Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome IV., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13950] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME IV. *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DEBRAGELONNE TOME IV (1848 -- 1850) Table des matières Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage Chapitre CXCIX -- Heu! miser! Chapitre CC -- Blessures sur blessures Chapitre CCI -- Ce qu'avait deviné Raoul Chapitre CCII -- Trois convives étonnés de souper ensemble Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille Chapitre CCIV -- Rivaux politiques Chapitre CCV -- Où Porthos est convaincu sans avoir compris Chapitre CCVI -- La société de M. de Baisemeaux Chapitre CCVII -- Prisonnier Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraissé sans en prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour ce digne gentilhomme Chapitre CCIX -- Ce que c'était que messire Jean Percerin Chapitre CCX -- Les échantillons Chapitre CCXI -- Où Molière prit peut-être sa première idée du Bourgeois gentilhomme Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel Chapitre CCXIII -- Encore un souper à la Bastille Chapitre CCXIV -- Le général de l'ordre Chapitre CCXV -- Le tentateur Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare Chapitre CCXVII -- Le château de Vaux-le-Vicomte Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie Chapitre CCXX -- À Gascon, Gascon et demi Chapitre CCXXI -- Colbert Chapitre CCXXII -- Jalousie Chapitre CCXXIII -- Lèse-majesté Chapitre CCXXIV -- Une nuit à la Bastille Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet Chapitre CCXXVI -- Le matin Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne était respectée à la Bastille Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi Chapitre CCXXX -- Le faux roi Chapitre CCXXXI -- Où Porthos croit courir après un duché Chapitre CCXXXII -- Les derniers adieux Chapitre CCXXXIII -- M. de Beaufort Chapitre CCXXXIV -- Préparatifs de départ Chapitre CCXXXV -- L'inventaire de Planchet Chapitre CCXXXVI -- L'inventaire de M. de Beaufort Chapitre CCXXXVII -- Le plat d'argent Chapitre CCXXXVIII -- Captif et geôliers Chapitre CCXXXIX -- Les promesses Chapitre CCXL -- Entre femmes Chapitre CCXLI -- La cène Chapitre CCXLII -- Dans le carrosse de M. Colbert Chapitre CCXLIII -- Les deux gabares Chapitre CCXLIV -- Conseils d'ami Chapitre CCXLV -- Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle Chapitre CCXLVI -- Le cheval blanc et le cheval noir Chapitre CCXLVII -- Où l'écureuil tombe, où la couleuvre vole Chapitre CCXLVIII -- Belle-Île-en-Mer Chapitre CCXLIX -- Les explications d'Aramis Chapitre CCL -- Suite des idées du roi et des idées de M. d'Artagnan Chapitre CCLI -- Les aïeux de Porthos Chapitre CCLII -- Le fils de Biscarrat Chapitre CCLIII -- La grotte de Locmaria Chapitre CCLIV -- La grotte Chapitre CCLV -- Un chant d'Homère Chapitre CCLVI -- La mort d'un titan Chapitre CCLVII -- L'épitaphe de Porthos Chapitre CCLVIII -- La ronde de M. de Gesvres Chapitre CCLIX -- Le roi Louis XIV Chapitre CCLX -- Les amis de M. Fouquet Chapitre CCLXI -- Le testament de Porthos Chapitre CCLXII -- La vieillesse d'Athos Chapitre CCLXIII -- Vision d'Athos Chapitre CCLXIV -- L'ange de la mort Chapitre CCLXV -- Bulletin Chapitre CCLXVI -- Le dernier chant du poème Chapitre CCLXVII -- Épilogue Chapitre CCLXVIII -- La mort de M. d'Artagnan Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse Louis se remit aussitôt pour faire un bon visage à M. de La Fère. Il prévoyait bien que le comte n’arrivait point par hasard. Il sentait vaguement l’importance de cette visite; mais à un homme du ton d’Athos, à un esprit aussi distingué, la première vue ne devait rien offrir de désagréable ou de mal ordonné. Quand le jeune roi fut assuré d’être calme en apparence, il donna ordre aux huissiers d’introduire le comte. Quelques minutes après, Athos, en habit de cérémonie, revêtu des ordres que seul il avait le droit de porter à la Cour de France, Athos se présenta d’un air si grave et si solennel, que le roi put juger, du premier coup, s’il s’était ou non trompé dans ses pressentiments. Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une main sur laquelle Athos s’inclina plein de respect. -- Monsieur le comte de La Fère, dit le roi rapidement, vous êtes si rare chez moi, que c’est une très bonne fortune de vous y voir. Athos s’inclina et répondit: -- Je voudrais avoir le bonheur d’être toujours auprès de Votre Majesté. Cette réponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: «Je voudrais pouvoir être un des conseillers du roi pour lui épargner des fautes.» Le roi le sentit, et, décidé devant cet homme à conserver l’avantage du calme avec l’avantage du rang: -- Je vois que vous avez quelque chose à me dire, fit-il. -- Je ne me serais pas, sans cela, permis de me présenter chez Votre Majesté. -- Dites vite, monsieur, j’ai hâte de vous satisfaire. Le roi s’assit. -- Je suis persuadé, répliqua Athos d’un ton légèrement ému, que Votre Majesté me donnera toute satisfaction. -- Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, c’est une plainte que vous venez formuler ici? -- Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majesté... Mais, veuillez m’excuser, Sire, je vais reprendre l’entretien à son début. -- J’attends. -- Le roi se souvient qu’à l’époque du départ de M. de Buckingham, j’ai eu l’honneur de l’entretenir. -- À cette époque, à peu près... Oui, je me le rappelle; seulement, le sujet de l’entretien... je l’ai oublié. Athos tressaillit. -- J’aurai l’honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s’agissait d’une demande que je venais adresser à Votre Majesté, touchant le mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallière. -- Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut. -- À cette époque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si généreux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots prononcés par Sa Majesté ne m’est sorti de la mémoire. -- Et?... fit le roi. -- Et le roi, à qui je demandais Mlle de La Vallière pour M. de Bragelonne, me refusa. -- C’est vrai, dit sèchement Louis. -- En alléguant, se hâta de dire Athos, que la fiancée n’avait pas d’état dans le monde. Louis se contraignit pour écouter patiemment. -- Que... ajouta Athos, elle avait peu de fortune. Le roi s’enfonça dans son fauteuil. -- Peu de naissance. Nouvelle impatience du roi. -- Et peu de beauté, ajouta encore impitoyablement Athos. Ce dernier trait, enfoncé dans le coeur de l’amant le fit bondir hors mesure. -- Monsieur, dit-il, voilà une bien bonne mémoire! -- C’est toujours ce qui m’arrive quand j’ai l’honneur si grand d’un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler. -- Enfin, j’ai dit tout cela, soit! -- Et j’en ai beaucoup remercié Votre Majesté, Sire, parce que ces paroles témoignaient d’un intérêt bien honorable pour M. de Bragelonne. -- Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles, que vous aviez pour ce mariage une grande répugnance? -- C’est vrai, Sire. -- Et que vous faisiez la demande à contrecoeur? -- Oui, Votre Majesté. -- Enfin, je me rappelle aussi, car j’ai une mémoire presque aussi bonne que la vôtre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces paroles: «Je ne crois pas à l’amour de Mlle de La Vallière pour M. de Bragelonne.» Est-ce vrai? Athos sentit le coup, il ne recula pas. -- Sire, dit-il, j’en ai déjà demandé pardon à Votre Majesté, mais il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront intelligibles qu’au dénouement. -- Voyons le dénouement, alors. -- Le voici. Votre Majesté avait dit qu’elle différait le mariage pour le bien de M. de Bragelonne. Le roi se tut. -- Aujourd’hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu’il ne peut différer plus longtemps de demander une solution à Votre Majesté. Le roi pâlit. Athos le regarda fixement. -- Et que... demande-t-il... M. de Bragelonne? dit le roi avec hésitation. -- Absolument ce que je venais demander au roi dans la dernière entrevue: le consentement de Votre Majesté à son mariage. Le roi se tut. -- Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous, continua Athos. Mlle de La Vallière, sans fortune, sans naissance et sans beauté, n’en est pas moins le seul beau parti du monde pour M. de Bragelonne, puisqu’il aime cette jeune fille. Le roi serra ses mains l’une contre l’autre. -- Le roi hésite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermeté ni de sa politesse. -- Je n’hésite pas... je refuse, répliqua le roi. Athos se recueillit un moment. -- J’ai eu l’honneur, dit-il d’une voix douce, de faire observer au roi que nul obstacle n’arrêtait les affections de M. de Bragelonne, et que sa détermination semblait invariable. -- Il y a ma volonté; c’est un obstacle, je crois? -- C’est le plus sérieux de tous, riposta Athos. -- Ah! -- Maintenant, qu’il nous soit permis de demander humblement à Votre Majesté la raison de ce refus. -- La raison?... Une question? s’écria le roi. -- Une demande, Sire. Le roi, s’appuyant sur la table avec les deux poings: -- Vous avez perdu l’usage de la Cour, monsieur de La Fère, dit-il d’une voix concentrée. À la Cour, on ne questionne pas le roi. -- C’est vrai, Sire; mais, si l’on ne questionne pas, on suppose. -- On suppose! que veut dire cela? -- Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise du roi... -- Monsieur! -- Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrépidement Athos. -- Je crois que vous vous méprenez, dit le monarque entraîné malgré lui à la colère. -- Sire, je suis forcé de chercher ailleurs ce que je croyais trouver en Votre Majesté. Au lieu d’avoir une réponse de vous, je suis forcé de m’en faire une à moi-même. -- Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donné tout le temps que j’avais de libre. -- Sire, répondit le comte, je n’ai pas eu le temps de dire au roi ce que j’étais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que je dois saisir l’occasion. -- Vous en étiez à des suppositions; vous allez passer aux offenses. -- Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! J’ai toute ma vie soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du coeur et la valeur de l’esprit. Je ne me ferai jamais croire que mon roi, celui qui m’a dit une parole, cachait avec cette parole une arrière-pensée. -- Qu’est-ce à dire? quelle arrière-pensée? -- Je m’explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de Mlle de La Vallière à M. de Bragelonne, Votre Majesté avait un autre but que le bonheur et la fortune du vicomte... -- Vous voyez bien, monsieur, que vous m’offensez. -- Si, en demandant un délai au vicomte, Votre Majesté avait voulu éloigner seulement le fiancé de Mlle de La Vallière... -- Monsieur! Monsieur! -- C’est que je l’ai ouï dire partout, Sire. Partout l’on parle de l’amour de Votre Majesté pour Mlle de La Vallière. Le roi déchira ses gants, que, par contenance, il mordillait depuis quelques minutes. -- Malheur! s’écria-t-il, à ceux qui se mêlent de mes affaires! J’ai pris un parti: je briserai tous les obstacles. -- Quels obstacles? dit Athos. Le roi s’arrêta court, comme un cheval emporté à qui le mors brise le palais en se retournant dans sa bouche. -- J’aime Mlle de La Vallière, dit-il soudain avec autant de noblesse que d’emportement. -- Mais, interrompit Athos, cela n’empêche pas Votre Majesté de marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallière. Le sacrifice est digne d’un roi; il est mérité par M. de Bragelonne, qui a déjà rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi donc, le roi, en renonçant à son amour, fait preuve à la fois de générosité, de reconnaissance et de bonne politique. -- Mlle de La Vallière, dit sourdement le roi, n’aime pas M. de Bragelonne. -- Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond. -- Je le sais. -- Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma première demande, Sa Majesté eût pris la peine de me le dire. -- Depuis peu. Athos garda un moment le silence. -- Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoyé M. de Bragelonne à Londres. Cet exil surprend à bon droit ceux qui aiment l’honneur du roi. -- Qui parle de l’honneur du roi, monsieur de La Fère? -- L’honneur du roi, Sire, est fait de l’honneur de toute sa noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, c’est-à- dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c’est à lui- même, au roi, que cette part d’honneur est dérobée. -- Monsieur de La Fère! -- Sire, vous avez envoyé à Londres le vicomte de Bragelonne avant d’être l’amant de Mlle de La Vallière, ou depuis que vous êtes son amant? Le roi, irrité, surtout parce qu’il se sentait dominé, voulut congédier Athos par un geste. -- Sire, je vous dirai tout, répliqua le comte; je ne sortirai d’ici que satisfait par Votre Majesté ou par moi-même. Satisfait si vous m’avez prouvé que vous avez raison; satisfait si je vous ai prouvé que vous avez tort. Oh! vous m’écouterez, Sire. Je suis vieux, et je tiens à tout ce qu’il y a de vraiment grand et de vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a versé son sang pour votre père et pour vous, sans jamais avoir rien demandé ni à vous ni à votre père. Je n’ai fait de tort à personne en ce monde, et j’ai obligé des rois! Vous m’écouterez! Je viens vous demander compte de l’honneur d’un de vos serviteurs que vous avez abusé par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que ces mots irritent Votre Majesté; mais les faits nous tuent, nous autres; je sais que vous cherchez quel châtiment vous ferez subir à ma franchise; mais je sais, moi, quel châtiment je demanderai à Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le malheur de mon fils. Le roi se promenait à grands pas, la main sur la poitrine, la tête roidie, l’oeil flamboyant. -- Monsieur, s’écria-t-il tout à coup, si j’étais pour vous le roi, vous seriez déjà puni; mais je ne suis qu’un homme, et j’ai le droit d’aimer sur la terre ceux qui m’aiment, bonheur si rare! -- Vous n’avez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prévenir M. de Bragelonne au lieu de l’exiler. -- Je crois que je discute, en vérité! interrompit Louis XIV avec cette majesté que lui seul savait trouver à un point si remarquable dans le regard et dans la voix. -- J’espérais que vous me répondriez, dit le comte. -- Vous saurez tantôt ma réponse, monsieur. -- Vous savez ma pensée, répliqua M. de La Fère. -- Vous avez oublié que vous parliez au roi, monsieur; c’est un crime! -- Vous avez oublié que vous brisiez la vie de deux hommes; c’est un péché mortel, Sire! -- Sortez, maintenant! -- Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez mal votre règne, car vous le commencez par le rapt et la déloyauté! Ma race et moi, nous sommes dégagés envers vous de toute cette affection et de tout ce respect que j’avais fait jurer à mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en présence des restes de vos nobles aïeux. Vous êtes devenu notre ennemi, Sire, et nous n’avons plus affaire désormais qu’à Dieu, notre seul maître. Prenez-y garde! -- Vous menacez? -- Oh! non, dit tristement Athos, et je n’ai pas plus de bravade que de peur dans l’âme. Dieu, dont je vous parle, Sire, m’entend parler; il sait que, pour l’intégrité, pour l’honneur de votre couronne, je verserais encore à présent tout ce que m’ont laissé de sang vingt années de guerre civile et étrangère. Je puis donc vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace l’homme; mais je vous dis, à vous: Vous perdez deux serviteurs pour avoir tué la foi dans le coeur du père et l’amour dans le coeur du fils. L’un ne croit plus à la parole royale, l’autre ne croit plus à la loyauté des hommes, ni à la pureté des femmes. L’un est mort au respect et l’autre à l’obéissance. Adieu! Cela dit, Athos brisa son épée sur son genou, en déposa lentement les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui étouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet. Louis, abîmé sur sa table, passa quelques minutes à se remettre, et, se relevant soudain, il sonna violemment. -- Qu’on appelle M. d’Artagnan! dit-il aux huissiers épouvantés. Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à répondre et nous répondons à cette question. Porthos, fidèle à son devoir d’arrangeur d’affaires avait, en quittant le Palais-Royal, été rejoindre Raoul aux Minimes du bois de Vincennes, et lui avait raconté, dans ses moindres détails, son entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait terminé en disant que le message du roi à son favori n’amènerait, probablement, qu’un retard momentané, et qu’en quittant le roi de Saint-Aignan s’empresserait de se rendre à l’appel que lui avait fait Raoul. Mais Raoul, moins crédule que son vieil ami, avait conclu, du récit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan contait tout au roi, le roi défendrait à de Saint-Aignan de se présenter sur le terrain. Il avait donc, en conséquence de cette réflexion, laissé Porthos garder la place, au cas, fort peu probable, où de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien engagé Porthos à ne pas rester sur le pré plus d’une heure ou une heure et demie. Ce à quoi Porthos s’était formellement refusé, s’installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre racine, faisant promettre à Raoul de revenir de chez son père chez lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sût où le trouver si M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous. Bragelonne avait quitté Vincennes et s’était acheminé tout droit chez Athos, qui, depuis deux jours, était à Paris. Le comte était déjà prévenu par une lettre de d’Artagnan. Raoul arrivait donc surabondamment chez son père, qui, après lui avoir tendu la main et l’avoir embrassé, lui fit signe de s’asseoir. -- Je sais que vous venez à moi comme on vient à un ami, vicomte, quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous amène. Le jeune homme s’inclina et commença son récit. Plus d’une fois, dans le cours de ce récit, les larmes coupèrent sa voix et un sanglot étranglé dans sa gorge suspendit la narration. Cependant il acheva. Athos savait probablement déjà à quoi s’en tenir, puisque nous avons dit que d’Artagnan lui avait écrit; mais, tenant à garder jusqu’au bout ce calme et cette sérénité qui faisaient le côté presque surhumain de son caractère, il répondit: -- Raoul, je ne crois rien de ce que l’on dit; je ne crois rien de ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne m’aient pas déjà entretenu de cette aventure, mais parce que, dans mon âme et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait outragé un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous rapporter la preuve de ce que je dis. Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu’il avait vu de ses propres yeux et cette imperturbable foi qu’il avait dans un homme qui n’avait jamais menti, s’inclina et se contenta de répondre: -- Allez donc, monsieur le comte; j’attendrai. Et il s’assit, la tête cachée dans ses deux mains. Athos s’habilla et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter à nos lecteurs, qui l’ont vu entrer chez Sa Majesté et qui l’ont vu en sortir. Quand il rentra chez lui, Raoul, pâle et morne n’avait pas quitté sa position désespérée. Cependant au bruit des portes qui s’ouvraient, au bruit des pas de son père qui s’approchait de lui, le jeune homme releva la tête. Athos était pâle, découvert, grave; il remit son manteau et son chapeau au laquais, le congédia du geste et s’assit près de Raoul. -- Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement la tête de haut en bas, êtes-vous bien convaincu, à présent? -- Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Vallière. -- Ainsi, il avoue? s’écria Raoul. -- Absolument, dit Athos. -- Et elle? -- Je ne l’ai pas vue. -- Non; mais le roi vous en a parlé. Que dit-il d’elle? -- Il dit qu’elle l’aime. -- Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur! Et le jeune homme fit un geste de désespoir. -- Raoul, reprit le comte, j’ai dit au roi, croyez-le bien, tout ce que vous eussiez pu lui dire vous-même, et je crois le lui avoir dit en termes convenables, mais fermes. -- Et que lui avez-vous dit, monsieur? -- J’ai dit, Raoul, que tout était fini entre lui et nous, que vous ne seriez plus rien pour son service; j’ai dit que, moi-même, je demeurerais à l’écart. Il ne me reste plus qu’à savoir une chose. -- Laquelle, monsieur? -- Si vous avez pris votre parti. -- Mon parti? À quel sujet? -- Touchant l’amour et... -- Achevez, monsieur. -- Et touchant la vengeance; car j’ai peur que vous ne songiez à vous venger. -- Oh! monsieur, l’amour... peut-être un jour, plus tard, réussirai-je à l’arracher de mon coeur. J’y compte, avec l’aide de Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n’y avais songé que sous l’empire d’une pensée mauvaise, car ce n’était point du vrai coupable que je pouvais me venger; j’ai donc déjà renoncé à la vengeance. -- Ainsi, vous ne songez plus à chercher une querelle à M. de Saint Aignan? -- Non, monsieur. Un défi a été fait; si M. de Saint-Aignan l’accepte, je le soutiendrai; s’il ne le relève pas, je le laisserai à terre. -- Et de La Vallière? -- Monsieur le comte n’a pas sérieusement cru que je songerais à me venger d’une femme, répondit Raoul avec un sourire si triste, qu’il attira une larme aux bords des paupières de cet homme qui s’était tant de fois penché sur ses douleurs et sur les douleurs des autres. Il tendit sa main à Raoul, Raoul la saisit vivement. -- Ainsi, monsieur le comte, vous êtes bien assuré que le mal est sans remède? demanda le jeune homme. Athos secoua la tête à son tour. -- Pauvre enfant! murmura-t-il. -- Vous pensez que j’espère encore, dit Raoul, et vous me plaignez. Oh! c’est qu’il m’en coûte horriblement, voyez-vous, pour mépriser, comme je le dois, celle que j’ai tant aimée. Que n’ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui pardonnerais. Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de prononcer Raoul semblaient être sortis de son propre coeur. En ce moment, le laquais annonça M. d’Artagnan. Ce nom retentit, d’une façon bien différente, aux oreilles d’Athos et de Raoul. Le mousquetaire annoncé fit son entrée avec un vague sourire sur les lèvres. Raoul s’arrêta; Athos marcha vers son ami avec une expression de visage qui n’échappa point à Bragelonne. D’Artagnan répondit à Athos par un simple clignement de l’oeil; puis, s’avançant vers Raoul et lui prenant la main: -- Eh bien! dit-il s’adressant à la fois au père et au fils, nous consolons l’enfant, à ce qu’il paraît? -- Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m’aider à cette tâche difficile. Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de d’Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens particulier à part celui des paroles. -- Oui, répondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la main qu’Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi... -- Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la consolation que vous apportez, mais pour vous-même. Je suis consolé. Et il essaya d’un sourire plus triste qu’aucune des larmes que d’Artagnan eût jamais vu répandre. -- À la bonne heure! fit d’Artagnan. -- Seulement, continua Raoul, vous êtes arrivé comme M. le comte allait me donner les détails de son entrevue avec le roi. Vous permettez, n’est-ce pas, que M. le comte continue? Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu’au fond du coeur du mousquetaire. -- Son entrevue avec le roi? fit d’Artagnan d’un ton si naturel, qu’il n’y avait pas moyen de douter de son étonnement. Vous avez donc vu le roi, Athos? Athos sourit. -- Oui, dit-il, je l’ai vu. -- Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte eût vu Sa Majesté? demanda Raoul à demi rassuré. -- Ma foi, oui! tout à fait. -- Alors, me voilà plus tranquille, dit Raoul. -- Tranquille, et sur quoi? demanda Athos. -- Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l’amitié que vous me faites l’honneur de me porter, je craignais que vous n’eussiez un peu vivement exprimé à Sa Majesté ma douleur et votre indignation, et qu’alors le roi... -- Et qu’alors le roi? répéta d’Artagnan. Voyons, achevez, Raoul. -- Excusez-moi à votre tour, monsieur d’Artagnan, dit Raoul. Un instant j’ai tremblé, je l’avoue, que vous ne vinssiez pas ici comme M. d’Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires. -- Vous êtes fou, mon pauvre Raoul, s’écria d’Artagnan avec un éclat de rire dans lequel un exact observateur eût peut-être désiré plus de franchise. -- Tant mieux! dit Raoul. -- Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille? -- Dites, monsieur; venant de vous, l’avis doit être bon. -- Eh bien! je vous conseille, après votre voyage, après votre visite chez M. de Guiche, après votre visite chez Madame, après votre visite chez Porthos, après votre voyage à Vincennes, je vous conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze heures, et, à votre réveil, fatiguez-moi un bon cheval. Et, l’attirant à lui, il l’embrassa comme il eût fait de son propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il était visible que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore chez le père que chez l’ami. Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant à les pénétrer toutes les forces de son intelligence. Mais son regard s’émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur la figure calme et douce du comte de La Fère. -- Et où allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que Bragelonne s’apprêtait à sortir. -- Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et triste. -- C’est donc là qu’on vous trouvera, vicomte, si l’on a quelque chose à vous dire? -- Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose à me dire? -- Que sais-je! dit Athos. -- Oui, de nouvelles consolations, dit d’Artagnan en poussant tout doucement Raoul vers la porte. Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis, sortit de chez le comte, n’emportant avec lui que l’unique sentiment de sa douleur particulière. -- Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu’à moi. Et, s’enveloppant de son manteau, de manière à cacher aux passants son visage attristé, il sortit pour se rendre à son propre logement, comme il l’avait promis à Porthos. Les deux amis avaient vu le jeune homme s’éloigner avec un sentiment pareil de commisération. Seulement, chacun d’eux l’avait exprimé d’une façon différente. -- Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant échapper un soupir. -- Pauvre Raoul! avait dit d’Artagnan en haussant les épaules. Chapitre CXCIX -- Heu! miser! «Pauvre Raoul!» avait dit Athos. «Pauvre Raoul!» avait dit d’Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul devait être un homme bien malheureux. Aussi, lorsqu’il se trouva seul en face de lui-même, laissant derrière lui l’ami intrépide et le père indulgent, lorsqu’il se rappela l’aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait sa bien-aimée Louise de La Vallière, il sentit son coeur se briser, comme chacun de nous l’a senti se briser une fois à la première illusion détruite, au premier amour trahi. -- Oh! murmura-t-il, c’en est donc fait! Plus rien dans la vie! Rien à attendre, rien à espérer! Guiche me l’a dit, mon père me l’a dit, M. d’Artagnan me l’a dit. Tout est donc un rêve en ce monde! C’était un rêve que cet avenir poursuivi depuis dix ans! Cette union de nos coeurs, c’était un rêve! Cette vie toute d’amour et de bonheur, c’était un rêve! Pauvre fou de rêver ainsi tout haut et publiquement, en face de mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s’attristent de mes peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!... Ainsi, mon malheur va devenir une disgrâce éclatante, un scandale public. Ainsi, demain, je serai montré honteusement au doigt! Et, malgré le calme promis à son père et à d’Artagnan, Raoul fit entendre quelques paroles de sourde menace. -- Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que j’eusse à la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je rirais avec les lèvres, je convaincrais les femmes que cette perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui d’avoir été abusé par ses semblants d’honnêteté; quelques railleurs flagorneraient le roi à mes dépens; je me mettrais à l’affût sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns. Les hommes me redouteraient et, au troisième que j’aurais couché à mes pieds, je serais adoré par les femmes. Oui, voilà un parti à prendre, et le comte de La Fère lui-même n’y répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de sa jeunesse, comme je viens de l’être? N’a-t-il pas remplacé l’amour par l’ivresse? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne remplacerais-je pas l’amour par le plaisir? Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-être! L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes? une épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de l’humanité tout entière n’est qu’un long cri. Mais qu’importe la douleur des autres à celui qui souffre? La plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante sur la nôtre? Le sang qui coule à côté de nous tarit-il notre sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse particulière? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa douleur, chacun pleure ses propres larmes. Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’à présent? Une arène froide et stérile où j’ai combattu pour les autres toujours, pour moi jamais. Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme. Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné. Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier à toutes le crime de l’une d’elles? Que faut-il pour cela?... N’avoir plus de coeur, ou oublier qu’on en a un; être fort, même contre la faiblesse; appuyer toujours, même lorsque l’on sent rompre. Que faut-il pour en arriver là? Être jeune, beau, fort, vaillant, riche. Je suis ou je serai tout cela. Mais l’honneur? Qu’est-ce que l’honneur? Une théorie que chacun comprend à sa façon. Mon père me disait: «L’honneur, c’est le respect de ce que l’on doit aux autres, et surtout de ce qu’on se doit à soi-même.» Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint- Aignan surtout me diraient: «L’honneur consiste à servir les passions et les plaisirs de son roi.» Cet honneur-là est facile et productif. Avec cet honneur-là, je puis garder mon poste à la Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon régiment à moi. Avec cet honneur-là, je puis être duc et pair. La tache que vient de m’imprimer cette femme, cette douleur avec laquelle elle vient de briser mon coeur, à moi, Raoul, son ami d’enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave capitaine qui se couvrira de gloire à la première rencontre, et qui deviendra cent fois plus que n’est aujourd’hui Mlle de La Vallière, la maîtresse du roi; car le roi n’épousera pas Mlle de La Vallière, et plus il la déclarera publiquement sa maîtresse, plus il épaissira le bandeau de honte qu’il lui jette au front en guise de couronne, et, à mesure qu’on la méprisera comme je la méprise, moi, je me glorifierai. Hélas! nous avions marché ensemble, elle et moi, pendant le premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la jeunesse, et voilà que nous arrivons à un carrefour où elle se sépare de moi, où nous allons suivre une route différente qui ira nous écartant toujours davantage l’un de l’autre; et, pour atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis désespéré, je suis anéanti! Ô malheureux!... Raoul en était là de ses réflexions sinistres, quand son pied se posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il était arrivé là sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment il était venu; il poussa la porte, continua d’avancer et gravit l’escalier. Comme dans la plupart des maisons de cette époque, l’escalier était sombre et les paliers étaient obscurs. Raoul logeait au premier étage; il s’arrêta pour sonner. Olivain parut, lui prit des mains l’épée et le manteau. Raoul ouvrit lui-même la porte qui, de l’antichambre, donnait dans un petit salon assez richement meublé pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par Olivain, qui, connaissant les goûts de son maître, s’était empressé d’y satisfaire, sans s’inquiéter s’il s’apercevrait ou ne s’apercevrait pas de cette attention. Il y avait dans le salon un portrait de La Vallière que La Vallière elle-même avait dessiné et avait donné à Raoul. Ce portrait, accroché au-dessus d’une grande chaise longue recouverte de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au reste, Raoul cédait à son habitude; c’était, chaque fois qu’il rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s’arrêta à le regarder tristement. Il avait les bras croisés sur la poitrine, la tête doucement levée, l’oeil calme et voilé, la bouche plissée par un sourire amer. Il regarda l’image adorée; puis tout ce qu’il avait dit repassa dans son esprit, tout ce qu’il avait souffert assaillit son coeur, et, après un long silence: -- Ô malheureux dit-il pour la troisième fois. À peine avait-il prononcé ces deux mots, qu’un soupir et une plainte se firent entendre derrière lui. Il se retourna vivement, et, dans l’angle du salon, il aperçut, debout, courbée, voilée, une femme qu’en entrant il avait cachée derrière le déplacement de la porte, et que depuis il n’avait pas vue, ne s’étant pas retourné. Il s’avança vers cette femme, dont personne ne lui avait annoncé la présence, saluant et s’informant à la fois, quand tout à coup la tête baissée se releva, le voile écarté laissa voir le visage, et une figure blanche et triste lui apparut. Raoul se recula, comme il eût fait devant un fantôme. -- Louise! s’écria-t-il avec un accent si désespéré, qu’on n’eût pas cru que la voix humaine pût jeter un pareil cri sans que se brisassent toutes les fibres du coeur. -- Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter? dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix. Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la tête, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise. -- Parlez, dit-il. Elle jeta un regard à la dérobée autour d’elle. Ce regard était une prière et demandait bien mieux le secret qu’un instant auparavant ne l’avaient fait ses paroles. Raoul se releva, et, allant à la porte qu’il ouvrit: -- Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne. Puis, se retournant vers La Vallière: -- C’est cela que vous désirez? dit-il. Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui signifiait: «Vous voyez que je vous comprends encore, moi.» Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme rebelle; puis, s’étant recueillie un instant: -- Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon et si franc; vous n’êtes pas un de ces hommes qui méprisent une femme parce qu’elle a donné son coeur, dût cet amour faire leur malheur ou les blesser dans leur orgueil. Raoul ne répondit point. -- Hélas! continua La Vallière, ce n’est que trop vrai; ma cause est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les obstacles que j’ai à braver, pour soulager mon coeur qui déborde et veut se répandre à vos pieds. Raoul continua de garder le silence. La Vallière le regardait d’un air qui voulait dire: «Encouragez- moi! par pitié, un mot!» Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer. Chapitre CC -- Blessures sur blessures Mlle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant. -- Oui, Louise, murmura-t-elle. Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le temps de se remettre. -- Vous, mademoiselle? dit-il. Puis, avec un accent indéfinissable: -- Vous ici? ajouta-t-il. -- Oui, Raoul, répéta la jeune fille; oui, moi, qui vous attendais. -- Pardon; lorsque je suis rentré, j’ignorais... -- Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer... Elle hésita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre, il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût pu entendre le bruit de ces deux coeurs qui battaient, non plus à l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre. C’était à Louise de parler. Elle fit un effort. -- J’avais à vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je vous visse... moi-même... seule... Je n’ai point reculé devant une démarche qui doit rester secrète; car personne, excepté vous, ne la comprendrait, monsieur de Bragelonne. -- En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout haletant, et moi même, malgré la bonne opinion que vous avez de moi, j’avoue... -- Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi. Elle baissa les yeux. De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir. -- M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, répéta- t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout. Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette blessure après tant d’autres blessures; mais il lui fut impossible de rencontrer les yeux de Raoul. -- Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère. Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux retroussa ses lèvres. -- Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul, attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé jusqu’à la fin. Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté; le pli de sa bouche s’effaça. -- Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure de vos lèvres qu’un soupçon de votre coeur. -- J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on trompe, c’est loyal; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et vous ne le feriez point. -- Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois; je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel; mais un jour est venu qui m’a détrompée. -- Eh bien! ce jour-là, mademoiselle, voyant que je vous aimais toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous ne m’aimiez plus. -- Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon coeur le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce jour-là, Raoul, hélas! vous n’étiez plus près de moi. -- Vous saviez où j’étais, mademoiselle; il fallait écrire. -- Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que voulez- vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que j’allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment où je vous parle, courbée devant vous, le coeur serré, des soupirs plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre douleur que celle que je lis dans vos yeux. Raoul essaya de sourire. -- Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous m’aimiez, vous; vous étiez sûr de m’aimer; vous ne vous trompiez pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre coeur, tandis que moi, moi!... Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se laissa tomber sur les genoux. -- Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez, et vous en aimiez un autre! -- Hélas! oui, s’écria la pauvre enfant; hélas! oui, j’en aime un autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c’est ma seule excuse, Raoul; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais pour vous dire: Vous savez ce que c’est qu’aimer? Eh bien, j’aime! J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime! S’il cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle qu’elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi donc, Raoul, si, dans votre coeur, vous croyez que je mérite la mort. -- Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant trahi. -- Vous avez raison dit-elle. Raoul poussa un profond soupir. -- Et vous aimez sans pouvoir oublier? s’écria Raoul. -- J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais ailleurs, répondit La Vallière. -- Bien! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous tromper. -- Oh! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul. -- Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de vous éclairer; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je devais faire parler votre coeur, tandis que j’ai fait à peine parler votre bouche. Je vous le répète, mademoiselle, je vous demande pardon. -- C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-elle. Vous me raillez! -- Comment, impossible? -- Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être parfait à ce point. -- Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout à l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas. -- Oh! vous m’aimez comme un tendre frère; laissez-moi espérer cela, Raoul. -- Comme un tendre frère? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes qui vous aiment. -- Raoul! Raoul! -- Comme un frère? Oh! Louise, je vous aimais à donner pour vous tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, toute mon éternité heure par heure. -- Raoul, Raoul, par pitié! -- Je vous aimais tant, Louise, que mon coeur est mort, que ma foi chancelle, que mes yeux s’éteignent; je vous aimais tant, que je ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel. -- Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi! s’écria La Vallière. Oh! si j’avais su!... -- Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous êtes heureuse; je lis votre joie à travers vos larmes; derrière les larmes que verse votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise, Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous, je vous en conjure. Adieu! adieu! -- Pardonnez-moi, je vous en supplie! -- Eh! n’ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais toujours? Elle cacha son visage entre ses mains. -- Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire ma sentence de mort. Adieu! La Vallière voulut tendre ses mains vers lui. -- Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il. Elle voulut s’écrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle baisa cette main et s’évanouit. -- Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans sa chaise, qui attend à la porte. Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser; puis, s’arrêtant tout à coup: -- Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de France, pour voler! Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La Vallière toujours évanouie. Chapitre CCI -- Ce qu'avait deviné Raoul Raoul parti, les deux exclamations qui l’avaient suivi exhalées, Athos et d’Artagnan se retrouvèrent seuls, en face l’un de l’autre. Athos reprit aussitôt l’air empressé qu’il avait à l’arrivée de d’Artagnan. -- Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m’annoncer? -- Moi? demanda d’Artagnan. -- Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause? Athos sourit. -- Dame! fit d’Artagnan. -- Je vais vous mettre à votre aise, cher ami. Le roi est furieux, n’est-ce pas? -- Mais je dois vous avouer qu’il n’est pas content. -- Et vous venez?... -- De sa part, oui. -- Pour m’arrêter, alors? -- Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami. -- Je m’y attendais. Allons! -- Oh! oh! que diable! fit d’Artagnan, comme vous êtes pressé, vous! -- Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos. -- J’ai le temps. N’êtes-vous pas curieux, d’ailleurs, de savoir comment les choses se sont passées entre moi et le roi? -- S’il vous plaît de me le raconter, cher ami, j’écouterai cela avec plaisir. Et il montra à d’Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci s’étendit en prenant ses aises. -- J’y tiens, voyez-vous, continua d’Artagnan, attendu que la conversation est assez curieuse. -- J’écoute. -- Eh bien! d’abord, le roi m’a fait appeler. -- Après mon départ? -- Vous descendiez les dernières marches de l’escalier, à ce que m’ont dit les mousquetaires. Je suis arrivé. Mon ami, il n’était pas rouge, il était violet. J’ignorais encore ce qui s’était passé. Seulement, à terre, sur le parquet, je voyais une épée brisée en deux morceaux. -- Capitaine d’Artagnan! s’écria le roi en m’apercevant. -- Sire, répondis-je. -- Je quitte M. de La Fère, qui est un insolent! -- Un insolent? m’écriai-je avec un tel accent, que le roi s’arrêta court. -- Capitaine d’Artagnan, reprit le roi les dents serrées, vous allez m’écouter et m’obéir. -- C’est mon devoir, Sire. -- J’ai voulu épargner à ce gentilhomme, pour lequel je garde quelques bons souvenirs, l’affront de ne pas le faire arrêter chez moi. -- Ah! ah! dis-je tranquillement. -- Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse... Je fis un mouvement. -- S’il vous répugne de l’arrêter vous-même, continua le roi, envoyez-moi mon capitaine des gardes. -- Sire, répliquai-je, il n’est pas besoin du capitaine des gardes puisque je suis de service. -- Je ne voudrais pas vous déplaire, dit le roi avec bonté; car vous m’avez toujours bien servi, monsieur d’Artagnan. -- Vous ne me déplaisez pas, Sire, répondis-je. Je suis de service, voilà tout. -- Mais, dit le roi avec étonnement, il me semble que le comte est votre ami? -- Il serait mon père, Sire, que je n’en serais pas moins de service. Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut satisfait. -- Vous arrêterez donc M. le comte de La Fère? demanda-t-il. -- Sans doute, Sire, si vous m’en donnez l’ordre. -- Eh bien! l’ordre, je vous le donne. Je m’inclinai. -- Où est le comte, Sire? -- Vous le chercherez. -- Et je l’arrêterai en quelque lieu qu’il soit, alors? -- Oui... cependant, tâchez qu’il soit chez lui. S’il retournait dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route. Je saluai; et, comme je restais en place: -- Eh bien? demanda le roi. -- J’attends, Sire? -- Qu’attendez-vous? -- L’ordre signé. Le roi parut contrarié. En effet, c’était un nouveau coup d’autorité à faire, c’était réparer l’acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a. Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il écrivit: «Ordre à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine-lieutenant de mes mousquetaires, d’arrêter M. le comte de La Fère partout où on le trouvera.» Puis il se tourna de mon côté. J’attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade dans ma tranquillité, car il signa vivement; puis, me remettant l’ordre: -- Allez! s’écria-t-il. J’obéis, et me voici. Athos serra la main de son ami. -- Marchons, dit-il. -- Oh! fit d’Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires à arranger avant de quitter comme cela votre logement? -- Moi? Pas du tout. -- Comment!... -- Mon Dieu, non. Vous le savez, d’Artagnan, j’ai toujours été simple voyageur sur la terre, prêt à aller au bout du monde à l’ordre de mon roi, prêt à quitter ce monde pour l’autre à l’ordre de mon Dieu. Que faut-il à l’homme prévenu? Un portemanteau ou un cercueil. Je suis prêt aujourd’hui comme toujours, cher ami. Emmenez-moi donc. -- Mais Bragelonne?... -- Je l’ai élevé dans les principes que je m’étais faits à moi- même, et vous voyez qu’en vous apercevant il a deviné à l’instant même la cause qui vous amenait. Nous l’avons dépisté un moment; mais, soyez tranquille, il s’attend assez à ma disgrâce pour ne pas s’effrayer outre mesure. Marchons. -- Marchons, dit tranquillement d’Artagnan. -- Mon ami, dit le comte, comme j’ai brisé mon épée chez le roi, et que j’en ai jeté les morceaux à ses pieds, je crois que cela me dispense de vous la remettre. -- Vous avez raison; et, d’ailleurs, que diable voulez-vous que je fasse de votre épée? -- Marche-t-on devant vous ou derrière vous? -- On marche à mon bras, répliqua d’Artagnan. Et il prit le bras du comte de La Fère pour descendre l’escalier. Ils arrivèrent ainsi au palier. Grimaud, qu’ils avaient rencontré dans l’antichambre, regardait cette sortie d’un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne pas se douter qu’il y eût quelque chose de caché là-dessous. -- Ah! c’est toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons... -- Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d’Artagnan avec un mouvement amical de la tête. Grimaud remercia d’Artagnan par une grimace qui avait visiblement l’intention d’être un sourire, et il accompagna les deux amis jusqu’à la portière. Athos monta le premier; d’Artagnan le suivit sans avoir rien dit au cocher. Ce départ, tout simple et sans autre démonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage. Lorsque le carrosse eut atteint les quais: -- Vous me menez à la Bastille, à ce que je vois? dit Athos. -- Moi? dit d’Artagnan. Je vous mène où vous voulez aller, pas ailleurs. -- Comment cela? fit le comte surpris. -- Pardieu! dit d’Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte, que je ne me suis chargé de la commission que pour que vous en fassiez à votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous fasse écrouer comme cela brutalement, sans réflexion. Si je n’avais pas prévu cela, j’eusse laissé faire M. le capitaine des gardes. -- Ainsi?... demanda Athos. -- Ainsi, je vous le répète, nous allons où vous voulez. -- Cher ami, dit Athos en embrassant d’Artagnan, je vous reconnais bien là. -- Dame! il me semble que c’est tout simple. Le cocher va vous mener à la barrière du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval que j’ai ordonné de tenir tout prêt, avec ce cheval, vous ferez trois postes tout d’une traite, et, moi, j’aurai soin de ne rentrer chez le roi, pour lui dire que vous êtes parti, qu’au moment où il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps, vous aurez gagné Le Havre, et, du Havre, l’Angleterre, où vous trouverez la jolie maison que m’a donnée mon ami M. Monck, sans parler de l’hospitalité que le roi Charles ne manquera pas de vous offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet? -- Menez-moi à la Bastille, dit Athos en souriant. -- Mauvaise tête! dit d’Artagnan; réfléchissez donc. -- Quoi? -- Que vous n’avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous parle d’après moi. Une prison est mortelle aux gens de notre âge. Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison. Rien que d’y penser, la tête m’en tourne! -- Ami, répondit Athos, Dieu m’a fait, par bonheur, aussi fort de corps que d’esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu’à mon dernier soupir. -- Mais ce n’est pas de la force, mon cher, c’est de la folie. -- Non, d’Artagnan, c’est une raison suprême. Ne croyez pas que je discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si vous vous perdriez en me sauvant. J’eusse fait ce que vous faites, si la fuite eût été dans mes convenances. J’eusse donc accepté de vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous eussiez accepté de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer seulement ce sujet. -- Ah! si vous me laissiez faire, dit d’Artagnan, comme j’enverrais le roi courir après vous! -- Il est le roi, cher ami. -- Oh! cela m’est bien égal; et, tout roi qu’il est, je lui répondrais parfaitement: «Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en France et en Europe; ordonnez-moi d’arrêter et de poignarder qui vous voudrez, fût-ce Monsieur, votre frère; mais ne touchez jamais à un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!...» -- Cher ami, répondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader d’une chose, c’est que je désire être arrêté, c’est que je tiens à une arrestation par dessus tout. D’Artagnan fit un mouvement d’épaules. -- Que voulez-vous! continua Athos, c’est ainsi: vous me laisseriez aller, que je reviendrais de moi-même me constituer prisonnier. Je veux prouver à ce jeune homme que l’éclat de sa couronne étourdit, je veux lui prouver qu’il n’est le premier des hommes qu’à la condition d’en être le plus généreux et le plus sage. Il me punit, il m’emprisonne, il me torture, soit! Il abuse, et je veux lui faire savoir ce que c’est qu’un remords, en attendant que Dieu lui apprenne ce que c’est qu’un châtiment. -- Mon ami, répondit d’Artagnan, je sais trop que, lorsque vous avez dit non, c’est non. Je n’insiste plus; vous voulez aller à la Bastille? -- Je le veux. -- Allons-y!... À la Bastille! continua d’Artagnan en s’adressant au cocher. Et, se rejetant dans le carrosse, il mâcha sa moustache avec un acharnement qui, pour Athos, signifiait une résolution prise ou en train de naître. Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du mousquetaire. -- Vous n’êtes point fâché contre moi, d’Artagnan? dit-il. -- Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par héroïsme, vous, je l’eusse fait, moi, par entêtement. -- Mais vous êtes bien d’avis que Dieu me vengera, n’est-ce pas, d’Artagnan? -- Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le capitaine. Chapitre CCII -- Trois convives étonnés de souper ensemble Le carrosse était arrivé devant la première porte de la Bastille. Un factionnaire l’arrêta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot à dire pour que la consigne fût levée. Le carrosse entra donc. Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait à la cour du Gouvernement, d’Artagnan dont l’oeil de lynx voyait tout, même à travers les murs, s’écria tout à coup: -- Eh! qu’est-ce que je vois? -- Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami? -- Regardez donc là-bas! -- Dans la cour? -- Oui; vite, dépêchez-vous. -- Eh bien! un carrosse. -- Bien! -- Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amène. -- Ce serait trop drôle! -- Je ne vous comprends pas. -- Dépêchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir de ce carrosse. Justement un second factionnaire venait d’arrêter d’Artagnan. Les formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir à cent pas l’homme que son ami lui avait signalé. Cet homme descendit, en effet, de carrosse à la porte même du Gouvernement. -- Eh bien! demanda d’Artagnan, vous le voyez? -- Oui; c’est un homme en habit gris. -- Qu’en dites-vous? -- Je ne sais trop; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit gris qui descend de carrosse: voilà tout. -- Athos, je gagerais que c’est lui. -- Qui lui? -- Aramis. -- Aramis arrêté? Impossible! -- Je ne vous dis pas qu’il est arrêté, puisque nous le voyons seul dans son carrosse. -- Alors, que fait-il ici? -- Oh! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi! nous arrivons à temps! -- Pour quoi faire? -- Pour voir. -- Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’être vu. -- Bien raisonné. -- Malheureusement, il n’y a pas de remède quand on rencontre quelqu’un dans la Bastille; voulût-on reculer pour l’éviter, c’est impossible. -- Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée; il s’agit d’épargner à Aramis l’ennui dont vous parliez. -- Comment faire? -- Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi conter la chose à ma façon; je ne vous recommanderai pas de mentir, cela vous serait impossible. -- Eh bien! alors? -- Eh bien! je mentirai pour deux; c’est si facile avec la nature et l’habitude du Gascon! Athos sourit. Le carrosse s’arrêta où s’était arrêté celui que nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement même. -- C’est entendu? fit d’Artagnan bas à son ami. Athos consentit par un geste. Ils montèrent l’escalier. Si l’on s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-à-dire au plus difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier d’État. À la troisième porte, au contraire, c’est-à-dire une fois bien entré, il dit seulement au factionnaire: -- Chez M. de Baisemeaux. Et tous deux passèrent. Ils furent bientôt dans la salle à manger du gouverneur, où le premier visage qui frappa les yeux de d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte à côte avec Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur fumait par tout l’appartement. Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible. Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes, commençait mille évolutions autour d’eux. -- Ah çà! dit Aramis, par quel hasard?... -- Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan. -- Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s’écria Aramis avec l’affectation de l’hilarité. -- Eh! eh! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous m’avez invité à dîner l’autre jour? -- Moi? s’écria Baisemeaux? -- Ah çà! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous souvenez pas? Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et finit par balbutier: -- Certes... je suis ravi... mais... sur l’honneur... je ne... Ah! misérable mémoire! -- Eh! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché. -- Tort, de quoi? -- Tort de me souvenir, à ce qu’il paraît. Baisemeaux se précipita vers lui. -- Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus pauvre tête du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines. -- Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec aplomb. -- Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens. -- C’était chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles histoires sur vos comptes avec MM. Louvières et Tremblay. -- Ah! oui, parfaitement! -- Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous. -- Ah! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur Baisemeaux! Celui-ci interrompit court le mousquetaire. -- Comment donc! c’est cela; vous avez raison. Il me semble que j’y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci, cher monsieur d’Artagnan, à cette heure comme aux autres, prié ou non prié, vous êtes le maître chez moi, vous et monsieur d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos. -- J’ai bien pensé à tout cela, répondit d’Artagnan. Voici pourquoi je venais: n’ayant rien à faire ce soir au Palais-Royal, je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je rencontrai M. le comte. Athos salua. -- M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui exige prompte exécution. Nous étions près d’ici; j’ai voulu poursuivre, ne fût-ce que pour vous serrer la main et vous présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez le roi, ce même soir où... -- Très bien! très bien! M. le comte de La Fère, n’est-ce pas? -- Justement. -- M. le comte est le bienvenu. -- Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas? tandis que moi, pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels que vous êtes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos l’eût pu faire. -- Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un même sentiment de surprise joyeuse. La nuance fut saisie par d’Artagnan. -- Je vous laisse à ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi, s’étonnait et ne pouvait s’empêcher de le témoigner un peu; nuance qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la force des trois amis. -- Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur. -- Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai pour le dessert. -- Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux. -- Ce serait me désobliger. -- Vous reviendriez? dit Athos d’un air de doute. -- Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement. Et il ajouta plus bas: -- Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas affaires, pour l’amour de Dieu! Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit d’Artagnan jusqu’à la porte. Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprême degré. Quand la nécessité l’exigeait, il eût été le premier orateur du monde, au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion. Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe gastronomique le plus substantiel. Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés, apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé facilement à s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne à la Bastille. Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les trois hors-d’oeuvre, ne toucha plus à rien. La conversation fut ce qu’elle devait être entre trois hommes si opposés d’humeur et de projets. Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important. Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et si mal écroué. Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau généreux de Baisemeaux. Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, à l’oreille: -- Chez le roi, et brûlons le pavé! Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière, ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était pour elle. En effet, au premier mot que le confident prononça de la découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort agité, en présence de Louis, plus agité encore. -- Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé sa narration, qu’a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à l’heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je passe chez elle? -- Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le chemin. -- Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au coeur? murmura Louis XIV entre ses dents. -- Oh! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de La Vallière aime, et cela de tout son coeur. Mais, vous savez, M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros romains. Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le quittait. -- Quant à Mlle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous, Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable! De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui donner: des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens s’étaient aimés et juré alliance; que l’un des deux avait tenu parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de s’être parjuré. Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le coeur du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père, s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de jours et d’années. De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de Louise. Le roi leva la tête. -- Que fera Votre Majesté ce soir? Faut-il prévenir Mlle de La Vallière? -- Dame! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi. -- Se promènera-t-on? -- On sort de se promener, répliqua le roi. -- Eh bien! Sire? -- Eh bien! rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté; quand Mlle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette le remords faisait son oeuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle nous donner de ses nouvelles! -- Ah! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce coeur dévoué? Le roi se leva rouge de dépit; la jalousie mordait à son tour. De Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa première idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière; mais, à la place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des mousquetaires debout et muet dans l’embrasure. -- Monsieur d’Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien? D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été clairs pour tout le monde; à bien plus forte raison le furent-ils pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et d’Artagnan se trouvèrent seuls. -- Est-ce fait? demanda le roi. -- Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix grave, c’est fait. Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la victime. Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi essaya- t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence, pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous venons de faire tout haut: -- Qu’a dit le comte? reprit-il négligemment. -- Mais rien, Sire. -- Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire? -- Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, Sire. Le roi releva la tête avec fierté. -- Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle de rebelle? dit-il. -- D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle? demanda tranquillement le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui, non seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire? -- Qui ne veulent pas l’y conduire? s’écria le roi. Qu’entends-je là, capitaine? Êtes-vous fou? -- Je ne crois pas, Sire. -- Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La Fère?... -- Oui, Sire. -- Et quels sont ces gens-là? -- Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le mousquetaire. -- Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi. -- Oui, Sire, c’est moi. -- Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté? -- C’était absolument mon intention, oui, Sire. -- Oh! -- Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait préparer pour lui à la barrière de la Conférence. -- Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval? -- Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre et, de là, l’Angleterre. -- Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s’écria le roi étincelant de fierté sauvage. -- Parfaitement. Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna. -- Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous agissiez ainsi? interrogea le roi avec majesté. -- J’ai toujours une raison, Sire. -- Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre. -- Moi, Sire? -- Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas arrêter M. le comte de La Fère? -- Oui, Sire; mais... -- Mais quoi? interrompit le roi impatient. -- Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre capitaine des gardes l’arrêterait, lui. -- Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je ne vous forçais pas la main? -- À moi, oui, Sire; à mon ami, non. -- Non? -- Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes, mon ami était toujours arrêté. -- Et voilà votre dévouement, monsieur? un dévouement qui raisonne, qui choisit? Vous n’êtes pas un soldat, monsieur! -- J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis. -- Eh bien! vous êtes un frondeur! -- Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire... -- Mais, si ce que vous dites est vrai... -- Ce que je dis est toujours vrai, Sire. -- Que venez-vous faire ici? Voyons. -- Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fère est à la Bastille... -- Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît. -- C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il est important que Votre Majesté le sache. -- Ah! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi! -- Sire... -- Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma patience. -- Au contraire, Sire. -- Comment, au contraire? -- Je viens me faire arrêter aussi. -- Vous faire arrêter, vous? -- Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie; que Votre Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même; je n’aurai pas besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds. Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner l’ordre d’emprisonner d’Artagnan. -- Faites attention que c’est pour toujours, monsieur, s’écria-t- il avec l’accent de la menace. -- J’y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu’une fois vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en face. Le roi jeta sa plume avec violence. -- Allez-vous-en! dit-il. -- Oh! non pas, Sire, s’il plaît à Votre Majesté. -- Comment, non pas? -- Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s’est emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce que j’ai à lui dire. -- Votre démission, monsieur, s’écria le roi! -- Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au coeur, puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai offert ma démission au roi. -- Eh bien! alors, faites vite. -- Non, Sire; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici; Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille, pourquoi change-t elle d’avis? -- D’Artagnan! tête gasconne! qui est le roi de vous ou de moi! Voyons. -- C’est vous, Sire, malheureusement. -- Comment, malheureusement? -- Oui, Sire; car, si c’était moi... -- Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de M. d’Artagnan, n’est-ce pas? -- Oui, certes! -- En vérité? Et le roi haussa les épaules. -- Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et non avec des charbons enflammés, je lui dirais: «Monsieur d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de mon trône pour outrager un gentilhomme.» -- Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre ami que de surpasser son insolence? -- Oh! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui, l’homme de toutes les délicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez sacrifié son fils, et il défendait son fils; vous l’avez sacrifié lui-même; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez! Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs à révérences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie! voulez-vous qu’on vous aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous? Si vous préférez la bassesse, l’intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois; nous qui avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes déjà grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec mon ami; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère, c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur; si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais à vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-là. Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il était évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné davantage; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait d’Artagnan, lui avait traversé le coeur, pareille à une lame. D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement de Louis XIV, il la posa sur la table. Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à terre et roula aux pieds de d’Artagnan. Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et frémissant d’indignation: -- Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l’exiler, il peut le condamner à mort; mais, fût-il cent fois roi, il n’a jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus désormais d’autre fourreau que mon coeur ou le vôtre. Je choisis le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience! Puis se précipitant sur son épée: -- Que mon sang retombe sur votre tête, Sire! s’écria-t-il. Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet, il en dirigea la pointe sur sa poitrine. Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il remit silencieusement au fourreau. D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans l’aider, faire le roi jusqu’au bout. Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume, écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers d’Artagnan. -- Qu’est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine. -- L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le comte de La Fère. D’Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia l’ordre, le passa sous son buffle et sortit. Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe. -- Ô coeur humain! boussole des rois! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles d’un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant. Chapitre CCIV -- Rivaux politiques D’Artagnan avait promis à M. de Baisemeaux d’être de retour au dessert, d’Artagnan tint parole. On en était aux vins fins et aux liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la réputation d’être admirablement garnie, lorsque les éperons du capitaine des mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-même parut sur le seuil. Athos et Aramis avaient joué serré. Aussi, aucun des deux n’avait pénétré l’autre. On avait soupé, causé beaucoup de la Bastille, du dernier voyage de Fontainebleau, de la future fête que M. Fouquet devait donner à Vaux. Les généralités avaient été prodiguées, et nul, hormis de Baisemeaux, n’avait effleuré les choses particulières. D’Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pâle et ému de sa conversation avec le roi De Baisemeaux s’empressa d’approcher une chaise. D’Artagnan accepta un verre plein et le laissa vide. Athos et Aramis remarquèrent tous deux cette émotion de d’Artagnan. Quant à de Baisemeaux, il ne vit rien que le capitaine des mousquetaires de Sa Majesté auquel il se hâta de faire fête. Approcher le roi, c’était avoir tous droits aux égards de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eût remarqué cette émotion, il n’en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait l’avoir pénétrée. Pour lui, le retour de d’Artagnan et surtout le bouleversement de l’homme impassible signifiaient: «Je viens de demander au roi quelque chose que le roi m’a refusé.» Bien convaincu qu’il était dans le vrai, Athos sourit, se leva de table et fit un signe à d’Artagnan, comme pour lui rappeler qu’ils avaient autre chose à faire que de souper ensemble. D’Artagnan comprit et répondit par un autre signe. Aramis et Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard. Athos crut que c’était à lui de donner l’explication de ce qui se passait. -- La vérité, mes amis, dit le comte de La Fère avec un sourire, c’est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel d’État, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier. Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie. Ce cher M. de Baisemeaux avait l’amour-propre de sa forteresse. À part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il était heureux; plus ces prisonniers étaient grands, plus il était fier. Quant à Aramis, prenant une figure de circonstance: -- Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La Vallière, n’est-ce pas? -- Hélas! fit Baisemeaux. -- Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous êtes, oubliant qu’il n’y a plus que des courtisans, vous avez été trouver le roi et vous lui avez dit son fait? -- Vous avez deviné, mon ami. -- De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d’avoir soupé si familièrement avec un homme tombé dans la disgrâce de Sa Majesté; de sorte, monsieur le comte?... -- De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami M. d’Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par l’ouverture de son buffle, et qui n’est autre, certainement, que mon ordre d’écrou. De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d’habitude. D’Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en présenta un au gouverneur. Baisemeaux déplia le papier et lut à demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en s’interrompant: -- «Ordre de détenir dans mon château de la Bastille...» Très bien... «Dans mon château de la Bastille... M. le comte de La Fère.» oh! monsieur, que c’est pour moi un douloureux honneur de vous posséder! -- Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix suave et calme. -- Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l’ordre à la main, transcrivait sur son registre d’écrou la volonté royale. -- Pas même un jour, ou plutôt, pas même une nuit, dit d’Artagnan en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre immédiatement le comte en liberté. -- Ah! fit Aramis, c’est de la besogne que vous m’épargnez, d’Artagnan. Et il serra d’une façon significative la main du mousquetaire en même temps que celle d’Athos. -- Eh quoi! dit ce dernier avec étonnement, le roi me donne la liberté? -- Lisez, cher ami, repartit d’Artagnan. Athos prit l’ordre et lut. -- C’est vrai, dit-il. -- En seriez-vous fâché? demanda d’Artagnan. -- Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus grand mal qu’on puisse souhaiter aux rois, c’est qu’ils commettent une injustice. Mais vous avez eu du mal, n’est-ce pas? oh! avouez- le mon ami. -- Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait tout ce que je veux. Aramis regarda d’Artagnan et vit bien qu’il mentait. Mais Baisemeaux ne regarda rien que d’Artagnan, tant il était saisi d’une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire au roi tout ce qu’il voulait. -- Et le roi exile Athos? demanda Aramis. -- Non, pas précisément; le roi ne s’est pas même expliqué là- dessus, reprit d’Artagnan; mais je crois que le comte n’a rien de mieux à faire, à moins qu’il ne tienne à remercier le roi... -- Non, en vérité, répondit en souriant Athos. -- Eh bien! je crois que le comte n’a rien de mieux à faire, reprit d’Artagnan, que de se retirer dans son château. Au reste, mon cher Athos, parlez, demandez; si une résidence vous est plus agréable que l’autre, je me fais fort de vous faire obtenir celle- là. -- Non, merci, dit Athos; rien ne peut m’être plus agréable, cher ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au bord de la Loire. Si Dieu est le suprême médecin des maux de l’âme, la nature est le souverain remède. Ainsi, monsieur, continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voilà donc libre? -- Oui, monsieur le comte, je le crois, je l’espère, du moins, dit le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, à moins, toutefois, que M. d’Artagnan n’ait un troisième ordre. -- Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il faut vous en tenir au second et nous arrêter là. -- Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux s’adressant à Athos, vous ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis à trente livres, comme les généraux; que dis-je! à cinquante livres, comme les princes, et vous eussiez soupé tous les soirs comme vous avez soupé ce soir. -- Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de préférer ma médiocrité. Puis, se retournant vers d’Artagnan: -- Partons, mon ami, dit-il. -- Partons, dit d’Artagnan. -- Est-ce que j’aurai cette joie, demanda Athos, de vous posséder pour compagnon, mon ami? -- Jusqu’à la porte seulement, très cher, répondit d’Artagnan; après quoi, je vous dirai ce que j’ai dit au roi: «Je suis de service.» -- Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant m’accompagnez- vous? La Fère est sur la route de Vannes. -- Moi, mon ami, dit le prélat, j’ai rendez-vous ce soir à Paris, et je ne saurais m’éloigner sans faire souffrir de graves intérêts. -- Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand merci de votre bonne volonté, et surtout de l’échantillon que vous m’avez donné de l’ordinaire de la Bastille. Et, après avoir embrassé Aramis et serré la main à M. de Baisemeaux; après avoir reçu les souhaits de bon voyage de tous deux, Athos partit avec d’Artagnan. Tandis que le dénouement de la scène du Palais-Royal s’accomplissait à la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos et chez Bragelonne. Grimaud, comme nous l’avons vu, avait accompagné son maître à Paris; comme nous l’avons dit, il avait assisté à la sortie d’Athos; il avait vu d’Artagnan mordre ses moustaches; il avait vu son maître monter en carrosse; il avait interrogé l’une et l’autre physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez longtemps pour avoir compris, à travers le masque de leur impassibilité, qu’il se passait de graves événements. Une fois Athos parti, il se mit à réfléchir. Alors il se rappela l’étrange façon dont Athos lui avait dit adieu, l’embarras imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maître aux idées si nettes, à la volonté si droite. Il savait qu’Athos n’avait rien emporté que ce qu’il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir qu’Athos ne partait pas pour une heure, pas même pour un jour. Il y avait une longue absence dans la façon dont Athos, en quittant Grimaud, avait prononcé le mot adieu. Tout cela lui revenait à l’esprit avec tous ses sentiments d’affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de la solitude qui toujours occupe l’imagination des gens qui aiment; tout cela, disons-nous, rendit l’honnête Grimaud fort triste et surtout fort inquiet. Sans se rendre compte de ce qu’il faisait depuis le départ de son maître, il errait par tout l’appartement, cherchant, pour ainsi dire, les traces de son maître, semblable, en cela, tout ce qui est bon se ressemble, au chien, qui n’a pas d’inquiétude sur son maître absent, mais qui a de l’ennui. Seulement, comme à l’instinct de l’animal Grimaud joignait la raison de l’homme, Grimaud avait à la fois de l’ennui et de l’inquiétude. N’ayant trouvé aucun indice qui pût le guider, n’ayant rien vu ou rien découvert qui eût fixé ses doutes, Grimaud se mit à imaginer ce qui pouvait être arrivé. Or, l’imagination est la ressource ou plutôt le supplice des bons coeurs. En effet, jamais il n’arrive qu’un bon coeur se représente son ami heureux ou allègre. Jamais le pigeon qui voyage n’inspire autre chose que la terreur au pigeon resté au logis. Grimaud passa donc de l’inquiétude à la terreur. Il récapitula tout ce qui s’était passé: la lettre de d’Artagnan à Athos, lettre à la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite de Raoul à Athos, visite à la suite de laquelle Athos avait demandé ses ordres et son habit de cérémonie; puis cette entrevue avec le roi, entrevue à la suite de laquelle Athos était rentré si sombre; puis cette explication entre le père et le fils, explication à la suite de laquelle Athos avait si tristement embrassé Raoul, tandis que Raoul s’en allait si tristement chez lui; enfin l’arrivée de d’Artagnan mordant sa moustache, arrivée à la suite de laquelle M. le comte de La Fère était monté en carrosse avec d’Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud. Et d’abord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher dans le justaucorps laissé par son maître la lettre de M. d’Artagnan. Cette lettre s’y trouvait encore, et voici ce qu’elle contenait: «Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la conduite de Mlle de La Vallière durant le séjour de notre jeune ami à Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de caserne et de ruelle. Si j’avais dit à Raoul ce que je crois savoir, le pauvre garçon en fût mort; mais, moi qui suis au service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le coeur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et presque autant que Raoul.» Grimaud s’arracha une demi-pincée de cheveux. Il eût fait mieux si sa chevelure eût été plus abondante. -- Voilà, dit-il, le noeud de l’énigme. La jeune fille a fait des siennes. Ce qu’on dit d’elle et du roi est vrai. Notre jeune maître est trompé. Il doit le savoir. M. le comte a été trouver le roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoyé M. d’Artagnan pour arranger l’affaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le comte est rentré sans son épée. Cette découverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il ne s’arrêta pas plus longtemps à conjecturer, il enfonça son chapeau sur la tête et courut au logis de Raoul. Après la sortie de Louise, Raoul avait dompté sa douleur, sinon son amour, et, forcé de regarder en avant dans cette route périlleuse où l’entraînaient la folie et la rébellion, il avait vu du premier coup d’oeil son père en butte à la résistance royale, puisque Athos s’était d’abord offert à cette résistance. En ce moment de lucidité toute sympathique, le malheureux jeune homme se rappela justement les signes mystérieux d’Athos, la visite inattendue de d’Artagnan, et le résultat de tout ce conflit entre un prince et un sujet apparut à ses yeux épouvantés. D’Artagnan en service, c’est-à-dire cloué à son poste, ne venait certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d’aussi pénibles conjonctures, était un malheur ou un danger. Raoul frémit d’avoir été égoïste, d’avoir oublié son père pour son amour, d’avoir, en un mot, cherché la rêverie ou la jouissance du désespoir, alors qu’il s’agissait peut-être de repousser l’attaque imminente dirigée contre Athos. Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son épée et courut d’abord à la demeure de son père. En chemin, il se heurta contre Grimaud, qui, parti du pôle opposé, s’élançait avec la même ardeur à la recherche de la vérité. Ces deux hommes s’étreignirent l’un et l’autre; ils en étaient l’un et l’autre au même point de la parabole décrite par leur imagination. -- Grimaud! s’écria Raoul. -- Monsieur Raoul! s’écria Grimaud. -- M. le comte va bien? -- Tu l’as vu? -- Non; où est-il? -- Je le cherche. -- Et M. d’Artagnan? -- Sorti avec lui. -- Quand? -- Dix minutes après votre départ. -- Comment sont-ils sortis? -- En carrosse. -- Où vont-ils? -- Je ne sais. -- Mon père a pris de l’argent? -- Non. -- Une épée? -- Non. -- Grimaud! -- Monsieur Raoul! -- J’ai idée que M. d’Artagnan venait pour... -- Pour arrêter M. le comte, n’est-ce pas? -- Oui, Grimaud. -- Je l’aurais juré! -- Quel chemin ont-ils pris? -- Le chemin des quais. -- La Bastille? -- Ah! mon Dieu, oui. -- Vite, courons! -- Oui, courons! -- Mais où cela? dit soudain Raoul avec accablement. -- Passons chez M. d’Artagnan; nous saurons peut-être quelque chose. -- Non; si l’on s’est caché de moi chez mon père, on s’en cachera partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou aujourd’hui, mon bon Grimaud. -- Quoi donc? -- J’ai oublié M. du Vallon. -- M. Porthos? -- Qui m’attend toujours! Hélas! je te le disais, je suis fou. -- Qui vous attend, où cela? -- Aux Minimes de Vincennes! -- Ah! mon Dieu! Heureusement, c’est du côté de la Bastille! -- Allons, vite! -- Monsieur, je vais faire seller les chevaux. -- Oui, mon ami, va. Chapitre CCV -- Où Porthos est convaincu sans avoir compris Ce digne Porthos, fidèle à toutes les lois de la chevalerie antique, s’était décidé à attendre M. de Saint-Aignan jusqu’au coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir, comme Raoul avait oublié d’en prévenir son second, comme la faction commençait à être des plus longues et des plus pénibles, Porthos s’était fait apporter par le garde d’une porte quelques bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d’avoir au moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une bouchée. Il en était aux dernières extrémités, c’est-à-dire aux dernières miettes, lorsque Raoul arriva escorté de Grimaud, et tous deux poussant à toute bride. Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si pressés, il ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitôt de l’herbe sur laquelle il s’était mollement assis, il commença par déraidir ses genoux et ses poignets, en disant: -- Ce que c’est que d’avoir de belles habitudes! Ce drôle a fini par venir. Si je me fusse retiré, il ne trouvait personne et prenait avantage. Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul, lequel, avec des gestes désespérés, l’aborda en criant: -- Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux! -- Raoul! fit Porthos tout surpris. -- Vous m’en vouliez? s’écria Raoul en venant embrasser Porthos. -- Moi? et de quoi? -- De vous avoir ainsi oublié. Mais, voyez-vous, j’ai la tête perdue. -- Ah bah! -- Si vous saviez, mon ami? -- Vous l’avez tué? -- Qui? -- De Saint-Aignan. -- Hélas! il s’agit bien de Saint-Aignan. -- Qu’y a-t-il encore? -- Il y a que M. le comte de La Fère doit être arrêté à l’heure qu’il est. Porthos fit un mouvement qui eût renversé une muraille. -- Arrêté!... Par qui? -- Par d’Artagnan! -- C’est impossible, dit Porthos. -- C’est cependant la vérité, répliqua Raoul. Porthos se tourna du côté de Grimaud en homme qui a besoin d’une seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tête. -- Et où l’a-t-on mené? demanda Porthos. -- Probablement à la Bastille. -- Qui vous le fait croire? -- En chemin, nous avons questionné des gens qui ont vu passer le carrosse, et d’autres encore qui l’ont vu entrer à la Bastille. -- Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas. -- Que décidez-vous? demanda Raoul. -- Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu’Athos reste à la Bastille. Raoul s’approcha du digne Porthos. -- Savez-vous que c’est par ordre du roi que l’arrestation s’est faite? Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: «Qu’est-ce que cela me fait, à moi?» Ce muet langage parut si éloquent à Raoul, qu’il n’en demanda pas davantage. Il remonta à cheval. Déjà Porthos, aidé de Grimaud, en avait fait autant. -- Dressons notre plan, dit Raoul. -- Oui, répliqua Porthos, notre plan, c’est cela, dressons-le. Raoul poussa un grand soupir et s’arrêta soudain. -- Qu’avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse? -- Non, l’impuissance! Avons-nous la prétention, à trois, d’aller prendre la Bastille? -- Ah! si d’Artagnan était là, répondit Porthos, je ne dis pas. Raoul fut saisi d’admiration à la vue de cette confiance héroïque à force d’être naïve. C’étaient donc bien là ces hommes célèbres qui, à trois ou quatre, abordaient des armées ou attaquaient des châteaux! Ces hommes qui avaient épouvanté la mort, et qui survivant à tout un siècle en débris, étaient plus forts encore que les plus robustes d’entre les jeunes. -- Monsieur, dit-il à Porthos, vous venez de me faire naître une idée: il faut absolument voir M. d’Artagnan. -- Sans doute. -- Il doit être rentré chez lui, après avoir conduit mon père à la Bastille. -- Informons-nous d’abord à la Bastille, dit Grimaud, qui parlait peu, mais bien. En effet, ils se hâtèrent d’arriver devant la forteresse. Un de ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonté, fit que Grimaud aperçut tout à coup le carrosse qui tournait la grande porte du pont-levis. C’était au moment où d’Artagnan, comme on l’a vu, revenait de chez le roi. En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et voir quelles personnes étaient dedans. Les chevaux étaient déjà arrêtés de l’autre côté de cette grande porte, qui se referma, tandis qu’un garde française en faction heurta du mousquet le nez du cheval de Raoul. Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir à quoi s’en tenir sur la présence de ce carrosse qui avait renfermé son père. -- Nous le tenons, dit Grimaud. -- En attendant un peu, nous sommes sûrs qu’il sortira, n’est-ce pas, mon ami? -- À moins que d’Artagnan aussi ne soit prisonnier répliqua Porthos; auquel cas tout est perdu. Raoul ne répondit rien. Tout était admissible. Il donna le conseil à Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean- Beausire, afin d’éveiller moins de soupçons, et lui-même, avec sa vue perçante, il guetta la sortie de d’Artagnan ou celle du carrosse. C’était le bon parti. En effet, vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un éblouissement empêcha Raoul de distinguer quelles figures occupaient cette voiture. Grimaud jura qu’il avait vu deux personnes, et que son maître était une des deux. Porthos regardait tour à tour Raoul et Grimaud, espérant comprendre leur idée. -- Il est évident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce carrosse, c’est qu’on le met en liberté, ou qu’on le mène à une autre prison. -- Nous l’allons bien voir par le chemin qu’il prendra, dit Porthos. -- Si on le met en liberté, dit Grimaud, on le conduira chez lui. -- C’est vrai, dit Porthos. -- Le carrosse n’en prend pas le chemin, dit Raoul. Et, en effet, les chevaux venaient de disparaître dans le faubourg Saint Antoine. -- Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la route, et nous dirons à Athos de fuir. -- Rébellion! murmura Raoul. Porthos lança à Raoul un second regard, digne pendant du premier. Raoul n’y répondit qu’en serrant les flancs de son cheval. Peu d’instants après, les trois cavaliers avaient rattrapé le carrosse et le suivaient de si près, que l’haleine des chevaux humectait la caisse de la voiture. D’Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot des chevaux. C’était au moment où Raoul disait à Porthos de dépasser le carrosse, pour voir quelle était la personne qui accompagnait Athos. Porthos obéit, mais il ne put rien voir; les mantelets étaient baissés. La colère et l’impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer ce mystère de la part des compagnons d’Athos, et il se décidait aux extrémités. D’un autre côté, d’Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il avait, sous le cuir des mantelets, reconnu également Raoul, et communiqué au comte le résultat de son observation. Ils voulaient voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degré. Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le premier cheval du carrosse en commandant au cocher d’arrêter. Porthos saisit le cocher et l’enleva de dessus son siège. Grimaud tenait déjà la portière du carrosse arrêté. Raoul ouvrit ses bras en criant: -- Monsieur le comte! monsieur le comte! -- Eh bien! c’est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie. -- Pas mal! ajouta d’Artagnan avec un éclat de rire. Et tous deux embrassèrent le jeune homme et Porthos, qui s’étaient emparés d’eux. -- Mon brave Porthos, excellent ami! s’écria Athos; toujours vous! -- Il a encore vingt ans! dit d’Artagnan. Bravo, Porthos! -- Dame! répondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l’on vous arrêtait. -- Tandis que, reprit Athos, il ne s’agissait que d’une promenade dans le carrosse de M. d’Artagnan. -- Nous vous suivons depuis la Bastille, répliqua Raoul avec un ton de soupçon et de reproche. -- Où nous étions allés souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous rappelez-vous Baisemeaux, Porthos? -- Pardieu! très bien. -- Et nous y avons vu Aramis. -- À la Bastille? -- À souper. -- Ah! s’écria Porthos en respirant. -- Il nous a dit mille choses pour vous. -- Merci! -- Où va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maître avait déjà récompensé par un sourire. -- Nous allons à Blois, chez nous. -- Comme cela?... tout droit? -- Tout droit. -- Sans bagages? -- Oh! mon Dieu! Raoul eût été chargé de m’expédier les miens ou de me les apporter en revenant chez moi s’il y revient. -- Si rien ne l’arrête plus à Paris, dit d’Artagnan avec un regard ferme et tranchant comme l’acier douloureux comme lui, car il rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous suivre Athos. -- Rien ne m’arrête plus à Paris, dit Raoul. -- Nous partons, alors, répliqua sur-le-champ Athos. -- Et M. d’Artagnan? -- Oh! moi, j’accompagnais Athos jusqu’à la barrière seulement, et je reviens avec Porthos. -- Très bien, dit celui-ci. -- Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras autour du cou de Raoul pour l’attirer dans le carrosse, et en l’embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas retourner doucement à Paris avec ton cheval et celui de M. du Vallon; car, Raoul et moi, nous montons à cheval ici, et laissons le carrosse à ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis, une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu expédieras le tout chez nous. -- Mais, fit observer Raoul, qui cherchait à faire parler le comte, quand vous reviendrez à Paris, il ne vous restera ni linge ni effets; ce sera bien incommode. -- Je pense que, d’ici à bien longtemps, Raoul, je ne retournerai à Paris. Le dernier séjour que nous y fîmes ne m’a pas encouragé à en faire d’autres. Raoul baissa la tête et ne dit plus un mot. Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amené Porthos et qui sembla fort heureux de l’échange. On s’était embrassé, on s’était serré les mains, on s’était donné mille témoignages d’éternelle amitié. Porthos avait promis de passer un mois chez Athos à son premier loisir. D’Artagnan promit de mettre à profit son premier congé; puis, ayant embrassé Raoul pour la dernière fois: -- Mon enfant, dit-il, je t’écrirai. Il y avait tout dans ces mots de d’Artagnan, qui n’écrivait jamais. Raoul fut touché jusqu’aux larmes. Il s’arracha des mains du mousquetaire et partit. D’Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse. -- Eh bien! dit-il, cher ami, en voilà une journée! -- Mais, oui, répliqua Porthos. -- Vous devez être éreinté? -- Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d’être prêt demain. -- Et pourquoi cela? -- Pardieu! pour finir ce que j’ai commencé. -- Vous me faites frémir, mon ami; je vous vois tout effarouché. Que diable avez-vous commencé qui ne soit pas fini? -- Écoutez donc, Raoul ne s’est pas battu. Il faut que je me batte, moi! -- Avec qui?... avec le roi? -- Comment, avec le roi? dit Porthos stupéfait. -- Mais oui, grand enfant, avec le roi! -- Je vous assure que c’est avec M. de Saint-Aignan. -- Voilà ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce gentilhomme, c’est contre le roi que vous tirez l’épée. -- Ah! fit Porthos en écarquillant les yeux, vous en êtes sûr? -- Pardieu! -- Eh bien! comment arranger cela, alors? -- Nous allons tâcher de faire un bon souper, Porthos. La table du capitaine des mousquetaires est agréable. Vous y verrez le beau de Saint-Aignan, et vous boirez à sa santé. -- Moi? s’écria Porthos avec horreur. -- Comment! dit d’Artagnan, vous refusez de boire à la santé du roi? -- Mais, corboeuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de M. de Saint-Aignan. -- Mais puisque je vous répète que c’est la même chose. -- Ah!... très bien, alors, dit Porthos vaincu. -- Vous comprenez, n’est-ce pas? -- Non, dit Porthos; mais c’est égal. -- Oui, c’est égal, répliqua d’Artagnan; allons souper, Porthos. Chapitre CCVI -- La société de M. de Baisemeaux On n’a pas oublié qu’en sortant de la Bastille d’Artagnan et le comte de La Fère y avaient laissé Aramis en tête à tête avec Baisemeaux. Baisemeaux ne s’aperçut pas le moins du monde, une fois ses deux convives sortis, que la conversation souffrît de leur absence. Il croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille était excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert était un stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il connaissait mal Sa Grandeur, qui n’était jamais plus impénétrable qu’au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait à merveille M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur le moyen que celui-ci regardait comme efficace. La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en réalité; car Baisemeaux, non seulement parlait à peu près seul, mais encore ne parlait que de ce singulier événement de l’incarcération d’Athos, suivie de cet ordre si prompt de le mettre en liberté. Baisemeaux, d’ailleurs, n’avait pas été sans remarquer que les deux ordres, ordre d’arrestation et ordre de mise en liberté, étaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la peine d’écrire de pareils ordres que dans les grandes circonstances. Tout cela était fort intéressant, et surtout très obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela était fort clair pour Aramis, celui-ci n’attachait pas à cet événement la même importance qu’y attachait le bon gouverneur. D’ailleurs, Aramis se dérangeait rarement pour rien, et il n’avait pas encore dit à M. Baisemeaux pour quelle cause il s’était dérangé. Aussi, au moment où Baisemeaux en était au plus fort de sa dissertation, Aramis l’interrompit tout à coup. -- Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous n’avez jamais à la Bastille d’autres distractions que celles auxquelles j’ai assisté pendant les deux ou trois visites que j’ai eu l’honneur de vous faire? L’apostrophe était si inattendue, que le gouverneur, comme une girouette qui reçoit tout à coup une impulsion opposée à celle du vent, en demeura tout étourdi. -- Des distractions? dit-il. Mais j’en ai continuellement, monseigneur. -- Oh! à la bonne heure! Et ces distractions? -- Sont de toute nature. -- Des visites, sans doute? -- Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes à la Bastille. -- Comment, les visites sont rares? -- Très rares. -- Même de la part de votre société? -- Qu’appelez-vous de ma société?... Mes prisonniers? -- Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que c’est vous qui leur faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J’entends par votre société, mon cher de Baisemeaux, la société dont vous faites partie. Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu’il avait supposé un instant était impossible: -- Oh! dit-il, j’ai bien peu de société à présent. S’il faut que je vous l’avoue, cher monsieur d’Herblay, en général, le séjour de la Bastille paraît sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant aux dames, ce n’est jamais sans un certain effroi, que j’ai toutes les peines de la terre à calmer, qu’elles parviennent jusqu’à moi. En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu’ils sont habités par de pauvres prisonniers qui... Et, au fur et à mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur le visage d’Aramis, la langue du bon gouverneur s’embarrassait de plus en plus, si bien qu’elle finit par se paralyser tout à fait. -- Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la société en général, mais d’une société particulière, de la société à laquelle vous êtes affilié, enfin. Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu’il allait porter à ses lèvres. -- Affilié? dit-il, affilié? -- Mais sans doute, affilié, répéta Aramis avec le plus grand sang-froid. N’êtes-vous donc pas membre d’une société secrète, mon cher monsieur de Baisemeaux? -- Secrète? -- Secrète ou mystérieuse. -- Oh! monsieur d’Herblay!... -- Voyons, ne vous défendez pas. -- Mais croyez bien... -- Je crois ce que je sais. -- Je vous jure!... -- Écoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous dites non; l’un de nous est nécessairement dans le vrai, et l’autre inévitablement dans le faux. -- Eh bien? -- Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaître. -- Voyons, dit Baisemeaux, voyons. -- Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis. Que diable! vous avez l’air tout effaré. -- Mais non, pas le moins du monde, non. -- Buvez, alors. Baisemeaux but, mais il avala de travers. -- Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point partie d’une société secrète, mystérieuse, comme vous voudrez, l’épithète n’y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie d’une société pareille à celle que je veux désigner, eh bien! vous ne comprendrez pas un mot à ce que je vais dire: voilà tout. -- Oh! soyez sûr d’avance que je ne comprendrai rien. -- À merveille, alors. -- Essayez, voyons. -- C’est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous êtes un des membres de cette société, vous allez tout de suite me répondre oui ou non. -- Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant. -- Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua Aramis avec la même impassibilité, il est évident que l’on ne peut faire partie d’une société, il est évident qu’on ne peut jouir des avantages que la société produit aux affiliés, sans être astreint soi-même à quelques petites servitudes? -- En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si... -- Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la société dont je vous parlais, et dont, à ce qu’il paraît, vous ne faites point partie... -- Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire absolument... -- Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et capitaines de forteresse affiliés à l’ordre. Baisemeaux pâlit. -- Cet engagement, continua Aramis d’une voix ferme, le voici. Baisemeaux se leva, en proie à une indicible émotion. -- Voyons, cher monsieur d’Herblay, dit-il, voyons. Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la même voix que s’il eût lu dans un livre: «Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre.» Il s’arrêta. Baisemeaux faisait peine à voir, tant il était pâle et tremblant. -- Est-ce bien là le texte de l’engagement? demanda tranquillement Aramis. -- Monseigneur!... fit Baisemeaux. -- Ah! bien, vous commencez à comprendre, je crois? -- Monseigneur, s’écria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose auprès de vous, si vous avez le malin désir de me tirer les petits secrets de mon administration. -- Oh! non pas, détrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce n’est point aux petits secrets de votre administration que j’en veux, c’est à ceux de votre conscience. -- Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d’Herblay. Mais ayez un peu d’égard à ma situation, qui n’est point ordinaire. -- Elle n’est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit l’inflexible Aramis, si vous êtes agrégé à cette société; mais elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous n’avez à répondre qu’au roi. -- Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n’obéis qu’au roi. À qui donc, bon Dieu! voulez-vous qu’un gentilhomme français obéisse, si ce n’est au roi? Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave: -- Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme français, pour un prélat de France, d’entendre s’exprimer ainsi loyalement un homme de votre mérite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant entendu, de ne plus croire que vous. -- Avez-vous douté, monsieur? -- Moi? oh! non. -- Ainsi, vous ne doutez plus? -- Je ne doute plus qu’un homme tel que vous, monsieur, dit sérieusement Aramis, ne serve fidèlement les maîtres qu’il s’est donnés volontairement. -- Les maîtres? s’écria Baisemeaux. -- J’ai dit les maîtres. -- Monsieur d’Herblay, vous badinez encore, n’est-ce pas? -- Oui, je conçois, c’est une situation plus difficile d’avoir plusieurs maîtres que d’en avoir un seul; mais cet embarras vient de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n’en suis pas la cause. -- Non, certainement, répondit le pauvre gouverneur plus embarrassé que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez? -- Assurément. -- Vous partez? -- Je pars, oui. -- Mais que vous êtes donc étrange avec moi, monseigneur! -- Moi, étrange? où voyez-vous cela? -- Voyons, avez-vous juré de me mettre à la torture? -- Non, j’en serais au désespoir. -- Restez, alors. -- Je ne puis. -- Et, pourquoi? -- Parce que je n’ai plus rien à faire ici, et qu’au contraire, j’ai des devoirs ailleurs. -- Des devoirs, si tard? -- Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m’a dit, d’où je viens: «Ledit gouverneur ou capitaine laissera pénétrer quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre.» Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux dire, je m’en retourne dire aux gens qu’ils se sont trompés et qu’ils aient à m’envoyer ailleurs. -- Comment! vous êtes?... s’écria Baisemeaux regardant Aramis presque avec effroi. -- Le confesseur affilié à l’ordre, dit Aramis sans changer de voix. Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le pauvre gouverneur l’effet d’un coup de tonnerre. Baisemeaux devint livide, et il lui sembla que les beaux yeux d’Aramis étaient deux lames de feu, plongeant jusqu’au fond de son coeur. -- Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur de l’ordre? -- Oui, moi; mais nous n’avons rien à démêler ensemble, puisque vous n’êtes point affilié. -- Monseigneur... -- Et je comprends que, n’étant pas affilié, vous vous refusiez à suivre les commandements. -- Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez m’entendre. -- Pourquoi? -- Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de l’ordre... -- Ah! ah! -- Je ne dis pas que je me refuse à obéir. -- Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien à de la résistance, monsieur de Baisemeaux. -- Oh! non, monseigneur, non; seulement, j’ai voulu m’assurer... -- Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de suprême dédain. -- De rien, monseigneur. Baisemeaux baissa la voix et s’inclina devant le prélat. -- Je suis en tout temps, en tout lieu, à la disposition de mes maîtres, dit-il; mais... -- Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur. Aramis reprit sa chaise et tendit son verre à Baisemeaux, qui ne put jamais le remplir, tant la main lui tremblait. -- Vous disiez: _mais_, reprit Aramis. -- Mais, reprit le pauvre homme, n’étant pas prévenu, j’étais loin de m’attendre... -- Est-ce que l’Évangile ne dit pas: «Veillez, car le moment n’est connu que de Dieu.» Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne disent pas: «Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir.» Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux? -- Parce qu’il n’y a en ce moment aucun prisonnier malade à la Bastille, monseigneur. Aramis haussa les épaules. -- Qu’en savez-vous? dit-il. -- Mais il me semble... -- Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler. En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de la porte. -- Qu’y a-t-il? demanda vivement Baisemeaux. -- Monsieur le gouverneur, dit le valet, c’est le rapport du médecin de la maison qu’on vous apporte. Aramis regarda M. de Baisemeaux de son oeil clair et assuré. -- Eh bien! faites entrer le messager, dit-il. Le messager entra, salua, et remit le rapport. Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tête: -- Le deuxième Bertaudière est malade! dit-il avec surprise. -- Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le monde se portait bien dans votre hôtel? dit négligemment Aramis. Et il but une gorgée de muscat, sans cesser de regarder Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tête un signe au messager, et celui-ci étant sorti: -- Je crois, dit-il, en tremblant toujours, qu’il y a dans le paragraphe: «Sur la demande du prisonnier»? -- Oui, il y a cela, répondit Aramis; mais voyez donc ce que l’on vous veut, cher monsieur de Baisemeaux. En effet, un sergent passait sa tête par l’entrebâillement de la porte. -- Qu’est-ce encore? s’écria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix minutes de tranquillité? -- Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la deuxième Bertaudière a chargé son geôlier de vous demander un confesseur. Baisemeaux faillit tomber à la renverse. Aramis dédaigna de le rassurer, comme il avait dédaigné de l’épouvanter. -- Que faut-il répondre? demanda Baisemeaux. -- Mais, ce que vous voudrez, répondit Aramis en se pinçant les lèvres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la Bastille, moi. -- Dites, s’écria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier qu’il va avoir ce qu’il demande. Le sergent sortit. -- Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me serais-je douté?... comment aurais-je prévu? -- Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prévoir? répondit dédaigneusement Aramis. L’ordre se doute, l’ordre sait, l’ordre prévoit: n’est-ce pas suffisant? -- Qu’ordonnez-vous? ajouta Baisemeaux. -- Moi? Rien. Je ne suis qu’un pauvre prêtre, un simple confesseur. M’ordonnez-vous d’aller voir le malade? -- Oh! monseigneur, je ne vous l’ordonne pas, je vous en prie. -- C’est bien. Alors, conduisez-moi. Chapitre CCVII -- Prisonnier Depuis cette étrange transformation d’Aramis en confesseur de l’ordre, Baisemeaux n’était plus le même homme. Jusque-là, Aramis avait été pour le digne gouverneur un prélat auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la reconnaissance; mais, à partir de la révélation qui venait de bouleverser toutes ses idées, il était inférieur et Aramis était un chef. Il alluma lui-même un falot, appela un porte-clefs, et, se retournant vers Aramis: -- Aux ordres de Monseigneur, dit-il. Aramis se contenta de faire un signe de tête qui voulait dire: «C’est bien!» et un signe de la main qui voulait dire: «Marchez devant!» Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit. Il faisait une belle nuit étoilée; les pas des trois hommes retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des clefs pendues à la ceinture du guichetier montait jusqu’aux étages des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberté était hors de leur atteinte. On eût dit que le changement qui s’était opéré dans Baisemeaux s’était étendu jusqu’au porte-clefs. Ce porte-clefs, le même qui, à la première visite d’Aramis, s’était montré si curieux et si questionneur, était devenu non seulement muet, mais même impassible. Il baissait la tête et semblait craindre d’ouvrir les oreilles. On arriva ainsi au pied de la Bertaudière, dont les deux étages furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car Baisemeaux, tout en obéissant, était loin de mettre un grand empressement à obéir. Enfin, on arriva à la porte; le guichetier n’eut pas besoin de chercher la clef, il l’avait préparée. La porte s’ouvrit. Baisemeaux se disposait à entrer chez le prisonnier; mais, l’arrêtant sur le seuil: -- Il n’est pas écrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la confession du prisonnier. Baisemeaux s’inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot des mains du guichetier et entra; puis d’un geste, il fit signe que l’on refermât la porte derrière lui. Pendant un instant, il se tint debout, l’oreille tendue, écoutant si Baisemeaux et le porte-clefs s’éloignaient; puis, lorsqu’il se fut assuré, par la décroissance du bruit, qu’ils avaient quitté la tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui. Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la Bastille, excepté qu’il était plus neuf, sous des rideaux amples et fermés à demi, reposait le jeune homme près duquel, une fois déjà, nous avons introduit Aramis. Suivant l’usage de la prison, le captif était sans lumière. À l’heure du couvre-feu, il avait dû éteindre sa bougie. On voit combien le prisonnier était favorisé, puisqu’il avait ce rare privilège de garder de la lumière jusqu’au moment du couvre-feu. Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché à son dernier repas. Aramis vit, sur le lit, le jeune homme étendu, le visage à demi caché sous ses deux bras. L’arrivée du visiteur ne le fit point changer de posture; il attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie à l’aide du falot, repoussa doucement le fauteuil et s’approcha du lit avec un mélange visible d’intérêt et de respect. Le jeune homme souleva la tête. -- Que me veut-on? demanda-t-il. -- N’avez-vous pas désiré un confesseur? -- Oui. -- Parce que vous êtes malade? -- Oui. -- Bien malade? Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pénétrants, et dit: -- Je vous remercie. Puis, après un silence: -- Je vous ai déjà vu, continua-t-il. Aramis s’inclina. Sans doute, l’examen que le prisonnier venait de faire, cette révélation d’un caractère froid, rusé et dominateur, empreint sur la physionomie de l’évêque de Vannes, était peu rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta: -- Je vais mieux. -- Alors? demanda Aramis. -- Alors, allant mieux, je n’ai plus le même besoin d’un confesseur, ce me semble. -- Pas même du cilice que vous annonçait le billet que vous avez trouvé dans votre pain? Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu’il eût répondu ou nié: -- Pas même, continua Aramis, de cet ecclésiastique de la bouche duquel vous avez une importante révélation à attendre? -- S’il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son oreiller, c’est différent; j’écoute. Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet air de majesté simple et aisée qu’on n’acquiert jamais, si Dieu ne l’a mis dans le sang ou dans le coeur. -- Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier. Aramis obéit en s’inclinant. -- Comment vous trouvez-vous à la Bastille? demanda l’évêque. -- Très bien. -- Vous ne souffrez pas? -- Non. -- Vous ne regrettez rien? -- Rien. -- Pas même la liberté? -- Qu’appelez-vous la liberté, monsieur, demanda le prisonnier avec l’accent d’un homme qui se prépare à une lutte. -- J’appelle la liberté, les fleurs, l’air, le jour, les étoiles, le bonheur de courir où vous portent vos jambes nerveuses de vingt ans. Le jeune homme sourit; il eût été difficile de dire si c’était de résignation ou de dédain. -- Regardez, dit-il, j’ai là, dans ce vase du Japon, deux roses, deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le jardin du gouverneur; elles sont écloses ce matin et ont ouvert sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs feuilles, elles ouvraient le trésor de leur parfum; ma chambre en est tout embaumée. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs. Pourquoi donc voulez-vous que je désire d’autres fleurs, puisque j’ai les plus belles de toutes? Aramis regarda le jeune homme avec surprise. -- Si les fleurs sont la liberté, reprit mélancoliquement le captif, j’ai donc la liberté, puisque j’ai les fleurs. -- Oh! mais l’air! s’écria Aramis; l’air si nécessaire à la vie? -- Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenêtre continua le prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent roule ses tourbillons de glace, de feu, de tièdes vapeurs ou de douces brises. L’air qui vient de là caresse mon visage, quand, monté sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passé autour du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide. Le front d’Aramis se rembrunissait à mesure que parlait le jeune homme. -- Le jour? continua-t-il. J’ai mieux que le jour, j’ai le soleil, un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la fenêtre, il trace dans ma chambre un grand carré long qui part de la fenêtre même et va mordre la tenture de mon lit jusqu’aux franges. Ce carré lumineux grandit de dix heures à midi, et décroît de une heure à trois, lentement, comme si, ayant eu hâte de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon disparaît, j’ai joui quatre heures de sa présence. Est-ce que ça ne suffit pas? on m’a dit qu’il y avait des malheureux qui creusaient des carrières, des ouvriers qui travaillaient aux mines, et qui ne le voyaient jamais. Aramis s’essuya le front. -- Quant aux étoiles, qui sont douces à voir, continua le jeune homme, elles se ressemblent toutes, sauf l’éclat et la grandeur. Moi, je suis favorisé; car, si vous n’eussiez allumé cette bougie, vous eussiez pu voir la belle étoile que je voyais de mon lit avant votre arrivée, et dont le rayonnement caressait mes yeux. Aramis baissa la tête: il se sentait submergé, sous le flot amer de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivité. -- Voilà donc pour les fleurs, pour l’air, pour le jour et pour les étoiles, dit le jeune homme avec la même tranquillité. Reste la promenade. Est-ce que, toute la journée, je ne me promène pas dans le jardin du gouverneur s’il fait beau, ici s’il pleut, au frais s’il fait chaud, au chaud s’il fait froid, grâce à ma cheminée pendant l’hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le prisonnier avec une expression qui n’était pas exempte d’une certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut espérer, tout ce que peut désirer un homme. -- Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tête; mais il me semble que vous oubliez Dieu. -- J’ai, en effet, oublié Dieu, répondit le prisonnier sans s’émouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? À quoi bon parler de Dieu aux prisonniers? Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la résignation d’un martyr avec le sourire d’un athée. -- Est-ce que Dieu n’est pas dans toutes choses? murmura-t-il d’un ton de reproche. -- Dites au bout de toute chose, répondit le prisonnier fermement. -- Soit! dit Aramis; mais revenons au point d’où nous sommes partis. -- Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme. -- Je suis votre confesseur. -- Oui. -- Eh bien! comme mon pénitent, vous me devez la vérité. -- Je ne demande pas mieux que de vous la dire. -- Tout prisonnier a commis le crime qui l’a fait mettre en prison. Quel crime avez-vous commis, vous? -- Vous m’avez déjà demandé cela, la première fois que vous m’avez vu, dit le prisonnier. -- Et vous avez éludé ma réponse, cette fois, comme aujourd’hui. -- Et pourquoi, aujourd’hui, pensez-vous que je vous répondrai? -- Parce que, aujourd’hui, je suis votre confesseur. -- Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j’ai commis, expliquez-moi ce que c’est qu’un crime. Or, comme je ne sais rien en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas criminel. -- On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l’on sait que des crimes ont été commis. Le prisonnier prêtait une attention extrême. -- Oui, dit-il après un moment de silence, je comprends; oui, vous avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette façon, je fusse criminel aux yeux des grands. -- Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir entrevu, non pas le défaut, mais la jointure de la cuirasse. -- Non, je ne sais rien, répondit le jeune homme; mais je pense quelquefois, et je me dis, à ces moments là... -- Que vous dites-vous? -- Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je devinerais bien des choses. -- Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience. -- Alors, je m’arrête. -- Vous vous arrêtez? -- Oui, ma tête est lourde, mes idées deviennent tristes, je sens l’ennui qui me prend; je désire... -- Quoi? -- Je n’en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au désir de choses que je n’ai pas, moi qui suis si content de ce que j’ai. -- Vous craignez la mort? dit Aramis avec une légère inquiétude. -- Oui, dit le jeune homme en souriant. Aramis sentit le froid de ce sourire et frémit. -- Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que vous n’en dites, s’écria-t-il. -- Mais vous, répondit le prisonnier, vous qui me faites dire de vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demandé, entrez ici en me promettant tout un monde de révélations, d’où vient que c’est vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou déposons-le ensemble. Aramis sentit à la fois la force et la justesse de ce raisonnement. -- Je n’ai point affaire à un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons, avez-vous de l’ambition? dit-il tout haut sans avoir préparé le prisonnier à la transition. -- Qu’est-ce que cela, de l’ambition? demanda le jeune homme. -- C’est, répondit Aramis, un sentiment qui pousse l’homme à désirer plus qu’il n’a. -- J’ai dit que j’étais content, monsieur, mais il est possible que je me trompe. J’ignore ce que c’est que l’ambition, mais il est possible que j’en aie. Voyons ouvrez-moi l’esprit, je ne demande pas mieux. -- Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-delà son état. -- Je ne convoite rien par-delà mon état, dit le jeune homme avec une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l’évêque de Vannes. Il se tut. Mais, à voir les yeux ardents, le front plissé, l’attitude réfléchie du captif, on sentait bien qu’il attendait autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit. -- Vous m’avez menti, la première fois que je vous ai vu, dit-il. -- Menti? s’écria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec un tel accent dans la voix, avec un tel éclair dans les yeux, qu’Aramis recula malgré lui. -- Je veux dire, reprit Aramis en s’inclinant, que vous m’avez caché ce que vous savez de votre enfance. -- Les secrets d’un homme sont à lui, monsieur, dit le prisonnier, et non au premier venu. -- C’est vrai, dit Aramis en s’inclinant plus bas que la première fois, c’est vrai, pardonnez, mais aujourd’hui, suis-je encore pour vous le premier venu; Je vous en supplie, répondez, _monseigneur!