Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13949] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DE BRAGELONNE TOME III (1848 -- 1850) Table des matieres Chapitre CXXXII -- Psychologie royale Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites Chapitre CXXXV -- L'orage Chapitre CXXXVI -- La pluie Chapitre CXXXVII -- Tobie Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame Chapitre CXXXIX -- La loterie Chapitre CXL -- Malaga Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux Chapitre CXLII -- Ou le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a rien perdu de sa force Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Truechen et Planchet se quitterent amis, grace a d'Artagnan Chapitre CXLVII -- La presentation de Porthos Chapitre CXLVIII -- Explications Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche Chapitre CL -- Montalais et Malicorne Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour Chapitre CLII -- Le combat Chapitre CLIII -- Le souper du roi Chapitre CLIV -- Apres souper Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le roi l'avait charge Chapitre CLVI -- L'affut Chapitre CLVII -- Le medecin Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe, et que c'etait Manicamp qui avait raison Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France Chapitre CLXI -- Le voyage Chapitre CLXII -- Trium-Feminat Chapitre CLXIII -- Premiere querelle Chapitre CLXIV -- Desespoir Chapitre CLXV -- La fuite Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son cote, passe le temps de dix heures et demie a minuit Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs Chapitre CLXVIII -- Chaillot Chapitre CLXIX -- Chez Madame Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere Chapitre CLXXI -- Ou il est traite des jardiniers, des echelles et des filles d'honneur Chapitre CLXXII -- Ou il est traite de menuiserie et ou il est donne quelques details sur la facon de percer les escaliers Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux Chapitre CLXXIV -- L'apparition Chapitre CLXXV -- Le portrait Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se faire avec l'un peut se faire avec l'autre Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mere Chapitre CLXXXIII -- Deux amies Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de Belliere Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en revenir au vicomte de Bragelonne Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations Chapitre CXCI -- Deux jalousies Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait Chapitre CXCV -- Rivaux politiques Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux Chapitre CXXXII -- Psychologie royale Le roi entra dans ses appartements d'un pas rapide. Peut-etre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il laissait derriere lui comme la trace d'un deuil mysterieux. Cette gaiete, que chacun avait remarquee dans son attitude a son arrivee, et dont chacun s'etait rejoui, nul ne l'avait peut-etre approfondie dans son veritable sens; mais ce depart si orageux, ce visage si bouleverse, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre facilement. La legerete de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractere ombrageux, et surtout pour un caractere de roi; l'assimilation trop familiere, sans doute, de ce roi a un homme ordinaire; voila les raisons que l'assemblee donna du depart precipite et inattendu de Louis XIV. Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point d'abord autre chose. C'etait assez pour elle d'avoir rendu quelque petite torture d'amour-propre a celui qui, oubliant si promptement des engagements contractes, semblait avoir pris a tache de dedaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres conquetes. Il n'etait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la situation ou se trouvaient les choses, de faire voir au roi la difference qu'il y avait a aimer en haut lieu ou a courir l'amourette comme un cadet de province. Avec ces grandes amours, sentant leur loyaute et leur toute- puissance, ayant en quelque sorte leur etiquette et leur ostentation, un roi, non seulement ne derogeait point, mais encore trouvait repos, securite, mystere et respect general. Dans l'abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait, meme chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme; il perdait son caractere d'infaillible et d'inviolable. Descendu dans la region des petites miseres humaines, il en subissait les pauvres orages. En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au coeur, ou plutot meme au visage, comme le dernier de ses sujets, c'etait porter un coup terrible a l'orgueil de ce sang genereux: on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour. Madame avait sagement calcule sa vengeance; aussi, comme on l'a vu, s'etait-elle vengee. Qu'on n'aille pas croire cependant que Madame eut les passions terribles des heroines du Moyen Age et qu'elle vit les choses sous leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle, coquette, amoureuse, plutot de fantaisie, d'imagination ou d'ambition que de coeur; Madame, au contraire, inaugurait cette epoque de plaisirs faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s'ecoulerent entre la moitie du XVIIe siecle et les trois quarts du XVIIIe. Madame voyait donc, ou plutot croyait voir les choses sous leur veritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frere, avait ri le premier de l'humble La Valliere, et que, selon ses habitudes, il n'etait pas probable qu'il adorat jamais la personne dont il avait pu rire, ne fut-ce qu'un instant. D'ailleurs, l'amour-propre n'etait-il pas la, ce demon souffleur qui joue un si grand role dans cette comedie dramatique qu'on appelle la vie d'une femme; l'amour-propre ne disait-il point tout haut, tout bas, a demi-voix, sur tous les tons possibles, qu'elle ne pouvait veritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, etre comparee a la pauvre La Valliere, aussi jeune qu'elle, c'est vrai, mais bien moins jolie, mais tout a fait pauvre? Et que cela n'etonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands caracteres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison qu'ils font d'eux aux autres, des autres a eux. Peut-etre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque si savamment combinee? Pourquoi tant de forces deployees, s'il ne s'agissait de debusquer serieusement le roi d'un coeur tout neuf dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de donner une pareille importance a La Valliere, si elle ne redoutait pas La Valliere? Non, Madame ne redoutait pas La Valliere, au point de vue ou un historien qui sait les choses voit l'avenir, ou plutot le passe; Madame n'etait point un prophete ou une sibylle; Madame ne pouvait pas plus qu'un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l'avenir qui garde en ses plus secretes pages les plus serieux evenements. Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui avoir fait une cachotterie toute feminine; elle voulait lui prouver clairement que s'il usait de ce genre d'armes offensives, elle, femme d'esprit et de race, trouverait certainement dans l'arsenal de son imagination des armes defensives a l'epreuve meme des coups d'un roi. Et d'ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre, il n'y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu'enfin, s'il avait espere etre adore tout d'abord, de confiance, a son seul aspect, par toutes les femmes de sa cour, c'etait une pretention humaine, temeraire, insultante pour certaines plus haut placees que les autres, et que la lecon, tombant a propos sur cette tete royale, trop haute et trop fiere, serait efficace. Voila certainement quelles etaient les reflexions de Madame a l'egard du roi. L'evenement restait en dehors. Ainsi, l'on voit qu'elle avait agi sur l'esprit de ses filles d'honneur et avait prepare dans tous ses details la comedie qui venait de se jouer. Le roi en fut tout etourdi. Depuis qu'il avait echappe a M. de Mazarin, il se voyait pour la premiere fois traite en homme. Une pareille severite, de la part de ses sujets, lui eut fourni matiere a resistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte. Mais s'attaquer a des femmes, etre attaque par elles, avoir ete joue par de petites provinciales arrivees de Blois tout expres pour cela, c'etait le comble du deshonneur pour un jeune roi plein de la vanite que lui inspiraient a la fois et ses avantages personnels et son pouvoir royal. Rien a faire, ni reproches, ni exil, ni meme bouderies. Bouder, c'eut ete avouer qu'on avait ete touche, comme Hamlet, par une arme demouchetee, l'arme du ridicule. Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes ont le rire pour vengeance. Oh! si, au lieu d'en laisser toute la responsabilite a des femmes, quelque courtisan se fut mele a cette intrigue, avec quelle joie Louis XIV eut saisi cette occasion d'utiliser la Bastille! Mais la encore la colere royale s'arretait, repoussee par le raisonnement. Avoir une armee, des prisons, une puissance presque divine, et mettre cette toute-puissance au service d'une miserable rancune, c'etait indigne, non seulement d'un roi, mais meme d'un homme. Il s'agissait donc purement et simplement de devorer en silence cet affront et d'afficher sur son visage la meme mansuetude, la meme urbanite. Il s'agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi pas? Ou Madame etait l'instigatrice de l'evenement, ou l'evenement l'avait trouvee passive. Si elle avait ete l'instigatrice, c'etait bien hardi a elle, mais enfin n'etait-ce pas son role naturel? Qui l'avait ete chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait ose calculer les chances de l'adultere, bien plus de l'inceste? Qui, retranche derriere son omnipotence royale, avait dit a cette jeune femme: "Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son bras arme du sceptre vous protegera contre tous, meme contre vos remords?" Donc, la jeune femme avait obei a cette parole royale, avait cede a cette voix corruptrice, et maintenant qu'elle avait fait le sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payee de ce sacrifice par une infidelite d'autant plus humiliante qu'elle avait pour cause une femme bien inferieure a celle qui avait d'abord cru etre aimee. Ainsi, Madame eut-elle ete l'instigatrice de la vengeance, Madame eut eu raison. Si, au contraire, elle etait passive dans tout cet evenement, quel sujet avait le roi de lui en vouloir? Devait-elle, ou plutot pouvait-elle arreter l'essor de quelques langues provinciales? devait-elle, par un exces de zele mal entendu, reprimer, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces trois petites filles? Tous ces raisonnements etaient autant de piqures sensibles a l'orgueil du roi; mais, quand il avait bien repasse tous ces griefs dans son esprit, Louis XIV s'etonnait, reflexions faites, c'est-a-dire apres la plaie pansee, de sentir d'autres douleurs sourdes, insupportables, inconnues. Et voila ce qu'il n'osait s'avouer a lui-meme, c'est que ces lancinantes atteintes avaient leur siege au coeur. Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs, comme le roi se l'avouait a lui-meme: il s'etait laisse chatouiller le coeur par cette naive declaration de La Valliere; il avait cru a l'amour pur, a de l'amour pour l'homme, a de l'amour depouille de tout interet; et son ame, plus jeune et surtout plus naive qu'il ne le supposait, avait bondi au-devant de cette autre ame qui venait de se reveler a lui par ses aspirations. La chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de l'amour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux coeurs: pas plus de simultaneite que d'egalite; l'un aime presque toujours avant l'autre, comme l'un finit presque toujours d'aimer apres l'autre. Aussi le courant electrique s'etablit-il en raison de l'intensite de la premiere passion qui s'allume. Plus Mlle de La Valliere avait montre d'amour, plus le roi en avait ressenti. Et voila justement ce qui etonnait le roi. Car il lui etait bien demontre qu'aucun courant sympathique n'avait pu entrainer son coeur, puisque cet aveu n'etait pas de l'amour, puisque cet aveu n'etait qu'une insulte faite a l'homme et au roi, puisque enfin c'etait, et le mot surtout brulait comme un fer rouge, puisque enfin c'etait une mystification. Ainsi cette petite fille a laquelle, a la rigueur, on pouvait tout refuser, beaute, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie par Madame elle-meme en raison de son humilite, avait non seulement provoque le roi, mais encore dedaigne le roi, c'est-a- dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu'a chercher des yeux, qu'a etendre la main, qu'a laisser tomber le mouchoir. Et, depuis la veille, il avait ete preoccupe de cette petite fille au point de ne penser qu'a elle, de ne rever que d'elle; depuis la veille, son imagination s'etait amusee a parer son image de tous les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant d'affaires reclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille, consacre toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son coeur, a cette unique reverie. En verite, c'etait trop ou trop peu. Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre autres que de Saint-Aignan etait la, l'indignation du roi s'exhalait dans les plus violentes imprecations. Il est vrai que Saint-Aignan etait tapi dans un coin, et de ce coin regardait passer la tempete. Son desappointement a lui paraissait miserable a cote de la colere royale. Il comparait a son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi offense, et, connaissant le coeur des rois en general et celui des puissants en particulier, il se demandait si bientot ce poids de fureur, suspendu jusque-la sur le vide, ne finirait point par tomber sur lui, par cela meme que d'autres etaient coupables et lui innocent. En effet, tout a coup le roi s'arreta dans sa marche immoderee, et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouce. -- Et toi, de Saint-Aignan? s'ecria-t-il. De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait: -- Eh bien! Sire? -- Oui, tu as ete aussi sot que moi, n'est-ce pas? -- Sire, balbutia de Saint-Aignan. -- Tu t'es laisse prendre a cette grossiere plaisanterie. -- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commencait a secouer les membres, que Votre Majeste ne se mette point en colere: les femmes, elle le sait, sont des creatures imparfaites creees pour le mal; donc, leur demander le bien c'est exiger d'elles la chose impossible. Le roi, qui avait un profond respect de lui-meme, et qui commencait a prendre sur ses passions cette puissance qu'il conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se deconsiderait a montrer tant d'ardeur pour un si mince objet. -- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets pas en colere; j'admire seulement que nous ayons ete joues avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles. J'admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en rapporter a notre propre coeur. -- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c'est un organe qu'il faut absolument reduire a ses fonctions physiques, mais qu'il faut destituer de toutes fonctions morales. J'avoue, quant a moi, que, lorsque j'ai vu le coeur de Votre Majeste si fort preoccupe de cette petite... -- Preoccupe, moi? mon coeur preoccupe? Mon esprit, peut-etre; mais quant a mon coeur... il etait... Louis s'apercut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en allait decouvrir un autre. -- Au reste, ajouta-t-il, je n'ai rien a reprocher a cette enfant. Je savais qu'elle en aimait un autre. -- Le vicomte de Bragelonne, oui. J'en avais prevenu Votre Majeste. -- Sans doute. Mais tu n'etais pas le premier. Le comte de La Fere m'avait demande la main de Mlle de La Valliere pour son fils. Eh bien! a son retour d'Angleterre, je les marierai puisqu'ils s'aiment. -- En verite, je reconnais la toute la generosite du roi. -- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes de choses, dit Louis. -- Oui, digerons l'affront, Sire, dit le courtisan resigne. -- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir. -- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan. -- Eh bien? -- Eh bien! je vais faire quelque bonne epigramme sur le trio. J'appellerai cela: _Naiade et Dryade_; cela fera plaisir a Madame. -- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, cela me distraira. Ah! n'importe, n'importe, Saint-Aignan, ajouta le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force surhumaine pour etre dignement soutenu. Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus angelique patience, un des valets de service vint gratter a la porte de la chambre. De Saint-Aignan s'ecarta par respect. -- Entrez, fit le roi. Le valet entrebailla la porte. -- Que veut-on? demanda Louis. Le valet montra une lettre pliee en forme de triangle. -- Pour Sa Majeste, dit-il. -- De quelle part? -- Je l'ignore; il a ete remis par un des officiers de service. Le roi fit signe, le valet apporta le billet. Le roi s'approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et laissa echapper un cri. Saint-Aignan etait assez respectueux pour ne pas regarder; mais, sans regarder, il voyait et entendait. Il accourut. Le roi, d'un geste, congedia le valet. -- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant. -- Votre Majeste se trouve-t-elle indisposee? demanda Saint-Aignan les bras etendus. -- Non, non, Saint-Aignan; lis! Et il lui passa le billet. Les yeux de Saint-Aignan se porterent a la signature. -- La Valliere! s'ecria-t-il. Oh! Sire! -- Lis! lis! Et Saint-Aignan lut: "Sire, pardonnez-moi mon importunite, pardonnez-moi surtout le defaut de formalites qui accompagne cette lettre; un billet me semble plus presse et plus pressant qu'une depeche; je me permets donc d'adresser un billet a Votre Majeste. Je rentre chez moi brisee de douleur et de fatigue, Sire, et j'implore de Votre Majeste la faveur d'une audience dans laquelle je pourrai dire la verite a mon roi. Signe: Louise de La Valliere." -- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint Aignan tout etourdi de ce qu'il venait de lire. -- Eh bien? repeta Saint-Aignan. -- Que penses-tu de cela? -- Je ne sais trop. -- Mais enfin? -- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur. -- Peur de quoi? demanda noblement Louis. -- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majeste a mille raisons d'en vouloir a l'auteur ou aux auteurs d'une si mechante plaisanterie, et la memoire de Votre Majeste, ouverte dans le mauvais sens, est une eternelle menace pour l'imprudente. -- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous. -- Le roi doit voir mieux que moi. -- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines particularites de la scene qui s'est passee ce soir chez Madame... Enfin... Le roi s'arreta sur ce sens suspendu. -- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majeste va donner audience, voila ce qu'il y a de plus clair dans tout cela. -- Je ferai mieux, Saint-Aignan. -- Que ferez-vous, Sire? -- Prends ton manteau. -- Mais, Sire... -- Tu sais ou est la chambre des filles de Madame? -- Certes. -- Tu sais un moyen d'y penetrer? -- Oh! quant a cela, non. -- Mais enfin tu dois connaitre quelqu'un par la? -- En verite, Votre Majeste est la source de toute bonne idee. -- Tu connais quelqu'un? -- Oui. -- Qui connais-tu? Voyons. -- Je connais certain garcon qui est au mieux avec certaine fille. -- D'honneur? -- Oui, d'honneur, Sire. -- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant. -- Non, malheureusement; avec Montalais. -- Il s'appelle? -- Malicorne. -- Bon! Et tu peux compter sur lui? -- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera part. -- C'est au mieux. Partons! -- Je suis aux ordres de Votre Majeste. Le roi jeta son propre manteau sur les epaules de Saint-Aignan et lui demanda le sien. Puis tous deux gagnerent le vestibule. Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade De Saint-Aignan s'arreta au pied de l'escalier qui conduisait aux entresols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame. De la, par un valet qui passait, il fit prevenir Malicorne, qui etait encore chez Monsieur. Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant dans l'ombre. Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule. Au contraire, de Saint-Aignan s'avanca. Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son desir, Malicorne recula tout net. -- Oh! oh! dit-il, vous me demandez a etre introduit dans les chambres des filles d'honneur? -- Oui. -- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir dans quel but vous la desirez. -- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m'est impossible de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez a moi comme un ami qui vous a tire d'embarras hier et qui vous prie de l'en tirer aujourd'hui. -- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je voulais, c'etait ne point coucher a la belle etoile, et tout honnete homme peut avouer un pareil desir; tandis que vous, vous n'avouez rien. -- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que, s'il m'etait permis de m'expliquer, je m'expliquerais. -- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d'entrer chez Mlle de Montalais. -- Pourquoi? -- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur un mur, faisant la cour a Mlle de Montalais; or, ce serait complaisant a moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte de sa chambre. -- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef? -- Pour qui donc alors? -- Elle ne loge pas seule, ce me semble? -- Non, sans doute. -- Elle loge avec Mlle de La Valliere? -- Oui, mais vous n'avez pas plus affaire reellement a Mlle de La Valliere qu'a Mlle de Montalais, et il n'y a que deux hommes a qui je donnerais cette clef: c'est a M. de Bragelonne, s'il me priait de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait. -- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l'ordonne, dit le roi en s'avancant hors de l'obscurite et en entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra pres de vous, tandis que nous monterons pres de Mlle de La Valliere: c'est, en effet, a elle seule que nous avons affaire. -- Le roi! s'ecria Malicorne en se courbant jusqu'aux genoux du roi. -- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon gre de votre resistance que de votre capitulation. Relevez- vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons. -- Sire, a vos ordres, dit Malicorne en montant l'escalier. -- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot de ma visite. Malicorne s'inclina en signe d'obeissance et continua de monter. Mais le roi, par une vive reflexion, le suivit, et cela avec une rapidite si grande, que, quoique Malicorne eut deja la moitie des escaliers d'avance, il arriva en meme temps que lui a la chambre. Il vit alors, par la porte demeuree entrouverte derriere Malicorne, La Valliere toute renversee dans un fauteuil, et a l'autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant avec Malicorne. Le roi ouvrit brusquement la porte et entra. Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le roi, elle s'esquiva. A cette vue, La Valliere, de son cote, se redressa comme une morte galvanisee et retomba sur son fauteuil. Le roi s'avanca lentement vers elle. -- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me voici pret a vous entendre. Parlez. De Saint-Aignan, fidele a son role de sourd, d'aveugle et de muet, de Saint-Aignan s'etait place, lui, dans une encoignure de porte, sur un escabeau que le hasard lui avait procure tout expres. Abrite sous la tapisserie qui servait de portiere, adosse a la muraille meme, il ecouta ainsi sans etre vu, se resignant au role de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gener le maitre. La Valliere, frappee de terreur a l'aspect du roi irrite, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante: -- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi. -- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis XIV. -- Sire, j'ai commis une grande faute, plus qu'une grande faute, un grand crime. -- Vous? -- Sire, j'ai offense Votre Majeste. -- Pas le moins du monde, repondit Louis XIV. -- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-a-vis de moi cette terrible gravite qui decele la colere bien legitime du roi. Je sens que je vous ai offense, Sire; mais j'ai besoin de vous expliquer comment je ne vous ai point offense de mon plein gre. -- Et d'abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m'auriez-vous offense? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous etes raillee d'un jeune homme credule: c'est bien naturel; toute autre femme a votre place eut fait ce que vous avez fait. -- Oh! Votre Majeste m'ecrase avec ces paroles. -- Et pourquoi donc? -- Parce que, si la plaisanterie fut venue de moi, elle n'eut pas ete innocente. -- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce la tout ce que vous aviez a me dire en me demandant une audience? Et le roi fit presque un pas en arriere. Alors La Valliere, avec une voix breve et entrecoupee, avec des yeux desseches par le feu des larmes, fit a son tour un pas vers le roi. -- Votre Majeste a tout entendu? dit-elle. -- Tout, quoi? -- Tout ce qui a ete dit par moi au chene royal? -- Je n'en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle. -- Et Votre Majeste, lorsqu'elle m'eut entendue, a pu croire que j'avais abuse de sa credulite. -- Oui, credulite, c'est bien cela, vous avez dit le mot. -- Et Votre Majeste n'a pas soupconne qu'une pauvre fille comme moi peut etre forcee quelquefois de subir la volonte d'autrui? -- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonte semblait s'exprimer si librement sous le chene royal se laissat influencer a ce point par la volonte d'autrui. -- Oh! mais la menace, Sire! -- La menace!... Qui vous menacait? qui osait vous menacer? -- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire. -- Je ne reconnais a personne le droit de menace dans mon royaume. -- Pardonnez-moi, Sire, il y a pres de Votre Majeste meme des personnes assez haut placees pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n'ayant que sa reputation. -- Et comment la perdre? -- En lui faisant perdre cette reputation par une honteuse expulsion. -- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j'aime fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres. -- Sire! -- Oui, et il m'est penible, je l'avoue, de voir qu'une justification facile, comme pourrait l'etre la votre, se vienne compliquer devant moi d'un tissu de reproches et d'imputations. -- Auxquelles vous n'ajoutez pas foi alors? s'ecria La Valliere. Le roi garda le silence. -- Oh! dites-le donc! repeta La Valliere avec vehemence. -- Je regrette de vous l'avouer, repeta le roi en s'inclinant avec froideur. -- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l'une dans l'autre: -- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle. Le roi ne repondit rien. Les traits de La Valliere s'altererent a ce silence. -- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j'ai ourdi ce ridicule, cet infame complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majeste? -- Eh! mon Dieu! ce n'est ni ridicule ni infame, dit le roi; ce n'est pas meme un complot: c'est une raillerie plus ou moins plaisante, voila tout. -- Oh! murmura la jeune fille desesperee, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire. -- Mais non, je ne veux pas vous croire. -- Mon Dieu! mon Dieu! -- Ecoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m'ecoute, me guette; le roi veut peut-etre s'amuser a mes depens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur, prenons-le par le coeur. La Valliere cacha sa tete dans ses mains en etouffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu'il avait souffert. -- Supposons donc cette fable que je l'aime et que je l'aie distingue. Le roi est si naif et si orgueilleux a la fois, qu'il me croira, et alors nous irons raconter cette naivete du roi, et nous rirons. -- Oh! s'ecria La Valliere, penser cela, penser cela, c'est affreux! -- Et, poursuivit le roi, ce n'est pas tout: si ce prince orgueilleux vient a prendre au serieux la plaisanterie, s'il a l'imprudence d'en temoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilie; or, ce sera, un jour, un recit charmant a faire a mon amant, une part de dot a apporter a mon mari, que cette aventure d'un roi joue par une malicieuse jeune fille. -- Sire! s'ecria La Valliere egaree, delirante, pas un mot de plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez? -- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commencait cependant a s'emouvoir. La Valliere tomba a genoux, et cela si rudement, que ses genoux resonnerent sur le parquet. Puis, joignant les mains: -- Sire, dit-elle, je prefere la honte a la trahison. -- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour relever la jeune fille. -- Sire, quand je vous aurai sacrifie mon honneur et ma raison, vous croirez peut-etre a ma loyaute. Le recit qui vous a ete fait chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j'ai dit sous le grand chene... -- Eh bien? -- Cela seulement, c'etait la verite. -- Mademoiselle! s'ecria le roi. -- Sire, s'ecria La Valliere entrainee par la violence de ses sensations, Sire, dusse-je mourir de honte a cette place ou sont enracines mes deux genoux, je vous le repeterai jusqu'a ce que la voix me manque: j'ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime! -- Vous? -- Je vous aime, Sire, depuis le jour ou je vous ai vu, depuis qu'a Blois, ou je languissais, votre regard royal est tombe sur moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C'est un crime de lese-majeste, je le sais, qu'une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, meprisez-moi pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raille, que je vous ai trahi. Je suis d'un sang fidele a la royaute, Sire; et j'aime... j'aime mon roi!... Oh! je me meurs! Et tout a coup, epuisee de force, de voix, d'haleine, elle tomba pliee en deux, pareille a cette fleur dont parle Virgile et qu'a touchee la faux du moissonneur. Le roi, a ces mots, a cette vehemente supplique, n'avait garde ni rancune, ni doute; son coeur tout entier s'etait ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage. Aussi, lorsqu'il entendit l'aveu passionne de cet amour, il faiblit, et voila son visage dans ses deux mains. Mais, lorsqu'il sentit les mains de La Valliere cramponnees a ses mains, lorsque la tiede pression de l'amoureuse jeune fille eut gagne ses arteres, il s'embrasa a son tour, et, saisissant La Valliere a bras-le-corps, il la releva et la serra contre son coeur. Mais elle, mourante, laissant aller sa tete vacillante sur ses epaules, ne vivait plus. Alors le roi, effraye, appela de Saint-Aignan. De Saint-Aignan, qui avait pousse la discretion jusqu'a rester immobile dans son coin en feignant d'essuyer une larme, accourut a cet appel du roi. Alors il aida Louis a faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui repandit de l'eau de la reine de Hongrie en lui repetant: -- Mademoiselle, allons, mademoiselle, c'est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh! la, la! prenez garde, vous allez emouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majeste est sensible, Sa Majeste a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites- y attention, le roi est fort pale. En effet, le roi palissait visiblement. Quant a La Valliere, elle ne bougeait pas. -- Mademoiselle! mademoiselle! en verite, continuait de Saint- Aignan, revenez a vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps; songez a une chose, c'est que si le roi se trouvait mal, je serais oblige d'appeler son medecin. Ah! quelle extremite, mon Dieu! Mademoiselle, chere mademoiselle, revenez a vous, faites un effort, vite, vite! Il etait difficile de deployer plus d'eloquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus energique et de plus actif encore que cette eloquence reveilla La Valliere. Le roi s'etait agenouille devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers brulants qui sont aux mains ce que le baiser des levres est au visage. Elle revint enfin a elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard: -- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majeste m'a donc pardonne? Le roi ne repondit pas... il etait encore trop emu. De Saint-Aignan crut devoir s'eloigner de nouveau... Il avait devine la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majeste. La Valliere se leva. -- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifiee, je l'espere du moins, aux yeux de Votre Majeste, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J'y benirai mon roi toute ma vie, et j'y mourrai en aimant Dieu, qui m'a fait un jour de bonheur. -- Non, non, repondit le roi, non, vous vivrez ici en benissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de felicite, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure! -- Oh! Sire, Sire!... Et sur ce doute de La Valliere, les baisers du roi devinrent si brulants, que de Saint-Aignan crut qu'il etait de son devoir de passer de l'autre cote de la tapisserie. Mais ces baisers, qu'elle n'avait pas eu la force de repousser d'abord, commencerent a bruler la jeune fille. -- Oh! Sire, s'ecria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d'avoir ete si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majeste me meprise encore. -- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n'aime et n'honore rien au monde plus que vous, et rien a ma cour ne sera, j'en jure Dieu, aussi estime que vous ne le serez desormais; je vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait d'un exces d'amour; mais je puis vous prouver que j'aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le desirer. Puis, s'inclinant devant elle et lui prenant la main: -- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d'agreer le baiser que je depose sur votre main? Et la levre du roi se posa respectueuse et legere sur la main frissonnante de la jeune fille. -- Desormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Valliere de son regard, desormais vous etes sous ma protection. Ne parlez a personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu'ils ont pu vous faire. A l'avenir, vous serez tellement au-dessus de ceux-la, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront plus meme pitie. Et il salua religieusement comme au sortir d'un temple. Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s'approcha tout humble: -- Comte, dit-il, j'espere que Mademoiselle voudra bien vous accorder un peu de son amitie en retour de celle que je lui ai vouee a jamais. De Saint-Aignan flechit le genou devant La Valliere. -- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur! -- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, mademoiselle, ou plutot au revoir: faites-moi la grace de ne pas m'oublier dans votre priere. -- Oh! Sire, dit La Valliere, soyez tranquille: vous etes avec Dieu dans mon coeur. Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraina de Saint- Aignan par les degres. Madame n'avait pas prevu ce denouement-la: ni naiade ni dryade n'en avaient parle. Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites Tandis que La Valliere et le roi confondaient dans leur premier aveu tous les chagrins du passe, tout le bonheur du present, toutes les esperances de l'avenir, Fouquet, rentre chez lui, c'est-a-dire dans l'appartement qui lui avait ete departi au chateau, Fouquet s'entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi negligeait en ce moment. -- Vous me direz, commenca Fouquet, lorsqu'il eut installe son hote dans un fauteuil et pris place lui-meme a ses cotes, vous me direz, monsieur d'Herblay, ou nous en sommes maintenant de l'affaire de Belle-Ile, et si vous en avez recu quelques nouvelles. -- Monsieur le surintendant, repondit Aramis, tout va de ce cote comme nous le desirons; les depenses ont ete soldees, rien n'a transpire de nos desseins. -- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre? -- J'ai recu ce matin la nouvelle qu'elles y etaient arrivees depuis quinze jours. -- Et on les a traitees? -- A merveille. -- Mais l'ancienne garnison, qu'est-elle devenue? -- Elle a repris terre a Sarzeau, et on l'a immediatement dirigee sur Quimper. -- Et les nouveaux garnisaires? -- Sont a nous a cette heure. -- Vous etes sur de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes? -- Sur, et vous allez voir, d'ailleurs, comment les choses se sont passees. -- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Ile est justement la plus mauvaise. -- Je sais cela et j'agis en consequence; pas d'espace, pas de communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd'hui, c'est grande pitie, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'a lui, de voir combien les jeunes gens cherchent a se divertir, et combien, en consequence, ils inclinent vers celui qui paie les divertissements. -- Mais s'ils s'amusent a Belle-Ile? -- S'ils s'amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s'ils s'ennuient de par le roi et s'amusent de par M. Fouquet, ils aimeront M. Fouquet. -- Et vous avez prevenu mon intendant, afin qu'aussitot leur arrivee... -- Non pas: on les a laisses huit jours s'ennuyer tout a leur aise; mais, au bout de huit jours, ils ont reclame, disant que les derniers officiers s'amusaient plus qu'eux. On leur a repondu alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait des lors voulu assez de bien pour qu'ils ne s'ennuyassent point sur ses terres. Alors ils ont reflechi. Mais aussitot l'intendant a ajoute que, sans prejuger les ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maitre pour savoir que tout gentilhomme au service du roi l'interessait, et qu'il ferait, bien qu'il ne connut pas les nouveaux venus, autant pour eux qu'il avait fait pour les autres. -- A merveille! Et, la-dessus, les effets ont suivi les promesses, j'espere? Je desire, vous le savez, qu'on ne promette jamais en mon nom sans tenir. -- La-dessus, on a mis a la disposition des officiers nos deux corsaires et vos chevaux; on leur a donne les clefs de la maison principale; en sorte qu'ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce qu'ils trouvent de dames a Belle-Ile, et ce qu'ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les environs. -- Et il y en a bon nombre a Sarzeau et a Vannes, n'est-ce pas, Votre Grandeur? -- Oh! sur toute la cote, repondit tranquillement Aramis. -- Maintenant, pour les soldats? -- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des vivres excellents et une haute paie. -- Tres bien; en sorte?... -- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est deja meilleure que l'autre. -- Bien. -- Il en resulte que, si Dieu consent a ce que l'on nous renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois ans l'armee y aura passe, si bien qu'au lieu d'avoir un regiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes. -- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur d'Herblay, n'etait un ami precieux, impayable; mais dans tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j'ai passes a Saint-Mande, j'ai tout oublie, je l'avoue. -- Oh! je ne l'oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est a Saint-Mande, graisse sur toutes les articulations, choye en nourriture, soigne en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc, promenade que vous vous etes reservee pour vous seul; il en use. Il recommence a marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou en faisant eclater de vieux chenes, comme faisait Milon de Crotone, et comme il n'y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C'est un brave que notre Porthos. -- Oui; mais, en attendant, il va s'ennuyer. -- Oh! jamais. -- Il va questionner? -- Il ne voit personne. -- Mais, enfin, il attend ou espere quelque chose? -- Je lui ai donne un espoir que nous realiserons quelque matin, et il vit la dessus. -- Lequel? -- Celui d'etre presente au roi. -- Oh! oh! en quelle qualite? -- D'ingenieur de Belle-Ile, pardieu! -- Est-ce possible? -- C'est vrai. -- Certainement; maintenant ne serait-il point necessaire qu'il retournat a Belle-Ile? -- Indispensable; je songe meme a l'y envoyer le plus tot possible. Porthos a beaucoup de representation; c'est un homme dont d'Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais; il est plein de dignite; devant les officiers, il fera l'effet d'un paladin du temps des croisades. Il grisera l'etat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet d'admiration et de sympathie; puis, s'il arrivait que nous eussions un ordre a faire executer, Porthos est une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par ou il voudra. -- Donc, renvoyez-le. -- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il faut que je vous dise une chose. -- Laquelle? -- C'est que je me defie de d'Artagnan. Il n'est pas a Fontainebleau comme vous l'avez pu remarquer, et d'Artagnan n'est jamais absent ou oisif impunement. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je vais tacher de savoir quelles sont les affaires que fait d'Artagnan. -- Vos affaires sont faites, dites-vous? -- Oui. -- Vous etes bien heureux, en ce cas, et j'en voudrais pouvoir dire autant. -- J'espere que vous ne vous inquietez plus? -- Hum! -- Le roi vous recoit a merveille. -- Oui. -- Et Colbert vous laisse en repos? -- A peu pres. -- En ce cas, dit Aramis avec cette suite d'idees qui faisait sa force, en ce cas, nous pouvons donc songer a ce que je vous disais hier a propos de la petite? -- Quelle petite? -- Vous avez deja oublie? -- Oui. -- A propos de La Valliere? -- Ah! c'est juste. -- Vous repugne-t-il donc de gagner cette fille? -- Sur un seul point. -- Lequel? -- C'est que le coeur est interesse autre part, et que je ne ressens absolument rien pour cette enfant. -- Oh! oh! dit Aramis; occupe par le coeur, avez-vous dit? -- Oui. -- Diable! il faut prendre garde a cela. -- Pourquoi? -- Parce qu'il serait terrible d'etre occupe par le coeur quand, ainsi que vous, on a tant besoin de sa tete. -- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, a votre premier appel j'ai tout quitte. Mais revenons a la petite. Quelle utilite voyez- vous a ce que je m'occupe d'elle? -- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, a ce que l'on croit du moins. -- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose? -- Je sais que le roi a change bien rapidement; qu'avant-hier le roi etait tout feu pour Madame; qu'il y a deja quelques jours, Monsieur s'est plaint de ce feu a la reine mere; qu'il y a eu des brouilles conjugales, des gronderies maternelles. -- Comment savez-vous tout cela? -- Je le sais, enfin. -- Eh bien? -- Eh bien! a la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n'a plus adresse la parole, n'a plus fait attention a Son Altesse Royale. -- Apres? -- Apres, il s'est occupe de Mlle de La Valliere. Mlle de La Valliere est fille d'honneur de Madame. Savez-vous ce qu'en amour on appelle un chaperon? -- Sans doute. -- Eh bien! Mlle de La Valliere est le chaperon de Madame. Profitez de cette position. Vous n'avez pas besoin de cela. Mais enfin, l'amour-propre blesse rendra la conquete plus facile; la petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu'un homme intelligent fait avec un secret. -- Mais comment arriver a elle? -- Vous me demandez cela? fit Aramis. -- Sans doute, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'elle. -- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui creerez une position: soit qu'elle subjugue le roi comme maitresse, soit qu'elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte. -- C'est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous a l'egard de cette petite? -- Quand vous avez desire une femme, qu'avez-vous fait, monsieur le surintendant? -- Je lui ai ecrit. J'ai fait mes protestations d'amour. J'y ai ajoute mes offres de service, et j'ai signe Fouquet. -- Et nulle n'a resiste? -- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu'elle a cede comme les autres. -- Voulez-vous prendre la peine d'ecrire? dit Aramis a Fouquet en lui presentant une plume. Fouquet la prit. -- Dictez, dit-il. J'ai tellement la tete occupee ailleurs, que je ne saurais trouver deux lignes. -- Soit, fit Aramis. Ecrivez. Et il dicta: "Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point etonnee que je vous aie trouvee belle. Mais vous ne pouvez, faute d'une position digne de vous, que vegeter a la Cour. L'amour d'un honnete homme, au cas ou vous auriez quelque ambition, pourrait servir d'auxiliaire a votre esprit et a vos charmes. Je mets mon amour a vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si discret qu'il soit, peut compromettre l'objet de son culte, il ne sied pas qu'une personne de votre merite risque d'etre compromise sans resultat sur son avenir. Si vous daignez repondre a mon amour, mon amour vous prouvera sa reconnaissance en vous faisant a tout jamais libre et independante." Apres avoir ecrit, Fouquet regarda Aramis. -- Signez, dit celui-ci. -- Est-ce bien necessaire? -- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez cela, mon cher surintendant. Fouquet signa. -- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis. -- Mais par un valet excellent. -- Dont vous etes sur? -- C'est mon grison ordinaire. -- Tres bien. -- Au reste, nous jouons, de ce cote-la, un jeu qui n'est pas lourd. -- Comment cela? -- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l'argent qu'elle peut desirer. -- Le roi a donc de l'argent? demanda Aramis. -- Dame! il faut croire, il n'en demande plus. -- Oh! il en redemandera, soyez tranquille. -- Il y a meme plus, j'eusse cru qu'il me parlerait de cette fete de Vaux. -- Eh bien? -- Il n'en a point parle. -- Il en parlera. -- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d'Herblay. -- Pas lui. -- Il est jeune; donc, il est bon. -- Il est jeune; donc, il est faible ou passionne; et M. Colbert tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions. -- Vous voyez bien que vous le craignez. -- Je ne le nie pas. -- Alors, je suis perdu. -- Comment cela? -- Je n'etais fort aupres du roi que par l'argent. -- Apres? -- Et je suis ruine. -- Non. -- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi? -- Peut-etre. -- Et