure douce paraissait incapable. -- Eh bien! le parlement... nous verrons ce que nous en ferons du parlement; nous avons Orleans et Montargis. Oh! j'y mettrai le temps; mais ceux qui ont commence a crier a bas le Mazarin finiront par crier a bas tous ces gens-la, chacun a son tour. Richelieu, qu'ils haissaient quand il etait vivant, et dont ils parlent toujours depuis qu'il est mort, a ete plus bas que moi; car il a ete chasse plusieurs fois, et plus souvent encore il a craint de l'etre. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je suis contraint de ceder au peuple, elle cedera avec moi; si je fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles sans leur reine et sans leur roi. Oh! si seulement je n'etais pas etranger, si seulement j'etais Francais, si seulement j'etais gentilhomme! Et il retomba dans sa reverie. En effet, la position etait difficile, et la journee qui venait de s'ecouler l'avait compliquee encore. Mazarin, toujours eperonne par sa sordide avarice, ecrasait le peuple d'impots, et ce peuple, a qui il ne restait que l'ame, comme le disait l'avocat general Talon, et encore parce qu'on ne pouvait vendre son ame a l'encan, le peuple, a qui on essayait de faire prendre patience avec le bruit des victoires qu'on remportait, et qui trouvait que les lauriers n'etaient pas viande dont il put se nourrir, le peuple depuis longtemps avait commence a murmurer. Mais ce n'etait pas tout; car lorsqu'il n'y a que le peuple qui murmure, separee qu'elle en est par la bourgeoisie et les gentilshommes, la cour ne l'entend pas; mais Mazarin avait eu l'imprudence de s'attaquer aux magistrats! il avait vendu douze brevets de maitre des requetes, et, comme les officiers payaient leurs charges fort cher, et que l'adjonction de ces douze nouveaux confreres devait en faire baisser le prix, les anciens s'etaient reunis, avaient jure sur les Evangiles de ne point souffrir cette augmentation et de resister a toutes les persecutions de la cour, se promettant les uns aux autres qu'au cas ou l'un d'eux, par cette rebellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui en rembourser le prix. Or, voici ce qui etait arrive de ces deux cotes: Le 7 de janvier, sept a huit cents marchands de Paris s'etaient assembles et mutines a propos d'une nouvelle taxe qu'on voulait imposer aux proprietaires de maisons, et ils avaient depute dix d'entre eux pour parler au duc d'Orleans, qui, selon sa vieille habitude, faisait de la popularite. Le duc d'Orleans les avait recus, et ils lui avaient declare qu'ils etaient decides a ne point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se defendre a main armee contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le duc d'Orleans les avait ecoutes avec une grande complaisance, leur avait fait esperer quelque moderation, leur avait promis d'en parler a la reine et les avait congedies avec le mot ordinaire des princes: "On verra." De leur cote, le 9, les maitres des requetes etaient venus trouver le cardinal, et l'un d'eux, qui portait la parole pour tous les autres, lui avait parle avec tant de fermete et de hardiesse, que le cardinal en avait ete tout etonne; aussi les avait-il renvoyes en disant comme le duc d'Orleans, que l'on verrait. Alors, pour _voir_, on avait assemble le conseil et l'on avait envoye chercher le surintendant des finances d'Emery. Ce d'Emery etait fort deteste du peuple, d'abord parce qu'il etait surintendant des finances, et que tout surintendant des finances doit etre deteste; ensuite, il faut le dire, parce qu'il meritait quelque peu de l'etre. C'etait le fils d'un banquier de Lyon qui s'appelait Particelli, et qui, ayant change de nom a la suite de sa banqueroute, se faisait appeler d'Emery. Le cardinal de Richelieu, qui avait reconnu en lui un grand merite financier, l'avait presente au roi Louis XIII sous le nom de M. d'Emery, et voulant le faire nommer intendant des finances, il lui en disait grand bien. -- A merveille! avait repondu le roi, et je suis aise que vous me parliez de M. d'Emery pour cette place qui veut un honnete homme. On m'avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et j'avais peur que vous ne me forcassiez a le prendre. -- Sire! repondit le cardinal, que Votre Majeste se rassure, le Particelli dont elle parle a ete pendu. -- Ah! tant mieux! s'ecria le roi, ce n'est donc pas pour rien que l'on m'a appele Louis Le Juste. Et il signa la nomination de M. d'Emery. C'etait ce meme d'Emery qui etait devenu surintendant des finances. On l'avait envoye chercher de la part du ministre, et il etait accouru tout pale et tout effare, disant que son fils avait manque d'etre assassine le jour meme sur la place du Palais: la foule l'avait rencontre et lui avait reproche le luxe de sa femme, qui avait un appartement tendu de velours rouge avec des crepines d'or. C'etait la fille de Nicolas Le Camus, secretaire en 1617, lequel etait venu a Paris avec vingt livres et qui, tout en se reservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf millions entre ses enfants. Le fils d'Emery avait manque d'etre etouffe, un des emeutiers ayant propose de le presser jusqu'a ce qu'il eut rendu l'or qu'il devorait. Le conseil n'avait rien decide ce jour-la, le surintendant etant trop occupe de cet evenement pour avoir la tete bien libre. Le lendemain, le premier president Mathieu Mole, dont le courage dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, egala celui de M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Conde, c'est-a- dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France; le lendemain, le premier president, disons-nous, avait ete attaque a son tour; le peuple le menacait de se prendre a lui des maux qu'on lui voulait faire; mais le premier president avait repondu avec son calme habituel, sans s'emouvoir et sans s'etonner, que si les perturbateurs n'obeissaient pas aux volontes du roi, il allait faire dresser des potences dans les places pour faire pendre a l'instant meme les plus mutins d'entre eux. Ce a quoi ceux-ci avaient repondu qu'ils ne demandaient pas mieux que de voir dresser des potences, et qu'elles serviraient a pendre les mauvais juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misere du peuple. Ce n'est pas tout; le 11, la reine allant a la messe a Notre-Dame, ce qu'elle faisait regulierement tous les samedis, avait ete suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice. Elles n'avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant seulement se mettre a genoux devant elle pour tacher d'emouvoir sa pitie; mais les gardes les en empecherent, et la reine passa hautaine et fiere sans ecouter leurs clameurs. L'apres-midi, il y avait eu conseil de nouveau; et la on avait decide que l'on maintiendrait l'autorite du roi: en consequence, le parlement fut convoque pour le lendemain, 12. Ce jour, celui pendant la soiree duquel nous ouvrons cette nouvelle histoire, le roi, alors age de dix ans, et qui venait d'avoir la petite verole, avait, sous pretexte d'aller rendre grace a Notre-Dame de son retablissement, mis sur pied ses gardes, ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait echelonnes autour du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, apres la messe entendue, il etait passe au parlement, ou, sur un lit de justice improvise, il avait non seulement maintenu ses edits passes, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien que le premier president, qui, on a pu le voir, etait les jours precedents pour la cour, s'etait cependant eleve fort hardiment sur cette maniere de mener le roi au Palais pour surprendre et forcer la liberte des suffrages. Mais ceux qui surtout s'eleverent fortement contre les nouveaux impots, ce furent le president Blancmesnil et le conseiller Broussel. Ces edits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande multitude de peuple etait sur sa route; mais comme on savait qu'il venait du parlement, et qu'on ignorait s'il y avait ete pour y rendre justice au peuple ou pour l'opprimer de nouveau, pas un seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le feliciter de son retour a la sante. Tous les visages, au contraire, etaient mornes et inquiets; quelques-uns meme etaient menacants. Malgre son retour, les troupes resterent sur place: on avait craint qu'une emeute n'eclatat quand on connaitrait le resultat de la seance du parlement: et, en effet, a peine le bruit se fut-il repandu dans les rues qu'au lieu d'alleger les impots, le roi les avait augmentes, que des groupes se formerent et que de grandes clameurs retentirent, criant: "A bas le Mazarin! vive Broussel! vive Blancmesnil!" car le peuple avait su que Broussel et Blancmesnil avaient parle en sa faveur; et quoique leur eloquence eut ete perdue, il ne leur en savait pas moins bon gre. On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes s'etaient grossis et les cris avaient redouble. L'ordre venait d'etre donne aux gardes du roi et aux gardes suisses, non seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, ou ces groupes surtout paraissaient plus nombreux et plus animes, lorsqu'on annonca au Palais-Royal le prevot des marchands. Il fut introduit aussitot: il venait dire que si l'on ne cessait pas a l'instant meme ces demonstrations hostiles, dans deux heures Paris tout entier serait sous les armes. On deliberait sur ce qu'on aurait a faire, lorsque Comminges, lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout dechires et le visage sanglant. En le voyant paraitre, la reine jeta un cri de surprise et lui demanda ce qu'il y avait. Il y avait qu'a la vue des gardes, comme l'avait prevu le prevot des marchands, les esprits s'etaient exasperes. On s'etait empare des cloches et l'on avait sonne le tocsin. Comminges avait tenu bon, avait arrete un homme qui paraissait un des principaux agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonne qu'il fut pendu a la croix du Trahoir. En consequence, les soldats l'avaient entraine pour executer cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient ete attaques a coups de pierres et a coups de hallebarde; le rebelle avait profite de ce moment pour s'echapper, avait gagne la rue des Lombards et s'etait jete dans une maison dont on avait aussitot enfonce les portes. Cette violence avait ete inutile, on n'avait pu retrouver le coupable. Comminges avait laisse un poste dans la rue, et avec le reste de son detachement, etait revenu au Palais-Royal pour rendre compte a la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route, il avait ete poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs de ses hommes avaient ete blesses de coups de pique et de hallebarde, et lui-meme avait ete atteint d'une pierre qui lui fendait le sourcil. Le recit de Comminges corroborait l'avis du prevot des marchands, on n'etait pas en mesure de tenir tete a une revolte serieuse; le cardinal fit repandre dans le peuple que les troupes n'avaient ete echelonnees sur les quais et le Pont-Neuf qu'a propos de la ceremonie, et qu'elles allaient se retirer. En effet, vers les quatre heures du soir, elles se concentrerent toutes vers le Palais-Royal; on placa un poste a la barriere des Sergents, un autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisieme a la butte Saint-Roch. On emplit les cours et les rez-de-chaussee de Suisses et de mousquetaires, et l'on attendit. Voila donc ou en etaient les choses lorsque nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait ete autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans quelle situation d'esprit il ecoutait les murmures du peuple qui arrivaient jusqu'a lui et l'echo des coups de fusil qui retentissaient jusque dans sa chambre. Tout a coup il releva la tete, le sourcil a demi fronce, comme un homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une enorme pendule qu'allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil place sur la table, a la portee de sa main, il siffla deux coups. Une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit sans bruit, et un homme vetu de noir s'avanca silencieusement et se tint debout derriere le fauteuil. -- Bernouin, dit le cardinal sans meme se retourner, car ayant siffle deux coups il savait que ce devait etre son valet de chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais? -- Les mousquetaires noirs, Monseigneur. -- Quelle compagnie? -- Compagnie Treville. -- Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans l'antichambre? -- Le lieutenant d'Artagnan. -- Un bon, je crois? -- Oui, Monseigneur. -- Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi a m'habiller. Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu'il etait entre, et revint un instant apres, apportant le costume demande. Le cardinal commenca alors, silencieux et pensif, a se defaire du costume de ceremonie qu'il avait endosse pour assister a la seance du parlement, et a se revetir de la casaque militaire, qu'il portait avec une certaine aisance, grace a ses anciennes campagnes d'Italie; puis quand il fut completement habille: -- Allez me chercher M. d'Artagnan, dit-il. Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu, mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On eut dit d'une ombre. Reste seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction dans une glace; il etait encore jeune, car il avait quarante-six ans a peine, il etait d'une taille elegante et un peu au-dessous de la moyenne; il avait le teint vif et beau, le regard plein de feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionne, le front large et majestueux, les cheveux chatains un peu crepus, la barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevee avec le fer, ce qui lui donnait bonne grace. Alors il passa son baudrier, regarda avec complaisance ses mains, qu'il avait fort belles et desquelles il prenait le plus grand soin; puis rejetant les gros gants de daim qu'il avait deja pris, et qui etaient d'uniforme, il passa de simples gants de soie. En ce moment la porte s'ouvrit. -- M. d'Artagnan, dit le valet de chambre. Un officier entra. C'etait un homme de trente-neuf a quarante ans, de petite taille mais bien prise, maigre, l'oeil vif et spirituel, la barbe noire et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu'on a trouve la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est fort brun. D'Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu'il reconnaissait pour y etre venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu, et voyant qu'il n'y avait personne dans ce cabinet qu'un mousquetaire de sa compagnie, il arreta les yeux sur ce mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup d'oeil, il reconnut le cardinal. -- Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et comme il convient a un homme de condition qui a eu souvent dans sa vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs. Le cardinal fixa sur lui son oeil plus fin que profond, l'examina avec attention, puis, apres quelques secondes de silence: -- C'est vous qui etes monsieur d'Artagnan? dit-il. -- Moi-meme, Monseigneur, dit l'officier. Le cardinal regarda un moment encore cette tete si intelligente et ce visage dont l'excessive mobilite avait ete enchainee par les ans et l'experience; mais d'Artagnan soutint l'examen en homme qui avait ete regarde autrefois par des yeux bien autrement percants que ceux dont il soutenait a cette heure l'investigation. -- Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutot je vais aller avec vous. -- A vos ordres, Monseigneur, repondit d'Artagnan. -- Je voudrais visiter moi-meme les postes qui entourent le Palais-Royal; croyez-vous qu'il y ait quelque danger? -- Du danger, Monseigneur! demanda d'Artagnan d'un air etonne, et lequel? -- On dit le peuple tout a fait mutine. -- L'uniforme des mousquetaires du roi est fort respecte, Monseigneur, et ne le fut-il pas, moi, quatrieme je me fais fort de mettre en fuite une centaine de ces manants. -- Vous avez vu cependant ce qui est arrive a Comminges? -- M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires, repondit d'Artagnan. -- Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes? -- Chacun a l'amour-propre de son uniforme, Monseigneur. -- Excepte moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous voyez que j'ai quitte le mien pour prendre le votre. -- Peste, Monseigneur! dit d'Artagnan, c'est de la modestie. Quant a moi, je declare que, si j'avais celui de Votre Eminence, je m'en contenterais et m'engagerais au besoin a n'en porter jamais d'autre. -- Oui, mais pour sortir ce soir, peut-etre n'eut-il pas ete tres sur. Bernouin, mon feutre. Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau d'uniforme a larges bords. Le cardinal s'en coiffa d'une facon assez cavaliere, et se retourna vers d'Artagnan: -- Vous avez des chevaux tout selles dans les ecuries, n'est-ce pas? -- Oui, Monseigneur. -- Eh bien! partons. -- Combien Monseigneur veut-il d'hommes? -- Vous avez dit qu'avec quatre hommes, vous vous chargeriez de mettre en fuite cent manants; comme nous pourrions en rencontrer deux cents, prenez-en huit. -- Quand Monseigneur voudra. -- Je vous suis; ou plutot, reprit le cardinal, non, par ici. Eclairez-nous, Bernouin. Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef doree sur son bureau, et ayant ouvert la porte d'un escalier secret, il se trouva au bout d'un instant dans la cour du Palais-Royal. II. Une ronde de nuit Dix minutes apres, la petite troupe sortait par la rue des Bons- Enfants, derriere la salle de spectacle qu'avait batie le cardinal de Richelieu pour y faire jouer _Mirame_, et dans laquelle le cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de litterature, venait de faire jouer les premiers operas qui aient ete representes en France. L'aspect de la ville presentait tous les caracteres d'une grande agitation; des groupes nombreux parcouraient les rues, et, quoi qu'en ait dit d'Artagnan, s'arretaient pour voir passer les militaires avec un air de raillerie menacante qui indiquait que les bourgeois avaient momentanement depose leur mansuetude ordinaire pour des intentions plus belliqueuses. De temps en temps des rumeurs venaient du quartier des Halles. Des coups de fusil petillaient du cote de la rue Saint-Denis, et parfois tout a coup, sans que l'on sut pourquoi, quelque cloche se mettait a sonner, ebranlee par le caprice populaire. D'Artagnan suivait son chemin avec l'insouciance d'un homme sur lequel de pareilles niaiseries n'ont aucune influence. Quand un groupe tenait le milieu de la rue, il poussait son cheval sans lui dire gare, et comme si, rebelles ou non, ceux qui le composaient avaient su a quel homme ils avaient affaire, ils s'ouvraient et laissaient passer la patrouille. Le cardinal enviait ce calme, qu'il attribuait a l'habitude du danger; mais il n'en prenait pas moins pour l'officier, sous les ordres duquel il s'etait momentanement place, cette sorte de consideration que la prudence elle-meme accorde a l'insoucieux courage. En approchant du poste de la barriere des Sergents, la sentinelle cria: "Qui vive?" D'Artagnan repondit, et, ayant demande les mots de passe au cardinal, s'avanca a l'ordre; les mots de passe etaient _Louis_ et _Rocroy_. Ces signes de reconnaissance echanges, d'Artagnan demanda si ce n'etait pas M. de Comminges qui commandait le poste. La sentinelle lui montra alors un officier qui causait, a pied, la main appuyee sur le cou du cheval de son interlocuteur. C'etait celui que demandait d'Artagnan. -- Voici M. de Comminges, dit d'Artagnan revenant au cardinal. Le cardinal poussa son cheval vers eux, tandis que d'Artagnan se reculait par discretion; cependant, a la maniere dont l'officier a pied et l'officier a cheval oterent leurs chapeaux, il vit qu'ils avaient reconnu son Eminence. -- Bravo, Guitaut, dit le cardinal au cavalier, je vois que malgre vos soixante-quatre ans vous etes toujours le meme, alerte et devoue. Que dites-vous a ce jeune homme? -- Monseigneur, repondit Guitaut, je lui disais que nous vivions a une singuliere epoque, et que la journee d'aujourd'hui ressemblait fort a l'une de ces journees de la Ligue dont j'ai tant entendu parler dans mon jeune temps. Savez-vous qu'il n'etait question de rien moins, dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, que de faire des barricades. -- Et que vous repondait Comminges, mon cher Guitaut? -- Monseigneur, dit Comminges, je repondais que, pour faire une Ligue, il ne leur manquait qu'une chose qui me paraissait assez essentielle, c'etait un duc de Guise; d'ailleurs, on ne fait pas deux fois la meme chose. -- Non, mais ils feront une Fronde, comme ils disent, reprit Guitaut. -- Qu'est-ce que cela, une Fronde? demanda Mazarin. -- Monseigneur, c'est le nom qu'ils donnent a leur parti. -- Et d'ou vient ce nom? -- Il parait qu'il y a quelques jours le conseiller Bachaumont a dit au Palais que tous les faiseurs d'emeutes ressemblaient aux ecoliers qui frondent dans les fosses de Paris et qui se dispersent quand ils apercoivent le lieutenant civil, pour se reunir de nouveau lorsqu'il est passe. Alors ils ont ramasse le mot au bond, comme ont fait les gueux a Bruxelles, ils se sont appeles frondeurs. Aujourd'hui et hier, tout etait a la Fronde, les pains, les chapeaux, les gants, les manchons, les eventails; et, tenez, ecoutez. En ce moment en effet une fenetre s'ouvrit; un homme se mit a cette fenetre et commenca de chanter: _Un vent de Fronde_ _S'est leve ce matin;_ _Je crois qu'il gronde_ _Contre le Mazarin._ _Un vent de Fronde_ _S'est leve ce matin!_ -- L'insolent! murmura Guitaut. -- Monseigneur, dit Comminges, que sa blessure avait mis de mauvaise humeur et qui ne demandait qu'a prendre une revanche et a rendre plaie pour bosse, voulez-vous que j'envoie a ce drole-la une balle pour lui apprendre a ne pas chanter si faux une autre fois? Et il mit la main aux fontes du cheval de son oncle. -- Non pas, non pas! s'ecria Mazarin. _Diavolo_! mon cher ami, vous allez tout gater; les choses vont a merveille, au contraire! Je connais vos Francais comme si je les avais faits depuis le premier jusqu'au dernier: ils chantent, ils payeront. Pendant la Ligue, dont parlait Guitaut tout a l'heure, on ne chantait que la messe, aussi tout allait fort mal. Viens, Guitaut, viens, et allons voir si l'on fait aussi bonne garde aux Quinze-Vingts qu'a la barriere des Sergents. Et, saluant Comminges de la main, il rejoignit d'Artagnan, qui reprit la tete de sa petite troupe suivi immediatement par Guitaut et le cardinal, lesquels etaient suivis a leur tour du reste de l'escorte. -- C'est juste, murmura Comminges en le regardant s'eloigner, j'oubliais que, pourvu qu'on paye, c'est tout ce qu'il lui faut, a lui. On reprit la rue Saint-Honore en deplacant toujours des groupes; dans ces groupes, on ne parlait que des edits du jour; on plaignait le jeune roi qui ruinait ainsi son peuple sans le savoir; on jetait toute la faute sur Mazarin; on parlait de s'adresser au duc d'Orleans et a M. le Prince; on exaltait Blancmesnil et Broussel. D'Artagnan passait au milieu de ces groupes, insoucieux comme si lui et son cheval eussent ete de fer; Mazarin et Guitaut causaient tout bas; les mousquetaires, qui avaient fini par reconnaitre le cardinal, suivaient en silence. On arriva a la rue Saint-Thomas-du-Louvre, ou etait le poste des Quinze-Vingts; Guitaut appela un officier subalterne, qui vint rendre compte. -- Eh bien! demanda Guitaut. -- Ah! mon capitaine, dit l'officier, tout va bien de ce cote, si ce n'est, je crois, qu'il se passe quelque chose dans cet hotel. Et il montrait de la main un magnifique hotel situe juste sur l'emplacement ou fut depuis le Vaudeville. -- Dans cet hotel, dit Guitaut, mais c'est l'hotel de Rambouillet. -- Je ne sais pas si c'est l'hotel de Rambouillet, reprit l'officier, mais ce que je sais, c'est que j'y ai vu entrer force gens de mauvaise mine. -- Bah! dit Guitaut en eclatant de rire, ce sont des poetes. -- Eh bien, Guitaut! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec une pareille irreverence de ces messieurs! tu ne sais pas que j'ai ete poete aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans le genre de ceux de M. de Benserade. -- Vous, Monseigneur? -- Oui, moi. Veux-tu que je t'en dise? -- Cela m'est egal, Monseigneur! Je n'entends pas l'italien. -- Oui, mais tu entends le francais, n'est-ce pas, mon bon et brave Guitaut, reprit Mazarin en lui posant amicalement la main sur l'epaule, et, quelque ordre qu'on te donne dans cette langue, tu l'executeras? -- Sans doute, Monseigneur, comme je l'ai deja fait, pourvu qu'il me vienne de la reine. -- Ah oui! dit Mazarin en se pincant les levres, je sais que tu lui es entierement devoue. -- Je suis capitaine de ses gardes depuis plus de vingt ans. -- En route, monsieur d'Artagnan, reprit le cardinal, tout va bien de ce cote. D'Artagnan reprit la tete de la colonne sans souffler un mot et avec cette obeissance passive qui fait le caractere du vieux soldat. Il s'achemina vers la butte Saint-Roch, ou etait le troisieme poste, en passant par la rue Richelieu et la rue Villedo. C'etait le plus isole, car il touchait presque aux remparts, et la ville etait peu peuplee de ce cote-la. -- Qui commande ce poste? demanda le cardinal. -- Villequier, repondit Guitaut. -- Diable! fit Mazarin, parlez-lui seul, vous savez que nous sommes en brouille depuis que vous avez eu la charge d'arreter M. le duc de Beaufort; il pretendait que c'etait a lui, comme capitaine des gardes du roi, que revenait cet honneur. -- Je le sais bien, et je lui ai dit cent fois qu'il avait tort, le roi ne pouvait lui donner cet ordre, puisqu'a cette epoque-la le roi avait a peine quatre ans. -- Oui, mais je pouvais le lui donner, moi, Guitaut, et j'ai prefere que ce fut vous. Guitaut, sans repondre, poussa son cheval en avant, et s'etant fait reconnaitre a la sentinelle, fit appeler M. de Villequier. Celui-ci sortit. -- Ah! c'est vous, Guitaut! dit-il de ce ton de mauvaise humeur qui lui etait habituel, que diable venez-vous faire ici? -- Je viens vous demander s'il y a quelque chose de nouveau de ce cote. -- Que voulez-vous qu'il y ait? On crie: "Vive le roi!" et "A bas le Mazarin!" ce n'est pas du nouveau, cela; il y a deja quelque temps que nous sommes habitues a ces cris-la. -- Et vous faites chorus? repondit en riant Guitaut. -- Ma foi, j'en ai quelquefois grande envie! je trouve qu'ils ont bien raison, Guitaut; je donnerais volontiers cinq ans de ma paye, qu'on ne me paye pas, pour que le roi eut cinq ans de plus. -- Vraiment, et qu'arriverait-il si le roi avait cinq ans de plus? -- Il arriverait qu'a l'instant ou le roi serait majeur, le roi donnerait ses ordres lui-meme, et qu'il y a plus de plaisir a obeir au petit-fils de Henri IV qu'au fils de Pietro Mazarini. Pour le roi, mort-diable! je me ferais tuer avec plaisir; mais si j'etais tue pour le Mazarin, comme votre neveu a manque de l'etre aujourd'hui, il n'y a point de paradis, si bien place que j'y fusse, qui m'en consolat jamais. -- Bien, bien, monsieur de Villequier, dit Mazarin. Soyez tranquille, je rendrai compte de votre devouement au roi. Puis se retournant vers l'escorte: -- Allons, messieurs, continua-t-il, tout va bien, rentrons. -- Tiens, dit Villequier, le Mazarin etait la! Tant mieux; il y avait longtemps que j'avais envie de lui dire en face ce que j'en pensais; vous m'en avez fourni l'occasion, Guitaut; et quoique votre intention ne soit peut-etre pas des meilleures pour moi, je vous remercie. Et tournant sur ses talons, il rentra au corps de garde en sifflant un air de Fronde. Cependant Mazarin revenait tout pensif; ce qu'il avait successivement entendu de Comminges, de Guitaut et de Villequier le confirmait dans cette pensee qu'en cas d'evenements graves, il n'aurait personne pour lui que la reine, et encore la reine avait si souvent abandonne ses amis que son appui paraissait parfois au ministre, malgre les precautions qu'il avait prises, bien incertain et bien precaire. Pendant tout le temps que cette course nocturne avait dure, c'est- a-dire pendant une heure a peu pres, le cardinal avait, tout en etudiant tour a tour Comminges, Guitaut et Villequier, examine un homme. Cet homme, qui etait reste impassible devant la menace populaire, et dont la figure n'avait pas plus sourcille aux plaisanteries qu'avait faites Mazarin qu'a celles dont il avait ete l'objet, cet homme lui semblait un etre a part et trempe pour des evenements dans le genre de ceux dans lesquels on se trouvait, surtout de ceux dans lesquels on allait se trouver. D'ailleurs ce nom de d'Artagnan ne lui etait pas tout a fait inconnu, et quoique lui, Mazarin, ne fut venu en France que vers 1634 ou 1635, c'est-a-dire sept ou huit ans apres les evenements que nous avons racontes dans une precedente histoire, il semblait au cardinal qu'il avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un homme qui, dans une circonstance qui n'etait plus presente a son esprit, s'etait fait remarquer comme un modele de courage, d'adresse et de devouement. Cette idee s'etait tellement emparee de son esprit, qu'il resolut de l'eclaircir sans retard; mais ces renseignements qu'il desirait sur d'Artagnan, ce n'etait point a d'Artagnan lui-meme qu'il fallait les demander. Aux quelques mots qu'avait prononces le lieutenant des mousquetaires, le cardinal avait reconnu l'origine gasconne; et Italiens et Gascons se connaissent trop bien et se ressemblent trop pour s'en rapporter les uns aux autres de ce qu'ils peuvent dire d'eux-memes. Aussi, en arrivant aux murs dont le jardin du Palais-Royal etait enclos, le cardinal frappa-t-il a une petite porte situee a peu pres ou s'eleve aujourd'hui le cafe de Foy, et, apres avoir remercie d'Artagnan et l'avoir invite a l'attendre dans la cour du Palais-Royal, fit-il signe a Guitaut de le suivre. Tous deux descendirent de cheval, remirent la bride de leur monture au laquais qui avait ouvert la porte et disparurent dans le jardin. -- Mon cher Guitaut, dit le cardinal en s'appuyant sur le bras du vieux capitaine des gardes, vous me disiez tout a l'heure qu'il y avait tantot vingt ans que vous etiez au service de la reine? -- Oui, c'est la verite, repondit Guitaut. -- Or, mon cher Guitaut, continua le cardinal, j'ai remarque qu'outre votre courage, qui est hors de contestation, et votre fidelite, qui est a toute epreuve, vous aviez une admirable memoire. -- Vous avez remarque cela, Monseigneur? dit le capitaine des gardes; diable! tant pis pour moi. -- Comment cela? -- Sans doute, une des premieres qualites du courtisan est de savoir oublier. -- Mais vous n'etes pas un courtisan, vous, Guitaut, vous etes un brave soldat, un de ces capitaines comme il en reste encore quelques-uns du temps du roi Henri IV, mais comme malheureusement il n'en restera plus bientot. -- Peste, Monseigneur! m'avez-vous fait venir avec vous pour me tirer mon horoscope? -- Non, dit Mazarin en riant; je vous ai fait venir pour vous demander si vous aviez remarque notre lieutenant de mousquetaires. -- M. d'Artagnan? -- Oui. -- Je n'ai pas eu besoin de le remarquer, Monseigneur, il y a longtemps que je le connais. -- Quel homme est-ce, alors? -- Eh mais, dit Guitaut, surpris de la demande, c'est un Gascon! -- Oui, je sais cela; mais je voulais vous demander si c'etait un homme en qui l'on put avoir confiance. -- M. de Treville le tient en grande estime, et M. de Treville, vous le savez, est des grands amis de la reine. -- Je desirais savoir si c'etait un homme qui eut fait ses preuves. -- Si c'est comme brave soldat que vous l'entendez, je crois pouvoir vous repondre que oui. Au siege de La Rochelle, au pas de Suze, a Perpignan, j'ai entendu dire qu'il avait fait plus que son devoir. -- Mais, vous le savez, Guitaut, nous autres pauvres ministres, nous avons souvent besoin encore d'autres hommes que d'hommes braves. Nous avons besoin de gens adroits. M. d'Artagnan ne s'est- il pas trouve mele du temps du cardinal dans quelque intrigue dont le bruit public voudrait qu'il se fut tire fort habilement? -- Monseigneur, sous ce rapport, dit Guitaut, qui vit bien que le cardinal voulait le faire parler, je suis force de dire a Votre Eminence que je ne sais que ce que le bruit public a pu lui apprendre a elle-meme. Je ne me suis jamais mele d'intrigues pour mon compte, et si j'ai parfois recu quelque confidence a propos des intrigues des autres, comme le secret ne m'appartient pas, Monseigneur trouvera bon que je le garde a ceux qui me l'ont confie. Mazarin secoua la tete. -- Ah! dit-il, il y a, sur ma parole, des ministres bien heureux, et qui savent tout ce qu'ils veulent savoir. -- Monseigneur, reprit Guitaut, c'est que ceux-la ne pesent pas tous les hommes dans la meme balance, et qu'ils savent s'adresser aux gens de guerre pour la guerre et aux intrigants pour l'intrigue. Adressez-vous a quelque intrigant de l'epoque dont vous parlez, et vous en tirerez ce que vous voudrez, en payant, bien entendu. -- Eh, pardieu! reprit Mazarin en faisant une certaine grimace qui lui echappait toujours lorsqu'on touchait avec lui la question d'argent dans le sens que venait de le faire Guitaut... on paiera... s'il n'y a pas moyen de faire autrement. -- Est-ce serieusement que Monseigneur me demande de lui indiquer un homme qui ait ete mele dans toutes les cabales de cette epoque? -- _Per Bacco!_ reprit Mazarin, qui commencait a s'impatienter, il y a une heure que je ne vous demande pas autre chose, tete de fer que vous etes. -- Il y en a un dont je vous reponds sous ce rapport, s'il veut parler toutefois. -- Cela me regarde. -- Ah, Monseigneur! ce n'est pas toujours chose facile, que de faire dire aux gens ce qu'ils ne veulent pas dire. -- Bah! avec de la patience on y arrive. Eh bien! cet homme c'est... -- C'est le comte de Rochefort. -- Le comte de Rochefort! -- Malheureusement il a disparu depuis tantot quatre ou cinq ans et je ne sais ce qu'il est devenu. -- Je le sais, moi, Guitaut, dit Mazarin. -- Alors, de quoi se plaignait donc tout a l'heure Votre Eminence, de ne rien savoir? -- Et, dit Mazarin, vous croyez que Rochefort... -- C'etait l'ame damnee du cardinal, Monseigneur; mais, je vous en previens, cela vous coutera cher; le cardinal etait prodigue avec ses creatures. -- Oui, oui, Guitaut, dit Mazarin, c'etait un grand homme, mais il avait ce defaut-la. Merci, Guitaut, je ferai mon profit de votre conseil, et cela ce soir meme. Et comme en ce moment les deux interlocuteurs etaient arrives a la cour du Palais-Royal, le cardinal salua Guitaut d'un signe de la main; et apercevant un officier qui se promenait de long en large, il s'approcha de lui. C'etait d'Artagnan qui attendait le retour du cardinal, comme celui-ci en avait donne l'ordre. -- Venez, monsieur d'Artagnan, dit Mazarin de sa voix la plus flutee, j'ai un ordre a vous donner. D'Artagnan s'inclina, suivit le cardinal par l'escalier secret, et, un instant apres, se retrouva dans le cabinet d'ou il etait parti. Le cardinal s'assit devant son bureau et prit une feuille de papier sur laquelle il ecrivit quelques lignes. D'Artagnan, debout, impassible, attendit sans impatience comme sans curiosite: il etait devenu un automate militaire, agissant, ou plutot obeissant par ressort. Le cardinal plia la lettre et y mit son cachet. -- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous allez porter cette depeche a la Bastille, et ramener la personne qui en est l'objet; vous prendrez un carrosse, une escorte et vous garderez soigneusement le prisonnier. D'Artagnan prit la lettre, porta la main a son feutre, pivota sur ses talons, comme eut pu le faire le plus habile sergent instructeur, sortit, et, un instant apres, on l'entendit commander de sa voix breve et monotone: -- Quatre hommes d'escorte, un carrosse, mon cheval. Cinq minutes apres, on entendait les roues de la voiture et les fers des chevaux retentir sur le pave de la cour. III. Deux anciens ennemis D'Artagnan arrivait a la Bastille comme huit heures et demie sonnaient. Il se fit annoncer au gouverneur, qui, lorsqu'il sut qu'il venait de la part et avec un ordre du ministre, s'avanca au-devant de lui jusqu'au perron. Le gouverneur de la Bastille etait alors M. du Tremblay, frere du fameux capucin Joseph, ce terrible favori de Richelieu que l'on appelait Eminence grise. Lorsque le marechal de Bassompierre etait a la Bastille, ou il resta douze ans bien comptes, et que ses compagnons, dans leurs reves de liberte, se disaient les uns aux autres: Moi, je sortirai a telle epoque; et moi, dans tel temps, Bassompierre repondait: Et moi, messieurs, je sortirai quand M. du Tremblay sortira. Ce qui voulait dire qu'a la mort du cardinal M. du Tremblay ne pouvait manquer de perdre sa place a la Bastille, et Bassompierre de reprendre la sienne a la cour. Sa prediction faillit en effet s'accomplir, mais d'une autre facon que ne l'avait pense Bassompierre, car, le cardinal mort, contre toute attente, les choses continuerent de marcher comme par le passe: M. du Tremblay ne sortit pas, et Bassompierre faillit ne point sortir. M. du Tremblay etait donc encore gouverneur de la Bastille lorsque d'Artagnan s'y presenta pour accomplir l'ordre du ministre; il le recut avec la plus grande politesse et, comme il allait se mettre a table, il invita d'Artagnan a souper avec lui. -- Ce serait avec le plus grand plaisir, dit d'Artagnan; mais, si je ne me trompe, il y a sur l'enveloppe de la lettre _tres pressee._ -- C'est juste, dit M. du Tremblay. Hola, major! que l'on fasse descendre le numero 256. En entrant a la Bastille, on cessait d'etre un homme et l'on devenait un numero. D'Artagnan se sentit frissonner au bruit des clefs; aussi resta-t- il a cheval sans en vouloir descendre, regardant les barreaux, les fenetres renforcees; les murs enormes qu'il n'avait jamais vus que de l'autre cote des fosses, et qui lui avaient fait si grand'peur il y avait quelque vingt annees. Un coup de cloche retentit. -- Je vous quitte, lui dit M. du Tremblay, on m'appelle pour signer la sortie du prisonnier. Au revoir, monsieur d'Artagnan. -- Que le diable m'extermine si je te rends ton souhait! murmura d'Artagnan, en accompagnant son imprecation du plus gracieux sourire; rien que de demeurer cinq minutes dans la cour j'en suis malade. Allons, allons, je vois que j'aime encore mieux mourir sur la paille, ce qui m'arrivera probablement, que d'amasser dix mille livres de rente a etre gouverneur de la Bastille. Il achevait a peine ce monologue que le prisonnier parut. En le voyant, d'Artagnan fit un mouvement de surprise qu'il reprima aussitot. Le prisonnier monta dans le carrosse sans paraitre avoir reconnu d'Artagnan. -- Messieurs, dit d'Artagnan aux quatre mousquetaires, on m'a recommande la plus grande surveillance pour le prisonnier; or, comme le carrosse n'a pas de serrures a ses portieres; je vais monter pres de lui. Monsieur de Lillebonne, ayez l'obligeance de mener mon cheval en bride. -- Volontiers, mon lieutenant, repondit celui auquel il s'etait adresse. D'Artagnan mit pied a terre, il donna la bride de son cheval au mousquetaire, monta dans le carrosse, se placa pres du prisonnier, et, d'une voix dans laquelle il etait impossible de distinguer la moindre emotion: -- Au Palais-Royal, et au trot, dit-il. Aussitot la voiture partit, et d'Artagnan, profitant de l'obscurite qui regnait sous la voute que l'on traversait, se jeta au cou du prisonnier. -- Rochefort! s'ecria-t-il. Vous! c'est bien vous! Je ne me trompe pas! -- D'Artagnan, s'ecria a son tour Rochefort etonne. -- Ah! mon pauvre ami! continua d'Artagnan, ne vous ayant pas revu depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort. -- Ma foi, dit Rochefort, il n'y a pas grande difference, je crois, entre un mort et un enterre; or je suis enterre, ou peu s'en faut. -- Et pour quel crime etes-vous a la Bastille? -- Voulez-vous que je vous dise la verite? -- Oui. -- Eh bien! je n'en sais rien. -- De la defiance avec moi, Rochefort? -- Non, foi de gentilhomme! car il est impossible que j'y sois pour la cause que l'on m'impute. -- Quelle cause? -- Comme voleur de nuit. -- Vous, voleur de nuit! Rochefort, vous riez? -- Je comprends. Ceci demande explication, n'est-ce pas? -- Je l'avoue. -- Eh bien, voila ce qui est arrive: un soir, apres une orgie chez Reinard, aux Tuileries, avec le duc d'Harcourt, Fontrailles, de Rieux et autres, le duc d'Harcourt proposa d'aller tirer des manteaux sur le Pont-Neuf; c'est, vous le savez, un divertissement qu'avait mis fort a la mode M. le duc d'Orleans. -- Etiez-vous fou, Rochefort! a votre age? -- Non, j'etais ivre; et cependant, comme l'amusement me semblait mediocre, je proposai au chevalier de Rieux d'etre spectateurs au lieu d'etre acteurs, et, pour voir la scene des premieres loges, de monter sur le cheval de bronze. Aussitot dit, aussitot fait. Grace aux eperons, qui nous servirent d'etriers, en un instant nous fumes perches sur la croupe; nous etions a merveille et nous voyions a ravir. Deja quatre ou cinq manteaux avaient ete enleves avec une dexterite sans egale et sans que ceux a qui on les avait enleves osassent dire un mot, quand je ne sais quel imbecile moins endurant que les autres s'avise de crier: "A la garde!" et nous attire une patrouille d'archers. Le duc d'Harcourt, Fontrailles et les autres se sauvent; de Rieux veut en faire autant. Je le retiens en lui disant qu'on ne viendra pas nous denicher ou nous sommes. Il ne m'ecoute pas, met le pied sur l'eperon pour descendre, l'eperon casse, il tombe, se rompt une jambe, et, au lieu de se taire, se met a crier comme un pendu. Je veux sauter a mon tour, mais il etait trop tard: je saute dans les bras des archers, qui me conduisent au Chatelet, ou je m'endors sur les deux oreilles, bien certain que le lendemain je sortirais de la. Le lendemain se passe, le surlendemain se passe, huit jours se passent; j'ecris au cardinal. Le meme jour on vient me chercher et l'on me conduit a la Bastille; il y a cinq ans que j'y suis. Croyez-vous que ce soit pour avoir commis le sacrilege de monter en croupe derriere Henri IV? -- Non, vous avez raison, mon cher Rochefort, ce ne peut pas etre pour cela, mais vous allez savoir probablement pourquoi. -- Ah! oui, car j'ai, moi, oublie de vous demander cela: ou me menez-vous? -- Au cardinal. -- Que me veut-il? -- Je n'en sais rien, puisque j'ignorais meme que c'etait vous que j'allais chercher. -- Impossible. Vous, un favori! -- Un favori, moi! s'ecria d'Artagnan. Ah! mon pauvre comte! je suis plus cadet de Gascogne que lorsque je vous vis a Meung, vous savez, il y a tantot vingt-deux ans, helas! Et un gros soupir acheva sa phrase. -- Cependant vous venez avec un commandement? -- Parce que je me trouvais la par hasard dans l'antichambre, et que le cardinal s'est adresse a moi comme il se serait adresse a un autre; mais je suis toujours lieutenant aux mousquetaires, et il y a, si je compte bien, a peu pres vingt et un ans que je le suis. -- Enfin, il ne vous est pas arrive malheur, c'est beaucoup. -- Et quel malheur vouliez-vous qu'il m'arrivat? Comme dit je ne sais quel vers latin que j'ai oublie, ou plutot que je n'ai jamais bien sur La foudre ne frappe pas les vallees; et je suis une vallee, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient. -- Alors le Mazarin est toujours Mazarin? -- Plus que jamais, mon cher; on le dit marie avec la reine. -- Marie! -- S'il n'est pas son mari, il est a coup sur son amant. -- Resister a un Buckingham et ceder a un Mazarin! -- Voila les femmes! reprit philosophiquement d'Artagnan. -- Les femmes, bon, mais les reines! -- Eh! mon Dieu! sous ce rapport, les reines sont deux fois femmes. -- Et M. de Beaufort, est-il toujours en prison? -- Toujours; pourquoi? -- Ah! c'est que, comme il me voulait du bien, il aurait pu me tirer d'affaire. -- Vous etes probablement plus pres d'etre libre que lui; ainsi c'est vous qui l'en tirerez. -- Alors, la guerre... -- On va l'avoir. -- Avec l'Espagnol? -- Non, avec Paris. -- Que voulez-vous dire? -- Entendez-vous ces coups de fusil? -- Oui. Eh bien? -- Eh bien, ce sont les bourgeois qui pelotent! en attendant la partie. -- Est-ce que vous croyez qu'on pourrait faire quelque chose des bourgeois? -- Mais, oui, ils promettent, et s'ils avaient un chef qui fit de tous les groupes un rassemblement... -- C'est malheureux de ne pas etre libre. -- Eh! mon Dieu! ne vous desesperez pas. Si Mazarin vous fait chercher, c'est qu'il a besoin de vous; et s'il a besoin de vous, eh bien! je vous en fais mon compliment. Il y a bien des annees que personne n'a plus besoin de moi; aussi vous voyez ou j'en suis. -- Plaignez-vous donc, je vous le conseille! -- Ecoutez, Rochefort. Un traite... -- Lequel? -- Vous savez que nous sommes bons amis. -- Pardieu! j'en porte les marques, de notre amitie: trois coups d'epee!... -- Eh bien, si vous redevenez en faveur, ne m'oubliez pas. -- Foi de Rochefort, mais a charge de revanche. -- C'est dit: voila ma main. -- Ainsi, a la premiere occasion que vous trouvez de parler de moi... -- J'en parle, et vous? -- Moi de meme. -- A propos, et vos amis, faut-il parler d'eux aussi? -- Quels amis? -- Athos, Porthos et Aramis, les avez-vous donc oublies? -- A peu pres. -- Que sont-ils devenus? -- Je n'en sais rien. -- Vraiment! -- Ah! mon Dieu, oui! nous nous sommes quittes comme vous savez; ils vivent, voila tout ce que je peux dire; j'en apprends de temps en temps des nouvelles indirectes. Mais dans quel lieu du monde ils sont, le diable m'emporte si j'en sais quelque chose. Non, d'honneur! je n'ai plus que vous d'ami, Rochefort. -- Et l'illustre... comment appelez-vous donc ce garcon que j'ai fait sergent au regiment de Piemont? -- Planchet? -- Oui, c'est cela. Et l'illustre Planchet, qu'est-il devenu? -- Mais il a epouse une boutique de confiseur dans la rue des Lombards, c'est un garcon qui a toujours fort aime les douceurs; de sorte qu'il est bourgeois de Paris et que, selon toute probabilite, il fait de l'emeute en ce moment. Vous verrez que ce drole sera echevin avant que je sois capitaine. -- Allons, mon cher d'Artagnan, un peu de courage! c'est quand on est au plus bas de la roue que la roue tourne et vous eleve. Des ce soir, votre sort va peut-etre changer. -- Amen! dit d'Artagnan en arretant le carrosse. -- Que faites-vous? demanda Rochefort. -- Je fais que nous sommes arrives et que je ne veux pas qu'on me voie sortir de votre voiture; nous ne nous connaissons pas. -- Vous avez raison. Adieu. -- Au revoir; rappelez-vous votre promesse. Et d'Artagnan remonta a cheval et reprit la tete de l'escorte. Cinq minutes apres on entrait dans la cour du Palais-Royal. D'Artagnan conduisit le prisonnier par le grand escalier et lui fit traverser l'antichambre et le corridor. Arrive a la porte du cabinet de Mazarin, il s'appretait a se faire annoncer quand Rochefort lui mit la main sur l'epaule. -- D'Artagnan, dit Rochefort en souriant, voulez-vous que je vous avoue une chose a laquelle j'ai pense tout le long de la route, en voyant les groupes de bourgeois que nous traversions et qui vous regardaient, vous et vos quatre hommes, avec des yeux flamboyants? -- Dites, repondit d'Artagnan. -- C'est que je n'avais qu'a crier a l'aide pour vous faire mettre en pieces, vous et votre escorte, et qu'alors j'etais libre. -- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? dit d'Artagnan. -- Allons donc! reprit Rochefort. L'amitie juree! Ah! si c'eut ete un autre que vous qui m'eut conduit, je ne dis pas... D'Artagnan inclina la tete. -- Est-ce que Rochefort serait devenu meilleur que moi? se dit-il. Et il se fit annoncer chez le ministre. -- Faites entrer M. de Rochefort, dit la voix impatiente de Mazarin aussitot qu'il eut entendu prononcer ces deux noms, et priez M. d'Artagnan d'attendre: je n'en ai pas encore fini avec lui. Ces paroles rendirent d'Artagnan tout joyeux. Comme il l'avait dit, il y avait longtemps que personne n'avait eu besoin de lui, et cette insistance de Mazarin a son egard lui paraissait d'un heureux presage. Quant a Rochefort, elle ne lui produisit pas d'autre effet que de le mettre parfaitement sur ses gardes. Il entra dans le cabinet et trouva Mazarin assis a sa table avec son costume ordinaire, c'est- a-dire en monsignor; ce qui etait a peu pres l'habit des abbes du temps, excepte qu'il portait les bas et le manteau violet. Les portes se refermerent, Rochefort regarda Mazarin du coin de l'oeil, et il surprit un regard du ministre qui croisait le sien. Le ministre etait toujours le meme, bien peigne, bien frise, bien parfume, et, grace a sa coquetterie, ne paraissait pas meme son age. Quant a Rochefort, c'etait autre chose, les cinq annees qu'il avait passees en prison avaient fort vieilli ce digne ami de M. de Richelieu; ses cheveux noirs etaient devenus tout blancs, et les couleurs bronzees de son teint avaient fait place a une entiere paleur qui semblait de l'epuisement. En l'apercevant, Mazarin secoua imperceptiblement la tete d'un air qui voulait dire: -- Voila un homme qui ne me parait plus bon a grand'chose. Apres un silence qui fut assez long en realite, mais qui parut un siecle a Rochefort, Mazarin tira d'une liasse de papiers une lettre tout ouverte, et la montrant au gentilhomme: -- J'ai trouve la une lettre ou vous reclamez votre liberte, monsieur de Rochefort. Vous etes donc en prison? Rochefort tressaillit a cette demande. -- Mais, dit-il, il me semblait que Votre Eminence le savait mieux que personne. -- Moi? pas du tout! il y a encore a la Bastille une foule de prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne sais pas meme les noms. -- Oh, mais, moi, c'est autre chose, Monseigneur! et vous saviez le mien, puisque c'est sur un ordre de Votre Eminence que j'ai ete transporte du Chatelet a la Bastille. -- Vous croyez? -- J'en suis sur. -- Oui, je crois me souvenir, en effet; n'avez-vous pas, dans le temps, refuse de faire pour la reine un voyage a Bruxelles? -- Ah! ah! dit Rochefort, voila donc la veritable cause? Je la cherche depuis cinq ans. Niais que je suis, je ne l'avais pas trouvee! -- Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre arrestation; entendons-nous, je vous fais cette question, voila tout: n'avez-vous pas refuse d'aller a Bruxelles pour le service de la reine, tandis que vous aviez consenti a y aller pour le service du feu cardinal? -- C'est justement parce que j'y avais ete pour le service du feu cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine. J'avais ete a Bruxelles dans une circonstance terrible. C'etait lors de la conspiration de Chalais. J'y avais ete pour surprendre la correspondance de Chalais avec l'archiduc, et deja a cette epoque, lorsque je fus reconnu, je faillis y etre mis en pieces. Comment vouliez-vous que j'y retournasse! je perdais la reine au lieu de la servir. -- Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures intentions sont mal interpretees, mon cher monsieur de Rochefort. La reine n'a vu dans votre refus qu'un refus pur et simple; elle avait eu fort a se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa Majeste la reine! Rochefort sourit avec mepris. -- C'etait justement parce que j'avais bien servi M. le cardinal de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le monde. -- Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas comme M. de Richelieu, qui visait a la toute-puissance; je suis un simple ministre qui n'a pas besoin de serviteurs etant celui de la reine. Or, Sa Majeste est tres susceptible; elle aura su votre refus, elle l'aura pris pour une declaration de guerre, et elle m'aura, sachant combien vous etes un homme superieur et par consequent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m'aura ordonne de m'assurer de vous. Voila comment vous vous trouvez a la Bastille. Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c'est par erreur que je me trouve a la Bastille... -- Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut s'arranger; vous etes homme a comprendre certaines affaires, vous, et, une fois ces affaires comprises, a les bien pousser. -- C'etait l'avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon admiration pour ce grand homme s'augmente encore de ce que vous voulez bien me dire que c'est aussi le votre. -- C'est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de politique, c'est ce qui faisait sa grande superiorite sur moi, qui suis un homme tout simple et sans detours; c'est ce qui me nuit, j'ai une franchise toute francaise. Rochefort se pinca les levres pour ne pas sourire. -- Je viens donc au but. J'ai besoin de bons amis, de serviteurs fideles; quand je dis j'ai besoin, je veux dire: la reine a besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi, entendez-vous bien? ce n'est pas comme M. le cardinal de Richelieu, qui faisait tout a son caprice. Aussi, je ne serai jamais un grand homme comme lui; mais en echange, je suis un bon homme, monsieur de Rochefort, et j'espere que je vous le prouverai. Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait de temps en temps un sifflement qui ressemblait a celui de la vipere. -- Je suis tout pret a vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique, pour ma part, j'aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle Votre Eminence N'oubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant le mouvement qu'essayait de reprimer le ministre, n'oubliez pas que depuis cinq ans je suis a la Bastille, et que rien ne fausse les idees comme de voir les choses a travers les grilles d'une prison. -- Ah! monsieur de Rochefort, je vous ai deja dit que je n'y etais pour rien dans votre prison. La reine... (colere de femme et de princesse, que voulez-vous! mais cela passe comme cela vient, et apres on n'y pense plus)... -- Je concois, Monseigneur, qu'elle n'y pense plus, elle qui a passe cinq ans au Palais-Royal, au milieu des fetes et des courtisans; mais, moi, qui les ai passes a la Bastille... -- Eh! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que le Palais-Royal soit un sejour bien gai? Non pas, allez. Nous y avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais, tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur table, comme toujours. Voyons, etes-vous des notres, monsieur de Rochefort? -- Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi. A la Bastille, on ne cause politique qu'avec les soldats et les geoliers, et vous n'avez pas idee, Monseigneur, comme ces gens-la sont peu au courant des choses qui se passent. J'en suis toujours a M. de Bassompierre, moi... Il est toujours un des dix-sept seigneurs? -- Il est mort, monsieur, et c'est une grande perte. C'etait un homme devoue a la reine, lui, et les hommes devoues sont rares. -- Parbleu! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous les envoyez a la Bastille. -- Mais c'est qu'aussi, dit Mazarin, qu'est-ce qui prouve le devouement? -- L'action, dit Rochefort. -- Ah! oui, l'action! reprit le ministre reflechissant; mais ou trouver des hommes d'action? Rochefort hocha la tete. -- Il n'en manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez mal. -- Je cherche mal! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de Rochefort? Voyons, instruisez-moi. Vous avez du beaucoup apprendre dans l'intimite de feu Monseigneur le cardinal. Ah! c'etait un si grand homme! -- Monseigneur se fachera-t-il si je lui fais de la morale? -- Moi, jamais! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je cherche a me faire aimer, et non a me faire craindre. -- Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe ecrit sur la muraille, avec la pointe d'un clou. -- Et quel est ce proverbe? demanda Mazarin. -- Le voici, Monseigneur: _Tel maitre..._ -- Je le connais: _tel valet._ -- Non: _tel serviteur._ C'est un petit changement que les gens devoues dont je vous parlais tout a l'heure y ont introduit pour leur satisfaction particuliere. -- Eh bien! que signifie le proverbe? -- Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des serviteurs devoues, et par douzaines. -- Lui, le point de mire de tous les poignards! lui qui a passe sa vie a parer tous les coups qu'on lui portait! -- Mais il les a pares, enfin, et pourtant ils etaient rudement portes. C'est que s'il avait de bons ennemis, il avait aussi de bons amis. -- Mais voila tout ce que je demande! -- J'ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le moment etait venu de tenir parole a d'Artagnan, j'ai connu des gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en defaut la penetration du cardinal; par leur bravoure, battu ses gardes et ses espions; des gens qui sans argent, sans appui, sans credit, ont conserve une couronne a une tete couronnee et fait demander grace au cardinal. -- Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui- meme de ce que Rochefort arrivait ou il voulait le conduire, ces gens-la n'etaient pas devoues au cardinal, puisqu'ils luttaient contre lui. -- Non, car ils eussent ete mieux recompenses; mais ils avaient le malheur d'etre devoues a cette meme reine pour laquelle tout a l'heure vous demandiez des serviteurs. -- Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses? -- Je sais ces choses parce que ces gens-la etaient mes ennemis a cette epoque, parce qu'ils luttaient contre moi, parce que je leur ai fait tout le mal que j'ai pu, parce qu'ils me l'ont rendu de leur mieux, parce que l'un d'eux, a qui j'avais eu plus particulierement affaire, m'a donne un coup d'epee, voila sept ans a peu pres: c'etait le troisieme que je recevais de la meme main... la fin d'un ancien compte. -- Ah! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais des hommes pareils. -- Eh! Monseigneur, vous en avez un a votre porte depuis plus de six ans, et que depuis six ans vous n'avez juge bon a rien. -- Qui donc? -- Monsieur d'Artagnan. -- Ce Gascon! s'ecria Mazarin avec une surprise parfaitement jouee. -- Ce Gascon a sauve une reine, et fait confesser a M. de Richelieu qu'en fait d'habilete, d'adresse et de politique il n'etait qu'un ecolier. -- En verite! -- C'est comme j'ai l'honneur de le dire a Votre Eminence. -- Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort. -- C'est bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en souriant. -- Il me le contera lui-meme, alors. -- J'en doute, Monseigneur. -- Et pourquoi cela? -- Parce que le secret ne lui appartient pas; parce que, comme je vous l'ai dit, ce secret est celui d'une grande reine. -- Et il etait seul pour accomplir une pareille entreprise? -- Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout a l'heure. -- Et ces quatre hommes etaient unis, dites-vous? -- Comme si ces quatre hommes eussent fait qu'un, comme si ces quatre coeurs eussent battu dans la meme poitrine; aussi, que n'ont-ils fait a eux quatre! -- Mon cher monsieur de Rochefort, en verite vous piquez ma curiosite a un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc ma narrer cette histoire? -- Non, mais je puis vous dire un conte, un veritable conte de fee, je vous en reponds, Monseigneur. -- Oh! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j'aime beaucoup les contes. -- Vous le voulez donc, Monseigneur? dit Rochefort en essayant de demeler une intention sur cette figure fine et rusee. -- Oui. -- Eh bien! ecoutez! Il y avait une fois une reine... mais une puissante reine, la reine d'un des plus grands royaumes du monde, a laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur! vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume ou regnait cette reine. Or, il vint a la cour un ambassadeur si brave, si riche et si elegant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la reine elle-meme, en souvenir sans doute de la facon dont il avait traite les affaires d'Etat, eut l'imprudence de lui donner certaine parure si remarquable qu'elle ne pouvait etre remplacee. Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci a exiger de la princesse que cette parure figurat dans sa toilette au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le ministre savait de science certaine que la parure avait suivi l'ambassadeur, lequel ambassadeur etait fort loin, de l'autre cote des mers. La grande reine etait perdue! perdue comme la derniere de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur. -- Vraiment, fit Mazarin. -- Eh bien, Monseigneur! quatre hommes resolurent de la sauver. Ces quatre hommes, ce n'etaient pas des princes, ce n'etaient pas des ducs, ce n'etaient pas des hommes puissants, ce n'etaient meme pas des hommes riches; c'etaient quatre soldats ayant grand coeur, bon bras, franche epee. Ils partirent. Le ministre savait leur depart et avait aposte des gens sur la route pour les empecher d'arriver a leur but. Trois furent mis hors de combat par de nombreux assaillants; mais un seul arriva au port, tua ou blessa ceux qui voulaient l'arreter, franchit la mer et rapporta la parure a la grande reine, qui put l'attacher sur son epaule au jour designe, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que dites-vous de ce trait-la, Monseigneur? -- C'est magnifique! dit Mazarin reveur. -- Eh bien! j'en sais dix pareils. Mazarin ne parlait plus, il songeait. Cinq ou six minutes s'ecoulerent. -- Vous n'avez plus rien a me demander, Monseigneur, dit Rochefort. -- Si fait, et M. d'Artagnan etait un de ces quatre hommes, dites- vous? -- C'est lui qui a mene toute l'entreprise. -- Et les autres, quels etaient-ils? -- Monseigneur, permettez que je laisse a M. d'Artagnan le soin de vous les nommer. C'etaient ses amis et non les miens; lui seul aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais meme pas sous leurs veritables noms. -- Vous vous defiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je veux etre franc jusqu'au bout; j'ai besoin de vous, de lui, de tous! -- Commencons par moi, Monseigneur, puisque vous m'avez envoye chercher et que me voila, puis vous passerez a eux. Vous ne vous etonnerez pas de ma curiosite: lorsqu'il il y a cinq ans qu'on est en prison, on n'est pas fache de savoir ou l'on va vous envoyer. -- Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de confiance, vous irez a Vincennes ou M. de Beaufort est prisonnier: vous me le garderez a vue. Eh bien! qu'avez-vous donc? -- J'ai que vous me proposez la une chose impossible, dit Rochefort en secouant la tete d'un air desappointe. -- Comment, une chose impossible! Et pourquoi cette chose est-elle impossible? -- Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutot que je suis un des siens; avez-vous oublie, Monseigneur, que c'est lui qui avait repondu de moi a la reine? -- M. de Beaufort, depuis ce temps-la, est l'ennemi de Etat. -- Oui, Monseigneur, c'est possible; mais comme je ne suis ni roi, ni reine, ni ministre, il n'est pas mon ennemi, a moi, et je ne puis accepter ce que vous m'offrez. -- Voila ce que vous appelez du devouement? je vous en felicite! Votre devouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort. -- Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que sortir de la Bastille pour rentrer a Vincennes, ce n'est que changer de prison. -- Dites tout de suite que vous etes du parti de M. de Beaufort, et ce sera plus franc de votre part. -- Monseigneur, j'ai ete si longtemps enferme que je ne suis que d'un parti: c'est du parti du grand air. Employez-moi a tout autre chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur les grands chemins, si c'est possible! -- Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air goguenard, votre zele vous emporte: vous vous croyez encore un jeune homme, parce que le coeur y est toujours; mais les forces vous manqueraient. Croyez-moi donc: ce qu'il vous faut maintenant, c'est du repos. Hola, quelqu'un! -- Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur? -- Au contraire, j'ai statue. Bernouin entra. -- Appelez un huissier, dit-il, et restez pres de moi, ajouta-t-il tout bas. Un huissier entra. Mazarin ecrivit quelques mots qu'il remit a cet homme, puis salua de la tete. -- Adieu, monsieur de Rochefort! dit-il. Rochefort s'inclina respectueusement. -- Je vois, Monseigneur, dit-il, que l'on me reconduit a la Bastille. -- Vous etes intelligent. -- J'y retourne, Monseigneur; mais, je vous le repete, vous avez tort de ne pas savoir m'employer. -- Vous, l'ami de mes ennemis! -- Que voulez-vous! il me fallait faire l'ennemi de vos ennemis. -- Croyez-vous qu'il n'y ait que vous seul, monsieur de Rochefort? Croyez-moi, j'en trouverai qui vous vaudront bien. -- Je vous le souhaite, Monseigneur. -- C'est bien. Allez, allez! A propos, c'est inutile que vous m'ecriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient des lettres perdues. -- J'ai tire les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant; et si d'Artagnan n'est pas content de moi quand je lui raconterai tout a l'heure l'eloge que j'ai fait de lui, il sera difficile. Mais ou diable me mene-t-on? En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu de le faire passer par l'antichambre, ou attendait d'Artagnan. Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes d'escorte; mais il chercha vainement son ami. -- Ah! ah! se dit en lui-meme Rochefort, voila qui change terriblement la chose! et s'il y a toujours un aussi grand nombre de populaire dans les rues, eh bien! nous tacherons de prouver au Mazarin que nous sommes encore bon a autre chose, Dieu merci! qu'a garder un prisonnier. Et il sauta dans le carrosse aussi legerement que s'il n'eut eu que vingt-cinq ans. IV. Anne d'Autriche a quarante-six ans Reste seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif; il en savait beaucoup, et cependant il n'en savait pas encore assez. Mazarin etait tricheur au jeu; c'est un detail que nous a conserve Brienne: il appelait cela prendre ses avantages. Il resolut de n'entamer la partie avec d'Artagnan que lorsqu'il connaitrait bien toutes les cartes de son adversaire. -- Monseigneur n'ordonne rien? demanda Bernouin. -- Si fait, repondit Mazarin; eclaire-moi, je vais chez la reine. Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier. Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine; c'etait par ce corridor que passait le cardinal pour se rendre a toute heure aupres d'Anne d'Autriche. En arrivant dans la chambre a coucher ou donnait ce passage, Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin etaient les confidents intimes de ces amours surannees; et madame Beauvais se chargea d'annoncer le cardinal a Anne d'Autriche, qui etait dans son oratoire avec le jeune Louis XIV. Anne d'Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuye sur une table et la tete appuyee sur sa main, regardait l'enfant royal, qui, couche sur le tapis, feuilletait un grand livre de bataille. Anne d'Autriche etait une reine qui savait le mieux s'ennuyer avec majeste; elle restait quelquefois des heures ainsi retiree dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier. Quant au livre avec lequel jouait le roi, c'etait un _Quinte- Curce_ enrichi de gravures representant les hauts faits d'Alexandre. Madame Beauvais apparut a la porte de l'oratoire et annonca le cardinal de Mazarin. L'enfant se releva sur un genou, le sourcil fronce, et regardant sa mere: -- Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander audience? Anne rougit legerement. -- Il est important, repliqua-t-elle, qu'un premier ministre, dans les temps ou nous sommes, puisse venir rendre compte a toute heure de ce qui se passe a la reine, sans avoir a exciter la curiosite ou les commentaires de toute la cour. -- Mais il me semble que M. de Richelieu n'entrait pas ainsi, repondit l'enfant implacable. -- Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu? vous ne pouvez le savoir, vous etiez trop jeune. -- Je ne me le rappelle pas, je l'ai demande, on me l'a dit. -- Et qui vous a dit cela? reprit Anne d'Autriche avec un mouvement d'humeur mal deguise. -- Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui repondent aux questions que je leur fais, repondit l'enfant, ou que sans cela je n'apprendrai plus rien. En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout a fait, prit son livre, le plia et alla le porter sur la table, pres de laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin a se tenir debout aussi. Mazarin surveillait de son oeil intelligent toute cette scene, a laquelle il semblait demander l'explication de celle qui l'avait precedee. Il s'inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde reverence au roi, qui lui repondit par un salut de tete assez cavalier; mais un regard de sa mere lui reprocha cet abandon aux sentiments de haine que des son enfance Louis XIV avait vouee au cardinal, et il accueillit le sourire sur les levres le compliment du ministre. Anne d'Autriche cherchait a deviner sur le visage de Mazarin la cause de cette visite imprevue, le cardinal ordinairement ne venant chez elle que lorsque tout le monde etait retire. Le ministre fit un signe de tete imperceptible; alors la reine s'adressant a madame Beauvais: -- Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte. Deja la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se retirer, et toujours l'enfant avait tendrement insiste pour rester; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement il se pinca les levres et palit. Un instant apres, Laporte entra. L'enfant alla droit a lui sans embrasser sa mere. -- Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne m'embrassez-vous point? -- Je croyais que vous etiez fachee contre moi, Madame: vous me chassez. -- Je ne vous chasse pas: seulement vous venez d'avoir la petite verole, vous etes souffrant encore, et je crains que veiller ne vous fatigue. -- Vous n'avez pas eu la meme crainte quand vous m'avez fait aller aujourd'hui au Palais pour rendre ces mechants edits qui ont tant fait murmurer le peuple. -- Sire, dit Laporte pour faire diversion, a qui Votre Majeste veut-elle que je donne le bougeoir? -- A qui tu voudras, Laporte, repondit l'enfant, pourvu, ajouta-t- il a haute voix, que ce ne soit pas a Mancini. M. Mancini etait un neveu du cardinal que Mazarin avait place pres du roi comme enfant d'honneur et sur lequel Louis XIV reportait une partie de la haine qu'il avait pour son ministre. Et le roi sortit sans embrasser sa mere et sans saluer le cardinal. -- A la bonne heure! dit Mazarin; j'aime a voir qu'on eleve Sa Majeste dans l'horreur de la dissimulation. -- Pourquoi cela? demanda la reine d'un air presque timide. -- Mais il me semble que la sortie du roi n'a pas besoin de commentaires; d'ailleurs, Sa Majeste ne se donne pas la peine de cacher le peu d'affection qu'elle me porte: ce qui ne m'empeche pas, du reste, d'etre tout devoue a son service, comme a celui de Votre Majeste. -- Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, c'est un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu'il vous a. Le cardinal sourit. -- Mais, continua la reine, vous etiez venu sans doute pour quelque objet important, qu'y a-t-il donc? Mazarin s'assit ou plutot se renversa dans une large chaise, et d'un air melancolique: -- Il y a, dit-il, que, selon toute probabilite, nous serons forces de nous quitter bientot, a moins que vous ne poussiez le devouement pour moi jusqu'a me suivre en Italie. -- Et pourquoi cela? demanda la reine. -- Parce que, comme dit l'opera de _Thisbe_, reprit Mazarin: _Le monde entier conspire a diviser nos feux._ -- Vous plaisantez, monsieur! dit la reine en essayant de reprendre un peu de son ancienne dignite. -- Helas, non, Madame! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins du monde; je pleurerais bien plutot, je vous prie. de le croire; et il y a de quoi, car notez bien que j'ai dit: _Le monde entier conspire a diviser nos feux._ Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que vous aussi m'abandonnez. -- Cardinal! -- Eh! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire l'autre jour tres agreablement a M. le duc d'Orleans ou plutot a ce qu'il vous disait! -- Et que me disait-il? -- Il vous disait, Madame: "C'est votre Mazarin qui est la pierre d'achoppement; qu'il parte, et tout ira bien." -- Que vouliez-vous que je fisse? -- Oh! Madame, vous etes la reine, ce me semble! -- Belle royaute, a la merci du premier gribouilleur de paperasses du Palais-Royal ou du premier gentillatre du royaume! -- Cependant vous etes assez forte pour eloigner de vous les gens qui vous deplaisent. -- C'est-a-dire qui vous deplaisent, a vous! repondit la reine. -- A moi! -- Sans doute. Qui a renvoye madame de Chevreuse, qui pendant douze ans avait ete persecutee sous l'autre regne? -- Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales commencees contre M. de Richelieu! -- Qui a renvoye madame de Hautefort, cette amie si parfaite, qu'elle avait refuse les bonnes graces du roi pour rester dans les miennes? -- Une prude qui vous disait chaque soir, en vous deshabillant, que c'etait perdre votre ame que d'aimer un pretre, comme si on etait pretre parce qu'on est cardinal. -- Qui a fait arreter M. de Beaufort? -- Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m'assassiner! -- Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis sont les miens. -- Ce n'est pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis fussent les miens aussi. -- Mes amis, monsieur!... La reine secoua la tete: Helas! je n'en ai plus. -- Comment n'avez-vous plus d'amis dans le bonheur, quand vous en aviez bien dans l'adversite? -- Parce que, dans le bonheur, j'ai oublie ces amis-la, monsieur: Parce que j'ai fait comme la reine Marie de Medicis, qui, au retour de son premier exil, a meprise tous ceux qui avaient souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte a Cologne, abandonnee du monde entier et meme de son fils, parce que tout le monde la meprisait a son tour. -- Eh bien, voyons! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de reparer le mal? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens. -- Que voulez-vous dire, monsieur? -- Rien autre chose que ce que je dis: cherchez. -- Helas! j'ai beau regarder autour de moi, je n'ai d'influence sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son favori: hier c'etait Choisy, aujourd'hui c'est La Riviere, demain ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui est conduit par madame de Guemenee. -- Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du jour, mais parmi vos amis d'autrefois. -- Parmi mes amis d'autrefois? fit la reine. -- Oui, parmi vos amis d'autrefois, parmi ceux qui vous ont aidee a lutter contre M. le duc de Richelieu, a le vaincre meme. -- Ou veut-il en venir? murmura la reine en regardant le cardinal avec inquietude. -- Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet esprit puissant et fin qui caracterise Votre Majeste, vous avez su, grace au concours de vos amis, repousser les attaques de cet adversaire. -- Moi! dit la reine, j'ai souffert, voila tout. -- Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant. Voyons, allons au fait! connaissez-vous M. de Rochefort? -- M. de Rochefort n'etait pas un de mes amis, dit la reine, mais bien au contraire de mes ennemis les plus acharnes, un des plus fideles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela. -- Je le sais si bien, repondit Mazarin, que nous l'avons fait mettre a la Bastille. -- En est-il sorti? demanda la reine. -- Non, rassurez-vous, il y est toujours; aussi je ne vous parle de lui que pour arriver a un autre. Connaissez-vous M. d'Artagnan? continua Mazarin en regardant la reine en face. Anne d'Autriche recut le coup en plein coeur. "Le Gaston aurait-il ete indiscret?" murmura-t-elle. Puis tout haut: -- D'Artagnan! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce nom-la m'est familier. D'Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une de mes femmes, Pauvre petite creature qui est morte empoisonnee a cause de moi. -- Voila tout? dit Mazarin. La reine regarda le cardinal avec etonnement. -- Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir un interrogatoire? -- Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son eternel sourire et sa voix toujours douce, vous ne repondez que selon votre fantaisie. -- Exposez clairement vos desirs, monsieur, et j'y repondrai de meme, dit la reine avec un commencement d'impatience. -- Eh bien, Madame! dit Mazarin en s'inclinant, je desire que vous me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu d'industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les circonstances sont graves, et il va falloir agir energiquement. -- Encore! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes avec M. de Beaufort. -- Oui! vous n'avez vu que le torrent qui voulait tout renverser, et vous n'avez pas fait attention a l'eau donnante. Il y a cependant en France un proverbe sur l'eau qui dort. -- Achevez, dit la reine. -- Eh bien! continua Mazarin, je souffre tous les jours les affronts que me font vos princes et vos valets titres, tous automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma gravite patiente, n'ont pas devine le rire de l'homme irrite, qui s'est jure a lui-meme d'etre un jour le plus fort. Nous avons fait arreter M. de Beaufort, c'est vrai; mais c'etait le moins dangereux de tous, il y a encore M. le Prince... -- Le vainqueur de Rocroy! y pensez-vous? -- Oui, Madame, et fort souvent; mais _patienza_, comme nous disons, nous autres Italiens. Puis, apres M. de Conde, il y a M. le duc d'Orleans. -- Que dites-vous la? le premier prince du sang, l'oncle du roi! -- Non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du roi, mais le lache conspirateur qui, sous l'autre regne, pousse par son caractere capricieux et fantasque ronge d'ennuis miserables, devore d'une plate ambition, jaloux de tout ce qui le depassait en loyaute et en courage, irrite de n'etre rien, grace a sa nullite, s'est fait l'echo de tous les mauvais bruits, s'est fait l'ame de toutes les cabales, a fait signe d'aller en avant a tous ces braves gens qui ont eu la sottise de croire a la parole d'un homme du sang royal, et qui les a renies lorsqu'ils sont montes sur l'echafaud! non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du roi, je le repete, mais l'assassin de Chalais, de Montmorency et de Cinq-Mars, qui essaye aujourd'hui de jouer le meme jeu, et qui se figure qu'il gagnera la partie parce qu'il changera d'adversaire et parce qu'au lieu d'avoir en face de lui un homme qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura perdu a perdre M. de Richelieu, et je n'ai pas interet a laisser pres de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi. Anne rougit et cacha sa tete dans ses deux mains. -- Je ne veux point humilier Votre Majeste, reprit Mazarin, revenant a un ton plus calme, mais en meme temps d'une fermete etrange. Je veux qu'on respecte la reine et qu'on respecte son ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre Majeste sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le disent, un pantin venu d'Italie; il faut que tout le monde le sache comme Votre Majeste. -- Eh bien donc, que dois-je faire? dit Anne d'Autriche courbee sous cette voix dominatrice. -- Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes fideles et devoues qui ont passe la mer malgre M. de Richelieu, en laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour rapporter a Votre Majeste certaine parure qu'elle avait donnee a M. de Buckingham. Anne se leva majestueuse et irritee comme si un ressort d'acier l'eut fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et cette dignite qui la rendaient si puissante aux jours de sa jeunesse: -- Vous m'insultez, monsieur! dit-elle. -- Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pensee qu'avait tranchee par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous fassiez aujourd'hui pour votre mari ce que vous avez fait autrefois pour votre amant. -- Encore cette calomnie! s'ecria la reine. Je la croyais cependant bien morte et bien etouffee, car vous me l'aviez epargnee jusqu'a present; mais voila que vous m'en parlez a votre tour. Tant mieux! car il en sera question cette fois entre nous, et tout sera fini, entendez-vous bien? -- Mais, Madame, dit Mazarin etonne de ce retour de force, je ne demande pas que vous me disiez tout. -- Et moi je veux tout vous dire, repondit Anne d'Autriche. Ecoutez donc. Je veux vous dire qu'il y avait effectivement a cette epoque quatre coeurs devoues, quatre ames loyales, quatre epees fideles, qui m'ont sauve plus que la vie, monsieur, qui m'ont sauve l'honneur. -- Ah! vous l'avouez, dit Mazarin. -- N'y a-t-il donc que les coupables dont l'honneur soit en jeu, monsieur, et ne peut-on pas deshonorer quelqu'un, une femme surtout, avec des apparences! Oui, les apparences etaient contre moi et j'allais etre deshonoree, et cependant, je le jure, je n'etais pas coupable. Je le jure... La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle put jurer; et tirant d'une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de bois de rose incruste d'argent, et le posant sur l'autel: -- Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacrees, j'aimais M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n'etait pas mon amant! -- Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce serment, Madame? dit en souriant Mazarin; car je vous en previens, en ma qualite de Romain je suis incredule: il y a relique et relique. La reine detacha une petite clef d'or de son cou et la presenta au cardinal. -- Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-meme. Mazarin etonne prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il ne trouva qu'un couteau ronge par la rouille et deux lettres dont l'une etait tachee de sang. -- Qu'est-ce que cela? demanda Mazarin. -- Qu'est-ce que cela, monsieur? dit Anne d'Autriche avec son geste de reine et en etendant sur le coffret ouvert un bras reste parfaitement beau malgre les annees, je vais vous le dire. Ces deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais ecrites. Ce couteau, c'est celui dont Felton l'a frappe. Lisez ces lettres, monsieur, et vous verrez si j'ai menti. Malgre la permission qui lui etait donnee, Mazarin, par un sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau que Buckingham mourant avait arrache de sa blessure, et qu'il avait, par Laporte, envoye a la reine; la lame en etait toute rongee; car le sang etait devenu de la rouille; puis apres un instant d'examen, pendant lequel la reine etait devenue aussi blanche que la nappe de l'autel sur lequel elle etait appuyee, il le replaca dans le coffret avec un frisson involontaire. -- C'est bien, Madame, dit-il, je m'en rapporte a votre serment. -- Non, non! lisez, dit la reine en froncant le sourcil; lisez, je le veux, je l'ordonne, afin, comme je l'ai resolu, que tout soit fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet. Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois disposee a rouvrir ce coffret a chacune de vos accusations a venir? Mazarin, domine par cette energie, obeit presque machinalement et lut les deux lettres. L'une etait celle par laquelle la reine redemandait les ferrets a Buckingham; c'etait celle qu'avait portee d'Artagnan, et qui etait arrivee a temps. L'autre etait celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le prevenait qu'il allait etre assassine et qui etait arrivee trop tard. -- C'est bien, Madame, dit Mazarin, et il n'y a rien a repondre a cela. -- Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en appuyant sa main dessus; si, il y a quelque chose a repondre: c'est que j'ai toujours ete ingrate envers ces hommes qui m'ont sauvee, moi, et qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour le sauver, lui; c'est que je n'ai rien donne a ce brave d'Artagnan, dont vous me parliez tout a l'heure, que ma main a baiser, et ce diamant. La reine etendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une pierre admirable qui scintillait a son doigt. -- Il l'a vendu, a ce qu'il parait, reprit-elle, dans un moment de gene; il l'a vendu pour me sauver une seconde fois, car c'etait pour envoyer un messager au duc et pour le prevenir qu'il devait etre assassine. -- D'Artagnan le savait donc? -- Il savait tout. Comment faisait-il? Je l'ignore. Mais enfin il l'a vendu a M. des Essarts, au doigt duquel je l'ai vu, et de qui je l'ai rachete; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez- le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d'avoir pres de vous un pareil homme, tachez de l'utiliser. -- Merci, Madame! dit Mazarin, je profiterai du conseil. -- Et maintenant, dit la reine comme brisee par l'emotion, avez- vous autre chose a me demander? -- Rien, Madame, repondit le cardinal de sa voix la plus caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes soupcons; mais je vous aime tant, qu'il n'est pas etonnant que je sois jaloux, meme du passe. Un sourire d'une indefinissable expression passa sur les levres de la reine. -- Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous n'avez rien autre chose a me demander, laissez-moi; vous devez comprendre qu'apres une pareille scene j'ai besoin d'etre seule. Mazarin s'inclina. -- Je me retire, Madame, dit-il; me permettez-vous de revenir? -- Oui, mais demain; je n'aurai pas trop de tout ce temps pour me remettre. Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment, puis il se retira. A peine fut-il sorti que la reine passa dans l'appartement de son fils et demanda a Laporte si le roi etait couche. Laporte lui montra de la main l'enfant qui dormait. Anne d'Autriche monta sur les marches du lit, approcha ses levres du front plisse de son fils et y deposa doucement un baiser; puis elle se retira silencieuse comme elle etait venue, se contentant de dire au valet de chambre. -- Tachez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine a M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes obligations. V. Gascon et Italien Pendant ce temps le cardinal etait revenu dans son cabinet, a la porte duquel veillait Bernouin, a qui il demanda si rien ne s'etait passe de nouveau et s'il n'etait venu aucune nouvelle du dehors. Sur sa reponse negative il lui fit signe de se retirer. Reste seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de l'antichambre; d'Artagnan, fatigue, dormait sur une banquette. -- Monsieur d'Artagnan! dit-il d'une voix douce. D'Artagnan ne broncha point. -- Monsieur d'Artagnan! dit-il plus haut. D'Artagnan continua de dormir. Le cardinal s'avanca vers lui et lui toucha l'epaule du bout du doigt. Cette fois d'Artagnan tressaillit, se reveilla, et, en se reveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les armes. -- Me voila, dit-il; qui m'appelle? -- Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant. -- J'en demande pardon a Votre Eminence, dit d'Artagnan, mais j'etais si fatigue... -- Ne me demandez pas pardon, monsieur, dit Mazarin, car vous vous etes fatigue a mon service. D'Artagnan admira l'air gracieux du ministre. -- Ouais! dit-il entre ses dents, est-il vrai le proverbe qui dit que le bien vient en dormant? -- Suivez-moi, monsieur! dit Mazarin. -- Allons, allons, murmura d'Artagnan, Rochefort m'a tenu parole; seulement, par ou diable est-il passe? Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il n'y avait plus de Rochefort. -- Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin en s'asseyant et en s'accommodant sur son fauteuil, vous m'avez toujours paru un brave et galant homme. "C'est possible, pensa d'Artagnan, mais il a mis le temps a me le dire." Ce qui ne l'empecha pas de saluer Mazarin jusqu'a terre pour repondre a son compliment. -- Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre a profit vos talents et votre valeur! Les yeux de l'officier lancerent comme un eclair de joie qui s'eteignit aussitot, car il ne savait pas ou Mazarin en voulait venir. -- Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis pret a obeir a Votre Eminence. -- Monsieur d'Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le dernier regne certains exploits... -- Votre Eminence est trop bonne de se souvenir... C'est vrai, j'ai fait la guerre avec assez de succes. -- Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car, quoiqu'ils aient fait quelque bruit, ils ont ete surpasses par les autres. D'Artagnan fit l'etonne. -- Eh bien, dit Mazarin, vous ne repondez pas? -- J'attends, reprit d'Artagnan, que Monseigneur me dise de quels exploits il veut parler. -- Je parle de l'aventure... He! vous savez bien ce que je veux dire. -- Helas! non, Monseigneur, repondit d'Artagnan tout etonne. -- Vous etes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec trois de vos amis. -- He! he! pensa le Gascon, est-ce un piege? Tenons-nous ferme. Et il arma ses traits d'une stupefaction que lui eut enviee Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comediens de l'epoque. -- Fort bien! dit Mazarin en riant, bravo! on m'avait bien dit que vous etiez l'homme qu'il me fallait. Voyons, la, que feriez-vous bien pour moi? -- Tout ce que Votre Eminence m'ordonnera de faire, dit d'Artagnan. -- Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une reine? -- Decidement, se dit d'Artagnan a lui-meme, on veut me faire parler; voyons-le venir. Il n'est pas plus fin que le Richelieu, que diable!... Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas. -- Vous ne comprenez pas que j'ai besoin de vous et de vos trois amis? -- De quels amis, Monseigneur? -- De vos trois amis d'autrefois. -- Autrefois, Monseigneur, repondit d'Artagnan, je n'avais pas trois amis, j'en avais cinquante. A vingt ans, on appelle tout le monde ses amis. -- Bien, bien, monsieur l'officier! dit Mazarin, la discretion est une belle chose; mais aujourd'hui vous pourriez vous repentir d'avoir ete trop discret. -- Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le silence a ses disciples pour leur apprendre a se taire. -- Et vous l'avez garde vingt ans, monsieur. C'est quinze ans de plus qu'un philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable. Parlez donc aujourd'hui, car la reine elle-meme vous releve de votre serment. -- La reine! dit d'Artagnan avec un etonnement, qui, cette fois, n'etait pas joue. -- Oui, la reine! et pour preuve que je vous parle en son nom, c'est qu'elle m'a dit de vous montrer ce diamant qu'elle pretend que vous connaissez, et qu'elle a rachete de M. des Essarts. Et Mazarin etendit la main vers l'officier, qui soupira en reconnaissant la bague que la reine lui avait donnee le soir du bal de l'Hotel de Ville. -- C'est vrai! dit d'Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a appartenu a la reine. -- Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Repondez-moi donc sans jouer davantage la comedie. Je vous l'ai deja dit, et je vous le repete, il y va de votre fortune. -- Ma foi, Monseigneur! j'ai grand besoin de faire fortune. Votre Eminence m'a oublie si longtemps! -- Il ne faut que huit jours pour reparer cela. Voyons, vous voila, vous, mais ou sont vos amis? -- Je n'en sais rien, Monseigneur. -- Comment, vous n'en savez rien? -- Non; il y a longtemps que nous nous sommes separes, car tous trois ont quitte le service. -- Mais ou les retrouverez-vous? -- Partout ou ils seront. Cela me regarde. -- Bien! Vos conditions? -- De l'argent, Monseigneur, tant que nos entreprises en demanderont. Je me rappelle trop combien parfois nous avons ete empeches, faute d'argent, et sans ce diamant, que j'ai ete oblige de vendre, nous serions restes en chemin. -- Diable! de l'argent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y allez, monsieur l'officier! Savez-vous bien qu'il n'y en a pas, d'argent, dans les coffres du roi? -- Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la couronne; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes choses avec de petits moyens. -- Eh bien! dit Mazarin, nous verrons a vous satisfaire. -- Richelieu, pensa d'Artagnan, m'eut deja donne cinq cents pistoles d'arrhes. -- Vous serez donc a moi? -- Oui, si mes amis le veulent. -- Mais, a leur refus, je pourrais compter sur vous? -- Je n'ai jamais rien fait de bon seul, dit d'Artagnan en secouant la tete. -- Allez donc les trouver. -- Que leur dirai-je pour les determiner a servir Votre Eminence? -- Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caracteres vous promettrez. -- Que promettrai-je? -- Qu'ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma reconnaissance sera eclatante. -- Que ferons-nous? -- Tout, puisqu'il parait que vous savez tout faire. -- Monseigneur, lorsqu'on a confiance dans les gens et qu'on veut qu'ils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait Votre Eminence. -- Lorsque le moment d'agir sera venu, soyez tranquille, reprit Mazarin, vous aurez toute ma pensee. -- Et jusque-la! -- Attendez et cherchez vos amis. -- Monseigneur, peut-etre ne sont-ils pas a Paris, c'est probable meme, il va falloir voyager. Je ne suis qu'un lieutenant de mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers. -- Mon intention, dit Mazarin, n'est pas que vous paraissiez avec un grand train, mes projets ont besoin de mystere et souffriraient d'un trop grand equipage. -- Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque l'on est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager avec mes economies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis au service je n'ai economise que des dettes. Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se livrait en lui; puis allant a une armoire fermee d'une triple serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou trois fois avant de le donner a d'Artagnan: -- Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voila pour le voyage. -- Si ce sont des doublons d'Espagne ou meme des ecus d'or, pensa d'Artagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble. Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche. -- Eh bien, c'est donc dit, repondit le cardinal, vous allez voyager... -- Oui, Monseigneur. -- Ecrivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de votre negociation. -- Je n'y manquerai pas, Monseigneur. -- Tres bien. A propos, le nom de vos amis? -- Le nom de mes amis? repeta d'Artagnan avec un reste d'inquietude. -- Oui; pendant que vous cherchez de votre cote, moi, je m'informerai du mien et peut-etre apprendrai-je quelque chose. -- M. le comte de La Fere, autrement dit Athos; M. du Vallon, autrement dit Porthos, et M. le chevalier d'Herblay, aujourd'hui l'abbe d'Herblay, autrement dit Aramis. Le cardinal sourit. -- Des cadets, dit-il, qui s'etaient engages aux mousquetaires sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille. Longues rapieres, mais bourses legeres; on connait cela. -- Si Dieu veut que ces rapieres-la passent au service de Votre Eminence, dit d'Artagnan, j'ose exprimer un desir, c'est que ce soit a son tour la bourse de Monseigneur qui devienne legere et la leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi, Votre Eminence remuera toute la France et meme toute l'Europe, si cela lui convient. -- Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens pour la bravade. -- En tout cas, dit d'Artagnan avec un sourire pareil a celui du cardinal, ils valent mieux pour l'estocade. Et il sortit apres avoir demande un conge qui lui fut accorde a l'instant et signe par Mazarin lui-meme. A peine dehors il s'approcha d'une lanterne qui etait dans la cour et regarda precipitamment dans le sac. -- Des ecus d'argent! fit-il avec mepris; je m'en doutais. Ah! Mazarin, Mazarin! tu n'as pas confiance en moi! tant pis! cela te portera malheur! Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains. -- Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles! pour cent pistoles j'ai eu un secret que M. de Richelieu aurait paye vingt mille ecus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux sur la bague qu'il avait gardee, au lieu de la donner a d'Artagnan; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille livres. Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soiree dans laquelle il avait fait un si beau benefice, placa la bague dans un ecrin garni de brillants de toute espece, car le cardinal avait le gout des pierreries, et il appela Bemouin pour le deshabiller, sans davantage se preoccuper des rumeurs qui continuaient de venir par bouffees battre les vitres, et des coups de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu'il fut plus de onze heures du soir. Pendant ce temps d'Artagnan s'acheminait vers la rue Tiquetonne, ou il demeurait a l'hotel de _La Chevrette_... Disons en peu de mots comment d'Artagnan avait ete amene a faire choix de cette demeure. VI. D'Artagnan a quarante ans Helas! depuis l'epoque ou, dans notre roman _des Trois Mousquetaires_, nous avons quitte d'Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s'etait passe bien des choses, et surtout bien des annees. D'Artagnan n'avait pas manque aux circonstances, mais les circonstances avaient manque a d'Artagnan. Tant que ses amis l'avaient entoure, d'Artagnan etait reste dans sa jeunesse et sa poesie; c'etait une de ces natures fines et ingenieuses qui s'assimilent facilement les qualites des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son elegance. Si d'Artagnan eut continue de vivre avec ces trois hommes, il fut devenu un homme superieur. Athos le quitta le premier, pour se retirer dans cette petite terre dont il avait herite du cote de Blois; Porthos, le second, pour epouser sa procureuse; enfin, Aramis, le troisieme, pour entrer definitivement dans les ordres et se faire abbe. A partir de ce moment, d'Artagnan, qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isole et faible, sans courage pour poursuivre une carriere dans laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu'a la condition que chacun de ses amis lui cederait, si cela peut se dire, une part du fluide electrique qu'il avait recu du ciel. Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne s'en trouva que plus isole; il n'etait pas d'assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent devant lui; il n'etait pas assez vaniteux, comme Porthos, pour faire croire qu'il voyait la haute societe; il n'etait pas assez gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son elegance native, en tirant son elegance de lui-meme. Quelque temps le souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprime a l'esprit du jeune lieutenant une certaine poesie; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir perissable s'etait peu a peu efface; la vie de garnison est fatale, meme aux organisations aristocratiques. Des deux natures opposees qui composaient l'individualite de d'Artagnan, la nature materielle l'avait peu a peu emporte, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-meme, d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours a cheval, etait devenu (je ne sais comment cela s'appelait a cette epoque) ce qu'on appelle de nos jours un _veritable troupier._ Ce n'est point que pour cela d'Artagnan eut perdu de sa finesse primitive; non pas. Au contraire, peut-etre, cette finesse s'etait augmentee, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une enveloppe un peu grossiere; mais cette finesse il l'avait appliquee aux petites et non aux grandes choses de la vie; au bien-etre materiel, au bien-etre comme les soldats l'entendent, c'est-a-dire a avoir bon gite, bonne table, bonne hotesse. Et d'Artagnan avait trouve tout cela depuis six ans rue Tiquetonne, a l'enseigne de _La Chevrette._ Dans les premiers temps de son sejour dans cet hotel, la maitresse de la maison, belle et fraiche Flamande de vingt-cinq a vingt-six ans, s'etait singulierement eprise de lui; et apres quelques amours fort traversees par un mari incommode, auquel dix fois d'Artagnan avait fait semblant de passer son epee au travers du corps, ce mari avait disparu un beau matin, desertant a tout jamais, apres avoir vendu furtivement quelques pieces de vin et emporte l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout, qui se flattait de cette douce idee qu'elle etait veuve, soutenait hardiment qu'il etait trepasse. Enfin, apres trois ans d'une liaison que d'Artagnan s'etait bien garde de rompre, trouvant chaque annee son gite et sa maitresse plus agreables que jamais, car l'une faisait credit de l'autre, la maitresse eut l'exorbitante pretention de devenir femme, et proposa a d'Artagnan de l'epouser. -- Ah! fi! repondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chere! Allons donc, vous n'y pensez pas! -- Mais il est mort, j'en suis sure. -- C'etait un gaillard tres contrariant et qui reviendrait pour nous faire pendre. -- Eh bien, s'il revient, vous le tuerez; vous etes si brave et si adroit! -- Peste! ma mie! autre moyen d'etre pendu. -- Ainsi vous repoussez ma demande? -- Comment donc! mais avec acharnement! La belle hoteliere fut desolee. Elle eut fait bien volontiers de M. d'Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu: c'etait un si bel homme et une si fiere moustache! Vers la quatrieme annee de cette liaison vint l'expedition de Franche-Comte. D'Artagnan fut designe pour en etre et se prepara a partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des promesses solennelles de rester fidele; le tout de la part de l'hotesse, bien entendu. D'Artagnan etait trop grand seigneur pour rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il pourrait pour ajouter encore a la gloire de son nom. Sous ce rapport, on connait le courage de d'Artagnan; il paya admirablement de sa personne, et, en chargeant a la tete de sa compagnie, il recut au travers de la poitrine une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et tous ceux qui avaient espoir de lui succeder dans son grade dirent a tout hasard qu'il l'etait. On croit facilement ce qu'on desire; or, a l'armee depuis les generaux de division qui desirent la mort du general en chef, jusqu'aux soldats qui desirent la mort des caporaux, tout le monde desire la mort de quelqu'un. Mais d'Artagnan n'etait pas homme a se laisser tuer comme cela. Apres etre reste pendant la chaleur du jour evanoui sur le champ de bataille, la fraicheur de la nuit le fit revenir a lui; il gagna un village, alla frapper a la porte de la plus belle maison, fut recu comme le sont partout et toujours les Francais, fussent- ils blesses; il fut choye, soigne, gueri, et, mieux portant que jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois en France la route de Paris, et une fois a Paris la direction de la rue Tiquetonne. Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau d'homme complet, sauf l'epee, installe contre la muraille. -- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux! Il va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari. Il s'informa: nouveau garcon, nouvelle servante; la maitresse etait allee a la promenade. -- Seule! demanda d'Artagnan. -- Avec monsieur. -- Monsieur est donc revenu? -- Sans doute, repondit naivement la servante. -- Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan a lui-meme, je m'en irai; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils de mon hotesse, en traversant les projets conjugaux de cet importun revenant. Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la servante, qui guettait a la porte, s'ecria tout a coup: -- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur. D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au tournant de la rue Montmartre, l'hotesse qui revenait suspendue au bras d'un enorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des airs qui rappelerent agreablement Porthos a son ancien ami. -- C'est la monsieur? se dit d'Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi, ce me semble! Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue. L'hotesse en entrant apercut tout d'abord d'Artagnan et jeta un petit cri. A ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut a elle et l'embrassa tendrement. Le Suisse regardait d'un air stupefait l'hotesse qui demeurait toute pale. -- Ah! c'est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle dans le plus grand trouble. -- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frere? dit d'Artagnan sans se deconcerter aucunement dans le role qu'il jouait. Et, sans attendre qu'elle repondit, il se jeta dans les bras de l'Helvetien, qui le laissa faire avec une grande froideur. -- Quel est cet homme? demanda-t-il. L'hotesse ne repondit que par des suffocations. -- Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan. -- Monsieur va m'epouser, repondit l'hotesse entre deux spasmes. -- Votre mari est donc mort enfin? -- Que vous imborde? repondit le Suisse. -- Il m'imborde beaucoup, repondit d'Artagnan, attendu que vous ne pouvez epouser madame sans mon consentement et que... -- Et gue?... demanda le Suisse. -- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire. Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel uniforme dore, d'Artagnan etait enveloppe d'une espece de manteau gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait guere plus de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui sembla un intrus. -- Foulez-vous sordir d'izi? demanda le Suisse en frappant violemment du pied comme un homme qui commence serieusement a se facher. -- Moi? pas du tout! dit d'Artagnan. -- Mais il n'y a qu'a aller chercher main-forte, dit un garcon qui ne pouvait comprendre que ce petit homme disputat la place a cet homme si grand. -- Toi, dit d'Artagnan que la colere commencait a prendre aux cheveux et en saisissant le garcon par l'oreille, toi, tu vas commencer par te tenir a cette place, et ne bouge pas ou j'arrache ce que je tiens. Quant a vous, illustre descendant de Guillaume Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma chambre et qui me genent, et partir vivement pour chercher une autre auberge. Le Suisse se mit a rire bruyamment. -- Moi bardir! dit-il, et bourguoi? -- Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le francais. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous expliquerai le reste. L'hotesse, qui connaissait d'Artagnan pour une fine lame, commenca a pleurer et a s'arracher les cheveux. D'Artagnan se retourna du cote de la belle eploree. -- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il. -- Pah! repliqua le Suisse, a qui il avait fallu un certain temps pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite d'Artagnan; pah! qui etes fous, t'apord, pour me broboser t'aller faire un tour avec fous! -- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majeste, dit d'Artagnan, et par consequent votre superieur en tout; seulement, comme il ne s'agit pas de grade ici, mais de billet de logement, vous connaissez la coutume. Venez chercher le votre; le premier de retour ici reprendra sa chambre. D'Artagnan emmena le Suisse malgre les lamentations de l'hotesse, qui, au fond, sentait son coeur pencher pour l'ancien amour, mais qui n'eut pas ete fachee de donner une lecon a cet orgueilleux mousquetaire, qui lui avait fait l'affront de refuser sa main. Les deux adversaires s'en allerent droit aux fosses Montmartre, il faisait nuit quand ils y arriverent; d'Artagnan pria poliment le Suisse de lui ceder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci refusa d'un signe de tete et tira son epee. -- Alors, vous coucherez ici, dit d'Artagnan; c'est un vilain gite, mais ce n'est pas ma faute et c'est vous qui l'aurez voulu. Et a ces mots il tira le fer a son tour et croisa l'epee avec son adversaire. Il avait affaire a un rude poignet, mais sa souplesse etait superieure a toute force. La rapiere de l'Allemand ne trouvait jamais celle du mousquetaire. Le Suisse recut deux coups d'epee avant de s'en etre apercu, a cause du froid; cependant, tout a coup, la perte de son sang et la faiblesse qu'elle lui occasionna le contraignirent de s'asseoir. -- La! dit d'Artagnan, que vous avais-je predit? vous voila bien avance, entete que vous etes! Heureusement que vous n'en avez que pour une quinzaine de jours. Restez-la, et je vais vous envoyer vos habits par le garcon. Au revoir. A propos, logez-vous rue Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri, si c'est toujours la meme hotesse. Adieu. Et la-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet les hardes au Suisse, que le garcon trouva assis a la meme place ou l'avait laisse d'Artagnan, et tout consterne encore de l'aplomb de son adversaire. Le garcon, l'hotesse et toute la maison eurent pour d'Artagnan les egards que l'on aurait pour Hercule s'il revenait sur la terre pour y recommencer ses douze travaux. Mais lorsqu'il fut seul avec l'hotesse: -- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance qu'il y a d'un Suisse a un gentilhomme; quant a vous, vous vous etes conduite comme une cabaretiere. Tant pis pour vous, car a cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J'ai chasse le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne prends pas gite la ou je meprise. Hola, garcon! qu'on emporte ma valise au _Muid d'amour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame. D'Artagnan fut a ce qu'il parait, en disant ces paroles, a la fois majestueux et attendrissant. L'hotesse se jeta a ses pieds, lui demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de plus? la broche tournait, le poele ronflait, la belle Madeleine pleurait; d'Artagnan sentit la faim, le froid et l'amour lui revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonne, il resta. Voila comment d'Artagnan etait loge rue Tiquetonne, a l'hotel de _La Chevrette._ VII. D'Artagnan est embarrasse, mais une de nos anciennes connaissances lui vient en aide D'Artagnan s'en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif plaisir a porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant a ce beau diamant qui avait ete a lui et qu'un instant il avait vu briller au doigt du premier ministre. -- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j'en ferais a l'instant meme de l'argent, j'acheterais quelques proprietes autour du chateau de mon pere, qui est une jolie habitation, mais qui n'a, pour toutes dependances, qu'un jardin, grand a peine comme le cimetiere des Innocents, et la, j'attendrais, dans ma majeste, que quelque riche heritiere, seduite par ma bonne mine, me vint epouser; puis j'aurais trois garcons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du second, un beau soldat comme Porthos; et du troisieme un gentil abbe comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la vie que je mene; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur. Qu'aurait dit d'Artagnan s'il avait su que ce diamant avait ete confie par la reine a Mazarin pour lui etre rendu? En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu'il s'y faisait une grande rumeur; il y avait un attroupement considerable aux environs de son logement. -- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il a l'hotel de _La Chevrette_, ou le mari de la belle Madeleine serait-il decidement revenu? Ce n'etait ni l'un ni l'autre: en approchant, d'Artagnan s'apercut que ce n'etait pas devant son hotel, mais devant la maison voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands cris, on courait avec des flambeaux, et, a la lueur de ces flambeaux, d'Artagnan apercut des uniformes. Il demanda ce qui se passait. On lui repondit que c'etait un bourgeois qui avait attaque, avec une vingtaine de ses amis, une voiture escortee par les gardes de M. le cardinal, mais qu'un renfort etant survenu les bourgeois avaient ete mis en fuite. Le chef du rassemblement s'etait refugie dans la maison voisine de l'hotel, et on fouillait la maison. Dans sa jeunesse, d'Artagnan eut couru la ou il voyait des uniformes et eut porte main-forte aux soldats contre les bourgeois, mais il etait revenu de toutes ces chaleurs de tete; d'ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal, et il ne voulait pas s'aventurer dans un rassemblement. Il entra dans l'hotel sans faire d'autres questions. Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il en savait toujours assez. il trouva la belle Madeleine qui ne l'attendait pas, croyant, comme le lui avait dit d'Artagnan, qu'il passerait la nuit au Louvre; elle lui fit donc grande fete de ce retour imprevu, qui, cette fois, lui allait d'autant mieux qu'elle avait grand peur de ce qui se passait dans la rue, et qu'elle n'avait aucun Suisse pour la garder. Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter ce qui s'etait passe; mais d'Artagnan lui dit de faire monter le souper dans sa chambre, et d'y joindre une bouteille de vieux bourgogne. La belle Madeleine etait dressee a obeir militairement, c'est-a- dire sur un signe. Cette fois, d'Artagnan avait daigne parler, il fut donc obei avec une double vitesse. D'Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre. Il s'etait contente, pour ne pas nuire a la location, d'une chambre au quatrieme. Le respect que nous avons pour la verite nous force meme a dire que la chambre etait immediatement au- dessus de la gouttiere et au-dessous du toit. C'etait la sa tente d'Achille. D'Artagnan se renfermait dans cette chambre lorsqu'il voulait, par son absence, punir la belle Madeleine. Son premier soin fut d'aller serrer, dans un vieux secretaire dont la serrure etait neuve, son sac, qu'il n'eut pas meme besoin de verifier pour se rendre compte de la somme qu'il contenait; puis, comme un instant apres son souper etait servi, sa bouteille de vin apportee, il congedia le garcon, ferma la porte et se mit a table. Ce n'etait pas pour reflechir, comme on pourrait le croire, mais d'Artagnan pensait qu'on ne fait bien les choses qu'en les faisant chacune a son tour. Il avait faim, il soupa, puis apres souper il se coucha. D'Artagnan n'etait pas non plus de ces gens qui pensent que la nuit porte conseil; la nuit d'Artagnan dormait. Mais le matin, au contraire, tout frais, tout avise, il trouvait les meilleures inspirations. Depuis longtemps il n'avait pas eu l'occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la nuit. Au petit jour il se reveilla, sauta en bas de son lit avec une resolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en reflechissant. -- En 43, dit-il, six mois a peu pres avant la mort du feu cardinal, j'ai recu une lettre d'Athos. Ou cela? Voyons... Ah! c'etait au siege de Besancon, je me rappelle... j'etais dans la tranchee. Que me disait-il? Qu'il habitait une petite terre, oui, c'est bien cela, une petite terre; mais ou? J'en etais la quand un coup de vent a emporte ma lettre. Autrefois j'eusse ete la chercher, quoique le vent l'eut menee a un endroit fort decouvert. Mais la jeunesse est un grand defaut... quand on n'est plus jeune. J'ai laisse ma lettre s'en aller porter l'adresse d'Athos aux Espagnols, qui n'en ont que faire et qui devraient bien me la renvoyer. Il ne faut donc plus penser a Athos. Voyons... Porthos. "J'ai recu une lettre de lui: il m'invitait a une grande chasse dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement, comme a cette epoque j'etais en Bearn a cause de la mort de mon pere, la lettre m'y suivit; j'etais parti quand elle arriva. Mais elle se mit a me poursuivre et toucha a Montmedy quelques jours apres que j'avais quitte la ville. Enfin elle me rejoignit au mois d'avril; mais, comme c'etait seulement au mois d'avril 1647 qu'elle me rejoignit et que l'invitation etait pour le mois de septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette lettre, elle doit etre avec mes titres de propriete. D'Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de la chambre, pleine de parchemins relatifs a la terre d'Artagnan, qui depuis deux cents ans etait entierement sortie de sa famille, et il poussa un cri de joie: il venait de reconnaitre la vaste ecriture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de mouche tracees par la main seche de sa digne epouse. D'Artagnan ne s'amusa point a relire la lettre, il savait ce qu'elle contenait, il courut a l'adresse. L'adresse etait: au chateau du Vallon. Porthos avait oublie tout autre renseignement. Dans son orgueil il croyait que tout le monde devait connaitre le chateau auquel il avait donne son nom. -- Au diable le vaniteux! dit d'Artagnan, toujours le meme! Il m'allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu'il ne devait pas avoir besoin d'argent, lui qui a herite des huit cent mille livres de M. Coquenard. Allons, voila le meilleur qui me manque. Athos sera devenu idiot a force de boire. Quant a Aramis, il doit etre plonge dans ses pratiques de devotion. D'Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos. Il y avait un_ post-scriptum_, et ce _post-scriptum_ contenait cette phrase: "J'ecris par le meme courrier a notre digne ami Aramis en son couvent." -- En son couvent! oui; mais quel couvent? Il y en a deux cents a Paris et trois mille en France. Et puis peut-etre en se mettant au couvent a-t-il change une troisieme fois de nom. Ah! si j'etais savant en theologie et que je me souvinsse seulement du sujet de ses theses qu'il discutait si bien a Crevecoeur avec le cure de Montdidier et le superieur des jesuites, je verrais quelle doctrine il affectionne et je deduirais de la a quel saint il a pu se vouer, voyons, si j'allais trouver le cardinal et que je lui demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents possibles, meme dans ceux des religieuses? Ce serait une idee et peut-etre le trouverais-je la comme Achille ... Oui, mais c'est avouer des le debut mon impuissance, et au premier coup je suis perdu dans l'esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants que lorsque l'on fait pour eux l'impossible."Si c'eut ete possible, nous disent-ils, je l'eusse fait moi-meme. Et les grands ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J'ai recu une lettre de lui aussi, le cher ami, a telle enseigne qu'il me demandait meme un petit service que je lui ai rendu. Ah! oui; mais ou ai-je mis cette lettre a present? D'Artagnan reflechit un instant et s'avanca vers le porte-manteau ou etaient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de l'annee 1648, et, comme c'etait un garcon d'ordre que d'Artagnan, il le trouva accroche a son clou. Il fouilla dans la poche et en tira un papier: c'etait justement la lettre d'Aramis. "Monsieur d'Artagnan, lui disait-il, vous sauvez que j'ai eu querelle avec un certain gentilhomme qui m'a donne rendez-vous pour ce soir, place Royale; comme je suis d'Eglise et que l'affaire pourrait me nuire si j'en faisais part a un autre qu'a un ami aussi sur que vous, je vous ecris pour que vous me serviez de second. "Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second reverbere a droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec le mien sous le troisieme. "Tout a vous, "ARAMIS." Cette fois il n'y avait pas meme d'adieux. D'Artagnan essaya de rappeler ses souvenirs; il etait alle au rendez-vous, y avait rencontre l'adversaire indique, dont il n'avait jamais su le nom, lui avait fourni un joli coup d'epee dans le bras, puis il s'etait approche d'Aramis, qui venait de son cote au-devant de lui, ayant deja fini son affaire. -- C'est termine, avait dit Aramis. Je crois que j'ai tue l'insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez que je vous suis tout devoue. Sur quoi Aramis lui avait donne une poignee de main et avait disparu sous les arcades. Il ne savait donc pas plus ou etait Aramis qu'ou etaient Athos et Porthos, et la chose commencait a devenir assez embarrassante, lorsqu'il crut entendre le bruit d'une vitre qu'on brisait dans sa chambre. Il pensa aussitot a son sac qui etait dans le secretaire et s'elanca du cabinet. Il ne s'etait pas trompe, au moment ou il entrait par la porte, un homme entrait par la fenetre. -- Ah! miserable! s'ecria d'Artagnan, prenant cet homme pour un larron et mettant l'epee a la main. -- Monsieur, s'ecria l'homme, au nom du ciel, remettez votre epee au fourreau et ne me tuez pas sans m'entendre! Je ne suis pas un voleur, tant s'en faut! je suis un honnete bourgeois bien etabli, ayant pignon sur rue. Je me nomme... Eh! mais, je ne me trompe pas, vous etes monsieur d'Artagnan! -- Et toi Planchet! s'ecria le lieutenant. -- Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du ravissement, si j'en etais encore capable. -- Peut-etre, dit d'Artagnan; mais que diable fais-tu a courir sur les toits a sept heures du matin dans le mois de janvier? -- Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au fait, vous ne devez peut-etre pas le savoir. -- Voyons, quoi? dit d'Artagnan. Mais d'abord mets une serviette devant la vitre et tire les rideaux. Planchet obeit, puis quand il eut fini: -- Eh bien? dit d'Artagnan. -- Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment etes-vous avec M. de Rochefort? -- Mais a merveille. Comment donc! Rochefort, mais tu sais bien que c'est maintenant un de mes meilleurs amis? -- Ah! tant mieux. -- Mais qu'a de commun Rochefort avec cette maniere d'entrer dans ma chambre? -- Ah! voila, monsieur! il faut vous dire d'abord que M. de Rochefort est... Planchet hesita. -- Pardieu, dit d'Artagnan, je le sais bien, il est a la Bastille. -- C'est-a-dire qu'il y etait, repondit Planchet. -- Comment, il y etait! s'ecria d'Artagnan; aurait-il eu le bonheur de se sauver? -- Ah! monsieur, s'ecria a son tour Planchet, si vous appelez cela du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire qu'il parait qu'hier on avait envoye prendre M. de Rochefort a la Bastille. -- Et pardieu! je le sais bien, puisque c'est moi qui suis alle l'y chercher! -- Mais ce n'est pas vous qui l'y avez reconduit, heureusement pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi l'escorte, croyez, monsieur, que j'ai toujours trop de respect pour vous... -- Acheve donc, animal! voyons, qu'est-il donc arrive? -- Eh bien! il est arrive qu'au milieu de la rue de la Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un groupe de peuple, et que les gens de l'escorte rudoyaient les bourgeois, il s'est eleve des murmures; le prisonnier a pense que l'occasion etait belle, il s'est nomme et a crie a l'aide. Moi j'etais la, j'ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis souvenu que c'etait lui qui m'avait fait sergent dans le regiment de Piemont; j'ai dit tout haut que c'etait un prisonnier, ami de M. le duc de Beaufort. On s'est emeute, on a arrete les chevaux, on a culbute l'escorte. Pendant ce temps-la j'ai ouvert la portiere, M. de Rochefort a saute a terre et s'est perdu dans la foule. Malheureusement en ce moment-la une patrouille passait, elle s'est reunie aux gardes et nous a charges. J'ai battu en retraite du cote de la rue Tiquetonne, j'etais suivi de pres, je me suis refugie dans la maison a cote de celle-ci; on l'a cernee, fouillee, mais inutilement; j'avais trouve au cinquieme une personne compatissante qui m'a fait cacher sous deux matelas. Je suis reste dans ma cachette, ou a peu pres, jusqu'au jour, et, pensant qu'au soir on allait peut-etre recommencer les perquisitions, je me suis aventure sur les gouttieres, cherchant une entree d'abord, puis ensuite une sortie dans une maison quelconque, mais qui ne fut point gardee. Voila mon histoire, et sur l'honneur, monsieur, je serais desespere qu'elle vous fut desagreable. -- Non pas, dit d'Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien aise que Rochefort soit en liberte; mais sais-tu bien une chose: c'est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras pendu sans misericorde? -- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; c'est bien ce qui me tourmente meme, et voila pourquoi je suis si content de vous avoir retrouve; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux que vous. -- Oui, dit d'Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne risque ni plus ni moins que mon grade, s'il etait reconnu que j'ai donne asile a un rebelle. -- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour vous. -- Tu pourrais meme ajouter que tu l'as risquee, Planchet. Je n'oublie que les choses que je dois oublier, et quant a celle-ci, je veux m'en souvenir. Assieds-toi donc la, mange tranquille, car je m'apercois que tu regardes les restes de mon souper avec un regard des plus expressifs. -- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine etait fort mal garni en choses succulentes, et je n'ai mange depuis hier midi qu'une tartine de pain et de confitures. Quoique je ne meprise pas les douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j'ai trouve le souper un peu bien leger. -- Pauvre garcon! dit d'Artagnan; eh bien! voyons, remets-toi! -- Ah! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet. Et il s'assit a la table, ou il commenca a devorer comme aux beaux jours de la rue des Fossoyeurs. D'Artagnan continuait de se promener de long en large; il cherchait dans son esprit tout le parti qu'il pouvait tirer de Planchet dans les circonstances ou il se trouvait. Pendant ce temps, Planchet travaillait de son mieux a reparer les heures perdues. Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de l'homme affame, qui indique qu'apres avoir pris un premier et solide acompte il va faire une petite halte. -- Voyons, dit d'Artagnan, qui pensa que le moment etait venu de commencer l'interrogatoire, procedons par ordre; sais-tu ou est Athos? -- Non, monsieur, repondit Planchet. -- Diable! Sais-tu ou est Porthos? -- Pas davantage. -- Diable, diable! -- Et Aramis? -- Non plus. -- Diable, diable, diable! -- Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais ou est Bazin.? -- Comment! tu sais ou est Bazin? -- Oui, monsieur. -- Et ou est-il? -- A Notre-Dame. -- Et que fait-il a Notre-Dame? -- Il est bedeau. -- Bazin bedeau a Notre-Dame! Tu en es sur? -- Parfaitement sur; je l'ai vu, je lui ai parle. -- Il doit savoir ou est son maitre. -- Sans aucun doute. D'Artagnan reflechit, puis il prit son manteau et son epee et s'appreta a sortir. -- Monsieur, dit Planchet d'un air lamentable, m'abandonnez-vous ainsi? songez que je n'ai d'espoir qu'en vous! -- Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d'Artagnan. -- Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour les gens de la maison, qui ne m'ont pas vu entrer, je suis un voleur. -- C'est juste, dit d'Artagnan; voyons, parles-tu un patois quelconque? -- Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une langue; je parle le flamand. -- Et ou diable l'as-tu appris? -- En Artois, ou j'ai fait la guerre deux ans. Ecoutez _Goeden morgen, mynheer! ith ben begeeray te weeten the gesond bects omstand._ -- Ce qui veut dire? -- Bonjour, monsieur! je m'empresse de m'informer de l'etat de votre sante. -- Il appelle cela une langue! Mais, n'importe, dit d'Artagnan, cela tombe a merveille. D'Artagnan alla a la porte, appela un garcon et lui ordonna de dire a la belle Madeleine de monter. -- Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier notre secret a une femme! -- Sois tranquille, celle-la ne soufflera pas le mot. En ce moment l'hotesse entra. Elle accourait l'air riant, s'attendant a trouver d'Artagnan seul; mais, en apercevant Planchet, elle recula d'un air etonne. -- Ma chere hotesse, dit d'Artagnan, je vous presente monsieur votre frere qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques jours a mon service. -- Mon frere! dit l'hotesse de plus en plus etonnee. -- Souhaitez donc le bonjour a votre soeur, _master Peter._ -- _Vilkom, zuster!_ dit Planchet. -- _Goeden day, broer!_ repondit l'hotesse etonnee. -- Voici la chose, dit d'Artagnan: Monsieur est votre frere, que vous ne connaissez pas peut-etre, mais que je connais, moi; il est arrive d'Amsterdam; vous l'habillez pendant mon absence; a mon retour, c'est-a-dire dans une heure, vous me le presentez, et, sur votre recommandation, quoiqu'il ne dise pas un mot de francais, comme je n'ai rien a vous refuser, je le prends a mon service, vous entendez? -- C'est-a-dire que je devine ce que vous desirez, et c'est tout ce qu'il me faut, dit Madeleine. -- Vous etes une femme precieuse, ma belle hotesse, et je m'en rapporte a vous. Sur quoi, ayant fait un signe d'intelligence a Planchet, d'Artagnan sortit pour se rendre a Notre-Dame. VIII. Des influences differentes que peut avoir une demi-pistole sur un bedeau et sur un enfant de choeur D'Artagnan prit le Pont-Neuf en se felicitant d'avoir retrouve Planchet; car tout en ayant l'air de rendre un service au digne garcon, c'etait dans la realite d'Artagnan qui en recevait un de Planchet. Rien ne pouvait en effet lui etre plus agreable en ce moment qu'un laquais brave et intelligent. Il est vrai que Planchet, selon toute probabilite, ne devait pas rester longtemps a son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des Lombards, Planchet demeurait l'oblige de d'Artagnan, qui lui avait, en le cachant chez lui, sauve la vie ou a peu pres, et d'Artagnan n'etait pas fache d'avoir des relations dans la bourgeoisie au moment ou celle-ci s'appretait a faire la guerre a la cour. C'etait une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un homme aussi fin que l'etait d'Artagnan, les plus petites choses pouvaient mener aux grandes. C'etait donc dans cette disposition d'esprit, assez satisfait du hasard et de lui-meme, que d'Artagnan atteignit Notre-Dame. Il monta le perron, entra dans l'eglise, et, s'adressant a un sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s'il ne connaissait pas M. Bazin. -- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain. -- Lui-meme. -- Le voila qui sert la messe la-bas, a la chapelle de la Vierge. D'Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui en eut dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mais maintenant qu'il tenait un bout du fil, il repondait bien d'arriver a l'autre bout. Il alla s'agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre son homme de vue. C'etait heureusement une messe basse et qui devait finir promptement. D'Artagnan, qui avait oublie ses prieres et qui avait neglige de prendre un livre de messe, utilisa ses loisirs en examinant Bazin. Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majeste que de beatitude. On comprenait qu'il etait arrive, ou peu s'en fallait, a l'apogee de ses ambitions, et que la baleine garnie d'argent qu'il tenait a la main lui paraissait aussi honorable que le baton de commandement que Conde jeta ou ne jeta pas dans les lignes ennemies a la bataille de Fribourg. Son physique avait subi un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au costume. Tout son corps s'etait arrondi et comme chanoinise. Quant a sa figure, les parties saillantes semblaient s'en etre effacees. Il avait toujours son nez, mais les joues, en s'arrondissant, en avaient attire a elles chacune une partie; le menton fuyait sous la gorge; chose qui etait non pas de la graisse, mais de la bouffissure, laquelle avait enferme ses yeux; quant au front, des cheveux tailles carrement et saintement le couvraient jusqu'a trois lignes des sourcils. Hatons-nous de dire que le front de Bazin n'avait toujours eu, meme au temps de sa plus grande decouverte, qu'un pouce et demi de hauteur. Le desservant achevait la messe en meme temps que d'Artagnan son examen; il prononca les paroles sacramentelles et se retira en donnant, au grand etonnement de d'Artagnan, sa benediction, que chacun recevait a genoux. Mais l'etonnement de d'Artagnan cessa lorsque dans l'officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-meme, c'est-a-dire le fameux Jean-Francois de Gondy, qui, a cette epoque, pressentant le role qu'il allait jouer, commencait a force d'aumones a se faire tres populaire. C'etait dans le but d'augmenter cette popularite qu'il disait de temps en temps une de ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l'habitude d'assister. D'Artagnan se mit a genoux comme les autres, recut sa part de benediction, fit le signe de la croix; mais au moment ou Bazin passait a son tour les yeux leves au ciel, et marchant humblement le dernier, d'Artagnan l'accrocha par le bas de sa robe. Bazin baissa les yeux et fit un bond en arriere comme s'il eut apercu un serpent. -- Monsieur d'Artagnan! s'ecria-t-il; _vade retro, Satanas!..._ -- Eh bien, mon cher Bazin, dit l'officier en riant, voila comment vous recevez un ancien ami! -- Monsieur, repondit Bazin, les vrais amis du chretien sont ceux qui l'aident a faire son salut, et non ceux qui l'en detournent. -- Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d'Artagnan, et je ne vois pas en quoi je puis etre une pierre d'achoppement a votre salut. -- Vous oubliez, monsieur, repondit Bazin, que vous avez failli detruire a jamais celui de mon pauvre maitre, et qu'il n'a pas tenu a vous qu'il ne se damnat en restant mousquetaire, quand sa vocation l'entrainait si ardemment vers Eglise. -- Mon cher Bazin, reprit d'Artagnan, vous devez voir, par le lieu ou vous me rencontrez, que je suis fort change en toutes choses: l'age amene la raison; et, comme je ne doute pas que votre maitre ne soit en train de faire son salut, je viens m'informer de vous ou il est, pour qu'il m'aide par ses conseils a faire le mien. -- Dites plutot pour le ramener avec vous vers le monde. Heureusement, ajouta Bazin, que j'ignore ou il est, car, comme nous sommes dans un saint lieu, je n'oserais pas mentir. -- Comment! s'ecria d'Artagnan au comble du desappointement, vous ignorez ou est Aramis? -- D'abord, dit Bazin, Aramis etait son nom de perdition, dans Aramis on trouve Simara, qui est un nom de demon, et, par bonheur pour lui, il a quitte a tout jamais ce nom. -- Aussi, dit d'Artagnan decide a etre patient jusqu'au bout, n'est-ce point Aramis que je cherchais, mais l'abbe d'Herblay. Voyons, mon cher Bazin, dites-moi ou il est. -- N'avez-vous pas entendu, monsieur d'Artagnan, que je vous ai repondu que je l'ignorais? -- Oui, sans doute; mais a ceci je vous reponds, moi, que c'est impossible. -- C'est pourtant la verite, monsieur, la verite pure, la verite du bon Dieu. D'Artagnan vit bien qu'il ne tirerait rien de Bazin; il etait evident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d'ardeur et de fermete, qu'on pouvait deviner facilement qu'il ne reviendrait pas sur son mensonge. -- C'est bien, Bazin! dit d'Artagnan; puisque vous ignorez ou demeure votre maitre, n'en parlons plus, quittons-nous bons amis, et prenez cette demi-pistole pour boire a ma sante. -- Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant majestueusement la main de l'officier, c'est bon pour des laiques. -- Incorruptible! murmura d'Artagnan. En verite, je joue de malheur. Et comme d'Artagnan, distrait par ses reflexions, avait lache la robe de Bazin, Bazin profita de la liberte pour battre vivement en retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en surete qu'apres avoir ferme la porte derriere lui. D'Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixes sur la porte qui avait mis une barriere entre lui et Bazin, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait legerement l'epaule du bout du doigt. Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise, lorsque celui qui l'avait touche du bout du doigt ramena ce doigt sur ses levres en signe de silence. -- Vous ici, mon cher Rochefort! dit-il a demi-voix. -- Chut! dit Rochefort. Saviez-vous que j'etais libre! -- Je l'ai su de premiere main. -- Et par qui? -- Par Planchet. -- Comment, par Planchet? -- Sans doute! C'est lui qui vous a sauve. -- Planchet!... En effet, j'avais cru le reconnaitre. Voila ce qui prouve, mon cher, qu'un bienfait n'est jamais perdu. -- Et que venez-vous faire ici? -- Je viens remercier Dieu de mon heureuse delivrance, dit Rochefort. -- Et puis quoi encore? car je presume que ce n'est pas tout. -- Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin. -- Mauvaise tete! vous allez vous faire fourrer encore a la Bastille. -- Oh! quant a cela, j'y veillerai, je vous en reponds! c'est si bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant a pleine poitrine, je vais aller me promener a la campagne, faire un tour en province. -- Tiens! dit d'Artagnan, et moi aussi! -- Et sans indiscretion, peut-on vous demander ou vous allez? -- A la recherche de mes amis. -- De quels amis? -- De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier. -- D'Athos, de Porthos et d'Aramis? Vous les cherchez? -- Oui. -- D'honneur? -- Qu'y a-t-il donc la d'etonnant? -- Rien. C'est drole. Et de la part de qui les cherchez-vous? -- Vous ne vous en doutez pas. -- Si fait. -- Malheureusement je ne sais ou ils sont. -- Et vous n'avez aucun moyen d'avoir de leurs nouvelles? Attendez huit jours, et je vous en donnerai, moi. -- Huit jours, c'est trop; il faut qu'avant trois jours je les aie trouves. -- Trois jours, c'est court, dit Rochefort, et la France est grande. -- N'importe, vous connaissez le mot _il faut;_ avec ce mot-la on fait bien des choses. -- Et quand vous mettez-vous a leur recherche? -- J'y suis. -- Bonne chance! -- Et vous, bon voyage! -- Peut-etre nous rencontrerons-nous par les chemins. -- Ce n'est pas probable. -- Qui sait! le hasard est si capricieux. -- Adieu. -- Au revoir. A propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui que je vous ai charge de lui faire savoir qu'il verrait avant peu si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l'action. Et Rochefort s'eloigna avec un de ces sourires diaboliques qui autrefois avaient si souvent fait frissonner d'Artagnan; mais d'Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant a son tour avec une expression de melancolie que ce souvenir seul peut- etre pouvait donner a son visage: -- Va, demon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m'importe: il n'y a pas une seconde Constance! au monde! En se retournant, d'Artagnan vit Bazin qui, apres avoir depose ses habits ecclesiastiques, causait avec le sacristain a qui lui, d'Artagnan, avait parle en entrant dans l'eglise. Bazin paraissait fort anime et faisait avec ses gros petits bras courts force gestes. D'Artagnan comprit que, selon toute probabilite, il lui recommandait la plus grande discretion a son egard. D'Artagnan profita de la preoccupation des deux hommes Eglise pour se glisser hors de la cathedrale et aller s'embusquer au coin de la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point ou etait cache d'Artagnan, sortir sans qu'on le vit. Cinq minutes apres, d'Artagnan etant a son poste, Bazin apparut sur le parvis; il regarda de tous cotes pour s'assurer s'il n'etait pas observe; mais il n'avait garde d'apercevoir notre officier, dont la tete seule passait a l'angle d'une maison a cinquante pas de la. Tranquillise par les apparences, il se hasarda dans la rue Notre-Dame. D'Artagnan s'elanca de sa cachette et arriva a temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et entrer, rue de la Calandre, dans une maison d'honnete apparence. Aussi notre officier ne douta point que ce ne fut dans cette maison que logeait le digne bedeau. D'Artagnan n'avait garde d'aller s'informer a cette maison; le concierge, s'il y en avait un, devait deja etre prevenu; et s'il n'y en avait point, a qui s'adresserait-il? Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue Saint-Eloi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure d'hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de preparation; d'Artagnan avait tout le temps d'epier Bazin sans eveiller aucun soupcon. Il avisa dans l'etablissement un petit drole de douze a quinze ans a l'air eveille, qu'il crut reconnaitre pour l'avoir vu vingt minutes auparavant sous l'habit d'enfant de choeur. Il l'interrogea, et comme l'apprenti sous-diacre n'avait aucun interet a dissimuler, d'Artagnan apprit de lui qu'il exercait de six a neuf heures du matin la profession d'enfant de choeur et de neuf heures a minuit celle de garcon de cabaret. Pendant qu'il causait avec l'enfant, on amena un cheval a la porte de la maison de Bazin. Le cheval etait tout selle et bride. Un instant apres, Bazin descendit. -- Tiens! dit l'enfant, voila notre bedeau qui va se mettre en route. -- Et ou va-t-il comme cela? demanda d'Artagnan. -- Dame, je n'en sais rien. -- Une demi-pistole, dit d'Artagnan, si tu peux le savoir. -- Pour moi! dit l'enfant dont les yeux etincelerent de joie, si je puis savoir ou va Bazin! ce n'est pas difficile. Vous ne vous moquez pas de moi? -- Non, foi d'officier, tiens, voila la demi-pistole. Et il lui montra la piece corruptrice, mais sans cependant la lui donner. -- Je vais lui demander. -- C'est justement le moyen de ne rien savoir, dit d'Artagnan; attends qu'il soit parti, et puis apres, dame! questionne, interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est la. Et il la remit dans sa poche. -- Je comprends, dit l'enfant avec ce sourire narquois qui n'appartient qu'au gamin de Paris; eh bien! on attendra. On n'eut pas a attendre longtemps. Cinq minutes apres, Bazin partit au petit trot, activant le pas de son cheval a coups de parapluie. Bazin avait toujours eu l'habitude de porter un parapluie en guise de cravache. A peine eut-il tourne le coin de la rue de la Juiverie, que l'enfant s'elanca comme un limier sur sa trace. D'Artagnan reprit sa place a la table ou il s'etait assis en entrant, parfaitement sur qu'avant dix minutes il saurait ce qu'il voulait savoir. En effet, avant que ce temps fut ecoule, l'enfant rentrait. -- Eh bien? demanda d'Artagnan. -- Eh bien, dit le petit garcon, on sait la chose. -- Et ou est-il alle? -- La demi-pistole est toujours pour moi? -- Sans doute! reponds. -- Je demande a la voir. Pretez-la-moi, que je voie si elle n'est pas fausse. -- La voila. -- Dites donc, bourgeois, dit l'enfant, monsieur demande de la monnaie. Le bourgeois etait a son comptoir, il donna la monnaie et prit la demi-pistole. L'enfant mit la monnaie dans sa poche. -- Et maintenant, ou est-il alle? dit d'Artagnan, qui l'avait regarde faire son petit manege en riant. -- Il est alle a Noisy. -- Comment sais-tu cela? -- Ah! pardie! il n'a pas fallu etre bien malin. J'avais reconnu le cheval pour etre celui du boucher qui le loue de temps en temps a M. Bazin. Or, j'ai pense que le boucher ne louait pas son cheval comme cela sans demander ou on le conduisait, quoique je ne croie pas M. Bazin capable de surmener un cheval. -- Et il t'a repondu que M. Bazin... -- Allait a Noisy. D'ailleurs il parait que c'est son habitude, il y va deux ou trois fois par semaine. -- Et connais-tu Noisy? -- Je crois bien, j'y ai ma nourrice. -- Y a-t-il un couvent a Noisy? -- Et un fier, un couvent de jesuites. -- Bon, fit d'Artagnan, plus de doute! -- Alors, vous etes content? -- Oui. Comment t'appelle-t-on? -- Friquet. D'Artagnan prit ses tablettes et ecrivit le nom de l'enfant et l'adresse du cabaret. -- Dites donc, monsieur l'officier, dit l'enfant, est-ce qu'il y a encore d'autres demi-pistoles a gagner? -- Peut-etre, dit d'Artagnan. Et comme il avait appris ce qu'il voulait savoir, il paya la mesure d'hypocras, qu'il n'avait point bue, et reprit vivement le chemin de la rue Tiquetonne. IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'apercut qu'il etait en croupe derriere Planchet En rentrant, d'Artagnan vit un homme assis au coin du feu: c'etait Planchet, mais Planchet si bien metamorphose, grace aux vieilles hardes qu'en fuyant le mari avait laissees, que lui-meme avait peine a le reconnaitre. Madeleine le lui presenta a la vue de tous les garcons. Planchet adressa a l'officier une belle phrase flamande, l'officier lui repondit par quelques paroles qui n'etaient d'aucune langue, et le marche fut conclu. Le frere de Madeleine entrait au service de d'Artagnan. Le plan de d'Artagnan etait parfaitement arrete: il ne voulait pas arriver de jour a Noisy, de peur d'etre reconnu. Il avait donc du temps devant lui, Noisy n'etant situe qu'a trois ou quatre lieues de Paris, sur la route de Meaux. Il commenca par dejeuner substantiellement, ce qui peut etre un mauvais debut quand on veut agir de la tete, mais ce qui est une excellente precaution lorsqu'on veut agir de son corps; puis il changea d'habit, craignant que sa casaque de lieutenant de mousquetaires n'inspirat de la defiance; puis il prit la plus forte et la plus solide de ses trois epees, qu'il ne prenait qu'aux grands jours; puis, vers les deux heures, il fit seller les deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barriere de la Villette. On faisait toujours, dans la maison voisine de l'hotel de _La Chevrette_, les perquisitions les plus actives pour retrouver Planchet. A une lieue et demie de Paris, d'Artagnan, voyant que dans son impatience il etait encore parti trop tot, s'arreta pour faire souffler les chevaux; l'auberge etait pleine de gens d'assez mauvaise mine qui avaient l'air d'etre sur le point de tenter quelque expedition nocturne. Un homme enveloppe d'un manteau parut a la porte; mais voyant un etranger, il fit un signe de la main et deux buveurs sortirent pour s'entretenir avec lui. Quant a d'Artagnan, il s'approcha de la maitresse de la maison insoucieusement, vanta son vin, qui etait d'un horrible cru de Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu'il n'y avait dans le village que deux maisons de grande apparence: l'une qui appartenait a monseigneur l'archeveque de Paris, et dans laquelle se trouvait en ce moment sa niece, madame la duchesse de Longueville; l'autre qui etait un couvent de jesuites, et qui, selon l'habitude, etait la propriete de ces dignes peres; il n'y avait pas a se tromper. A quatre heures, d'Artagnan se remit en route, marchant au pas, car il ne voulait arriver qu'a nuit close. Or, quand on marche au pas a cheval, par une journee d'hiver, par un temps gris, au milieu d'un paysage sans accident, on n'a guere rien de mieux a faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lievre dans son gite: a songer; d'Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. Seulement, comme on va le voir, leurs reveries etaient differentes. Un mot de l'hotesse avait imprime une direction particuliere aux pensees de d'Artagnan; ce mot, c'etait le nom de madame de Longueville. En effet, madame de Longueville avait tout ce qu'il fallait pour faire songer: c'etait une des plus grandes dames du royaume, c'etait une des plus belles femmes de la cour. Mariee au vieux duc de Longueville qu'elle n'aimait pas, elle avait d'abord passe pour etre la maitresse de Coligny, qui s'etait fait tuer pour elle par le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale; puis on avait parle d'une amitie un peu trop tendre qu'elle aurait eue pour le prince de Conde, son frere, et qui aurait scandalise les ames timorees de la cour; puis enfin, disait-on encore, une haine veritable et profonde avait succede a cette amitie, et la duchesse de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une liaison politique avec le prince de Marcillac, fils aine du vieux duc de La Rochefoucauld, dont elle etait en train de faire un ennemi a M. le duc de Conde, son frere. D'Artagnan pensait a toutes ces choses-la. Il pensait que lorsqu'il etait au Louvre il avait vu souvent passer devant lui, radieuse et eblouissante, la belle madame de Longueville. Il pensait a Aramis, qui, sans etre plus que lui, avait ete autrefois l'amant de madame de Chevreuse, qui etait a l'autre cour ce que madame de Longueville etait a celle-ci. Et il se demandait pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent a tout ce qu'ils desirent, ceux-ci comme ambition, ceux-la comme amour, tandis qu'il y en a d'autres qui restent, soit hasard, soit mauvaise fortune, soit empechement naturel que la nature a mis en eux, a moitie chemin de toutes leurs esperances. Il etait force de s'avouer que malgre tout son esprit, malgre toute son adresse, il etait et resterait probablement de ces derniers, lorsque Planchet s'approcha de lui et lui dit: -- Je parie, monsieur, que vous pensez a la meme chose que moi. -- J'en doute, Planchet, dit en souriant d'Artagnan; mais a quoi penses-tu? -- Je pense, monsieur, a ces gens de mauvaise mine qui buvaient dans l'auberge ou nous nous sommes arretes. -- Toujours prudent, Planchet. -- Monsieur, c'est de l'instinct. -- Eh bien! voyons, que te dit ton instinct en pareille circonstance? -- Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-la etaient rassembles dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je reflechissais a ce que mon instinct me disait dans le coin le plus obscur de l'ecurie, lorsqu'un homme enveloppe d'un manteau entra dans cette meme ecurie suivi de deux autres hommes. -- Ah! ah! fit d'Artagnan, le recit de Planchet correspondant avec ses precedentes observations. Eh bien? -- L'un de ces hommes disait: "-- Il doit bien certainement etre a Noisy ou y venir ce soir, car j'ai reconnu son domestique. "-- Tu es sur? a dit l'homme au manteau. -- Oui, mon prince. -- Mon prince, interrompit d'Artagnan. -- Oui, mon prince. Mais ecoutez donc. "-- S'il y est, voyons decidement, que faut-il en faire? a dit l'autre buveur. "-- Ce qu'il faut en faire? a dit le prince. "-- Oui. Il n'est pas homme a se laisser prendre comme cela, il jouera de l'epee. "-- Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tachez de l'avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un baillon pour lui mettre sur la bouche? "-- Nous avons tout cela. "-- Faites attention qu'il sera, selon toute probabilite, deguise en cavalier. "-- Oh! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille. "-- D'ailleurs, je serai la, et je vous guiderai. "-- Vous repondez que la justice... "-- Je reponds de tout, dit le prince." "-- C'est bon, nous ferons de notre mieux." Et sur ce, ils sont sortis de l'ecurie. -- Eh bien, dit d'Artagnan, en quoi cela nous regarde-t-il? C'est quelqu'une de ces entreprises comme on en fait tous les jours. -- Etes-vous sur qu'elle n'est point dirigee contre nous? -- Contre nous! et pourquoi? -- Dame! repassez leurs paroles: "J'ai reconnu son domestique", a dit l'un, ce qui pourrait bien se rapporter a moi. -- Apres? "Il doit etre a Noisy ou y venir ce soir", a dit l'autre, ce qui pourrait bien se rapporter a vous. -- Ensuite? -- Ensuite le prince a dit: "Faites attention qu'il sera, selon toute probabilite, deguise en cavalier", ce qui me parait ne pas laisser de doute, puisque vous etes en cavalier et non en officier de mousquetaires; eh bien! que dites-vous de cela? -- Helas! mon cher Planchet! dit d'Artagnan en poussant un soupir, j'en dis que je n'en suis malheureusement plus au temps ou les princes me voulaient faire assassiner. Ah! celui-la, c'etait le bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-la n'en veulent point a nous. -- Monsieur est sur? -- J'en reponds. -- C'est bien, alors; n'en parlons plus. Et Planchet reprit sa place a la suite de d'Artagnan, avec cette sublime confiance qu'il avait toujours eue pour son maitre, et que quinze ans de separation n'avaient point alteree. On fit ainsi une lieue a peu pres. Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de d'Artagnan. -- Monsieur, dit-il. -- Eh bien? fit celui-ci. -- Tenez, monsieur, regardez de ce cote, dit Planchet, ne vous semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres? Ecoutez, il me semble qu'on entend des pas de chevaux. -- Impossible, dit d'Artagnan, la terre est detrempee par les pluies; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque chose. Et il s'arreta pour regarder et ecouter. -- Si l'on n'entend point les pas des chevaux, on entend leur hennissement au moins; tenez. Et en effet le hennissement d'un cheval vint, en traversant l'espace et l'obscurite, frapper l'oreille de d'Artagnan. -- Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne nous regarde pas, continuons notre chemin. Et ils se remirent en route. Une demi-heure apres ils atteignaient les premieres maisons de Noisy, il pouvait etre huit heures et demie a neuf heures du soir. Selon les habitudes villageoises, tout le monde etait couche, et pas une lumiere ne brillait dans le village. D'Artagnan et Planchet continuerent leur route. A droite et a gauche de leur chemin se decoupait sur le gris sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des maisons; de temps en temps un chien eveille aboyait derriere une porte, ou un chat effraye quittait precipitamment le milieu du pave pour se refugier dans un tas de fagots, ou l'on voyait briller comme des escarboucles ses yeux effares. C'etaient les seuls etres vivants qui semblaient habiter ce village. Vers le milieu du bourg a peu pres, dominant la place principale, s'elevait une masse sombre, isolee entre deux ruelles, et sur la facade de laquelle d'enormes tilleuls etendaient leurs bras decharnes. D'Artagnan examina avec attention la batisse. -- Ceci, dit-il a Planchet, ce doit etre le chateau de l'archeveque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais le couvent, ou est-il? -- Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le connais. -- Eh bien, dit d'Artagnan, un temps de galop jusque-la, Planchet, tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens me dire s'il y a quelque fenetre eclairee chez les jesuites. Planchet obeit et s'eloigna dans l'obscurite, tandis que d'Artagnan, mettant pied a terre, rajustait, comme il l'avait dit, la sangle de sa monture. Au bout de cinq minutes, Planchet revint. -- Monsieur, dit-il, il y a une seule fenetre eclairee sur la face qui donne vers les champs. -- Hum! dit d'Artagnan; si j'etais frondeur, je frapperais ici et serais sur d'avoir un bon gite; si j'etais moine, je frapperais la-bas et serais sur d'avoir un bon souper; tandis qu'au contraire, il est bien possible qu'entre le chateau et le couvent nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim. -- Oui, ajouta Planchet, comme le fameux ane de Buridan. En attendant, voulez-vous que je frappe? -- Chut! dit d'Artagnan; la seule fenetre qui etait eclairee vient de s'eteindre. -- Entendez-vous, monsieur? dit Planchet. -- En effet, quel est ce bruit? C'etait comme la rumeur d'un ouragan qui s'approchait; au meme instant deux troupes de cavaliers, chacune d'une dizaine d'hommes, deboucherent par chacune des deux ruelles qui longeaient la maison, et fermant toute issue envelopperent d'Artagnan et Planchet. -- Ouais! dit d'Artagnan en tirant son epee et en s'abritant derriere son cheval, tandis que Planchet executait la meme manoeuvre, aurais-tu pense juste, et serait-ce a nous qu'on en veut reellement? -- Le voila, nous le tenons! dirent les cavaliers en s'elancant sur d'Artagnan, l'epee nue. -- Ne le manquez pas, dit une voix haute. -- Non, Monseigneur, soyez tranquille. D'Artagnan crut que le moment etait venu pour lui de se meler a la conversation. -- Hola, messieurs! dit-il avec son accent gascon, que voulez- vous, que demandez-vous? -- Tu vas le savoir! hurlerent en choeur les cavaliers. -- Arretez, arretez! cria celui qu'ils avaient appele Monseigneur; arretez, sur votre tete, ce n'est pas sa voix. -- Ah ca! messieurs, dit d'Artagnan, est-ce qu'on est enrage, par hasard, a Noisy? Seulement, prenez-y garde, car je vous previens que le premier qui s'approche a la longueur de mon epee, et mon epee est longue, je l'eventre. Le chef s'approcha. -- Que faites-vous la? dit-il d'une voix hautaine et comme habituee au commandement. -- Et vous-meme? dit d'Artagnan. -- Soyez poli, ou l'on vous etrillera de bonne sorte; car, bien qu'on ne veuille pas se nommer, on desire etre respecte selon son rang. -- Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet- apens, dit d'Artagnan; mais moi qui voyage tranquillement avec mon laquais, je n'ai pas les memes raisons de vous taire mon nom. -- Assez, assez! comment vous appelez-vous? -- Je vous dis mon nom afin que vous sachiez ou me retrouver, monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira qu'on vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir l'air de ceder a une menace, connaissez-vous M. d'Artagnan? -- Lieutenant aux mousquetaires du roi? dit la voix. -- C'est cela meme. -- Oui, sans doute. -- Eh bien! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que c'est un poignet solide et une fine lame? -- Vous etes monsieur d'Artagnan? -- Je le suis. -- Alors, vous venez ici pour _le_ defendre? -- _Le_?... qui _le_?... -- Celui que nous cherchons. -- Il parait, continua d'Artagnan, qu'en croyant venir a Noisy, j'ai aborde, sans m'en douter, dans le royaume des enigmes. -- Voyons, repondez! dit la meme voix hautaine; l'attendez-vous sous ces fenetres? Veniez-vous a Noisy pour le defendre? -- Je n'attends personne, dit d'Artagnan, qui commencait a s'impatienter, je ne compte defendre personne que moi; mais, ce moi, je le defendrai vigoureusement, je vous en previens. -- C'est bien, dit la voix, partez d'ici et quittez-nous la place! -- Partir d'ici! dit d'Artagnan, que cet ordre contrariait dans ses projets, ce n'est pas facile, attendu que je tombe de lassitude et mon cheval aussi; a moins cependant que vous ne soyez dispose a m'offrir a souper et a coucher aux environs. -- Maraud! -- Eh! monsieur! dit d'Artagnan, menagez vos paroles, je vous en prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci, fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais rentrer dans le ventre, entendez-vous? -- Allons, allons, dit le chef, il n'y a pas a s'y tromper, c'est bien un Gascon qui parle, et par consequent ce n'est pas celui que nous cherchons. Notre coup est manque pour ce soir, retirons-nous. Nous nous retrouverons, maitre d'Artagnan, continua le chef en haussant la voix. -- Oui, mais jamais avec les memes avantages, dit le Gascon en raillant, car, lorsque vous me retrouverez, peut-etre serez-vous seul et fera-t-il jour. -- C'est bon, c'est bon! dit la voix; en route, messieurs! Et la troupe, murmurant et grondant, disparut dans les tenebres, retournant du cote de Paris. D'Artagnan et Planchet demeurerent un instant encore sur la defensive; mais le bruit continuant de s'eloigner, ils remirent leurs epees au fourreau. -- Tu vois bien, imbecile, dit tranquillement d'Artagnan a Planchet, que ce n'etait pas a nous qu'ils en voulaient. -- Mais a qui donc alors? demanda Planchet. -- Ma foi, je n'en sais rien! et peu m'importe. Ce qui m'importe, c'est d'entrer au couvent des jesuites. Ainsi, a cheval! et allons y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront pas! Et d'Artagnan se remit en selle. Planchet venait d'en faire autant, lorsqu'un poids inattendu tomba sur le derriere de son cheval, qui s'abattit. -- Eh! monsieur, s'ecria Planchet, j'ai un homme en croupe! D'Artagnan se retourna et vit effectivement deux formes humaines sur le cheval de Planchet. -- Mais c'est donc le diable qui nous poursuit! s'ecria-t-il en tirant son epee et s'appretant a charger le nouveau venu. -- Non, mon cher d'Artagnan, dit celui-ci; ce n'est pas le diable. C'est moi, c'est Aramis. Au galop, Planchet, et au bout du village, guide a gauche. Et Planchet, portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de d'Artagnan, qui commencait a croire qu'il faisait quelque reve fantastique et incoherent. X. L'abbe d'Herblay Au bout du village, Planchet tourna a gauche, comme le lui avait ordonne Aramis, et s'arreta au-dessous de la fenetre eclairee. Aramis sauta a terre et frappa trois fois dans ses mains. Aussitot la fenetre s'ouvrit, et une echelle de corde descendit. -- Mon cher, dit Aramis, si vous voulez monter, je serai enchante de vous recevoir. -- Ah ca, dit d'Artagnan, c'est comme cela que l'on rentre chez vous? -- Passe neuf heures du soir il le faut pardieu bien! dit Aramis: la consigne du couvent est des plus severes. -- Pardon, mon cher ami, dit d'Artagnan, il me semble que vous avez dit pardieu! -- Vous croyez, dit Aramis en riant, c'est possible; vous n'imaginez pas, mon cher, combien dans ces maudits couvents on prend de mauvaises habitudes et quelles mechantes facons ont tous ces gens Eglise avec lesquels je suis force de vivre! mais vous ne montez pas? -- Passez devant, je vous suis. -- Comme disait le feu cardinal au feu roi: "Pour vous montrer le chemin, sire." Et Aramis monta lestement a l'echelle, et en un instant il eut atteint la fenetre. D'Artagnan monta derriere lui, mais plus doucement; on voyait que ce genre de chemin lui etait moins familier qu'a son ami. -- Pardon, dit Aramis en remarquant sa gaucherie: si j'avais su avoir l'honneur de votre visite, j'aurais fait apporter l'echelle du jardinier; mais pour moi seul, celle-ci est suffisante. -- Monsieur, dit Planchet lorsqu'il vit d'Artagnan sur le point d'achever son ascension, cela va bien pour M. Aramis, cela va encore pour vous, cela, a la rigueur, irait aussi pour moi, mais les deux chevaux ne peuvent pas monter l'echelle. -- Conduisez-les sous ce hangar, mon ami, dit Aramis en montrant a Planchet une espece de fabrique qui s'elevait dans la plaine, vous y trouverez de la paille et de l'avoine pour eux. -- Mais pour moi? dit Planchet. -- Vous reviendrez sous cette fenetre, vous frapperez trois fois dans vos mains, et nous vous ferons passer des vivres. Soyez tranquille, morbleu! on ne meurt pas de faim ici, allez! Et Aramis, retirant l'echelle, ferma la fenetre. D'Artagnan examinait la chambre. Jamais il n'avait vu appartement plus guerrier a la fois et plus elegant. A chaque angle etaient des trophees d'armes offrant a la vue et a la main des epees de toutes sortes, et quatre grands tableaux representaient dans leurs costumes de bataille le cardinal de Lorraine, le cardinal de Richelieu, le cardinal de La Valette et l'archeveque de Bordeaux. Il est vrai qu'au surplus rien n'indiquait la demeure d'un abbe; les tentures etaient de damas, les tapis venaient d'Alencon et le lit surtout avait plutot l'air du lit d'une petite-maitresse, avec sa garniture de dentelle et son couvre-pied, que de celui d'un homme qui avait fait voeu de gagner le ciel par l'abstinence et la maceration. -- Vous regardez mon bouge, dit Aramis. Ah! mon cher, excusez-moi. Que voulez-vous! je suis loge comme un chartreux. Mais que cherchez-vous des yeux? -- Je cherche qui vous a jete l'echelle; je ne vois personne, et cependant l'echelle n'est pas venue toute seule. -- Non, c'est Bazin. -- Ah! ah! fit d'Artagnan. -- Mais, continua Aramis, monsieur Bazin est un garcon bien dresse, qui, voyant que je ne rentrais pas seul, se sera retire par discretion. Asseyez-vous, mon cher, et causons. Et Aramis poussa a d'Artagnan un large fauteuil, dans lequel celui-ci s'allongea en s'accoudant. -- D'abord, vous soupez avec moi, n'est-ce pas? demanda Aramis. -- Oui, si vous le voulez bien, dit d'Artagnan, et meme ce sera avec grand plaisir, je vous l'avoue; la route m'a donne un appetit de diable. -- Ah! mon pauvre ami! dit Aramis, vous trouverez maigre chere, on ne vous attendait pas. -- Est-ce que je suis menace de l'omelette de Crevecoeur et des theobromes en question? N'est-ce pas comme cela que vous appeliez autrefois les epinards? -- Oh! il faut esperer, dit Aramis, qu'avec l'aide de Dieu et de Bazin nous trouverons quelque chose de mieux dans le garde-manger des dignes peres jesuites. -- Bazin, mon ami, dit Aramis, Bazin, venez ici. La porte s'ouvrit et Bazin parut; mais, en apercevant d'Artagnan, il poussa une exclamation qui ressemblait a un cri de desespoir. -- Mon cher Bazin, dit d'Artagnan, je suis bien aise de voir avec quel admirable aplomb vous mentez, meme dans une eglise. -- Monsieur, dit Bazin, j'ai appris des dignes peres jesuites qu'il etait permis de mentir lorsqu'on mentait dans une bonne intention. -- C'est bien, c'est bien, Bazin, d'Artagnan meurt de faim et moi aussi, servez-nous a souper de votre mieux, et surtout, montez- nous du bon vin. Bazin s'inclina en signe d'obeissance, poussa un gros soupir et sortit. -- Maintenant que nous voila seuls, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en ramenant ses yeux de l'appartement au proprietaire et en achevant par les habits l'examen commence par les meubles, dites-moi, d'ou diable veniez-vous lorsque vous etes tombe en croupe derriere Planchet? -- Eh! corbleu! dit Aramis, vous le voyez bien, du ciel! -- Du ciel! reprit d'Artagnan en hochant la tete, vous ne m'avez pas plus l'air d'en revenir que d'y aller. -- Mon cher, dit Aramis avec un air de fatuite que d'Artagnan ne lui avait jamais vu du temps qu'il etait mousquetaire, si je ne venais pas du ciel, au moins je sortais du paradis: ce qui se ressemble beaucoup. -- Alors voila les savants fixes, reprit d'Artagnan. Jusqu'a present on n'avait pas su s'entendre sur la situation positive du paradis: les uns l'avaient place sur le mont Ararat; les autres entre le Tigre et l'Euphrate; il parait qu'on le cherchait bien loin tandis qu'il etait bien pres. Le paradis est a Noisy-le-Sec, sur l'emplacement du chateau de M. l'archeveque de Paris. On en sort non point par la porte, mais par la fenetre; on en descend non par les degres de marbre d'un peristyle, mais par les branches d'un tilleul, et l'ange a l'epee flamboyante qui le garde m'a bien l'air d'avoir change son nom celeste de Gabriel en celui plus terrestre de prince de Marcillac. Aramis eclata de rire. -- Vous etes toujours joyeux compagnon, mon cher, dit-il, et votre spirituelle humeur gasconne ne vous a pas quitte. Oui, il y a bien un peu de tout cela dans ce que vous me dites; seulement, n'allez pas croire au moins que ce soit de madame de Longueville que je sois amoureux. -- Peste, je m'en garderai bien! dit d'Artagnan. Apres avoir ete si longtemps amoureux de madame de Chevreuse, vous n'auriez pas ete porter votre coeur a sa plus mortelle ennemie. -- Oui, c'est vrai, dit Aramis d'un air detache, oui, cette pauvre duchesse, je l'ai fort aimee autrefois, et il faut lui rendre cette justice, qu'elle nous a ete fort utile; mais, que voulez- vous! il lui a fallu quitter la France. C'etait un si rude jouteur que ce damne cardinal! continua Aramis en jetant un coup d'oeil sur le portrait de l'ancien ministre: il avait donne l'ordre de l'arreter et de la conduire au chateau de Loches; il lui eut fait trancher la tete, sur ma foi, comme a Chalais, a Montmorency et a Cinq-Mars; elle s'est sauvee deguisee en homme, avec sa femme de chambre, cette pauvre Ketty; il lui est meme arrive, a ce que j'ai entendu dire, une etrange aventure dans je ne sais quel village, avec je ne sais quel cure a qui elle demandait l'hospitalite, et qui, n'ayant qu'une chambre et la prenant pour un cavalier, lui a offert de la partager avec elle. C'est qu'elle portait d'une facon incroyable l'habit d'homme, cette chere Marie. Je ne connais qu'une femme qui le porte aussi bien; aussi avait-on fait ce couplet sur elle: _Laboissiere, dis-moi..._ _Vous le connaissez?_ --_ Non pas; chantez-le, mon cher._ _Et Aramis reprit du ton le plus cavalier:_ _Laboissiere, dis-moi,_ _Suis-je pas bien en homme_ --_ Vous chevauchez, ma foi,_ _Mieux que tant que nous sommes._ _Elle est,_ _Parmi les hallebardes,_ _Au regiment des gardes,_ _Comme un cadet._ -- Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours a merveille, mon cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gate la voix. -- Mon cher, dit Aramis, vous comprenez... du temps que j'etais mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais; aujourd'hui que je suis abbe, je dis le moins de messes que je peux. Mais revenons a cette pauvre duchesse. -- Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de Longueville? -- Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la duchesse de Longueville: des coquetteries peut-etre, et voila tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue a son retour de Bruxelles, apres la mort du roi? -- Oui, certes, et elle etait fort belle encore. -- Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue a cette epoque; je lui avais donne d'excellents conseils, dont elle n'a point profite; je me suis tue de lui dire que Mazarin etait l'amant de la reine; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle etait trop fiere pour aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jetee dans la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arreter M. le duc de Beaufort et exile madame de Chevreuse. -- Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permission de revenir? -- Oui, et meme qu'elle est revenue... Elle va encore faire quelque sottise. -- Oh! mais cette fois peut-etre suivra-t-elle vos conseils. -- Oh! cette fois, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort changee. -- Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous etes toujours le meme; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs, toujours votre taille elegante, toujours vos mains de femme, qui sont devenues d'admirables mains de prelat. -- Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous, mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans. -- Ecoutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous nous retrouvons, convenons d'une chose: c'est de l'age que nous aurons a l'avenir. -- Comment cela? dit Aramis. -- Oui, reprit d'Artagnan; autrefois c'etait moi qui etais votre cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas d'erreur, j'ai quarante ans bien sonnes. -- Vraiment! dit Aramis. Alors c'est moi qui me trompe, car vous avez toujours ete, mon cher, un admirable mathematicien. J'aurais donc quarante-trois ans, a votre compte! Diable, diable, mon cher! n'allez pas le dire a l'hotel de Rambouillet, cela me ferait tort. -- Soyez tranquille, dit d'Artagnan, je n'y vais pas. -- Ah ca mais, s'ecria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin? Bazin! depechons-nous donc, monsieur le drole! nous enrageons de faim et de soif! Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains chargees chacune d'une bouteille. -- Enfin, dit Aramis, sommes-nous prets, voyons? -- Oui, monsieur, a l'instant meme, dit Bazin; mais il m'a fallu le temps de monter toutes les... -- Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur les epaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre temps a lire votre breviaire. Mais je vous previens que si, a force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles, vous desappreniez a fourbir mon epee, j'allume un grand feu de toutes vos images benites et je vous y fais rotir. Bazin scandalise fit un signe de croix avec la bouteille qu'il tenait. Quant a d'Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des manieres de l'abbe d'Herblay, qui contrastaient si fort avec celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux ecarquilles en face de son ami. Bazin couvrit vivement la table d'une nappe damassee, et sur cette nappe rangea tant de choses dorees, parfumees, friandes, que d'Artagnan en demeura tout ebahi. -- Mais vous attendiez donc quelqu'un? demanda l'officier. -- Heu! dit Aramis, j'ai toujours un en-cas; puis je savais que vous me cherchiez. -- Par qui? -- Mais par maitre Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon cher, et qui est accouru pour me prevenir du danger qui menacait mon ame si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu'un officier de mousquetaires. -- Oh! monsieur!... fit Bazin les mains jointes et d'un air suppliant. -- Allons, pas d'hypocrisies! vous savez que je ne les aime pas. Vous feriez bien mieux d'ouvrir la fenetre et de descendre un pain, un poulet et une bouteille de vin a votre ami Planchet, qui s'extermine depuis une heure a frapper dans ses mains. En effet, Planchet, apres avoir donne la paille et l'avoine a ses chevaux, etait revenu sous la fenetre et avait repete deux ou trois foi le signal indique. Bazin obeit, attacha au bout d'une corde les trois objets designes et les descendit a Planchet, qui, n'en demandant pas davantage, se retira aussitot sous le hangar. -- Maintenant soupons, dit Aramis. Les deux amis se mirent a table, et Aramis commenca a decouper poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute gastronomique. -- Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez! -- Oui, assez bien. J'ai pour les jours maigres des dispenses de Rome que m'a fait avoir M. le coadjuteur a cause de ma sante; puis j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier de Lafollone, vous savez? l'ancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour toute priere apres son diner: "Mon Dieu, faites-moi la grace de bien digerer ce que j'ai si bien mange." -- Ce qui ne l'a pas empeche de mourir d'indigestion, dit en riant d'Artagnan. -- Que voulez-vous, reprit Aramis d'un air resigne, on ne peut fuir sa destinee! -- Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire, reprit d'Artagnan. -- Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut y avoir d'indiscretion. -- Vous etes donc devenu riche? -- Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par an, sans compter un petit benefice d'un millier d'ecus que m'a fait avoir M. le Prince. -- Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit d'Artagnan; avec vos poemes? -- Non, j'ai renonce a la poesie, excepte pour faire de temps en temps quelque chanson a boire, quelque sonnet galant ou quelque epigramme innocent: je fais des sermons, mon cher. -- Comment, des sermons? -- Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous! A ce qu'il parait, du moins. -- Que vous prechez? -- Non, que je vends. -- A qui? -- A ceux de mes comperes qui visent a etre de grands orateurs donc! -- Ah! vraiment? Et vous n'avez pas ete tente de la gloire pour vous-meme? -- Si fait, mon cher, mais la nature l'a emporte. Quand je suis en chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des joies du paradis. Eh! tenez, la chose m'est arrivee un jour a l'eglise Saint-Louis au Marais... Un cavalier m'a ri au nez, je me suis interrompu pour lui dire qu'il etait un sot. Le peuple est sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si bien retourne l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont lapide. Il est vrai que le lendemain il s'est presente chez moi, croyant avoir affaire a un abbe comme tous les abbes. -- Et qu'est-il resulte de sa visite? dit d'Artagnan en se tenant les cotes de rire. -- Il en est resulte que nous avons pris pour le lendemain soir rendez-vous sur la place Royale! Eh! pardieu, vous en savez quelque chose. -- Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous aurais servi de second? demanda d'Artagnan. -- Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrange. -- En est-il mort? -- Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donne l'absolution _in articulo mortis._ C'est assez de tuer le corps sans tuer l'ame. Bazin fit un signe de desespoir qui voulait dire qu'il approuvait peut-etre cette morale, mais qu'il desapprouvait fort le ton dont elle etait faite. -- Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans cette glace, et qu'une fois pour toutes je vous ai interdit tout signe d'approbation ou d'improbation. Vous allez donc me faire le plaisir de nous servir le vin d'Espagne et de vous retirer chez vous. D'ailleurs, mon ami d'Artagnan a quelque chose de secret a me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan? D'Artagnan fit signe de la tete que oui, et Bazin se retira apres avoir pose le vin d'Espagne sur la table. Les deux amis, restes seuls, demeurerent un instant silencieux en face l'un de l'autre. Aramis semblait attendre une douce digestion. D'Artagnan preparait son exorde. Chacun d'eux, lorsque l'autre ne le regardait pas, risquait un coup d'oeil en dessous. Aramis rompit le premier le silence. XI. Les deux Gaspards -- A quoi songez-vous, d'Artagnan, dit-il, et quelle pensee vous fait sourire? -- Je songe, mon cher, que lorsque vous etiez mousquetaire, vous tourniez sans cesse a l'abbe, et qu'aujourd'hui que vous etes abbe, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire. -- C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon cher d'Artagnan, est un etrange animal, tout compose de contrastes. Depuis que je suis abbe, je ne reve plus que batailles. -- Cela se voit a votre ameublement: vous avez la des rapieres de toutes les formes et pour les gouts les plus difficiles. Est-ce que vous tirez toujours bien? -- Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut- etre. Je ne fais que cela toute la journee. -- Et avec qui? -- Avec un excellent maitre d'armes que nous avons ici. -- Comment, ici? -- Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un couvent de jesuites. -- Alors vous auriez tue M. de Marcillac s'il fut venu vous attaquer seul, au lieu de tenir tete a vingt hommes? -- Parfaitement, dit Aramis, et meme a la tete de ses vingt hommes, si j'avais pu degainer sans etre reconnu. -- Dieu me pardonne, dit tout bas d'Artagnan, je crois qu'il est devenu plus Gascon que moi. Puis tout haut: -- Eh bien! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous cherchais? -- Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin, mais j'attendais que vous me le dissiez. -- Eh bien, je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout prince qu'il est. -- Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, c'est une idee, cela. -- Dont je vous invite a faire votre profit, mon cher. Voyons! avec votre abbaye de mille ecus et les douze mille livres que vous vous faites en vendant des sermons, etes-vous riche? repondez franchement. -- Moi! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles. -- Peste, cent pistoles! se dit tout bas d'Artagnan, il appelle cela etre gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Cresus. Puis, tout haut: -- Etes-vous ambitieux? -- Comme Encelade. -- Eh bien! mon ami, je vous apporte de quoi etre riche, puissant, et libre de faire tout ce que vous voudrez. L'ombre d'un nuage passa sur le front d'Aramis aussi rapide que celle qui flotte en aout sur les bles; mais si rapide qu'elle fut, d'Artagnan la remarqua. -- Parlez, dit Aramis. -- Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique? Un eclair passa dans les yeux d'Aramis, rapide comme l'ombre qui avait passe sur son front, mais pas si rapide cependant que d'Artagnan ne le vit. -- Non, repondit Aramis. -- Alors toutes propositions vous agreeront, puisque vous n'avez pour le moment d'autre maitre que Dieu, dit en riant le Gascon. -- C'est possible. -- Avez-vous, mon cher Aramis, songe quelquefois a ces beaux jours de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant? -- Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regrettes. C'etait un heureux temps, _delectabile tempus!_ -- Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renaitre, cet heureux temps peut revenir! J'ai recu mission d'aller trouver mes compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui etiez l'ame de notre association. Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement. -- Me remettre dans la politique! dit-il d'une voix mourante et en se renversant sur son fauteuil. Ah! cher d'Artagnan, voyez comme je vis regulierement et a l'aise. Nous avons essuye l'ingratitude des grands, vous le savez! -- C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-etre les grands se repentent-ils d'avoir ete ingrats. -- En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons! a tout peche misericorde. D'ailleurs, vous avez raison sur un point: c'est que si l'envie nous reprenait de nous meler des affaires Etat, le moment, je crois, serait venu. -- Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de politique? -- Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un monde ou l'on s'en occupe. Tout en cultivant la poesie, tout en faisant l'amour, je me suis lie avec M. Sarazin, qui est a M. de Conti; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus a M. le cardinal de Richelieu, n'est a personne ou est a tout le monde, comme vous voudrez; en sorte que le mouvement politique ne m'a pas tout a fait echappe. -- Je m'en doutais, dit d'Artagnan. -- Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que pour parole de cenobite, d'homme qui parle comme un echo, en repetant purement et simplement ce qu'il a entendu dire, reprit Aramis. J'ai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal Mazarin etait fort inquiet de la maniere dont marchaient les choses. Il parait qu'on n'a pas pour ses commandements tout le respect qu'on avait autrefois pour ceux de notre ancien epouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait; car, quoi qu'on en ait dit, il faut convenir, mon cher, que c'etait un grand homme. -- Je ne vous contredirai pas la-dessus, mon cher Aramis, c'est lui qui m'a fait lieutenant. -- Ma premiere opinion avait ete tout entiere pour le cardinal: je m'etais dit qu'un ministre n'est jamais aime, mais qu'avec le genie qu'on accorde a celui-ci il finirait par triompher de ses ennemis et par se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut- etre mieux encore que de se faire aimer. D'Artagnan fit un signe de tete qui voulait dire qu'il approuvait entierement cette douteuse maxime. -- Voila donc, poursuivit Aramis, quelle etait mon opinion premiere; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de matieres et que l'humilite dont je fais profession m'impose la loi de ne pas m'en rapporter a mon propre jugement, je me suis informe. Eh bien! mon cher ami... -- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan. -- Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il faut que j'avoue que je m'etais trompe. -- Vraiment? -- Oui; je me suis informe, comme je vous disais, et voici ce que m'ont repondu plusieurs personnes toutes differentes de gout et d'ambition: M. de Mazarin n'est point un homme de genie, comme je le croyais. -- Bah! dit d'Artagnan. -- Non. C'est un homme de rien, qui a ete domestique du cardinal Bentivoglio, qui s'est pousse par l'intrigue; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu'un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d'ecus, dilapidera fort les revenus du roi, se paiera a lui-meme toutes les pensions que feu le cardinal de Richelieu payait a tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la loi du plus fort, du plus grand ou du plus honore. Il parait en outre qu'il n'est pas gentilhomme de manieres et de coeur, ce ministre, et que c'est une espece de bouffon, de Pulcinello, de Pantalon. Le connaissez-vous? Moi, je ne le connais pas. -- Heu! fit d'Artagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous dites. -- Eh bien! vous me comblez d'orgueil, mon cher, si j'ai pu, grace a certaine penetration vulgaire dont je suis doue, me rencontrer avec un homme comme vous, qui vivez a la cour. -- Mais vous m'avez parle de lui personnellement et non de son parti et de ses ressources. -- C'est vrai. Il a pour lui la reine. -- C'est quelque chose, ce me semble. -- Mais il n'a pas pour lui le roi. -- Un enfant! -- Un enfant qui sera majeur dans quatre ans. -- C'est le present. -- Oui, mais ce n'est pas l'avenir, et encore dans le present, il n'a pour lui ni le parlement ni le peuple, c'est-a-dire l'argent; il n'a pour lui ni la noblesse ni les princes, c'est-a-dire l'epee. D'Artagnan se gratta l'oreille, il etait force de s'avouer a lui- meme que c'etait non seulement largement mais encore justement pense. -- Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours doue de ma perspicacite ordinaire. Je vous dirai que peut-etre ai-je tort de vous parler ainsi a coeur ouvert, car vous, vous me paraissez pencher pour le Mazarin. -- Moi! s'ecria d'Artagnan; moi! pas le moins du monde! -- Vous parliez de mission. -- Ai-je parle de mission? Alors j'ai eu tort. Non, je me suis dit comme vous le dites: Voila les affaires qui s'embrouillent. Eh bien! jetons la plume au vent, allons du cote ou le vent l'emportera et reprenons la vie d'aventures. Nous etions quatre chevaliers vaillants, quatre coeurs tendrement unis; unissons de nouveau, non pas nos coeurs qui n'ont jamais ete separes, mais nos fortunes et nos courages. L'occasion est bonne pour conquerir quelque chose de mieux qu'un diamant. -- Vous avez raison, d'Artagnan, toujours raison, continua Aramis, et la preuve, c'est que j'avais eu la meme idee que vous; seulement, a moi, qui n'ai pas votre nerveuse et feconde imagination, elle m'avait ete suggeree; tout le monde a besoin aujourd'hui d'auxiliaires; on m'a fait des propositions, il a transperce quelque chose de nos fameuses prouesses d'autrefois, et je vous avouerai franchement que le coadjuteur m'a fait parler. -- M. de Gondy, l'ennemi du cardinal! s'ecria d'Artagnan. -- Non, l'ami du roi, dit Aramis, l'ami du roi, entendez-vous! Eh bien! il s'agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d'un gentilhomme. -- Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher! -- De fait, pas de volonte; d'apparence, mais pas de coeur, et voila justement le piege que les ennemis du roi tendent au pauvre enfant. -- Ah ca! mais c'est la guerre civile tout bonnement que vous me proposez la, mon cher Aramis. -- La guerre pour le roi. -- Mais le roi sera a la tete de l'armee ou sera Mazarin. -- Mais il sera de coeur dans l'armee que commandera M. de Beaufort. -- M. de Beaufort? il est a Vincennes. -- Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un autre, M. de Beaufort ou M. le Prince. -- Mais M. le Prince va partir pour l'armee, il est entierement au cardinal. -- Heu! heu! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble justement en ce moment-ci. Mais d'ailleurs, si ce n'est M. le Prince, M. de Gondy... -- Mais M. de Gondy va etre cardinal, on demande pour lui le chapeau. -- N'y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis. Voyez: voici autour de vous quatre cardinaux qui, a la tete des armees, valaient bien M. de Guebriant et M. de Gassion. -- Mais un general bossu! -- Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. D'ailleurs, souvenez-vous qu'Alexandre boitait et qu'Annibal etait borgne. -- Voyez-vous de grands avantages dans ce parti? demanda d'Artagnan. -- J'y vois la protection de princes puissants. -- Avec la proscription du gouvernement. -- Annulee par les parlements et les emeutes. -- Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si l'on parvenait a separer le roi de sa mere. -- On y arrivera peut-etre. -- Jamais! s'ecria d'Artagnan rentrant cette fois dans sa conviction. J'en appelle a vous, Aramis, a vous qui connaissez Anne d'Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle puisse oublier que son fils est sa surete, son palladium, le gage de sa consideration, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait qu'elle passat avec lui du cote des princes en abandonnant Mazarin; mais vous savez mieux que personne qu'il y a des raisons puissantes pour qu'elle ne l'abandonne jamais. -- Peut-etre avez-vous raison, dit Aramis reveur; ainsi je ne m'engagerai pas. -- Avec eux, dit d'Artagnan, mais avec moi? -- Avec personne. Je suis pretre, qu'ai-je affaire de la politique! je ne lis aucun breviaire; j'ai une petite clientele de coquins d'abbes spirituels et de femmes charmantes; plus les affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout va donc a merveille sans que je m'en mele; et decidement, tenez, cher ami, je ne m'en melerai pas. -- Eh bien! tenez, mon cher, dit d'Artagnan, votre philosophie me gagne, parole d'honneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche d'ambition m'avait pique; j'ai une espece de charge qui me nourrit; je puis, a la mort de ce pauvre M. de Treville, qui se fait vieux, devenir capitaine; c'est un fort joli baton de marechal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache aux charmes du pain modeste mais quotidien: au lieu de courir les aventures, eh bien! j'accepterai les invitations de Porthos, j'irai chasser dans ses terres; vous savez qu'il a des terres, Porthos? -- Comment donc! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et de vallees; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide pour droits feodaux contre l'eveque de Noyon. -- Bon, dit d'Artagnan a lui-meme, voila ce que je voulais savoir; Porthos est en Picardie. Puis tout haut: -- Et il a repris son ancien nom de du Vallon? -- Auquel il a ajoute celui de Bracieux, une terre qui a ete baronnie, par ma foi! -- De sorte que nous verrons Porthos baron. -- Je n'en doute pas. La baronne Porthos surtout est admirable. Les deux amis eclaterent de rire. -- Ainsi, reprit d'Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin? -- Ni vous aux princes? -- Non. Ne passons a personne, alors, et restons amis; ne soyons ni cardinalistes ni frondeurs. -- Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires. -- Meme avec le petit collet, reprit d'Artagnan. -- Surtout avec le petit collet! s'ecria Aramis, c'est ce qui en fait le charme. -- Alors donc, adieu, dit d'Artagnan. -- Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne saurais ou vous coucher, et que je ne puis decemment vous offrir la moitie du hangar de Planchet. -- D'ailleurs je suis a trois lieues a peine de Paris, les chevaux sont reposes, et en moins d'une heure je serai rendu. Et d'Artagnan se versa un dernier verre de vin. -- A notre ancien temps! dit-il. -- Oui, reprit Aramis, malheureusement c'est un temps passe... _fugit irreparabile tempus ..._ -- Bah! dit d'Artagnan, il reviendra peut-etre. En tout cas, si vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, hotel de_ La Chevrette._ -- Et moi au couvent des jesuites: de six heures du matin a huit heures du soir, par la porte; de huit heures du soir a six heures du matin, par la fenetre. -- Adieu, mon cher. -- Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire. Et il prit son epee et son manteau. -- Il veut s'assurer que je pars, dit en lui-meme d'Artagnan. Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l'antichambre sur les restes de son souper, et Aramis fut force de le secouer par l'oreille pour le reveiller. Bazin etendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se rendormir. -- Allons, allons, maitre dormeur, vite l'echelle. -- Mais, dit Bazin en baillant a se demonter la machoire, elle est restee a la fenetre, l'echelle. -- L'autre, celle du jardinier: n'as-tu pas vu que d'Artagnan a eu peine a monter et aura encore plus grand'peine a descendre? D'Artagnan allait assurer Aramis qu'il descendrait fort bien, lorsqu'il lui vint une idee; cette idee fit qu'il se tut. Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher l'echelle. Un instant apres, une bonne et solide echelle de bois etait posee contre la fenetre. -- Allons donc, dit d'Artagnan, voila ce qui s'appelle un moyen de communication, une femme monterait a une echelle comme celle-la. Un regard percant d'Aramis sembla vouloir aller chercher la pensee de son ami jusqu'au fond de son coeur, mais d'Artagnan soutint ce regard avec un air d'admirable naivete. D'ailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier echelon de l'echelle et descendait. En un instant il fut a terre. Quant a Bazin, il demeura a la fenetre. -- Reste la, dit Aramis, je reviens. Tous deux s'acheminerent vers le hangar: a leur approche Planchet sortit, tenant en bride les deux chevaux. -- A la bonne heure, dit Aramis, voila un serviteur actif et vigilant; ce n'est pas comme ce paresseux de Bazin, qui n'est plus bon a rien depuis qu'il est homme Eglise Suivez-nous, Planchet; nous allons en causant jusqu'au bout du village. Effectivement, les deux amis traverserent tout le village en causant de choses indifferentes; puis, aux dernieres maisons: -- Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carriere, la fortune vous sourit, ne la laissez pas echapper; souvenez-vous que c'est une courtisane, et traitez-la en consequence; quant a moi, je reste dans mon humilite et dans ma paresse; adieu. -- Ainsi, c'est bien decide, dit d'Artagnan, ce que je vous ai offert ne vous agree point? -- Cela m'agreerait fort, au contraire, dit Aramis, si j'etais un homme comme un autre, mais, je vous le repete, en verite je suis un compose de contrastes: ce que je hais aujourd'hui, je l'adorerai demain, et _vice versa._ Vous voyez bien que je ne puis m'engager comme vous, par exemple, qui avez des idees arretees. -- Tu mens, sournois, se dit a lui-meme d'Artagnan: tu es le seul, au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches obscurement. -- Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre presence a eveilles en moi. Ils s'embrasserent. Planchet etait deja a cheval. D'Artagnan se mit en selle a son tour, puis ils se serrerent encore une fois la main. Les cavaliers piquerent leurs chevaux et s'eloignerent du cote de Paris. Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pave jusqu'a ce qu'il les eut perdus de vue. Mais, au bout de deux cents pas, d'Artagnan s'arreta court, sauta a terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit ses pistolets dans ses fontes, qu'il passa a sa ceinture. -- Qu'avez-vous donc, monsieur? dit Planchet tout effraye. -- J'ai que, si fin qu'il soit, dit d'Artagnan, il ne sera pas dit que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets- toi sur le revers du chemin et attends-moi. A ces mots, d'Artagnan s'elanca de l'autre cote du fosse qui bordait la route, et piqua a travers la plaine de maniere a tourner le village. Il avait remarque entre la maison qu'habitait madame de Longueville et le couvent des jesuites un espace vide qui n'etait ferme que par une haie. Peut-etre une heure auparavant eut-il eu de la peine a retrouver cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps en temps elle fut couverte par des nuages, on y voyait, meme pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin. D'Artagnan gagna donc la haie et se cacha derriere. En passant devant la maison ou avait eu lieu la scene que nous avons racontee, il avait remarque que la meme fenetre s'etait eclairee de nouveau, et il etait convaincu qu'Aramis etait pas encore rentre chez lui, et que, lorsqu'il y rentrerait, il n'y rentrerait pas seul. En effet, au bout d'un instant il entendit des pas qui s'approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient a demi bas. Au commencement de la haie les pas s'arreterent. D'Artagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande epaisseur de la haie pour s'y cacher. En ce moment deux hommes apparurent, au grand etonnement de d'Artagnan; mais bientot son etonnement cessa, car il entendit vibrer une voix douce et harmonieuse: l'un de ces deux hommes etait une femme deguisee en cavalier. -- Soyez tranquille, mon cher Rene, disait la voix douce, la meme chose ne se renouvellera plus; j'ai decouvert une espece de souterrain qui passe sous la rue, et nous n'aurons qu'a soulever une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une sortie. -- Oh! dit une autre voix que d'Artagnan reconnut pour celle d'Aramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renommee ne dependait pas de toutes ces precautions, et que je n'y risquasse que ma vie... -- Oui, oui, je sais que vous etes brave et aventureux autant qu'homme du monde; mais vous n'appartenez pas seulement a moi seule, vous appartenez a tout notre parti. Soyez donc prudent, soyez donc sage. -- J'obeis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait commander avec une voix si douce. Il lui baisa tendrement la main. -- Ah! s'ecria le cavalier a la voix douce. -- Quoi? demanda Aramis. -- Mais ne voyez-vous pas que le vent a enleve mon chapeau? Et Aramis s'elanca apres le feutre fugitif. D'Artagnan profita de la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu qui laissat son regard penetrer librement jusqu'au problematique cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-etre comme l'officier, sortait de derriere un nuage, et, a sa clarte indiscrete, d'Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux d'or et la noble tete de la duchesse de Longueville. Aramis revint en riant un chapeau sur la tete et un a la main, et tous deux continuerent leur chemin vers le couvent des jesuites. -- Bon! dit d'Artagnan en se relevant et en brossant son genou, maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de madame de Longueville. XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds Grace aux informations prises aupres d'Aramis, d'Artagnan, qui savait deja que Porthos, de son nom de famille, s'appelait du Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de Bracieux, et qu'a cause de cette terre de Bracieux il etait en proces avec l'eveque de Noyon. C'etait donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller chercher cette terre, c'est-a-dire sur la frontiere de l'Ile-de- France et de la Picardie. Son itineraire fut promptement arrete: il irait jusqu'a Dammartin, ou s'embranchent deux routes, l'une qui va a Soissons, l'autre a Compiegne; la il s'informerait de la terre de Bracieux, et selon la reponse il suivrait tout droit ou prendrait a gauche. Planchet, qui n'etait pas encore bien rassure a l'endroit de son escapade, declara qu'il suivrait d'Artagnan jusqu'au bout du monde, prit-il tout droit, ou prit-il a gauche. Seulement il supplia son ancien maitre de partir le soir, l'obscurite presentant plus de garanties. D'Artagnan lui proposa alors de prevenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais Planchet repondit avec beaucoup de sagacite qu'il etait bien certain que sa femme ne mourrait point d'inquietude de ne pas savoir ou il etait, tandis que, connaissant l'incontinence de langue dont elle etait atteinte, lui, Planchet, mourrait d'inquietude si elle le savait. Ces raisons parurent si bonnes a d'Artagnan, qu'il 'insista pas davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment ou la brume commencait a s'epaissir dans les rues, il partit de l'hotel de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale par la porte Saint-Denis. A minuit, les deux voyageurs etaient a Dammartin. C'etait trop tard pour prendre des renseignements. L'hote du _Cygne de la Croix_ etait couche. D'Artagnan remit donc la chose au lendemain. Le lendemain il fit venir l'hote. C'etait un de ces ruses Normands qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se compromettent en repondant directement a la question qu'on leur fait; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez equivoque. A neuf heures du matin, il etait a Nanteuil; la il s'arreta pour dejeuner. Cette fois, l'hote etait un franc et bon Picard qui, reconnaissant dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulte pour lui donner les renseignements qu'il desirait. La terre de Bracieux etait a quelques lieues de Villers-Cotterets. D'Artagnan connaissait Villers-Cotterets pour y avoir suivi deux ou trois fois la cour, car a cette epoque Villers-Cotterets etait une residence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et descendit a son hotel ordinaire, c'est-a-dire au _Dauphin d'or._ La les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que la terre de Bracieux etait situee a quatre lieues de cette ville, mais que ce n'etait point la qu'il fallait chercher Porthos. Porthos avait eu effectivement des demeles avec l'eveque de Noyon a propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et, ennuye de tous ces demeles judiciaires auxquels il ne comprenait rien, il avait, pour en finir, achete Pierrefonds, de sorte qu'il avait ajoute ce nouveau nom a ses anciens noms. Il s'appelait maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans sa nouvelle propriete. A defaut d'autre illustration, Porthos visait evidemment a celle du marquis de Carabas. Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait dix lieues dans leur journee et etaient fatigues. On aurait pu en prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande foret a traverser, et Planchet, on se le rappelle, n'aimait pas les forets la nuit. Il y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'etait de se mettre en route a jeun: aussi en se reveillant, d'Artagnan trouva-t-il son dejeuner tout pret. Il n'y avait pas moyen de se plaindre d'une pareille attention. Aussi d'Artagnan se mit-il a table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes fonctions, avait repris son ancienne humilite et n'etait pas plus honteux de manger les restes de d'Artagnan que ne l'etaient madame de Motteville et madame du Fargis de ceux d'Anne d'Autriche. On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas a se tromper, il fallait suivre la route qui mene de Villers- Cotterets a Compiegne, et en sortant du bois prendre a droite. Il faisait une belle matinee de printemps, les oiseaux chantaient dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient a travers les clairieres et semblaient des rideaux de gaze doree. En d'autres endroits, la lumiere percait a peine la voute epaisse des feuilles, et les pieds des vieux chenes, que rejoignaient precipitamment, a la vue des voyageurs, les ecureuils agiles, etaient plonges dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui rejouissait le coeur. D'Artagnan, lasse de l'odeur fetide de Paris, se disait a lui-meme que lorsqu'on portait trois noms de terre embroches les uns aux autres, on devait etre bien heureux dans un pareil paradis; puis il secouait la tete en disant: "Si j'etais Porthos et que d'Artagnan me vint faire la proposition que je vais faire a Porthos, je sais bien ce que je repondrais a d'Artagnan." Quant a Planchet, il ne pensait a rien, il digerait. A la lisiere du bois, d'Artagnan apercut le chemin indique, et au bout du chemin les tours d'un immense chateau feodal. -- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce chateau appartenait a l'ancienne branche d'Orleans; Porthos en aurait-il traite avec le duc de Longueville? -- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues; et si elles appartiennent a M. Porthos, je lui en ferai mon compliment. -- Peste, dit d'Artagnan, ne va pas l'appeler Porthos, ni meme du Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais manquer mon ambassade. A mesure qu'il approchait du chateau qui avait d'abord attire ses regards, d'Artagnan comprenait que ce n'etait point la que pouvait habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant baties d'hier, etaient ouvertes et comme eventrees. On eut dit que quelque geant les avait fendues a coup de hache. Arrive a l'extremite du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une magnifique vallee, au fond de laquelle on voyait dormir un charmant petit lac au pied de quelques maisons eparses ca et la et qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les autres de chaume, reconnaitre pour seigneur suzerain un joli chateau bati vers le commencement du regne de Henri IV, que surmontaient des girouettes seigneuriales. Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il fut en vue de la demeure de Porthos. Le chemin conduisait droit a ce joli chateau, qui etait a son aieul le chateau de la montagne ce qu'un petit-maitre de la coterie de M. le duc d'Enghien etait a un chevalier barde de fer du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et suivit le chemin, Planchet regla le pas de son coursier sur celui de son maitre. Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva a l'extremite d'une allee regulierement plantee de beaux peupliers, et qui aboutissait a une grille de fer dont les piques et les bandes transversales etaient dorees. Au milieu de cette avenue se tenait une espece de seigneur habille de vert et dore comme la grille, lequel etait a cheval sur un gros roussin. A sa droite et a sa gauche etaient deux valets galonnes sur toutes les coutures; bon nombre de croquants assembles lui rendaient des hommages fort respectueux. -- Ah! se dit d'Artagnan, serait-ce la le seigneur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroqueville depuis qu'il ne s'appelle plus Porthos! -- Ce ne peut etre lui, dit Planchet repondant a ce que d'Artagnan s'etait dit a lui-meme. M. Porthos avait pres de six pieds, et celui-la en a cinq a peine. -- Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur. A ces mots, d'Artagnan piqua vers le roussin, l'homme considerable et les valets. A mesure qu'il approchait, il lui semblait reconnaitre les traits du personnage. -- Jesus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son cote croyait le reconnaitre, serait-il donc possible que ce fut lui? A cette exclamation, l'homme a cheval se retourna lentement et d'un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller dans tout leur eclat les gros yeux, la trogne vermeille et le sourire si eloquent de Mousqueton. En effet, c'etait Mousqueton, Mousqueton gras a lard, croulant de bonne sante, bouffi de bien-etre, qui, reconnaissant d'Artagnan, tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'officier; de sorte que les hommages de l'assemblee firent un quart de conversion vers ce nouveau soleil qui eclipsait l'ancien. -- Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, repetait dans ses joues enormes Mousqueton tout suant d'allegresse, monsieur d'Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et maitre du Vallon de Bracieux de Pierrefonds! -- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton maitre? -- Vous etes sur ses domaines. -- Mais, comme te voila beau, comme te voila gras, comme te voila fleuri! continuait d'Artagnan infatigable a detailler les changements que la bonne fortune avait apportes chez l'ancien affame. -- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte assez bien. -- Mais ne dis-tu donc rien a ton ami Planchet? -- A mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'ecria Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux. -- Moi-meme, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir si tu n'etais pas devenu fier. -- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n'as pas pense cela ou tu ne connais pas Mousqueton. -- A la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et en tendant a son tour les bras a Mousqueton: ce n'est pas comme cette canaille de Bazin, qui m'a laisse deux heures sous un hangar sans meme faire semblant de me reconnaitre. Et Planchet et Mousqueton s'embrasserent avec une effusion qui toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet etait quelque seigneur deguise, tant ils appreciaient a sa plus haute valeur la position de Mousqueton. -- Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu'il se fut debarrasse de l'etreinte de Planchet, qui avait inutilement essaye de joindre ses mains derriere le dos de son ami; et maintenant, monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que mon maitre apprenne la nouvelle de votre arrivee par d'autres que par moi; il ne me pardonnerait pas de m'etre laisse devancer. -- Ce cher ami, dit d'Artagnan, evitant de donner a Porthos ni son ancien ni son nouveau nom, il ne m'a donc pas oublie! -- Oublie! lui! s'ecria Mousqueton, c'est-a-dire, monsieur, qu'il n'y a pas de jour que nous ne nous attendions a apprendre que vous etiez nomme marechal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de M. de Bassompierre. D'Artagnan laissa errer sur ses levres un de ces rares sourires melancoliques qui avaient survecu dans le plus profond de son coeur au desenchantement de ses jeunes annees. -- Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez pres de M. le comte d'Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que je vais prevenir monseigneur de son arrivee. Et remontant, aide de deux ames charitables, sur son robuste cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l'avenue un petit galop qui temoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du quadrupede. -- Ah ca! mais voila qui s'annonce bien! dit d'Artagnan; pas de mystere, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit a gorge deployee, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges d'une aune; en verite, il me semble que la nature elle-meme est en fete, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont couverts de petits rubans verts et roses. -- Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d'ici la plus delectable odeur de roti, que je vois des marmitons se ranger en haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait deja tant et si bien manger quand il ne s'appelait encore que M. Porthos! -- Halte-la! dit d'Artagnan: tu me fais peur. Si la realite repond aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira jamais de son bonheur, et je vais echouer pres de lui comme j'ai echoue pres d'Aramis. XIII. Comment d'Artagnan s'apercut, en retrouvant Porthos, que la fortune ne fait pas le bonheur D'Artagnan franchit la grille et se trouva en face du chateau; il mettait pied a terre quand une sorte de geant apparut sur le perron. Rendons cette justice a d'Artagnan, qu'a part tout sentiment d'egoisme le coeur lui battit avec joie a l'aspect de cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient un homme brave et bon. Il courut a Porthos et se precipita dans ses bras; toute la valetaille, rangee en cercle a distance respectueuse, regardait avec une humble curiosite. Mousqueton, au premier rang, s'essuya les yeux, le pauvre garcon n'avait pas cesse de pleurer de joie depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet. Porthos prit son ami par le bras. -- Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'ecria-t-il d'une voix qui avait tourne du baryton a la basse; vous ne m'avez donc pas oublie, vous? -- Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis devoues, et les perils affrontes ensemble! mais c'est-a-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un instant de notre ancienne amitie qui ne se presente a ma pensee. -- Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner a sa moustache ce pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donne du fil a retordre a ce pauvre cardinal. Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda. -- En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le bienvenu, cher ami, vous m'aiderez a retrouver ma joie; nous courrons demain le lievre dans ma plaine, qui est superbe, ou le chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre levriers qui passent pour les plus legers de la province, et une meute qui n'a point sa pareille a vingt lieues a la ronde. Et Porthos poussa un second soupir. -- Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il moins heureux qu'il n'en a l'air? Puis tout haut: -- Mais avant tout, dit-il, vous me presenterez a madame du Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation que vous avez bien voulu m'ecrire, et au bas de laquelle elle avait bien voulu ajouter quelques lignes. Troisieme soupir de Porthos. -- J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous m'en voyez encore tout afflige. C'est pour cela que j'ai quitte mon chateau du Vallon pres de Corbeil, pour venir habiter ma terre de Bracieux, changement qui m'a amene a acheter celle-ci. Pauvre madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de regret; ce n'etait pas une femme d'un caractere fort egal, mais elle avait fini cependant par s'accoutumer a mes facons et par accepter mes petites volontes. -- Ainsi, vous etes riche et libre? dit d'Artagnan. -- Helas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres de rente. Allons dejeuner, voulez-vous? -- Je le veux fort, dit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis en appetit. -- Oui, dit Porthos, mon air est excellent. Ils entrerent dans le chateau; ce n'etaient que dorures du haut en bas, les corniches etaient dorees, les moulures etaient dorees, les bois des fauteuils etaient dores. Une table toute servie attendait. -- Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire. -- Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment: le roi n'en a pas un pareil. -- Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il etait fort mal nourri par M. de Mazarin. Goutez cette cotelette, mon cher d'Artagnan, c'est de mes moutons. -- Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous en felicite. -- Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes. -- Donnez-m'en encore. -- Non; prenez plutot de ce lievre que j'ai tue hier dans une de mes garennes. -- Peste! quel gout! dit d'Artagnan. Ah ca! vous ne les nourrissez donc que de serpolet, vos lievres? -- Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agreable, n'est-ce pas? -- Il est charmant. -- C'est cependant du vin du pays. -- Vraiment! -- Oui, un petit versant au midi, la-bas sur ma montagne; il fournit vingt muids. -- Mais c'est une veritable vendange, cela! Porthos soupira pour la cinquieme fois. D'Artagnan avait compte les soupirs de Porthos. -- Ah ca! mais, dit-il curieux d'approfondir le probleme, on dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous souffrant, par hasard?... Est-ce que cette sante... -- Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf d'un coup de poing. -- Alors, des chagrins de famille... -- De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde. -- Mais alors qu'est-ce donc qui vous fait soupirer? -- Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas heureux. -- Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un chateau, des prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille livres de rente, enfin, vous n'etes pas heureux? -- Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au milieu de tout cela. -- Ah! je comprends: vous etes entoure de croquants que vous ne pouvez pas voir sans deroger. Porthos palit legerement, et vida un enorme verre de son petit vin du versant. -- Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des hobereaux qui ont tous un titre quelconque et pretendent remonter a Pharamond, a Charlemagne, ou tout au moins a Hugues Capet. Dans le commencement, j'etais le dernier venu, par consequent j'ai du faire les avances, je les ai faites; mais vous le savez, mon cher, madame du Vallon... Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive. -- Madame du Vallon, reprit-il, etait de noblesse douteuse, elle avait, en premieres noces (je crois, d'Artagnan, ne vous apprendre rien de nouveau), epouse un procureur. Ils trouverent cela nauseabond. Ils ont dit nauseabond. Vous comprenez, c'etait un mot a faire tuer trente mille hommes. J'en ai tue deux; cela a fait taire les autres, mais ne m'a pas rendu leur ami. De sorte que je n'ai plus de societe, que je vis seul, que je m'ennuie, que je me ronge. D'Artagnan sourit; il voyait le defaut de la cuirasse, et il appretait le coup. -- Mais enfin, dit-il, vous etes par vous-meme, et votre femme ne peut vous defaire. -- Oui, mais vous comprenez, n'etant pas de noblesse historique comme les Coucy, qui se contentaient d'etre sires, et les Rohan, qui ne voulaient pas etre ducs, tous ces gens-la, qui sont tous ou vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi, a l'eglise, dans les ceremonies, partout, et je n'ai rien a dire. Ah! si j'etais seulement... -- Baron? n'est-ce pas? dit d'Artagnan achevant la phrase de son ami. -- Ah! s'ecria Porthos dont les traits s'epanouirent, ah! si j'etais baron! -- Bon! pensa d'Artagnan, je reussirai ici. Puis tout haut: -- Eh bien! cher ami, c'est ce titre que vous souhaitez que je viens vous apporter aujourd'hui. Porthos fit un bond qui ebranla toute la salle; deux ou trois bouteilles en perdirent l'equilibre et roulerent a terre, ou elles furent brisees. Mousqueton accourut au bruit, et l'on apercut a la perspective Planchet la bouche pleine et la serviette a la main. -- Monseigneur m'appelle? demanda Mousqueton. Porthos fit signe de la main a Mousqueton de ramasser les eclats de bouteilles. -- Je vois avec plaisir, dit d'Artagnan, que vous avez toujours ce brave garcon. -- Il est mon intendant, dit Porthos. Puis haussant la voix: -- Il a fait ses affaires, le drole, on voit cela; mais, continua- t-il plus bas, il m'est attache et ne me quitterait pour rien au monde. -- Et il l'appelle monseigneur, pensa d'Artagnan. -- Sortez, Mouston, dit Porthos. -- Vous dites Mouston? Ah! oui! par abreviation: Mousqueton etait trop long a prononcer. -- Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son marechal des logis d'une lieue. Mais nous parlions affaire quand ce drole est entre. -- Oui, dit d'Artagnan; cependant remettons la conversation a plus tard, vos gens pourraient soupconner quelque chose; il y a peut- etre des espions dans le pays. Vous devinez, Porthos, qu'il s'agit de choses serieuses. Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons- nous dans mon parc. -- Volontiers. Et comme tous deux avaient suffisamment dejeune, ils commencerent a faire le tour d'un jardin magnifique; des allees de marronniers et de tilleuls enfermaient un espace de trente arpents au moins; au bout de chaque quinconce bien fourre de taillis et d'arbustes, on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandees et se jouant dans les hautes herbes. -- Ma foi, dit d'Artagnan, le parc correspond a tout le reste; et s'il y a autant de poissons dans votre etang que de lapins dans vos garennes, vous etes un homme heureux, mon cher Porthos, pour peu que vous ayez conserve le gout de la chasse et acquis celui de la peche. -- Mon ami, dit Porthos, je laisse la peche a Mousqueton, c'est un plaisir de roturier; mais je chasse quelquefois; c'est-a-dire que quand je m'ennuie, je m'assieds sur un de ces bancs de marbre, je me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien favori, et je tire des lapins. -- Mais c'est fort divertissant! dit d'Artagnan. -- Oui, repondit Porthos avec un soupir, c'est fort divertissant. D'Artagnan ne les comptait plus. -- Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte lui-meme au cuisinier; il est dresse a cela. -- Ah! la charmante petite bete! dit d'Artagnan. -- Mais, reprit Porthos, laissons la Gredinet, que je vous donnerai si vous en avez envie, car je commence a m'en lasser, et revenons a notre affaire. -- Volontiers, dit d'Artagnan; seulement je vous previens, cher ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en traitre, qu'il faudra bien changer d'existence. -- Comment cela? -- Reprendre le harnais, ceindre l'epee, courir les aventures, laisser, comme dans le temps passe, un peu de sa chair par les chemins; vous savez, la maniere d'autrefois, enfin. -- Ah diable! fit Porthos. -- Oui, je comprends, vous vous etes gate, cher ami; vous avez pris du ventre, et le poignet n'a plus cette elasticite dont les gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves. -- Ah! le poignet est encore bon, je vous le jure, dit Porthos en etendant une main pareille a une epaule de mouton. -- Tant mieux. -- C'est donc la guerre qu'il faut que nous fassions? -- Eh! mon Dieu, oui! -- Et contre qui? -- Avez-vous suivi la politique, mon ami? -- Moi! pas le moins du monde. -- Alors, etes-vous pour le Mazarin ou pour les princes? -- Moi, je ne suis pour personne. -- C'est-a-dire que vous etes pour nous. Tant mieux, Porthos, c'est la bonne position pour faire ses affaires. Eh bien, mon cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal. Ce mot fit son effet sur Porthos, comme si on eut encore ete en 1640 et qu'il se fut agi du vrai cardinal. -- Oh, oh! dit-il, que me veut Son Eminence? -- Son Eminence veut vous avoir a son service. -- Et qui lui a parle de moi? -- Rochefort. Vous rappelez-vous? -- Oui, pardieu! celui qui nous a donne tant d'ennui dans le temps et qui nous a fait tant courir par les chemins, le meme a qui vous avez fourni successivement trois coups d'epee, qu'il n'a pas voles, au reste. -- Mais vous savez qu'il est devenu notre ami? dit d'Artagnan. -- Non, je ne le savais pas. Ah! il n'a pas de rancune! -- Vous vous trompez, Porthos, dit d'Artagnan a son tour: c'est moi qui n'en ai pas. Porthos ne comprit pas tres bien; mais, on se le rappelle, la comprehension n'etait pas son fort. -- Vous dites donc, continua-t-il, que c'est le comte de Rochefort qui a parle de moi au cardinal? -- Oui, et puis la reine. -- Comment, la reine? -- Pour nous inspirer confiance, elle lui a meme remis le fameux diamant, vous savez, que j'avais vendu a M. des Essarts, et qui, je ne sais comment, est rentre en sa possession. -- Mais il me semble, dit Porthos avec son gros bon sens, qu'elle eut mieux fait de le remettre a vous. -- C'est aussi mon avis, dit d'Artagnan; mais que voulez-vous! les rois et les reines ont quelquefois de singuliers caprices. Au bout du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et les honneurs, qui distribuent l'argent et les titres, on leur est devoue. -- Oui, on leur est devoue! dit Porthos. Alors vous etes donc devoue, dans ce moment-ci?... -- Au roi, a la reine et au cardinal, et j'ai de plus repondu de votre devouement. -- Et vous dites que vous avez fait certaines conditions pour moi? -- Magnifiques, mon cher, magnifiques! D'abord vous avez de l'argent, n'est-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me l'avez dit. Porthos entra en defiance. -- Eh! mon ami, lui dit-il, on n'a jamais trop d'argent. Madame du Vallon a laisse une succession embrouillee; je ne suis pas grand clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour. -- Il a peur que je ne sois venu pour lui emprunter de l'argent, pensa d'Artagnan. Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si vous etes gene! -- Comment, tant mieux? dit Porthos. -- Oui, car Son Eminence donnera tout ce que l'on voudra, terres, argent et titres. -- Ah! ah! ah! fit Porthos ecarquillant les yeux a ce dernier mot. -- Sous l'autre cardinal, continua d'Artagnan, nous n'avons pas su profiter de la fortune; c'etait le cas pourtant; je ne dis pas cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui me paraissez l'homme le plus heureux de la terre. Porthos soupira. -- Toutefois, continua d'Artagnan, malgre vos quarante mille livres de rente, et peut-etre meme a cause de vos quarante mille livres de rente, il me semble qu'une petite couronne ferait bien sur votre carrosse. Eh! eh! -- Mais oui, dit Porthos. -- Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre epee. Nous ne nous nuirons pas. Votre but a vous, c'est un titre; mon but, a moi, c'est de l'argent. Que j'en gagne assez pour faire reconstruire Artagnan, que mes ancetres appauvris par les croisades ont laisse tomber en ruine depuis ce temps, et pour acheter une trentaine d'arpents de terre autour, c'est tout ce qu'il faut; je m'y retire, et j'y meurs tranquille. -- Et moi, dit Porthos, je veux etre baron. -- Vous le serez. -- Et n'avez-vous donc point pense aussi a nos autres amis? demanda Porthos. -- Si fait, j'ai vu Aramis. -- Et que desire-t-il, lui? d'etre eveque? -- Aramis, dit d'Artagnan, qui ne voulait pas desenchanter Porthos; Aramis, imaginez-vous, mon cher, qu'il est devenu moine et jesuite, qu'il vit comme un ours: il renonce a tout, et ne pense qu'a son salut. Mes offres n'ont pu le decider. -- Tant pis! dit Porthos, il avait de l'esprit. Et Athos? -- Je ne l'ai pas encore vu, mais j'irai le voir en vous quittant. Savez-vous ou je le trouverai, lui? -- Pres de Blois, dans une petite terre qu'il a heritee, je ne sais de quel parent. -- Et qu'on appelle? -- Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui etait noble comme l'empereur et qui herite d'une terre qui a titre de comte! que fera-t-il de tous ces comtes-la? Comte de la Fere, comte de Bragelonne? -- Avec cela qu'il n'a pas d'enfants, dit d'Artagnan. -- Heu! fit Porthos, j'ai entendu dire qu'il avait adopte un jeune homme qui lui ressemble par le visage. -- Athos, notre Athos, qui etait vertueux comme Scipion? l'avez- vous revu? -- Non. -- Eh bien! j'irai demain lui porter de vos nouvelles. J'ai peur, entre nous, que son penchant pour le vin ne l'ait fort vieilli et degrade. -- Oui, dit Porthos, c'est vrai; il buvait beaucoup. -- Puis c'etait notre aine a tous, dit d'Artagnan. -- De quelques annees seulement, reprit Porthos; son air grave le vieillissait beaucoup. -- Oui, c'est vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux: si nous ne l'avons pas, eh bien! nous nous en passerons. Nous en valons bien douze a nous deux. -- Oui, dit Porthos souriant au souvenir de ses anciens exploits; mais a nous quatre nous en aurions valu trente-six; d'autant plus que le metier sera dur, a ce que vous dites. -- Dur pour des recrues, oui; mais pour nous, non. -- Sera-ce long? -- Dame! cela pourra durer trois ou quatre ans. -- Se battra-t-on beaucoup? -- Je l'espere. -- Tant mieux, au bout du compte, tant mieux! s'ecria Porthos: vous n'avez point idee, mon cher, combien les os me craquent depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la messe, je cours a cheval dans les champs et sur les terres des voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens que j'en ai besoin; mais rien, mon cher! Soit qu'on me respecte, soit qu'on ne craigne, ce qui est bien plus probable, on me laisse fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre a tout le monde, et je reviens, plus ennuye, voila tout. Au moins, dites- moi, se bat-on un peu plus facilement a Paris? -- Quant a cela, mon cher, c'est charmant; plus d'edits, plus de gardes du cardinal, plus de Jussac ni d'autres limiers. Mon Dieu! voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; etes- vous frondeur, on degaine et tout est dit. M. de Guise a tue M. de Coligny en pleine place Royale, et il n'en a rien ete. -- Ah! voila qui va bien, alors, dit Porthos. -- Et puis avant peu, continua d'Artagnan, nous aurons des batailles rangees, du canon, des incendies, ce sera tres varie. -- Alors, je me decide. -- J'ai donc votre parole? -- Oui, c'est dit. Je frapperai d'estoc et de taille pour Mazarin. Mais... -- Mais? -- Mais il me fera baron. -- Eh pardieu! dit d'Artagnan, c'est arrete d'avance; je vous l'ai dit et je vous le repete, je reponds de votre baronnie. Sur cette promesse, Porthos, qui n'avait jamais doute de la parole de son ami, reprit avec lui le chemin du chateau. XIV. Ou il est demontre que, si Porthos etait mecontent de son etat, Mousqueton etait fort satisfait du sien Tout en revenant vers le chateau et tandis que Porthos nageait dans ses reves de baronnie, d'Artagnan reflechissait a la misere de cette pauvre nature humaine, toujours mecontente de ce qu'elle a, toujours desireuse de ce qu'elle n'a pas. A la place de Porthos, d'Artagnan se serait trouve l'homme le plus heureux de la terre, et pour que Porthos fut heureux, il lui manquait, quoi? cinq lettres a mettre avant tous ses noms et une petite couronne a faire peindre sur les panneaux de sa voiture. -- Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-meme d'Artagnan, a regarder a droite et a gauche sans voir jamais la figure d'un homme completement heureux. Il faisait cette reflexion philosophique, lorsque la Providence sembla vouloir lui donner un dementi. Au moment ou Porthos venait de le quitter pour donner quelques ordres a son cuisinier, il vit s'approcher de lui Mousqueton. La figure du brave garcon, moins un leger trouble qui, comme un nuage d'ete, gazait sa physionomie plutot qu'elle ne la voilait, paraissait celle d'un homme parfaitement heureux. -- Voila ce que je cherchais, se dit d'Artagnan; mais, helas! le pauvre garcon ne sait pas pourquoi je suis venu. Mousqueton se tenait a distance. D'Artagnan s'assit sur un banc et lui fit signe de s'approcher. -- Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, j'ai une grace a vous demander. -- Parle, mon ami, dit d'Artagnan. -- C'est que je n'ose, j'ai peur que vous ne pensiez que la prosperite m'a perdu. -- Tu es donc heureux, mon ami, dit d'Artagnan. -- Aussi heureux qu'il est possible de l'etre, et cependant vous pouvez me rendre plus heureux encore. -- Eh bien, parle! et si la chose depend de moi, elle est faite. -- Oh! monsieur, elle ne depend que de vous. -- J'attends. -- Monsieur, la grace que j'ai a vous demander, c'est de m'appeler non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que j'ai l'honneur d'etre intendant de monseigneur, j'ai pris ce dernier nom, qui est plus digne et sert a me faire respecter de mes inferieurs. Vous savez, monsieur, combien la subordination est necessaire a la valetaille. D'Artagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton raccourcissait le sien. -- Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant. -- Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d'Artagnan; sois tranquille, je n'oublierai pas ta requete, et si cela te fait plaisir je ne te tutoierai meme plus. -- Oh! s'ecria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un pareil honneur, monsieur, j'en serais reconnaissant toute ma vie, mais ce serait trop demander peut-etre? -- Helas! dit en lui-meme d'Artagnan, c'est bien peu en echange des tribulations inattendues que j'apporte a ce pauvre diable qui m'a si bien recu. -- Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la figure, rendue a son ancienne serenite, s'epanouissait comme une pivoine. -- Je pars demain, mon ami, dit d'Artagnan. -- Ah, monsieur! dit Mousqueton, c'etait donc seulement pour nous donner des regrets que vous etiez venu? -- J'en ai peur, dit d'Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se retirait en saluant, ne put l'entendre. Un remords traversait l'esprit de d'Artagnan, quoique son coeur ce fut fort racorni. Il ne regrettait pas d'engager Porthos dans une route ou sa vie et sa fortune allaient etre compromises, car Porthos risquait volontiers tout cela pour le titre de baron, qu'il desirait depuis quinze ans d'atteindre; mais Mousqueton, qui ne desirait rien que d'etre appele Mouston, n'etait-il pas bien cruel de l'arracher a la vie delicieuse de son grenier d'abondance? Cette idee-la le preoccupait lorsque Porthos reparut. -- A table! dit Porthos. -- Comment, a table? dit d'Artagnan, quelle heure est-il donc? -- Eh! mon cher, il est une heure passee. -- Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps. Je vous suis, mais je n'ai pas faim. -- Venez, si l'on ne peut pas toujours manger, l'on peut toujours boire; c'est une des maximes de ce pauvre Athos dont j'ai reconnu la solidite depuis que je m'ennuie. D'Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne paraissait pas aussi convaincu que son ami de la verite de l'axiome d'Athos; neanmoins il fit ce qu'il put pour se tenir a la hauteur de son hote. Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son mieux, cette idee de Mousqueton revenait a l'esprit de d'Artagnan, et cela avec d'autant plus de force que Mousqueton, sans servir lui-meme a table, ce qui eut ete au-dessous de sa nouvelle position, apparaissait de temps en temps a la porte et trahissait sa reconnaissance pour d'Artagnan par l'age et le cru des vins qu'il faisait servir. Aussi, quand au dessert, sur un signe de d'Artagnan, Porthos eut renvoye ses laquais et que les deux amis se trouverent seuls: -- Porthos, dit d'Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos campagnes? -- Mais, repondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble. Ce fut un coup pour d'Artagnan; il vit deja se changer en grimace de douleur le bienveillant sourire de l'intendant. -- Cependant, repliqua d'Artagnan, Mouston n'est plus de la premiere jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu tres gros et peut-etre a-t-il perdu l'habitude du service actif. -- Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutume a lui; et d'ailleurs il ne voudrait pas me quitter, il m'aime trop. -- Oh! aveugle amour-propre! pensa d'Artagnan. -- D'ailleurs, vous-meme, demanda Porthos, n'avez-vous pas toujours a votre service votre meme laquais: ce bon, ce grave, cet intelligent... comment l'appelez-vous donc? -- Planchet. Oui, je l'ai retrouve, mais il n'est plus laquais. -- Qu'est-il donc? -- Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize cents livres qu'il a gagnees au siege de La Rochelle en portant la lettre a lord de Winter, il a eleve une petite boutique rue des Lombards, et il est confiseur. -- Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert- il? -- Il a fait quelques escapades, dit d'Artagnan, et il craint d'etre inquiete. Et le mousquetaire raconta a son ami comment il avait retrouve Planchet. -- Eh bien! dit alors Porthos, si on vous eut dit, mon cher, qu'un jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez pour cela? -- Je ne l'aurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les evenements changent les hommes. -- Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou ce qui change pour se bonifier, c'est le vin. Goutez de celui-ci; c'est d'un cru d'Espagne qu'estimait fort notre ami Athos: c'est du xeres. A ce moment, l'intendant vint consulter son maitre sur le menu du lendemain et aussi sur la partie de chasse projetee. -- Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon etat? D'Artagnan commenca a battre la mesure sur la table pour cacher son embarras. -- Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes? -- Eh pardieu, mes harnais! -- Quels harnais? -- Mes harnais de guerre. -- Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins. -- Tu t'en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course? -- Vulcain. -- Et de fatigue? -- Bayard. -- Quel cheval aimes-tu, toi? -- J'aime Rustaud, monseigneur; c'est une bonne bete, avec laquelle je m'entends a merveille. -- C'est vigoureux, n'est-ce pas? -- Normand croise Mecklembourg, ca irait jour et nuit. -- Voila notre affaire. Tu feras restaurer les trois betes, tu fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour toi et un couteau de chasse. -- Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton d'un air inquiet. D'Artagnan, qui n'avait jusque-la fait que des accords vagues, battit une marche. -- Mieux que cela, Mouston! repondit Porthos. -- Nous faisons une expedition, monsieur? dit l'intendant, dont les roses commencaient a se changer en lis. -- Nous rentrons au service, Mouston! repondit Porthos en essayant toujours de faire reprendre a sa moustache ce pli martial qu'elle avait perdu. Ces paroles etaient a peine prononcees que Mousqueton fut agite d'un tremblement qui secouait ses grosses joues marbrees, il regarda d'Artagnan d'un air indicible de tendre reproche, que l'officier ne put supporter sans se sentir attendri; puis il chancela, et d'une voix etranglee: -- Du service! du service dans les armees du roi? dit-il. -- Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes sortes d'aventures, reprendre la vie d'autrefois, enfin. Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. C'etait cet _autrefois_ si terrible qui faisait le _maintenant_ si doux. -- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends? dit Mousqueton avec un regard plus suppliant encore que le premier, a l'adresse de d'Artagnan. -- Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit d'Artagnan, la fatalite... Malgre la precaution qu'avait prise d'Artagnan de ne pas le tutoyer et de donner a son nom la mesure qu'il ambitionnait, Mousqueton n'en recut pas moins le coup, et le coup fut si terrible, qu'il sortit tout bouleverse en oubliant de fermer la porte. -- Ce bon Mousqueton, il ne se connait plus de joie, dit Porthos du ton que Don Quichotte dut mettre a encourager Sancho a seller son grison pour une derniere campagne. Les deux amis restes seuls se mirent a parler de l'avenir et a faire mille chateaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur faisait voir, a d'Artagnan une perspective toute reluisante de quadruples et de pistoles, a Porthos le cordon bleu! et le manteau ducal. Le fait est qu'ils dormaient sur la table lorsqu'on vint les inviter a passer dans leur lit. Cependant, des le lendemain, Mousqueton fut un peu reconforte par d'Artagnan, qui lui annonca que probablement la guerre se ferait toujours au coeur de Paris et a la portee du chateau du Vallon, qui etait pres de Corbeil; de Bracieux, qui etait pres de Melun, et de Pierrefonds, qui etait entre Compiegne et Villers-Cotterets. -- Mais il me semble qu'autrefois... dit timidement Mousqueton. -- Oh! dit d'Artagnan, on ne fait pas la guerre a la maniere d'autrefois. Ce sont aujourd'hui affaires diplomatiques, demandez a Planchet. Mousqueton alla demander ces renseignements a son ancien ami, lequel confirma en tout point ce qu'avait dit d'Artagnan; seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent le risque d'etre pendus. -- Peste, dit Mousqueton, je crois que j'aime encore mieux le siege de La Rochelle. Quant a Porthos, apres avoir fait tuer un chevreuil a son hote, apres l'avoir conduit de ses bois a sa montagne, de sa montagne a ses etangs, apres lui avoir fait voir ses levriers, sa meute, Gredinet, tout ce qu'il possedait enfin, et fait refaire trois autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions definitives a d'Artagnan, force de le quitter pour continuer son chemin. -- Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours pour aller d'ici a Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre jours pour retourner a Paris. Partez donc dans une semaine avec vos equipages; vous descendrez rue Tiquetonne, a l'hotel de la Chevrette, et vous attendrez mon retour. -- C'est convenu, dit Porthos. -- Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit d'Artagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il faut observer les procedes avec ses amis. -- Si j'allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut- etre. -- C'est possible, dit d'Artagnan, et moi aussi; mais vous n'auriez plus le temps de faire vos preparatifs. -- C'est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant a moi, je suis plein d'ardeur. -- A merveille! dit d'Artagnan. Et ils se separerent sur les limites de la terre de Pierrefonds, jusqu'aux extremites de laquelle Porthos voulut conduire son ami. -- Au moins, disait d'Artagnan tout en prenant la route de Villers-Cotterets, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de Porthos est encore d'une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien! nous serons trois a nous moquer d'Aramis, de ce petit frocard a bonnes fortunes. A Villers-Cotterets il ecrivit au cardinal. "Monseigneur, j'en ai deja un a offrir a Votre Eminence, et celui- la vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fere habitant le chateau de Bragelonne aux environs de cette ville." Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec Planchet, qui lui etait une grande distraction pendant ce long voyage. XV. Deux tetes d'ange Il s'agissait d'une longue route; mais d'Artagnan ne s'en inquietait point: il savait que ses chevaux s'etaient rafraichis aux plantureux rateliers du seigneur de Bracieux. Il se lanca donc avec confiance dans les quatre ou cinq journees de marche qu'il avait a faire suivi du fidele Planchet. Comme nous l'avons deja dit, ces deux hommes, pour combattre les ennuis de la route, cheminaient cote a cote et causaient toujours ensemble. D'Artagnan avait peu a peu depouille le maitre, et Planchet avait quitte tout a fait la peau du laquais. C'etait un profond matois, qui, depuis sa bourgeoisie improvisee, avait regrette souvent les franches lippees du grand chemin ainsi que la conversation et la compagnie brillante des gentilshommes, et qui, se sentant une certaine valeur personnelle, souffrait de se voir demonetiser par le contact perpetuel des gens a idees plates. Il s'eleva donc bientot avec celui qu'il appelait encore son maitre au rang de confident. D'Artagnan depuis de longues annees n'avait pas ouvert son coeur. Il arriva que ces deux hommes en se retrouvant s'agencerent admirablement. D'ailleurs, Planchet n'etait pas un compagnon d'aventures tout a fait vulgaire; il etait homme de bon conseil; sans chercher le danger il ne reculait pas aux coups, comme d'Artagnan avait eu plusieurs fois occasion de s'en apercevoir; enfin, il avait ete soldat, et les armes anoblissaient; et puis, plus que tout cela, si Planchet avait besoin de lui, Planchet ne lui etait pas non plus inutile. Ce fut donc presque sur le pied de deux bons amis que d'Artagnan et Planchet arriverent dans le Blaisois. Chemin faisant, d'Artagnan disait en secouant la tete et en revenant a cette idee qui l'obsedait sans cesse: -- Je sais bien que ma demarche pres d'Athos est inutile et absurde, mais je dois ce procede a mon ancien ami, homme qui avait l'etoffe en lui du plus noble et du plus genereux de tous les hommes. -- Oh! M. Athos etait un fier gentilhomme! dit Planchet. -- N'est-ce pas? reprit d'Artagnan. -- Semant l'argent comme le ciel fait de la grele, continua Planchet, mettant l'epee a la main avec un air royal. Vous souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans l'enclos des Carmes? Ah! que M. Athos etait beau et magnifique ce jour-la, lorsqu'il dit a son adversaire: "Vous avez exige que je vous dise mon nom, monsieur; tant pis pour vous, car je vais etre force de vous tuer!" J'etais pres de lui et je l'ai entendu. Ce sont mot a mot ses propres paroles. Et ce coup d'oeil, monsieur, lorsqu'il toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire tomba, sans seulement dire ouf. Ah! monsieur, je le repete, c'etait un fier gentilhomme. -- Oui, dit d'Artagnan, tout cela est vrai comme l'Evangile, mais il aura perdu toutes ces qualites avec un seul defaut. -- Je m'en souviens, dit Planchet, il aimait a boire, ou plutot il buvait. Mais il ne buvait pas comme les autres. Ses yeux ne disaient rien quand il portait le verre a ses levres. En verite, jamais silence n'a ete si parlant. Quant a moi, il me semblait que je l'entendais murmurer: "Entre, liqueur! et chasse mes chagrins." Et comme il vous brisait le pied d'un verre ou le cou d'une bouteille! il n'y avait que lui pour cela. -- Eh bien! aujourd'hui, continua d'Artagnan, voici le triste spectacle qui nous attend. Ce noble gentilhomme a l'oeil fier, ce beau cavalier si brillant sous les armes, que l'on s'etonnait toujours qu'il tint une simple epee a la main au lieu d'un baton de commandement, eh bien! il se sera transforme en un vieillard courbe, au nez rouge, aux yeux pleurants. Nous allons le trouver couche sur quelque gazon, d'ou il nous regardera d'un oeil terne, et qui peut-etre ne nous reconnaitra pas. Dieu m'est temoin, Planchet, continua d'Artagnan, que je fuirais ce triste spectacle si je ne tenais a prouver mon respect a cette ombre illustre du glorieux comte de La Fere, que nous avons tant aime. Planchet hocha la tete et ne dit mot: on voyait facilement qu'il partageait les craintes de son maitre. -- Et puis, reprit d'Artagnan, cette decrepitude, car Athos est vieux maintenant; la misere, peut-etre, car il aura neglige le peu de bien qu'il avait; et le sale Grimaud, plus muet que jamais et plus ivrogne que son maitre... tiens, Planchet, tout cela me fend le coeur. -- Il me semble que j'y suis, et que je le vois la begayant et chancelant, dit Planchet d'un ton piteux. -- Ma seule crainte, je l'avoue, reprit d'Artagnan, c'est qu'Athos n'accepte mes propositions dans un moment d'ivresse guerriere. Ce serait pour Porthos et moi un grand malheur et surtout un veritable embarras; mais, pendant sa premiere orgie, nous le quitterons, voila tout. En revenant a lui, il comprendra. -- En tout cas, monsieur, dit Planchet, nous ne tarderons pas a etre eclaires, car je crois que ces murs si hauts, qui rougissent au soleil couchant, sont les murs de Blois. -- C'est probable, repondit d'Artagnan, et ces clochetons aigus et sculptes que nous entrevoyons la-bas a gauche dans les bois ressemblent a ce que j'ai entendu dire de Chambord. -- Entrerons-nous en ville? demanda Planchet. -- Sans doute, pour nous renseigner. -- Monsieur, je vous conseille, si nous y entrons, de gouter a certains petits pots de creme dont j'ai fort entendu parler, mais qu'on ne peut malheureusement faire venir a Paris et qu'il faut manger sur place. -- Eh bien, nous en mangerons! sois tranquille, dit d'Artagnan. En ce moment un de ces lourds chariots, atteles de boeufs, qui portent le bois coupe dans les belles forets du pays jusqu'aux ports de la Loire, deboucha par un sentier plein d'ornieres sur la route que suivaient les deux cavaliers. Un homme l'accompagnait, portant une longue gaule armee d'un clou avec laquelle il aiguillonnait son lent attelage. -- He! l'ami, cria Planchet au bouvier. -- Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs? dit le paysan avec cette purete de langage particuliere aux gens de ce pays et qui ferait honte aux citadins puristes de la place de la Sorbonne et de la rue de l'Universite. -- Nous cherchons la maison de M. le comte de La Fere, dit d'Artagnan; connaissez-vous ce nom-la parmi ceux des seigneurs des environs? Le paysan ota son chapeau en entendant ce nom et repondit: -- Messieurs, ce bois que je charrie est a lui; je l'ai coupe dans sa futaie et je le conduis au chateau. D'Artagnan ne voulut pas questionner cet homme, il lui repugnait d'entendre dire par un autre peut-etre ce qu'il avait dit lui-meme a Planchet. -- Le _chateau_! se dit-il a lui-meme, le _chateau_! Ah! je comprends! Athos n'est pas endurant; il aura force, comme Porthos, ses paysans a l'appeler monseigneur et a nommer chateau sa bicoque: il avait la main lourde, ce cher Athos, surtout quand il avait bu. Les boeufs avancaient lentement. D'Artagnan et Planchet marchaient derriere la voiture. Cette allure les impatienta. -- Le chemin est donc celui-ci, demanda d'Artagnan au bouvier, et; nous pouvons le suivre sans crainte de nous egarer? -- Oh! mon Dieu! oui, monsieur, dit l'homme, et vous pouvez le prendre au lieu de vous ennuyer a escorter des betes si lentes. Vous n'avez qu'une demi-lieue a faire et vous apercevrez un chateau sur la droite; on ne le voit pas encore d'ici, a cause d'un rideau de peupliers qui le cache. Ce chateau n'est point Bragelonne, c'est La Valliere: vous passerez outre; mais a trois portees de mousquet plus loin, une grande maison blanche, a toits en ardoises, batie sur un tertre ombrage de sycomores enormes, c'est le chateau de M. le comte de La Fere. -- Et cette demi-lieue est-elle longue? demanda d'Artagnan, car il y a lieue et lieue dans notre beau pays de France. -- Dix minutes de chemin, monsieur, pour les jambes fines de votre cheval. D'Artagnan remercia le bouvier et piqua aussitot; puis, trouble malgre lui a l'idee de revoir cet homme singulier qui l'avait tant aime, qui avait tant contribue par ses conseils et par son exemple a son education de gentilhomme, il ralentit peu a peu le pas de son cheval et continua d'avancer la tete basse comme un reveur. Planchet aussi avait trouve dans la rencontre et l'attitude de ce paysan matiere a de graves reflexions. Jamais, ni en Normandie, ni en Franche-Comte, ni en Artois, ni en Picardie, pays qu'il avait particulierement habites, il n'avait rencontre chez les villageois cette allure facile, cet air poli, ce langage epure. Il etait tente de croire qu'il avait rencontre quelque gentilhomme, frondeur comme lui, qui, pour cause politique, avait ete force comme lui de se deguiser. Bientot, au detour du chemin, le chateau de La Valliere, comme l'avait dit le bouvier, apparut aux yeux des voyageurs; puis a un quart de lieue plus loin environ, la maison blanche encadree dans ses sycomores, se dessina sur le fond d'un massif d'arbres epais que le printemps poudrait d'une neige de fleurs. A cette vue d'Artagnan, qui d'ordinaire s'emotionnait peu, sentit un trouble etrange penetrer jusqu'au fond de son coeur, tant sont puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de jeunesse. Planchet, qui n'avait pas les memes motifs d'impression, interdit de voir son maitre si agite, regardait alternativement d'Artagnan et la maison. Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en face d'une grille travaillee avec le gout qui distingue les fontes de cette epoque. On voyait par cette grille des potagers tenus avec soin, une cour assez spacieuse dans laquelle pietinaient plusieurs chevaux de main tenus par des valets en livrees differentes, et un carrosse attele de deux chevaux du pays. -- Nous nous trompons, ou cet homme nous a trompes, dit d'Artagnan, ce ne peut etre la que demeure Athos. Mon Dieu! serait-il mort, et cette propriete appartiendrait-elle a quelqu'un de son nom? Mets pied a terre, Planchet, et va t'informer; j'avoue que pour moi je n'en ai pas le courage. Planchet mit pied a terre. -- Tu ajouteras, dit d'Artagnan, qu'un gentilhomme qui passe desire avoir l'honneur de saluer M. le comte de La Fere, et si tu es content des renseignements, eh bien! alors nomme-moi. Planchet, trainant son cheval par la bride, s'approcha de la porte, fit retentir la cloche de la grille, et aussitot un homme de service, aux cheveux blanchis, a la taille droite malgre son age, vint se presenter et recut Planchet. -- C'est ici que demeure M. le comte de La Fere? demanda Planchet. -- Oui, monsieur, c'est ici, repondit le serviteur a Planchet, qui ne portait pas de livree. -- Un seigneur retire du service, n'est-ce pas? -- C'est cela meme. -- Et qui avait un laquais nomme Grimaud, reprit Planchet, qui, avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir s'entourer de trop de renseignements. -- M. Grimaud est absent du chateau pour le moment, dit le serviteur commencant a regarder Planchet des pieds a la tete, peu accoutume qu'il etait a de pareilles interrogations. -- Alors, s'ecria Planchet radieux, je vois bien que c'est le meme comte de La Fere que nous cherchons. Veuillez m'ouvrir alors, car je desirais annoncer a M. le comte que mon maitre, un gentilhomme de ses amis, est la qui voudrait le saluer. -- Que ne disiez-vous cela plus tot! dit le serviteur en ouvrant la grille. Mais votre maitre, ou est-il? -- Derriere moi, il me suit. Le serviteur ouvrit la grille et preceda Planchet, lequel fit signe a d'Artagnan, qui, le coeur plus palpitant que jamais, entra a cheval dans la cour. Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant d'une salle basse et qui disait: -- Eh bien! ou est-il, ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le conduire ici? Cette voix, qui parvint jusqu'a d'Artagnan, reveilla dans son coeur mille sentiments, mille souvenirs qu'il avait oublies. Il sauta precipitamment a bas de son cheval, tandis que Planchet, le sourire sur les levres, s'avancait vers le maitre du logis. -- Mais je connais ce garcon-la, dit Athos en apparaissant sur le seuil. -- Oh! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je vous connais bien. Je suis Planchet, monsieur le comte, Planchet, vous savez bien... Mais l'honnete serviteur ne put en dire davantage, tant l'aspect inattendu du gentilhomme l'avait saisi. -- Quoi! Planchet! s'ecria Athos. M. d'Artagnan serait-il donc ici? -- Me voici, ami! me voici, cher Athos, dit d'Artagnan en balbutiant et presque chancelant. A ces mots une emotion visible se peignit a son tour sur le beau visage et les traits calmes d'Athos. Il fit deux pas rapides vers d'Artagnan sans le perdre du regard et le serra tendrement dans ses bras. D'Artagnan, remis de son trouble, l'etreignit a son tour avec une cordialite qui brillait en larmes dans ses yeux... Athos le prit alors par la main, qu'il serrait dans les siennes, et le mena au salon, ou plusieurs personnes etaient reunies. Tout le monde se leva. -- Je vous presente, dit Athos, monsieur le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires de Sa Majeste, un ami bien devoue, et l'un des plus braves et des plus aimables gentilshommes que j'aie jamais connus. D'Artagnan, selon l'usage, recut les compliments des assistants, les rendit de son mieux, prit place au cercle, et, tandis que la conversation interrompue un moment redevenait generale, il se mit a examiner Athos. Chose etrange! Athos avait vieilli a peine. Ses beaux yeux, degages de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et l'orgie, semblaient plus grands et d'un fluide plus pur que jamais; son visage, un peu allonge, avait gagne en majeste ce qu'il avait perdu d'agitation febrile; sa main, toujours admirablement belle et nerveuse, malgre la souplesse des chairs, resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines mains de Titien et de Van Dick; il etait plus svelte qu'autrefois; ses epaules, bien effacees et larges, annoncaient une vigueur peu commune; ses longs cheveux noirs, parsemes a peine de quelques cheveux gris, tombaient elegants sur ses epaules, et ondules comme par un pli naturel; sa voix etait toujours fraiche comme s'il n'eut eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu'il avait conservees blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable a son sourire. Cependant les hotes du comte, qui s'apercurent, a la froideur imperceptible de l'entretien, que les deux amis brulaient du desir de se trouver seuls, commencerent a preparer, avec tout cet art et cette politesse d'autrefois, leur depart, cette grave affaire des gens du grand monde, quand il y avait des gens du grand monde; mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la cour, et plusieurs personnes dirent en meme temps: -- Ah! c'est Raoul qui revient. Athos, a ce nom de Raoul, regarda d'Artagnan, et sembla epier la curiosite que ce nom devait faire naitre sur son visage. Mais d'Artagnan ne comprenait encore rien, il etait mal revenu de son eblouissement. Ce fut donc presque machinalement qu'il se retourna, lorsqu'un beau jeune homme de quinze ans, vetu simplement, mais avec un gout parfait, entra dans le salon en levant gracieusement son feutre orne de longues plumes rouges. Cependant ce nouveau personnage, tout a fait inattendu, le frappa. Tout un monde d'idees nouvelles se presenta a son esprit, lui expliquant par toutes les sources de son intelligence le changement d'Athos, qui jusque-la lui avait paru inexplicable. Une ressemblance singuliere entre le gentilhomme et l'enfant lui expliquait le mystere de cette vie regeneree. Il attendit, regardant et ecoutant. -- Vous voici de retour, Raoul? dit le comte. -- Oui, monsieur, repondit le jeune homme avec respect, et je me suis acquitte de la commission que vous m'aviez donnee. -- Mais qu'avez-vous, Raoul? dit Athos avec sollicitude, vous etes pale et vous paraissez agite. -- C'est qu'il vient, monsieur, repondit le jeune homme, d'arriver un malheur a notre petite voisine. -- A mademoiselle de La Valliere? dit vivement Athos. -- Quoi donc? demanderent quelques voix. -- Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans l'enclos ou les bucherons equarrissent leurs arbres, lorsqu'en passant a cheval je l'ai apercue et me suis arrete. Elle m'a apercu a son tour, et, en voulant sauter du haut d'une pile de bois ou elle etait montee, le pied de la pauvre enfant est tombe a faux et elle n'a pu se relever. Elle s'est, je crois, foule la cheville. -- Oh! mon Dieu! dit Athos; et madame de Saint-Remy, sa mere, est- elle prevenue? -- Non, monsieur, madame de Saint-Remy est a Blois, pres de madame la duchesse d'Orleans. J'ai eu peur que les premiers secours fussent inhabilement appliques, et j'accourais, monsieur, vous demander des conseils. -- Envoyez vite a Blois, Raoul! ou plutot prenez votre cheval et courez-y vous-meme. Raoul s'inclina. -- Mais ou est Louise? continua le comte. -- Je l'ai apportee jusqu'ici, monsieur, et l'ai deposee chez la femme de Charlot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied dans de l'eau glacee. Apres cette explication, qui avait fourni un pretexte pour se lever, les hotes d'Athos prirent conge de lui; le vieux duc de Barbe seul, qui agissait familierement en vertu d'une amitie de vingt ans avec la maison de La Valliere, alla voir la petite Louise, qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses beaux yeux et sourit aussitot. Alors il proposa d'emmener la petite Louise a Blois dans son carrosse. -- Vous avez raison, monsieur, dit Athos, elle sera plus tot pres de sa mere; quant a vous, Raoul, je suis sur que vous avez agi etourdiment et qu'il y a de votre faute. -- Oh! non, non, monsieur, je vous le jure! s'ecria la jeune fille; tandis que le jeune homme palissait a l'idee qu'il etait peut-etre la cause de cet accident... -- Oh! monsieur, je vous assure... murmura Raoul. -- Vous n'en irez pas moins a Blois, continua le comte avec bonte, et vous ferez vos excuses et les miennes a madame de Saint-Remy, puis vous reviendrez. Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme; il reprit, apres avoir consulte des yeux le comte, dans ses bras deja vigoureux la petite fille, dont la jolie tete endolorie et souriante a la fois posait sur son epaule, et il l'installa doucement dans le carrosse; puis, sautant sur son cheval avec l'elegance et l'agilite d'un ecuyer consomme, apres avoir salue Athos et d'Artagnan, il s'eloigna rapidement, accompagnant la portiere du carrosse, vers l'interieur duquel ses yeux resterent constamment fixes. XVI. Le chateau de Bragelonne D'Artagnan etait reste pendant toute cette scene le regard effare, la bouche presque beante, il avait si peu trouve les choses selon ses previsions, qu'il en etait reste stupide d'etonnement. Athos lui prit le bras et l'emmena dans le jardin. -- Pendant qu'on nous prepare a souper, dit-il en souriant, vous ne serez point fache, n'est-ce pas, mon ami, d'eclaircir un peu tout ce mystere qui vous fait rever? -- Il est vrai, monsieur le comte, dit d'Artagnan, qui avait senti peu a peu Athos reprendre sur lui cette immense superiorite d'aristocrate qu'il avait toujours eue. Athos le regarda avec son doux sourire. -- Et d'abord, dit-il, mon cher d'Artagnan, il n'y a point ici de monsieur le comte. Si je vous ai appele chevalier, c'etait pour vous presenter a mes hotes, afin qu'ils sussent qui vous etiez; mais, pour vous, d'Artagnan, je suis, je l'espere, toujours Athos, votre compagnon, votre ami. Preferez-vous le ceremonial parce que vous m'aimez moins? -- Oh! Dieu m'en preserve! dit le Gascon avec un de ces loyaux elans de jeunesse qu'on retrouve si rarement dans l'age mur. -- Alors revenons a nos habitudes, et, pour commencer, soyons francs. Tout vous etonne ici? -- Profondement. -- Mais ce qui vous etonne le plus, dit Athos en souriant, c'est moi, avouez-le. -- Je vous l'avoue. -- Je suis encore jeune, n'est-ce pas, malgre mes quarante-neuf ans, je suis reconnaissable encore? -- Tout au contraire, dit d'Artagnan tout pret a outrer la recommandation de franchise que lui avait faite Athos, c'est que vous ne l'etes plus du tout. -- Ah! je comprends, dit Athos avec une legere rougeur, tout a une fin, d'Artagnan, la folie comme autre chose. -- Puis il s'est fait un changement dans votre fortune, ce me semble. Vous etes admirablement loge; cette maison est a vous, je presume. -- Oui; c'est ce petit bien, vous savez, mon ami, dont je vous ai dit que j'avais hesite quand j'ai quitte le service. -- Vous avez parc, chevaux, equipages. Athos sourit. -- Le parc a vingt arpents, mon ami, dit-il; vingt arpents sur lesquels sont pris les potagers et les communs. Mes chevaux sont au nombre de deux; bien entendu que je ne compte pas le courtaud de mon valet. Mes equipages se reduisent a quatre chiens de bois, a deux levriers et a un chien d'arret. Encore tout ce luxe de meute, ajouta Athos en souriant, n'est-il pas pour moi. -- Oui, je comprends, dit d'Artagnan, c'est pour le jeune homme, pour Raoul. Et d'Artagnan regarda Athos avec un sourire involontaire. -- Vous avez devine, mon ami! dit Athos. -- Et ce jeune homme est votre commensal, votre filleul, votre parent peut-etre? Ah! que vous etes change, mon cher Athos! -- Ce jeune homme, repondit Athos avec calme, ce jeune homme, d'Artagnan, est un orphelin que sa mere avait abandonne chez un pauvre cure de campagne; je l'ai nourri, eleve. -- Et il doit vous etre bien attache? -- Je crois qu'il m'aime comme si j'etais son pere. -- Bien reconnaissant surtout? -- Oh! quant a la reconnaissance, dit Athos, elle est reciproque, je lui dois autant qu'il me doit; et je ne le lui dis pas, a lui, mais je le dis a vous, d'Artagnan, je suis encore son oblige. -- Comment cela? dit le mousquetaire etonne. -- Eh! mon Dieu, oui! c'est lui qui a cause en moi le changement que vous voyez: je me dessechais comme un pauvre arbre isole qui ne tient en rien sur la terre, il n'y avait qu'une affection profonde qui put me faire reprendre racine dans la vie. Une maitresse? j'etais trop vieux. Des amis? je ne vous avais plus la. Eh bien! cet enfant m'a fait retrouver tout ce que j'avais perdu; je n'avais plus le courage de vivre pour moi, j'ai vecu pour lui. Les lecons sont beaucoup pour un enfant, l'exemple vaut mieux. Je lui ai donne l'exemple, d'Artagnan. Les vices que j'avais, je m'en suis corrige; les vertus que je n'avais pas, j'ai feint de les avoir. Aussi, je ne crois pas m'abuser, d'Artagnan, mais Raoul est destine a etre un gentilhomme aussi complet qu'il est donne a notre age appauvri d'en fournir encore. D'Artagnan regardait Athos avec une admiration croissante. Ils se promenaient sous une allee fraiche et ombreuse, a travers laquelle filtraient obliquement quelques rayons de soleil couchant. Un de ces rayons dores illuminait le visage d'Athos, et ses yeux semblaient rendre a leur tour ce feu tiede et calme du soir qu'ils recevaient. L'idee de milady vint se presenter a l'esprit de d'Artagnan. -- Et vous etes heureux? dit-il a son ami. L'oeil vigilant d'Athos penetra jusqu'au fond du coeur de d'Artagnan, et sembla y lire sa pensee. -- Aussi heureux qu'il est permis a une creature de Dieu de l'etre sur la terre. Mais achevez votre pensee, d'Artagnan, car vous ne me l'avez pas dite tout entiere. -- Vous etes terrible, Athos, et l'on ne vous peut rien cacher, dit d'Artagnan. Eh bien! oui, je voulais vous demander si vous n'avez pas quelquefois des mouvements inattendus de terreur qui ressemblent... -- A des remords? continua Athos. J'acheve votre phrase, mon ami. Oui et non: je n'ai pas de remords, parce que cette femme, je le crois, meritait la peine qu'elle a subie; je n'ai pas de remords, parce que, si nous l'eussions laissee vivre, elle eut sans aucun doute continue son oeuvre de destruction; mais cela ne veut pas dire, ami, que j'aie cette conviction que nous avions le droit de faire ce que nous avons fait. Peut-etre tout sang verse veut-il une expiation. Elle a accompli la sienne; peut-etre a notre tour nous reste-t-il a accomplir la notre. -- Je l'ai quelquefois pense comme vous, Athos, dit d'Artagnan. -- Elle avait un fils, cette femme? -- Oui. -- En avez-vous quelquefois entendu parler? -- Jamais. -- Il doit avoir vingt-trois ans, murmura Athos; je pense souvent a ce jeune homme, d'Artagnan. -- C'est etrange! et moi qui l'avais oublie! Athos sourit melancoliquement. -- Et lord de Winter, en avez-vous quelque nouvelle? -- Je sais qu'il etait en grande faveur pres du roi Charles Ier. -- Il aura suivi sa fortune, qui est mauvaise en ce moment. Tenez, d'Artagnan, continua Athos, cela revient a ce que je vous ai dit tout a l'heure. Lui, il a laisse couler le sang de Strafford; le sang appelle le sang. Et la reine? -- Quelle reine? -- Madame Henriette d'Angleterre, la fille de Henri IV. -- Elle est au Louvre, comme vous savez. -- Oui, ou elle manque de tout, n'est-ce pas? Pendant les grands froids de cet hiver, sa fille malade, m'a-t-on dit, etait forcee, faute de bois, de rester couchee. Comprenez-vous cela? dit Athos en haussant les epaules. La fille de Henri IV grelottant faute d'un fagot! Pourquoi n'est-elle pas venue demander l'hospitalite au premier venu de nous au lieu de la demander au Mazarin! elle n'eut manque de rien. -- La connaissez-vous donc, Athos? -- Non, mais ma mere l'a vue enfant. Vous ai-je jamais dit que ma mere avait ete dame d'honneur de Marie de Medicis? -- Jamais. Vous ne dites pas de ces choses-la, vous, Athos. -- Ah! mon Dieu si, vous le voyez, reprit Athos; mais encore faut- il que l'occasion s'en presente. -- Porthos ne l'attendrait pas si patiemment, dit d'Artagnan avec un sourire. -- Chacun sa nature, mon cher d'Artagnan. Porthos a, malgre un peu de vanite, des qualites excellentes. L'avez-vous revu? -- Je le quitte il y a cinq jours, dit d'Artagnan. Et alors il raconta, avec la verve de son humeur gasconne, toutes les magnificences de Porthos en son chateau de Pierrefonds; et, tout en criblant son ami, il lanca deux ou trois fleches a l'adresse de cet excellent M. Mouston. -- J'admire, repliqua Athos en souriant de cette gaiete qui lui rappelait leurs bons jours, que nous ayons autrefois forme au hasard une societe d'hommes encore si bien lies les uns aux autres, malgre vingt ans de separation. L'amitie jette des racines bien profondes dans les coeurs honnetes, d'Artagnan; croyez-moi, il n'y a que les mechants qui nient l'amitie, parce qu'ils ne la comprennent pas. Et Aramis? -- Je l'ai vu aussi, dit d'Artagnan, mais il m'a paru froid. -- Ah! vous avez vu Aramis, reprit Athos en regardant d'Artagnan avec son oeil investigateur. Mais c'est un veritable pelerinage, cher ami, que vous faites au temple de l'Amitie, comme diraient les poetes. -- Mais oui, dit d'Artagnan embarrasse. -- Aramis, vous le savez, continua Athos, est naturellement froid, puis il est toujours empeche dans des intrigues de femmes. -- Je lui en crois en ce moment une fort compliquee, dit d'Artagnan. Athos ne repondit pas. -- Il n'est pas curieux, pensa d'Artagnan. Non seulement Athos ne repondit pas, mais encore il changea la conversation. -- Vous le voyez, dit-il en faisant remarquer a d'Artagnan qu'ils etaient revenus pres du chateau, en une heure de promenade, nous avons quasi fait le tour de mes domaines. -- Tout y est charmant, et surtout tout y sent son gentilhomme, repondit d'Artagnan. En ce moment on entendit le pas d'un cheval. -- C'est Raoul qui revient, dit Athos, nous allons avoir des nouvelles de la pauvre petite. En effet, le jeune homme reparut a la grille et rentra dans la cour tout couvert de poussiere, puis sauta a bas de son cheval qu'il remit aux mains d'une espece de palefrenier; il vint saluer le comte et d'Artagnan. -- Monsieur, dit Athos en posant la main sur l'epaule de d'Artagnan, monsieur est le chevalier d'Artagnan, dont vous m'avez entendu parler souvent, Raoul. -- Monsieur, dit le jeune homme en saluant de nouveau et plus profondement, M. le comte a prononce votre nom devant moi comme un exemple chaque fois qu'il a eu a citer un gentilhomme intrepide et genereux. Ce petit compliment ne laissa pas que d'emouvoir d'Artagnan, qui sentit son coeur doucement remue. Il tendit une main a Raoul en lui disant: -- Mon jeune ami, tous les eloges que l'on fait de moi doivent retourner a M. le comte que voici: car il a fait mon education en toutes choses, et ce n'est pas sa faute si l'eleve a si mal profite. Mais il se rattrapera sur vous, j'en suis sur. J'aime votre air, Raoul, et votre politesse m'a touche. Athos fut plus ravi qu'on ne saurait le dire: il regarda d'Artagnan avec reconnaissance, puis attacha sur Raoul un de ces sourires etranges dont les enfants sont fiers lorsqu'ils les saisissent. -- A present, se dit d'Artagnan, a qui ce jeu muet de physionomie n'avait point echappe, j'en suis certain. -- Eh bien! dit Athos, j'espere que l'accident n'a pas eu de suite? -- On ne sait encore rien, monsieur, et le medecin n'a rien pu dire a cause de l'enflure; il craint cependant qu'il n'y ait quelque nerf endommage. -- Et vous n'etes pas reste plus tard pres de madame de Saint- Remy? -- J'aurais craint de n'etre pas de retour pour l'heure de votre diner, monsieur, dit Raoul, et par consequent de vous faire attendre. En ce moment un petit garcon, moitie paysan, moitie laquais, vint avertir que le souper etait servi. Athos conduisit son hote dans une salle a manger fort simple, mais dont les fenetres s'ouvraient d'un cote sur le jardin et de l'autre sur une serre ou poussaient de magnifiques fleurs. D'Artagnan jeta les yeux sur le service: la vaisselle etait magnifique; on voyait que c'etait de la vieille argenterie de famille. Sur un dressoir etait une aiguiere d'argent superbe; d'Artagnan s'arreta a la regarder. -- Ah! voila qui est divinement fait, dit-il. -- Oui, repondit Athos, c'est un chef-d'oeuvre d'un grand artiste florentin nomme Benvenuto Cellini. -- Et la bataille qu'elle represente? -- Est celle de Marignan. C'est le moment ou l'un de mes ancetres donne son epee a Francois Ier, qui vient de briser la sienne. Ce fut a cette occasion qu'Enguerrand de la Fere, mon aieul, fut fait chevalier de Saint-Michel. En outre, le roi, quinze ans plus tard, car il n'avait pas oublie qu'il avait combattu trois heures encore avec l'epee de son ami Enguerrand sans qu'elle se rompit, lui fit don de cette aiguiere et d'une epee que vous avez peut-etre vue autrefois chez moi, et qui est aussi un assez beau morceau d'orfevrerie. C'etait le temps des geants, dit Athos. Nous sommes des nains, nous autres, a cote de ces hommes-la. Asseyons-nous, d'Artagnan, et soupons. A propos, dit Athos au petit laquais qui venait de servir le potage, appelez Charlot. L'enfant sortit, et, un instant apres, l'homme de service auquel les deux voyageurs s'etaient adresses en arrivant entra. -- Mon cher Charlot, lui dit Athos, je vous recommande particulierement, pour tout le temps qu'il demeurera ici, Planchet, le laquais de monsieur d'Artagnan. Il aime le bon vin; vous avez la clef des caves. Il a couche longtemps sur la dure et ne doit pas detester un bon lit; veillez encore a cela, je vous prie. Charlot s'inclina et sortit. -- Charlot est aussi un brave homme, dit le comte, voici dix-huit ans qu'il me sert. -- Vous pensez a tout, dit d'Artagnan, et je vous remercie pour Planchet, mon cher Athos. Le jeune homme ouvrit de grands yeux a ce nom, et regarda si c'etait bien au comte que d'Artagnan parlait. -- Ce nom vous parait bizarre, n'est-ce pas, Raoul? dit Athos en souriant. C'etait mon nom de guerre, alors que M. d'Artagnan, deux braves amis et moi faisions nos prouesses a La Rochelle sous le defunt cardinal et sous M. de Bassompierre qui est mort aussi depuis. Monsieur daigne me conserver ce nom d'amitie, et chaque fois que je l'entends, mon coeur est joyeux. -- Ce nom-la etait celebre, dit d'Artagnan, et il eut un jour les honneurs du triomphe. -- Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Raoul avec sa curiosite juvenile. -- Je n'en sais ma foi rien, dit Athos. -- Vous avez oublie le bastion Saint-Gervais, Athos, et cette serviette dont trois balles firent un drapeau. J'ai meilleure memoire que vous, je m'en souviens, et je vais vous raconter cela, jeune homme. Et il raconta a Raoul toute l'histoire du bastion, comme Athos lui avait raconte celle de son aieul. A ce recit, le jeune homme crut voir se derouler un de ces faits d'armes racontes par le Tasse ou l'Arioste, et qui appartiennent aux temps prestigieux de la chevalerie. -- Mais ce que ne vous dit pas d'Artagnan, Raoul, reprit a son tour Athos, c'est qu'il etait une des meilleures lames de son temps: jarret de fer, poignet d'acier, coup d'oeil sur et regard brulant, voila ce qu'il offrait a son adversaire: il avait dix- huit ans, trois ans de plus que vous, Raoul, lorsque je le vis a l'oeuvre pour la premiere fois et contre des hommes eprouves. -- Et M. d'Artagnan fut vainqueur? dit le jeune homme, dont les yeux brillaient pendant cette conversation et semblaient implorer des details. -- J'en tuai un, je crois! dit d'Artagnan interrogeant Athos du regard. Quant a l'autre, je le desarmai, ou je le blessai, je ne me le rappelle plus. -- Oui, vous le blessates. Oh! vous etiez un rude athlete! -- Eh! je n'ai pas encore trop perdu, reprit d'Artagnan avec son petit rire gascon plein de contentement de lui-meme, et dernierement encore... Un regard d'Athos lui ferma la bouche. -- Je veux que vous sachiez, Raoul, reprit Athos, vous qui vous croyez une fine epee et dont la vanite pourrait souffrir un jour quelque cruelle deception; je veux que vous sachiez combien est dangereux l'homme qui unit le sang-froid a l'agilite, car jamais je ne pourrais vous en offrir un plus frappant exemple: priez demain monsieur d'Artagnan, s'il n'est pas trop fatigue, de vouloir bien vous donner une lecon. -- Peste, mon cher Athos, vous etes cependant un bon maitre, surtout sous le rapport des qualites que vous vantez en moi. Tenez, aujourd'hui encore, Planchet me parlait de ce fameux duel de l'enclos des Carmes, avec lord de Winter et ses compagnons. Ah! jeune homme, continua d'Artagnan, il doit y avoir quelque part une epee que j'ai souvent appelee la premiere du royaume. -- Oh! j'aurai gate ma main avec cet enfant, dit Athos. -- Il y a des mains qui ne se gatent jamais, mon cher Athos, dit d'Artagnan, mais qui gatent beaucoup les autres. Le jeune homme eut voulu prolonger cette conversation toute la nuit; mais Athos lui fit observer que leur hote devait etre fatigue et avait besoin de repos. D'Artagnan s'en defendit par politesse, mais Athos insista pour que d'Artagnan prit possession de sa chambre. Raoul y conduisit l'hote du logis; et, comme Athos pensa qu'il resterait le plus tard possible pres de d'Artagnan pour lui faire dire toutes les vaillantises de leur jeune temps, il vint le chercher lui-meme un instant apres, et ferma cette bonne soiree par une poignee de main bien amicale et un souhait de bonne nuit au mousquetaire. XVII. La diplomatie d'Athos D'Artagnan s'etait mis au lit bien moins pour dormir que pour etre seul et penser a tout ce qu'il avait vu et entendu dans cette soiree. Comme il etait d'un bon naturel et qu'il avait eu tout d'abord pour Athos un penchant instinctif qui avait fini par devenir une amitie sincere, il fut enchante de trouver un homme brillant d'intelligence et de force au lieu de cet ivrogne abruti qu'il s'attendait a voir cuver son vin sur quelque fumier; il accepta, sans trop regimber, cette superiorite constante d'Athos sur lui, et, au lieu de ressentir la jalousie et le desappointement qui eussent attriste une nature moins genereuse, il n'eprouva en resume qu'une joie sincere et loyale qui lui fit concevoir pour sa negociation les plus favorables esperances. Cependant il lui semblait qu'il ne retrouvait point Athos franc et clair sur tous les points. Qu'etait-ce que ce jeune homme qu'il disait avoir adopte et qui avait avec lui une si grande ressemblance? Qu'etaient-ce que ce retour a la vie du monde et cette sobriete exageree qu'il avait remarquee a table? Une chose meme insignifiante en apparence, cette absence de Grimaud, dont Athos ne pouvait se separer autrefois et dont le nom meme n'avait pas ete prononce malgre les ouvertures faites a ce sujet, tout cela inquietait d'Artagnan. Il ne possedait donc plus la confiance de son ami, ou bien Athos etait attache a quelque chaine invisible, ou bien encore prevenu d'avance contre la visite qu'il lui faisait. Il ne put s'empecher de songer a Rochefort, a ce qu'il lui avait dit a l'eglise Notre-Dame. Rochefort aurait-il precede d'Artagnan chez Athos? D'Artagnan n'avait pas de temps a perdre en longues etudes. Aussi resolut-il d'en venir des le lendemain a une explication. Ce peu de fortune d'Athos si habilement deguise annoncait l'envie de paraitre et trahissait un reste d'ambition facile a reveiller. La vigueur d'esprit et la nettete d'idees d'Athos en faisaient un homme plus prompt qu'un autre a s'emouvoir. Il entrerait dans les plans du ministre avec d'autant plus d'ardeur, que son activite naturelle serait doublee d'une dose de necessite. Ces idees maintenaient d'Artagnan eveille malgre sa fatigue; il dressait ses plans d'attaque, et quoiqu'il sut qu'Athos etait un rude adversaire, il fixa l'action au lendemain apres le dejeuner. Cependant il se dit aussi, d'un autre cote, que sur un terrain si nouveau il fallait s'avancer avec prudence, etudier pendant plusieurs jours les connaissances d'Athos, suivre ses nouvelles habitudes et s'en rendre compte, essayer de tirer du naif jeune homme, soit en faisant des armes avec lui, soit en courant quelque gibier, les renseignements intermediaires qui lui manquaient pour joindre l'Athos d'autrefois a l'Athos d'aujourd'hui; et cela devait etre facile, car le precepteur devait avoir deteint sur le coeur et l'esprit de son eleve. Mais d'Artagnan lui-meme qui etait un garcon d'une grande finesse, comprit sur-le-champ quelles chances il donnerait contre lui au cas ou une indiscretion ou une maladresse laisserait a decouvert ses manoeuvres a l'oeil exerce d'Athos. Puis, faut-il le dire, d'Artagnan, tout pret a user de ruse contre la finesse d'Aramis ou la vanite de Porthos, d'Artagnan avait honte de biaiser avec Athos, l'homme franc, le coeur loyal. Il lui semblait qu'en le reconnaissant leur maitre en diplomatie, Aramis et Porthos l'en estimeraient davantage, tandis qu'au contraire Athos l'en estimerait moins. -- Ah! pourquoi Grimaud, le silencieux Grimaud, n'est-il pas ici? disait d'Artagnan; il y a bien des choses dans son silence que j'aurais comprises, Grimaud avait un silence si eloquent! Cependant toutes les rumeurs s'etaient eteintes successivement dans la maison; d'Artagnan avait entendu se fermer les portes et les volets; puis, apres s'etre repondu quelque temps les uns aux autres dans la campagne, les chiens s'etaient tus a leur tour; enfin, un rossignol perdu dans un massif d'arbres avait quelque temps egrene au milieu de la nuit ses gammes harmonieuses et s'etait endormi; il ne se faisait plus dans le chateau qu'un bruit de pas egal et monotone au-dessous de sa chambre; il supposait que c'etait la chambre d'Athos. -- Il se promene et reflechit, pensa d'Artagnan, mais a quoi? C'est ce qu'il est impossible de savoir. On pouvait deviner le reste, mais non pas cela. Enfin, Athos se mit au lit sans doute, car ce dernier bruit s'eteignit. Le silence et la fatigue unis ensemble vainquirent d'Artagnan; il ferma les yeux a son tour, et presque aussitot le sommeil le prit. D'Artagnan n'etait pas dormeur. A peine l'aube eut-elle dore ses rideaux, qu'il sauta en bas de son lit et ouvrit les fenetres. Il lui sembla alors voir a travers la jalousie quelqu'un qui rodait dans la cour en evitant de faire du bruit. Selon son habitude de ne rien laisser passer a sa portee sans s'assurer de ce que c'etait, d'Artagnan regarda attentivement sans faire aucun bruit, et reconnut le justaucorps grenat et les cheveux bruns de Raoul. Le jeune homme, car c'etait bien lui, ouvrit la porte de l'ecurie, en tira le cheval bai qu'il avait deja monte la veille, le sella et brida lui-meme avec autant de promptitude et de dexterite qu'eut pu le faire le plus habile ecuyer, puis il fit sortir l'animal par l'allee droite du potager, ouvrit une petite porte laterale qui donnait sur un sentier, tira son cheval dehors, la referma derriere lui, et alors, par-dessus la crete du mur, d'Artagnan le vit passer comme une fleche en se courbant sous les branches pendantes et fleuries des erables et des acacias. D'Artagnan avait remarque la veille que le sentier devait conduire a Blois. -- Eh, eh! dit le Gascon, voici un gaillard qui fait deja des siennes, et qui ne me parait point partager les haines d'Athos contre le beau sexe: il ne va pas chasser, car il n'a ni armes ni chiens; il ne remplit pas un message, car il se cache. De qui se cache-t-il?... est-ce de moi ou de son pere?... car je suis sur que le comte est son pere... Parbleu! quant a cela je le saurai, car j'en parlerai tout net a Athos. Le jour grandissait; tous ces bruits que d'Artagnan avait entendus s'eteindre successivement la veille se reveillaient, l'un apres l'autre: l'oiseau dans les branches, le chien dans l'etable, les moutons dans les champs; les bateaux amarres sur la Loire paraissaient eux-memes s'animer, se detachant du rivage et se laissant aller au fil de l'eau. D'Artagnan resta ainsi a sa fenetre pour ne reveiller personne, puis lorsqu'il eut entendu les portes et les volets du chateau s'ouvrir, il donna un dernier pli a ses cheveux, un dernier tour a sa moustache, brossa par habitude les rebords de son feutre avec la manche de son pourpoint, et descendit. Il avait a peine franchi la derniere marche du perron, qu'il apercut Athos baisse vers terre et dans l'attitude d'un homme qui cherche un ecu dans le sable. -- Eh! bonjour, cher hote, dit d'Artagnan. -- Bonjour, cher ami. La nuit a-t-elle ete bonne? -- Excellente, Athos, comme votre lit, comme votre souper d'hier soir qui devait me conduire au sommeil, comme, votre accueil quand vous m'avez revu. Mais que regardiez-vous donc la si attentivement? Seriez-vous devenu amateur de tulipes par hasard? -- Mon cher ami, il ne faudrait pas pour cela vous moquer de moi. A la campagne, les gouts changent fort, et on arrive a aimer, sans y faire attention, toutes ces belles choses que le regard de Dieu fait sortir du fond de la terre et que l'on meprise fort dans les villes. Je regardais tout bonnement des iris que j'avais deposes pres de ce reservoir et qui ont ete ecrases ce matin. Ces jardiniers sont les gens les plus maladroits du monde. En ramenant le cheval apres lui avoir fait tirer de l'eau, ils l'auront laisse marcher dans la plate-bande. D'Artagnan se prit a sourire. -- Ah! dit-il, vous croyez? Et il amena son ami le long de l'allee, ou bon nombre de pas pareils a celui qui avait ecrase les iris etaient imprimes. -- Les voici encore, ce me semble; tenez, Athos, dit-il indifferemment. -- Mais, oui; et des pas tout frais! -- Tout frais, repeta d'Artagnan. -- Qui donc est sorti par ici ce matin? se demanda Athos avec inquietude. Un cheval se serait-il echappe de l'ecurie? -- Ce n'est pas probable, dit d'Artagnan, car les pas sont tres egaux et tres reposes. -- Ou est Raoul? s'ecria Athos, et comment se fait-il que je ne l'aie pas apercu? -- Chut! dit d'Artagnan en mettant avec un sourire son doigt sur sa bouche. -- Qu'y a-t-il donc? demanda Athos. D'Artagnan raconta ce qu'il avait vu, en epiant la physionomie de son hote. -- Ah! je devine tout maintenant, dit Athos avec un leger mouvement d'epaules: le pauvre garcon est alle a Blois. -- Pour quoi faire? -- Eh, mon Dieu! pour savoir des nouvelles de la petite La Valliere. Vous savez, cette enfant qui s'est foule hier le pied. -- Vous croyez? dit d'Artagnan incredule. -- Non seulement je le crois, mais j'en suis sur, repondit Athos. N'avez-vous donc pas remarque que Raoul est amoureux? -- Bon! De qui? de cette enfant de sept ans? -- Mon cher, a l'age de Raoul le coeur est si plein, qu'il faut bien le repandre sur quelque chose, reve ou realite. Eh bien! son amour, a lui, est moitie l'un, moitie l'autre. -- Vous voulez rire! Quoi! cette petite fille. -- N'avez-vous donc pas regarde? C'est la plus jolie petite creature qui soit au monde: des cheveux d'un blond d'argent, des yeux bleus deja mutins et langoureux a la fois. -- Mais que dites-vous de cet amour? -- Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul; mais ces premiers besoins du coeur sont tellement imperieux, ces epanchements de la melancolie amoureuse chez les jeunes gens sont si doux et si amers tout ensemble, que cela parait avoir souvent tous les caracteres de la passion. Moi, je me rappelle qu'a l'age de Raoul j'etais devenu amoureux d'une statue grecque que le bon roi Henri IV avait donnee a mon pere, et que je pensai devenir fou de douleur, lorsqu'on me dit que l'histoire de Pygmalion n'etait qu'une fable. -- C'est du desoeuvrement. Vous n'occupez pas assez Raoul, et il cherche a s'occuper de son cote. -- Pas autre chose. Aussi songe-je a l'eloigner d'ici. -- Et vous ferez bien. -- Sans doute; mais ce sera lui briser le coeur, et il souffrira autant que pour un veritable amour. Depuis trois ou quatre ans, et a cette epoque lui-meme etait un enfant, il s'est habitue a parer et a admirer cette petite idole, qu'il finirait un jour par adorer s'il restait ici. Ces enfants revent tout le jour ensemble et causent de mille choses serieuses comme de vrais amants de vingt ans. Bref, cela a fait longtemps sourire les parents de la petite de La Valliere, mais je crois qu'ils commencent a froncer le sourcil. -- Enfantillage! mais Raoul a besoin d'etre distrait; eloignez-le bien vite d'ici, ou, morbleu! vous n'en ferez jamais un homme. -- Je crois, dit Athos, que je vais l'envoyer a Paris. -- Ah! fit d'Artagnan. Et il pensa que le moment des hostilites etait arrive. -- Si vous voulez, dit-il, nous pouvons faire un sort a ce jeune homme. -- Ah! fit a son tour Athos. -- Je veux meme vous consulter sur quelque chose qui m'est passe en tete. -- Faites. -- Croyez-vous que le temps soit venu de prendre du service? -- Mais n'etes-vous pas toujours au service, vous, d'Artagnan? -- Je m'entends: du service actif. La vie d'autrefois n'a-t-elle plus rien qui vous tente, et, si des avantages reels vous attendaient, ne seriez-vous pas bien aise de recommencer en ma compagnie et en celle de notre ami Porthos les exploits de notre jeunesse? -- C'est une proposition que vous me faites alors! dit Athos. -- Nette et franche. -- Pour rentrer en campagne? -- Oui. -- De la part de qui et contre qui demanda tout a coup Athos en attachant son oeil si clair et si bienveillant sur le Gascon. -- Ah diable! vous etes pressant! -- Et surtout precis. Ecoutez bien d'Artagnan. Il n'y a qu'une personne ou plutot une cause a qui un homme comme moi puisse etre utile: celle du roi. -- Voila precisement, dit le mousquetaire. -- Oui; mais entendons-nous, reprit serieusement Athos: si par la cause du roi vous entendez celle de M. de Mazarin, nous cessons de nous comprendre. -- Je ne dis pas precisement, repondit le Gascon embarrasse. -- Voyons, d'Artagnan, dit Athos, ne jouons pas au plus fin, votre hesitation, vos detours me disent de quelle part vous venez. Cette cause, en effet, on n'ose l'avouer hautement, et lorsqu'on recrute pour elle, c'est l'oreille basse et la voix embarrassee. -- Ah! mon cher Athos! dit d'Artagnan. -- Eh! vous savez bien, reprit Athos, que je ne parle pas pour vous, qui etes la perle des gens braves et hardis, je vous parle de cet Italien mesquin et intrigant de ce cuistre qui essaie de mettre sur sa tete une couronnee qu'il a volee sous un oreiller, de ce faquin qui appelle son parti le parti du roi, et qui s'avise de faire mettre des princes du sang en prison, n'osant pas les tuer, comme faisait notre cardinal a nous, le grand cardinal; un fesse-mathieu qui pese ses ecus d'or et garde les rognes, de peur, quoiqu'il triche, de les perdre a son jeu du lendemain; un drole enfin qui maltraite la reine, a ce qu'on assure; au reste, tant pis pour elle! et qui va d'ici a trois mois nous faire une guerre civile pour garder ses pensions. C'est la le maitre que vous me proposez, d'Artagnan? Grand merci! -- Vous etes plus vif qu'autrefois, Dieu me pardonne! dit d'Artagnan, et les annees ont echauffe votre sang, au lieu de le refroidir. Qui vous dit donc que ce soit la mon maitre et que je veuille vous l'imposer? "Diable! s'etait dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets a un homme si mal dispose." -- Mais alors, cher ami, reprit Athos, qu'est-ce donc que ces propositions? -- Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres, vous, et il parait que vous etes heureux dans votre mediocrite doree. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu peut-etre; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le prelat, comme elles se disputaient le mousquetaire; c'est encore un enfant gate du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponne a ce grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis mort en un mot! Eh bien! lorsqu'il s'agit pour moi de ressusciter un peu, vous venez tous me dire: C'est un faquin! c'est un drole! un cuistre! un mauvais maitre! Eh, parbleu! je suis de votre avis, moi, mais trouvez-m'en un meilleur, ou faites-moi des rentes. Athos reflechit trois secondes, et pendant ces trois secondes il comprit la ruse de d'Artagnan, qui pour s'etre trop avance tout d'abord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit clairement que les propositions qu'on venait de lui faire etaient reelles, et se fussent declarees dans tout leur developpement, pour peu qu'il eut prete l'oreille. -- Bon! se dit-il, d'Artagnan est a Mazarin. De ce moment il s'observa avec une extreme prudence. De son cote d'Artagnan joua plus serre que jamais. -- Mais, enfin, vous avez une idee? continua Athos. -- Assurement. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous serons toujours incomplets. -- C'est vrai. Vous me parliez de Porthos; l'avez-vous donc decide a chercher fortune? Mais cette fortune, il l'a. -- Sans doute, il l'a; mais l'homme est ainsi fait, il desire toujours quelque chose. -- Et que desire Porthos? -- D'etre baron. -- Ah! c'est vrai, j'oubliais, dit Athos en riant. -- C'est vrai? pensa d'Artagnan. Et d'ou a-t-il appris cela? Correspondrait-il avec Aramis? Ah! si je savais cela, je saurais tout. La conversation finit la, car Raoul entra juste en ce moment. Athos voulut le gronder sans aigreur; mais le jeune homme etait si chagrin, qu'il n'en eut pas le courage et qu'il s'interrompit pour lui demander ce qu'il avait. -- Est-ce que notre petite voisine irait plus mal? dit d'Artagnan. -- Ah! monsieur, reprit Raoul presque suffoque par la douleur, sa chute est grave, et, sans difformite apparente, le medecin craint qu'elle ne boite toute sa vie. -- Ah! ce serait affreux! dit Athos. D'Artagnan avait une plaisanterie au bout des levres; mais en voyant la part que prenait Athos a ce malheur, il se retint. -- Ah! monsieur, ce qui me desespere surtout, reprit Raoul, c'est que ce malheur, c'est moi qui en suis cause. -- Comment vous, Raoul? demanda Athos. -- Sans doute, n'est-ce point pour accourir a moi qu'elle a saute du haut de cette pile de bois? -- Il ne vous reste plus qu'une ressource, mon cher Raoul, c'est de l'epouser en expiation, dit d'Artagnan. -- Ah! monsieur, dit Raoul, vous plaisantez avec une douleur reelle: c'est mal, cela. Et Raoul, qui avait besoin d'etre seul pour pleurer tout a son aise, rentra dans sa chambre, d'ou il ne sortit qu'a l'heure du dejeuner. La bonne intelligence des deux amis n'avait pas le moins du monde ete alteree par l'escarmouche du matin; aussi dejeunerent-ils du meilleur appetit, regardant de temps en temps le pauvre Raoul, qui, les yeux tout humides et le coeur gros, mangeait a peine. A la fin du dejeuner deux lettres arriverent, qu'Athos lut avec une extreme attention, sans pouvoir s'empecher de tressaillir plusieurs fois. D'Artagnan, qui le vit lire ces lettres d'un cote de la table a l'autre, et dont la vue etait percante, jura qu'il reconnaissait a n'en pas douter la petite ecriture d'Aramis. Quant a l'autre, c'etait une ecriture de femme, longue et embarrassee. -- Allons, dit d'Artagnan a Raoul, voyant qu'Athos desirait demeurer seul, soit pour repondre a ces lettres, soit pour y reflechir; allons faire un tour dans la salle d'armes, cela vous distraira. Le jeune homme regarda Athos, qui repondit a ce regard par un signe d'assentiment. Tous deux passerent dans une salle basse ou etaient suspendus des fleurets, des masques, des gants, des plastrons, et tous les accessoires de l'escrime. -- Eh bien? dit Athos en arrivant un quart d'heure apres. -- C'est deja votre main, mon cher Athos, dit d'Artagnan, et s'il avait votre sang-froid, je n'aurais que des compliments a lui faire... Quant au jeune homme, il etait un peu honteux. Pour une ou deux fois qu'il avait touche d'Artagnan, soit au bras, soit a la cuisse, celui-ci l'avait boutonne vingt fois en plein corps. En ce moment, Charlot entra porteur d'une lettre tres pressee pour d'Artagnan qu'un messager venait d'apporter. Ce fut au tour d'Athos de regarder du coin de l'oeil. D'Artagnan lut la lettre sans aucune emotion apparente et apres avoir lu, avec un leger hochement de tete: -- Voyez, mon cher ami, dit-il, ce que c'est que le service, et vous avez, ma foi, bien raison de n'en pas vouloir reprendre: M. de Treville est malade, et voila la compagnie qui ne peut se passer de moi; de sorte que mon conge se trouve perdu. -- Vous retournez a Paris? dit vivement Athos. -- Eh, mon Dieu, oui! dit d'Artagnan; mais n'y venez-vous pas vous-meme? Athos rougit un peu et repondit: -- Si j'y allais, je serais fort heureux de vous voir. -- Hola, Planchet! s'ecria d'Artagnan de la porte, nous partons dans dix minutes: donnez l'avoine aux chevaux. Puis se retournant vers Athos: -- Il me semble qu'il me manque quelque chose ici, et je suis vraiment desespere de vous quitter sans avoir revu ce bon Grimaud. -- Grimaud! dit Athos. Ah! c'est vrai? je m'etonnais aussi que vous ne me demandassiez pas de ses nouvelles. Je l'ai prete a un de mes amis. -- Qui comprendra ses signes? dit d'Artagnan. -- Je l'espere, dit Athos. Les deux amis s'embrasserent cordialement. D'Artagnan serra la main de Raoul, fit promettre a Athos de le visiter s'il venait a Paris, de lui ecrire s'il ne venait pas, et il monta a cheval. Planchet, toujours exact, etait deja en selle. -- Ne venez-vous point avec moi, dit-il en riant a Raoul, je passe par Blois? Raoul se retourna vers Athos qui le retint d'un signe imperceptible. -- Non, monsieur, repondit le jeune homme, je reste pres de monsieur le comte. -- En ce cas, adieu tous deux, mes bons amis, dit d'Artagnan en leur serrant une derniere fois la main, et Dieu vous garde! comme nous nous disions chaque fois que nous nous quittions du temps du feu cardinal. Athos lui fit un signe de la main, Raoul une reverence, et d'Artagnan et Planchet partirent. Le comte les suivit des yeux, la main appuyee sur l'epaule du jeune homme, dont la taille egalait presque la sienne; mais aussitot qu'ils eurent disparu derriere le mur: -- Raoul, dit le comte, nous partons ce soir pour Paris. -- Comment! dit le jeune homme en palissant. -- Vous pouvez aller presenter mes adieux et les votres a madame de Saint-Remy. Je vous attendrai ici a sept heures. Le jeune homme s'inclina avec une expression melee de douleur et de reconnaissance, et se retira pour aller seller son cheval. Quant a d'Artagnan, a peine hors de vue de son cote, il avait tire la lettre de sa poche et l'avait relue: "Revenez sur-le-champ a Paris. "J.M..." -- La lettre est seche, murmura d'Artagnan, et s'il n'y avait un post-scriptum, peut-etre ne l'eusse-je pas comprise; mais heureusement il y a un_ post-scriptum._ Et il lut ce fameux _post-scriptum_ qui lui faisait passer par- dessus la secheresse de la lettre: "_P.-S_. -- Passez chez le tresorier du roi, a Blois: dites-lui votre nom et montrez-lui cette lettre: vous toucherez deux cents pistoles." -- Decidement, dit d'Artagnan, j'aime cette prose, et le cardinal ecrit mieux que je ne croyais. Allons, Planchet, allons rendre visite a monsieur le tresorier du roi, et puis piquons. -- Vers Paris, monsieur. -- Vers Paris. Et tous deux partirent au plus grand trot de leurs montures. XVIII. M. de Beaufort Voici ce qui etait arrive et quelles etaient les causes qui necessitaient le retour de d'Artagnan a Paris. Un soir que Mazarin, selon son habitude, se rendait chez la reine a l'heure ou tout le monde s'en etait retire, et qu'en passant pres de la salle des gardes, dont une porte donnait sur ses antichambres, il avait entendu parler haut dans cette chambre, il avait voulu savoir de quel sujet s'entretenaient les soldats, s'etait approche a pas de loup, selon son habitude, avait pousse la porte, et, par l'entrebaillement, avait passe la tete. Il y avait une discussion parmi les gardes. -- Et moi je vous reponds, disait l'un d'eux, que si Coysel a predit cela, la chose est aussi sure que si elle etait arrivee. Je ne le connais pas, mais j'ai entendu dire qu'il etait non seulement astrologue, mais encore magicien. -- Peste, mon cher, s'il est de tes amis, prends garde! tu lui rends un mauvais service. -- Pourquoi cela? -- Parce qu'on pourrait bien lui faire un proces. -- Ah bah! on ne brule plus les sorciers, aujourd'hui. -- Non! il me semble cependant qu'il n'y a pas si longtemps que le feu cardinal a fait bruler Urbain Grandier. J'en sais quelque chose, moi. J'etais de garde au bucher, et je l'ai vu rotir. -- Mon cher, Urbain Grandier n'etait pas un sorcier, c'etait un savant, ce qui est tout autre chose. Urbain Grandier ne predisait pas l'avenir. Il savait le passe, ce qui quelquefois est bien pis. Mazarin hocha la tete en signe d'assentiment; mais desirant connaitre la prediction sur laquelle on discutait, il demeura a la meme place. -- Je ne te dis pas, reprit le garde, que Coysel ne soit pas un sorcier, mais je te dis que s'il publie d'avance sa prediction c'est le moyen qu'elle ne s'accomplisse point. -- Pourquoi? -- Sans doute. Si nous nous battons l'un contre l'autre et que je te dise: "Je vais te porter ou un coup droit ou un coup de seconde", tu pareras tout naturellement. Eh bien si Coysel dit assez haut pour que le cardinal l'entende: "Avant tel jour, tel prisonnier se sauvera", il est bien evident que le cardinal prendra si bien ses precautions que le prisonnier ne se sauvera pas. -- Eh! mon Dieu, dit un autre qui semblait dormir, couche sur un banc, et qui, malgre son sommeil apparent, ne perdait pas un mot de la conversation; eh! mon Dieu, croyez-vous que les hommes puissent echapper a leur destinee? S'il est ecrit la-haut que le duc de Beaufort doit se sauver, M. de Beaufort se sauvera, et toutes les precautions du cardinal n'y feront rien. Mazarin tressaillit. Il etait italien, c'est-a-dire superstitieux; il s'avanca rapidement au milieu des gardes, qui, l'apercevant, interrompirent leur conversation. -- Que disiez-vous donc, messieurs? fit-il avec son air caressant, que M. de Beaufort s'etait evade, je crois? -- Oh! non, monseigneur, dit le soldat incredule; pour le moment il n'a garde. On disait seulement qu'il devait se sauver. -- Et qui dit cela? -- Voyons, repetez votre histoire, Saint-Laurent, dit le garde se tournant vers le narrateur. -- Monseigneur, dit le garde, je racontais purement et simplement a ces messieurs ce que j'ai entendu dire de la prediction d'un nomme Coysel, qui pretend que, si bien garde que soit M. de Beaufort, il se sauvera avant la Pentecote. -- Et ce Coysel est un reveur, un fou? reprit le cardinal toujours souriant. -- Non pas, dit le garde, tenace dans sa credulite, il a predit beaucoup de choses qui sont arrivees, comme par exemple que la reine accoucherait d'un fils, que M. de Coligny serait tue dans son duel avec le duc de Guise, enfin que le coadjuteur serait nomme cardinal. Eh bien! la reine est accouchee non seulement d'un premier fils, mais encore, deux ans apres, d'un second, et M. de Coligny a ete tue. -- Oui, dit Mazarin; mais le coadjuteur n'est pas encore cardinal. -- Non, Monseigneur, dit le garde, mais il le sera. Mazarin fit une grimace qui voulait dire: il ne tient pas encore la barrette. Puis il ajouta: -- Ainsi votre avis, mon ami, est que M. de Beaufort doit se sauver. -- C'est si bien mon avis, Monseigneur, dit le soldat, que si Votre Eminence m'offrait a cette heure la place de M. de Chavigny, c'est-a-dire celle de gouverneur du chateau de Vincennes, je ne l'accepterais pas. Oh! le lendemain de la Pentecote, ce serait autre chose. Il n'y a rien de plus convaincant qu'une grande conviction, elle influe meme sur les incredules; et, loin d'etre incredule, nous l'avons dit, Mazarin etait superstitieux. Il se retira donc tout pensif. -- Le ladre! dit le garde qui etait accoude contre la muraille, il fait semblant de ne pas croire a votre magicien, Saint-Laurent, pour n'avoir rien a vous donner; mais il ne sera pas plus tot rentre chez lui qu'il fera son profit de votre prediction. En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il donna l'ordre que le lendemain, au point du jour, on lui allat chercher l'exempt qu'il avait place aupres de M. de Beaufort, et qu'on l'eveillat aussitot qu'il arriverait. Sans s'en douter, le garde avait touche du doigt la plaie la plus vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort etait en prison, il n'y avait pas de jour que Mazarin ne pensat qu'a un moment ou a un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand ce petit-fils de Henri IV avait a peine trente ans. Mais, de quelque facon qu'il en sortit, quelle haine n'avait-il pas du, dans sa captivite, amasser contre celui a qui il la devait; qui l'avait pris riche, brave, glorieux, aime des femmes, craint des hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles annees, car ce n'est pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il etait pareil a l'avare de la fable, qui ne pouvait dormir pres de son tresor. Bien des fois la nuit il se reveillait en sursaut, revant qu'on lui avait vole M. de Beaufort. Alors il s'informait de lui, et a chaque information qu'il prenait, il avait la douleur d'entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que c'etait merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il s'interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait cher tout ce plaisir qu'il le forcait de prendre a Vincennes. Cette pensee avait fort preoccupe le ministre pendant son sommeil; aussi, lorsqu'a sept heures du matin Bernouin entra dans sa chambre pour le reveiller, son premier mot fut: -- Eh! qu'y a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort s'est sauve de Vincennes? -- Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme officiel ne se dementait jamais; mais en tout cas vous allez en avoir des nouvelles, car l'exempt La Ramee, que l'on a envoye chercher ce matin a Vincennes, est la qui attend les ordres de Votre Eminence. -- Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses oreillers de maniere a le recevoir assis dans son lit. L'officier entra. C'etait un grand et gros homme joufflu et de bonne mine. Il avait un air de tranquillite qui donna des inquietudes a Mazarin. -- Ce drole-la m'a tout l'air d'un sot, murmura-t-il. L'exempt demeurait debout et silencieux a la porte. -- Approchez, monsieur! dit Mazarin. L'exempt obeit. -- Savez-vous ce qu'on dit ici? continua le cardinal. -- Non, Votre Eminence. -- Eh bien! l'on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes, s'il ne l'a deja fait. La figure de l'officier exprima la plus profonde stupefaction. Il ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour mieux humer la plaisanterie que Son Eminence lui faisait l'honneur de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son serieux a une pareille supposition, il eclata de rire, mais d'une telle facon, que ses gros membres etaient secoues par cette hilarite comme par une fievre violente. Mazarin fut enchante de cette expansion peu respectueuse, mais cependant il ne cessa de garder son air grave. Quand La Ramee eut bien ri et qu'il se fut essuye les yeux, il crut qu'il etait temps enfin de parler et d'excuser l'inconvenance de sa gaiete. -- Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre Eminence ne sait donc pas ou est M. de Beaufort? -- Si fait, monsieur, je sais qu'il est au donjon de Vincennes. -- Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds d'epaisseur, avec des fenetres a grillages croises dont chaque barreau est gros comme le bras. -- Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau. -- Mais Monseigneur ignore donc qu'il a pres de lui huit gardes, quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces gardes ne le quittent jamais. -- Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue a la paume! -- Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers. Cependant, si Votre Eminence le veut, on les lui retranchera. -- Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de Vincennes, il n'en sortit encore plus exaspere contre lui. Seulement je demande avec qui il joue. -- Monsieur, il joue avec l'officier de garde, ou bien avec moi, ou bien avec les autres prisonniers. -- Mais n'approche-t-il point des murailles en jouant? -- Monseigneur, Votre Eminence ne connait-elle point les murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de se rompre le cou en sautant du haut en bas. -- Hum! fit le cardinal, qui commencait a se rassurer. Vous dites donc, mon cher monsieur La Ramee?... -- Qu'a moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en petit oiseau, je reponds de lui. -- Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin. M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient a Vincennes, qu'il avait souvent pense au cas ou il serait emprisonne, et que, dans ce cas, il avait trouve quarante manieres de s'evader de prison. -- Monseigneur, si parmi ces quarante manieres il y en avait eu une bonne, repondit La Ramee, il serait dehors depuis longtemps. -- Allons, allons, pas si bete que je croyais, murmura Mazarin. -- D'ailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est gouverneur de Vincennes, continua La Ramee, et que M. de Chavigny n'est pas des amis de M. de Beaufort. -- Oui, mais M. de Chavigny s'absente. -- Quand il s'absente, je suis la. -- Mais quand vous vous absentez vous-meme? -- Oh! quand je m'absente moi-meme, j'ai en mon lieu et place un gaillard qui aspire a devenir exempt de Sa Majeste, et qui, je vous en reponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je l'ai pris a mon service, je n'ai qu'un reproche a lui faire, c'est d'etre trop dur au prisonnier. -- Et quel est ce cerbere? demanda le cardinal. -- Un certain M. Grimaud, Monseigneur. -- Et que faisait-il avant d'etre pres de vous a Vincennes? -- Mais il etait en province, a ce que m'a dit celui qui me l'a recommande; il s'y est fait je ne sais quelle mechante affaire, a cause de sa mauvaise tete, et je crois qu'il ne serait pas fache de trouver l'impunite sous l'uniforme du roi. -- Et qui vous a recommande cet homme? -- L'intendant de M. le duc de Grammont. -- Alors, on peut s'y fier, a votre avis? -- Comme a moi-meme, Monseigneur. -- Ce n'est pas un bavard? -- Jesus-Dieu! Monseigneur, j'ai cru longtemps qu'il etait muet, il ne parle et ne repond que par signes; il parait que c'est son ancien maitre qui l'a dresse a cela. -- Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Ramee, reprit le cardinal, que s'il nous fait bonne et fidele garde, on fermera les yeux sur ses escapades de province, qu'on lui mettra sur le dos un uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme quelques pistoles pour boire a la sante du roi. Mazarin etait fort large en promesses: c'etait tout le contraire de ce bon M. Grimaud, que vantait La Ramee, lequel parlait peu et agissait beaucoup. Le cardinal fit encore a La Ramee une foule de questions sur le prisonnier, sur la facon dont il etait nourri, loge et couche, auxquelles celui-ci repondit d'une facon si satisfaisante, qu'il le congedia presque rassure. Puis, comme il etait neuf heures du matin, il se leva, se parfuma, s'habilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes qui l'avaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait guere moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-meme, et qui etait presque aussi superstitieuse que lui, lui fit repeter mot pour mot toutes les promesses de La Ramee et tous les eloges qu'il donnait a son second; puis lorsque le cardinal eut fini: -- Helas! monsieur, dit-elle a demi-voix, que n'avons-nous un Grimaud aupres de chaque prince! -- Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra peut-etre un jour; mais en attendant... -- Eh bien! en attendant? -- Je vais toujours prendre mes precautions. Sur ce, il avait ecrit a d'Artagnan de presser son retour. XIX. Ce a quoi se recreait M. le duc de Beaufort au donjon de Vincennes Le prisonnier qui faisait si grand'peur a M. le cardinal, et dont les moyens d'evasion troublaient le repos de toute la cour, ne se doutait guere de tout cet effroi qu'a cause de lui on ressentait au Palais-Royal. Il se voyait si admirablement garde qu'il avait reconnu l'inutilite de ses tentatives; toute sa vengeance consistait a lancer nombre d'imprecations et d'injures contre le Mazarin. Il avait meme essaye de faire des couplets, mais il y avait bien vite renonce. En effet, M. de Beaufort non seulement n'avait pas recu du ciel le don d'aligner des vers, mais encore ne s'exprimait souvent en prose qu'avec la plus grande peine du monde. Aussi Blot, le chansonnier de l'epoque, disait-il de lui: _Dans un combat il brille, il tonne!_ _On le redoute avec raison;_ _Mais de la facon qu'il raisonne, _ _On le prendrait pour un oison._ _Gaston, pour faire une harangue, _ _Eprouve bien moins d'embarras;_ _Pourquoi Beaufort n'a-t-il la langue!_ _Pourquoi Gaston n'a-t-il le bras?_ Ceci pose, on comprend que le prisonnier se soit borne aux injures et aux imprecations. Le duc de Beaufort etait petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrees, aussi bon, aussi brave, aussi fier et surtout aussi Gascon que son aieul, mais beaucoup moins lettre. Apres avoir ete pendant quelque temps, a la mort du roi Louis XIII, le favori, l'homme de confiance, le premier a la cour enfin, un jour il lui avait fallu ceder la place a Mazarin, et il s'etait trouve le second; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se facher de cette transposition et l'imprudence de le dire, la reine l'avait fait arreter et conduire a Vincennes par ce meme Guitaut que nous avons vu apparaitre au commencement de cette histoire, et que nous aurons l'occasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la reine dit Mazarin. Non seulement on s'etait debarrasse ainsi de sa personne et de ses pretentions, mais encore on ne comptait plus avec lui, tout prince populaire qu'il etait, et depuis cinq ans il habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes. Cet espace de temps qui eut muri les idees de tout autre que M. de Beaufort, avait passe sur sa tete sans y operer aucun changement. Un autre, en effet, eut reflechi que, s'il n'avait pas accepte de braver le cardinal, de mepriser les princes, et de marcher seul sans autres acolytes, comme dit le cardinal de Retz, que quelques melancoliques qui avaient l'air de songe-creux, il aurait eu, depuis cinq ans, ou sa liberte, ou des defenseurs. Ces considerations ne se presenterent probablement pas meme a l'esprit du duc, que sa longue reclusion ne fit au contraire qu'affermir davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal recut des nouvelles de lui qui etaient on ne peut plus desagreables pour Son Eminence. Apres avoir echoue en poesie, M. de Beaufort avait essaye de la peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et, comme ses talents assez mediocres en cet ail ne lui permettaient pas d'atteindre a une grande ressemblance, pour ne pas laisser de doute sur l'original du portrait, il ecrivait au-dessous: "_Ritratto dell' illustrissimo facchino Mazarini._" M. de Chavigny, prevenu, vint faire une visite au duc et le pria de se livrer a un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des portraits sans legende. Le lendemain, la chambre etait pleine de legendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les prisonniers, au reste, ressemblait fort aux enfants qui ne s'entetent qu'aux choses qu'on lui defend. M. de Chavigny fut prevenu de ce surcroit de profils. M. de Beaufort, pas assez sur de lui pour risquer la tete de face, avait fait de sa chambre une veritable salle d'exposition. Cette fois le gouverneur ne dit rien; mais un jour que M. de Beaufort jouait a la paume, il fit passer l'eponge sur tous ses dessins et peindre la chambre a la detrempe. M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bonte de lui remettre ses cartons a neuf; et cette fois il divisa sa chambre en compartiments, et consacra chacun de ses compartiments a un trait de la vie du cardinal Mazarin. Le premier devait representer l'illustrissime faquin Mazarini recevant une volee de coups de baton du cardinal Bentivoglio, dont il avait ete le domestique. Le second, l'illustrissime faquin Mazarini jouant le role d'Ignace de Loyola, dans la tragedie de ce nom. Le troisieme, l'illustrissime faquin Mazarini volant le portefeuille de premier ministre a M. de Chavigny, qui croyait deja le tenir. Enfin, le quatrieme, l'illustrissime faquin Mazarini refusant des draps a Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que c'est assez, pour un roi de France, de changer de draps tous les trimestres. C'etaient la de grandes compositions et qui depassaient certainement la mesure du talent du prisonnier; aussi s'etait-il contente de tracer les cadres et de mettre les inscriptions. Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour eveiller la susceptibilite de M. de Chavigny, lequel fit prevenir M. de Beaufort que s'il ne renoncait pas aux tableaux projetes, il lui enleverait tout moyen d'execution. M. de Beaufort repondit que, puisqu'on lui otait la chance de se faire une reputation dans les armes, il voulait s'en faire une dans la peinture, et que, ne pouvant etre un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un Michel-Ange ou un Raphael. Un jour que M. de Beaufort se promenait au preau, on enleva son feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de sorte qu'en rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il put faire un crayon. M. de Beaufort jura, tempeta, hurla, dit qu'on voulait le faire mourir de froid et d'humidite, comme etaient morts Puylaurens, le marechal Ornano et le grand prieur de Vendome, ce a quoi M. de Chavigny repondit qu'il n'avait qu'a donner sa parole de renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures historiques, et qu'on lui rendrait du bois et tout ce qu'il fallait pour l'allumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de l'hiver. De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la moindre trace de fresque. M. de Beaufort alors acheta a l'un de ses gardiens un chien nomme Pistache; rien ne s'opposant a ce que les prisonniers eussent un chien, M. de Chavigny autorisa que le quadrupede changeat de maitre. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entieres enferme avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures le prisonnier s'occupait de l'education de Pistache, mais on ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se trouvant suffisamment dresse, M. de Beaufort invita M. de Chavigny et les officiers de Vincennes a une grande representation qu'il donna dans sa chambre. Les invites arriverent; la chambre etait eclairee d'autant de bougies qu'avait pu s'en procurer M. de Beaufort. Les exercices commencerent. Le prisonnier, avec un morceau de platre detache de la muraille, avait trace au milieu de la chambre une longue ligne blanche representant une corde. Pistache, au premier ordre de son maitre, se placa sur cette ligne, se dressa sur ses pattes de derriere et, tenant une baguette a battre les habits entre ses pattes de devant, il commenca a suivre la ligne avec toutes les contorsions que fait un danseur de corde; puis, apres avoir parcouru deux ou trois fois en avant et en arriere la longueur de la ligne, il rendit la baguette a M. de Beaufort, et recommenca les memes evolutions sans balancier. L'intelligent animal fut crible d'applaudissements. Le spectacle etait divise en trois parties; la premiere achevee, on passa a la seconde. Il s'agissait d'abord de dire l'heure qu'il etait. M. de Chavigny montra sa montre a Pistache. Il etait six heures et demie. Pistache leva et baissa la patte six fois, et, a la septieme, resta la patte en l'air. Il etait impossible d'etre plus clair, un cadran solaire n'aurait pas mieux repondu: comme chacun sait, le cadran solaire a le desavantage de ne dire l'heure que tant que le soleil luit. Ensuite, il s'agissait de reconnaitre devant toute la societe quel etait le meilleur geolier de toutes les prisons de France. Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la facon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny. M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire il se mordit les levres et commenca de froncer le sourcil. Enfin M. de Beaufort posa a Pistache cette question si difficile a resoudre, a savoir: Quel etait le plus grand voleur du monde connu? Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne s'arreta a personne, et, s'en allant a la porte, il se mit a gratter et a se plaindre. -- Voyez, messieurs, dit le prince, cet interessant animal ne trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais, soyez tranquilles, vous ne serez pas prives de sa reponse pour cela. Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici. Le chien obeit. Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est- ce M. le secretaire du roi Le Camus, qui est venu a Paris avec vingt livres et qui possede maintenant dix millions? Le chien secoua la tete en signe de negation. -- Est-ce, continua le prince, M. le surintendant d'Emery, qui a donne a M. Thore, son fils, en le mariant, trois cent mille livres de rente et un hotel pres duquel les Tuileries sont une masure et le Louvre une bicoque? Le chien secoua la tete en signe de negation. -- Ce n'est pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons bien: serait-ce, par hasard, l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina, hein? Le chien fit desesperement signe que oui en se levant et en baissant la tete huit ou dix fois de suite. -- Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants, qui cette fois n'oserent pas meme rire du bout des dents, l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina est le plus grand voleur du monde connu; c'est Pistache qui le dit, du moins. Passons a un autre exercice. -- Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant d'un grand silence qui se faisait pour produire le programme de la troisieme partie de la soiree, vous vous rappelez tous que M. le duc de Guise avait appris a tous les chiens de Paris a sauter pour mademoiselle de Pons, qu'il avait proclamee la belle des belles! eh bien, messieurs, ce n'etait rien, car ces animaux obeissaient machinalement, ne sachant point faire de dissidence (M. de Beaufort voulait dire difference) entre ceux pour lesquels ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas. Pistache va vous montrer ainsi qu'a monsieur le gouverneur qu'il est fort au-dessus de ses confreres. Monsieur de Chavigny, ayez la bonte de me preter votre canne. M. de Chavigny preta sa canne a M. de Beaufort. M. de Beaufort la placa horizontalement a la hauteur d'un pied. -- Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour madame de Montbazon. Tout le monde se mit a rire: on savait qu'au moment ou il avait ete arrete, M. de Beaufort etait l'amant declare de madame de Montbazon. Pistache ne fit aucune difficulte, et sauta joyeusement par-dessus la canne. -- Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste ce que faisaient ses confreres quand ils sautaient pour mademoiselle de Pons. -- Attendez, dit le prince. Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour la reine. Et il haussa la canne de six pouces. Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne. -- Pistache, mon ami, continua le duc en haussant la canne de six pouces, sautez pour le roi. Le chien prit son elan, et, malgre la hauteur, sauta legerement par-dessus. -- Et maintenant, attention, reprit le duc en baissant la canne presque au niveau de terre, Pistache, mon ami, sautez pour l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina. Le chien tourna le derriere a la canne. -- Eh bien! qu'est-ce que cela? dit M. de Beaufort en decrivant un demi-cercle de la queue a la tete de l'animal, et en lui presentant de nouveau la canne, sautez donc, monsieur Pistache. Mais Pistache, comme la premiere fois, fit un demi-tour sur lui- meme et presenta le derriere a la canne. M. de Beaufort fit la meme evolution et repeta la meme phrase, mais cette fois la patience de Pistache etait a bout; il se jeta avec fureur sur la canne, l'arracha des mains du prince et la brisa entre ses dents. M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule, et, avec un grand serieux, les rendit a M. de Chavigny en lui faisant force excuses et en lui disant que la soiree etait finie; mais que s'il voulait bien dans trois mois assister a une autre seance, Pistache aurait appris de nouveaux tours. Trois jours apres, Pistache etait empoisonne. On chercha le coupable; mais, comme on le pense bien, le coupable demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit elever un tombeau avec cette epitaphe: "Ci-git Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient jamais existe." Il n'y avait rien a dire de cet eloge: M. de Chavigny ne put l'empecher. Mais alors le duc dit bien haut qu'on avait fait sur son chien l'essai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un jour, apres son diner, il se mit au lit en criant qu'il avait des coliques et que c'etait le Mazarin qui l'avait fait empoisonner. Cette nouvelle espieglerie revint aux oreilles du cardinal et lui fit grand'peur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain: madame de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle etaient morts Puylaurens, le marechal Ornano et le grand prieur de Vendome valait son pesant d'arsenic, et le mot avait fait fortune. Il ordonna donc que le prisonnier ne mangeat plus rien sans qu'on fit l'essai du vin et des viandes. Ce fut alors que l'exempt La Ramee fut place pres de lui a titre de degustateur. Cependant M. de Chavigny n'avait point pardonne au duc les impertinences qu'avait deja expiees l'innocent Pistache. M. de Chavigny etait une creature du feu cardinal, on disait meme que c'etait son fils; il devait donc quelque peu se connaitre en tyrannie: il se mit a rendre ses noises a M. de Beaufort; il lui enleva ce qu'on lui avait laisse jusqu'alors de couteaux de fer et de fourchettes d'argent, il lui fit donner des couteaux d'argent et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit; M. de Chavigny lui fit repondre qu'il venait d'apprendre que le cardinal ayant dit a madame de Vendome que son fils etait au donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu'a cette desastreuse nouvelle son prisonnier ne se portat a quelque tentative de suicide. Quinze jours apres, M. de Beaufort trouva deux rangees d'arbres gros comme le petit doigt plantes sur le chemin qui conduisait au jeu de paume; il demanda ce que c'etait, et il lui fut repondu que c'etait pour lui donner de l'ombre un jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver, et, sous la couleur de lui plaire, lui annonca qu'on allait faire pour lui des plants d'asperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui mettent aujourd'hui quatre ans a venir, en mettaient cinq a cette epoque ou le jardinage etait moins perfectionne. Cette civilite mit M. de Beaufort en fureur. Alors M. de Beaufort pensa qu'il etait temps de recourir a l'un de ses quarante moyens, et il essaya d'abord du plus simple, qui etait de corrompre La Ramee; mais La Ramee, qui avait achete sa charge d'exempt quinze cents ecus, tenait fort a sa charge. Aussi, au lieu d'entrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout courant prevenir M. de Chavigny; aussitot M. de Chavigny mit huit hommes dans la chambre meme du prince, doubla les sentinelles et tripla les postes. A partir de ce moment, le prince ne marcha plus que comme les rois de theatre, avec quatre hommes devant lui et quatre derriere, sans compter ceux qui marchaient en serre-file. M. de Beaufort rit beaucoup d'abord de cette severite, qui lui devenait une distraction. Il repeta tant qu'il put: "Cela m'amuse, cela me _diversifie_" (M. de Beaufort voulait dire: Cela me divertit; mais, comme on sait, il ne disait pas toujours ce qu'il voulait dire). Puis il ajoutait: "D'ailleurs, quand je voudrai me soustraire aux honneurs que vous me rendez, j'ai encore trente- neuf autres moyens." Mais cette distraction devint a la fin un ennui. Par fanfaronnade, mais de Beaufort tint bon six mois; mais au bout de six mois, voyant toujours huit hommes s'asseyant quand il s'asseyait, se levant quand il se levait, s'arretant quand il s'arretait, il commenca a froncer le sourcil et a compter les jours. Cette nouvelle persecution amena une recrudescence de haine contre le Mazarin. Le prince jurait du matin au soir, ne parlant que de capilotades d'oreilles mazarines. C'etait a faire fremir; le cardinal, qui savait tout ce qui se passait a Vincennes, en enfoncait malgre lui sa barrette jusqu'au cou. Un jour M. de Beaufort rassembla les gardiens, et malgre sa difficulte d'elocution devenue proverbiale, il leur fit ce discours qui, il est vrai, etait prepare d'avance: -- Messieurs, leur dit-il, souffrirez-vous donc qu'un petit-fils du bon roi Henri IV soit abreuve d'outrages et d'_ignobilies_ (il voulait dire d'ignominies); ventre-saint-gris! comme disait mon grand-pere, j'ai presque regne dans Paris, savez-vous! j'ai eu en garde pendant tout un jour le roi et Monsieur. La reine me caressait alors et m'appelait le plus honnete homme du royaume. Messieurs les bourgeois, maintenant, mettez-moi dehors: j'irai au Louvre, je tordrai le cou au Mazarin, vous serez mes gardes du corps, je vous ferai tous officiers et avec de bonnes pensions. Ventre-saint-gris! en avant, marche! Mais, si pathetique qu'elle fut, l'eloquence du petit-fils de Henri IV n'avait point touche ces coeurs de pierre; pas un ne bougea: ce que voyant, M. de Beaufort leur dit qu'ils etaient tous des gredins et s'en fit des ennemis cruels. Quelquefois, lorsque M. de Chavigny le venait voir, ce a quoi il ne manquait pas deux ou trois fois la semaine, le duc profitait de ce moment pour le menacer. -- Que feriez-vous, monsieur, lui disait-il, si un beau jour vous voyiez apparaitre une armee de Parisiens tout bardes de fer et herisses de mousquets, venant me delivrer? -- Monseigneur, repondit M. de Chavigny en saluant profondement le prince, j'ai sur les remparts vingt pieces d'artillerie, et dans mes casemates trente mille coups a tirer; je les cartonnerais de mon mieux. -- Oui, mais quand vous auriez tire vos trente mille coups, ils prendraient le donjon, et le donjon pris, je serais force de les laisser vous pendre, ce dont je serais bien marri, certainement. Et a son tour le prince salua M. de Chavigny avec la plus grande politesse. -- Mais moi, Monseigneur, reprenait M. de Chavigny, au premier croquant qui passerait le seuil de mes poternes, ou qui mettrait le pied sur mon rempart, je serais force, a mon bien grand regret, de vous tuer de ma propre main, attendu que vous m'etes confie tout particulierement, et que je vous dois rendre mort au vif. Et il saluait Son Altesse de nouveau. -- Oui, continuait le duc; mais comme bien certainement ces braves gens-la ne viendraient ici qu'apres avoir un peu pendu M. Giulio Mazarini, vous vous garderiez bien de porter la main sur moi et vous me laisseriez vivre, de peur d'etre tire a quatre chevaux par les Parisiens, ce qui est bien plus desagreable encore que d'etre pendu, allez. Ces plaisanteries aigres-douces allaient ainsi dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes au plus, mais elles finissaient toujours ainsi: M. de Chavigny, se retournant vers la porte: -- Hola! La Ramee, criait-il. La Ramee entrait. -- La Ramee, continuait M. de Chavigny, je vous recommande tout particulierement M. de Beaufort: traitez-le avec tous les egards dus a son nom et a son rang, et a cet effet ne le perdez pas un instant de vue. Puis il se retirait en saluant M. de Beaufort avec une politesse ironique qui mettait celui-ci dans des coleres bleues. La Ramee etait donc devenu le commensal oblige du prince, son gardien eternel, l'ombre de son corps; mais, il faut le dire, la compagnie de La Ramee, joyeux vivant, franc convive, buveur reconnu, grand joueur de paume, bon diable au fond, et n'ayant pour M. de Beaufort qu'un defaut, celui d'etre incorruptible, etait devenu pour le prince plutot une distraction qu'une fatigue. Malheureusement il n'en etait point de meme pour maitre La Ramee, et quoiqu'il estimat a un certain prix l'honneur d'etre enferme avec un prisonnier de si haute importance, le plaisir de vivre dans la familiarite du petit-fils d'Henri IV ne compensait pas celui qu'il eut eprouve a aller faire de temps en temps visite a sa famille. On peut etre excellent exempt du roi, en meme temps que bon pere et bon epoux. Or maitre La Ramee adorait sa femme et ses enfants, qu'il ne faisait plus qu'entrevoir du haut de la muraille, lorsque pour lui donner cette consolation paternelle et conjugale ils se venaient promener de l'autre cote des fosses; decidement c'etait trop peu pour lui, et La Ramee sentait que sa joyeuse humeur, qu'il avait consideree comme la cause de sa bonne sante, sans calculer qu'au contraire elle n'en etait probablement que le resultat, ne tiendrait pas longtemps a un pareil regime. Cette conviction ne fit que croitre dans son esprit, lorsque, peu a peu, les relations de M. de Beaufort et de M. de Chavigny s'etant aigries de plus en plus, ils cesserent tout a fait de se voir. La Ramee sentit alors la responsabilite peser plus forte sur sa tete, et comme justement, par ces raisons que nous venons d'expliquer, il cherchait du soulagement, il accueillit tres chaudement l'ouverture que lui avait faite son ami, l'intendant du marechal de Grammont, de lui donner un acolyte: il en avait aussitot parle a M. de Chavigny, lequel avait repondu qu'il ne s'y opposait en aucune maniere, a la condition toutefois que le sujet lui convint. Nous regardons comme parfaitement inutile de faire a nos lecteurs le portrait physique et moral de Grimaud: si, comme nous l'esperons, ils n'ont pas tout a fait oublie la premiere partie de cet ouvrage, ils doivent avoir conserve un souvenir assez net de cet estimable personnage, chez lequel il ne s'etait fait d'autre changement que d'avoir pris vingt ans de plus: acquisition qui n'avait fait que le rendre plus taciturne et plus silencieux, quoique, depuis le changement qui s'etait opere en lui, Athos lui eut rendu toute permission de parler. Mais a cette epoque il y avait deja douze ou quinze ans que Grimaud se taisait, et une habitude de douze ou quinze ans est devenue une seconde nature. XX. Grimaud entre en fonctions Grimaud se presenta donc avec ses dehors favorables au donjon de Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible; ce qui pourrait faire croire qu'il etait veritablement le fils du cardinal de Richelieu, dont c'etait aussi la pretention eternelle. Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les sourcils rapproches, les levres minces, le nez crochu et les pommettes saillantes de Grimaud etaient des indices parfaits. Il ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en repondit quatre. -- Voila un garcon distingue, et je l'avais juge tel, dit M. de Chavigny; allez vous faire agreer de M. La Ramee, et dites- lui que vous me convenez sur tous les points. Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection beaucoup plus rigoureuse de La Ramee. Ce qui le rendait plus difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur Grimaud. Grimaud avait juste les qualites qui peuvent seduire un exempt qui desire un sous-exempt; aussi, apres mille questions qui n'obtinrent chacune qu'un quart de reponse, La Ramee, fascine par cette sobriete de paroles, se frotta les mains et enrola Grimaud. -- La consigne? demanda Grimaud. -- La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui oter tout instrument piquant ou tranchant, l'empecher de faire signe aux gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens. -- C'est tout? demanda Grimaud. -- Tout pour le moment, repondit La Ramee. Des circonstances nouvelles, s'il y en a, ameneront de nouvelles consignes. -- Bon, repondit Grimaud. Et il entra chez M. le duc de Beaufort. Celui-ci etait en train de se peigner la barbe qu'il laissait pousser ainsi que ses cheveux, pour faire piece au Mazarin en etalant sa misere et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon, reconnaitre au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon, dont le souvenir lui etait toujours cher, il n'avait pas voulu etre pour elle ce qu'il etait pour Mazarin; il avait donc, dans l'esperance de la revoir, demande un peigne de plomb qui lui avait ete accorde. M. de Beaufort avait demande un peigne de plomb, parce que comme tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait en se la peignant. Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de deposer sur la table; il le prit en faisant une reverence. Le duc regarda cette etrange figure avec etonnement. La figure mit le peigne dans sa poche. -- Hola, he! qu'est-ce que cela? s'ecria le duc, et quel est ce drole? Grimaud ne repondit point, mais salua une seconde fois. -- Es-tu muet? s'ecria le duc. Grimaud fit signe que non. -- Qu'es-tu alors? reponds, je te l'ordonne, dit le duc. -- Gardien, repondit Grimaud. -- Gardien! s'ecria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure patibulaire a ma collection. Hola! La Ramee, quelqu'un! La Ramee appele accourut; malheureusement pour le prince il allait, se reposant sur Grimaud, se rendre a Paris, il etait deja dans la cour et remonta mecontent. -- Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il. -- Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa poche? demanda M. de Beaufort. -- C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garcon plein de merite et que vous apprecierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis sur. -- Pourquoi me prend-il mon peigne? -- En effet, dit La Ramee, pourquoi prenez-vous le peigne de Monseigneur? Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un seul mot: -- Piquant. -- C'est vrai, dit La Ramee. -- Que dit cet animal? demanda le duc. -- Que tout instrument piquant est interdit par le roi a Monseigneur. -- Ah ca! dit le duc, etes-vous fou, La Ramee? Mais c'est vous- meme qui me l'avez donne, ce peigne. -- Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne. Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne a La Ramee. -- Je prevois que ce drole me deplaira enormement, murmura le prince. En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermediaire. Comme tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au premier coup d'oeil avait plu a M. de Chavigny et a La Ramee, il devait, ses qualites aux yeux du gouverneur et de l'exempt devenant des defauts aux yeux du prisonnier, deplaire tout d'abord a M. de Beaufort. Cependant Grimaud ne voulut pas des le premier jour rompre directement en visiere avec le prisonnier; il avait besoin, non pas d'une repugnance improvisee, mais d'une belle et bonne haine bien tenace. Il se retira donc pour faire place a quatre gardes qui, venant de dejeuner, pouvaient reprendre leur service pres du prince. De son cote, le prince avait a confectionner une nouvelle plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demande des ecrevisses pour son dejeuner du lendemain et comptait passer la journee a faire une petite potence pour pendre la plus belle au milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant qu'il fut pendu en realite, sans qu'on put toutefois lui reprocher d'avoir pendu autre chose qu'une ecrevisse. La journee fut employee aux preparatifs de l'execution. On devient tres enfant en prison, et M. de Beaufort etait de caractere a le devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude, brisa deux ou trois petites branches destinees a jouer un role dans sa parade, et, apres avoir beaucoup cherche, trouva un morceau de verre casse, trouvaille qui parut lui faire le plus grand plaisir. Rentre chez lui, il effila son mouchoir. Aucun de ces details n'echappa a l'oeil investigateur de Grimaud. Le lendemain matin la potence etait prete, et afin de pouvoir la planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait un des bouts avec son verre brise. La Ramee le regardait faire avec la curiosite d'un pere qui pense qu'il va peut-etre decouvrir un joujou nouveau pour ses enfants, et les quatre gardes avec cet air de desoeuvrement qui faisait a cette epoque comme aujourd'hui le caractere principal de la physionomie du soldat. Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de verre, quoiqu'il n'eut pas encore acheve d'effiler le pied de sa potence; mais il s'etait interrompu pour attacher le fil a son extremite opposee. Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil ou se revelait un reste de la mauvaise humeur de la veille; mais comme il etait d'avance tres satisfait du resultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle invention, il n'y fit pas autrement attention. Seulement, quand il eut fini de faire un noeud a la mariniere a un bout de son fil et un noeud coulant a l'autre, quand il eut jete un regard sur le plat d'ecrevisses et choisi de l'oeil la plus majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de verre. Le morceau de verre avait disparu. -- Qui m'a pris mon morceau de verre? demanda le prince en froncant le sourcil. Grimaud fit signe que c'etait lui. -- Comment! toi encore? et pourquoi me l'as-tu pris? -- Oui, demanda La Ramee, pourquoi avez-vous pris le morceau de verre a Son Altesse? Grimaud, qui tenait a la main le fragment de vitre, passa le doigt sur le fil, et dit: -- Tranchant. -- C'est juste, Monseigneur, dit La Ramee. Ah peste! que nous avons acquis la un garcon precieux! -- Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre interet, je vous en conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver a la portee de ma main. Grimaud fit la reverence et se retira au bout de la chambre. -- Chut, chut, Monseigneur, dit La Ramee; donnez-moi votre petite potence, je vais l'effiler avec mon couteau. -- Vous? dit le duc en riant. -- Oui, moi; n'etait-ce pas cela que vous desiriez? -- Sans doute. -- Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drole. Tenez, mon cher La Ramee. La Ramee, qui n'avait rien compris a l'exclamation du prince, effila le pied de la potence le plus proprement du monde. -- La, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre pendant que je vais aller chercher le patient. La Ramee mit un genou en terre et creusa le sol. Pendant ce temps, le prince suspendit son ecrevisse au fil. Puis il planta la potence au milieu de la chambre en eclatant de rire. La Ramee aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il riait, et les gardes firent chorus. Grimaud seul ne rit pas. Il s'approcha de La Ramee, et, lui montrant l'ecrevisse qui tournait au bout de son fil: -- Cardinal! dit-il. -- Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en riant plus fort que jamais, et par maitre Jacques-Chrysostome La Ramee, exempt du roi. La Ramee poussa un cri de terreur et se precipita vers la potence, qu'il arracha de terre, qu'il mit incontinent en morceaux, et dont il jeta les morceaux par la fenetre. Il allait en faire autant de l'ecrevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui prit des mains. -- Bonne a manger, dit-il; et il la mit dans sa poche. Cette fois le duc avait pris si grand plaisir a cette scene, qu'il pardonna presque a Grimaud le role qu'il avait joue. Mais comme, dans le courant de la journee, il reflechit a l'intention qu'avait eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise, il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une maniere sensible. Mais l'histoire de l'ecrevisse n'en eut pas moins, au grand desespoir de La Ramee, un immense retentissement dans l'interieur du donjon, et meme au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur detestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote a deux ou trois amis bien intentionnes, qui la repandirent a l'instant meme. Cela fit passer deux ou trois bonnes journees a M. de Beaufort. Cependant, le duc avait remarque parmi ses gardes un homme porteur d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'a chaque instant Grimaud lui deplaisait davantage. Or, un matin qu'il avait pris cet homme a part, et qu'il etait parvenu a lui parler quelque temps en tete a tete, Grimaud entra, regarda ce qui se passait, puis s'approchant respectueusement du garde et du prince, il prit le garde par le bras. -- Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc. Grimaud conduisit le garde a quatre pas et lui montra la porte. -- Allez, dit-il. Le garde obeit. -- Oh! mais, s'ecria le prince, vous m'etes insupportable: je vous chatierai. Grimaud salua respectueusement. -- Monsieur l'espion, je vous romprai les os! s'ecria le prince exaspere. Grimaud salua en reculant. -- Monsieur l'espion, continua le duc, je vous etranglerai de mes propres mains. Grimaud salua en reculant toujours. -- Et cela, reprit le prince, qui pensait qu'autant valait en finir de suite, pas plus tard qu'a l'instant meme. Et il etendit ses deux mains crispees vers Grimaud, qui se contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derriere lui. En meme temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur ses epaules, pareilles a deux tenailles de fer; il se contenta, au lieu d'appeler ou de se defendre, d'amener lentement son index a la hauteur de ses levres et de prononcer a demi-voix, en colorant sa figure de son plus charmant sourire, le mot: -- Chut! C'etait une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arreta tout court, au comble de la stupefaction. Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste un charmant petit billet a cachet aristocratique, auquel sa longue station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre entierement son premier parfum, et le presenta au duc sans prononcer une parole. Le duc, de plus en plus etonne, lacha Grimaud, prit le billet, et, reconnaissant l'ecriture: -- De madame de Montbazon? s'ecria-t-il. Grimaud fit signe de la tete que oui. Le duc dechira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux, tant il etait ebloui, et lut ce qui suit: "Mon cher duc, Vous pouvez vous fier entierement au brave garcon qui vous remettra ce billet, car c'est le valet d'un gentilhomme qui est a nous, et qui nous l'a garanti comme eprouve par vingt ans de fidelite. Il a consenti a entrer au service de votre exempt et a s'enfermer avec vous a Vincennes, pour preparer et aider a votre fuite, de laquelle nous nous occupons. Le moment de la delivrance approche; prenez patience et courage en songeant que, malgre le temps et l'absence, tous vos amis vous ont conserve les sentiments qu'ils vous avaient voues. Votre toute et toujours affectionnee, "MARIE DE MONTBAZON." "_P.-S._ -- Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de vanite de penser qu'apres cinq ans d'absence vous reconnaitriez mes initiales." Le duc demeura un instant etourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq ans sans avoir pu le trouver, c'est-a-dire un serviteur, un aide, un ami, lui tombait tout a coup du ciel au moment ou il s'y attendait le moins. Il regarda Grimaud avec etonnement et revint a sa lettre qu'il relut d'un bout a l'autre. -- Oh! chere Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc bien elle que j'avais apercue au fond de son carrosse! Comment, elle pense encore a moi apres cinq ans de separation! Morbleu! voila une constance comme on n'en voit que dans l'_Astree_. Puis se retournant vers Grimaud: -- Et toi, mon brave garcon, ajouta-t-il, tu consens donc a nous aider? Grimaud fit signe que oui. -- Et tu es venu ici pour cela? Grimaud repeta le meme signe. -- Et moi qui voulais t'etrangler! s'ecria le duc. Grimaud se prit a sourire. -- Mais attends, dit le duc. Et il fouilla dans sa poche. -- Attends, continua-t-il en renouvelant l'experience infructueuse une premiere fois, il ne sera pas dit qu'un pareil devouement pour un petit-fils de Henri IV restera sans recompense. Le mouvement du duc de Beaufort denoncait la meilleure intention du monde. Mais une des precautions qu'on prenait a Vincennes etait de ne pas laisser d'argent aux prisonniers. Sur quoi Grimaud, voyant le desappointement du duc, tira de sa poche une bourse pleine d'or et la lui presenta. -- Voila ce que vous cherchez, dit-il. Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de Grimaud, mais Grimaud secoua la tete. -- Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis paye. Le duc tombait de surprise en surprise. Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa respectueusement. Les grandes manieres d'Athos avaient deteint sur Grimaud. -- Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire? -- Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, a deux heures, demande a faire une partie de paume avec La Ramee, et envoie deux ou trois balles pardessus les remparts. -- Eh bien, apres? -- Apres... Monseigneur s'approchera des murailles et criera a un homme qui travaille dans les fosses de les lui renvoyer. -- Je comprends, dit le duc. Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la conversation difficile. Il fit un mouvement pour se retirer. -- Ah ca! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter? -- Je voudrais que Monseigneur me fit une promesse. -- Laquelle? parle. -- C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus grand risque qu'il coure est d'etre reintegre dans sa prison, tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver, c'est d'etre pendu. -- C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera fait comme tu demandes. -- Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose a demander a Monseigneur: c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me detester comme auparavant. -- Je tacherai, dit le duc. On frappa a la porte. Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur son lit. On savait que c'etait sa ressource dans ses grands moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir: c'etait La Ramee qui venait de chez le cardinal, ou s'etait passee la scene que nous avons racontee. La Ramee jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant toujours les memes symptomes d'antipathie entre le prisonnier et son gardien, il sourit plein d'une satisfaction interieure. Puis se retournant vers Grimaud: -- Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient d'etre parle de vous en bon lieu, et vous aurez bientot, je l'espere, des nouvelles qui ne vous seront point desagreables. Grimaud salua d'un air qu'il tacha de rendre gracieux et se retira, ce qui etait son habitude quand son superieur entrait. -- Eh bien, Monseigneur! dit La Ramee avec son gros rire, vous boudez donc toujours ce pauvre garcon? -- Ah! c'est vous, La Ramee, dit le duc; ma foi, il etait temps que vous arrivassiez. Je m'etais jete sur mon lit et j'avais tourne le nez au mur pour ne pas ceder a la tentation de tenir ma promesse en etranglant ce scelerat de Grimaud. -- Je doute pourtant, dit La Ramee en faisant une spirituelle allusion au mutisme de son subordonne, qu'il ait dit quelque chose de desagreable a Votre Altesse. -- Je le crois pardieu bien! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il etait temps que vous revinssiez, La Ramee, et que j'avais hate de vous revoir. -- Monseigneur est trop bon, dit La Ramee, flatte du compliment. -- Oui, continua le duc; en verite, je me sens aujourd'hui d'une maladresse qui vous fera plaisir a voir. -- Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La Ramee. -- Si vous le voulez bien. -- Je suis aux ordres de Monseigneur. -- C'est-a-dire, mon cher La Ramee, dit le duc, que vous etes un homme charmant et que je voudrais demeurer eternellement a Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous. -- Monseigneur, dit La Ramee, je crois qu'il ne tiendra pas au cardinal que vos souhaits ne soient accomplis. -- Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu? -- Il m'a envoye querir ce matin. -- Vraiment! pour vous parler de moi? -- De quoi voulez-vous qu'il me parle? En verite, Monseigneur, vous etes son cauchemar. Le duc sourit amerement. -- Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Ramee! -- Allons, Monseigneur, voila encore que nous allons reparler de cela; mais vous voyez bien que vous n'etes pas raisonnable. -- La Ramee, je vous ai dit et je vous repete encore que je ferais votre fortune. -- Avec quoi? Vous ne serez pas plus tot sorti de prison que vos biens seront confisques. -- Je ne serai pas plus tot sorti de prison que je serai maitre de Paris. -- Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre des choses comme cela? Voila une belle conversation a tenir a un officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je cherche un second Grimaud. -- Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a ete question de moi entre toi et le cardinal? La Ramee, tu devrais, un jour qu'il te fera demander, me laisser mettre tes habits; j'irais a ta place, je l'etranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'etait une condition, je reviendrais me mettre en prison. -- Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud. -- J'ai tort. Et que t'a-t-il dit, le cuistre? -- Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Ramee d'un air fin, parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de vous surveiller. -- Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet. -- Parce qu'un astrologue a predit que vous vous echapperiez. -- Ah! un astrologue a predit cela? dit le duc en tressaillant malgre lui. -- Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole d'honneur, pour tourmenter les honnetes gens, ces imbeciles de magiciens. -- Et qu'as-tu repondu a l'illustrissime Eminence? -- Que si l'astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d'en acheter. -- Pourquoi? -- Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet. -- Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie de paume, La Ramee. -- Monseigneur, j'en demande bien pardon a Votre Altesse, mais il faut qu'elle m'accorde une demi-heure. -- Et pourquoi cela? -- Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il ne soit pas tout a fait de si bonne naissance, et qu'il a oublie de m'inviter a dejeuner. -- Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter a dejeuner ici? -- Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le patissier qui demeurait en face du chateau, et qu'on appelait le pere Marteau ... -- Eh bien? -- Eh bien! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds a un patissier de Paris, a qui les medecins, a ce qu'il parait, ont recommande l'air de la campagne. -- Eh bien! qu'est-ce que cela me fait a moi? -- Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damne patissier a devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau a la bouche. -- Gourmand. -- Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Ramee, on n'est pas gourmand parce qu'on aime a bien manger. Il est dans la nature de l'homme de chercher la perfection dans les pates comme dans les autres choses. Or, ce gueux de patissier, il faut vous dire, Monseigneur, que quand il m'a vu m'arreter devant son etalage, il est venu a moi la langue tout enfarinee et m'a dit: "Monsieur La Ramee, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du donjon. J'ai achete l'etablissement de mon predecesseur parce qu'il m'a assure qu'il fournissait le chateau: et cependant, sur mon honneur, monsieur La Ramee, depuis huit jours que je suis etabli, M. de Chavigny ne m'a pas fait acheter une tartelette. "-- Mais, lui ai-je dit alors, c'est probablement que M. de Chavigny craint que votre patisserie ne soit pas bonne. "-- Pas bonne, ma patisserie! eh bien, monsieur La Ramee, je veux vous en faire juge, et cela a l'instant meme. "-- Je ne peux pas, lui ai-je repondu, il faut absolument que je rentre au chateau. "-- Eh bien, a-t-il dit, allez a vos affaires, puisque vous paraissez presse, mais revenez dans une demi-heure. "-- Dans une demi-heure? "-- Oui. Avez-vous dejeune? "-- Ma foi, non. "-- Eh bien, voici un pate qui vous attendra avec une bouteille de vieux bourgogne... "Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis a jeun, je voudrais, avec la permission de Votre Altesse... Et La Ramee s'inclina. -- Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te donne qu'une demi-heure. -- Puis-je promettre votre pratique au successeur du pere Marteau, Monseigneur? -- Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pates; tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de Vincennes sont mortels a ma famille. La Ramee sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes apres sa sortie, l'officier de garde entra sous pretexte de faire honneur au prince en lui tenant compagnie, mais en realite pour accomplir les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l'avons dit, recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue. Mais pendant les cinq minutes qu'il etait reste seul, le duc avait eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oublie et s'occupaient de sa delivrance. De quelle facon? il l'ignorait encore, mais il se promettait bien, quel que fut son mutisme, de faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d'autant plus grande qu'il se rendait maintenant compte de toute sa conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait invente toutes les petites persecutions dont il poursuivait le duc, que pour oter a ses gardiens toute idee qu'il pouvait s'entendre avec lui. Cette ruse donna au duc une haute idee de l'intellect de Grimaud, auquel il resolut de se fier entierement. XXI. Ce que contenaient les pates du successeur du pere Marteau Une demi-heure apres, La Ramee rentra gai et allegre comme un homme qui a bien mange, et qui surtout a bien bu. Il avait trouve les pates excellents et le vin delicieux. Le temps etait beau et permettait la partie projetee. Le jeu de paume de Vincennes etait un jeu de longue paume, c'est-a-dire en plein air; rien n'etait donc plus facile au duc que de faire ce que lui avait recommande Grimaud, c'est-a-dire d'envoyer les balles dans les fosses. Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnees, le duc ne fut pas trop maladroit, car deux heures etaient l'heure dite. Il n'en perdit pas moins les parties engagees jusque-la, ce qui lui permit de se mettre en colere et de faire ce qu'on fait en pareil cas, faute sur faute. Aussi, a deux heures sonnant, les balles commencerent-elles a prendre le chemin des fosses, a la grande joie de La Ramee qui marquait quinze a chaque dehors que faisait le prince. Les dehors se multiplierent tellement que bientot on manqua de balles. La Ramee proposa alors d'envoyer quelqu'un pour les ramasser dans le fosse. Mais le duc fit observer tres judicieusement que c'etait du temps perdu, et s'approchant du rempart qui a cet endroit, comme l'avait dit l'exempt, avait au moins cinquante pieds de haut, il apercut un homme qui travaillait dans un des mille petits jardins que defrichent les paysans sur le revers du fosse. -- Eh! l'ami? cria le duc. L'homme leva la tete, et le duc fut pret a pousser un cri de surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c'etait Rochefort, que le prince croyait a la Bastille. -- Eh bien, qu'y a-t-il la-haut? demanda l'homme. -- Ayez l'obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc. Le jardinier fit un signe de la tete, et se mit a jeter les balles, que ramasserent La Ramee et les gardes. Une d'elles tomba aux pieds du duc, et comme celle-la lui etait visiblement destinee, il la mit dans sa poche. Puis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il retourna a sa partie. Mais decidement le duc etait dans son mauvais jour, les balles continuerent a battre la campagne: au lieu de se maintenir dans les limites du jeu, deux ou trois retournerent dans le fosse; mais comme le jardinier n'etait plus la pour les renvoyer, elles furent perdues, puis le duc declara qu'il avait honte de tant de maladresse et qu'il ne voulait pas continuer. La Ramee etait enchante d'avoir si completement battu un prince du sang. Le prince rentra chez lui et se coucha; c'etait ce qu'il faisait presque toute la journee depuis qu'on lui avait enleve ses livres. La Ramee prit les habits du prince, sous pretexte qu'ils etaient couverts de poussiere, et qu'il allait les faire brosser, mais, en realite, pour etre sur que le prince ne bougerait pas. C'etait un homme de precaution que La Ramee. Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous son traversin. Aussitot que la porte fut refermee, le duc dechira l'enveloppe de la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument tranchant; il mangeait avec des couteaux a lames d'argent pliantes, et qui ne coupaient pas. Sous l'enveloppe etait une lettre qui contenait les lignes suivantes: "Monseigneur, vos amis veillent, et l'heure de votre delivrance approche: demandez apres-demain a manger un pate fait par le nouveau patissier qui a achete le fonds de boutique de l'ancien, et qui n'est autre que Noirmont, votre maitre d'hotel; n'ouvrez le pate que lorsque vous serez seul, j'espere que vous serez content de ce qu'il contiendra. "Le serviteur toujours devoue de Votre Altesse, a la Bastille comme ailleurs, "Comte de ROCHEFORT." "_P.-S_. -- Votre Altesse peut se fier a Grimaud en tout point; c'est un garcon fort intelligent et qui nous est tout a fait devoue." Le duc de Beaufort, a qui l'on avait rendu son feu depuis qu'il avait renonce a la peinture, brula la lettre, comme il avait fait, avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsqu'il pensa qu'elle pourrait lui etre utile pour faire parvenir sa reponse a Rochefort. Il etait bien garde, car au mouvement qu'il avait fait, La Ramee entra. -- Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il. -- J'avais froid, repondit le duc, et j'attisais le feu pour qu'il donnat plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont reputees pour leur fraicheur. On pourrait y conserver la glace et on y recolte du salpetre. Celles ou sont morts Puylaurens, le marechal d'Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de Rambouillet, leur pesant d'arsenic. Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La Ramee sourit du bout des levres. C'etait un brave homme au fond, qui s'etait pris d'une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eut ete desespere qu'il lui arrivat malheur. Or, les malheurs successifs arrives aux trois personnages qu'avait nommes le duc etaient incontestables. -- Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer a de pareilles pensees. Ce sont ces pensees-la qui tuent, et non le salpetre. -- Eh! mon cher, dit le duc, vous etes charmant; si je pouvais comme vous aller manger des pates et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du pere Marteau, cela me distrairait. -- Le fait est, Monseigneur, dit La Ramee, que ses pates sont, de fameux pates, et que son vin est un fier vin. -- En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine n'ont pas de peine a valoir mieux que celles de M. de Chavigny. -- Eh bien! Monseigneur, dit La Ramee donnant dans le piege, qui vous empeche d'en tater? d'ailleurs, je lui ai promis votre pratique. -- Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici a perpetuite, comme monsieur Mazarin a eu la bonte de me le faire entendre, il faut que je me cree une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand. -- Monseigneur, dit La Ramee, croyez-en un bon conseil, n'attendez pas que vous soyez vieux pour cela. -- Bon, dit a part le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son coeur et son ame, recu de la magnificence celeste un des sept peches capitaux, quand il n'en a pas recu deux; il parait que celui de maitre La Ramee est la gourmandise. Soit, nous en profiterons. Puis tout haut: -- Eh bien! mon cher La Ramee, ajouta-t-il, c'est apres-demain fete? -- Oui, Monseigneur, c'est la Pentecote. -- Voulez-vous me donner une lecon, apres-demain? -- De quoi? -- De gourmandise. -- Volontiers, Monseigneur. -- Mais une lecon en tete a tete. Nous enverrons diner les gardes a la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un souper dont je vous laisse la direction. -- Hum! fit La Ramee. L'offre etait seduisante; mais La Ramee, quoi qu'en eut pense de desavantageux en le voyant M. le cardinal, etait un vieux routier qui connaissait tous les pieges que peut tendre un prisonnier. M. de Beaufort avait, disait-il, prepare quarante moyens de fuir de prison. Ce dejeuner ne cachait-il pas quelque ruse? Il reflechit un instant; mais le resultat de ses reflexions fut qu'il commanderait les vivres et le vin, et que par consequent aucune poudre ne serait semee sur les vivres, aucune liqueur ne serait melee au vin. Quant a le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention, et il se mit a rire a cette seule pensee; puis une idee lui vint qui conciliait tout. Le duc avait suivi le monologue interieur de La Ramee d'un oeil assez inquiet a mesure que le trahissait sa physionomie; mais enfin, le visage de l'exempt s'eclaira. -- Eh bien, demanda le duc, cela va-t-il? -- Oui, Monseigneur, a une condition. -- Laquelle? -- C'est que Grimaud nous servira a table. Rien ne pouvait mieux aller au prince. Cependant il eut cette puissance de faire prendre a sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles. -- Au diable votre Grimaud! s'ecria-t-il, il me gatera toute la fete. -- Je lui ordonnerai de se tenir derriere Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne l'entendra, et, avec un peu de bonne volonte, pourra se figurer qu'il est a cent lieues d'elle. -- Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans cela? c'est que vous vous defiez de moi. -- Monseigneur, c'est apres-demain la Pentecote. -- Eh bien! que me fait la Pentecote a moi? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d'une langue de feu pour m'ouvrir les portes de ma prison? -- Non, Monseigneur; mais je vous ai raconte ce qu'avait predit ce magicien damne. -- Et qu'a-t-il predit? -- Que le jour de la Pentecote ne se passerait pas sans que Votre Altesse fut hors de Vincennes. -- Tu crois donc aux magiciens? imbecile! -- Moi, dit La Ramee, je m'en soucie comme de cela, et il fit claquer ses doigts. Mais c'est monseigneur Giulio qui s'en soucie; en qualite d'italien, il est superstitieux. Le duc haussa les epaules. -- Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouee, j'accepte Grimaud, car sans cela la chose n'en finirait point; mais je ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de tout. Vous commanderez le souper comme vous l'entendrez, le seul mets que je designe est un de ces pates dont vous m'avez parle. Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du pere Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moment ou j'en serai sorti. -- Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Ramee. -- Dame! repliqua le prince, ne fut-ce qu'a la mort de Mazarin: j'ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu'a Vincennes on vit plus vite. -- Monseigneur! reprit La Ramee, Monseigneur! -- Ou qu'on meurt plus tot, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au meme. -- Monseigneur, dit La Ramee, je vais commander le souper. -- Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre eleve? -- Mais je l'espere, Monseigneur, repondit La Ramee. -- S'il vous en laisse le temps, murmura le duc. -- Que dit Monseigneur? demanda La Ramee. -- Monseigneur dit que vous n'epargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension. La Ramee s'arreta a la porte. -- Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie? -- Qui vous voudrez, excepte Grimaud. -- L'officier des gardes, alors? -- Avec son jeu d'echecs. -- Oui. Et La Ramee sortit. Cinq minutes apres, l'officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondement plonge dans les sublimes combinaisons de l'echec et mat. C'est une singuliere chose que la pensee, et quelles revolutions un signe, un mot, une esperance, y operent. Le duc etait depuis cinq ans en prison, et un regard jete en arriere lui faisait paraitre ces cinq annees, qui cependant s'etaient ecoulees bien lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit heures qui le separaient encore du moment fixe pour l'evasion. Puis il y avait une chose surtout qui le preoccupait affreusement: c'etait de quelle maniere s'opererait cette evasion. On lui avait fait esperer le resultat; mais on lui avait cache les details que devait contenir le mysterieux pate. Quels amis l'attendaient? Il avait donc encore des amis apres cinq ans de prison? En ce cas il etait un prince bien privilegie. Il oubliait qu'outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une femme s'etait souvenue de lui; il est vrai qu'elle ne lui avait peut-etre pas ete bien scrupuleusement fidele, mais elle ne l'avait pas oublie, ce qui etait beaucoup. Il y en avait la plus qu'il n'en fallait pour donner des preoccupations du duc; aussi en fut-il des echecs comme de la longue paume: M. de Beaufort fit ecole sur ecole, et l'officier le battit a son tour le soir comme l'avait battu le matin La Ramee. Mais ses defaites successives avaient eu un avantage: c'etait de conduire le prince jusqu'a huit heures du soir; c'etait toujours trois heures gagnees; puis la nuit allait venir, et avec la nuit, le sommeil. Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinite fort capricieuse, et c'est justement lorsqu'on l'invoque qu'elle se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu'a minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s'endormit. Mais avec le jour il s'eveilla: il avait fait des reves fantastiques; il lui etait pousse des ailes; il avait alors et tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient parfaitement soutenu; mais, parvenu a une certaine hauteur, cet appui etrange lui avait manque tout a coup, ses ailes s'etaient brisees, et il lui avait semble qu'il roulait dans des abimes sans fond; et il s'etait reveille le front couvert de sueur et brise comme s'il avait reellement fait une chute aerienne. Alors il s'etait endormi pour errer de nouveau dans un dedale de songes plus insenses les uns que les autres; a peine ses yeux etaient-ils fermes, que son esprit, tendu vers un seul but, son evasion, se reprenait a tenter cette evasion. Alors c'etait autre chose: on avait trouve un passage souterrain qui devait le conduire hors de Vincennes, il etait engage dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne a la main; mais peu a peu le passage se retrecissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si etroit, que le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin: les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouis pour avancer, la chose etait impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour qu'il l'aidat a se tirer de ce defile qui l'etouffait, mais impossible de prononcer une parole. Alors, a l'autre extremite, a celle par laquelle il etait venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il etait decouvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait etre d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La Ramee, il l'apercevait. La Ramee etendait la main et lui posait cette main sur l'epaule en eclatant de rire; il etait repris et conduit dans cette chambre basse et voutee ou etaient morts le marechal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes etaient la, bosselant le terrain, et une quatrieme fosse etait ouverte, n'attendant plus qu'un cadavre. Aussi, quand il se reveilla, le duc fit-il autant d'efforts pour se tenir eveille qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque La Ramee entra, il le trouva si pale et si fatigue qu'il lui demanda s'il etait malade. -- En effet, dit un des gardes qui avait couche dans la chambre et qui n'avait pas pu dormir a cause d'un mal de dents que lui avait donne l'humidite, Monseigneur a eu une nuit agitee et deux ou trois fois dans ses reves a appele au secours. -- Qu'a donc Monseigneur? demanda La Ramee. -- Eh! c'est toi, imbecile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesees d'evasion m'as rompu la tete hier, et qui es cause que j'ai reve que je me sauvais, et qu'en me sauvant je me cassais le cou. La Ramee eclata de rire. -- Vous le voyez, Monseigneur, dit La Ramee, C'est un avertissement du ciel; aussi j'espere que Monseigneur ne commettra jamais de pareilles imprudences qu'en reve. -- Et vous avez raison, mon cher La Ramee, dit le duc en essuyant la sueur qui coulait encore sur son front, tout eveille qu'il etait, je ne veux plus songer qu'a boire et a manger. -- Chut! dit La Ramee. Et il eloigna les gardes les uns apres les autres sous un pretexte quelconque. -- Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls. -- Eh bien! dit La Ramee, votre souper est commande. -- Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons, monsieur mon majordome. -- Monseigneur a promis de s'en rapporter a moi. -- Et il y aura un pate? -- Je crois bien! comme une tour. -- Fait par le successeur du pere Marteau? -- Il est commande. -- Et tu lui as dit que c'etait pour moi? -- Je le lui ai dit. -- Et il a repondu? -- Qu'il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse. -- A la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains. -- Peste! Monseigneur, dit La Ramee, comme vous mordez a la gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si joyeux visage qu'en ce moment. Le duc vit qu'il n'avait point ete assez maitre de lui; mais en ce moment, comme s'il eut ecoute a la porte et qu'il eut compris qu'une distraction aux idees de La Ramee etait urgente, Grimaud entra et fit signe a La Ramee qu'il avait quelque chose a lui dire. La Ramee s'approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se remit pendant ce temps. -- J'ai deja defendu a cet homme, dit-il, de se presenter ici sans ma permission. -- Monseigneur, dit La Ramee, il faut lui pardonner, car c'est moi qui l'ai mande. -- Et pourquoi l'avez-vous mande, puisque vous savez qu'il me deplait? -- Monseigneur se rappelle ce qui a ete convenu, dit La Ramee, et qu'il doit nous servir a ce fameux souper. Monseigneur a oublie le souper. -- Non; mais j'avais oublie M. Grimaud. -- Monseigneur sait qu'il n'y a pas de souper sans lui. -- Allons donc, faites a votre guise. -- Approchez, mon garcon, dit La Ramee, et ecoutez ce que je vais vous dire. Grimaud s'approcha avec son visage le plus renfrogne. La Ramee continua: -- Monseigneur me fait l'honneur de m'inviter a souper demain en tete a tete. Grimaud fit un signe qui voulait dire qu'il ne voyait pas en quoi la chose pouvait le regarder. -- Si fait, si fait, dit La Ramee, la chose vous regarde, au contraire, car vous aurez l'honneur de nous servir, sans compter que, si bon appetit et si grande soif que nous ayons, il restera bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et que ce quelque chose sera pour vous. Grimaud s'inclina en signe de remerciement. -- Et maintenant, Monseigneur, dit La Ramee, j'en demande pardon a Votre Altesse, il parait que M. de Chavigny s'absente pour quelques jours, et avant son depart il me previent qu'il a des ordres a me donner. Le duc essaya d'echanger un regard avec Grimaud, mais l'oeil de Grimaud etait sans regard. -- Allez, dit le duc a La Ramee, et revenez le plus tot possible. -- Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de paume d'hier? Grimaud fit un signe de tete imperceptible de haut en bas. -- Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Ramee, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorte qu'aujourd'hui je suis decide a vous battre d'importance. La Ramee sortit: Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de son corps deviat d'une ligne; puis, lorsqu'il vit la porte refermee, il tira vivement de sa poche un crayon et un carre de papier. -- Ecrivez, Monseigneur, lui dit-il. -- Et que faut-il que j'ecrive? Grimaud fit un signe du doigt et dicta: "Tout est pret pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept a neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prets, nous descendrons par la premiere fenetre de la galerie." -- Apres? dit le duc. -- Apres, Monseigneur? reprit Grimaud etonne. Apres, signez. -- Et c'est tout? -- Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui etait pour la plus austere concision. Le duc signa. -- Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle? -- Quelle balle? -- Celle qui contenait la lettre. -- Non, j'ai pense qu'elle pouvait nous etre utile. La voici. Et le duc prit la balle sous son oreiller et la presenta a Grimaud. Grimaud sourit le plus agreablement qu'il lui fut possible. -- Eh bien? demanda le duc. -- Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la balle, en jouant a la paume vous envoyez la balle dans le fosse. -- Mais peut-etre sera-t-elle perdue? -- Soyez tranquille, Monseigneur, il y aura quelqu'un pour la ramasser. -- Un jardinier? demanda le duc. Grimaud fit signe que oui. -- Le meme qu'hier? Grimaud repeta son signe. -- Le comte de Rochefort, alors? Grimaud fit trois fois signe que oui. -- Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques details sur la maniere dont nous devons fuir. -- Cela m'est defendu, dit Grimaud, avant le moment meme de l'execution. -- Quels sont ceux qui m'attendront de l'autre cote du fosse? -- Je n'en sais rien, Monseigneur. -- Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pate, si tu ne veux pas que je devienne fou. -- Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une corde a noeud et une poire d'angoisse. -- Bien, je comprends. -- Monseigneur voit qu'il y en aura pour tout le monde. -- Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc. -- Et nous ferons manger la poire a La Ramee, repondit Grimaud. -- Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais quand tu parles, c'est une justice a te rendre, tu parles d'or. XXII. Une aventure de Marie Michon Vers la meme epoque ou ces projets d'evasion se tramaient entre le duc de Beaufort et Grimaud, deux hommes a cheval, suivis a quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du faubourg Saint-Marcel. Ces deux hommes, c'etaient le comte de La Fere et le vicomte de Bragelonne. C'etait la premiere fois que le jeune homme venait a Paris, et Athos n'avait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale, son ancienne amie, en la lui montrant de ce cote. Certes, le dernier village de la Touraine etait plus agreable a la vue que Paris vu sous la face avec laquelle il regarde Blois. Aussi faut- il le dire a la honte de cette ville tant vantee, elle produisit un mediocre effet sur le jeune homme. Athos avait toujours son air insoucieux et serein. Arrive a Saint-medard, Athos, qui servait dans ce grand labyrinthe de guide a son compagnon de voyage, prit la rue des Postes, puis celle de l'estrapade, puis celle des Fosses Saint-Michel, puis celle de Vaugirard. Parvenus a la rue Ferou, les voyageurs s'y engagerent. Vers la moitie de cette rue, Athos leva les yeux en souriant, et, montrant une maison de bourgeoise apparence au jeune homme: -- Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison ou j'ai passe sept des plus douces et des plus cruelles annees de ma vie. Le jeune homme sourit a son tour et salua la maison. La piete de Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa vie. Quant a Athos, nous l'avons dit, Raoul etait non seulement pour lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de regiment, le seul objet de ses affections, et l'on comprend de quelle facon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le coeur d'Athos. Les deux voyageurs s'arreterent rue du Vieux-Colombier, a l'enseigne du _Renard-Vert_. Athos connaissait la taverne de longue date, cent fois il y etait venu avec ses amis; mais depuis vingt ans il s'etait fait force changements dans l'hotel, a commencer par les maitres. Les voyageurs remirent leurs chevaux aux mains des garcons, et comme c'etaient des animaux de noble race, ils recommanderent qu'on en eut le plus grand soin, qu'on ne leur donnat que de la paille et de l'avoine, et qu'on leur lavat le poitrail et les jambes avec du vin tiede. Ils avaient fait vingt lieues dans la journee. Puis, s'etant occupes d'abord de leurs chevaux, comme doivent faire de vrais cavaliers, ils demanderent ensuite deux chambres pour eux. -- Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos, je vous presente a quelqu'un. -- Aujourd'hui, monsieur? demanda le jeune homme. -- Dans une demi-heure. Le jeune homme salua. Peut-etre, moins infatigable qu'Athos, qui semblait de fer, eut-il prefere un bain dans cette riviere de Seine dont il avait tant entendu parler, et qu'il se promettait bien de trouver inferieure a la Loire, et son lit apres; mais le comte de La Fere avait parle, il ne songea qu'a obeir. -- A propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul; je veux qu'on vous trouve beau. -- J'espere, monsieur, dit le jeune homme en souriant, qu'il ne s'agit point de mariage. Vous savez mes engagements avec Louise. Athos sourit a son tour. -- Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit a une femme que je vais vous presenter. -- Une femme? demanda Raoul. -- Oui, et je desire meme que vous l'aimiez. Le jeune homme regarda le comte avec une certaine inquietude; mais au sourire d'Athos, il fut bien vite rassure. -- Et quel age a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne. -- Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que voila une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire son age sur le visage d'une femme, il est inutile de le lui demander; quand vous ne le pouvez plus, c'est indiscret. -- Et est-elle belle? -- Il y a seize ans, elle passait non seulement pour la plus jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France. Cette reponse rassura completement le vicomte. Athos ne pouvait avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant qu'il vint au monde. Il se retira donc dans sa chambre, et avec cette coquetterie qui va si bien a la jeunesse, il s'appliqua a suivre les instructions d'Athos, c'est-a-dire a se faire le plus beau qu'il lui etait possible. Or c'etait chose facile avec ce que la nature avait fait pour cela. Lorsqu'il reparut, Athos le recut avec ce sourire paternel dont autrefois il accueillait d'Artagnan, mais qui s'etait empreint d'une plus profonde tendresse encore pour Raoul. Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses cheveux, ces trois signes de race. Ses cheveux noirs etaient elegamment partages comme on les portait a cette epoque et retombaient en boucles encadrant son visage au teint mat; des gants de daim grisatres et qui s'harmonisaient avec son feutre dessinaient une main fine et elegante, tandis que ses bottes, de la meme couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied qui semblait etre celui d'un enfant de dix ans. -- Allons, murmura-t-il, si elle n'est pas fiere de lui, elle sera bien difficile. Il etait trois heures de l'apres-midi, c'est-a-dire l'heure convenable aux visites. Les deux voyageurs s'acheminerent par la rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrerent dans la rue Saint-Dominique, et s'arreterent devant un magnifique hotel situe en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes. -- C'est ici, dit Athos. Il entra dans l'hotel de ce pas ferme et assure qui indique au suisse que celui qui entre a le droit d'en agir ainsi. Il monta le perron, et, s'adressant a un laquais qui attendait en grande livree, il demanda si madame la duchesse de Chevreuse etait visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La Fere. Un instant apres le laquais rentra, et dit que, quoique madame la duchesse de Chevreuse n'eut pas l'honneur de connaitre monsieur le comte de La Fere, elle le priait de vouloir bien entrer. Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file d'appartements et s'arreta enfin devant une porte fermee. On etait dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de s'arreter la ou il etait. Le laquais ouvrit et annonca M. le comte de La Fere. Madame de Chevreuse, dont nous avons si souvent parle dans notre histoire des _Trois Mousquetaires_ sans avoir eu l'occasion de la mettre en scene, passait encore pour une fort belle femme. En effet, quoiqu'elle eut a cette epoque deja quarante-quatre ou quarante-cinq ans, a peine en paraissait-elle trente-huit ou trente-neuf; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses grands yeux vifs et intelligents que l'intrigue avait si souvent ouverts et l'amour si souvent fermes, et sa taille de nymphe, qui faisait que lorsqu'on la voyait par-derriere elle semblait toujours etre la jeune fille qui sautait avec Anne d'Autriche ce fosse des Tuileries qui priva, en 1623, la couronne de France d'un heritier. Au reste, c'etait toujours la meme folle creature qui a jete sur ses amours un tel cachet d'originalite, que ses amours sont presque devenues une illustration pour sa famille. Elle etait dans un petit boudoir dont la fenetre donnait sur le jardin. Ce boudoir, selon la mode qu'en avait fait venir madame de Rambouillet en batissant son hotel, etait tendu d'une espece de damas bleu a fleurs roses et a feuillage d'or. Il y avait une grande coquetterie a une femme de l'age de madame de Chevreuse a rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle etait en ce moment, c'est-a-dire couchee sur une chaise longue et la tete appuyee a la tapisserie. Elle tenait a la main un livre entr'ouvert et avait un coussin pour soutenir le bras qui tenait ce livre. A l'annonce du laquais, elle se souleva un peu et avanca curieusement la tete. Athos parut. Il etait vetu de velours violet avec des passementeries pareilles; les aiguillettes etaient d'argent bruni, son manteau n'avait aucune broderie d'or, et une simple plume violette enveloppait son feutre noir. Il avait aux pieds des bottes de cuir noir, et a son ceinturon verni pendait cette epee a la poignee magnifique que Porthos avait si souvent admiree rue Ferou, mais qu'Athos n'avait jamais voulu lui preter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa chemise; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses bottes. Il y avait dans toute la personne de celui qu'on venait d'annoncer ainsi sous un nom completement inconnu a madame de Chevreuse un tel air de gentilhomme de haut lieu, qu'elle se souleva a demi, et lui fit gracieusement signe de prendre un siege aupres d'elle. Athos salua et obeit. Le laquais allait se retirer, lorsque Athos fit un signe qui le retint. -- Madame, dit-il a la duchesse, j'ai eu cette audace de me presenter a votre hotel sans etre connu de vous; elle m'a reussi, puisque vous avez daigne me recevoir. J'ai maintenant celle de vous demander une demi-heure d'entretien. -- Je vous l'accorde, monsieur, repondit madame de Chevreuse avec son plus gracieux sourire. -- Mais ce n'est pas tout, madame. Oh! je suis un grand ambitieux, je le sais! l'entretien que je vous demande est un entretien de tete-a-tete, et dans lequel j'aurais un bien vif desir de ne pas etre interrompu. -- Je n'y suis pour personne, dit la duchesse de Chevreuse au laquais. Allez. Le laquais sortit. Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux personnages, qui se reconnaissaient si bien a la premiere vue pour etre de haute race, s'examinerent sans aucun embarras de part ni d'autre. La duchesse de Chevreuse rompit la premiere le silence. -- Eh bien! monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que j'attends avec impatience? -- Et moi, madame, repondit Athos, je regarde avec admiration. -- Monsieur, dit madame de Chevreuse, il faut m'excuser, car j'ai hate de savoir a qui je parle. Vous etes homme de cour, c'est incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu a la cour. Sortez-vous de la Bastille par hasard? -- Non, madame, repondit en souriant Athos, mais peut-etre suis-je sur le chemin qui y mene. -- Ah! en ce cas, dites-moi vite qui vous etes et allez-vous-en, repondit la duchesse de ce ton enjoue qui avait un si grand charme chez elle, car je suis deja bien assez compromise comme cela, sans me compromettre encore davantage. -- Qui je suis, madame? On vous a dit mon nom, le comte de La Fere. Ce nom, vous ne l'avez jamais su. Autrefois j'en portais un autre que vous avez su peut-etre, mais que vous avez certainement oublie. -- Dites toujours, monsieur. -- Autrefois, dit le comte de La Fere, je m'appelais Athos. Madame de Chevreuse ouvrit de grands yeux etonnes. Il etait evident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom n'etait pas tout a fait efface de sa memoire, quoiqu'il y fut fort confondu parmi d'anciens souvenirs. -- Athos? dit-elle, attendez donc!... Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les mille idees fugitives qu'il contenait a se fixer un instant pour lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diapree. -- Voulez-vous que je vous aide, madame? dit en souriant Athos. -- Mais oui, dit la duchesse, deja fatiguee de chercher, vous me ferez plaisir. -- Cet Athos etait lie avec trois jeunes mousquetaires qui se nommaient d'Artagnan, Porthos, et... Athos s'arreta. -- Et Aramis, dit vivement la duchesse. -- Et Aramis, c'est cela, reprit Athos; vous n'avez donc pas tout a fait oublie ce nom? -- Non, dit-elle, non; pauvre Aramis! c'etait un charmant gentilhomme, elegant, discret et faisant de jolis vers; je crois qu'il a mal tourne, ajouta-t-elle. -- Au plus mal: il s'est fait abbe. -- Ah! quel malheur! dit madame de Chevreuse jouant negligemment avec son eventail. En verite, monsieur, je vous remercie. -- De quoi, madame? -- De m'avoir rappele ce souvenir, qui est un des souvenirs agreables de ma jeunesse. -- Me permettrez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un second? -- Qui se rattache a celui-la? -- Oui et non. -- Ma foi, dit madame de Chevreuse, dites toujours; d'un homme comme vous je risque tout. Athos salua. -- Aramis, continua-t-il, etait lie avec une jeune lingere de Tours. -- Une jeune lingere de Tours? dit madame de Chevreuse. -- Oui une cousine a lui, qu'on appelait Marie Michon. -- Ah! je la connais, s'ecria madame de Chevreuse, c'est celle a laquelle il ecrivait du siege de La Rochelle pour la prevenir d'un complot qui se tramait contre ce pauvre Buckingham. -- Justement, dit Athos; voulez-vous bien me permettre de vous parler d'elle? Madame de Chevreuse regarda Athos. -- Oui, dit-elle, pourvu que vous n'en disiez pas trop de mal. -- Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde l'ingratitude, non pas comme un defaut ou un crime, Mais comme un vice, ce qui est bien pis. -- Vous, ingrat envers Marie Michon, monsieur? dit madame de Chevreuse essayant de lire dans les yeux d'Athos. Mais comment cela pourrait-il etre? Vous ne l'avez jamais connue personnellement. -- Eh! madame, qui sait? reprit Athos. Il y a un proverbe populaire qui dit qu'il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois d'une justesse incroyable. -- Oh! continuez, monsieur, continuez! dit vivement madame de Chevreuse; car vous ne pouvez vous faire une idee combien cette conversation m'amuse. -- Vous m'encouragez, dit Athos; je vais donc poursuivre. Cette cousine d'Aramis, cette Marie Michon, cette jeune lingere, enfin, malgre sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances; elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la reine, toute fiere qu'elle est, en sa double qualite d'Autrichienne et d'Espagnole, l'appelait sa soeur. -- Helas, dit madame de Chevreuse avec un leger soupir et un petit mouvement de sourcils qui n'appartenait qu'a elle, les choses sont bien changees depuis ce temps-la. -- Et la reine avait raison, continua Athos; car elle lui etait fort devouee, devouee au point de lui servir d'intermediaire avec son frere le roi d'Espagne. -- Ce qui, reprit la duchesse, lui est impute aujourd'hui a grand crime. -- Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal, l'autre, resolut un beau matin de faire arreter la pauvre Marie Michon et de la faire conduire au chateau de Loches. Heureusement que la chose ne put se faire si secretement que la chose ne transpirat; le cas etait prevu: si Marie Michon etait menacee de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un livre d'heures relie en velours vert. -- C'est cela, monsieur! vous etes bien instruit. -- Un matin le livre vert arriva apporte par le prince de Marcillac. Il n'y avait pas de temps a perdre. Par bonheur, Marie Michon et une suivante qu'elle avait, nommee Ketty, portaient admirablement les habits d'hommes. Le prince leur procura, a Marie Michon un habit de cavalier, a Ketty un habit de laquais, leur remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quitterent rapidement Tours, se dirigeant vers l'Espagne, tremblant au moindre bruit, suivant les chemins detournes, parce qu'elles n'osaient suivre les grandes routes, et demandant l'hospitalite quand elles ne trouvaient pas d'auberge. -- Mais, en verite, c'est que c'est cela tout a fait! s'ecria madame de Chevreuse en frappant ses mains l'une dans l'autre. Il serait vraiment curieux... Elle s'arreta. -- Que je suivisse les deux fugitives jusqu'au bout de leur voyage? dit Athos. Non, madame, je n'abuserai pas ainsi de vos moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu'a un petit village du Limousin situe entre Tulle et Angouleme, un petit village que l'on nomme Roche-l'Abeille. Madame de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Athos avec une expression d'etonnement qui fit sourire l'ancien mousquetaire. -- Attendez, madame, continua Athos, car ce qu'il me reste a vous dire est bien autrement etrange que ce que je vous ai dit. -- Monsieur, dit madame de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier, je m'attends a tout; mais en verite... n'importe, allez toujours. -- Cette fois la journee avait ete longue et fatigante; il faisait froid; c'etait le 11 octobre; ce village ne presentait ni auberge ni chateau, les maisons des paysans etaient pauvres et sales. Marie Michon etait une personne fort aristocrate; comme la reine sa soeur, elle etait habituee aux bonnes odeurs et au linge fin elle resolut donc de demander l'hospitalite au presbytere. Athos fit une pause. -- Oh! continuez, dit la duchesse, je vous ai prevenu que je m'attendais a tout. -- Les deux voyageuses frapperent a la porte; il etait tard; le pretre, qui etait couche, leur cria d'entrer; elles entrerent, car la porte n'etait point fermee. La confiance est grande dans les villages. Une lampe brulait dans la chambre ou etait le pretre. Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la terre, poussa la porte, passa la tete et demanda l'hospitalite. "-- Volontiers, mon jeune cavalier, dit le pretre, si vous voulez vous contenter des restes de mon souper et de la moitie de ma chambre. "Les deux voyageuses se consulterent un instant; le pretre les entendit eclater de rire, puis le maitre ou plutot la maitresse repondit: "-- Merci, monsieur le cure, j'accepte. "-- Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, repondit le pretre, car moi aussi j'ai couru toute la journee et ne serais pas fache de dormir cette nuit. Madame de Chevreuse marchait evidemment de surprise en etonnement et d'etonnement en stupefaction; sa figure, en regardant Athos, avait pris une expression impossible a rendre; on voyait qu'elle eut voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre une des paroles de son interlocuteur. -- Apres? dit-elle. -- Apres? dit Athos. Ah! voila justement le plus difficile. -- Dites, dites, dites! On peut tout me dire a moi. D'ailleurs cela ne me regarde pas, et c'est l'affaire de mademoiselle Marie Michon. -- Ah! c'est juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa avec sa suivante, et, apres avoir soupe, selon la permission qui lui avait ete donnee, elle rentra dans la chambre ou reposait son hote, tandis que Ketty s'accommodait sur un fauteuil dans la premiere piece, c'est-a-dire dans celle ou l'on avait soupe. -- En verite, monsieur, dit madame de Chevreuse, a moins que vous ne soyez le demon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez connaitre tous ces details. -- C'etait une charmante femme que cette Marie Michon, reprit Athos, une de ces folles creatures a qui passent sans cesse dans l'esprit les idees les plus etranges, un de ces etres nes pour nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hote etait pretre, il vint a l'esprit de la coquette que ce serait un joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs joyeux qu'elle avait deja, que celui d'avoir damne un abbe. -- Comte, dit la duchesse, ma parole d'honneur, vous m'epouvantez! -- Helas! reprit Athos, le pauvre abbe n'etait pas un saint Ambroise, et, je le repete, Marie Michon etait une adorable creature. -- Monsieur, s'ecria la duchesse en saisissant les mains d'Athos, dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces details, ou je fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous exorcise. Athos se mit a rire. -- Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-meme etait charge d'une mission importante, etait venu demander une heure avant vous l'hospitalite au presbytere et cela au moment meme ou le cure, appele aupres d'un mourant, quittait non seulement sa maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l'homme de Dieu, plein de confiance dans son hote, qui d'ailleurs etait gentilhomme, lui avait abandonne maison, souper et chambre. C'etait donc a l'hote du bon abbe, et non a l'abbe lui-meme, que Marie Michon etait venue demander l'hospitalite. -- Et ce cavalier, cet hote, ce gentilhomme arrive avant elle? -- C'etait moi, le comte de La Fere, dit Athos en se levant et en saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse. La duchesse resta un moment stupefaite, puis tout a coup eclatant de rire: -- Ah! ma foi! dit-elle, c'est fort drole, et cette folle de Marie Michon a trouve mieux qu'elle n'esperait. Asseyez-vous, cher comte, et reprenez votre recit. -- Maintenant, il me reste a m'accuser, madame. Je vous l'ai dit, moi-meme je voyageais pour une mission pressee; des le point du jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon charmant compagnon de gite. Dans la premiere piece dormait aussi, la tete renversee sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de la maitresse. Sa jolie figure me frappa; je m'approchai et je reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placee aupres d'elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse etait... -- Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse. -- Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison, j'allai a l'ecurie, je trouvai mon cheval selle et mon laquais pret; nous partimes. -- Et vous n'etes jamais repasse par ce village? demanda vivement madame de Chevreuse. -- Un an apres, madame. -- Eh bien? -- Eh bien! je voulus revoir le bon cure. Je le trouvai fort preoccupe d'un evenement auquel il ne comprenait rien. Il avait, huit jours auparavant, recu dans une barcelonnette un charmant petit garcon de trois mois avec une bourse pleine d'or et un billet contenant ces simples mots: "11 octobre 1633". -- C'etait la date de cette etrange aventure, reprit madame de Chevreuse. -- Oui, mais il n'y comprenait rien, sinon qu'il avait passe cette nuit-la pres d'un mourant, car Marie Michon avait quitte elle-meme le presbytere avant qu'il y fut de retour. -- Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsqu'elle revint en France, en 1643, fit redemander a l'instant meme des nouvelles de cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais, revenue a Paris, elle voulait le faire elever pres d'elle. -- Et que lui dit l'abbe? demanda a son tour Athos. -- Qu'un seigneur qu'il ne connaissait pas avait bien voulu s'en charger, avait repondu de son avenir, et l'avait emporte avec lui. -- C'etait la verite. -- Ah! je comprends alors! Ce seigneur, c'etait vous, c'etait son pere! -- Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est la. -- Il est la! s'ecria madame de Chevreuse se levant vivement; il est la, mon fils, le fils de Marie Michon est la! Mais je veux le voir a l'instant! -- Faites attention, madame, qu'il ne connait ni son pere ni sa mere, interrompit Athos. -- Vous avez garde le secret, et vous me l'amenez ainsi, pensant que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur! s'ecria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu'elle essaya de porter a ses levres; merci! Vous etes un noble coeur. -- Je vous l'amene, dit Athos en retirant sa main, pour qu'a votre tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu'a present j'ai veille sur son education, et j'en ai fait, je le crois, un gentilhomme accompli; mais le moment est venu ou je me trouve de nouveau force de reprendre la vie errante et dangereuse d'homme de parti. Des demain je me jette dans une affaire aventureuse ou je puis etre tue; alors il n'aura plus que vous pour le pousser dans le monde, ou il est appele a tenir une place. -- Oh! soyez tranquille s'ecria la duchesse. Malheureusement j'ai peu de credit a cette heure, mais ce qu'il m'en reste est a lui; quant a sa fortune et a son titre... -- De ceci, ne vous inquietez point, madame; je lui ai substitue la terre de Bragelonne, que je tiens d'heritage, laquelle lui donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente. -- Sur mon ame, monsieur, dit la duchesse, vous etes un vrai gentilhomme! mais j'ai hate de voir notre jeune vicomte. Ou est-il donc? -- La, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez bien. Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse l'arreta. -- Est-il beau? demanda-t-elle. Athos sourit. -- Il ressemble a sa mere, dit-il. En meme temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui apparut sur le seuil. Madame de Chevreuse ne put s'empecher de jeter un cri de joie en apercevant un si charmant cavalier, qui depassait toutes les esperances que son orgueil avait pu concevoir. -- Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de Chevreuse permet que vous lui baisiez la main. Le jeune homme s'approcha avec son charmant sourire et, la tete decouverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de Chevreuse. -- Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n'est-ce pas pour menager ma timidite que vous m'avez dit que madame etait la duchesse de Chevreuse, et n'est-ce pas plutot la reine? -- Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main a son tour, en le faisant asseoir aupres d'elle et en le regardant avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne suis point la reine, car si je l'etais, je ferais a l'instant meme pour vous tout ce que vous meritez; mais, voyons, telle que je suis, ajouta-t-elle en se retenant a peine d'appuyer ses levres sur son front si pur, voyons, quelle carriere desirez-vous embrasser? Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression d'indicible bonheur. -- Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore a la fois, il me semble qu'il n'y a qu'une carriere pour un gentilhomme, c'est celle des armes. Monsieur le comte m'a eleve avec l'intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m'a laisse esperer qu'il me presenterait a Paris a quelqu'un qui pourrait me recommander peut-etre a M. le Prince. -- Oui, je comprends, il va bien a un jeune soldat comme vous de servir sous un general comme lui; mais voyons, attendez... personnellement je suis assez mal avec lui, a cause des querelles de madame de Montbazon, ma belle-mere, avec madame de Longueville; mais par le prince de Marcillac... Eh! vraiment, tenez, comte, c'est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami a moi; il recommandera notre jeune ami a madame de Longueville, laquelle lui donnera une lettre pour son frere, M. le Prince, qui l'aime trop tendrement pour ne pas faire a l'instant meme pour lui tout ce qu'elle lui demandera. -- Eh bien! voila qui va a merveille, dit le comte. Seulement, oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence? J'ai des raisons pour desirer que le vicomte ne soit plus demain soir a Paris. -- Desirez-vous que l'on sache que vous vous interessez a lui, monsieur le comte? -- Mieux vaudrait peut-etre pour son avenir que l'on ignorat qu'il m'ait jamais connu. -- Oh! monsieur! s'ecria le jeune homme. -- Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais rien sans raison. -- Oui, monsieur, repondit le jeune homme, je sais que la supreme sagesse est en vous, et je vous obeirai comme j'ai l'habitude de le faire. -- Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est a Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l'affaire ne soit terminee. -- C'est bien, madame la duchesse, mille graces. J'ai moi-meme plusieurs courses a faire aujourd'hui, et a mon retour, c'est-a- dire vers les six heures du soir, j'attendrai le vicomte a l'hotel. -- Que faites-vous, ce soir? -- Nous allons chez l'abbe Scarron, pour lequel j'ai une lettre, et chez qui je dois rencontrer un de mes amis. -- C'est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j'y passerai moi-meme un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne m'ayez vue. Athos salua madame de Chevreuse et s'appreta a sortir. -- Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t- on si serieusement ses anciens amis? -- Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j'avais su plus tot que Marie Michon fut une si charmante creature!... Et il se retira en soupirant. XXIII. L'abbe Scarron Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant ce logis n'etait ni celui d'un grand seigneur ni celui d'un financier. On n'y mangeait pas, on n'y jouait jamais, on n'y dansait guere. Cependant, c'etait le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y allait. Ce logis etait celui du petit Scarron. On y riait tant, chez ce spirituel abbe; on y debitait tant de nouvelles; ces nouvelles etaient si vite commentees, dechiquetees et transformees, soit en contes, soit en epigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu'il disait et reporter ailleurs ce qu'il avait dit. Beaucoup brulaient aussi d'y placer leur mot; et, s'il etait drole, ils etaient eux-memes les bienvenus. Le petit abbe Scarron, qui n'etait au reste abbe que parce qu'il possedait une abbaye, et non point du tout parce qu'il etait dans les ordres, avait ete autrefois un des plus coquets prebendiers de la ville du Mans, qu'il habitait. Or, un jour de carnaval, il avait voulu rejouir outre mesure cette bonne ville dont il etait l'ame; il s'etait donc fait frotter de miel par son valet; puis, ayant ouvert un lit de plume, il s'etait roule dedans, de sorte qu'il etait devenu le plus grotesque volatile qu'il fut possible de voir. Il avait commence alors a faire des visites a ses amis et amies dans cet etrange costume; on avait commence par le suivre avec ebahissement, puis avec des huees, puis les crocheteurs l'avaient insulte, puis les enfants lui avaient jete des pierres, puis enfin il avait ete oblige de prendre la fuite pour echapper aux projectiles. Du moment ou il avait fui, tout le monde l'avait poursuivi; presse, traque, relance de tous cotes, Scarron n'avait trouve d'autre moyen d'echapper a son escorte qu'en se jetant a la riviere. Il nageait comme un poisson, mais l'eau etait glacee. Scarron etait en sueur, le froid le saisit, et en atteignant l'autre rive, il etait perclus. On avait alors essaye, par tous les moyens connus, de lui rendre l'usage de ses membres; on l'avait tant fait souffrir du traitement, qu'il avait renvoye tous les medecins en declarant qu'il preferait de beaucoup la maladie; puis il etait revenu a Paris, ou deja sa reputation d'homme d'esprit etait etablie. La, il s'etait fait confectionner une chaise de son invention; et comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite a la reine Anne d'Autriche, celle-ci, charmee de son esprit, lui avait demande s'il ne desirait pas quelque titre. -- Oui, Votre Majeste, il en est un que j'ambitionne fort, avait repondu Scarron. -- Et lequel? avait demande Anne d'Autriche. -- Celui de votre malade, repondit l'abbe. Et Scarron avait ete nomme _malade de la reine_ avec une pension de quinze cents livres. A partir de ce moment, n'ayant plus d'inquietude sur l'avenir, Scarron avait mene joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu. Un jour cependant un emissaire du cardinal lui avait donne a entendre qu'il avait tort de recevoir M. le coadjuteur. -- Et pourquoi cela? avait demande Scarron, n'est-ce donc point un homme de naissance? -- Si fait, pardieu! -- Aimable? -- Incontestablement. -- Spirituel? -- Il n'a malheureusement que trop d'esprit. -- Eh bien! alors, avait repondu Scarron, pourquoi voulez-vous que je cesse de voir un pareil homme? -- Parce qu'il pense mal. -- Vraiment? et de qui? -- Du cardinal. -- Comment! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles Despreaux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de voir M. le coadjuteur parce qu'il pense mal d'un autre? impossible! La conversation en etait restee la, et Scarron, par esprit de contrariete, n'en avait vu que plus souvent M. de Gondy. Or, le matin du jour ou nous sommes arrives, et qui etait le jour d'echeance de son trimestre, Scarron, comme c'etait son habitude, avait envoye son laquais avec son recu pour toucher son trimestre a la caisse des pensions; mais il lui avait ete repondu: "Que l'etat n'avait plus d'argent pour M. l'abbe Scarron." Lorsque le laquais apporta cette reponse a Scarron, il avait pres de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une pension double de celle que le Mazarin lui supprimait; mais le ruse goutteux n'avait garde d'accepter. Il fit si bien, qu'a quatre heures de l'apres-midi toute la ville savait le refus du cardinal. Justement c'etait jeudi, jour de reception chez l'abbe; on y vint en foule, et l'on fronda d'une maniere enragee par toute la ville. Athos rencontra dans la rue Saint-Honore deux gentilshommes qu'il ne connaissait pas, a cheval comme lui, suivis d'un laquais comme lui, et faisant le meme chemin que lui. L'un des deux mit le chapeau a la main et lui dit: -- Croyez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a supprime la pension au pauvre Scarron! -- Cela est extravagant, dit Athos en saluant a son tour les deux cavaliers. -- On voit que vous etes honnete homme, monsieur, repondit le meme seigneur qui avait deja adresse la parole a Athos, et ce Mazarin est un veritable fleau. -- Helas, monsieur, repondit Athos, a qui le dites-vous! Et ils se separerent avec force politesses. -- Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au vicomte, nous ferons notre compliment a ce pauvre homme. -- Mais qu'est-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en emoi tout Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgracie? -- Oh! mon Dieu, non, vicomte, repondit Athos, c'est tout bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tombe dans la disgrace du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre lui. -- Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda naivement Raoul, je croyais que c'etait deroger. -- Oui, mon cher vicomte, repondit Athos en riant, quand on les fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore. Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne un conseil salutaire, je crois qu'il vaut mieux ne pas en faire. -- Et alors, demanda Raoul, ce monsieur Scarron est poete? -- Oui, vous voila prevenu, vicomte; faites bien attention a vous dans cette maison; ne parlez que par gestes, ou plutot, ecoutez toujours. -- Oui, monsieur, repondit Raoul. -- Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes amis: ce sera l'abbe d'Herblay, vous m'avez souvent entendu parler. -- Je me rappelle, monsieur. -- Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais ne nous parlez pas; n'ecoutez pas non plus. Ce jeu servira pour que les importuns ne nous derangent pas. -- Fort bien, monsieur, et je vous obeirai de point en point. Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis, a sept heures, ils se dirigerent vers la rue des Tournelles. La rue etait obstruee par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit faire passage et entra suivi du jeune homme. La premiere personne qui le frappa en entrant fut Aramis, installe pres d'un fauteuil a roulettes, fort large, recouvert d'un dais en tapisserie, sous lequel s'agitait, enveloppee dans une couverture de brocart, une petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois palissante, sans que ses yeux cessassent neanmoins d'exprimer un sentiment vif, spirituel ou gracieux. C'etait l'abbe Scarron, toujours riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une petite baguette. Autour de cette espece de tente roulante, s'empressait une foule de gentilshommes et de dames. La chambre etait fort propre et convenablement meublee. De grandes pentes de soies brochees de fleurs qui avaient ete autrefois de couleurs vives, et qui pour le moment etaient un peu passees, tombaient de larges fenetres, la tapisserie etait modeste, mais de bon gout. Deux laquais fort polis et dresses aux bonnes manieres faisaient le service avec distinction. En apercevant Athos, Aramis s'avanca vers lui, le prit par la main et le presenta a Scarron, qui temoigna autant de plaisir que de respect pour le nouvel hote, et fit un compliment tres spirituel pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne s'etait pas prepare a la majeste du bel esprit. Toutefois il salua avec beaucoup de grace. Athos recut ensuite les compliments de deux ou trois seigneurs auxquels le presenta Aramis; puis le tumulte de son entree s'effaca peu a peu, et la conversation devint generale. Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa a se remettre et a prendre topographiquement connaissance de l'assemblee, la porte se rouvrit, et un laquais annonca mademoiselle Paulet. Athos toucha de la main l'epaule du vicomte. -- Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car c'est un personnage historique; c'est chez elle que se rendait le roi Henri IV lorsqu'il fut assassine. Raoul tressaillit; a chaque instant, depuis quelques jours, se levait pour lui quelque rideau qui lui decouvrait un aspect heroique: cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait, avait connu Henri IV et lui avait parle. Chacun s'empressa aupres de la nouvelle venue, car elle etait toujours fort a la mode. C'etait une grande personne a taille fine et onduleuse, avec une foret de cheveux dores, comme Raphael les affectionnait et comme Titien en a mis a toutes ses Madeleines. Cette couleur fauve, ou peut-etre aussi la royaute qu'elle avait conquise sur les autres femmes, l'avait fait surnommer la Lionne. Nos belles dames d'aujourd'hui qui visent a ce titre fashionable sauront donc qu'il leur vient, non pas d'Angleterre, comme elles le croyaient peut-etre, mais de leur belle et spirituelle compatriote mademoiselle Paulet. Mademoiselle Paulet alla droit a Scarron, au milieu du murmure qui de toutes parts s'eleva a son arrivee. -- Eh bien, mon cher abbe! dit-elle de sa voix tranquille, vous voila donc pauvre? Nous avons appris cela cet apres-midi, chez madame de Rambouillet, c'est M. de Grasse qui nous l'a dit. -- Oui, mais Etat est riche maintenant, dit Scarron; il faut savoir se sacrifier a son pays. -- Monsieur le cardinal va s'acheter pour quinze cents livres de plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur qu'Athos reconnut pour le gentilhomme qu'il avait rencontre rue Saint- Honore. -- Mais la Muse, que dira-t-elle, repondit Aramis de sa voix mielleuse; la Muse qui a besoin de la mediocrite doree? Car enfin: _Si Virgilio puer aut tolerabile desit_ _Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri._ -- Bon! dit Scarron en tendant la main a mademoiselle Paulet; mais si je n'ai plus mon hydre, il me reste au moins ma lionne. Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-la. C'est le privilege de la persecution. M. Menage en fit des bonds d'enthousiasme. Mademoiselle Paulet alla prendre sa place accoutumee; mais, avant de s'asseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de reine sur toute l'assemblee, et ses yeux s'arreterent sur Raoul. Athos sourit. -- Vous avez ete remarque par mademoiselle Paulet, vicomte; allez la saluer. Donnez-vous pour ce que vous etes, pour un franc provincial; mais ne vous avisez pas de lui parler de Henri IV. Le vicomte s'approcha en rougissant de la Lionne, et on le confondit bientot avec tous les seigneurs qui entouraient la chaise. Cela faisait deja deux groupes bien distincts: celui qui entourait M. Menage, et celui qui entourait mademoiselle Paulet; Scarron courait de l'un a l'autre, manoeuvrant son fauteuil a roulettes au milieu de tout ce monde avec autant d'adresse qu'un pilote experimente ferait d'une barque au milieu d'une mer parsemee d'ecueils. -- Quand causerons-nous? dit Athos a Aramis. -- Tout a l'heure, repondit celui-ci; il n'y a pas encore assez de monde, et nous serions remarques. En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais annonca M. le coadjuteur. A ce nom, tout le monde se retourna, car c'etait un nom qui commencait deja a devenir fort celebre. Athos fit comme les autres. Il ne connaissait l'abbe de Gondy que de nom. Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de ses mains a toutes choses, excepte a tirer l'epee et le pistolet, qui alla tout d'abord donner contre une table qu'il faillit renverser; mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de fier dans le visage. Scarron se retourna de son cote et vint au-devant de lui dans son fauteuil, mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main. -- Eh bien! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut que lorsqu'il se trouva sur lui, vous voila donc en disgrace, l'abbe? C'etait la phrase sacramentelle; elle avait ete dite cent fois dans la soiree, et Scarron en etait a son centieme bon mot sur le meme sujet: aussi faillit-il rester court; mais un effort desespere le sauva. -- M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer a moi, dit-il. -- Prodigieux! s'ecria Menage. -- Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir? continua le coadjuteur. Si vos revenus baissent je vais etre oblige de vous faire nommer chanoine de Notre-Dame. -- Oh! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop. -- Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas? -- J'emprunterai a la reine. -- Mais Sa Majeste n'a rien a elle, dit Aramis; ne vit-elle pas sous le regime de la communaute? Le coadjuteur se retourna et sourit a Aramis, en lui faisant du bout du doigt un signe d'amitie. -- Pardon, mon cher abbe, lui dit-il, vous etes en retard, et il faut que je vous fasse un cadeau. -- De quoi? dit Aramis. -- D'un cordon de chapeau. Chacun se retourna du cote du coadjuteur, qui tira de sa poche un cordon de soie d'une forme singuliere. -- Ah! mais, dit Scarron, c'est une fronde, cela! -- Justement, dit le, coadjuteur, on fait tout a la fronde. Mademoiselle Paulet, j'ai un eventail pour vous a la fronde. Je vous donnerai mon marchand de gants, d'Herblay, il fait des gants a la fronde; et a vous, Scarron, mon boulanger avec un credit illimite: il fait des pains a la fronde qui sont excellents. Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau. En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais cria a haute voix: -- Madame la duchesse de Chevreuse! Au nom de madame de Chevreuse, tout le monde se leva. Scarron dirigea vivement son fauteuil du cote de la porte. Raoul rougit. Athos fit un signe a Aramis, qui alla se tapir dans l'embrasure d'une fenetre. Au milieu des compliments respectueux qui l'accueillirent a son entree, la duchesse cherchait visiblement quelqu'un ou quelque chose. Enfin elle distingua Raoul, et ses yeux devinrent etincelants: elle apercut Athos, et devint reveuse; elle vit Aramis dans l'embrasure de la fenetre, et fit un imperceptible mouvement de surprise derriere son eventail. -- A propos, dit-elle comme pour chasser les idees qui l'envahissaient malgre elle, comment va ce pauvre Voiture? Savez- vous, Scarron? -- Comment! M. Voiture est malade? demanda le seigneur qui avait parle a Athos dans la rue Saint-Honore, et qu'a-t-il donc encore? -- Il a joue sans avoir eu le soin de faire prendre par son laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte qu'il a attrape un froid et s'en va mourant. -- Ou donc cela? -- Eh! mon Dieu! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture avait fait un voeu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois jours il n'y peut plus tenir, et s'achemine vers l'archeveche pour que je le releve de son voeu. Malheureusement, en ce moment-la, j'etais en affaires tres serieuses avec ce bon conseiller Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture apercoit le marquis de Luynes a une table et attendant un joueur. Le marquis l'appelle, l'invite a se mettre a table. Voiture repond qu'il ne peut pas jouer que je ne l'aie releve de son voeu. Luynes s'engage en mon nom, prend le peche pour son compte; Voiture se met a table, perd quatre cents ecus, prend froid en sortant et se couche pour ne plus se relever. -- Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture? demanda Aramis a demi cache derriere son rideau de fenetre. -- Helas! repondit M. Menage, il est fort mal, et ce grand homme va peut-etre nous quitter, _deseret orbem._ -- Bon, dit avec aigreur mademoiselle Paulet, lui, mourir! il n'a garde! il est entoure de sultanes comme un Turc. Madame de Saintot est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe ses draps, et il n'y a pas jusqu'a notre amie, la marquise de Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes. -- Vous ne l'aimez pas, ma chere Parthenie! dit en riant Scarron. -- Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son ame. -- Vous n'etes pas nommee Lionne pour rien, ma chere, dit madame de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement. -- Vous maltraitez fort un grand poete, ce me semble, madame, hasarda Raoul. -- Un grand poete, lui?... Allons, on voit bien, vicomte, que vous arrivez de province, comme vous me le disiez tout a l'heure, et que vous ne l'avez jamais vu. Lui! un grand poete? Eh! il a a peine cinq pieds. -- Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une enorme rapiere. Bravo, belle Paulet! il est temps enfin de remettre ce petit Voiture a sa place. Je declare hautement que je crois me connaitre en poesie, et que j'ai toujours trouve la sienne fort detestable. -- Quel est donc ce capitan, monsieur? demanda Raoul a Athos. -- M. de Scudery. -- L'auteur de la _Clelie_ et du _Grand Cyrus_? -- Qu'il a composes de compte a demi avec sa soeur, qui cause en ce moment avec cette jolie personne, la-bas, pres de M. Scarron. Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui venaient d'entrer: l'une toute charmante, toute frele, toute triste, encadree dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux veloutes comme ces belles fleurs violettes de la pensee sous lesquelles etincelle un calice d'or; l'autre femme, semblant tenir celle-ci sous sa tutelle, etait froide, seche et jaune, une veritable figure de duegne ou de devote. Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parle a la belle jeune fille aux yeux veloutes qui, par un etrange jeu de la pensee, venait, quoiqu'elle n'eut aucune ressemblance avec elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise qu'il avait laissee souffrante au chateau de La Valliere, et qu'au milieu de tout ce monde il avait oubliee un instant. Pendant ce temps, Aramis s'etait approche du coadjuteur, qui, avec une mine toute rieuse, lui avait glisse quelques mots a l'oreille. Aramis, malgre sa puissance sur lui-meme, ne put s'empecher de faire un leger mouvement. -- Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde. Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui avait un grand cercle autour d'elle. Aramis feignit de rire pour depister l'attention de quelques auditeurs curieux, et, s'apercevant qu'a son tour Athos etait alle se mettre dans l'embrasure de la fenetre ou il etait reste quelque temps, il s'en fut, apres avoir jete quelques mots a droite et a gauche, le rejoindre sans affectation. Aussitot qu'ils se furent rejoints, ils entamerent une conversation accompagnee de force gestes. Raoul alors s'approcha d'eux, comme le lui avait recommande Athos. -- C'est un rondeau de M. Voiture que me debite M. l'abbe, dit Athos a haute voix, et que je trouve incomparable. Raoul demeura quelques instants pres d'eux, puis il alla se confondre au groupe de madame de Chevreuse, dont s'etaient rapprochees mademoiselle Paulet d'un cote et mademoiselle de Scudery de l'autre. -- Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n'etre pas tout a fait de l'avis de M. de Scudery; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poete, mais un pur poete. Les idees politiques lui manquent completement. -- Ainsi donc? demanda Athos. -- C'est demain, dit precipitamment Aramis. -- A quelle heure? -- A six heures. -- Ou cela? -- A Saint-Mande. -- Qui vous l'a dit? -- Le comte de Rochefort. Quelqu'un s'approchait. -- Et les idees philosophiques? C'etaient celles-la qui lui manquaient a ce pauvre Voiture. Moi je me range a l'avis de M. le coadjuteur: pur poete. -- Oui certainement, en poesie il etait prodigieux, dit Menage, et toutefois la posterite, tout en l'admirant, lui reprochera une chose, c'est d'avoir amene dans la facture du vers une trop grande licence; il a tue la poesie sans le savoir. -- Tue, c'est le mot, dit Scudery. -- Mais quel chef-d'oeuvre que ses lettres, dit madame de Chevreuse. -- Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudery, c'est un illustre complet. -- C'est vrai, repliqua mademoiselle Paulet, mais tant qu'il plaisante, car dans le genre epistolaire serieux il est pitoyable, et s'il ne dit les choses tres crument, vous conviendrez qu'il les dit fort mal. -- Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable. -- Oui, certainement, reprit Scudery en tordant sa moustache; je trouve seulement que son comique est force et sa plaisanterie est par trop familiere. Voyez sa _Lettre de la Carpe au Brochet._ -- Sans compter, reprit Menage, que ses meilleures inspirations lui venaient de l'hotel Rambouillet. Voyez _Zelide et Alcidalis._ -- Quant a moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui repondit par un gracieux sourire; quant a moi, je l'accuserai encore d'avoir ete trop libre avec les grands. Il a manque souvent a madame la Princesse, a M. le marechal d'Albert, a M. de Schomberg, a la reine elle-meme. -- Comment, a la reine? demanda Scudery en avancant la jambe droite comme pour se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manque a Sa Majeste? -- Ne connaissez-vous donc pas sa piece:_ Je pensais?_ -- Non, dit madame de Chevreuse. -- Non, dit mademoiselle de Scudery. -- Non, dit mademoiselle Paulet. -- En effet, je crois que la reine l'a communiquee a peu de personnes; mais moi je la tiens de mains sures. -- Et vous la savez? -- Je me la rappellerais, je crois. -- Voyons! voyons! dirent toutes les voix. -- Voici dans quelle occasion la chose a ete faite, dit Aramis. M. de Voiture etait dans le carrosse de la reine, qui se promenait en tete a tete avec lui dans la foret de Fontainebleau; il fit semblant de penser pour que la reine lui demandat a quoi il pensait, ce qui ne manqua point. "-- A quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture? demanda Sa Majeste. "Voiture sourit, fit semblant de reflechir cinq secondes pour qu'on crut qu'il improvisait, et repondit: _Je pensais que la destinee,_ _Apres tant d'injustes malheurs,_ _Vous a justement couronnee_ _De gloire, d'eclat et d'honneurs;_ _Mais que vous etiez plus heureuse,_ _Lorsque vous etiez autrefois,_ _Je ne dirai pas amoureuse! ..._ _La rime le veut toutefois._ Scudery, Menage et mademoiselle Paulet hausserent les epaules. -- Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes. -- Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle de Scudery, c'est tout au plus une chanson. _Je pensais que ce pauvre Amour,_ _Qui toujours vous preta ses armes,_ _Est banni loin de votre cour,_ _Sans ses traits, son arc et ses charmes;_ _Et de quoi puis-je profiter,_ _En pensant pres de vous, Marie,_ _Si vous pouvez si maltraiter_ _Ceux qui vous ont si bien servie?_ -- Oh! quant a ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne sais s'il est dans les regles poetiques, mais je demande grace pour lui comme verite et madame de Hautefort et madame de Sennecey se joindront a moi s'il le faut, sans compter M. de Beaufort. -- Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus: depuis ce matin je ne suis plus son malade. -- Et le dernier couplet? dit mademoiselle de Scudery, le dernier couplet? voyons. -- Le voici, dit Aramis; celui-ci a l'avantage de proceder par noms propres, de sorte qu'il n'y a pas a s'y tromper. _Je pensais, -- nous autres poetes,_ _Nous pensons extravagamment, -_ _Ce que, dans l'humeur ou vous etes,_ _Vous feriez, si dans ce moment_ _Vous avisiez en cette place_ _Venir le duc de Buckingham,_ _Et lequel serait en disgrace,_ _Du duc ou du pere Vincent._ A cette derniere strophe, il n'y eut qu'un cri sur l'impertinence de Voiture. -- Mais, dit a demi-voix la jeune fille aux yeux veloutes, mais j'ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers. C'etait aussi l'avis de Raoul, qui s'approcha de Scarron et lui dit en rougissant: -- Monsieur Scarron, faites-moi donc l'honneur, je vous prie, de me dire quelle est cette jeune dame qui est seule de son opinion contre toute cette illustre assemblee. -- Ah! ah! mon jeune vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez envie de lui proposer une alliance offensive et defensive? Raoul rougit de nouveau. -- J'avoue, dit-il, que je trouve ces vers fort jolis. -- Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre poetes, on ne dit pas de ces choses-la. -- Mais moi, dit Raoul, je n'ai pas l'honneur d'etre poete, et je vous demandais... -- C'est vrai: quelle etait cette jeune dame, n'est-ce pas? C'est la belle Indienne. -- Veuillez m'excuser, monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je n'en sais pas plus qu'auparavant. Helas! je suis provincial. -- Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grand'chose au phebus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune homme, tant mieux! Ne cherchez pas a comprendre, vous y perdriez votre temps; et quand vous le comprendrez, il faut esperer qu'on ne le parlera plus. -- Ainsi, vous me pardonnez, monsieur, dit Raoul, et vous daignerez me dire quelle est la personne que vous appelez la belle Indienne? -- Oui, certes, c'est une des plus charmantes personnes qui existent, mademoiselle Francoise d'Aubigne. -- Est-elle de la famille du fameux Agrippa, l'ami du roi Henri IV? -- C'est sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voila pourquoi je l'appelle la belle Indienne. Raoul ouvrit des yeux excessifs; et ses yeux rencontrerent ceux de la jeune dame qui sourit. On continuait a parler de Voiture. -- Monsieur, dit mademoiselle d'Aubigne en s'adressant a son tour a Scarron comme pour entrer dans la conversation qu'il avait avec le jeune vicomte, n'admirez-vous pas les amis du pauvre Voiture! Mais ecoutez donc comme ils le plument tout en le louant! L'un lui ote le bon sens, l'autre la poesie, l'autre l'originalite, l'autre le comique, l'autre l'independance, l'autre... Eh mais, bon Dieu! que vont-ils donc lui laisser, a cet illustre complet? comme a dit mademoiselle de Scudery. Scarron se mit a rire et Raoul aussi. La belle Indienne, etonnee elle-meme de l'effet qu'elle avait produit, baissa les yeux et reprit son air naif. -- Voila une spirituelle personne, dit Raoul. Athos, toujours dans l'embrasure de la fenetre planait sur toute cette scene, le sourire du dedain sur les levres. -- Appelez donc M. le comte de La Fere, dit madame de Chevreuse au coadjuteur, j'ai besoin de lui parler. -- Et moi, dit le coadjuteur, j'ai besoin qu'on croie que je ne lui parle pas. Je l'aime et l'admire, car je connais ses anciennes aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer qu'apres-demain matin. -- Et pourquoi apres-demain matin? demanda madame de Chevreuse. -- Vous saurez cela demain soir, dit le coadjuteur en riant. -- En verite, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme l'Apocalypse. Monsieur d'Herblay, ajouta-t-elle en se retournant du cote d'Aramis, voulez-vous bien encore une fois etre mon servant ce soir? -- Comment donc, duchesse? dit Aramis, ce soir, demain, toujours, ordonnez. -- Eh bien! allez me chercher le comte de La Fere, je veux lui parler. Aramis s'approcha d'Athos et revint avec lui. -- Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre a Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protege sera parfaitement recu. -- Madame, dit Athos, il est bien heureux de vous devoir quelque chose. -- Vous n'avez rien a lui envier sous ce rapport; car moi je vous dois de l'avoir connu, repliqua la malicieuse femme avec un sourire qui rappela Marie Michon a Aramis et a Athos. Et a ce mot, elle se leva et demanda son carrosse. Mademoiselle Paulet etait deja partie, mademoiselle de Scudery partait. -- Vicomte, dit Athos en s'adressant a Raoul, suivez madame la duchesse de Chevreuse; priez-la qu'elle vous fasse la grace de prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la. La belle indienne s'approcha de Scarron pour prendre conge de lui. -- Vous vous en allez deja? dit-il. -- Je m'en vais une des dernieres, comme vous le voyez. Si vous avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu'elles soient bonnes surtout, faites-moi la grace de m'en envoyer demain. -- Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir. -- Comment cela? dit la jeune fille aux yeux de velours. -- Sans doute, son panegyrique est fait. Et l'on se quitta en riant, la jeune fille se retournant pour regarder le pauvre paralytique avec interet, le pauvre paralytique la suivant des yeux avec amour. Peu a peu les groupes s'eclaircirent. Scarron ne fit pas semblant de voir que certains de ses hotes s'etaient parle mysterieusement, que des lettres etaient venues pour plusieurs, et que sa soiree semblait avoir eu un but mysterieux qui s'ecartait de la litterature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais qu'importait a Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui tout a l'aise: depuis le matin comme il l'avait dit, il n'etait plus le malade de la reine. Quant a Raoul, il avait en effet accompagne la duchesse jusqu'a son carrosse, ou elle avait pris place en lui donnant sa main a baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si adorable et surtout si dangereuse, elle l'avait saisi tout a coup par la tete et l'avait embrasse au front en lui disant: -- Vicomte, que mes voeux et ce baiser vous portent bonheur! Puis elle l'avait repousse et avait ordonne au cocher de toucher a l'hotel de Luynes. Le carrosse etait parti; madame de Chevreuse avait fait au jeune homme un dernier signe par la portiere, et Raoul etait remonte tout interdit. Athos comprit ce qui s'etait passe et sourit. -- Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous partez demain pour l'armee de M. le Prince; dormez bien votre derniere nuit de citadin. -- Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci de tout mon coeur! -- Adieu, comte, dit l'abbe d'Herblay; je rentre dans mon couvent. -- Adieu, l'abbe, dit le coadjuteur, je preche demain, et j'ai vingt textes a consulter ce soir. -- Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre heures de suite, je tombe de lassitude. Les trois hommes se saluerent apres avoir echange un dernier regard. Scarron les suivait du coin de l'oeil a travers les portieres de son salon. -- Pas un d'eux ne fera ce qu'il dit, murmura-t-il avec son petit sourire de singe; mais qu'ils aillent, les braves gentilshommes! Qui sait s'ils ne travaillent pas a me faire rendre ma pension!... Ils peuvent remuer les bras, eux, c'est beaucoup; helas! moi je n'ai que la langue, mais je tacherai de prouver que c'est quelque chose. Hola! Champenois, voila onze heures qui sonnent. Venez me rouler vers mon lit... En verite, cette demoiselle d'Aubigne est bien charmante! Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre a coucher, dont la porte se referma derriere lui, et les lumieres s'eteignirent l'une apres l'autre dans le salon de la rue des Tournelles. XXIV. Saint-Denis Le jour commencait a poindre lorsque Athos se leva et se fit habiller; il etait facile de voir, a sa paleur, plus grande que d'habitude, et a ces traces que l'insomnie laisse sur le visage, qu'il avait du passer presque toute la nuit sans dormir. Contre l'habitude de cet homme si ferme et si decide, il y avait ce matin dans toute sa personne quelque chose de lent et d'irresolu. C'est qu'il s'occupait des preparatifs de depart de Raoul et qu'il cherchait a gagner du temps. D'abord, il fourbit lui-meme une epee qu'il tira de son etui de cuir parfume, examina si la poignee etait bien en garde, et si la lame tenait solidement a la poignee. Puis il jeta au fond d'une valise destinee au jeune homme un petit sac plein de louis, appela Olivain, c'etait le nom du laquais qui l'avait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui, veillant a ce que toutes les choses necessaires a un jeune homme qui se met en campagne y fussent renfermees. Enfin, apres avoir employe a peu pres une heure a tous ces soins, il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et entra legerement. Le soleil, deja radieux, penetrait dans la chambre par la fenetre a larges panneaux, dont Raoul, rentre tard, avait neglige de fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tete gracieusement appuyee sur son bras. Ses longs cheveux noirs couvraient a demi son front charmant et tout humide de cette vapeur qui roule en perles le long des joues de l'enfant fatigue. Athos s'approcha, et le corps incline dans une attitude pleine de tendre melancolie, il regarda longtemps ce jeune homme a la bouche souriante, aux paupieres mi-closes, dont les reves devaient etre doux et le sommeil leger, tant son ange protecteur mettait dans sa garde muette de sollicitude et d'affection. Peu a peu Athos se laissa entrainer charmes de sa reverie en presence de cette jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse a lui reparut, apportant tous ces souvenirs suaves, qui sont plutot des parfums que des pensees. De ce passe au present il y avait un abime. Mais l'imagination a le vol de l'ange et de l'eclair; elle franchit les mers ou nous avons failli faire naufrage, les tenebres ou nos illusions se sont perdues, le precipice ou notre bonheur s'est englouti. Il songea que toute la premiere partie de sa vie a lui avait ete brisee par une femme; il pensa avec terreur quelle influence pouvait avoir l'amour sur une organisation si fine et si vigoureuse a la fois. En se rappelant tout ce qu'il avait souffert, il previt tout ce que Raoul pouvait souffrir, et l'expression de la tendre et profonde pitie qui passa dans son coeur se repandit dans le regard humide dont il couvrit le jeune homme. A ce moment Raoul s'eveilla de ce reveil sans nuages, sans tenebres et sans fatigues qui caracterise certaines organisations delicates comme celle de l'oiseau. Ses yeux s'arreterent sur ceux d'Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le coeur de cet homme qui attendait son reveil comme un amant attend le reveil de sa maitresse, car son regard a son tour prit l'expression d'un amour infini. -- Vous etiez la, monsieur? dit-il avec respect. -- Oui, Raoul, j'etais la, dit le comte. -- Et vous ne m'eveilliez point? -- Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon sommeil, mon ami; vous devez etre fatigue de la journee d'hier, qui s'est prolongee si avant dans la nuit. -- Oh! monsieur, que vous etes bon! dit Raoul. Athos sourit. -- Comment vous trouvez-vous? lui dit-il. -- Mais parfaitement bien, monsieur, et tout a fait remis et dispos. -- C'est que vous grandissez encore, continua Athos avec un interet paternel et charmant d'homme mur pour le jeune homme, et que les fatigues sont doubles a votre age. -- Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de tant de prevenances, mais dans un instant je vais etre habille. Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec cette ponctualite qu'Athos, rompu au service militaire, avait transmise a son pupille, le jeune homme fut pret. -- Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon bagage. -- Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J'ai fait faire la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit deja, ainsi que le portemanteau du laquais, etre placee sur les chevaux, si toutefois on a suivi les ordres que j'ai donnes. -- Tout a ete fait selon la volonte de monsieur le comte, dit Olivain, et les chevaux attendent. -- Et moi qui dormais, s'ecria Raoul, tandis que vous, monsieur, vous aviez la bonte de vous occuper de tous ces details! Oh! mais, en verite, monsieur, vous me comblez de bontes. -- Ainsi vous m'aimez un peu, je l'espere du moins? repliqua Athos d'un ton presque attendri. -- Oh! monsieur, s'ecria Raoul, qui, pour ne pas manifester son emotion par un elan de tendresse, se domptait presque a suffoquer, oh! Dieu m'est temoin que je vous aime et que je vous venere. -- Voyez si vous n'oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de chercher autour de lui pour cacher son emotion. -- Mais non, monsieur, dit Raoul. Le laquais s'approcha alors d'Athos avec une certaine hesitation, et lui dit tout bas: -- M. le vicomte n'a pas d'epee, car monsieur le comte m'a fait enlever hier soir celle qu'il a quittee. -- C'est bien, dit Athos, cela me regarde. Raoul ne parut pas s'apercevoir du colloque. Il descendit, regardant le comte a chaque instant pour voir si le moment des adieux etait arrive; mais Athos ne sourcillait pas. Arrive sur le perron, Raoul vit trois chevaux. -- Oh! monsieur, s'ecria-t-il tout radieux, vous m'accompagnez donc? -- Je veux vous conduire quelque peu, dit Athos. La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il s'elanca legerement sur son cheval. Athos monta lentement sur le sien apres avoir dit un mot tout bas au laquais, qui, au lieu de suivre immediatement, remonta au logis. Raoul, enchante d'etre en la compagnie du comte, ne s'apercut ou feignit de ne s'apercevoir de rien. Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivirent les quais ou plutot ce qu'on appelait alors l'abreuvoir Pepin, et longerent les murs du Grand-Chatelet. Ils entraient dans la rue Saint-Denis lorsqu'ils furent rejoints par le laquais. La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment de la separation approchait; le comte avait donne la veille differents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le courant de la journee. D'ailleurs ses regards redoublaient de tendresse, et les quelques paroles qu'il laissait echapper redoublaient d'affection. De temps en temps une reflexion ou un conseil lui echappait, et ses paroles etaient pleines de sollicitude. Apres avoir passe la porte Saint-Denis, et comme les deux cavaliers etaient arrives a la hauteur des Recollets, Athos jeta les yeux sur la monture du vicomte. -- Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous l'ai deja dit souvent; il faudrait ne point oublier cela, car c'est un grand defaut dans un ecuyer. Voyez! votre cheval est deja fatigue; il ecume, tandis que le mien semble sortir de l'ecurie. Vous lui endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y attention, vous ne pouvez plus le faire manoeuvrer avec la promptitude necessaire. Le salut d'un cavalier est parfois dans la prompte obeissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous ne manoeuvrerez plus dans un manege, mais sur un champ de bataille. Puis tout a coup, pour ne point donner une trop triste importance a cette observation: -- Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pour voler la perdrix. Le jeune homme profitait de la lecon, et admirait surtout avec quelle tendre delicatesse elle etait donnee. -- J'ai encore remarque l'autre jour une chose, disait Athos, c'est qu'en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu. Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze fois manquates-vous trois fois le but. -- Que vous atteignites douze fois, vous, monsieur, repondit en souriant Raoul. -- Parce que je pliais la saignee et que je reposais ainsi ma main sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire, Raoul? -- Oui, monsieur; j'ai tire seul depuis en suivant ce conseil, et j'ai obtenu un succes entier. -- Tenez, reprit Athos, c'est comme en faisant des armes, vous chargez trop votre adversaire. C'est un defaut de votre age, je le sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant derange toujours l'epee de la ligne; et si vous aviez affaire a un homme de sang-froid, il vous arreterait au premier pas que vous feriez ainsi par un simple degagement, ou meme par un coup droit. -- Oui, monsieur, comme vous l'avez fait bien souvent, mais tout le monde n'a pas votre adresse et votre courage. -- Que voila un vent frais! reprit Athos, c'est un souvenir de l'hiver. A propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez, car vous etes recommande a un jeune general qui aime fort la poudre, souvenez-vous bien dans une lutte particuliere, comme cela arrive souvent a nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement son homme, car il tire avec la crainte de rester desarme devant un ennemi arme; puis, lorsqu'il tirera, faites cabrer votre cheval; cette manoeuvre m'a sauve deux ou trois fois la vie. -- Je l'emploierai, ne fut-ce que par reconnaissance. -- Eh! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers qu'on arrete la- bas? Oui, vraiment... Puis encore une chose importante, Raoul: si vous etes blesse dans une charge, si vous tombez de votre cheval et s'il vous reste encore quelque force, derangez-vous de la ligne qu'a suivie votre regiment; autrement, il peut etre ramene, et vous seriez foule aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous etiez blesse, ecrivez-moi a l'instant meme, ou faites-moi ecrire; nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en souriant. -- Merci, monsieur, repondit le jeune homme tout emu. -- Ah! nous voici a Saint-Denis, murmura Athos. Ils arrivaient effectivement en ce moment a la porte de la ville, gardee par deux sentinelles. L'une dit a l'autre: -- Voici encore un jeune gentilhomme qui m'a l'air de se rendre a l'armee. Athos se retourna: tout ce qui s'occupait, d'une facon meme indirecte, de Raoul prenait aussitot un interet a ses yeux. -- A quoi voyez-vous cela? demanda-t-il. -- A son air, monsieur, dit la sentinelle. D'ailleurs il a l'age. C'est le second d'aujourd'hui. -- Il est deja passe ce matin un jeune homme comme moi? demanda Raoul. -- Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel equipage, cela m'a eu l'air de quelque fils de bonne maison. -- Ce me sera un compagnon de route, monsieur, reprit Raoul en continuant son chemin; mais, helas! il ne me fera pas oublier celui que je perds. -- Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car j'ai a vous parler ici, et ce que j'ai a vous dire durera peut-etre assez de temps pour que ce gentilhomme prenne de l'avance sur vous. -- Comme il vous plaira, monsieur. Tout en causant ainsi on traversait les rues qui etaient pleines de monde a cause de la solennite de la fete, et l'on arrivait en face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une premiere messe. -- Mettons pied a terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez nos chevaux et me donnez l'epee. Athos prit a la main l'epee que lui tendait le laquais, et les deux gentilshommes entrerent dans l'eglise. Athos presenta de l'eau benite a Raoul. Il y a dans certains coeurs de pere un peu de cet amour prevenant qu'un amant a pour sa maitresse. Le jeune homme toucha la main d'Athos, salua et se signa. Athos dit un mot a l'un des gardiens, qui s'inclina et marcha dans la direction des caveaux. -- Venez, Raoul, dit Athos, et suivons cet homme. Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et se tint sur la haute marche, tandis qu'Athos et Raoul descendaient. Les profondeurs de l'escalier sepulcral etaient eclairees par une lampe d'argent brulant sur la derniere marche, et juste au-dessous de cette lampe reposait, enveloppe d'un large manteau de velours violet seme de fleurs de lis d'or, un catafalque soutenu par des chevalets de chene. Le jeune homme, prepare a cette situation par l'etat de son propre coeur plein de tristesse, par la majeste de l'eglise qu'il avait traversee, etait descendu d'un pas lent et solennel, et se tenait debout et la tete decouverte devant cette depouille mortelle du dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aieux que lorsque son successeur viendrait le rejoindre lui-meme, et qui semblait demeurer la pour dire a l'orgueil humain, parfois si facile a s'exalter sur le trone: -- Poussiere terrestre, je t'attends! Il se fit un instant de silence. Puis Athos leva la main, et designant du doigt le cercueil: -- Cette sepulture incertaine, dit-il, est celle d'un homme faible et sans grandeur, et qui eut cependant un regne plein d'immenses evenements; c'est qu'au-dessus de ce roi veillait l'esprit d'un autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et l'eclaire. Celui-la, c'etait le roi reel, Raoul; l'autre n'etait qu'un fantome dans lequel il mettait son ame. Et cependant, tant est puissante la majeste monarchique chez nous, cet homme n'a pas meme l'honneur d'une tombe aux pieds de celui pour la gloire duquel il a use sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de cette chose, s'il a fait ce roi petit, il a fait la royaute grande, et il y a deux choses enfermees au palais du Louvre: le roi, qui meurt, et la royaute qui ne meurt pas. Ce regne est passe, Raoul; ce ministre tant redoute, tant craint, tant hai de son maitre, est descendu dans la tombe, tirant apres lui le roi qu'il ne voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute qu'il ne detruisit son oeuvre, car un roi n'edifie que lorsqu'il a pres de lui soit Dieu, soit l'esprit de Dieu. Alors, cependant, tout le monde regarda la mort du cardinal comme une delivrance, et moi- meme, tant sont aveugles les contemporains, j'ai quelquefois traverse en face les desseins de ce grand homme qui tenait la France dans ses mains, et qui, selon qu'il les serrait ou les ouvrait, l'etouffait ou lui donnait de l'air a son gre. S'il ne m'a pas broye, moi et mes amis, dans sa terrible colere, c'etait sans doute pour que je puisse aujourd'hui vous dire: Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royaute; le roi n'est qu'un homme, la royaute, c'est l'esprit de Dieu; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l'apparence materielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l'incarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre avenir comme a travers un nuage. Il est meilleur que le notre, je le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la toute-puissance a son vertige qui la pousse a la tyrannie, servez, aimez et respectez la royaute, c'est-a-dire la chose infaillible, c'est-a-dire l'esprit de Dieu sur la terre, c'est-a-dire cette etincelle celeste qui fait la poussiere si grande et si sainte que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes aussi peu de chose devant ce corps etendu sur la derniere marche de cet escalier que ce corps lui-meme devant le trone du Seigneur. -- J'adorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la royaute; je servirai le roi, et tacherai, si je meurs, que ce soit pour le roi, pour la royaute ou pour Dieu. Vous ai-je bien compris? Athos sourit. -- Vous etes une noble nature, dit-il, voici votre epee. Raoul mit un genou en terre. -- Elle a ete portee par mon pere, un loyal gentilhomme. Je l'ai portee a mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la poignee etait dans ma main et que son fourreau pendait a mon cote. Si votre main est faible encore pour manier cette epee, Raoul, tant mieux, vous aurez plus de temps a apprendre a ne la tirer que lorsqu'elle devra voir le jour. -- Monsieur, dit Raoul en recevant l'epee de la main du comte, je vous dois tout; cependant, cette epee est le plus precieux present que vous m'ayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme reconnaissant. Et il approcha ses levres de la poignee, qu'il baisa avec respect. -- C'est bien, dit Athos. Relevez-vous, vicomte, et embrassons- nous. Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras d'Athos. -- Adieu, murmura le comte, qui sentait son coeur se fondre, adieu, et pensez a moi. -- Oh! eternellement! eternellement! s'ecria le jeune homme. Oh! je le jure, monsieur, et s'il m'arrive malheur, votre nom sera le dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ma derniere pensee. Athos remonta precipitamment pour cacher son emotion, donna une piece d'or au gardien des tombeaux, s'inclina devant l'autel et gagna a grands pas le porche de l'eglise, au bas duquel Olivain attendait avec les deux autres chevaux. -- Olivain, dit-il en montrant le baudrier de Raoul, resserrez la boucle de cette epee qui tombe un peu bas. Bien. Maintenant, vous accompagnerez M. le vicomte jusqu'a ce que Grimaud vous ait rejoints; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez, Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de prudence, Grimaud vous suivra. -- Oui, monsieur, dit Raoul. -- Allons, a cheval, que je vous voie partir. Raoul obeit. -- Adieu! Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant. -- Adieu, monsieur, dit Raoul, adieu, mon bien-aime protecteur! Athos fit signe de la main, car il n'osait parler, et Raoul s'eloigna, la tete decouverte. Athos resta immobile et le regardant aller jusqu'au moment ou il disparut au tournant d'une rue. Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains d'un paysan, remonta lentement les degres, rentra dans l'eglise, alla s'agenouiller dans le coin le plus obscur et pria. XXV. Un des quarante moyens d'evasion de Monsieur de Beaufort Cependant le temps s'ecoulait pour le prisonnier comme pour ceux qui s'occupaient de sa fuite: seulement, il s'ecoulait plus lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec ardeur une resolution perilleuse et qui se refroidissent a mesure que le moment de l'executer se rapproche, le duc de Beaufort, dont le courage bouillant etait passe en proverbe, et qu'avait enchaine une inaction de cinq annees, le duc de Beaufort semblait pousser le temps devant lui et appelait de tous ses voeux l'heure de l'action. Il y avait dans son evasion seule, a part les projets qu'il nourrissait pour l'avenir, projets, il faut l'avouer, encore fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui lui dilatait le coeur. D'abord sa fuite etait une mauvaise affaire pour M. de Chavigny, qu'il avait pris en haine a cause des petites persecutions auxquelles il l'avait soumis; puis, une plus mauvaise affaire contre le Mazarin, que avait pris en execration a cause des grands reproches qu'il avait a lui faire. On voit que toute proportion etait gardee entre les sentiments que M. de Beaufort avait voues au gouverneur et au ministre, au subordonne et au maitre. Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l'interieur du Palais-Royal, qui n'ignorait pas les relations de la reine et du cardinal, mettait en scene, de sa prison, tout ce mouvement dramatique qui allait s'operer, quand ce bruit retentirait du cabinet du ministre a la chambre d'Anne d'Autriche: M. de Beaufort est sauve! En se disant tout cela a lui-meme, M. de Beaufort souriait doucement, se croyait deja dehors, respirant l'air des plaines et des forets, pressant un cheval vigoureux entre ses jambes et criant a haute voix: "Je suis libre!" Il est vrai qu'en revenant a lui, il se trouvait entre ses quatre murailles, voyait a dix pas de lui La Ramee qui tournait ses pouces l'un autour de l'autre, et dans l'antichambre, ses gardes qui riaient ou qui buvaient. La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est grande l'instabilite de l'esprit humain, c'etait la figure refrognee de Grimaud, cette figure qu'il avait prise d'abord en haine, et qui depuis etait devenue toute son esperance. Grimaud lui semblait un Antinoues. Il est inutile de dire que tout cela etait un jeu de l'imagination fievreuse du prisonnier. Grimaud etait toujours le meme. Aussi avait-il conserve la confiance entiere de son superieur La Ramee, qui maintenant se serait fie a lui mieux qu'a lui-meme: car, nous l'avons dit, La Ramee se sentait au fond du coeur un certain faible pour M. de Beaufort. Aussi ce bon La Ramee se faisait-il une fete de ce petit souper en tete a tete avec son prisonnier. La Ramee n'avait qu'un defaut, il etait gourmand; il avait trouve les pates bons, le vin excellent. Or, le successeur du pere Marteau lui avait promis un pate de faisan au lieu d'un pate de volaille, et du vin de Chambertin au lieu du vin de Macon. Tout cela, rehausse de la presence de cet excellent prince qui etait si bon au fond, qui inventait de si droles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Ramee, de cette belle Pentecote qui allait venir, une des quatre grandes fetes de l'annee. La Ramee attendait donc six heures du soir avec autant d'impatience que le duc. Des le matin il s'etait preoccupe de tous les details, et, ne se fiant qu'a lui-meme, il avait fait en personne une visite au successeur du pere Marteau. Celui-ci s'etait surpasse: il lui montra un veritable pate monstre, orne sur sa couverture des armes de M. de Beaufort: le pate etait vide encore, mais pres de lui etaient un faisan et deux perdrix, piques si menu, qu'ils avaient l'air chacun d'une pelote d'epingles. L'eau en etait venue a la bouche de La Ramee, et il etait rentre dans la chambre du duc en se frottant les mains. Pour comble de bonheur, comme nous l'avons dit, M. de Chavigny, se reposant sur La Ramee, etait alle faire lui-meme un petit voyage, et etait parti le matin meme, ce qui faisait de La Ramee le sous- gouverneur du chateau. Quant a Grimaud, il paraissait plus refrogne que jamais. Dans la matinee, M. de Beaufort avait fait avec La Ramee une partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comprendre de faire attention a tout. Grimaud, marchant devant, tracait le chemin qu'on avait a suivre le soir. Le jeu de paume etait dans ce qu'on appelait l'enclos de la petite cour du chateau. C'etait un endroit assez desert, ou l'on ne mettait de sentinelles qu'au moment ou M. de Beaufort faisait sa partie; encore, a cause de la hauteur de la muraille, cette precaution paraissait-elle superflue. Il y avait trois portes a ouvrir avant d'arriver a cet enclos. Chacune s'ouvrait avec une clef differente. En arrivant a l'enclos, Grimaud alla machinalement s'asseoir pres d'une meurtriere, les jambes pendantes en dehors de la muraille. Il devenait evident que c'etait a cet endroit qu'on attacherait l'echelle de corde. Toute cette manoeuvre, comprehensible pour le duc de Beaufort, etait, on en conviendra, inintelligible pour La Ramee. La partie commenca. Cette fois, M. de Beaufort etait en veine, et l'on eut dit qu'il posait avec la main les balles ou il voulait qu'elles allassent. La Ramee fut completement battu. Quatre des gardes de M. de Beaufort l'avaient suivi et ramassaient les balles: le jeu termine, M. de Beaufort, tout en raillant a son aise La Ramee sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour aller boire a sa sante avec leurs quatre autres camarades. Les gardes demanderent l'autorisation de La Ramee, qui la leur donna, mais pour le soir seulement. Jusque-la, La Ramee avait a s'occuper de details importants; il desirait, comme il avait des courses a faire, que le prisonnier ne fut pas perdu de vue. M. de Beaufort aurait arrange les choses lui-meme que, selon toute probabilite, il les eut faites moins a sa convenance que ne le faisait son gardien. Enfin six heures sonnerent; quoiqu'on ne dut se mettre a table qu'a sept heures, le diner se trouvait pret et servi. Sur un buffet etait le pate colossal aux armes du duc et paraissant cuit a point, autant qu'on en pouvait juger par la couleur doree qui enluminait sa croute. Le reste du diner etait a l'avenant. Tout le monde etait impatient, les gardes d'aller boire, La Ramee de se mettre a table, et M. de Beaufort de se sauver. Grimaud seul etait impassible. On eut dit qu'Athos avait fait son education dans la prevision de cette grande circonstance. Il y avait des moments ou, en le regardant, le duc de Beaufort se demandait s'il ne faisait point un reve, et si cette figure de marbre etait bien reellement a son service et s'animerait au moment venu. La Ramee renvoya les gardes en leur recommandant de boire a la sante du prince; puis, lorsqu'ils furent partis, il ferma les portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince d'un air qui voulait dire: -- Quand Monseigneur voudra. Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il etait six heures un quart a peine, l'evasion etait fixee a sept heures, il y avait donc trois quarts d'heure a attendre. Le prince, pour gagner un quart d'heure, pretexta une lecture qui l'interessait et demanda a finir son chapitre. La Ramee s'approcha, regarda par-dessus son epaule quel etait ce livre qui avait sur le prince cette influence de l'empecher de se mettre a table quand le diner etait servi. C'etaient les _Commentaires de Cesar_, que lui-meme, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procures trois jours auparavant. La Ramee se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec les reglements du donjon. En attendant, il deboucha les bouteilles et alla flairer le pate. A six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravite: -- Decidement, Cesar etait le plus grand homme de l'antiquite. -- Vous trouvez, Monseigneur, dit La Ramee. -- Oui. -- Eh bien! moi, reprit La Ramee, j'aime mieux Annibal. -- Et pourquoi cela, maitre La Ramee? demanda le duc. -- Parce qu'il n'a pas laisse de Commentaires, dit La Ramee avec son gros sourire. Le duc comprit l'allusion et se mit a table en faisant signe a La Ramee de se placer en face de lui. L'exempt ne se le fit pas repeter deux fois. Il n'y a pas de figure aussi expressive que celle d'un veritable gourmand qui se trouve en face d'une bonne table; aussi, en recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de La Ramee presentait-elle le sentiment de la parfaite beatitude. Le duc le regarda avec un sourire. -- Ventre-saint-gris! La Ramee, s'ecria-t-il, savez-vous que si on me disait qu'il y a en ce moment en France un homme plus heureux que vous, je ne le croirais pas! -- Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Ramee. Quant a moi, j'avoue que lorsque j'ai faim, je ne connais pas de vue plus agreable qu'une table bien servie, et si vous ajoutez, continua La Ramee, que celui qui fait les honneurs de cette table est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez, Monseigneur, que l'honneur qu'on recoit double le plaisir qu'on goute. Le prince s'inclina a son tour, et un imperceptible sourire parut sur le visage de Grimaud, qui se tenait derriere La Ramee. -- Mon cher La Ramee, dit le duc, il n'y a en verite que vous pour tourner un compliment. -- Non, Monseigneur, dit La Ramee dans l'effusion de son ame; non, en verite, je dis ce que je pense, il n'y a pas de compliment dans ce que je vous dis la. -- Alors, vous m'etes attache? demanda le prince. -- C'est-a-dire, reprit La Ramee, que je ne me consolerais pas si Votre Altesse sortait de Vincennes. -- Une drole de maniere de temoigner votre affliction. (Le prince voulait dire affection.) -- Mais, Monseigneur, dit La Ramee, que feriez-vous dehors? Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait mettre a la Bastille au lieu d'etre a Vincennes. M. de Chavigny n'est pas aimable, j'en conviens, continua La Ramee en savourant un verre de madere, mais M. du Tremblay, c'est bien pis. -- Vraiment! dit le duc, qui s'amusait du tour que prenait la conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont l'aiguille marchait avec une lenteur desesperante. -- Que voulez-vous attendre du frere d'un capucin nourri a l'ecole du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, c'est un grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, a ce que j'ai entendu dire du moins, ait eu l'idee de vous envoyer ici, ou il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air. -- En verite, dit le duc, a vous entendre, La Ramee, je suis donc bien ingrat d'avoir eu un instant l'idee de sortir d'ici? -- Oh! Monseigneur, c'est le comble de l'ingratitude, reprit La Ramee; mais Votre Altesse n'y a jamais songe serieusement. -- Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l'avouer, c'est peut- etre une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j'y songe encore. -- Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur? -- Eh! mais, oui, reprit le duc. -- Monseigneur, dit La Ramee, puisque nous sommes aux epanchements, dites-moi un de ces quarante moyens inventes par Votre Altesse. -- Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pate. -- J'ecoute, dit La Ramee en se renversant sur son fauteuil, en soulevant son verre et en clignant de l'oeil, pour regarder le soleil a travers le rubis liquide qu'il contenait. Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle allait sonner sept heures. Grimaud apporta le pate devant le prince, qui prit son couteau a lame d'argent pour enlever le couvercle; mais La Ramee, qui craignait qu'il n'arrivat malheur a cette belle piece, passa au duc son couteau, qui avait une lame de fer. -- Merci, La Ramee, dit le duc en prenant le couteau. -- Eh bien Monseigneur, dit l'exempt, ce fameux moyen? -- Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je comptais le plus, celui que j'avais resolu d'employer le premier? -- Oui, celui-la, dit La Ramee. -- Eh bien! dit le duc, en creusant le pate d'une main et en decrivant de l'autre un cercle avec son couteau, j'esperais d'abord avoir pour gardien un brave garcon comme vous, monsieur La Ramee. -- Bien! dit La Ramee; vous l'avez, Monseigneur. Apres? -- Et je m'en felicite. La Ramee salua. -- Je me disais, continua le prince, si une fois j'ai pres de moi un bon garcon comme La Ramee, je tacherai de lui faire recommander par quelque ami a moi, avec lequel il ignorera mes relations, un homme qui me soit devoue, et avec lequel je puisse m'entendre pour preparer ma fuite. -- Allons! allons! dit La Ramee, pas mal imagine. -- N'est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de quelque brave gentilhomme, ennemi lui-meme du Mazarin, comme doit l'etre tout gentilhomme. -- Chut! Monseigneur, dit La Ramee, ne parlons pas politique. -- Quand j'aurai cet homme pres de moi, continua le duc, pour peu que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance a mon gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j'aurai des nouvelles du dehors. -- Ah! oui, dit La Ramee, mais comment cela, des nouvelles du dehors? -- Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant a la paume, par exemple. -- En jouant a la paume? demanda La Ramee, commencant a preter la plus grande attention au recit du duc. -- Oui, tenez, j'envoie une balle dans le fosse, un homme est la qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer cette balle que je lui ai demandee du haut des remparts, il m'en envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi, nous avons echange nos idees, et personne n'y a rien vu. -- Diable! diable! dit La Ramee en se grattant l'oreille, vous faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les ramasseurs des balles. Le duc sourit. -- Mais, continua La Ramee, tout cela, au bout du compte, n'est qu'un moyen de correspondre. -- C'est deja beaucoup, ce me semble. -- Ce n'est pas assez. -- Je vous demande pardon. Par exemple, je dis a mes amis: "Trouvez-vous tel jour, a telle heure, de l'autre cote du fosse avec deux chevaux de main." -- Eh bien! apres? dit La Ramee avec une certaine inquietude; a moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart et venir vous y chercher. -- Eh! mon Dieu, dit negligemment le prince, il ne s'agit pas que les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que j'aie, moi, un moyen d'en descendre. -- Lequel? -- Une echelle de corde. -- Oui, mais, dit La Ramee en essayant de rire, une echelle de corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume. -- Non, mais elle s'envoie dans autre chose. -- Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi? -- Dans un pate, par exemple. -- Dans un pate? dit La Ramee. -- Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple, que mon maitre d'hotel, Noirmont, ait traite du fonds de boutique du pere Marteau... -- Eh bien? demanda La Ramee tout frissonnant. -- Eh bien! La Ramee, qui est un gourmand, voit ces pates, trouve qu'ils ont meilleure mine que ceux de ses predecesseurs, vient m'offrir de m'en faire gouter. J'accepte, a la condition que La Ramee en goutera avec moi. Pour etre plus a l'aise, La Ramee ecarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir. Grimaud est l'homme qui m'a ete donne par un ami, ce serviteur avec lequel je m'entends, pret a me seconder en toutes choses. Le moment de ma fuite est marque a sept heures. Eh bien! a sept heures moins quelques minutes... -- A sept heures moins quelques minutes?... reprit La Ramee, auquel la sueur commencait a perler sur le front. -- A sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant l'action aux paroles, j'enleve la croute du pate. J'y trouve deux poignards, une echelle de corde et un baillon. Je mets un des poignards sur la poitrine de La Ramee et je lui dis: "Mon ami, j'en suis desole, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri, tu es mort!" Nous l'avons dit, en prononcant ces derniers mots, le duc avait joint l'action aux paroles. Le duc etait debout pres de lui et lui appuyait la pointe d'un poignard sur la poitrine avec un accent qui ne permettait pas a celui auquel il s'adressait de conserver de doute sur sa resolution. Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pate le second poignard, l'echelle de corde et la poire d'angoisse. La Ramee suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur croissante. -- Oh! Monseigneur, s'ecria-t-il en regardant le duc avec une expression de stupefaction qui eut fait eclater de rire le prince dans un autre moment, vous n'aurez pas le coeur de me tuer! -- Non, si tu ne t'opposes pas a ma fuite. -- Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme ruine. -- Je te rembourserai le prix de ta charge. -- Et vous etes bien decide a quitter le chateau? -- Pardieu! -- Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de resolution? -- Ce soir, je veux etre libre. -- Et si je me defends, si j'appelle, si je crie? -- Foi de gentilhomme, je te tue. En ce moment la pendule sonna. -- Sept heures, dit Grimaud, qui n'avait pas encore prononce une parole. -- Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard. La Ramee fit un mouvement comme pour l'acquit de sa conscience. Le duc fronca le sourcil, et l'exempt sentit la pointe du poignard qui, apres avoir traverse ses habits, s'appretait a lui traverser la poitrine. -- Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas. -- Hatons-nous, dit le duc. -- Monseigneur, une derniere grace. -- Laquelle? Parle, depeche-toi. -- Liez-moi bien, Monseigneur. -- Pourquoi cela, te lier? -- Pour qu'on ne croie pas que je suis votre complice. -- Les mains! dit Grimaud. -- Non pas par devant, par derriere donc, par derriere! -- Mais avec quoi? dit le duc. -- Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramee. Le duc detacha sa ceinture et la donna a Grimaud, qui lia les mains de La Ramee de maniere a le satisfaire. -- Les pieds, dit Grimaud. La Ramee tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la dechira par bandes et ficela La Ramee. -- Maintenant mon epee, dit La Ramee; liez-moi donc la garde de mon epee. Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit le desir de son gardien. -- Maintenant, dit le pauvre La Ramee, la poire d'angoisse, je la demande; sans cela on me ferait mon proces parce que je n'ai pas crie. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez. Grimaud s'appreta a remplir le desir de l'exempt, qui fit un mouvement en signe qu'il avait quelque chose a dire. -- Parle, dit le duc. -- Maintenant, Monseigneur, dit La Ramee, n'oubliez pas, s'il m'arrive malheur a cause de vous, que j'ai une femme et quatre enfants. -- Sois tranquille. Enfonce, Grimaud. En une seconde La Ramee fut baillonne et couche a terre, deux ou trois chaises furent renversees en signe de lutte. Grimaud prit dans les poches de l'exempt toutes les clefs qu'elles contenaient, ouvrit d'abord la porte de la chambre ou ils se trouvaient, la referma a double tour quand ils furent sortis, puis tous deux prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermees avec une promptitude qui faisait honneur a la dexterite de Grimaud. Enfin l'on arriva au jeu de paume. Il etait parfaitement desert, pas de sentinelles, personne aux fenetres. Le duc courut au rempart et apercut de l'autre cote des fosses trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc echangea un signe avec eux, c'etait bien pour lui qu'ils etaient la. Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur. Ce n'etait pas une echelle de corde, mais un peloton de soie, avec un baton qui devait se passer entre les jambes et se devider de lui-meme par le poids de celui qui se tenait dessus a califourchon. -- Va, dit le duc. -- Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud. Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la prison; si on t'attrape, toi, tu es pendu. -- C'est juste, dit Grimaud. Et aussitot Grimaud, se mettant a cheval sur le baton, commenca sa perilleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur involontaire; il etait deja arrive aux trois quarts de la muraille, lorsque tout a coup la corde cassa. Grimaud tomba precipite dans le fosse. Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et cependant il devait etre blesse grievement, car il etait reste etendu a l'endroit ou il etait tombe. Aussitot un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le fosse, attacha sous les epaules de Grimaud l'extremite d'une corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout oppose, tirerent Grimaud a eux. -- Descendez, Monseigneur, dit l'homme qui etait dans la fosse; il n'y a qu'une quinzaine de pieds de distance et le gazon est moelleux. Le duc etait deja a l'oeuvre. Sa besogne a lui etait plus difficile, car il n'avait plus de baton pour se soutenir; il fallait qu'il descendit a la force des poignets, et cela d'une hauteur d'une cinquantaine de pieds. Mais, nous l'avons dit, le duc etait adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de cinq minutes, il se trouva a l'extremite de la corde; comme le lui avait dit le gentilhomme, il n'etait plus qu'a quinze pieds de terre. Il lacha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal. Aussitot il se mit a gravir le talus du fosse, au haut duquel il trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui etaient inconnus. Grimaud, evanoui, etait attache sur un cheval. -- Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais a cette heure, il n'y a pas un instant a perdre, en route donc, en route! qui m'aime, me suive! Et il s'elanca sur son cheval, partit au grand galop, respirant a pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible a rendre: -- Libre!... Libre!... Libre!... XXVI. D'Artagnan arrive a propos D'Artagnan toucha a Blois la somme que Mazarin, dans son desir de le revoir pres de lui, s'etait decide a lui donner pour ses services futurs. De Blois a Paris il y avait quatre journees pour un cavalier ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre heures de l'apres- midi du troisieme jour a la barriere Saint-Denis. Autrefois il n'en eut mis que deux. Nous avons vu qu'Athos, parti trois heures apres lui, etait arrive vingt-quatre heures auparavant. Planchet avait perdu l'usage de ces promenades forcees; d'Artagnan lui reprocha sa mollesse. -- Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela fort joli pour un marchand de pralines. -- Es-tu reellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu serieusement, maintenant que nous nous sommes retrouves, vegeter dans ta boutique? -- Heu! reprit Planchet, vous seul en verite etes fait pour l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c'est cet intrepide chercheur d'aventures que nous avons connu? Il vit maintenant en veritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur campagnard. Tenez, monsieur, il n'y a en verite de desirable qu'une existence tranquille. -- Hypocrite! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te rapproches de Paris, et qu'il y a a Paris une corde et une potence qui t'attendent! En effet, comme ils en etaient la de leur conversation, les deux voyageurs arriverent a la barriere. Planchet baissait son feutre en songeant qu'il allait passer dans des rues ou il etait fort connu, et d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homeriques de Pierrefonds. En tournant le coin de la rue Montmartre, il apercut, a l'une des fenetres de l'hotel de la Chevrette, Porthos vetu d'un splendide justaucorps bleu de ciel tout brode d'argent, et baillant a se demonter la machoire, de sorte que les passants contemplaient avec une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si riche, qui semblait si fort ennuye de sa richesse et de sa grandeur. A peine d'ailleurs, de leur cote, d'Artagnan et Planchet avaient- ils tourne l'angle de la rue, que Porthos les avait reconnus. -- Eh! d'Artagnan, s'ecria-t-il, Dieu soit loue! c'est vous! -- Eh! bonjour, cher ami! repondit d'Artagnan. Une petite foule de badauds se forma bientot autour des chevaux que les valets de l'hotel tenaient deja par la bride, et des cavaliers qui causaient ainsi le nez en l'air; mais un froncement de sourcils de d'Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionnes de Planchet et bien compris des assistants, dissiperent la foule, qui commencait a devenir d'autant plus compacte qu'elle ignorait pourquoi elle etait rassemblee. Porthos etait deja descendu sur le seuil de l'hotel. -- Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici. -- En verite! dit d'Artagnan, j'en suis au desespoir pour ces nobles animaux. -- Et moi aussi, j'etais assez mal, dit Porthos, et n'etait l'hotesse continua-t-il en se balancant sur ses jambes avec son gros air content de lui-meme, qui est assez avenante et qui entend la plaisanterie, j'aurais ete chercher gite ailleurs. La belle Madeleine, qui s'etait approchee pendant ce colloque, fit un pas en arriere et devint pale comme la mort en entendant les paroles de Porthos, car elle crut que la scene du Suisse allait se renouveler; mais a sa grande stupefaction d'Artagnan ne sourcilla point, et, au lieu de se facher, il dit en riant a Porthos: -- Oui, je comprends, cher ami, l'air de la rue Tiquetonne ne vaut pas celui de la vallee de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je vais vous en faire prendre un meilleur. -- Quand cela? -- Ma foi, bientot, je l'espere. -- Ah! tant mieux! A cette exclamation de Porthos succeda un gemissement bas et profond qui partait de l'angle d'une porte. D'Artagnan, qui venait de mettre pied a terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur l'enorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attristee laissait echapper de sourdes plaintes. -- Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, etes deplace dans ce chetif hotel, n'est-ce pas? demanda d'Artagnan de ce ton railleur qui pouvait etre aussi bien de la compassion que de la moquerie. -- Il trouve la cuisine detestable, repondit Porthos. -- Eh bien, mais, dit d'Artagnan, que ne la faisait-il lui-meme comme a Chantilly? -- Ah! monsieur, je n'avais plus ici, comme la-bas, les etangs de M. le Prince, pour y pecher ces belles carpes, et les forets de Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant a la cave, je l'ai visitee en detail, et en verite c'est bien peu de chose. -- Monsieur Mouston, dit d'Artagnan, en verite je vous plaindrais, si je n'avais pour le moment quelque chose de bien autrement presse a faire. Alors, prenant Porthos a part: -- Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voila tout habille, et c'est heureux, car je vous mene de ce pas chez le cardinal. -- Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux ebahis. -- Oui, mon ami. -- Une presentation? -- Cela vous effraie? -- Non, mais cela m'emeut. -- Oh! soyez tranquille; vous n'avez plus affaire a l'autre cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majeste. -- C'est egal, vous comprenez, d'Artagnan, la cour! -- Eh! mon ami, il n'y a plus de cour. -- La reine! -- J'allais dire: il n'y a plus de reine. La reine? rassurez-vous, nous ne la verrons pas. -- Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal? -- De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous emprunterai un de vos chevaux. -- A votre aise: ils sont tous les quatre a votre service. -- Oh! je n'en ai besoin que d'un pour le moment. -- N'emmenons-nous pas nos valets? -- Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant a Planchet, il a ses raisons pour ne pas venir a la cour. -- Et pourquoi cela? -- Heu! il est mal avec Son Eminence. -- Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard. -- Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud? -- Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phebus ou Superbe, nous allons en ceremonie. -- Ah! dit Mousqueton respirant, il ne s'agit donc que de faire une visite? -- Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas d'autre chose. Seulement, a tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez a ma selle les miens tout charges. Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de ceremonie qui se faisaient arme jusqu'aux dents. -- Au fait, dit Porthos en regardant s'eloigner complaisamment son ancien laquais, vous avez raison, d'Artagnan, Mouston suffira, Mouston a fort belle apparence. D'Artagnan sourit. Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais? -- Non pas, je reste comme je suis. -- Mais vous etes tout mouille de sueur et de poussiere, vos bottes sont fort crottees? -- Ce neglige de voyage temoignera de mon empressement a me rendre aux ordres du cardinal. En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout accommodes. D'Artagnan se remit en selle comme s'il se reposait depuis huit jours. -- Oh! dit-il a Planchet, ma longue epee... -- Moi, dit Porthos montrant une petite epee de parade a la garde toute doree, j'ai mon epee de cour. -- Prenez votre rapiere, mon ami. -- Et pourquoi? -- Je n'en sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi. -- Ma rapiere, Mouston, dit Porthos. -- Mais c'est tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci; nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite, je prendrai mes precautions en consequence. -- Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit d'Artagnan, les precautions sont toujours bonnes a prendre. Ou vous n'avez pas grande memoire, ou vous avez oublie que nous n'avons pas l'habitude de passer nos nuits en bals et en serenades. -- Helas! c'est vrai, dit Mousqueton en s'armant de pied en cap, mais je l'avais oublie. Ils partirent d'un trait assez rapide et arriverent au Palais- Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les rues, car c'etait le jour de la Pentecote, et cette foule regardait passer avec etonnement ces deux cavaliers, dont l'un etait si frais qu'il semblait sortir d'une boite, et l'autre si poudreux qu'on eut dit qu'il quittait un champ de bataille. Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte etait alors dans toute sa vogue, quelques- uns disaient que c'etait Sancho qui, apres avoir perdu un maitre, en avait trouve deux. En arrivant a l'antichambre, d'Artagnan se trouva en pays de connaissance. C'etaient des mousquetaires de sa compagnie qui justement etaient de garde. Il fit appeler l'huissier et montra la lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une seconde. L'huissier s'inclina et entra chez Son Eminence. D'Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu'il etait agite d'un leger tremblement. Il sourit, et s'approchant de son oreille, il lui dit: -- Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimide; croyez-moi, l'oeil de l'aigle est ferme, et nous n'avons plus affaire qu'au simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint- Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait une pauvre idee de vous. -- Bien, bien, repondit Porthos. L'huissier reparut. -- Entrez, messieurs dit-il, Son Eminence vous attend. En effet, Mazarin etait assis dans son cabinet, travaillant a raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de benefices. Il vit du coin de l'oeil entrer d'Artagnan et Porthos et quoique son regard eut petille de joie a l'annonce de l'huissier, il ne parut pas s'emouvoir. -- Ah! c'est vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait diligence, c'est bien; soyez le bienvenu. -- Merci, Monseigneur. Me voila aux ordres de Votre Eminence, ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui deguisait sa noblesse sous le nom de Porthos. Porthos salua le cardinal. -- Un cavalier magnifique, dit Mazarin. Porthos tourna la tete a droite et a gauche, et fit des mouvements d'epaule pleins de dignite. -- La meilleure epee du royaume, Monseigneur, dit d'Artagnan, et bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas le dire. Porthos salua d'Artagnan. Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frederic de Prusse les aima plus tard. Il se mit a admirer les mains nerveuses, les vastes epaules et l'oeil fixe de Porthos. Il lui sembla qu'il avait devant lui le salut de son ministere et du royaume, taille en chair et en os. Cela lui rappela que l'ancienne association des mousquetaires etait formee de quatre personnes. -- Et vos deux autres amis? demanda Mazarin. Porthos ouvrait la bouche, croyant que c'etait l'occasion de placer un mot a son tour. D'Artagnan lui fit un signe du coin de l'oeil. -- Nos autres amis sont empeches en ce moment, ils nous rejoindront plus tard. Mazarin toussa legerement. -- Et monsieur, plus libre qu'eux, reprendra volontiers du service? demanda Mazarin. -- Oui, Monseigneur, et cela par un devouement, car M. de Bracieux est riche. -- Riche? dit Mazarin, a qui ce seul mot avait toujours le privilege d'inspirer une grande consideration. -- Cinquante mille livres de rente, dit Porthos. C'etait la premiere parole qu'il avait prononcee. -- Par pur devouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par pur devouement alors? -- Monseigneur ne croit peut-etre pas beaucoup a ce mot-la? demanda d'Artagnan. -- Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains. -- Moi, dit d'Artagnan, je crois au devouement comme a un nom de bapteme, par exemple, qui doit etre naturellement suivi d'un nom de terre. On est d'un naturel plus ou moins devoue, certainement; mais il faut toujours qu'au bout d'un devouement il y ait quelque chose. -- Et votre ami, par exemple, quelle chose desirerait-il avoir au bout de son devouement? -- Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques: celle du Vallon, a Corbeil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais, et celle de Pierrefonds dans le Valois; or, Monseigneur, il desirerait que l'une de ses trois terres fut erigee en baronnie. -- N'est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux petillerent de joie en voyant qu'il pouvait recompenser le devouement de Porthos sans bourse delier; n'est-ce que cela? la chose pourra s'arranger. -- Je serai baron! s'ecria Porthos en faisant un pas en avant. -- Je vous l'avais dit, reprit d'Artagnan en l'arretant de la main, et Monseigneur vous le repete. -- Et vous, monsieur d'Artagnan, que desirez-vous? Monseigneur, dit d'Artagnan, il y aura vingt ans au mois de septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m'a fait lieutenant. -- Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous fit capitaine. D'Artagnan salua. -- Eh bien! tout cela n'est pas chose impossible. On verra, messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin, quel service preferez-vous? celui de la ville? celui de la campagne? Porthos ouvrit la bouche pour repondre. -- Monseigneur, dit d'Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il aime le service extraordinaire, c'est-a-dire des entreprises qui sont reputees comme folles et impossibles. Cette gasconnade ne deplut pas a Mazarin, qui se mit a rever. -- Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous donner un poste sedentaire. J'ai certaines inquietudes. Eh bien! qu'est-ce que cela? dit Mazarin. En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l'antichambre, et presque en meme temps la porte du cabinet s'ouvrit; un homme couvert de poussiere se precipita dans la chambre en criant: -- Monsieur le cardinal? ou est monsieur le cardinal? Mazarin crut qu'on voulait l'assassiner, et se recula en faisant rouler son fauteuil. D'Artagnan et Porthos firent un mouvement qui les placa entre le nouveau venu et le cardinal. -- Eh! monsieur, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc, que vous entrez ici comme dans les halles? -- Monseigneur, dit l'officier a qui s'adressait ce reproche, deux mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de Vincennes. L'officier etait si pale et si defait, que Mazarin, persuade qu'il etait porteur d'une nouvelle d'importance, fit signe a d'Artagnan et a Porthos de faire place au messager. D'Artagnan et Porthos se retirerent dans un coin du cabinet. -- Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc? -- Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient de s'evader du chateau de Vincennes. Mazarin poussa un cri et devint a son tour plus pale que celui qui lui annoncait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque aneanti. -- Evade! dit-il, M. de Beaufort evade? -- Monseigneur, je l'ai vu fuir du haut de la terrasse. -- Et vous n'avez pas tire dessus? -- Il etait hors de portee. -- Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc? -- Il etait absent. -- Mais La Ramee? -- On l'a trouve garrotte dans la chambre du prisonnier, un baillon dans la bouche et un poignard pres de lui. -- Mais cet homme qu'il s'etait adjoint? -- Il etait complice du duc et s'est evade avec lui. Mazarin poussa un gemissement. -- Monseigneur, dit d'Artagnan faisant un pas vers le cardinal. -- Quoi? dit Mazarin. -- Il me semble que Votre Eminence perd un temps precieux. -- Comment cela? -- Si Votre Eminence ordonnait qu'on courut apres le prisonnier, peut-etre le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la plus proche frontiere est a soixante lieues. -- Et qui courrait apres lui? s'ecria Mazarin. -- Moi, pardieu! -- Et vous l'arreteriez? -- Pourquoi pas? -- Vous arreteriez le duc de Beaufort, arme, en campagne? -- Si Monseigneur m'ordonnait d'arreter le diable, je l'empoignerais par les cornes et je le lui amenerais. -- Moi aussi, dit Porthos. -- Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec etonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharne. -- Eh bien! dit d'Artagnan dont les yeux s'enflammaient, bataille! il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n'est-ce pas, Porthos? -- Bataille! dit Porthos. -- Et vous croyez le rattraper? -- Oui, si nous sommes mieux montes que lui. -- Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez. -- Vous l'ordonnez, Monseigneur. -- Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en ecrivant quelques lignes. -- Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les chevaux que nous rencontrerons sur notre route. -- Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez! -- Bon, Monseigneur. -- Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe du duc de Beaufort; il ne s'agit que de le rattraper. Quant a vous, mon cher monsieur d'Artagnan, je ne vous promets rien, mais si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous voudrez. -- A cheval, Porthos! dit d'Artagnan en prenant la main de son ami. -- Me voici, repondit Porthos avec son sublime sang-froid. Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes qu'ils rencontraient sur leur route en criant: "A cheval! a cheval!" Une dizaine d'hommes se trouverent reunis. D'Artagnan et Porthos sauterent l'un sur Vulcain, l'autre sur Bayard, Mousqueton enfourcha Phebus. -- Suivez-moi! cria d'Artagnan. -- En route, dit Porthos. Et ils enfoncerent l'eperon dans les flancs de leurs nobles coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honore comme une tempete furieuse. -- Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de l'exercice, vous voyez que je vous tiens parole. -- Oui, mon capitaine, repondit Porthos. Ils se retournerent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se tenait a la distance obligee. Derriere Mousqueton galopaient les dix gardes. Les bourgeois ebahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les chiens effarouches suivaient les cavaliers en aboyant. Au coin du cimetiere Saint-Jean, d'Artagnan renversa un homme; mais c'etait un trop petit evenement pour arreter des gens si presses. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les chevaux eussent eu des ailes. Helas! Il n'y a pas de petits evenements dans ce monde, et nous verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie! XXVII. La grande route Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint- Antoine et la route de Vincennes; bientot ils se trouverent hors de la ville, bientot dans la foret, bientot en vue du village. Les chevaux semblaient s'animer de plus en plus a chaque pas, et leurs naseaux commencaient a rougir comme des fournaises ardentes. D'Artagnan, les eperons dans le ventre de son cheval, devancait Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait a deux longueurs. Les gardes venaient distances selon la valeur de leurs montures. Du haut d'une eminence d'Artagnan vit un groupe de personnes arretees de l'autre cote du fosse, en face de la partie du donjon qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c'etait par la que le prisonnier avait fui, et que c'etait de ce cote qu'il aurait des renseignements. En cinq minutes il etait arrive a ce but, ou le rejoignirent successivement les gardes. Tous les gens qui composaient ce groupe etaient fort occupes; ils regardaient la corde encore pendante a la meurtriere et rompue a vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils echangeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et venaient des sentinelles a l'air effare. Un poste de soldats, commande par un sergent, eloignait les bourgeois de l'endroit ou le duc etait monte a cheval. D'Artagnan piqua droit au sergent. -- Mon officier, dit le sergent, on ne s'arrete pas ici. -- Cette consigne n'est pas pour moi, dit d'Artagnan. A-t-on poursuivi les fuyards? -- Oui, mon officier; malheureusement ils sont bien montes. -- Et combien sont-ils? -- Quatre valides, et un cinquieme qu'ils ont emporte blesse. -- Quatre! dit d'Artagnan en regardant Porthos; entends-tu, baron? ils ne sont que quatre! Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos. -- Et combien d'avance ont-ils? -- Deux heures un quart, mon officier. -- Deux heures un quart, ce n'est rien, nous sommes bien montes, n'est-ce pas, Porthos? Porthos poussa un soupir; il pensa a ce qui attendait ses pauvres chevaux. -- Fort bien, dit d'Artagnan, et maintenant de quel cote sont-ils partis? -- Quant a ceci, mon officier, defense de le dire. D'Artagnan tira de sa poche un papier. -- Ordre du roi, dit-il. -- Parlez au gouverneur alors. -- Et ou est le gouverneur? -- A la campagne. La colere monta au visage de d'Artagnan, son front se plissa, ses tempes se colorerent. -- Ah! miserable! dit-il au sergent, je crois que tu te moques de moi. Attends! Il deplia le papier, le presenta d'une main au sergent et de l'autre prit dans ses fontes un pistolet qu'il arma. -- Ordre du roi, te dis-je. Lis et reponds, ou je te fais sauter la cervelle! quelle route ont-ils prise? Le sergent vit que d'Artagnan parlait serieusement. -- Route du Vendomois, repondit-il. -- Et par quelle porte sont-ils sortis? -- Par la porte de Saint-Maur. -- Si tu me trompes, miserable, dit d'Artagnan, tu seras pendu demain! -- Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire pendre, murmura le sergent. D'Artagnan haussa les epaules, fit un signe a son escorte et piqua. -- Par ici, messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la porte du parc indiquee. Mais maintenant que le duc s'etait sauve, le concierge avait juge a propos de fermer la porte a double tour. Il fallut le forcer de l'ouvrir comme on avait force le sergent, et cela fit perdre encore dix minutes. Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la meme velocite. Mais tous les chevaux ne continuerent pas avec la meme ardeur; quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrenee; trois s'arreterent apres une heure de marche; un tomba. D'Artagnan, qui ne tournait pas la tete, ne s'en apercut meme pas. Porthos le lui dit avec son air tranquille. -- Pourvu que nous arrivions a deux, dit d'Artagnan, c'est tout ce qu'il faut, puisqu'ils ne sont que quatre. -- C'est vrai, dit Porthos. Et il mit les eperons dans le ventre de son cheval. Au bout de deux heures, les chevaux avaient fait douze lieues sans s'arreter; leurs jambes commencaient a trembler et l'ecume qu'ils soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la sueur penetrait sous leurs hauts-de-chausses. -- Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses betes, dit Porthos. -- Tuons-les, au contraire, tuons-les! dit d'Artagnan, et arrivons. Je vois des traces fraiches, il n'y a pas plus d'un quart d'heure qu'ils sont passes ici. Effectivement, le revers de la route etait laboure par les pieds des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour. Ils repartirent; mais apres deux lieues, le cheval de Mousqueton s'abattit. -- Bon! dit Porthos, voila Phebus flambe! -- Le cardinal vous le paiera mille pistoles. -- Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela. -- Repartons donc, et au galop! -- Oui, si nous pouvons. En effet, le cheval de d'Artagnan refusa d'aller plus loin, il ne respirait plus; un dernier coup d'eperon, au lieu de le faire avancer, le fit tomber. -- Ah! diable! dit Porthos, voila Vulcain fourbu! -- Mordieu! s'ecria d'Artagnan en saisissant ses cheveux a pleine poignee, il faut donc s'arreter! Donnez-moi votre cheval, Porthos. Eh bien! mais, que diable faites-vous? -- Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutot c'est Bayard qui s'abat. D'Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait comme il pouvait des etriers, mais il s'apercut que le sang lui sortait par les naseaux. -- Et de trois! dit-il. Maintenant tout est fini! En ce moment un hennissement se fit entendre. -- Chut! dit d'Artagnan. -- Qu'y a-t-il? -- J'entends un cheval. -- C'est celui de quelqu'un de nos compagnons qui nous rejoint. -- Non, dit d'Artagnan, c'est en avant. -- Alors, c'est autre chose, dit Porthos. Et il ecouta a son tour en tendant l'oreille du cote qu'avait indique d'Artagnan. -- Monsieur, dit Mousqueton, qui, apres avoir abandonne son cheval sur la grande route, venait de rejoindre son maitre a pied; monsieur, Phebus n'a pu resister, et... -- Silence donc! dit Porthos. En effet, en ce moment un second hennissement passait emporte par la brise de la nuit. -- C'est a cinq cents pas d'ici, en avant de nous, dit d'Artagnan. -- En effet, monsieur, dit Mousqueton, et a cinq cents pas de nous il y a une petite maison de chasse. -- Mousqueton, tes pistolets, dit d'Artagnan. -- Je les ai a la main, monsieur. -- Porthos, prenez les votres dans vos fontes. -- Je les tiens. -- Bien! dit d'Artagnan en s'emparant a son tour des siens; maintenant vous comprenez, Porthos? -- Pas trop. -- Nous courons pour le service du roi. -- Eh bien? -- Pour le service du roi nous requerons ces chevaux. -- C'est cela, dit Porthos. -- Alors, pas un mot et a l'oeuvre! Tous trois s'avancerent dans la nuit, silencieux comme des fantomes. A un detour de la route, ils virent briller une lumiere au milieu des arbres. -- Voila la maison, dit d'Artagnan tout bas. Laissez-moi faire, Porthos, et faites comme je ferai. Ils se glisserent d'arbre en arbre, et arriverent jusqu'a vingt pas de la maison sans avoir ete vus. Parvenus a cette distance, ils apercurent, a la faveur dune lanterne suspendue sous un hangar, quatre chevaux d'une belle mine. Un valet les pansait. Pres deux etaient les selles et les brides. D'Artagnan s'approcha vivement, faisant signe a ses deux compagnons de se tenir quelques pas en arriere. -- J'achete ces chevaux, dit-il au valet. Celui-ci se retourna etonne, mais sans rien dire. -- N'as-tu pas entendu, drole? reprit d'Artagnan. -- Si fait, dit celui-ci. -- Pourquoi ne reponds-tu pas? -- Parce que ces chevaux ne sont pas a vendre. -- Je les prends alors, dit d'Artagnan. Et il mit la main sur celui qui etait a sa portee. Ses deux compagnons apparurent au meme moment et en firent autant. -- Mais, messieurs! s'ecria le laquais, ils viennent de faire une traite de six lieues, et il y a a peine une demi-heure qu'i