_ Ce titre causa un léger trouble au prisonnier; cependant il ne parut point étonné qu’on le lui donnât. -- Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il. -- Oh! si j’osais, je prendrais votre main, et je la baiserais. Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main à Aramis, mais l’éclair qui avait jailli de ses yeux s’éteignit au bord de sa paupière, et sa main se retira froide et défiante. -- Baiser la main d’un prisonnier! dit-il en secouant la tête, à quoi bon? -- Pourquoi m’avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous trouviez bien ici? pourquoi m’avez vous dit que vous n’aspiriez à rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m’empêchez-vous d’être franc à mon tour? Le même éclair reparut pour la troisième fois aux yeux du jeune homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien amener. -- Vous vous défiez de moi? dit Aramis. -- À quel propos, monsieur? -- Oh! par une raison bien simple: c’est que, si vous savez ce que vous devez savoir, vous devez vous défier de tout le monde. -- Alors, ne vous étonnez pas que je me délie, puisque vous me soupçonnez de savoir ce que je ne sais pas. Aramis était frappé d’admiration pour cette énergique résistance. -- Oh! vous me désespérez, monseigneur! s’écriât-il en frappant du poing sur le fauteuil. -- Et moi, je ne vous comprends pas monsieur. -- Eh bien! tâchez de me comprendre. Le prisonnier regarda fixement Aramis. -- Il me semble parfois, continua celui-ci, que j’ai devant les yeux l’homme que je cherche... et puis... -- Et puis... cet homme disparaît, n’est-ce pas? dit le prisonnier en souriant. Tant mieux! -- Décidément, reprit-il, je n’ai rien à dire à un homme qui se défie de moi au point que vous le faites. -- Et moi, ajouta le prisonnier du même ton, rien à dire à l’homme qui ne veut pas comprendre qu’un prisonnier doit se défier de tout. -- Même de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c’est trop de prudence, monseigneur! -- De mes anciens amis? vous êtes un de mes anciens amis, vous? -- Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d’avoir vu autrefois, dans le village où s’écoula votre première enfance?... -- Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier. -- Noisy-le-Sec, monseigneur, répondit fermement Aramis. -- Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouât ou niât. -- Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument continuer ce jeu, restons-en là. Je viens pour vous dire beaucoup de choses, c’est vrai; mais il faut me laisser voir que ces choses, vous avez, de votre côté, le désir de les connaître. Avant de parler, avant de déclarer les choses si importantes que je recèle en moi, convenez-en, j’eusse eu besoin d’un peu d’aide sinon de franchise, d’un peu de sympathie sinon de confiance. Eh bien! vous vous tenez renfermé dans une prétendue ignorance qui me paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort ignorant que vous soyez, ou si fort indifférent que vous feigniez d’être, vous n’en êtes pas moins ce que vous êtes, monseigneur, et rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas. -- Je vous promets, répondit le prisonnier, de vous écouter sans impatience. Seulement, il me semble que j’ai le droit de vous répéter cette question que je vous ai déjà faite: Qui êtes-vous? -- Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d’avoir vu à Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vêtue ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans les cheveux? -- Oui, dit le jeune homme: une fois j’ai demandé le nom de ce cavalier, et l’on m’a dit qu’il s’appelait l’abbé d’Herblay. Je me suis étonné que cet abbé eût l’air si guerrier, et l’on m’a répondu qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela, attendu que c’était un mousquetaire du roi Louis XIII. -- Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbé alors, évêque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd’hui, c’est moi. -- Je le sais. Je vous avais reconnu. -- Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j’y ajoute une chose que vous ne savez pas: c’est que si la présence ici de ce mousquetaire, de cet abbé, de cet évêque, de ce confesseur était connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout risqué pour venir à vous verrait reluire la hache du bourreau au fond d’un cachot plus sombre et plus perdu que ne l’est le vôtre. En écoutant ces mots fermement accentués, le jeune homme s’était soulevé sur son lit, et avait plongé des regards de plus en plus avides dans les regards d’Aramis. Le résultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre quelque confiance. -- Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec la femme... Il s’arrêta. -- Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n’est-ce pas, monseigneur? -- Oui. -- Savez-vous quelle était cette dame? Un éclair parut près de jaillir de l’oeil du prisonnier. -- Je sais que c’était une dame de la Cour, dit-il. -- Vous vous la rappelez bien, cette dame? -- Oh! mes souvenirs ne peuvent être bien confus sous ce rapport, dit le jeune prisonnier; j’ai vu une fois cette dame avec un homme de quarante-cinq ans, à peu près, j’ai vu une fois cette dame avec vous et avec la dame à la robe noire et aux rubans couleur de feu; je l’ai revue deux fois depuis avec la même personne. Ces quatre personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon geôlier et le gouverneur, sont les seules personnes à qui j’aie jamais parlé, et, en vérité, presque les seules personnes que j’aie jamais vues. -- Mais vous étiez donc en prison? -- Si je suis en prison ici, relativement j’étais libre là-bas, quoique ma liberté fût bien restreinte; une maison d’où je ne sortais pas, un grand jardin entouré de murs que je ne pouvais franchir: c’était ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y êtes venu. Au reste, habitué à vivre dans les limites de ces murs et de cette maison, je n’ai jamais désiré en sortir. Donc, vous comprenez, monsieur, n’ayant rien vu de ce monde je ne puis rien désirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forcé de tout m’expliquer. -- Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant; car c’est mon devoir. -- Eh bien! commencez donc par me dire ce qu’était mon gouverneur. -- Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnête gentilhomme surtout, un précepteur à la fois pour votre corps et pour votre âme. Avez-vous jamais eu à vous en plaindre? -- Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m’a dit souvent que mon père et ma mère étaient morts; ce gentilhomme mentait-il ou disait-il la vérité? -- Il était forcé de suivre les ordres qui lui étaient donnés. -- Alors il mentait donc? -- Sur un point. Votre père est mort. -- Et ma mère? -- Elle est morte pour vous. -- Mais, pour les autres, elle vit, n’est-ce pas? -- Oui. -- Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamné à vivre dans l’obscurité d’une prison? -- Hélas! je le crois. -- Et cela, continua le jeune homme, parce que ma présence dans le monde révélerait un grand secret? -- Un grand secret, oui. -- Pour faire enfermer à la Bastille un enfant tel que je l’étais, il faut que mon ennemi soit bien puissant. -- Il l’est. -- Plus puissant que ma mère, alors? -- Pourquoi cela? -- Parce que ma mère m’eût défendu. Aramis hésita. -- Plus puissant que votre mère, oui, monseigneur. -- Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient été enlevés et pour qu’on m’ait séparé d’eux ainsi, j’étais donc ou ils étaient donc un bien grand danger pour mon ennemi? -- Oui, un danger dont votre ennemi s’est délivré en faisant disparaître le gentilhomme et la nourrice, répondit tranquillement Aramis. -- Disparaître? demanda le prisonnier. Mais de quelle façon ont- ils disparu? -- De la façon la plus sûre, répondit Aramis: ils sont morts. Le jeune homme pâlit légèrement et passa une main tremblante sur son visage. -- Par le poison? demanda-t-il. -- Par le poison. Le prisonnier réfléchit un instant. -- Pour que ces deux innocentes créatures, reprit-il, mes seuls soutiens, aient été assassinées le même jour, il faut que mon ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la nécessité; car ce digne gentilhomme et cette pauvre femme n’avaient jamais fait de mal à personne. -- La nécessité est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi est-ce une nécessité qui me fait, à mon grand regret, vous dire que ce gentilhomme et cette nourrice ont été assassinés. -- Oh! vous ne m’apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en fronçant le sourcil. -- Comment cela? -- Je m’en doutais. -- Pourquoi? -- Je vais vous le dire. En ce moment, le jeune homme, s’appuyant sur ses deux coudes, s’approcha du visage d’Aramis avec une telle expression de dignité, d’abnégation, de défi même, que l’évêque sentit l’électricité de l’enthousiasme monter en étincelles dévorantes de son coeur flétri à son crâne dur comme l’acier. -- Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j’expose ma vie en vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la recevoir comme rançon de la vôtre. -- Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais que l’on avait tué ma nourrice et mon gouverneur. -- Que vous appeliez votre père. -- Oui, que j’appelais mon père, mais dont je savais bien que je n’étais pas le fils. -- Qui vous avait fait supposer?... -- De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui était trop respectueux pour un père. -- Moi, dit Aramis, je n’ai pas le dessein de me déguiser. Le jeune homme fit un signe de tête et continua: -- Sans doute, je n’étais pas destiné à demeurer éternellement enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire, maintenant surtout, c’est le soin qu’on prenait de faire de moi un cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui était près de moi m’avait appris tout ce qu’il savait lui-même: les mathématiques, un peu de géométrie, d’astronomie, l’escrime, le manège. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin, c’était pendant l’été, car il faisait une grande chaleur, je m’étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne m’avait, excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné des soupçons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes, d’air et de soleil; je venais d’avoir quinze ans. -- Alors, il y a huit ans de cela? -- Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps. -- Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous encourager au travail? -- Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que, pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il appelait. -- Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez. -- Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque au- dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis donc. -- Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis. «-- Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il lui dit: -- Regardez, regardez, quel malheur! -- Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y a-t- il? -- Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre? Et il étendait la main vers le fond du puits. -- Quelle lettre? demanda la nourrice. -- Cette lettre que vous voyez là-bas, c’est la dernière lettre de la reine. À ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour mon père, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et l’humilité, en correspondance avec la reine! -- La dernière lettre de la reine? s’écria dame Perronnette sans paraître étonnée autrement que de voir cette lettre au fond du puits. Et comment est elle là? -- Un hasard, dame Perronnette, un hasard étrange! Je rentrais chez moi; en rentrant, j’ouvre la porte; la fenêtre de son côté était ouverte; un courant d’air s’établit; je vois un papier qui s’envole, je reconnais que ce papier, c’est la lettre de la reine; je cours à la fenêtre en poussant un cri; le papier flotte un instant en l’air et tombe dans le puits. -- Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombée dans le puits, c’est comme si elle était brûlée, et, puisque la reine brûle elle-même toutes ses lettres, chaque fois qu’elle vient...» Chaque fois qu’elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les mois, c’était la reine? interrompit le prisonnier. -- Oui, fit de la tête Aramis. «-- Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les suivre? -- Écrivez vite à la reine, racontez-lui la chose comme elle s’est passée, et la reine vous écrira une seconde lettre en place de celle-ci. -- Oh! la reine ne voudra pas croire à cet accident, dit le bonhomme en branlant la tête; elle pensera que j’ai voulu garder cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de m’en faire une arme. Elle est si défiante, et M. de Mazarin si... Ce démon d’Italien est capable de nous faire empoisonner au premier soupçon!» Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tête. «-- Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux à l’endroit de Philippe!» Philippe, c’est le nom qu’on me donnait, interrompit le prisonnier. «-- Eh bien! alors, il n’y a pas à hésiter, dit dame Perronnette, il faut faire descendre quelqu’un dans le puits. -- Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en remontant. -- Prenons, dans le village, quelqu’un qui ne sache pas lire; ainsi vous serez tranquille. -- Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il pas l’importance d’un papier pour lequel on risque la vie d’un homme? Cependant vous venez de me donner une idée, dame Perronnette; oui, quelqu’un descendra dans le puits, et ce quelqu’un sera moi. Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit à s’éplorer et à s’écrier de telle façon, elle supplia si fort en pleurant le vieux gentilhomme, qu’il lui promit de se mettre en quête d’une échelle assez grande pour qu’on pût descendre dans le puits, tandis qu’elle irait jusqu’à la ferme chercher un garçon résolu, à qui l’on ferait accroire qu’il était tombé un bijou dans le puits, que ce bijou était enveloppé dans du papier, et, comme le papier, remarqua mon gouverneur, se développe à l’eau, il ne sera pas surprenant qu’on ne retrouve que la lettre tout ouverte. -- Elle aura peut-être déjà eu le temps de s’effacer dit dame Perronnette. -- Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la lettre à la reine, elle verra bien que nous ne l’avons pas trahie, et, par conséquent, n’excitant pas la défiance de M. de Mazarin, nous n’aurons rien à craindre de lui.» Cette résolution prise, ils se séparèrent. Je repoussai le volet, et, voyant que mon gouverneur s’apprêtait à rentrer, je me jetai sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tête, causé par tout ce que je venais d’entendre. Mon gouverneur entrebâilla la porte quelques secondes après que je m’étais rejeté sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la referma doucement. À peine fut-elle refermée, que le me relevai et prêtant l’oreille, j’entendis le bruit des pas qui s’éloignaient. Alors je revins à mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette. J’étais seul à la maison. Ils n’eurent pas plutôt refermé la porte, que, sans prendre la peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenêtre et courus au puits. Alors, comme s’était penché mon gouverneur, je me penchai à mon tour. Je ne sais quoi de blanchâtre et de lumineux tremblotait dans les cercles frissonnants de l’eau verdâtre Ce disque brillant me fascinait et m’attirait. Mes yeux étaient fixes, ma respiration haletante. Le puits m’aspirait avec sa large bouche et son haleine glacée: il me semblait lire au fond de l’eau des caractères de feu tracés sur le papier qu’avait touché la reine. Alors, sans savoir ce que je faisais, et animé par un de ces mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales, je roulai une extrémité de la corde au pied de la potence du puits, je laissai pendre le seau jusque dans l’eau, à trois pieds de profondeur à peu près, tout cela en me donnant bien du mal pour ne pas déranger le précieux papier, qui commençait à changer sa couleur blanchâtre contre une teinte verdâtre, preuve qu’il s’enfonçait, puis, un morceau de toile mouillée entre les mains, je me laissai glisser dans l’abîme. Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d’eau sombre, quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tête, le froid s’empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux; mais ma volonté domina tout, terreur et malaise. J’atteignis l’eau, et je m’y plongeai d’un seul coup, me retenant d’une main, tandis que j’allongeais l’autre, et que je saisissais le précieux papier, qui se déchira en deux entre mes doigts. Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m’aidant des pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux, agile, et pressé surtout, je regagnai la margelle, que j’inondai en la touchant de l’eau qui ruisselait de toute la partie inférieure de mon corps. Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis à courir au soleil, et j’atteignis le fond du jardin, où se trouvait une espèce de petit bois. C’est là que je voulais me réfugier. Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui retentissait lorsque s’ouvrait la grand-porte sonna. C’était mon gouverneur qui rentrait. Il était temps! Je calculai qu’il me restait dix minutes avant qu’il m’atteignît, si, devinant où j’étais, il venait droit à moi; vingt minutes, s’il prenait la peine de me chercher. C’était assez pour lire cette précieuse lettre, dont je me hâtai de rapprocher les deux fragments. Les caractères commençaient à s’effacer. Cependant, malgré tout, je parvins à déchiffrer la lettre. -- Et qu’y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement intéressé. -- Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet était un gentilhomme, et que Perronnette, sans être une grande dame, était cependant plus qu’une servante; enfin que j’avais moi-même quelque naissance, puisque la reine Anne d’Autriche et le premier ministre Mazarin me recommandaient si soigneusement. Le jeune homme s’arrêta tout ému. -- Et qu’arriva-t-il? demanda Aramis. -- Il arriva, monsieur, répondit le jeune homme, que l’ouvrier appelé par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, après l’avoir fouillé en tous sens; il arriva que mon gouverneur s’aperçut que la margelle était toute ruisselante; il arriva que je ne m’étais pas si bien séché au soleil que dame Perronnette ne reconnût que mes habits étaient tout humides; il arriva enfin que je fus pris d’une grosse fièvre causée par la fraîcheur de l’eau et l’émotion de ma découverte, et que cette fièvre fut suivie d’un délire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guidé par mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux fragments de la lettre écrite par la reine. -- Ah! fit Aramis, je comprends à cette heure. -- À partir de là, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre gentilhomme et la pauvre femme, n’osant garder le secret de ce qui venait de se passer, écrivirent tout à la reine et lui renvoyèrent la lettre déchirée. -- Après quoi, dit Aramis, vous fûtes arrêté et conduit à la Bastille? -- Vous le voyez. -- Puis vos serviteurs disparurent? -- Hélas! -- Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que l’on peut faire avec le vivant. Vous m’avez dit que vous étiez résigné? -- Et je vous le répète. -- Sans souci de la liberté? -- Je vous l’ai dit. -- Sans ambition, sans regret, sans pensée? Le jeune homme ne répondit rien. -- Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez? -- Je crois que j’ai assez parlé, répondit le prisonnier, et que c’est votre tour. Je suis fatigué. -- Je vais vous obéir, dit Aramis. Aramis se recueillit, et une teinte de solennité profonde se répandit sur toute sa physionomie. On sentait qu’il en était arrivé à la partie importante du rôle qu’il était venu jouer dans la prison. -- Une première question, fit Aramis. -- Laquelle? Parlez. -- Dans la maison que vous habitiez, il n’y avait ni glace ni miroir, n’est-ce pas? -- Qu’est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le jeune homme. Je ne les connais même pas. -- On entend par miroir ou glace un meuble qui réfléchit les objets, qui permet, par exemple, que l’on voie les traits de son propre visage dans un verre préparé, comme vous voyez les miens à l’oeil nu. -- Non, il n’y avait dans la maison ni glace ni miroir, répondit le jeune homme. Aramis regarda autour de lui. -- Il n’y en a pas non plus ici, dit-il; les mêmes précautions ont été prises ici que là-bas. -- Dans quel but? -- Vous le saurez tout à l’heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous m’avez dit que l’on vous avait appris les mathématiques, l’astronomie, l’escrime, le manège; vous ne m’avez point parlé d’histoire. -- Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV. -- Voilà tout? -- Voilà à peu près tout. -- Eh bien! je le vois, c’est encore un calcul: comme on vous avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos intérêts. -- C’est vrai, dit le jeune homme. -- Écoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s’est passé en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans, c’est-à- dire depuis la date probable de votre naissance, c’est-à-dire, enfin, depuis le moment qui vous intéresse. -- Dites. Et le jeune homme reprit son attitude sérieuse et recueillie. -- Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV? -- Je sais du moins quel fut son successeur. -- Comment savez-vous cela? -- Par une pièce de monnaie, à la date de 1610, qui représentait le roi Henri IV; par une pièce de monnaie à la date de 1612, qui représentait le roi Louis XIII. Je présumai, puisqu’il n’y avait que deux ans entre les deux pièces, que Louis XIII devait être le successeur de Henri IV. -- Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi régnant était Louis XIII? -- Je le sais, dit le jeune homme en rougissant légèrement. -- Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idées, plein de grands projets, projets toujours ajournés par le malheur des temps et par les luttes qu’eut à soutenir contre la seigneurie de France son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis XIII, était faible de caractère. Il mourut jeune encore et tristement. -- Je sais cela. -- Il avait été longtemps préoccupé du soin de sa postérité. C’est un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur la terre plus qu’un souvenir, pour que leur pensée se poursuive, pour que leur oeuvre continue. -- Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant le prisonnier. -- Non, mais il fut privé longtemps du bonheur d’en avoir; non, mais longtemps il crut qu’il mourrait tout entier. Et cette pensée l’avait réduit à un profond désespoir, quand tout à coup sa femme, Anne d’Autriche... Le prisonnier tressaillit. -- Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII s’appelât Anne d’Autriche? -- Continuez, dit le jeune homme sans répondre. -- Quand tout à coup, reprit Aramis, la reine Anne d’Autriche annonça qu’elle était enceinte. La joie fut grande à cette nouvelle, et tous les voeux tendirent à une heureuse délivrance. Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d’un fils. Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s’apercevoir qu’il pâlissait. -- Vous allez entendre, dit Aramis, un récit que peu de gens sont en état de faire à l’heure qu’il est; car ce récit est un secret que l’on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l’abîme de la confession. -- Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme. -- Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n’y avait pas à se méprendre, ce secret, je ne crois pas l’aventurer en le confiant à un prisonnier qui n’a aucun désir de sortir de la Bastille. -- J’écoute, monsieur. -- La reine donna donc le jour à un fils. Mais quand toute la Cour eut poussé des cris de joie à cette nouvelle, quand le roi eut montré le nouveau-né à son peuple, et à sa noblesse, quand il se fut gaiement mis à table pour fêter cette heureuse naissance, alors la reine, restée seule dans sa chambre, fut prise, pour la seconde fois, des douleurs de l’enfantement, et donna le jour à un second fils. -- Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande que celle qu’il avouait, je croyais que Monsieur n’était né qu’en... Aramis leva le doigt. -- Attendez que je continue, dit-il. Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit. -- Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils que dame Perronnette, la sage-femme, reçut dans ses bras. -- Dame Perronnette! murmura le jeune homme. -- On courut aussitôt à la salle où le roi dînait; on le prévint tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut. Mais, cette fois, ce n’était plus la gaieté qu’exprimait son visage, c’était un sentiment qui ressemblait à de la terreur. Deux fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causée la naissance d’un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous l’ignorez certainement, attendu qu’en France c’est l’aîné des fils qui règne après le père. -- Je sais cela. -- Et que les médecins et les jurisconsultes prétendent qu’il y a lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mère est l’aîné de par la loi de Dieu et de la nature. Le prisonnier poussa un cri étouffé, et devint plus blanc que le drap sous lequel il se cachait. -- Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui s’était vu avec tant de joie continuer dans un héritier, dut être au désespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que, peut-être, celui qui venait de naître et qui était inconnu, contesterait le droit d’aînesse à l’autre qui était né deux heures auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait été reconnu. Ainsi, ce second fils, s’armant des intérêts ou des caprices d’un parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la guerre, détruisant, par cela même, la dynastie qu’il eût dû consolider. -- Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme. -- Eh bien! continua Aramis, voilà ce qu’on rapporte, voilà ce qu’on assure, voilà pourquoi un des deux fils d’Anne d’Autriche, indignement séparé de son frère, indignement séquestré, réduit à l’obscurité la plus profonde, voilà pourquoi ce second fils a disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd’hui qu’il existe, excepté sa mère. -- Oui, sa mère, qui l’a abandonné! s’écria le prisonnier avec l’expression du désespoir. -- Excepté, continua Aramis, cette dame à la robe noire et aux rubans de feu, et enfin excepté... -- Excepté vous, n’est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela, vous qui venez éveiller en mon âme la curiosité, la haine, l’ambition, et, qui sait? peut-être, la soif de la vengeance; excepté vous, monsieur, qui, si vous êtes l’homme que j’attends, l’homme que me promet le billet, l’homme enfin que Dieu doit m’envoyer, devez avoir sur vous... -- Quoi? demanda Aramis. -- Un portrait du roi Louis XIV, qui règne en ce moment sur le trône de France. -- Voici le portrait, répliqua l’évêque en donnant au prisonnier un émail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier, beau, et vivant pour ainsi dire. Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur lui comme s’il eût voulu le dévorer. -- Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir. Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idées. -- Si haut! si haut! murmura le jeune homme en dévorant du regard le portrait de Louis XIV et son image à lui-même réfléchie dans le miroir. -- Qu’en pensez-vous? dit alors Aramis. -- Je pense que je suis perdu, répondit le captif, que le roi ne me pardonnera jamais. -- Et moi, je me demande, ajouta l’évêque en attachant sur le prisonnier un regard brillant de signification, je me demande lequel des deux est le roi, de celui que représente ce portrait, ou de celui que reflète cette glace. -- Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trône, répliqua tristement le jeune homme, c’est celui qui n’est pas en prison, et qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royauté, c’est la puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant. -- Monseigneur, répondit Aramis avec un respect qu’il n’avait pas encore témoigné, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trône où des amis le placeront. -- Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume. -- Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur. J’ai apporté toutes les preuves de votre naissance: consultez-les, prouvez-vous à vous-même que vous êtes un fils de roi, et, après, agissons. -- Non, non, c’est impossible. -- À moins, reprit ironiquement l’évêque, qu’il ne soit dans la destinée de votre race que les frères exclus du trône soient tous des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston d’Orléans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi Louis XIII, son frère. -- Mon oncle Gaston d’Orléans conspira contre son frère? s’écria le prince épouvanté; il conspira pour le détrôner? -- Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose. -- Que me dites-vous là, monsieur? -- La vérité. -- Et il eut des amis... dévoués? -- Comme moi pour vous. -- Eh bien! que fit-il? il échoua? -- Il échoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non pas sa vie, car la vie du frère du roi est sacrée, inviolable, mais pour racheter sa liberté, votre oncle sacrifia la vie de tous ses amis les uns après les autres. Aussi est-il aujourd’hui la honte de l’histoire et l’exécration de cent nobles familles de ce royaume. -- Je comprends, monsieur, fit le prince, et c’est par faiblesse ou par trahison que mon oncle tua ses amis? -- Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les princes. -- Ne peut-on pas échouer aussi par ignorance, par incapacité? Croyez-vous bien qu’il soit possible à un pauvre captif tel que moi, élevé non seulement loin de la Cour, mais encore loin du monde, croyez-vous qu’il lui soit possible d’aider ceux de ses amis qui tenteraient de le servir? Et comme Aramis allait répondre, le jeune homme s’écria tout à coup avec une violence qui décelait la force du sang: -- Nous parlons ici d’amis, mais par quel hasard aurais-je des amis, moi que personne ne connaît, et qui n’ai pour m’en faire ni liberté, ni argent, ni puissance? -- Il me semble que j’ai eu l’honneur de m’offrir à Votre Altesse Royale. -- Oh! ne m’appelez pas ainsi, monsieur; c’est une dérision ou une barbarie. Ne me faites pas songer à autre chose qu’aux murs de la prison qui m’enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins, subir mon esclavage et mon obscurité. -- Monseigneur! monseigneur! si vous me répétez encore ces paroles découragées! Si, après avoir eu la preuve de votre naissance, vous demeurez pauvre d’esprit, de souffle et de volonté, j’accepterai votre voeu, je disparaîtrai, je renoncerai à servir ce maître, à qui, si ardemment, je venais dévouer ma vie et mon aide. -- Monsieur, s’écria le prince, avant de me dire tout ce que vous dites, n’eût-il pas mieux valu réfléchir que vous m’avez à jamais brisé le coeur? -- Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur. -- Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royauté même, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me faire croire à la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit? Vous me vantez la gloire, et nous étouffons nos paroles sous les rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance et j’entends les pas du geôlier dans ce corridor, ce pas qui vous fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incrédule, tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l’air à mes poumons, des éperons à mon pied, une épée à mon bras, et nous commencerons à nous entendre. -- C’est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous? -- Écoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu’il y a des gardes à chaque galerie, des verrous à chaque porte, des canons et des soldats à chaque barrière. Avec quoi vaincrez-vous les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous les verrous et les barrières? -- Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu et qui annonçait ma venue? -- On corrompt un geôlier pour un billet. -- Si l’on corrompt un geôlier, on peut en corrompre dix. -- Eh bien! j’admets que ce soit possible de tirer un pauvre captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir convenablement ce malheureux dans un asile inconnu. -- Monseigneur! fit en souriant Aramis. -- J’admets que celui qui ferait cela pour moi serait déjà plus qu’un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un frère de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma mère et mon frère m’ont enlevés? Mais, puisque je dois passer une vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans ces combats et invulnérable à mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y! jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d’une montagne! faites-moi cette joie d’entendre en liberté les bruits du fleuve et de la plaine, de voir en liberté le soleil d’azur ou le ciel orageux, c’en est assez! Ne me promettez pas davantage, car, en vérité, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami. Aramis continua d’écouter en silence. -- Monseigneur, reprit-il après avoir un moment réfléchi, j’admire ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis heureux d’avoir deviné mon roi. -- Encore! encore!... Ah! par pitié, s’écria le prince en comprimant de ses mains glacées son front couvert d’une sueur brûlante, n’abusez pas de moi: je n’ai pas besoin d’être un roi, monsieur, pour être le plus heureux des hommes. -- Et moi, monseigneur, j’ai besoin que vous soyez un roi pour le bonheur de l’humanité. -- Ah! fit le prince avec une nouvelle défiance inspirée par ce mot, ah! qu’a donc l’humanité à reprocher à mon frère? -- J’oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous laisser guider par moi, et si vous consentez à devenir le plus puissant prince de la terre, vous aurez servi les intérêts de tous les amis que je voue au succès de notre cause, et ces amis sont nombreux. -- Nombreux? -- Encore moins que puissants, monseigneur. -- Expliquez-vous. -- Impossible! Je m’expliquerai, je le jure devant Dieu qui m’entend, le propre jour où je vous verrai assis sur le trône de France. -- Mais mon frère? -- Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez? -- Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains pas! -- À la bonne heure! -- Il pouvait venir lui-même en cette prison, me prendre la main et me dire: «Mon frère, Dieu nous a créés pour nous aimer, non pour nous combattre. Je viens à vous. Un préjugé sauvage vous condamnait à périr obscurément loin de tous les hommes, privé de toutes les joies. Je veux vous faire asseoir près de moi; je veux vous attacher au côté l’épée de notre père. Profiterez-vous de ce rapprochement pour m’étouffer ou me contraindre? Userez-vous de cette épée pour verser mon sang?...» -- «Oh! non, lui eussé-je répondu: je vous regarde comme mon sauveur, et vous respecterai comme mon maître. Vous me donnez bien plus que ne m’avait donné Dieu. Par vous, j’ai la liberté; par vous, j’ai le droit d’aimer et d’être aimé en ce monde.» -- Et vous eussiez tenu parole, monseigneur? -- Oh! sur ma vie! -- Tandis que maintenant?... -- Tandis que, maintenant, je sens que j’ai des coupables à punir... -- De quelle façon, monseigneur? -- Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m’avait donnée avec mon frère? -- Je dis qu’il y avait dans cette ressemblance un enseignement providentiel que le roi n’eût pas dû négliger, je dis que votre mère a commis un crime en faisant différents par le bonheur et par la fortune ceux que la nature avait créés si semblables dans son sein, et je conclus, moi, que le châtiment ne doit être autre chose que l’équilibre à rétablir. -- Ce qui signifie?... -- Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère, votre frère prendra la vôtre dans votre prison. -- Hélas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si largement à la coupe de la vie! -- Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu’elle voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, après avoir puni. -- Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur? -- Dites, mon prince. -- C’est que je n’écouterai plus rien de vous que hors de la Bastille. -- J’allais dire à Votre Altesse Royale que je n’aurai plus l’honneur de la voir qu’une fois. -- Quand cela? -- Le jour où mon prince sortira de ces murailles noires. -- Dieu vous entende! Comment me préviendrez-vous? -- En venant ici vous chercher. -- Vous-même? -- Mon prince, ne quittez cette chambre qu’avec moi, ou, si l’on vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de ma part. -- Ainsi, pas un mot à qui que ce soit, si ce n’est à vous? -- Si ce n’est à moi. Aramis s’inclina profondément. Le prince lui tendit la main. -- Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du coeur, j’ai un dernier mot à vous dire. Si vous vous êtes adressé à moi pour me perdre, si vous n’avez été qu’un instrument aux mains de mes ennemis, si de notre conférence, dans laquelle vous avez sondé mon coeur il résulte pour moi quelque chose de pire que la captivité, c’est-à-dire la mort, eh bien! soyez béni, car vous aurez terminé mes peines et fait succéder le calme aux fiévreuses tortures dont je suis dévoré depuis huit ans. -- Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis. -- J’ai dit que je vous bénissais et que je vous pardonnais. Si, au contraire, vous êtes venu pour me rendre la place que Dieu m’avait destinée au soleil de la fortune et de la gloire, si, grâce à vous, je puis vivre dans la mémoire des hommes, et faire honneur à ma race par quelques faits illustres ou quelques services rendus à mes peuples, si, du dernier rang où je languis, je m’élève au faîte des honneurs, soutenu par votre main généreuse, eh bien! à vous que je bénis et que je remercie, à vous la moitié de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop peu payé; votre part sera toujours incomplète, car jamais je ne réussirai à partager avec vous tout ce bonheur que vous m’aurez donné. -- Monseigneur, dit Aramis ému de la pâleur et de l’élan du jeune homme, votre noblesse de coeur me pénètre de joie et d’admiration. Ce n’est pas à vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples que vous rendrez heureux, à vos descendants que vous rendrez illustres. Oui, je vous aurai donné plus que la vie, je vous donnerai l’immortalité. Le jeune homme tendit la main à Aramis: celui-ci la baisa en s’agenouillant. -- Oh! s’écria le prince avec une modestie charmante. -- C’est le premier hommage rendu à notre roi futur, dit Aramis. Quand je vous reverrai, je dirai: «Bonjour, Sire!» -- Jusque-là, s’écria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs et amaigris sur son coeur, jusque-là plus de rêves, plus de chocs à ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est petite et que cette fenêtre est basse, que ces portes sont étroites! Comment tant d’orgueil, tant de splendeur, tant de félicité a-t-il pu passer par là et tenir ici? -- Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu’elle prétend que c’est moi qui ai apporté tout cela. Il heurta aussitôt la porte. Le geôlier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, dévoré d’inquiétude et de crainte, commençait à écouter malgré lui à la porte de la chambre. Heureusement ni l’un ni l’autre des deux interlocuteurs n’avait oublié d’étouffer sa voix, même dans les plus hardis élans de la passion. -- Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire; croirait-on jamais qu’un reclus, un homme presque mort, ait commis des péchés si nombreux et si longs? Aramis se tut. Il avait hâte de sortir de la Bastille, où le secret qui l’accablait doublait le poids des murailles. Quand ils furent arrivés chez Baisemeaux: -- Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis. -- Hélas! répliqua Baisemeaux. -- Vous avez à me demander mon acquit pour cent cinquante mille livres? dit l’évêque. -- Et à verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer. -- Voici votre quittance, dit Aramis. -- Et voici l’argent, reprit avec un triple soupir M. de Baisemeaux. -- L’ordre m’a dit seulement de donner une quittance de cinquante mille livres, dit Aramis: il ne m’a pas dit de recevoir d’argent. Adieu, monsieur le gouverneur. Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoqué par la surprise et la joie, en présence de ce présent royal fait si grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille. Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraissé sans en prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour ce digne gentilhomme Depuis le départ d’Athos pour Blois, Porthos et d’Artagnan s’étaient rarement trouvés ensemble. L’un avait fait un service fatigant près du roi, l’autre avait fait beaucoup d’emplettes de meubles, qu’il comptait emporter dans ses terres, et à l’aide desquels il espérait fonder, dans ses diverses résidences, un peu de ce luxe de cour dont il avait entrevu l’éblouissante clarté dans la compagnie de Sa Majesté. D’Artagnan, toujours fidèle, un matin que son service lui laissait quelque liberté, songea à Porthos, et, inquiet de n’avoir pas entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s’achemina vers son hôtel, où il le saisit au sortir du lit. Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, mélancolique. Il était assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes, contemplant une foule d’habits qui jonchaient le parquet de leurs franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis d’inharmonieuses couleurs. Porthos, triste et songeur comme le lièvre de La Fontaine, ne vit pas entrer d’Artagnan, que lui cachait d’ailleurs en ce moment M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en tout cas pour cacher un homme à un autre homme, était momentanément doublée par le déploiement d’un habit écarlate que l’intendant exhibait à son maître en le tenant par les manches, afin qu’il fût plus manifeste de tous les côtés. D’Artagnan s’arrêta sur le seuil et examina Porthos songeant. Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme, d’Artagnan pensa qu’il était temps de l’arracher à cette douloureuse contemplation, et toussa pour s’annoncer. -- Ah! fit Porthos, dont le visage s’illumina de joie ah! ah! voici d’Artagnan! Je vais enfin avoir une idée! Mouston, à ces mots, se doutant de ce qui se passait derrière lui, s’effaça en souriant tendrement à l’ami de son maître, qui se trouva ainsi débarrassé de l’obstacle matériel qui l’empêchait de parvenir jusqu’à d’Artagnan. Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en deux enjambées, traversant la chambre, se trouva en face de d’Artagnan, qu’il pressa sur son coeur avec une affection qui semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui s’écoulait. -- Ah! répéta-t-il, vous êtes toujours le bienvenu, cher ami, mais aujourd’hui, vous êtes mieux venu que jamais. -- Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d’Artagnan. Porthos répondit par un regard qui exprimait l’abattement. -- Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, à moins que ce ne soit un secret. -- D’abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n’ai pas de secrets pour vous. Voici donc ce qui m’attriste. -- Attendez, Porthos, laissez-moi d’abord me dépêtrer de toute cette litière de drap, de satin et de velours. -- Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n’est que rebut. -- Peste! du rebut, Porthos, du drap à vingt livres l’aune! du satin magnifique, du velours royal! -- Vous trouvez donc ces habits?... -- Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en France en avez autant, et, en supposant que vous n’en fassiez plus faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m’étonnerait pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort, sans avoir besoin de voir le nez d’un seul tailleur, d’aujourd’hui à ce jour-là. Porthos secoua la tête. -- Voyons, mon ami, dit d’Artagnan, cette mélancolie qui n’est pas dans votre caractère m’effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc: le plus tôt sera le mieux. -- Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est possible. -- Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de Bracieux, mon ami? -- Non, on a coupé les bois, et ils ont donné un tiers de produit au-delà de leur estimation. -- Est-ce qu’il y a une fuite dans les étangs de Pierrefonds? -- Non, mon ami, on les a pêchés, et du superflu de la vente, il y a eu de quoi empoissonner tous les étangs des environs. -- Est-ce que le Vallon se serait éboulé par suite d’un tremblement de terre? -- Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombé à cent pas du château, et a fait jaillir une source à un endroit qui manquait complètement d’eau. -- Eh bien! alors, qu’y a-t-il? -- Il y a que j’ai reçu une invitation pour la fête de Vaux, fit Porthos d’un air lugubre. -- Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a causé dans les ménages de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous êtes du voyage de Vaux? Tiens, tiens, tiens! -- Mon Dieu, oui! -- Vous allez avoir un coup d’oeil magnifique, mon ami. -- Hélas! je m’en doute bien. -- Tout ce qu’il y a de grand en France va être réuni. -- Ah! fit Porthos en s’arrachant de désespoir une pincée de cheveux. -- Eh! là, bon Dieu! fit d’Artagnan, êtes-vous malade, mon ami? -- Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n’est pas cela. -- Mais qu’est-ce donc, alors? -- C’est que je n’ai pas d’habits. D’Artagnan demeura pétrifié. -- Pas d’habits, Porthos! pas d’habits! s’écria-t-il quand j’en vois là plus de cinquante sur le plancher! -- Cinquante, oui, et pas un qui m’aille! -- Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas mesure quand on vous habille? -- Si fait, répondit Mouston, mais malheureusement j’ai engraissé. -- Comment! vous avez engraissé? -- De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur? -- Parbleu! il me semble que cela se voit! -- Entends-tu, imbécile! dit Porthos, cela se voit. -- Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d’Artagnan avec une légère impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont point parce que Mouston a engraissé. -- Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous rappelez m’avoir raconté l’histoire d’un général romain, Antoine, qui avait toujours sept sangliers à la broche, et cuits à des points différents, afin de pouvoir demander son dîner à quelque heure du jour qu’il lui plût de le faire. Eh bien! je résolus, comme, d’un moment à l’autre, je pouvais être appelé à la Cour et y rester une semaine, je résolus d’avoir toujours sept habits prêts pour cette occasion. -- Puissamment raisonné, Porthos. Seulement, il faut avoir votre fortune pour se passer ces fantaisies-là. Sans compter le temps que l’on perd à donner des mesures. Les modes changent si souvent. -- Voilà justement, dit Porthos, où je me flattais d’avoir trouvé quelque chose de fort ingénieux. -- Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre génie. -- Vous vous rappelez que Mouston a été maigre? -- Oui, du temps qu’il s’appelait Mousqueton. -- Mais vous rappelez-vous aussi l’époque où il a commencé d’engraisser? -- Non, pas précisément. Je vous demande pardon, mon cher Mouston. -- Oh! Monsieur n’est pas fautif, dit Mouston d’un air aimable, Monsieur était à Paris, et nous étions, nous, à Pierrefonds. -- Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment où Mouston s’est mis à engraisser. Voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? -- Oui, mon ami, et je m’en réjouis fort à cette époque. -- Peste! je le crois bien, fit d’Artagnan. -- Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m’épargnait de peine? -- Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, à force de m’expliquer... -- M’y voici, mon ami. D’abord, comme vous l’avez dit, c’est une perte de temps que de donner sa mesure, ne fût-ce qu’une fois tous les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j’ai horreur de donner ma mesure à quelqu’un. On est gentilhomme ou on ne l’est pas, que diable! Se faire toiser par un drôle qui vous analyse au pied, pouce et ligne, c’est humiliant. Ces gens-là vous trouvent trop creux ici, trop saillant là; ils connaissent votre fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d’un mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un espion est venu relever les angles et les épaisseurs. -- En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui n’appartiennent qu’à vous. -- Ah! vous comprenez, quand on est ingénieur. -- Et qu’on a fortifié Belle-Île, c’est juste, mon ami. -- J’eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la négligence de M. Mouston. D’Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard par un léger mouvement de corps qui voulait dire: «Vous allez voir s’il y a de ma faute dans tout cela.» -- Je m’applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser Mouston, et j’aidai même, de tout mon pouvoir, à lui faire de l’embonpoint, à l’aide d’une nourriture substantielle, espérant toujours qu’il parviendrait à m’égaler en circonférence, et qu’alors il pourrait se faire mesurer à ma place. -- Ah! corboeuf! s’écria d’Artagnan, je comprends... Cela vous épargnait le temps et l’humiliation. -- Parbleu! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de nourriture bien combinée, car je prenais la peine de le nourrir moi-même, ce drôle-là... -- Oh! et j’y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston. -- Ça, c’est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m’aperçus qu’un matin Mouston était forcé de s’effacer comme je m’effaçais moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables d’architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon ami, je vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres d’architectes, qui doivent avoir, par état, le compas dans l’oeil, imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que des gens maigres. -- Ces portes-là, répondit d’Artagnan, sont destinées aux galants; or, un galant est généralement de taille mince et svelte. -- Mme du Vallon n’avait pas de galants, interrompit Porthos avec majesté. -- Parfaitement juste, mon ami, répondit d’Artagnan: mais les architectes ont songé au cas où, peut-être, vous vous remarieriez. -- Ah! c’est possible, dit Porthos. Et, maintenant que l’explication des portes trop étroites m’est donnée, revenons à l’engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se touchent, mon ami. Je me suis toujours aperçu que les idées s’appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d’Artagnan; je vous parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à Mme du Vallon... -- Qui était maigre. -- Hum! n’est-ce pas prodigieux, cela? -- Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la même observation que vous, et il appelle cela d’un nom grec que je ne me rappelle pas. -- Ah! mon observation n’est donc pas nouvelle? s’écria Porthos stupéfait. Je croyais l’avoir inventée. -- Mon ami, c’était un fait connu avant Aristote, c’est-à-dire voilà deux mille ans, à peu près. -- Eh bien! il n’en est pas moins juste, dit Porthos, enchanté de s’être rencontré avec les sages de l’Antiquité. -- À merveille! Mais si nous revenions à Mouston. Nous l’avons laissé engraissant à vue d’oeil, ce me semble. -- Oui, monsieur, dit Mouston. -- M’y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu’il combla toutes mes espérances, en atteignant ma mesure, ce dont je pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-là une de mes vestes dont il s’était fait un habit: une veste qui valait cent pistoles, rien que par la broderie! -- C’était pour l’essayer, monsieur, dit Mouston. -- À partir de ce moment, reprit Porthos, je décidai donc que Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d’habits, et prendrait mesure en mon lieu et place. -- Puissamment imaginé, Porthos; mais Mouston a un pied et demi moins que vous. -- Justement. On prenait la mesure jusqu’à terre, et l’extrémité de l’habit me venait juste au-dessus du genou. -- Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-là n’arrivent qu’à vous! -- Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut justement à cette époque, c’est-à-dire voilà deux ans et demi à peu près, que je partis pour Belle-Île, en recommandant à Mouston, pour avoir toujours, et en cas de besoin, un échantillon de toutes les modes, de se faire faire un habit tous les mois. -- Et Mouston aurait-il négligé d’obéir à votre recommandation? Ah! ah! ce serait mal, Mouston! -- Au contraire, monsieur, au contraire! -- Non, il n’a pas oublié de se faire faire des habits, mais il a oublié de me prévenir qu’il engraissait. -- Dame! ce n’est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l’a pas dit. -- De sorte, continua Porthos, que le drôle, depuis deux ans, a gagné dix-huit pouces de circonférence, et que mes douze derniers habits sont tous trop larges progressivement, d’un pied à un pied et demi. -- Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps où votre taille était la même? -- Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais, j’aurais l’air d’arriver de Siam et d’être hors de cour depuis deux ans. -- Je comprends votre embarras. Vous avez combien d’habits neufs? trente-six? et vous n’en avez pas un! Eh bien! il faut en faire faire un trente-septième; les trente-six autres seront pour Mouston. -- Ah! monsieur! dit Mouston d’un air satisfait, le fait est que Monsieur a toujours été bien bon pour moi. -- Parbleu! croyez-vous que cette idée ne me soit pas venue ou que la dépense m’ait arrêté? Mais il n’y a plus que deux jours d’ici à la fête de Vaux; j’ai reçu l’invitation hier, j’ai fait venir Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis aperçu du malheur qui m’arrivait ce matin seulement, et, d’ici à après-demain, il n’y a pas un tailleur un peu à la mode qui se charge de me confectionner un habit. -- C’est-à-dire un habit couvert d’or, n’est-ce pas? -- J’en veux partout! -- Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin. -- C’est vrai; mais Aramis m’a bien recommandé d’être à Vaux vingt quatre heures d’avance. -- Comment, Aramis? -- Oui, c’est Aramis qui m’a apporté l’invitation. -- Ah! fort bien, je comprends. Vous êtes invité du côté de M. Fouquet. -- Non pas! Du côté du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en toutes lettres: «M. le baron du Vallon est prévenu que le roi a daigné le mettre sur la liste de ses invitations...» -- Très bien, mais c’est avec M. Fouquet que vous partez. -- Et quand je pense, s’écria Porthos en défonçant le parquet d’un coup de pied, quand je pense que je n’aurai pas d’habits! J’en crève de colère! Je voudrais bien étrangler quelqu’un ou déchirer quelque chose! -- N’étranglez personne et ne déchirez rien, Porthos, j’arrangerai tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi chez un tailleur. -- Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin. -- Même M. Percerin? -- Qu’est-ce que M. Percerin? -- C’est le tailleur du roi, parbleu! -- Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l’air de connaître le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la première fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J’ai pensé qu’il serait trop occupé. -- Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos; il fera pour moi ce qu’il ne ferait pas pour un autre. Seulement, il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami. -- Ah! fit Porthos, avec un soupir, c’est fâcheux; mais, enfin, que voulez vous! -- Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez comme le roi. -- Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre? -- Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l’êtes, quoi que vous en disiez. Porthos sourit d’un air vainqueur. -- Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu’il mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser mesurer par lui. Chapitre CCIX -- Ce que c'était que messire Jean Percerin Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison assez grande dans la rue Saint-Honoré, près de la rue de l’Arbre- Sec. C’était un homme qui avait le goût des belles étoffes, des belles broderies, des beaux velours, étant de père en fils tailleur du roi. Cette succession remontait à Charles IX, auquel, comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de _bravoure_ assez difficiles à satisfaire. Le Percerin de ce temps-là était un huguenot comme Ambroise Paré, et avait été épargné par la royne de Navarre, la belle Margot, comme on écrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu’il était le seul qui eût jamais pu lui réussir ces merveilleux habits de cheval qu’elle aimait à porter, parce qu’ils étaient propres à dissimuler certains défauts anatomiques que la royne de Navarre cachait fort soigneusement. Percerin, sauvé, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes noirs, fort économiques pour la reine Catherine, laquelle finit par savoir bon gré de sa conservation au huguenot, à qui longtemps elle avait fait la mine. Mais Percerin était un homme prudent: il avait entendu dire que rien n’était plus dangereux pour un huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant remarqué qu’elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se hâta de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu irréprochable par cette conversion, il parvint à la haute position de tailleur maître de la couronne de France. Sous Henri III, roi coquet s’il en fut, cette position acquit la hauteur d’un des plus sublimes pics des Cordillères. Percerin avait été un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette réputation au-delà de la tombe, il se garda bien de manquer sa mort; il trépassa donc fort adroitement et juste à l’heure où son imagination commençait à baisser. Il laissait un fils et une fille, l’un et l’autre dignes du nom qu’ils étaient appelés à porter: le fils, coupeur intrépide et exact comme une équerre; la fille, brodeuse et dessinateur d’ornements. Les noces de Henri IV et de Marie de Médicis, les deuils si beaux de ladite reine, firent, avec quelques mots échappés à M. de Bassompierre, le roi des élégants de l’époque, la fortune de cette seconde génération des Percerin. M. Concino Concini et sa femme Galigaï, qui brillèrent ensuite à la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, piqué au jeu dans son patriotisme et dans son amour-propre, réduisit à néant ces étrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses plumetis inimitables; si bien que Concino renonça le premier à ses compatriotes, et tint le tailleur français en telle estime, qu’il ne voulut plus être habillé que par lui; de sorte qu’il portait un pourpoint de lui, le jour où Vitry lui cassa la tête, d’un coup de pistolet, au petit pont du Louvre. C’est ce pourpoint, sortant des ateliers de maître Percerin, que les Parisiens eurent le plaisir de déchiqueter en tant de morceaux, avec la chair humaine qu’il contenait. Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragédie de _Mirame_, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les parquets du Louvre. On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque son père mourut. Ce même Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore Louis XIV, et, n’ayant plus de fils, ce qui était un grand chagrin pour lui, attendu qu’avec lui sa dynastie s’éteignait, et, n’ayant plus de fils, disons-nous, avait formé plusieurs élèves de belle espérance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus grands de tout Paris, et, par autorisation spéciale de Louis XIV, une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets d’État, il n’était jamais parvenu à réussir un habit à M. Colbert. Cela ne s’explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre, vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent sans savoir eux-mêmes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre l’habitude des dynasties, c’était surtout le dernier des Percerin qui avait mérité le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous dit, taillait d’inspiration une jupe pour la reine ou une trousse pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas pour Madame; mais, malgré son génie suprême, il ne pouvait retenir la mesure de M. Colbert. -- Cet homme-là, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles. Il va sans dire que Percerin était le tailleur de M. Fouquet, et que M. le surintendant le prisait fort. M. Percerin avait près de quatre-vingts ans, et cependant il était vert encore, et si sec en même temps, disaient les courtisans, qu’il en était cassant. Sa renommée et sa fortune étaient assez grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maîtres, lui donnât le bras en causant costumes avec lui, et que les moins ardents à payer parmi les gens de cour n’osassent jamais laisser chez lui des comptes trop arriérés; car maître Percerin faisait une fois des habits à crédit, mais jamais une seconde s’il n’était pas payé de la première. On conçoit qu’un pareil tailleur, au lieu de courir après les pratiques, fût difficile à en recevoir de nouvelles. Aussi Percerin refusait d’habiller les bourgeois ou les anoblis trop récents. Le bruit courait même que M. de Mazarin, contre la fourniture désintéressée d’un grand habit complet de cardinal en cérémonie, lui avait glissé, un beau jour, des lettres de noblesse dans sa poche. Percerin avait de l’esprit et de la malice. On le disait fort égrillard. À quatre-vingts ans, il prenait encore d’une main ferme la mesure des corsages de femme. C’est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d’Artagnan conduisit le désolé Porthos. Celui-ci, tout en marchant, disait à son ami: -- Prenez garde, mon cher d’Artagnan, prenez garde de commettre la dignité d’un homme comme moi avec l’arrogance de ce Percerin, qui doit être fort incivil; car je vous préviens, cher ami, que s’il me manquait, je le châtierais. -- Présenté par moi, répondit d’Artagnan, vous n’avez rien à craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous n’êtes pas. -- Ah! c’est que... -- Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons, Porthos. -- Je crois que, dans le temps... -- Eh bien! quoi, dans le temps? -- J’aurais envoyé Mousqueton chez un drôle de ce nom-là. -- Eh bien! après? -- Et que ce drôle aurait refusé de m’habiller. -- Oh! un malentendu, sans doute, qu’il est urgent de redresser; Mouston aura confondu. -- Peut-être. -- Il aura pris un nom pour un autre. -- C’est possible. Ce coquin de Mouston n’a jamais eu la mémoire des noms. -- Je me charge de tout cela. -- Fort bien. -- Faites arrêter le carrosse, Porthos; c’est ici. -- C’est ici? -- Oui. -- Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous m’avez dit que la maison était au coin de la rue de l’Arbre-Sec. -- C’est vrai; mais regardez. -- Eh bien! je regarde, et je vois... -- Quoi? -- Que nous sommes aux Halles, pardieu! -- Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le carrosse qui nous précède? -- Non. -- Ni que le carrosse qui nous précède monte sur celui qui est devant. -- Encore moins. -- Ni que le deuxième carrosse passe sur le ventre aux trente ou quarante autres qui sont arrivés avant nous? -- Ah! par ma foi! vous avez raison. -- Ah! -- Que de gens, mon cher, que de gens! -- Hein? -- Et que font-ils là, tous ces gens? -- C’est bien simple: ils attendent leur tour. -- Bah! les comédiens de l’hôtel de Bourgogne seraient-ils déménagés? -- Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin. -- Mais nous allons donc attendre aussi, nous. -- Nous, nous serons plus ingénieux et moins fiers qu’eux. -- Qu’allons-nous faire, donc? -- Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais, et nous entrerons chez le tailleur, c’est moi qui vous en réponds, surtout si vous marchez le premier. -- Allons, fit Porthos. Et tous deux, étant descendus, s’acheminèrent à pied vers la maison. Ce qui causait cet encombrement, c’est que la porte de M. Percerin était fermée, et qu’un laquais, debout à cette porte, expliquait aux illustres pratiques de l’illustre tailleur que, pour le moment, M. Percerin ne recevait personne. On se répétait au- dehors, toujours d’après ce qu’avait dit confidentiellement le grand laquais à un grand seigneur pour lequel il avait des bontés, on se répétait que M. Percerin s’occupait de cinq habits pour le roi, et que, vu l’urgence de la situation il méditait dans son cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits. Plusieurs, satisfaits de cette raison, s’en retournaient heureux de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces, insistaient pour que la porte leur fût ouverte, et, parmi ces derniers, trois cordons bleus désignés pour un ballet qui manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n’avaient pas des habits taillés de la main même du grand Percerin. D’Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes, parvint jusqu’aux comptoirs, derrière lesquels les garçons tailleurs s’escrimaient à répondre de leur mieux. Nous oublions de dire qu’à la porte on avait voulu consigner Porthos comme les autres, mais d’Artagnan s’était montré, avait prononcé ces seules paroles: -- Ordre du roi! Et il avait été introduit avec son ami. Ces pauvres diables avaient fort à faire et faisaient de leur mieux pour répondre aux exigences des clients en l’absence du patron, s’interrompant de piquer un point pour tourner une phrase, et quand l’orgueil blessé ou l’attente déçue les gourmandait trop vivement, celui qui était attaqué faisait un plongeon et disparaissait sous le comptoir. La procession des seigneurs mécontents faisait un tableau plein de détails curieux. Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sûr, l’embrassa d’un seul coup d’oeil. Mais, après avoir parcouru les groupes, ce regard s’arrêta sur un homme placé en face de lui. Cet homme, assis sur un escabeau, dépassait de la tête à peine le comptoir qui l’abritait. C’était un homme de quarante ans à peu près, à la physionomie mélancolique, au visage pâle, aux yeux doux et lumineux. Il regardait d’Artagnan et les autres, une main sous son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son chapeau sur ses yeux. Ce fut peut-être ce geste qui attira le regard de d’Artagnan. S’il en était ainsi, il en était résulté que l’homme au chapeau rabattu avait atteint un but tout différent de celui qu’il s’était proposé. Au reste, le costume de cet homme était assez simple, et ses cheveux étaient assez uniment coiffés pour que des clients peu observateurs le prissent pour un simple garçon tailleur accroupi derrière le chêne, et piquant, avec exactitude, le drap et le velours. Toutefois, cet homme avait trop souvent la tête en l’air pour travailler fructueusement avec ses doigts. D’Artagnan n’en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet homme travaillait, ce n’était pas, assurément, sur les étoffes. -- Hé! dit-il en s’adressant à cet homme, vous voilà donc devenu garçon tailleur, monsieur Molière? -- Chut! monsieur d’Artagnan, répondit doucement l’homme, chut! au nom du Ciel! vous m’allez faire reconnaître. -- Eh bien! où est le mal? -- Le fait est qu’il n’y a pas de mal, mais... -- Mais vous voulez dire qu’il n’y a pas de bien non plus, n’est- ce pas? -- Hélas! non, car j’étais, je vous l’affirme, occupé à regarder de bien bonnes figures. -- Faites, faites, monsieur Molière. Je comprends l’intérêt que la chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos études. -- Merci! -- Mais à une condition: c’est que vous me direz où est réellement M. Percerin. -- Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement... -- Seulement, on ne peut pas y entrer? -- Inabordable! -- Pour tout le monde? -- Pour tout le monde. Il m’a fait entrer ici, afin que je fusse à l’aise pour y faire mes observations et puis il s’en est allé. -- Eh bien! mon cher monsieur Molière, vous l’allez prévenir que je suis là, n’est-ce pas? -- Moi? s’écria Molière du ton d’un brave chien à qui l’on retire l’os qu’il a légitimement gagné; moi, me déranger? Ah! monsieur d’Artagnan, comme vous me traitez mal! -- Si vous n’allez pas prévenir tout de suite M. Percerin que je suis là, mon cher monsieur Molière dit d’Artagnan à voix basse, je vous préviens d’une chose, c’est que je ne vous ferai pas voir l’ami que j’amène avec moi. Molière désigna Porthos d’un geste imperceptible. -- Celui-ci n’est-ce pas? dit-il. -- Oui. Molière attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les cerveaux et les coeurs. L’examen lui parut sans doute gros de promesses, car il se leva aussitôt et passa dans la chambre voisine. Chapitre CCX -- Les échantillons Pendant ce temps, la foule s’écoulait lentement, laissant à chaque angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de sable de l’océan, les flots laissent un peu d’écume ou d’algues broyées, lorsqu’ils se retirent en descendant les marées. Au bout de dix minutes, Molière reparut, faisant sous la tapisserie un signe à d’Artagnan. Celui-ci se précipita, entraînant Porthos, et, à travers des corridors assez compliqués, il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les manches retroussées, fouillait une pièce de brocart à grandes fleurs d’or, pour y faire naître de beaux reflets. En apercevant d’Artagnan, il laissa son étoffe et vint à lui, non pas radieux, non pas courtois, mais, en somme, assez civil. -- Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m’excuserez, n’est-ce pas, mais j’ai affaire. -- Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher monsieur Percerin. Vous en faites trois, m’a-t-on dit? -- Cinq, mon cher monsieur, cinq! -- Trois ou cinq, cela ne m’inquiète pas, maître Percerin, et je sais que vous les ferez les plus beaux du monde. -- On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du monde, je ne dis pas non, mais pour qu’ils soient les plus beaux du monde, il faut d’abord qu’ils soient, et pour cela, monsieur le capitaine, j’ai besoin de temps. -- Ah bah! deux jours encore, c’est bien plus qu’il ne vous en faut, monsieur Percerin, dit d’Artagnan avec le plus grand flegme. Percerin leva la tête en homme peu habitué à être contrarié, même dans ses caprices, mais d’Artagnan ne fit point attention à l’air que l’illustre tailleur de brocart commençait à prendre. -- Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amène une pratique. -- Ah! ah! fit Percerin d’un air rechigné. -- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua d’Artagnan. Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entrée dans le cabinet, regardait le tailleur de travers. -- Un de mes bons amis, acheva d’Artagnan. -- Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard. -- Plus tard? Et quand cela? -- Mais, quand j’aurai le temps. -- Vous avez déjà dit cela à mon valet, interrompit Porthos mécontent. -- C’est possible, dit Percerin, je suis presque toujours pressé. -- Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps qu’on veut. Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par l’âge, est un fâcheux diagnostic. -- Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir ailleurs. -- Allons, allons, Percerin, glissa d’Artagnan, vous n’êtes pas aimable aujourd’hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous faire tomber à nos genoux. Monsieur est non seulement un ami à moi, mais encore un ami à M. Fouquet. -- Ah! ah! fit le tailleur, c’est autre chose. Puis, se retournant vers Porthos: -- Monsieur le baron est à M. le surintendant? demanda-t-il. -- Je suis à moi, éclata Porthos, juste au moment où la tapisserie se soulevait pour donner passage à un nouvel interlocuteur. Molière observait. D’Artagnan riait. Porthos maugréait. -- Mon cher Percerin, dit d’Artagnan, vous ferez un habit à M. le baron, c’est moi qui vous le demande. -- Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine. -- Mais ce n’est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de suite. -- Impossible avant huit jours. -- Alors, c’est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que l’habit est destiné à paraître aux fêtes de Vaux. -- Je répète que c’est impossible, reprit l’obstiné vieillard. -- Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c’est moi qui vous en prie, dit une douce voix à la porte, voix métallique qui fit dresser l’oreille à d’Artagnan. C’était la voix d’Aramis. -- Monsieur d’Herblay! s’écria le tailleur. -- Aramis! murmura d’Artagnan. -- Ah! notre évêque! fit Porthos. -- Bonjour, d’Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l’habit de Monsieur, et je vous réponds qu’en le faisant vous ferez une chose agréable à M. Fouquet. Et il accompagna ces paroles d’un signe qui voulait dire: «Consentez et congédiez.» Il paraît qu’Aramis avait sur maître Percerin une influence supérieure à celle de d’Artagnan lui-même, car le tailleur s’inclina en signe d’assentiment, et, se retournant vers Porthos: -- Allez vous faire prendre mesure de l’autre côté, dit-il rudement. Porthos rougit d’une façon formidable. D’Artagnan vit venir l’orage, et, interpellant Molière: -- Mon cher monsieur, lui dit-il à demi-voix, l’homme que vous voyez se croit déshonoré quand on toise la chair et les os que Dieu lui a départis; étudiez-moi ce type, maître Aristophane, et profitez. Molière n’avait pas besoin d’être encouragé; il couvait des yeux le baron Porthos. -- Monsieur, lui dit-il, s’il vous plaît de venir avec moi, je vous ferai prendre mesure d’un habit, sans que le mesureur vous touche. -- Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami? -- Je dis qu’on n’appliquera ni l’aune ni le pied sur vos coutures. C’est un procédé nouveau, que nous avons imaginé, pour prendre la mesure des gens de qualité dont la susceptibilité répugne à se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens susceptibles qui ne peuvent souffrir d’être mesurés, cérémonie qui, à mon avis, blesse la majesté naturelle de l’homme, et si, par hasard, monsieur, vous étiez de ces gens-là... -- Corboeuf! je crois bien que j’en suis. -- Eh bien! cela tombe à merveille, monsieur le baron, et vous aurez l’étrenne de notre invention. -- Mais comment diable s’y prend-on? dit Porthos ravi. -- Monsieur, dit Molière en s’inclinant, si vous voulez bien me suivre, vous le verrez. Aramis regardait cette scène de tous ses yeux. Peut-être croyait- il reconnaître, à l’animation de d’Artagnan, que celui-ci partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d’une scène si bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se trompait. Porthos et Molière partirent seuls. D’Artagnan demeura avec Percerin. Pourquoi? Par curiosité, voilà tout; probablement, dans l’intention de jouir quelques instants de plus de la présence de son bon ami Aramis. Molière et Porthos disparus, d’Artagnan se rapprocha de l’évêque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci tout particulièrement. -- Un habit aussi pour vous, n’est-ce pas, cher ami? Aramis sourit. -- Non, dit-il. -- Vous allez à Vaux, cependant? -- J’y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d’Artagnan, qu’un pauvre évêque de Vannes n’est pas assez riche pour se faire faire des habits à toutes les fêtes. -- Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poèmes, n’en faisons- nous plus? -- Oh! d’Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense plus à toutes ces futilités. -- Bien! répéta d’Artagnan mal convaincu. Quant à Percerin, il s’était replongé dans sa contemplation de brocarts. -- Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons beaucoup ce brave homme mon cher d’Artagnan? -- Ah! ah! murmura à demi-voix le mousquetaire, c’est-à-dire que je te gêne, cher ami. Puis tout haut: -- Eh bien, partons; moi, je n’ai plus affaire ici, et, si vous êtes aussi libre que moi, cher Aramis... -- Non; moi, je voulais... -- Ah! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin? Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite! -- De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous, d’Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n’aurai rien d’assez particulier pour qu’un ami tel que vous ne puisse l’entendre. -- Oh! non, non, je me retire, insista d’Artagnan, mais en donnant à sa voix un accent sensible de curiosité; car la gêne d’Aramis, si bien dissimulée qu’elle fût, ne lui avait point échappé, et il savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les plus futiles en apparence, marchaient d’ordinaire vers un but, but inconnu mais que, d’après la connaissance qu’il avait du caractère de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important. Aramis, de son côté, vit que d’Artagnan n’était pas sans soupçon, et il insista: -- Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c’est. Puis, se retournant vers le tailleur: -- Mon cher Percerin... dit-il. Je suis même très heureux que vous soyez là, d’Artagnan. -- Ah! vraiment? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins dupe cette fois que les autres. Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui tirant des mains l’étoffe, objet de sa méditation. -- Mon cher Percerin, lui dit-il, j’ai ici près M. Le Brun, un des peintres de M. Fouquet. -- Ah! très bien, pensa d’Artagnan; mais pourquoi Le Brun? Aramis regardait d’Artagnan, qui avait l’air de regarder des gravures de Marc-Antoine. -- Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des épicuriens? répondit Percerin. Et, tout en disant cela d’une façon distraite, le digne tailleur cherchait à rattraper sa pièce de brocart. -- Un habit d’épicurien? demanda d’Artagnan d’un ton questionneur. -- Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n’est-ce pas? -- Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je? et qui tient son académie à Saint-Mandé? -- C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poètes, et nous les enrégimentons au service du roi. -- Oh! très bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au roi. Oh! soyez tranquille, si c’est là le secret de M. Le Brun, je ne le dirai pas. -- Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n’a rien à faire de ce côté; le secret qui le concerne est bien plus important que l’autre encore! -- Alors, s’il est si important que cela, j’aime mieux ne pas le savoir, dit d’Artagnan en dessinant une fausse sortie. -- Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche d’Artagnan. -- Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin. Aramis prit un temps, comme on dit en matière de théâtre. -- Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits pour le roi, n’est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence? -- Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda Percerin stupéfait. -- C’est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin, concert, promenade et réception; ces cinq étoffes sont d’étiquette. -- Vous savez tout, Monseigneur! -- Et bien d’autres choses encore, allez, murmura d’Artagnan. -- Mais, s’écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez pas, Monseigneur, tout prince de l’Église que vous êtes, ce que personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière et moi savons, c’est la couleur des étoffes et le genre des ornements, c’est la coupe, c’est l’ensemble, c’est la tournure de tout cela! -- Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin. -- Ah bas! s’écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce et la plus mielleuse. La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule, si énorme à M. Percerin, qu’il rit d’abord tout bas, puis tout haut, et qu’il finit par éclater. D’Artagnan l’imita, non qu’il trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux; puis, lorsqu’ils furent calmés: -- Au premier abord, dit-il, j’ai l’air de hasarder une absurdité, n’est-ce pas? Mais d’Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander cela. -- Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair merveilleux qu’on n’avait fait qu’escarmoucher jusque-là et que le moment de la bataille approchait. -- Voyons, dit Percerin avec incrédulité. -- Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au roi? N’est-ce pas pour lui plaire? -- Assurément, fit Percerin. D’Artagnan approuva d’un signe de tête. -- Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à l’heure à propos de l’enrégimentation de nos épicuriens? -- À merveille! -- Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici, est un homme qui dessine très exactement. -- Oui, dit Percerin, j’ai vu des tableaux de monsieur, et j’ai remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j’ai accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à ceux de MM. les épicuriens, soit particulier. -- Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour le roi. Percerin exécuta un bond en arrière que d’Artagnan, l’homme calme et l’appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces étranges et horripilantes. -- Les habits du roi! Donner à qui que ce soit au monde les habits du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l’évêque, Votre Grandeur est folle! s’écria le pauvre tailleur poussé à bout. -- Aidez-moi donc, d’Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur; car vous comprenez, vous, n’est-ce pas? -- Eh! eh! pas trop, je l’avoue. -- Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait paraîtra? -- Ah! oui, oui, s’écria le mousquetaire presque persuadé, tant la raison était plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison; oui, l’idée est heureuse. Gageons qu’elle est de vous, Aramis? -- Je ne sais, répondit négligemment l’évêque; de moi ou de M. Fouquet... Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué l’indécision de d’Artagnan: -- Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu’en dites-vous? Voyons. -- Je dis que... -- Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à n’aller pas au-devant de l’idée de M. Fouquet: vous redoutez de paraître aduler le roi. Noblesse de coeur, monsieur Percerin! noblesse de coeur! Le tailleur balbutia. -- Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune prince, continua Aramis. «Mais, m’a dit M. le surintendant, si Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans mon esprit, et que je l’estime toujours. Seulement...» -- Seulement?... répéta Percerin avec inquiétude. -- «Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi mon cher monsieur Percerin, vous comprenez, c’est M. Fouquet qui parle; seulement, je serai forcé de dire au roi: «Sire, j’avais l’intention d’offrir à Votre Majesté son image; mais, dans un sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable, M. Percerin s’y est opposé.» -- Opposé! s’écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui allait peser sur lui; moi, m’opposer à ce que désire, à ce que veut M. Fouquet quand il s’agit de faire plaisir au roi? oh! le vilain mot que vous avez dit là, monsieur l’évêque! M’opposer! Oh! ce n’est pas moi qui l’ai prononcé Dieu merci! J’en prends à témoin M. le capitaine des mousquetaires. N’est ce pas, monsieur d’Artagnan, que je ne m’oppose à rien? D’Artagnan fit un signe d’abnégation indiquant qu’il désirait demeurer neutre; il sentait qu’il y avait là-dessous une intrigue, comédie ou tragédie; il se donnait au diable de ne pas la deviner, mais en attendant, il désirait s’abstenir. Mais déjà Percerin, poursuivi de l’idée qu’on pouvait dire au roi qu’il s’était opposé à ce qu’on lui fît une surprise, avait approché un siège à Le Brun et s’occupait de tirer d’une armoire quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d’oeuvre sur autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d’Ancre, après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur concurrence. Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits. Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail et qui le veillait de près l’arrêta tout à coup. -- Je crois que vous n’êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument nécessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement les nuances. -- C’est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et à cela, vous en conviendrez, monsieur l’évêque, je ne puis rien. -- Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela faute de vérité dans les couleurs. Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal dissimulée. -- Voyons, voyons, quel diable d’imbroglio joue-t-on ici? continua de se demander le mousquetaire. -- Décidément, cela n’ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun, fermez vos boites et roulez vos toiles. -- Mais c’est qu’aussi, monsieur, s’écria le peintre dépité, le jour est détestable ici. -- Une idée, monsieur Le Brun, une idée! Si on avait un échantillon des étoffes, par exemple, et qu’avec le temps et dans un meilleur jour... -- Oh! alors, s’écria Le Brun, je répondrais de tout. -- Bon! dit d’Artagnan, ce doit être là le noeud de l’action; on a besoin d’un échantillon de chaque étoffe. Mordious! Le donnera-t- il, ce Percerin? Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe, d’ailleurs, de la feinte bonhomie d’Aramis, coupa cinq échantillons qu’il remit à l’évêque de Vannes. -- J’aime mieux cela. N’est-ce pas, dit Aramis à d’Artagnan, c’est votre avis, hein? -- Mon avis, mon cher Aramis, dit d’Artagnan c’est que vous êtes toujours le même. -- Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l’évêque avec un son de voix charmant. -- Oui, oui, dit tout haut d’Artagnan. Puis tout bas: Si je suis ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je sorte d’ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais rejoindre Porthos. -- Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons, car j’ai fini, et je ne serai pas fâché de dire un dernier mot à notre ami. Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l’armoire, Aramis pressa sa poche de la main pour s’assurer que les échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du cabinet. Chapitre CCXI -- Où Molière prit peut-être sa première idée du Bourgeois gentilhomme D’Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le regardait avec une sorte d’idolâtrie et comme un homme qui, non seulement n’a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n’a jamais rien vu de pareil. Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche, qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de Molière. -- Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à Saint- Mandé? -- J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière. -- À Saint-Mandé! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi! Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé? -- Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse. -- Et puis mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être. -- Comment? demanda Porthos. -- Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits de fête qui ont été commandés par M. Fouquet. -- C’est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur. -- Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois vous avez fini avec M. du Vallon. -- Nous avons fini, répliqua Porthos. -- Et vous êtes satisfait? demanda d’Artagnan. -- Complètement satisfait, répondit Porthos. Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires. -- Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact, surtout. -- Vous aurez votre habit dès demain, monsieur le baron, répondit Molière. Et il partit avec Aramis. Alors d’Artagnan, prenant le bras de Porthos: -- Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t- il, pour que vous soyez si content de lui? -- Ce qu’il m’a fait, mon ami! Ce qu’il m’a fait! s’écria Porthos avec enthousiasme. -- Oui, je vous demande ce qu’il vous a fait. -- Mon ami, il a su faire ce qu’aucun tailleur n’avait jamais fait: il m’a pris mesure sans me toucher. -- Ah bah! Contez-moi cela, mon ami. -- D’abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de mannequins de toutes les tailles espérant qu’il s’en trouverait un de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major des Suisses, était de deux pouces trop court et d’un demi-pied trop maigre. -- Ah! vraiment? -- C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire mon cher d’Artagnan. Mais c’est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que ce M. Molière; il n’a pas été le moins du monde embarrassé pour cela. -- Et qu’a-t-il fait? -- Oh! une chose bien simple. C’est inouï, par ma foi! Comment! on est assez grossier pour n’avoir pas trouvé tout de suite ce moyen? Que de peines et d’humiliations on m’eût épargnées! -- Sans compter les habits, mon cher Porthos. -- Oui, trente habits. -- Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de M. Molière. -- Molière? vous l’appelez ainsi, n’est-ce pas? Je tiens à me rappeler son nom. -- Oui, ou Poquelin, si vous l’aimez mieux. -- Non, j’aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son nom, je penserai à volière, et, comme j’en ai une à Pierrefonds... -- À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière? -- La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres, de me faire courber les reins, de me faire plier les articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses... D’Artagnan fit un signe approbatif de la tête. -- «Monsieur, m’a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui- même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.» Alors je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais pas parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi. -- Molière. -- Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d’être mesuré me tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous m’allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.» Mais lui, de sa voix douce car c’est un garçon courtois, mon ami, il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur, dit- il, pour que l’habit aille bien, il faut qu’il soit fait à votre image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous allons prendre mesure sur votre image.» -- En effet, dit d’Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais comment a-t on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout entier? -- Mon cher, c’est le propre miroir où le roi se regarde. -- Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous. -- Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c’était sans doute une manière de flatter le roi, mais le miroir était trop grand pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées. -- Oh! mon ami, les admirables mots que vous possédez là! Où diable en avez-vous fait collection? -- À Belle-Île. Aramis les expliquait à l’architecte. -- Ah! très bien! Revenons à la glace, cher ami. -- Alors, ce brave M. Volière... -- Molière. -- Oui, Molière, c’est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d’Espagne des lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je trouvai admirable: «Il faut qu’un habit ne gêne pas celui qui le porte.» -- En effet, dit d’Artagnan, voilà une belle maxime, qui n’est pas toujours mise en pratique. -- C’est pour cela que je la trouvai d’autant plus étonnante, surtout lorsqu’il la développa. -- Ah! Il développa cette maxime? -- Parbleu! -- Voyons le développement. «-- Attendu, continua-t-il, que l’on peut, dans une circonstance difficile, ou dans une situation gênante, avoir son habit sur l’épaule, et désirer ne pas ôter son habit...» -- C’est vrai, dit d’Artagnan. «-- Ainsi», continua M. Volière... -- Molière! -- Molière, oui. «Ainsi continua M. Molière, vous avez besoin de tirer l’épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos. Comment faites-vous? «-- Je l’ôte, répondis-je. «-- Eh bien, non, répondit-il à son tour. «-- Comment! non? «-- Je dis qu’il faut que l’habit soit si bien fait, qu’il ne vous gêne aucunement, même pour tirer l’épée. «-- Ah! ah! «-- Mettez-vous en garde», poursuivit-il. J’y tombai avec un si merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautèrent. «Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, restez comme cela.» Je levai le bras gauche en l’air, l’avant-bras plié gracieusement, la manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la poitrine avec le poignet. -- Oui, dit d’Artagnan, la vraie garde, la garde académique. -- Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volière... -- Molière! -- Tenez, décidément, mon cher ami, j’aime mieux l’appeler... Comment avez-vous dit son autre nom? -- Poquelin. -- J’aime mieux l’appeler Poquelin. -- Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de l’autre? -- Vous comprenez... Il s’appelle Poquelin, n’est-ce pas? -- Oui. -- Je me rappellerai madame Coquenard. -- Bon. -- Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de Coquenard, j’aurai Poquelin. -- C’est merveilleux! s’écria d’Artagnan abasourdi... Allez, mon ami, je vous écoute avec admiration. -- Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir. -- Poquelin. Pardon. -- Comment ai-je donc dit? -- Vous avez dit Coquelin. -- Ah! c’est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait est que j’étais très beau. «Cela vous fatigue? demanda-t-il. -- Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux tenir encore une heure. -- Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garçons complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophètes quand ils invoquaient le Seigneur. -- Très bien! répondis-je. -- Cela ne vous humiliera pas? -- Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence entre être soutenu et être mesuré.» -- La distinction est pleine de sens, interrompit d’Artagnan. -- Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garçons s’approchèrent; l’un me soutint le bras gauche, tandis que l’autre, avec infiniment d’adresse, me soutenait le bras droit. «-- Un troisième garçon! dit-il. «Un troisième garçon s’approcha. «-- Soutenez les reins de monsieur, dit-il. «Le garçon me soutint les reins.» -- De sorte que vous posiez? demanda d’Artagnan. -- Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace. -- Poquelin, mon ami. -- Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j’aime encore mieux l’appeler Volière. -- Oui, et que ce soit fini, n’est-ce pas? -- Pendant ce temps-là, Volière me dessinait sur la glace. -- C’était galant. -- J’aime fort cette méthode: elle est respectueuse et met chacun à sa place. -- Et cela se termina?... -- Sans que personne m’eût touché, mon ami. -- Excepté les trois garçons qui vous soutenaient? -- Sans doute; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la différence qu’il y a entre soutenir et mesurer. -- C’est vrai, répondit d’Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même: Ma foi! ou je me trompe fort, ou j’ai valu là une bonne aubaine à ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la scène tirée au naturel dans quelque comédie. Porthos souriait. -- Quelle chose vous fait rire? lui demanda d’Artagnan. -- Faut-il vous l’avouer? Eh bien, je ris de ce que j’ai tant de bonheur. -- Oh! cela, c’est vrai; je ne connais pas d’homme plus heureux que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive? -- Eh bien, mon cher, félicitez-moi. -- Je ne demande pas mieux. -- Il paraît que je suis le premier à qui l’on ait pris mesure de cette façon-là. -- Vous en êtes sûr? -- À peu près. Certains signes d’intelligence échangés entre Volière et les autres garçons me l’ont bien indiqué. -- Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de Molière. -- Volière, mon ami! -- Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire Volière à vous; mais je continuerai, moi, à dire Molière. Eh bien, cela, disais-je donc, ne m’étonne point de la part de Molière qui est un garçon ingénieux, et à qui vous avez inspiré cette belle idée. -- Elle lui servira plus tard, j’en suis sûr. -- Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu’elle lui servira, et même beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Molière est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos barons, nos comtes et nos marquis... à leur mesure. Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l’à-propos ni la profondeur, d’Artagnan et Porthos sortirent de chez maître Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons, s’il plaît au lecteur, pour revenir auprès de Molière et d’Aramis à Saint-Mandé. Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel L’évêque de Vannes, fort marri d’avoir rencontré d’Artagnan chez maître Percerin, revint d’assez mauvaise humeur à Saint-Mandé. Molière, au contraire, tout enchanté d’avoir trouvé un si bon croquis à faire, et de savoir où retrouver l’original, quand du croquis il voudrait faire un tableau, Molière y rentra de la plus joyeuse humeur. Tout le premier étage, du côté gauche, était occupé par les épicuriens les plus célèbres dans Paris et les plus familiers dans la maison, employés chacun dans son compartiment, comme des abeilles dans leurs alvéoles, à produire un miel destiné au gâteau royal que M. Fouquet comptait servir à Sa Majesté Louis XIV pendant la fête de Vaux. Pélisson, la tête dans sa main, creusait les fondations du prologue des _Fâcheux_, comédie en trois actes, que devait faire représenter Poquelin de Molière, comme disait d’Artagnan, et Coquelin de Volière, comme disait Porthos. Loret, dans toute la naïveté de son état de gazetier, les gazetiers de tout temps ont été naïfs, Loret composait le récit des fêtes de Vaux avant que ces fêtes eussent eu lieu. La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre égarée, distraite, gênante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait à l’épaule de chacun mille inepties poétiques. Il gêna tant de fois Pélisson, que celui-ci, relevant la tête avec humeur. -- Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse. -- Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme l’appelait madame de Sévigné. -- Je veux une rime à _lumière_. -- _Ornière_, répondit La Fontaine. -- Eh! mon cher ami, impossible de parler d’ornières quand on vante les délices de Vaux dit Loret. -- D’ailleurs, cela ne rime pas, répondit Pélisson. -- Comment! cela ne rime pas? s’écria La Fontaine surpris. -- Oui, vous avez une détestable habitude mon cher; habitude qui vous empêchera toujours d’être un poète de premier ordre. Vous rimez lâchement! -- Oh! oh! vous trouvez, Pélisson? -- Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu’une rime n’est jamais bonne tant qu’il s’en peut trouver une meilleure. -- Alors, je n’écrirai plus jamais qu’en prose, dit La Fontaine, qui avait pris au sérieux le reproche de Pélisson. Ah! je m’en étais souvent douté, que je n’étais qu’un maraud de poète! oui, c’est la vérité pure. -- Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et vous avez du bon dans vos fables. -- Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idée, je vais brûler une centaine de vers que je venais de faire. -- Où sont-ils, vos vers? -- Dans ma tête. -- Eh bien, s’ils sont dans votre tête, vous ne pouvez pas les brûler? -- C’est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brûle pas, cependant... -- Eh bien, qu’arrivera-t-il si vous ne les brûlez pas? -- Il arrivera qu’ils me resteront dans l’esprit, et que je ne les oublierai jamais. -- Diable! fit Loret, voilà qui est dangereux; on en devient fou! -- Diable, diable, diable! comment faire? répéta La Fontaine. -- J’ai trouvé un moyen, moi, dit Molière, qui venait d’entrer sur les derniers mots. -- Lequel? -- Écrivez-les d’abord, et brûlez-les ensuite. -- Comme c’est simple! Eh bien, je n’eusse jamais inventé cela. Qu’il a d’esprit, ce diable de Molière! dit La Fontaine. Puis, se frappant le front: -- Ah! tu ne seras jamais qu’un âne, Jean de La Fontaine, ajouta- t-il. -- Que dites-vous là, mon ami? interrompit Molière en s’approchant du poète, dont il avait entendu l’aparté. -- Je dis que je ne serai jamais qu’un âne, mon cher confrère, répondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse croissante, il paraît que je rime lâchement. -- C’est un tort. -- Vous voyez bien! Je suis un faquin! -- Qui a dit cela? -- Parbleu! c’est Pélisson. N’est-ce pas, Pélisson? Pélisson, replongé dans sa composition, se garda bien de répondre. -- Mais, si Pélisson a dit que vous étiez un faquin s’écria Molière, Pélisson vous a gravement offensé. -- Vous croyez?... -- Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous êtes gentilhomme, de ne pas laisser impunie une pareille injure. -- Heu! fit La Fontaine. -- Vous êtes-vous jamais battu? -- Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-légers. -- Que vous avait-il fait? -- Il paraît qu’il avait séduit ma femme. -- Ah! ah! dit Molière pâlissant légèrement. Mais comme, à l’aveu formulé par La Fontaine, les autres s’étaient retournés, Molière garda sur ses lèvres le sourire railleur qui avait failli s’en effacer, et, continuant de faire parler La Fontaine: -- Et qu’est-il résulté de ce duel? -- Il est résulté que, sur le terrain, mon adversaire me désarma, puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les pieds à la maison. -- Et vous vous tîntes pour satisfait? demanda Molière. -- Non pas, au contraire! Je ramassai mon épée: «Pardon, monsieur, lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous étiez l’amant de ma femme, mais parce qu’on m’a dit que je devais me battre. Or, comme je n’ai jamais été heureux que depuis ce temps- là, faites-moi le plaisir de continuer d’aller à la maison, comme par le passé, ou, morbleu! recommençons.» De sorte, continua La Fontaine, qu’il fut forcé de rester l’amant de ma femme, et que je continue d’être le plus heureux mari de la terre. Tous éclatèrent de rire. Molière seul passa sa main sur ses yeux. Pourquoi? Peut-être pour essuyer une larme, peut-être pour étouffer un soupir. Hélas! on le sait, Molière était moraliste mais Molière n’était pas philosophe. -- C’est égal, dit-il revenant au point de départ de la discussion, Pélisson vous a offensé. -- Ah! c’est vrai, je l’avais déjà oublié, moi. -- Et je vais l’appeler de votre part. -- Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable. -- Je le juge indispensable, et j’y vais. -- Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis. -- Sur quoi?... Sur cette offense? -- Non, dites-moi si, réellement, _lumière_ ne rime pas avec _ornière_. -- Moi, je les ferais rimer. -- Parbleu! je le savais bien. -- Et j’ai fait cent mille vers pareils dans ma vie. -- Cent mille? s’écria La Fontaine. Quatre fois _la Pucelle_ que médite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait cent mille vers, cher ami? -- Mais, écoutez donc, éternel distrait! dit Molière. -- Il est certain, continua La Fontaine, que _légume_ par exemple rime avec_ posthume_. -- Au pluriel surtout. -- Oui, surtout au pluriel; attendu qu’alors, il rime, non plus par trois lettres, mais par quatre; c’est comme _ornière_ avec _lumière_. Mettez _ornières_ et _lumières_ au pluriel mon cher Pélisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l’épaule de son confrère, dont il avait complètement oublié l’injure, et cela rimera. -- Hein! fit Pélisson. -- Dame! Molière le dit, et Molière s’y connaît, il avoue lui-même avoir fait cent mille vers. -- Allons, dit Molière en riant, le voilà parti! -- C’est comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_, j’en mettrais ma tête au feu. -- Mais... fit Molière. -- Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites un divertissement pour Sceaux, n’est-ce pas? -- Oui, _les Fâcheux_. -- Ah! _les Fâcheux_, c’est cela; oui, je me souviens. Eh bien, j’avais imaginé qu’un prologue ferait très bien à votre divertissement. -- Sans doute, cela irait à merveille. -- Ah! vous êtes de mon avis? -- J’en suis si bien, que je vous avais prié de le faire, ce prologue. -- Vous m’avez prié de le faire, moi? -- Oui, vous; et même, sur votre refus, je vous ai prié de le demander à Pélisson, qui le fait en ce moment. -- Ah! c’est donc cela que fait Pélisson? Ma foi! mon cher Molière, vous pourriez bien avoir raison quelquefois. -- Quand cela? -- Quand vous dites que je suis distrait. C’est un vilain défaut; je m’en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue. -- Mais puisque c’est Pélisson qui le fait! -- C’est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien raison de dire que j’étais un faquin! -- Ce n’est pas Loret qui l’a dit, mon ami. -- Eh bien, celui qui l’a dit, peu m’importe lequel! Ainsi, votre divertissement s’appelle _les Fâcheux_. Eh bien, est-ce que vous ne feriez pas rimer _heureux_ avec _fâcheux_? -- À la rigueur, oui. -- Et même avec _capricieux_? -- Oh! non, cette fois, non! -- Ce serait hasardé, n’est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi serait- ce hasardé? -- Parce que la désinence est trop différente. -- Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molière pour aller trouver Loret, je supposais... -- Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d’une phrase. Voyons, dites vite. -- C’est vous qui faites le prologue des _Fâcheux_, n’est-ce pas? -- Eh! non, mordieu! c’est Pélisson! -- Ah! c’est Pélisson! s’écria La Fontaine, qui alla trouver Pélisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux... -- Ah! jolie! s’écria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma gazette. _Et l’on vit la nymphe de Vaux_ _Donner le prix à leurs travaux_. -- À la bonne heure! voilà qui est rimé, dit Pélisson: si vous rimiez comme cela, La Fontaine, à la bonne heure! -- Mais il paraît que je rime comme cela, puisque Loret dit que c’est moi qui lui ai donné les deux vers qu’il vient de dire. -- Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle façon commenceriez-vous mon prologue? -- Je dirais, par exemple: _Ô nymphe... qui..._ Après _qui_, je mettrais un verbe à la deuxième personne du pluriel du présent de l’indicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_. -- Mais le verbe, le verbe? demanda Pélisson. -- _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La Fontaine. -- Mais le verbe, le verbe? insista obstinément Pélisson. Cette seconde personne du pluriel du présent de l’indicatif? -- Eh bien: _quittez_. _Ô nymphe qui quittez cette grotte profonde_ _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_. -- Vous mettriez: _qui quittez_, vous? -- Pourquoi pas? -- _Qui... qui!_ -- Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous êtes horriblement pédant! -- Sans compter, dit Molière, que, dans le second vers, _venir admirer_ est faible, mon cher La Fontaine. -- Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme vous disiez. -- Je n’ai jamais dit cela. -- Comme disait Loret, alors. -- Ce n’est pas Loret non plus; c’est Pélisson. -- Eh bien, Pélisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fâche surtout, mon cher Molière, c’est que je crois que nous n’aurons pas nos habits d’épicuriens. -- Vous comptiez sur le vôtre pour la fête? -- Oui, pour la fête, et puis pour après la fête. Ma femme de ménage m’a prévenu que le mien était un peu mûr. -- Diable! votre femme de ménage a raison: il est plus que mûr! -- Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c’est que je l’ai oublié à terre dans mon cabinet, et ma chatte... -- Eh bien, votre chatte? -- Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l’a un peu fané. Molière éclata de rire. Pélisson et Loret suivirent son exemple. En ce moment, l’évêque de Vannes parut, tenant sous son bras un rouleau de plans et de parchemins. Comme si l’ange de la mort eût glacé toutes les imaginations folles et rieuses, comme si cette figure pâle eût effarouché les grâces auxquelles sacrifiait Xénocrate, le silence s’établit aussitôt dans l’atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa plume. Aramis distribua des billets d’invitation aux assistants, et leur adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son travail de la nuit. À ces mots, on vit tous les fronts s’abaisser. La Fontaine lui- même se mit à une table et fit courir sur le vélin une plume rapide; Pélisson remit au net son prologue; Molière donna cinquante vers nouvellement crayonnés que lui avait inspirés sa visite chez Percerin; Loret, son article sur les fêtes merveilleuses qu’il prophétisait, et Aramis chargé de butin comme le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre et d’or rentra dans son appartement, silencieux et affairé. Mais, avant de rentrer: -- Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain au soir. -- En ce cas, il faut que je prévienne chez moi, dit Molière. -- Ah! oui, pauvre Molière! fit Loret en souriant _il aime_ chez lui. -- _Il aime_, oui, répliqua Molière avec son doux et triste sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on l’aime_. -- Moi, dit La Fontaine, on m’aime à Château-Thierry, j’en suis bien sûr. En ce moment, Aramis rentra après une disparition d’un instant. -- Quelqu’un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris, après avoir entretenu M. Fouquet un quart d’heure. J’offre mon carrosse. -- Bon, à moi! dit Molière. J’accepte; je suis pressé. -- Moi, je dînerai ici, dit Loret. M. de Gourville m’a promis des écrevisses. _Il m’a promis des écrevisses..._ Cherche la rime, La Fontaine.» Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molière le suivit. Ils étaient au bas de l’escalier lorsque La Fontaine entrebâilla la porte et cria: _Moyennant que tu l’écrivisses, _ _Il t’a promis des écrevisses_. Les éclats de rire des épicuriens redoublèrent et parvinrent jusqu’aux oreilles de Fouquet, au moment où Aramis ouvrait la porte de son cabinet. Quant à Molière, il s’était chargé de commander les chevaux, tandis qu’Aramis allait échanger avec le surintendant les quelques mots qu’il avait à lui dire. -- Oh! comme ils rient là-haut! dit Fouquet avec un soupir. -- Vous ne riez pas, vous, Monseigneur? -- Je ne ris plus, monsieur d’Herblay. -- La fête approche. -- L’argent s’éloigne. -- Ne vous ai-je pas dit que c’était mon affaire? -- Vous m’avez promis des millions. -- Vous les aurez le lendemain de l’entrée du roi à Vaux. Fouquet regarda profondément Aramis, et passa sa main glacée sur son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de lui, ou sentait son impuissance à avoir de l’argent. Comment Fouquet pouvait-il supposer qu’un pauvre évêque, ex-abbé, ex- mousquetaire, en trouverait? -- Pourquoi douter? dit Aramis.: Fouquet sourit et secoua la tête. -- Homme de peu de foi! ajouta l’évêque. -- Mon cher monsieur d’Herblay, répondit Fouquet, si je tombe... -- Eh bien, si vous tombez... -- Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant. Puis, secouant la tête comme pour échapper à lui-même: -- D’où venez-vous, dit-il, cher ami? -- De Paris. -- De Paris? Ah! -- Oui, de chez Percerin. -- Et qu’avez-vous été faire vous-même chez Percerin; car je ne suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits de nos poètes? -- Non; j’ai été commander une surprise. -- Une surprise? -- Oui, que vous ferez au roi. -- Coûtera-t-elle cher? -- Oh! cent pistoles, que vous donnerez à Le Brun. -- Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit représenter cette peinture? -- Je vous conterai cela; puis, du même coup, quoi que vous en disiez, j’ai visité les habits de nos poètes. -- Bah! et ils seront élégants, riches? -- Superbes! Il n’y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en auront de pareils. On verra la différence qu’il y a entre les courtisans de la richesse et ceux de l’amitié. -- Toujours spirituel et généreux, cher prélat! -- À votre école. Fouquet lui serra la main. -- Et où allez-vous? dit-il. -- Je vais à Paris, quand vous m’aurez donné une lettre. -- Une lettre pour qui? -- Une lettre pour M. de Lyonne. -- Et que lui voulez-vous, à Lyonne? -- Je veux lui faire signer une lettre de cachet. -- Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu’un à la Bastille? -- Non, au contraire, j’en veux faire sortir quelqu’un. -- Ah! Et qui cela? -- Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est embastillé, voilà tantôt dix ans, pour deux vers latins qu’il a faits contre les jésuites. -- Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en prison depuis dix ans, le malheureux? -- Oui. -- Et il n’a pas commis d’autre crime? -- À part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi. -- Votre parole? -- Sur l’honneur! -- Et il se nomme?... -- Seldon. -- Ah! c’est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous ne me l’avez pas dit? -- Ce n’est qu’hier que sa mère s’est adressée à moi, Monseigneur. -- Et cette femme est pauvre? -- Dans la misère la plus profonde. -- Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles injustices, que je comprends qu’il y ait des malheureux qui doutent de vous! Tenez, monsieur d’Herblay. Et Fouquet, prenant une plume, écrivit rapidement quelques lignes à son collègue Lyonne. Aramis prit la lettre et s’apprêta à sortir. -- Attendez, dit Fouquet. Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s’y trouvaient. Chaque billet était de mille livres. -- Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci à la mère; mais surtout ne lui dites pas... -- Quoi, Monseigneur? -- Qu’elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait que je suis un triste surintendant. Allez, et j’espère que Dieu bénira ceux qui pensent à ses pauvres. -- C’est ce que j’espère aussi, répliqua Aramis en baisant la main de Fouquet. Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons de caisse pour la mère de Seldon et emmenant Molière, qui commençait à s’impatienter. Chapitre CCXIII -- Encore un souper à la Bastille Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison d’État, dont l’usage est une torture, rappelait aux prisonniers la destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce temps, représentait saint Pierre aux Liens. C’était l’heure du souper des pauvres captifs. Les portes, grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme M. Baisemeaux nous l’a appris lui-même, s’appropriait à la condition du détenu. Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le fond des bouteilles honnêtement remplies. Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que d’habitude. Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut piqué; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d’écrevisses; voilà, outre les soupes et les hors d’oeuvre, quel était le menu de M. le gouverneur. Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant M. l’évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de gris, l’épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et témoignait la plus vive impatience. M. Baisemeaux de Montlezun n’était pas accoutumé aux familiarités de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis, devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat était redevenu tant soit peu mousquetaire. L’évêque frisait la gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d’abandon de son convive. -- Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n’ose vous appeler Monseigneur... -- Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j’ai des bottes. -- Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir? -- Non, ma foi! dit Aramis en se versant à boire, mais j’espère que je vous rappelle un bon convive. -- Vous m’en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez cette fenêtre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur. -- Et qu’il sorte! ajouta Aramis. Le souper est complètement servi, nous le mangerons bien sans laquais. J’aime fort, quand je suis en petit comité, quand je suis avec un ami... Baisemeaux s’inclina respectueusement. -- J’aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même. -- François, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre Grandeur me rappelle deux personnes: l’une bien illustre, c’est feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai? -- Oui, ma foi! dit Aramis. Et l’autre? -- L’autre, c’est un certain mousquetaire, très joli, très brave, très hardi, très heureux, qui, d’abbé, se fit mousquetaire, et, de mousquetaire, abbé. Aramis daigna sourire. -- D’abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa Grandeur, d’abbé, évêque, et, d’évêque... -- Ah! arrêtons-nous, par grâce! fit Aramis. -- Je vous dis, monsieur, que vous me faites l’effet d’un cardinal. -- Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l’avez dit, j’ai les bottes d’un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me brouiller, malgré cela, avec l’Église. -- Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur. -- Oh! je l’avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain. -- Vous courez la ville, les ruelles, en masque? -- Comme vous dites, en masque. -- Et vous jouez toujours de l’épée? -- Je crois que oui, mais seulement quand on m’y force. Faites-moi donc le plaisir d’appeler François. -- Vous avez du vin là. -- Ce n’est pas pour du vin, c’est parce qu’il fait chaud ici et que la fenêtre est close. -- Je ferme les fenêtres en soupant pour ne pas entendre les rondes ou les arrivées des courriers. -- Ah! oui... On les entend quand la fenêtre est ouverte? -- Trop bien, et cela dérange. Vous comprenez. -- Cependant on étouffe. François! François entra. -- Ouvrez, je vous prie, maître François, dit Aramis. Vous permettez, cher monsieur Baisemeaux? -- Monseigneur est ici chez lui, répondit le gouverneur. La fenêtre fut ouverte. -- Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien esseulé, maintenant que M. de La Fère a regagné ses pénates de Blois? C’est un bien ancien ami, n’est-ce pas? -- Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez été aux mousquetaires avec nous. -- Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les années. -- Et vous avez raison. Mais je fais plus qu’aimer M. de La Fère, cher monsieur Baisemeaux, je le vénère. -- Eh bien, moi, c’est singulier, dit le gouverneur, je lui préfère M. d’Artagnan. Voilà un homme qui boit bien et longtemps! Ces gens-là laissent voir leur pensée, au moins. -- Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la débauche comme autrefois; et, si j’ai une peine au fond du coeur, je vous promets que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre verre. -- Bravo! dit Baisemeaux. Et il se versa un grand coup de vin, et l’avala en frémissant de joie d’être pour quelque chose dans un péché capital d’archevêque. Tandis qu’il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis observait les bruits de la grande cour. Un courrier entra vers huit heures, à la cinquième bouteille apportée par François sur la table, et, quoique ce courrier fît grand bruit, Baisemeaux n’entendit rien. -- Le diable l’emporte! fit Aramis. -- Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. J’espère que ce n’est pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire? -- Non; c’est un cheval qui fait, à lui seul autant de bruit dans la cour que pourrait en faire un escadron tout entier. -- Bon! Quelque courrier, répliqua le gouverneur en redoublant force rasades. Oui, le diable l’emporte! et si vite, que nous n’en entendions plus parler! Hourra! hourra! -- Vous m’oubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en montrant un cristal éblouissant. -- D’honneur, vous m’enchantez... François, du vin! François entra. -- Du vin, maraud, et du meilleur! -- Oui, monsieur; mais... c’est un courrier. -- Au diable! ai-je dit. -- Monsieur, cependant... -- Qu’il laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces deux dernières phrases. -- Ah! monsieur, grommela le soldat François, bien malgré lui, monsieur... -- Prenez garde, dit Aramis, prenez garde. -- À quoi, cher monsieur d’Herblay? dit Baisemeaux à moitié ivre. -- La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle c’est quelquefois un ordre. -- Presque toujours. -- Les ordres ne viennent-ils pas des ministres? -- Oui sans doute; mais... -- Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du roi? -- Vous avez peut-être raison. Cependant, c’est bien ennuyeux quand on est en face d’une bonne table en tête à tête avec un ami! Ah! pardon, monsieur, j’oublie que c’est moi qui vous donne à souper, et que je parle à un futur cardinal. -- Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons à votre soldat, à François. -- Eh bien, qu’a-t-il fait, François? -- Il a murmuré. -- Il a eu tort. -- Cependant, il a murmuré, vous comprenez; c’est qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. Ce pourrait bien n’être pas François qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de ne pas l’entendre. -- Tort? Moi, avoir tort devant François? Cela me paraît dur. -- Un tort d’irrégularité. Pardon! mais j’ai cru devoir vous faire une observation que je juge importante. -- Oh! vous avez raison, peut-être, bégaya Baisemeaux. Ordre du roi c’est sacré! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je le répète, que le diable... -- Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher Baisemeaux, et que cet ordre eût eu quelque importance... -- Je le fais pour ne pas déranger un évêque; ne suis-je pas excusable, morbleu? -- N’oubliez pas, Baisemeaux, que j’ai porté la casaque, et j’ai l’habitude de voir partout des consignes. -- Vous voulez donc?... -- Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en prie, au moins devant ce soldat. -- C’est mathématique, fit Baisemeaux. François attendait toujours. -- Qu’on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que c’est? Je vais vous le dire quelque chose d’intéressant comme ceci: «Prenez garde au feu dans les environs de la poudrière»; ou bien: «Veillez sur un tel, qui est un adroit fuyard.» Ah! si vous saviez, Monseigneur, combien de fois j’ai été réveillé en sursaut au plus doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant au galop pour me dire, ou plutôt pour m’apporter un pli contenant ces mots: «Monsieur Baisemeaux, qu’y a-t-il de nouveau?» On voit bien que ceux qui perdent leur temps à écrire de pareils ordres n’ont jamais couché à la Bastille. Ils connaîtraient mieux l’épaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la multiplicité de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur! leur métier est d’écrire pour me tourmenter lorsque je suis tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta Baisemeaux en s’inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire leur métier. -- Et faites le vôtre, ajouta en souriant l’évêque, dont le regard, soutenu, commandait malgré cette caresse. François rentra. Baisemeaux prit de ses mains l’ordre envoyé du ministère. Il le décacheta lentement et le lut de même. Aramis feignit de boire pour observer son hôte au travers du cristal. Puis, Baisemeaux ayant lu: -- Que disais-je tout à l’heure? fit-il. -- Quoi donc? demanda l’évêque. -- Un ordre d’élargissement. Je vous demande un peu, la belle nouvelle pour nous déranger! -- Belle nouvelle pour celui qu’elle concerne, vous en conviendrez, au moins, mon cher gouverneur. -- Et à huit heures du soir! -- C’est de la charité. -- De la charité, je le veux bien; mais elle est pour ce drôle-là qui s’ennuie, et non pas pour moi qui m’amuse! dit Baisemeaux exaspéré. -- Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est enlevé était il aux grands contrôles? -- Ah bien, oui! Un pleutre, un rat, à cinq francs! -- Faites voir, demanda M. d’Herblay. Est-ce indiscret? -- Non pas; lisez. -- Il y a _pressé_ sur la feuille. Vous avez vu, n’est-ce pas. -- C’est admirable! _Pressé!_... un homme qui est ici depuis dix ans! On est pressé de le mettre dehors, aujourd’hui, ce soir même, à huit heures! Et Baisemeaux, haussant les épaules avec un air de superbe dédain, jeta l’ordre sur la table et se remit à manger. -- Ils ont de ces mouvements-là, dit-il la bouche pleine, ils prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans et vous écrivent: _Veillez bien sur le drôle!_ ou bien: _Tenez-le rigoureusement!_ Et puis, quand on s’est accoutumé à regarder le détenu comme un homme dangereux tout à coup, sans cause, sans précédent, ils vous écrivent: _Mettez en liberté_. Et ils ajoutent à leur missive: _Pressé!_ Vous avouerez, Monseigneur que c’est à faire lever les épaules. -- Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on exécute l’ordre. -- Bon! bon! l’on exécute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas vous figurer que je suis un esclave. -- Mon Dieu, très cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on connaît votre indépendance. -- Dieu merci! -- Mais on connaît aussi votre bon coeur. -- Ah! parlons-en! -- Et votre obéissance à vos supérieurs. Quand on a été soldat, voyez-vous, Baisemeaux, c’est pour la vie. -- Aussi, obéirai-je strictement, et demain matin, au point du jour, le détenu désigné sera élargi. -- Demain? -- Au jour. -- Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la suscription et à l’intérieur: _Pressé_? -- Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes pressés, nous aussi. -- Cher Baisemeaux, tout botté que je suis, je me sens prêtre, et la charité m’est un devoir plus impérieux que la faim et la soif. Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrégez-lui la souffrance. Une bonne minute l’attend, donnez-la-lui bien vite. Dieu vous la rendra dans son paradis en années de félicité. -- Vous le voulez? -- Je vous en prie. -- Comme cela, tout au travers du repas. -- Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_. -- Qu’il soit fait comme vous le désirez. Seulement, nous mangerons froid. -- Oh! qu’à cela ne tienne! Baisemeaux se pencha en arrière pour sonner François, et, par un mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte. L’ordre était resté sur la table. Aramis profita du moment où Baisemeaux ne regardait pas pour échanger ce papier contre un autre, plié de la même façon, et qu’il tira de sa poche. -- François, dit le gouverneur, que l’on fasse monter ici M. le major avec les guichetiers de la Bertaudière. François sortit en s’inclinant, et les deux convives se retrouvèrent seuls. Chapitre CCXIV -- Le général de l'ordre Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne semblait qu’à moitié résolu à se déranger ainsi au milieu de son souper, et il était évident qu’il cherchait une raison quelconque, bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu’après le dessert. Cette raison, il parut tout à coup l’avoir trouvée. -- Eh! mais, s’écria-t-il, c’est impossible! -- Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce qui est impossible. -- Il est impossible de mettre le prisonnier en liberté à une pareille heure. Où ira-t-il, lui qui ne connaît pas Paris? -- Il ira où il pourra. -- Vous voyez bien, autant vaudrait délivrer un aveugle. -- J’ai un carrosse, je le conduirai là où il voudra que je le mène. -- Vous avez réponse à tout... François, qu’on dise à M. le major d’aller ouvrir la prison de M. Seldon, N° 3, Bertaudière. -- Seldon? fit Aramis très simplement. Vous avez dit Seldon, je crois? -- J’ai dit Seldon. C’est le nom de celui qu’on élargit. -- Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis. -- Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon. -- Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux. -- J’ai lu l’ordre. -- Moi aussi. -- Et j’ai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela. Et M. de Baisemeaux montrait son doigt. -- Moi, j’ai lu _Marchiali_ en caractères gros comme ceci. Et Aramis montrait les deux doigts. -- Au fait, éclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sûr de lui. Le papier est là, et il suffira de le lire. -- Je lis: Marchiali, reprit Aramis en déployant le papier. Tenez! Baisemeaux regarda et ses bras fléchirent. -- Oui, oui, dit-il atterré, oui, _Marchiali_. Il y a bien écrit Marchiali! c’est bien vrai! -- Ah! -- Comment! l’homme dont nous parlons tant? L’homme que chaque jour l’on me recommande tant? -- Il y a _Marchiali, _répéta encore l’inflexible Aramis. -- Il faut l’avouer, monseigneur, mais je n’y comprends absolument rien. -- On en croit ses yeux, cependant. -- Ma foi, dire qu’il y a bien _Marchiali_! -- Et d’une bonne écriture, encore. -- C’est phénoménal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon, Irlandais. Je le vois. Ah! et même, je me le rappelle, sous ce nom, il y avait un pâté d’encre. -- Non, il n’y a pas d’encre, non, il n’y a pas de pâté. -- Oh! par exemple, si fait! À telle enseigne que j’ai frotté la poudre qu’il y avait sur le pâté. -- Enfin, quoi qu’il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et quoi que vous ayez vu, l’ordre est signé de délivrer Marchiali, avec ou sans pâté. -- L’ordre est signé de délivrer Marchiali, répéta machinalement Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits. -- Et vous allez délivrer ce prisonnier. Si le coeur vous dit de délivrer aussi Seldon, je vous déclare que je ne m’y opposerai pas le moins du monde. Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l’ironie acheva de dégriser Baisemeaux et lui donna du courage. -- Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le même prisonnier, que, l’autre jour, un prêtre, confesseur de _notre ordre_, est venu visiter si impérieusement et si secrètement. -- Je ne sais pas cela, monsieur, répliqua l’évêque. -- Il n’y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d’Herblay. -- C’est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l’homme d’aujourd’hui ne sache plus ce qu’a fait l’homme d’hier. -- En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jésuite aura porté bonheur à cet homme. Aramis ne répliqua pas et se remit à manger et à boire. Baisemeaux, lui, ne touchant plus à rien de ce qui était sur la table, reprit encore une fois l’ordre et l’examina en tous sens. Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eût fait monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais l’évêque de Vannes ne se courrouçait point pour si peu, surtout quand il s’était dit tout bas qu’il serait dangereux de se courroucer. -- Allez-vous délivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voilà du xérès fondu et parfumé, mon cher gouverneur! -- Monseigneur, répondit Baisemeaux, je délivrerai le prisonnier Marchiali quand j’aurai rappelé le courrier qui apportait l’ordre, et surtout lorsqu’en l’interrogeant je me serai assuré... -- Les ordres sont cachetés, et le contenu est ignoré du courrier. De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie? -- Soit, monseigneur; mais j’enverrai au ministère, et, là, M. de Lyonne retirera l’ordre ou l’approuvera. -- À quoi bon tout cela? fit Aramis froidement. -- À quoi bon? -- Oui, je demande à quoi cela sert. -- Cela sert à ne jamais se tromper, monseigneur, à ne jamais manquer au respect que tout subalterne doit à ses supérieurs, à ne jamais enfreindre les devoirs du service qu’on a consenti à prendre. -- Fort bien, vous venez de parler si éloquemment, que je vous ai admiré. C’est vrai, un subalterne doit respect à ses supérieurs, il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s’il enfreignait les devoirs ou les lois de son service. Baisemeaux regarda l’évêque avec étonnement. -- Il en résulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour vous mettre en repos avec votre conscience? -- Oui, monseigneur. -- Et que, si un supérieur vous ordonne, vous obéirez? -- Vous n’en doutez pas, monseigneur. -- Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de Baisemeaux? -- Oui, monseigneur. -- N’est-elle pas sur cet ordre de mise en liberté? -- C’est vrai, mais elle peut... -- Être fausse, n’est-ce pas? -- Cela s’est vu, monseigneur. -- Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne? -- Je la vois bien sur l’ordre; mais, de même qu’on peut contrefaire le seing du roi, l’on peut, à plus forte raison, contrefaire celui de M. de Lyonne. -- Vous marchez dans la logique à pas de géant, monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible. Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses, particulièrement sur quelles causes? -- Sur celle-ci: l’absence des signataires. Rien ne contrôle la signature de Sa Majesté, et M. de Lyonne n’est pas là pour me dire qu’il a signé. -- Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le gouverneur son regard d’aigle, j’adopte si franchement vos doutes et votre façon de les éclaircir, que je vais prendre une plume si vous me la donnez. Baisemeaux donna une plume. -- Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis. Baisemeaux donna le papier. -- Et que je vais écrire, moi aussi, moi présent, moi incontestable, n’est-ce pas? un ordre auquel, j’en suis certain, vous donnerez créance, si incrédule que vous soyez. Baisemeaux pâlit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla que cette voix d’Aramis, si souriant et si gai naguère, était devenue funèbre et sinistre, que la cire des flambeaux se changeait en cierges de chapelle sépulcrale, et que le vin des verres se transformait en calice de sang. Aramis prit la plume et écrivit. Baisemeaux, terrifié, lisait derrière son épaule: «A.M.D.G.» écrivit l’évêque, et il souscrivit une croix au-dessous de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_. Puis il continua: «Il nous plaît que l’ordre apporté à M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur pour le roi du château de la Bastille, soit réputé par lui bon et valable, et mis sur-le-champ à exécution. _Signé_: d’Herblay, _général de l’ordre par la grâce de Dieu.»_ Baisemeaux fut frappé si profondément, que ses traits demeurèrent contractés, ses lèvres béantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas, il n’articula pas un son. On n’entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d’une petite mouche qui voletait autour des flambeaux. Aramis, sans même daigner regarder l’homme qu’il réduisait à un si misérable état, tira de sa poche un petit étui qui renfermait de la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu à sa poitrine derrière son pourpoint, et, quand l’opération fut terminée, il présenta, silencieusement toujours, la missive à M. de Baisemeaux. Celui-ci, dont les mains tremblaient à faire pitié, promena un regard terne et fou sur le cachet. Une dernière lueur d’émotion se manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroyé sur une chaise. -- Allons, allons, dit Aramis après un long silence pendant lequel le gouverneur de la Bastille avait repris peu à peu ses sens, ne me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la présence du général de l’ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu’on meurt de l’avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et obéissez. Baisemeaux, rassuré, sinon satisfait, obéit, baisa la main d’Aramis et se leva. -- Tout de suite? murmura-t-il. -- Oh! pas d’exagération, mon hôte; reprenez votre place, et faisons honneur à ce beau dessert. -- Monseigneur, je ne me relèverai pas d’un tel coup; moi qui ai ri, plaisanté avec vous! moi qui ai osé vous traiter sur un pied d’égalité! -- Tais-toi, mon vieux camarade, répliqua l’évêque, qui sentit combien la corde était tendue et combien il eût été dangereux de la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: à toi, ma protection et mon amitié; à moi, ton obéissance. Ces deux tributs exactement payés, restons en joie. Baisemeaux réfléchit; il aperçut d’un coup d’oeil les conséquences de cette extorsion d’un prisonnier à l’aide d’un faux ordre, et, mettant en parallèle la garantie que lui offrait l’ordre officiel du général, il ne la sentit pas de poids. Aramis le devina. -- Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous êtes un niais. Perdez donc l’habitude de réfléchir, quand je me donne la peine de penser pour vous. Et sur un nouveau geste qu’il fit, Baisemeaux s’inclina encore. -- Comment vais-je m’y prendre? dit-il. -- Comment faites-vous pour délivrer un prisonnier? -- J’ai le règlement. -- Eh bien! suivez le règlement, mon cher. -- Je vais avec mon major à la chambre du prisonnier, et je l’emmène quand c’est un personnage d’importance. -- Mais ce Marchiali n’est pas un personnage d’importance? dit négligemment Aramis. -- Je ne sais, répliqua le gouverneur. Comme il eût dit: «C’est à vous de me l’apprendre.» -- Alors, si vous ne le savez pas, c’est que j’ai raison: agissez donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits. -- Bien. Le règlement l’indique. -- Ah! -- Le règlement porte que le guichetier ou l’un des bas officiers amènera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe. -- Eh bien! mais c’est fort sage, cela. Et ensuite? -- Ensuite, on rend à ce prisonnier les objets de valeur qu’il portait sur lui lors de son incarcération, les habits, les papiers, si l’ordre du ministre n’en a disposé autrement. -- Que dit l’ordre du ministre à propos de ce Marchiali? -- Rien; car le malheureux est arrivé ici sans joyaux, sans papiers, presque sans habits. -- Voyez comme tout cela est simple! En vérité, Baisemeaux, vous vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et faites amener le prisonnier au Gouvernement. Baisemeaux obéit. Il appela son lieutenant, et lui donna une consigne, que celui-ci transmit, sans s’émouvoir, à qui de droit. Une demi-heure après, on entendit une porte se refermer dans la cour: c’était la porte du donjon qui venait de rendre sa proie à l’air libre. Aramis souffla toutes les bougies qui éclairaient la chambre. Il n’en laissa brûler qu’une, derrière la porte. Cette lueur tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les objets. Elle en décuplait les aspects et les nuances par son incertitude et sa mobilité. Les pas se rapprochèrent. -- Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis à Baisemeaux. Le gouverneur obéit. Le sergent et les guichetiers disparurent. Baisemeaux rentra, suivi d’un prisonnier. Aramis s’était placé dans l’ombre; il voyait sans être vu. Baisemeaux, d’une voix émue, fit connaître à ce jeune homme l’ordre qui le rendait libre. Le prisonnier écouta sans faire un geste ni prononcer un mot. -- Vous jurerez, c’est le règlement qui le veut, ajouta le gouverneur, de ne jamais rien révéler de ce que vous avez vu ou entendu dans la Bastille? Le prisonnier aperçut un christ; il étendit la main et jura des lèvres. -- À présent, monsieur, vous êtes libre; où comptez-vous aller? Le prisonnier tourna la tête, comme pour chercher derrière lui une protection sur laquelle il avait dû compter. C’est alors qu’Aramis sortit de l’ombre. -- Me voici, dit-il, pour rendre à Monsieur le service qu’il lui plaira de me demander. Le prisonnier rougit légèrement, et, sans hésitation vint passer son bras sous celui d’Aramis. -- Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il d’une voix qui, par sa fermeté, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule l’avait étonné. Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit: -- Mon ordre vous gêne-t-il? craignez-vous qu’on ne le trouve chez vous, si l’on venait à y fouiller? -- Je désire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu, et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier auxiliaire. -- Étant votre complice, voulez-vous dire? répondit Aramis en haussant les épaules. Adieu, Baisemeaux! dit-il. Les chevaux attendaient, ébranlant le carrosse dans leur impatience. Baisemeaux conduisit l’évêque jusqu’au bas du perron. Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y monta ensuite, et, sans donner d’autre ordre au cocher: -- Allez! dit-il. La voiture roula bruyamment sur le pavé des cours. Un officier, portant un flambeau, devançait les chevaux, et donnait à chaque corps de garde l’ordre de laisser passer. Pendant le temps que l’on mit à ouvrir toutes les barrières, Aramis ne respira point, et l’on eût pu entendre son coeur battre contre les parois de sa poitrine. Le prisonnier, plongé dans un angle du carrosse, ne donnait pas non plus signe d’existence. Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonça que le dernier ruisseau était franchi. Derrière le carrosse se referma la dernière porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs à droite ni à gauche; le ciel partout, la liberté partout, la vie partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse, allèrent doucement jusqu’au milieu du faubourg. Là, ils prirent le trot. Peu à peu, soit qu’il s’échauffassent, soit qu’on les poussât, ils gagnèrent en rapidité, et, une fois à Bercy, le carrosse semblait voler, tant l’ardeur des coursiers était grande. Ces chevaux coururent ainsi jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges, où le relais était préparé. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux, entraînèrent la voiture dans la direction de Melun, et s’arrêtèrent un moment au milieu de la forêt de Sénart. L’ordre sans doute, avait été donné d’avance au postillon, car Aramis n’eut pas même besoin de faire un signe. -- Qu’y a-t-il? demanda le prisonnier, comme s’il sortait d’un long rêve. -- Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu’avant d’aller plus loin, nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi. -- J’attendrai l’occasion, monsieur, répondit le jeune prince. -- Elle ne saurait être meilleure, monseigneur; nous voici au milieu du bois, nul ne peut nous entendre. -- Et le postillon? -- Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur. -- Je suis à vous, monsieur d’Herblay. -- Vous plaît-il de rester dans cette voiture? -- Oui, nous sommes bien assis, et j’aime cette voiture; c’est celle qui m’a rendu à la liberté. -- Attendez, monseigneur... Encore une précaution à prendre. -- Laquelle? -- Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, à nous voir arrêtés, nous croiraient dans un embarras. Évitons des offres de services qui nous gêneraient. -- Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allée latérale. -- C’est précisément ce que je voulais faire, monseigneur. Aramis fit un signe au muet, qu’il toucha. Celui-ci mit pied à terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les entraîna dans les bruyères veloutées, sur l’herbe moussue d’une allée sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les nuages formatent un rideau plus noir que des taches d’encre. Cela fait, l’homme se coucha sur un talus, près de ses chevaux, qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la glandée. -- Je vous écoute, dit le jeune prince à Aramis; mais que faites- vous là? -- Je désarme des pistolets dont nous n’avons plus besoin, monseigneur. Chapitre CCXV -- Le tentateur -- Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du côté de son compagnon, si faible créature que je sois, si médiocre d’esprit, si inférieur dans l’ordre des êtres pensants, jamais il ne m’est arrivé de m’entretenir avec un homme, sans pénétrer sa pensée au travers de ce masque vivant jeté sur notre intelligence, afin d’en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l’ombre où nous sommes, dans la réserve où je vous vois je ne pourrai rien lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j’aurai de la peine à vous arracher une parole sincère. Je vous supplie donc, non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien dans la balance que tiennent les princes, mais pour l’amour de vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes inflexions, qui, dans les graves circonstances où nous sommes engagés, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi importantes que jamais il s’en prononça dans le monde. -- J’écoute, répéta le jeune prince avec décision, sans rien ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m’allez dire. Et il s’enfonça plus profondément encore dans les coussins épais du carrosse, essayant de dérober à son compagnon, non seulement la vue, mais la supposition même de sa personne. L’ombre était noire, et elle descendait, large et opaque, du sommet des arbres entrelacés. Ce carrosse fermé d’une vaste toiture, n’eût pas reçu la moindre parcelle de lumière, lors même qu’un atome lumineux se fût glissé entre les colonnes de brume qui s’épanouissaient dans l’allée du bois. -- Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l’histoire du gouvernement qui dirige aujourd’hui la France. Le roi est sorti d’une enfance captive comme l’a été la vôtre, obscure comme l’a été la vôtre, étroite comme l’a été la vôtre. Seulement, au lieu d’avoir, comme vous, l’esclavage de la prison, l’obscurité de la solitude, l’étroitesse de la vie cachée, il a dû souffrir toutes ses misères, toutes ses humiliations, toutes ses gênes, au grand jour, au soleil impitoyable de la royauté; place noyée de lumière, où toute tache paraît une fange sordide, où toute gloire paraît une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera. Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu’il versera le sang comme Louis XI ou Charles IX, car il n’a pas à venger d’injures mortelles, mais il dévorera l’argent et la subsistance de ses sujets, parce qu’il a subi des injures d’intérêt et d’argent. Je mets donc tout d’abord à l’abri ma conscience quand je considère en face les mérites et les défauts de ce prince, et, si je le condamne, ma conscience m’absout. Aramis fit une pause. Ce n’était pas pour écouter si le silence du bois était toujours le même, c’était pour reprendre sa pensée du fond de son esprit, c’était pour laisser à cette pensée le temps de s’incruster profondément dans l’esprit de son interlocuteur. -- Dieu fait bien tout ce qu’il fait, continua l’évêque de Vannes, et de cela je suis tellement persuadé, que je me suis applaudi dès longtemps d’avoir été choisi par lui comme dépositaire du secret que je vous ai aidé à découvrir. Il fallait au Dieu de justice et de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu, pour accomplir une grande oeuvre. Cet instrument, c’est moi. J’ai l’acuité, j’ai la persévérance, j’ai la conviction; je gouverne un peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu: _Patiens quia aeternus!_ Le prince fit un mouvement. -- Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tête, et que ce peuple à qui je commande vous étonne. Vous ne saviez pas traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d’un peuple bien humble, roi d’un peuple bien déshérité: humble, parce qu’il n’a de force qu’en rampant; déshérité, parce que jamais, presque jamais en ce monde, mon peuple ne récolte les moissons qu’il sème et ne mange le fruit qu’il cultive. Il travaille pour une abstraction, il agglomère toutes les molécules de sa puissance pour en former un homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire une auréole, dorée aux rayons de toutes les couronnes de la chrétienté. Voilà l’homme que vous avez à vos côtés, monseigneur. C’est vous dire qu’il vous a tiré de l’abîme dans un grand dessein, et qu’il veut, dans ce dessein magnifique, vous élever au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-même. Le prince toucha légèrement le bras d’Aramis. -- Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous êtes le chef. Il résulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour où vous voudrez précipiter celui que vous aurez élevé, la chose se fera, et que vous tiendrez sous votre main votre créature de la veille. -- Détrompez-vous, monseigneur, répliqua l’évêque, je ne prendrais pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale, si je n’avais un double intérêt à gagner la partie. Le jour où vous serez élevé, vous serez élevé à jamais, vous renverserez en montant le marchepied, vous l’enverrez rouler si loin, que jamais sa vue ne vous rappellera même son droit à votre reconnaissance. -- Oh! monsieur. -- Votre mouvement, monseigneur, vient d’un excellent naturel. Merci! Croyez bien que j’aspire à plus que de la reconnaissance; je suis assuré que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne encore d’être votre ami, et alors, à nous deux, monseigneur, nous ferons de si grandes choses, qu’il en sera longtemps parlé dans les siècles. -- Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je suis aujourd’hui et ce que vous prétendez que je sois demain. -- Vous êtes le fils du roi Louis XIII, vous êtes le frère du roi Louis XIV, vous êtes l’héritier naturel et légitime du trône de France. En vous gardant près de lui, comme on a gardé Monsieur, votre frère cadet, le roi se réservait le droit d’être souverain légitime. Les médecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la légitimité. Les médecins aiment toujours mieux le roi qui est que le roi qui n’est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant à un prince honnête homme. Mais Dieu a voulu qu’on vous persécutât, et cette persécution vous sacre aujourd’hui roi de France. Vous aviez donc le droit de régner, puisqu’on vous le conteste; vous aviez donc le droit d’être déclaré, puisqu’on vous séquestre; vous êtes donc de sang divin, puisqu’on n’a pas osé verser votre sang comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu’il a fait pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accusé d’avoir tout fait contre vous. Il vous a donné les traits, la taille, l’âge et la voix de votre frère, et toutes les causes de votre persécution vont devenir les causes de votre résurrection triomphale. Demain, après-demain, au premier moment, fantôme royal, ombre vivante de Louis XIV, vous vous assiérez sur son trône, d’où la volonté de Dieu, confiée à l’exécution d’un bras d’homme, l’aura précipité sans retour. -- Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon frère. -- Vous serez seul arbitre de sa destinée. -- Ce secret dont on a abusé envers moi... -- Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous cachait. Vivante image de lui-même, vous trahiriez le complot de Mazarin et d’Anne d’Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le même intérêt à cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous lui ressemblerez roi. -- Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera? -- Qui vous gardait. -- Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi. Qui le connaît encore? -- La reine mère et Mme de Chevreuse. -- Que feront-elles? -- Rien, si vous le voulez. -- Comment cela? -- Comment vous reconnaîtront-elles, si vous agissez de façon qu’on ne vous reconnaisse pas? -- C’est vrai. Il y a des difficultés plus graves. -- Dites, prince. -- Mon frère est marié; je ne puis prendre la femme de mon frère. -- Je ferai qu’une répudiation soit consentie par l’Espagne; c’est l’intérêt de votre nouvelle politique, c’est la morale humaine. Tout ce qu’il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce monde y trouvera son compte. -- Le roi, séquestré, parlera. -- À qui voulez-vous qu’il parle? Aux murs? -- Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance. -- Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D’ailleurs... -- D’ailleurs?... -- Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s’arrêtent pas en si beau chemin. Tout plan de cette portée est complété par les résultats, comme un calcul géométrique. Le roi, séquestré, ne sera pas pour vous l’embarras que vous avez été pour le roi régnant. Dieu a fait cette âme orgueilleuse et impatiente de nature. Il l’a, de plus, amollie, désarmée, par l’usage des honneurs et l’habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du calcul géométrique dont j’avais l’honneur de vous parler fût votre avènement au trône et la destruction de ce qui vous est nuisible, a décidé que le vaincu finira bientôt ses souffrances avec les vôtres. Il a donc préparé cette âme et ce corps pour la brièveté de l’agonie. Mis en prison simple particulier, séquestré avec vos doutes, privé de tout, avec l’habitude d’une vie solide vous avez résisté. Mais votre frère, captif, oublié, restreint, ne supportera point son injure, et Dieu reprendra son âme au temps voulu, c’est-à-dire bientôt. À ce moment de la sombre analyse d’Aramis, un oiseau de nuit poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolongé qui fait tressaillir toute créature. -- J’exilerais le roi déchu, dit Philippe en frémissant; ce serait plus humain. -- Le bon plaisir du roi décidera la question, répondit Aramis. Maintenant, ai-je bien posé le problème? ai-je bien amené la solution selon les désirs ou les prévisions de Votre Altesse Royale? -- Oui, monsieur, oui; vous n’avez rien oublié, si ce n’est cependant deux choses. -- La première? -- Parlons-en tout de suite avec la même franchise que nous venons de mettre à notre conversation, parlons des motifs qui peuvent amener la dissolution des espérances que nous avons conçues, parlons des dangers que nous courons. -- Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si, comme je vous l’ai dit, tout ne concourait à les rendre absolument nuls. Il n’y a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la constance et l’intrépidité de Votre Altesse Royale égalent la perfection de cette ressemblance que la nature vous a donnée avec le roi. Je vous le répète, il n’y a pas de dangers, il n’y a que des obstacles. Ce mot-là, que je trouve dans toutes les langues, je l’ai toujours mal compris; si j’étais roi, je le ferais effacer comme absurde et inutile. -- Si fait, monsieur, il y a un obstacle très sérieux, un danger insurmontable que vous oubliez. -- Ah! fit Aramis. -- Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui déchire. -- Oui, c’est vrai, dit l’évêque; il y a la faiblesse de coeur vous me le rappelez. Oh! vous avez raison, c’est un immense obstacle, c’est vrai. Le cheval qui a peur du fossé saute au milieu et se tue! L’homme qui croise le fer en tremblant laisse à la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe! C’est vrai! c’est vrai! -- Avez-vous un frère? dit le jeune homme à Aramis. -- Je suis seul au monde, répliqua celui-ci d’une voix sèche et nerveuse comme la détente d’un pistolet. -- Mais vous aimez quelqu’un sur la terre? ajouta Philippe. -- Personne! Si fait, je vous aime. Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis. -- Monseigneur, reprit-il, je n’ai pas dit tout ce que j’avais à dire à Votre Altesse Royale: je n’ai pas offert à mon prince tout ce que je possède pour lui de salutaires conseils et d’utiles ressources. Il ne s’agit pas de faire briller un éclair aux yeux de ce qui aime l’ombre; il ne s’agit pas de faire gronder les magnificences du canon aux oreilles de l’homme doux qui aime le repos et les champs. Monseigneur, j’ai votre bonheur tout prêt dans ma pensée; je vais le laisser tomber de mes lèvres, ramassez- le précieusement pour vous, qui avez tant aimé le ciel, les prés verdoyants et l’air pur. Je connais un pays de délices, un paradis ignoré, un coin du monde où, seul, libre, inconnu, dans les bois, dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous débiter de misères tout à l’heure. Oh! écoutez-moi, mon prince, je ne raille pas. J’ai une âme, voyez-vous, je devine l’abîme de la vôtre. Je ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de ma volonté, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous êtes froissé, malade, presque éteint par le surcroît de souffle qu’il vous a fallu donner depuis une heure de liberté. C’est un signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer à respirer largement, longuement. Tenons-nous donc à une vie plus humble, plus appropriée à nos forces. Dieu m’est témoin, j’en atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur de cette épreuve où je vous ai engagé. -- Parlez! Parlez! dit le prince avec une vivacité qui fit réfléchir Aramis. -- Je connais, reprit le prélat, dans le Bas-Poitou, un canton dont nul en France ne soupçonne l’existence. Vingt lieues de pays, c’est immense, n’est-ce pas? Vingt lieues, monseigneur, et toutes couvertes et eau, d’herbages et de joncs, le tout mêlé d’îles chargées de bois. Ces grands marais, vêtus de roseaux comme d’une épaisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du soleil. Quelques familles de pêcheurs les mesurent paresseusement avec leurs grands radeaux de peuplier et d’aulne, dont le plancher est fait d’un lit de roseaux, dont la toiture est tressée en joncs solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont à l’aventure sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, c’est par hasard, et si moelleusement, que le pêcheur qui dort n’est pas réveillé par la secousse. S’il a voulu aborder, c’est qu’il a vu les longues bandes de râles ou de vanneaux, de canards ou de pluviers, de sarcelles ou de bécassines, dont il fait sa proie avec le piège ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentées, les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il n’y a qu’à choisir les pièces les plus grasses, et laisser échapper le reste. Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne n’a pénétré dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de terre retiennent la vigne et nourrissent d’un suc généreux ses belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque va chercher, au four commun, pain tiède et jaune dont l’odeur attire et caresse de loin. Vous vivrez là comme un homme des temps anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes, de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez dans l’opulence de la chasse dans la plénitude de la sécurité; vous passerez ainsi des années au bout desquelles, méconnaissable, transformé, vous aurez forcé Dieu à vous refaire une destinée. Il y a mille pistoles dans ce sac, monseigneur; c’est plus qu’il n’en faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parlé; c’est plus qu’il n’en faut pour y vivre autant d’années que vous avez de jours à vivre; c’est plus qu’il n’en faut pour être le plus riche, le plus libre et le plus heureux de la contrée. Acceptez comme je vous offre, sincèrement, joyeusement. Tout de suite du carrosse que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour, jusqu’au pays dont je vous parle, et au moins j’aurai la satisfaction de me dire que j’ai rendu à mon prince le service qu’il a choisi. J’aurai fait un homme heureux. Dieu m’en saura plus de gré que d’avoir fait un homme puissant. C’est bien autrement difficile! Eh bien! que répondez-vous, monseigneur? Voici l’argent. Oh! n’hésitez pas. Au Poitou, vous ne risquez rien, sinon de gagner les fièvres. Encore les sorciers du pays pourront-ils vous guérir pour vos pistoles. À jouer l’autre partie, celle que vous savez, vous risquez d’être assassiné sur un trône ou étranglé dans une prison. Sur mon âme! je le dis, à présent que j’ai pesé les deux, sur ma vie! j’hésiterais. -- Monsieur, répliqua le jeune prince, avant que je me résolve, laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre. Dix minutes, et je répondrai. -- Faites, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant avec respect, tant avait été solennelle et auguste la voix qui venait de s’exprimer ainsi. Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare Aramis était descendu avant le jeune homme et lui tenait la portière ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un frémissement de tout le corps, et faire autour de la voiture quelques pas embarrassés, chancelants presque. On eût dit que le pauvre prisonnier était mal habitué à marcher sur la terre des hommes. On était au 15 août, vers onze heures du soir: de gros nuages, qui présageaient la tempête, avaient envahi le ciel, et sous leurs plis dérobaient toute lumière et toute perspective. À peine les extrémités des allées se détachaient-elles des taillis par une pénombre d’un gris opaque qui devenait, après un certain temps d’examen, sensible au milieu de cette obscurité complète. Mais les parfums qui montent de l’herbe, ceux plus pénétrants et plus frais qu’exhale l’essence des chênes, l’atmosphère tiède et onctueuse qui l’enveloppait tout entier pour la première fois depuis tant d’années, cette ineffable jouissance de liberté en pleine campagne, parlaient un langage si séduisant pour le prince, que, quelle que fût cette retenue, nous dirons presque cette dissimulation dont nous avons essayé de donner une idée, il se laissa surprendre à son émotion et poussa un soupir de joie. Puis peu à peu, il leva sa tête alourdie, et respira les différentes couches d’air, à mesure qu’elles s’offraient chargées d’arômes à son visage épanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour l’empêcher d’éclater à l’invasion de cette félicité nouvelle, il aspira délicieusement cet air inconnu qui court la nuit sous le dôme des hautes forêts. Ce ciel qu’il contemplait, ces eaux qu’il entendait bruire, ces créatures qu’il voyait s’agiter, n’était-ce pas la réalité? Aramis n’était-il pas un fou de croire qu’il y eût autre chose à rêver dans ce monde? Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis, de craintes et de gênes, cet océan de jours heureux qui miroite incessamment devant toute imagination jeune, voilà la véritable amorce à laquelle pourra se prendre un malheureux captif, usé par la pierre du cachot, étiolé dans l’air si rare de la Bastille. C’était celle, on s’en souvient, que lui avait présentée Aramis en lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet Eden enchanté que cachaient aux yeux du monde les déserts du Bas- Poitou. Telles étaient les réflexions d’Aramis pendant qu’il suivait, avec une anxiété impossible à décrire, la marche silencieuse des joies de Philippe, qu’il voyait s’enfoncer graduellement dans les profondeurs de sa méditation. En effet, le jeune prince, absorbé, ne touchait plus que des pieds à la terre, et son âme, envolée aux pieds de Dieu, le suppliait d’accorder un rayon de lumière à cette hésitation d’où devait sortir sa mort ou sa vie. Ce moment fut terrible pour l’évêque de Vannes. Il ne s’était pas encore trouvé en présence d’un aussi grand malheur. Cette âme d’acier, habituée à se jouer dans la vie parmi des obstacles sans consistance, ne se trouvant jamais inférieure ni vaincue, allait- elle échouer dans un si vaste plan, pour n’avoir pas prévu l’influence qu’exerçaient sur un corps humain quelques feuilles d’arbres arrosées de quelques litres d’air? Aramis, fixé à la même place par l’angoisse de son doute, contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait la lutte contre les deux anges mystérieux. Ce supplice dura les dix minutes qu’avait demandées le jeune homme. Pendant cette éternité Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un oeil suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe avec un oeil avide, enflammé, dévorant. Tout à coup, la tête du jeune homme s’inclina. Sa pensée redescendit sur la terre. On vit son regard s’endurcir, son front se plisser, sa bouche s’armer d’un courage farouche; puis ce regard devint fixe encore une fois; mais, cette fois, il reflétait la flamme des mondaines splendeurs; cette fois, il ressemblait au regard de Satan sur la montagne, lorsqu’il passait en revue les royaumes et les puissances de la terre pour en faire des séductions à Jésus. L’oeil d’Aramis redevint aussi doux qu’il avait été sombre. Alors, Philippe lui saisissant la main d’un mouvement rapide et nerveux: -- Allons, dit-il, allons où l’on trouve la couronne de France! -- C’est votre décision, mon prince? repartit Aramis. -- C’est ma décision. -- Irrévocable? Philippe ne daigna pas même répondre. Il regarda résolument l’évêque, comme pour lui demander s’il était possible qu’un homme revînt jamais sur un parti pris. -- Ces regards-là sont des traits de feu qui peignent les caractères, dit Aramis en s’inclinant sur la main de Philippe. Vous serez grand, monseigneur, je vous en réponds. -- Reprenons, s’il vous plaît, la conversation où nous l’avons laissée. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m’entendre avec vous sur deux points: les dangers ou les obstacles. Ce point est décidé. L’autre, ce sont les conditions que vous me poseriez. À votre tour de parler, monsieur d’Herblay. -- Les conditions, mon prince? -- Sans doute. Vous ne m’arrêterez pas en chemin pour une bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l’injure de supposer que je vous crois sans intérêt dans cette affaire. Ainsi donc, sans détour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensée. -- M’y voici, monseigneur. Une fois roi... -- Quand sera-ce? -- Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit. -- Expliquez-moi comment. -- Quand j’aurai fait une question à Votre Altesse Royale. -- Faites. -- J’avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour. -- J’ai lu toutes ces notes. -- Attentivement? -- Je les sais par coeur. -- Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonné de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n’aurai plus rien à demander à un esprit comme le vôtre, jouissant de sa liberté dans sa toute-puissance. -- Interrogez-moi, alors: je veux être l’écolier à qui le savant maître fait répéter la leçon convenue. -- Sur votre famille, d’abord, monseigneur. -- Ma mère, Anne d’Autriche? tous ses chagrins sa triste maladie? oh! je la connais! je la connais! -- Votre second frère? dit Aramis en s’inclinant. -- Vous avez joint à ces notes des portraits si merveilleusement tracés, dessinés et peints, que j’ai, par ces peintures, reconnu les gens dont vos notes me désignaient le caractère, les moeurs et l’histoire. Monsieur mon frère est un beau brun, le visage pâle; il n’aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j’ai un peu aimée, que j’aime encore coquettement, bien qu’elle m’ait tant fait pleurer le jour où elle voulait chasser Mlle de La Vallière. -- Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime sincèrement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d’une femme qui aime. -- Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me révélera son identité. Elle boite un peu, elle écrit chaque jour une lettre à laquelle je fais répondre par M. de Saint-Aignan. -- Celui-là, vous le connaissez? -- Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu’il m’a faits, comme ceux que j’ai composés en réponse aux siens. -- Très bien. Vos ministres, les connaissez-vous? -- Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux couvrant le front, grosse tête, lourde, pleine: ennemi mortel de M. Fouquet. -- Quant à celui-là, ne nous en inquiétons pas. -- Non, parce que, nécessairement, vous me demanderez de l’exiler, n’est ce pas? Aramis, pénétré d’admiration, se contenta de dire: -- Vous serez très grand, monseigneur. -- Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leçon à merveille, et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guère. -- Vous avez encore une paire d’yeux bien gênants, monseigneur. -- Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d’Artagnan, votre ami. -- Mon ami je dois le dire. -- Celui qui a escorté La Vallière à Chaillot, celui qui a livré Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi ma mère, celui à qui la couronne de France doit tant qu’elle lui doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l’exiler, celui- là? -- Jamais, Sire. D’Artagnan est un homme à qui, dans un moment donné, je me charge de tout dire; mais défiez-vous, car, s’il nous dépiste avant cette révélation, vous ou moi, nous serons pris ou tués. C’est un homme de main. -- J’aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu’en voulez-vous faire? -- Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je parais manquer de respect en vous questionnant toujours. -- C’est votre devoir de le faire, et c’est encore votre droit. -- Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un autre ami à moi. -- M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée. -- Non, ce n’est pas de lui que je voulais parler. -- Du comte de La Fère, alors? -- Et de son fils, notre fils à tous quatre. -- Ce garçon qui se meurt d’amour pour La Vallière, à qui mon frère l’a prise déloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d’Herblay: oublie- t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on à la femme qui a trahi? Est-ce un des usages de l’esprit français? est-ce une des lois du coeur humain? -- Un homme qui aime profondément, comme aime Raoul de Bragelonne, finit par oublier le crime de sa maîtresse; mais je ne sais si Raoul oubliera. -- J’y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur votre ami? -- C’est tout. -- À M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j’en ferai? -- Le surintendant, comme par le passé, je vous en prie. -- Soit! mais il est aujourd’hui premier ministre. -- Pas tout à fait. -- Il faudra bien un premier ministre à un roi ignorant et embarrassé comme je le serai. -- Il faudra un ami à Votre Majesté? -- Je n’en ai qu’un, c’est vous. -- Vous en aurez d’autres plus tard: jamais d’aussi dévoué, jamais d’aussi zélé pour votre gloire. -- Vous serez mon premier ministre. -- Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d’ombrage et d’étonnement. -- M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mère Marie de Médicis, n’était qu’évêque de Luçon, comme vous êtes évêque de Vannes. -- Je vois que Votre Altesse Royale a bien profité de mes notes. Cette miraculeuse perspicacité me comble de joie. -- Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la reine, est devenu bientôt cardinal. -- Il vaudra mieux, dit Aramis en s’inclinant, que je ne sois premier ministre qu’après que Votre Altesse Royale m’aura fait nommer cardinal. -- Vous le serez avant deux mois, monsieur d’Herblay. Mais voilà bien peu de chose. Vous ne m’offenseriez pas en me demandant davantage, et vous m’affligeriez en vous en tenant là. -- Aussi ai-je quelque chose à espérer de plus, monseigneur. -- Dites, dites! -- M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd’hui avec son travail, grâce au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse tient au premier chagrin ou à la première maladie qu’il rencontrera. Nous lui épargnerons le chagrin, parce qu’il est galant homme et noble coeur. Nous ne pourrons lui sauver la maladie. Ainsi, c’est jugé. Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres; nous l’aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre Altesse Royale, je pourrai songer à mes intérêts et aux vôtres. Le jeune homme regarda son interlocuteur. -- M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort très grand de s’attacher à gouverner seulement la France. Il a laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même trône, tandis qu’il pouvait les installer plus commodément sur deux trônes différents. -- Sur deux trônes? dit le jeune homme en rêvant. -- En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier ministre de France, aidé de la faveur et de l’appui du roi Très Chrétien; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors, son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous, d’ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu’au fond des yeux de Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent et fatigué de tout; vous serez un roi de tête et d’épée; vous n’aurez pas assez de vos États: je vous y gênerais. Or, jamais notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même effleurée par une pensée secrète. Je vous aurai donné le trône de France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d’un pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n’ai pas d’alliance, moi, je n’ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les guerres de famille; je dirai: «À nous deux l’univers; à moi pour les âmes, à vous pour les corps.» Et, comme je mourrai le premier, vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur? -- Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous avoir compris, monsieur d’Herblay, vous serez cardinal; cardinal, vous serez mon premier ministre. Et puis vous m’indiquerez ce qu’il faut faire pour qu’on vous élise pape; je le ferai. Demandez-moi des garanties. -- C’est inutile. Je n’agirai jamais qu’en vous faisant gagner quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur l’échelon supérieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde se rompent, parce que l’intérêt qu’ils renferment tend à pencher d’un seul côté. Jamais entre nous il n’en sera de même; je n’ai pas besoin de garanties. -- Ainsi... mon frère... disparaîtra?... -- Simplement. Nous l’enlèverons de son lit par le moyen d’un plancher qui cède à la pression du doigt. Endormi sous la couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous commanderez à partir de ce moment, et vous n’aurez pas d’intérêt plus cher que celui de me conserver près de vous. -- C’est vrai! Voici ma main, monsieur d’Herblay. -- Permettez-moi de m’agenouiller devant vous, Sire, bien respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous aurons au front, vous la couronne, moi la tiare. -- Embrassez-moi aujourd’hui même, et soyez plus que grand, plus qu’habile, plus que sublime génie: soyez bon pour moi, soyez mon père! Aramis faillit s’attendrir en l’écoutant parler. Il crut sentir dans son coeur un mouvement jusqu’alors inconnu; mais cette impression s’effaça bien vite. «Son père! pensa-t-il. Oui, Saint-Père!» Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur la route de Vaux-le-Vicomte. Chapitre CCXVII -- Le château de Vaux-le-Vicomte Le château de Vaux-le-Vicomte, situé à une lieue de Melun, avait été bâti par Fouquet en 1656. Il n’y avait alors que peu d’argent en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dépensait le reste. Seulement, comme certains hommes ont les défauts féconds et les vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais, avait trouvé le moyen de récolter trois hommes illustres: Le Vau, architecte de l’édifice, Le Nôtre, dessinateur des jardins, et Le Brun, décorateur des appartements. Si le château de Vaux avait un défaut qu’on pût lui reprocher, c’était son caractère grandiose et sa gracieuse magnificence, il est encore proverbial aujourd’hui de nombrer les arpents de sa toiture, dont la réparation est de nos jours la ruine des fortunes rétrécies comme toute l’époque. Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par des cariatides, développe son principal corps de logis dans la vaste cour d’honneur, ceinte de fossés profonds que borde un magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que l’avant- corps du milieu, hissé sur son perron comme un roi sur son trône, ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et dont les immenses colonnes ioniques s’élèvent majestueusement à toute la hauteur de l’édifice. Les frises ornées d’arabesques, les frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et la grâce. Les dômes, surmontant le tout, donnent l’ampleur et la majesté. Cette maison, bâtie par un sujet, ressemble bien plus à une maison royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forcé de faire présent à son maître de peur de le rendre jaloux. Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau: _Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales._ _........................_ _Et je me sauve à peine au travers du jardin._ Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le Nôtre avait hâté le plaisir de Mécène; toutes les pépinières avaient donné des arbres doublés par la culture et les actifs engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait été enlevé avec ses racines, et planté tout vif dans le parc. Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc, puisqu’il avait acheté trois villages et leurs contenances pour l’agrandir. M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans sa _Clélie_ sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments. Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la _Clélie_. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la _Clélie_. Cette splendide maison était prête pour recevoir _le plus grand roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voituré là, les uns leurs acteurs et leurs décors, les autres leurs équipages de statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement taillées. Il s’agissait de risquer beaucoup d’impromptus. Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d’une eau plus brillante que le cristal; elles épanchaient sur les tritons et les néréides de bronze des flots écumeux s’irisant aux feux du soleil. Une armée de serviteurs courait par escouades dans les cours et dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrivé le matin seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les derniers ordres, après que ses intendants avaient passé leur revue. On était, comme nous l’avons dit, au 15 août. Le soleil tombait d’aplomb sur les épaules des dieux de marbre et de bronze; il chauffait l’eau des conques et mûrissait dans les vergers ces magnifiques pêches que le roi devait regretter cinquante ans plus tard, alors qu’à Marly, manquant de belles espèces dans ses jardins qui avaient coûté à la France le double de ce qu’avait coûté Vaux, le grand roi disait à quelqu’un: -- Vous êtes trop jeune, vous, pour avoir mangé des pêches de M. Fouquet. Ô souvenir! ô trompettes de la renommée! ô gloire de ce monde! Celui-là qui se connaissait si bien en mérite; celui-là qui avait recueilli l’héritage de Nicolas Fouquet; celui-là qui lui avait pris Le Nôtre et Le Brun; celui-là qui l’avait envoyé pour toute sa vie dans une prison d’État, celui-là se rappelait seulement les pêches de cet ennemi vaincu, étouffé, oublié! Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser à lui. Une pêche éclose vermeille et charnue entre les losanges d’un treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aiguës, ce peu de matière végétale qu’un loir croquait sans y penser, suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l’ombre lamentable du dernier surintendant de France! Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d’artifice; là, Molière le conduisait au théâtre; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l’escalier. Le prélat lui faisait signe. Le surintendant vint joindre son ami, qui l’arrêta devant un grand tableau terminé à peine. S’escrimant sur cette toile, le peintre Le Brun, couvert de sueur, taché de couleurs, pâle de fatigue et d’inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide. C’était ce portrait du roi qu’on attendait, avec l’habit de cérémonie, que Percerin avait daigné faire voir d’avance à l’évêque de Vannes. Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l’embrassa. M. le surintendant venait de gâter un habit de mille pistoles, mais il avait reposé Le Brun. Ce fut un beau moment pour l’artiste, ce fut un douloureux moment pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrière Fouquet, et admirait dans la peinture de Le Brun l’habit qu’il avait fait pour Sa Majesté, objet d’art, disait-il, qui n’avait son pareil que dans la garde-robe de M. le surintendant. Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut donné du sommet de la maison. Par-delà Melun, dans la plaine déjà nue, les sentinelles de Vaux avaient aperçu le cortège du roi et des reines: Sa Majesté entrait dans Melun avec sa longue file de carrosses et de cavaliers. -- Dans une heure, dit Aramis à Fouquet. -- Dans une heure! répliqua celui-ci en soupirant. -- Et ce peuple qui se demande à quoi servent les fêtes royales! continua l’évêque de Vannes en riant de son faux rire. -- Hélas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi. -- Je vous répondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez votre bon visage, car c’est jour de joie. -- Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, d’Herblay, dit le surintendant avec expansion, en désignant du doigt le cortège de Louis à l’horizon, il ne m’aime guère, je ne l’aime pas beaucoup, mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu’il approche de ma maison... -- Eh bien! quoi? -- Eh bien! depuis qu’il se rapproche, il m’est plus sacré, il m’est le roi, il m’est presque cher. -- Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard, l’abbé Terray avec Louis XV. -- Ne riez pas, d’Herblay, je sens que, s’il le voulait bien, j’aimerais ce jeune homme. -- Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela, reprit Aramis, c’est à M. Colbert. -- À M. Colbert! s’écria Fouquet. Pourquoi? -- Parce qu’il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi, quand il sera surintendant. Ce trait lancé, Aramis salua. -- Où allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre. -- Chez moi, pour changer d’habits, monseigneur. -- Où vous êtes-vous logé, d’Herblay? -- Dans la chambre bleue du deuxième étage. -- Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi? -- Précisément. -- Quelle sujétion vous avez prise là! Se condamner à ne pas remuer! -- Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit. -- Et vos gens? -- Oh! je n’ai qu’une personne avec moi. -- Si peu! -- Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas trop. Conservez-vous frais pour l’arrivée du roi. -- On vous verra? on verra votre ami du Vallon? -- Je l’ai logé près de moi. Il s’habille. Et Fouquet, saluant de la tête et du sourire, passa comme un général en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a signalé l’ennemi. Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun Le roi était entré effectivement dans Melun avec l’intention de traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de plaisirs. Durant tout le voyage, il n’avait aperçu que deux fois La Vallière, et, devinant qu’il ne pourrait lui parler que la nuit, dans les jardins, après la cérémonie, il avait hâte de prendre ses logements à Vaux. Mais il comptait sans son capitaine des mousquetaires et aussi sans M. Colbert. Semblable à Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n’avoir pas deviné pourquoi Aramis faisait demander à Percerin l’exhibition des habits neufs du roi. «Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique, que l’évêque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose.» Et de se creuser la cervelle bien inutilement. D’Artagnan, si fort assoupli à toutes les intrigues de cour; d’Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que Fouquet lui-même, avait conçu les plus étranges soupçons à l’énoncé de cette fête qui eût ruiné un homme riche, et qui devenait une oeuvre impossible, insensée, pour un homme ruiné. Et puis, la présence d’Aramis, revenu de Belle-Île et nommé grand ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion persévérante dans toutes les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez Baisemeaux, tout ce louche avait profondément tourmenté d’Artagnan depuis quelques semaines. «Avec des hommes de la trempe d’Aramis, disait-il, on n’est le plus fort que l’épée à la main. Tant qu’Aramis a fait l’homme de guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis qu’il a doublé sa cuirasse d’une étole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?» Et d’Artagnan rêvait. «Que m’importe! après tout, s’il ne veut renverser que M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?» D’Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d’où le soc de ses ongles avait tant fouillé de belles et bonnes idées. Il eut celle de s’aboucher avec M. Colbert, mais son amitié, son serment d’autrefois, le liaient trop à Aramis. Il recula. D’ailleurs, il haïssait ce financier. Il voulut s’ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien à ses soupçons, qui n’avaient pas même la réalité de l’ombre. Il résolut de s’adresser directement à Aramis, la première fois qu’il le verrait. «Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement, se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le coeur, et il me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car, mordioux! il y a quelque chose là-dessous!» Plus tranquille, d’Artagnan fit ses apprêts de voyage, et donna ses soins à ce que la maison militaire du roi, fort peu considérable encore, fût bien commandée et bien ordonnée dans ses médiocres proportions. Il résulta, de ces tâtonnements du capitaine, que le roi se mit à la tête des mousquetaires, de ses Suisses et d’un piquet de gardes-françaises, lorsqu’il arriva devant Melun. On eût dit d’une petite armée. M. Colbert regardait ces hommes d’épée avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un tiers en sus. -- Pourquoi? disait le roi. -- Pour faire plus d’honneur à M. Fouquet, répliquait Colbert. «Pour le ruiner plus vite», pensait d’Artagnan. L’armée parut devant Melun, dont les notables apportèrent au roi les clefs, et l’invitèrent à entrer à l’Hôtel de Ville pour prendre le vin d’honneur. Le roi, qui s’attendait à passer outre et à gagner Vaux tout de suite, devint rouge de dépit. -- Quel est le sot qui m’a valu ce retard? grommela-t-il entre ses dents, pendant que le maître échevin faisait son discours. -- Ce n’est pas moi, répliqua d’Artagnan; mais je crois bien que c’est M. Colbert. Colbert entendit son nom. -- Que plaît-il à M. d’Artagnan? demanda-t-il. -- Il me plaît savoir si vous êtes celui qui a fait entrer le roi dans le vin de Brie? -- Oui, monsieur. -- Alors, c’est à vous que le roi a donné un nom. -- Lequel, monsieur? -- Je ne sais trop... Attendez... imbécile... non, non... sot, sot, stupide, voilà ce que Sa Majesté a dit de celui qui lui a valu le vin de Melun. D’Artagnan, après cette bordée, caressa tranquillement son cheval. La grosse tête de M. Colbert enfla comme un boisseau. D’Artagnan, le voyant si laid par la colère, ne s’arrêta pas en chemin. L’orateur allait toujours; le roi rougissait à vue d’oeil. -- Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va prendre un coup de sang. Où diable avez-vous eu cette idée-là, monsieur Colbert? Vous n’avez pas de chance. -- Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m’a été inspirée par mon zèle pour le service du roi. -- Bah! -- Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien, et qu’il est inutile de mécontenter. -- Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j’avais seulement vu une idée dans votre idée. -- Laquelle, monsieur? -- Celle de faire faire un peu de bile à M. Fouquet, qui s’évertue, là-bas, sur ses donjons, à nous attendre. Le coup était juste et rude. Colbert en fut désarçonné. Il se retira l’oreille basse. Heureusement, le discours était fini. Le roi but, puis tout le monde reprit la marche à travers la ville. Le roi rongeait ses lèvres, car la nuit venait et tout espoir de promenade avec La Vallière s’évanouissait. Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins quatre heures, grâce à toutes les consignes. Aussi le roi, qui bouillait d’impatience, pressa-t-il les reines, afin d’arriver avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les difficultés surgirent. -- Est-ce que le roi ne va pas coucher à Melun? dit M. Colbert, bas, à d’Artagnan. M. Colbert était bien mal inspiré, ce jour-là, de s’adresser ainsi au chef des mousquetaires. Celui-ci avait deviné que le roi ne tenait pas en place. D’Artagnan ne voulait le laisser entrer à Vaux que bien accompagné: il désirait donc que Sa Majesté n’entrât qu’avec toute l’escorte. D’un autre côté, il sentait que les retards irriteraient cet impatient caractère. Comment concilier ces deux difficultés? D’Artagnan prit Colbert au mot et le lança sur le roi. -- Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majesté ne couchera pas à Melun? -- Coucher à Melun! Et pour quoi faire? s’écria Louis XIV Coucher à Melun! Qui diable a pu songer à cela, quand M. Fouquet nous attend ce soir? -- C’était, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre Majesté, qui, d’après l’étiquette, ne peut entrer autre part que chez elle, avant que les logements aient été marqués par son fourrier, et la garnison distribuée. D’Artagnan écoutait de ses oreilles en se mordant la moustache. Les reines entendaient aussi. Elles étaient fatiguées; elles eussent voulu dormir, et surtout empêcher le roi de se promener, le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l’étiquette renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service fait, avaient toute faculté de se promener. On voit que tous ces intérêts, s’amoncelant en vapeurs, devaient produire des nuages, et les nuages une tempête. Le roi n’avait pas de moustache à mordre: il mâchait avidement le manche de son fouet. Comment sortir de là? D’Artagnan faisait les doux yeux et Colbert le gros dos. Sur qui mordre? -- On consultera là-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les dames. Et cette bonne grâce qu’il eut pénétra le coeur de Marie-Thérèse, qui était bonne et généreuse, et qui, remise à son libre arbitre, répliqua respectueusement: -- Je ferai la volonté du roi, toujours avec plaisir. -- Combien faut-il de temps pour aller à Vaux? demanda Anne d’Autriche en traînant sur chaque syllabe, et en appuyant la main sur son sein endolori. -- Une heure pour les carrosses de Leurs Majestés, dit d’Artagnan, par des chemins assez beaux. Le roi le regarda. -- Un quart d’heure pour le roi, se hâta-t-il d’ajouter. -- On arriverait au jour, dit Louis XIV. -- Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement Colbert, feront perdre au roi toute la hâte du voyage, si prompt qu’il soit. «Double brute! pensa d’Artagnan, si j’avais intérêt à démolir ton crédit, je le ferais en dix minutes.» -- À la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison, j’irais en ami; j’entrerais seul avec mon capitaine des gardes; j’en serais plus grand et plus sacré. La joie brilla dans les yeux du roi. -- Voilà un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en ami. Marchez doucement, messieurs des équipages; et nous, messieurs, en avant! Il entraîna derrière lui tous les cavaliers. Colbert cacha sa grosse tête renfrognée derrière le cou de son cheval. -- J’en serai quitte, dit d’Artagnan tout en galopant, pour causer, dès ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant homme, mordioux! je l’ai dit, il faut le croire. Voilà comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans gardes avancées, sans éclaireurs ni mousquetaires, le roi se présenta devant la grille de Vaux, où Fouquet, prévenu, attendait, depuis une demi-heure, tête nue, au milieu de sa maison et de ses amis. Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie M. Fouquet tint l’étrier au roi, qui, ayant mis pied à terre, se releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit une main que Fouquet, malgré un léger effort du roi, porta respectueusement à ses lèvres. Le roi voulait attendre, dans la première enceinte l’arrivée des carrosses. Il n’attendit pas longtemps. Les chemins avaient été battus par ordre du surintendant. On n’eût pas trouvé, depuis Melun jusqu’à Vaux, un caillou gros comme un oeuf. Aussi les carrosses, roulant comme sur un tapis, amenèrent-ils, sans cahots ni fatigues, toutes les dames à huit heures. Elles furent reçues par Mme la surintendante, et au moment où elles apparaissaient, une lumière vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres, de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura jusqu’à ce que Leurs Majestés se fussent perdues dans l’intérieur du palais. Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l’équivalent. Nous ne parlerons ni du grand festin qui réunit Leurs Majestés, ni des concerts, ni des féeriques métamorphoses; nous nous contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de bienheureux qu’il était d’abord, devint bientôt sombre, contraint, irrité. Il se rappelait sa maison à lui, et ce pauvre luxe qui n’était que l’ustensile de la royauté sans être la propriété de l’homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la vaisselle de Henri II, de François Ier, de Louis XI, n’étaient que des monuments historiques. Ce n’étaient que des objets d’art, une défroque du métier royal. Chez Fouquet, la valeur était dans le travail comme dans la matière. Fouquet mangeait dans un or que des artistes à lui avaient fondu et ciselé pour lui. Fouquet buvait des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait dans des gobelets plus précieux chacun que toute la cave royale. Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs, des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, l’ordre remplaçant l’étiquette, le bien-être remplaçant les consignes, le plaisir et la satisfaction du convive devenaient la suprême loi de tout ce qui obéissait à l’hôte? Cet essaim de gens affairés sans bruit, cette multitude de convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets, de vases d’or et d’argent, ces flots de lumière, ces amas de fleurs inconnues, dont les serres s’étaient dépouillées comme d’une surcharge, puisqu’elles étaient encore redondantes de beauté, ce tout harmonieux, qui n’était que le prélude de la fête promise, ravit tous les assistants, qui témoignèrent leur admiration à plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste, mais par le silence et l’attention, ces deux langages du courtisan qui ne connaît plus le frein du maître. Quant au roi, ses yeux se gonflèrent: il n’osa plus regarder la reine. Anne d’Autriche, toujours supérieure en orgueil à toute créature, écrasa son hôte par le mépris qu’elle témoigna pour tout ce qu’on lui servait. La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses réserves: il les avait souvent cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique. Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon. Tout son soin, à lui, était de se garder froid sur la limite de l’extrême dédain ou de la simple admiration. Mais Fouquet avait prévu tout cela: c’était un de ces hommes qui prévoient tout. Le roi avait expressément déclaré que, tant qu’il serait chez M. Fouquet, il désirait ne pas soumettre ses repas à l’étiquette, et, par conséquent, dîner avec tout le monde; mais, par les soins du surintendant, le dîner du roi se trouvait servi à part, si l’on peut s’exprimer ainsi, au milieu de la table générale. Ce dîner, merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi aimait, tout ce qu’il choisissait d’habitude. Louis n’avait pas d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il n’avait pas faim. M. Fouquet fit bien mieux: il s’était mis à table pour obéir à l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet excès de bonne grâce. La reine mère mangea un biscuit dans du vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant à M. Fouquet: -- Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure chère. Sur quoi, toute la Cour se mit à dévorer d’un tel enthousiasme, que l’on eût dit des nuées de sauterelles d’Égypte s’abattant sur les seigles verts. Cela n’empêcha pas que, après la faim assouvie, le roi ne redevînt triste: triste en proportion de la belle humeur qu’il avait cru devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses courtisans avaient faite à Fouquet. D’Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu’il y parût, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre d’observations qui lui profitèrent. Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc était illuminé. La lune, d’ailleurs, comme si elle se fût mise aux ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses diamants et de son phosphore. La fraîcheur était douce. Les allées étaient ombreuses et sablées si moelleusement, que les pieds s’y plaisaient. Il y eut fête complète; car le roi, trouvant La Vallière au détour d’un bois, lui put serrer la main et dire: «Je vous aime», sans que nul l’entendît, excepté M. d’Artagnan, qui suivait, et M. Fouquet, qui précédait. Cette nuit d’enchantements s’avança. Le roi demanda sa chambre. Aussitôt tout fut en mouvement. Les reines passèrent chez elles au son des théorbes et des flûtes. Le roi trouva, en montant, ses mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invités à souper. D’Artagnan perdit toute défiance. Il était las, il avait bien soupé, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d’une fête chez un véritable roi. -- M. Fouquet, disait-il, est mon homme. On conduisit, en grande cérémonie, le roi dans la chambre de Morphée, dont nous devons une mention légère à nos lecteurs. C’était la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes que Morphée suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le sommeil enfante de gracieux, ce qu’il verse de miel et de parfums, de fleurs et de nectar, de voluptés ou de repos dans les sens, le peintre en avait enrichi les fresques. C’était une composition aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans l’autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur la tête du dormeur, les sorciers et les fantômes aux masques hideux, les demi-ténèbres, plus effrayantes que la flamme ou la nuit profonde, voilà ce qu’il avait donné pour pendants à ses gracieux tableaux. Le roi, entré dans cette chambre magnifique, fut saisi d’un frisson. Fouquet en demanda la cause. -- J’ai sommeil, répliqua Louis assez pâle. -- Votre Majesté veut-elle son service sur-le-champ? -- Non, j’ai à causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu’on prévienne M. Colbert. Fouquet s’inclina et sortit. Chapitre CCXX -- À Gascon, Gascon et demi D’Artagnan n’avait pas perdu de temps; ce n’était pas dans ses habitudes. Après s’être informé d’Aramis, il avait couru jusqu’à ce qu’il l’eût rencontré. Or, Aramis, une fois le roi entré dans Vaux, s’était retiré dans sa chambre, méditant sans doute encore quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majesté. D’Artagnan se fit annoncer et trouva au second étage, dans une belle chambre qu’on appelait la chambre bleue, à cause de ses tentures, il trouva, disons-nous l’évêque de Vannes en compagnie de Porthos et de plusieurs épicuriens modernes. Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siège, et comme on vit généralement que le mousquetaire se réservait sans doute afin d’entretenir secrètement Aramis, les épicuriens prirent congé. Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu’ayant dîné beaucoup, il dormait dans son fauteuil. L’entretien ne fut pas gêné par ce tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l’on pouvait parler sur cette espèce de basse comme sur une mélopée antique. D’Artagnan sentit que c’était à lui d’ouvrir la conversation. L’engagement qu’il était venu chercher était rude; aussi aborda-t- il nettement le sujet. -- Eh bien! nous voici donc à Vaux? dit-il. -- Mais oui, d’Artagnan. Aimez-vous ce séjour? -- Beaucoup, et j’aime aussi M. Fouquet. -- N’est-ce pas qu’il est charmant? -- On ne saurait plus. -- On dit que le roi a commencé par lui battre froid, et que Sa Majesté s’est radoucie? -- Vous n’avez donc pas vu, que vous dites: «On dit»? -- Non; je m’occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir, de la représentation et du carrousel de demain. -- Ah çà! vous êtes ordonnateur des fêtes, ici, vous? -- Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination: j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi. -- Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants. -- Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La Fontaine, etc. -- Savez-vous l’idée qui m’est venue ce soir en soupant, Aramis? -- Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en avez tant! -- Eh bien! l’idée m’est venue que le vrai roi de France n’est pas Louis XIV. -- Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les yeux du mousquetaire. -- Non, c’est M. Fouquet. Aramis respira et sourit. -- Vous voilà comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que c’est M. Colbert qui vous a fait cette phrase-là? D’Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mésaventures de Colbert à propos du vin de Melun. -- Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis. -- Ma foi, oui! -- Quand on pense, ajouta l’évêque, que ce drôle-là sera votre ministre dans quatre mois. -- Bah! -- Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin. -- Comme vous servez Fouquet, dit d’Artagnan. -- Avec cette différence, cher ami, que M. Fouquet n’est pas M. Colbert. -- C’est vrai. Et d’Artagnan feignit de devenir triste. -- Mais, ajouta-t-il un moment après, pourquoi donc me disiez-vous que M. Colbert sera ministre dans quatre mois? -- Parce que M. Fouquet ne le sera plus, répliqua Aramis. -- Il sera ruiné, n’est-ce pas? dit d’Artagnan. -- À plat. -- Pourquoi donner des fêtes, alors? fit le mousquetaire d’un ton de bienveillance si naturel, que l’évêque en fut un moment la dupe. Comment ne l’en avez-vous pas dissuadé, vous? Cette dernière partie de la phrase était un excès. Aramis revint à la défiance. -- Il s’agit, dit-il, de se ménager le roi. -- En se ruinant? -- En se ruinant pour lui, oui. -- Singulier calcul! -- La nécessité. -- Je ne la vois pas, cher Aramis. -- Si fait, vous remarquez bien l’antagonisme naissant de M. de Colbert. -- Et que M. Colbert pousse le roi à se défaire du surintendant. -- Cela saute aux yeux. -- Et qu’il y a cabale contre M. Fouquet. -- On le sait de reste. -- Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un homme qui aura tout dépensé pour lui plaire? -- C’est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux d’aborder une autre face du sujet de conversation. -- Il y a folies et folies, reprit d’Artagnan. Je n’aime pas toutes celles que vous faites. -- Lesquelles? -- Le souper, le bal, le concert, la comédie, les carrousels, les cascades, les feux de joie et d’artifice, les illuminations et les présents, très bien, je vous accorde cela; mais ces dépenses de circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il... -- Quoi? -- Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple? -- Oh! c’est vrai! J’ai dit cela à M. Fouquet; il m’a répondu que, s’il était assez riche, il offrirait au roi un château neuf des girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que, le roi parti, il brûlerait tout cela pour que rien ne servît à d’autres. -- C’est de l’espagnol pur! -- Je le lui ai dit. Il a ajouté ceci: «Sera mon ennemi, quiconque me conseillera d’épargner.» -- C’est de la démence, vous dis-je, ainsi que ce portrait. -- Quel portrait? dit Aramis. -- Celui du roi, cette surprise... -- Cette surprise? -- Oui, pour laquelle vous avez pris des échantillons chez Percerin. D’Artagnan s’arrêta. Il avait lancé la flèche. Il ne s’agissait plus que d’en mesurer la portée. -- C’est une gracieuseté, répondit Aramis. D’Artagnan vint droit à son ami, lui prit les deux mains, et, le regardant dans les yeux: -- Aramis, dit-il, m’aimez-vous encore un peu? -- Si je vous aime! -- Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des échantillons de l’habit du roi chez Percerin? -- Venez avec moi le demander à ce pauvre Le Brun, qui a travaillé là dessus deux jours et deux nuits. -- Aramis, cela est la vérité pour tout le monde, mais pour moi... -- En vérité, d’Artagnan, vous me surprenez! -- Soyez bon pour moi. Dites-moi la vérité: vous ne voudriez pas qu’il m’arrivât du désagrément, n’est-ce pas? -- Cher ami, vous devenez incompréhensible. Quel diable de soupçon avez vous donc? -- Croyez-vous à mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien! un instinct me dit que vous avez un projet caché. -- Moi, un projet? -- Je n’en suis pas sûr. -- Pardieu! -- Je n’en suis pas sûr, mais j’en jurerais. -- Eh bien! d’Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet, si j’ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai, n’est-ce pas? Si j’en ai un que je doive vous révéler, je vous l’aurais déjà dit. -- Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se révèlent qu’au moment favorable. -- Alors, mon bon ami, reprit l’évêque en riant, c’est que le moment favorable n’est pas encore arrivé. D’Artagnan secoua la tête avec mélancolie. -- Amitié! amitié! dit-il, vain nom! Voilà un homme qui, si je le lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi. -- C’est vrai, dit noblement Aramis. -- Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne m’ouvrira pas un petit coin de son coeur. Amitié, je le répète, tu n’es qu’une ombre et qu’un leurre, comme tout ce qui brille dans le monde! -- Ne parlez pas ainsi de notre amitié, répondit l’évêque d’un ton ferme et convaincu. Elle n’est pas du genre de celles dont vous parlez. -- Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis, n’est-ce pas? beau reste! -- Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites! -- Si je ne m’abuse, Aramis, voilà des paroles qui sont, au moment où vous les prononcez, pleines de générosité. -- C’est possible. -- Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n’est que cela, mordioux! dites le-moi donc, j’ai l’outil, j’arracherai la dent. Aramis ne put effacer un sourire de dédain, qui glissa sur sa noble figure. -- Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, où serait le mal? -- C’est trop peu pour vous, et ce n’est pas pour renverser Colbert que vous avez été demander des échantillons à Percerin. Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes frères. Dites- moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d’Artagnan, si je ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre. -- Je n’entreprends rien, dit Aramis. -- Aramis, une voix me parle, elle m’éclaire; cette voix ne m’a jamais trompé. Vous en voulez au roi! -- Au roi? s’écria l’évêque en affectant le mécontentement. -- Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le répète. -- Vous m’aiderez? dit Aramis, toujours avec l’ironie de son rire. -- Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de rester neutre, je vous sauverai. -- Vous êtes fou, d’Artagnan. -- Je suis le plus sage de nous deux. -- Vous, me soupçonner de vouloir assassiner le roi! -- Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire. -- Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l’on peut faire à un roi légitime comme le nôtre, si on ne l’assassine pas. D’Artagnan ne répliqua rien. -- Vous avez, d’ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit l’évêque. -- C’est vrai. -- Vous n’êtes pas chez M. Fouquet, vous êtes chez vous. -- C’est vrai. -- Vous avez, à l’heure qu’il est, M. Colbert qui conseille au roi contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-être conseiller si je n’étais pas de la partie. -- Aramis! Aramis! par grâce, un mot d’ami! -- Le mot des amis, c’est la vérité. Si je pense à toucher du doigt au fils d’Anne d’Autriche, le vrai roi de ce pays de France, si je n’ai pas la ferme intention de me prosterner devant son trône, si, dans mes idées, le jour de demain, ici, à Vaux, ne doit pas être le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre m’écrase! j’y consens. Aramis avait prononcé ces paroles le visage tourné vers l’alcôve de sa chambre, où d’Artagnan, adossé d’ailleurs à cette alcôve, ne pouvait soupçonner qu’il se cachât quelqu’un. L’onction de ces paroles, leur lenteur étudiée, la solennité du serment, donnèrent au mousquetaire la satisfaction la plus complète. Il prit les deux mains d’Aramis et les serra cordialement. Aramis avait supporté les reproches sans pâlir, il rougit en écoutant les éloges. D’Artagnan trompé lui faisait honneur. D’Artagnan confiant lui faisait honte. -- Est-ce que vous partez? lui dit-il en l’embrassant pour cacher sa rougeur. -- Oui, mon service m’appelle. J’ai le mot de la nuit à prendre. -- Où coucherez-vous? -- Dans l’antichambre du roi, à ce qu’il paraît. Mais Porthos? -- Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon. -- Ah!... il n’habite pas avec vous? dit d’Artagnan. -- Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais où. -- Très bien! dit le mousquetaire, à qui cette séparation des deux associés ôtait ses derniers soupçons. Et il toucha rudement l’épaule de Porthos. Celui-ci répondit en rugissant. -- Venez! dit d’Artagnan. -- Tiens! d’Artagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! c’est vrai, je suis de la fête de Vaux. -- Avec votre bel habit. -- C’est gentil de la part de M. Coquelin de Volière, n’est-ce pas? -- Chut! fit Aramis, vous marchez à défoncer les parquets. -- C’est vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du dôme. -- Et je ne l’ai pas prise pour salle d’armes, ajouta l’évêque. La chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. N’oubliez pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-là. Bonsoir, mes amis, dans dix minutes je dormirai. Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsqu’ils furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les fenêtres, il appela: -- Monseigneur! monseigneur! Philippe sortit de l’alcôve en poussant une porte à coulisse placée derrière le lit. -- Voilà bien des soupçons chez M. d’Artagnan, dit-il. -- Ah! vous avez reconnu d’Artagnan, n’est-ce pas? -- Avant que vous l’eussiez nommé. -- C’est votre capitaine des mousquetaires. -- Il m’est bien dévoué, répliqua Philippe en appuyant sur le pronom personnel. -- Fidèle comme un chien, mordant quelquefois. Si d’Artagnan ne vous reconnaît pas avant que l’autre ait disparu, comptez sur d’Artagnan à toute éternité; car alors, s’il n’a rien vu, il gardera sa fidélité. S’il a vu trop tard, il est Gascon et n’avouera jamais qu’il s’est trompé. -- Je le pensais. Que faisons-nous maintenant? -- Vous allez vous mettre à l’observatoire et regarder, au coucher du roi, comment vous vous couchez en petite cérémonie. -- Très bien. Où me mettrai-je? -- Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet. Vous regarderez par cette ouverture qui répond aux fausses fenêtres pratiquées dans le dôme de la chambre du roi. Voyez-vous? -- Je vois le roi. Et Philippe tressaillit comme à l’aspect d’un ennemi. -- Que fait-il? -- Il veut faire asseoir auprès de lui un homme. -- M. Fouquet. -- Non, non pas; attendez... -- Les notes, mon prince, les portraits! -- L’homme que le roi veut faire s’asseoir ainsi devant lui, c’est M. Colbert. -- Colbert devant le roi? s’écria Aramis. Impossible! -- Regardez. Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet. -- Oui, dit-il, Colbert lui-même. Oh! monseigneur, qu’allons-nous entendre, et que va-t-il résulter de cette intimité? -- Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute. Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait fait mander Colbert, et que Colbert était arrivé. La conversation s’était engagée entre eux par une des plus hautes faveurs que le roi eût jamais faites. Il est vrai que le roi était seul avec son sujet. -- Colbert, asseyez-vous. L’intendant, comblé de joie, lui qui craignait d’être renvoyé, refusa cet insigne honneur. -- Accepte-t-il? dit Aramis. -- Non, il reste debout. -- Écoutons, mon prince. Et le futur roi, le futur pape écoutèrent avidement ces simples mortels qu’ils tenaient sous leurs pieds, prêts à les écraser s’ils l’eussent voulu. -- Colbert, dit le roi, vous m’avez fort contrarié aujourd’hui. -- Sire... je le savais. -- Très bien! J’aime cette réponse. Oui, vous le saviez. Il y a du courage à l’avoir fait. -- Je risquais de mécontenter Votre Majesté, mais je risquais aussi de lui cacher son intérêt véritable. -- Quoi donc? Vous craigniez quelque chose pour moi? -- Ne fût-ce qu’une indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne donne à son roi des festins pareils que pour l’étouffer sous le poids de la bonne chère. Et, cette grosse plaisanterie lancée, Colbert en attendit agréablement l’effet. Louis XIV, l’homme le plus vain et le plus délicat de son royaume, pardonna encore cette facétie à Colbert. -- De vrai, dit-il, M. Fouquet m’a donné un trop beau repas. Dites-moi, Colbert, où prend-il tout l’argent nécessaire pour subvenir à ces frais énormes? Le savez-vous? -- Oui, je le sais, Sire. -- Vous me l’allez un peu établir. -- Facilement, à un denier près. -- Je sais que vous comptez juste. -- C’est la première qualité qu’on puisse exiger d’un intendant des finances. -- Tous ne l’ont pas. -- Je rends grâce à Votre Majesté d’un éloge si flatteur dans sa bouche. -- Donc, M. Fouquet est riche, très riche, et cela monsieur, tout le monde le sait. -- Tout le monde, les vivants comme les morts. -- Que veut dire cela, monsieur Colbert? -- Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un résultat, et ils y applaudissent; mais les morts, plus savants que nous, savent les causes, et ils accusent. -- Eh bien! M. Fouquet doit sa richesse à quelles causes? -- Le métier d’intendant favorise souvent ceux qui l’exercent. -- Vous avez à me parler plus confidentiellement; ne craignez rien, nous sommes bien seuls. -- Je ne crains jamais rien, sous l’égide de ma conscience et sous la protection de mon roi, Sire. Et Colbert s’inclina. -- Donc, les morts, s’ils parlaient?... -- Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez. -- Ah! murmura Aramis à l’oreille du prince, qui, à ses côtés, écoutait sans perdre une syllabe, puisque vous êtes placé ici, monseigneur, pour apprendre votre métier de roi, écoutez une infamie toute royale. Vous allez assister à une de ces scènes comme Dieu seul ou plutôt comme le diable les conçoit et les exécute. Écoutez bien, vous profiterez. Le prince redoubla d’attention et vit Louis XIV prendre des mains de Colbert une lettre que celui-ci tendait. -- L’écriture du feu cardinal! dit le roi. -- Votre Majesté a bonne mémoire, répliqua Colbert en s’inclinant, et c’est une merveilleuse aptitude pour un roi destiné au travail, que de reconnaître ainsi les écritures à première vue. Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, déjà connue du lecteur, depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, n’apprendrait rien de nouveau si nous la rapportions ici. -- Je ne comprends pas bien, dit le roi intéressé vivement. -- Votre Majesté n’a pas encore l’habitude des commis d’intendance. -- Je vois qu’il s’agit d’argent donné à M. Fouquet. -- Treize millions. Une jolie somme! -- Mais oui... Eh bien! ces treize millions manquent dans le total des comptes? Voilà ce que je ne comprends pas très bien, vous dis- je. Pourquoi et comment ce déficit serait-il possible? -- Possible, je ne dis pas; réel, je le dis. -- Vous dites que treize millions manquent dans les comptes? -- Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le registre. -- Et cette lettre de M. de Mazarin indique l’emploi de cette somme et le nom du dépositaire? -- Comme Votre Majesté peut s’en convaincre. -- Oui, en effet, il résulte de là que M. Fouquet n’aurait pas encore rendu les treize millions. -- Cela résulte des comptes, oui, Sire. -- Eh bien! alors?... -- Eh bien! alors, Sire, puisque M. Fouquet n’a pas rendu les treize millions, c’est qu’il les a encaissés, et, avec treize millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de dépense et de munificence que Votre Majesté n’a pu en faire à Fontainebleau, où nous ne dépensâmes que trois millions en totalité, s’il vous en souvient. C’était, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce souvenir invoqué de la fête dans laquelle le roi avait, grâce à un mot de Fouquet, aperçu pour la première fois sont infériorité. Colbert recevait à Vaux ce que Fouquet lui avait fait à Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec tous les intérêts. Ayant ainsi disposé le roi, Colbert n’avait plus grand-chose à faire. Il le sentit; le roi était devenu sombre. Colbert attendit la première parole du roi avec autant d’impatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire. -- Savez-vous ce qui résulte de tout cela, monsieur Colbert? dit le roi après une réflexion. -- Non, Sire, je ne le sais pas. -- C’est que le fait de l’appropriation des treize millions, s’il était avéré... -- Mais il l’est. -- Je veux dire s’il était déclaré, monsieur Colbert. -- Je pense qu’il le serait dès demain, si Votre Majesté... -- N’était pas chez M. Fouquet, répondit assez dignement le roi. -- Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons que son argent a payées. -- Il me semble, dit Philippe bas à Aramis, que l’architecte qui a bâti ce dôme aurait dû, prévoyant quel usage on en ferait, le mobiliser pour qu’on pût le faire choir sur la tête des coquins d’un caractère aussi noir que ce M. Colbert. -- J’y pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si près du roi en ce moment! -- C’est vrai, cela ouvrirait une succession. -- Dont monsieur votre frère puîné récolterait tout le fruit, monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons à écouter. -- Nous n’écouterons pas longtemps, dit le jeune prince. -- Pourquoi cela, monseigneur? -- Parce que, si j’étais le roi, je ne répondrais plus rien. -- Et que feriez-vous? -- J’attendrais à demain matin pour réfléchir. Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif à sa première parole: -- Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la conversation, je vois qu’il se fait tard, je me coucherai. -- Ah! fit Colbert, j’aurai... -- À demain. Demain matin, j’aurai pris une détermination. -- Fort bien, Sire, repartit Colbert outré, quoiqu’il se contint en présence du roi. Le roi fit un geste, et l’intendant se dirigea vers la porte à reculons. -- Mon service! cria le roi. Le service du roi entra dans l’appartement. Philippe allait quitter son poste d’observation. -- Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle; ce qui vient de se passer n’est qu’un détail, et nous n’en prendrons plus demain aucun souci, mais le service de nuit, l’étiquette du petit coucher, ah! monseigneur, voilà qui est important! Apprenez, apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez, regardez! Chapitre CCXXI -- Colbert L’histoire nous dira ou plutôt l’histoire nous a dit les événements du lendemain, les fêtes splendides données par le surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la grande dispute qu’il y eut entre _la Cascade et la Gerbe d’Eau, _la lutte engagée entre _la Fontaine de la Couronne et les Animaux, _pour savoir à qui plairait davantage. Il y eut donc le lendemain divertissement et joie; il y eut promenade, repas, comédie; comédie dans laquelle, à sa grande surprise, Porthos reconnut M. Coquelin de Volière, jouant dans la _farce_ des _Fâcheux_. C’est ainsi qu’appelait ce divertissement M. de Bracieux de Pierrefonds. La Fontaine n’en jugeait pas de même, sans doute, lui qui écrivait à son ami M. Maucrou: _C’est un ouvrage de Molière._ _Cet écrivain, par sa manière, _ _Charme à présent toute la Cour._ _De la façon que son nom court, _ _Il doit être par-delà Rome._ _J’en suis ravi, car c’est un homme._ On voit que La Fontaine avait profité de l’avis de Pélisson et avait soigné la rime. Au reste, Porthos était de l’avis de La Fontaine, et il eût dit comme lui: «Pardieu! ce Molière est mon homme! mais seulement pour les habits.» À l’endroit du théâtre, nous l’avons dit, pour M. de Bracieux de Pierrefonds, Molière n’était qu’un _farceur_. Mais préoccupé par la scène de la veille, mais cuvant le poison versé par Colbert, le roi, pendant toute cette journée si brillante, si accidentée, si imprévue, où toutes les merveilles des _Mille et Une Nuits_ semblaient naître sous ses pas, le roi se montra froid, réservé, taciturne. Rien ne put le dérider; on sentait qu’un profond ressentiment venant de loin, accru peu à peu comme la source qui devient rivière, grâce aux mille filets d’eau qui l’alimentent, tremblait au plus profond de son âme. Vers midi seulement, il commença à reprendre un peu de sérénité. Sans doute, sa résolution était arrêtée. Aramis, qui le suivait pas à pas, dans sa pensée comme dans sa marche, Aramis conclut que l’événement qu’il attendait ne se ferait pas attendre. Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l’évêque de Vannes, et, eût-il reçu pour chaque aiguille dont il piquait le coeur du roi un mot d’ordre d’Aramis, qu’il n’eût pas fait mieux. Toute cette journée, le roi, qui avait sans doute besoin d’écarter une pensée sombre, le roi parut rechercher aussi activement la société de La Vallière qu’il mit d’empressement à fuir celle de M. Colbert ou celle de M. Fouquet. Le soir vint. Le roi avait désiré ne se promener qu’après le jeu. Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille pistoles, et, les ayant gagnées, les mit dans sa poche, et se leva en disant: -- Allons, messieurs, au parc. Il y trouva les dames. Le roi avait gagné mille pistoles et les avait empochées, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en perdre dix mille; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait encore cent quatre-vingt-dix mille livres de bénéfice, circonstance qui faisait des visages des courtisans et des officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la terre. Il n’en était pas de même du visage du roi, sur lequel, malgré ce gain auquel il n’était pas insensible, demeurait toujours un lambeau de nuage. Au coin d’une allée, Colbert l’attendait. Sans doute, l’intendant se trouvait là en vertu d’un rendez-vous donné, car Louis XIV, qui l’avait évité, lui fit un signe et s’enfonça avec lui dans le parc. Mais La Vallière aussi avait vu ce front sombre et ce regard flamboyant du roi, elle l’avait vu, et comme rien de ce qui couvait dans cette âme n’était impénétrable à son amour, elle avait compris que cette colère comprimée menaçait quelqu’un. Elle se tenait sur le chemin de vengeance comme l’ange de la miséricorde. Toute triste, toute confuse, à demi folle d’avoir été si longtemps séparée de son amant, inquiète de cette émotion intérieure qu’elle avait devinée, elle se montra d’abord au roi avec un aspect embarrassé que, dans sa mauvaise disposition d’esprit, le roi interpréta défavorablement. Alors, comme ils étaient seuls ou à peu près seuls, attendu que Colbert, en apercevant la jeune fille, s’était respectueusement arrêté et se tenait à dix pas de distance, le roi s’approcha de La Vallière et lui prit la main. -- Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscrétion, vous demander ce que vous avez? Votre poitrine paraît gonflée, vos yeux sont humides. -- Oh! Sire, si ma poitrine est gonflée, si mes yeux sont humides, si je suis triste enfin, c’est de la tristesse de Votre Majesté. -- Ma tristesse? oh! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n’est point de la tristesse que j’éprouve. -- Et qu’éprouvez-vous, Sire? -- De l’humiliation. -- De l’humiliation? oh! que dites-vous là? -- Je dis, mademoiselle, que, là où je suis, nul autre ne devrait être le maître. Eh bien! regardez, si je ne m’éclipse pas, moi, le roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh! continua-t-il en serrant les dents et le poing, oh!... Et quand je pense que ce roi... -- Après? dit La Vallière effrayée. -- Que ce roi est un serviteur infidèle qui se fait orgueilleux avec mon bien volé! Aussi je vais lui changer, à cet impudent ministre, sa fête en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent ses poètes gardera longtemps le souvenir. -- Oh! Votre Majesté... -- Eh bien! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de M. Fouquet? fit Louis XIV avec impatience. -- Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous êtes bien renseigné. Votre Majesté, plus d’une fois, a appris à connaître la valeur des accusations de cour. Louis XIV fit signe à Colbert de s’approcher. -- Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince; car, en vérité, je crois que voilà Mlle de La Vallière qui a besoin de votre parole pour croire à la parole du roi. Dites à Mademoiselle ce qu’a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh! ce ne sera pas long, ayez la bonté d’écouter, je vous prie. Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi? Chose toute simple: son coeur n’était pas tranquille, son esprit n’était pas bien convaincu; il devinait quelque menée sombre, obscure, tortueuse, sous cette histoire des treize millions, et il eût voulu que le coeur pur de La Vallière, révolté à l’idée d’un vol, approuvât, d’un seul mot, cette résolution qu’il avait prise, et que néanmoins, il hésitait à mettre à exécution. -- Parlez, monsieur, dit La Vallière à Colbert qui s’était avancé; parlez, puisque le roi veut que je vous écoute. Voyons, dites, quel est le crime de M. Fouquet? -- Oh! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage; un simple abus de confiance... -- Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et allez avertir M. d’Artagnan que j’ai des ordres à lui donner. -- M. d’Artagnan! s’écria La Vallière, et pourquoi faire avertir M. d’Artagnan, Sire? Je vous supplie de me le dire. -- Pardieu! pour arrêter ce titan orgueilleux qui, fidèle à sa devise, menace d’escalader mon ciel. -- Arrêter M. Fouquet, dites-vous? -- Ah! cela vous étonne? -- Chez lui? -- Pourquoi pas? S’il est coupable, il est coupable chez lui comme ailleurs. -- M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur à son roi? -- Je crois, en vérité, que vous défendez ce traître, mademoiselle. Colbert se mit à rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement de ce rire. -- Sire, dit La Vallière, ce n’est pas M. Fouquet que je défends, c’est vous même. -- Moi-même!... Vous me défendez? -- Sire, vous vous déshonorez en donnant un pareil ordre. -- Me déshonorer? murmura le roi blêmissant de colère. En vérité, mademoiselle, vous mettez à ce que vous dites une étrange passion. -- Je mets de la passion, non pas à ce que je dis, Sire, mais à servir Votre Majesté, répondit la noble jeune fille. J’y mettrais, s’il le fallait, ma vie, et cela avec la même passion, Sire. Colbert voulut grommeler. Alors La Vallière, ce doux agneau, se redressa contre lui et, d’un oeil enflammé, lui imposa silence. -- Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort à moi ou aux miens, je me tais; mais, le roi me servît-il, moi ou ceux que j’aime, si le roi agit mal, je le lui dis. -- Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi aussi, j’aime le roi. -- Oui, monsieur, nous l’aimons tous deux, chacun à sa manière, répliqua La Vallière avec un tel accent, que le coeur du jeune roi en fut pénétré. Seulement je l’aime, moi, si fortement, que tout le monde le sait, si purement, que le roi lui-même ne doute pas de mon amour. Il est mon roi et mon maître, je suis son humble servante, mais quiconque touche à son honneur touche à ma vie. Or, je répète que ceux-là déshonorent le roi qui lui conseillent de faire arrêter M. Fouquet chez lui. Colbert baissa la tête, car il se sentait abandonné par le roi. Cependant, tout en baissant la tête, il murmura: -- Mademoiselle, je n’aurais qu’un mot à dire. -- Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne l’écouterais point. Que me diriez-vous d’ailleurs? Que M. Fouquet a commis des crimes? Je le sais, parce que le roi l’a dit, et du moment que le roi a dit: «Je crois», je n’ai pas besoin qu’une autre bouche dise: «J’affirme.» Mais M. Fouquet, fût-il le dernier des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacré au roi, parce que le roi est son hôte. Sa maison fût-elle un repaire, Vaux fût-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est sainte, son château est inviolable, puisqu’il y loge sa femme, et c’est un lieu d’asile que des bourreaux ne violeraient pas! La Vallière se tut. Malgré lui, le roi l’admirait; il fut vaincu par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause. Colbert, lui, ployait, écrasé par l’inégalité de cette lutte. Enfin, le roi respira, secoua la tête et tendit la main à La Vallière. -- Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre moi? Savez-vous ce que fera ce misérable si je le laisse respirer? -- Eh! mon Dieu, n’est-ce pas une proie qui vous appartiendra toujours? -- Et s’il échappe, s’il fuit? s’écria Colbert. -- Eh bien! monsieur, ce sera la gloire éternelle du roi d’avoir laissé fuir M. Fouquet, et plus il aura été coupable, plus la gloire du roi sera grande, comparée à cette misère, à cette honte. Louis baisa la main de La Vallière, tout en se laissant glisser à ses genoux. «Je suis perdu», pensa Colbert. Puis tout à coup sa figure s’éclaira: «Oh! non, non, pas encore!» se dit-il. Et, tandis que le roi, protégé par l’épaisseur d’un énorme tilleul, étreignait La Vallière avec toute l’ardeur d’un ineffable amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d’où il tira un papier plié en forme de lettre, papier un peu jaune peut-être, mais qui devait être bien précieux, puisque l’intendant sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le groupe charmant que dessinaient dans l’ombre la jeune fille et le roi, groupe que venait éclairer la lueur des flambeaux qui s’approchaient. Louis vit la lueur de ces flambeaux se refléter sur la robe blanche de La Vallière. -- Pars, Louise, lui dit-il, car voilà que l’on vient. -- Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hâter le départ de la jeune fille. Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi, qui s’était mis aux genoux de la jeune fille, se relevait: -- Ah! Mlle de la Vallière a laissé tomber quelque chose, dit Colbert. -- Quoi donc? demanda le roi. -- Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, là, Sire. Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant. En ce moment, les flambeaux arrivèrent, inondant de jour cette scène obscure. Chapitre CCXXII -- Jalousie Cette vraie lumière, cet empressement de tous, cette nouvelle ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l’effet d’une résolution que La Vallière avait déjà bien ébranlée dans le coeur de Louis XIV. Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de ce qu’il avait fourni à La Vallière l’occasion de se montrer si généreuse, si fort puissante sur son coeur. C’était le moment des dernières merveilles. À peine Fouquet eut-il emmené le roi vers le château, qu’une masse de feu, s’échappant avec un grondement majestueux du dôme de Vaux, éblouissante aurore, vint éclairer jusqu’aux moindres détails des parterres. Le feu d’artifice commençait. Colbert, à vingt pas du roi, que les maîtres de Vaux entouraient et fêtaient, cherchait par l’obstination de sa pensée funeste à ramener l’attention de Louis sur des idées que la magnificence du spectacle éloignait déjà trop. Tout à coup, au moment de la tendre à Fouquet, le roi sentit dans sa main ce papier que, selon toute apparence, La Vallière, en fuyant, avait laissé tomber à ses pieds. L’aimant le plus fort de la pensée d’amour entraînait le jeune prince vers le souvenir de sa maîtresse. Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beauté, et qui faisait pousser des cris d’admiration dans les villages d’alentour, le roi lut le billet, qu’il supposait être une lettre d’amour destinée à lui par La Vallière. À mesure qu’il lisait, la pâleur montait à son visage, et cette sourde colère, illuminée par ces feux de mille couleurs, faisait un spectacle terrible dont tout le monde eût frémi, si chacun avait pu lire dans ce coeur ravagé par les plus sinistres passions. Pour lui, plus de trêve dans la jalousie et la rage. À partir du moment où il eut découvert la sombre vérité, tout disparut, pitié douceur, religion de l’hospitalité. Peu s’en fallut que, dans la douleur aiguë qui tordait son coeur, encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s’en fallut qu’il ne poussât un cri d’alarme et qu’il n’appelât ses gardes autour de lui. Cette lettre, jetée sur les pas du roi par Colbert on l’a déjà deviné, c’était celle qui avait disparu avec le grison Tobie à Fontainebleau, après la tentative faite par Fouquet sur le coeur de La Vallière. Fouquet voyait la pâleur et ne devinait point le mal; Colbert voyait la colère et se réjouissait à l’approche de l’orage. La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche rêverie. -- Qu’avez-vous, Sire? demanda gracieusement le surintendant. Louis fit un effort sur lui-même, un violent effort. -- Rien, dit-il. -- J’ai peur que Votre Majesté ne souffre. -- Je souffre, en effet, je vous l’ai déjà dit, monsieur, mais ce n’est rien. Et le roi, sans attendre la fin du feu d’artifice, se dirigea vers le château. Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derrière eux. Les dernières fusées brûlèrent tristement pour elles seules. Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais n’obtint aucune réponse. Il supposa qu’il y avait eu querelle entre Louis et La Vallière dans le parc; que brouille en était résultée; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout dévoué à sa rage d’amour, prenait le monde en haine depuis que sa maîtresse le boudait. Cette idée suffit à le rassurer; il eut même un sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui souhaita le bonsoir. Ce n’était pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce service du soir se devait faire en grande étiquette. Le lendemain était le jour du départ. Il fallait bien que les hôtes remerciassent leur hôte et lui donnassent une politesse pour ses douze millions. La seule chose que Louis trouva d’aimable pour Fouquet en le congédiant, ce furent ces paroles: -- Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles; faites, je vous prie, venir ici M. d’Artagnan. Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimulé, bouillait alors dans ses veines, et il était tout prêt à faire égorger Fouquet, comme son prédécesseur avait fait assassiner le maréchal d’Ancre. Aussi déguisa-t-il l’affreuse résolution sous un de ces sourires royaux qui sont les éclairs des coups d’État. Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout son corps, mais laissa toucher sa main aux lèvres de M. Fouquet. Cinq minutes après, d’Artagnan, auquel on avait transmis l’ordre royal, entrait dans la chambre de Louis XIV. Aramis et Philippe étaient dans la leur, toujours attentifs, toujours écoutant. Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps d’arriver jusqu’à son fauteuil. Il courut à lui. -- Ayez soin, s’écria-t-il, que nul n’entre ici. -- Bien, Sire, répliqua le soldat, dont le coup d’oeil avait, depuis longtemps, analysé les ravages de cette physionomie. Et il donna l’ordre à la porte, puis revenant vers le roi: -- Il y a du nouveau chez Votre Majesté? dit-il. -- Combien avez-vous d’hommes ici? demanda le roi sans répondre autrement à la question qui lui était faite. -- Pour quoi faire, Sire? -- Combien avez-vous d’hommes? répéta le roi en frappant du pied. -- J’ai les mousquetaires. -- Après? -- J’ai vingt gardes et treize Suisses. -- Combien faut-il de gens pour... -- Pour?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes. -- Pour arrêter M. Fouquet. D’Artagnan fit un pas en arrière. -- Arrêter M. Fouquet! dit-il avec éclat. -- Allez-vous dire aussi que c’est impossible? s’écria le roi avec une rage froide et haineuse. -- Je ne dis jamais qu’une chose soit impossible répliqua d’Artagnan blessé au vif. -- Eh bien! faites! D’Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la porte. L’espace à parcourir était court: il le franchit en six pas. Là, s’arrêtant: -- Pardon, Sire, dit-il. -- Quoi? dit le roi. -- Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre écrit. -- À quel propos? et depuis quand la parole du roi ne vous suffit- elle pas? -- Parce qu’une parole de roi, issue d’un sentiment de colère, peut changer quand le sentiment change. -- Pas de phrases, monsieur! vous avez une autre pensée. -- Oh! j’ai toujours des pensées, moi, et des pensées que les autres n’ont malheureusement pas, répliqua impertinemment d’Artagnan. Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme, comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur. -- Votre pensée? s’écria-t-il. -- La voici, Sire, répondit d’Artagnan. Vous faites arrêter un homme lorsque vous êtes encore chez lui: c’est de la colère. Quand vous ne serez plus en colère, vous vous repentirez. Alors, je veux pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne répare rien, au moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en colère. -- À tort de se mettre en colère! hurla le roi avec frénésie. Est- ce que le roi mon père, est-ce que mon aïeul ne s’y mettaient pas, corps du Christ? -- Le roi votre père, le roi votre aïeul ne se mettaient jamais en colère que chez eux. -- Le roi est maître partout comme chez lui. -- C’est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert, mais ce n’est pas une vérité. Le roi est chez lui dans toute maison, quand il en a chassé le propriétaire. Louis se mordit les lèvres. -- Comment! dit d’Artagnan, voilà un homme qui se ruine pour vous plaire, et vous voulez le faire arrêter? Mordioux! Sire, si je m’appelais Fouquet et que l’on me fît cela, j’avalerais d’un coup dix fusées d’artifice, et j’y mettrais le feu pour me faire sauter, moi et tout le reste. C’est égal, vous le voulez, j’y vais. -- Allez! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde? -- Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi? Arrêter M. Fouquet, mais c’est si facile, qu’un enfant le ferait. M. Fouquet à arrêter, c’est un verre d’absinthe à boire. On fait la grimace, et c’est tout. -- S’il se défend?... -- Lui? Allons donc! se défendre, quand une rigueur comme celle-là le fait roi et martyr! Tenez, s’il lui reste un million, ce dont je doute, je gage qu’il le donnerait pour avoir cette fin-là. Allons, Sire, j’y vais. -- Attendez! dit le roi. -- Ah! qu’y a-t-il? -- Ne rendez pas son arrestation publique. -- C’est plus difficile, cela. -- Pourquoi? -- Parce que rien n’est plus simple que d’aller, au milieu des mille personnes enthousiastes qui l’entourent, dire à M. Fouquet: «Au nom du roi, monsieur, je vous arrête!» Mais aller à lui, le tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l’échiquier, de façon qu’il ne s’en échappe pas; le voler à tous ses convives, et vous le garder prisonnier, sans qu’un de ses _hélas!_ ait été entendu, voilà une difficulté réelle, véritable, suprême, et je la donne en cent aux plus habiles. -- Dites encore: «C’est impossible!» et vous aurez plus vite fait. Ah! mon Dieu, mon Dieu! ne serais-je entouré que de gens qui m’empêchent de faire ce que je veux! -- Moi, je ne vous empêche de rien faire. Est-ce dit? -- Gardez-moi M. Fouquet jusqu’à ce que, demain, j’aie pris une résolution. -- Ce sera fait, Sire. -- Et revenez à mon lever pour prendre mes nouveaux ordres. -- Je reviendrai. -- Maintenant, qu’on me laisse seul. -- Vous n’avez pas même besoin de M. Colbert? dit le mousquetaire envoyant sa dernière flèche au moment du départ. Le roi tressaillit. Tout entier à la vengeance, il avait oublié le corps du délit. -- Non, personne, dit-il, personne ici! Laissez-moi! D’Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-même, et commença une furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blessé qui traîne après lui ses banderilles et les fers des hameçons. Enfin, il se mit à se soulager par des cris. -- Ah! le misérable! non seulement il me vole mes finances, mais, avec cet or, il me corrompt secrétaires, amis, généraux, artistes, il me prend jusqu’à ma maîtresse! Ah! voilà pourquoi cette perfide l’a si bravement défendu!... C’était de la reconnaissance!... Qui sait?... peut-être même de l’amour. Il s’abîma un instant dans ces réflexions douloureuses. «Un satyre! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande jeunesse porte aux hommes mûrs qui songent encore à l’amour; un faune qui court la galanterie et qui n’a jamais trouvé de rebelles! un homme à femmelettes, qui donne des fleurettes d’or et de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses maîtresses en costume de déesses!» Le roi frémit de désespoir. -- Il me souille tout! continua-t-il. Il me ruine tout! Il me tuera! Cet homme est trop pour moi! Il est mon mortel ennemi! Cet homme tombera! Je le hais!... je le hais!... je le hais!... Et, en disant ces mots, il frappait à coups redoublés sur les bras du fauteuil dans lequel il s’asseyait et duquel il se levait comme un épileptique. -- Demain! demain!... Oh! le beau jour! murmura-t-il, quand le soleil se lèvera, n’ayant que moi pour rival, cet homme tombera si bas, qu’en voyant les ruines que ma colère aura faites, on avouera enfin que je suis plus grand que lui! Le roi, incapable de se maîtriser plus longtemps, renversa d’un coup de poing une table placée près de son lit, et, dans la douleur qu’il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se précipiter sur ses draps, tout habillé qu’il était, pour les mordre et pour y trouver le repos du corps. Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés de la poitrine haletante du roi, on n’entendit plus rien dans la chambre de Morphée. Chapitre CCXXIII -- Lèse-majesté Cette fureur exaltée, qui s’était emparée du roi à la vue et à la lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu en une fatigue douloureuse. La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à l’instant même ce qu’elle perd, la jeunesse ne connaît point ces insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Prométhée. Là où l’homme mûr dans sa force, où le vieillard dans son épuisement, trouvent une continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris par la révélation subite du mal, s’énerve en cris, en luttes directes, et se fait terrasser plus vite par l’inflexible ennemi qu’il combat. Une fois terrassé, il ne souffre plus. Louis fut dompté en un quart d’heure; puis il cessa de crisper ses poings et de brûler avec ses regards les invincibles objets de sa haine; il cessa d’accuser par de violentes paroles M. Fouquet et La Vallière; il tomba de la fureur dans le désespoir, et du désespoir dans la prostration. Après qu’il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le lit, ses bras inertes retombèrent à ces côtés. Sa tête languit sur l’oreiller de dentelle, ses membres épuisés frissonnèrent, agités de légères contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus filtrer que de rares soupirs. Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s’endormit. Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si léger, qui élève le corps au-dessus de la couche, l’âme au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains; que quelque chose brillait et s’agitait dans le dôme; que les essaims de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert un visage d’homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans l’attitude d’une méditation contemplative. Et, chose étrange, cet homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son propre visage réfléchi dans un miroir. Seulement, ce visage était attristé par un sentiment de profonde pitié. Puis il lui sembla, peu à peu, que le dôme fuyait, échappant à sa vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun s’obscurcissaient dans un éloignement progressif. Un mouvement doux, égal, cadencé, comme celui d’un vaisseau qui plonge sous la vague, avait succédé à l’immobilité du lit. Le roi faisait un rêve sans doute, et, dans ce rêve, la couronne d’or qui attachait les rideaux s’éloignait comme le dôme auquel elle restait suspendue, de sorte que le génie ailé, qui, des deux mains, soutenait cette couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait loin d’elle. Le lit s’enfonçait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait décevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumière de la chambre royale allant s’obscurcissant, quelque chose de froid, de sombre, d’inexplicable envahit l’air. Plus de peintures, plus d’or, plus de rideaux de velours, mais des murs d’un gris terne, dont l’ombre s’épaississait de plus en plus. Et cependant le lit descendait toujours, et, après une minute, qui parut un siècle au roi, il atteignit une couche d’air noire et glacée. Là, il s’arrêta. Le roi ne voyait plus la lumière de sa chambre que comme, du fond d’un puits, on voit la lumière du jour. «Je fais un affreux rêve! pensa-t-il. Il est temps de me réveiller. Allons, réveillons-nous!» Tout le monde a éprouvé ce que nous disons là. Il n’est personne qui, au milieu d’un cauchemar étouffant, ne se soit dit, à l’aide de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumière humaine est éteinte il n’est personne qui ne se soit dit: «Ce n’est rien, je rêve!» C’était ce que venait de se dire Louis XIV; mais à ce mot: «Réveillons-nous!» il s’aperçut que non seulement il était éveillé, mais encore qu’il avait les yeux ouverts. Alors il les jeta autour de lui. À sa droite et à sa gauche se tenaient deux hommes armés, enveloppés chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d’un masque. L’un de ces hommes tenait à la main une petite lampe dont la lueur rouge éclairait le plus triste tableau qu’un roi pût envisager. Louis se dit que son rêve continuait, et que, pour le faire cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa voix. Il sauta à bas du lit, et se trouva sur un sol humide. Alors, s’adressant à celui des deux hommes qui tenait la lampe: -- Qu’est cela, monsieur, dit-il, et d’où vient cette plaisanterie? -- Ce n’est point une plaisanterie, répondit d’une voix sourde celui des deux hommes masqués qui tenait la lanterne. -- Êtes-vous à M. Fouquet? demanda le roi un peu interdit. -- Peu importe à qui nous appartenons! dit le fantôme. Nous sommes vos maîtres, voilà tout. Le roi, plus impatient qu’intimidé, se tourna vers le second masque. -- Si c’est une comédie, fit-il, vous direz à M. Fouquet que je la trouve inconvenante, et j’ordonne qu’elle cesse. Ce second masque, auquel s’adressait le roi, était un homme de très haute taille et d’une vaste circonférence. Il se tenait droit et immobile comme un bloc de marbre. -- Eh bien! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez pas? -- Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant d’une voix de stentor, parce qu’il n’y a rien à vous répondre, sinon que vous êtes le premier _fâcheux, _et que M. Coquelin de Volière vous a oublié dans le nombre des siens. -- Mais, enfin, que me veut-on? s’écria Louis en se croisant les bras avec colère. -- Vous le saurez plus tard, répondit le porte-lampe. -- En attendant, où suis-je? -- Regardez! Louis regarda effectivement; mais, à la lueur de la lampe que soulevait l’homme masqué, il n’aperçut que des murs humides, sur lesquels brillait ça et là le sillage argenté des limaces. -- Oh! oh! un cachot? fit le roi. -- Non, un souterrain. -- Qui mène?... -- Veuillez nous suivre. -- Je ne bougerai pas d’ici, s’écria le roi. -- Si vous faites le mutin, mon jeune ami, répondit le plus robuste des deux hommes, je vous enlèverai, je vous roulerai dans un manteau, et, si vous y étouffez, ma foi! ce sera tant pis pour vous. Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce manteau dont il menaçait le roi, une main que Milon de Crotone eût bien voulu posséder le jour où lui vint cette malheureuse idée de fendre son dernier chêne. Le roi eut horreur d’une violence, car il comprenait que ces deux hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s’étaient point avancés jusque-là pour reculer, et, par conséquent, pousseraient la chose jusqu’au bout. Il secoua la tête. -- Il paraît que je suis tombé aux mains de deux assassins, dit- il. Marchons! Aucun des deux hommes ne répondit à cette parole. Celui qui tenait la lampe marcha le premier; le roi le suivit; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diaprée d’autant d’escaliers qu’on en trouve dans les mystérieux et sombres palais d’Anne Radcliff. Tous ces détours, pendant lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d’eau sur sa tête, aboutirent enfin à un long corridor fermé par une porte de fer. L’homme à la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu’il portait à sa ceinture, où, pendant toute la route, le roi les avait entendues résonner. Quand cette porte s’ouvrit et donna passage à l’air, Louis reconnut ces senteurs embaumées qui s’exhalent des arbres après les journées chaudes de l’été. Un instant, il s’arrêta hésitant, mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du souterrain. -- Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui venait de se livrer à cet acte audacieux de toucher son souverain, que voulez-vous faire du roi de France? -- Tâchez d’oublier ce mot-là, répondit l’homme à la lampe, d’un ton qui n’admettait pas plus de réplique que les fameux arrêts de Minos. -- Vous devriez être roué pour le mot que vous venez de prononcer, ajouta le géant en éteignant la lumière que lui passait son compagnon, mais le roi est trop humain. Louis, à cette menace, fit un mouvement si brusque, que l’on put croire qu’il voulait fuir, mais la main du géant s’appuya sur son épaule et le fixa à sa place. -- Mais, enfin, où allons-nous? dit le roi. -- Venez, répondit le premier des deux hommes avec une sorte de respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui semblait attendre. Ce carrosse était entièrement caché dans les feuillages. Deux chevaux, ayant des entraves aux jambes, étaient attachés, par un licol, aux branches basses d’un grand chêne. -- Montez, dit le même homme en ouvrant la portière du carrosse et en abaissant le marchepied. Le roi obéit, s’assit au fond de la voiture, dont la portière matelassée et à serrure se ferma à l’instant même sur lui et sur son conducteur. Quant au géant, il coupa les entraves et les liens des chevaux, les attela lui-même et monta sur le siège, qui n’était pas occupé. Aussitôt le carrosse partit au grand trot, gagna la route de Paris, et dans la forêt de Sénart, trouva un relais attaché à des arbres comme les premiers chevaux. L’homme du siège changea d’attelage et continua rapidement sa route vers Paris, où il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit le faubourg Saint-Antoine, et, après avoir crié à la sentinelle: «Ordre du roi!» le cocher guida les chevaux dans l’enceinte circulaire de la Bastille, aboutissant à la cour du Gouvernement. Là, les chevaux s’arrêtèrent fumants aux degrés du perron. Un sergent de garde accourut. -- Qu’on éveille M. le gouverneur, dit le cocher d’une voix de tonnerre. À part cette voix, qu’on eût pu entendre de l’entrée du faubourg Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le château. Dix minutes après M. de Baisemeaux parut en robe de chambre sur le seuil de sa porte. -- Qu’est-ce encore, demanda-t-il, et que m’amenez-vous là? L’homme à la lanterne ouvrit la portière du carrosse et dit deux mots au cocher. Aussitôt celui-ci descendit de son siège, prit un mousqueton qu’il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de l’arme sur la poitrine du prisonnier. -- Et faites feu, s’il parle! ajouta tout haut l’homme qui descendait de la voiture. -- Bien! répliqua l’autre sans plus d’observation. Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degrés, au haut desquels l’attendait le gouverneur. -- Monsieur d’Herblay! s’écria celui-ci. -- Chut! dit Aramis. Entrons chez vous. -- Oh! mon Dieu! Et quoi donc vous amène à cette heure? -- Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, répondit tranquillement Aramis. Il paraît que, l’autre jour, vous aviez raison. -- À quel propos? demanda le gouverneur. -- Mais à propos de cet ordre d’élargissement, cher ami. -- Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur dit le gouverneur, suffoqué à la fois et par la surprise et par la terreur. -- C’est bien simple: vous vous souvenez, cher monsieur de Baisemeaux, qu’on vous a envoyé un ordre de mise en liberté? -- Oui, pour Marchiali. -- Eh bien! n’est-ce pas, nous avons tous cru que c’était pour Marchiali? -- Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais; que, moi, je ne voulais pas; que c’est vous qui m’avez contraint. -- Oh! quel mot employez-vous là, cher Baisemeaux!... engagé, voilà tout. -- Engagé, oui, engagé à vous le remettre, et que vous l’avez emmené dans votre carrosse. -- Eh bien! mon cher monsieur de Baisemeaux, c’était une erreur. On l’a reconnue au ministère, de sorte que je vous rapporte un ordre du roi pour mettre en liberté... Seldon, ce pauvre diable d’Écossais, vous savez? -- Seldon? Vous êtes sûr, cette fois?... -- Dame! lisez vous-même, ajouta Aramis en lui remettant l’ordre. -- Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c’est celui qui m’a déjà passé par les mains. -- Vraiment? -- C’est celui que je vous attestais avoir vu l’autre soir. Parbleu! je le reconnais au pâté d’encre. -- Je ne sais si c’est celui-là; mais toujours est-il que je vous l’apporte. -- Mais, alors, l’autre? -- Qui l’autre? -- Marchiali? -- Je vous le ramène. -- Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un nouvel ordre. -- Ne dites donc pas de ces choses-là, mon cher Baisemeaux; vous parlez comme un enfant! où est l’ordre que vous avez reçu, touchant Marchiali? Baisemeaux courut à son coffre et l’en tira. Aramis le saisit, le déchira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la lampe et les brûla. -- Mais que faites-vous? s’écria Baisemeaux au comble de l’effroi. -- Considérez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis avec son imperturbable tranquillité, et vous allez voir comme elle est simple. Vous n’avez plus d’ordre qui justifie la sortie de Marchiali. -- Eh! mon Dieu, non! je suis un homme perdu! -- Mais pas du tout, puisque je vous ramène Marchiali. Du moment que je vous le ramène, c’est comme s’il n’était pas sorti. -- Ah! fit le gouverneur abasourdi. -- Sans doute. Vous l’allez renfermer sur l’heure. -- Je le crois bien! -- Et vous me donnerez ce Seldon que l’ordre nouveau libère. De cette façon votre comptabilité est en règle. Comprenez-vous? -- Je... je... -- Vous comprenez, dit Aramis. Très bien! Baisemeaux joignit les mains. -- Mais enfin, pourquoi, après m’avoir pris Marchiali, me le ramenez-vous? s’écria le malheureux gouverneur dans un paroxysme de douleur et d’attendrissement. -- Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme vous, pas de secrets. Et Aramis approcha sa bouche de l’oreille de Baisemeaux. -- Vous savez, continua Aramis à voix basse, quelle ressemblance il y avait entre ce malheureux et... -- Et le roi, oui. -- Eh bien! le premier usage qu’a fait Marchiali de sa liberté a été pour soutenir, devinez quoi? -- Comment voulez-vous que je devine? -- Pour soutenir qu’il était le roi de France. -- Oh! le malheureux! s’écria Baisemeaux. -- Ç’a été pour se revêtir d’habits pareils à ceux du roi et se poser en usurpateur. -- Bonté du Ciel! -- Voilà pourquoi je vous le ramène, cher ami. Il est fou, et dit sa folie à tout le monde. -- Que faire alors? -- C’est bien simple: ne le laissez communiquer avec personne. Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du roi, qui avait eu pitié de son malheur, et qui se voyait récompensé de sa bonté par une noire ingratitude, le roi a été furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que, maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient communiquer avec d’autres que moi, ou le roi lui-même. Vous entendez, Baisemeaux, peine de mort! -- Si j’entends, morbleu! -- Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable à son cachot, à moins que vous ne préfériez le faire monter ici. -- À quoi bon? -- Oui, mieux vaut l’écrouer tout de suite, n’est-ce pas? -- Pardieu! -- Eh bien! alors, allons. Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui avertissait chacun de rentrer, afin d’éviter la rencontre d’un prisonnier mystérieux. Puis, lorsque les passages furent libres, il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidèle à la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge. -- Ah! vous voilà, malheureux! s’écria Baisemeaux en apercevant le roi. C’est bon! c’est bon! Et aussitôt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit, toujours accompagné de Porthos, qui n’avait pas quitté son masque, et d’Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxième Bertaudière, et lui ouvrit la porte de la chambre où, pendant six ans, avait gémi Philippe. Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il était pâle et hagard. Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-même deux tours de clef à la serrure, et, revenant à Aramis: -- C’est, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, qu’il ressemble au roi; cependant, moins que vous ne le dites. -- De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laissé prendre à la substitution, vous? -- Ah! par exemple! -- Vous êtes un homme précieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis. Maintenant, mettez en liberté Seldon. -- C’est juste, j’oubliais... Je vais donner l’ordre. -- Bah! demain, vous avez le temps. -- Demain? Non, non, à l’instant même. Dieu me garde d’attendre une seconde! -- Alors, allez à vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais c’est compris, n’est-ce pas. -- Qu’est-ce qui est compris? -- Que personne n’entrera chez le prisonnier qu’avec un ordre du roi, ordre que j’apporterai moi-même? -- C’est dit. Adieu! monseigneur. Aramis revint vers son compagnon. -- Allons, allons, ami Porthos, à Vaux! et bien vite! -- On est léger quand on a fidèlement servi son roi, et, en le servant, sauvé son pays, dit Porthos. Les chevaux n’auront rien à traîner. Partons. Et le carrosse, délivré d’un prisonnier qui, en effet, pouvait paraître bien lourd à Aramis, franchit le pont-levis de la Bastille, qui se releva derrière lui. Chapitre CCXXIV -- Une nuit à la Bastille La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de l’homme. Nous ne prétendons pas dire que Dieu mesure toujours aux forces de la créature l’angoisse qu’il lui fait endurer: cela ne serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le seul refuge des âmes trop vivement pressées dans le corps. La souffrance est en proportion des forces, c’est-à-dire que le faible souffre plus, à mal égal, que le fort. Maintenant, de quels éléments se compose la force humaine? N’est-ce pas surtout de l’exercice, de l’habitude, de l’expérience? Voilà ce que nous ne prendrons même pas la peine de démontrer; c’est un axiome au moral comme au physique. Quand le jeune roi, hébété, rompu, se vit conduire à une chambre de la Bastille, il se figura d’abord que la mort est comme un sommeil, qu’elle a ses rêves, que le lit s’était enfoncé dans le plancher de Vaux, que la mort s’en était ensuivie, et que, poursuivant son rêve, Louis XIV, défunt, rêvait une de ces horreurs, impossibles à la vie, qu’on appelle le détrônement, l’incarcération et l’insulte d’un roi naguère tout-puissant. Assister, fantôme palpable, à sa passion douloureuse; nager dans un mystère incompréhensible entre la ressemblance et la réalité; tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces détails de l’agonie, n’était-ce pas, se disait le roi, un supplice d’autant plus épouvantable qu’il pouvait être éternel? -- Est-ce là ce qu’on appelle l’éternité, l’enfer? murmura Louis XIV au moment où la porte se ferma sur lui, poussée par Baisemeaux lui-même. Il ne regarda pas même autour de lui, et, dans cette chambre, adossé à un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible supposition de sa mort, en fermant les yeux pour éviter de voir quelque chose de pire encore. -- Comment suis-je mort? se dit-il à moitié insensé. N’aura-t-on pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir d’aucune contusion, d’aucun choc... Ne m’aurait-on pas plutôt empoisonné dans le repas, ou avec des fumées de cire, comme Jeanne d’Albret, ma bisaïeule? Tout à coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur les épaules de Louis. -- J’ai vu, dit-il, mon père exposé mort sur son lit dans son habit royal. Cette figure pâle, si calme et si affaissée; ces mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout cela n’annonçait pas un sommeil peuplé de songes. Et pourtant que de songes Dieu ne devait-il pas envoyer à ce mort!... à ce mort que tant d’autres avaient précédé, précipités par lui dans la mort éternelle!... Non, ce roi était encore le roi. Il trônait encore sur ce lit funèbre, comme sur le fauteuil de velours. Il n’avait rien abdiqué de sa majesté. Dieu, qui ne l’avait point puni, ne peut me punir, moi qui n’ai rien fait. Un bruit étrange attira l’attention du jeune homme. Il regarda et vit sur la cheminée, au-dessus d’un énorme christ grossièrement peint à fresque, un rat de taille monstrueuse, occupé à grignoter un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hôte du logis un regard intelligent et curieux. Le roi eut peur; il sentit le dégoût; il recula vers la porte en poussant un grand cri. Et, comme s’il eût fallu ce cri, échappé de sa poitrine, pour qu’il se reconnût lui-même, Louis se comprit vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle. -- Prisonnier! s’écria-t-il, moi, moi, prisonnier! Il chercha des yeux une sonnette pour appeler. -- Il n’y a pas de sonnettes à la Bastille, dit-il, et c’est à la Bastille que je suis enfermé. Maintenant, comment ai-je été fait prisonnier? C’est une conspiration de M. Fouquet nécessairement. J’ai été attiré à Vaux dans un piège. M. Fouquet ne peut être seul dans cette affaire. Son agent... cette voix... c’était M. d’Herblay, je l’ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me veut Fouquet? Régnera-t-il à ma place? Impossible! Qui sait?... pensa le roi devenu sombre. Mon frère le duc d’Orléans fait peut- être contre moi ce qu’a voulu faire, toute sa vie, mon oncle contre mon père. Mais la reine? mais ma mère? mais La Vallière? oh! La Vallière! elle serait livrée à Madame. Chère enfant! oui, c’est cela, on l’aura renfermée comme je le suis moi-même. Nous sommes éternellement séparés! Et, à cette seule idée de séparation, l’amant éclata en soupirs, en sanglots et en cris. -- Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui parlerai. Appelons. Il appela. Aucune voix ne répondit à la sienne. Il prit la chaise et s’en servit pour frapper dans la massive porte de chêne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs échos lugubres dans les profondeurs de l’escalier; mais, de créature qui répondit, pas une. C’était pour le roi une nouvelle preuve du peu d’estime qu’on faisait de lui à la Bastille. Alors, après la première colère, ayant remarqué une fenêtre grillée par où passait une lumière dorée qui devait être l’aube lumineuse, Louis se mit à crier, doucement d’abord, puis avec force. Il ne lui fut rien répondu. Vingt autres tentatives, faites successivement, n’obtinrent pas plus de succès. Le sang commençait à se révolter et montait à la tête du prince. Cette nature, habituée au commandement, frémissait devant une désobéissance. Peu à peu la colère grandit. Le prisonnier brisa sa chaise trop lourde pour ses mains, et s’en servit comme d’un bélier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de fois, que la sueur commença à couler de son front. Le bruit devint immense et continu. Quelques cris étouffés y répondaient çà et là. Ce bruit produisit sur le roi un effet étrange. Il s’arrêta pour l’écouter. C’étaient les voix des prisonniers, autrefois ses victimes, aujourd’hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des vapeurs à travers d’épais plafonds, des murs opaques. Elles accusaient encore l’auteur de ce bruit, comme, sans doute, les soupirs et les larmes accusaient tout bas l’auteur de leur captivité. Après avoir ôté la liberté à tant de gens le roi venait chez eux leur ôter le sommeil. Cette idée faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutôt sa volonté, altérée d’obtenir un renseignement ou une conclusion. Le bâton de la chaise recommença son office. Au bout d’une heure, Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrière sa porte, et un violent coup, répondu dans cette porte même, fit cesser les siens. -- Ah çà! êtes-vous fou? dit une rude et grossière voix. Que vous prend-il ce matin? «Ce matin?» pensa le roi surpris. Puis, poliment: -- Monsieur, dit-il, êtes-vous le gouverneur de la Bastille? -- Mon brave, vous avez la cervelle détraquée répliqua la voix, mais ce n’est pas une raison pour faire tant de vacarme. Taisez- vous, mordieu! -- Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi. Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner même répondre un mot. Quand le roi eut la certitude de ce départ, sa fureur ne connut plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la fenêtre, dont il secoua les grilles. Il enfonça une vitre dont les éclats tombèrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours. Il appela, en s’enrouant: «Le gouverneur! le gouverneur!» Cet accès dura une heure, qui fut une période de fièvre chaude. Les cheveux en désordre et collés sur son front, ses habits déchirés, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s’arrêta qu’à bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit l’épaisseur impitoyable de ces murailles, l’impénétrabilité de ce ciment, invincible à toute autre tentative que celle du temps, ayant pour outil le désespoir. Il appuya son front sur la porte, et laissa son coeur se calmer peu à peu: un battement de plus l’eût fait éclater. -- Il viendra, dit-il, un moment où l’on m’apportera la nourriture que l’on donne à tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu’un, je parlerai, on me répondra. Et le roi chercha dans sa mémoire à quelle heure avait lieu le premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait même ce détail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce remords d’avoir vécu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser à tout ce que souffre un malheureux qu’on prive injustement de sa liberté. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre à un homme la torture infligée par cet homme à tant d’autres. Rien ne pouvait être plus efficace pour ramener à la religion cette âme atterrée par le sentiment des douleurs. Mais Louis n’osa pas même s’agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin de cette épreuve. -- Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lâche à moi de demander à Dieu ce que j’ai refusé souvent à mes semblables. Il en était là de ses réflexions, c’est-à-dire de son agonie, quand le même bruit se fit entendre derrière sa porte, suivi cette fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans les gâches. Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait entrer, mais soudain, songeant que c’était un mouvement indigne d’un roi, il s’arrêta, prit une pose noble et calme, ce qui lui était facile et il attendit, le dos tourné à la fenêtre, pour dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant. C’était seulement un porte-clefs chargé d’un panier plein de vivres. Le roi considérait cet homme avec inquiétude: il attendit qu’il parlât. -- Ah! dit celui-ci, vous avez cassé votre chaise, je le disais bien. Mais il faut que vous soyez devenu enragé! -- Monsieur, fit le roi, prenez garde à tout ce que vous allez dire: il y va pour vous d’un intérêt fort grave. Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son interlocuteur: -- Hein? dit-il avec surprise. -- Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi. -- Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours été bien sage; mais la folie rend méchant, et nous voulons bien vous prévenir: vous avez cassé votre chaise et fait du bruit; c’est un délit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer, et je n’en parlerai pas au gouverneur. -- Je veux voir le gouverneur, répliqua le roi sans sourciller. -- Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde. -- Je veux! entendez-vous? -- Ah! voilà votre oeil qui devient hagard. Bon! je vous retire votre couteau. Et le guichetier fit ce qu’il disait, ferma la porte et partit, laissant le roi plus étonné, plus malheureux, plus seul que jamais. En vain recommença-t-il le jeu du bâton de chaise, en vain fit-il voler par la fenêtre les plats et les assiettes: rien ne lui répondit plus. Deux heures après, ce n’était plus un roi, un gentilhomme, un homme, un cerveau: c’était un fou s’arrachant les ongles aux portes, essayant de dépaver la chambre, et poussant des cris si effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans ses racines d’avoir osé se révolter contre son maître. Quant au gouverneur, il ne s’était pas même dérangé. Le porte- clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais à quoi bon? Les fous n’étaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse, et les murs n’étaient-ils pas plus forts que les fous? M. de Baisemeaux, pénétré de tout ce que lui avait dit Aramis, et parfaitement en règle avec son ordre du roi, ne demandait qu’une chose, c’était que le fou Marchiali fût assez fou pour se pendre un peu à son baldaquin ou à l’un de ses barreaux. En effet, ce prisonnier-là ne rapportait guère, et il devenait plus gênant que de raison. Ces complications de Seldon et de Marchiali, ces complications de délivrance et de réincarcération, ces complications de ressemblance, se fussent trouvées avoir un dénouement fort commode. Baisemeaux croyait même avoir remarqué que cela ne déplairait pas trop à M. d’Herblay. -- Et puis, réellement, disait Baisemeaux à son major, un prisonnier ordinaire est déjà bien assez malheureux d’être prisonnier; il souffre bien assez pour qu’on puisse charitablement lui souhaiter la mort. À plus forte raison, quand ce prisonnier est devenu fou, et qu’il peut mordre et faire du bruit dans la Bastille; alors, ma foi! ce n’est plus un voeu charitable à faire que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne oeuvre à accomplir que de le supprimer tout doucement. Et le bon gouverneur fit là-dessus son deuxième déjeuner. Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet D’Artagnan, tout lourd encore de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le roi, se demandait s’il était bien dans son bon sens; si la scène se passait bien à Vaux; si lui, d’Artagnan, était bien le capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le propriétaire du château dans lequel Louis XIV venait de recevoir l’hospitalité. Ces réflexions n’étaient pas celles d’un homme ivre. On avait cependant bien banqueté à Vaux. Les vins de M. le surintendant avaient cependant figuré avec honneur à la fête. Mais le Gascon était homme de sang-froid: il savait, en touchant son épée d’acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes occasions. -- Allons, dit-il en quittant l’appartement royal, me voilà jeté tout historiquement dans les destinées du roi et dans celles du ministre; il sera écrit que M. d’Artagnan, cadet de Gascogne, a mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des finances de France. Mes descendants, si j’en ai, se feront une renommée avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes s’en sont fait une avec les défroques de ce pauvre maréchal d’Ancre. Il s’agit d’exécuter proprement les volontés du roi. Tout homme saura bien dire à M. Fouquet: «Votre épée, monsieur!». Mais tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier personne. Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire d’Enguerrand de Marigny? Ici, le front de d’Artagnan, s’assombrit à faire pitié. Le mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi à la mort car certainement Louis XIV haïssait M. Fouquet, livrer, disons-nous, à la mort celui qu’on venait de breveter galant homme, c’était un véritable cas de conscience. -- Il me semble, se dit d’Artagnan, que, si je ne suis pas un croquant, je ferai savoir à M. Fouquet l’idée du roi à son égard. Mais, si je trahis le secret de mon maître, je suis un perfide et un traître, crime tout à fait prévu par les lois militaires, à telles enseignes que j’ai vu vingt fois, dans les guerres, brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu’un homme d’esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d’adresse. Et maintenant, admettons-nous que j’aie de l’esprit? C’est contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle consommation que, s’il m’en reste pour une pistole, ce sera bien du bonheur. D’Artagnan se prit la tête dans les mains, s’arracha, bon gré mal gré, quelques poils de moustache et ajouta: -- Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracié? Pour trois causes: la première, parce qu’il n’est pas aimé de M. Colbert; la seconde, parce qu’il a voulu aimer Mlle de La Vallière; la troisième, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La Vallière. C’est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la tête, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de femmes et de commis? Fi donc! S’il est dangereux, je l’abattrai; s’il n’est que persécuté, je verrai! J’en suis venu à ce point que ni roi ni homme ne prévaudra sur mon opinion. Athos serait ici qu’il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d’aller trouver brutalement M. Fouquet, de l’appréhender au corps et de le calfeutrer, je vais tâcher de me conduire en homme de bonnes façons. On en parlera, d’accord; mais on en parlera bien. Et d’Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier sur son épaule, s’en alla droit chez M. Fouquet, lequel, après les adieux faits aux dames, se préparait à dormir tranquillement sur ses triomphes de la journée. L’air était encore parfumé ou infecté, comme on voudra, de l’odeur du feu d’artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartés, les fleurs tombaient détachées des guirlandes, les grappes de danseurs et de courtisans s’égrenaient dans les salons. Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses compliments, le surintendant fermait à demi ses yeux fatigués. Il aspirait au repos, il tombait sur la litière de lauriers amassés depuis tant de jours. On eût dit qu’il courbait sa tête sous le poids de dettes nouvelles contractées pour faire honneur à cette fête. M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus qu’à moitié mort. Il n’écoutait plus, il ne voyait plus; son lit l’attirait, le fascinait. Le dieu Morphée, dominateur du dôme, peint par Le Brun, avait étendu sa puissance aux chambres voisines, et lancé ses plus efficaces pavots chez le maître de la maison. M. Fouquet, presque seul, était déjà dans les mains de son valet de chambre, lorsque M. d’Artagnan apparut sur le seuil de son appartement. D’Artagnan n’avait jamais pu réussir à se vulgariser à la Cour: en vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet toujours et partout. C’est le privilège de certaines natures, qui ressemblent en cela aux éclairs ou au tonnerre. Chacun les connaît, mais leur apparition étonne, et, quand on les sent, la dernière impression est toujours celle qu’on croit avoir été la plus forte. -- Tiens! M. d’Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite était déjà séparée du corps. -- Pour vous servir, répliqua le mousquetaire. -- Entrez donc, cher monsieur d’Artagnan. -- Merci! -- Venez-vous me faire quelque critique sur la fête? Vous êtes un esprit ingénieux. -- Oh! non. -- Est-ce qu’on gêne votre service? -- Pas du tout. -- Vous êtes mal logé peut-être? -- À merveille. -- Eh bien! je vous remercie d’être aussi aimable, et c’est moi qui me déclare votre obligé pour tout ce que vous me dites de flatteur. Ces paroles signifiaient sans conteste: «Mon cher d’Artagnan, allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en faire autant.» D’Artagnan ne parut pas avoir compris. -- Vous vous couchez déjà? dit-il au surintendant. -- Oui. Avez-vous quelque chose à me communiquer? -- Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici? -- Comme vous voyez. -- Monsieur, vous avez donné une bien belle fête au roi. -- Vous trouvez? -- Oh! superbe. -- Le roi est content? -- Enchanté. -- Vous aurait-il prié de m’en faire part? -- Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur. -- Vous vous faites tort, monsieur d’Artagnan. -- C’est votre lit, ceci? -- Oui. Pourquoi cette question? n’êtes-vous pas satisfait du vôtre? -- Faut-il vous parler avec franchise? -- Assurément. -- Eh bien! non. Fouquet tressaillit. -- Monsieur d’Artagnan, dit-il, prenez ma chambre. -- Vous en priver, monseigneur? Jamais! -- Que faire, alors? -- Me permettre de la partager avec vous. M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire. -- Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi? -- Mais oui, monseigneur. -- Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre? -- Monseigneur... -- Très bien, monsieur d’Artagnan, très bien. Vous êtes ici le maître. Allez, monsieur. -- Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser... M. Fouquet, s’adressant à son valet de chambre: -- Laissez-nous, dit-il. Le valet sortit. -- Vous avez à me parler, monsieur? dit-il à d’Artagnan. -- Moi? -- Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du mien, à l’heure qu’il est, sans de graves motifs? -- Ne m’interrogez pas. -- Au contraire, que voulez-vous de moi? -- Rien que votre société. -- Allons au jardin, fit le surintendant tout à coup, dans le parc? -- Non, répondit vivement le mousquetaire, non. -- Pourquoi? -- La fraîcheur... -- Voyons, avouez donc que vous m’arrêtez, dit le surintendant au capitaine. -- Jamais! fit celui-ci. -- Vous me veillez, alors? -- Par honneur, oui, monseigneur. -- Par honneur?... C’est autre chose! Ah! l’on m’arrête chez moi? -- Ne dites pas cela! -- Je le crierai, au contraire! -- Si vous le criez, je serai forcé de vous engager au silence. -- Bien! de la violence chez moi? Ah! c’est très bien! -- Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a là un échiquier: jouons, s’il vous plaît, monseigneur. -- Monsieur d’Artagnan, je suis donc en disgrâce? -- Pas du tout, mais... -- Mais défense m’est faite de me soustraire à vos regards? -- Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi. -- Cher monsieur d’Artagnan, vos façons me rendront fou. Je tombais de sommeil, vous m’avez réveillé. -- Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me réconcilier avec moi-même... -- Eh bien? -- Eh bien! dormez là, devant moi, j’en serai ravi. -- Surveillance?... -- Je m’en vais alors. -- Je ne vous comprends plus. -- Bonsoir, monseigneur. Et d’Artagnan feignit de se retirer. Alors M. Fouquet courut après lui. -- Je ne me coucherai pas, dit-il. Sérieusement, et puisque vous refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi, je vais vous forcer comme on fait du sanglier. -- Bah! s’écria d’Artagnan affectant de sourire. -- Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet plongeant jusqu’au coeur du capitaine des mousquetaires. -- Ah! s’il en est ainsi, monseigneur, c’est différent. -- Vous m’arrêtez? -- Non, mais je pars avec vous. -- En voilà assez, monsieur d’Artagnan, reprit Fouquet d’un ton froid. Ce n’est pas pour rien que vous avez cette réputation d’homme d’esprit et d’homme de ressources; mais, avec moi, tout cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi m’arrêtez- vous? qu’ai-je fait? -- Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous arrête pas... ce soir... -- Ce soir! s’écria Fouquet en pâlissant. Mais demain? -- Oh! nous ne sommes pas à demain, monseigneur. Qui peut répondre jamais du lendemain? -- Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler à M. d’Herblay. -- Hélas! voilà qui devient impossible, monseigneur. J’ai ordre de veiller à ce que vous ne causiez avec personne. -- Avec M. d’Herblay, capitaine, avec votre ami! -- Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d’Herblay, mon ami, ne serait pas le seul avec qui je dusse vous empêcher de communiquer? Fouquet rougit, et, prenant l’air de la résignation: -- Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reçois une leçon que je n’eusse pas dû provoquer. L’homme tombé n’a droit à rien, pas même de la part de ceux dont il a fait la fortune, à plus forte raison de ceux à qui il n’a pas eu le bonheur de rendre jamais service. -- Monseigneur! -- C’est vrai, monsieur d’Artagnan, vous vous êtes toujours mis avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient à l’homme destiné à m’arrêter. Vous ne m’avez jamais rien demandé, vous! -- Monseigneur, répondit le Gascon touché de cette douleur éloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m’engager votre parole d’honnête homme que vous ne sortirez pas de cette chambre? -- À quoi bon, cher monsieur d’Artagnan, puisque vous m’y gardez? Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante épée du royaume? -- Ce n’est pas cela, monseigneur, c’est que je vais vous aller chercher M. d’Herblay, et, par conséquent, vous laisser seul. Fouquet poussa un cri de joie et de surprise. -- Chercher M. d’Herblay! me laisser seul! s’écria-t-il en joignant les mains. -- Où loge M. d’Herblay? dans la chambre bleue? -- Oui, mon ami, oui. -- Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez aujourd’hui, si vous ne m’avez pas donné autrefois. -- Ah! vous me sauvez! -- Il y a bien pour dix minutes de chemin d’ici à la chambre bleue pour aller et revenir? reprit d’Artagnan. -- À peu près. -- Et pour réveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le prévenir, je mets cinq minutes: total, un quart d’heure d’absence. Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne chercherez en aucune façon à fuir, et qu’en rentrant ici je vous y retrouverai? -- Je vous la donne, monsieur, répondit Fouquet en serrant la main du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance. D’Artagnan disparut. Fouquet le regarda s’éloigner, attendit avec une impatience visible que la porte se fût refermée derrière lui, et, la porte refermée, se précipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs à secret cachés dans des meubles, chercha vainement quelques papiers, demeurés sans doute à Saint-Mandé et qu’il parut regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec empressement des lettres, des contrats, des écritures, il en fit un monceau qu’il brûla hâtivement sur la plaque de marbre de l’âtre, ne prenant pas la peine de tirer de l’intérieur les pots de fleurs qui l’encombraient. Puis, cette opération achevée, comme un homme qui vient d’échapper à un immense danger, et que la force abandonne dès que ce danger n’est plus à craindre, il se laissa tomber anéanti dans un fauteuil. D’Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la même position. Le digne mousquetaire n’avait pas fait un doute que Fouquet, ayant donné sa parole ne songerait pas même à y manquer; mais il avait pensé qu’il utiliserait son absence en se débarrassant de tous les papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient rendre plus dangereuse la position déjà assez grave dans laquelle il se trouvait. Aussi, levant la tête comme un chien qui prend le vent, il flaira cette odeur de fumée qu’il comptait bien découvrir dans l’atmosphère, et, l’y ayant trouvée, il fit un mouvement de tête en signe de satisfaction. À l’entrée de d’Artagnan, Fouquet avait, de son côté, levé la tête, et aucun des mouvements de d’Artagnan ne lui avait échappé. Puis les regards des deux hommes se rencontrèrent; tous deux virent qu’ils s’étaient compris sans avoir échangé une parole. -- Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay? -- Ma foi! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poètes, mais il n’était pas chez lui. -- Comment! pas chez lui? s’écria Fouquet, à qui échappait sa dernière espérance, car, sans qu’il se rendît compte de quelle façon l’évêque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu’en réalité il ne pouvait attendre de secours que de lui. -- Ou bien, s’il est chez lui, continua d’Artagnan, il a eu des raisons pour ne pas répondre. -- Mais vous n’avez donc pas appelé de façon qu’il entendît, monsieur? -- Vous ne supposez pas, monseigneur, que, déjà en dehors de mes ordres, qui me défendaient de vous quitter un seul instant, vous ne supposez pas que j’aie été assez fou pour réveiller toute la maison et me faire voir dans le corridor de l’évêque de Vannes, afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le temps de brûler vos papiers? -- Mes papiers? -- Sans doute; c’est du moins ce que j’eusse fait à votre place. Quand on m’ouvre une porte, j’en profite. -- Eh bien! oui, merci, j’en ai profité. -- Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets qui ne regardent pas les autres. Mais revenons à Aramis, monseigneur. -- Eh bien! je vous dis, vous aurez appelé trop bas, et il n’aura pas entendu. -- Si bas qu’on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend toujours quand il a intérêt à entendre. Je répète donc ma phrase: Aramis n’était pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne pas reconnaître ma voix, des motifs que j’ignore et que vous ignorez peut-être vous-même, tout votre homme-lige qu’est Sa Grandeur Mgr l’évêque de Vannes. Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la chambre, et finit par aller s’asseoir, avec une expression de profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni de splendides dentelles. D’Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitié. -- J’ai vu arrêter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire avec mélancolie, j’ai vu arrêter M. de Cinq-Mars, j’ai vu arrêter M. de Chalais. J’étais bien jeune. J’ai vu arrêter M. de Condé avec les princes, j’ai vu arrêter M. de Retz, j’ai vu arrêter M. Broussel. Tenez, monseigneur, c’est fâcheux à dire, mais celui de tous ces gens-là à qui vous ressemblez le plus en ce moment, c’est le bonhomme Broussel. Peu s’en faut que vous ne mettiez, comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur Fouquet, un homme comme vous n’a pas de ces abattements-là. Si vos amis vous voyaient!... -- Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point: c’est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils caressent, qu’ils me font aimer! La pauvreté! mais je l’accepte, je la reconnais, je l’accueille comme une soeur déshéritée; car la pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière? avec une maîtresse, comme... Oh! mais la solitude, à moi, homme de bruit, à moi, homme de plaisirs, à moi qui ne suis que parce que les autres sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et comme vous me paraissez être, vous qui me séparez de tout ce que j’aimais, l’image de la solitude, du néant et de la mort! -- Mais je vous ai déjà dit, monsieur Fouquet, répondit d’Artagnan touché jusqu’au fond de l’âme, je vous ai déjà dit que vous exagériez les choses. Le roi vous aime. -- Non, dit Fouquet en secouant la tête, non! -- M. Colbert vous hait. -- M. Colbert? que m’importe! -- Il vous ruinera. -- Oh! quant à cela, je l’en défie: je suis ruiné. À cet étrange aveu du surintendant, d’Artagnan promena un regard expressif autour de lui. Quoiqu’il n’ouvrît pas la bouche, Fouquet le comprit si bien, qu’il ajouta: -- Que faire de ces magnificences, quand on n’est plus magnifique? Savez-vous à quoi nous servent la plupart de nos possessions, à nous autres riches? C’est à nous dégoûter, par leur splendeur même, de tout ce qui n’égale pas cette splendeur. Vaux! me direz- vous, les merveilles de Vaux, n’est-ce pas? Eh bien! quoi? Que faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruiné, verserai-je l’eau dans les urnes de mes naïades, le feu dans les entrailles de mes salamandres, l’air dans la poitrine de mes tritons? Pour être assez riche, monsieur d’Artagnan, il faut être trop riche. D’Artagnan hocha la tête. -- Oh! je sais bien ce que vous pensez, répliqua vivement Fouquet. Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achèteriez une terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des champs; cette terre nourrirait son maître. De quarante millions, vous feriez bien... -- Dix millions, interrompit d’Artagnan. -- Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n’est assez riche pour acheter Vaux deux millions et l’entretenir comme il est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait. -- Dame! fit d’Artagnan, en tout cas, un million... -- Eh bien? -- Ce n’est pas la misère. -- C’est bien près, mon cher monsieur. -- Comment? -- Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez. Et Fouquet accompagna ces mots d’un inexprimable mouvement d’épaules. -- Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marché. -- Le roi n’a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voilà pourquoi j’aime mieux qu’elle périsse. Tenez, monsieur d’Artagnan, si le roi n’était pas sous mon toit, je prendrais cette bougie, j’irais sous le dôme mettre le feu à deux caisses de fusées et d’artifices que l’on avait réservées, et je réduirais mon palais en cendres. -- Bah! fit négligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne brûleriez pas les jardins. C’est ce qu’il y a de mieux chez vous. -- Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu! Brûler Vaux! détruire mon palais! Mais Vaux n’est pas à moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le Brun; Vaux est à Le Nôtre; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer _Les Fâcheux, _Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi. -- À la bonne heure, dit d’Artagnan, voilà une idée que j’aime, et je reconnais là M. Fouquet. Cette idée m’éloigne du bonhomme Broussel, et je n’y reconnais plus les pleurnicheries du vieux frondeur. Si vous êtes ruiné, monseigneur, prenez bien la chose; vous aussi, mordioux! vous appartenez à la postérité et vous n’avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi qui ai l’air d’exercer une supériorité sur vous parce que je vous arrête; le sort, qui distribue leurs rôles aux comédiens de ce monde, m’en a donné un moins beau, moins agréable à jouer que n’était le vôtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les rôles des rois ou des puissants valent mieux que les rôles de mendiants ou de laquais. Mieux vaut, même en scène, sur un autre théâtre que le théâtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et mâcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate ou se faire caresser l’échine avec des bâtons rembourrés d’étoupe. En un mot, vous avez abusé de l’or, vous avez commandé, vous avez joui. Moi, j’ai traîné ma longe; moi, j’ai obéi; moi, j’ai pâti. Eh bien! si peu que je vaille auprès de vous, monseigneur, je vous le déclare: le souvenir de ce que j’ai fait me tient lieu d’un aiguillon qui m’empêche de courber trop tôt ma vieille tête. Je serai jusqu’au bout bon cheval d’escadron, et je tomberai tout roide, tout d’une pièce, tout vivant, après avoir bien choisi ma place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en trouverez pas plus mal. Cela n’arrive qu’une fois aux hommes comme vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un proverbe latin dont j’ai oublié les mots, mais dont je me rappelle le sens, car plus d’une fois, je l’ai médité: il dit: «La fin couronne l’oeuvre.» Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d’Artagnan, qu’il étreignit sur sa poitrine, tandis que, de l’autre main, il lui serrait la main. -- Voilà un beau sermon, dit-il après une pause. -- Sermon de mousquetaire, monseigneur. -- Vous m’aimez, vous, qui me dites tout cela. -- Peut-être. Fouquet redevint pensif. Puis, après un instant: -- Mais M. d’Herblay, demanda-t-il, où peut-il être? -- Ah! voilà! -- Je n’ose vous prier de le faire chercher. -- Vous m’en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet. C’est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n’est pas en cause dans tout cela, pourrait être compromis et englobé dans votre disgrâce. -- J’attendrai le jour, dit Fouquet. -- Oui, c’est ce qu’il y a de mieux. -- Que ferons-nous, au jour? -- Je n’en sais rien, monseigneur. -- Faites-moi une grâce, monsieur d’Artagnan. -- Très volontiers. -- Vous me gardez, je reste; vous êtes dans la pleine exécution de vos consignes, n’est-ce pas? -- Mais oui. -- Eh bien! restez mon ombre, soit! J’aime mieux cette ombre-là qu’une autre. D’Artagnan s’inclina. -- Mais oubliez que vous êtes M. d’Artagnan, capitaine des mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des finances, et causons de mes affaires. -- Peste! c’est épineux, cela. -- Vraiment? -- Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l’impossible. -- Merci. Que vous a dit le roi? -- Rien. -- Ah! voilà comme vous causez? -- Dame! -- Que pensez-vous de ma situation? -- Rien. -- Cependant, à moins de mauvaise volonté... -- Votre situation est difficile. -- En quoi? -- En ce que vous êtes chez vous. -- Si difficile qu’elle soit, je la comprends bien. -- Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu’avec un autre que vous j’eusse fait tant de franchise? -- Comment, tant de franchise? Vous avez été franc avec moi, vous! vous qui refusez de me dire la moindre chose? -- Tant de façons. Alors. -- À la bonne heure! -- Tenez, monseigneur, écoutez comment je m’y fusse pris avec un autre que vous: j’arrivais à votre porte, les gens partis, ou, s’ils n’étaient pas partis, je les attendais à leur sortie et je les attrapais un à un, comme des lapins au débouter; je les coffrais sans bruit, je m’étendais sur le tapis de votre corridor, et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous gardais pour le déjeuner du maître. De cette façon pas d’esclandre, pas de défense, pas de bruit, mais aussi, pas d’avertissement pour M. Fouquet, pas de réserve, pas de ces concessions délicates qu’entre gens courtois on se fait au moment décisif. Êtes-vous content de ce plan-là? -- Il me fait frémir. -- N’est-ce pas? c’eût été triste d’apparaître demain, sans préparation, et de vous demander votre épée. -- Oh! monsieur, j’en fusse mort de honte et de colère! -- Votre reconnaissance s’exprime trop éloquemment; je n’ai point fait assez, croyez-moi. -- À coup sûr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela. -- Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous êtes content de moi, si vous êtes remis de la secousse, que j’ai adoucie autant que j’ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous êtes harassé, vous avez des réflexions à faire, je vous en conjure: dormez ou faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi, je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au point que le canon ne me réveillerait pas. Fouquet sourit. -- J’excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas où l’on ouvrirait une porte, soit secrète, soit visible, soit de sortie, soit d’entrée. Oh! pour cela, mon oreille est vulnérable au dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C’est une affaire d’antipathie naturelle. Allez donc, venez donc, promenez- vous par la chambre, écrivez, effacez, déchirez, brûlez, mais ne touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton de la porte, car vous me réveilleriez en sursaut, et cela m’agacerait horriblement les nerfs. -- Décidément, monsieur d’Artagnan, dit Fouquet vous êtes l’homme le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne me laisserez qu’un regret, c’est d’avoir fait si tard votre connaissance. D’Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. «Hélas! peut-être l’avez vous faite trop tôt!» Puis il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que Fouquet, à demi couché sur son lit et appuyé sur le coude, rêvait à son aventure. Et tous deux, laissant les bougies brûler, attendirent ainsi le premier réveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut, d’Artagnan ronflait plus fort. Nulle visite, même celle d’Aramis, ne troubla leur quiétude, nul bruit ne se fit entendre dans la vaste maison. Au-dehors, les rondes d’honneur et les patrouilles de mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c’était une tranquillité de plus pour les dormeurs. Qu’on y joigne le bruit du vent et des fontaines, qui font leur fonction éternelle, sans s’inquiéter des petits bruits et des petites choses dont se composent la vie et la mort de l’homme. Chapitre CCXXVI -- Le matin Auprès de ce destin lugubre du roi enfermé à la Bastille et rongeant de désespoir les verrous et les barreaux, la rhétorique des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l’antithèse de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n’est pas que la rhétorique soit toujours mauvaise et sème toujours à faux les fleurs dont elle veut émailler l’histoire; mais nous nous excuserons de polir ici soigneusement l’antithèse et de dessiner avec intérêt l’autre tableau destiné à servir de pendant au premier. Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi était descendu de la chambre de Morphée. Le dôme s’abaissa lentement sous la pression de M. d’Herblay, et Philippe se trouva devant le lit royal, qui était remonté après avoir déposé son prisonnier dans les profondeurs des souterrains. Seul en présence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul devant le rôle qu’il allait être forcé de jouer, Philippe sentit pour la première fois son âme s’ouvrir à ces mille émotions qui sont les battements vitaux d’un coeur de roi. Mais la pâleur le prit quand il considéra ce lit vide et encore froissé par le corps de son frère. Ce muet complice était revenu après avoir servi à la consommation de l’oeuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint jamais d’employer avec son complice. Il disait la vérité. Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel épouvanta Caïn. -- Me voilà face à face avec mon destin, dit Philippe, l’oeil en feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivité ne fut douloureuse? Forcé de suivre à chaque instant les usurpations de la pensée, songerai-je toujours à écouter les scrupules de mon coeur?... Eh bien! oui! le roi a reposé sur ce lit; oui, c’est bien sa tête qui a creusé ce pli dans l’oreiller, c’est bien l’amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et j’hésite à me coucher sur ce lit, à serrer de ma main ce mouchoir brodé des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons M. d’Herblay, qui veut que l’action soit toujours d’un degré au- dessus de la pensée; imitons M. d’Herblay, qui songe toujours à lui et qui s’appelle honnête homme quand il n’a mécontenté ou trahi que ses ennemis. Ce lit, je l’aurais occupé si Louis XIV ne m’en eût frustré par le crime de notre mère. Ce mouchoir brodé aux armes de France, c’est à moi qu’il appartiendrait de m’en servir, si, comme le fait observer M. d’Herblay, j’avais été laissé à ma place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason! Philippe, seul héritier présomptif de Louis XIII, ton père, sois sans pitié pour l’usurpateur, qui n’a pas même en ce moment le remords de tout ce que tu as souffert! Cela dit, Philippe, malgré sa répugnance instinctive du corps, malgré les frissons et la terreur que domptait la volonté, se coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles à presser la couche encore tiède de Louis XIV, tandis qu’il appuyait sur son front le mouchoir humide de sueur. Lorsque sa tête se renversa en arrière et creusa l’oreiller moelleux, Philippe aperçut au-dessus de son front la couronne de France, tenue, comme nous l’avons dit, par l’ange aux ailes d’or. Maintenant, qu’on se représente ce royal intrus, l’oeil sombre et le corps frémissant. Il ressemble au tigre égaré par une nuit d’orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se coucher dans la caverne du lion absent. L’odeur féline l’a attiré, cette tiède vapeur de l’habitation ordinaire. Il a trouvé un lit d’herbes sèches, d’ossements rompus et pâteux comme une moelle; il arrive, promène dans l’ombre son regard qui flamboie et qui voit; il secoue ses membres ruisselants, son pelage souillé de vase, et s’accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes énormes, prêt au sommeil, mais aussi prêt au combat. De temps en temps, l’éclair qui brille et miroite dans les crevasses de l’antre, le bruit des branches qui s’entrechoquent, des pierres qui crient en tombant, la vague appréhension du danger, le tirent de cette léthargie causée par la fatigue. On peut être ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne doit pas espérer d’y dormir tranquille. Philippe prêta l’oreille à tous les bruits, il laissa osciller son coeur au souffle de toutes les épouvantes; mais, confiant dans sa force, doublée par l’exagération de sa résolution suprême, il attendit sans faiblesse qu’une circonstance décisive lui permît de se juger lui-même. Il espéra qu’un grand danger luirait pour lui, comme ces phosphores de la tempête qui montrent aux navigateurs la hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent. Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des coeurs inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit, dans son épaisse vapeur, le futur roi de France, abrité sous sa couronne volée. Vers le matin, une ombre bien plutôt qu’un corps se glissa dans la chambre royale; Philippe l’attendait et ne s’en étonna pas. -- Eh bien! monsieur d’Herblay? dit-il. -- Eh bien! Sire, tout est fini. -- Comment? -- Tout ce que nous attendions. -- Résistance? -- Acharnée: pleurs, cris. -- Puis? -- Puis la stupeur. -- Mais enfin? -- Enfin, victoire complète et silence absolu. -- Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?... -- De rien. -- Cette ressemblance? -- Est la cause du succès. -- Mais le prisonnier ne peut manquer de s’expliquer, songez-y. J’ai bien pu le faire, moi qui avais à combattre un pouvoir bien autrement solide que n’est le mien. -- J’ai déjà pourvu à tout. Dans quelques jours plus tôt peut- être, s’il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et nous le dépayserons par un exil si lointain... -- On revient de l’exil, monsieur d’Herblay. -- Si loin, ai-je dit, que les forces matérielles de l’homme et la durée de sa vie ne suffiraient pas au retour. Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d’Aramis se croisèrent avec une froide intelligence. -- Et M. du Vallon? demanda Philippe pour détourner la conversation. -- Il vous sera présenté aujourd’hui, et, confidentiellement, vous félicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir. -- Qu’en fera-t-on? -- De M. du Vallon? -- Un duc à brevet, n’est-ce pas? -- Oui, un duc à brevet, reprit en souriant singulièrement Aramis. -- Pourquoi riez-vous, monsieur d’Herblay? -- Je ris de l’idée prévoyante de Votre Majesté. -- Prévoyante? Qu’entendez-vous par là? -- Votre Majesté craint sans doute que ce pauvre Porthos ne devienne un témoin gênant, et elle veut s’en défaire. -- En le créant duc? -- Assurément. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret mourra avec lui. -- Ah! mon Dieu! -- Moi, dit flegmatiquement Aramis, j’y perdrai un bien bon ami. En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels les deux conspirateurs cachaient la joie et l’orgueil du succès, Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l’oreille. -- Qu’y a-t-il? dit Philippe. -- Le jour, Sire. -- Eh bien? -- Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez probablement décidé de faire quelque chose ce matin, au jour? -- J’ai dit à mon capitaine des mousquetaires, répondit le jeune homme vivement, que je l’attendrais. -- Si vous lui avez dit cela, il viendra assurément, car c’est un homme exact. -- J’entends un pas dans le vestibule. -- C’est lui. -- Allons, commençons l’attaque, fit le jeune roi avec résolution. -- Prenez garde! s’écria Aramis. Commencer l’attaque, et par d’Artagnan, ce serait folie. D’Artagnan ne sait rien, d’Artagnan n’a rien vu, d’Artagnan est à cent lieues de soupçonner notre mystère; mais qu’il pénètre ici ce matin le premier, et il flairera que quelque chose s’y est passé dont il doit se préoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser pénétrer d’Artagnan ici, nous devons donner beaucoup d’air à la chambre, ou y introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume ait été dépisté par vingt traces différentes. -- Mais comment le congédier, puisque je lui ai donné rendez-vous? fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si redoutable adversaire. -- Je m’en charge, répliqua l’évêque, et, pour commencer, je vais frapper un coup qui étourdira notre homme. -- Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince. En effet, un coup retentit à l’extérieur. Aramis ne s’était pas trompé: c’était bien d’Artagnan qui s’annonçait de la sorte. Nous l’avons vu passer la nuit à philosopher avec M. Fouquet; mais le mousquetaire était bien las, même de feindre le sommeil; et aussitôt que l’aube vint illuminer de sa bleuâtre auréole les somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d’Artagnan se leva de son fauteuil, rangea son épée, repassa son habit avec sa manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes prêt à passer l’inspection de son anspessade. -- Vous sortez? demanda M. Fouquet. -- Oui, monseigneur; et vous? -- Moi, je reste. -- Sur parole? -- Sur parole. -- Bien. Je ne sors, d’ailleurs, que pour aller chercher cette réponse, vous savez? -- Cette sentence, vous voulez dire. -- Tenez, j’ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me levant, j’ai remarqué que mon épée ne s’est prise dans aucune aiguillette, et que le baudrier a bien coulé. C’est un signe infaillible. -- De prospérité? -- Oui, figurez-vous le bien. Chaque fois que ce diable de buffle s’accrochait à mon dos, c’était une punition de M. de Tréville, ou un refus d’argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l’épée s’accrochait dans le baudrier même, c’était une mauvaise commission, comme il m’en a plu toute ma vie. Chaque fois que l’épée elle-même dansait au fourreau, c’était un duel heureux. Chaque fois qu’elle se logeait dans mes mollets, c’était une blessure légère. Chaque fois qu’elle sortait tout à fait du fourreau, j’étais fixé, j’en étais quitte pour rester sur le champ de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de compresses. -- Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigné par votre épée, dit Fouquet avec un pâle sourire qui était la lutte contre ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une _tranchante?_ Votre lame est-elle fée ou charmée? -- Mon épée, voyez-vous, c’est un membre qui fait partie de mon corps. J’ai ouï dire que certains hommes sont avertis par leur jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par mon épée. Eh bien! elle ne m’a rien dit ce matin. Ah! si fait!... la voilà qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du baudrier. Savez-vous ce que cela me présage? -- Non. -- Eh bien! cela me présage une arrestation pour aujourd’hui. -- Ah! mais, fit le surintendant plus étonné que fâché de cette franchise, si rien de triste ne vous est prédit par votre épée, il n’est donc pas triste pour vous de m’arrêter? -- Vous arrêter! vous? -- Sans doute... le présage... -- Ne vous regarde pas, puisque vous êtes tout arrêté depuis hier. Ce n’est donc pas vous que j’arrêterai. Voilà pourquoi je me réjouis, voilà pourquoi je dis que ma journée sera heureuse. Et, sur ces paroles, prononcées avec une bonne grâce tout affectueuse, le capitaine prit congé de M. Fouquet pour se rendre chez le roi. Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui dit: -- Une dernière marque de votre bienveillance. -- Soit, monseigneur. -- M. d’Herblay; laissez-moi voir M. d’Herblay. -- Je vais faire en sorte de vous le ramener. D’Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il était écrit que la journée se passerait pour lui à réaliser les prédictions que le matin lui aurait faites. Il vint heurter, ainsi que nous l’avons dit, à la porte du roi. Cette porte s’ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait ouvrir lui-même. Cette supposition n’était pas inadmissible après l’état d’agitation où le mousquetaire avait laissé Louis XIV la veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu’il s’apprêtait à saluer respectueusement, il aperçut la figure longue et impassible d’Aramis. Peu s’en fallut qu’il ne poussât un cri, tant sa surprise fut violente. -- Aramis! dit-il. -- Bonjour, cher d’Artagnan, répondit froidement le prélat. -- Ici? balbutia le mousquetaire. -- Sa Majesté vous prie, dit l’évêque, d’annoncer qu’elle repose, après avoir été bien fatiguée toute la nuit. -- Ah! fit d’Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l’évêque de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six heures, le plus haut champignon de fortune qui eût encore poussé dans la ruelle d’un lit royal. En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les volontés du roi, pour servir d’intermédiaire à Louis XIV, pour commander en son nom à deux pas de lui, il fallait être plus que n’avait jamais été Richelieu avec Louis XIII. L’oeil expressif de d’Artagnan, sa bouche dilatée, sa moustache hérissée, dirent tout cela dans le plus éclatant des langages au superbe favori, qui ne s’en émut point. -- De plus, continua l’évêque, vous voudrez bien, monsieur le capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes entrées ce matin. Sa Majesté veut dormir encore. -- Mais, objecta d’Artagnan prêt à se révolter et surtout à laisser éclater les soupçons que lui inspirait le silence du roi; mais, monsieur l’évêque, Sa Majesté m’a donné rendez-vous ce matin. -- Remettons, remettons, dit du fond de l’alcôve la voix du roi, voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire. Il s’inclina, ébahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis l’écrasa, une fois ces paroles prononcées. -- Et puis, continua l’évêque, pour répondre à ce que vous veniez demander au roi, mon cher d’Artagnan, voici un ordre dont vous prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet. D’Artagnan prit l’ordre qu’on lui tendait. -- Mise en liberté? murmura-t-il. Ah! Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier. C’est que cet ordre lui expliquait la présence d’Aramis chez le roi; c’est qu’Aramis, pour avoir obtenu la grâce de M. Fouquet, devait être bien avant dans la faveur royale; c’est que cette faveur expliquait à son tour l’incroyable aplomb avec lequel M. d’Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majesté. Il suffisait à d’Artagnan d’avoir compris quelque chose pour tout comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir. -- Je vous accompagne, dit l’évêque. -- Où cela? -- Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement. -- Ah! Aramis, que vous m’avez intrigué tout à l’heure, dit encore d’Artagnan. -- Mais, à présent, vous comprenez? -- Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut. Puis, tout bas: -- Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends pas. C’est égal, il y a ordre. Et il ajouta: -- Passez devant, monseigneur. D’Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet. Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi Fouquet attendait avec anxiété; il avait déjà congédié plusieurs de ses serviteurs et de ses amis qui, devançant l’heure de ses réceptions accoutumées, étaient venus à sa porte. À chacun d’eux, taisant le danger suspendu sur sa tête, il demandait seulement où l’on pouvait trouver Aramis. Quand il vit revenir d’Artagnan, quand il aperçut derrière lui l’évêque de Vannes, sa joie fut au comble; elle égala toute son inquiétude. Voir Aramis, c’était pour le surintendant une compensation au malheur d’être arrêté. Le prélat était silencieux et grave; d’Artagnan était bouleversé par toute cette accumulation d’événements incroyables. -- Eh bien! capitaine, vous m’amenez M. d’Herblay? -- Et quelque chose de mieux encore, monseigneur. -- Quoi donc? -- La liberté. -- Je suis libre? -- Vous l’êtes. Ordre du roi. Fouquet reprit toute sa sérénité pour bien interroger Aramis avec son regard. -- Oh! oui, vous pouvez remercier M. l’évêque de Vannes, poursuivit d’Artagnan, car c’est bien à lui que vous devez le changement du roi. -- Oh! dit M. Fouquet, plus humilié du service que reconnaissant du succès. -- Mais vous, continua d’Artagnan en s’adressant à Aramis, vous qui protégez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque chose pour moi? -- Tout ce qu’il vous plaira, mon ami, répliqua l’évêque de sa voix calme. -- Une seule chose alors, et je me déclare satisfait. Comment êtes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parlé que deux fois en votre vie? -- À un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache rien. -- Ah! bon. Dites. -- Eh bien! vous croyez que je n’ai vu le roi que deux fois, tandis que je l’ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous cachions, voilà tout. Et, sans chercher à éteindre la nouvelle rougeur que cette révélation fit monter au front de d’Artagnan, Aramis se tourna vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire. -- Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu’il est plus que jamais votre ami, et que votre fête si belle, si généreusement offerte, lui a touché le coeur. Là-dessus, il salua M. Fouquet si révérencieusement, que celui-ci, incapable de rien comprendre à une diplomatie de cette force, demeura sans voix, sans idée et sans mouvement. D’Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient quelque chose à se dire, et il allait obéir à cet instinct de politesse qui précipite, en pareil cas, vers la porte celui dont la présence est une gêne pour les autres; mais sa curiosité ardente, fouettée par tant de mystères, lui conseilla de rester. Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur: -- Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n’est-ce pas, l’ordre du roi touchant les défenses pour son petit lever? Ces mots étaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect ironique, et disparut. Alors M. Fouquet, dont toute l’impatience avait eu peine à attendre ce moment, s’élança vers la porte pour la fermer, et, revenant à l’évêque: -- Mon cher d’Herblay, dit-il, je crois qu’il est temps pour vous de m’expliquer ce qui se passe. En vérité, je n’y comprends plus rien. -- Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s’asseyant et en faisant asseoir M. Fouquet. Par où faut-il commencer? -- Par ceci, d’abord. Avant tout autre intérêt, pourquoi le roi me fait-il mettre en liberté? -- Vous eussiez dû plutôt me demander pourquoi il vous faisait arrêter. -- Depuis mon arrestation, j’ai eu le temps d’y songer, et je crois qu’il s’agit bien un peu de jalousie. Ma fête a contrarié M. Colbert, et M. Colbert a trouvé quelque plan contre moi, le plan de Belle-Île, par exemple? -- Non, il ne s’agissait pas encore de Belle-Île. -- De quoi, alors? -- Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que M. de Mazarin vous a fait voler? -- Oh! oui. Eh bien? -- Eh bien! vous voilà déjà déclaré voleur. -- Mon Dieu! -- Ce n’est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre écrite par vous à La Vallière? -- Hélas! c’est vrai. -- Vous voilà déclaré traître et suborneur. -- Alors, pourquoi m’avoir pardonné? -- Nous n’en sommes pas encore là de notre argumentation. Je désire vous voir bien fixé sur le fait. Remarquez bien ceci: le roi vous sait coupable de détournements de fonds. Oh! pardieu! je n’ignore pas que vous n’avez rien détourné du tout; mais enfin, le roi n’a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que de vous croire criminel. -- Pardon, je ne vois... -- Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet amoureux et vos offres faites à La Vallière, ne peut conserver aucun doute sur vos intentions à l’égard de cette belle, n’est-ce pas? -- Assurément. Mais concluez. -- J’y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital, implacable, éternel. -- D’accord. Mais suis-je donc si puissant, qu’il n’ait osé me perdre, malgré cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse ou mon malheur lui donne comme prise sur moi? -- Il est bien constaté, reprit froidement Aramis, que le roi est irrévocablement brouillé avec vous. -- Mais qu’il m’absout. -- Le croyez-vous? fit l’évêque avec un regard scrutateur. -- Sans croire à la sincérité du coeur, je crois à la vérité du fait. Aramis haussa légèrement les épaules. -- Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il chargé de me dire ce que vous m’avez rapporté? demanda Fouquet. -- Le roi ne m’a chargé de rien pour vous. -- De rien!... fit le surintendant stupéfait. Eh bien! alors, cet ordre?... -- Ah! oui, il y a un ordre, c’est juste. Et ces mots furent prononcés par Aramis avec un accent si étrange, que Fouquet ne put s’empêcher de tressaillir. -- Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois. Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs. -- Le roi m’exile? -- Ne faites pas comme dans ce jeu où les enfants devinent la présence d’un objet caché à la façon dont une sonnette tinte quand ils s’approchent ou s’éloignent. -- Parlez, alors! -- Devinez. -- Vous me faites peur. -- Bah!... C’est que vous n’avez pas deviné, alors. -- Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitié, ne me le dissimulez pas. -- Le roi ne m’a rien dit. -- Vous me ferez mourir d’impatience, d’Herblay. Suis-je toujours surintendant? -- Tant que vous voudrez. -- Mais quel singulier empire avez-vous pris tout à coup sur l’esprit de Sa Majesté? -- Ah! voilà! -- Vous le faites agir à votre gré. -- Je le crois. -- C’est invraisemblable. -- On le dira. -- D’Herblay, par notre alliance, par notre amitié, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en supplie. À quoi devez-vous d’avoir ainsi pénétré chez Louis XIV? Il ne vous aimait pas, je le sais. -- Le roi m’aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce dernier mot. -- Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui? -- Oui. -- Un secret, peut-être? -- Oui, un secret. -- Un secret de nature à changer les intérêts de Sa Majesté? -- Vous êtes un homme réellement supérieur, monseigneur. Vous avez bien deviné. J’ai, en effet, découvert un secret de nature à changer les intérêts du roi de France. -- Ah! dit Fouquet, avec la réserve d’un galant homme qui ne veut pas questionner. -- Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire si je me trompe sur l’importance de ce secret. -- J’écoute, puisque vous êtes assez bon pour vous ouvrir à moi. Seulement, mon ami, remarquez que je n’ai rien sollicité d’indiscret. Aramis se recueillit un moment. -- Ne parlez pas, s’écria Fouquet. Il est temps encore. -- Vous souvient-il, dit l’évêque, les yeux baissés, de la naissance de Louis XIV? -- Comme d’aujourd’hui. -- Avez-vous ouï dire quelque chose de particulier sur cette naissance? -- Rien, sinon que le roi n’était pas véritablement le fils de Louis XIII. -- Cela n’importe en rien à notre intérêt ni à celui du royaume. Est le fils de son père, dit la loi française, celui qui a un père avoué par la loi. -- C’est vrai; mais c’est grave, quand il s’agit de la qualité de races. -- Question secondaire. Donc, vous n’avez rien su de particulier? -- Rien. -- Voilà où commence mon secret. -- Ah! -- La reine, au lieu d’accoucher d’un fils, accoucha de deux enfants. Fouquet leva la tête. -- Et le second est mort? dit-il. -- Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient être l’orgueil de leur mère et l’espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants égaux en droits; il supprima l’un des deux jumeaux. -- Supprima, dites-vous? -- Attendez... Ces deux enfants grandirent: l’un, sur le trône, vous êtes son ministre; l’autre, dans l’ombre et l’isolement. -- Et celui-là? -- Est mon ami. -- Mon Dieu! que me dites-vous là, monsieur d’Herblay. Et que fait ce pauvre prince? -- Demandez-moi d’abord ce qu’il a fait. -- Oui, oui. -- Il a été élevé dans une campagne, puis séquestré dans une forteresse que l’on nomme la Bastille. -- Est-ce possible! s’écria le surintendant les mains jointes. -- L’un était le plus fortuné des mortels, l’autre le plus malheureux des misérables. -- Et sa mère ignore-t-elle? -- Anne d’Autriche sait tout. -- Et le roi? -- Ah! le roi ne sait rien. -- Tant mieux! dit Fouquet. Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda d’un air soucieux son interlocuteur. -- Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet. -- Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince était le plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe à toutes ses créatures, entreprit de venir à son secours. -- Oh! comment cela? -- Vous allez voir. Le roi régnant... Je dis le roi régnant, vous devinez bien pourquoi. -- Non... Pourquoi? -- Parce que tous deux, bénéficiant légitimement de leur naissance, eussent dû être rois. Est-ce votre avis? -- C’est mon avis. -- Positif? -- Positif. Les jumeaux sont un en deux corps. -- J’aime qu’un légiste de votre force et de votre autorité me donne cette consultation. Il est donc établi pour nous que tous deux avaient les mêmes droits, n’est-ce pas? -- C’est établi... Mais, mon Dieu! quelle aventure! -- Vous n’êtes pas au bout. Patience! -- Oh! j’en aurai. -- Dieu voulut susciter à l’opprimé un vengeur, un soutien, si vous le préférez. Il arriva que le roi régnant, l’usurpateur... Vous êtes bien de mon avis, n’est-ce pas? c’est de l’usurpation que la jouissance tranquille, égoïste d’un héritage dont on n’a, au plus, en droit, que la moitié. -- Usurpation est le mot. -- Je poursuis donc. Dieu voulut que l’usurpateur eût pour premier ministre un homme de talent et de grand coeur, un grand esprit, outre cela. -- C’est bien, c’est bien, s’écria Fouquet. Je comprends: vous avez compté sur moi pour vous aider à réparer le tort fait au pauvre frère de Louis XIV? Vous avez bien pensé: je vous aiderai. Merci, d’Herblay, merci! -- Ce n’est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit Aramis, impassible. -- Je me tais. -- M. Fouquet, disais-je, étant ministre du roi régnant, fut pris en aversion par le roi et fort menacé dans sa fortune, dans sa liberté, dans sa vie peut-être, par l’intrigue et la haine, trop facilement écoutées du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le salut du prince sacrifié, que M. Fouquet eût à son tour un ami dévoué qui savait le secret d’État, et se sentait la force de mettre ce secret au jour après avoir eu la force de porter ce secret vingt ans dans son coeur. -- N’allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d’idées généreuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez été trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est parvenue; vous l’avez supplié, il a refusé de vous entendre, lui aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la révélation, et Louis XIV, épouvanté, a dû accorder à la terreur de votre indiscrétion ce qu’il refusait à votre intercession généreuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je comprends! -- Vous ne comprenez pas du tout, répondit Aramis, et voilà encore une fois que vous m’interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi de vous le dire, vous négligez trop la logique et vous n’usez pas assez de la mémoire. -- Comment? -- Vous savez sur quoi j’ai appuyé au début de notre conversation? -- Oui, la haine de Sa Majesté pour moi, haine invincible! mais quelle haine résisterait à une menace de pareille révélation? -- Une pareille révélation? Eh! voilà où vous manquez de logique. Quoi! vous admettez que, si j’eusse fait au roi une pareille révélation, je puisse vivre encore à l’heure qu’il est? -- Il n’y a pas dix minutes que vous étiez chez le roi. -- Soit! il n’aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il aurait eu le temps de me faire bâillonner et jeter dans une oubliette. Allons, de la fermeté dans le raisonnement, mordieu! Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d’un homme qui ne s’oubliait jamais, Fouquet dut comprendre à quel degré d’exaltation venait d’arriver le calme, l’impénétrable évêque de Vannes. Il en frémit. -- Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je l’homme que je suis? serais-je un ami véritable si je vous exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus redoutable encore du jeune roi? L’avoir volé, ce n’est rien; avoir courtisé sa maîtresse, c’est peu; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutôt le coeur de ses propres mains! -- Vous ne lui avez rien laissé voir du secret? -- J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer à ne pas mourir. -- Qu’avez-vous fait, alors? -- Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en vous quelque intérêt. Vous m’écoutez toujours, n’est-ce pas? -- Si j’écoute! Dites. Aramis fit un tour dans la chambre, s’assura de la solitude, du silence, et revint se placer près du fauteuil dans lequel Fouquet attendait ses révélations avec une anxiété profonde. -- J’avais oublié de vous dire, reprit Aramis en s’adressant à Fouquet, qui l’écoutait avec une attention extrême, j’avais oublié une particularité remarquable touchant ces jumeaux: c’est que Dieu les a faits tellement semblables l’un à l’autre, que lui seul, s’il les citait à son tribunal, les saurait distinguer l’un de l’autre. Leur mère ne le pourrait pas. -- Est-il possible! s’écria Fouquet. -- Même noblesse dans les traits, même démarche, même taille, même voix. -- Mais la pensée? mais l’intelligence? mais la science de la vie? -- Oh! en cela, inégalité, monseigneur. Oui, car le prisonnier de la Bastille est d’une supériorité incontestable sur son frère, et si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trône, la France n’aurait pas, depuis son origine peut-être, rencontré un maître plus puissant par le génie et la noblesse de caractère. Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant par ce secret immense. Aramis s’approchait de lui: -- Il y a encore inégalité, dit-il en poursuivant son oeuvre tentatrice, inégalité pour vous, monseigneur, entre les deux jumeaux, fils de Louis XIII: c’est que le dernier venu ne connaît pas M. Colbert. Fouquet se releva aussitôt avec des traits pâles et altérés. Le coup avait porté, non pas en plein coeur, mais en plein esprit. -- Je vous comprends, dit-il à Aramis: vous me proposez une conspiration. -- À peu près. -- Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au début de cet entretien, changent le sort des empires. -- Et des surintendants; oui, monseigneur. -- En un mot, vous me proposez d’opérer une substitution du fils de Louis XIII qui est prisonnier aujourd’hui au fils de Louis XIII qui dort dans la chambre de Morphée en ce moment? Aramis sourit avec l’éclat sinistre de sa sinistre pensée. -- Soit! dit-il. -- Mais, reprit Fouquet après un silence pénible, vous n’avez pas réfléchi que cette oeuvre politique est de nature à bouleverser tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines infinies qu’on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la terre ne sera jamais raffermie à ce point que le nouveau roi soit assuré contre le vent qui restera de l’ancien orage et contre les oscillations de sa propre masse. Aramis continua de sourire. -- Songez donc, continua M. Fouquet en s’échauffant avec cette force de talent qui creuse un projet et le mûrit en quelques secondes, et avec cette largeur de vue qui en prévoit toutes les conséquences et en embrasse tous les résultats, songez donc qu’il nous faut assembler la noblesse, le clergé, le tiers état, déposer le prince régnant, troubler par un affreux scandale la tombe de Louis XIII, perdre la vie et l’honneur d’une femme, Anne d’Autriche, la vie et la paix d’une autre femme, Marie-Thérèse, et que, tout cela fini, Si nous le finissons... -- Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n’y a pas un mot utile dans tout ce que vous venez de dire là. -- Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies enfantines d’une illusion politique, et vous négligez les chances de l’exécution, c’est-à-dire la réalité; est-ce possible? -- Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de familiarité dédaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi à un autre? -- Dieu! s’écria Fouquet, Dieu donne un ordre à son agent, qui saisit le condamné, l’emporte et fait asseoir le triomphateur sur le trône devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s’appelle la mort. Oh! mon Dieu! monsieur d’Herblay, est-ce que vous auriez l’idée... -- Il ne s’agit pas de cela, monseigneur. En vérité, vous allez au-delà du but. Qui donc vous parle d’envoyer la mort au roi Louis XIV? qui donc vous parle de suivre l’exemple de Dieu dans la stricte pratique de ses oeuvres? Non. Je voulais vous dire que Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans efforts, et que les hommes inspirés par Dieu réussissent comme lui dans ce qu’ils entreprennent, dans ce qu’ils tentent, dans ce qu’ils font. -- Que voulez-vous dire? -- Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même intonation qu’il avait donnée à ce mot ami, quand il l’avait prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s’il y a eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver. -- Plaît-il? s’écria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il essuyait ses tempes. Vous dites?... -- Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis, et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son frère. -- Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d’horreur à cette nouvelle. -- Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous hait ou celui qui vous aime? -- Le roi... d’hier?... -- Le roi d’hier? Rassurez-vous; il a été prendre, à la Bastille, la place que sa victime occupait depuis trop longtemps. -- Juste Ciel! Et qui l’y a conduit? -- Moi. -- Vous? -- Oui, et de la façon la plus simple. Je l’ai enlevé cette nuit, et, pendant qu’il redescendait dans l’ombre, l’autre remontait à la lumière. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un éclair sans tonnerre, cela ne réveille jamais personne. Fouquet poussa un cri sourd, comme s’il eût été atteint d’un coup invisible, et prenant sa tête dans ses deux mains crispées: -- Vous avez fait cela? murmura-t-il. -- Assez adroitement. Qu’en pensez-vous? -- Vous avez détrôné le roi? vous l’avez emprisonné? -- C’est fait. -- Et l’action s’est accomplie ici, à Vaux? -- Ici, à Vaux, dans la chambre de Morphée. Ne semblait-elle pas avoir été bâtie dans la prévoyance d’un pareil acte? -- Et cela s’est passé? -- Cette nuit. -- Cette nuit? -- Entre minuit et une heure. Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se retint. -- À Vaux! chez moi!... dit-il d’une voix étranglée. -- Mais je crois que oui. C’est surtout votre maison, depuis que M. Colbert ne peut plus vous la faire voler. -- C’est donc chez moi que s’est exécuté ce crime. -- Ce crime! fit Aramis stupéfait. -- Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en s’exaltant de plus en plus, ce crime plus exécrable qu’un assassinat! ce crime qui déshonore à jamais mon nom et me voue à l’horreur de la postérité. -- Çà, vous êtes en délire, monsieur, répondit Aramis d’une voix mal assurée, vous parlez trop haut: prenez garde! -- Je crierai si haut, que l’univers m’entendra. -- Monsieur Fouquet, prenez garde! Fouquet se retourna vers le prélat, qu’il regarda en face. -- Oui, dit-il, vous m’avez déshonoré en commettant cette trahison, ce forfait, sur mon hôte, sur celui qui reposait paisiblement sous mon toit! oh! malheur à moi! -- Malheur sur celui qui méditait, sous votre toit, la ruine de votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela? -- C’était mon hôte, c’était mon roi! Aramis se leva, les yeux injectés de sang, la bouche convulsive. -- Ai-je affaire à un insensé? dit-il. -- Vous avez affaire à un honnête homme. -- Fou! -- À un homme qui vous empêchera de consommer votre crime. -- Fou! -- À un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que de laisser consommer son déshonneur. Et Fouquet, se précipitant sur son épée, replacée par d’Artagnan au chevet du lit, agita résolument dans ses mains l’étincelant carrelet d’acier. Aramis fronça le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme, s’il y cherchait une arme. Ce mouvement n’échappa point à Fouquet. Aussi, noble et superbe en sa magnanimité, jeta-t-il loin de lui son épée, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, s’approchant d’Aramis, de façon à lui toucher l’épaule de sa main désarmée: -- Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas survivre à mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amitié pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort. Aramis resta silencieux et immobile. -- Vous ne répondez rien? Aramis releva doucement la tête, et l’on vit l’éclair de l’espoir se rallumer encore une fois dans ses yeux. -- Réfléchissez, dit-il, monseigneur, à tout ce qui nous attend. Cette justice étant faite, le roi vit encore, et son emprisonnement vous sauve la vie. -- Oui, répliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon intérêt, mais je n’accepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous perdre. Vous allez sortir de cette maison. Aramis étouffa l’éclair qui jaillissait de son coeur brisé. -- Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une inexprimable majesté; vous ne serez pas plus sacrifié, vous, que ne le sera celui dont vous aviez consommé la perte. -- Vous le serez, vous, dit Aramis d’une voix sourde et prophétique; vous le serez, vous le serez! -- J’accepte l’augure, monsieur d’Herblay; mais rien ne m’arrêtera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France; je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la portée du roi. -- Quatre heures? fit Aramis railleur et incrédule. -- Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce délai. Vous aurez donc quatre heures d’avance sur tous ceux que le roi voudrait expédier après vous. -- Quatre heures! répéta Aramis en rugissant. -- C’est plus qu’il n’en faut pour vous embarquer et gagner Belle- Île, que je vous donne pour refuge. -- Ah! murmura Aramis. -- Belle-Île, c’est à moi pour vous, comme Vaux est à moi pour le roi. Allez, d’Herblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera pas un cheveu de votre tête. -- Merci! dit Aramis avec une sombre ironie. -- Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon honneur. Aramis retira de son sein la main qu’il y avait cachée. Elle était rouge de son sang; elle avait labouré sa poitrine avec ses ongles, comme pour punir la chair d’avoir enfanté tant de projets plus vains, plus fous, plus périssables que la vie de l’homme. Fouquet eut horreur, eut pitié: il ouvrit les bras à Aramis. -- Je n’avais pas d’armes, murmura celui-ci, farouche et terrible comme l’ombre de Didon. Puis, sans toucher la main de Fouquet, il détourna sa vue et fit deux pas en arrière. Son dernier mot fut une imprécation; son dernier geste fut l’anathème que dessina cette main rougie, en tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang. Et tous deux s’élancèrent hors de la chambre par l’escalier secret, qui aboutissait aux cours intérieures. Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis s’arrêta au bas de l’escalier qui conduisait à la chambre de Porthos. Il réfléchit longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand galop le pavé de la cour principale. -- Partir seul?... se dit Aramis. Prévenir le prince?... Oh! fureur!... Prévenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec lui?... Traîner partout ce témoignage accusateur?... La guerre?... La guerre civile, implacable?... Sans ressource, hélas!... Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il s’écroulera comme moi... Qui sait?... Que la destinée s’accomplisse!... Il était condamné, qu’il demeure condamné!... Dieu!... Démon!... Sombre et railleuse puissance qu’on appelle le génie de l’homme, tu n’es qu’un souffle plus incertain, plus inutile que le vent dans la montagne; tu t’appelles hasard, tu n’es rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu soulèves les quartiers de roc, la montagne elle-même, et tout à coup tu te brises devant la croix de bois mort, derrière laquelle vit une autre puissance invisible... que tu niais peut-être, et qui se venge de toi, et qui t’écrase sans te faire même l’honneur de dire son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller à Belle-Île?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et tout conter à tous! Porthos, qui souffrira peut-être!... Je ne veux pas que Porthos souffre. C’est un de mes membres: sa douleur est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destinée. Il le faut. Et Aramis, tout à la crainte de rencontrer quelqu’un à qui cette précipitation pût paraître suspecte, Aramis gravit l’escalier sans être aperçu de personne. Porthos, revenu à peine de Paris, dormait déjà du sommeil du juste. Son corps énorme oubliait la fatigue, comme son esprit oubliait la pensée. Aramis entra léger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur l’épaule du géant. -- Allons cria-t-il, allons, Porthos, allons! Porthos obéit, se leva, ouvrit les yeux avant d’avoir ouvert son intelligence. -- Nous partons, fit Aramis. -- Ah! fit Porthos. -- Nous partons à cheval, plus rapides que nous n’avons jamais couru. -- Ah! répéta Porthos. -- Habillez-vous, ami. Et il aida le géant à s’habiller, et lui mit dans les poches son or et ses diamants. Tandis qu’il se livrait à cette opération, un léger bruit attira sa pensée. D’Artagnan regardait à l’embrasure de la porte. Aramis tressaillit. -- Que diable faites-vous là, si agité? dit le mousquetaire. -- Chut! souffla Porthos. -- Nous partons en mission, ajouta l’évêque. -- Vous êtes bien heureux! dit le mousquetaire. -- Peuh! fit Porthos, je me sens fatigué; j’eusse aimé mieux dormir; mais le service du roi!... -- Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis à d’Artagnan. -- Oui, en carrosse, à l’instant. -- Et que vous a-t-il dit? -- Il m’a dit adieu. -- Voilà tout? -- Que vouliez-vous qu’il me dît autre chose? Est-ce que je ne compte pas pour rien depuis que vous êtes tous en faveur? -- Écoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon temps est revenu; vous n’aurez plus à être jaloux de personne. -- Ah bah! -- Je vous prédis pour ce jour un événement qui doublera votre position. -- En vérité! -- Vous savez que je sais les nouvelles? -- Oh! oui! -- Allons, Porthos, vous êtes prêt? Partons! -- Partons! -- Et embrassons d’Artagnan. -- Pardieu! -- Les chevaux? -- Il n’en manque pas ici. Voulez-vous le mien? -- Non, Porthos a son écurie. Adieu! adieu! Les deux fugitifs montèrent à cheval sous les yeux du capitaine des mousquetaires, qui tint l’étrier à Porthos et accompagna ses amis du regard, jusqu’à ce qu’il les eût vus disparaître. «En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces gens- là se sauvent; mais, aujourd’hui, la politique est si changée, que cela s’appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons à nos affaires.» Et il rentra philosophiquement à son logis. Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne était respectée à la Bastille Fouquet brûlait le pavé. Chemin faisant, il s’agitait d’horreur à l’idée de ce qu’il venait d’apprendre. Qu’était donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux, qui, dans l’âge déjà faible, savent encore composer des plans pareils et les exécuter sans sourciller? Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même, et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi détrôné. Dans cette idée, il donna quelques ordres cachetés sur sa route, tandis qu’on attelait les chevaux. Ces ordres s’adressaient à M. d’Artagnan et à tous les chefs de corps dont la fidélité ne pouvait être suspecte. «De cette façon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j’aurai rendu le service que je dois à la cause de l’honneur. Les ordres n’arriveront qu’après moi si je reviens libre, et, par conséquent, on ne les aura pas décachetés. Je les reprendrai. Si je tarde, c’est qu’il me sera arrivé malheur. Alors j’aurai du secours pour moi et pour le roi.» C’est ainsi préparé qu’il arriva devant la Bastille. Le surintendant avait fait cinq lieues et demie à l’heure. Tout ce qui n’était jamais arrivé à Aramis arriva dans la Bastille à M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire reconnaître, il ne put jamais être introduit. À force de solliciter, de menacer, d’ordonner, il décida un factionnaire à prévenir un bas officier qui prévint le major. Quant au gouverneur, on n’eût pas même osé le déranger pour cela. Fouquet, dans son carrosse, à la porte de la forteresse, rongeait son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut enfin d’un air assez maussade. -- Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu’a dit le major? -- Eh bien! _monsieur_ répliqua le soldat, M. le major m’a ri au nez. Il m’a dit que M. Fouquet est à Vaux, et que, fût-il à Paris, M. Fouquet ne se lèverait pas à l’heure qu’il est. -- Mordieu! vous êtes un troupeau de drôles! s’écria le ministre en s’élançant hors du carrosse. Et, avant que le bas officier eût le temps de fermer la porte, Fouquet s’introduisit par la fente, et courut en avant, malgré les cris du soldat qui appelait à l’aide. Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme, lequel, ayant enfin joint Fouquet, répéta à la sentinelle de la seconde porte: -- À vous, à vous, sentinelle! Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci, robuste et agile, emporté d’ailleurs par la colère, arracha la pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les épaules. Le bas officier, qui s’approchait trop, eut sa part de la distribution: tous deux poussèrent des cris furieux, au bruit desquels sortit tout le premier corps de garde de l’avancée. Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et s’écria: -- Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arrêtez, vous autres! Et il arrêta effectivement les gardes qui se préparaient à venger leurs compagnons. Fouquet commanda qu’on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta la consigne. Il ordonna qu’on prévînt le gouverneur; mais celui-ci était déjà instruit de tout le bruit de la porte; à la tête d’un piquet de vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion qu’une attaque avait lieu contre la Bastille. Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son épée qu’il tenait déjà toute brandie. -- Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d’excuses!... -- Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant, je vous fais mon compliment: votre service se fait à merveille. Baisemeaux pâlit, croyant que ces paroles n’étaient qu’une ironie, présage de quelque furieuse colère. Mais Fouquet avait repris haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui se frottaient les épaules. -- Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante pour l’officier. Mon compliment, messieurs! j’en parlerai au roi. À nous deux, monsieur de Baisemeaux. Et, sur un murmure de satisfaction générale, il suivit le gouverneur au Gouvernement. Baisemeaux tremblait déjà de honte et d’inquiétude. La visite matinale d’Aramis lui semblait avoir, dès à présent, des conséquences dont un fonctionnaire pouvait, à bon droit, s’épouvanter. Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d’une voix brève et avec un regard impérieux: -- Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d’Herblay ce matin? -- Oui, monseigneur. -- Eh bien! monsieur, vous n’avez pas horreur du crime dont vous vous êtes rendu complice? «Allons, bien!» pensa Baisemeaux. Puis il ajouta tout haut: -- Mais quel crime, monseigneur? -- Il y a là de quoi vous faire écarteler, monsieur, songez-y! Mais ce n’est pas le moment de s’irriter. Conduisez-moi sur-le- champ auprès du prisonnier. -- Auprès de quel prisonnier? fit Baisemeaux frémissant. -- Vous faites l’ignorant, soit! C’est ce que vous pouvez faire de mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicité, ce serait fait de vous. Je veux donc bien paraître ajouter foi à votre ignorance. -- Je vous prie, monseigneur... -- C’est bien. Conduisez-moi auprès du prisonnier. -- Auprès de Marchiali? -- Qu’est-ce que c’est que Marchiali? -- C’est le détenu amené ce matin par M. d’Herblay. -- On l’appelle Marchiali? fit le surintendant, troublé dans ses convictions par la naïve assurance de Baisemeaux. -- Oui, monseigneur, c’est sous ce nom qu’on l’a inscrit ici. Fouquet regarda jusqu’au fond du coeur de Baisemeaux. Il lut, avec cette habitude des hommes que donne l’usage du pouvoir, une sincérité absolue. D’ailleurs, en observant une minute cette physionomie, comment croire qu’Aramis eût pris un pareil confident? -- C’est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d’Herblay avait emmené avant-hier? -- Oui, monseigneur. -- Et qu’il a ramené ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui comprit aussitôt le mécanisme du plan d’Aramis. -- C’est cela; oui, monseigneur. -- Et il s’appelle Marchiali? -- Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l’enlever tant mieux; car j’allais écrire encore à son sujet. -- Que fait-il donc? -- Depuis ce matin, il me mécontente extrêmement; il a des accès de rage à faire croire que la Bastille s’écroulera par son fait. -- Je vais vous en débarrasser, en effet, dit Fouquet. -- Ah! tant mieux. -- Conduisez-moi à sa prison. -- Monseigneur me donnera bien l’ordre... -- Quel ordre? -- Un ordre du roi. -- Attendez que je vous en signe un. -- Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l’ordre du roi. -- Vous qui êtes si scrupuleux, dit-il pour faire sortir les prisonniers, montrez-moi donc l’ordre avec lequel on avait délivré celui-ci. Baisemeaux montra l’ordre de délivrer Seldon. -- Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n’est pas Marchiali. -- Mais Marchiali n’est pas libéré, monseigneur; il est ici. -- Puisque vous dites que M. d’Herblay l’a emmené et ramené. -- Je n’ai pas dit cela. -- Vous l’avez si bien dit, qu’il me semble encore l’entendre. -- La langue m’a fourché. -- Monsieur de Baisemeaux, prenez garde! -- Je n’ai rien à craindre, monseigneur, je suis en règle. -- Osez-vous le dire? -- Je le dirais devant un apôtre. M. d’Herblay m’a apporté un ordre de libérer Seldon, et Seldon est libéré. -- Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille. -- Il faut me prouver cela, monseigneur. -- Laissez-le-moi voir? -- Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul n’entre auprès des prisonniers sans un ordre exprès du roi. -- M. d’Herblay est bien entré lui. -- C’est ce qu’il faudrait prouver, monseigneur. -- Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention à vos paroles. -- Les actes sont là. -- M. d’Herblay est renversé. -- Renversé, M. d’Herblay? Impossible! -- Vous voyez qu’il vous a influencé. -- Ce qui m’influence, monseigneur, c’est le service du roi; je fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez. -- Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si vous me laissez pénétrer près du prisonnier, je vous donne un ordre du roi à l’instant. -- Donnez-le tout de suite, monseigneur. -- Et que, si vous me refusez, je vous fais arrêter sur-le-champ avec tous vos officiers. -- Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous réfléchirez, dit Baisemeaux fort pâle, que nous n’obéirons qu’à un ordre du roi, et qu’il sera aussitôt fait à vous d’en avoir un pour voir M. Marchiali, que d’en obtenir un pour me faire tant de mal, à moi innocent. -- C’est vrai! s’écria Fouquet furieux, c’est vrai! Eh bien! monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d’une voix sonore, en attirant à lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant d’ardeur parler à ce prisonnier? -- Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de frayeur; j’en tremble, je vais tomber en défaillance. -- Vous tomberez encore mieux en défaillance tout à l’heure, monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix-mille hommes et trente pièces de canon. -- Mon Dieu! voilà Monseigneur qui devient fou! -- Quand j’ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous ferai pendre aux créneaux de la tour du coin! -- Monseigneur, monseigneur, par grâce! -- Je vous donne dix minutes pour vous résoudre, ajouta Fouquet d’une voix calme; je m’assieds ici, dans ce fauteuil, et vous attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et croyez- moi fou tant qu’il vous plaira; mais vous verrez! Baisemeaux frappa du pied comme un homme au désespoir, mais ne répliqua rien. Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l’encre, et écrivit: «Ordre à M. le prévôt des marchands de rassembler la garde bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.» Baisemeaux haussa les épaules; Fouquet écrivit: «Ordre à M. le duc de Bouillon et à M. le prince de Condé de prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher sur la Bastille, pour le service de Sa Majesté...» Baisemeaux réfléchit. Fouquet écrivit: «Ordre à tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et d’appréhender au corps, partout où ils se trouveront, le chevalier d’Herblay, évêque de Vannes, et ses complices qui sont: 1° M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de trahison, rébellion et lèse-majesté...» -- Arrêtez, monseigneur, s’écria Baisemeaux; je n’y comprends absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils déchaînés par la folie même, peuvent arriver d’ici à deux heures, que le roi, qui me jugera, verra si j’ai eu tort de faire fléchir la consigne devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon, monseigneur; vous verrez Marchiali. Fouquet s’élança hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front. -- Quelle affreuse matinée! disait-il; quelle disgrâce! -- Marchez vite! répondait Fouquet. Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les précéder. Il avait peur de son compagnon. Celui-ci s’en aperçut. -- Trêve d’enfantillages! dit-il rudement. Laissez là cet homme; prenez les clefs vous-même et me montrez le chemin. Il ne faut pas que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer ici. -- Ah! fit Baisemeaux indécis. -- Encore! s’écria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais sortir de la Bastille pour porter moi-même mes dépêches. Baisemeaux baissa la tête, prit les clefs et gravit, seul avec le ministre, l’escalier de la tour. À mesure qu’ils s’avançaient dans cette tourbillonnante spirale, certains murmures étouffés devenaient des cris distincts et d’affreuses imprécations. -- Qu’est-ce que cela? demanda Fouquet. -- C’est votre Marchiali, fit le gouverneur; voilà comment hurlent les fous! Il accompagna cette réponse d’un coup d’oeil plus rempli d’allusions blessantes que de politesse pour Fouquet. Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les autres, de reconnaître la voix du roi. Il s’arrêta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux. Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crâne avec l’une de ces clefs. -- Ah! cria-t-il, M. d’Herblay ne m’avait point parlé de cela. -- Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Où est celle de la porte que je veux ouvrir? -- Celle-ci. Un cri effrayant, suivi d’un coup terrible dans la porte, vint faire écho dans l’escalier. -- Retirez-vous! dit Fouquet à Baisemeaux d’une voix menaçante. -- Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voilà deux enragés qui vont se trouver face à face. L’un mangera l’autre, j’en suis assuré. -- Partez, répéta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous prendrez la place du plus misérable des prisonniers de la Bastille. -- J’en mourrai, c’est sûr! grommela Baisemeaux en se retirant d’un pas chancelant. Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus formidables. Fouquet s’assura que Baisemeaux arrivait au bas des degrés. Il mit la clef dans la première serrure. Ce fut alors qu’il entendit clairement la voix étranglée au roi qui criait avec rage: -- Au secours! je suis le roi! au secours! La clef de la seconde porte n’était pas la même que celle de la première. Fouquet fut obligé de chercher dans le trousseau. Cependant, le roi ivre, fou, forcené, criait à tue-tête: -- C’est M. Fouquet qui m’a fait conduire ici! Au secours contre M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre M. Fouquet! Ces vociférations déchiraient le coeur du ministre. Elles étaient suivies de coups effrayants, frappés dans la porte avec cette chaise dont le roi se servait comme d’un bélier. Fouquet réussit à trouver la clef. Le roi était à bout de ses forces: il n’articulait plus, il rugissait. -- Mort à Fouquet! hurlait-il, mort au scélérat Fouquet! La porte s’ouvrit. Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi Les deux hommes qui allaient se précipiter l’un vers l’autre s’arrêtèrent soudain en s’apercevant, et poussèrent alors un cri d’horreur. -- Venez-vous pour m’assassiner, monsieur? dit le roi en reconnaissant Fouquet. -- Le roi dans cet état! murmura le ministre. Rien de plus effrayant, en effet, que l’aspect du jeune prince au moment où le surprit Fouquet. Ses habits étaient en lambeaux; sa chemise, ouverte et déchirée, buvait à la fois la sueur et le sang qui s’échappaient de sa poitrine et de ses bras déchirés. Hagard, pâle, écumant, les cheveux hérissés, Louis XIV offrait l’image la plus vraie du désespoir, de la faim et de la peur réunis en une seule statue. Fouquet fut si touché, si troublé, qu’il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux. Louis leva sur Fouquet le tronçon de bois dont il avait fait un si furieux usage. -- Eh bien! dit Fouquet d’une voix tremblante, ne reconnaissez- vous pas le plus fidèle de vos amis? -- Un ami, vous? répéta Louis avec un grincement de dents où sonnaient la haine et la soif d’une prompte vengeance. -- Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se précipitant à genoux. Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s’approchant, lui baisa les genoux, et le prit tendrement entre ses bras. -- Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous dû souffrir! Louis, rappelé à lui-même par le changement de la situation, se regarda, et, honteux de son désordre, honteux de sa folie, honteux de la protection qu’il recevait, il recula. Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que l’orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d’avoir été témoin de tant de faiblesse. -- Venez, Sire, vous êtes libre, dit-il. -- Libre? répéta le roi. Oh! vous me rendez libre après avoir osé porter la main sur moi? -- Vous ne le croyez pas! s’écria Fouquet indigné; vous ne croyez pas que je sois coupable en cette circonstance! Et, rapidement, chaleureusement même, il lui raconta toute l’intrigue dont on connaît les détails. Tant que dura le récit, Louis supporta les plus horribles angoisses, et, le récit terminé, la grandeur du péril qu’il avait couru le frappa bien plus encore que l’importance du secret relatif à son frère jumeau. -- Monsieur, dit-il soudain à Fouquet, cette double naissance est un mensonge; il est impossible que vous en ayez été la dupe. -- Sire! -- Il est impossible, vous dis-je, que l’on soupçonne l’honneur, la vertu de ma mère. Et mon premier ministre n’a pas déjà fait justice des criminels? -- Réfléchissez bien, Sire, avant de vous emporter, répondit Fouquet. La naissance de votre frère... -- Je n’ai qu’un frère: c’est Monsieur. Vous le connaissez comme moi. Il y a complot, vous dis-je, à commencer par le gouverneur de la Bastille. -- Prenez garde, Sire; cet homme a été trompé, comme tout le monde, par la ressemblance du prince. -- La ressemblance? Allons donc! -- Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable à Votre Majesté, pour que tous les yeux s’y laissent prendre, insista Fouquet. -- Folie! -- Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s’apprêtent à affronter le regard de vos ministres, de votre mère, de vos officiers, de votre famille, ces gens-là doivent être bien sûrs de la ressemblance. -- En effet, murmura le roi; ces gens-là, où sont-ils? -- Mais à Vaux. -- À Vaux! Vous souffrez qu’ils y restent? -- Le plus pressé, ce me semble, était de délivrer Votre Majesté. J’ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu’ordonnera le roi. J’attends. Louis réfléchit un moment. -- Rassemblons des troupes à Paris, dit-il. -- Les ordres sont donnés à cet effet, répliqua Fouquet. -- Vous avez donné des ordres? s’écria le roi. -- Pour cela, oui, Sire. Votre Majesté sera à la tête de dix mille hommes dans une heure. Pour toute réponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle effusion, qu’il était aisé de voir combien il avait jusqu’à cette parole, conservé de défiance contre son ministre, malgré l’intervention de ce dernier. -- Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assiéger, dans votre maison, les rebelles, qui doivent déjà s’y être établis ou retranchés. -- Cela m’étonnerait, répliqua Fouquet. -- Pourquoi? -- Parce que leur chef, l’âme de l’entreprise, ayant été démasqué par moi, tout le plan me semble avorté. -- Vous avez démasqué ce faux prince, lui? -- Non, je ne l’ai pas vu. -- Qui donc, alors? -- Le chef de l’entreprise, ce n’est point ce malheureux. Celui-là n’est qu’un instrument destiné pour toute sa vie au malheur, je le vois bien. -- Absolument! -- C’est M. l’abbé d’Herblay, l’évêque de Vannes. -- Votre ami? -- Il était mon ami, Sire, répliqua noblement Fouquet. -- Voilà qui est malheureux pour vous, dit le roi d’un ton moins généreux. -- De pareilles amitiés n’avaient rien de déshonorant, tant que j’ignorais le crime, Sire. -- Il fallait le prévoir. -- Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majesté. -- Ah! monsieur Fouquet, ce n’est point là ce que je veux dire, repartit le roi, fâché d’avoir ainsi montré l’aigreur de sa pensée. Eh bien! je vous le déclare, malgré le masque dont ce misérable se couvrait la face, j’ai eu comme un vague soupçon que ce pouvait être lui. Mais, avec ce chef de l’entreprise, il y avait un homme de main. Celui qui me menaçait de sa force herculéenne, quel est-il? -- Ce doit être son ami, le baron du Vallon, l’ancien mousquetaire. -- L’ami de d’Artagnan? l’ami du comte de La Fère? Ah! s’écria le roi sur ce dernier nom, ne négligeons pas cette relation entre les conspirateurs et M. de Bragelonne. -- Sire, Sire, n’allez pas trop loin. M. de la Fère est le plus honnête homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre. -- De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les coupables, n’est-ce pas? -- Comment Votre Majesté l’entend-elle? demanda Fouquet. -- J’entends, répliqua le roi, que nous allons arriver à Vaux avec des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de vipères, et qu’il n’échappera rien; rien, n’est-ce pas? -- Votre Majesté fera tuer ces hommes? s’écria Fouquet. -- Jusqu’au dernier! -- Oh! Sire! -- Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur. Je ne vis plus dans un temps où l’assassinat soit la seule, la dernière raison des rois. Non, Dieu merci! J’ai des parlements, moi, qui jugent en mon nom, et j’ai des échafauds où l’on exécute mes volontés suprêmes! Fouquet pâlit. -- Je prendrai la liberté, dit-il de faire observer à Votre Majesté que tout procès sur ces matières est un scandale mortel pour la dignité du trône. Il ne faut pas que le nom auguste d’Anne d’Autriche passe par les lèvres du peuple, entrouvertes pour un sourire. -- Il faut que justice soit faite, monsieur. -- Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l’échafaud! -- Le sang royal! vous croyez cela? s’écria le roi avec fureur en frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une invention. Là, surtout, dans cette invention, je vois le crime de M. d’Herblay. C’est ce crime que je veux punir, bien plus que leur violence, leur insulte. -- Et punir de mort? -- De mort, oui, monsieur. -- Sire, dit avec fermeté le surintendant, dont le front, longtemps baissé, se releva superbe, Votre Majesté fera trancher la tête, si elle le veut, à Philippe de France, son frère; cela la regarde, et elle consultera là-dessus Anne d’Autriche, sa mère. Ce qu’elle ordonnera sera bien ordonné. Je ne m’en veux donc plus mêler, pas même pour l’honneur de votre couronne; mais j’ai une grâce à vous demander: je vous la demande. -- Parlez, dit le roi fort troublé par les dernières paroles du ministre. Que vous faut-il? -- La grâce de M. d’Herblay et celle de M. du Vallon. -- Mes assassins? -- Deux rebelles, Sire, voilà tout. -- Oh! je comprends que vous me demandiez grâce pour vos amis. -- Mes amis! fit Fouquet blessé profondément. -- Vos amis, oui; mais la sûreté de mon État exige une exemplaire punition des coupables. -- Je ne ferai pas observer à Votre Majesté que je viens de lui rendre la liberté, de lui sauver la vie. -- Monsieur! -- Je ne lui ferai pas observer que, si M. d’Herblay eût voulu faire son rôle d’assassin, il pouvait simplement assassiner Votre Majesté, ce matin, dans la forêt de Sénart et que tout était fini. Le roi tressaillit. -- Un coup de pistolet dans la tête, poursuivit Fouquet, et le visage de Louis XIV, devenu méconnaissable, était à jamais l’absolution de M. d’Herblay. Le roi pâlit d’épouvante à l’aspect du péril évité. -- M. d’Herblay, continua Fouquet, s’il eût été un assassin, n’avait pas besoin de me conter son plan pour réussir. Débarrassé du vrai roi, il rendait le faux roi impossible à deviner. L’usurpateur eût-il été reconnu par Anne d’Autriche, c’était toujours un fils pour elle. L’usurpateur, pour la conscience de M. d’Herblay, c’était toujours un roi du sang de Louis XIII. De plus, le conspirateur avait la sûreté, le secret, l’impunité. Un coup de pistolet lui donnait tout cela. Grâce, pour lui, au nom de votre salut, Sire! Le roi, au lieu d’être touché par cette peinture si vraie de générosité d’Aramis, se sentait cruellement humilié. Son indomptable orgueil ne pouvait s’accoutumer à l’idée qu’un homme avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil d’une vie royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour obtenir la grâce de ses amis portait une nouvelle goutte de venin dans le coeur déjà ulcéré de Louis XIV. Rien ne put donc le fléchir, et, s’adressant impétueusement à Fouquet: -- Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me demandez grâce pour ces gens-là! À quoi bon demander ce qu’on peut avoir sans le solliciter? -- Je ne vous comprends pas, Sire. -- C’est aisé, pourtant. Où suis-je ici? -- À la Bastille, Sire. -- Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, n’est-ce pas? -- C’est vrai, Sire. -- Et nul ne connaît ici que Marchiali? -- Assurément. -- Eh bien! ne changez rien à la situation. Laissez le fou pourrir dans un cachot de la Bastille, et MM. d’Herblay et du Vallon n’ont pas besoin de ma grâce. Leur nouveau roi les absoudra. -- Votre Majesté me fait injure, Sire, et elle a tort, répliqua sèchement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. d’Herblay n’est pas assez inepte, pour avoir oublié de faire toutes ces réflexions, et, si j’eusse voulu faire un nouveau roi, comme vous dites, je n’avais aucun besoin de venir forcer les portes de la Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre Majesté a l’esprit troublé par la colère. Autrement, elle n’offenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a rendu le plus important service. Louis s’aperçut qu’il avait été trop loin, que les portes de la Bastille étaient encore fermées sur lui, tandis que s’ouvraient peu à peu les écluses derrière lesquelles ce généreux Fouquet contenait sa colère. -- Je n’ai pas dit cela pour vous humilier. À Dieu ne plaise! monsieur! répliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez à moi pour obtenir une grâce, et je vous réponds selon ma conscience; or, suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas dignes de grâce ni de pardon. Fouquet ne répliqua rien. -- Ce que je fais là, ajouta le roi, est généreux comme ce que vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai même que c’est plus généreux, attendu