Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome IV., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13950] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME IV. *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DEBRAGELONNE TOME IV (1848 -- 1850) Table des matieres Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage Chapitre CXCIX -- Heu! miser! Chapitre CC -- Blessures sur blessures Chapitre CCI -- Ce qu'avait devine Raoul Chapitre CCII -- Trois convives etonnes de souper ensemble Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille Chapitre CCIV -- Rivaux politiques Chapitre CCV -- Ou Porthos est convaincu sans avoir compris Chapitre CCVI -- La societe de M. de Baisemeaux Chapitre CCVII -- Prisonnier Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraisse sans en prevenir Porthos, et des desagrements qui en etaient resultes pour ce digne gentilhomme Chapitre CCIX -- Ce que c'etait que messire Jean Percerin Chapitre CCX -- Les echantillons Chapitre CCXI -- Ou Moliere prit peut-etre sa premiere idee du Bourgeois gentilhomme Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel Chapitre CCXIII -- Encore un souper a la Bastille Chapitre CCXIV -- Le general de l'ordre Chapitre CCXV -- Le tentateur Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare Chapitre CCXVII -- Le chateau de Vaux-le-Vicomte Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie Chapitre CCXX -- A Gascon, Gascon et demi Chapitre CCXXI -- Colbert Chapitre CCXXII -- Jalousie Chapitre CCXXIII -- Lese-majeste Chapitre CCXXIV -- Une nuit a la Bastille Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet Chapitre CCXXVI -- Le matin Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne etait respectee a la Bastille Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi Chapitre CCXXX -- Le faux roi Chapitre CCXXXI -- Ou Porthos croit courir apres un duche Chapitre CCXXXII -- Les derniers adieux Chapitre CCXXXIII -- M. de Beaufort Chapitre CCXXXIV -- Preparatifs de depart Chapitre CCXXXV -- L'inventaire de Planchet Chapitre CCXXXVI -- L'inventaire de M. de Beaufort Chapitre CCXXXVII -- Le plat d'argent Chapitre CCXXXVIII -- Captif et geoliers Chapitre CCXXXIX -- Les promesses Chapitre CCXL -- Entre femmes Chapitre CCXLI -- La cene Chapitre CCXLII -- Dans le carrosse de M. Colbert Chapitre CCXLIII -- Les deux gabares Chapitre CCXLIV -- Conseils d'ami Chapitre CCXLV -- Comment le roi Louis XIV joua son petit role Chapitre CCXLVI -- Le cheval blanc et le cheval noir Chapitre CCXLVII -- Ou l'ecureuil tombe, ou la couleuvre vole Chapitre CCXLVIII -- Belle-Ile-en-Mer Chapitre CCXLIX -- Les explications d'Aramis Chapitre CCL -- Suite des idees du roi et des idees de M. d'Artagnan Chapitre CCLI -- Les aieux de Porthos Chapitre CCLII -- Le fils de Biscarrat Chapitre CCLIII -- La grotte de Locmaria Chapitre CCLIV -- La grotte Chapitre CCLV -- Un chant d'Homere Chapitre CCLVI -- La mort d'un titan Chapitre CCLVII -- L'epitaphe de Porthos Chapitre CCLVIII -- La ronde de M. de Gesvres Chapitre CCLIX -- Le roi Louis XIV Chapitre CCLX -- Les amis de M. Fouquet Chapitre CCLXI -- Le testament de Porthos Chapitre CCLXII -- La vieillesse d'Athos Chapitre CCLXIII -- Vision d'Athos Chapitre CCLXIV -- L'ange de la mort Chapitre CCLXV -- Bulletin Chapitre CCLXVI -- Le dernier chant du poeme Chapitre CCLXVII -- Epilogue Chapitre CCLXVIII -- La mort de M. d'Artagnan Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse Louis se remit aussitot pour faire un bon visage a M. de La Fere. Il prevoyait bien que le comte n'arrivait point par hasard. Il sentait vaguement l'importance de cette visite; mais a un homme du ton d'Athos, a un esprit aussi distingue, la premiere vue ne devait rien offrir de desagreable ou de mal ordonne. Quand le jeune roi fut assure d'etre calme en apparence, il donna ordre aux huissiers d'introduire le comte. Quelques minutes apres, Athos, en habit de ceremonie, revetu des ordres que seul il avait le droit de porter a la Cour de France, Athos se presenta d'un air si grave et si solennel, que le roi put juger, du premier coup, s'il s'etait ou non trompe dans ses pressentiments. Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une main sur laquelle Athos s'inclina plein de respect. -- Monsieur le comte de La Fere, dit le roi rapidement, vous etes si rare chez moi, que c'est une tres bonne fortune de vous y voir. Athos s'inclina et repondit: -- Je voudrais avoir le bonheur d'etre toujours aupres de Votre Majeste. Cette reponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: "Je voudrais pouvoir etre un des conseillers du roi pour lui epargner des fautes." Le roi le sentit, et, decide devant cet homme a conserver l'avantage du calme avec l'avantage du rang: -- Je vois que vous avez quelque chose a me dire, fit-il. -- Je ne me serais pas, sans cela, permis de me presenter chez Votre Majeste. -- Dites vite, monsieur, j'ai hate de vous satisfaire. Le roi s'assit. -- Je suis persuade, repliqua Athos d'un ton legerement emu, que Votre Majeste me donnera toute satisfaction. -- Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, c'est une plainte que vous venez formuler ici? -- Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majeste... Mais, veuillez m'excuser, Sire, je vais reprendre l'entretien a son debut. -- J'attends. -- Le roi se souvient qu'a l'epoque du depart de M. de Buckingham, j'ai eu l'honneur de l'entretenir. -- A cette epoque, a peu pres... Oui, je me le rappelle; seulement, le sujet de l'entretien... je l'ai oublie. Athos tressaillit. -- J'aurai l'honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s'agissait d'une demande que je venais adresser a Votre Majeste, touchant le mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La Valliere. -- Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut. -- A cette epoque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si genereux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots prononces par Sa Majeste ne m'est sorti de la memoire. -- Et?... fit le roi. -- Et le roi, a qui je demandais Mlle de La Valliere pour M. de Bragelonne, me refusa. -- C'est vrai, dit sechement Louis. -- En alleguant, se hata de dire Athos, que la fiancee n'avait pas d'etat dans le monde. Louis se contraignit pour ecouter patiemment. -- Que... ajouta Athos, elle avait peu de fortune. Le roi s'enfonca dans son fauteuil. -- Peu de naissance. Nouvelle impatience du roi. -- Et peu de beaute, ajouta encore impitoyablement Athos. Ce dernier trait, enfonce dans le coeur de l'amant le fit bondir hors mesure. -- Monsieur, dit-il, voila une bien bonne memoire! -- C'est toujours ce qui m'arrive quand j'ai l'honneur si grand d'un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler. -- Enfin, j'ai dit tout cela, soit! -- Et j'en ai beaucoup remercie Votre Majeste, Sire, parce que ces paroles temoignaient d'un interet bien honorable pour M. de Bragelonne. -- Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles, que vous aviez pour ce mariage une grande repugnance? -- C'est vrai, Sire. -- Et que vous faisiez la demande a contrecoeur? -- Oui, Votre Majeste. -- Enfin, je me rappelle aussi, car j'ai une memoire presque aussi bonne que la votre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces paroles: "Je ne crois pas a l'amour de Mlle de La Valliere pour M. de Bragelonne." Est-ce vrai? Athos sentit le coup, il ne recula pas. -- Sire, dit-il, j'en ai deja demande pardon a Votre Majeste, mais il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront intelligibles qu'au denouement. -- Voyons le denouement, alors. -- Le voici. Votre Majeste avait dit qu'elle differait le mariage pour le bien de M. de Bragelonne. Le roi se tut. -- Aujourd'hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu'il ne peut differer plus longtemps de demander une solution a Votre Majeste. Le roi palit. Athos le regarda fixement. -- Et que... demande-t-il... M. de Bragelonne? dit le roi avec hesitation. -- Absolument ce que je venais demander au roi dans la derniere entrevue: le consentement de Votre Majeste a son mariage. Le roi se tut. -- Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous, continua Athos. Mlle de La Valliere, sans fortune, sans naissance et sans beaute, n'en est pas moins le seul beau parti du monde pour M. de Bragelonne, puisqu'il aime cette jeune fille. Le roi serra ses mains l'une contre l'autre. -- Le roi hesite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermete ni de sa politesse. -- Je n'hesite pas... je refuse, repliqua le roi. Athos se recueillit un moment. -- J'ai eu l'honneur, dit-il d'une voix douce, de faire observer au roi que nul obstacle n'arretait les affections de M. de Bragelonne, et que sa determination semblait invariable. -- Il y a ma volonte; c'est un obstacle, je crois? -- C'est le plus serieux de tous, riposta Athos. -- Ah! -- Maintenant, qu'il nous soit permis de demander humblement a Votre Majeste la raison de ce refus. -- La raison?... Une question? s'ecria le roi. -- Une demande, Sire. Le roi, s'appuyant sur la table avec les deux poings: -- Vous avez perdu l'usage de la Cour, monsieur de La Fere, dit-il d'une voix concentree. A la Cour, on ne questionne pas le roi. -- C'est vrai, Sire; mais, si l'on ne questionne pas, on suppose. -- On suppose! que veut dire cela? -- Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise du roi... -- Monsieur! -- Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrepidement Athos. -- Je crois que vous vous meprenez, dit le monarque entraine malgre lui a la colere. -- Sire, je suis force de chercher ailleurs ce que je croyais trouver en Votre Majeste. Au lieu d'avoir une reponse de vous, je suis force de m'en faire une a moi-meme. -- Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donne tout le temps que j'avais de libre. -- Sire, repondit le comte, je n'ai pas eu le temps de dire au roi ce que j'etais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que je dois saisir l'occasion. -- Vous en etiez a des suppositions; vous allez passer aux offenses. -- Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! J'ai toute ma vie soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du coeur et la valeur de l'esprit. Je ne me ferai jamais croire que mon roi, celui qui m'a dit une parole, cachait avec cette parole une arriere-pensee. -- Qu'est-ce a dire? quelle arriere-pensee? -- Je m'explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de Mlle de La Valliere a M. de Bragelonne, Votre Majeste avait un autre but que le bonheur et la fortune du vicomte... -- Vous voyez bien, monsieur, que vous m'offensez. -- Si, en demandant un delai au vicomte, Votre Majeste avait voulu eloigner seulement le fiance de Mlle de La Valliere... -- Monsieur! Monsieur! -- C'est que je l'ai oui dire partout, Sire. Partout l'on parle de l'amour de Votre Majeste pour Mlle de La Valliere. Le roi dechira ses gants, que, par contenance, il mordillait depuis quelques minutes. -- Malheur! s'ecria-t-il, a ceux qui se melent de mes affaires! J'ai pris un parti: je briserai tous les obstacles. -- Quels obstacles? dit Athos. Le roi s'arreta court, comme un cheval emporte a qui le mors brise le palais en se retournant dans sa bouche. -- J'aime Mlle de La Valliere, dit-il soudain avec autant de noblesse que d'emportement. -- Mais, interrompit Athos, cela n'empeche pas Votre Majeste de marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Valliere. Le sacrifice est digne d'un roi; il est merite par M. de Bragelonne, qui a deja rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi donc, le roi, en renoncant a son amour, fait preuve a la fois de generosite, de reconnaissance et de bonne politique. -- Mlle de La Valliere, dit sourdement le roi, n'aime pas M. de Bragelonne. -- Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond. -- Je le sais. -- Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma premiere demande, Sa Majeste eut pris la peine de me le dire. -- Depuis peu. Athos garda un moment le silence. -- Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoye M. de Bragelonne a Londres. Cet exil surprend a bon droit ceux qui aiment l'honneur du roi. -- Qui parle de l'honneur du roi, monsieur de La Fere? -- L'honneur du roi, Sire, est fait de l'honneur de toute sa noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, c'est-a- dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c'est a lui- meme, au roi, que cette part d'honneur est derobee. -- Monsieur de La Fere! -- Sire, vous avez envoye a Londres le vicomte de Bragelonne avant d'etre l'amant de Mlle de La Valliere, ou depuis que vous etes son amant? Le roi, irrite, surtout parce qu'il se sentait domine, voulut congedier Athos par un geste. -- Sire, je vous dirai tout, repliqua le comte; je ne sortirai d'ici que satisfait par Votre Majeste ou par moi-meme. Satisfait si vous m'avez prouve que vous avez raison; satisfait si je vous ai prouve que vous avez tort. Oh! vous m'ecouterez, Sire. Je suis vieux, et je tiens a tout ce qu'il y a de vraiment grand et de vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a verse son sang pour votre pere et pour vous, sans jamais avoir rien demande ni a vous ni a votre pere. Je n'ai fait de tort a personne en ce monde, et j'ai oblige des rois! Vous m'ecouterez! Je viens vous demander compte de l'honneur d'un de vos serviteurs que vous avez abuse par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que ces mots irritent Votre Majeste; mais les faits nous tuent, nous autres; je sais que vous cherchez quel chatiment vous ferez subir a ma franchise; mais je sais, moi, quel chatiment je demanderai a Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le malheur de mon fils. Le roi se promenait a grands pas, la main sur la poitrine, la tete roidie, l'oeil flamboyant. -- Monsieur, s'ecria-t-il tout a coup, si j'etais pour vous le roi, vous seriez deja puni; mais je ne suis qu'un homme, et j'ai le droit d'aimer sur la terre ceux qui m'aiment, bonheur si rare! -- Vous n'avez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prevenir M. de Bragelonne au lieu de l'exiler. -- Je crois que je discute, en verite! interrompit Louis XIV avec cette majeste que lui seul savait trouver a un point si remarquable dans le regard et dans la voix. -- J'esperais que vous me repondriez, dit le comte. -- Vous saurez tantot ma reponse, monsieur. -- Vous savez ma pensee, repliqua M. de La Fere. -- Vous avez oublie que vous parliez au roi, monsieur; c'est un crime! -- Vous avez oublie que vous brisiez la vie de deux hommes; c'est un peche mortel, Sire! -- Sortez, maintenant! -- Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez mal votre regne, car vous le commencez par le rapt et la deloyaute! Ma race et moi, nous sommes degages envers vous de toute cette affection et de tout ce respect que j'avais fait jurer a mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en presence des restes de vos nobles aieux. Vous etes devenu notre ennemi, Sire, et nous n'avons plus affaire desormais qu'a Dieu, notre seul maitre. Prenez-y garde! -- Vous menacez? -- Oh! non, dit tristement Athos, et je n'ai pas plus de bravade que de peur dans l'ame. Dieu, dont je vous parle, Sire, m'entend parler; il sait que, pour l'integrite, pour l'honneur de votre couronne, je verserais encore a present tout ce que m'ont laisse de sang vingt annees de guerre civile et etrangere. Je puis donc vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace l'homme; mais je vous dis, a vous: Vous perdez deux serviteurs pour avoir tue la foi dans le coeur du pere et l'amour dans le coeur du fils. L'un ne croit plus a la parole royale, l'autre ne croit plus a la loyaute des hommes, ni a la purete des femmes. L'un est mort au respect et l'autre a l'obeissance. Adieu! Cela dit, Athos brisa son epee sur son genou, en deposa lentement les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui etouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet. Louis, abime sur sa table, passa quelques minutes a se remettre, et, se relevant soudain, il sonna violemment. -- Qu'on appelle M. d'Artagnan! dit-il aux huissiers epouvantes. Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage Sans doute nos lecteurs se sont deja demande comment Athos s'etait si bien a point trouve chez le roi, lui dont ils n'avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre pretention, comme romancier, etant surtout d'enchainer les evenements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions pret a repondre et nous repondons a cette question. Porthos, fidele a son devoir d'arrangeur d'affaires avait, en quittant le Palais-Royal, ete rejoindre Raoul aux Minimes du bois de Vincennes, et lui avait raconte, dans ses moindres details, son entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait termine en disant que le message du roi a son favori n'amenerait, probablement, qu'un retard momentane, et qu'en quittant le roi de Saint-Aignan s'empresserait de se rendre a l'appel que lui avait fait Raoul. Mais Raoul, moins credule que son vieil ami, avait conclu, du recit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan contait tout au roi, le roi defendrait a de Saint-Aignan de se presenter sur le terrain. Il avait donc, en consequence de cette reflexion, laisse Porthos garder la place, au cas, fort peu probable, ou de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien engage Porthos a ne pas rester sur le pre plus d'une heure ou une heure et demie. Ce a quoi Porthos s'etait formellement refuse, s'installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre racine, faisant promettre a Raoul de revenir de chez son pere chez lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sut ou le trouver si M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous. Bragelonne avait quitte Vincennes et s'etait achemine tout droit chez Athos, qui, depuis deux jours, etait a Paris. Le comte etait deja prevenu par une lettre de d'Artagnan. Raoul arrivait donc surabondamment chez son pere, qui, apres lui avoir tendu la main et l'avoir embrasse, lui fit signe de s'asseoir. -- Je sais que vous venez a moi comme on vient a un ami, vicomte, quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous amene. Le jeune homme s'inclina et commenca son recit. Plus d'une fois, dans le cours de ce recit, les larmes couperent sa voix et un sanglot etrangle dans sa gorge suspendit la narration. Cependant il acheva. Athos savait probablement deja a quoi s'en tenir, puisque nous avons dit que d'Artagnan lui avait ecrit; mais, tenant a garder jusqu'au bout ce calme et cette serenite qui faisaient le cote presque surhumain de son caractere, il repondit: -- Raoul, je ne crois rien de ce que l'on dit; je ne crois rien de ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne m'aient pas deja entretenu de cette aventure, mais parce que, dans mon ame et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait outrage un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous rapporter la preuve de ce que je dis. Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu'il avait vu de ses propres yeux et cette imperturbable foi qu'il avait dans un homme qui n'avait jamais menti, s'inclina et se contenta de repondre: -- Allez donc, monsieur le comte; j'attendrai. Et il s'assit, la tete cachee dans ses deux mains. Athos s'habilla et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter a nos lecteurs, qui l'ont vu entrer chez Sa Majeste et qui l'ont vu en sortir. Quand il rentra chez lui, Raoul, pale et morne n'avait pas quitte sa position desesperee. Cependant au bruit des portes qui s'ouvraient, au bruit des pas de son pere qui s'approchait de lui, le jeune homme releva la tete. Athos etait pale, decouvert, grave; il remit son manteau et son chapeau au laquais, le congedia du geste et s'assit pres de Raoul. -- Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement la tete de haut en bas, etes-vous bien convaincu, a present? -- Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Valliere. -- Ainsi, il avoue? s'ecria Raoul. -- Absolument, dit Athos. -- Et elle? -- Je ne l'ai pas vue. -- Non; mais le roi vous en a parle. Que dit-il d'elle? -- Il dit qu'elle l'aime. -- Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur! Et le jeune homme fit un geste de desespoir. -- Raoul, reprit le comte, j'ai dit au roi, croyez-le bien, tout ce que vous eussiez pu lui dire vous-meme, et je crois le lui avoir dit en termes convenables, mais fermes. -- Et que lui avez-vous dit, monsieur? -- J'ai dit, Raoul, que tout etait fini entre lui et nous, que vous ne seriez plus rien pour son service; j'ai dit que, moi-meme, je demeurerais a l'ecart. Il ne me reste plus qu'a savoir une chose. -- Laquelle, monsieur? -- Si vous avez pris votre parti. -- Mon parti? A quel sujet? -- Touchant l'amour et... -- Achevez, monsieur. -- Et touchant la vengeance; car j'ai peur que vous ne songiez a vous venger. -- Oh! monsieur, l'amour... peut-etre un jour, plus tard, reussirai-je a l'arracher de mon coeur. J'y compte, avec l'aide de Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n'y avais songe que sous l'empire d'une pensee mauvaise, car ce n'etait point du vrai coupable que je pouvais me venger; j'ai donc deja renonce a la vengeance. -- Ainsi, vous ne songez plus a chercher une querelle a M. de Saint Aignan? -- Non, monsieur. Un defi a ete fait; si M. de Saint-Aignan l'accepte, je le soutiendrai; s'il ne le releve pas, je le laisserai a terre. -- Et de La Valliere? -- Monsieur le comte n'a pas serieusement cru que je songerais a me venger d'une femme, repondit Raoul avec un sourire si triste, qu'il attira une larme aux bords des paupieres de cet homme qui s'etait tant de fois penche sur ses douleurs et sur les douleurs des autres. Il tendit sa main a Raoul, Raoul la saisit vivement. -- Ainsi, monsieur le comte, vous etes bien assure que le mal est sans remede? demanda le jeune homme. Athos secoua la tete a son tour. -- Pauvre enfant! murmura-t-il. -- Vous pensez que j'espere encore, dit Raoul, et vous me plaignez. Oh! c'est qu'il m'en coute horriblement, voyez-vous, pour mepriser, comme je le dois, celle que j'ai tant aimee. Que n'ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui pardonnerais. Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de prononcer Raoul semblaient etre sortis de son propre coeur. En ce moment, le laquais annonca M. d'Artagnan. Ce nom retentit, d'une facon bien differente, aux oreilles d'Athos et de Raoul. Le mousquetaire annonce fit son entree avec un vague sourire sur les levres. Raoul s'arreta; Athos marcha vers son ami avec une expression de visage qui n'echappa point a Bragelonne. D'Artagnan repondit a Athos par un simple clignement de l'oeil; puis, s'avancant vers Raoul et lui prenant la main: -- Eh bien! dit-il s'adressant a la fois au pere et au fils, nous consolons l'enfant, a ce qu'il parait? -- Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m'aider a cette tache difficile. Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de d'Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens particulier a part celui des paroles. -- Oui, repondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la main qu'Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi... -- Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la consolation que vous apportez, mais pour vous-meme. Je suis console. Et il essaya d'un sourire plus triste qu'aucune des larmes que d'Artagnan eut jamais vu repandre. -- A la bonne heure! fit d'Artagnan. -- Seulement, continua Raoul, vous etes arrive comme M. le comte allait me donner les details de son entrevue avec le roi. Vous permettez, n'est-ce pas, que M. le comte continue? Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu'au fond du coeur du mousquetaire. -- Son entrevue avec le roi? fit d'Artagnan d'un ton si naturel, qu'il n'y avait pas moyen de douter de son etonnement. Vous avez donc vu le roi, Athos? Athos sourit. -- Oui, dit-il, je l'ai vu. -- Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte eut vu Sa Majeste? demanda Raoul a demi rassure. -- Ma foi, oui! tout a fait. -- Alors, me voila plus tranquille, dit Raoul. -- Tranquille, et sur quoi? demanda Athos. -- Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l'amitie que vous me faites l'honneur de me porter, je craignais que vous n'eussiez un peu vivement exprime a Sa Majeste ma douleur et votre indignation, et qu'alors le roi... -- Et qu'alors le roi? repeta d'Artagnan. Voyons, achevez, Raoul. -- Excusez-moi a votre tour, monsieur d'Artagnan, dit Raoul. Un instant j'ai tremble, je l'avoue, que vous ne vinssiez pas ici comme M. d'Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires. -- Vous etes fou, mon pauvre Raoul, s'ecria d'Artagnan avec un eclat de rire dans lequel un exact observateur eut peut-etre desire plus de franchise. -- Tant mieux! dit Raoul. -- Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille? -- Dites, monsieur; venant de vous, l'avis doit etre bon. -- Eh bien! je vous conseille, apres votre voyage, apres votre visite chez M. de Guiche, apres votre visite chez Madame, apres votre visite chez Porthos, apres votre voyage a Vincennes, je vous conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze heures, et, a votre reveil, fatiguez-moi un bon cheval. Et, l'attirant a lui, il l'embrassa comme il eut fait de son propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il etait visible que le baiser etait plus tendre et la pression plus forte encore chez le pere que chez l'ami. Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant a les penetrer toutes les forces de son intelligence. Mais son regard s'emoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur la figure calme et douce du comte de La Fere. -- Et ou allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que Bragelonne s'appretait a sortir. -- Chez moi, monsieur, repondit celui-ci de sa voix douce et triste. -- C'est donc la qu'on vous trouvera, vicomte, si l'on a quelque chose a vous dire? -- Oui, monsieur. Est-ce que vous prevoyez avoir quelque chose a me dire? -- Que sais-je! dit Athos. -- Oui, de nouvelles consolations, dit d'Artagnan en poussant tout doucement Raoul vers la porte. Raoul, voyant cette serenite dans chaque geste des deux amis, sortit de chez le comte, n'emportant avec lui que l'unique sentiment de sa douleur particuliere. -- Dieu soit loue, dit-il, je puis donc ne plus penser qu'a moi. Et, s'enveloppant de son manteau, de maniere a cacher aux passants son visage attriste, il sortit pour se rendre a son propre logement, comme il l'avait promis a Porthos. Les deux amis avaient vu le jeune homme s'eloigner avec un sentiment pareil de commiseration. Seulement, chacun d'eux l'avait exprime d'une facon differente. -- Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant echapper un soupir. -- Pauvre Raoul! avait dit d'Artagnan en haussant les epaules. Chapitre CXCIX -- Heu! miser! "Pauvre Raoul!" avait dit Athos. "Pauvre Raoul!" avait dit d'Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul devait etre un homme bien malheureux. Aussi, lorsqu'il se trouva seul en face de lui-meme, laissant derriere lui l'ami intrepide et le pere indulgent, lorsqu'il se rappela l'aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait sa bien-aimee Louise de La Valliere, il sentit son coeur se briser, comme chacun de nous l'a senti se briser une fois a la premiere illusion detruite, au premier amour trahi. -- Oh! murmura-t-il, c'en est donc fait! Plus rien dans la vie! Rien a attendre, rien a esperer! Guiche me l'a dit, mon pere me l'a dit, M. d'Artagnan me l'a dit. Tout est donc un reve en ce monde! C'etait un reve que cet avenir poursuivi depuis dix ans! Cette union de nos coeurs, c'etait un reve! Cette vie toute d'amour et de bonheur, c'etait un reve! Pauvre fou de rever ainsi tout haut et publiquement, en face de mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s'attristent de mes peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!... Ainsi, mon malheur va devenir une disgrace eclatante, un scandale public. Ainsi, demain, je serai montre honteusement au doigt! Et, malgre le calme promis a son pere et a d'Artagnan, Raoul fit entendre quelques paroles de sourde menace. -- Et cependant, continua-t-il, si je m'appelais de Wardes, et que j'eusse a la fois la souplesse et la vigueur de M. d'Artagnan, je rirais avec les levres, je convaincrais les femmes que cette perfide, honoree de mon amour, ne me laisse qu'un regret, celui d'avoir ete abuse par ses semblants d'honnetete; quelques railleurs flagorneraient le roi a mes depens; je me mettrais a l'affut sur le chemin des railleurs, j'en chatierais quelques-uns. Les hommes me redouteraient et, au troisieme que j'aurais couche a mes pieds, je serais adore par les femmes. Oui, voila un parti a prendre, et le comte de La Fere lui-meme n'y repugnerait pas. N'a-t-il pas ete eprouve, lui aussi, au milieu de sa jeunesse, comme je viens de l'etre? N'a-t-il pas remplace l'amour par l'ivresse? Il me l'a dit souvent. Pourquoi, moi, ne remplacerais-je pas l'amour par le plaisir? Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-etre! L'histoire d'un homme est donc l'histoire de tous les hommes? une epreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de l'humanite tout entiere n'est qu'un long cri. Mais qu'importe la douleur des autres a celui qui souffre? La plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie beante sur la notre? Le sang qui coule a cote de nous tarit-il notre sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l'angoisse particuliere? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa douleur, chacun pleure ses propres larmes. Et, d'ailleurs, qu'a ete la vie pour moi jusqu'a present? Une arene froide et sterile ou j'ai combattu pour les autres toujours, pour moi jamais. Tantot pour un roi, tantot pour une femme. Le roi m'a trahi, la femme m'a dedaigne. Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier a toutes le crime de l'une d'elles? Que faut-il pour cela?... N'avoir plus de coeur, ou oublier qu'on en a un; etre fort, meme contre la faiblesse; appuyer toujours, meme lorsque l'on sent rompre. Que faut-il pour en arriver la? Etre jeune, beau, fort, vaillant, riche. Je suis ou je serai tout cela. Mais l'honneur? Qu'est-ce que l'honneur? Une theorie que chacun comprend a sa facon. Mon pere me disait: "L'honneur, c'est le respect de ce que l'on doit aux autres, et surtout de ce qu'on se doit a soi-meme." Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint- Aignan surtout me diraient: "L'honneur consiste a servir les passions et les plaisirs de son roi." Cet honneur-la est facile et productif. Avec cet honneur-la, je puis garder mon poste a la Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon regiment a moi. Avec cet honneur-la, je puis etre duc et pair. La tache que vient de m'imprimer cette femme, cette douleur avec laquelle elle vient de briser mon coeur, a moi, Raoul, son ami d'enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave capitaine qui se couvrira de gloire a la premiere rencontre, et qui deviendra cent fois plus que n'est aujourd'hui Mlle de La Valliere, la maitresse du roi; car le roi n'epousera pas Mlle de La Valliere, et plus il la declarera publiquement sa maitresse, plus il epaissira le bandeau de honte qu'il lui jette au front en guise de couronne, et, a mesure qu'on la meprisera comme je la meprise, moi, je me glorifierai. Helas! nous avions marche ensemble, elle et moi, pendant le premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la jeunesse, et voila que nous arrivons a un carrefour ou elle se separe de moi, ou nous allons suivre une route differente qui ira nous ecartant toujours davantage l'un de l'autre; et, pour atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis desespere, je suis aneanti! O malheureux!... Raoul en etait la de ses reflexions sinistres, quand son pied se posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il etait arrive la sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment il etait venu; il poussa la porte, continua d'avancer et gravit l'escalier. Comme dans la plupart des maisons de cette epoque, l'escalier etait sombre et les paliers etaient obscurs. Raoul logeait au premier etage; il s'arreta pour sonner. Olivain parut, lui prit des mains l'epee et le manteau. Raoul ouvrit lui-meme la porte qui, de l'antichambre, donnait dans un petit salon assez richement meuble pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par Olivain, qui, connaissant les gouts de son maitre, s'etait empresse d'y satisfaire, sans s'inquieter s'il s'apercevrait ou ne s'apercevrait pas de cette attention. Il y avait dans le salon un portrait de La Valliere que La Valliere elle-meme avait dessine et avait donne a Raoul. Ce portrait, accroche au-dessus d'une grande chaise longue recouverte de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au reste, Raoul cedait a son habitude; c'etait, chaque fois qu'il rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s'arreta a le regarder tristement. Il avait les bras croises sur la poitrine, la tete doucement levee, l'oeil calme et voile, la bouche plissee par un sourire amer. Il regarda l'image adoree; puis tout ce qu'il avait dit repassa dans son esprit, tout ce qu'il avait souffert assaillit son coeur, et, apres un long silence: -- O malheureux dit-il pour la troisieme fois. A peine avait-il prononce ces deux mots, qu'un soupir et une plainte se firent entendre derriere lui. Il se retourna vivement, et, dans l'angle du salon, il apercut, debout, courbee, voilee, une femme qu'en entrant il avait cachee derriere le deplacement de la porte, et que depuis il n'avait pas vue, ne s'etant pas retourne. Il s'avanca vers cette femme, dont personne ne lui avait annonce la presence, saluant et s'informant a la fois, quand tout a coup la tete baissee se releva, le voile ecarte laissa voir le visage, et une figure blanche et triste lui apparut. Raoul se recula, comme il eut fait devant un fantome. -- Louise! s'ecria-t-il avec un accent si desespere, qu'on n'eut pas cru que la voix humaine put jeter un pareil cri sans que se brisassent toutes les fibres du coeur. -- Voulez-vous me faire la grace de vous asseoir et de m'ecouter? dit Louise, l'interrompant avec sa plus douce voix. Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la tete, il s'assit ou plutot tomba sur une chaise. -- Parlez, dit-il. Elle jeta un regard a la derobee autour d'elle. Ce regard etait une priere et demandait bien mieux le secret qu'un instant auparavant ne l'avaient fait ses paroles. Raoul se releva, et, allant a la porte qu'il ouvrit: -- Olivain, dit-il, je n'y suis pour personne. Puis, se retournant vers La Valliere: -- C'est cela que vous desirez? dit-il. Rien ne peut rendre l'effet que fit sur Louise cette parole qui signifiait: "Vous voyez que je vous comprends encore, moi." Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour eponger une larme rebelle; puis, s'etant recueillie un instant: -- Raoul, dit-elle, ne detournez point de moi votre regard si bon et si franc; vous n'etes pas un de ces hommes qui meprisent une femme parce qu'elle a donne son coeur, dut cet amour faire leur malheur ou les blesser dans leur orgueil. Raoul ne repondit point. -- Helas! continua La Valliere, ce n'est que trop vrai; ma cause est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui m'arrive. Comme je dirai la verite, je trouverai toujours mon droit chemin, dans l'obscurite, dans l'hesitation, dans les obstacles que j'ai a braver, pour soulager mon coeur qui deborde et veut se repandre a vos pieds. Raoul continua de garder le silence. La Valliere le regardait d'un air qui voulait dire: "Encouragez- moi! par pitie, un mot!" Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer. Chapitre CC -- Blessures sur blessures Mlle de La Valliere, car c'etait bien elle, fit un pas en avant. -- Oui, Louise, murmura-t-elle. Mais dans cet intervalle, si court qu'il fut, Raoul avait eu le temps de se remettre. -- Vous, mademoiselle? dit-il. Puis, avec un accent indefinissable: -- Vous ici? ajouta-t-il. -- Oui, Raoul, repeta la jeune fille; oui, moi, qui vous attendais. -- Pardon; lorsque je suis rentre, j'ignorais... -- Oui, et j'avais recommande a Olivain de vous laisser ignorer... Elle hesita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui repondre, il se fit un silence d'un instant, silence pendant lequel on eut pu entendre le bruit de ces deux coeurs qui battaient, non plus a l'unisson l'un de l'autre, mais aussi violemment l'un que l'autre. C'etait a Louise de parler. Elle fit un effort. -- J'avais a vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je vous visse... moi-meme... seule... Je n'ai point recule devant une demarche qui doit rester secrete; car personne, excepte vous, ne la comprendrait, monsieur de Bragelonne. -- En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effare, tout haletant, et moi meme, malgre la bonne opinion que vous avez de moi, j'avoue... -- Tout a l'heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi. Elle baissa les yeux. De son cote, Raoul detourna les siens pour ne rien voir. -- M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, repeta- t-elle, et il m'a dit que vous saviez tout. Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette blessure apres tant d'autres blessures; mais il lui fut impossible de rencontrer les yeux de Raoul. -- Il m'a dit que vous aviez concu contre moi une legitime colere. Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dedaigneux retroussa ses levres. -- Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous avez ressenti contre moi autre chose que de la colere. Raoul, attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parle jusqu'a la fin. Le front de Raoul se rasserena par la force de sa volonte; le pli de sa bouche s'effaca. -- Et d'abord, dit La Valliere, d'abord, les mains jointes, le front courbe, je vous demande pardon comme au plus genereux, comme au plus noble des hommes. Si je vous ai laisse ignorer ce qui se passait en moi, jamais du moins je n'eusse consenti a vous tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande a genoux, repondez-moi, fut-ce une injure. J'aime mieux une injure de vos levres qu'un soupcon de votre coeur. -- J'admire votre sublimite, mademoiselle, dit Raoul en faisant un effort sur lui-meme pour rester calme. Laisser ignorer que l'on trompe, c'est loyal; mais tromper, il parait que ce serait mal, et vous ne le feriez point. -- Monsieur, longtemps, j'ai cru que je vous aimais avant toute chose, et, tant que j'ai cru a mon amour pour vous, je vous ai dit que je vous aimais. A Blois, je vous aimais. Le roi passa a Blois; je crus que je vous aimais encore. Je l'eusse jure sur un autel; mais un jour est venu qui m'a detrompee. -- Eh bien! ce jour-la, mademoiselle, voyant que je vous aimais toujours, moi, la loyaute devait vous ordonner de me dire que vous ne m'aimiez plus. -- Ce jour-la, Raoul, le jour ou j'ai lu jusqu'au fond de mon coeur le jour ou je me suis avoue a moi-meme que vous ne remplissiez pas toute ma pensee, le jour ou j'ai vu un autre avenir que celui d'etre votre amie, votre amante, votre epouse, ce jour-la, Raoul, helas! vous n'etiez plus pres de moi. -- Vous saviez ou j'etais, mademoiselle; il fallait ecrire. -- Raoul, je n'ai point ose. Raoul, j'ai ete lache. Que voulez- vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que vous m'aimiez, que j'ai tremble a la seule idee de la douleur que j'allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu'en ce moment ou je vous parle, courbee devant vous, le coeur serre, des soupirs plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n'ai d'autre defense que ma franchise, je n'ai pas non plus d'autre douleur que celle que je lis dans vos yeux. Raoul essaya de sourire. -- Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous m'aimiez, vous; vous etiez sur de m'aimer; vous ne vous trompiez pas vous-meme, vous ne mentiez pas a votre propre coeur, tandis que moi, moi!... Et toute pale, les bras tendus au-dessus de sa tete, elle se laissa tomber sur les genoux. -- Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m'aimiez, et vous en aimiez un autre! -- Helas! oui, s'ecria la pauvre enfant; helas! oui, j'en aime un autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c'est ma seule excuse, Raoul; cet autre, je l'aime plus que je n'aime ma vie, plus que je n'aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me defendre, mais pour vous dire: Vous savez ce que c'est qu'aimer? Eh bien, j'aime! J'aime a donner ma vie, a donner mon ame a celui que j'aime! S'il cesse de m'aimer jamais, je mourrai de douleur, a moins que Dieu ne me secoure, a moins que le Seigneur ne me prenne en misericorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonte, quelle qu'elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi donc, Raoul, si, dans votre coeur, vous croyez que je merite la mort. -- Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang a l'amant trahi. -- Vous avez raison dit-elle. Raoul poussa un profond soupir. -- Et vous aimez sans pouvoir oublier? s'ecria Raoul. -- J'aime sans vouloir oublier, sans desir d'aimer jamais ailleurs, repondit La Valliere. -- Bien! fit Raoul. Vous m'avez dit, en effet, tout ce que vous aviez a me dire, tout ce que je pouvais desirer savoir. Et maintenant, mademoiselle, c'est moi qui vous demande pardon, c'est moi qui ai failli etre un obstacle dans votre vie, c'est moi qui ai eu tort, c'est moi qui, en me trompant, vous aidais a vous tromper. -- Oh! fit La Valliere, je ne vous demande pas tant, Raoul. -- Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus instruit que vous dans les difficultes de la vie, c'etait a moi de vous eclairer; je devais ne pas me reposer sur l'incertain, je devais faire parler votre coeur, tandis que j'ai fait a peine parler votre bouche. Je vous le repete, mademoiselle, je vous demande pardon. -- C'est impossible, c'est impossible! s'ecria-t-elle. Vous me raillez! -- Comment, impossible? -- Oui, il est impossible d'etre bon, d'etre excellent, d'etre parfait a ce point. -- Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout a l'heure vous allez peut-etre dire que je ne vous aimais pas. -- Oh! vous m'aimez comme un tendre frere; laissez-moi esperer cela, Raoul. -- Comme un tendre frere? Detrompez-vous, Louise. Je vous aimais comme un amant, comme un epoux, comme le plus tendre des hommes qui vous aiment. -- Raoul! Raoul! -- Comme un frere? Oh! Louise, je vous aimais a donner pour vous tout mon sang goutte a goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, toute mon eternite heure par heure. -- Raoul, Raoul, par pitie! -- Je vous aimais tant, Louise, que mon coeur est mort, que ma foi chancelle, que mes yeux s'eteignent; je vous aimais tant, que je ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel. -- Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, epargnez-moi! s'ecria La Valliere. Oh! si j'avais su!... -- Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous etes heureuse; je lis votre joie a travers vos larmes; derriere les larmes que verse votre loyaute, je sens les soupirs qu'exhale votre amour. Louise, Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous, je vous en conjure. Adieu! adieu! -- Pardonnez-moi, je vous en supplie! -- Eh! n'ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais toujours? Elle cacha son visage entre ses mains. -- Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c'est vous dire ma sentence de mort. Adieu! La Valliere voulut tendre ses mains vers lui. -- Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il. Elle voulut s'ecrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle baisa cette main et s'evanouit. -- Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans sa chaise, qui attend a la porte. Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se precipiter vers La Valliere, pour lui donner le premier et le dernier baiser; puis, s'arretant tout a coup: -- Non, dit-il, ce bien n'est pas a moi. Je ne suis pas le roi de France, pour voler! Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La Valliere toujours evanouie. Chapitre CCI -- Ce qu'avait devine Raoul Raoul parti, les deux exclamations qui l'avaient suivi exhalees, Athos et d'Artagnan se retrouverent seuls, en face l'un de l'autre. Athos reprit aussitot l'air empresse qu'il avait a l'arrivee de d'Artagnan. -- Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m'annoncer? -- Moi? demanda d'Artagnan. -- Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause? Athos sourit. -- Dame! fit d'Artagnan. -- Je vais vous mettre a votre aise, cher ami. Le roi est furieux, n'est-ce pas? -- Mais je dois vous avouer qu'il n'est pas content. -- Et vous venez?... -- De sa part, oui. -- Pour m'arreter, alors? -- Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami. -- Je m'y attendais. Allons! -- Oh! oh! que diable! fit d'Artagnan, comme vous etes presse, vous! -- Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos. -- J'ai le temps. N'etes-vous pas curieux, d'ailleurs, de savoir comment les choses se sont passees entre moi et le roi? -- S'il vous plait de me le raconter, cher ami, j'ecouterai cela avec plaisir. Et il montra a d'Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci s'etendit en prenant ses aises. -- J'y tiens, voyez-vous, continua d'Artagnan, attendu que la conversation est assez curieuse. -- J'ecoute. -- Eh bien! d'abord, le roi m'a fait appeler. -- Apres mon depart? -- Vous descendiez les dernieres marches de l'escalier, a ce que m'ont dit les mousquetaires. Je suis arrive. Mon ami, il n'etait pas rouge, il etait violet. J'ignorais encore ce qui s'etait passe. Seulement, a terre, sur le parquet, je voyais une epee brisee en deux morceaux. -- Capitaine d'Artagnan! s'ecria le roi en m'apercevant. -- Sire, repondis-je. -- Je quitte M. de La Fere, qui est un insolent! -- Un insolent? m'ecriai-je avec un tel accent, que le roi s'arreta court. -- Capitaine d'Artagnan, reprit le roi les dents serrees, vous allez m'ecouter et m'obeir. -- C'est mon devoir, Sire. -- J'ai voulu epargner a ce gentilhomme, pour lequel je garde quelques bons souvenirs, l'affront de ne pas le faire arreter chez moi. -- Ah! ah! dis-je tranquillement. -- Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse... Je fis un mouvement. -- S'il vous repugne de l'arreter vous-meme, continua le roi, envoyez-moi mon capitaine des gardes. -- Sire, repliquai-je, il n'est pas besoin du capitaine des gardes puisque je suis de service. -- Je ne voudrais pas vous deplaire, dit le roi avec bonte; car vous m'avez toujours bien servi, monsieur d'Artagnan. -- Vous ne me deplaisez pas, Sire, repondis-je. Je suis de service, voila tout. -- Mais, dit le roi avec etonnement, il me semble que le comte est votre ami? -- Il serait mon pere, Sire, que je n'en serais pas moins de service. Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut satisfait. -- Vous arreterez donc M. le comte de La Fere? demanda-t-il. -- Sans doute, Sire, si vous m'en donnez l'ordre. -- Eh bien! l'ordre, je vous le donne. Je m'inclinai. -- Ou est le comte, Sire? -- Vous le chercherez. -- Et je l'arreterai en quelque lieu qu'il soit, alors? -- Oui... cependant, tachez qu'il soit chez lui. S'il retournait dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route. Je saluai; et, comme je restais en place: -- Eh bien? demanda le roi. -- J'attends, Sire? -- Qu'attendez-vous? -- L'ordre signe. Le roi parut contrarie. En effet, c'etait un nouveau coup d'autorite a faire, c'etait reparer l'acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a. Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il ecrivit: "Ordre a M. le chevalier d'Artagnan, capitaine-lieutenant de mes mousquetaires, d'arreter M. le comte de La Fere partout ou on le trouvera." Puis il se tourna de mon cote. J'attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade dans ma tranquillite, car il signa vivement; puis, me remettant l'ordre: -- Allez! s'ecria-t-il. J'obeis, et me voici. Athos serra la main de son ami. -- Marchons, dit-il. -- Oh! fit d'Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires a arranger avant de quitter comme cela votre logement? -- Moi? Pas du tout. -- Comment!... -- Mon Dieu, non. Vous le savez, d'Artagnan, j'ai toujours ete simple voyageur sur la terre, pret a aller au bout du monde a l'ordre de mon roi, pret a quitter ce monde pour l'autre a l'ordre de mon Dieu. Que faut-il a l'homme prevenu? Un portemanteau ou un cercueil. Je suis pret aujourd'hui comme toujours, cher ami. Emmenez-moi donc. -- Mais Bragelonne?... -- Je l'ai eleve dans les principes que je m'etais faits a moi- meme, et vous voyez qu'en vous apercevant il a devine a l'instant meme la cause qui vous amenait. Nous l'avons depiste un moment; mais, soyez tranquille, il s'attend assez a ma disgrace pour ne pas s'effrayer outre mesure. Marchons. -- Marchons, dit tranquillement d'Artagnan. -- Mon ami, dit le comte, comme j'ai brise mon epee chez le roi, et que j'en ai jete les morceaux a ses pieds, je crois que cela me dispense de vous la remettre. -- Vous avez raison; et, d'ailleurs, que diable voulez-vous que je fasse de votre epee? -- Marche-t-on devant vous ou derriere vous? -- On marche a mon bras, repliqua d'Artagnan. Et il prit le bras du comte de La Fere pour descendre l'escalier. Ils arriverent ainsi au palier. Grimaud, qu'ils avaient rencontre dans l'antichambre, regardait cette sortie d'un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne pas se douter qu'il y eut quelque chose de cache la-dessous. -- Ah! c'est toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons... -- Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d'Artagnan avec un mouvement amical de la tete. Grimaud remercia d'Artagnan par une grimace qui avait visiblement l'intention d'etre un sourire, et il accompagna les deux amis jusqu'a la portiere. Athos monta le premier; d'Artagnan le suivit sans avoir rien dit au cocher. Ce depart, tout simple et sans autre demonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage. Lorsque le carrosse eut atteint les quais: -- Vous me menez a la Bastille, a ce que je vois? dit Athos. -- Moi? dit d'Artagnan. Je vous mene ou vous voulez aller, pas ailleurs. -- Comment cela? fit le comte surpris. -- Pardieu! dit d'Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte, que je ne me suis charge de la commission que pour que vous en fassiez a votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas a ce que je vous fasse ecrouer comme cela brutalement, sans reflexion. Si je n'avais pas prevu cela, j'eusse laisse faire M. le capitaine des gardes. -- Ainsi?... demanda Athos. -- Ainsi, je vous le repete, nous allons ou vous voulez. -- Cher ami, dit Athos en embrassant d'Artagnan, je vous reconnais bien la. -- Dame! il me semble que c'est tout simple. Le cocher va vous mener a la barriere du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval que j'ai ordonne de tenir tout pret, avec ce cheval, vous ferez trois postes tout d'une traite, et, moi, j'aurai soin de ne rentrer chez le roi, pour lui dire que vous etes parti, qu'au moment ou il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps, vous aurez gagne Le Havre, et, du Havre, l'Angleterre, ou vous trouverez la jolie maison que m'a donnee mon ami M. Monck, sans parler de l'hospitalite que le roi Charles ne manquera pas de vous offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet? -- Menez-moi a la Bastille, dit Athos en souriant. -- Mauvaise tete! dit d'Artagnan; reflechissez donc. -- Quoi? -- Que vous n'avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous parle d'apres moi. Une prison est mortelle aux gens de notre age. Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison. Rien que d'y penser, la tete m'en tourne! -- Ami, repondit Athos, Dieu m'a fait, par bonheur, aussi fort de corps que d'esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu'a mon dernier soupir. -- Mais ce n'est pas de la force, mon cher, c'est de la folie. -- Non, d'Artagnan, c'est une raison supreme. Ne croyez pas que je discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si vous vous perdriez en me sauvant. J'eusse fait ce que vous faites, si la fuite eut ete dans mes convenances. J'eusse donc accepte de vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous eussiez accepte de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer seulement ce sujet. -- Ah! si vous me laissiez faire, dit d'Artagnan, comme j'enverrais le roi courir apres vous! -- Il est le roi, cher ami. -- Oh! cela m'est bien egal; et, tout roi qu'il est, je lui repondrais parfaitement: "Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en France et en Europe; ordonnez-moi d'arreter et de poignarder qui vous voudrez, fut-ce Monsieur, votre frere; mais ne touchez jamais a un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!..." -- Cher ami, repondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader d'une chose, c'est que je desire etre arrete, c'est que je tiens a une arrestation par dessus tout. D'Artagnan fit un mouvement d'epaules. -- Que voulez-vous! continua Athos, c'est ainsi: vous me laisseriez aller, que je reviendrais de moi-meme me constituer prisonnier. Je veux prouver a ce jeune homme que l'eclat de sa couronne etourdit, je veux lui prouver qu'il n'est le premier des hommes qu'a la condition d'en etre le plus genereux et le plus sage. Il me punit, il m'emprisonne, il me torture, soit! Il abuse, et je veux lui faire savoir ce que c'est qu'un remords, en attendant que Dieu lui apprenne ce que c'est qu'un chatiment. -- Mon ami, repondit d'Artagnan, je sais trop que, lorsque vous avez dit non, c'est non. Je n'insiste plus; vous voulez aller a la Bastille? -- Je le veux. -- Allons-y!... A la Bastille! continua d'Artagnan en s'adressant au cocher. Et, se rejetant dans le carrosse, il macha sa moustache avec un acharnement qui, pour Athos, signifiait une resolution prise ou en train de naitre. Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du mousquetaire. -- Vous n'etes point fache contre moi, d'Artagnan? dit-il. -- Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par heroisme, vous, je l'eusse fait, moi, par entetement. -- Mais vous etes bien d'avis que Dieu me vengera, n'est-ce pas, d'Artagnan? -- Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le capitaine. Chapitre CCII -- Trois convives etonnes de souper ensemble Le carrosse etait arrive devant la premiere porte de la Bastille. Un factionnaire l'arreta, et d'Artagnan n'eut qu'un mot a dire pour que la consigne fut levee. Le carrosse entra donc. Tandis que l'on suivait le grand chemin couvert qui conduisait a la cour du Gouvernement, d'Artagnan dont l'oeil de lynx voyait tout, meme a travers les murs, s'ecria tout a coup: -- Eh! qu'est-ce que je vois? -- Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami? -- Regardez donc la-bas! -- Dans la cour? -- Oui; vite, depechez-vous. -- Eh bien! un carrosse. -- Bien! -- Quelque pauvre prisonnier comme moi qu'on amene. -- Ce serait trop drole! -- Je ne vous comprends pas. -- Depechez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir de ce carrosse. Justement un second factionnaire venait d'arreter d'Artagnan. Les formalites s'accomplissaient. Athos pouvait voir a cent pas l'homme que son ami lui avait signale. Cet homme descendit, en effet, de carrosse a la porte meme du Gouvernement. -- Eh bien! demanda d'Artagnan, vous le voyez? -- Oui; c'est un homme en habit gris. -- Qu'en dites-vous? -- Je ne sais trop; c'est, comme je vous le dis, un homme en habit gris qui descend de carrosse: voila tout. -- Athos, je gagerais que c'est lui. -- Qui lui? -- Aramis. -- Aramis arrete? Impossible! -- Je ne vous dis pas qu'il est arrete, puisque nous le voyons seul dans son carrosse. -- Alors, que fait-il ici? -- Oh! il connait Baisemeaux, le gouverneur, repliqua le mousquetaire d'un ton sournois. Ma foi! nous arrivons a temps! -- Pour quoi faire? -- Pour voir. -- Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va prendre de l'ennui, d'abord de me voir, ensuite d'etre vu. -- Bien raisonne. -- Malheureusement, il n'y a pas de remede quand on rencontre quelqu'un dans la Bastille; voulut-on reculer pour l'eviter, c'est impossible. -- Je vous dis, Athos, que j'ai mon idee; il s'agit d'epargner a Aramis l'ennui dont vous parliez. -- Comment faire? -- Comme je vous dirai, ou, pour mieux m'expliquer, laissez-moi conter la chose a ma facon; je ne vous recommanderai pas de mentir, cela vous serait impossible. -- Eh bien! alors? -- Eh bien! je mentirai pour deux; c'est si facile avec la nature et l'habitude du Gascon! Athos sourit. Le carrosse s'arreta ou s'etait arrete celui que nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement meme. -- C'est entendu? fit d'Artagnan bas a son ami. Athos consentit par un geste. Ils monterent l'escalier. Si l'on s'etonne de la facilite avec laquelle ils etaient entres dans la Bastille, on se souviendra qu'en entrant, c'est-a-dire au plus difficile, d'Artagnan avait annonce qu'il amenait un prisonnier d'Etat. A la troisieme porte, au contraire, c'est-a-dire une fois bien entre, il dit seulement au factionnaire: -- Chez M. de Baisemeaux. Et tous deux passerent. Ils furent bientot dans la salle a manger du gouverneur, ou le premier visage qui frappa les yeux de d'Artagnan fut celui d'Aramis, qui etait assis cote a cote avec Baisemeaux, et attendait l'arrivee d'un bon repas, dont l'odeur fumait par tout l'appartement. Si d'Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il tressaillit en voyant ses deux amis, et son emotion fut visible. Cependant Athos et d'Artagnan faisaient leurs compliments, et Baisemeaux, etonne, abasourdi de la presence de ces trois hotes, commencait mille evolutions autour d'eux. -- Ah ca! dit Aramis, par quel hasard?... -- Nous vous le demandons, riposta d'Artagnan. -- Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s'ecria Aramis avec l'affectation de l'hilarite. -- Eh! eh! fit d'Artagnan, il est vrai que les murs sentent la prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous m'avez invite a diner l'autre jour? -- Moi? s'ecria Baisemeaux? -- Ah ca! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous souvenez pas? Baisemeaux palit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et finit par balbutier: -- Certes... je suis ravi... mais... sur l'honneur... je ne... Ah! miserable memoire! -- Eh! mais j'ai tort, dit d'Artagnan comme un homme fache. -- Tort, de quoi? -- Tort de me souvenir, a ce qu'il parait. Baisemeaux se precipita vers lui. -- Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus pauvre tete du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines. -- Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d'Artagnan avec aplomb. -- Oui, oui, repliqua le gouverneur hesitant, je me souviens. -- C'etait chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles histoires sur vos comptes avec MM. Louvieres et Tremblay. -- Ah! oui, parfaitement! -- Et sur les bontes de M. d'Herblay pour vous. -- Ah! s'ecria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux gouverneur, vous disiez que vous n'aviez pas de memoire, monsieur Baisemeaux! Celui-ci interrompit court le mousquetaire. -- Comment donc! c'est cela; vous avez raison. Il me semble que j'y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci, cher monsieur d'Artagnan, a cette heure comme aux autres, prie ou non prie, vous etes le maitre chez moi, vous et monsieur d'Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos. -- J'ai bien pense a tout cela, repondit d'Artagnan. Voici pourquoi je venais: n'ayant rien a faire ce soir au Palais-Royal, je voulais tater de votre ordinaire, quand, sur la route, je rencontrai M. le comte. Athos salua. -- M. le comte, qui quittait Sa Majeste, me remit un ordre qui exige prompte execution. Nous etions pres d'ici; j'ai voulu poursuivre, ne fut-ce que pour vous serrer la main et vous presenter Monsieur, dont vous me parlates si avantageusement chez le roi, ce meme soir ou... -- Tres bien! tres bien! M. le comte de La Fere, n'est-ce pas? -- Justement. -- M. le comte est le bienvenu. -- Et il dinera avec vous deux, n'est-ce pas? tandis que moi, pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels que vous etes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos l'eut pu faire. -- Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un meme sentiment de surprise joyeuse. La nuance fut saisie par d'Artagnan. -- Je vous laisse a ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et il frappa doucement sur l'epaule d'Athos, qui, lui aussi, s'etonnait et ne pouvait s'empecher de le temoigner un peu; nuance qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n'etant pas de la force des trois amis. -- Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur. -- Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai pour le dessert. -- Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux. -- Ce serait me desobliger. -- Vous reviendriez? dit Athos d'un air de doute. -- Assurement, dit-il en lui serrant la main confidentiellement. Et il ajouta plus bas: -- Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas affaires, pour l'amour de Dieu! Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l'obligation de se tenir discret et impenetrable. Baisemeaux reconduisit d'Artagnan jusqu'a la porte. Aramis, avec force caresses, s'empara d'Athos, resolu de le faire parler; mais Athos avait toutes les vertus au supreme degre. Quand la necessite l'exigeait, il eut ete le premier orateur du monde, au besoin; il fut mort avant de dire une syllabe, dans l'occasion. Ces trois messieurs se placerent donc, dix minutes apres le depart de d'Artagnan, devant une bonne table meublee avec le luxe gastronomique le plus substantiel. Les grosses pieces, les conserves, les vins les plus varies, apparurent successivement sur cette table servie aux depens du roi, et sur la depense de laquelle M. Colbert eut trouve facilement a s'economiser deux tiers, sans faire maigrir personne a la Bastille. Baisemeaux fut le seul qui mangeat et qui but resolument. Aramis ne refusa rien et effleura tout; Athos apres le potage et les trois hors-d'oeuvre, ne toucha plus a rien. La conversation fut ce qu'elle devait etre entre trois hommes si opposes d'humeur et de projets. Aramis ne cessa de se demander par quelle singuliere rencontre Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d'Artagnan n'y etait plus, et pourquoi d'Artagnan ne s'y trouvait plus quand Athos y etait reste. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit d'Aramis, qui vivait de subterfuges et d'intrigues, il regarda bien son homme et le flaira occupe de quelque projet important. Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres interets, en se demandant pourquoi d'Artagnan avait quitte la Bastille si etrangement vite, en laissant la un prisonnier si mal introduit et si mal ecroue. Mais ce n'est pas sur ces personnages que nous arreterons notre examen. Nous les abandonnons a eux-memes, devant les debris des chapons, des perdrix et des poissons mutiles par le couteau genereux de Baisemeaux. Celui que nous poursuivrons, c'est d'Artagnan, qui, remontant dans le carrosse qui l'avait amene, cria au cocher, a l'oreille: -- Chez le roi, et brulons le pave! Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille M. de Saint-Aignan avait fait sa commission aupres de La Valliere, ainsi qu'on l'a vu dans un des precedents chapitres; mais, quelle que fut son eloquence, il ne persuada point a la jeune fille qu'elle eut un protecteur assez considerable dans le roi, et qu'elle n'avait besoin de personne au monde quand le roi etait pour elle. En effet, au premier mot que le confident prononca de la decouverte du fameux secret, Louise, eploree, jeta les hauts cris et s'abandonna tout entiere a une douleur que le roi n'eut pas trouvee obligeante, si, d'un coin de l'appartement, il eut pu en etre le temoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s'en formalisa comme aurait pu faire son maitre, et revint chez le roi annoncer ce qu'il avait vu et entendu. C'est la que nous le retrouvons, fort agite, en presence de Louis, plus agite encore. -- Mais, dit le roi a son courtisan, lorsque celui-ci eut acheve sa narration, qu'a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout a l'heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je passe chez elle? -- Je crois, Sire, que, si Votre Majeste desire la voir, il faudra que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le chemin. -- Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au coeur? murmura Louis XIV entre ses dents. -- Oh! Sire, cela n'est pas possible, car c'est vous que Mlle de La Valliere aime, et cela de tout son coeur. Mais, vous savez, M. de Bragelonne appartient a cette race severe qui joue les heros romains. Le roi sourit faiblement. Il savait a quoi s'en tenir. Athos le quittait. -- Quant a Mlle de La Valliere, continua de Saint-Aignan, elle a ete elevee chez Madame douairiere, c'est-a-dire dans la retraite et l'austerite. Ces deux fiances-la se sont froidement fait de petits serments devant la lune et les etoiles, et, voyez-vous, Sire, aujourd'hui, pour rompre cela c'est le diable! De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au contraire, du simple sourire Louis passa au serieux complet. Il ressentait deja ce que le comte avait promis a d'Artagnan de lui donner: des remords. Il songeait qu'en effet ces deux jeunes gens s'etaient aimes et jure alliance; que l'un des deux avait tenu parole, et que l'autre etait trop probe pour ne pas gemir de s'etre parjure. Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le coeur du roi. Il ne prononca plus une parole, et, au lieu d'aller chez sa mere, ou chez la reine, ou chez Madame pour s'egayer un peu et faire rire les dames, ainsi qu'il le disait lui-meme, il se plongea dans le vaste fauteuil ou Louis XIII, son auguste pere, s'etait tant ennuye avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de jours et d'annees. De Saint-Aignan comprit que le roi n'etait pas amusable en ce moment-la. Il hasarda la derniere ressource et prononca le nom de Louise. Le roi leva la tete. -- Que fera Votre Majeste ce soir? Faut-il prevenir Mlle de La Valliere? -- Dame! il me semble qu'elle est prevenue, repondit le roi. -- Se promenera-t-on? -- On sort de se promener, repliqua le roi. -- Eh bien! Sire? -- Eh bien! revons, de Saint-Aignan, revons chacun de notre cote; quand Mlle de La Valliere aura bien regrette ce qu'elle regrette le remords faisait son oeuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle nous donner de ses nouvelles! -- Ah! Sire, pouvez-vous ainsi meconnaitre ce coeur devoue? Le roi se leva rouge de depit; la jalousie mordait a son tour. De Saint-Aignan commencait a trouver la position difficile, quand la portiere se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa premiere idee fut qu'il lui arrivait un billet de La Valliere; mais, a la place d'un messager d'amour, il ne vit que son capitaine des mousquetaires debout et muet dans l'embrasure. -- Monsieur d'Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien? D'Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la meme direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent ete clairs pour tout le monde; a bien plus forte raison le furent-ils pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et d'Artagnan se trouverent seuls. -- Est-ce fait? demanda le roi. -- Oui, Sire, repondit le capitaine des mousquetaires d'une voix grave, c'est fait. Le roi ne trouva plus un mot a dire. Cependant l'orgueil lui commandait de n'en pas rester la. Quand un roi a pris une decision, meme injuste, il faut qu'il prouve a tous ceux qui la lui ont vu prendre, et surtout il faut qu'il se prouve a lui-meme qu'il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un moyen presque infaillible, c'est de chercher des torts a la victime. Louis, eleve par Mazarin et Anne d'Autriche, savait, mieux qu'aucun prince ne le sut jamais, son metier de roi. Aussi essaya- t-il de le prouver en cette occasion. Apres un moment de silence, pendant lequel il avait fait tout bas les reflexions que nous venons de faire tout haut: -- Qu'a dit le comte? reprit-il negligemment. -- Mais rien, Sire. -- Cependant, il ne s'est pas laisse arreter sans rien dire? -- Il a dit qu'il s'attendait a etre arrete, Sire. Le roi releva la tete avec fierte. -- Je presume que M. le comte de La Fere n'a pas continue son role de rebelle? dit-il. -- D'abord, Sire, qu'appelez-vous rebelle? demanda tranquillement le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l'homme qui, non seulement se laisse coffrer a la Bastille, mais qui encore resiste a ceux qui ne veulent pas l'y conduire? -- Qui ne veulent pas l'y conduire? s'ecria le roi. Qu'entends-je la, capitaine? Etes-vous fou? -- Je ne crois pas, Sire. -- Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arreter M. de La Fere?... -- Oui, Sire. -- Et quels sont ces gens-la? -- Ceux que Votre Majeste en avait charges, apparemment, dit le mousquetaire. -- Mais c'est vous que j'en avais charge, s'ecria le roi. -- Oui, Sire, c'est moi. -- Et vous dites que, malgre mon ordre, vous aviez l'intention de ne pas arreter l'homme qui m'avait insulte? -- C'etait absolument mon intention, oui, Sire. -- Oh! -- Je lui ai meme propose de monter sur un cheval que j'avais fait preparer pour lui a la barriere de la Conference. -- Et dans quel but aviez-vous fait preparer ce cheval? -- Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fere put gagner Le Havre et, de la, l'Angleterre. -- Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s'ecria le roi etincelant de fierte sauvage. -- Parfaitement. Il n'y avait rien a repondre a des articulations faites sur ce ton. Le roi sentit une si rude resistance, qu'il s'etonna. -- Vous aviez au moins une raison, monsieur d'Artagnan, quand vous agissiez ainsi? interrogea le roi avec majeste. -- J'ai toujours une raison, Sire. -- Ce n'est pas la raison de l'amitie, au moins, la seule que vous puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je vous avais mis bien a l'aise sur ce chapitre. -- Moi, Sire? -- Ne vous ai-je pas laisse le choix d'arreter ou de ne pas arreter M. le comte de La Fere? -- Oui, Sire; mais... -- Mais quoi? interrompit le roi impatient. -- Mais en me prevenant, Sire, que, si je ne l'arretais pas, votre capitaine des gardes l'arreterait, lui. -- Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment ou je ne vous forcais pas la main? -- A moi, oui, Sire; a mon ami, non. -- Non? -- Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes, mon ami etait toujours arrete. -- Et voila votre devouement, monsieur? un devouement qui raisonne, qui choisit? Vous n'etes pas un soldat, monsieur! -- J'attends que Votre Majeste me dise ce que je suis. -- Eh bien! vous etes un frondeur! -- Depuis qu'il n'y a plus de Fronde, alors, Sire... -- Mais, si ce que vous dites est vrai... -- Ce que je dis est toujours vrai, Sire. -- Que venez-vous faire ici? Voyons. -- Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fere est a la Bastille... -- Ce n'est point votre faute, a ce qu'il parait. -- C'est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu'il y est, il est important que Votre Majeste le sache. -- Ah! monsieur d'Artagnan, vous bravez votre roi! -- Sire... -- Monsieur d'Artagnan, je vous previens que vous abusez de ma patience. -- Au contraire, Sire. -- Comment, au contraire? -- Je viens me faire arreter aussi. -- Vous faire arreter, vous? -- Sans doute. Mon ami va s'ennuyer la-bas, et je viens proposer a Votre Majeste de me permettre de lui faire compagnie; que Votre Majeste dise un mot, et je m'arrete moi-meme; je n'aurai pas besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en reponds. Le roi s'elanca vers la table et saisit une plume pour donner l'ordre d'emprisonner d'Artagnan. -- Faites attention que c'est pour toujours, monsieur, s'ecria-t- il avec l'accent de la menace. -- J'y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu'une fois vous aurez fait ce beau coup-la, vous n'oserez plus me regarder en face. Le roi jeta sa plume avec violence. -- Allez-vous-en! dit-il. -- Oh! non pas, Sire, s'il plait a Votre Majeste. -- Comment, non pas? -- Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s'est emporte, c'est un malheur, mais je n'en dirai pas moins au roi ce que j'ai a lui dire. -- Votre demission, monsieur, s'ecria le roi! -- Sire, vous savez que ma demission ne me tient pas au coeur, puisque, a Blois, le jour ou Votre Majeste a refuse au roi Charles le million que lui a donne mon ami le comte de La Fere, j'ai offert ma demission au roi. -- Eh bien! alors, faites vite. -- Non, Sire; car ce n'est point de ma demission qu'il s'agit ici; Votre Majeste avait pris la plume pour m'envoyer a la Bastille, pourquoi change-t elle d'avis? -- D'Artagnan! tete gasconne! qui est le roi de vous ou de moi! Voyons. -- C'est vous, Sire, malheureusement. -- Comment, malheureusement? -- Oui, Sire; car, si c'etait moi... -- Si c'etait vous, vous approuveriez la rebellion de M. d'Artagnan, n'est-ce pas? -- Oui, certes! -- En verite? Et le roi haussa les epaules. -- Et je dirais a mon capitaine des mousquetaires, continua d'Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et non avec des charbons enflammes, je lui dirais: "Monsieur d'Artagnan, j'ai oublie que je suis le roi. Je suis descendu de mon trone pour outrager un gentilhomme." -- Monsieur, s'ecria le roi, croyez-vous que c'est excuser votre ami que de surpasser son insolence? -- Oh! Sire, j'irai bien plus loin que lui, dit d'Artagnan, et ce sera votre faute. Je vous dirai, ce qu'il ne vous a pas dit, lui, l'homme de toutes les delicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez sacrifie son fils, et il defendait son fils; vous l'avez sacrifie lui-meme; il vous parlait au nom de l'honneur, de la religion et de la vertu, vous l'avez repousse, chasse, emprisonne. Moi, je serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez! Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs a reverences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous qu'on vous serve ou voulez-vous qu'on plie! voulez-vous qu'on vous aime ou voulez-vous qu'on ait peur de vous? Si vous preferez la bassesse, l'intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai plus, les seuls modeles de la vaillance d'autrefois; nous qui avons servi et depasse peut-etre en courage, en merite, des hommes deja grands dans la posterite. Choisissez, Sire, et hatez-vous. Ce qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours assez de courtisans. Hatez-vous, et envoyez-moi a la Bastille avec mon ami; car, si vous n'avez pas su ecouter le comte de La Fere, c'est-a-dire la voix la plus douce et la plus noble de l'honneur; si vous ne savez pas entendre d'Artagnan, c'est-a-dire la plus franche et la plus rude voix de la sincerite, vous etes un mauvais roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voila ce que j'avais a vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-la. Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il etait evident que la foudre tombee a ses pieds ne l'eut pas etonne davantage; on eut cru que le souffle lui manquait et qu'il allait expirer. Cette rude voix de la sincerite, comme l'appelait d'Artagnan, lui avait traverse le coeur, pareille a une lame. D'Artagnan avait dit tout ce qu'il avait a dire. Comprenant la colere du roi, il tira son epee, et, s'approchant respectueusement de Louis XIV, il la posa sur la table. Mais le roi, d'un geste furieux, repoussa l'epee, qui tomba a terre et roula aux pieds de d'Artagnan. Si maitre que le mousquetaire fut de lui, il palit a son tour, et fremissant d'indignation: -- Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l'exiler, il peut le condamner a mort; mais, fut-il cent fois roi, il n'a jamais le droit de l'insulter en deshonorant son epee. Sire, un roi de France n'a jamais repousse avec mepris l'epee d'un homme tel que moi. Cette epee souillee, songez-y, Sire, elle n'a plus desormais d'autre fourreau que mon coeur ou le votre. Je choisis le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience! Puis se precipitant sur son epee: -- Que mon sang retombe sur votre tete, Sire! s'ecria-t-il. Et, d'un geste rapide, appuyant la poignee de l'epee au parquet, il en dirigea la pointe sur sa poitrine. Le roi s'elanca d'un mouvement encore plus rapide que celui de d'Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la main gauche, saisissant par le milieu la lame de l'epee, qu'il remit silencieusement au fourreau. D'Artagnan, roide, pale et fremissant encore, laissa, sans l'aider, faire le roi jusqu'au bout. Alors, Louis, attendri, revenant a la table, prit la plume, ecrivit quelques lignes, les signa, et etendit la main vers d'Artagnan. -- Qu'est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine. -- L'ordre donne a M. d'Artagnan d'elargir a l'instant meme M. le comte de La Fere. D'Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia l'ordre, le passa sous son buffle et sortit. Ni le roi ni le capitaine n'avaient articule une syllabe. -- O coeur humain! boussole des rois! murmura Louis reste seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles d'un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant. Chapitre CCIV -- Rivaux politiques D'Artagnan avait promis a M. de Baisemeaux d'etre de retour au dessert, d'Artagnan tint parole. On en etait aux vins fins et aux liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la reputation d'etre admirablement garnie, lorsque les eperons du capitaine des mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-meme parut sur le seuil. Athos et Aramis avaient joue serre. Aussi, aucun des deux n'avait penetre l'autre. On avait soupe, cause beaucoup de la Bastille, du dernier voyage de Fontainebleau, de la future fete que M. Fouquet devait donner a Vaux. Les generalites avaient ete prodiguees, et nul, hormis de Baisemeaux, n'avait effleure les choses particulieres. D'Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pale et emu de sa conversation avec le roi De Baisemeaux s'empressa d'approcher une chaise. D'Artagnan accepta un verre plein et le laissa vide. Athos et Aramis remarquerent tous deux cette emotion de d'Artagnan. Quant a de Baisemeaux, il ne vit rien que le capitaine des mousquetaires de Sa Majeste auquel il se hata de faire fete. Approcher le roi, c'etait avoir tous droits aux egards de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eut remarque cette emotion, il n'en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait l'avoir penetree. Pour lui, le retour de d'Artagnan et surtout le bouleversement de l'homme impassible signifiaient: "Je viens de demander au roi quelque chose que le roi m'a refuse." Bien convaincu qu'il etait dans le vrai, Athos sourit, se leva de table et fit un signe a d'Artagnan, comme pour lui rappeler qu'ils avaient autre chose a faire que de souper ensemble. D'Artagnan comprit et repondit par un autre signe. Aramis et Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard. Athos crut que c'etait a lui de donner l'explication de ce qui se passait. -- La verite, mes amis, dit le comte de La Fere avec un sourire, c'est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel d'Etat, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier. Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie. Ce cher M. de Baisemeaux avait l'amour-propre de sa forteresse. A part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il etait heureux; plus ces prisonniers etaient grands, plus il etait fier. Quant a Aramis, prenant une figure de circonstance: -- Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La Valliere, n'est-ce pas? -- Helas! fit Baisemeaux. -- Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous etes, oubliant qu'il n'y a plus que des courtisans, vous avez ete trouver le roi et vous lui avez dit son fait? -- Vous avez devine, mon ami. -- De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d'avoir soupe si familierement avec un homme tombe dans la disgrace de Sa Majeste; de sorte, monsieur le comte?... -- De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami M. d'Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par l'ouverture de son buffle, et qui n'est autre, certainement, que mon ordre d'ecrou. De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d'habitude. D'Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en presenta un au gouverneur. Baisemeaux deplia le papier et lut a demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en s'interrompant: -- "Ordre de detenir dans mon chateau de la Bastille..." Tres bien... "Dans mon chateau de la Bastille... M. le comte de La Fere." oh! monsieur, que c'est pour moi un douloureux honneur de vous posseder! -- Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix suave et calme. -- Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l'ordre a la main, transcrivait sur son registre d'ecrou la volonte royale. -- Pas meme un jour, ou plutot, pas meme une nuit, dit d'Artagnan en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre immediatement le comte en liberte. -- Ah! fit Aramis, c'est de la besogne que vous m'epargnez, d'Artagnan. Et il serra d'une facon significative la main du mousquetaire en meme temps que celle d'Athos. -- Eh quoi! dit ce dernier avec etonnement, le roi me donne la liberte? -- Lisez, cher ami, repartit d'Artagnan. Athos prit l'ordre et lut. -- C'est vrai, dit-il. -- En seriez-vous fache? demanda d'Artagnan. -- Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus grand mal qu'on puisse souhaiter aux rois, c'est qu'ils commettent une injustice. Mais vous avez eu du mal, n'est-ce pas? oh! avouez- le mon ami. -- Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait tout ce que je veux. Aramis regarda d'Artagnan et vit bien qu'il mentait. Mais Baisemeaux ne regarda rien que d'Artagnan, tant il etait saisi d'une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire au roi tout ce qu'il voulait. -- Et le roi exile Athos? demanda Aramis. -- Non, pas precisement; le roi ne s'est pas meme explique la- dessus, reprit d'Artagnan; mais je crois que le comte n'a rien de mieux a faire, a moins qu'il ne tienne a remercier le roi... -- Non, en verite, repondit en souriant Athos. -- Eh bien! je crois que le comte n'a rien de mieux a faire, reprit d'Artagnan, que de se retirer dans son chateau. Au reste, mon cher Athos, parlez, demandez; si une residence vous est plus agreable que l'autre, je me fais fort de vous faire obtenir celle- la. -- Non, merci, dit Athos; rien ne peut m'etre plus agreable, cher ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au bord de la Loire. Si Dieu est le supreme medecin des maux de l'ame, la nature est le souverain remede. Ainsi, monsieur, continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voila donc libre? -- Oui, monsieur le comte, je le crois, je l'espere, du moins, dit le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, a moins, toutefois, que M. d'Artagnan n'ait un troisieme ordre. -- Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il faut vous en tenir au second et nous arreter la. -- Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux s'adressant a Athos, vous ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis a trente livres, comme les generaux; que dis-je! a cinquante livres, comme les princes, et vous eussiez soupe tous les soirs comme vous avez soupe ce soir. -- Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de preferer ma mediocrite. Puis, se retournant vers d'Artagnan: -- Partons, mon ami, dit-il. -- Partons, dit d'Artagnan. -- Est-ce que j'aurai cette joie, demanda Athos, de vous posseder pour compagnon, mon ami? -- Jusqu'a la porte seulement, tres cher, repondit d'Artagnan; apres quoi, je vous dirai ce que j'ai dit au roi: "Je suis de service." -- Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant m'accompagnez- vous? La Fere est sur la route de Vannes. -- Moi, mon ami, dit le prelat, j'ai rendez-vous ce soir a Paris, et je ne saurais m'eloigner sans faire souffrir de graves interets. -- Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand merci de votre bonne volonte, et surtout de l'echantillon que vous m'avez donne de l'ordinaire de la Bastille. Et, apres avoir embrasse Aramis et serre la main a M. de Baisemeaux; apres avoir recu les souhaits de bon voyage de tous deux, Athos partit avec d'Artagnan. Tandis que le denouement de la scene du Palais-Royal s'accomplissait a la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos et chez Bragelonne. Grimaud, comme nous l'avons vu, avait accompagne son maitre a Paris; comme nous l'avons dit, il avait assiste a la sortie d'Athos; il avait vu d'Artagnan mordre ses moustaches; il avait vu son maitre monter en carrosse; il avait interroge l'une et l'autre physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez longtemps pour avoir compris, a travers le masque de leur impassibilite, qu'il se passait de graves evenements. Une fois Athos parti, il se mit a reflechir. Alors il se rappela l'etrange facon dont Athos lui avait dit adieu, l'embarras imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maitre aux idees si nettes, a la volonte si droite. Il savait qu'Athos n'avait rien emporte que ce qu'il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir qu'Athos ne partait pas pour une heure, pas meme pour un jour. Il y avait une longue absence dans la facon dont Athos, en quittant Grimaud, avait prononce le mot adieu. Tout cela lui revenait a l'esprit avec tous ses sentiments d'affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de la solitude qui toujours occupe l'imagination des gens qui aiment; tout cela, disons-nous, rendit l'honnete Grimaud fort triste et surtout fort inquiet. Sans se rendre compte de ce qu'il faisait depuis le depart de son maitre, il errait par tout l'appartement, cherchant, pour ainsi dire, les traces de son maitre, semblable, en cela, tout ce qui est bon se ressemble, au chien, qui n'a pas d'inquietude sur son maitre absent, mais qui a de l'ennui. Seulement, comme a l'instinct de l'animal Grimaud joignait la raison de l'homme, Grimaud avait a la fois de l'ennui et de l'inquietude. N'ayant trouve aucun indice qui put le guider, n'ayant rien vu ou rien decouvert qui eut fixe ses doutes, Grimaud se mit a imaginer ce qui pouvait etre arrive. Or, l'imagination est la ressource ou plutot le supplice des bons coeurs. En effet, jamais il n'arrive qu'un bon coeur se represente son ami heureux ou allegre. Jamais le pigeon qui voyage n'inspire autre chose que la terreur au pigeon reste au logis. Grimaud passa donc de l'inquietude a la terreur. Il recapitula tout ce qui s'etait passe: la lettre de d'Artagnan a Athos, lettre a la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite de Raoul a Athos, visite a la suite de laquelle Athos avait demande ses ordres et son habit de ceremonie; puis cette entrevue avec le roi, entrevue a la suite de laquelle Athos etait rentre si sombre; puis cette explication entre le pere et le fils, explication a la suite de laquelle Athos avait si tristement embrasse Raoul, tandis que Raoul s'en allait si tristement chez lui; enfin l'arrivee de d'Artagnan mordant sa moustache, arrivee a la suite de laquelle M. le comte de La Fere etait monte en carrosse avec d'Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud. Et d'abord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher dans le justaucorps laisse par son maitre la lettre de M. d'Artagnan. Cette lettre s'y trouvait encore, et voici ce qu'elle contenait: "Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la conduite de Mlle de La Valliere durant le sejour de notre jeune ami a Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de caserne et de ruelle. Si j'avais dit a Raoul ce que je crois savoir, le pauvre garcon en fut mort; mais, moi qui suis au service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le coeur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et presque autant que Raoul." Grimaud s'arracha une demi-pincee de cheveux. Il eut fait mieux si sa chevelure eut ete plus abondante. -- Voila, dit-il, le noeud de l'enigme. La jeune fille a fait des siennes. Ce qu'on dit d'elle et du roi est vrai. Notre jeune maitre est trompe. Il doit le savoir. M. le comte a ete trouver le roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoye M. d'Artagnan pour arranger l'affaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le comte est rentre sans son epee. Cette decouverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il ne s'arreta pas plus longtemps a conjecturer, il enfonca son chapeau sur la tete et courut au logis de Raoul. Apres la sortie de Louise, Raoul avait dompte sa douleur, sinon son amour, et, force de regarder en avant dans cette route perilleuse ou l'entrainaient la folie et la rebellion, il avait vu du premier coup d'oeil son pere en butte a la resistance royale, puisque Athos s'etait d'abord offert a cette resistance. En ce moment de lucidite toute sympathique, le malheureux jeune homme se rappela justement les signes mysterieux d'Athos, la visite inattendue de d'Artagnan, et le resultat de tout ce conflit entre un prince et un sujet apparut a ses yeux epouvantes. D'Artagnan en service, c'est-a-dire cloue a son poste, ne venait certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d'aussi penibles conjonctures, etait un malheur ou un danger. Raoul fremit d'avoir ete egoiste, d'avoir oublie son pere pour son amour, d'avoir, en un mot, cherche la reverie ou la jouissance du desespoir, alors qu'il s'agissait peut-etre de repousser l'attaque imminente dirigee contre Athos. Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son epee et courut d'abord a la demeure de son pere. En chemin, il se heurta contre Grimaud, qui, parti du pole oppose, s'elancait avec la meme ardeur a la recherche de la verite. Ces deux hommes s'etreignirent l'un et l'autre; ils en etaient l'un et l'autre au meme point de la parabole decrite par leur imagination. -- Grimaud! s'ecria Raoul. -- Monsieur Raoul! s'ecria Grimaud. -- M. le comte va bien? -- Tu l'as vu? -- Non; ou est-il? -- Je le cherche. -- Et M. d'Artagnan? -- Sorti avec lui. -- Quand? -- Dix minutes apres votre depart. -- Comment sont-ils sortis? -- En carrosse. -- Ou vont-ils? -- Je ne sais. -- Mon pere a pris de l'argent? -- Non. -- Une epee? -- Non. -- Grimaud! -- Monsieur Raoul! -- J'ai idee que M. d'Artagnan venait pour... -- Pour arreter M. le comte, n'est-ce pas? -- Oui, Grimaud. -- Je l'aurais jure! -- Quel chemin ont-ils pris? -- Le chemin des quais. -- La Bastille? -- Ah! mon Dieu, oui. -- Vite, courons! -- Oui, courons! -- Mais ou cela? dit soudain Raoul avec accablement. -- Passons chez M. d'Artagnan; nous saurons peut-etre quelque chose. -- Non; si l'on s'est cache de moi chez mon pere, on s'en cachera partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou aujourd'hui, mon bon Grimaud. -- Quoi donc? -- J'ai oublie M. du Vallon. -- M. Porthos? -- Qui m'attend toujours! Helas! je te le disais, je suis fou. -- Qui vous attend, ou cela? -- Aux Minimes de Vincennes! -- Ah! mon Dieu! Heureusement, c'est du cote de la Bastille! -- Allons, vite! -- Monsieur, je vais faire seller les chevaux. -- Oui, mon ami, va. Chapitre CCV -- Ou Porthos est convaincu sans avoir compris Ce digne Porthos, fidele a toutes les lois de la chevalerie antique, s'etait decide a attendre M. de Saint-Aignan jusqu'au coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir, comme Raoul avait oublie d'en prevenir son second, comme la faction commencait a etre des plus longues et des plus penibles, Porthos s'etait fait apporter par le garde d'une porte quelques bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d'avoir au moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une bouchee. Il en etait aux dernieres extremites, c'est-a-dire aux dernieres miettes, lorsque Raoul arriva escorte de Grimaud, et tous deux poussant a toute bride. Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si presses, il ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitot de l'herbe sur laquelle il s'etait mollement assis, il commenca par deraidir ses genoux et ses poignets, en disant: -- Ce que c'est que d'avoir de belles habitudes! Ce drole a fini par venir. Si je me fusse retire, il ne trouvait personne et prenait avantage. Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul, lequel, avec des gestes desesperes, l'aborda en criant: -- Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux! -- Raoul! fit Porthos tout surpris. -- Vous m'en vouliez? s'ecria Raoul en venant embrasser Porthos. -- Moi? et de quoi? -- De vous avoir ainsi oublie. Mais, voyez-vous, j'ai la tete perdue. -- Ah bah! -- Si vous saviez, mon ami? -- Vous l'avez tue? -- Qui? -- De Saint-Aignan. -- Helas! il s'agit bien de Saint-Aignan. -- Qu'y a-t-il encore? -- Il y a que M. le comte de La Fere doit etre arrete a l'heure qu'il est. Porthos fit un mouvement qui eut renverse une muraille. -- Arrete!... Par qui? -- Par d'Artagnan! -- C'est impossible, dit Porthos. -- C'est cependant la verite, repliqua Raoul. Porthos se tourna du cote de Grimaud en homme qui a besoin d'une seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tete. -- Et ou l'a-t-on mene? demanda Porthos. -- Probablement a la Bastille. -- Qui vous le fait croire? -- En chemin, nous avons questionne des gens qui ont vu passer le carrosse, et d'autres encore qui l'ont vu entrer a la Bastille. -- Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas. -- Que decidez-vous? demanda Raoul. -- Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu'Athos reste a la Bastille. Raoul s'approcha du digne Porthos. -- Savez-vous que c'est par ordre du roi que l'arrestation s'est faite? Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: "Qu'est-ce que cela me fait, a moi?" Ce muet langage parut si eloquent a Raoul, qu'il n'en demanda pas davantage. Il remonta a cheval. Deja Porthos, aide de Grimaud, en avait fait autant. -- Dressons notre plan, dit Raoul. -- Oui, repliqua Porthos, notre plan, c'est cela, dressons-le. Raoul poussa un grand soupir et s'arreta soudain. -- Qu'avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse? -- Non, l'impuissance! Avons-nous la pretention, a trois, d'aller prendre la Bastille? -- Ah! si d'Artagnan etait la, repondit Porthos, je ne dis pas. Raoul fut saisi d'admiration a la vue de cette confiance heroique a force d'etre naive. C'etaient donc bien la ces hommes celebres qui, a trois ou quatre, abordaient des armees ou attaquaient des chateaux! Ces hommes qui avaient epouvante la mort, et qui survivant a tout un siecle en debris, etaient plus forts encore que les plus robustes d'entre les jeunes. -- Monsieur, dit-il a Porthos, vous venez de me faire naitre une idee: il faut absolument voir M. d'Artagnan. -- Sans doute. -- Il doit etre rentre chez lui, apres avoir conduit mon pere a la Bastille. -- Informons-nous d'abord a la Bastille, dit Grimaud, qui parlait peu, mais bien. En effet, ils se haterent d'arriver devant la forteresse. Un de ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonte, fit que Grimaud apercut tout a coup le carrosse qui tournait la grande porte du pont-levis. C'etait au moment ou d'Artagnan, comme on l'a vu, revenait de chez le roi. En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et voir quelles personnes etaient dedans. Les chevaux etaient deja arretes de l'autre cote de cette grande porte, qui se referma, tandis qu'un garde francaise en faction heurta du mousquet le nez du cheval de Raoul. Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir a quoi s'en tenir sur la presence de ce carrosse qui avait renferme son pere. -- Nous le tenons, dit Grimaud. -- En attendant un peu, nous sommes surs qu'il sortira, n'est-ce pas, mon ami? -- A moins que d'Artagnan aussi ne soit prisonnier repliqua Porthos; auquel cas tout est perdu. Raoul ne repondit rien. Tout etait admissible. Il donna le conseil a Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean- Beausire, afin d'eveiller moins de soupcons, et lui-meme, avec sa vue percante, il guetta la sortie de d'Artagnan ou celle du carrosse. C'etait le bon parti. En effet, vingt minutes ne s'etaient pas ecoulees, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un eblouissement empecha Raoul de distinguer quelles figures occupaient cette voiture. Grimaud jura qu'il avait vu deux personnes, et que son maitre etait une des deux. Porthos regardait tour a tour Raoul et Grimaud, esperant comprendre leur idee. -- Il est evident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce carrosse, c'est qu'on le met en liberte, ou qu'on le mene a une autre prison. -- Nous l'allons bien voir par le chemin qu'il prendra, dit Porthos. -- Si on le met en liberte, dit Grimaud, on le conduira chez lui. -- C'est vrai, dit Porthos. -- Le carrosse n'en prend pas le chemin, dit Raoul. Et, en effet, les chevaux venaient de disparaitre dans le faubourg Saint Antoine. -- Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la route, et nous dirons a Athos de fuir. -- Rebellion! murmura Raoul. Porthos lanca a Raoul un second regard, digne pendant du premier. Raoul n'y repondit qu'en serrant les flancs de son cheval. Peu d'instants apres, les trois cavaliers avaient rattrape le carrosse et le suivaient de si pres, que l'haleine des chevaux humectait la caisse de la voiture. D'Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot des chevaux. C'etait au moment ou Raoul disait a Porthos de depasser le carrosse, pour voir quelle etait la personne qui accompagnait Athos. Porthos obeit, mais il ne put rien voir; les mantelets etaient baisses. La colere et l'impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer ce mystere de la part des compagnons d'Athos, et il se decidait aux extremites. D'un autre cote, d'Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il avait, sous le cuir des mantelets, reconnu egalement Raoul, et communique au comte le resultat de son observation. Ils voulaient voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degre. Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le premier cheval du carrosse en commandant au cocher d'arreter. Porthos saisit le cocher et l'enleva de dessus son siege. Grimaud tenait deja la portiere du carrosse arrete. Raoul ouvrit ses bras en criant: -- Monsieur le comte! monsieur le comte! -- Eh bien! c'est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie. -- Pas mal! ajouta d'Artagnan avec un eclat de rire. Et tous deux embrasserent le jeune homme et Porthos, qui s'etaient empares d'eux. -- Mon brave Porthos, excellent ami! s'ecria Athos; toujours vous! -- Il a encore vingt ans! dit d'Artagnan. Bravo, Porthos! -- Dame! repondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l'on vous arretait. -- Tandis que, reprit Athos, il ne s'agissait que d'une promenade dans le carrosse de M. d'Artagnan. -- Nous vous suivons depuis la Bastille, repliqua Raoul avec un ton de soupcon et de reproche. -- Ou nous etions alles souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous rappelez-vous Baisemeaux, Porthos? -- Pardieu! tres bien. -- Et nous y avons vu Aramis. -- A la Bastille? -- A souper. -- Ah! s'ecria Porthos en respirant. -- Il nous a dit mille choses pour vous. -- Merci! -- Ou va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maitre avait deja recompense par un sourire. -- Nous allons a Blois, chez nous. -- Comme cela?... tout droit? -- Tout droit. -- Sans bagages? -- Oh! mon Dieu! Raoul eut ete charge de m'expedier les miens ou de me les apporter en revenant chez moi s'il y revient. -- Si rien ne l'arrete plus a Paris, dit d'Artagnan avec un regard ferme et tranchant comme l'acier douloureux comme lui, car il rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous suivre Athos. -- Rien ne m'arrete plus a Paris, dit Raoul. -- Nous partons, alors, repliqua sur-le-champ Athos. -- Et M. d'Artagnan? -- Oh! moi, j'accompagnais Athos jusqu'a la barriere seulement, et je reviens avec Porthos. -- Tres bien, dit celui-ci. -- Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras autour du cou de Raoul pour l'attirer dans le carrosse, et en l'embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas retourner doucement a Paris avec ton cheval et celui de M. du Vallon; car, Raoul et moi, nous montons a cheval ici, et laissons le carrosse a ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis, une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu expedieras le tout chez nous. -- Mais, fit observer Raoul, qui cherchait a faire parler le comte, quand vous reviendrez a Paris, il ne vous restera ni linge ni effets; ce sera bien incommode. -- Je pense que, d'ici a bien longtemps, Raoul, je ne retournerai a Paris. Le dernier sejour que nous y fimes ne m'a pas encourage a en faire d'autres. Raoul baissa la tete et ne dit plus un mot. Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amene Porthos et qui sembla fort heureux de l'echange. On s'etait embrasse, on s'etait serre les mains, on s'etait donne mille temoignages d'eternelle amitie. Porthos avait promis de passer un mois chez Athos a son premier loisir. D'Artagnan promit de mettre a profit son premier conge; puis, ayant embrasse Raoul pour la derniere fois: -- Mon enfant, dit-il, je t'ecrirai. Il y avait tout dans ces mots de d'Artagnan, qui n'ecrivait jamais. Raoul fut touche jusqu'aux larmes. Il s'arracha des mains du mousquetaire et partit. D'Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse. -- Eh bien! dit-il, cher ami, en voila une journee! -- Mais, oui, repliqua Porthos. -- Vous devez etre ereinte? -- Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d'etre pret demain. -- Et pourquoi cela? -- Pardieu! pour finir ce que j'ai commence. -- Vous me faites fremir, mon ami; je vous vois tout effarouche. Que diable avez-vous commence qui ne soit pas fini? -- Ecoutez donc, Raoul ne s'est pas battu. Il faut que je me batte, moi! -- Avec qui?... avec le roi? -- Comment, avec le roi? dit Porthos stupefait. -- Mais oui, grand enfant, avec le roi! -- Je vous assure que c'est avec M. de Saint-Aignan. -- Voila ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce gentilhomme, c'est contre le roi que vous tirez l'epee. -- Ah! fit Porthos en ecarquillant les yeux, vous en etes sur? -- Pardieu! -- Eh bien! comment arranger cela, alors? -- Nous allons tacher de faire un bon souper, Porthos. La table du capitaine des mousquetaires est agreable. Vous y verrez le beau de Saint-Aignan, et vous boirez a sa sante. -- Moi? s'ecria Porthos avec horreur. -- Comment! dit d'Artagnan, vous refusez de boire a la sante du roi? -- Mais, corboeuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de M. de Saint-Aignan. -- Mais puisque je vous repete que c'est la meme chose. -- Ah!... tres bien, alors, dit Porthos vaincu. -- Vous comprenez, n'est-ce pas? -- Non, dit Porthos; mais c'est egal. -- Oui, c'est egal, repliqua d'Artagnan; allons souper, Porthos. Chapitre CCVI -- La societe de M. de Baisemeaux On n'a pas oublie qu'en sortant de la Bastille d'Artagnan et le comte de La Fere y avaient laisse Aramis en tete a tete avec Baisemeaux. Baisemeaux ne s'apercut pas le moins du monde, une fois ses deux convives sortis, que la conversation souffrit de leur absence. Il croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille etait excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert etait un stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il connaissait mal Sa Grandeur, qui n'etait jamais plus impenetrable qu'au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait a merveille M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur le moyen que celui-ci regardait comme efficace. La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en realite; car Baisemeaux, non seulement parlait a peu pres seul, mais encore ne parlait que de ce singulier evenement de l'incarceration d'Athos, suivie de cet ordre si prompt de le mettre en liberte. Baisemeaux, d'ailleurs, n'avait pas ete sans remarquer que les deux ordres, ordre d'arrestation et ordre de mise en liberte, etaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la peine d'ecrire de pareils ordres que dans les grandes circonstances. Tout cela etait fort interessant, et surtout tres obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela etait fort clair pour Aramis, celui-ci n'attachait pas a cet evenement la meme importance qu'y attachait le bon gouverneur. D'ailleurs, Aramis se derangeait rarement pour rien, et il n'avait pas encore dit a M. Baisemeaux pour quelle cause il s'etait derange. Aussi, au moment ou Baisemeaux en etait au plus fort de sa dissertation, Aramis l'interrompit tout a coup. -- Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous n'avez jamais a la Bastille d'autres distractions que celles auxquelles j'ai assiste pendant les deux ou trois visites que j'ai eu l'honneur de vous faire? L'apostrophe etait si inattendue, que le gouverneur, comme une girouette qui recoit tout a coup une impulsion opposee a celle du vent, en demeura tout etourdi. -- Des distractions? dit-il. Mais j'en ai continuellement, monseigneur. -- Oh! a la bonne heure! Et ces distractions? -- Sont de toute nature. -- Des visites, sans doute? -- Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes a la Bastille. -- Comment, les visites sont rares? -- Tres rares. -- Meme de la part de votre societe? -- Qu'appelez-vous de ma societe?... Mes prisonniers? -- Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que c'est vous qui leur faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J'entends par votre societe, mon cher de Baisemeaux, la societe dont vous faites partie. Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu'il avait suppose un instant etait impossible: -- Oh! dit-il, j'ai bien peu de societe a present. S'il faut que je vous l'avoue, cher monsieur d'Herblay, en general, le sejour de la Bastille parait sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant aux dames, ce n'est jamais sans un certain effroi, que j'ai toutes les peines de la terre a calmer, qu'elles parviennent jusqu'a moi. En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu'ils sont habites par de pauvres prisonniers qui... Et, au fur et a mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur le visage d'Aramis, la langue du bon gouverneur s'embarrassait de plus en plus, si bien qu'elle finit par se paralyser tout a fait. -- Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la societe en general, mais d'une societe particuliere, de la societe a laquelle vous etes affilie, enfin. Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu'il allait porter a ses levres. -- Affilie? dit-il, affilie? -- Mais sans doute, affilie, repeta Aramis avec le plus grand sang-froid. N'etes-vous donc pas membre d'une societe secrete, mon cher monsieur de Baisemeaux? -- Secrete? -- Secrete ou mysterieuse. -- Oh! monsieur d'Herblay!... -- Voyons, ne vous defendez pas. -- Mais croyez bien... -- Je crois ce que je sais. -- Je vous jure!... -- Ecoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous dites non; l'un de nous est necessairement dans le vrai, et l'autre inevitablement dans le faux. -- Eh bien? -- Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaitre. -- Voyons, dit Baisemeaux, voyons. -- Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis. Que diable! vous avez l'air tout effare. -- Mais non, pas le moins du monde, non. -- Buvez, alors. Baisemeaux but, mais il avala de travers. -- Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point partie d'une societe secrete, mysterieuse, comme vous voudrez, l'epithete n'y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie d'une societe pareille a celle que je veux designer, eh bien! vous ne comprendrez pas un mot a ce que je vais dire: voila tout. -- Oh! soyez sur d'avance que je ne comprendrai rien. -- A merveille, alors. -- Essayez, voyons. -- C'est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous etes un des membres de cette societe, vous allez tout de suite me repondre oui ou non. -- Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant. -- Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua Aramis avec la meme impassibilite, il est evident que l'on ne peut faire partie d'une societe, il est evident qu'on ne peut jouir des avantages que la societe produit aux affilies, sans etre astreint soi-meme a quelques petites servitudes? -- En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si... -- Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la societe dont je vous parlais, et dont, a ce qu'il parait, vous ne faites point partie... -- Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire absolument... -- Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et capitaines de forteresse affilies a l'ordre. Baisemeaux palit. -- Cet engagement, continua Aramis d'une voix ferme, le voici. Baisemeaux se leva, en proie a une indicible emotion. -- Voyons, cher monsieur d'Herblay, dit-il, voyons. Aramis dit alors ou plutot recita le paragraphe suivant, de la meme voix que s'il eut lu dans un livre: "Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilie a l'ordre." Il s'arreta. Baisemeaux faisait peine a voir, tant il etait pale et tremblant. -- Est-ce bien la le texte de l'engagement? demanda tranquillement Aramis. -- Monseigneur!... fit Baisemeaux. -- Ah! bien, vous commencez a comprendre, je crois? -- Monseigneur, s'ecria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose aupres de vous, si vous avez le malin desir de me tirer les petits secrets de mon administration. -- Oh! non pas, detrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce n'est point aux petits secrets de votre administration que j'en veux, c'est a ceux de votre conscience. -- Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d'Herblay. Mais ayez un peu d'egard a ma situation, qui n'est point ordinaire. -- Elle n'est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit l'inflexible Aramis, si vous etes agrege a cette societe; mais elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous n'avez a repondre qu'au roi. -- Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n'obeis qu'au roi. A qui donc, bon Dieu! voulez-vous qu'un gentilhomme francais obeisse, si ce n'est au roi? Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave: -- Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme francais, pour un prelat de France, d'entendre s'exprimer ainsi loyalement un homme de votre merite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant entendu, de ne plus croire que vous. -- Avez-vous doute, monsieur? -- Moi? oh! non. -- Ainsi, vous ne doutez plus? -- Je ne doute plus qu'un homme tel que vous, monsieur, dit serieusement Aramis, ne serve fidelement les maitres qu'il s'est donnes volontairement. -- Les maitres? s'ecria Baisemeaux. -- J'ai dit les maitres. -- Monsieur d'Herblay, vous badinez encore, n'est-ce pas? -- Oui, je concois, c'est une situation plus difficile d'avoir plusieurs maitres que d'en avoir un seul; mais cet embarras vient de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n'en suis pas la cause. -- Non, certainement, repondit le pauvre gouverneur plus embarrasse que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez? -- Assurement. -- Vous partez? -- Je pars, oui. -- Mais que vous etes donc etrange avec moi, monseigneur! -- Moi, etrange? ou voyez-vous cela? -- Voyons, avez-vous jure de me mettre a la torture? -- Non, j'en serais au desespoir. -- Restez, alors. -- Je ne puis. -- Et, pourquoi? -- Parce que je n'ai plus rien a faire ici, et qu'au contraire, j'ai des devoirs ailleurs. -- Des devoirs, si tard? -- Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m'a dit, d'ou je viens: "Ledit gouverneur ou capitaine laissera penetrer quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur affilie a l'ordre." Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux dire, je m'en retourne dire aux gens qu'ils se sont trompes et qu'ils aient a m'envoyer ailleurs. -- Comment! vous etes?... s'ecria Baisemeaux regardant Aramis presque avec effroi. -- Le confesseur affilie a l'ordre, dit Aramis sans changer de voix. Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le pauvre gouverneur l'effet d'un coup de tonnerre. Baisemeaux devint livide, et il lui sembla que les beaux yeux d'Aramis etaient deux lames de feu, plongeant jusqu'au fond de son coeur. -- Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur de l'ordre? -- Oui, moi; mais nous n'avons rien a demeler ensemble, puisque vous n'etes point affilie. -- Monseigneur... -- Et je comprends que, n'etant pas affilie, vous vous refusiez a suivre les commandements. -- Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez m'entendre. -- Pourquoi? -- Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de l'ordre... -- Ah! ah! -- Je ne dis pas que je me refuse a obeir. -- Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien a de la resistance, monsieur de Baisemeaux. -- Oh! non, monseigneur, non; seulement, j'ai voulu m'assurer... -- Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de supreme dedain. -- De rien, monseigneur. Baisemeaux baissa la voix et s'inclina devant le prelat. -- Je suis en tout temps, en tout lieu, a la disposition de mes maitres, dit-il; mais... -- Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur. Aramis reprit sa chaise et tendit son verre a Baisemeaux, qui ne put jamais le remplir, tant la main lui tremblait. -- Vous disiez: _mais_, reprit Aramis. -- Mais, reprit le pauvre homme, n'etant pas prevenu, j'etais loin de m'attendre... -- Est-ce que l'Evangile ne dit pas: "Veillez, car le moment n'est connu que de Dieu." Est-ce que les prescriptions de l'ordre ne disent pas: "Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir." Et sous quel pretexte n'attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux? -- Parce qu'il n'y a en ce moment aucun prisonnier malade a la Bastille, monseigneur. Aramis haussa les epaules. -- Qu'en savez-vous? dit-il. -- Mais il me semble... -- Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler. En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de la porte. -- Qu'y a-t-il? demanda vivement Baisemeaux. -- Monsieur le gouverneur, dit le valet, c'est le rapport du medecin de la maison qu'on vous apporte. Aramis regarda M. de Baisemeaux de son oeil clair et assure. -- Eh bien! faites entrer le messager, dit-il. Le messager entra, salua, et remit le rapport. Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tete: -- Le deuxieme Bertaudiere est malade! dit-il avec surprise. -- Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le monde se portait bien dans votre hotel? dit negligemment Aramis. Et il but une gorgee de muscat, sans cesser de regarder Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tete un signe au messager, et celui-ci etant sorti: -- Je crois, dit-il, en tremblant toujours, qu'il y a dans le paragraphe: "Sur la demande du prisonnier"? -- Oui, il y a cela, repondit Aramis; mais voyez donc ce que l'on vous veut, cher monsieur de Baisemeaux. En effet, un sergent passait sa tete par l'entrebaillement de la porte. -- Qu'est-ce encore? s'ecria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix minutes de tranquillite? -- Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la deuxieme Bertaudiere a charge son geolier de vous demander un confesseur. Baisemeaux faillit tomber a la renverse. Aramis dedaigna de le rassurer, comme il avait dedaigne de l'epouvanter. -- Que faut-il repondre? demanda Baisemeaux. -- Mais, ce que vous voudrez, repondit Aramis en se pincant les levres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la Bastille, moi. -- Dites, s'ecria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier qu'il va avoir ce qu'il demande. Le sergent sortit. -- Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me serais-je doute?... comment aurais-je prevu? -- Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prevoir? repondit dedaigneusement Aramis. L'ordre se doute, l'ordre sait, l'ordre prevoit: n'est-ce pas suffisant? -- Qu'ordonnez-vous? ajouta Baisemeaux. -- Moi? Rien. Je ne suis qu'un pauvre pretre, un simple confesseur. M'ordonnez-vous d'aller voir le malade? -- Oh! monseigneur, je ne vous l'ordonne pas, je vous en prie. -- C'est bien. Alors, conduisez-moi. Chapitre CCVII -- Prisonnier Depuis cette etrange transformation d'Aramis en confesseur de l'ordre, Baisemeaux n'etait plus le meme homme. Jusque-la, Aramis avait ete pour le digne gouverneur un prelat auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la reconnaissance; mais, a partir de la revelation qui venait de bouleverser toutes ses idees, il etait inferieur et Aramis etait un chef. Il alluma lui-meme un falot, appela un porte-clefs, et, se retournant vers Aramis: -- Aux ordres de Monseigneur, dit-il. Aramis se contenta de faire un signe de tete qui voulait dire: "C'est bien!" et un signe de la main qui voulait dire: "Marchez devant!" Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit. Il faisait une belle nuit etoilee; les pas des trois hommes retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des clefs pendues a la ceinture du guichetier montait jusqu'aux etages des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberte etait hors de leur atteinte. On eut dit que le changement qui s'etait opere dans Baisemeaux s'etait etendu jusqu'au porte-clefs. Ce porte-clefs, le meme qui, a la premiere visite d'Aramis, s'etait montre si curieux et si questionneur, etait devenu non seulement muet, mais meme impassible. Il baissait la tete et semblait craindre d'ouvrir les oreilles. On arriva ainsi au pied de la Bertaudiere, dont les deux etages furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car Baisemeaux, tout en obeissant, etait loin de mettre un grand empressement a obeir. Enfin, on arriva a la porte; le guichetier n'eut pas besoin de chercher la clef, il l'avait preparee. La porte s'ouvrit. Baisemeaux se disposait a entrer chez le prisonnier; mais, l'arretant sur le seuil: -- Il n'est pas ecrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la confession du prisonnier. Baisemeaux s'inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot des mains du guichetier et entra; puis d'un geste, il fit signe que l'on refermat la porte derriere lui. Pendant un instant, il se tint debout, l'oreille tendue, ecoutant si Baisemeaux et le porte-clefs s'eloignaient; puis, lorsqu'il se fut assure, par la decroissance du bruit, qu'ils avaient quitte la tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui. Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la Bastille, excepte qu'il etait plus neuf, sous des rideaux amples et fermes a demi, reposait le jeune homme pres duquel, une fois deja, nous avons introduit Aramis. Suivant l'usage de la prison, le captif etait sans lumiere. A l'heure du couvre-feu, il avait du eteindre sa bougie. On voit combien le prisonnier etait favorise, puisqu'il avait ce rare privilege de garder de la lumiere jusqu'au moment du couvre-feu. Pres de ce lit, un grand fauteuil de cuir, a pieds tordus, supportait des habits d'une fraicheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, etait abandonnee tristement pres de la fenetre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait a peine touche a son dernier repas. Aramis vit, sur le lit, le jeune homme etendu, le visage a demi cache sous ses deux bras. L'arrivee du visiteur ne le fit point changer de posture; il attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie a l'aide du falot, repoussa doucement le fauteuil et s'approcha du lit avec un melange visible d'interet et de respect. Le jeune homme souleva la tete. -- Que me veut-on? demanda-t-il. -- N'avez-vous pas desire un confesseur? -- Oui. -- Parce que vous etes malade? -- Oui. -- Bien malade? Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux penetrants, et dit: -- Je vous remercie. Puis, apres un silence: -- Je vous ai deja vu, continua-t-il. Aramis s'inclina. Sans doute, l'examen que le prisonnier venait de faire, cette revelation d'un caractere froid, ruse et dominateur, empreint sur la physionomie de l'eveque de Vannes, etait peu rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta: -- Je vais mieux. -- Alors? demanda Aramis. -- Alors, allant mieux, je n'ai plus le meme besoin d'un confesseur, ce me semble. -- Pas meme du cilice que vous annoncait le billet que vous avez trouve dans votre pain? Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu'il eut repondu ou nie: -- Pas meme, continua Aramis, de cet ecclesiastique de la bouche duquel vous avez une importante revelation a attendre? -- S'il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son oreiller, c'est different; j'ecoute. Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet air de majeste simple et aisee qu'on n'acquiert jamais, si Dieu ne l'a mis dans le sang ou dans le coeur. -- Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier. Aramis obeit en s'inclinant. -- Comment vous trouvez-vous a la Bastille? demanda l'eveque. -- Tres bien. -- Vous ne souffrez pas? -- Non. -- Vous ne regrettez rien? -- Rien. -- Pas meme la liberte? -- Qu'appelez-vous la liberte, monsieur, demanda le prisonnier avec l'accent d'un homme qui se prepare a une lutte. -- J'appelle la liberte, les fleurs, l'air, le jour, les etoiles, le bonheur de courir ou vous portent vos jambes nerveuses de vingt ans. Le jeune homme sourit; il eut ete difficile de dire si c'etait de resignation ou de dedain. -- Regardez, dit-il, j'ai la, dans ce vase du Japon, deux roses, deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le jardin du gouverneur; elles sont ecloses ce matin et ont ouvert sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs feuilles, elles ouvraient le tresor de leur parfum; ma chambre en est tout embaumee. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs. Pourquoi donc voulez-vous que je desire d'autres fleurs, puisque j'ai les plus belles de toutes? Aramis regarda le jeune homme avec surprise. -- Si les fleurs sont la liberte, reprit melancoliquement le captif, j'ai donc la liberte, puisque j'ai les fleurs. -- Oh! mais l'air! s'ecria Aramis; l'air si necessaire a la vie? -- Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenetre continua le prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent roule ses tourbillons de glace, de feu, de tiedes vapeurs ou de douces brises. L'air qui vient de la caresse mon visage, quand, monte sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passe autour du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide. Le front d'Aramis se rembrunissait a mesure que parlait le jeune homme. -- Le jour? continua-t-il. J'ai mieux que le jour, j'ai le soleil, un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la fenetre, il trace dans ma chambre un grand carre long qui part de la fenetre meme et va mordre la tenture de mon lit jusqu'aux franges. Ce carre lumineux grandit de dix heures a midi, et decroit de une heure a trois, lentement, comme si, ayant eu hate de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon disparait, j'ai joui quatre heures de sa presence. Est-ce que ca ne suffit pas? on m'a dit qu'il y avait des malheureux qui creusaient des carrieres, des ouvriers qui travaillaient aux mines, et qui ne le voyaient jamais. Aramis s'essuya le front. -- Quant aux etoiles, qui sont douces a voir, continua le jeune homme, elles se ressemblent toutes, sauf l'eclat et la grandeur. Moi, je suis favorise; car, si vous n'eussiez allume cette bougie, vous eussiez pu voir la belle etoile que je voyais de mon lit avant votre arrivee, et dont le rayonnement caressait mes yeux. Aramis baissa la tete: il se sentait submerge, sous le flot amer de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivite. -- Voila donc pour les fleurs, pour l'air, pour le jour et pour les etoiles, dit le jeune homme avec la meme tranquillite. Reste la promenade. Est-ce que, toute la journee, je ne me promene pas dans le jardin du gouverneur s'il fait beau, ici s'il pleut, au frais s'il fait chaud, au chaud s'il fait froid, grace a ma cheminee pendant l'hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le prisonnier avec une expression qui n'etait pas exempte d'une certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut esperer, tout ce que peut desirer un homme. -- Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tete; mais il me semble que vous oubliez Dieu. -- J'ai, en effet, oublie Dieu, repondit le prisonnier sans s'emouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? A quoi bon parler de Dieu aux prisonniers? Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la resignation d'un martyr avec le sourire d'un athee. -- Est-ce que Dieu n'est pas dans toutes choses? murmura-t-il d'un ton de reproche. -- Dites au bout de toute chose, repondit le prisonnier fermement. -- Soit! dit Aramis; mais revenons au point d'ou nous sommes partis. -- Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme. -- Je suis votre confesseur. -- Oui. -- Eh bien! comme mon penitent, vous me devez la verite. -- Je ne demande pas mieux que de vous la dire. -- Tout prisonnier a commis le crime qui l'a fait mettre en prison. Quel crime avez-vous commis, vous? -- Vous m'avez deja demande cela, la premiere fois que vous m'avez vu, dit le prisonnier. -- Et vous avez elude ma reponse, cette fois, comme aujourd'hui. -- Et pourquoi, aujourd'hui, pensez-vous que je vous repondrai? -- Parce que, aujourd'hui, je suis votre confesseur. -- Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j'ai commis, expliquez-moi ce que c'est qu'un crime. Or, comme je ne sais rien en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas criminel. -- On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l'on sait que des crimes ont ete commis. Le prisonnier pretait une attention extreme. -- Oui, dit-il apres un moment de silence, je comprends; oui, vous avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette facon, je fusse criminel aux yeux des grands. -- Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir entrevu, non pas le defaut, mais la jointure de la cuirasse. -- Non, je ne sais rien, repondit le jeune homme; mais je pense quelquefois, et je me dis, a ces moments la... -- Que vous dites-vous? -- Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je devinerais bien des choses. -- Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience. -- Alors, je m'arrete. -- Vous vous arretez? -- Oui, ma tete est lourde, mes idees deviennent tristes, je sens l'ennui qui me prend; je desire... -- Quoi? -- Je n'en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au desir de choses que je n'ai pas, moi qui suis si content de ce que j'ai. -- Vous craignez la mort? dit Aramis avec une legere inquietude. -- Oui, dit le jeune homme en souriant. Aramis sentit le froid de ce sourire et fremit. -- Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que vous n'en dites, s'ecria-t-il. -- Mais vous, repondit le prisonnier, vous qui me faites dire de vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demande, entrez ici en me promettant tout un monde de revelations, d'ou vient que c'est vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou deposons-le ensemble. Aramis sentit a la fois la force et la justesse de ce raisonnement. -- Je n'ai point affaire a un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons, avez-vous de l'ambition? dit-il tout haut sans avoir prepare le prisonnier a la transition. -- Qu'est-ce que cela, de l'ambition? demanda le jeune homme. -- C'est, repondit Aramis, un sentiment qui pousse l'homme a desirer plus qu'il n'a. -- J'ai dit que j'etais content, monsieur, mais il est possible que je me trompe. J'ignore ce que c'est que l'ambition, mais il est possible que j'en aie. Voyons ouvrez-moi l'esprit, je ne demande pas mieux. -- Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-dela son etat. -- Je ne convoite rien par-dela mon etat, dit le jeune homme avec une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l'eveque de Vannes. Il se tut. Mais, a voir les yeux ardents, le front plisse, l'attitude reflechie du captif, on sentait bien qu'il attendait autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit. -- Vous m'avez menti, la premiere fois que je vous ai vu, dit-il. -- Menti? s'ecria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec un tel accent dans la voix, avec un tel eclair dans les yeux, qu'Aramis recula malgre lui. -- Je veux dire, reprit Aramis en s'inclinant, que vous m'avez cache ce que vous savez de votre enfance. -- Les secrets d'un homme sont a lui, monsieur, dit le prisonnier, et non au premier venu. -- C'est vrai, dit Aramis en s'inclinant plus bas que la premiere fois, c'est vrai, pardonnez, mais aujourd'hui, suis-je encore pour vous le premier venu; Je vous en supplie, repondez, _monseigneur!_ Ce titre causa un leger trouble au prisonnier; cependant il ne parut point etonne qu'on le lui donnat. -- Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il. -- Oh! si j'osais, je prendrais votre main, et je la baiserais. Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main a Aramis, mais l'eclair qui avait jailli de ses yeux s'eteignit au bord de sa paupiere, et sa main se retira froide et defiante. -- Baiser la main d'un prisonnier! dit-il en secouant la tete, a quoi bon? -- Pourquoi m'avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous trouviez bien ici? pourquoi m'avez vous dit que vous n'aspiriez a rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m'empechez-vous d'etre franc a mon tour? Le meme eclair reparut pour la troisieme fois aux yeux du jeune homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien amener. -- Vous vous defiez de moi? dit Aramis. -- A quel propos, monsieur? -- Oh! par une raison bien simple: c'est que, si vous savez ce que vous devez savoir, vous devez vous defier de tout le monde. -- Alors, ne vous etonnez pas que je me delie, puisque vous me soupconnez de savoir ce que je ne sais pas. Aramis etait frappe d'admiration pour cette energique resistance. -- Oh! vous me desesperez, monseigneur! s'ecriat-il en frappant du poing sur le fauteuil. -- Et moi, je ne vous comprends pas monsieur. -- Eh bien! tachez de me comprendre. Le prisonnier regarda fixement Aramis. -- Il me semble parfois, continua celui-ci, que j'ai devant les yeux l'homme que je cherche... et puis... -- Et puis... cet homme disparait, n'est-ce pas? dit le prisonnier en souriant. Tant mieux! -- Decidement, reprit-il, je n'ai rien a dire a un homme qui se defie de moi au point que vous le faites. -- Et moi, ajouta le prisonnier du meme ton, rien a dire a l'homme qui ne veut pas comprendre qu'un prisonnier doit se defier de tout. -- Meme de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c'est trop de prudence, monseigneur! -- De mes anciens amis? vous etes un de mes anciens amis, vous? -- Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d'avoir vu autrefois, dans le village ou s'ecoula votre premiere enfance?... -- Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier. -- Noisy-le-Sec, monseigneur, repondit fermement Aramis. -- Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouat ou niat. -- Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument continuer ce jeu, restons-en la. Je viens pour vous dire beaucoup de choses, c'est vrai; mais il faut me laisser voir que ces choses, vous avez, de votre cote, le desir de les connaitre. Avant de parler, avant de declarer les choses si importantes que je recele en moi, convenez-en, j'eusse eu besoin d'un peu d'aide sinon de franchise, d'un peu de sympathie sinon de confiance. Eh bien! vous vous tenez renferme dans une pretendue ignorance qui me paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort ignorant que vous soyez, ou si fort indifferent que vous feigniez d'etre, vous n'en etes pas moins ce que vous etes, monseigneur, et rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas. -- Je vous promets, repondit le prisonnier, de vous ecouter sans impatience. Seulement, il me semble que j'ai le droit de vous repeter cette question que je vous ai deja faite: Qui etes-vous? -- Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d'avoir vu a Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vetue ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans les cheveux? -- Oui, dit le jeune homme: une fois j'ai demande le nom de ce cavalier, et l'on m'a dit qu'il s'appelait l'abbe d'Herblay. Je me suis etonne que cet abbe eut l'air si guerrier, et l'on m'a repondu qu'il n'y avait rien d'etonnant a cela, attendu que c'etait un mousquetaire du roi Louis XIII. -- Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbe alors, eveque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd'hui, c'est moi. -- Je le sais. Je vous avais reconnu. -- Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j'y ajoute une chose que vous ne savez pas: c'est que si la presence ici de ce mousquetaire, de cet abbe, de cet eveque, de ce confesseur etait connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout risque pour venir a vous verrait reluire la hache du bourreau au fond d'un cachot plus sombre et plus perdu que ne l'est le votre. En ecoutant ces mots fermement accentues, le jeune homme s'etait souleve sur son lit, et avait plonge des regards de plus en plus avides dans les regards d'Aramis. Le resultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre quelque confiance. -- Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec la femme... Il s'arreta. -- Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n'est-ce pas, monseigneur? -- Oui. -- Savez-vous quelle etait cette dame? Un eclair parut pres de jaillir de l'oeil du prisonnier. -- Je sais que c'etait une dame de la Cour, dit-il. -- Vous vous la rappelez bien, cette dame? -- Oh! mes souvenirs ne peuvent etre bien confus sous ce rapport, dit le jeune prisonnier; j'ai vu une fois cette dame avec un homme de quarante-cinq ans, a peu pres, j'ai vu une fois cette dame avec vous et avec la dame a la robe noire et aux rubans couleur de feu; je l'ai revue deux fois depuis avec la meme personne. Ces quatre personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon geolier et le gouverneur, sont les seules personnes a qui j'aie jamais parle, et, en verite, presque les seules personnes que j'aie jamais vues. -- Mais vous etiez donc en prison? -- Si je suis en prison ici, relativement j'etais libre la-bas, quoique ma liberte fut bien restreinte; une maison d'ou je ne sortais pas, un grand jardin entoure de murs que je ne pouvais franchir: c'etait ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y etes venu. Au reste, habitue a vivre dans les limites de ces murs et de cette maison, je n'ai jamais desire en sortir. Donc, vous comprenez, monsieur, n'ayant rien vu de ce monde je ne puis rien desirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez force de tout m'expliquer. -- Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s'inclinant; car c'est mon devoir. -- Eh bien! commencez donc par me dire ce qu'etait mon gouverneur. -- Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnete gentilhomme surtout, un precepteur a la fois pour votre corps et pour votre ame. Avez-vous jamais eu a vous en plaindre? -- Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m'a dit souvent que mon pere et ma mere etaient morts; ce gentilhomme mentait-il ou disait-il la verite? -- Il etait force de suivre les ordres qui lui etaient donnes. -- Alors il mentait donc? -- Sur un point. Votre pere est mort. -- Et ma mere? -- Elle est morte pour vous. -- Mais, pour les autres, elle vit, n'est-ce pas? -- Oui. -- Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamne a vivre dans l'obscurite d'une prison? -- Helas! je le crois. -- Et cela, continua le jeune homme, parce que ma presence dans le monde revelerait un grand secret? -- Un grand secret, oui. -- Pour faire enfermer a la Bastille un enfant tel que je l'etais, il faut que mon ennemi soit bien puissant. -- Il l'est. -- Plus puissant que ma mere, alors? -- Pourquoi cela? -- Parce que ma mere m'eut defendu. Aramis hesita. -- Plus puissant que votre mere, oui, monseigneur. -- Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient ete enleves et pour qu'on m'ait separe d'eux ainsi, j'etais donc ou ils etaient donc un bien grand danger pour mon ennemi? -- Oui, un danger dont votre ennemi s'est delivre en faisant disparaitre le gentilhomme et la nourrice, repondit tranquillement Aramis. -- Disparaitre? demanda le prisonnier. Mais de quelle facon ont- ils disparu? -- De la facon la plus sure, repondit Aramis: ils sont morts. Le jeune homme palit legerement et passa une main tremblante sur son visage. -- Par le poison? demanda-t-il. -- Par le poison. Le prisonnier reflechit un instant. -- Pour que ces deux innocentes creatures, reprit-il, mes seuls soutiens, aient ete assassinees le meme jour, il faut que mon ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la necessite; car ce digne gentilhomme et cette pauvre femme n'avaient jamais fait de mal a personne. -- La necessite est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi est-ce une necessite qui me fait, a mon grand regret, vous dire que ce gentilhomme et cette nourrice ont ete assassines. -- Oh! vous ne m'apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en froncant le sourcil. -- Comment cela? -- Je m'en doutais. -- Pourquoi? -- Je vais vous le dire. En ce moment, le jeune homme, s'appuyant sur ses deux coudes, s'approcha du visage d'Aramis avec une telle expression de dignite, d'abnegation, de defi meme, que l'eveque sentit l'electricite de l'enthousiasme monter en etincelles devorantes de son coeur fletri a son crane dur comme l'acier. -- Parlez, monseigneur. Je vous ai deja dit que j'expose ma vie en vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la recevoir comme rancon de la votre. -- Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupconnais que l'on avait tue ma nourrice et mon gouverneur. -- Que vous appeliez votre pere. -- Oui, que j'appelais mon pere, mais dont je savais bien que je n'etais pas le fils. -- Qui vous avait fait supposer?... -- De meme que vous etes, vous, trop respectueux pour un ami, lui etait trop respectueux pour un pere. -- Moi, dit Aramis, je n'ai pas le dessein de me deguiser. Le jeune homme fit un signe de tete et continua: -- Sans doute, je n'etais pas destine a demeurer eternellement enferme, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire, maintenant surtout, c'est le soin qu'on prenait de faire de moi un cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui etait pres de moi m'avait appris tout ce qu'il savait lui-meme: les mathematiques, un peu de geometrie, d'astronomie, l'escrime, le manege. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle basse, et montais a cheval dans le jardin. Eh bien! un matin, c'etait pendant l'ete, car il faisait une grande chaleur, je m'etais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-la, ne m'avait, excepte le respect de mon gouverneur, instruit ou donne des soupcons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes, d'air et de soleil; je venais d'avoir quinze ans. -- Alors, il y a huit ans de cela? -- Oui, a peu pres; j'ai perdu la mesure du temps. -- Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous encourager au travail? -- Il me disait qu'un homme doit chercher a se faire sur la terre une fortune que Dieu lui a refusee en naissant; il ajoutait que, pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et que nul ne s'interessait ou ne s'interesserait jamais a ma personne. J'etais donc dans cette salle basse, et, fatigue par ma lecon d'escrime, je m'etais endormi. Mon gouverneur etait dans sa chambre, au premier etage, juste au-dessus de moi. Soudain j'entendis comme un petit cri pousse par mon gouverneur. Puis il appela: "Perronnette! Perronnette!" C'etait ma nourrice qu'il appelait. -- Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez. -- Sans doute elle etait au jardin, car mon gouverneur descendit l'escalier avec precipitation. Je me levai, inquiet de le voir inquiet lui-meme. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au jardin, en criant toujours: "Perronnette! Perronnette!" Les fenetres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de ces fenetres etaient fermes; mais, par une fente du volet, je vis mon gouverneur s'approcher d'un large puits situe presque au- dessous des fenetres de son cabinet de travail. Il se pencha sur la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en faisant de grands gestes effares. D'ou j'etais, je pouvais non seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j'entendis donc. -- Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis. "-- Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla au-devant d'elle, la prit par le bras et l'entraina vivement vers la margelle; apres quoi, se penchant avec elle dans le puits, il lui dit: -- Regardez, regardez, quel malheur! -- Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu'y a-t- il? -- Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre? Et il etendait la main vers le fond du puits. -- Quelle lettre? demanda la nourrice. -- Cette lettre que vous voyez la-bas, c'est la derniere lettre de la reine. A ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour mon pere, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et l'humilite, en correspondance avec la reine! -- La derniere lettre de la reine? s'ecria dame Perronnette sans paraitre etonnee autrement que de voir cette lettre au fond du puits. Et comment est elle la? -- Un hasard, dame Perronnette, un hasard etrange! Je rentrais chez moi; en rentrant, j'ouvre la porte; la fenetre de son cote etait ouverte; un courant d'air s'etablit; je vois un papier qui s'envole, je reconnais que ce papier, c'est la lettre de la reine; je cours a la fenetre en poussant un cri; le papier flotte un instant en l'air et tombe dans le puits. -- Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombee dans le puits, c'est comme si elle etait brulee, et, puisque la reine brule elle-meme toutes ses lettres, chaque fois qu'elle vient..." Chaque fois qu'elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les mois, c'etait la reine? interrompit le prisonnier. -- Oui, fit de la tete Aramis. "-- Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les suivre? -- Ecrivez vite a la reine, racontez-lui la chose comme elle s'est passee, et la reine vous ecrira une seconde lettre en place de celle-ci. -- Oh! la reine ne voudra pas croire a cet accident, dit le bonhomme en branlant la tete; elle pensera que j'ai voulu garder cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de m'en faire une arme. Elle est si defiante, et M. de Mazarin si... Ce demon d'Italien est capable de nous faire empoisonner au premier soupcon!" Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tete. "-- Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux a l'endroit de Philippe!" Philippe, c'est le nom qu'on me donnait, interrompit le prisonnier. "-- Eh bien! alors, il n'y a pas a hesiter, dit dame Perronnette, il faut faire descendre quelqu'un dans le puits. -- Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en remontant. -- Prenons, dans le village, quelqu'un qui ne sache pas lire; ainsi vous serez tranquille. -- Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il pas l'importance d'un papier pour lequel on risque la vie d'un homme? Cependant vous venez de me donner une idee, dame Perronnette; oui, quelqu'un descendra dans le puits, et ce quelqu'un sera moi. Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit a s'eplorer et a s'ecrier de telle facon, elle supplia si fort en pleurant le vieux gentilhomme, qu'il lui promit de se mettre en quete d'une echelle assez grande pour qu'on put descendre dans le puits, tandis qu'elle irait jusqu'a la ferme chercher un garcon resolu, a qui l'on ferait accroire qu'il etait tombe un bijou dans le puits, que ce bijou etait enveloppe dans du papier, et, comme le papier, remarqua mon gouverneur, se developpe a l'eau, il ne sera pas surprenant qu'on ne retrouve que la lettre tout ouverte. -- Elle aura peut-etre deja eu le temps de s'effacer dit dame Perronnette. -- Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la lettre a la reine, elle verra bien que nous ne l'avons pas trahie, et, par consequent, n'excitant pas la defiance de M. de Mazarin, nous n'aurons rien a craindre de lui." Cette resolution prise, ils se separerent. Je repoussai le volet, et, voyant que mon gouverneur s'appretait a rentrer, je me jetai sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tete, cause par tout ce que je venais d'entendre. Mon gouverneur entrebailla la porte quelques secondes apres que je m'etais rejete sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la referma doucement. A peine fut-elle refermee, que le me relevai et pretant l'oreille, j'entendis le bruit des pas qui s'eloignaient. Alors je revins a mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette. J'etais seul a la maison. Ils n'eurent pas plutot referme la porte, que, sans prendre la peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenetre et courus au puits. Alors, comme s'etait penche mon gouverneur, je me penchai a mon tour. Je ne sais quoi de blanchatre et de lumineux tremblotait dans les cercles frissonnants de l'eau verdatre Ce disque brillant me fascinait et m'attirait. Mes yeux etaient fixes, ma respiration haletante. Le puits m'aspirait avec sa large bouche et son haleine glacee: il me semblait lire au fond de l'eau des caracteres de feu traces sur le papier qu'avait touche la reine. Alors, sans savoir ce que je faisais, et anime par un de ces mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales, je roulai une extremite de la corde au pied de la potence du puits, je laissai pendre le seau jusque dans l'eau, a trois pieds de profondeur a peu pres, tout cela en me donnant bien du mal pour ne pas deranger le precieux papier, qui commencait a changer sa couleur blanchatre contre une teinte verdatre, preuve qu'il s'enfoncait, puis, un morceau de toile mouillee entre les mains, je me laissai glisser dans l'abime. Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d'eau sombre, quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tete, le froid s'empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux; mais ma volonte domina tout, terreur et malaise. J'atteignis l'eau, et je m'y plongeai d'un seul coup, me retenant d'une main, tandis que j'allongeais l'autre, et que je saisissais le precieux papier, qui se dechira en deux entre mes doigts. Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m'aidant des pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux, agile, et presse surtout, je regagnai la margelle, que j'inondai en la touchant de l'eau qui ruisselait de toute la partie inferieure de mon corps. Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis a courir au soleil, et j'atteignis le fond du jardin, ou se trouvait une espece de petit bois. C'est la que je voulais me refugier. Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui retentissait lorsque s'ouvrait la grand-porte sonna. C'etait mon gouverneur qui rentrait. Il etait temps! Je calculai qu'il me restait dix minutes avant qu'il m'atteignit, si, devinant ou j'etais, il venait droit a moi; vingt minutes, s'il prenait la peine de me chercher. C'etait assez pour lire cette precieuse lettre, dont je me hatai de rapprocher les deux fragments. Les caracteres commencaient a s'effacer. Cependant, malgre tout, je parvins a dechiffrer la lettre. -- Et qu'y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement interesse. -- Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet etait un gentilhomme, et que Perronnette, sans etre une grande dame, etait cependant plus qu'une servante; enfin que j'avais moi-meme quelque naissance, puisque la reine Anne d'Autriche et le premier ministre Mazarin me recommandaient si soigneusement. Le jeune homme s'arreta tout emu. -- Et qu'arriva-t-il? demanda Aramis. -- Il arriva, monsieur, repondit le jeune homme, que l'ouvrier appele par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, apres l'avoir fouille en tous sens; il arriva que mon gouverneur s'apercut que la margelle etait toute ruisselante; il arriva que je ne m'etais pas si bien seche au soleil que dame Perronnette ne reconnut que mes habits etaient tout humides; il arriva enfin que je fus pris d'une grosse fievre causee par la fraicheur de l'eau et l'emotion de ma decouverte, et que cette fievre fut suivie d'un delire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guide par mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux fragments de la lettre ecrite par la reine. -- Ah! fit Aramis, je comprends a cette heure. -- A partir de la, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre gentilhomme et la pauvre femme, n'osant garder le secret de ce qui venait de se passer, ecrivirent tout a la reine et lui renvoyerent la lettre dechiree. -- Apres quoi, dit Aramis, vous futes arrete et conduit a la Bastille? -- Vous le voyez. -- Puis vos serviteurs disparurent? -- Helas! -- Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que l'on peut faire avec le vivant. Vous m'avez dit que vous etiez resigne? -- Et je vous le repete. -- Sans souci de la liberte? -- Je vous l'ai dit. -- Sans ambition, sans regret, sans pensee? Le jeune homme ne repondit rien. -- Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez? -- Je crois que j'ai assez parle, repondit le prisonnier, et que c'est votre tour. Je suis fatigue. -- Je vais vous obeir, dit Aramis. Aramis se recueillit, et une teinte de solennite profonde se repandit sur toute sa physionomie. On sentait qu'il en etait arrive a la partie importante du role qu'il etait venu jouer dans la prison. -- Une premiere question, fit Aramis. -- Laquelle? Parlez. -- Dans la maison que vous habitiez, il n'y avait ni glace ni miroir, n'est-ce pas? -- Qu'est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le jeune homme. Je ne les connais meme pas. -- On entend par miroir ou glace un meuble qui reflechit les objets, qui permet, par exemple, que l'on voie les traits de son propre visage dans un verre prepare, comme vous voyez les miens a l'oeil nu. -- Non, il n'y avait dans la maison ni glace ni miroir, repondit le jeune homme. Aramis regarda autour de lui. -- Il n'y en a pas non plus ici, dit-il; les memes precautions ont ete prises ici que la-bas. -- Dans quel but? -- Vous le saurez tout a l'heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous m'avez dit que l'on vous avait appris les mathematiques, l'astronomie, l'escrime, le manege; vous ne m'avez point parle d'histoire. -- Quelquefois, mon gouverneur m'a raconte les hauts faits du roi saint Louis, de Francois Ier et du roi Henri IV. -- Voila tout? -- Voila a peu pres tout. -- Eh bien! je le vois, c'est encore un calcul: comme on vous avait enleve les miroirs qui reflechissent le present, on vous a laisse ignorer l'histoire qui reflechit le passe. Depuis votre emprisonnement, les livres vous ont ete interdits, de sorte que bien des faits vous sont inconnus, a l'aide desquels vous pourriez reconstruire l'edifice ecroule de vos souvenirs ou de vos interets. -- C'est vrai, dit le jeune homme. -- Ecoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s'est passe en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans, c'est-a- dire depuis la date probable de votre naissance, c'est-a-dire, enfin, depuis le moment qui vous interesse. -- Dites. Et le jeune homme reprit son attitude serieuse et recueillie. -- Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV? -- Je sais du moins quel fut son successeur. -- Comment savez-vous cela? -- Par une piece de monnaie, a la date de 1610, qui representait le roi Henri IV; par une piece de monnaie a la date de 1612, qui representait le roi Louis XIII. Je presumai, puisqu'il n'y avait que deux ans entre les deux pieces, que Louis XIII devait etre le successeur de Henri IV. -- Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi regnant etait Louis XIII? -- Je le sais, dit le jeune homme en rougissant legerement. -- Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idees, plein de grands projets, projets toujours ajournes par le malheur des temps et par les luttes qu'eut a soutenir contre la seigneurie de France son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis XIII, etait faible de caractere. Il mourut jeune encore et tristement. -- Je sais cela. -- Il avait ete longtemps preoccupe du soin de sa posterite. C'est un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur la terre plus qu'un souvenir, pour que leur pensee se poursuive, pour que leur oeuvre continue. -- Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant le prisonnier. -- Non, mais il fut prive longtemps du bonheur d'en avoir; non, mais longtemps il crut qu'il mourrait tout entier. Et cette pensee l'avait reduit a un profond desespoir, quand tout a coup sa femme, Anne d'Autriche... Le prisonnier tressaillit. -- Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII s'appelat Anne d'Autriche? -- Continuez, dit le jeune homme sans repondre. -- Quand tout a coup, reprit Aramis, la reine Anne d'Autriche annonca qu'elle etait enceinte. La joie fut grande a cette nouvelle, et tous les voeux tendirent a une heureuse delivrance. Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d'un fils. Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s'apercevoir qu'il palissait. -- Vous allez entendre, dit Aramis, un recit que peu de gens sont en etat de faire a l'heure qu'il est; car ce recit est un secret que l'on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l'abime de la confession. -- Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme. -- Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n'y avait pas a se meprendre, ce secret, je ne crois pas l'aventurer en le confiant a un prisonnier qui n'a aucun desir de sortir de la Bastille. -- J'ecoute, monsieur. -- La reine donna donc le jour a un fils. Mais quand toute la Cour eut pousse des cris de joie a cette nouvelle, quand le roi eut montre le nouveau-ne a son peuple, et a sa noblesse, quand il se fut gaiement mis a table pour feter cette heureuse naissance, alors la reine, restee seule dans sa chambre, fut prise, pour la seconde fois, des douleurs de l'enfantement, et donna le jour a un second fils. -- Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande que celle qu'il avouait, je croyais que Monsieur n'etait ne qu'en... Aramis leva le doigt. -- Attendez que je continue, dit-il. Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit. -- Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils que dame Perronnette, la sage-femme, recut dans ses bras. -- Dame Perronnette! murmura le jeune homme. -- On courut aussitot a la salle ou le roi dinait; on le prevint tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut. Mais, cette fois, ce n'etait plus la gaiete qu'exprimait son visage, c'etait un sentiment qui ressemblait a de la terreur. Deux fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causee la naissance d'un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous l'ignorez certainement, attendu qu'en France c'est l'aine des fils qui regne apres le pere. -- Je sais cela. -- Et que les medecins et les jurisconsultes pretendent qu'il y a lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mere est l'aine de par la loi de Dieu et de la nature. Le prisonnier poussa un cri etouffe, et devint plus blanc que le drap sous lequel il se cachait. -- Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui s'etait vu avec tant de joie continuer dans un heritier, dut etre au desespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que, peut-etre, celui qui venait de naitre et qui etait inconnu, contesterait le droit d'ainesse a l'autre qui etait ne deux heures auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait ete reconnu. Ainsi, ce second fils, s'armant des interets ou des caprices d'un parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la guerre, detruisant, par cela meme, la dynastie qu'il eut du consolider. -- Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme. -- Eh bien! continua Aramis, voila ce qu'on rapporte, voila ce qu'on assure, voila pourquoi un des deux fils d'Anne d'Autriche, indignement separe de son frere, indignement sequestre, reduit a l'obscurite la plus profonde, voila pourquoi ce second fils a disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd'hui qu'il existe, excepte sa mere. -- Oui, sa mere, qui l'a abandonne! s'ecria le prisonnier avec l'expression du desespoir. -- Excepte, continua Aramis, cette dame a la robe noire et aux rubans de feu, et enfin excepte... -- Excepte vous, n'est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela, vous qui venez eveiller en mon ame la curiosite, la haine, l'ambition, et, qui sait? peut-etre, la soif de la vengeance; excepte vous, monsieur, qui, si vous etes l'homme que j'attends, l'homme que me promet le billet, l'homme enfin que Dieu doit m'envoyer, devez avoir sur vous... -- Quoi? demanda Aramis. -- Un portrait du roi Louis XIV, qui regne en ce moment sur le trone de France. -- Voici le portrait, repliqua l'eveque en donnant au prisonnier un email des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier, beau, et vivant pour ainsi dire. Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur lui comme s'il eut voulu le devorer. -- Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir. Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idees. -- Si haut! si haut! murmura le jeune homme en devorant du regard le portrait de Louis XIV et son image a lui-meme reflechie dans le miroir. -- Qu'en pensez-vous? dit alors Aramis. -- Je pense que je suis perdu, repondit le captif, que le roi ne me pardonnera jamais. -- Et moi, je me demande, ajouta l'eveque en attachant sur le prisonnier un regard brillant de signification, je me demande lequel des deux est le roi, de celui que represente ce portrait, ou de celui que reflete cette glace. -- Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trone, repliqua tristement le jeune homme, c'est celui qui n'est pas en prison, et qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royaute, c'est la puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant. -- Monseigneur, repondit Aramis avec un respect qu'il n'avait pas encore temoigne, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trone ou des amis le placeront. -- Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume. -- Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur. J'ai apporte toutes les preuves de votre naissance: consultez-les, prouvez-vous a vous-meme que vous etes un fils de roi, et, apres, agissons. -- Non, non, c'est impossible. -- A moins, reprit ironiquement l'eveque, qu'il ne soit dans la destinee de votre race que les freres exclus du trone soient tous des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston d'Orleans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi Louis XIII, son frere. -- Mon oncle Gaston d'Orleans conspira contre son frere? s'ecria le prince epouvante; il conspira pour le detroner? -- Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose. -- Que me dites-vous la, monsieur? -- La verite. -- Et il eut des amis... devoues? -- Comme moi pour vous. -- Eh bien! que fit-il? il echoua? -- Il echoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non pas sa vie, car la vie du frere du roi est sacree, inviolable, mais pour racheter sa liberte, votre oncle sacrifia la vie de tous ses amis les uns apres les autres. Aussi est-il aujourd'hui la honte de l'histoire et l'execration de cent nobles familles de ce royaume. -- Je comprends, monsieur, fit le prince, et c'est par faiblesse ou par trahison que mon oncle tua ses amis? -- Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les princes. -- Ne peut-on pas echouer aussi par ignorance, par incapacite? Croyez-vous bien qu'il soit possible a un pauvre captif tel que moi, eleve non seulement loin de la Cour, mais encore loin du monde, croyez-vous qu'il lui soit possible d'aider ceux de ses amis qui tenteraient de le servir? Et comme Aramis allait repondre, le jeune homme s'ecria tout a coup avec une violence qui decelait la force du sang: -- Nous parlons ici d'amis, mais par quel hasard aurais-je des amis, moi que personne ne connait, et qui n'ai pour m'en faire ni liberte, ni argent, ni puissance? -- Il me semble que j'ai eu l'honneur de m'offrir a Votre Altesse Royale. -- Oh! ne m'appelez pas ainsi, monsieur; c'est une derision ou une barbarie. Ne me faites pas songer a autre chose qu'aux murs de la prison qui m'enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins, subir mon esclavage et mon obscurite. -- Monseigneur! monseigneur! si vous me repetez encore ces paroles decouragees! Si, apres avoir eu la preuve de votre naissance, vous demeurez pauvre d'esprit, de souffle et de volonte, j'accepterai votre voeu, je disparaitrai, je renoncerai a servir ce maitre, a qui, si ardemment, je venais devouer ma vie et mon aide. -- Monsieur, s'ecria le prince, avant de me dire tout ce que vous dites, n'eut-il pas mieux valu reflechir que vous m'avez a jamais brise le coeur? -- Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur. -- Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royaute meme, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me faire croire a la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit? Vous me vantez la gloire, et nous etouffons nos paroles sous les rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance et j'entends les pas du geolier dans ce corridor, ce pas qui vous fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incredule, tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l'air a mes poumons, des eperons a mon pied, une epee a mon bras, et nous commencerons a nous entendre. -- C'est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous? -- Ecoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu'il y a des gardes a chaque galerie, des verrous a chaque porte, des canons et des soldats a chaque barriere. Avec quoi vaincrez-vous les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous les verrous et les barrieres? -- Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu et qui annoncait ma venue? -- On corrompt un geolier pour un billet. -- Si l'on corrompt un geolier, on peut en corrompre dix. -- Eh bien! j'admets que ce soit possible de tirer un pauvre captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir convenablement ce malheureux dans un asile inconnu. -- Monseigneur! fit en souriant Aramis. -- J'admets que celui qui ferait cela pour moi serait deja plus qu'un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un frere de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma mere et mon frere m'ont enleves? Mais, puisque je dois passer une vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans ces combats et invulnerable a mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y! jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d'une montagne! faites-moi cette joie d'entendre en liberte les bruits du fleuve et de la plaine, de voir en liberte le soleil d'azur ou le ciel orageux, c'en est assez! Ne me promettez pas davantage, car, en verite, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami. Aramis continua d'ecouter en silence. -- Monseigneur, reprit-il apres avoir un moment reflechi, j'admire ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis heureux d'avoir devine mon roi. -- Encore! encore!... Ah! par pitie, s'ecria le prince en comprimant de ses mains glacees son front couvert d'une sueur brulante, n'abusez pas de moi: je n'ai pas besoin d'etre un roi, monsieur, pour etre le plus heureux des hommes. -- Et moi, monseigneur, j'ai besoin que vous soyez un roi pour le bonheur de l'humanite. -- Ah! fit le prince avec une nouvelle defiance inspiree par ce mot, ah! qu'a donc l'humanite a reprocher a mon frere? -- J'oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous laisser guider par moi, et si vous consentez a devenir le plus puissant prince de la terre, vous aurez servi les interets de tous les amis que je voue au succes de notre cause, et ces amis sont nombreux. -- Nombreux? -- Encore moins que puissants, monseigneur. -- Expliquez-vous. -- Impossible! Je m'expliquerai, je le jure devant Dieu qui m'entend, le propre jour ou je vous verrai assis sur le trone de France. -- Mais mon frere? -- Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez? -- Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains pas! -- A la bonne heure! -- Il pouvait venir lui-meme en cette prison, me prendre la main et me dire: "Mon frere, Dieu nous a crees pour nous aimer, non pour nous combattre. Je viens a vous. Un prejuge sauvage vous condamnait a perir obscurement loin de tous les hommes, prive de toutes les joies. Je veux vous faire asseoir pres de moi; je veux vous attacher au cote l'epee de notre pere. Profiterez-vous de ce rapprochement pour m'etouffer ou me contraindre? Userez-vous de cette epee pour verser mon sang?..." -- "Oh! non, lui eusse-je repondu: je vous regarde comme mon sauveur, et vous respecterai comme mon maitre. Vous me donnez bien plus que ne m'avait donne Dieu. Par vous, j'ai la liberte; par vous, j'ai le droit d'aimer et d'etre aime en ce monde." -- Et vous eussiez tenu parole, monseigneur? -- Oh! sur ma vie! -- Tandis que maintenant?... -- Tandis que, maintenant, je sens que j'ai des coupables a punir... -- De quelle facon, monseigneur? -- Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m'avait donnee avec mon frere? -- Je dis qu'il y avait dans cette ressemblance un enseignement providentiel que le roi n'eut pas du negliger, je dis que votre mere a commis un crime en faisant differents par le bonheur et par la fortune ceux que la nature avait crees si semblables dans son sein, et je conclus, moi, que le chatiment ne doit etre autre chose que l'equilibre a retablir. -- Ce qui signifie?... -- Que, si je vous rends votre place sur le trone de votre frere, votre frere prendra la votre dans votre prison. -- Helas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si largement a la coupe de la vie! -- Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu'elle voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, apres avoir puni. -- Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur? -- Dites, mon prince. -- C'est que je n'ecouterai plus rien de vous que hors de la Bastille. -- J'allais dire a Votre Altesse Royale que je n'aurai plus l'honneur de la voir qu'une fois. -- Quand cela? -- Le jour ou mon prince sortira de ces murailles noires. -- Dieu vous entende! Comment me previendrez-vous? -- En venant ici vous chercher. -- Vous-meme? -- Mon prince, ne quittez cette chambre qu'avec moi, ou, si l'on vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de ma part. -- Ainsi, pas un mot a qui que ce soit, si ce n'est a vous? -- Si ce n'est a moi. Aramis s'inclina profondement. Le prince lui tendit la main. -- Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du coeur, j'ai un dernier mot a vous dire. Si vous vous etes adresse a moi pour me perdre, si vous n'avez ete qu'un instrument aux mains de mes ennemis, si de notre conference, dans laquelle vous avez sonde mon coeur il resulte pour moi quelque chose de pire que la captivite, c'est-a-dire la mort, eh bien! soyez beni, car vous aurez termine mes peines et fait succeder le calme aux fievreuses tortures dont je suis devore depuis huit ans. -- Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis. -- J'ai dit que je vous benissais et que je vous pardonnais. Si, au contraire, vous etes venu pour me rendre la place que Dieu m'avait destinee au soleil de la fortune et de la gloire, si, grace a vous, je puis vivre dans la memoire des hommes, et faire honneur a ma race par quelques faits illustres ou quelques services rendus a mes peuples, si, du dernier rang ou je languis, je m'eleve au faite des honneurs, soutenu par votre main genereuse, eh bien! a vous que je benis et que je remercie, a vous la moitie de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop peu paye; votre part sera toujours incomplete, car jamais je ne reussirai a partager avec vous tout ce bonheur que vous m'aurez donne. -- Monseigneur, dit Aramis emu de la paleur et de l'elan du jeune homme, votre noblesse de coeur me penetre de joie et d'admiration. Ce n'est pas a vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples que vous rendrez heureux, a vos descendants que vous rendrez illustres. Oui, je vous aurai donne plus que la vie, je vous donnerai l'immortalite. Le jeune homme tendit la main a Aramis: celui-ci la baisa en s'agenouillant. -- Oh! s'ecria le prince avec une modestie charmante. -- C'est le premier hommage rendu a notre roi futur, dit Aramis. Quand je vous reverrai, je dirai: "Bonjour, Sire!" -- Jusque-la, s'ecria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs et amaigris sur son coeur, jusque-la plus de reves, plus de chocs a ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est petite et que cette fenetre est basse, que ces portes sont etroites! Comment tant d'orgueil, tant de splendeur, tant de felicite a-t-il pu passer par la et tenir ici? -- Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu'elle pretend que c'est moi qui ai apporte tout cela. Il heurta aussitot la porte. Le geolier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, devore d'inquietude et de crainte, commencait a ecouter malgre lui a la porte de la chambre. Heureusement ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs n'avait oublie d'etouffer sa voix, meme dans les plus hardis elans de la passion. -- Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire; croirait-on jamais qu'un reclus, un homme presque mort, ait commis des peches si nombreux et si longs? Aramis se tut. Il avait hate de sortir de la Bastille, ou le secret qui l'accablait doublait le poids des murailles. Quand ils furent arrives chez Baisemeaux: -- Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis. -- Helas! repliqua Baisemeaux. -- Vous avez a me demander mon acquit pour cent cinquante mille livres? dit l'eveque. -- Et a verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer. -- Voici votre quittance, dit Aramis. -- Et voici l'argent, reprit avec un triple soupir M. de Baisemeaux. -- L'ordre m'a dit seulement de donner une quittance de cinquante mille livres, dit Aramis: il ne m'a pas dit de recevoir d'argent. Adieu, monsieur le gouverneur. Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoque par la surprise et la joie, en presence de ce present royal fait si grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille. Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraisse sans en prevenir Porthos, et des desagrements qui en etaient resultes pour ce digne gentilhomme Depuis le depart d'Athos pour Blois, Porthos et d'Artagnan s'etaient rarement trouves ensemble. L'un avait fait un service fatigant pres du roi, l'autre avait fait beaucoup d'emplettes de meubles, qu'il comptait emporter dans ses terres, et a l'aide desquels il esperait fonder, dans ses diverses residences, un peu de ce luxe de cour dont il avait entrevu l'eblouissante clarte dans la compagnie de Sa Majeste. D'Artagnan, toujours fidele, un matin que son service lui laissait quelque liberte, songea a Porthos, et, inquiet de n'avoir pas entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s'achemina vers son hotel, ou il le saisit au sortir du lit. Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, melancolique. Il etait assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes, contemplant une foule d'habits qui jonchaient le parquet de leurs franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis d'inharmonieuses couleurs. Porthos, triste et songeur comme le lievre de La Fontaine, ne vit pas entrer d'Artagnan, que lui cachait d'ailleurs en ce moment M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en tout cas pour cacher un homme a un autre homme, etait momentanement doublee par le deploiement d'un habit ecarlate que l'intendant exhibait a son maitre en le tenant par les manches, afin qu'il fut plus manifeste de tous les cotes. D'Artagnan s'arreta sur le seuil et examina Porthos songeant. Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme, d'Artagnan pensa qu'il etait temps de l'arracher a cette douloureuse contemplation, et toussa pour s'annoncer. -- Ah! fit Porthos, dont le visage s'illumina de joie ah! ah! voici d'Artagnan! Je vais enfin avoir une idee! Mouston, a ces mots, se doutant de ce qui se passait derriere lui, s'effaca en souriant tendrement a l'ami de son maitre, qui se trouva ainsi debarrasse de l'obstacle materiel qui l'empechait de parvenir jusqu'a d'Artagnan. Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en deux enjambees, traversant la chambre, se trouva en face de d'Artagnan, qu'il pressa sur son coeur avec une affection qui semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui s'ecoulait. -- Ah! repeta-t-il, vous etes toujours le bienvenu, cher ami, mais aujourd'hui, vous etes mieux venu que jamais. -- Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d'Artagnan. Porthos repondit par un regard qui exprimait l'abattement. -- Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, a moins que ce ne soit un secret. -- D'abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n'ai pas de secrets pour vous. Voici donc ce qui m'attriste. -- Attendez, Porthos, laissez-moi d'abord me depetrer de toute cette litiere de drap, de satin et de velours. -- Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n'est que rebut. -- Peste! du rebut, Porthos, du drap a vingt livres l'aune! du satin magnifique, du velours royal! -- Vous trouvez donc ces habits?... -- Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en France en avez autant, et, en supposant que vous n'en fassiez plus faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m'etonnerait pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort, sans avoir besoin de voir le nez d'un seul tailleur, d'aujourd'hui a ce jour-la. Porthos secoua la tete. -- Voyons, mon ami, dit d'Artagnan, cette melancolie qui n'est pas dans votre caractere m'effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc: le plus tot sera le mieux. -- Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est possible. -- Est-ce que vous avez recu de mauvaises nouvelles de Bracieux, mon ami? -- Non, on a coupe les bois, et ils ont donne un tiers de produit au-dela de leur estimation. -- Est-ce qu'il y a une fuite dans les etangs de Pierrefonds? -- Non, mon ami, on les a peches, et du superflu de la vente, il y a eu de quoi empoissonner tous les etangs des environs. -- Est-ce que le Vallon se serait eboule par suite d'un tremblement de terre? -- Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombe a cent pas du chateau, et a fait jaillir une source a un endroit qui manquait completement d'eau. -- Eh bien! alors, qu'y a-t-il? -- Il y a que j'ai recu une invitation pour la fete de Vaux, fit Porthos d'un air lugubre. -- Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a cause dans les menages de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous etes du voyage de Vaux? Tiens, tiens, tiens! -- Mon Dieu, oui! -- Vous allez avoir un coup d'oeil magnifique, mon ami. -- Helas! je m'en doute bien. -- Tout ce qu'il y a de grand en France va etre reuni. -- Ah! fit Porthos en s'arrachant de desespoir une pincee de cheveux. -- Eh! la, bon Dieu! fit d'Artagnan, etes-vous malade, mon ami? -- Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n'est pas cela. -- Mais qu'est-ce donc, alors? -- C'est que je n'ai pas d'habits. D'Artagnan demeura petrifie. -- Pas d'habits, Porthos! pas d'habits! s'ecria-t-il quand j'en vois la plus de cinquante sur le plancher! -- Cinquante, oui, et pas un qui m'aille! -- Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas mesure quand on vous habille? -- Si fait, repondit Mouston, mais malheureusement j'ai engraisse. -- Comment! vous avez engraisse? -- De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur? -- Parbleu! il me semble que cela se voit! -- Entends-tu, imbecile! dit Porthos, cela se voit. -- Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d'Artagnan avec une legere impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont point parce que Mouston a engraisse. -- Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous rappelez m'avoir raconte l'histoire d'un general romain, Antoine, qui avait toujours sept sangliers a la broche, et cuits a des points differents, afin de pouvoir demander son diner a quelque heure du jour qu'il lui plut de le faire. Eh bien! je resolus, comme, d'un moment a l'autre, je pouvais etre appele a la Cour et y rester une semaine, je resolus d'avoir toujours sept habits prets pour cette occasion. -- Puissamment raisonne, Porthos. Seulement, il faut avoir votre fortune pour se passer ces fantaisies-la. Sans compter le temps que l'on perd a donner des mesures. Les modes changent si souvent. -- Voila justement, dit Porthos, ou je me flattais d'avoir trouve quelque chose de fort ingenieux. -- Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre genie. -- Vous vous rappelez que Mouston a ete maigre? -- Oui, du temps qu'il s'appelait Mousqueton. -- Mais vous rappelez-vous aussi l'epoque ou il a commence d'engraisser? -- Non, pas precisement. Je vous demande pardon, mon cher Mouston. -- Oh! Monsieur n'est pas fautif, dit Mouston d'un air aimable, Monsieur etait a Paris, et nous etions, nous, a Pierrefonds. -- Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment ou Mouston s'est mis a engraisser. Voila ce que vous voulez dire, n'est-ce pas? -- Oui, mon ami, et je m'en rejouis fort a cette epoque. -- Peste! je le crois bien, fit d'Artagnan. -- Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m'epargnait de peine? -- Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, a force de m'expliquer... -- M'y voici, mon ami. D'abord, comme vous l'avez dit, c'est une perte de temps que de donner sa mesure, ne fut-ce qu'une fois tous les quinze jours. Et puis on peut etre en voyage, et, quand on veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j'ai horreur de donner ma mesure a quelqu'un. On est gentilhomme ou on ne l'est pas, que diable! Se faire toiser par un drole qui vous analyse au pied, pouce et ligne, c'est humiliant. Ces gens-la vous trouvent trop creux ici, trop saillant la; ils connaissent votre fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d'un mesureur, on ressemble a ces places fortes dont un espion est venu relever les angles et les epaisseurs. -- En verite, mon cher Porthos, vous avez des idees qui n'appartiennent qu'a vous. -- Ah! vous comprenez, quand on est ingenieur. -- Et qu'on a fortifie Belle-Ile, c'est juste, mon ami. -- J'eus donc une idee, et, sans doute, elle eut ete bonne sans la negligence de M. Mouston. D'Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui repondit a ce regard par un leger mouvement de corps qui voulait dire: "Vous allez voir s'il y a de ma faute dans tout cela." -- Je m'applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser Mouston, et j'aidai meme, de tout mon pouvoir, a lui faire de l'embonpoint, a l'aide d'une nourriture substantielle, esperant toujours qu'il parviendrait a m'egaler en circonference, et qu'alors il pourrait se faire mesurer a ma place. -- Ah! corboeuf! s'ecria d'Artagnan, je comprends... Cela vous epargnait le temps et l'humiliation. -- Parbleu! jugez donc de ma joie quand, apres un an et demi de nourriture bien combinee, car je prenais la peine de le nourrir moi-meme, ce drole-la... -- Oh! et j'y ai bien aide, monsieur, dit modestement Mouston. -- Ca, c'est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m'apercus qu'un matin Mouston etait force de s'effacer comme je m'effacais moi-meme, pour passer par la petite porte secrete que ces diables d'architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au chateau de Pierrefonds. Et, a propos de cette porte, mon ami, je vous demanderai, a vous qui savez tout, comment ces belitres d'architectes, qui doivent avoir, par etat, le compas dans l'oeil, imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que des gens maigres. -- Ces portes-la, repondit d'Artagnan, sont destinees aux galants; or, un galant est generalement de taille mince et svelte. -- Mme du Vallon n'avait pas de galants, interrompit Porthos avec majeste. -- Parfaitement juste, mon ami, repondit d'Artagnan: mais les architectes ont songe au cas ou, peut-etre, vous vous remarieriez. -- Ah! c'est possible, dit Porthos. Et, maintenant que l'explication des portes trop etroites m'est donnee, revenons a l'engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se touchent, mon ami. Je me suis toujours apercu que les idees s'appareillaient. Ainsi, admirez ce phenomene, d'Artagnan; je vous parlais de Mouston, qui etait gras, et nous en sommes venus a Mme du Vallon... -- Qui etait maigre. -- Hum! n'est-ce pas prodigieux, cela? -- Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la meme observation que vous, et il appelle cela d'un nom grec que je ne me rappelle pas. -- Ah! mon observation n'est donc pas nouvelle? s'ecria Porthos stupefait. Je croyais l'avoir inventee. -- Mon ami, c'etait un fait connu avant Aristote, c'est-a-dire voila deux mille ans, a peu pres. -- Eh bien! il n'en est pas moins juste, dit Porthos, enchante de s'etre rencontre avec les sages de l'Antiquite. -- A merveille! Mais si nous revenions a Mouston. Nous l'avons laisse engraissant a vue d'oeil, ce me semble. -- Oui, monsieur, dit Mouston. -- M'y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu'il combla toutes mes esperances, en atteignant ma mesure, ce dont je pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-la une de mes vestes dont il s'etait fait un habit: une veste qui valait cent pistoles, rien que par la broderie! -- C'etait pour l'essayer, monsieur, dit Mouston. -- A partir de ce moment, reprit Porthos, je decidai donc que Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d'habits, et prendrait mesure en mon lieu et place. -- Puissamment imagine, Porthos; mais Mouston a un pied et demi moins que vous. -- Justement. On prenait la mesure jusqu'a terre, et l'extremite de l'habit me venait juste au-dessus du genou. -- Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-la n'arrivent qu'a vous! -- Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut justement a cette epoque, c'est-a-dire voila deux ans et demi a peu pres, que je partis pour Belle-Ile, en recommandant a Mouston, pour avoir toujours, et en cas de besoin, un echantillon de toutes les modes, de se faire faire un habit tous les mois. -- Et Mouston aurait-il neglige d'obeir a votre recommandation? Ah! ah! ce serait mal, Mouston! -- Au contraire, monsieur, au contraire! -- Non, il n'a pas oublie de se faire faire des habits, mais il a oublie de me prevenir qu'il engraissait. -- Dame! ce n'est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l'a pas dit. -- De sorte, continua Porthos, que le drole, depuis deux ans, a gagne dix-huit pouces de circonference, et que mes douze derniers habits sont tous trop larges progressivement, d'un pied a un pied et demi. -- Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps ou votre taille etait la meme? -- Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais, j'aurais l'air d'arriver de Siam et d'etre hors de cour depuis deux ans. -- Je comprends votre embarras. Vous avez combien d'habits neufs? trente-six? et vous n'en avez pas un! Eh bien! il faut en faire faire un trente-septieme; les trente-six autres seront pour Mouston. -- Ah! monsieur! dit Mouston d'un air satisfait, le fait est que Monsieur a toujours ete bien bon pour moi. -- Parbleu! croyez-vous que cette idee ne me soit pas venue ou que la depense m'ait arrete? Mais il n'y a plus que deux jours d'ici a la fete de Vaux; j'ai recu l'invitation hier, j'ai fait venir Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis apercu du malheur qui m'arrivait ce matin seulement, et, d'ici a apres-demain, il n'y a pas un tailleur un peu a la mode qui se charge de me confectionner un habit. -- C'est-a-dire un habit couvert d'or, n'est-ce pas? -- J'en veux partout! -- Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin. -- C'est vrai; mais Aramis m'a bien recommande d'etre a Vaux vingt quatre heures d'avance. -- Comment, Aramis? -- Oui, c'est Aramis qui m'a apporte l'invitation. -- Ah! fort bien, je comprends. Vous etes invite du cote de M. Fouquet. -- Non pas! Du cote du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en toutes lettres: "M. le baron du Vallon est prevenu que le roi a daigne le mettre sur la liste de ses invitations..." -- Tres bien, mais c'est avec M. Fouquet que vous partez. -- Et quand je pense, s'ecria Porthos en defoncant le parquet d'un coup de pied, quand je pense que je n'aurai pas d'habits! J'en creve de colere! Je voudrais bien etrangler quelqu'un ou dechirer quelque chose! -- N'etranglez personne et ne dechirez rien, Porthos, j'arrangerai tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi chez un tailleur. -- Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin. -- Meme M. Percerin? -- Qu'est-ce que M. Percerin? -- C'est le tailleur du roi, parbleu! -- Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l'air de connaitre le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la premiere fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J'ai pense qu'il serait trop occupe. -- Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos; il fera pour moi ce qu'il ne ferait pas pour un autre. Seulement, il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami. -- Ah! fit Porthos, avec un soupir, c'est facheux; mais, enfin, que voulez vous! -- Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez comme le roi. -- Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre? -- Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l'etes, quoi que vous en disiez. Porthos sourit d'un air vainqueur. -- Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu'il mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser mesurer par lui. Chapitre CCIX -- Ce que c'etait que messire Jean Percerin Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison assez grande dans la rue Saint-Honore, pres de la rue de l'Arbre- Sec. C'etait un homme qui avait le gout des belles etoffes, des belles broderies, des beaux velours, etant de pere en fils tailleur du roi. Cette succession remontait a Charles IX, auquel, comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de _bravoure_ assez difficiles a satisfaire. Le Percerin de ce temps-la etait un huguenot comme Ambroise Pare, et avait ete epargne par la royne de Navarre, la belle Margot, comme on ecrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu'il etait le seul qui eut jamais pu lui reussir ces merveilleux habits de cheval qu'elle aimait a porter, parce qu'ils etaient propres a dissimuler certains defauts anatomiques que la royne de Navarre cachait fort soigneusement. Percerin, sauve, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes noirs, fort economiques pour la reine Catherine, laquelle finit par savoir bon gre de sa conservation au huguenot, a qui longtemps elle avait fait la mine. Mais Percerin etait un homme prudent: il avait entendu dire que rien n'etait plus dangereux pour un huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant remarque qu'elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se hata de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu irreprochable par cette conversion, il parvint a la haute position de tailleur maitre de la couronne de France. Sous Henri III, roi coquet s'il en fut, cette position acquit la hauteur d'un des plus sublimes pics des Cordilleres. Percerin avait ete un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette reputation au-dela de la tombe, il se garda bien de manquer sa mort; il trepassa donc fort adroitement et juste a l'heure ou son imagination commencait a baisser. Il laissait un fils et une fille, l'un et l'autre dignes du nom qu'ils etaient appeles a porter: le fils, coupeur intrepide et exact comme une equerre; la fille, brodeuse et dessinateur d'ornements. Les noces de Henri IV et de Marie de Medicis, les deuils si beaux de ladite reine, firent, avec quelques mots echappes a M. de Bassompierre, le roi des elegants de l'epoque, la fortune de cette seconde generation des Percerin. M. Concino Concini et sa femme Galigai, qui brillerent ensuite a la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, pique au jeu dans son patriotisme et dans son amour-propre, reduisit a neant ces etrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses plumetis inimitables; si bien que Concino renonca le premier a ses compatriotes, et tint le tailleur francais en telle estime, qu'il ne voulut plus etre habille que par lui; de sorte qu'il portait un pourpoint de lui, le jour ou Vitry lui cassa la tete, d'un coup de pistolet, au petit pont du Louvre. C'est ce pourpoint, sortant des ateliers de maitre Percerin, que les Parisiens eurent le plaisir de dechiqueter en tant de morceaux, avec la chair humaine qu'il contenait. Malgre la faveur dont Percerin avait joui pres de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la generosite de ne pas garder rancune a son tailleur, et de le retenir a son service. Au moment ou Louis le Juste donnait ce grand exemple d'equite, Percerin avait eleve deux fils, dont l'un fit son coup d'essai dans les noces d'Anne d'Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragedie de _Mirame_, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui etaient destinees a etre repandues sur les parquets du Louvre. On devient aisement illustre quand on a habille M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. Aussi Percerin III avait-il atteint l'apogee de sa gloire lorsque son pere mourut. Ce meme Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore Louis XIV, et, n'ayant plus de fils, ce qui etait un grand chagrin pour lui, attendu qu'avec lui sa dynastie s'eteignait, et, n'ayant plus de fils, disons-nous, avait forme plusieurs eleves de belle esperance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus grands de tout Paris, et, par autorisation speciale de Louis XIV, une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets d'Etat, il n'etait jamais parvenu a reussir un habit a M. Colbert. Cela ne s'explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre, vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent sans savoir eux-memes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre l'habitude des dynasties, c'etait surtout le dernier des Percerin qui avait merite le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous dit, taillait d'inspiration une jupe pour la reine ou une trousse pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas pour Madame; mais, malgre son genie supreme, il ne pouvait retenir la mesure de M. Colbert. -- Cet homme-la, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles. Il va sans dire que Percerin etait le tailleur de M. Fouquet, et que M. le surintendant le prisait fort. M. Percerin avait pres de quatre-vingts ans, et cependant il etait vert encore, et si sec en meme temps, disaient les courtisans, qu'il en etait cassant. Sa renommee et sa fortune etaient assez grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maitres, lui donnat le bras en causant costumes avec lui, et que les moins ardents a payer parmi les gens de cour n'osassent jamais laisser chez lui des comptes trop arrieres; car maitre Percerin faisait une fois des habits a credit, mais jamais une seconde s'il n'etait pas paye de la premiere. On concoit qu'un pareil tailleur, au lieu de courir apres les pratiques, fut difficile a en recevoir de nouvelles. Aussi Percerin refusait d'habiller les bourgeois ou les anoblis trop recents. Le bruit courait meme que M. de Mazarin, contre la fourniture desinteressee d'un grand habit complet de cardinal en ceremonie, lui avait glisse, un beau jour, des lettres de noblesse dans sa poche. Percerin avait de l'esprit et de la malice. On le disait fort egrillard. A quatre-vingts ans, il prenait encore d'une main ferme la mesure des corsages de femme. C'est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d'Artagnan conduisit le desole Porthos. Celui-ci, tout en marchant, disait a son ami: -- Prenez garde, mon cher d'Artagnan, prenez garde de commettre la dignite d'un homme comme moi avec l'arrogance de ce Percerin, qui doit etre fort incivil; car je vous previens, cher ami, que s'il me manquait, je le chatierais. -- Presente par moi, repondit d'Artagnan, vous n'avez rien a craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous n'etes pas. -- Ah! c'est que... -- Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons, Porthos. -- Je crois que, dans le temps... -- Eh bien! quoi, dans le temps? -- J'aurais envoye Mousqueton chez un drole de ce nom-la. -- Eh bien! apres? -- Et que ce drole aurait refuse de m'habiller. -- Oh! un malentendu, sans doute, qu'il est urgent de redresser; Mouston aura confondu. -- Peut-etre. -- Il aura pris un nom pour un autre. -- C'est possible. Ce coquin de Mouston n'a jamais eu la memoire des noms. -- Je me charge de tout cela. -- Fort bien. -- Faites arreter le carrosse, Porthos; c'est ici. -- C'est ici? -- Oui. -- Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous m'avez dit que la maison etait au coin de la rue de l'Arbre-Sec. -- C'est vrai; mais regardez. -- Eh bien! je regarde, et je vois... -- Quoi? -- Que nous sommes aux Halles, pardieu! -- Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le carrosse qui nous precede? -- Non. -- Ni que le carrosse qui nous precede monte sur celui qui est devant. -- Encore moins. -- Ni que le deuxieme carrosse passe sur le ventre aux trente ou quarante autres qui sont arrives avant nous? -- Ah! par ma foi! vous avez raison. -- Ah! -- Que de gens, mon cher, que de gens! -- Hein? -- Et que font-ils la, tous ces gens? -- C'est bien simple: ils attendent leur tour. -- Bah! les comediens de l'hotel de Bourgogne seraient-ils demenages? -- Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin. -- Mais nous allons donc attendre aussi, nous. -- Nous, nous serons plus ingenieux et moins fiers qu'eux. -- Qu'allons-nous faire, donc? -- Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais, et nous entrerons chez le tailleur, c'est moi qui vous en reponds, surtout si vous marchez le premier. -- Allons, fit Porthos. Et tous deux, etant descendus, s'acheminerent a pied vers la maison. Ce qui causait cet encombrement, c'est que la porte de M. Percerin etait fermee, et qu'un laquais, debout a cette porte, expliquait aux illustres pratiques de l'illustre tailleur que, pour le moment, M. Percerin ne recevait personne. On se repetait au- dehors, toujours d'apres ce qu'avait dit confidentiellement le grand laquais a un grand seigneur pour lequel il avait des bontes, on se repetait que M. Percerin s'occupait de cinq habits pour le roi, et que, vu l'urgence de la situation il meditait dans son cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits. Plusieurs, satisfaits de cette raison, s'en retournaient heureux de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces, insistaient pour que la porte leur fut ouverte, et, parmi ces derniers, trois cordons bleus designes pour un ballet qui manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n'avaient pas des habits tailles de la main meme du grand Percerin. D'Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes, parvint jusqu'aux comptoirs, derriere lesquels les garcons tailleurs s'escrimaient a repondre de leur mieux. Nous oublions de dire qu'a la porte on avait voulu consigner Porthos comme les autres, mais d'Artagnan s'etait montre, avait prononce ces seules paroles: -- Ordre du roi! Et il avait ete introduit avec son ami. Ces pauvres diables avaient fort a faire et faisaient de leur mieux pour repondre aux exigences des clients en l'absence du patron, s'interrompant de piquer un point pour tourner une phrase, et quand l'orgueil blesse ou l'attente decue les gourmandait trop vivement, celui qui etait attaque faisait un plongeon et disparaissait sous le comptoir. La procession des seigneurs mecontents faisait un tableau plein de details curieux. Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sur, l'embrassa d'un seul coup d'oeil. Mais, apres avoir parcouru les groupes, ce regard s'arreta sur un homme place en face de lui. Cet homme, assis sur un escabeau, depassait de la tete a peine le comptoir qui l'abritait. C'etait un homme de quarante ans a peu pres, a la physionomie melancolique, au visage pale, aux yeux doux et lumineux. Il regardait d'Artagnan et les autres, une main sous son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son chapeau sur ses yeux. Ce fut peut-etre ce geste qui attira le regard de d'Artagnan. S'il en etait ainsi, il en etait resulte que l'homme au chapeau rabattu avait atteint un but tout different de celui qu'il s'etait propose. Au reste, le costume de cet homme etait assez simple, et ses cheveux etaient assez uniment coiffes pour que des clients peu observateurs le prissent pour un simple garcon tailleur accroupi derriere le chene, et piquant, avec exactitude, le drap et le velours. Toutefois, cet homme avait trop souvent la tete en l'air pour travailler fructueusement avec ses doigts. D'Artagnan n'en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet homme travaillait, ce n'etait pas, assurement, sur les etoffes. -- He! dit-il en s'adressant a cet homme, vous voila donc devenu garcon tailleur, monsieur Moliere? -- Chut! monsieur d'Artagnan, repondit doucement l'homme, chut! au nom du Ciel! vous m'allez faire reconnaitre. -- Eh bien! ou est le mal? -- Le fait est qu'il n'y a pas de mal, mais... -- Mais vous voulez dire qu'il n'y a pas de bien non plus, n'est- ce pas? -- Helas! non, car j'etais, je vous l'affirme, occupe a regarder de bien bonnes figures. -- Faites, faites, monsieur Moliere. Je comprends l'interet que la chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos etudes. -- Merci! -- Mais a une condition: c'est que vous me direz ou est reellement M. Percerin. -- Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement... -- Seulement, on ne peut pas y entrer? -- Inabordable! -- Pour tout le monde? -- Pour tout le monde. Il m'a fait entrer ici, afin que je fusse a l'aise pour y faire mes observations et puis il s'en est alle. -- Eh bien! mon cher monsieur Moliere, vous l'allez prevenir que je suis la, n'est-ce pas? -- Moi? s'ecria Moliere du ton d'un brave chien a qui l'on retire l'os qu'il a legitimement gagne; moi, me deranger? Ah! monsieur d'Artagnan, comme vous me traitez mal! -- Si vous n'allez pas prevenir tout de suite M. Percerin que je suis la, mon cher monsieur Moliere dit d'Artagnan a voix basse, je vous previens d'une chose, c'est que je ne vous ferai pas voir l'ami que j'amene avec moi. Moliere designa Porthos d'un geste imperceptible. -- Celui-ci n'est-ce pas? dit-il. -- Oui. Moliere attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les cerveaux et les coeurs. L'examen lui parut sans doute gros de promesses, car il se leva aussitot et passa dans la chambre voisine. Chapitre CCX -- Les echantillons Pendant ce temps, la foule s'ecoulait lentement, laissant a chaque angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de sable de l'ocean, les flots laissent un peu d'ecume ou d'algues broyees, lorsqu'ils se retirent en descendant les marees. Au bout de dix minutes, Moliere reparut, faisant sous la tapisserie un signe a d'Artagnan. Celui-ci se precipita, entrainant Porthos, et, a travers des corridors assez compliques, il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les manches retroussees, fouillait une piece de brocart a grandes fleurs d'or, pour y faire naitre de beaux reflets. En apercevant d'Artagnan, il laissa son etoffe et vint a lui, non pas radieux, non pas courtois, mais, en somme, assez civil. -- Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m'excuserez, n'est-ce pas, mais j'ai affaire. -- Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher monsieur Percerin. Vous en faites trois, m'a-t-on dit? -- Cinq, mon cher monsieur, cinq! -- Trois ou cinq, cela ne m'inquiete pas, maitre Percerin, et je sais que vous les ferez les plus beaux du monde. -- On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du monde, je ne dis pas non, mais pour qu'ils soient les plus beaux du monde, il faut d'abord qu'ils soient, et pour cela, monsieur le capitaine, j'ai besoin de temps. -- Ah bah! deux jours encore, c'est bien plus qu'il ne vous en faut, monsieur Percerin, dit d'Artagnan avec le plus grand flegme. Percerin leva la tete en homme peu habitue a etre contrarie, meme dans ses caprices, mais d'Artagnan ne fit point attention a l'air que l'illustre tailleur de brocart commencait a prendre. -- Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amene une pratique. -- Ah! ah! fit Percerin d'un air rechigne. -- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua d'Artagnan. Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entree dans le cabinet, regardait le tailleur de travers. -- Un de mes bons amis, acheva d'Artagnan. -- Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard. -- Plus tard? Et quand cela? -- Mais, quand j'aurai le temps. -- Vous avez deja dit cela a mon valet, interrompit Porthos mecontent. -- C'est possible, dit Percerin, je suis presque toujours presse. -- Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps qu'on veut. Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par l'age, est un facheux diagnostic. -- Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir ailleurs. -- Allons, allons, Percerin, glissa d'Artagnan, vous n'etes pas aimable aujourd'hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous faire tomber a nos genoux. Monsieur est non seulement un ami a moi, mais encore un ami a M. Fouquet. -- Ah! ah! fit le tailleur, c'est autre chose. Puis, se retournant vers Porthos: -- Monsieur le baron est a M. le surintendant? demanda-t-il. -- Je suis a moi, eclata Porthos, juste au moment ou la tapisserie se soulevait pour donner passage a un nouvel interlocuteur. Moliere observait. D'Artagnan riait. Porthos maugreait. -- Mon cher Percerin, dit d'Artagnan, vous ferez un habit a M. le baron, c'est moi qui vous le demande. -- Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine. -- Mais ce n'est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de suite. -- Impossible avant huit jours. -- Alors, c'est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que l'habit est destine a paraitre aux fetes de Vaux. -- Je repete que c'est impossible, reprit l'obstine vieillard. -- Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c'est moi qui vous en prie, dit une douce voix a la porte, voix metallique qui fit dresser l'oreille a d'Artagnan. C'etait la voix d'Aramis. -- Monsieur d'Herblay! s'ecria le tailleur. -- Aramis! murmura d'Artagnan. -- Ah! notre eveque! fit Porthos. -- Bonjour, d'Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l'habit de Monsieur, et je vous reponds qu'en le faisant vous ferez une chose agreable a M. Fouquet. Et il accompagna ces paroles d'un signe qui voulait dire: "Consentez et congediez." Il parait qu'Aramis avait sur maitre Percerin une influence superieure a celle de d'Artagnan lui-meme, car le tailleur s'inclina en signe d'assentiment, et, se retournant vers Porthos: -- Allez vous faire prendre mesure de l'autre cote, dit-il rudement. Porthos rougit d'une facon formidable. D'Artagnan vit venir l'orage, et, interpellant Moliere: -- Mon cher monsieur, lui dit-il a demi-voix, l'homme que vous voyez se croit deshonore quand on toise la chair et les os que Dieu lui a departis; etudiez-moi ce type, maitre Aristophane, et profitez. Moliere n'avait pas besoin d'etre encourage; il couvait des yeux le baron Porthos. -- Monsieur, lui dit-il, s'il vous plait de venir avec moi, je vous ferai prendre mesure d'un habit, sans que le mesureur vous touche. -- Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami? -- Je dis qu'on n'appliquera ni l'aune ni le pied sur vos coutures. C'est un procede nouveau, que nous avons imagine, pour prendre la mesure des gens de qualite dont la susceptibilite repugne a se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens susceptibles qui ne peuvent souffrir d'etre mesures, ceremonie qui, a mon avis, blesse la majeste naturelle de l'homme, et si, par hasard, monsieur, vous etiez de ces gens-la... -- Corboeuf! je crois bien que j'en suis. -- Eh bien! cela tombe a merveille, monsieur le baron, et vous aurez l'etrenne de notre invention. -- Mais comment diable s'y prend-on? dit Porthos ravi. -- Monsieur, dit Moliere en s'inclinant, si vous voulez bien me suivre, vous le verrez. Aramis regardait cette scene de tous ses yeux. Peut-etre croyait- il reconnaitre, a l'animation de d'Artagnan, que celui-ci partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d'une scene si bien commencee. Mais, si perspicace que fut Aramis, il se trompait. Porthos et Moliere partirent seuls. D'Artagnan demeura avec Percerin. Pourquoi? Par curiosite, voila tout; probablement, dans l'intention de jouir quelques instants de plus de la presence de son bon ami Aramis. Moliere et Porthos disparus, d'Artagnan se rapprocha de l'eveque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci tout particulierement. -- Un habit aussi pour vous, n'est-ce pas, cher ami? Aramis sourit. -- Non, dit-il. -- Vous allez a Vaux, cependant? -- J'y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d'Artagnan, qu'un pauvre eveque de Vannes n'est pas assez riche pour se faire faire des habits a toutes les fetes. -- Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poemes, n'en faisons- nous plus? -- Oh! d'Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense plus a toutes ces futilites. -- Bien! repeta d'Artagnan mal convaincu. Quant a Percerin, il s'etait replonge dans sa contemplation de brocarts. -- Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous genons beaucoup ce brave homme mon cher d'Artagnan? -- Ah! ah! murmura a demi-voix le mousquetaire, c'est-a-dire que je te gene, cher ami. Puis tout haut: -- Eh bien, partons; moi, je n'ai plus affaire ici, et, si vous etes aussi libre que moi, cher Aramis... -- Non; moi, je voulais... -- Ah! vous aviez quelque chose a dire en particulier a Percerin? Que ne me preveniez-vous de cela tout de suite! -- De particulier, repeta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous, d'Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n'aurai rien d'assez particulier pour qu'un ami tel que vous ne puisse l'entendre. -- Oh! non, non, je me retire, insista d'Artagnan, mais en donnant a sa voix un accent sensible de curiosite; car la gene d'Aramis, si bien dissimulee qu'elle fut, ne lui avait point echappe, et il savait que, dans cette ame impenetrable, tout, meme les choses les plus futiles en apparence, marchaient d'ordinaire vers un but, but inconnu mais que, d'apres la connaissance qu'il avait du caractere de son ami, le mousquetaire comprenait devoir etre important. Aramis, de son cote, vit que d'Artagnan n'etait pas sans soupcon, et il insista: -- Restez, de grace, dit-il, voici ce que c'est. Puis, se retournant vers le tailleur: -- Mon cher Percerin... dit-il. Je suis meme tres heureux que vous soyez la, d'Artagnan. -- Ah! vraiment? fit pour la troisieme fois le Gascon encore moins dupe cette fois que les autres. Percerin ne bougeait pas. Aramis le reveilla violemment en lui tirant des mains l'etoffe, objet de sa meditation. -- Mon cher Percerin, lui dit-il, j'ai ici pres M. Le Brun, un des peintres de M. Fouquet. -- Ah! tres bien, pensa d'Artagnan; mais pourquoi Le Brun? Aramis regardait d'Artagnan, qui avait l'air de regarder des gravures de Marc-Antoine. -- Et vous voulez lui faire faire un habit pareil a ceux des epicuriens? repondit Percerin. Et, tout en disant cela d'une facon distraite, le digne tailleur cherchait a rattraper sa piece de brocart. -- Un habit d'epicurien? demanda d'Artagnan d'un ton questionneur. -- Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est ecrit que ce cher d'Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des epicuriens de M. Fouquet, n'est-ce pas? -- Sans doute. N'est-ce pas une espece de societe de poetes dont sont La Fontaine, Loret Pelisson, Moliere, que sais-je? et qui tient son academie a Saint-Mande? -- C'est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme a nos poetes, et nous les enregimentons au service du roi. -- Oh! tres bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au roi. Oh! soyez tranquille, si c'est la le secret de M. Le Brun, je ne le dirai pas. -- Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n'a rien a faire de ce cote; le secret qui le concerne est bien plus important que l'autre encore! -- Alors, s'il est si important que cela, j'aime mieux ne pas le savoir, dit d'Artagnan en dessinant une fausse sortie. -- Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la main droite une porte laterale, et en retenant de la gauche d'Artagnan. -- Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin. Aramis prit un temps, comme on dit en matiere de theatre. -- Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits pour le roi, n'est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un en velours, un en satin, et un en etoffe de Florence? -- Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda Percerin stupefait. -- C'est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin, concert, promenade et reception; ces cinq etoffes sont d'etiquette. -- Vous savez tout, Monseigneur! -- Et bien d'autres choses encore, allez, murmura d'Artagnan. -- Mais, s'ecria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez pas, Monseigneur, tout prince de l'Eglise que vous etes, ce que personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Valliere et moi savons, c'est la couleur des etoffes et le genre des ornements, c'est la coupe, c'est l'ensemble, c'est la tournure de tout cela! -- Eh bien, dit Aramis, voila justement ce que je viens vous demander de me faire connaitre, mon cher monsieur Percerin. -- Ah bas! s'ecria le tailleur epouvante, quoique Aramis eut prononce les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce et la plus mielleuse. La pretention parut, en y reflechissant, si exageree, si ridicule, si enorme a M. Percerin, qu'il rit d'abord tout bas, puis tout haut, et qu'il finit par eclater. D'Artagnan l'imita, non qu'il trouvat la chose aussi profondement risible, mais pour ne pas laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux; puis, lorsqu'ils furent calmes: -- Au premier abord, dit-il, j'ai l'air de hasarder une absurdite, n'est-ce pas? Mais d'Artagnan, qui est la sagesse incarnee, va vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander cela. -- Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair merveilleux qu'on n'avait fait qu'escarmoucher jusque-la et que le moment de la bataille approchait. -- Voyons, dit Percerin avec incredulite. -- Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fete au roi? N'est-ce pas pour lui plaire? -- Assurement, fit Percerin. D'Artagnan approuva d'un signe de tete. -- Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une suite de surprises pareilles a celle dont nous parlions tout a l'heure a propos de l'enregimentation de nos epicuriens? -- A merveille! -- Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici, est un homme qui dessine tres exactement. -- Oui, dit Percerin, j'ai vu des tableaux de monsieur, et j'ai remarque que les habits etaient fort soignes. Voila pourquoi j'ai accepte tout de suite de lui faire un vetement, soit conforme a ceux de MM. les epicuriens, soit particulier. -- Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour le roi. Percerin executa un bond en arriere que d'Artagnan, l'homme calme et l'appreciateur par excellence, ne trouva pas trop exagere, tant la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces etranges et horripilantes. -- Les habits du roi! Donner a qui que ce soit au monde les habits du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l'eveque, Votre Grandeur est folle! s'ecria le pauvre tailleur pousse a bout. -- Aidez-moi donc, d'Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant et calme, aidez-moi donc a persuader monsieur; car vous comprenez, vous, n'est-ce pas? -- Eh! eh! pas trop, je l'avoue. -- Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant a Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra etre vetu juste comme sera vetu le roi le jour ou le portrait paraitra? -- Ah! oui, oui, s'ecria le mousquetaire presque persuade, tant la raison etait plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison; oui, l'idee est heureuse. Gageons qu'elle est de vous, Aramis? -- Je ne sais, repondit negligemment l'eveque; de moi ou de M. Fouquet... Puis, interrogeant la figure de Percerin apres avoir remarque l'indecision de d'Artagnan: -- Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu'en dites-vous? Voyons. -- Je dis que... -- Que vous etes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai plus, je comprends meme toute la delicatesse que vous mettez a n'aller pas au-devant de l'idee de M. Fouquet: vous redoutez de paraitre aduler le roi. Noblesse de coeur, monsieur Percerin! noblesse de coeur! Le tailleur balbutia. -- Ce serait, en effet, une bien belle flatterie a faire au jeune prince, continua Aramis. "Mais, m'a dit M. le surintendant, si Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans mon esprit, et que je l'estime toujours. Seulement..." -- Seulement?... repeta Percerin avec inquietude. -- "Seulement, continua Aramis, je serai force de dire au roi mon cher monsieur Percerin, vous comprenez, c'est M. Fouquet qui parle; seulement, je serai force de dire au roi: "Sire, j'avais l'intention d'offrir a Votre Majeste son image; mais, dans un sentiment de delicatesse, exageree peut-etre, quoique respectable, M. Percerin s'y est oppose." -- Oppose! s'ecria le tailleur epouvante de la responsabilite qui allait peser sur lui; moi, m'opposer a ce que desire, a ce que veut M. Fouquet quand il s'agit de faire plaisir au roi? oh! le vilain mot que vous avez dit la, monsieur l'eveque! M'opposer! Oh! ce n'est pas moi qui l'ai prononce Dieu merci! J'en prends a temoin M. le capitaine des mousquetaires. N'est ce pas, monsieur d'Artagnan, que je ne m'oppose a rien? D'Artagnan fit un signe d'abnegation indiquant qu'il desirait demeurer neutre; il sentait qu'il y avait la-dessous une intrigue, comedie ou tragedie; il se donnait au diable de ne pas la deviner, mais en attendant, il desirait s'abstenir. Mais deja Percerin, poursuivi de l'idee qu'on pouvait dire au roi qu'il s'etait oppose a ce qu'on lui fit une surprise, avait approche un siege a Le Brun et s'occupait de tirer d'une armoire quatre habits resplendissants, le cinquieme etant encore aux mains des ouvriers, et placait successivement lesdits chefs-d'oeuvre sur autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de Concini avaient ete donnes a Percerin II par le marechal d'Ancre, apres la deconfiture des tailleurs italiens ruines dans leur concurrence. Le peintre se mit a dessiner, puis a peindre les habits. Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail et qui le veillait de pres l'arreta tout a coup. -- Je crois que vous n'etes pas dans le ton, mon cher monsieur Le Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument necessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement les nuances. -- C'est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et a cela, vous en conviendrez, monsieur l'eveque, je ne puis rien. -- Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela faute de verite dans les couleurs. Cependant Le Brun copiait etoffes et ornements avec la plus grande fidelite, ce que regardait Aramis avec une impatience mal dissimulee. -- Voyons, voyons, quel diable d'imbroglio joue-t-on ici? continua de se demander le mousquetaire. -- Decidement, cela n'ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun, fermez vos boites et roulez vos toiles. -- Mais c'est qu'aussi, monsieur, s'ecria le peintre depite, le jour est detestable ici. -- Une idee, monsieur Le Brun, une idee! Si on avait un echantillon des etoffes, par exemple, et qu'avec le temps et dans un meilleur jour... -- Oh! alors, s'ecria Le Brun, je repondrais de tout. -- Bon! dit d'Artagnan, ce doit etre la le noeud de l'action; on a besoin d'un echantillon de chaque etoffe. Mordious! Le donnera-t- il, ce Percerin? Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe, d'ailleurs, de la feinte bonhomie d'Aramis, coupa cinq echantillons qu'il remit a l'eveque de Vannes. -- J'aime mieux cela. N'est-ce pas, dit Aramis a d'Artagnan, c'est votre avis, hein? -- Mon avis, mon cher Aramis, dit d'Artagnan c'est que vous etes toujours le meme. -- Et, par consequent, toujours votre ami, dit l'eveque avec un son de voix charmant. -- Oui, oui, dit tout haut d'Artagnan. Puis tout bas: Si je suis ta dupe, double jesuite, je ne veux pas etre ton complice, au moins, et, pour ne pas etre ton complice, il est temps que je sorte d'ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais rejoindre Porthos. -- Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les echantillons, car j'ai fini, et je ne serai pas fache de dire un dernier mot a notre ami. Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l'armoire, Aramis pressa sa poche de la main pour s'assurer que les echantillons y etaient bien renfermes, et tous sortirent du cabinet. Chapitre CCXI -- Ou Moliere prit peut-etre sa premiere idee du Bourgeois gentilhomme D'Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus Porthos irrite, non plus Porthos desappointe, mais Porthos epanoui, radieux, charmant, et causant avec Moliere, qui le regardait avec une sorte d'idolatrie et comme un homme qui, non seulement n'a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n'a jamais rien vu de pareil. Aramis alla droit a Porthos, lui presenta sa main fine et blanche, qui alla s'engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, operation qu'Aramis ne risquait jamais sans une espece d'inquietude. Mais, la pression amicale s'etant accomplie sans trop de souffrance, l'eveque de Vannes se retourna du cote de Moliere. -- Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi a Saint- Mande? -- J'irai partout ou vous voudrez, Monseigneur, repondit Moliere. -- A Saint-Mande! s'ecria Porthos, surpris de voir ainsi le fier eveque de Vannes en familiarite avec un garcon tailleur. Quoi! Aramis, vous emmenez monsieur a Saint-Mande? -- Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse. -- Et puis mon cher Porthos, continua d'Artagnan, M. Moliere n'est pas tout a fait ce qu'il parait etre. -- Comment? demanda Porthos. -- Oui, monsieur est un des premiers commis de maitre Percerin, il est attendu a Saint-Mande pour essayer aux epicuriens les habits de fete qui ont ete commandes par M. Fouquet. -- C'est justement cela, dit Moliere. Oui, monsieur. -- Venez donc, mon cher monsieur Moliere, dit Aramis, si toutefois vous avez fini avec M. du Vallon. -- Nous avons fini, repliqua Porthos. -- Et vous etes satisfait? demanda d'Artagnan. -- Completement satisfait, repondit Porthos. Moliere prit conge de Porthos avec force saluts et serra la main que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires. -- Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact, surtout. -- Vous aurez votre habit des demain, monsieur le baron, repondit Moliere. Et il partit avec Aramis. Alors d'Artagnan, prenant le bras de Porthos: -- Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t- il, pour que vous soyez si content de lui? -- Ce qu'il m'a fait, mon ami! Ce qu'il m'a fait! s'ecria Porthos avec enthousiasme. -- Oui, je vous demande ce qu'il vous a fait. -- Mon ami, il a su faire ce qu'aucun tailleur n'avait jamais fait: il m'a pris mesure sans me toucher. -- Ah bah! Contez-moi cela, mon ami. -- D'abord, mon ami, on a ete chercher je ne sais ou une suite de mannequins de toutes les tailles esperant qu'il s'en trouverait un de la mienne, mais le plus grand, qui etait celui du tambour-major des Suisses, etait de deux pouces trop court et d'un demi-pied trop maigre. -- Ah! vraiment? -- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire mon cher d'Artagnan. Mais c'est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que ce M. Moliere; il n'a pas ete le moins du monde embarrasse pour cela. -- Et qu'a-t-il fait? -- Oh! une chose bien simple. C'est inoui, par ma foi! Comment! on est assez grossier pour n'avoir pas trouve tout de suite ce moyen? Que de peines et d'humiliations on m'eut epargnees! -- Sans compter les habits, mon cher Porthos. -- Oui, trente habits. -- Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la methode de M. Moliere. -- Moliere? vous l'appelez ainsi, n'est-ce pas? Je tiens a me rappeler son nom. -- Oui, ou Poquelin, si vous l'aimez mieux. -- Non, j'aime mieux Moliere. Quand je voudrai me rappeler son nom, je penserai a voliere, et, comme j'en ai une a Pierrefonds... -- A merveille, mon ami. Et sa methode, a ce M. Moliere? -- La voici. Au lieu de me demembrer comme font tous ces belitres, de me faire courber les reins, de me faire plier les articulations, toutes pratiques deshonorantes et basses... D'Artagnan fit un signe approbatif de la tete. -- "Monsieur, m'a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui- meme. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir." Alors je me suis approche du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais pas parfaitement ce que ce brave M. Voliere voulait de moi. -- Moliere. -- Ah! oui, Moliere, Moliere. Et, comme la peur d'etre mesure me tenait toujours: "Prenez garde, lui ai-je dit, a ce que vous m'allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en previens." Mais lui, de sa voix douce car c'est un garcon courtois, mon ami, il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: "Monsieur, dit- il, pour que l'habit aille bien, il faut qu'il soit fait a votre image. Votre image est exactement reflechie par le miroir. Nous allons prendre mesure sur votre image." -- En effet, dit d'Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais comment a-t on trouve un miroir ou vous pussiez vous voir tout entier? -- Mon cher, c'est le propre miroir ou le roi se regarde. -- Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous. -- Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c'etait sans doute une maniere de flatter le roi, mais le miroir etait trop grand pour moi. Il est vrai que sa hauteur etait faite de trois glaces de Venise superposees et sa largeur des memes glaces juxtaposees. -- Oh! mon ami, les admirables mots que vous possedez la! Ou diable en avez-vous fait collection? -- A Belle-Ile. Aramis les expliquait a l'architecte. -- Ah! tres bien! Revenons a la glace, cher ami. -- Alors, ce brave M. Voliere... -- Moliere. -- Oui, Moliere, c'est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que voila maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave M. Moliere se mit donc a tracer avec un peu de blanc d'Espagne des lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et de mes epaules, et cela tout en professant cette maxime que je trouvai admirable: "Il faut qu'un habit ne gene pas celui qui le porte." -- En effet, dit d'Artagnan, voila une belle maxime, qui n'est pas toujours mise en pratique. -- C'est pour cela que je la trouvai d'autant plus etonnante, surtout lorsqu'il la developpa. -- Ah! Il developpa cette maxime? -- Parbleu! -- Voyons le developpement. "-- Attendu, continua-t-il, que l'on peut, dans une circonstance difficile, ou dans une situation genante, avoir son habit sur l'epaule, et desirer ne pas oter son habit..." -- C'est vrai, dit d'Artagnan. "-- Ainsi", continua M. Voliere... -- Moliere! -- Moliere, oui. "Ainsi continua M. Moliere, vous avez besoin de tirer l'epee, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos. Comment faites-vous? "-- Je l'ote, repondis-je. "-- Eh bien, non, repondit-il a son tour. "-- Comment! non? "-- Je dis qu'il faut que l'habit soit si bien fait, qu'il ne vous gene aucunement, meme pour tirer l'epee. "-- Ah! ah! "-- Mettez-vous en garde", poursuivit-il. J'y tombai avec un si merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenetre en sauterent. "Ce n'est rien, ce n'est rien, dit-il, restez comme cela." Je levai le bras gauche en l'air, l'avant-bras plie gracieusement, la manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras droit a demi etendu garantissait la ceinture avec le coude, et la poitrine avec le poignet. -- Oui, dit d'Artagnan, la vraie garde, la garde academique. -- Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Voliere... -- Moliere! -- Tenez, decidement, mon cher ami, j'aime mieux l'appeler... Comment avez-vous dit son autre nom? -- Poquelin. -- J'aime mieux l'appeler Poquelin. -- Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de l'autre? -- Vous comprenez... Il s'appelle Poquelin, n'est-ce pas? -- Oui. -- Je me rappellerai madame Coquenard. -- Bon. -- Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de Coquenard, j'aurai Poquelin. -- C'est merveilleux! s'ecria d'Artagnan abasourdi... Allez, mon ami, je vous ecoute avec admiration. -- Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir. -- Poquelin. Pardon. -- Comment ai-je donc dit? -- Vous avez dit Coquelin. -- Ah! c'est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait est que j'etais tres beau. "Cela vous fatigue? demanda-t-il. -- Un peu, repondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux tenir encore une heure. -- Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garcons complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophetes quand ils invoquaient le Seigneur. -- Tres bien! repondis-je. -- Cela ne vous humiliera pas? -- Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande difference entre etre soutenu et etre mesure." -- La distinction est pleine de sens, interrompit d'Artagnan. -- Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garcons s'approcherent; l'un me soutint le bras gauche, tandis que l'autre, avec infiniment d'adresse, me soutenait le bras droit. "-- Un troisieme garcon! dit-il. "Un troisieme garcon s'approcha. "-- Soutenez les reins de monsieur, dit-il. "Le garcon me soutint les reins." -- De sorte que vous posiez? demanda d'Artagnan. -- Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace. -- Poquelin, mon ami. -- Poquelin, vous avez raison. Tenez, decidement, j'aime encore mieux l'appeler Voliere. -- Oui, et que ce soit fini, n'est-ce pas? -- Pendant ce temps-la, Voliere me dessinait sur la glace. -- C'etait galant. -- J'aime fort cette methode: elle est respectueuse et met chacun a sa place. -- Et cela se termina?... -- Sans que personne m'eut touche, mon ami. -- Excepte les trois garcons qui vous soutenaient? -- Sans doute; mais je vous ai deja expose, je crois, la difference qu'il y a entre soutenir et mesurer. -- C'est vrai, repondit d'Artagnan, qui se dit ensuite a lui-meme: Ma foi! ou je me trompe fort, ou j'ai valu la une bonne aubaine a ce coquin de Moliere, et nous en verrons bien certainement la scene tiree au naturel dans quelque comedie. Porthos souriait. -- Quelle chose vous fait rire? lui demanda d'Artagnan. -- Faut-il vous l'avouer? Eh bien, je ris de ce que j'ai tant de bonheur. -- Oh! cela, c'est vrai; je ne connais pas d'homme plus heureux que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive? -- Eh bien, mon cher, felicitez-moi. -- Je ne demande pas mieux. -- Il parait que je suis le premier a qui l'on ait pris mesure de cette facon-la. -- Vous en etes sur? -- A peu pres. Certains signes d'intelligence echanges entre Voliere et les autres garcons me l'ont bien indique. -- Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de Moliere. -- Voliere, mon ami! -- Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire Voliere a vous; mais je continuerai, moi, a dire Moliere. Eh bien, cela, disais-je donc, ne m'etonne point de la part de Moliere qui est un garcon ingenieux, et a qui vous avez inspire cette belle idee. -- Elle lui servira plus tard, j'en suis sur. -- Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu'elle lui servira, et meme beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Moliere est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos barons, nos comtes et nos marquis... a leur mesure. Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l'a-propos ni la profondeur, d'Artagnan et Porthos sortirent de chez maitre Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons, s'il plait au lecteur, pour revenir aupres de Moliere et d'Aramis a Saint-Mande. Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel L'eveque de Vannes, fort marri d'avoir rencontre d'Artagnan chez maitre Percerin, revint d'assez mauvaise humeur a Saint-Mande. Moliere, au contraire, tout enchante d'avoir trouve un si bon croquis a faire, et de savoir ou retrouver l'original, quand du croquis il voudrait faire un tableau, Moliere y rentra de la plus joyeuse humeur. Tout le premier etage, du cote gauche, etait occupe par les epicuriens les plus celebres dans Paris et les plus familiers dans la maison, employes chacun dans son compartiment, comme des abeilles dans leurs alveoles, a produire un miel destine au gateau royal que M. Fouquet comptait servir a Sa Majeste Louis XIV pendant la fete de Vaux. Pelisson, la tete dans sa main, creusait les fondations du prologue des _Facheux_, comedie en trois actes, que devait faire representer Poquelin de Moliere, comme disait d'Artagnan, et Coquelin de Voliere, comme disait Porthos. Loret, dans toute la naivete de son etat de gazetier, les gazetiers de tout temps ont ete naifs, Loret composait le recit des fetes de Vaux avant que ces fetes eussent eu lieu. La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre egaree, distraite, genante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait a l'epaule de chacun mille inepties poetiques. Il gena tant de fois Pelisson, que celui-ci, relevant la tete avec humeur. -- Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse. -- Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme l'appelait madame de Sevigne. -- Je veux une rime a _lumiere_. -- _Orniere_, repondit La Fontaine. -- Eh! mon cher ami, impossible de parler d'ornieres quand on vante les delices de Vaux dit Loret. -- D'ailleurs, cela ne rime pas, repondit Pelisson. -- Comment! cela ne rime pas? s'ecria La Fontaine surpris. -- Oui, vous avez une detestable habitude mon cher; habitude qui vous empechera toujours d'etre un poete de premier ordre. Vous rimez lachement! -- Oh! oh! vous trouvez, Pelisson? -- Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu'une rime n'est jamais bonne tant qu'il s'en peut trouver une meilleure. -- Alors, je n'ecrirai plus jamais qu'en prose, dit La Fontaine, qui avait pris au serieux le reproche de Pelisson. Ah! je m'en etais souvent doute, que je n'etais qu'un maraud de poete! oui, c'est la verite pure. -- Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et vous avez du bon dans vos fables. -- Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idee, je vais bruler une centaine de vers que je venais de faire. -- Ou sont-ils, vos vers? -- Dans ma tete. -- Eh bien, s'ils sont dans votre tete, vous ne pouvez pas les bruler? -- C'est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brule pas, cependant... -- Eh bien, qu'arrivera-t-il si vous ne les brulez pas? -- Il arrivera qu'ils me resteront dans l'esprit, et que je ne les oublierai jamais. -- Diable! fit Loret, voila qui est dangereux; on en devient fou! -- Diable, diable, diable! comment faire? repeta La Fontaine. -- J'ai trouve un moyen, moi, dit Moliere, qui venait d'entrer sur les derniers mots. -- Lequel? -- Ecrivez-les d'abord, et brulez-les ensuite. -- Comme c'est simple! Eh bien, je n'eusse jamais invente cela. Qu'il a d'esprit, ce diable de Moliere! dit La Fontaine. Puis, se frappant le front: -- Ah! tu ne seras jamais qu'un ane, Jean de La Fontaine, ajouta- t-il. -- Que dites-vous la, mon ami? interrompit Moliere en s'approchant du poete, dont il avait entendu l'aparte. -- Je dis que je ne serai jamais qu'un ane, mon cher confrere, repondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse croissante, il parait que je rime lachement. -- C'est un tort. -- Vous voyez bien! Je suis un faquin! -- Qui a dit cela? -- Parbleu! c'est Pelisson. N'est-ce pas, Pelisson? Pelisson, replonge dans sa composition, se garda bien de repondre. -- Mais, si Pelisson a dit que vous etiez un faquin s'ecria Moliere, Pelisson vous a gravement offense. -- Vous croyez?... -- Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous etes gentilhomme, de ne pas laisser impunie une pareille injure. -- Heu! fit La Fontaine. -- Vous etes-vous jamais battu? -- Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-legers. -- Que vous avait-il fait? -- Il parait qu'il avait seduit ma femme. -- Ah! ah! dit Moliere palissant legerement. Mais comme, a l'aveu formule par La Fontaine, les autres s'etaient retournes, Moliere garda sur ses levres le sourire railleur qui avait failli s'en effacer, et, continuant de faire parler La Fontaine: -- Et qu'est-il resulte de ce duel? -- Il est resulte que, sur le terrain, mon adversaire me desarma, puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les pieds a la maison. -- Et vous vous tintes pour satisfait? demanda Moliere. -- Non pas, au contraire! Je ramassai mon epee: "Pardon, monsieur, lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous etiez l'amant de ma femme, mais parce qu'on m'a dit que je devais me battre. Or, comme je n'ai jamais ete heureux que depuis ce temps- la, faites-moi le plaisir de continuer d'aller a la maison, comme par le passe, ou, morbleu! recommencons." De sorte, continua La Fontaine, qu'il fut force de rester l'amant de ma femme, et que je continue d'etre le plus heureux mari de la terre. Tous eclaterent de rire. Moliere seul passa sa main sur ses yeux. Pourquoi? Peut-etre pour essuyer une larme, peut-etre pour etouffer un soupir. Helas! on le sait, Moliere etait moraliste mais Moliere n'etait pas philosophe. -- C'est egal, dit-il revenant au point de depart de la discussion, Pelisson vous a offense. -- Ah! c'est vrai, je l'avais deja oublie, moi. -- Et je vais l'appeler de votre part. -- Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable. -- Je le juge indispensable, et j'y vais. -- Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis. -- Sur quoi?... Sur cette offense? -- Non, dites-moi si, reellement, _lumiere_ ne rime pas avec _orniere_. -- Moi, je les ferais rimer. -- Parbleu! je le savais bien. -- Et j'ai fait cent mille vers pareils dans ma vie. -- Cent mille? s'ecria La Fontaine. Quatre fois _la Pucelle_ que medite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait cent mille vers, cher ami? -- Mais, ecoutez donc, eternel distrait! dit Moliere. -- Il est certain, continua La Fontaine, que _legume_ par exemple rime avec_ posthume_. -- Au pluriel surtout. -- Oui, surtout au pluriel; attendu qu'alors, il rime, non plus par trois lettres, mais par quatre; c'est comme _orniere_ avec _lumiere_. Mettez _ornieres_ et _lumieres_ au pluriel mon cher Pelisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l'epaule de son confrere, dont il avait completement oublie l'injure, et cela rimera. -- Hein! fit Pelisson. -- Dame! Moliere le dit, et Moliere s'y connait, il avoue lui-meme avoir fait cent mille vers. -- Allons, dit Moliere en riant, le voila parti! -- C'est comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_, j'en mettrais ma tete au feu. -- Mais... fit Moliere. -- Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites un divertissement pour Sceaux, n'est-ce pas? -- Oui, _les Facheux_. -- Ah! _les Facheux_, c'est cela; oui, je me souviens. Eh bien, j'avais imagine qu'un prologue ferait tres bien a votre divertissement. -- Sans doute, cela irait a merveille. -- Ah! vous etes de mon avis? -- J'en suis si bien, que je vous avais prie de le faire, ce prologue. -- Vous m'avez prie de le faire, moi? -- Oui, vous; et meme, sur votre refus, je vous ai prie de le demander a Pelisson, qui le fait en ce moment. -- Ah! c'est donc cela que fait Pelisson? Ma foi! mon cher Moliere, vous pourriez bien avoir raison quelquefois. -- Quand cela? -- Quand vous dites que je suis distrait. C'est un vilain defaut; je m'en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue. -- Mais puisque c'est Pelisson qui le fait! -- C'est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien raison de dire que j'etais un faquin! -- Ce n'est pas Loret qui l'a dit, mon ami. -- Eh bien, celui qui l'a dit, peu m'importe lequel! Ainsi, votre divertissement s'appelle _les Facheux_. Eh bien, est-ce que vous ne feriez pas rimer _heureux_ avec _facheux_? -- A la rigueur, oui. -- Et meme avec _capricieux_? -- Oh! non, cette fois, non! -- Ce serait hasarde, n'est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi serait- ce hasarde? -- Parce que la desinence est trop differente. -- Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Moliere pour aller trouver Loret, je supposais... -- Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d'une phrase. Voyons, dites vite. -- C'est vous qui faites le prologue des _Facheux_, n'est-ce pas? -- Eh! non, mordieu! c'est Pelisson! -- Ah! c'est Pelisson! s'ecria La Fontaine, qui alla trouver Pelisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux... -- Ah! jolie! s'ecria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma gazette. _Et l'on vit la nymphe de Vaux_ _Donner le prix a leurs travaux_. -- A la bonne heure! voila qui est rime, dit Pelisson: si vous rimiez comme cela, La Fontaine, a la bonne heure! -- Mais il parait que je rime comme cela, puisque Loret dit que c'est moi qui lui ai donne les deux vers qu'il vient de dire. -- Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle facon commenceriez-vous mon prologue? -- Je dirais, par exemple: _O nymphe... qui..._ Apres _qui_, je mettrais un verbe a la deuxieme personne du pluriel du present de l'indicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_. -- Mais le verbe, le verbe? demanda Pelisson. -- _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La Fontaine. -- Mais le verbe, le verbe? insista obstinement Pelisson. Cette seconde personne du pluriel du present de l'indicatif? -- Eh bien: _quittez_. _O nymphe qui quittez cette grotte profonde_ _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_. -- Vous mettriez: _qui quittez_, vous? -- Pourquoi pas? -- _Qui... qui!_ -- Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous etes horriblement pedant! -- Sans compter, dit Moliere, que, dans le second vers, _venir admirer_ est faible, mon cher La Fontaine. -- Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme vous disiez. -- Je n'ai jamais dit cela. -- Comme disait Loret, alors. -- Ce n'est pas Loret non plus; c'est Pelisson. -- Eh bien, Pelisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fache surtout, mon cher Moliere, c'est que je crois que nous n'aurons pas nos habits d'epicuriens. -- Vous comptiez sur le votre pour la fete? -- Oui, pour la fete, et puis pour apres la fete. Ma femme de menage m'a prevenu que le mien etait un peu mur. -- Diable! votre femme de menage a raison: il est plus que mur! -- Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c'est que je l'ai oublie a terre dans mon cabinet, et ma chatte... -- Eh bien, votre chatte? -- Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l'a un peu fane. Moliere eclata de rire. Pelisson et Loret suivirent son exemple. En ce moment, l'eveque de Vannes parut, tenant sous son bras un rouleau de plans et de parchemins. Comme si l'ange de la mort eut glace toutes les imaginations folles et rieuses, comme si cette figure pale eut effarouche les graces auxquelles sacrifiait Xenocrate, le silence s'etablit aussitot dans l'atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa plume. Aramis distribua des billets d'invitation aux assistants, et leur adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son travail de la nuit. A ces mots, on vit tous les fronts s'abaisser. La Fontaine lui- meme se mit a une table et fit courir sur le velin une plume rapide; Pelisson remit au net son prologue; Moliere donna cinquante vers nouvellement crayonnes que lui avait inspires sa visite chez Percerin; Loret, son article sur les fetes merveilleuses qu'il prophetisait, et Aramis charge de butin comme le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre et d'or rentra dans son appartement, silencieux et affaire. Mais, avant de rentrer: -- Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain au soir. -- En ce cas, il faut que je previenne chez moi, dit Moliere. -- Ah! oui, pauvre Moliere! fit Loret en souriant _il aime_ chez lui. -- _Il aime_, oui, repliqua Moliere avec son doux et triste sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on l'aime_. -- Moi, dit La Fontaine, on m'aime a Chateau-Thierry, j'en suis bien sur. En ce moment, Aramis rentra apres une disparition d'un instant. -- Quelqu'un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris, apres avoir entretenu M. Fouquet un quart d'heure. J'offre mon carrosse. -- Bon, a moi! dit Moliere. J'accepte; je suis presse. -- Moi, je dinerai ici, dit Loret. M. de Gourville m'a promis des ecrevisses. _Il m'a promis des ecrevisses..._ Cherche la rime, La Fontaine." Aramis sortit en riant comme il savait rire. Moliere le suivit. Ils etaient au bas de l'escalier lorsque La Fontaine entrebailla la porte et cria: _Moyennant que tu l'ecrivisses, _ _Il t'a promis des ecrevisses_. Les eclats de rire des epicuriens redoublerent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Fouquet, au moment ou Aramis ouvrait la porte de son cabinet. Quant a Moliere, il s'etait charge de commander les chevaux, tandis qu'Aramis allait echanger avec le surintendant les quelques mots qu'il avait a lui dire. -- Oh! comme ils rient la-haut! dit Fouquet avec un soupir. -- Vous ne riez pas, vous, Monseigneur? -- Je ne ris plus, monsieur d'Herblay. -- La fete approche. -- L'argent s'eloigne. -- Ne vous ai-je pas dit que c'etait mon affaire? -- Vous m'avez promis des millions. -- Vous les aurez le lendemain de l'entree du roi a Vaux. Fouquet regarda profondement Aramis, et passa sa main glacee sur son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de lui, ou sentait son impuissance a avoir de l'argent. Comment Fouquet pouvait-il supposer qu'un pauvre eveque, ex-abbe, ex- mousquetaire, en trouverait? -- Pourquoi douter? dit Aramis.: Fouquet sourit et secoua la tete. -- Homme de peu de foi! ajouta l'eveque. -- Mon cher monsieur d'Herblay, repondit Fouquet, si je tombe... -- Eh bien, si vous tombez... -- Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant. Puis, secouant la tete comme pour echapper a lui-meme: -- D'ou venez-vous, dit-il, cher ami? -- De Paris. -- De Paris? Ah! -- Oui, de chez Percerin. -- Et qu'avez-vous ete faire vous-meme chez Percerin; car je ne suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits de nos poetes? -- Non; j'ai ete commander une surprise. -- Une surprise? -- Oui, que vous ferez au roi. -- Coutera-t-elle cher? -- Oh! cent pistoles, que vous donnerez a Le Brun. -- Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit representer cette peinture? -- Je vous conterai cela; puis, du meme coup, quoi que vous en disiez, j'ai visite les habits de nos poetes. -- Bah! et ils seront elegants, riches? -- Superbes! Il n'y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en auront de pareils. On verra la difference qu'il y a entre les courtisans de la richesse et ceux de l'amitie. -- Toujours spirituel et genereux, cher prelat! -- A votre ecole. Fouquet lui serra la main. -- Et ou allez-vous? dit-il. -- Je vais a Paris, quand vous m'aurez donne une lettre. -- Une lettre pour qui? -- Une lettre pour M. de Lyonne. -- Et que lui voulez-vous, a Lyonne? -- Je veux lui faire signer une lettre de cachet. -- Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu'un a la Bastille? -- Non, au contraire, j'en veux faire sortir quelqu'un. -- Ah! Et qui cela? -- Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est embastille, voila tantot dix ans, pour deux vers latins qu'il a faits contre les jesuites. -- Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en prison depuis dix ans, le malheureux? -- Oui. -- Et il n'a pas commis d'autre crime? -- A part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi. -- Votre parole? -- Sur l'honneur! -- Et il se nomme?... -- Seldon. -- Ah! c'est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous ne me l'avez pas dit? -- Ce n'est qu'hier que sa mere s'est adressee a moi, Monseigneur. -- Et cette femme est pauvre? -- Dans la misere la plus profonde. -- Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles injustices, que je comprends qu'il y ait des malheureux qui doutent de vous! Tenez, monsieur d'Herblay. Et Fouquet, prenant une plume, ecrivit rapidement quelques lignes a son collegue Lyonne. Aramis prit la lettre et s'appreta a sortir. -- Attendez, dit Fouquet. Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s'y trouvaient. Chaque billet etait de mille livres. -- Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci a la mere; mais surtout ne lui dites pas... -- Quoi, Monseigneur? -- Qu'elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait que je suis un triste surintendant. Allez, et j'espere que Dieu benira ceux qui pensent a ses pauvres. -- C'est ce que j'espere aussi, repliqua Aramis en baisant la main de Fouquet. Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons de caisse pour la mere de Seldon et emmenant Moliere, qui commencait a s'impatienter. Chapitre CCXIII -- Encore un souper a la Bastille Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, a ce fameux cadran qui, pareil a tous les accessoires de la prison d'Etat, dont l'usage est une torture, rappelait aux prisonniers la destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de la Bastille, orne de figures comme la plupart des horloges de ce temps, representait saint Pierre aux Liens. C'etait l'heure du souper des pauvres captifs. Les portes, grondant sur leurs enormes gonds, ouvraient passage aux plateaux et aux paniers charges de mets, dont la delicatesse, comme M. Baisemeaux nous l'a appris lui-meme, s'appropriait a la condition du detenu. Nous savons la-dessus les theories de M. Baisemeaux, souverain dispensateur des delices gastronomiques, cuisinier en chef de la forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le fond des bouteilles honnetement remplies. Cette meme heure etait celle du souper de M. le gouverneur. Il avait un convive ce jour-la, et la broche tournait plus lourde que d'habitude. Les perdreaux rotis, flanques de cailles et flanquant un levraut pique; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrose de vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d'ecrevisses; voila, outre les soupes et les hors d'oeuvre, quel etait le menu de M. le gouverneur. Baisemeaux, attable, se frottait les mains en regardant M. l'eveque de Vannes, qui, botte comme un cavalier, habille de gris, l'epee au flanc, ne cessait de parler de sa faim et temoignait la plus vive impatience. M. Baisemeaux de Montlezun n'etait pas accoutume aux familiarites de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-la, Aramis, devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prelat etait redevenu tant soit peu mousquetaire. L'eveque frisait la gaillardise. Quant a M. Baisemeaux, avec cette facilite des gens vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d'abandon de son convive. -- Monsieur, dit-il, car, en verite, ce soir, je n'ose vous appeler Monseigneur... -- Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j'ai des bottes. -- Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir? -- Non, ma foi! dit Aramis en se versant a boire, mais j'espere que je vous rappelle un bon convive. -- Vous m'en rappelez deux. Monsieur Francois, mon ami, fermez cette fenetre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur. -- Et qu'il sorte! ajouta Aramis. Le souper est completement servi, nous le mangerons bien sans laquais. J'aime fort, quand je suis en petit comite, quand je suis avec un ami... Baisemeaux s'inclina respectueusement. -- J'aime fort, continua Aramis, a me servir moi-meme. -- Francois, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre Grandeur me rappelle deux personnes: l'une bien illustre, c'est feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai? -- Oui, ma foi! dit Aramis. Et l'autre? -- L'autre, c'est un certain mousquetaire, tres joli, tres brave, tres hardi, tres heureux, qui, d'abbe, se fit mousquetaire, et, de mousquetaire, abbe. Aramis daigna sourire. -- D'abbe, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa Grandeur, d'abbe, eveque, et, d'eveque... -- Ah! arretons-nous, par grace! fit Aramis. -- Je vous dis, monsieur, que vous me faites l'effet d'un cardinal. -- Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l'avez dit, j'ai les bottes d'un cavalier, mais je ne veux pas, meme ce soir, me brouiller, malgre cela, avec l'Eglise. -- Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur. -- Oh! je l'avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain. -- Vous courez la ville, les ruelles, en masque? -- Comme vous dites, en masque. -- Et vous jouez toujours de l'epee? -- Je crois que oui, mais seulement quand on m'y force. Faites-moi donc le plaisir d'appeler Francois. -- Vous avez du vin la. -- Ce n'est pas pour du vin, c'est parce qu'il fait chaud ici et que la fenetre est close. -- Je ferme les fenetres en soupant pour ne pas entendre les rondes ou les arrivees des courriers. -- Ah! oui... On les entend quand la fenetre est ouverte? -- Trop bien, et cela derange. Vous comprenez. -- Cependant on etouffe. Francois! Francois entra. -- Ouvrez, je vous prie, maitre Francois, dit Aramis. Vous permettez, cher monsieur Baisemeaux? -- Monseigneur est ici chez lui, repondit le gouverneur. La fenetre fut ouverte. -- Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien esseule, maintenant que M. de La Fere a regagne ses penates de Blois? C'est un bien ancien ami, n'est-ce pas? -- Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez ete aux mousquetaires avec nous. -- Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les annees. -- Et vous avez raison. Mais je fais plus qu'aimer M. de La Fere, cher monsieur Baisemeaux, je le venere. -- Eh bien, moi, c'est singulier, dit le gouverneur, je lui prefere M. d'Artagnan. Voila un homme qui boit bien et longtemps! Ces gens-la laissent voir leur pensee, au moins. -- Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la debauche comme autrefois; et, si j'ai une peine au fond du coeur, je vous promets que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre verre. -- Bravo! dit Baisemeaux. Et il se versa un grand coup de vin, et l'avala en fremissant de joie d'etre pour quelque chose dans un peche capital d'archeveque. Tandis qu'il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis observait les bruits de la grande cour. Un courrier entra vers huit heures, a la cinquieme bouteille apportee par Francois sur la table, et, quoique ce courrier fit grand bruit, Baisemeaux n'entendit rien. -- Le diable l'emporte! fit Aramis. -- Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. J'espere que ce n'est pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire? -- Non; c'est un cheval qui fait, a lui seul autant de bruit dans la cour que pourrait en faire un escadron tout entier. -- Bon! Quelque courrier, repliqua le gouverneur en redoublant force rasades. Oui, le diable l'emporte! et si vite, que nous n'en entendions plus parler! Hourra! hourra! -- Vous m'oubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en montrant un cristal eblouissant. -- D'honneur, vous m'enchantez... Francois, du vin! Francois entra. -- Du vin, maraud, et du meilleur! -- Oui, monsieur; mais... c'est un courrier. -- Au diable! ai-je dit. -- Monsieur, cependant... -- Qu'il laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces deux dernieres phrases. -- Ah! monsieur, grommela le soldat Francois, bien malgre lui, monsieur... -- Prenez garde, dit Aramis, prenez garde. -- A quoi, cher monsieur d'Herblay? dit Baisemeaux a moitie ivre. -- La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle c'est quelquefois un ordre. -- Presque toujours. -- Les ordres ne viennent-ils pas des ministres? -- Oui sans doute; mais... -- Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du roi? -- Vous avez peut-etre raison. Cependant, c'est bien ennuyeux quand on est en face d'une bonne table en tete a tete avec un ami! Ah! pardon, monsieur, j'oublie que c'est moi qui vous donne a souper, et que je parle a un futur cardinal. -- Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons a votre soldat, a Francois. -- Eh bien, qu'a-t-il fait, Francois? -- Il a murmure. -- Il a eu tort. -- Cependant, il a murmure, vous comprenez; c'est qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Ce pourrait bien n'etre pas Francois qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de ne pas l'entendre. -- Tort? Moi, avoir tort devant Francois? Cela me parait dur. -- Un tort d'irregularite. Pardon! mais j'ai cru devoir vous faire une observation que je juge importante. -- Oh! vous avez raison, peut-etre, begaya Baisemeaux. Ordre du roi c'est sacre! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je le repete, que le diable... -- Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher Baisemeaux, et que cet ordre eut eu quelque importance... -- Je le fais pour ne pas deranger un eveque; ne suis-je pas excusable, morbleu? -- N'oubliez pas, Baisemeaux, que j'ai porte la casaque, et j'ai l'habitude de voir partout des consignes. -- Vous voulez donc?... -- Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en prie, au moins devant ce soldat. -- C'est mathematique, fit Baisemeaux. Francois attendait toujours. -- Qu'on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que c'est? Je vais vous le dire quelque chose d'interessant comme ceci: "Prenez garde au feu dans les environs de la poudriere"; ou bien: "Veillez sur un tel, qui est un adroit fuyard." Ah! si vous saviez, Monseigneur, combien de fois j'ai ete reveille en sursaut au plus doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant au galop pour me dire, ou plutot pour m'apporter un pli contenant ces mots: "Monsieur Baisemeaux, qu'y a-t-il de nouveau?" On voit bien que ceux qui perdent leur temps a ecrire de pareils ordres n'ont jamais couche a la Bastille. Ils connaitraient mieux l'epaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la multiplicite de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur! leur metier est d'ecrire pour me tourmenter lorsque je suis tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta Baisemeaux en s'inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire leur metier. -- Et faites le votre, ajouta en souriant l'eveque, dont le regard, soutenu, commandait malgre cette caresse. Francois rentra. Baisemeaux prit de ses mains l'ordre envoye du ministere. Il le decacheta lentement et le lut de meme. Aramis feignit de boire pour observer son hote au travers du cristal. Puis, Baisemeaux ayant lu: -- Que disais-je tout a l'heure? fit-il. -- Quoi donc? demanda l'eveque. -- Un ordre d'elargissement. Je vous demande un peu, la belle nouvelle pour nous deranger! -- Belle nouvelle pour celui qu'elle concerne, vous en conviendrez, au moins, mon cher gouverneur. -- Et a huit heures du soir! -- C'est de la charite. -- De la charite, je le veux bien; mais elle est pour ce drole-la qui s'ennuie, et non pas pour moi qui m'amuse! dit Baisemeaux exaspere. -- Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est enleve etait il aux grands controles? -- Ah bien, oui! Un pleutre, un rat, a cinq francs! -- Faites voir, demanda M. d'Herblay. Est-ce indiscret? -- Non pas; lisez. -- Il y a _presse_ sur la feuille. Vous avez vu, n'est-ce pas. -- C'est admirable! _Presse!_... un homme qui est ici depuis dix ans! On est presse de le mettre dehors, aujourd'hui, ce soir meme, a huit heures! Et Baisemeaux, haussant les epaules avec un air de superbe dedain, jeta l'ordre sur la table et se remit a manger. -- Ils ont de ces mouvements-la, dit-il la bouche pleine, ils prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans et vous ecrivent: _Veillez bien sur le drole!_ ou bien: _Tenez-le rigoureusement!_ Et puis, quand on s'est accoutume a regarder le detenu comme un homme dangereux tout a coup, sans cause, sans precedent, ils vous ecrivent: _Mettez en liberte_. Et ils ajoutent a leur missive: _Presse!_ Vous avouerez, Monseigneur que c'est a faire lever les epaules. -- Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on execute l'ordre. -- Bon! bon! l'on execute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas vous figurer que je suis un esclave. -- Mon Dieu, tres cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on connait votre independance. -- Dieu merci! -- Mais on connait aussi votre bon coeur. -- Ah! parlons-en! -- Et votre obeissance a vos superieurs. Quand on a ete soldat, voyez-vous, Baisemeaux, c'est pour la vie. -- Aussi, obeirai-je strictement, et demain matin, au point du jour, le detenu designe sera elargi. -- Demain? -- Au jour. -- Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la suscription et a l'interieur: _Presse_? -- Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes presses, nous aussi. -- Cher Baisemeaux, tout botte que je suis, je me sens pretre, et la charite m'est un devoir plus imperieux que la faim et la soif. Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abregez-lui la souffrance. Une bonne minute l'attend, donnez-la-lui bien vite. Dieu vous la rendra dans son paradis en annees de felicite. -- Vous le voulez? -- Je vous en prie. -- Comme cela, tout au travers du repas. -- Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_. -- Qu'il soit fait comme vous le desirez. Seulement, nous mangerons froid. -- Oh! qu'a cela ne tienne! Baisemeaux se pencha en arriere pour sonner Francois, et, par un mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte. L'ordre etait reste sur la table. Aramis profita du moment ou Baisemeaux ne regardait pas pour echanger ce papier contre un autre, plie de la meme facon, et qu'il tira de sa poche. -- Francois, dit le gouverneur, que l'on fasse monter ici M. le major avec les guichetiers de la Bertaudiere. Francois sortit en s'inclinant, et les deux convives se retrouverent seuls. Chapitre CCXIV -- Le general de l'ordre Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne semblait qu'a moitie resolu a se deranger ainsi au milieu de son souper, et il etait evident qu'il cherchait une raison quelconque, bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu'apres le dessert. Cette raison, il parut tout a coup l'avoir trouvee. -- Eh! mais, s'ecria-t-il, c'est impossible! -- Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce qui est impossible. -- Il est impossible de mettre le prisonnier en liberte a une pareille heure. Ou ira-t-il, lui qui ne connait pas Paris? -- Il ira ou il pourra. -- Vous voyez bien, autant vaudrait delivrer un aveugle. -- J'ai un carrosse, je le conduirai la ou il voudra que je le mene. -- Vous avez reponse a tout... Francois, qu'on dise a M. le major d'aller ouvrir la prison de M. Seldon, N deg. 3, Bertaudiere. -- Seldon? fit Aramis tres simplement. Vous avez dit Seldon, je crois? -- J'ai dit Seldon. C'est le nom de celui qu'on elargit. -- Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis. -- Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon. -- Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux. -- J'ai lu l'ordre. -- Moi aussi. -- Et j'ai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela. Et M. de Baisemeaux montrait son doigt. -- Moi, j'ai lu _Marchiali_ en caracteres gros comme ceci. Et Aramis montrait les deux doigts. -- Au fait, eclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sur de lui. Le papier est la, et il suffira de le lire. -- Je lis: Marchiali, reprit Aramis en deployant le papier. Tenez! Baisemeaux regarda et ses bras flechirent. -- Oui, oui, dit-il atterre, oui, _Marchiali_. Il y a bien ecrit Marchiali! c'est bien vrai! -- Ah! -- Comment! l'homme dont nous parlons tant? L'homme que chaque jour l'on me recommande tant? -- Il y a _Marchiali, _repeta encore l'inflexible Aramis. -- Il faut l'avouer, monseigneur, mais je n'y comprends absolument rien. -- On en croit ses yeux, cependant. -- Ma foi, dire qu'il y a bien _Marchiali_! -- Et d'une bonne ecriture, encore. -- C'est phenomenal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon, Irlandais. Je le vois. Ah! et meme, je me le rappelle, sous ce nom, il y avait un pate d'encre. -- Non, il n'y a pas d'encre, non, il n'y a pas de pate. -- Oh! par exemple, si fait! A telle enseigne que j'ai frotte la poudre qu'il y avait sur le pate. -- Enfin, quoi qu'il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et quoi que vous ayez vu, l'ordre est signe de delivrer Marchiali, avec ou sans pate. -- L'ordre est signe de delivrer Marchiali, repeta machinalement Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits. -- Et vous allez delivrer ce prisonnier. Si le coeur vous dit de delivrer aussi Seldon, je vous declare que je ne m'y opposerai pas le moins du monde. Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l'ironie acheva de degriser Baisemeaux et lui donna du courage. -- Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le meme prisonnier, que, l'autre jour, un pretre, confesseur de _notre ordre_, est venu visiter si imperieusement et si secretement. -- Je ne sais pas cela, monsieur, repliqua l'eveque. -- Il n'y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d'Herblay. -- C'est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l'homme d'aujourd'hui ne sache plus ce qu'a fait l'homme d'hier. -- En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jesuite aura porte bonheur a cet homme. Aramis ne repliqua pas et se remit a manger et a boire. Baisemeaux, lui, ne touchant plus a rien de ce qui etait sur la table, reprit encore une fois l'ordre et l'examina en tous sens. Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eut fait monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais l'eveque de Vannes ne se courroucait point pour si peu, surtout quand il s'etait dit tout bas qu'il serait dangereux de se courroucer. -- Allez-vous delivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voila du xeres fondu et parfume, mon cher gouverneur! -- Monseigneur, repondit Baisemeaux, je delivrerai le prisonnier Marchiali quand j'aurai rappele le courrier qui apportait l'ordre, et surtout lorsqu'en l'interrogeant je me serai assure... -- Les ordres sont cachetes, et le contenu est ignore du courrier. De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie? -- Soit, monseigneur; mais j'enverrai au ministere, et, la, M. de Lyonne retirera l'ordre ou l'approuvera. -- A quoi bon tout cela? fit Aramis froidement. -- A quoi bon? -- Oui, je demande a quoi cela sert. -- Cela sert a ne jamais se tromper, monseigneur, a ne jamais manquer au respect que tout subalterne doit a ses superieurs, a ne jamais enfreindre les devoirs du service qu'on a consenti a prendre. -- Fort bien, vous venez de parler si eloquemment, que je vous ai admire. C'est vrai, un subalterne doit respect a ses superieurs, il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s'il enfreignait les devoirs ou les lois de son service. Baisemeaux regarda l'eveque avec etonnement. -- Il en resulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour vous mettre en repos avec votre conscience? -- Oui, monseigneur. -- Et que, si un superieur vous ordonne, vous obeirez? -- Vous n'en doutez pas, monseigneur. -- Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de Baisemeaux? -- Oui, monseigneur. -- N'est-elle pas sur cet ordre de mise en liberte? -- C'est vrai, mais elle peut... -- Etre fausse, n'est-ce pas? -- Cela s'est vu, monseigneur. -- Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne? -- Je la vois bien sur l'ordre; mais, de meme qu'on peut contrefaire le seing du roi, l'on peut, a plus forte raison, contrefaire celui de M. de Lyonne. -- Vous marchez dans la logique a pas de geant, monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible. Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses, particulierement sur quelles causes? -- Sur celle-ci: l'absence des signataires. Rien ne controle la signature de Sa Majeste, et M. de Lyonne n'est pas la pour me dire qu'il a signe. -- Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le gouverneur son regard d'aigle, j'adopte si franchement vos doutes et votre facon de les eclaircir, que je vais prendre une plume si vous me la donnez. Baisemeaux donna une plume. -- Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis. Baisemeaux donna le papier. -- Et que je vais ecrire, moi aussi, moi present, moi incontestable, n'est-ce pas? un ordre auquel, j'en suis certain, vous donnerez creance, si incredule que vous soyez. Baisemeaux palit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla que cette voix d'Aramis, si souriant et si gai naguere, etait devenue funebre et sinistre, que la cire des flambeaux se changeait en cierges de chapelle sepulcrale, et que le vin des verres se transformait en calice de sang. Aramis prit la plume et ecrivit. Baisemeaux, terrifie, lisait derriere son epaule: "A.M.D.G." ecrivit l'eveque, et il souscrivit une croix au-dessous de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_. Puis il continua: "Il nous plait que l'ordre apporte a M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur pour le roi du chateau de la Bastille, soit repute par lui bon et valable, et mis sur-le-champ a execution. _Signe_: d'Herblay, _general de l'ordre par la grace de Dieu."_ Baisemeaux fut frappe si profondement, que ses traits demeurerent contractes, ses levres beantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas, il n'articula pas un son. On n'entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d'une petite mouche qui voletait autour des flambeaux. Aramis, sans meme daigner regarder l'homme qu'il reduisait a un si miserable etat, tira de sa poche un petit etui qui renfermait de la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu a sa poitrine derriere son pourpoint, et, quand l'operation fut terminee, il presenta, silencieusement toujours, la missive a M. de Baisemeaux. Celui-ci, dont les mains tremblaient a faire pitie, promena un regard terne et fou sur le cachet. Une derniere lueur d'emotion se manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroye sur une chaise. -- Allons, allons, dit Aramis apres un long silence pendant lequel le gouverneur de la Bastille avait repris peu a peu ses sens, ne me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la presence du general de l'ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu'on meurt de l'avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et obeissez. Baisemeaux, rassure, sinon satisfait, obeit, baisa la main d'Aramis et se leva. -- Tout de suite? murmura-t-il. -- Oh! pas d'exageration, mon hote; reprenez votre place, et faisons honneur a ce beau dessert. -- Monseigneur, je ne me releverai pas d'un tel coup; moi qui ai ri, plaisante avec vous! moi qui ai ose vous traiter sur un pied d'egalite! -- Tais-toi, mon vieux camarade, repliqua l'eveque, qui sentit combien la corde etait tendue et combien il eut ete dangereux de la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: a toi, ma protection et mon amitie; a moi, ton obeissance. Ces deux tributs exactement payes, restons en joie. Baisemeaux reflechit; il apercut d'un coup d'oeil les consequences de cette extorsion d'un prisonnier a l'aide d'un faux ordre, et, mettant en parallele la garantie que lui offrait l'ordre officiel du general, il ne la sentit pas de poids. Aramis le devina. -- Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous etes un niais. Perdez donc l'habitude de reflechir, quand je me donne la peine de penser pour vous. Et sur un nouveau geste qu'il fit, Baisemeaux s'inclina encore. -- Comment vais-je m'y prendre? dit-il. -- Comment faites-vous pour delivrer un prisonnier? -- J'ai le reglement. -- Eh bien! suivez le reglement, mon cher. -- Je vais avec mon major a la chambre du prisonnier, et je l'emmene quand c'est un personnage d'importance. -- Mais ce Marchiali n'est pas un personnage d'importance? dit negligemment Aramis. -- Je ne sais, repliqua le gouverneur. Comme il eut dit: "C'est a vous de me l'apprendre." -- Alors, si vous ne le savez pas, c'est que j'ai raison: agissez donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits. -- Bien. Le reglement l'indique. -- Ah! -- Le reglement porte que le guichetier ou l'un des bas officiers amenera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe. -- Eh bien! mais c'est fort sage, cela. Et ensuite? -- Ensuite, on rend a ce prisonnier les objets de valeur qu'il portait sur lui lors de son incarceration, les habits, les papiers, si l'ordre du ministre n'en a dispose autrement. -- Que dit l'ordre du ministre a propos de ce Marchiali? -- Rien; car le malheureux est arrive ici sans joyaux, sans papiers, presque sans habits. -- Voyez comme tout cela est simple! En verite, Baisemeaux, vous vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et faites amener le prisonnier au Gouvernement. Baisemeaux obeit. Il appela son lieutenant, et lui donna une consigne, que celui-ci transmit, sans s'emouvoir, a qui de droit. Une demi-heure apres, on entendit une porte se refermer dans la cour: c'etait la porte du donjon qui venait de rendre sa proie a l'air libre. Aramis souffla toutes les bougies qui eclairaient la chambre. Il n'en laissa bruler qu'une, derriere la porte. Cette lueur tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les objets. Elle en decuplait les aspects et les nuances par son incertitude et sa mobilite. Les pas se rapprocherent. -- Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis a Baisemeaux. Le gouverneur obeit. Le sergent et les guichetiers disparurent. Baisemeaux rentra, suivi d'un prisonnier. Aramis s'etait place dans l'ombre; il voyait sans etre vu. Baisemeaux, d'une voix emue, fit connaitre a ce jeune homme l'ordre qui le rendait libre. Le prisonnier ecouta sans faire un geste ni prononcer un mot. -- Vous jurerez, c'est le reglement qui le veut, ajouta le gouverneur, de ne jamais rien reveler de ce que vous avez vu ou entendu dans la Bastille? Le prisonnier apercut un christ; il etendit la main et jura des levres. -- A present, monsieur, vous etes libre; ou comptez-vous aller? Le prisonnier tourna la tete, comme pour chercher derriere lui une protection sur laquelle il avait du compter. C'est alors qu'Aramis sortit de l'ombre. -- Me voici, dit-il, pour rendre a Monsieur le service qu'il lui plaira de me demander. Le prisonnier rougit legerement, et, sans hesitation vint passer son bras sous celui d'Aramis. -- Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il d'une voix qui, par sa fermete, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule l'avait etonne. Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit: -- Mon ordre vous gene-t-il? craignez-vous qu'on ne le trouve chez vous, si l'on venait a y fouiller? -- Je desire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu, et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier auxiliaire. -- Etant votre complice, voulez-vous dire? repondit Aramis en haussant les epaules. Adieu, Baisemeaux! dit-il. Les chevaux attendaient, ebranlant le carrosse dans leur impatience. Baisemeaux conduisit l'eveque jusqu'au bas du perron. Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y monta ensuite, et, sans donner d'autre ordre au cocher: -- Allez! dit-il. La voiture roula bruyamment sur le pave des cours. Un officier, portant un flambeau, devancait les chevaux, et donnait a chaque corps de garde l'ordre de laisser passer. Pendant le temps que l'on mit a ouvrir toutes les barrieres, Aramis ne respira point, et l'on eut pu entendre son coeur battre contre les parois de sa poitrine. Le prisonnier, plonge dans un angle du carrosse, ne donnait pas non plus signe d'existence. Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonca que le dernier ruisseau etait franchi. Derriere le carrosse se referma la derniere porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs a droite ni a gauche; le ciel partout, la liberte partout, la vie partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse, allerent doucement jusqu'au milieu du faubourg. La, ils prirent le trot. Peu a peu, soit qu'il s'echauffassent, soit qu'on les poussat, ils gagnerent en rapidite, et, une fois a Bercy, le carrosse semblait voler, tant l'ardeur des coursiers etait grande. Ces chevaux coururent ainsi jusqu'a Villeneuve-Saint-Georges, ou le relais etait prepare. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux, entrainerent la voiture dans la direction de Melun, et s'arreterent un moment au milieu de la foret de Senart. L'ordre sans doute, avait ete donne d'avance au postillon, car Aramis n'eut pas meme besoin de faire un signe. -- Qu'y a-t-il? demanda le prisonnier, comme s'il sortait d'un long reve. -- Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu'avant d'aller plus loin, nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi. -- J'attendrai l'occasion, monsieur, repondit le jeune prince. -- Elle ne saurait etre meilleure, monseigneur; nous voici au milieu du bois, nul ne peut nous entendre. -- Et le postillon? -- Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur. -- Je suis a vous, monsieur d'Herblay. -- Vous plait-il de rester dans cette voiture? -- Oui, nous sommes bien assis, et j'aime cette voiture; c'est celle qui m'a rendu a la liberte. -- Attendez, monseigneur... Encore une precaution a prendre. -- Laquelle? -- Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, a nous voir arretes, nous croiraient dans un embarras. Evitons des offres de services qui nous generaient. -- Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allee laterale. -- C'est precisement ce que je voulais faire, monseigneur. Aramis fit un signe au muet, qu'il toucha. Celui-ci mit pied a terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les entraina dans les bruyeres veloutees, sur l'herbe moussue d'une allee sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les nuages formatent un rideau plus noir que des taches d'encre. Cela fait, l'homme se coucha sur un talus, pres de ses chevaux, qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la glandee. -- Je vous ecoute, dit le jeune prince a Aramis; mais que faites- vous la? -- Je desarme des pistolets dont nous n'avons plus besoin, monseigneur. Chapitre CCXV -- Le tentateur -- Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du cote de son compagnon, si faible creature que je sois, si mediocre d'esprit, si inferieur dans l'ordre des etres pensants, jamais il ne m'est arrive de m'entretenir avec un homme, sans penetrer sa pensee au travers de ce masque vivant jete sur notre intelligence, afin d'en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l'ombre ou nous sommes, dans la reserve ou je vous vois je ne pourrai rien lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j'aurai de la peine a vous arracher une parole sincere. Je vous supplie donc, non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien dans la balance que tiennent les princes, mais pour l'amour de vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes inflexions, qui, dans les graves circonstances ou nous sommes engages, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi importantes que jamais il s'en prononca dans le monde. -- J'ecoute, repeta le jeune prince avec decision, sans rien ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m'allez dire. Et il s'enfonca plus profondement encore dans les coussins epais du carrosse, essayant de derober a son compagnon, non seulement la vue, mais la supposition meme de sa personne. L'ombre etait noire, et elle descendait, large et opaque, du sommet des arbres entrelaces. Ce carrosse ferme d'une vaste toiture, n'eut pas recu la moindre parcelle de lumiere, lors meme qu'un atome lumineux se fut glisse entre les colonnes de brume qui s'epanouissaient dans l'allee du bois. -- Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l'histoire du gouvernement qui dirige aujourd'hui la France. Le roi est sorti d'une enfance captive comme l'a ete la votre, obscure comme l'a ete la votre, etroite comme l'a ete la votre. Seulement, au lieu d'avoir, comme vous, l'esclavage de la prison, l'obscurite de la solitude, l'etroitesse de la vie cachee, il a du souffrir toutes ses miseres, toutes ses humiliations, toutes ses genes, au grand jour, au soleil impitoyable de la royaute; place noyee de lumiere, ou toute tache parait une fange sordide, ou toute gloire parait une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera. Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu'il versera le sang comme Louis XI ou Charles IX, car il n'a pas a venger d'injures mortelles, mais il devorera l'argent et la subsistance de ses sujets, parce qu'il a subi des injures d'interet et d'argent. Je mets donc tout d'abord a l'abri ma conscience quand je considere en face les merites et les defauts de ce prince, et, si je le condamne, ma conscience m'absout. Aramis fit une pause. Ce n'etait pas pour ecouter si le silence du bois etait toujours le meme, c'etait pour reprendre sa pensee du fond de son esprit, c'etait pour laisser a cette pensee le temps de s'incruster profondement dans l'esprit de son interlocuteur. -- Dieu fait bien tout ce qu'il fait, continua l'eveque de Vannes, et de cela je suis tellement persuade, que je me suis applaudi des longtemps d'avoir ete choisi par lui comme depositaire du secret que je vous ai aide a decouvrir. Il fallait au Dieu de justice et de prevoyance un instrument aigu, perseverant, convaincu, pour accomplir une grande oeuvre. Cet instrument, c'est moi. J'ai l'acuite, j'ai la perseverance, j'ai la conviction; je gouverne un peuple mysterieux qui a pris pour devise la devise de Dieu: _Patiens quia aeternus!_ Le prince fit un mouvement. -- Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tete, et que ce peuple a qui je commande vous etonne. Vous ne saviez pas traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d'un peuple bien humble, roi d'un peuple bien desherite: humble, parce qu'il n'a de force qu'en rampant; desherite, parce que jamais, presque jamais en ce monde, mon peuple ne recolte les moissons qu'il seme et ne mange le fruit qu'il cultive. Il travaille pour une abstraction, il agglomere toutes les molecules de sa puissance pour en former un homme, et a cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il compose un nuage dont le genie de cet homme doit a son tour faire une aureole, doree aux rayons de toutes les couronnes de la chretiente. Voila l'homme que vous avez a vos cotes, monseigneur. C'est vous dire qu'il vous a tire de l'abime dans un grand dessein, et qu'il veut, dans ce dessein magnifique, vous elever au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-meme. Le prince toucha legerement le bras d'Aramis. -- Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous etes le chef. Il resulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour ou vous voudrez precipiter celui que vous aurez eleve, la chose se fera, et que vous tiendrez sous votre main votre creature de la veille. -- Detrompez-vous, monseigneur, repliqua l'eveque, je ne prendrais pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale, si je n'avais un double interet a gagner la partie. Le jour ou vous serez eleve, vous serez eleve a jamais, vous renverserez en montant le marchepied, vous l'enverrez rouler si loin, que jamais sa vue ne vous rappellera meme son droit a votre reconnaissance. -- Oh! monsieur. -- Votre mouvement, monseigneur, vient d'un excellent naturel. Merci! Croyez bien que j'aspire a plus que de la reconnaissance; je suis assure que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne encore d'etre votre ami, et alors, a nous deux, monseigneur, nous ferons de si grandes choses, qu'il en sera longtemps parle dans les siecles. -- Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je suis aujourd'hui et ce que vous pretendez que je sois demain. -- Vous etes le fils du roi Louis XIII, vous etes le frere du roi Louis XIV, vous etes l'heritier naturel et legitime du trone de France. En vous gardant pres de lui, comme on a garde Monsieur, votre frere cadet, le roi se reservait le droit d'etre souverain legitime. Les medecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la legitimite. Les medecins aiment toujours mieux le roi qui est que le roi qui n'est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant a un prince honnete homme. Mais Dieu a voulu qu'on vous persecutat, et cette persecution vous sacre aujourd'hui roi de France. Vous aviez donc le droit de regner, puisqu'on vous le conteste; vous aviez donc le droit d'etre declare, puisqu'on vous sequestre; vous etes donc de sang divin, puisqu'on n'a pas ose verser votre sang comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu'il a fait pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accuse d'avoir tout fait contre vous. Il vous a donne les traits, la taille, l'age et la voix de votre frere, et toutes les causes de votre persecution vont devenir les causes de votre resurrection triomphale. Demain, apres-demain, au premier moment, fantome royal, ombre vivante de Louis XIV, vous vous assierez sur son trone, d'ou la volonte de Dieu, confiee a l'execution d'un bras d'homme, l'aura precipite sans retour. -- Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon frere. -- Vous serez seul arbitre de sa destinee. -- Ce secret dont on a abuse envers moi... -- Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous cachait. Vivante image de lui-meme, vous trahiriez le complot de Mazarin et d'Anne d'Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le meme interet a cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous lui ressemblerez roi. -- Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera? -- Qui vous gardait. -- Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi. Qui le connait encore? -- La reine mere et Mme de Chevreuse. -- Que feront-elles? -- Rien, si vous le voulez. -- Comment cela? -- Comment vous reconnaitront-elles, si vous agissez de facon qu'on ne vous reconnaisse pas? -- C'est vrai. Il y a des difficultes plus graves. -- Dites, prince. -- Mon frere est marie; je ne puis prendre la femme de mon frere. -- Je ferai qu'une repudiation soit consentie par l'Espagne; c'est l'interet de votre nouvelle politique, c'est la morale humaine. Tout ce qu'il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce monde y trouvera son compte. -- Le roi, sequestre, parlera. -- A qui voulez-vous qu'il parle? Aux murs? -- Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance. -- Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D'ailleurs... -- D'ailleurs?... -- Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s'arretent pas en si beau chemin. Tout plan de cette portee est complete par les resultats, comme un calcul geometrique. Le roi, sequestre, ne sera pas pour vous l'embarras que vous avez ete pour le roi regnant. Dieu a fait cette ame orgueilleuse et impatiente de nature. Il l'a, de plus, amollie, desarmee, par l'usage des honneurs et l'habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du calcul geometrique dont j'avais l'honneur de vous parler fut votre avenement au trone et la destruction de ce qui vous est nuisible, a decide que le vaincu finira bientot ses souffrances avec les votres. Il a donc prepare cette ame et ce corps pour la brievete de l'agonie. Mis en prison simple particulier, sequestre avec vos doutes, prive de tout, avec l'habitude d'une vie solide vous avez resiste. Mais votre frere, captif, oublie, restreint, ne supportera point son injure, et Dieu reprendra son ame au temps voulu, c'est-a-dire bientot. A ce moment de la sombre analyse d'Aramis, un oiseau de nuit poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolonge qui fait tressaillir toute creature. -- J'exilerais le roi dechu, dit Philippe en fremissant; ce serait plus humain. -- Le bon plaisir du roi decidera la question, repondit Aramis. Maintenant, ai-je bien pose le probleme? ai-je bien amene la solution selon les desirs ou les previsions de Votre Altesse Royale? -- Oui, monsieur, oui; vous n'avez rien oublie, si ce n'est cependant deux choses. -- La premiere? -- Parlons-en tout de suite avec la meme franchise que nous venons de mettre a notre conversation, parlons des motifs qui peuvent amener la dissolution des esperances que nous avons concues, parlons des dangers que nous courons. -- Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si, comme je vous l'ai dit, tout ne concourait a les rendre absolument nuls. Il n'y a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la constance et l'intrepidite de Votre Altesse Royale egalent la perfection de cette ressemblance que la nature vous a donnee avec le roi. Je vous le repete, il n'y a pas de dangers, il n'y a que des obstacles. Ce mot-la, que je trouve dans toutes les langues, je l'ai toujours mal compris; si j'etais roi, je le ferais effacer comme absurde et inutile. -- Si fait, monsieur, il y a un obstacle tres serieux, un danger insurmontable que vous oubliez. -- Ah! fit Aramis. -- Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui dechire. -- Oui, c'est vrai, dit l'eveque; il y a la faiblesse de coeur vous me le rappelez. Oh! vous avez raison, c'est un immense obstacle, c'est vrai. Le cheval qui a peur du fosse saute au milieu et se tue! L'homme qui croise le fer en tremblant laisse a la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe! C'est vrai! c'est vrai! -- Avez-vous un frere? dit le jeune homme a Aramis. -- Je suis seul au monde, repliqua celui-ci d'une voix seche et nerveuse comme la detente d'un pistolet. -- Mais vous aimez quelqu'un sur la terre? ajouta Philippe. -- Personne! Si fait, je vous aime. Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis. -- Monseigneur, reprit-il, je n'ai pas dit tout ce que j'avais a dire a Votre Altesse Royale: je n'ai pas offert a mon prince tout ce que je possede pour lui de salutaires conseils et d'utiles ressources. Il ne s'agit pas de faire briller un eclair aux yeux de ce qui aime l'ombre; il ne s'agit pas de faire gronder les magnificences du canon aux oreilles de l'homme doux qui aime le repos et les champs. Monseigneur, j'ai votre bonheur tout pret dans ma pensee; je vais le laisser tomber de mes levres, ramassez- le precieusement pour vous, qui avez tant aime le ciel, les pres verdoyants et l'air pur. Je connais un pays de delices, un paradis ignore, un coin du monde ou, seul, libre, inconnu, dans les bois, dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous debiter de miseres tout a l'heure. Oh! ecoutez-moi, mon prince, je ne raille pas. J'ai une ame, voyez-vous, je devine l'abime de la votre. Je ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de ma volonte, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous etes froisse, malade, presque eteint par le surcroit de souffle qu'il vous a fallu donner depuis une heure de liberte. C'est un signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer a respirer largement, longuement. Tenons-nous donc a une vie plus humble, plus appropriee a nos forces. Dieu m'est temoin, j'en atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur de cette epreuve ou je vous ai engage. -- Parlez! Parlez! dit le prince avec une vivacite qui fit reflechir Aramis. -- Je connais, reprit le prelat, dans le Bas-Poitou, un canton dont nul en France ne soupconne l'existence. Vingt lieues de pays, c'est immense, n'est-ce pas? Vingt lieues, monseigneur, et toutes couvertes et eau, d'herbages et de joncs, le tout mele d'iles chargees de bois. Ces grands marais, vetus de roseaux comme d'une epaisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du soleil. Quelques familles de pecheurs les mesurent paresseusement avec leurs grands radeaux de peuplier et d'aulne, dont le plancher est fait d'un lit de roseaux, dont la toiture est tressee en joncs solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont a l'aventure sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, c'est par hasard, et si moelleusement, que le pecheur qui dort n'est pas reveille par la secousse. S'il a voulu aborder, c'est qu'il a vu les longues bandes de rales ou de vanneaux, de canards ou de pluviers, de sarcelles ou de becassines, dont il fait sa proie avec le piege ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentees, les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il n'y a qu'a choisir les pieces les plus grasses, et laisser echapper le reste. Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne n'a penetre dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de terre retiennent la vigne et nourrissent d'un suc genereux ses belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque va chercher, au four commun, pain tiede et jaune dont l'odeur attire et caresse de loin. Vous vivrez la comme un homme des temps anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes, de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez dans l'opulence de la chasse dans la plenitude de la securite; vous passerez ainsi des annees au bout desquelles, meconnaissable, transforme, vous aurez force Dieu a vous refaire une destinee. Il y a mille pistoles dans ce sac, monseigneur; c'est plus qu'il n'en faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parle; c'est plus qu'il n'en faut pour y vivre autant d'annees que vous avez de jours a vivre; c'est plus qu'il n'en faut pour etre le plus riche, le plus libre et le plus heureux de la contree. Acceptez comme je vous offre, sincerement, joyeusement. Tout de suite du carrosse que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour, jusqu'au pays dont je vous parle, et au moins j'aurai la satisfaction de me dire que j'ai rendu a mon prince le service qu'il a choisi. J'aurai fait un homme heureux. Dieu m'en saura plus de gre que d'avoir fait un homme puissant. C'est bien autrement difficile! Eh bien! que repondez-vous, monseigneur? Voici l'argent. Oh! n'hesitez pas. Au Poitou, vous ne risquez rien, sinon de gagner les fievres. Encore les sorciers du pays pourront-ils vous guerir pour vos pistoles. A jouer l'autre partie, celle que vous savez, vous risquez d'etre assassine sur un trone ou etrangle dans une prison. Sur mon ame! je le dis, a present que j'ai pese les deux, sur ma vie! j'hesiterais. -- Monsieur, repliqua le jeune prince, avant que je me resolve, laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre. Dix minutes, et je repondrai. -- Faites, monseigneur, dit Aramis en s'inclinant avec respect, tant avait ete solennelle et auguste la voix qui venait de s'exprimer ainsi. Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare Aramis etait descendu avant le jeune homme et lui tenait la portiere ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un fremissement de tout le corps, et faire autour de la voiture quelques pas embarrasses, chancelants presque. On eut dit que le pauvre prisonnier etait mal habitue a marcher sur la terre des hommes. On etait au 15 aout, vers onze heures du soir: de gros nuages, qui presageaient la tempete, avaient envahi le ciel, et sous leurs plis derobaient toute lumiere et toute perspective. A peine les extremites des allees se detachaient-elles des taillis par une penombre d'un gris opaque qui devenait, apres un certain temps d'examen, sensible au milieu de cette obscurite complete. Mais les parfums qui montent de l'herbe, ceux plus penetrants et plus frais qu'exhale l'essence des chenes, l'atmosphere tiede et onctueuse qui l'enveloppait tout entier pour la premiere fois depuis tant d'annees, cette ineffable jouissance de liberte en pleine campagne, parlaient un langage si seduisant pour le prince, que, quelle que fut cette retenue, nous dirons presque cette dissimulation dont nous avons essaye de donner une idee, il se laissa surprendre a son emotion et poussa un soupir de joie. Puis peu a peu, il leva sa tete alourdie, et respira les differentes couches d'air, a mesure qu'elles s'offraient chargees d'aromes a son visage epanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour l'empecher d'eclater a l'invasion de cette felicite nouvelle, il aspira delicieusement cet air inconnu qui court la nuit sous le dome des hautes forets. Ce ciel qu'il contemplait, ces eaux qu'il entendait bruire, ces creatures qu'il voyait s'agiter, n'etait-ce pas la realite? Aramis n'etait-il pas un fou de croire qu'il y eut autre chose a rever dans ce monde? Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis, de craintes et de genes, cet ocean de jours heureux qui miroite incessamment devant toute imagination jeune, voila la veritable amorce a laquelle pourra se prendre un malheureux captif, use par la pierre du cachot, etiole dans l'air si rare de la Bastille. C'etait celle, on s'en souvient, que lui avait presentee Aramis en lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet Eden enchante que cachaient aux yeux du monde les deserts du Bas- Poitou. Telles etaient les reflexions d'Aramis pendant qu'il suivait, avec une anxiete impossible a decrire, la marche silencieuse des joies de Philippe, qu'il voyait s'enfoncer graduellement dans les profondeurs de sa meditation. En effet, le jeune prince, absorbe, ne touchait plus que des pieds a la terre, et son ame, envolee aux pieds de Dieu, le suppliait d'accorder un rayon de lumiere a cette hesitation d'ou devait sortir sa mort ou sa vie. Ce moment fut terrible pour l'eveque de Vannes. Il ne s'etait pas encore trouve en presence d'un aussi grand malheur. Cette ame d'acier, habituee a se jouer dans la vie parmi des obstacles sans consistance, ne se trouvant jamais inferieure ni vaincue, allait- elle echouer dans un si vaste plan, pour n'avoir pas prevu l'influence qu'exercaient sur un corps humain quelques feuilles d'arbres arrosees de quelques litres d'air? Aramis, fixe a la meme place par l'angoisse de son doute, contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait la lutte contre les deux anges mysterieux. Ce supplice dura les dix minutes qu'avait demandees le jeune homme. Pendant cette eternite Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un oeil suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe avec un oeil avide, enflamme, devorant. Tout a coup, la tete du jeune homme s'inclina. Sa pensee redescendit sur la terre. On vit son regard s'endurcir, son front se plisser, sa bouche s'armer d'un courage farouche; puis ce regard devint fixe encore une fois; mais, cette fois, il refletait la flamme des mondaines splendeurs; cette fois, il ressemblait au regard de Satan sur la montagne, lorsqu'il passait en revue les royaumes et les puissances de la terre pour en faire des seductions a Jesus. L'oeil d'Aramis redevint aussi doux qu'il avait ete sombre. Alors, Philippe lui saisissant la main d'un mouvement rapide et nerveux: -- Allons, dit-il, allons ou l'on trouve la couronne de France! -- C'est votre decision, mon prince? repartit Aramis. -- C'est ma decision. -- Irrevocable? Philippe ne daigna pas meme repondre. Il regarda resolument l'eveque, comme pour lui demander s'il etait possible qu'un homme revint jamais sur un parti pris. -- Ces regards-la sont des traits de feu qui peignent les caracteres, dit Aramis en s'inclinant sur la main de Philippe. Vous serez grand, monseigneur, je vous en reponds. -- Reprenons, s'il vous plait, la conversation ou nous l'avons laissee. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m'entendre avec vous sur deux points: les dangers ou les obstacles. Ce point est decide. L'autre, ce sont les conditions que vous me poseriez. A votre tour de parler, monsieur d'Herblay. -- Les conditions, mon prince? -- Sans doute. Vous ne m'arreterez pas en chemin pour une bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l'injure de supposer que je vous crois sans interet dans cette affaire. Ainsi donc, sans detour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensee. -- M'y voici, monseigneur. Une fois roi... -- Quand sera-ce? -- Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit. -- Expliquez-moi comment. -- Quand j'aurai fait une question a Votre Altesse Royale. -- Faites. -- J'avais envoye a Votre Altesse un homme a moi, charge de lui remettre un cahier de notes ecrites finement, redigees avec surete, notes qui permettent a Votre Altesse de connaitre a fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour. -- J'ai lu toutes ces notes. -- Attentivement? -- Je les sais par coeur. -- Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonne de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n'aurai plus rien a demander a un esprit comme le votre, jouissant de sa liberte dans sa toute-puissance. -- Interrogez-moi, alors: je veux etre l'ecolier a qui le savant maitre fait repeter la lecon convenue. -- Sur votre famille, d'abord, monseigneur. -- Ma mere, Anne d'Autriche? tous ses chagrins sa triste maladie? oh! je la connais! je la connais! -- Votre second frere? dit Aramis en s'inclinant. -- Vous avez joint a ces notes des portraits si merveilleusement traces, dessines et peints, que j'ai, par ces peintures, reconnu les gens dont vos notes me designaient le caractere, les moeurs et l'histoire. Monsieur mon frere est un beau brun, le visage pale; il n'aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j'ai un peu aimee, que j'aime encore coquettement, bien qu'elle m'ait tant fait pleurer le jour ou elle voulait chasser Mlle de La Valliere. -- Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime sincerement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d'une femme qui aime. -- Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me revelera son identite. Elle boite un peu, elle ecrit chaque jour une lettre a laquelle je fais repondre par M. de Saint-Aignan. -- Celui-la, vous le connaissez? -- Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu'il m'a faits, comme ceux que j'ai composes en reponse aux siens. -- Tres bien. Vos ministres, les connaissez-vous? -- Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux couvrant le front, grosse tete, lourde, pleine: ennemi mortel de M. Fouquet. -- Quant a celui-la, ne nous en inquietons pas. -- Non, parce que, necessairement, vous me demanderez de l'exiler, n'est ce pas? Aramis, penetre d'admiration, se contenta de dire: -- Vous serez tres grand, monseigneur. -- Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma lecon a merveille, et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guere. -- Vous avez encore une paire d'yeux bien genants, monseigneur. -- Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d'Artagnan, votre ami. -- Mon ami je dois le dire. -- Celui qui a escorte La Valliere a Chaillot, celui qui a livre Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi ma mere, celui a qui la couronne de France doit tant qu'elle lui doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l'exiler, celui- la? -- Jamais, Sire. D'Artagnan est un homme a qui, dans un moment donne, je me charge de tout dire; mais defiez-vous, car, s'il nous depiste avant cette revelation, vous ou moi, nous serons pris ou tues. C'est un homme de main. -- J'aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu'en voulez-vous faire? -- Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je parais manquer de respect en vous questionnant toujours. -- C'est votre devoir de le faire, et c'est encore votre droit. -- Avant de passer a M. Fouquet, j'aurais un scrupule d'oublier un autre ami a moi. -- M. du Vallon, l'Hercule de la France. Quant a celui-la, sa fortune est assuree. -- Non, ce n'est pas de lui que je voulais parler. -- Du comte de La Fere, alors? -- Et de son fils, notre fils a tous quatre. -- Ce garcon qui se meurt d'amour pour La Valliere, a qui mon frere l'a prise deloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d'Herblay: oublie- t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on a la femme qui a trahi? Est-ce un des usages de l'esprit francais? est-ce une des lois du coeur humain? -- Un homme qui aime profondement, comme aime Raoul de Bragelonne, finit par oublier le crime de sa maitresse; mais je ne sais si Raoul oubliera. -- J'y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur votre ami? -- C'est tout. -- A M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j'en ferai? -- Le surintendant, comme par le passe, je vous en prie. -- Soit! mais il est aujourd'hui premier ministre. -- Pas tout a fait. -- Il faudra bien un premier ministre a un roi ignorant et embarrasse comme je le serai. -- Il faudra un ami a Votre Majeste? -- Je n'en ai qu'un, c'est vous. -- Vous en aurez d'autres plus tard: jamais d'aussi devoue, jamais d'aussi zele pour votre gloire. -- Vous serez mon premier ministre. -- Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d'ombrage et d'etonnement. -- M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mere Marie de Medicis, n'etait qu'eveque de Lucon, comme vous etes eveque de Vannes. -- Je vois que Votre Altesse Royale a bien profite de mes notes. Cette miraculeuse perspicacite me comble de joie. -- Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la reine, est devenu bientot cardinal. -- Il vaudra mieux, dit Aramis en s'inclinant, que je ne sois premier ministre qu'apres que Votre Altesse Royale m'aura fait nommer cardinal. -- Vous le serez avant deux mois, monsieur d'Herblay. Mais voila bien peu de chose. Vous ne m'offenseriez pas en me demandant davantage, et vous m'affligeriez en vous en tenant la. -- Aussi ai-je quelque chose a esperer de plus, monseigneur. -- Dites, dites! -- M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd'hui avec son travail, grace au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse tient au premier chagrin ou a la premiere maladie qu'il rencontrera. Nous lui epargnerons le chagrin, parce qu'il est galant homme et noble coeur. Nous ne pourrons lui sauver la maladie. Ainsi, c'est juge. Quand vous aurez paye toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en etat, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poetes et de peintres; nous l'aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre Altesse Royale, je pourrai songer a mes interets et aux votres. Le jeune homme regarda son interlocuteur. -- M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort tres grand de s'attacher a gouverner seulement la France. Il a laisse deux rois, le roi Louis XIII et lui, troner sur le meme trone, tandis qu'il pouvait les installer plus commodement sur deux trones differents. -- Sur deux trones? dit le jeune homme en revant. -- En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier ministre de France, aide de la faveur et de l'appui du roi Tres Chretien; un cardinal a qui le roi son maitre pretre ses tresors, son armee, son conseil, cet homme-la ferait un double emploi facheux en appliquant ses ressources a la seule France. Vous, d'ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu'au fond des yeux de Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre pere, delicat, lent et fatigue de tout; vous serez un roi de tete et d'epee; vous n'aurez pas assez de vos Etats: je vous y generais. Or, jamais notre amitie ne doit etre, je ne dis pas alteree, mais meme effleuree par une pensee secrete. Je vous aurai donne le trone de France, vous me donnerez le trone de saint Pierre. Quand votre main loyale, ferme et armee aura pour main jumelle la main d'un pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possede les deux tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posseda entier, ne viendront a la hauteur de votre ceinture. Je n'ai pas d'alliance, moi, je n'ai pas de prejuges, je ne vous jette pas dans la persecution des heretiques, je ne vous jetterai pas dans les guerres de famille; je dirai: "A nous deux l'univers; a moi pour les ames, a vous pour les corps." Et, comme je mourrai le premier, vous aurez mon heritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur? -- Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous avoir compris, monsieur d'Herblay, vous serez cardinal; cardinal, vous serez mon premier ministre. Et puis vous m'indiquerez ce qu'il faut faire pour qu'on vous elise pape; je le ferai. Demandez-moi des garanties. -- C'est inutile. Je n'agirai jamais qu'en vous faisant gagner quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hisse sur l'echelon superieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous pour echapper a votre jalousie, assez pres pour maintenir votre profit et surveiller votre amitie. Tous les contrats en ce monde se rompent, parce que l'interet qu'ils renferment tend a pencher d'un seul cote. Jamais entre nous il n'en sera de meme; je n'ai pas besoin de garanties. -- Ainsi... mon frere... disparaitra?... -- Simplement. Nous l'enleverons de son lit par le moyen d'un plancher qui cede a la pression du doigt. Endormi sous la couronne, il se reveillera dans la captivite. Seul, vous commanderez a partir de ce moment, et vous n'aurez pas d'interet plus cher que celui de me conserver pres de vous. -- C'est vrai! Voici ma main, monsieur d'Herblay. -- Permettez-moi de m'agenouiller devant vous, Sire, bien respectueusement. Nous nous embrasserons le jour ou tous deux nous aurons au front, vous la couronne, moi la tiare. -- Embrassez-moi aujourd'hui meme, et soyez plus que grand, plus qu'habile, plus que sublime genie: soyez bon pour moi, soyez mon pere! Aramis faillit s'attendrir en l'ecoutant parler. Il crut sentir dans son coeur un mouvement jusqu'alors inconnu; mais cette impression s'effaca bien vite. "Son pere! pensa-t-il. Oui, Saint-Pere!" Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur la route de Vaux-le-Vicomte. Chapitre CCXVII -- Le chateau de Vaux-le-Vicomte Le chateau de Vaux-le-Vicomte, situe a une lieue de Melun, avait ete bati par Fouquet en 1656. Il n'y avait alors que peu d'argent en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet depensait le reste. Seulement, comme certains hommes ont les defauts feconds et les vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais, avait trouve le moyen de recolter trois hommes illustres: Le Vau, architecte de l'edifice, Le Notre, dessinateur des jardins, et Le Brun, decorateur des appartements. Si le chateau de Vaux avait un defaut qu'on put lui reprocher, c'etait son caractere grandiose et sa gracieuse magnificence, il est encore proverbial aujourd'hui de nombrer les arpents de sa toiture, dont la reparation est de nos jours la ruine des fortunes retrecies comme toute l'epoque. Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par des cariatides, developpe son principal corps de logis dans la vaste cour d'honneur, ceinte de fosses profonds que borde un magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que l'avant- corps du milieu, hisse sur son perron comme un roi sur son trone, ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et dont les immenses colonnes ioniques s'elevent majestueusement a toute la hauteur de l'edifice. Les frises ornees d'arabesques, les frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et la grace. Les domes, surmontant le tout, donnent l'ampleur et la majeste. Cette maison, batie par un sujet, ressemble bien plus a une maison royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait force de faire present a son maitre de peur de le rendre jaloux. Mais, si la magnificence et le gout eclatent dans un endroit special de ce palais, si quelque chose peut etre prefere a la splendide ordonnance des interieurs, au luxe des dorures, a la profusion des peintures et des statues, c'est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d'eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd'hui, les cascades faisaient l'admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant a la fameuse grotte, theme de tant de vers fameux, sejour de cette illustre nymphe de Vaux que Pelisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d'en decrire toutes les beautes, car nous ne voudrions pas reveiller pour nous ces critiques que meditait alors Boileau: _Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales._ _........................_ _Et je me sauve a peine au travers du jardin._ Nous ferons comme Despreaux, nous entrerons dans ce parc age de huit ans seulement, et dont les cimes, deja superbes, s'epanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le Notre avait hate le plaisir de Mecene; toutes les pepinieres avaient donne des arbres doubles par la culture et les actifs engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait ete enleve avec ses racines, et plante tout vif dans le parc. Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc, puisqu'il avait achete trois villages et leurs contenances pour l'agrandir. M. de Scudery dit de ce palais que, pour l'arroser, M. Fouquet avait divise une riviere en mille fontaines et reuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudery en dit bien d'autres dans sa _Clelie_ sur ce palais de Valterre, dont il decrit minutieusement les agrements. Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux a Vaux que de les renvoyer a la _Clelie_. Cependant il y a autant de lieues de Paris a Vaux que de volumes a la _Clelie_. Cette splendide maison etait prete pour recevoir _le plus grand roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voiture la, les uns leurs acteurs et leurs decors, les autres leurs equipages de statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement taillees. Il s'agissait de risquer beaucoup d'impromptus. Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d'une eau plus brillante que le cristal; elles epanchaient sur les tritons et les nereides de bronze des flots ecumeux s'irisant aux feux du soleil. Une armee de serviteurs courait par escouades dans les cours et dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrive le matin seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les derniers ordres, apres que ses intendants avaient passe leur revue. On etait, comme nous l'avons dit, au 15 aout. Le soleil tombait d'aplomb sur les epaules des dieux de marbre et de bronze; il chauffait l'eau des conques et murissait dans les vergers ces magnifiques peches que le roi devait regretter cinquante ans plus tard, alors qu'a Marly, manquant de belles especes dans ses jardins qui avaient coute a la France le double de ce qu'avait coute Vaux, le grand roi disait a quelqu'un: -- Vous etes trop jeune, vous, pour avoir mange des peches de M. Fouquet. O souvenir! o trompettes de la renommee! o gloire de ce monde! Celui-la qui se connaissait si bien en merite; celui-la qui avait recueilli l'heritage de Nicolas Fouquet; celui-la qui lui avait pris Le Notre et Le Brun; celui-la qui l'avait envoye pour toute sa vie dans une prison d'Etat, celui-la se rappelait seulement les peches de cet ennemi vaincu, etouffe, oublie! Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les ecritures de ses poetes, dans les portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser a lui. Une peche eclose vermeille et charnue entre les losanges d'un treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aigues, ce peu de matiere vegetale qu'un loir croquait sans y penser, suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l'ombre lamentable du dernier surintendant de France! Bien sur qu'Aramis avait distribue les grandes masses, qu'il avait pris soin de faire garder les portes et preparer les logements, Fouquet ne s'occupait plus que de l'ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d'artifice; la, Moliere le conduisait au theatre; et enfin, apres avoir visite la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait epuise, quand il vit Aramis dans l'escalier. Le prelat lui faisait signe. Le surintendant vint joindre son ami, qui l'arreta devant un grand tableau termine a peine. S'escrimant sur cette toile, le peintre Le Brun, couvert de sueur, tache de couleurs, pale de fatigue et d'inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide. C'etait ce portrait du roi qu'on attendait, avec l'habit de ceremonie, que Percerin avait daigne faire voir d'avance a l'eveque de Vannes. Fouquet se placa devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraiche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de recompense qui fut digne de ce travail d'Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l'embrassa. M. le surintendant venait de gater un habit de mille pistoles, mais il avait repose Le Brun. Ce fut un beau moment pour l'artiste, ce fut un douloureux moment pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derriere Fouquet, et admirait dans la peinture de Le Brun l'habit qu'il avait fait pour Sa Majeste, objet d'art, disait-il, qui n'avait son pareil que dans la garde-robe de M. le surintendant. Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut donne du sommet de la maison. Par-dela Melun, dans la plaine deja nue, les sentinelles de Vaux avaient apercu le cortege du roi et des reines: Sa Majeste entrait dans Melun avec sa longue file de carrosses et de cavaliers. -- Dans une heure, dit Aramis a Fouquet. -- Dans une heure! repliqua celui-ci en soupirant. -- Et ce peuple qui se demande a quoi servent les fetes royales! continua l'eveque de Vannes en riant de son faux rire. -- Helas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi. -- Je vous repondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez votre bon visage, car c'est jour de joie. -- Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, d'Herblay, dit le surintendant avec expansion, en designant du doigt le cortege de Louis a l'horizon, il ne m'aime guere, je ne l'aime pas beaucoup, mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu'il approche de ma maison... -- Eh bien! quoi? -- Eh bien! depuis qu'il se rapproche, il m'est plus sacre, il m'est le roi, il m'est presque cher. -- Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard, l'abbe Terray avec Louis XV. -- Ne riez pas, d'Herblay, je sens que, s'il le voulait bien, j'aimerais ce jeune homme. -- Ce n'est pas a moi qu'il faut dire cela, reprit Aramis, c'est a M. Colbert. -- A M. Colbert! s'ecria Fouquet. Pourquoi? -- Parce qu'il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi, quand il sera surintendant. Ce trait lance, Aramis salua. -- Ou allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre. -- Chez moi, pour changer d'habits, monseigneur. -- Ou vous etes-vous loge, d'Herblay? -- Dans la chambre bleue du deuxieme etage. -- Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi? -- Precisement. -- Quelle sujetion vous avez prise la! Se condamner a ne pas remuer! -- Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit. -- Et vos gens? -- Oh! je n'ai qu'une personne avec moi. -- Si peu! -- Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas trop. Conservez-vous frais pour l'arrivee du roi. -- On vous verra? on verra votre ami du Vallon? -- Je l'ai loge pres de moi. Il s'habille. Et Fouquet, saluant de la tete et du sourire, passa comme un general en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a signale l'ennemi. Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun Le roi etait entre effectivement dans Melun avec l'intention de traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de plaisirs. Durant tout le voyage, il n'avait apercu que deux fois La Valliere, et, devinant qu'il ne pourrait lui parler que la nuit, dans les jardins, apres la ceremonie, il avait hate de prendre ses logements a Vaux. Mais il comptait sans son capitaine des mousquetaires et aussi sans M. Colbert. Semblable a Calypso, qui ne pouvait se consoler du depart d'Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n'avoir pas devine pourquoi Aramis faisait demander a Percerin l'exhibition des habits neufs du roi. "Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique, que l'eveque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose." Et de se creuser la cervelle bien inutilement. D'Artagnan, si fort assoupli a toutes les intrigues de cour; d'Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que Fouquet lui-meme, avait concu les plus etranges soupcons a l'enonce de cette fete qui eut ruine un homme riche, et qui devenait une oeuvre impossible, insensee, pour un homme ruine. Et puis, la presence d'Aramis, revenu de Belle-Ile et nomme grand ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion perseverante dans toutes les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez Baisemeaux, tout ce louche avait profondement tourmente d'Artagnan depuis quelques semaines. "Avec des hommes de la trempe d'Aramis, disait-il, on n'est le plus fort que l'epee a la main. Tant qu'Aramis a fait l'homme de guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis qu'il a double sa cuirasse d'une etole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?" Et d'Artagnan revait. "Que m'importe! apres tout, s'il ne veut renverser que M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?" D'Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d'ou le soc de ses ongles avait tant fouille de belles et bonnes idees. Il eut celle de s'aboucher avec M. Colbert, mais son amitie, son serment d'autrefois, le liaient trop a Aramis. Il recula. D'ailleurs, il haissait ce financier. Il voulut s'ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien a ses soupcons, qui n'avaient pas meme la realite de l'ombre. Il resolut de s'adresser directement a Aramis, la premiere fois qu'il le verrait. "Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement, se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le coeur, et il me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car, mordioux! il y a quelque chose la-dessous!" Plus tranquille, d'Artagnan fit ses apprets de voyage, et donna ses soins a ce que la maison militaire du roi, fort peu considerable encore, fut bien commandee et bien ordonnee dans ses mediocres proportions. Il resulta, de ces tatonnements du capitaine, que le roi se mit a la tete des mousquetaires, de ses Suisses et d'un piquet de gardes-francaises, lorsqu'il arriva devant Melun. On eut dit d'une petite armee. M. Colbert regardait ces hommes d'epee avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un tiers en sus. -- Pourquoi? disait le roi. -- Pour faire plus d'honneur a M. Fouquet, repliquait Colbert. "Pour le ruiner plus vite", pensait d'Artagnan. L'armee parut devant Melun, dont les notables apporterent au roi les clefs, et l'inviterent a entrer a l'Hotel de Ville pour prendre le vin d'honneur. Le roi, qui s'attendait a passer outre et a gagner Vaux tout de suite, devint rouge de depit. -- Quel est le sot qui m'a valu ce retard? grommela-t-il entre ses dents, pendant que le maitre echevin faisait son discours. -- Ce n'est pas moi, repliqua d'Artagnan; mais je crois bien que c'est M. Colbert. Colbert entendit son nom. -- Que plait-il a M. d'Artagnan? demanda-t-il. -- Il me plait savoir si vous etes celui qui a fait entrer le roi dans le vin de Brie? -- Oui, monsieur. -- Alors, c'est a vous que le roi a donne un nom. -- Lequel, monsieur? -- Je ne sais trop... Attendez... imbecile... non, non... sot, sot, stupide, voila ce que Sa Majeste a dit de celui qui lui a valu le vin de Melun. D'Artagnan, apres cette bordee, caressa tranquillement son cheval. La grosse tete de M. Colbert enfla comme un boisseau. D'Artagnan, le voyant si laid par la colere, ne s'arreta pas en chemin. L'orateur allait toujours; le roi rougissait a vue d'oeil. -- Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va prendre un coup de sang. Ou diable avez-vous eu cette idee-la, monsieur Colbert? Vous n'avez pas de chance. -- Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m'a ete inspiree par mon zele pour le service du roi. -- Bah! -- Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien, et qu'il est inutile de mecontenter. -- Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j'avais seulement vu une idee dans votre idee. -- Laquelle, monsieur? -- Celle de faire faire un peu de bile a M. Fouquet, qui s'evertue, la-bas, sur ses donjons, a nous attendre. Le coup etait juste et rude. Colbert en fut desarconne. Il se retira l'oreille basse. Heureusement, le discours etait fini. Le roi but, puis tout le monde reprit la marche a travers la ville. Le roi rongeait ses levres, car la nuit venait et tout espoir de promenade avec La Valliere s'evanouissait. Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins quatre heures, grace a toutes les consignes. Aussi le roi, qui bouillait d'impatience, pressa-t-il les reines, afin d'arriver avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les difficultes surgirent. -- Est-ce que le roi ne va pas coucher a Melun? dit M. Colbert, bas, a d'Artagnan. M. Colbert etait bien mal inspire, ce jour-la, de s'adresser ainsi au chef des mousquetaires. Celui-ci avait devine que le roi ne tenait pas en place. D'Artagnan ne voulait le laisser entrer a Vaux que bien accompagne: il desirait donc que Sa Majeste n'entrat qu'avec toute l'escorte. D'un autre cote, il sentait que les retards irriteraient cet impatient caractere. Comment concilier ces deux difficultes? D'Artagnan prit Colbert au mot et le lanca sur le roi. -- Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majeste ne couchera pas a Melun? -- Coucher a Melun! Et pour quoi faire? s'ecria Louis XIV Coucher a Melun! Qui diable a pu songer a cela, quand M. Fouquet nous attend ce soir? -- C'etait, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre Majeste, qui, d'apres l'etiquette, ne peut entrer autre part que chez elle, avant que les logements aient ete marques par son fourrier, et la garnison distribuee. D'Artagnan ecoutait de ses oreilles en se mordant la moustache. Les reines entendaient aussi. Elles etaient fatiguees; elles eussent voulu dormir, et surtout empecher le roi de se promener, le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l'etiquette renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service fait, avaient toute faculte de se promener. On voit que tous ces interets, s'amoncelant en vapeurs, devaient produire des nuages, et les nuages une tempete. Le roi n'avait pas de moustache a mordre: il machait avidement le manche de son fouet. Comment sortir de la? D'Artagnan faisait les doux yeux et Colbert le gros dos. Sur qui mordre? -- On consultera la-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les dames. Et cette bonne grace qu'il eut penetra le coeur de Marie-Therese, qui etait bonne et genereuse, et qui, remise a son libre arbitre, repliqua respectueusement: -- Je ferai la volonte du roi, toujours avec plaisir. -- Combien faut-il de temps pour aller a Vaux? demanda Anne d'Autriche en trainant sur chaque syllabe, et en appuyant la main sur son sein endolori. -- Une heure pour les carrosses de Leurs Majestes, dit d'Artagnan, par des chemins assez beaux. Le roi le regarda. -- Un quart d'heure pour le roi, se hata-t-il d'ajouter. -- On arriverait au jour, dit Louis XIV. -- Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement Colbert, feront perdre au roi toute la hate du voyage, si prompt qu'il soit. "Double brute! pensa d'Artagnan, si j'avais interet a demolir ton credit, je le ferais en dix minutes." -- A la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison, j'irais en ami; j'entrerais seul avec mon capitaine des gardes; j'en serais plus grand et plus sacre. La joie brilla dans les yeux du roi. -- Voila un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en ami. Marchez doucement, messieurs des equipages; et nous, messieurs, en avant! Il entraina derriere lui tous les cavaliers. Colbert cacha sa grosse tete renfrognee derriere le cou de son cheval. -- J'en serai quitte, dit d'Artagnan tout en galopant, pour causer, des ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant homme, mordioux! je l'ai dit, il faut le croire. Voila comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans gardes avancees, sans eclaireurs ni mousquetaires, le roi se presenta devant la grille de Vaux, ou Fouquet, prevenu, attendait, depuis une demi-heure, tete nue, au milieu de sa maison et de ses amis. Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie M. Fouquet tint l'etrier au roi, qui, ayant mis pied a terre, se releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit une main que Fouquet, malgre un leger effort du roi, porta respectueusement a ses levres. Le roi voulait attendre, dans la premiere enceinte l'arrivee des carrosses. Il n'attendit pas longtemps. Les chemins avaient ete battus par ordre du surintendant. On n'eut pas trouve, depuis Melun jusqu'a Vaux, un caillou gros comme un oeuf. Aussi les carrosses, roulant comme sur un tapis, amenerent-ils, sans cahots ni fatigues, toutes les dames a huit heures. Elles furent recues par Mme la surintendante, et au moment ou elles apparaissaient, une lumiere vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres, de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura jusqu'a ce que Leurs Majestes se fussent perdues dans l'interieur du palais. Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassees ou plutot conservees dans son recit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigee, de tous les plaisirs, de tous les luxes combines pour la satisfaction des sens et de l'esprit, Fouquet les offrit reellement a son roi, dans cette retraite enchantee, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posseder l'equivalent. Nous ne parlerons ni du grand festin qui reunit Leurs Majestes, ni des concerts, ni des feeriques metamorphoses; nous nous contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de bienheureux qu'il etait d'abord, devint bientot sombre, contraint, irrite. Il se rappelait sa maison a lui, et ce pauvre luxe qui n'etait que l'ustensile de la royaute sans etre la propriete de l'homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la vaisselle de Henri II, de Francois Ier, de Louis XI, n'etaient que des monuments historiques. Ce n'etaient que des objets d'art, une defroque du metier royal. Chez Fouquet, la valeur etait dans le travail comme dans la matiere. Fouquet mangeait dans un or que des artistes a lui avaient fondu et cisele pour lui. Fouquet buvait des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait dans des gobelets plus precieux chacun que toute la cave royale. Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs, des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, l'ordre remplacant l'etiquette, le bien-etre remplacant les consignes, le plaisir et la satisfaction du convive devenaient la supreme loi de tout ce qui obeissait a l'hote? Cet essaim de gens affaires sans bruit, cette multitude de convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets, de vases d'or et d'argent, ces flots de lumiere, ces amas de fleurs inconnues, dont les serres s'etaient depouillees comme d'une surcharge, puisqu'elles etaient encore redondantes de beaute, ce tout harmonieux, qui n'etait que le prelude de la fete promise, ravit tous les assistants, qui temoignerent leur admiration a plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste, mais par le silence et l'attention, ces deux langages du courtisan qui ne connait plus le frein du maitre. Quant au roi, ses yeux se gonflerent: il n'osa plus regarder la reine. Anne d'Autriche, toujours superieure en orgueil a toute creature, ecrasa son hote par le mepris qu'elle temoigna pour tout ce qu'on lui servait. La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appetit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet repondit qu'il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses reserves: il les avait souvent cultives lui-meme, etant un savant en fait d'agronomie exotique. Le roi sentit la delicatesse. Il n'en fut que plus humilie. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d'Autriche un peu Junon. Tout son soin, a lui, etait de se garder froid sur la limite de l'extreme dedain ou de la simple admiration. Mais Fouquet avait prevu tout cela: c'etait un de ces hommes qui prevoient tout. Le roi avait expressement declare que, tant qu'il serait chez M. Fouquet, il desirait ne pas soumettre ses repas a l'etiquette, et, par consequent, diner avec tout le monde; mais, par les soins du surintendant, le diner du roi se trouvait servi a part, si l'on peut s'exprimer ainsi, au milieu de la table generale. Ce diner, merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi aimait, tout ce qu'il choisissait d'habitude. Louis n'avait pas d'excuses, lui, le premier appetit de son royaume, pour dire qu'il n'avait pas faim. M. Fouquet fit bien mieux: il s'etait mis a table pour obeir a l'ordre du roi, mais des que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-meme a servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derriere le fauteuil de la reine mere. Le dedain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet exces de bonne grace. La reine mere mangea un biscuit dans du vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant a M. Fouquet: -- Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure chere. Sur quoi, toute la Cour se mit a devorer d'un tel enthousiasme, que l'on eut dit des nuees de sauterelles d'Egypte s'abattant sur les seigles verts. Cela n'empecha pas que, apres la faim assouvie, le roi ne redevint triste: triste en proportion de la belle humeur qu'il avait cru devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses courtisans avaient faite a Fouquet. D'Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu'il y parut, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre d'observations qui lui profiterent. Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc etait illumine. La lune, d'ailleurs, comme si elle se fut mise aux ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses diamants et de son phosphore. La fraicheur etait douce. Les allees etaient ombreuses et sablees si moelleusement, que les pieds s'y plaisaient. Il y eut fete complete; car le roi, trouvant La Valliere au detour d'un bois, lui put serrer la main et dire: "Je vous aime", sans que nul l'entendit, excepte M. d'Artagnan, qui suivait, et M. Fouquet, qui precedait. Cette nuit d'enchantements s'avanca. Le roi demanda sa chambre. Aussitot tout fut en mouvement. Les reines passerent chez elles au son des theorbes et des flutes. Le roi trouva, en montant, ses mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invites a souper. D'Artagnan perdit toute defiance. Il etait las, il avait bien soupe, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d'une fete chez un veritable roi. -- M. Fouquet, disait-il, est mon homme. On conduisit, en grande ceremonie, le roi dans la chambre de Morphee, dont nous devons une mention legere a nos lecteurs. C'etait la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes que Morphee suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le sommeil enfante de gracieux, ce qu'il verse de miel et de parfums, de fleurs et de nectar, de voluptes ou de repos dans les sens, le peintre en avait enrichi les fresques. C'etait une composition aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans l'autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur la tete du dormeur, les sorciers et les fantomes aux masques hideux, les demi-tenebres, plus effrayantes que la flamme ou la nuit profonde, voila ce qu'il avait donne pour pendants a ses gracieux tableaux. Le roi, entre dans cette chambre magnifique, fut saisi d'un frisson. Fouquet en demanda la cause. -- J'ai sommeil, repliqua Louis assez pale. -- Votre Majeste veut-elle son service sur-le-champ? -- Non, j'ai a causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu'on previenne M. Colbert. Fouquet s'inclina et sortit. Chapitre CCXX -- A Gascon, Gascon et demi D'Artagnan n'avait pas perdu de temps; ce n'etait pas dans ses habitudes. Apres s'etre informe d'Aramis, il avait couru jusqu'a ce qu'il l'eut rencontre. Or, Aramis, une fois le roi entre dans Vaux, s'etait retire dans sa chambre, meditant sans doute encore quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majeste. D'Artagnan se fit annoncer et trouva au second etage, dans une belle chambre qu'on appelait la chambre bleue, a cause de ses tentures, il trouva, disons-nous l'eveque de Vannes en compagnie de Porthos et de plusieurs epicuriens modernes. Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siege, et comme on vit generalement que le mousquetaire se reservait sans doute afin d'entretenir secretement Aramis, les epicuriens prirent conge. Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu'ayant dine beaucoup, il dormait dans son fauteuil. L'entretien ne fut pas gene par ce tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l'on pouvait parler sur cette espece de basse comme sur une melopee antique. D'Artagnan sentit que c'etait a lui d'ouvrir la conversation. L'engagement qu'il etait venu chercher etait rude; aussi aborda-t- il nettement le sujet. -- Eh bien! nous voici donc a Vaux? dit-il. -- Mais oui, d'Artagnan. Aimez-vous ce sejour? -- Beaucoup, et j'aime aussi M. Fouquet. -- N'est-ce pas qu'il est charmant? -- On ne saurait plus. -- On dit que le roi a commence par lui battre froid, et que Sa Majeste s'est radoucie? -- Vous n'avez donc pas vu, que vous dites: "On dit"? -- Non; je m'occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir, de la representation et du carrousel de demain. -- Ah ca! vous etes ordonnateur des fetes, ici, vous? -- Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l'imagination: j'ai toujours ete poete par quelque endroit, moi. -- Je me rappelle vos vers. Ils etaient charmants. -- Moi, je les ai oublies, mais je me rejouis d'apprendre ceux des autres, quand les autres s'appellent Moliere, Pelisson, La Fontaine, etc. -- Savez-vous l'idee qui m'est venue ce soir en soupant, Aramis? -- Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en avez tant! -- Eh bien! l'idee m'est venue que le vrai roi de France n'est pas Louis XIV. -- Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les yeux du mousquetaire. -- Non, c'est M. Fouquet. Aramis respira et sourit. -- Vous voila comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que c'est M. Colbert qui vous a fait cette phrase-la? D'Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mesaventures de Colbert a propos du vin de Melun. -- Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis. -- Ma foi, oui! -- Quand on pense, ajouta l'eveque, que ce drole-la sera votre ministre dans quatre mois. -- Bah! -- Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin. -- Comme vous servez Fouquet, dit d'Artagnan. -- Avec cette difference, cher ami, que M. Fouquet n'est pas M. Colbert. -- C'est vrai. Et d'Artagnan feignit de devenir triste. -- Mais, ajouta-t-il un moment apres, pourquoi donc me disiez-vous que M. Colbert sera ministre dans quatre mois? -- Parce que M. Fouquet ne le sera plus, repliqua Aramis. -- Il sera ruine, n'est-ce pas? dit d'Artagnan. -- A plat. -- Pourquoi donner des fetes, alors? fit le mousquetaire d'un ton de bienveillance si naturel, que l'eveque en fut un moment la dupe. Comment ne l'en avez-vous pas dissuade, vous? Cette derniere partie de la phrase etait un exces. Aramis revint a la defiance. -- Il s'agit, dit-il, de se menager le roi. -- En se ruinant? -- En se ruinant pour lui, oui. -- Singulier calcul! -- La necessite. -- Je ne la vois pas, cher Aramis. -- Si fait, vous remarquez bien l'antagonisme naissant de M. de Colbert. -- Et que M. Colbert pousse le roi a se defaire du surintendant. -- Cela saute aux yeux. -- Et qu'il y a cabale contre M. Fouquet. -- On le sait de reste. -- Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un homme qui aura tout depense pour lui plaire? -- C'est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux d'aborder une autre face du sujet de conversation. -- Il y a folies et folies, reprit d'Artagnan. Je n'aime pas toutes celles que vous faites. -- Lesquelles? -- Le souper, le bal, le concert, la comedie, les carrousels, les cascades, les feux de joie et d'artifice, les illuminations et les presents, tres bien, je vous accorde cela; mais ces depenses de circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il... -- Quoi? -- Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple? -- Oh! c'est vrai! J'ai dit cela a M. Fouquet; il m'a repondu que, s'il etait assez riche, il offrirait au roi un chateau neuf des girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que, le roi parti, il brulerait tout cela pour que rien ne servit a d'autres. -- C'est de l'espagnol pur! -- Je le lui ai dit. Il a ajoute ceci: "Sera mon ennemi, quiconque me conseillera d'epargner." -- C'est de la demence, vous dis-je, ainsi que ce portrait. -- Quel portrait? dit Aramis. -- Celui du roi, cette surprise... -- Cette surprise? -- Oui, pour laquelle vous avez pris des echantillons chez Percerin. D'Artagnan s'arreta. Il avait lance la fleche. Il ne s'agissait plus que d'en mesurer la portee. -- C'est une gracieusete, repondit Aramis. D'Artagnan vint droit a son ami, lui prit les deux mains, et, le regardant dans les yeux: -- Aramis, dit-il, m'aimez-vous encore un peu? -- Si je vous aime! -- Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des echantillons de l'habit du roi chez Percerin? -- Venez avec moi le demander a ce pauvre Le Brun, qui a travaille la dessus deux jours et deux nuits. -- Aramis, cela est la verite pour tout le monde, mais pour moi... -- En verite, d'Artagnan, vous me surprenez! -- Soyez bon pour moi. Dites-moi la verite: vous ne voudriez pas qu'il m'arrivat du desagrement, n'est-ce pas? -- Cher ami, vous devenez incomprehensible. Quel diable de soupcon avez vous donc? -- Croyez-vous a mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien! un instinct me dit que vous avez un projet cache. -- Moi, un projet? -- Je n'en suis pas sur. -- Pardieu! -- Je n'en suis pas sur, mais j'en jurerais. -- Eh bien! d'Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet, si j'ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai, n'est-ce pas? Si j'en ai un que je doive vous reveler, je vous l'aurais deja dit. -- Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se revelent qu'au moment favorable. -- Alors, mon bon ami, reprit l'eveque en riant, c'est que le moment favorable n'est pas encore arrive. D'Artagnan secoua la tete avec melancolie. -- Amitie! amitie! dit-il, vain nom! Voila un homme qui, si je le lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi. -- C'est vrai, dit noblement Aramis. -- Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne m'ouvrira pas un petit coin de son coeur. Amitie, je le repete, tu n'es qu'une ombre et qu'un leurre, comme tout ce qui brille dans le monde! -- Ne parlez pas ainsi de notre amitie, repondit l'eveque d'un ton ferme et convaincu. Elle n'est pas du genre de celles dont vous parlez. -- Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d'amis, n'est-ce pas? beau reste! -- Je ne puis vous dire qu'une chose, d'Artagnan, et je vous l'affirme sur l'evangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me defie de vous, c'est a cause des autres, non a cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je reussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la meme faveur, dites! -- Si je ne m'abuse, Aramis, voila des paroles qui sont, au moment ou vous les prononcez, pleines de generosite. -- C'est possible. -- Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n'est que cela, mordioux! dites le-moi donc, j'ai l'outil, j'arracherai la dent. Aramis ne put effacer un sourire de dedain, qui glissa sur sa noble figure. -- Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, ou serait le mal? -- C'est trop peu pour vous, et ce n'est pas pour renverser Colbert que vous avez ete demander des echantillons a Percerin. Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes freres. Dites- moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d'Artagnan, si je ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre. -- Je n'entreprends rien, dit Aramis. -- Aramis, une voix me parle, elle m'eclaire; cette voix ne m'a jamais trompe. Vous en voulez au roi! -- Au roi? s'ecria l'eveque en affectant le mecontentement. -- Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le repete. -- Vous m'aiderez? dit Aramis, toujours avec l'ironie de son rire. -- Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de rester neutre, je vous sauverai. -- Vous etes fou, d'Artagnan. -- Je suis le plus sage de nous deux. -- Vous, me soupconner de vouloir assassiner le roi! -- Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire. -- Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l'on peut faire a un roi legitime comme le notre, si on ne l'assassine pas. D'Artagnan ne repliqua rien. -- Vous avez, d'ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit l'eveque. -- C'est vrai. -- Vous n'etes pas chez M. Fouquet, vous etes chez vous. -- C'est vrai. -- Vous avez, a l'heure qu'il est, M. Colbert qui conseille au roi contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-etre conseiller si je n'etais pas de la partie. -- Aramis! Aramis! par grace, un mot d'ami! -- Le mot des amis, c'est la verite. Si je pense a toucher du doigt au fils d'Anne d'Autriche, le vrai roi de ce pays de France, si je n'ai pas la ferme intention de me prosterner devant son trone, si, dans mes idees, le jour de demain, ici, a Vaux, ne doit pas etre le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre m'ecrase! j'y consens. Aramis avait prononce ces paroles le visage tourne vers l'alcove de sa chambre, ou d'Artagnan, adosse d'ailleurs a cette alcove, ne pouvait soupconner qu'il se cachat quelqu'un. L'onction de ces paroles, leur lenteur etudiee, la solennite du serment, donnerent au mousquetaire la satisfaction la plus complete. Il prit les deux mains d'Aramis et les serra cordialement. Aramis avait supporte les reproches sans palir, il rougit en ecoutant les eloges. D'Artagnan trompe lui faisait honneur. D'Artagnan confiant lui faisait honte. -- Est-ce que vous partez? lui dit-il en l'embrassant pour cacher sa rougeur. -- Oui, mon service m'appelle. J'ai le mot de la nuit a prendre. -- Ou coucherez-vous? -- Dans l'antichambre du roi, a ce qu'il parait. Mais Porthos? -- Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon. -- Ah!... il n'habite pas avec vous? dit d'Artagnan. -- Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais ou. -- Tres bien! dit le mousquetaire, a qui cette separation des deux associes otait ses derniers soupcons. Et il toucha rudement l'epaule de Porthos. Celui-ci repondit en rugissant. -- Venez! dit d'Artagnan. -- Tiens! d'Artagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! c'est vrai, je suis de la fete de Vaux. -- Avec votre bel habit. -- C'est gentil de la part de M. Coquelin de Voliere, n'est-ce pas? -- Chut! fit Aramis, vous marchez a defoncer les parquets. -- C'est vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du dome. -- Et je ne l'ai pas prise pour salle d'armes, ajouta l'eveque. La chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. N'oubliez pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-la. Bonsoir, mes amis, dans dix minutes je dormirai. Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsqu'ils furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les fenetres, il appela: -- Monseigneur! monseigneur! Philippe sortit de l'alcove en poussant une porte a coulisse placee derriere le lit. -- Voila bien des soupcons chez M. d'Artagnan, dit-il. -- Ah! vous avez reconnu d'Artagnan, n'est-ce pas? -- Avant que vous l'eussiez nomme. -- C'est votre capitaine des mousquetaires. -- Il m'est bien devoue, repliqua Philippe en appuyant sur le pronom personnel. -- Fidele comme un chien, mordant quelquefois. Si d'Artagnan ne vous reconnait pas avant que l'autre ait disparu, comptez sur d'Artagnan a toute eternite; car alors, s'il n'a rien vu, il gardera sa fidelite. S'il a vu trop tard, il est Gascon et n'avouera jamais qu'il s'est trompe. -- Je le pensais. Que faisons-nous maintenant? -- Vous allez vous mettre a l'observatoire et regarder, au coucher du roi, comment vous vous couchez en petite ceremonie. -- Tres bien. Ou me mettrai-je? -- Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet. Vous regarderez par cette ouverture qui repond aux fausses fenetres pratiquees dans le dome de la chambre du roi. Voyez-vous? -- Je vois le roi. Et Philippe tressaillit comme a l'aspect d'un ennemi. -- Que fait-il? -- Il veut faire asseoir aupres de lui un homme. -- M. Fouquet. -- Non, non pas; attendez... -- Les notes, mon prince, les portraits! -- L'homme que le roi veut faire s'asseoir ainsi devant lui, c'est M. Colbert. -- Colbert devant le roi? s'ecria Aramis. Impossible! -- Regardez. Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet. -- Oui, dit-il, Colbert lui-meme. Oh! monseigneur, qu'allons-nous entendre, et que va-t-il resulter de cette intimite? -- Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute. Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait fait mander Colbert, et que Colbert etait arrive. La conversation s'etait engagee entre eux par une des plus hautes faveurs que le roi eut jamais faites. Il est vrai que le roi etait seul avec son sujet. -- Colbert, asseyez-vous. L'intendant, comble de joie, lui qui craignait d'etre renvoye, refusa cet insigne honneur. -- Accepte-t-il? dit Aramis. -- Non, il reste debout. -- Ecoutons, mon prince. Et le futur roi, le futur pape ecouterent avidement ces simples mortels qu'ils tenaient sous leurs pieds, prets a les ecraser s'ils l'eussent voulu. -- Colbert, dit le roi, vous m'avez fort contrarie aujourd'hui. -- Sire... je le savais. -- Tres bien! J'aime cette reponse. Oui, vous le saviez. Il y a du courage a l'avoir fait. -- Je risquais de mecontenter Votre Majeste, mais je risquais aussi de lui cacher son interet veritable. -- Quoi donc? Vous craigniez quelque chose pour moi? -- Ne fut-ce qu'une indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne donne a son roi des festins pareils que pour l'etouffer sous le poids de la bonne chere. Et, cette grosse plaisanterie lancee, Colbert en attendit agreablement l'effet. Louis XIV, l'homme le plus vain et le plus delicat de son royaume, pardonna encore cette facetie a Colbert. -- De vrai, dit-il, M. Fouquet m'a donne un trop beau repas. Dites-moi, Colbert, ou prend-il tout l'argent necessaire pour subvenir a ces frais enormes? Le savez-vous? -- Oui, je le sais, Sire. -- Vous me l'allez un peu etablir. -- Facilement, a un denier pres. -- Je sais que vous comptez juste. -- C'est la premiere qualite qu'on puisse exiger d'un intendant des finances. -- Tous ne l'ont pas. -- Je rends grace a Votre Majeste d'un eloge si flatteur dans sa bouche. -- Donc, M. Fouquet est riche, tres riche, et cela monsieur, tout le monde le sait. -- Tout le monde, les vivants comme les morts. -- Que veut dire cela, monsieur Colbert? -- Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un resultat, et ils y applaudissent; mais les morts, plus savants que nous, savent les causes, et ils accusent. -- Eh bien! M. Fouquet doit sa richesse a quelles causes? -- Le metier d'intendant favorise souvent ceux qui l'exercent. -- Vous avez a me parler plus confidentiellement; ne craignez rien, nous sommes bien seuls. -- Je ne crains jamais rien, sous l'egide de ma conscience et sous la protection de mon roi, Sire. Et Colbert s'inclina. -- Donc, les morts, s'ils parlaient?... -- Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez. -- Ah! murmura Aramis a l'oreille du prince, qui, a ses cotes, ecoutait sans perdre une syllabe, puisque vous etes place ici, monseigneur, pour apprendre votre metier de roi, ecoutez une infamie toute royale. Vous allez assister a une de ces scenes comme Dieu seul ou plutot comme le diable les concoit et les execute. Ecoutez bien, vous profiterez. Le prince redoubla d'attention et vit Louis XIV prendre des mains de Colbert une lettre que celui-ci tendait. -- L'ecriture du feu cardinal! dit le roi. -- Votre Majeste a bonne memoire, repliqua Colbert en s'inclinant, et c'est une merveilleuse aptitude pour un roi destine au travail, que de reconnaitre ainsi les ecritures a premiere vue. Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, deja connue du lecteur, depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, n'apprendrait rien de nouveau si nous la rapportions ici. -- Je ne comprends pas bien, dit le roi interesse vivement. -- Votre Majeste n'a pas encore l'habitude des commis d'intendance. -- Je vois qu'il s'agit d'argent donne a M. Fouquet. -- Treize millions. Une jolie somme! -- Mais oui... Eh bien! ces treize millions manquent dans le total des comptes? Voila ce que je ne comprends pas tres bien, vous dis- je. Pourquoi et comment ce deficit serait-il possible? -- Possible, je ne dis pas; reel, je le dis. -- Vous dites que treize millions manquent dans les comptes? -- Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le registre. -- Et cette lettre de M. de Mazarin indique l'emploi de cette somme et le nom du depositaire? -- Comme Votre Majeste peut s'en convaincre. -- Oui, en effet, il resulte de la que M. Fouquet n'aurait pas encore rendu les treize millions. -- Cela resulte des comptes, oui, Sire. -- Eh bien! alors?... -- Eh bien! alors, Sire, puisque M. Fouquet n'a pas rendu les treize millions, c'est qu'il les a encaisses, et, avec treize millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de depense et de munificence que Votre Majeste n'a pu en faire a Fontainebleau, ou nous ne depensames que trois millions en totalite, s'il vous en souvient. C'etait, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce souvenir invoque de la fete dans laquelle le roi avait, grace a un mot de Fouquet, apercu pour la premiere fois sont inferiorite. Colbert recevait a Vaux ce que Fouquet lui avait fait a Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec tous les interets. Ayant ainsi dispose le roi, Colbert n'avait plus grand-chose a faire. Il le sentit; le roi etait devenu sombre. Colbert attendit la premiere parole du roi avec autant d'impatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire. -- Savez-vous ce qui resulte de tout cela, monsieur Colbert? dit le roi apres une reflexion. -- Non, Sire, je ne le sais pas. -- C'est que le fait de l'appropriation des treize millions, s'il etait avere... -- Mais il l'est. -- Je veux dire s'il etait declare, monsieur Colbert. -- Je pense qu'il le serait des demain, si Votre Majeste... -- N'etait pas chez M. Fouquet, repondit assez dignement le roi. -- Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons que son argent a payees. -- Il me semble, dit Philippe bas a Aramis, que l'architecte qui a bati ce dome aurait du, prevoyant quel usage on en ferait, le mobiliser pour qu'on put le faire choir sur la tete des coquins d'un caractere aussi noir que ce M. Colbert. -- J'y pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si pres du roi en ce moment! -- C'est vrai, cela ouvrirait une succession. -- Dont monsieur votre frere puine recolterait tout le fruit, monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons a ecouter. -- Nous n'ecouterons pas longtemps, dit le jeune prince. -- Pourquoi cela, monseigneur? -- Parce que, si j'etais le roi, je ne repondrais plus rien. -- Et que feriez-vous? -- J'attendrais a demain matin pour reflechir. Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif a sa premiere parole: -- Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la conversation, je vois qu'il se fait tard, je me coucherai. -- Ah! fit Colbert, j'aurai... -- A demain. Demain matin, j'aurai pris une determination. -- Fort bien, Sire, repartit Colbert outre, quoiqu'il se contint en presence du roi. Le roi fit un geste, et l'intendant se dirigea vers la porte a reculons. -- Mon service! cria le roi. Le service du roi entra dans l'appartement. Philippe allait quitter son poste d'observation. -- Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle; ce qui vient de se passer n'est qu'un detail, et nous n'en prendrons plus demain aucun souci, mais le service de nuit, l'etiquette du petit coucher, ah! monseigneur, voila qui est important! Apprenez, apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez, regardez! Chapitre CCXXI -- Colbert L'histoire nous dira ou plutot l'histoire nous a dit les evenements du lendemain, les fetes splendides donnees par le surintendant a son roi. Deux grands ecrivains ont constate la grande dispute qu'il y eut entre _la Cascade et la Gerbe d'Eau, _la lutte engagee entre _la Fontaine de la Couronne et les Animaux, _pour savoir a qui plairait davantage. Il y eut donc le lendemain divertissement et joie; il y eut promenade, repas, comedie; comedie dans laquelle, a sa grande surprise, Porthos reconnut M. Coquelin de Voliere, jouant dans la _farce_ des _Facheux_. C'est ainsi qu'appelait ce divertissement M. de Bracieux de Pierrefonds. La Fontaine n'en jugeait pas de meme, sans doute, lui qui ecrivait a son ami M. Maucrou: _C'est un ouvrage de Moliere._ _Cet ecrivain, par sa maniere, _ _Charme a present toute la Cour._ _De la facon que son nom court, _ _Il doit etre par-dela Rome._ _J'en suis ravi, car c'est un homme._ On voit que La Fontaine avait profite de l'avis de Pelisson et avait soigne la rime. Au reste, Porthos etait de l'avis de La Fontaine, et il eut dit comme lui: "Pardieu! ce Moliere est mon homme! mais seulement pour les habits." A l'endroit du theatre, nous l'avons dit, pour M. de Bracieux de Pierrefonds, Moliere n'etait qu'un _farceur_. Mais preoccupe par la scene de la veille, mais cuvant le poison verse par Colbert, le roi, pendant toute cette journee si brillante, si accidentee, si imprevue, ou toutes les merveilles des _Mille et Une Nuits_ semblaient naitre sous ses pas, le roi se montra froid, reserve, taciturne. Rien ne put le derider; on sentait qu'un profond ressentiment venant de loin, accru peu a peu comme la source qui devient riviere, grace aux mille filets d'eau qui l'alimentent, tremblait au plus profond de son ame. Vers midi seulement, il commenca a reprendre un peu de serenite. Sans doute, sa resolution etait arretee. Aramis, qui le suivait pas a pas, dans sa pensee comme dans sa marche, Aramis conclut que l'evenement qu'il attendait ne se ferait pas attendre. Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l'eveque de Vannes, et, eut-il recu pour chaque aiguille dont il piquait le coeur du roi un mot d'ordre d'Aramis, qu'il n'eut pas fait mieux. Toute cette journee, le roi, qui avait sans doute besoin d'ecarter une pensee sombre, le roi parut rechercher aussi activement la societe de La Valliere qu'il mit d'empressement a fuir celle de M. Colbert ou celle de M. Fouquet. Le soir vint. Le roi avait desire ne se promener qu'apres le jeu. Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille pistoles, et, les ayant gagnees, les mit dans sa poche, et se leva en disant: -- Allons, messieurs, au parc. Il y trouva les dames. Le roi avait gagne mille pistoles et les avait empochees, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en perdre dix mille; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait encore cent quatre-vingt-dix mille livres de benefice, circonstance qui faisait des visages des courtisans et des officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la terre. Il n'en etait pas de meme du visage du roi, sur lequel, malgre ce gain auquel il n'etait pas insensible, demeurait toujours un lambeau de nuage. Au coin d'une allee, Colbert l'attendait. Sans doute, l'intendant se trouvait la en vertu d'un rendez-vous donne, car Louis XIV, qui l'avait evite, lui fit un signe et s'enfonca avec lui dans le parc. Mais La Valliere aussi avait vu ce front sombre et ce regard flamboyant du roi, elle l'avait vu, et comme rien de ce qui couvait dans cette ame n'etait impenetrable a son amour, elle avait compris que cette colere comprimee menacait quelqu'un. Elle se tenait sur le chemin de vengeance comme l'ange de la misericorde. Toute triste, toute confuse, a demi folle d'avoir ete si longtemps separee de son amant, inquiete de cette emotion interieure qu'elle avait devinee, elle se montra d'abord au roi avec un aspect embarrasse que, dans sa mauvaise disposition d'esprit, le roi interpreta defavorablement. Alors, comme ils etaient seuls ou a peu pres seuls, attendu que Colbert, en apercevant la jeune fille, s'etait respectueusement arrete et se tenait a dix pas de distance, le roi s'approcha de La Valliere et lui prit la main. -- Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscretion, vous demander ce que vous avez? Votre poitrine parait gonflee, vos yeux sont humides. -- Oh! Sire, si ma poitrine est gonflee, si mes yeux sont humides, si je suis triste enfin, c'est de la tristesse de Votre Majeste. -- Ma tristesse? oh! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n'est point de la tristesse que j'eprouve. -- Et qu'eprouvez-vous, Sire? -- De l'humiliation. -- De l'humiliation? oh! que dites-vous la? -- Je dis, mademoiselle, que, la ou je suis, nul autre ne devrait etre le maitre. Eh bien! regardez, si je ne m'eclipse pas, moi, le roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh! continua-t-il en serrant les dents et le poing, oh!... Et quand je pense que ce roi... -- Apres? dit La Valliere effrayee. -- Que ce roi est un serviteur infidele qui se fait orgueilleux avec mon bien vole! Aussi je vais lui changer, a cet impudent ministre, sa fete en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent ses poetes gardera longtemps le souvenir. -- Oh! Votre Majeste... -- Eh bien! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de M. Fouquet? fit Louis XIV avec impatience. -- Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous etes bien renseigne. Votre Majeste, plus d'une fois, a appris a connaitre la valeur des accusations de cour. Louis XIV fit signe a Colbert de s'approcher. -- Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince; car, en verite, je crois que voila Mlle de La Valliere qui a besoin de votre parole pour croire a la parole du roi. Dites a Mademoiselle ce qu'a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh! ce ne sera pas long, ayez la bonte d'ecouter, je vous prie. Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi? Chose toute simple: son coeur n'etait pas tranquille, son esprit n'etait pas bien convaincu; il devinait quelque menee sombre, obscure, tortueuse, sous cette histoire des treize millions, et il eut voulu que le coeur pur de La Valliere, revolte a l'idee d'un vol, approuvat, d'un seul mot, cette resolution qu'il avait prise, et que neanmoins, il hesitait a mettre a execution. -- Parlez, monsieur, dit La Valliere a Colbert qui s'etait avance; parlez, puisque le roi veut que je vous ecoute. Voyons, dites, quel est le crime de M. Fouquet? -- Oh! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage; un simple abus de confiance... -- Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et allez avertir M. d'Artagnan que j'ai des ordres a lui donner. -- M. d'Artagnan! s'ecria La Valliere, et pourquoi faire avertir M. d'Artagnan, Sire? Je vous supplie de me le dire. -- Pardieu! pour arreter ce titan orgueilleux qui, fidele a sa devise, menace d'escalader mon ciel. -- Arreter M. Fouquet, dites-vous? -- Ah! cela vous etonne? -- Chez lui? -- Pourquoi pas? S'il est coupable, il est coupable chez lui comme ailleurs. -- M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur a son roi? -- Je crois, en verite, que vous defendez ce traitre, mademoiselle. Colbert se mit a rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement de ce rire. -- Sire, dit La Valliere, ce n'est pas M. Fouquet que je defends, c'est vous meme. -- Moi-meme!... Vous me defendez? -- Sire, vous vous deshonorez en donnant un pareil ordre. -- Me deshonorer? murmura le roi blemissant de colere. En verite, mademoiselle, vous mettez a ce que vous dites une etrange passion. -- Je mets de la passion, non pas a ce que je dis, Sire, mais a servir Votre Majeste, repondit la noble jeune fille. J'y mettrais, s'il le fallait, ma vie, et cela avec la meme passion, Sire. Colbert voulut grommeler. Alors La Valliere, ce doux agneau, se redressa contre lui et, d'un oeil enflamme, lui imposa silence. -- Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort a moi ou aux miens, je me tais; mais, le roi me servit-il, moi ou ceux que j'aime, si le roi agit mal, je le lui dis. -- Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi aussi, j'aime le roi. -- Oui, monsieur, nous l'aimons tous deux, chacun a sa maniere, repliqua La Valliere avec un tel accent, que le coeur du jeune roi en fut penetre. Seulement je l'aime, moi, si fortement, que tout le monde le sait, si purement, que le roi lui-meme ne doute pas de mon amour. Il est mon roi et mon maitre, je suis son humble servante, mais quiconque touche a son honneur touche a ma vie. Or, je repete que ceux-la deshonorent le roi qui lui conseillent de faire arreter M. Fouquet chez lui. Colbert baissa la tete, car il se sentait abandonne par le roi. Cependant, tout en baissant la tete, il murmura: -- Mademoiselle, je n'aurais qu'un mot a dire. -- Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne l'ecouterais point. Que me diriez-vous d'ailleurs? Que M. Fouquet a commis des crimes? Je le sais, parce que le roi l'a dit, et du moment que le roi a dit: "Je crois", je n'ai pas besoin qu'une autre bouche dise: "J'affirme." Mais M. Fouquet, fut-il le dernier des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacre au roi, parce que le roi est son hote. Sa maison fut-elle un repaire, Vaux fut-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est sainte, son chateau est inviolable, puisqu'il y loge sa femme, et c'est un lieu d'asile que des bourreaux ne violeraient pas! La Valliere se tut. Malgre lui, le roi l'admirait; il fut vaincu par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause. Colbert, lui, ployait, ecrase par l'inegalite de cette lutte. Enfin, le roi respira, secoua la tete et tendit la main a La Valliere. -- Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre moi? Savez-vous ce que fera ce miserable si je le laisse respirer? -- Eh! mon Dieu, n'est-ce pas une proie qui vous appartiendra toujours? -- Et s'il echappe, s'il fuit? s'ecria Colbert. -- Eh bien! monsieur, ce sera la gloire eternelle du roi d'avoir laisse fuir M. Fouquet, et plus il aura ete coupable, plus la gloire du roi sera grande, comparee a cette misere, a cette honte. Louis baisa la main de La Valliere, tout en se laissant glisser a ses genoux. "Je suis perdu", pensa Colbert. Puis tout a coup sa figure s'eclaira: "Oh! non, non, pas encore!" se dit-il. Et, tandis que le roi, protege par l'epaisseur d'un enorme tilleul, etreignait La Valliere avec toute l'ardeur d'un ineffable amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d'ou il tira un papier plie en forme de lettre, papier un peu jaune peut-etre, mais qui devait etre bien precieux, puisque l'intendant sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le groupe charmant que dessinaient dans l'ombre la jeune fille et le roi, groupe que venait eclairer la lueur des flambeaux qui s'approchaient. Louis vit la lueur de ces flambeaux se refleter sur la robe blanche de La Valliere. -- Pars, Louise, lui dit-il, car voila que l'on vient. -- Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hater le depart de la jeune fille. Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi, qui s'etait mis aux genoux de la jeune fille, se relevait: -- Ah! Mlle de la Valliere a laisse tomber quelque chose, dit Colbert. -- Quoi donc? demanda le roi. -- Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, la, Sire. Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant. En ce moment, les flambeaux arriverent, inondant de jour cette scene obscure. Chapitre CCXXII -- Jalousie Cette vraie lumiere, cet empressement de tous, cette nouvelle ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l'effet d'une resolution que La Valliere avait deja bien ebranlee dans le coeur de Louis XIV. Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de ce qu'il avait fourni a La Valliere l'occasion de se montrer si genereuse, si fort puissante sur son coeur. C'etait le moment des dernieres merveilles. A peine Fouquet eut-il emmene le roi vers le chateau, qu'une masse de feu, s'echappant avec un grondement majestueux du dome de Vaux, eblouissante aurore, vint eclairer jusqu'aux moindres details des parterres. Le feu d'artifice commencait. Colbert, a vingt pas du roi, que les maitres de Vaux entouraient et fetaient, cherchait par l'obstination de sa pensee funeste a ramener l'attention de Louis sur des idees que la magnificence du spectacle eloignait deja trop. Tout a coup, au moment de la tendre a Fouquet, le roi sentit dans sa main ce papier que, selon toute apparence, La Valliere, en fuyant, avait laisse tomber a ses pieds. L'aimant le plus fort de la pensee d'amour entrainait le jeune prince vers le souvenir de sa maitresse. Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beaute, et qui faisait pousser des cris d'admiration dans les villages d'alentour, le roi lut le billet, qu'il supposait etre une lettre d'amour destinee a lui par La Valliere. A mesure qu'il lisait, la paleur montait a son visage, et cette sourde colere, illuminee par ces feux de mille couleurs, faisait un spectacle terrible dont tout le monde eut fremi, si chacun avait pu lire dans ce coeur ravage par les plus sinistres passions. Pour lui, plus de treve dans la jalousie et la rage. A partir du moment ou il eut decouvert la sombre verite, tout disparut, pitie douceur, religion de l'hospitalite. Peu s'en fallut que, dans la douleur aigue qui tordait son coeur, encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s'en fallut qu'il ne poussat un cri d'alarme et qu'il n'appelat ses gardes autour de lui. Cette lettre, jetee sur les pas du roi par Colbert on l'a deja devine, c'etait celle qui avait disparu avec le grison Tobie a Fontainebleau, apres la tentative faite par Fouquet sur le coeur de La Valliere. Fouquet voyait la paleur et ne devinait point le mal; Colbert voyait la colere et se rejouissait a l'approche de l'orage. La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche reverie. -- Qu'avez-vous, Sire? demanda gracieusement le surintendant. Louis fit un effort sur lui-meme, un violent effort. -- Rien, dit-il. -- J'ai peur que Votre Majeste ne souffre. -- Je souffre, en effet, je vous l'ai deja dit, monsieur, mais ce n'est rien. Et le roi, sans attendre la fin du feu d'artifice, se dirigea vers le chateau. Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derriere eux. Les dernieres fusees brulerent tristement pour elles seules. Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais n'obtint aucune reponse. Il supposa qu'il y avait eu querelle entre Louis et La Valliere dans le parc; que brouille en etait resultee; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout devoue a sa rage d'amour, prenait le monde en haine depuis que sa maitresse le boudait. Cette idee suffit a le rassurer; il eut meme un sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui souhaita le bonsoir. Ce n'etait pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce service du soir se devait faire en grande etiquette. Le lendemain etait le jour du depart. Il fallait bien que les hotes remerciassent leur hote et lui donnassent une politesse pour ses douze millions. La seule chose que Louis trouva d'aimable pour Fouquet en le congediant, ce furent ces paroles: -- Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles; faites, je vous prie, venir ici M. d'Artagnan. Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimule, bouillait alors dans ses veines, et il etait tout pret a faire egorger Fouquet, comme son predecesseur avait fait assassiner le marechal d'Ancre. Aussi deguisa-t-il l'affreuse resolution sous un de ces sourires royaux qui sont les eclairs des coups d'Etat. Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout son corps, mais laissa toucher sa main aux levres de M. Fouquet. Cinq minutes apres, d'Artagnan, auquel on avait transmis l'ordre royal, entrait dans la chambre de Louis XIV. Aramis et Philippe etaient dans la leur, toujours attentifs, toujours ecoutant. Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps d'arriver jusqu'a son fauteuil. Il courut a lui. -- Ayez soin, s'ecria-t-il, que nul n'entre ici. -- Bien, Sire, repliqua le soldat, dont le coup d'oeil avait, depuis longtemps, analyse les ravages de cette physionomie. Et il donna l'ordre a la porte, puis revenant vers le roi: -- Il y a du nouveau chez Votre Majeste? dit-il. -- Combien avez-vous d'hommes ici? demanda le roi sans repondre autrement a la question qui lui etait faite. -- Pour quoi faire, Sire? -- Combien avez-vous d'hommes? repeta le roi en frappant du pied. -- J'ai les mousquetaires. -- Apres? -- J'ai vingt gardes et treize Suisses. -- Combien faut-il de gens pour... -- Pour?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes. -- Pour arreter M. Fouquet. D'Artagnan fit un pas en arriere. -- Arreter M. Fouquet! dit-il avec eclat. -- Allez-vous dire aussi que c'est impossible? s'ecria le roi avec une rage froide et haineuse. -- Je ne dis jamais qu'une chose soit impossible repliqua d'Artagnan blesse au vif. -- Eh bien! faites! D'Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la porte. L'espace a parcourir etait court: il le franchit en six pas. La, s'arretant: -- Pardon, Sire, dit-il. -- Quoi? dit le roi. -- Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre ecrit. -- A quel propos? et depuis quand la parole du roi ne vous suffit- elle pas? -- Parce qu'une parole de roi, issue d'un sentiment de colere, peut changer quand le sentiment change. -- Pas de phrases, monsieur! vous avez une autre pensee. -- Oh! j'ai toujours des pensees, moi, et des pensees que les autres n'ont malheureusement pas, repliqua impertinemment d'Artagnan. Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme, comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur. -- Votre pensee? s'ecria-t-il. -- La voici, Sire, repondit d'Artagnan. Vous faites arreter un homme lorsque vous etes encore chez lui: c'est de la colere. Quand vous ne serez plus en colere, vous vous repentirez. Alors, je veux pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne repare rien, au moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en colere. -- A tort de se mettre en colere! hurla le roi avec frenesie. Est- ce que le roi mon pere, est-ce que mon aieul ne s'y mettaient pas, corps du Christ? -- Le roi votre pere, le roi votre aieul ne se mettaient jamais en colere que chez eux. -- Le roi est maitre partout comme chez lui. -- C'est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert, mais ce n'est pas une verite. Le roi est chez lui dans toute maison, quand il en a chasse le proprietaire. Louis se mordit les levres. -- Comment! dit d'Artagnan, voila un homme qui se ruine pour vous plaire, et vous voulez le faire arreter? Mordioux! Sire, si je m'appelais Fouquet et que l'on me fit cela, j'avalerais d'un coup dix fusees d'artifice, et j'y mettrais le feu pour me faire sauter, moi et tout le reste. C'est egal, vous le voulez, j'y vais. -- Allez! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde? -- Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi? Arreter M. Fouquet, mais c'est si facile, qu'un enfant le ferait. M. Fouquet a arreter, c'est un verre d'absinthe a boire. On fait la grimace, et c'est tout. -- S'il se defend?... -- Lui? Allons donc! se defendre, quand une rigueur comme celle-la le fait roi et martyr! Tenez, s'il lui reste un million, ce dont je doute, je gage qu'il le donnerait pour avoir cette fin-la. Allons, Sire, j'y vais. -- Attendez! dit le roi. -- Ah! qu'y a-t-il? -- Ne rendez pas son arrestation publique. -- C'est plus difficile, cela. -- Pourquoi? -- Parce que rien n'est plus simple que d'aller, au milieu des mille personnes enthousiastes qui l'entourent, dire a M. Fouquet: "Au nom du roi, monsieur, je vous arrete!" Mais aller a lui, le tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l'echiquier, de facon qu'il ne s'en echappe pas; le voler a tous ses convives, et vous le garder prisonnier, sans qu'un de ses _helas!_ ait ete entendu, voila une difficulte reelle, veritable, supreme, et je la donne en cent aux plus habiles. -- Dites encore: "C'est impossible!" et vous aurez plus vite fait. Ah! mon Dieu, mon Dieu! ne serais-je entoure que de gens qui m'empechent de faire ce que je veux! -- Moi, je ne vous empeche de rien faire. Est-ce dit? -- Gardez-moi M. Fouquet jusqu'a ce que, demain, j'aie pris une resolution. -- Ce sera fait, Sire. -- Et revenez a mon lever pour prendre mes nouveaux ordres. -- Je reviendrai. -- Maintenant, qu'on me laisse seul. -- Vous n'avez pas meme besoin de M. Colbert? dit le mousquetaire envoyant sa derniere fleche au moment du depart. Le roi tressaillit. Tout entier a la vengeance, il avait oublie le corps du delit. -- Non, personne, dit-il, personne ici! Laissez-moi! D'Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-meme, et commenca une furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blesse qui traine apres lui ses banderilles et les fers des hamecons. Enfin, il se mit a se soulager par des cris. -- Ah! le miserable! non seulement il me vole mes finances, mais, avec cet or, il me corrompt secretaires, amis, generaux, artistes, il me prend jusqu'a ma maitresse! Ah! voila pourquoi cette perfide l'a si bravement defendu!... C'etait de la reconnaissance!... Qui sait?... peut-etre meme de l'amour. Il s'abima un instant dans ces reflexions douloureuses. "Un satyre! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande jeunesse porte aux hommes murs qui songent encore a l'amour; un faune qui court la galanterie et qui n'a jamais trouve de rebelles! un homme a femmelettes, qui donne des fleurettes d'or et de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses maitresses en costume de deesses!" Le roi fremit de desespoir. -- Il me souille tout! continua-t-il. Il me ruine tout! Il me tuera! Cet homme est trop pour moi! Il est mon mortel ennemi! Cet homme tombera! Je le hais!... je le hais!... je le hais!... Et, en disant ces mots, il frappait a coups redoubles sur les bras du fauteuil dans lequel il s'asseyait et duquel il se levait comme un epileptique. -- Demain! demain!... Oh! le beau jour! murmura-t-il, quand le soleil se levera, n'ayant que moi pour rival, cet homme tombera si bas, qu'en voyant les ruines que ma colere aura faites, on avouera enfin que je suis plus grand que lui! Le roi, incapable de se maitriser plus longtemps, renversa d'un coup de poing une table placee pres de son lit, et, dans la douleur qu'il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se precipiter sur ses draps, tout habille qu'il etait, pour les mordre et pour y trouver le repos du corps. Le lit gemit sous ce poids, et, a part quelques soupirs echappes de la poitrine haletante du roi, on n'entendit plus rien dans la chambre de Morphee. Chapitre CCXXIII -- Lese-majeste Cette fureur exaltee, qui s'etait emparee du roi a la vue et a la lecture de la lettre de Fouquet a La Valliere, se fondit peu a peu en une fatigue douloureuse. La jeunesse, pleine de sante et de vie, ayant besoin de reparer a l'instant meme ce qu'elle perd, la jeunesse ne connait point ces insomnies sans fin qui realisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Promethee. La ou l'homme mur dans sa force, ou le vieillard dans son epuisement, trouvent une continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris par la revelation subite du mal, s'enerve en cris, en luttes directes, et se fait terrasser plus vite par l'inflexible ennemi qu'il combat. Une fois terrasse, il ne souffre plus. Louis fut dompte en un quart d'heure; puis il cessa de crisper ses poings et de bruler avec ses regards les invincibles objets de sa haine; il cessa d'accuser par de violentes paroles M. Fouquet et La Valliere; il tomba de la fureur dans le desespoir, et du desespoir dans la prostration. Apres qu'il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le lit, ses bras inertes retomberent a ces cotes. Sa tete languit sur l'oreiller de dentelle, ses membres epuises frissonnerent, agites de legeres contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus filtrer que de rares soupirs. Le dieu Morphee, qui regnait en souverain dans cette chambre a laquelle il avait donne son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colere et rougis par les larmes, le dieu Morphee versait sur lui les pavots dont ses mains etaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s'endormit. Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si leger, qui eleve le corps au-dessus de la couche, l'ame au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphee, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains; que quelque chose brillait et s'agitait dans le dome; que les essaims de songes sinistres, un instant deplaces, laissaient a decouvert un visage d'homme, la main appuyee sur sa bouche, et dans l'attitude d'une meditation contemplative. Et, chose etrange, cet homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son propre visage reflechi dans un miroir. Seulement, ce visage etait attriste par un sentiment de profonde pitie. Puis il lui sembla, peu a peu, que le dome fuyait, echappant a sa vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun s'obscurcissaient dans un eloignement progressif. Un mouvement doux, egal, cadence, comme celui d'un vaisseau qui plonge sous la vague, avait succede a l'immobilite du lit. Le roi faisait un reve sans doute, et, dans ce reve, la couronne d'or qui attachait les rideaux s'eloignait comme le dome auquel elle restait suspendue, de sorte que le genie aile, qui, des deux mains, soutenait cette couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait loin d'elle. Le lit s'enfoncait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait decevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumiere de la chambre royale allant s'obscurcissant, quelque chose de froid, de sombre, d'inexplicable envahit l'air. Plus de peintures, plus d'or, plus de rideaux de velours, mais des murs d'un gris terne, dont l'ombre s'epaississait de plus en plus. Et cependant le lit descendait toujours, et, apres une minute, qui parut un siecle au roi, il atteignit une couche d'air noire et glacee. La, il s'arreta. Le roi ne voyait plus la lumiere de sa chambre que comme, du fond d'un puits, on voit la lumiere du jour. "Je fais un affreux reve! pensa-t-il. Il est temps de me reveiller. Allons, reveillons-nous!" Tout le monde a eprouve ce que nous disons la. Il n'est personne qui, au milieu d'un cauchemar etouffant, ne se soit dit, a l'aide de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumiere humaine est eteinte il n'est personne qui ne se soit dit: "Ce n'est rien, je reve!" C'etait ce que venait de se dire Louis XIV; mais a ce mot: "Reveillons-nous!" il s'apercut que non seulement il etait eveille, mais encore qu'il avait les yeux ouverts. Alors il les jeta autour de lui. A sa droite et a sa gauche se tenaient deux hommes armes, enveloppes chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d'un masque. L'un de ces hommes tenait a la main une petite lampe dont la lueur rouge eclairait le plus triste tableau qu'un roi put envisager. Louis se dit que son reve continuait, et que, pour le faire cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa voix. Il sauta a bas du lit, et se trouva sur un sol humide. Alors, s'adressant a celui des deux hommes qui tenait la lampe: -- Qu'est cela, monsieur, dit-il, et d'ou vient cette plaisanterie? -- Ce n'est point une plaisanterie, repondit d'une voix sourde celui des deux hommes masques qui tenait la lanterne. -- Etes-vous a M. Fouquet? demanda le roi un peu interdit. -- Peu importe a qui nous appartenons! dit le fantome. Nous sommes vos maitres, voila tout. Le roi, plus impatient qu'intimide, se tourna vers le second masque. -- Si c'est une comedie, fit-il, vous direz a M. Fouquet que je la trouve inconvenante, et j'ordonne qu'elle cesse. Ce second masque, auquel s'adressait le roi, etait un homme de tres haute taille et d'une vaste circonference. Il se tenait droit et immobile comme un bloc de marbre. -- Eh bien! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me repondez pas? -- Nous ne vous repondons pas, mon petit monsieur, fit le geant d'une voix de stentor, parce qu'il n'y a rien a vous repondre, sinon que vous etes le premier _facheux, _et que M. Coquelin de Voliere vous a oublie dans le nombre des siens. -- Mais, enfin, que me veut-on? s'ecria Louis en se croisant les bras avec colere. -- Vous le saurez plus tard, repondit le porte-lampe. -- En attendant, ou suis-je? -- Regardez! Louis regarda effectivement; mais, a la lueur de la lampe que soulevait l'homme masque, il n'apercut que des murs humides, sur lesquels brillait ca et la le sillage argente des limaces. -- Oh! oh! un cachot? fit le roi. -- Non, un souterrain. -- Qui mene?... -- Veuillez nous suivre. -- Je ne bougerai pas d'ici, s'ecria le roi. -- Si vous faites le mutin, mon jeune ami, repondit le plus robuste des deux hommes, je vous enleverai, je vous roulerai dans un manteau, et, si vous y etouffez, ma foi! ce sera tant pis pour vous. Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce manteau dont il menacait le roi, une main que Milon de Crotone eut bien voulu posseder le jour ou lui vint cette malheureuse idee de fendre son dernier chene. Le roi eut horreur d'une violence, car il comprenait que ces deux hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s'etaient point avances jusque-la pour reculer, et, par consequent, pousseraient la chose jusqu'au bout. Il secoua la tete. -- Il parait que je suis tombe aux mains de deux assassins, dit- il. Marchons! Aucun des deux hommes ne repondit a cette parole. Celui qui tenait la lampe marcha le premier; le roi le suivit; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diapree d'autant d'escaliers qu'on en trouve dans les mysterieux et sombres palais d'Anne Radcliff. Tous ces detours, pendant lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d'eau sur sa tete, aboutirent enfin a un long corridor ferme par une porte de fer. L'homme a la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu'il portait a sa ceinture, ou, pendant toute la route, le roi les avait entendues resonner. Quand cette porte s'ouvrit et donna passage a l'air, Louis reconnut ces senteurs embaumees qui s'exhalent des arbres apres les journees chaudes de l'ete. Un instant, il s'arreta hesitant, mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du souterrain. -- Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui venait de se livrer a cet acte audacieux de toucher son souverain, que voulez-vous faire du roi de France? -- Tachez d'oublier ce mot-la, repondit l'homme a la lampe, d'un ton qui n'admettait pas plus de replique que les fameux arrets de Minos. -- Vous devriez etre roue pour le mot que vous venez de prononcer, ajouta le geant en eteignant la lumiere que lui passait son compagnon, mais le roi est trop humain. Louis, a cette menace, fit un mouvement si brusque, que l'on put croire qu'il voulait fuir, mais la main du geant s'appuya sur son epaule et le fixa a sa place. -- Mais, enfin, ou allons-nous? dit le roi. -- Venez, repondit le premier des deux hommes avec une sorte de respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui semblait attendre. Ce carrosse etait entierement cache dans les feuillages. Deux chevaux, ayant des entraves aux jambes, etaient attaches, par un licol, aux branches basses d'un grand chene. -- Montez, dit le meme homme en ouvrant la portiere du carrosse et en abaissant le marchepied. Le roi obeit, s'assit au fond de la voiture, dont la portiere matelassee et a serrure se ferma a l'instant meme sur lui et sur son conducteur. Quant au geant, il coupa les entraves et les liens des chevaux, les attela lui-meme et monta sur le siege, qui n'etait pas occupe. Aussitot le carrosse partit au grand trot, gagna la route de Paris, et dans la foret de Senart, trouva un relais attache a des arbres comme les premiers chevaux. L'homme du siege changea d'attelage et continua rapidement sa route vers Paris, ou il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit le faubourg Saint-Antoine, et, apres avoir crie a la sentinelle: "Ordre du roi!" le cocher guida les chevaux dans l'enceinte circulaire de la Bastille, aboutissant a la cour du Gouvernement. La, les chevaux s'arreterent fumants aux degres du perron. Un sergent de garde accourut. -- Qu'on eveille M. le gouverneur, dit le cocher d'une voix de tonnerre. A part cette voix, qu'on eut pu entendre de l'entree du faubourg Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le chateau. Dix minutes apres M. de Baisemeaux parut en robe de chambre sur le seuil de sa porte. -- Qu'est-ce encore, demanda-t-il, et que m'amenez-vous la? L'homme a la lanterne ouvrit la portiere du carrosse et dit deux mots au cocher. Aussitot celui-ci descendit de son siege, prit un mousqueton qu'il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de l'arme sur la poitrine du prisonnier. -- Et faites feu, s'il parle! ajouta tout haut l'homme qui descendait de la voiture. -- Bien! repliqua l'autre sans plus d'observation. Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degres, au haut desquels l'attendait le gouverneur. -- Monsieur d'Herblay! s'ecria celui-ci. -- Chut! dit Aramis. Entrons chez vous. -- Oh! mon Dieu! Et quoi donc vous amene a cette heure? -- Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, repondit tranquillement Aramis. Il parait que, l'autre jour, vous aviez raison. -- A quel propos? demanda le gouverneur. -- Mais a propos de cet ordre d'elargissement, cher ami. -- Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur dit le gouverneur, suffoque a la fois et par la surprise et par la terreur. -- C'est bien simple: vous vous souvenez, cher monsieur de Baisemeaux, qu'on vous a envoye un ordre de mise en liberte? -- Oui, pour Marchiali. -- Eh bien! n'est-ce pas, nous avons tous cru que c'etait pour Marchiali? -- Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais; que, moi, je ne voulais pas; que c'est vous qui m'avez contraint. -- Oh! quel mot employez-vous la, cher Baisemeaux!... engage, voila tout. -- Engage, oui, engage a vous le remettre, et que vous l'avez emmene dans votre carrosse. -- Eh bien! mon cher monsieur de Baisemeaux, c'etait une erreur. On l'a reconnue au ministere, de sorte que je vous rapporte un ordre du roi pour mettre en liberte... Seldon, ce pauvre diable d'Ecossais, vous savez? -- Seldon? Vous etes sur, cette fois?... -- Dame! lisez vous-meme, ajouta Aramis en lui remettant l'ordre. -- Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c'est celui qui m'a deja passe par les mains. -- Vraiment? -- C'est celui que je vous attestais avoir vu l'autre soir. Parbleu! je le reconnais au pate d'encre. -- Je ne sais si c'est celui-la; mais toujours est-il que je vous l'apporte. -- Mais, alors, l'autre? -- Qui l'autre? -- Marchiali? -- Je vous le ramene. -- Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un nouvel ordre. -- Ne dites donc pas de ces choses-la, mon cher Baisemeaux; vous parlez comme un enfant! ou est l'ordre que vous avez recu, touchant Marchiali? Baisemeaux courut a son coffre et l'en tira. Aramis le saisit, le dechira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la lampe et les brula. -- Mais que faites-vous? s'ecria Baisemeaux au comble de l'effroi. -- Considerez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis avec son imperturbable tranquillite, et vous allez voir comme elle est simple. Vous n'avez plus d'ordre qui justifie la sortie de Marchiali. -- Eh! mon Dieu, non! je suis un homme perdu! -- Mais pas du tout, puisque je vous ramene Marchiali. Du moment que je vous le ramene, c'est comme s'il n'etait pas sorti. -- Ah! fit le gouverneur abasourdi. -- Sans doute. Vous l'allez renfermer sur l'heure. -- Je le crois bien! -- Et vous me donnerez ce Seldon que l'ordre nouveau libere. De cette facon votre comptabilite est en regle. Comprenez-vous? -- Je... je... -- Vous comprenez, dit Aramis. Tres bien! Baisemeaux joignit les mains. -- Mais enfin, pourquoi, apres m'avoir pris Marchiali, me le ramenez-vous? s'ecria le malheureux gouverneur dans un paroxysme de douleur et d'attendrissement. -- Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme vous, pas de secrets. Et Aramis approcha sa bouche de l'oreille de Baisemeaux. -- Vous savez, continua Aramis a voix basse, quelle ressemblance il y avait entre ce malheureux et... -- Et le roi, oui. -- Eh bien! le premier usage qu'a fait Marchiali de sa liberte a ete pour soutenir, devinez quoi? -- Comment voulez-vous que je devine? -- Pour soutenir qu'il etait le roi de France. -- Oh! le malheureux! s'ecria Baisemeaux. -- C'a ete pour se revetir d'habits pareils a ceux du roi et se poser en usurpateur. -- Bonte du Ciel! -- Voila pourquoi je vous le ramene, cher ami. Il est fou, et dit sa folie a tout le monde. -- Que faire alors? -- C'est bien simple: ne le laissez communiquer avec personne. Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du roi, qui avait eu pitie de son malheur, et qui se voyait recompense de sa bonte par une noire ingratitude, le roi a ete furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que, maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient communiquer avec d'autres que moi, ou le roi lui-meme. Vous entendez, Baisemeaux, peine de mort! -- Si j'entends, morbleu! -- Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable a son cachot, a moins que vous ne preferiez le faire monter ici. -- A quoi bon? -- Oui, mieux vaut l'ecrouer tout de suite, n'est-ce pas? -- Pardieu! -- Eh bien! alors, allons. Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui avertissait chacun de rentrer, afin d'eviter la rencontre d'un prisonnier mysterieux. Puis, lorsque les passages furent libres, il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidele a la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge. -- Ah! vous voila, malheureux! s'ecria Baisemeaux en apercevant le roi. C'est bon! c'est bon! Et aussitot, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit, toujours accompagne de Porthos, qui n'avait pas quitte son masque, et d'Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxieme Bertaudiere, et lui ouvrit la porte de la chambre ou, pendant six ans, avait gemi Philippe. Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il etait pale et hagard. Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-meme deux tours de clef a la serrure, et, revenant a Aramis: -- C'est, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, qu'il ressemble au roi; cependant, moins que vous ne le dites. -- De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laisse prendre a la substitution, vous? -- Ah! par exemple! -- Vous etes un homme precieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis. Maintenant, mettez en liberte Seldon. -- C'est juste, j'oubliais... Je vais donner l'ordre. -- Bah! demain, vous avez le temps. -- Demain? Non, non, a l'instant meme. Dieu me garde d'attendre une seconde! -- Alors, allez a vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais c'est compris, n'est-ce pas. -- Qu'est-ce qui est compris? -- Que personne n'entrera chez le prisonnier qu'avec un ordre du roi, ordre que j'apporterai moi-meme? -- C'est dit. Adieu! monseigneur. Aramis revint vers son compagnon. -- Allons, allons, ami Porthos, a Vaux! et bien vite! -- On est leger quand on a fidelement servi son roi, et, en le servant, sauve son pays, dit Porthos. Les chevaux n'auront rien a trainer. Partons. Et le carrosse, delivre d'un prisonnier qui, en effet, pouvait paraitre bien lourd a Aramis, franchit le pont-levis de la Bastille, qui se releva derriere lui. Chapitre CCXXIV -- Une nuit a la Bastille La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de l'homme. Nous ne pretendons pas dire que Dieu mesure toujours aux forces de la creature l'angoisse qu'il lui fait endurer: cela ne serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le seul refuge des ames trop vivement pressees dans le corps. La souffrance est en proportion des forces, c'est-a-dire que le faible souffre plus, a mal egal, que le fort. Maintenant, de quels elements se compose la force humaine? N'est-ce pas surtout de l'exercice, de l'habitude, de l'experience? Voila ce que nous ne prendrons meme pas la peine de demontrer; c'est un axiome au moral comme au physique. Quand le jeune roi, hebete, rompu, se vit conduire a une chambre de la Bastille, il se figura d'abord que la mort est comme un sommeil, qu'elle a ses reves, que le lit s'etait enfonce dans le plancher de Vaux, que la mort s'en etait ensuivie, et que, poursuivant son reve, Louis XIV, defunt, revait une de ces horreurs, impossibles a la vie, qu'on appelle le detronement, l'incarceration et l'insulte d'un roi naguere tout-puissant. Assister, fantome palpable, a sa passion douloureuse; nager dans un mystere incomprehensible entre la ressemblance et la realite; tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces details de l'agonie, n'etait-ce pas, se disait le roi, un supplice d'autant plus epouvantable qu'il pouvait etre eternel? -- Est-ce la ce qu'on appelle l'eternite, l'enfer? murmura Louis XIV au moment ou la porte se ferma sur lui, poussee par Baisemeaux lui-meme. Il ne regarda pas meme autour de lui, et, dans cette chambre, adosse a un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible supposition de sa mort, en fermant les yeux pour eviter de voir quelque chose de pire encore. -- Comment suis-je mort? se dit-il a moitie insense. N'aura-t-on pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir d'aucune contusion, d'aucun choc... Ne m'aurait-on pas plutot empoisonne dans le repas, ou avec des fumees de cire, comme Jeanne d'Albret, ma bisaieule? Tout a coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur les epaules de Louis. -- J'ai vu, dit-il, mon pere expose mort sur son lit dans son habit royal. Cette figure pale, si calme et si affaissee; ces mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout cela n'annoncait pas un sommeil peuple de songes. Et pourtant que de songes Dieu ne devait-il pas envoyer a ce mort!... a ce mort que tant d'autres avaient precede, precipites par lui dans la mort eternelle!... Non, ce roi etait encore le roi. Il tronait encore sur ce lit funebre, comme sur le fauteuil de velours. Il n'avait rien abdique de sa majeste. Dieu, qui ne l'avait point puni, ne peut me punir, moi qui n'ai rien fait. Un bruit etrange attira l'attention du jeune homme. Il regarda et vit sur la cheminee, au-dessus d'un enorme christ grossierement peint a fresque, un rat de taille monstrueuse, occupe a grignoter un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hote du logis un regard intelligent et curieux. Le roi eut peur; il sentit le degout; il recula vers la porte en poussant un grand cri. Et, comme s'il eut fallu ce cri, echappe de sa poitrine, pour qu'il se reconnut lui-meme, Louis se comprit vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle. -- Prisonnier! s'ecria-t-il, moi, moi, prisonnier! Il chercha des yeux une sonnette pour appeler. -- Il n'y a pas de sonnettes a la Bastille, dit-il, et c'est a la Bastille que je suis enferme. Maintenant, comment ai-je ete fait prisonnier? C'est une conspiration de M. Fouquet necessairement. J'ai ete attire a Vaux dans un piege. M. Fouquet ne peut etre seul dans cette affaire. Son agent... cette voix... c'etait M. d'Herblay, je l'ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me veut Fouquet? Regnera-t-il a ma place? Impossible! Qui sait?... pensa le roi devenu sombre. Mon frere le duc d'Orleans fait peut- etre contre moi ce qu'a voulu faire, toute sa vie, mon oncle contre mon pere. Mais la reine? mais ma mere? mais La Valliere? oh! La Valliere! elle serait livree a Madame. Chere enfant! oui, c'est cela, on l'aura renfermee comme je le suis moi-meme. Nous sommes eternellement separes! Et, a cette seule idee de separation, l'amant eclata en soupirs, en sanglots et en cris. -- Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui parlerai. Appelons. Il appela. Aucune voix ne repondit a la sienne. Il prit la chaise et s'en servit pour frapper dans la massive porte de chene. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs echos lugubres dans les profondeurs de l'escalier; mais, de creature qui repondit, pas une. C'etait pour le roi une nouvelle preuve du peu d'estime qu'on faisait de lui a la Bastille. Alors, apres la premiere colere, ayant remarque une fenetre grillee par ou passait une lumiere doree qui devait etre l'aube lumineuse, Louis se mit a crier, doucement d'abord, puis avec force. Il ne lui fut rien repondu. Vingt autres tentatives, faites successivement, n'obtinrent pas plus de succes. Le sang commencait a se revolter et montait a la tete du prince. Cette nature, habituee au commandement, fremissait devant une desobeissance. Peu a peu la colere grandit. Le prisonnier brisa sa chaise trop lourde pour ses mains, et s'en servit comme d'un belier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de fois, que la sueur commenca a couler de son front. Le bruit devint immense et continu. Quelques cris etouffes y repondaient ca et la. Ce bruit produisit sur le roi un effet etrange. Il s'arreta pour l'ecouter. C'etaient les voix des prisonniers, autrefois ses victimes, aujourd'hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des vapeurs a travers d'epais plafonds, des murs opaques. Elles accusaient encore l'auteur de ce bruit, comme, sans doute, les soupirs et les larmes accusaient tout bas l'auteur de leur captivite. Apres avoir ote la liberte a tant de gens le roi venait chez eux leur oter le sommeil. Cette idee faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutot sa volonte, alteree d'obtenir un renseignement ou une conclusion. Le baton de la chaise recommenca son office. Au bout d'une heure, Louis entendit quelque chose dans le corridor, derriere sa porte, et un violent coup, repondu dans cette porte meme, fit cesser les siens. -- Ah ca! etes-vous fou? dit une rude et grossiere voix. Que vous prend-il ce matin? "Ce matin?" pensa le roi surpris. Puis, poliment: -- Monsieur, dit-il, etes-vous le gouverneur de la Bastille? -- Mon brave, vous avez la cervelle detraquee repliqua la voix, mais ce n'est pas une raison pour faire tant de vacarme. Taisez- vous, mordieu! -- Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi. Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner meme repondre un mot. Quand le roi eut la certitude de ce depart, sa fureur ne connut plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la fenetre, dont il secoua les grilles. Il enfonca une vitre dont les eclats tomberent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours. Il appela, en s'enrouant: "Le gouverneur! le gouverneur!" Cet acces dura une heure, qui fut une periode de fievre chaude. Les cheveux en desordre et colles sur son front, ses habits dechires, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s'arreta qu'a bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit l'epaisseur impitoyable de ces murailles, l'impenetrabilite de ce ciment, invincible a toute autre tentative que celle du temps, ayant pour outil le desespoir. Il appuya son front sur la porte, et laissa son coeur se calmer peu a peu: un battement de plus l'eut fait eclater. -- Il viendra, dit-il, un moment ou l'on m'apportera la nourriture que l'on donne a tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu'un, je parlerai, on me repondra. Et le roi chercha dans sa memoire a quelle heure avait lieu le premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait meme ce detail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce remords d'avoir vecu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser a tout ce que souffre un malheureux qu'on prive injustement de sa liberte. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre a un homme la torture infligee par cet homme a tant d'autres. Rien ne pouvait etre plus efficace pour ramener a la religion cette ame atterree par le sentiment des douleurs. Mais Louis n'osa pas meme s'agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin de cette epreuve. -- Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lache a moi de demander a Dieu ce que j'ai refuse souvent a mes semblables. Il en etait la de ses reflexions, c'est-a-dire de son agonie, quand le meme bruit se fit entendre derriere sa porte, suivi cette fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans les gaches. Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait entrer, mais soudain, songeant que c'etait un mouvement indigne d'un roi, il s'arreta, prit une pose noble et calme, ce qui lui etait facile et il attendit, le dos tourne a la fenetre, pour dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant. C'etait seulement un porte-clefs charge d'un panier plein de vivres. Le roi considerait cet homme avec inquietude: il attendit qu'il parlat. -- Ah! dit celui-ci, vous avez casse votre chaise, je le disais bien. Mais il faut que vous soyez devenu enrage! -- Monsieur, fit le roi, prenez garde a tout ce que vous allez dire: il y va pour vous d'un interet fort grave. Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son interlocuteur: -- Hein? dit-il avec surprise. -- Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi. -- Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours ete bien sage; mais la folie rend mechant, et nous voulons bien vous prevenir: vous avez casse votre chaise et fait du bruit; c'est un delit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer, et je n'en parlerai pas au gouverneur. -- Je veux voir le gouverneur, repliqua le roi sans sourciller. -- Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde. -- Je veux! entendez-vous? -- Ah! voila votre oeil qui devient hagard. Bon! je vous retire votre couteau. Et le guichetier fit ce qu'il disait, ferma la porte et partit, laissant le roi plus etonne, plus malheureux, plus seul que jamais. En vain recommenca-t-il le jeu du baton de chaise, en vain fit-il voler par la fenetre les plats et les assiettes: rien ne lui repondit plus. Deux heures apres, ce n'etait plus un roi, un gentilhomme, un homme, un cerveau: c'etait un fou s'arrachant les ongles aux portes, essayant de depaver la chambre, et poussant des cris si effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans ses racines d'avoir ose se revolter contre son maitre. Quant au gouverneur, il ne s'etait pas meme derange. Le porte- clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais a quoi bon? Les fous n'etaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse, et les murs n'etaient-ils pas plus forts que les fous? M. de Baisemeaux, penetre de tout ce que lui avait dit Aramis, et parfaitement en regle avec son ordre du roi, ne demandait qu'une chose, c'etait que le fou Marchiali fut assez fou pour se pendre un peu a son baldaquin ou a l'un de ses barreaux. En effet, ce prisonnier-la ne rapportait guere, et il devenait plus genant que de raison. Ces complications de Seldon et de Marchiali, ces complications de delivrance et de reincarceration, ces complications de ressemblance, se fussent trouvees avoir un denouement fort commode. Baisemeaux croyait meme avoir remarque que cela ne deplairait pas trop a M. d'Herblay. -- Et puis, reellement, disait Baisemeaux a son major, un prisonnier ordinaire est deja bien assez malheureux d'etre prisonnier; il souffre bien assez pour qu'on puisse charitablement lui souhaiter la mort. A plus forte raison, quand ce prisonnier est devenu fou, et qu'il peut mordre et faire du bruit dans la Bastille; alors, ma foi! ce n'est plus un voeu charitable a faire que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne oeuvre a accomplir que de le supprimer tout doucement. Et le bon gouverneur fit la-dessus son deuxieme dejeuner. Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet D'Artagnan, tout lourd encore de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le roi, se demandait s'il etait bien dans son bon sens; si la scene se passait bien a Vaux; si lui, d'Artagnan, etait bien le capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le proprietaire du chateau dans lequel Louis XIV venait de recevoir l'hospitalite. Ces reflexions n'etaient pas celles d'un homme ivre. On avait cependant bien banquete a Vaux. Les vins de M. le surintendant avaient cependant figure avec honneur a la fete. Mais le Gascon etait homme de sang-froid: il savait, en touchant son epee d'acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes occasions. -- Allons, dit-il en quittant l'appartement royal, me voila jete tout historiquement dans les destinees du roi et dans celles du ministre; il sera ecrit que M. d'Artagnan, cadet de Gascogne, a mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des finances de France. Mes descendants, si j'en ai, se feront une renommee avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes s'en sont fait une avec les defroques de ce pauvre marechal d'Ancre. Il s'agit d'executer proprement les volontes du roi. Tout homme saura bien dire a M. Fouquet: "Votre epee, monsieur!". Mais tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier personne. Comment donc operer, pour que M. le surintendant passe de l'extreme faveur a la derniere disgrace, pour qu'il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, apres avoir goutte l'encens d'Assuerus, il touche a la potence d'Aman, c'est-a-dire d'Enguerrand de Marigny? Ici, le front de d'Artagnan, s'assombrit a faire pitie. Le mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi a la mort car certainement Louis XIV haissait M. Fouquet, livrer, disons-nous, a la mort celui qu'on venait de breveter galant homme, c'etait un veritable cas de conscience. -- Il me semble, se dit d'Artagnan, que, si je ne suis pas un croquant, je ferai savoir a M. Fouquet l'idee du roi a son egard. Mais, si je trahis le secret de mon maitre, je suis un perfide et un traitre, crime tout a fait prevu par les lois militaires, a telles enseignes que j'ai vu vingt fois, dans les guerres, brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu'un homme d'esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d'adresse. Et maintenant, admettons-nous que j'aie de l'esprit? C'est contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle consommation que, s'il m'en reste pour une pistole, ce sera bien du bonheur. D'Artagnan se prit la tete dans les mains, s'arracha, bon gre mal gre, quelques poils de moustache et ajouta: -- Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracie? Pour trois causes: la premiere, parce qu'il n'est pas aime de M. Colbert; la seconde, parce qu'il a voulu aimer Mlle de La Valliere; la troisieme, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La Valliere. C'est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la tete, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de femmes et de commis? Fi donc! S'il est dangereux, je l'abattrai; s'il n'est que persecute, je verrai! J'en suis venu a ce point que ni roi ni homme ne prevaudra sur mon opinion. Athos serait ici qu'il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d'aller trouver brutalement M. Fouquet, de l'apprehender au corps et de le calfeutrer, je vais tacher de me conduire en homme de bonnes facons. On en parlera, d'accord; mais on en parlera bien. Et d'Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier sur son epaule, s'en alla droit chez M. Fouquet, lequel, apres les adieux faits aux dames, se preparait a dormir tranquillement sur ses triomphes de la journee. L'air etait encore parfume ou infecte, comme on voudra, de l'odeur du feu d'artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartes, les fleurs tombaient detachees des guirlandes, les grappes de danseurs et de courtisans s'egrenaient dans les salons. Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses compliments, le surintendant fermait a demi ses yeux fatigues. Il aspirait au repos, il tombait sur la litiere de lauriers amasses depuis tant de jours. On eut dit qu'il courbait sa tete sous le poids de dettes nouvelles contractees pour faire honneur a cette fete. M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus qu'a moitie mort. Il n'ecoutait plus, il ne voyait plus; son lit l'attirait, le fascinait. Le dieu Morphee, dominateur du dome, peint par Le Brun, avait etendu sa puissance aux chambres voisines, et lance ses plus efficaces pavots chez le maitre de la maison. M. Fouquet, presque seul, etait deja dans les mains de son valet de chambre, lorsque M. d'Artagnan apparut sur le seuil de son appartement. D'Artagnan n'avait jamais pu reussir a se vulgariser a la Cour: en vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet toujours et partout. C'est le privilege de certaines natures, qui ressemblent en cela aux eclairs ou au tonnerre. Chacun les connait, mais leur apparition etonne, et, quand on les sent, la derniere impression est toujours celle qu'on croit avoir ete la plus forte. -- Tiens! M. d'Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite etait deja separee du corps. -- Pour vous servir, repliqua le mousquetaire. -- Entrez donc, cher monsieur d'Artagnan. -- Merci! -- Venez-vous me faire quelque critique sur la fete? Vous etes un esprit ingenieux. -- Oh! non. -- Est-ce qu'on gene votre service? -- Pas du tout. -- Vous etes mal loge peut-etre? -- A merveille. -- Eh bien! je vous remercie d'etre aussi aimable, et c'est moi qui me declare votre oblige pour tout ce que vous me dites de flatteur. Ces paroles signifiaient sans conteste: "Mon cher d'Artagnan, allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en faire autant." D'Artagnan ne parut pas avoir compris. -- Vous vous couchez deja? dit-il au surintendant. -- Oui. Avez-vous quelque chose a me communiquer? -- Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici? -- Comme vous voyez. -- Monsieur, vous avez donne une bien belle fete au roi. -- Vous trouvez? -- Oh! superbe. -- Le roi est content? -- Enchante. -- Vous aurait-il prie de m'en faire part? -- Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur. -- Vous vous faites tort, monsieur d'Artagnan. -- C'est votre lit, ceci? -- Oui. Pourquoi cette question? n'etes-vous pas satisfait du votre? -- Faut-il vous parler avec franchise? -- Assurement. -- Eh bien! non. Fouquet tressaillit. -- Monsieur d'Artagnan, dit-il, prenez ma chambre. -- Vous en priver, monseigneur? Jamais! -- Que faire, alors? -- Me permettre de la partager avec vous. M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire. -- Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi? -- Mais oui, monseigneur. -- Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre? -- Monseigneur... -- Tres bien, monsieur d'Artagnan, tres bien. Vous etes ici le maitre. Allez, monsieur. -- Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser... M. Fouquet, s'adressant a son valet de chambre: -- Laissez-nous, dit-il. Le valet sortit. -- Vous avez a me parler, monsieur? dit-il a d'Artagnan. -- Moi? -- Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du mien, a l'heure qu'il est, sans de graves motifs? -- Ne m'interrogez pas. -- Au contraire, que voulez-vous de moi? -- Rien que votre societe. -- Allons au jardin, fit le surintendant tout a coup, dans le parc? -- Non, repondit vivement le mousquetaire, non. -- Pourquoi? -- La fraicheur... -- Voyons, avouez donc que vous m'arretez, dit le surintendant au capitaine. -- Jamais! fit celui-ci. -- Vous me veillez, alors? -- Par honneur, oui, monseigneur. -- Par honneur?... C'est autre chose! Ah! l'on m'arrete chez moi? -- Ne dites pas cela! -- Je le crierai, au contraire! -- Si vous le criez, je serai force de vous engager au silence. -- Bien! de la violence chez moi? Ah! c'est tres bien! -- Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a la un echiquier: jouons, s'il vous plait, monseigneur. -- Monsieur d'Artagnan, je suis donc en disgrace? -- Pas du tout, mais... -- Mais defense m'est faite de me soustraire a vos regards? -- Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi. -- Cher monsieur d'Artagnan, vos facons me rendront fou. Je tombais de sommeil, vous m'avez reveille. -- Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me reconcilier avec moi-meme... -- Eh bien? -- Eh bien! dormez la, devant moi, j'en serai ravi. -- Surveillance?... -- Je m'en vais alors. -- Je ne vous comprends plus. -- Bonsoir, monseigneur. Et d'Artagnan feignit de se retirer. Alors M. Fouquet courut apres lui. -- Je ne me coucherai pas, dit-il. Serieusement, et puisque vous refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi, je vais vous forcer comme on fait du sanglier. -- Bah! s'ecria d'Artagnan affectant de sourire. -- Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet plongeant jusqu'au coeur du capitaine des mousquetaires. -- Ah! s'il en est ainsi, monseigneur, c'est different. -- Vous m'arretez? -- Non, mais je pars avec vous. -- En voila assez, monsieur d'Artagnan, reprit Fouquet d'un ton froid. Ce n'est pas pour rien que vous avez cette reputation d'homme d'esprit et d'homme de ressources; mais, avec moi, tout cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi m'arretez- vous? qu'ai-je fait? -- Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous arrete pas... ce soir... -- Ce soir! s'ecria Fouquet en palissant. Mais demain? -- Oh! nous ne sommes pas a demain, monseigneur. Qui peut repondre jamais du lendemain? -- Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler a M. d'Herblay. -- Helas! voila qui devient impossible, monseigneur. J'ai ordre de veiller a ce que vous ne causiez avec personne. -- Avec M. d'Herblay, capitaine, avec votre ami! -- Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d'Herblay, mon ami, ne serait pas le seul avec qui je dusse vous empecher de communiquer? Fouquet rougit, et, prenant l'air de la resignation: -- Monsieur, dit-il, vous avez raison, je recois une lecon que je n'eusse pas du provoquer. L'homme tombe n'a droit a rien, pas meme de la part de ceux dont il a fait la fortune, a plus forte raison de ceux a qui il n'a pas eu le bonheur de rendre jamais service. -- Monseigneur! -- C'est vrai, monsieur d'Artagnan, vous vous etes toujours mis avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient a l'homme destine a m'arreter. Vous ne m'avez jamais rien demande, vous! -- Monseigneur, repondit le Gascon touche de cette douleur eloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m'engager votre parole d'honnete homme que vous ne sortirez pas de cette chambre? -- A quoi bon, cher monsieur d'Artagnan, puisque vous m'y gardez? Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante epee du royaume? -- Ce n'est pas cela, monseigneur, c'est que je vais vous aller chercher M. d'Herblay, et, par consequent, vous laisser seul. Fouquet poussa un cri de joie et de surprise. -- Chercher M. d'Herblay! me laisser seul! s'ecria-t-il en joignant les mains. -- Ou loge M. d'Herblay? dans la chambre bleue? -- Oui, mon ami, oui. -- Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez aujourd'hui, si vous ne m'avez pas donne autrefois. -- Ah! vous me sauvez! -- Il y a bien pour dix minutes de chemin d'ici a la chambre bleue pour aller et revenir? reprit d'Artagnan. -- A peu pres. -- Et pour reveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le prevenir, je mets cinq minutes: total, un quart d'heure d'absence. Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne chercherez en aucune facon a fuir, et qu'en rentrant ici je vous y retrouverai? -- Je vous la donne, monsieur, repondit Fouquet en serrant la main du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance. D'Artagnan disparut. Fouquet le regarda s'eloigner, attendit avec une impatience visible que la porte se fut refermee derriere lui, et, la porte refermee, se precipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs a secret caches dans des meubles, chercha vainement quelques papiers, demeures sans doute a Saint-Mande et qu'il parut regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec empressement des lettres, des contrats, des ecritures, il en fit un monceau qu'il brula hativement sur la plaque de marbre de l'atre, ne prenant pas la peine de tirer de l'interieur les pots de fleurs qui l'encombraient. Puis, cette operation achevee, comme un homme qui vient d'echapper a un immense danger, et que la force abandonne des que ce danger n'est plus a craindre, il se laissa tomber aneanti dans un fauteuil. D'Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la meme position. Le digne mousquetaire n'avait pas fait un doute que Fouquet, ayant donne sa parole ne songerait pas meme a y manquer; mais il avait pense qu'il utiliserait son absence en se debarrassant de tous les papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient rendre plus dangereuse la position deja assez grave dans laquelle il se trouvait. Aussi, levant la tete comme un chien qui prend le vent, il flaira cette odeur de fumee qu'il comptait bien decouvrir dans l'atmosphere, et, l'y ayant trouvee, il fit un mouvement de tete en signe de satisfaction. A l'entree de d'Artagnan, Fouquet avait, de son cote, leve la tete, et aucun des mouvements de d'Artagnan ne lui avait echappe. Puis les regards des deux hommes se rencontrerent; tous deux virent qu'ils s'etaient compris sans avoir echange une parole. -- Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d'Herblay? -- Ma foi! monseigneur, repondit d'Artagnan, il faut que M. d'Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poetes, mais il n'etait pas chez lui. -- Comment! pas chez lui? s'ecria Fouquet, a qui echappait sa derniere esperance, car, sans qu'il se rendit compte de quelle facon l'eveque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu'en realite il ne pouvait attendre de secours que de lui. -- Ou bien, s'il est chez lui, continua d'Artagnan, il a eu des raisons pour ne pas repondre. -- Mais vous n'avez donc pas appele de facon qu'il entendit, monsieur? -- Vous ne supposez pas, monseigneur, que, deja en dehors de mes ordres, qui me defendaient de vous quitter un seul instant, vous ne supposez pas que j'aie ete assez fou pour reveiller toute la maison et me faire voir dans le corridor de l'eveque de Vannes, afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le temps de bruler vos papiers? -- Mes papiers? -- Sans doute; c'est du moins ce que j'eusse fait a votre place. Quand on m'ouvre une porte, j'en profite. -- Eh bien! oui, merci, j'en ai profite. -- Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets qui ne regardent pas les autres. Mais revenons a Aramis, monseigneur. -- Eh bien! je vous dis, vous aurez appele trop bas, et il n'aura pas entendu. -- Si bas qu'on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend toujours quand il a interet a entendre. Je repete donc ma phrase: Aramis n'etait pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne pas reconnaitre ma voix, des motifs que j'ignore et que vous ignorez peut-etre vous-meme, tout votre homme-lige qu'est Sa Grandeur Mgr l'eveque de Vannes. Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la chambre, et finit par aller s'asseoir, avec une expression de profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni de splendides dentelles. D'Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitie. -- J'ai vu arreter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire avec melancolie, j'ai vu arreter M. de Cinq-Mars, j'ai vu arreter M. de Chalais. J'etais bien jeune. J'ai vu arreter M. de Conde avec les princes, j'ai vu arreter M. de Retz, j'ai vu arreter M. Broussel. Tenez, monseigneur, c'est facheux a dire, mais celui de tous ces gens-la a qui vous ressemblez le plus en ce moment, c'est le bonhomme Broussel. Peu s'en faut que vous ne mettiez, comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur Fouquet, un homme comme vous n'a pas de ces abattements-la. Si vos amis vous voyaient!... -- Monsieur d'Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point: c'est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j'ai employe mon existence a me faire des amis dont j'esperais me faire des soutiens. Dans la prosperite, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d'actions de graces. Dans la moindre defaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon ame. L'isolement, je ne l'ai jamais connu. La pauvrete, fantome que parfois j'ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route! la pauvrete, c'est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d'annees, qu'ils poetisent, qu'ils caressent, qu'ils me font aimer! La pauvrete! mais je l'accepte, je la reconnais, je l'accueille comme une soeur desheritee; car la pauvrete, ce n'est pas la solitude, ce n'est pas l'exil, ce n'est pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pelisson, comme La Fontaine, comme Moliere? avec une maitresse, comme... Oh! mais la solitude, a moi, homme de bruit, a moi, homme de plaisirs, a moi qui ne suis que parce que les autres sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et comme vous me paraissez etre, vous qui me separez de tout ce que j'aimais, l'image de la solitude, du neant et de la mort! -- Mais je vous ai deja dit, monsieur Fouquet, repondit d'Artagnan touche jusqu'au fond de l'ame, je vous ai deja dit que vous exageriez les choses. Le roi vous aime. -- Non, dit Fouquet en secouant la tete, non! -- M. Colbert vous hait. -- M. Colbert? que m'importe! -- Il vous ruinera. -- Oh! quant a cela, je l'en defie: je suis ruine. A cet etrange aveu du surintendant, d'Artagnan promena un regard expressif autour de lui. Quoiqu'il n'ouvrit pas la bouche, Fouquet le comprit si bien, qu'il ajouta: -- Que faire de ces magnificences, quand on n'est plus magnifique? Savez-vous a quoi nous servent la plupart de nos possessions, a nous autres riches? C'est a nous degouter, par leur splendeur meme, de tout ce qui n'egale pas cette splendeur. Vaux! me direz- vous, les merveilles de Vaux, n'est-ce pas? Eh bien! quoi? Que faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruine, verserai-je l'eau dans les urnes de mes naiades, le feu dans les entrailles de mes salamandres, l'air dans la poitrine de mes tritons? Pour etre assez riche, monsieur d'Artagnan, il faut etre trop riche. D'Artagnan hocha la tete. -- Oh! je sais bien ce que vous pensez, repliqua vivement Fouquet. Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous acheteriez une terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des champs; cette terre nourrirait son maitre. De quarante millions, vous feriez bien... -- Dix millions, interrompit d'Artagnan. -- Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n'est assez riche pour acheter Vaux deux millions et l'entretenir comme il est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait. -- Dame! fit d'Artagnan, en tout cas, un million... -- Eh bien? -- Ce n'est pas la misere. -- C'est bien pres, mon cher monsieur. -- Comment? -- Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez. Et Fouquet accompagna ces mots d'un inexprimable mouvement d'epaules. -- Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marche. -- Le roi n'a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voila pourquoi j'aime mieux qu'elle perisse. Tenez, monsieur d'Artagnan, si le roi n'etait pas sous mon toit, je prendrais cette bougie, j'irais sous le dome mettre le feu a deux caisses de fusees et d'artifices que l'on avait reservees, et je reduirais mon palais en cendres. -- Bah! fit negligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne bruleriez pas les jardins. C'est ce qu'il y a de mieux chez vous. -- Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu'ai-je dit la, mon Dieu! Bruler Vaux! detruire mon palais! Mais Vaux n'est pas a moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, a celui qui les a payees, c'est vrai, mais comme duree, elles sont a ceux-la qui les ont creees. Vaux est a Le Brun; Vaux est a Le Notre; Vaux est a Pelisson, a Levau, a La Fontaine, Vaux est a Moliere, qui y a fait jouer _Les Facheux, _Vaux est a la posterite, enfin. Vous voyez bien, monsieur d'Artagnan, que je n'ai plus ma maison a moi. -- A la bonne heure, dit d'Artagnan, voila une idee que j'aime, et je reconnais la M. Fouquet. Cette idee m'eloigne du bonhomme Broussel, et je n'y reconnais plus les pleurnicheries du vieux frondeur. Si vous etes ruine, monseigneur, prenez bien la chose; vous aussi, mordioux! vous appartenez a la posterite et vous n'avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi qui ai l'air d'exercer une superiorite sur vous parce que je vous arrete; le sort, qui distribue leurs roles aux comediens de ce monde, m'en a donne un moins beau, moins agreable a jouer que n'etait le votre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les roles des rois ou des puissants valent mieux que les roles de mendiants ou de laquais. Mieux vaut, meme en scene, sur un autre theatre que le theatre du monde, mieux vaut porter le bel habit et macher le beau langage que de frotter la planche avec une savate ou se faire caresser l'echine avec des batons rembourres d'etoupe. En un mot, vous avez abuse de l'or, vous avez commande, vous avez joui. Moi, j'ai traine ma longe; moi, j'ai obei; moi, j'ai pati. Eh bien! si peu que je vaille aupres de vous, monseigneur, je vous le declare: le souvenir de ce que j'ai fait me tient lieu d'un aiguillon qui m'empeche de courber trop tot ma vieille tete. Je serai jusqu'au bout bon cheval d'escadron, et je tomberai tout roide, tout d'une piece, tout vivant, apres avoir bien choisi ma place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en trouverez pas plus mal. Cela n'arrive qu'une fois aux hommes comme vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un proverbe latin dont j'ai oublie les mots, mais dont je me rappelle le sens, car plus d'une fois, je l'ai medite: il dit: "La fin couronne l'oeuvre." Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d'Artagnan, qu'il etreignit sur sa poitrine, tandis que, de l'autre main, il lui serrait la main. -- Voila un beau sermon, dit-il apres une pause. -- Sermon de mousquetaire, monseigneur. -- Vous m'aimez, vous, qui me dites tout cela. -- Peut-etre. Fouquet redevint pensif. Puis, apres un instant: -- Mais M. d'Herblay, demanda-t-il, ou peut-il etre? -- Ah! voila! -- Je n'ose vous prier de le faire chercher. -- Vous m'en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet. C'est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n'est pas en cause dans tout cela, pourrait etre compromis et englobe dans votre disgrace. -- J'attendrai le jour, dit Fouquet. -- Oui, c'est ce qu'il y a de mieux. -- Que ferons-nous, au jour? -- Je n'en sais rien, monseigneur. -- Faites-moi une grace, monsieur d'Artagnan. -- Tres volontiers. -- Vous me gardez, je reste; vous etes dans la pleine execution de vos consignes, n'est-ce pas? -- Mais oui. -- Eh bien! restez mon ombre, soit! J'aime mieux cette ombre-la qu'une autre. D'Artagnan s'inclina. -- Mais oubliez que vous etes M. d'Artagnan, capitaine des mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des finances, et causons de mes affaires. -- Peste! c'est epineux, cela. -- Vraiment? -- Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l'impossible. -- Merci. Que vous a dit le roi? -- Rien. -- Ah! voila comme vous causez? -- Dame! -- Que pensez-vous de ma situation? -- Rien. -- Cependant, a moins de mauvaise volonte... -- Votre situation est difficile. -- En quoi? -- En ce que vous etes chez vous. -- Si difficile qu'elle soit, je la comprends bien. -- Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu'avec un autre que vous j'eusse fait tant de franchise? -- Comment, tant de franchise? Vous avez ete franc avec moi, vous! vous qui refusez de me dire la moindre chose? -- Tant de facons. Alors. -- A la bonne heure! -- Tenez, monseigneur, ecoutez comment je m'y fusse pris avec un autre que vous: j'arrivais a votre porte, les gens partis, ou, s'ils n'etaient pas partis, je les attendais a leur sortie et je les attrapais un a un, comme des lapins au debouter; je les coffrais sans bruit, je m'etendais sur le tapis de votre corridor, et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous gardais pour le dejeuner du maitre. De cette facon pas d'esclandre, pas de defense, pas de bruit, mais aussi, pas d'avertissement pour M. Fouquet, pas de reserve, pas de ces concessions delicates qu'entre gens courtois on se fait au moment decisif. Etes-vous content de ce plan-la? -- Il me fait fremir. -- N'est-ce pas? c'eut ete triste d'apparaitre demain, sans preparation, et de vous demander votre epee. -- Oh! monsieur, j'en fusse mort de honte et de colere! -- Votre reconnaissance s'exprime trop eloquemment; je n'ai point fait assez, croyez-moi. -- A coup sur, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela. -- Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous etes content de moi, si vous etes remis de la secousse, que j'ai adoucie autant que j'ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous etes harasse, vous avez des reflexions a faire, je vous en conjure: dormez ou faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi, je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au point que le canon ne me reveillerait pas. Fouquet sourit. -- J'excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas ou l'on ouvrirait une porte, soit secrete, soit visible, soit de sortie, soit d'entree. Oh! pour cela, mon oreille est vulnerable au dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C'est une affaire d'antipathie naturelle. Allez donc, venez donc, promenez- vous par la chambre, ecrivez, effacez, dechirez, brulez, mais ne touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton de la porte, car vous me reveilleriez en sursaut, et cela m'agacerait horriblement les nerfs. -- Decidement, monsieur d'Artagnan, dit Fouquet vous etes l'homme le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne me laisserez qu'un regret, c'est d'avoir fait si tard votre connaissance. D'Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. "Helas! peut-etre l'avez vous faite trop tot!" Puis il s'enfonca dans son fauteuil, tandis que Fouquet, a demi couche sur son lit et appuye sur le coude, revait a son aventure. Et tous deux, laissant les bougies bruler, attendirent ainsi le premier reveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut, d'Artagnan ronflait plus fort. Nulle visite, meme celle d'Aramis, ne troubla leur quietude, nul bruit ne se fit entendre dans la vaste maison. Au-dehors, les rondes d'honneur et les patrouilles de mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c'etait une tranquillite de plus pour les dormeurs. Qu'on y joigne le bruit du vent et des fontaines, qui font leur fonction eternelle, sans s'inquieter des petits bruits et des petites choses dont se composent la vie et la mort de l'homme. Chapitre CCXXVI -- Le matin Aupres de ce destin lugubre du roi enferme a la Bastille et rongeant de desespoir les verrous et les barreaux, la rhetorique des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l'antithese de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n'est pas que la rhetorique soit toujours mauvaise et seme toujours a faux les fleurs dont elle veut emailler l'histoire; mais nous nous excuserons de polir ici soigneusement l'antithese et de dessiner avec interet l'autre tableau destine a servir de pendant au premier. Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi etait descendu de la chambre de Morphee. Le dome s'abaissa lentement sous la pression de M. d'Herblay, et Philippe se trouva devant le lit royal, qui etait remonte apres avoir depose son prisonnier dans les profondeurs des souterrains. Seul en presence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul devant le role qu'il allait etre force de jouer, Philippe sentit pour la premiere fois son ame s'ouvrir a ces mille emotions qui sont les battements vitaux d'un coeur de roi. Mais la paleur le prit quand il considera ce lit vide et encore froisse par le corps de son frere. Ce muet complice etait revenu apres avoir servi a la consommation de l'oeuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint jamais d'employer avec son complice. Il disait la verite. Philippe, en se baissant pour mieux voir, apercut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruissele du front de Louis XIV. Cette sueur epouvanta Philippe comme le sang d'Abel epouvanta Cain. -- Me voila face a face avec mon destin, dit Philippe, l'oeil en feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivite ne fut douloureuse? Force de suivre a chaque instant les usurpations de la pensee, songerai-je toujours a ecouter les scrupules de mon coeur?... Eh bien! oui! le roi a repose sur ce lit; oui, c'est bien sa tete qui a creuse ce pli dans l'oreiller, c'est bien l'amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et j'hesite a me coucher sur ce lit, a serrer de ma main ce mouchoir brode des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons M. d'Herblay, qui veut que l'action soit toujours d'un degre au- dessus de la pensee; imitons M. d'Herblay, qui songe toujours a lui et qui s'appelle honnete homme quand il n'a mecontente ou trahi que ses ennemis. Ce lit, je l'aurais occupe si Louis XIV ne m'en eut frustre par le crime de notre mere. Ce mouchoir brode aux armes de France, c'est a moi qu'il appartiendrait de m'en servir, si, comme le fait observer M. d'Herblay, j'avais ete laisse a ma place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason! Philippe, seul heritier presomptif de Louis XIII, ton pere, sois sans pitie pour l'usurpateur, qui n'a pas meme en ce moment le remords de tout ce que tu as souffert! Cela dit, Philippe, malgre sa repugnance instinctive du corps, malgre les frissons et la terreur que domptait la volonte, se coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles a presser la couche encore tiede de Louis XIV, tandis qu'il appuyait sur son front le mouchoir humide de sueur. Lorsque sa tete se renversa en arriere et creusa l'oreiller moelleux, Philippe apercut au-dessus de son front la couronne de France, tenue, comme nous l'avons dit, par l'ange aux ailes d'or. Maintenant, qu'on se represente ce royal intrus, l'oeil sombre et le corps fremissant. Il ressemble au tigre egare par une nuit d'orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se coucher dans la caverne du lion absent. L'odeur feline l'a attire, cette tiede vapeur de l'habitation ordinaire. Il a trouve un lit d'herbes seches, d'ossements rompus et pateux comme une moelle; il arrive, promene dans l'ombre son regard qui flamboie et qui voit; il secoue ses membres ruisselants, son pelage souille de vase, et s'accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes enormes, pret au sommeil, mais aussi pret au combat. De temps en temps, l'eclair qui brille et miroite dans les crevasses de l'antre, le bruit des branches qui s'entrechoquent, des pierres qui crient en tombant, la vague apprehension du danger, le tirent de cette lethargie causee par la fatigue. On peut etre ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne doit pas esperer d'y dormir tranquille. Philippe preta l'oreille a tous les bruits, il laissa osciller son coeur au souffle de toutes les epouvantes; mais, confiant dans sa force, doublee par l'exageration de sa resolution supreme, il attendit sans faiblesse qu'une circonstance decisive lui permit de se juger lui-meme. Il espera qu'un grand danger luirait pour lui, comme ces phosphores de la tempete qui montrent aux navigateurs la hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent. Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des coeurs inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit, dans son epaisse vapeur, le futur roi de France, abrite sous sa couronne volee. Vers le matin, une ombre bien plutot qu'un corps se glissa dans la chambre royale; Philippe l'attendait et ne s'en etonna pas. -- Eh bien! monsieur d'Herblay? dit-il. -- Eh bien! Sire, tout est fini. -- Comment? -- Tout ce que nous attendions. -- Resistance? -- Acharnee: pleurs, cris. -- Puis? -- Puis la stupeur. -- Mais enfin? -- Enfin, victoire complete et silence absolu. -- Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?... -- De rien. -- Cette ressemblance? -- Est la cause du succes. -- Mais le prisonnier ne peut manquer de s'expliquer, songez-y. J'ai bien pu le faire, moi qui avais a combattre un pouvoir bien autrement solide que n'est le mien. -- J'ai deja pourvu a tout. Dans quelques jours plus tot peut- etre, s'il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et nous le depayserons par un exil si lointain... -- On revient de l'exil, monsieur d'Herblay. -- Si loin, ai-je dit, que les forces materielles de l'homme et la duree de sa vie ne suffiraient pas au retour. Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d'Aramis se croiserent avec une froide intelligence. -- Et M. du Vallon? demanda Philippe pour detourner la conversation. -- Il vous sera presente aujourd'hui, et, confidentiellement, vous felicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir. -- Qu'en fera-t-on? -- De M. du Vallon? -- Un duc a brevet, n'est-ce pas? -- Oui, un duc a brevet, reprit en souriant singulierement Aramis. -- Pourquoi riez-vous, monsieur d'Herblay? -- Je ris de l'idee prevoyante de Votre Majeste. -- Prevoyante? Qu'entendez-vous par la? -- Votre Majeste craint sans doute que ce pauvre Porthos ne devienne un temoin genant, et elle veut s'en defaire. -- En le creant duc? -- Assurement. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret mourra avec lui. -- Ah! mon Dieu! -- Moi, dit flegmatiquement Aramis, j'y perdrai un bien bon ami. En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels les deux conspirateurs cachaient la joie et l'orgueil du succes, Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l'oreille. -- Qu'y a-t-il? dit Philippe. -- Le jour, Sire. -- Eh bien? -- Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez probablement decide de faire quelque chose ce matin, au jour? -- J'ai dit a mon capitaine des mousquetaires, repondit le jeune homme vivement, que je l'attendrais. -- Si vous lui avez dit cela, il viendra assurement, car c'est un homme exact. -- J'entends un pas dans le vestibule. -- C'est lui. -- Allons, commencons l'attaque, fit le jeune roi avec resolution. -- Prenez garde! s'ecria Aramis. Commencer l'attaque, et par d'Artagnan, ce serait folie. D'Artagnan ne sait rien, d'Artagnan n'a rien vu, d'Artagnan est a cent lieues de soupconner notre mystere; mais qu'il penetre ici ce matin le premier, et il flairera que quelque chose s'y est passe dont il doit se preoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser penetrer d'Artagnan ici, nous devons donner beaucoup d'air a la chambre, ou y introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume ait ete depiste par vingt traces differentes. -- Mais comment le congedier, puisque je lui ai donne rendez-vous? fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si redoutable adversaire. -- Je m'en charge, repliqua l'eveque, et, pour commencer, je vais frapper un coup qui etourdira notre homme. -- Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince. En effet, un coup retentit a l'exterieur. Aramis ne s'etait pas trompe: c'etait bien d'Artagnan qui s'annoncait de la sorte. Nous l'avons vu passer la nuit a philosopher avec M. Fouquet; mais le mousquetaire etait bien las, meme de feindre le sommeil; et aussitot que l'aube vint illuminer de sa bleuatre aureole les somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d'Artagnan se leva de son fauteuil, rangea son epee, repassa son habit avec sa manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes pret a passer l'inspection de son anspessade. -- Vous sortez? demanda M. Fouquet. -- Oui, monseigneur; et vous? -- Moi, je reste. -- Sur parole? -- Sur parole. -- Bien. Je ne sors, d'ailleurs, que pour aller chercher cette reponse, vous savez? -- Cette sentence, vous voulez dire. -- Tenez, j'ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me levant, j'ai remarque que mon epee ne s'est prise dans aucune aiguillette, et que le baudrier a bien coule. C'est un signe infaillible. -- De prosperite? -- Oui, figurez-vous le bien. Chaque fois que ce diable de buffle s'accrochait a mon dos, c'etait une punition de M. de Treville, ou un refus d'argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l'epee s'accrochait dans le baudrier meme, c'etait une mauvaise commission, comme il m'en a plu toute ma vie. Chaque fois que l'epee elle-meme dansait au fourreau, c'etait un duel heureux. Chaque fois qu'elle se logeait dans mes mollets, c'etait une blessure legere. Chaque fois qu'elle sortait tout a fait du fourreau, j'etais fixe, j'en etais quitte pour rester sur le champ de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de compresses. -- Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigne par votre epee, dit Fouquet avec un pale sourire qui etait la lutte contre ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une _tranchante?_ Votre lame est-elle fee ou charmee? -- Mon epee, voyez-vous, c'est un membre qui fait partie de mon corps. J'ai oui dire que certains hommes sont avertis par leur jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par mon epee. Eh bien! elle ne m'a rien dit ce matin. Ah! si fait!... la voila qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du baudrier. Savez-vous ce que cela me presage? -- Non. -- Eh bien! cela me presage une arrestation pour aujourd'hui. -- Ah! mais, fit le surintendant plus etonne que fache de cette franchise, si rien de triste ne vous est predit par votre epee, il n'est donc pas triste pour vous de m'arreter? -- Vous arreter! vous? -- Sans doute... le presage... -- Ne vous regarde pas, puisque vous etes tout arrete depuis hier. Ce n'est donc pas vous que j'arreterai. Voila pourquoi je me rejouis, voila pourquoi je dis que ma journee sera heureuse. Et, sur ces paroles, prononcees avec une bonne grace tout affectueuse, le capitaine prit conge de M. Fouquet pour se rendre chez le roi. Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui dit: -- Une derniere marque de votre bienveillance. -- Soit, monseigneur. -- M. d'Herblay; laissez-moi voir M. d'Herblay. -- Je vais faire en sorte de vous le ramener. D'Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il etait ecrit que la journee se passerait pour lui a realiser les predictions que le matin lui aurait faites. Il vint heurter, ainsi que nous l'avons dit, a la porte du roi. Cette porte s'ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait ouvrir lui-meme. Cette supposition n'etait pas inadmissible apres l'etat d'agitation ou le mousquetaire avait laisse Louis XIV la veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu'il s'appretait a saluer respectueusement, il apercut la figure longue et impassible d'Aramis. Peu s'en fallut qu'il ne poussat un cri, tant sa surprise fut violente. -- Aramis! dit-il. -- Bonjour, cher d'Artagnan, repondit froidement le prelat. -- Ici? balbutia le mousquetaire. -- Sa Majeste vous prie, dit l'eveque, d'annoncer qu'elle repose, apres avoir ete bien fatiguee toute la nuit. -- Ah! fit d'Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l'eveque de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six heures, le plus haut champignon de fortune qui eut encore pousse dans la ruelle d'un lit royal. En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les volontes du roi, pour servir d'intermediaire a Louis XIV, pour commander en son nom a deux pas de lui, il fallait etre plus que n'avait jamais ete Richelieu avec Louis XIII. L'oeil expressif de d'Artagnan, sa bouche dilatee, sa moustache herissee, dirent tout cela dans le plus eclatant des langages au superbe favori, qui ne s'en emut point. -- De plus, continua l'eveque, vous voudrez bien, monsieur le capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes entrees ce matin. Sa Majeste veut dormir encore. -- Mais, objecta d'Artagnan pret a se revolter et surtout a laisser eclater les soupcons que lui inspirait le silence du roi; mais, monsieur l'eveque, Sa Majeste m'a donne rendez-vous ce matin. -- Remettons, remettons, dit du fond de l'alcove la voix du roi, voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire. Il s'inclina, ebahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis l'ecrasa, une fois ces paroles prononcees. -- Et puis, continua l'eveque, pour repondre a ce que vous veniez demander au roi, mon cher d'Artagnan, voici un ordre dont vous prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet. D'Artagnan prit l'ordre qu'on lui tendait. -- Mise en liberte? murmura-t-il. Ah! Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier. C'est que cet ordre lui expliquait la presence d'Aramis chez le roi; c'est qu'Aramis, pour avoir obtenu la grace de M. Fouquet, devait etre bien avant dans la faveur royale; c'est que cette faveur expliquait a son tour l'incroyable aplomb avec lequel M. d'Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majeste. Il suffisait a d'Artagnan d'avoir compris quelque chose pour tout comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir. -- Je vous accompagne, dit l'eveque. -- Ou cela? -- Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement. -- Ah! Aramis, que vous m'avez intrigue tout a l'heure, dit encore d'Artagnan. -- Mais, a present, vous comprenez? -- Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut. Puis, tout bas: -- Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends pas. C'est egal, il y a ordre. Et il ajouta: -- Passez devant, monseigneur. D'Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet. Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi Fouquet attendait avec anxiete; il avait deja congedie plusieurs de ses serviteurs et de ses amis qui, devancant l'heure de ses receptions accoutumees, etaient venus a sa porte. A chacun d'eux, taisant le danger suspendu sur sa tete, il demandait seulement ou l'on pouvait trouver Aramis. Quand il vit revenir d'Artagnan, quand il apercut derriere lui l'eveque de Vannes, sa joie fut au comble; elle egala toute son inquietude. Voir Aramis, c'etait pour le surintendant une compensation au malheur d'etre arrete. Le prelat etait silencieux et grave; d'Artagnan etait bouleverse par toute cette accumulation d'evenements incroyables. -- Eh bien! capitaine, vous m'amenez M. d'Herblay? -- Et quelque chose de mieux encore, monseigneur. -- Quoi donc? -- La liberte. -- Je suis libre? -- Vous l'etes. Ordre du roi. Fouquet reprit toute sa serenite pour bien interroger Aramis avec son regard. -- Oh! oui, vous pouvez remercier M. l'eveque de Vannes, poursuivit d'Artagnan, car c'est bien a lui que vous devez le changement du roi. -- Oh! dit M. Fouquet, plus humilie du service que reconnaissant du succes. -- Mais vous, continua d'Artagnan en s'adressant a Aramis, vous qui protegez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque chose pour moi? -- Tout ce qu'il vous plaira, mon ami, repliqua l'eveque de sa voix calme. -- Une seule chose alors, et je me declare satisfait. Comment etes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parle que deux fois en votre vie? -- A un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache rien. -- Ah! bon. Dites. -- Eh bien! vous croyez que je n'ai vu le roi que deux fois, tandis que je l'ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous cachions, voila tout. Et, sans chercher a eteindre la nouvelle rougeur que cette revelation fit monter au front de d'Artagnan, Aramis se tourna vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire. -- Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu'il est plus que jamais votre ami, et que votre fete si belle, si genereusement offerte, lui a touche le coeur. La-dessus, il salua M. Fouquet si reverencieusement, que celui-ci, incapable de rien comprendre a une diplomatie de cette force, demeura sans voix, sans idee et sans mouvement. D'Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient quelque chose a se dire, et il allait obeir a cet instinct de politesse qui precipite, en pareil cas, vers la porte celui dont la presence est une gene pour les autres; mais sa curiosite ardente, fouettee par tant de mysteres, lui conseilla de rester. Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur: -- Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n'est-ce pas, l'ordre du roi touchant les defenses pour son petit lever? Ces mots etaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect ironique, et disparut. Alors M. Fouquet, dont toute l'impatience avait eu peine a attendre ce moment, s'elanca vers la porte pour la fermer, et, revenant a l'eveque: -- Mon cher d'Herblay, dit-il, je crois qu'il est temps pour vous de m'expliquer ce qui se passe. En verite, je n'y comprends plus rien. -- Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s'asseyant et en faisant asseoir M. Fouquet. Par ou faut-il commencer? -- Par ceci, d'abord. Avant tout autre interet, pourquoi le roi me fait-il mettre en liberte? -- Vous eussiez du plutot me demander pourquoi il vous faisait arreter. -- Depuis mon arrestation, j'ai eu le temps d'y songer, et je crois qu'il s'agit bien un peu de jalousie. Ma fete a contrarie M. Colbert, et M. Colbert a trouve quelque plan contre moi, le plan de Belle-Ile, par exemple? -- Non, il ne s'agissait pas encore de Belle-Ile. -- De quoi, alors? -- Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que M. de Mazarin vous a fait voler? -- Oh! oui. Eh bien? -- Eh bien! vous voila deja declare voleur. -- Mon Dieu! -- Ce n'est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre ecrite par vous a La Valliere? -- Helas! c'est vrai. -- Vous voila declare traitre et suborneur. -- Alors, pourquoi m'avoir pardonne? -- Nous n'en sommes pas encore la de notre argumentation. Je desire vous voir bien fixe sur le fait. Remarquez bien ceci: le roi vous sait coupable de detournements de fonds. Oh! pardieu! je n'ignore pas que vous n'avez rien detourne du tout; mais enfin, le roi n'a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que de vous croire criminel. -- Pardon, je ne vois... -- Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet amoureux et vos offres faites a La Valliere, ne peut conserver aucun doute sur vos intentions a l'egard de cette belle, n'est-ce pas? -- Assurement. Mais concluez. -- J'y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital, implacable, eternel. -- D'accord. Mais suis-je donc si puissant, qu'il n'ait ose me perdre, malgre cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse ou mon malheur lui donne comme prise sur moi? -- Il est bien constate, reprit froidement Aramis, que le roi est irrevocablement brouille avec vous. -- Mais qu'il m'absout. -- Le croyez-vous? fit l'eveque avec un regard scrutateur. -- Sans croire a la sincerite du coeur, je crois a la verite du fait. Aramis haussa legerement les epaules. -- Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il charge de me dire ce que vous m'avez rapporte? demanda Fouquet. -- Le roi ne m'a charge de rien pour vous. -- De rien!... fit le surintendant stupefait. Eh bien! alors, cet ordre?... -- Ah! oui, il y a un ordre, c'est juste. Et ces mots furent prononces par Aramis avec un accent si etrange, que Fouquet ne put s'empecher de tressaillir. -- Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois. Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs. -- Le roi m'exile? -- Ne faites pas comme dans ce jeu ou les enfants devinent la presence d'un objet cache a la facon dont une sonnette tinte quand ils s'approchent ou s'eloignent. -- Parlez, alors! -- Devinez. -- Vous me faites peur. -- Bah!... C'est que vous n'avez pas devine, alors. -- Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitie, ne me le dissimulez pas. -- Le roi ne m'a rien dit. -- Vous me ferez mourir d'impatience, d'Herblay. Suis-je toujours surintendant? -- Tant que vous voudrez. -- Mais quel singulier empire avez-vous pris tout a coup sur l'esprit de Sa Majeste? -- Ah! voila! -- Vous le faites agir a votre gre. -- Je le crois. -- C'est invraisemblable. -- On le dira. -- D'Herblay, par notre alliance, par notre amitie, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en supplie. A quoi devez-vous d'avoir ainsi penetre chez Louis XIV? Il ne vous aimait pas, je le sais. -- Le roi m'aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce dernier mot. -- Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui? -- Oui. -- Un secret, peut-etre? -- Oui, un secret. -- Un secret de nature a changer les interets de Sa Majeste? -- Vous etes un homme reellement superieur, monseigneur. Vous avez bien devine. J'ai, en effet, decouvert un secret de nature a changer les interets du roi de France. -- Ah! dit Fouquet, avec la reserve d'un galant homme qui ne veut pas questionner. -- Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire si je me trompe sur l'importance de ce secret. -- J'ecoute, puisque vous etes assez bon pour vous ouvrir a moi. Seulement, mon ami, remarquez que je n'ai rien sollicite d'indiscret. Aramis se recueillit un moment. -- Ne parlez pas, s'ecria Fouquet. Il est temps encore. -- Vous souvient-il, dit l'eveque, les yeux baisses, de la naissance de Louis XIV? -- Comme d'aujourd'hui. -- Avez-vous oui dire quelque chose de particulier sur cette naissance? -- Rien, sinon que le roi n'etait pas veritablement le fils de Louis XIII. -- Cela n'importe en rien a notre interet ni a celui du royaume. Est le fils de son pere, dit la loi francaise, celui qui a un pere avoue par la loi. -- C'est vrai; mais c'est grave, quand il s'agit de la qualite de races. -- Question secondaire. Donc, vous n'avez rien su de particulier? -- Rien. -- Voila ou commence mon secret. -- Ah! -- La reine, au lieu d'accoucher d'un fils, accoucha de deux enfants. Fouquet leva la tete. -- Et le second est mort? dit-il. -- Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient etre l'orgueil de leur mere et l'espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants egaux en droits; il supprima l'un des deux jumeaux. -- Supprima, dites-vous? -- Attendez... Ces deux enfants grandirent: l'un, sur le trone, vous etes son ministre; l'autre, dans l'ombre et l'isolement. -- Et celui-la? -- Est mon ami. -- Mon Dieu! que me dites-vous la, monsieur d'Herblay. Et que fait ce pauvre prince? -- Demandez-moi d'abord ce qu'il a fait. -- Oui, oui. -- Il a ete eleve dans une campagne, puis sequestre dans une forteresse que l'on nomme la Bastille. -- Est-ce possible! s'ecria le surintendant les mains jointes. -- L'un etait le plus fortune des mortels, l'autre le plus malheureux des miserables. -- Et sa mere ignore-t-elle? -- Anne d'Autriche sait tout. -- Et le roi? -- Ah! le roi ne sait rien. -- Tant mieux! dit Fouquet. Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda d'un air soucieux son interlocuteur. -- Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet. -- Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince etait le plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe a toutes ses creatures, entreprit de venir a son secours. -- Oh! comment cela? -- Vous allez voir. Le roi regnant... Je dis le roi regnant, vous devinez bien pourquoi. -- Non... Pourquoi? -- Parce que tous deux, beneficiant legitimement de leur naissance, eussent du etre rois. Est-ce votre avis? -- C'est mon avis. -- Positif? -- Positif. Les jumeaux sont un en deux corps. -- J'aime qu'un legiste de votre force et de votre autorite me donne cette consultation. Il est donc etabli pour nous que tous deux avaient les memes droits, n'est-ce pas? -- C'est etabli... Mais, mon Dieu! quelle aventure! -- Vous n'etes pas au bout. Patience! -- Oh! j'en aurai. -- Dieu voulut susciter a l'opprime un vengeur, un soutien, si vous le preferez. Il arriva que le roi regnant, l'usurpateur... Vous etes bien de mon avis, n'est-ce pas? c'est de l'usurpation que la jouissance tranquille, egoiste d'un heritage dont on n'a, au plus, en droit, que la moitie. -- Usurpation est le mot. -- Je poursuis donc. Dieu voulut que l'usurpateur eut pour premier ministre un homme de talent et de grand coeur, un grand esprit, outre cela. -- C'est bien, c'est bien, s'ecria Fouquet. Je comprends: vous avez compte sur moi pour vous aider a reparer le tort fait au pauvre frere de Louis XIV? Vous avez bien pense: je vous aiderai. Merci, d'Herblay, merci! -- Ce n'est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit Aramis, impassible. -- Je me tais. -- M. Fouquet, disais-je, etant ministre du roi regnant, fut pris en aversion par le roi et fort menace dans sa fortune, dans sa liberte, dans sa vie peut-etre, par l'intrigue et la haine, trop facilement ecoutees du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le salut du prince sacrifie, que M. Fouquet eut a son tour un ami devoue qui savait le secret d'Etat, et se sentait la force de mettre ce secret au jour apres avoir eu la force de porter ce secret vingt ans dans son coeur. -- N'allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d'idees genereuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez ete trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est parvenue; vous l'avez supplie, il a refuse de vous entendre, lui aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la revelation, et Louis XIV, epouvante, a du accorder a la terreur de votre indiscretion ce qu'il refusait a votre intercession genereuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je comprends! -- Vous ne comprenez pas du tout, repondit Aramis, et voila encore une fois que vous m'interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi de vous le dire, vous negligez trop la logique et vous n'usez pas assez de la memoire. -- Comment? -- Vous savez sur quoi j'ai appuye au debut de notre conversation? -- Oui, la haine de Sa Majeste pour moi, haine invincible! mais quelle haine resisterait a une menace de pareille revelation? -- Une pareille revelation? Eh! voila ou vous manquez de logique. Quoi! vous admettez que, si j'eusse fait au roi une pareille revelation, je puisse vivre encore a l'heure qu'il est? -- Il n'y a pas dix minutes que vous etiez chez le roi. -- Soit! il n'aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il aurait eu le temps de me faire baillonner et jeter dans une oubliette. Allons, de la fermete dans le raisonnement, mordieu! Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d'un homme qui ne s'oubliait jamais, Fouquet dut comprendre a quel degre d'exaltation venait d'arriver le calme, l'impenetrable eveque de Vannes. Il en fremit. -- Et puis, reprit ce dernier apres s'etre dompte, serais-je l'homme que je suis? serais-je un ami veritable si je vous exposais, vous que le roi hait deja, a un sentiment plus redoutable encore du jeune roi? L'avoir vole, ce n'est rien; avoir courtise sa maitresse, c'est peu; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutot le coeur de ses propres mains! -- Vous ne lui avez rien laisse voir du secret? -- J'eusse mieux aime avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer a ne pas mourir. -- Qu'avez-vous fait, alors? -- Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en vous quelque interet. Vous m'ecoutez toujours, n'est-ce pas? -- Si j'ecoute! Dites. Aramis fit un tour dans la chambre, s'assura de la solitude, du silence, et revint se placer pres du fauteuil dans lequel Fouquet attendait ses revelations avec une anxiete profonde. -- J'avais oublie de vous dire, reprit Aramis en s'adressant a Fouquet, qui l'ecoutait avec une attention extreme, j'avais oublie une particularite remarquable touchant ces jumeaux: c'est que Dieu les a faits tellement semblables l'un a l'autre, que lui seul, s'il les citait a son tribunal, les saurait distinguer l'un de l'autre. Leur mere ne le pourrait pas. -- Est-il possible! s'ecria Fouquet. -- Meme noblesse dans les traits, meme demarche, meme taille, meme voix. -- Mais la pensee? mais l'intelligence? mais la science de la vie? -- Oh! en cela, inegalite, monseigneur. Oui, car le prisonnier de la Bastille est d'une superiorite incontestable sur son frere, et si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trone, la France n'aurait pas, depuis son origine peut-etre, rencontre un maitre plus puissant par le genie et la noblesse de caractere. Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant par ce secret immense. Aramis s'approchait de lui: -- Il y a encore inegalite, dit-il en poursuivant son oeuvre tentatrice, inegalite pour vous, monseigneur, entre les deux jumeaux, fils de Louis XIII: c'est que le dernier venu ne connait pas M. Colbert. Fouquet se releva aussitot avec des traits pales et alteres. Le coup avait porte, non pas en plein coeur, mais en plein esprit. -- Je vous comprends, dit-il a Aramis: vous me proposez une conspiration. -- A peu pres. -- Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au debut de cet entretien, changent le sort des empires. -- Et des surintendants; oui, monseigneur. -- En un mot, vous me proposez d'operer une substitution du fils de Louis XIII qui est prisonnier aujourd'hui au fils de Louis XIII qui dort dans la chambre de Morphee en ce moment? Aramis sourit avec l'eclat sinistre de sa sinistre pensee. -- Soit! dit-il. -- Mais, reprit Fouquet apres un silence penible, vous n'avez pas reflechi que cette oeuvre politique est de nature a bouleverser tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines infinies qu'on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la terre ne sera jamais raffermie a ce point que le nouveau roi soit assure contre le vent qui restera de l'ancien orage et contre les oscillations de sa propre masse. Aramis continua de sourire. -- Songez donc, continua M. Fouquet en s'echauffant avec cette force de talent qui creuse un projet et le murit en quelques secondes, et avec cette largeur de vue qui en prevoit toutes les consequences et en embrasse tous les resultats, songez donc qu'il nous faut assembler la noblesse, le clerge, le tiers etat, deposer le prince regnant, troubler par un affreux scandale la tombe de Louis XIII, perdre la vie et l'honneur d'une femme, Anne d'Autriche, la vie et la paix d'une autre femme, Marie-Therese, et que, tout cela fini, Si nous le finissons... -- Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n'y a pas un mot utile dans tout ce que vous venez de dire la. -- Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies enfantines d'une illusion politique, et vous negligez les chances de l'execution, c'est-a-dire la realite; est-ce possible? -- Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de familiarite dedaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi a un autre? -- Dieu! s'ecria Fouquet, Dieu donne un ordre a son agent, qui saisit le condamne, l'emporte et fait asseoir le triomphateur sur le trone devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s'appelle la mort. Oh! mon Dieu! monsieur d'Herblay, est-ce que vous auriez l'idee... -- Il ne s'agit pas de cela, monseigneur. En verite, vous allez au-dela du but. Qui donc vous parle d'envoyer la mort au roi Louis XIV? qui donc vous parle de suivre l'exemple de Dieu dans la stricte pratique de ses oeuvres? Non. Je voulais vous dire que Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans efforts, et que les hommes inspires par Dieu reussissent comme lui dans ce qu'ils entreprennent, dans ce qu'ils tentent, dans ce qu'ils font. -- Que voulez-vous dire? -- Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la meme intonation qu'il avait donnee a ce mot ami, quand il l'avait prononce pour la premiere fois, je voulais vous dire que, s'il y a eu bouleversement, scandale et meme effort dans la substitution du prisonnier au roi, je vous defie de me le prouver. -- Plait-il? s'ecria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il essuyait ses tempes. Vous dites?... -- Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis, et, vous qui savez le mystere, je vous defie de vous apercevoir que le prisonnier de la Bastille est couche dans le lit de son frere. -- Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d'horreur a cette nouvelle. -- Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous hait ou celui qui vous aime? -- Le roi... d'hier?... -- Le roi d'hier? Rassurez-vous; il a ete prendre, a la Bastille, la place que sa victime occupait depuis trop longtemps. -- Juste Ciel! Et qui l'y a conduit? -- Moi. -- Vous? -- Oui, et de la facon la plus simple. Je l'ai enleve cette nuit, et, pendant qu'il redescendait dans l'ombre, l'autre remontait a la lumiere. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un eclair sans tonnerre, cela ne reveille jamais personne. Fouquet poussa un cri sourd, comme s'il eut ete atteint d'un coup invisible, et prenant sa tete dans ses deux mains crispees: -- Vous avez fait cela? murmura-t-il. -- Assez adroitement. Qu'en pensez-vous? -- Vous avez detrone le roi? vous l'avez emprisonne? -- C'est fait. -- Et l'action s'est accomplie ici, a Vaux? -- Ici, a Vaux, dans la chambre de Morphee. Ne semblait-elle pas avoir ete batie dans la prevoyance d'un pareil acte? -- Et cela s'est passe? -- Cette nuit. -- Cette nuit? -- Entre minuit et une heure. Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se retint. -- A Vaux! chez moi!... dit-il d'une voix etranglee. -- Mais je crois que oui. C'est surtout votre maison, depuis que M. Colbert ne peut plus vous la faire voler. -- C'est donc chez moi que s'est execute ce crime. -- Ce crime! fit Aramis stupefait. -- Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en s'exaltant de plus en plus, ce crime plus execrable qu'un assassinat! ce crime qui deshonore a jamais mon nom et me voue a l'horreur de la posterite. -- Ca, vous etes en delire, monsieur, repondit Aramis d'une voix mal assuree, vous parlez trop haut: prenez garde! -- Je crierai si haut, que l'univers m'entendra. -- Monsieur Fouquet, prenez garde! Fouquet se retourna vers le prelat, qu'il regarda en face. -- Oui, dit-il, vous m'avez deshonore en commettant cette trahison, ce forfait, sur mon hote, sur celui qui reposait paisiblement sous mon toit! oh! malheur a moi! -- Malheur sur celui qui meditait, sous votre toit, la ruine de votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela? -- C'etait mon hote, c'etait mon roi! Aramis se leva, les yeux injectes de sang, la bouche convulsive. -- Ai-je affaire a un insense? dit-il. -- Vous avez affaire a un honnete homme. -- Fou! -- A un homme qui vous empechera de consommer votre crime. -- Fou! -- A un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que de laisser consommer son deshonneur. Et Fouquet, se precipitant sur son epee, replacee par d'Artagnan au chevet du lit, agita resolument dans ses mains l'etincelant carrelet d'acier. Aramis fronca le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme, s'il y cherchait une arme. Ce mouvement n'echappa point a Fouquet. Aussi, noble et superbe en sa magnanimite, jeta-t-il loin de lui son epee, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, s'approchant d'Aramis, de facon a lui toucher l'epaule de sa main desarmee: -- Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas survivre a mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amitie pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort. Aramis resta silencieux et immobile. -- Vous ne repondez rien? Aramis releva doucement la tete, et l'on vit l'eclair de l'espoir se rallumer encore une fois dans ses yeux. -- Reflechissez, dit-il, monseigneur, a tout ce qui nous attend. Cette justice etant faite, le roi vit encore, et son emprisonnement vous sauve la vie. -- Oui, repliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon interet, mais je n'accepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous perdre. Vous allez sortir de cette maison. Aramis etouffa l'eclair qui jaillissait de son coeur brise. -- Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une inexprimable majeste; vous ne serez pas plus sacrifie, vous, que ne le sera celui dont vous aviez consomme la perte. -- Vous le serez, vous, dit Aramis d'une voix sourde et prophetique; vous le serez, vous le serez! -- J'accepte l'augure, monsieur d'Herblay; mais rien ne m'arretera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France; je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la portee du roi. -- Quatre heures? fit Aramis railleur et incredule. -- Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce delai. Vous aurez donc quatre heures d'avance sur tous ceux que le roi voudrait expedier apres vous. -- Quatre heures! repeta Aramis en rugissant. -- C'est plus qu'il n'en faut pour vous embarquer et gagner Belle- Ile, que je vous donne pour refuge. -- Ah! murmura Aramis. -- Belle-Ile, c'est a moi pour vous, comme Vaux est a moi pour le roi. Allez, d'Herblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera pas un cheveu de votre tete. -- Merci! dit Aramis avec une sombre ironie. -- Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon honneur. Aramis retira de son sein la main qu'il y avait cachee. Elle etait rouge de son sang; elle avait laboure sa poitrine avec ses ongles, comme pour punir la chair d'avoir enfante tant de projets plus vains, plus fous, plus perissables que la vie de l'homme. Fouquet eut horreur, eut pitie: il ouvrit les bras a Aramis. -- Je n'avais pas d'armes, murmura celui-ci, farouche et terrible comme l'ombre de Didon. Puis, sans toucher la main de Fouquet, il detourna sa vue et fit deux pas en arriere. Son dernier mot fut une imprecation; son dernier geste fut l'anatheme que dessina cette main rougie, en tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang. Et tous deux s'elancerent hors de la chambre par l'escalier secret, qui aboutissait aux cours interieures. Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis s'arreta au bas de l'escalier qui conduisait a la chambre de Porthos. Il reflechit longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand galop le pave de la cour principale. -- Partir seul?... se dit Aramis. Prevenir le prince?... Oh! fureur!... Prevenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec lui?... Trainer partout ce temoignage accusateur?... La guerre?... La guerre civile, implacable?... Sans ressource, helas!... Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il s'ecroulera comme moi... Qui sait?... Que la destinee s'accomplisse!... Il etait condamne, qu'il demeure condamne!... Dieu!... Demon!... Sombre et railleuse puissance qu'on appelle le genie de l'homme, tu n'es qu'un souffle plus incertain, plus inutile que le vent dans la montagne; tu t'appelles hasard, tu n'es rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu souleves les quartiers de roc, la montagne elle-meme, et tout a coup tu te brises devant la croix de bois mort, derriere laquelle vit une autre puissance invisible... que tu niais peut-etre, et qui se venge de toi, et qui t'ecrase sans te faire meme l'honneur de dire son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller a Belle-Ile?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et tout conter a tous! Porthos, qui souffrira peut-etre!... Je ne veux pas que Porthos souffre. C'est un de mes membres: sa douleur est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destinee. Il le faut. Et Aramis, tout a la crainte de rencontrer quelqu'un a qui cette precipitation put paraitre suspecte, Aramis gravit l'escalier sans etre apercu de personne. Porthos, revenu a peine de Paris, dormait deja du sommeil du juste. Son corps enorme oubliait la fatigue, comme son esprit oubliait la pensee. Aramis entra leger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur l'epaule du geant. -- Allons cria-t-il, allons, Porthos, allons! Porthos obeit, se leva, ouvrit les yeux avant d'avoir ouvert son intelligence. -- Nous partons, fit Aramis. -- Ah! fit Porthos. -- Nous partons a cheval, plus rapides que nous n'avons jamais couru. -- Ah! repeta Porthos. -- Habillez-vous, ami. Et il aida le geant a s'habiller, et lui mit dans les poches son or et ses diamants. Tandis qu'il se livrait a cette operation, un leger bruit attira sa pensee. D'Artagnan regardait a l'embrasure de la porte. Aramis tressaillit. -- Que diable faites-vous la, si agite? dit le mousquetaire. -- Chut! souffla Porthos. -- Nous partons en mission, ajouta l'eveque. -- Vous etes bien heureux! dit le mousquetaire. -- Peuh! fit Porthos, je me sens fatigue; j'eusse aime mieux dormir; mais le service du roi!... -- Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis a d'Artagnan. -- Oui, en carrosse, a l'instant. -- Et que vous a-t-il dit? -- Il m'a dit adieu. -- Voila tout? -- Que vouliez-vous qu'il me dit autre chose? Est-ce que je ne compte pas pour rien depuis que vous etes tous en faveur? -- Ecoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon temps est revenu; vous n'aurez plus a etre jaloux de personne. -- Ah bah! -- Je vous predis pour ce jour un evenement qui doublera votre position. -- En verite! -- Vous savez que je sais les nouvelles? -- Oh! oui! -- Allons, Porthos, vous etes pret? Partons! -- Partons! -- Et embrassons d'Artagnan. -- Pardieu! -- Les chevaux? -- Il n'en manque pas ici. Voulez-vous le mien? -- Non, Porthos a son ecurie. Adieu! adieu! Les deux fugitifs monterent a cheval sous les yeux du capitaine des mousquetaires, qui tint l'etrier a Porthos et accompagna ses amis du regard, jusqu'a ce qu'il les eut vus disparaitre. "En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces gens- la se sauvent; mais, aujourd'hui, la politique est si changee, que cela s'appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons a nos affaires." Et il rentra philosophiquement a son logis. Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne etait respectee a la Bastille Fouquet brulait le pave. Chemin faisant, il s'agitait d'horreur a l'idee de ce qu'il venait d'apprendre. Qu'etait donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux, qui, dans l'age deja faible, savent encore composer des plans pareils et les executer sans sourciller? Parfois, il se demandait si tout ce qu'Aramis lui avait conte n'etait point un reve, si la fable n'etait pas le piege lui-meme, et si, en arrivant a la Bastille, lui, Fouquet, il n'allait pas trouver un ordre d'arrestation qui l'enverrait rejoindre le roi detrone. Dans cette idee, il donna quelques ordres cachetes sur sa route, tandis qu'on attelait les chevaux. Ces ordres s'adressaient a M. d'Artagnan et a tous les chefs de corps dont la fidelite ne pouvait etre suspecte. "De cette facon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j'aurai rendu le service que je dois a la cause de l'honneur. Les ordres n'arriveront qu'apres moi si je reviens libre, et, par consequent, on ne les aura pas decachetes. Je les reprendrai. Si je tarde, c'est qu'il me sera arrive malheur. Alors j'aurai du secours pour moi et pour le roi." C'est ainsi prepare qu'il arriva devant la Bastille. Le surintendant avait fait cinq lieues et demie a l'heure. Tout ce qui n'etait jamais arrive a Aramis arriva dans la Bastille a M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire reconnaitre, il ne put jamais etre introduit. A force de solliciter, de menacer, d'ordonner, il decida un factionnaire a prevenir un bas officier qui prevint le major. Quant au gouverneur, on n'eut pas meme ose le deranger pour cela. Fouquet, dans son carrosse, a la porte de la forteresse, rongeait son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut enfin d'un air assez maussade. -- Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu'a dit le major? -- Eh bien! _monsieur_ repliqua le soldat, M. le major m'a ri au nez. Il m'a dit que M. Fouquet est a Vaux, et que, fut-il a Paris, M. Fouquet ne se leverait pas a l'heure qu'il est. -- Mordieu! vous etes un troupeau de droles! s'ecria le ministre en s'elancant hors du carrosse. Et, avant que le bas officier eut le temps de fermer la porte, Fouquet s'introduisit par la fente, et courut en avant, malgre les cris du soldat qui appelait a l'aide. Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme, lequel, ayant enfin joint Fouquet, repeta a la sentinelle de la seconde porte: -- A vous, a vous, sentinelle! Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci, robuste et agile, emporte d'ailleurs par la colere, arracha la pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les epaules. Le bas officier, qui s'approchait trop, eut sa part de la distribution: tous deux pousserent des cris furieux, au bruit desquels sortit tout le premier corps de garde de l'avancee. Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et s'ecria: -- Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arretez, vous autres! Et il arreta effectivement les gardes qui se preparaient a venger leurs compagnons. Fouquet commanda qu'on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta la consigne. Il ordonna qu'on prevint le gouverneur; mais celui-ci etait deja instruit de tout le bruit de la porte; a la tete d'un piquet de vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion qu'une attaque avait lieu contre la Bastille. Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son epee qu'il tenait deja toute brandie. -- Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d'excuses!... -- Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant, je vous fais mon compliment: votre service se fait a merveille. Baisemeaux palit, croyant que ces paroles n'etaient qu'une ironie, presage de quelque furieuse colere. Mais Fouquet avait repris haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui se frottaient les epaules. -- Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante pour l'officier. Mon compliment, messieurs! j'en parlerai au roi. A nous deux, monsieur de Baisemeaux. Et, sur un murmure de satisfaction generale, il suivit le gouverneur au Gouvernement. Baisemeaux tremblait deja de honte et d'inquietude. La visite matinale d'Aramis lui semblait avoir, des a present, des consequences dont un fonctionnaire pouvait, a bon droit, s'epouvanter. Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d'une voix breve et avec un regard imperieux: -- Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d'Herblay ce matin? -- Oui, monseigneur. -- Eh bien! monsieur, vous n'avez pas horreur du crime dont vous vous etes rendu complice? "Allons, bien!" pensa Baisemeaux. Puis il ajouta tout haut: -- Mais quel crime, monseigneur? -- Il y a la de quoi vous faire ecarteler, monsieur, songez-y! Mais ce n'est pas le moment de s'irriter. Conduisez-moi sur-le- champ aupres du prisonnier. -- Aupres de quel prisonnier? fit Baisemeaux fremissant. -- Vous faites l'ignorant, soit! C'est ce que vous pouvez faire de mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicite, ce serait fait de vous. Je veux donc bien paraitre ajouter foi a votre ignorance. -- Je vous prie, monseigneur... -- C'est bien. Conduisez-moi aupres du prisonnier. -- Aupres de Marchiali? -- Qu'est-ce que c'est que Marchiali? -- C'est le detenu amene ce matin par M. d'Herblay. -- On l'appelle Marchiali? fit le surintendant, trouble dans ses convictions par la naive assurance de Baisemeaux. -- Oui, monseigneur, c'est sous ce nom qu'on l'a inscrit ici. Fouquet regarda jusqu'au fond du coeur de Baisemeaux. Il lut, avec cette habitude des hommes que donne l'usage du pouvoir, une sincerite absolue. D'ailleurs, en observant une minute cette physionomie, comment croire qu'Aramis eut pris un pareil confident? -- C'est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d'Herblay avait emmene avant-hier? -- Oui, monseigneur. -- Et qu'il a ramene ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui comprit aussitot le mecanisme du plan d'Aramis. -- C'est cela; oui, monseigneur. -- Et il s'appelle Marchiali? -- Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l'enlever tant mieux; car j'allais ecrire encore a son sujet. -- Que fait-il donc? -- Depuis ce matin, il me mecontente extremement; il a des acces de rage a faire croire que la Bastille s'ecroulera par son fait. -- Je vais vous en debarrasser, en effet, dit Fouquet. -- Ah! tant mieux. -- Conduisez-moi a sa prison. -- Monseigneur me donnera bien l'ordre... -- Quel ordre? -- Un ordre du roi. -- Attendez que je vous en signe un. -- Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l'ordre du roi. -- Vous qui etes si scrupuleux, dit-il pour faire sortir les prisonniers, montrez-moi donc l'ordre avec lequel on avait delivre celui-ci. Baisemeaux montra l'ordre de delivrer Seldon. -- Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n'est pas Marchiali. -- Mais Marchiali n'est pas libere, monseigneur; il est ici. -- Puisque vous dites que M. d'Herblay l'a emmene et ramene. -- Je n'ai pas dit cela. -- Vous l'avez si bien dit, qu'il me semble encore l'entendre. -- La langue m'a fourche. -- Monsieur de Baisemeaux, prenez garde! -- Je n'ai rien a craindre, monseigneur, je suis en regle. -- Osez-vous le dire? -- Je le dirais devant un apotre. M. d'Herblay m'a apporte un ordre de liberer Seldon, et Seldon est libere. -- Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille. -- Il faut me prouver cela, monseigneur. -- Laissez-le-moi voir? -- Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul n'entre aupres des prisonniers sans un ordre expres du roi. -- M. d'Herblay est bien entre lui. -- C'est ce qu'il faudrait prouver, monseigneur. -- Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention a vos paroles. -- Les actes sont la. -- M. d'Herblay est renverse. -- Renverse, M. d'Herblay? Impossible! -- Vous voyez qu'il vous a influence. -- Ce qui m'influence, monseigneur, c'est le service du roi; je fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez. -- Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si vous me laissez penetrer pres du prisonnier, je vous donne un ordre du roi a l'instant. -- Donnez-le tout de suite, monseigneur. -- Et que, si vous me refusez, je vous fais arreter sur-le-champ avec tous vos officiers. -- Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous reflechirez, dit Baisemeaux fort pale, que nous n'obeirons qu'a un ordre du roi, et qu'il sera aussitot fait a vous d'en avoir un pour voir M. Marchiali, que d'en obtenir un pour me faire tant de mal, a moi innocent. -- C'est vrai! s'ecria Fouquet furieux, c'est vrai! Eh bien! monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d'une voix sonore, en attirant a lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant d'ardeur parler a ce prisonnier? -- Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de frayeur; j'en tremble, je vais tomber en defaillance. -- Vous tomberez encore mieux en defaillance tout a l'heure, monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix-mille hommes et trente pieces de canon. -- Mon Dieu! voila Monseigneur qui devient fou! -- Quand j'ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous ferai pendre aux creneaux de la tour du coin! -- Monseigneur, monseigneur, par grace! -- Je vous donne dix minutes pour vous resoudre, ajouta Fouquet d'une voix calme; je m'assieds ici, dans ce fauteuil, et vous attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et croyez- moi fou tant qu'il vous plaira; mais vous verrez! Baisemeaux frappa du pied comme un homme au desespoir, mais ne repliqua rien. Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l'encre, et ecrivit: "Ordre a M. le prevot des marchands de rassembler la garde bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi." Baisemeaux haussa les epaules; Fouquet ecrivit: "Ordre a M. le duc de Bouillon et a M. le prince de Conde de prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher sur la Bastille, pour le service de Sa Majeste..." Baisemeaux reflechit. Fouquet ecrivit: "Ordre a tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et d'apprehender au corps, partout ou ils se trouveront, le chevalier d'Herblay, eveque de Vannes, et ses complices qui sont: 1 deg. M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de trahison, rebellion et lese-majeste..." -- Arretez, monseigneur, s'ecria Baisemeaux; je n'y comprends absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils dechaines par la folie meme, peuvent arriver d'ici a deux heures, que le roi, qui me jugera, verra si j'ai eu tort de faire flechir la consigne devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon, monseigneur; vous verrez Marchiali. Fouquet s'elanca hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front. -- Quelle affreuse matinee! disait-il; quelle disgrace! -- Marchez vite! repondait Fouquet. Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les preceder. Il avait peur de son compagnon. Celui-ci s'en apercut. -- Treve d'enfantillages! dit-il rudement. Laissez la cet homme; prenez les clefs vous-meme et me montrez le chemin. Il ne faut pas que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer ici. -- Ah! fit Baisemeaux indecis. -- Encore! s'ecria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais sortir de la Bastille pour porter moi-meme mes depeches. Baisemeaux baissa la tete, prit les clefs et gravit, seul avec le ministre, l'escalier de la tour. A mesure qu'ils s'avancaient dans cette tourbillonnante spirale, certains murmures etouffes devenaient des cris distincts et d'affreuses imprecations. -- Qu'est-ce que cela? demanda Fouquet. -- C'est votre Marchiali, fit le gouverneur; voila comment hurlent les fous! Il accompagna cette reponse d'un coup d'oeil plus rempli d'allusions blessantes que de politesse pour Fouquet. Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les autres, de reconnaitre la voix du roi. Il s'arreta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux. Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crane avec l'une de ces clefs. -- Ah! cria-t-il, M. d'Herblay ne m'avait point parle de cela. -- Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Ou est celle de la porte que je veux ouvrir? -- Celle-ci. Un cri effrayant, suivi d'un coup terrible dans la porte, vint faire echo dans l'escalier. -- Retirez-vous! dit Fouquet a Baisemeaux d'une voix menacante. -- Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voila deux enrages qui vont se trouver face a face. L'un mangera l'autre, j'en suis assure. -- Partez, repeta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous prendrez la place du plus miserable des prisonniers de la Bastille. -- J'en mourrai, c'est sur! grommela Baisemeaux en se retirant d'un pas chancelant. Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus formidables. Fouquet s'assura que Baisemeaux arrivait au bas des degres. Il mit la clef dans la premiere serrure. Ce fut alors qu'il entendit clairement la voix etranglee au roi qui criait avec rage: -- Au secours! je suis le roi! au secours! La clef de la seconde porte n'etait pas la meme que celle de la premiere. Fouquet fut oblige de chercher dans le trousseau. Cependant, le roi ivre, fou, forcene, criait a tue-tete: -- C'est M. Fouquet qui m'a fait conduire ici! Au secours contre M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre M. Fouquet! Ces vociferations dechiraient le coeur du ministre. Elles etaient suivies de coups effrayants, frappes dans la porte avec cette chaise dont le roi se servait comme d'un belier. Fouquet reussit a trouver la clef. Le roi etait a bout de ses forces: il n'articulait plus, il rugissait. -- Mort a Fouquet! hurlait-il, mort au scelerat Fouquet! La porte s'ouvrit. Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi Les deux hommes qui allaient se precipiter l'un vers l'autre s'arreterent soudain en s'apercevant, et pousserent alors un cri d'horreur. -- Venez-vous pour m'assassiner, monsieur? dit le roi en reconnaissant Fouquet. -- Le roi dans cet etat! murmura le ministre. Rien de plus effrayant, en effet, que l'aspect du jeune prince au moment ou le surprit Fouquet. Ses habits etaient en lambeaux; sa chemise, ouverte et dechiree, buvait a la fois la sueur et le sang qui s'echappaient de sa poitrine et de ses bras dechires. Hagard, pale, ecumant, les cheveux herisses, Louis XIV offrait l'image la plus vraie du desespoir, de la faim et de la peur reunis en une seule statue. Fouquet fut si touche, si trouble, qu'il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux. Louis leva sur Fouquet le troncon de bois dont il avait fait un si furieux usage. -- Eh bien! dit Fouquet d'une voix tremblante, ne reconnaissez- vous pas le plus fidele de vos amis? -- Un ami, vous? repeta Louis avec un grincement de dents ou sonnaient la haine et la soif d'une prompte vengeance. -- Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se precipitant a genoux. Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s'approchant, lui baisa les genoux, et le prit tendrement entre ses bras. -- Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous du souffrir! Louis, rappele a lui-meme par le changement de la situation, se regarda, et, honteux de son desordre, honteux de sa folie, honteux de la protection qu'il recevait, il recula. Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que l'orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d'avoir ete temoin de tant de faiblesse. -- Venez, Sire, vous etes libre, dit-il. -- Libre? repeta le roi. Oh! vous me rendez libre apres avoir ose porter la main sur moi? -- Vous ne le croyez pas! s'ecria Fouquet indigne; vous ne croyez pas que je sois coupable en cette circonstance! Et, rapidement, chaleureusement meme, il lui raconta toute l'intrigue dont on connait les details. Tant que dura le recit, Louis supporta les plus horribles angoisses, et, le recit termine, la grandeur du peril qu'il avait couru le frappa bien plus encore que l'importance du secret relatif a son frere jumeau. -- Monsieur, dit-il soudain a Fouquet, cette double naissance est un mensonge; il est impossible que vous en ayez ete la dupe. -- Sire! -- Il est impossible, vous dis-je, que l'on soupconne l'honneur, la vertu de ma mere. Et mon premier ministre n'a pas deja fait justice des criminels? -- Reflechissez bien, Sire, avant de vous emporter, repondit Fouquet. La naissance de votre frere... -- Je n'ai qu'un frere: c'est Monsieur. Vous le connaissez comme moi. Il y a complot, vous dis-je, a commencer par le gouverneur de la Bastille. -- Prenez garde, Sire; cet homme a ete trompe, comme tout le monde, par la ressemblance du prince. -- La ressemblance? Allons donc! -- Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable a Votre Majeste, pour que tous les yeux s'y laissent prendre, insista Fouquet. -- Folie! -- Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s'appretent a affronter le regard de vos ministres, de votre mere, de vos officiers, de votre famille, ces gens-la doivent etre bien surs de la ressemblance. -- En effet, murmura le roi; ces gens-la, ou sont-ils? -- Mais a Vaux. -- A Vaux! Vous souffrez qu'ils y restent? -- Le plus presse, ce me semble, etait de delivrer Votre Majeste. J'ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu'ordonnera le roi. J'attends. Louis reflechit un moment. -- Rassemblons des troupes a Paris, dit-il. -- Les ordres sont donnes a cet effet, repliqua Fouquet. -- Vous avez donne des ordres? s'ecria le roi. -- Pour cela, oui, Sire. Votre Majeste sera a la tete de dix mille hommes dans une heure. Pour toute reponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle effusion, qu'il etait aise de voir combien il avait jusqu'a cette parole, conserve de defiance contre son ministre, malgre l'intervention de ce dernier. -- Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assieger, dans votre maison, les rebelles, qui doivent deja s'y etre etablis ou retranches. -- Cela m'etonnerait, repliqua Fouquet. -- Pourquoi? -- Parce que leur chef, l'ame de l'entreprise, ayant ete demasque par moi, tout le plan me semble avorte. -- Vous avez demasque ce faux prince, lui? -- Non, je ne l'ai pas vu. -- Qui donc, alors? -- Le chef de l'entreprise, ce n'est point ce malheureux. Celui-la n'est qu'un instrument destine pour toute sa vie au malheur, je le vois bien. -- Absolument! -- C'est M. l'abbe d'Herblay, l'eveque de Vannes. -- Votre ami? -- Il etait mon ami, Sire, repliqua noblement Fouquet. -- Voila qui est malheureux pour vous, dit le roi d'un ton moins genereux. -- De pareilles amities n'avaient rien de deshonorant, tant que j'ignorais le crime, Sire. -- Il fallait le prevoir. -- Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majeste. -- Ah! monsieur Fouquet, ce n'est point la ce que je veux dire, repartit le roi, fache d'avoir ainsi montre l'aigreur de sa pensee. Eh bien! je vous le declare, malgre le masque dont ce miserable se couvrait la face, j'ai eu comme un vague soupcon que ce pouvait etre lui. Mais, avec ce chef de l'entreprise, il y avait un homme de main. Celui qui me menacait de sa force herculeenne, quel est-il? -- Ce doit etre son ami, le baron du Vallon, l'ancien mousquetaire. -- L'ami de d'Artagnan? l'ami du comte de La Fere? Ah! s'ecria le roi sur ce dernier nom, ne negligeons pas cette relation entre les conspirateurs et M. de Bragelonne. -- Sire, Sire, n'allez pas trop loin. M. de la Fere est le plus honnete homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre. -- De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les coupables, n'est-ce pas? -- Comment Votre Majeste l'entend-elle? demanda Fouquet. -- J'entends, repliqua le roi, que nous allons arriver a Vaux avec des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de viperes, et qu'il n'echappera rien; rien, n'est-ce pas? -- Votre Majeste fera tuer ces hommes? s'ecria Fouquet. -- Jusqu'au dernier! -- Oh! Sire! -- Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur. Je ne vis plus dans un temps ou l'assassinat soit la seule, la derniere raison des rois. Non, Dieu merci! J'ai des parlements, moi, qui jugent en mon nom, et j'ai des echafauds ou l'on execute mes volontes supremes! Fouquet palit. -- Je prendrai la liberte, dit-il de faire observer a Votre Majeste que tout proces sur ces matieres est un scandale mortel pour la dignite du trone. Il ne faut pas que le nom auguste d'Anne d'Autriche passe par les levres du peuple, entrouvertes pour un sourire. -- Il faut que justice soit faite, monsieur. -- Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l'echafaud! -- Le sang royal! vous croyez cela? s'ecria le roi avec fureur en frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une invention. La, surtout, dans cette invention, je vois le crime de M. d'Herblay. C'est ce crime que je veux punir, bien plus que leur violence, leur insulte. -- Et punir de mort? -- De mort, oui, monsieur. -- Sire, dit avec fermete le surintendant, dont le front, longtemps baisse, se releva superbe, Votre Majeste fera trancher la tete, si elle le veut, a Philippe de France, son frere; cela la regarde, et elle consultera la-dessus Anne d'Autriche, sa mere. Ce qu'elle ordonnera sera bien ordonne. Je ne m'en veux donc plus meler, pas meme pour l'honneur de votre couronne; mais j'ai une grace a vous demander: je vous la demande. -- Parlez, dit le roi fort trouble par les dernieres paroles du ministre. Que vous faut-il? -- La grace de M. d'Herblay et celle de M. du Vallon. -- Mes assassins? -- Deux rebelles, Sire, voila tout. -- Oh! je comprends que vous me demandiez grace pour vos amis. -- Mes amis! fit Fouquet blesse profondement. -- Vos amis, oui; mais la surete de mon Etat exige une exemplaire punition des coupables. -- Je ne ferai pas observer a Votre Majeste que je viens de lui rendre la liberte, de lui sauver la vie. -- Monsieur! -- Je ne lui ferai pas observer que, si M. d'Herblay eut voulu faire son role d'assassin, il pouvait simplement assassiner Votre Majeste, ce matin, dans la foret de Senart et que tout etait fini. Le roi tressaillit. -- Un coup de pistolet dans la tete, poursuivit Fouquet, et le visage de Louis XIV, devenu meconnaissable, etait a jamais l'absolution de M. d'Herblay. Le roi palit d'epouvante a l'aspect du peril evite. -- M. d'Herblay, continua Fouquet, s'il eut ete un assassin, n'avait pas besoin de me conter son plan pour reussir. Debarrasse du vrai roi, il rendait le faux roi impossible a deviner. L'usurpateur eut-il ete reconnu par Anne d'Autriche, c'etait toujours un fils pour elle. L'usurpateur, pour la conscience de M. d'Herblay, c'etait toujours un roi du sang de Louis XIII. De plus, le conspirateur avait la surete, le secret, l'impunite. Un coup de pistolet lui donnait tout cela. Grace, pour lui, au nom de votre salut, Sire! Le roi, au lieu d'etre touche par cette peinture si vraie de generosite d'Aramis, se sentait cruellement humilie. Son indomptable orgueil ne pouvait s'accoutumer a l'idee qu'un homme avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil d'une vie royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour obtenir la grace de ses amis portait une nouvelle goutte de venin dans le coeur deja ulcere de Louis XIV. Rien ne put donc le flechir, et, s'adressant impetueusement a Fouquet: -- Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me demandez grace pour ces gens-la! A quoi bon demander ce qu'on peut avoir sans le solliciter? -- Je ne vous comprends pas, Sire. -- C'est aise, pourtant. Ou suis-je ici? -- A la Bastille, Sire. -- Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, n'est-ce pas? -- C'est vrai, Sire. -- Et nul ne connait ici que Marchiali? -- Assurement. -- Eh bien! ne changez rien a la situation. Laissez le fou pourrir dans un cachot de la Bastille, et MM. d'Herblay et du Vallon n'ont pas besoin de ma grace. Leur nouveau roi les absoudra. -- Votre Majeste me fait injure, Sire, et elle a tort, repliqua sechement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. d'Herblay n'est pas assez inepte, pour avoir oublie de faire toutes ces reflexions, et, si j'eusse voulu faire un nouveau roi, comme vous dites, je n'avais aucun besoin de venir forcer les portes de la Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre Majeste a l'esprit trouble par la colere. Autrement, elle n'offenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a rendu le plus important service. Louis s'apercut qu'il avait ete trop loin, que les portes de la Bastille etaient encore fermees sur lui, tandis que s'ouvraient peu a peu les ecluses derriere lesquelles ce genereux Fouquet contenait sa colere. -- Je n'ai pas dit cela pour vous humilier. A Dieu ne plaise! monsieur! repliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez a moi pour obtenir une grace, et je vous reponds selon ma conscience; or, suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas dignes de grace ni de pardon. Fouquet ne repliqua rien. -- Ce que je fais la, ajouta le roi, est genereux comme ce que vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai meme que c'est plus genereux, atten