cependant s'il demande cette fete? -- Vous la donnerez. -- Mais l'argent? -- En avez-vous jamais manque? -- Oh! si vous saviez a quel prix je me suis procure le dernier. -- Le prochain ne vous coutera rien. -- Qui donc me le donnera? -- Moi. -- Vous me donnerez six millions? -- Oui. -- Vous, six millions? -- Dix, s'il le faut. -- En verite, mon cher d'Herblay, dit Fouquet, votre confiance m'epouvante plus que la colere du roi. -- Bah! -- Qui donc etes-vous? -- Vous me connaissez, ce me semble. -- Je me trompe; alors, que voulez-vous? -- Je veux sur le trone de France un roi qui soit devoue a M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit devoue. -- Oh! s'ecria Fouquet en lui serrant la main, quant a vous appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon cher d'Herblay, vous vous faites illusion. -- En quoi? -- Jamais le roi ne me sera devoue. -- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait devoue, ce me semble. -- Mais si, au contraire, vous venez de le dire. -- Je n'ai pas dit le roi. J'ai dit un roi. -- N'est-ce pas tout un? -- Au contraire, c'est fort different. -- Je ne comprends pas. -- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que Louis XIV. -- Un autre homme? -- Oui, qui tienne tout de vous. -- Impossible! -- Meme son trone. -- Oh! vous etes fou! Il n'y a pas d'autre homme que le roi Louis XIV qui puisse s'asseoir sur le trone de France, je n'en vois pas, pas un seul. -- J'en vois un, moi. -- A moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec inquietude... Mais Monsieur... -- Ce n'est pas Monsieur. -- Mais comment voulez-vous qu'un prince qui ne soit pas de la race, comment voulez-vous qu'un prince qui n'aura aucun droit... -- Mon roi a moi, ou plutot votre roi a vous, sera tout ce qu'il faut qu'il soit, soyez tranquille. -- Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez le frisson, vous me donnez le vertige. Aramis sourit. -- Vous avez le frisson et le vertige a peu de frais, repliqua-t- il. -- Oh! encore une fois, vous m'epouvantez. Aramis sourit. -- Vous riez? demanda Fouquet. -- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois maintenant etre seul a rire. -- Mais expliquez-vous. -- Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous n'etes pas plus saint Pierre que je ne suis Jesus, et je vous dirai pourtant: "Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?" -- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas. -- C'est qu'alors vous etes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: "Un jour viendra ou tes yeux s'ouvriront." -- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire! -- Vous ne croyez pas! vous a qui j'ai fait dix fois traverser l'abime ou seul vous vous fussiez engouffre; vous ne croyez pas, vous qui de procureur general etes monte au rang d'intendant, du rang d'intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre passerez a celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son eternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par consequent vous ne pouvez croire cela. Et Aramis se leva pour se retirer. -- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m'avez jamais parle ainsi, vous ne vous etes jamais montre si confiant, ou plutot si temeraire. -- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre. -- Vous l'avez donc? -- Oui. -- Depuis peu de temps alors? -- Depuis hier. -- Oh! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous poussez la securite jusqu'a l'audace. -- Parce que l'on peut etre audacieux quand on est puissant. -- Vous etes puissant? -- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore. Fouquet se leva trouble a son tour. -- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parle de renverser des rois, de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne! mais voila, si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout a l'heure. -- Vous n'etes pas fou, et j'ai veritablement dit cela tout a l'heure. -- Et pourquoi l'avez-vous dit? -- Parce que l'on peut parler ainsi de trones renverses et de rois crees, quand on est soi-meme au-dessus des rois et des trones... de ce monde. -- Alors vous etes tout-puissant? s'ecria Fouquet. -- Je vous l'ai dit et je vous le repete, repondit Aramis l'oeil brillant et la levre fremissante. Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tete dans ses mains. Aramis le regarda un instant comme eut fait l'ange des destinees humaines a l'egard d'un simple mortel. -- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre a La Valliere. Demain, nous nous reverrons, n'est-ce pas? -- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tete comme un homme qui revient a lui; mais ou cela nous reverrons-nous? -- A la promenade du roi, si vous voulez. -- Fort bien. Et ils se separerent. Chapitre CXXXV -- L'orage Le lendemain, le jour s'etait leve sombre et blafard, et, comme chacun savait la promenade arretee dans le programme royal, le regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel. Au haut des arbres stationnait une vapeur epaisse et ardente qui avait a peine eu la force de s'elever a trente pieds de terre sous les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu'a travers le voile d'un lourd et epais nuage. Ce matin-la, pas de rosee. Les gazons etaient restes secs, les fleurs alterees. Les oiseaux chantaient avec plus de reserve qu'a l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'il etait mort. Les murmures etranges, confus, pleins de vie, qui semblent naitre et exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence n'avait jamais ete si grand. Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit a la fenetre a son lever. Mais, comme tous les ordres etaient donnes pour la promenade, comme tous les preparatifs etaient faits, comme, chose bien plus peremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour repondre aux promesses de son imagination, et, nous pouvons meme deja le dire, aux besoins de son coeur, le roi decida sans hesitation que l'etat du ciel n'avait rien a faire dans tout cela, que la promenade etait decidee et que, quelque temps qu'il fit, la promenade aurait lieu. Au reste, il y a dans certains regnes terrestres privilegies du ciel des heures ou l'on croirait que la volonte du roi terrestre a son influence sur la volonte divine. Auguste avait Virgile pour lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l'avait ete pour Auguste. Louis entendit la messe comme a son ordinaire, mais il faut l'avouer, quelque peu distrait de la presence du Createur par le souvenir de la creature. Il s'occupa durant l'office a calculer plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le separaient du bienheureux moment ou la promenade allait commencer, c'est-a-dire du moment ou Madame se mettrait en chemin avec ses filles d'honneur. Au reste, il va sans dire que tout le monde au chateau ignorait l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Valliere et le roi. Montalais peut-etre, avec son bavardage habituel, l'eut repandue; mais Montalais, dans cette circonstance, etait corrigee par Malicorne, lequel lui avait mis aux levres le cadenas de l'interet commun. Quant a Louis XIV, il etait si heureux, qu'il avait pardonne, ou a peu pres, a Madame, sa petite mechancete de la veille. En effet, il avait plutot a s'en louer qu'a s'en plaindre. Sans cette mechancete, il ne recevait pas la lettre de La Valliere; sans cette lettre, il n'y avait pas d'audience, et sans cette audience il demeurait dans l'indecision. Il entrait donc trop de felicite dans son coeur pour que la rancune put y tenir, en ce moment du moins. Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur, Louis se promit de lui montrer encore plus d'amitie et de gracieux accueil que l'ordinaire. C'etait a une condition cependant, a la condition qu'elle serait prete de bonne heure. Voila les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles auxquelles il eut du songer en sa qualite de roi tres chretien et de fils aine de l'Eglise. Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est amour, meme amour coupable, trouve si facilement grace a ses regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, put voir a travers les dechirures d'un nuage un coin de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur. Il rentra au chateau, et, comme la promenade etait indiquee pour midi seulement et qu'il n'etait que dix heures, il se mit a travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne. Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table a la fenetre, attendu que cette fenetre donnait sur le pavillon de Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de son cote, d'un air affable et tout a fait heureux, faire sa cour au roi. Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert. Colbert souriait et paraissait lui-meme plein d'amenite et de jubilation. Ce bonheur lui etait venu depuis qu'un de ses secretaires etait entre et lui avait remis un portefeuille que, sans l'ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses. Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de Fouquet. Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne et Colbert: -- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai a tete reposee. Et il sortit. Au signe du roi, Fouquet s'etait hate de monter. Quant a Aramis, qui accompagnait le surintendant, il s'etait gravement replie au milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y etait perdu sans meme avoir ete remarque par le roi. Le roi et Fouquet se rencontrerent en haut de l'escalier. -- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui preparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majeste me comble. Ce n'est plus un jeune roi, c'est un jeune dieu qui regne sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l'amour. Le roi rougit. Pour etre flatteur, le compliment n'en etait pas moins un peu direct. Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui separait son cabinet de travail de sa chambre a coucher. -- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s'asseyant sur le bord de la croisee, de facon a ne rien perdre de ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entree du pavillon de Madame. -- Non, Sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis certain, d'apres le gracieux sourire de Votre Majeste. -- Ah! vous prejugez? -- Non, Sire, je regarde et je vois. -- Alors, vous vous trompez. -- Moi, Sire? -- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle. -- A moi, Sire? -- Oui, et des plus serieuses. -- En verite, Votre Majeste m'effraie... et cependant j'attends, plein de confiance dans sa justice et dans sa bonte. -- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous preparez une grande fete a Vaux? Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d'une fievre oubliee et qui revient. -- Et vous ne m'invitez pas? continua le roi. -- Sire, repondit Fouquet, je ne songeais pas a cette fete, et c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a bien voulu m'y faire songer. -- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parle de rien, monsieur Fouquet. -- Sire, comment esperer que Votre Majeste descendrait a ce point des hautes regions ou elle vit jusqu'a honorer ma demeure de sa presence royale? -- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parle de votre fete. -- Je n'ai point parle de cette fete, je le repete, au roi d'abord parce que rien n'etait decide a l'egard de cette fete, ensuite parce que je craignais un refus. -- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet? Prenez garde, je suis decide a vous pousser a bout. -- Sire, le profond desir que j'avais de voir le roi agreer mon invitation. -- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de nous entendre. Vous avez le desir de m'inviter a votre fete, j'ai le desir d'y aller; invitez-moi, et j'irai. -- Quoi! Votre Majeste daignerait accepter? murmura le surintendant. -- En verite, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-meme. -- Votre Majeste me comble d'honneur et de joie! s'ecria Fouquet; mais je vais etre force de repeter ce que M. de La Vieuville disait a votre aieul Henri IV: _Domine, non sum dignus._ -- Ma reponse a ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si vous donnez une fete, invite ou non, j'irai a votre fete. -- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tete sous cette faveur, qui, dans son esprit, etait sa ruine. Mais comment Votre Majeste a-t elle ete prevenue? -- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous? -- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour ou le roi sera jaloux de Vaux, j'aurai quelque chose de digne a offrir a mon roi. -- Eh bien! monsieur Fouquet, preparez votre fete, et ouvrez a deux battants les portes de votre maison. -- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour. -- D'aujourd'hui en un mois. -- Sire, Votre Majeste n'a-t-elle rien autre chose a desirer? -- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d'ici la, de vous avoir pres de moi le plus qu'il vous sera possible. -- Sire, j'ai l'honneur d'etre de la promenade de Votre Majeste. -- Tres bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui vont au rendez-vous. Le roi, a ces mots, avec toute l'ardeur, non seulement d'un jeune homme, mais d'un jeune homme amoureux se retira de la fenetre pour prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre. On entendait en dehors le pietinement des chevaux et le roulement des roues sur le sable de la cour. Le roi descendit. Au moment ou il apparut sur le perron, chacun s'arreta. Le roi marcha droit a la jeune reine. Quant a la reine mere, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle etait atteinte, elle n'avait pas voulu sortir. Marie-Therese monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel cote il desirait que la promenade fut dirigee. Le roi, qui venait de voir La Valliere, toute pale encore des evenements de la veille, monter dans une caleche avec trois de ses compagnes, repondit a la reine qu'il n'avait point de preference, et qu'il serait bien partout ou elle serait. La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont. Les piqueurs partirent en avant. Le roi monta a cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de la reine et de Madame en se tenant a la portiere. Le temps s'etait a peu pres eclairci; cependant une espece de voile poussiereux, semblable a une gaze salie, s'etendait sur toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micaces dans le periple de ses rayons. La chaleur etait etouffante. Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention a l'etat du ciel, nul ne parut s'en inquieter, et la promenade, selon l'ordre qui en avait ete donne par la reine, fut dirigee vers Apremont. La troupe des courtisans etait bruyante et joyeuse, on voyait que chacun tendait a oublier et a faire oublier aux autres les aigres discussions de la veille. Madame, surtout, etait charmante. En effet, Madame voyait le roi a sa portiere, et, comme elle ne supposait pas qu'il fut la pour la reine, elle esperait que son prince lui etait revenu. Mais, au bout d'un quart de lieue a peu pres fait sur la route, le roi, apres un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le carrosse de la reine, puis celui des premieres dames d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant s'arreter, voulaient s'arreter a leur tour. Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent a continuer leur chemin. Lorsque passa le carrosse de La Valliere, le roi s'en approcha. Le roi salua les dames et se disposait a suivre le carrosse des filles d'honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la file des carrosses s'arreta tout a coup. Sans doute la reine, inquiete de l'eloignement du roi, venait de donner l'ordre d'accomplir cette evolution. On se rappelle que la direction de la promenade lui avait ete accordee. Le roi lui fit demander quel etait son desir en arretant les voitures. -- De marcher a pied, repondit-elle. Sans doute esperait-elle que le roi, qui suivait a cheval le carrosse des filles d'honneur, n'oserait a pied suivre les filles d'honneur elles-memes. On etait au milieu de la foret. La promenade, en effet, s'annoncait belle, belle surtout pour des reveurs ou des amants. Trois belles allees, longues, ombreuses et accidentees, partaient du petit carrefour ou l'on venait de faire halte. Ces allees, vertes de mousse, dentelees de feuillage ayant chacune un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement des arbres, voila quel etait l'aspect des localites. Au fond de ces allees passaient et repassaient, avec des signes manifestes d'inquietude, les chevreuils effares, qui, apres s'etre arretes un instant au milieu du chemin et avoir releve la tete, fuyaient comme des fleches, rentrant d'un seul bond dans l'epaisseur des bois, ou ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un lapin philosophe, debout sur son derriere, se grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l'air pour reconnaitre si tous ces gens qui s'approchaient et qui venaient troubler ainsi ses meditations, ses repas et ses amours, n'etaient pas suivis par quelque chien a jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras. Toute la compagnie, au reste, etait descendue de carrosse en voyant descendre la reine. Marie-Therese prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, apres un oblique coup d'oeil donne au roi, qui ne parut point s'apercevoir qu'il fut le moins du monde l'objet de l'attention de la reine, elle s'enfonca dans la foret par le premier sentier qui s'ouvrit devant elle. Deux piqueurs marchaient devant Sa Majeste avec des cannes dont ils se servaient pour relever les branches ou ecarter les ronces qui pouvaient embarrasser le chemin. En mettant pied a terre, Madame trouva a ses cotes M. de Guiche, qui s'inclina devant elle et se mit a sa disposition. Monsieur, enchante de son bain de la surveille, avait declare qu'il optait pour la riviere, et, tout en donnant conge a de Guiche, il etait reste au chateau avec le chevalier de Lorraine et Manicamp. Il n'eprouvait plus ombre de jalousie. On l'avait donc cherche inutilement dans le cortege; mais comme Monsieur etait un prince fort personnel, qui concourait d'habitude fort mediocrement au plaisir general, son absence avait ete plutot un sujet de satisfaction que de regret. Chacun avait suivi l'exemple donne par la reine et par Madame, s'accommodant a sa guise selon le hasard ou selon son gout. Le roi, nous l'avons dit, etait demeure pres de La Valliere, et, descendant de cheval au moment ou l'on ouvrait la portiere du carrosse, il lui avait offert la main. Aussitot Montalais et Tonnay-Charente s'etaient eloignees, la premiere par calcul, la seconde par discretion. Seulement, il y avait cette difference entre elles deux que l'une s'eloignait dans le desir d'etre agreable au roi et l'autre dans celui de lui etre desagreable. Pendant la derniere demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses dispositions: tout ce voile, comme pousse par un vent de chaleur, s'etait masse a l'occident; puis repousse par un courant contraire, s'avancait lentement, lourdement. On sentait s'approcher l'orage; mais, comme le roi ne le voyait pas, personne ne se croyait le droit de le voir. La promenade fut donc continuee; quelques esprits inquiets levaient de temps en temps les yeux au ciel. D'autres, plus timides encore, se promenaient sans s'ecarter des voitures, ou ils comptaient aller chercher un abri en cas d'orage. Mais la plus grande partie du cortege, en voyant le roi entrer bravement dans le bois avec La Valliere, la plus grande partie du cortege, disons-nous, suivit le roi. Ce que voyant, le roi prit la main de La Valliere et l'entraina dans une allee laterale, ou cette fois personne n'osa le suivre. Chapitre CXXXVI -- La pluie En ce moment, dans la direction meme que venaient de prendre le roi et La Valliere seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l'allee, deux hommes avancaient fort insoucieux de l'etat du ciel. Ils tenaient leurs tetes inclinees comme des gens qui pensent a de graves interets. Ils n'avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Valliere. Tout a coup quelque chose passa dans l'air comme une bouffee de flammes suivies d'un grondement sourd et lointain. -- Ah! dit l'un des deux en relevant la tete, voici l'orage. Regagnons-nous les carrosses, mon cher d'Herblay? Aramis leva les yeux en l'air et interrogea le temps. -- Oh! dit-il, rien ne presse encore. Puis, reprenant la conversation ou il l'avait sans doute laissee: -- Vous dites donc que la lettre que nous avons ecrite hier au soir doit etre a cette heure parvenue a destination? -- Je dis qu'elle l'est certainement. -- Par qui l'avez-vous fait remettre? -- Par mon grison, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire. -- A-t-il rapporte la reponse? -- Je ne l'ai pas revu; sans doute la petite etait a son service pres de Madame ou s'habillait chez elle, elle l'aura fait attendre. L'heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en consequence, savoir ce qui s'est passe la-bas. -- Vous avez vu le roi avant le depart? -- Oui. -- Comment l'avez-vous trouve? -- Parfait ou infame, selon qu'il aurait ete vrai ou hypocrite. -- Et la fete? -- Aura lieu dans un mois. -- Il s'y est invite? -- Avec une insistance ou j'ai reconnu Colbert. -- C'est bien. -- La nuit ne vous a point enleve vos illusions? -- Sur quoi? -- Sur le concours que vous pouvez m'apporter en cette circonstance. -- Non, j'ai passe la nuit a ecrire, et tous les ordres sont donnes. -- La fete coutera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas. -- J'en ferai six... Faites-en de votre cote deux ou trois a tout hasard. -- Vous etes un homme miraculeux, mon cher d'Herblay. Aramis sourit. -- Mais, demanda Fouquet avec un reste d'inquietude, puisque vous remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n'avez-vous pas donne de votre poche les cinquante mille francs a Baisemeaux? -- Parce que, il y a quelques jours, j'etais pauvre comme Job. -- Et aujourd'hui? -- Aujourd'hui, je suis plus riche que le roi. -- Tres bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous etes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous arracher votre secret: n'en parlons plus. En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui eclata tout a coup en un violent coup de tonnerre. -- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien. -- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses. -- Nous n'aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie. En effet, comme si le ciel se fut ouvert, une ondee aux larges gouttes fit tout a coup resonner le dome de la foret. -- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant que le feuillage soit inonde. -- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte. -- Oui, mais ou y a-t-il une grotte? demanda Aramis. -- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j'en connais une a dix pas d'ici. Puis s'orientant: -- Oui, dit-il, c'est bien cela. -- Que vous etes heureux d'avoir si bonne memoire! dit Aramis en souriant a son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas reparaitre, votre cocher ne croie que vous avons pris une route de retour et ne suive les voitures de la Cour? -- Oh! dit Fouquet, il n'y a pas de danger; quand je poste mon cocher et ma voiture a un endroit quelconque, il n'y a qu'un ordre expres du roi qui puisse les faire deguerpir, et encore; d'ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avances. J'entends des pas et un bruit de voix. Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une masse de feuillage qui lui masquait la route. Le regard d'Aramis plongea en meme temps que le sien par l'ouverture. -- Une femme! dit Aramis. -- Un homme! dit Fouquet. -- La Valliere! -- Le roi! -- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaitrait votre caverne? Cela ne m'etonnerait pas; il me parait en commerce assez bien regle avec les nymphes de Fontainebleau. -- N'importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s'il ne la connait pas, nous verrons ce qu'il devient; s'il la connait, comme elle a deux ouvertures, tandis qu'il entrera par l'une, nous sortirons par l'autre. -- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre. -- Nous y sommes. Fouquet ecarta quelques branches, et l'on put apercevoir une excavation de roche que des bruyeres, du lierre et une epaisse glandee cachaient entierement. Fouquet montra le chemin. Aramis le suivit. Au moment d'entrer dans la grotte, Aramis se retourna. -- Oh! oh! dit-il, les voila qui entrent dans le bois les voila qui se dirigent de ce cote. -- Eh bien! cedons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte. -- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus epais, voila tout. Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l'air et non pas autour de lui. Il tenait le bras de La Valliere sous le sien, il tenait sa main sur la sienne. La Valliere commencait a glisser sur l'herbe humide. Louis regarda encore avec plus d'attention autour de lui, et, apercevant un chene enorme au feuillage touffu, il entraina La Valliere sous l'abri de ce chene. La pauvre enfant regardait autour d'elle; elle semblait a la fois craindre et desirer d'etre suivie. Le roi la fit adosser au tronc de l'arbre, dont la vaste circonference, protegee par l'epaisseur du feuillage, etait aussi seche que si, en ce moment meme, la pluie n'eut point tombe par torrents. Lui-meme se tint devant elle nu-tete. Au bout d'un instant, quelques gouttes filtrerent a travers les ramures de l'arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n'y fit pas meme attention. -- Oh! Sire! murmura La Valliere en poussant le chapeau du roi. Mais le roi s'inclina et refusa obstinement de se couvrir. -- C'est le cas ou jamais d'offrir votre place, dit Fouquet a l'oreille d'Aramis. -- C'est le cas ou jamais d'ecouter et de ne pas perdre une parole de ce qu'ils vont se dire, repondit Aramis a l'oreille de Fouquet. En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu'a eux. -- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutot je devine votre inquietude; croyez que je regrette bien sincerement de vous avoir isolee du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un endroit ou vous allez souffrir de la pluie. Vous etes mouillee deja, vous avez froid peut-etre? -- Non, Sire. -- Vous tremblez cependant? -- Sire, c'est la crainte que l'on n'interprete a mal mon absence au moment ou tout le monde est reuni certainement. -- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle; mais, en verite, regardez et ecoutez et dites-moi s'il est possible de tenter la moindre course en ce moment? En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents. -- D'ailleurs, continua le roi, il n'y a pas d'interpretation possible en votre defaveur. N'etes-vous pas avec le roi de France, c'est-a-dire avec le premier gentilhomme du royaume? -- Certainement, Sire, repondit La Valliere, et c'est un honneur bien grand pour moi; aussi n'est-ce point pour moi que je crains les interpretations. -- Pour qui donc, alors? -- Pour vous, Sire. -- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends pas. -- Votre Majeste a-t-elle donc deja oublie ce qui s'est passe hier au soir chez Son Altesse Royale? -- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutot permettez-moi de ne me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et... -- Sire, interrompit La Valliere, voila l'eau qui tombe, et Votre Majeste demeure tete nue. -- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle. -- Oh! moi, dit La Valliere en souriant, moi, je suis une paysanne habituee a courir par les pres de la Loire, et par les jardins de Blois, quelque temps qu'il fasse. Et, quant a mes habits, ajouta- t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majeste voit qu'ils n'ont pas grand-chose a risquer. -- En effet, mademoiselle, j'ai deja remarque plus d'une fois que vous deviez a peu pres tout a vous-meme et rien a la toilette. Vous n'etes point coquette, et c'est pour moi une grande qualite. -- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement: Vous ne pouvez pas etre coquette. -- Pourquoi cela? -- Mais, dit en souriant La Valliere, parce que je ne suis pas riche. -- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s'ecria vivement le roi. -- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi... -- Vous est indifferent? -- M'est etranger comme m'etant defendu. -- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez a ma Cour sur le pied ou vous devriez y etre. On ne m'a certainement point assez parle des services de votre famille. La fortune de votre maison a ete cruellement negligee par mon oncle. -- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d'Orleans a toujours ete parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau- pere. Les services etaient humbles, et l'on peut dire que nous avons ete payes selon nos oeuvres. Tout le monde n'a pas le bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec eclat. Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent rencontrees, ma famille n'eut eu le coeur aussi grand que son desir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur. -- Eh bien! mademoiselle, c'est aux rois a corriger le hasard, et je me charge bien joyeusement de reparer, au plus vite a votre egard, les torts de la fortune. -- Non, Sire, s'ecria vivement La Valliere, vous laisserez, s'il vous plait, les choses en l'etat ou elles sont. -- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire pour vous? -- On a fait tout ce que je desirais, Sire, lorsqu'on m'a accorde cet honneur de faire partie de la maison de Madame. -- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les votres. -- Sire, votre intention si genereuse m'eblouit et m'effraie, car, en faisant pour ma maison ce que votre bonte vous pousse a faire, Votre Majeste nous creera des envieux, et a elle des ennemis. Laissez-moi, Sire, dans ma mediocrite; laissez a tous les sentiments que je puis ressentir la joyeuse delicatesse du desinteressement. -- Oh! voila un langage bien admirable, dit le roi. -- C'est vrai, murmura Aramis a l'oreille de Fouquet, et il n'y doit pas etre habitue. -- Mais, repondit Fouquet, si elle fait une pareille reponse a mon billet? -- Bon! dit Aramis, ne prejugeons pas et attendons la fin. -- Et puis, cher monsieur d'Herblay, ajouta le surintendant, peu paye pour croire a tous les sentiments que venait d'exprimer La Valliere, c'est un habile calcul souvent que de paraitre desinteresse avec les rois. -- C'est justement ce que je pensais a la minute, dit Aramis. Ecoutons. Le roi se rapprocha de La Valliere, et, comme l'eau filtrait de plus en plus a travers le feuillage du chene, il tint son chapeau suspendu au-dessus de la tete de la jeune fille. La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui l'abritait et secoua la tete en poussant un soupir. -- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensee peut donc parvenir jusqu'a votre coeur quand je lui fais un rempart du mien? -- Sire, je vais vous le dire. J'avais deja aborde cette question, si difficile a discuter par une jeune fille de mon age, mais Votre Majeste m'a impose silence. Sire, Votre Majeste ne s'appartient pas; Sire, Votre Majeste est mariee; tout sentiment qui ecarterait Votre Majeste de la reine, en portant Votre Majeste a s'occuper de moi, serait pour la reine la source d'un profond chagrin. Le roi essaya d'interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un geste suppliant: -- La reine aime Votre Majeste avec une tendresse qui se comprend, la reine suit des yeux Votre Majeste a chaque pas qui l'ecarte d'elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel epoux, elle demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur. Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Valliere osa l'arreter. -- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majeste donnait a la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je sais bien qu'il est impossible, ou plutot qu'il devrait etre impossible que la plus grande reine du monde fut jalouse d'une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d'une simple femme, son coeur peut s'ouvrir a des soupcons que les mechants envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le merite pas. -- Oh! mademoiselle, s'ecria le roi, vous ne songez donc point qu'en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en admiration. -- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu'elles ne sont point; vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne m'a faite. Grace pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus genereux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler de moi. -- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j'en suis bien certain, s'ecria Louis. -- Sire, je serais forcee de le croire si le roi continuait a me tenir un pareil langage. -- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse qui n'avait rien d'affecte, le plus malheureux prince de la chretiente, puisque je n'ai pas pouvoir de donner creance a mes paroles devant la personne que j'aime le plus au monde et qui me brise le coeur en refusant de croire a mon amour. -- Oh! Sire, dit La Valliere, ecartant doucement le roi, qui s'etait de plus en plus rapproche d'elle, voila, je crois, l'orage qui se calme et la pluie qui cesse. Mais, au moment meme ou la pauvre enfant, pour fuir son pauvre coeur, trop d'accord sans doute avec celui du roi, prononcait ces paroles, l'orage se chargeait de lui donner un dementi; un eclair bleuatre illumina la foret d'un reflet fantastique, et un coup de tonnerre pareil a une decharge d'artillerie eclata sur la tete des deux jeunes gens, comme si la hauteur du chene qui les abritait eut provoque le tonnerre. La jeune fille ne put retenir un cri d'effroi. Le roi d'une main la rapprocha de son coeur et etendit l'autre au- dessus de sa tete comme pour la garantir de la foudre. Il y eut un moment de silence ou ce groupe, charmant comme tout ce qui est jeune et aime, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Valliere et le roi. -- Oh! Sire! Sire! murmura La Valliere, entendez-vous? Et elle laissa tomber sa tete sur son epaule. -- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l'orage ne passe pas. -- Sire, c'est un avertissement. Le roi sourit. -- Sire, c'est la voix de Dieu qui menace. -- Eh bien! dit le roi, j'accepte effectivement ce coup de tonnerre pour un avertissement et meme pour une menace, si d'ici a cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une egale violence; mais, s'il n'en est rien, permettez-moi de penser que l'orage est l'orage et rien autre chose. En meme temps le roi leva la tete comme pour interroger le ciel. Mais, comme si le ciel eut ete complice de Louis, pendant les cinq minutes de silence qui suivirent l'explosion qui avait epouvante les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s'eloignant d'une maniere visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l'orage, mis en fuite, eut parcouru dix lieues, fouette par l'aile du vent. -- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de la colere celeste; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un pressentiment de malheur? La jeune fille releva la tete; pendant ce temps, l'eau avait perce la voute de feuillage et ruisselait sur le visage du roi. -- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte irresistible, qui emut le roi au dernier point. Et c'est pour moi, murmura-t-elle, que le roi reste ainsi decouvert et expose a la pluie; mais que suis-je donc? -- Vous etes, vous le voyez, dit le roi, la divinite qui fait fuir l'orage, la deesse qui ramene le beau temps. En effet, un rayon de soleil, filtrant a travers la foret, faisait tomber comme autant de diamants les goutta d'eau qui roulaient sur les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du feuillage. -- Sire, dit La Valliere presque vaincue, mais faisant un supreme effort, Sire, une derniere fois, songez aux douleurs que Votre Majeste va avoir a subir a cause de moi. En ce moment, mon Dieu! on vous cherche, on vous appelle. La reine doit etre inquiete, et Madame, oh! Madame!... s'ecria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait a de l'effroi. Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lacha La Valliere, qu'il avait jusque-la tenue embrassee. Puis il s'avanca du cote du chemin pour regarder, et revint presque soucieux a La Valliere. -- Madame, avez-vous dit? fit le roi. -- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Valliere avec un accent profond. Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, oserent un instant interroger les yeux du roi. -- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-meme, Madame, ce me semble, n'a aucun sujet d'etre jalouse de moi, Madame n'a aucun droit... -- Helas! murmura La Valliere. -- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l'accent du reproche, seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d'etre jalouse du frere? -- Sire, il ne m'appartient point de percer les secrets de Votre Majeste. -- Oh! vous le croyez comme les autres, s'ecria le roi. -- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, repondit fermement La Valliere. -- Mon Dieu! fit le roi avec inquietude, vous en apercevriez-vous donc a ses facons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais procede que vous puissiez attribuer a cette jalousie? -- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi! -- Oh! c'est que, s'il en etait ainsi... s'ecria Louis avec une force singuliere. -- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient, on vient, je crois. Et, oubliant toute etiquette, elle avait saisi le bras du roi. -- Eh bien! mademoiselle, repliqua le roi, laissons venir. Qui donc oserait trouver mauvais que j'eusse tenu compagnie a Mlle de La Valliere? -- Par pitie! Sire; oh! l'on trouvera etrange que vous soyez mouille ainsi, que vous vous soyez sacrifie pour moi. -- Je n'ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur a celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi! En effet, en ce moment on voyait apparaitre dans l'allee quelques tetes empressees et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant apercu le roi et La Valliere, parurent avoir trouve ce qu'elles cherchaient. C'etaient les envoyes de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau a la main en signe qu'ils avaient vu Sa Majeste. Mais Louis ne quitta point, quelle que fut la confusion de La Valliere, son attitude respectueuse et tendre. Puis, quand tous les courtisans furent reunis dans l'allee, quand tout le monde eut pu voir la marque de deference qu'il avait donnee a la jeune fille en restant debout et tete nue devant elle pendant l'orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, repondit de la tete au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours a la main, il la reconduisit jusqu'a son carrosse. Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de l'orage qui s'enfuyait, les autres dames, que le respect avait empechees de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait, autant qu'il etait en son pouvoir, la plus humble d'entre elles. La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie exageree du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser la reine du coude, en lui disant: -- Regardez, mais regardez donc! La reine ferma les yeux comme si elle eut eprouve un vertige. Elle porta la main a son visage et remonta en carrosse. Madame monta apres elle. Le roi se remit a cheval, sans s'attacher de preference a aucune portiere; il revint a Fontainebleau, les renes sur le cou de son cheval, reveur et tout absorbe. Quand la foule se fut eloignee, quand ils eurent entendu le bruit des chevaux et des carrosses qui allait s'eteignant, quand ils furent surs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagnerent l'allee. Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l'etendue qui se deroulait devant lui et derriere lui, mais encore dans l'epaisseur des bois. -- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assure que tout etait solitaire, il faut a tout prix ravoir votre lettre a La Valliere. -- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l'a pas rendue. -- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez- vous? -- Oui, le roi aime cette fille, n'est-ce pas? -- Beaucoup, et, ce qu'il y a de pis, c'est que, de son cote, cette fille aime le roi passionnement. -- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n'est-ce pas? -- Sans aucun doute; vous n'avez pas de temps a perdre. Il faut que vous voyiez La Valliere, et que, sans plus songer a devenir son amant, ce qui est impossible, vous vous declariez son plus cher ami et son plus humble serviteur. -- Ainsi ferai-je, repondit Fouquet, et ce sera sans repugnance; cette enfant me semble pleine de coeur. -- Ou d'adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus. Puis il ajouta apres un instant de silence: -- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi. Remontons en voiture, et ventre a terre jusqu'au chateau. Chapitre CXXXVII -- Tobie Deux heures apres que la voiture du surintendant etait partie sur l'ordre d'Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la rapidite des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la tempete, La Valliere etait chez elle, en simple peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite table de marbre. Tout a coup sa porte s'ouvrit, et un valet de chambre la prevint que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs. Elle fit repeter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu'elle pouvait avoir de commun avec un surintendant des finances. Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d'apres la conversation que nous avons rapportee, la chose etait bien possible, elle jeta un coup d'oeil sur son miroir, allongea encore les longues boucles de ses cheveux, et donna l'ordre qu'il fut introduit. La Valliere cependant ne pouvait s'empecher d'eprouver un certain trouble. La visite du surintendant n'etait pas un evenement vulgaire dans la vie d'une femme de la Cour. Fouquet, si celebre par sa generosite, sa galanterie et sa delicatesse avec les femmes, avait recu plus d'invitations qu'il n'avait demande d'audiences. Dans beaucoup de maisons, la presence du surintendant avait signifie fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifie amour. Fouquet entra respectueusement chez La Valliere, se presentant avec cette grace qui etait le caractere distinctif des hommes eminents de ce siecle, et qui aujourd'hui ne se comprend plus, meme dans les portraits de l'epoque, ou le peintre a essaye de les faire vivre. La Valliere repondit au salut ceremonieux de Fouquet par une reverence de pensionnaire, et lui indiqua un siege. Mais Fouquet, s'inclinant: -- Je ne m'assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m'ayez pardonne. -- Moi? demanda La Valliere. -- Oui, vous. -- Et pardonne quoi, mon Dieu? Fouquet fixa son plus percant regard sur la jeune fille, et ne crut voir sur son visage que le plus naif etonnement. -- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de generosite que d'esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des levres, je vous en previens, il me faut encore le pardon du coeur et de l'esprit. -- Sur ma parole, monsieur, dit La Valliere, je vous jure que je ne vous comprends pas. -- C'est encore une delicatesse qui me charme, repondit Fouquet, et je vois que ne voulez point que j'aie a rougir devant vous. -- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez vous? -- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon procede envers vous ne vous eut pas desobligee? La Valliere haussa les epaules. -- Decidement, monsieur, dit-elle, vous parlez par enigmes, et je suis trop ignorante, a ce qu'il parait, pour vous comprendre. -- Soit, dit Fouquet, je n'insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier. -- Monsieur, dit La Valliere avec une sorte d'impatience, je ne puis vous faire qu'une reponse, et j'espere qu'elle vous satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. A plus forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort... Fouquet pinca ses levres comme eut fait Aramis. -- Alors, dit-il, je puis esperer que, nonobstant ce qui est arrive, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire la grace de croire a ma respectueuse amitie. La Valliere crut qu'elle commencait a comprendre. "Oh! se dit-elle en elle-meme, je n'eusse pas cru M. Fouquet si avide de rechercher les sources d'une faveur si nouvelle." Puis tout haut: -- Votre amitie, monsieur? dit-elle, vous m'offrez votre amitie? Mais, en verite, c'est pour moi tout l'honneur, et vous me comblez. -- Je sais, mademoiselle, repondit Fouquet, que l'amitie du maitre peut paraitre plus brillante et plus desirable que celle du serviteur; mais je vous garantis que cette derniere sera tout aussi devouee, tout aussi fidele, et absolument desinteressee. La Valliere s'inclina: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et de devouement reel dans la voix du surintendant. Aussi lui tendit-elle la main. -- Je vous crois, dit-elle. Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille. -- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulte, n'est-ce pas, a me rendre cette malheureuse lettre? -- Quelle lettre? demanda La Valliere. Fouquet l'interrogea, il l'avait deja fait, de toute la puissance de son regard. Meme naivete de physionomie, meme candeur de visage. -- Allons, mademoiselle, dit-il, apres cette denegation, je suis force d'avouer que votre systeme est le plus delicat du monde, et je ne serais pas moi-meme un honnete homme si je redoutais quelque chose d'une femme aussi genereuse que vous. -- En verite, monsieur Fouquet, repondit La Valliere, c'est avec un profond regret que je suis forcee de vous repeter que je ne comprends absolument rien a vos paroles. -- Mais, enfin, sur l'honneur, vous n'avez donc recu aucune lettre de moi, mademoiselle? -- Sur l'honneur, aucune, repondit fermement La Valliere. -- C'est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous renouveler l'assurance de toute mon estime et de tout mon respect. Puis, s'inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui l'attendait chez lui, et laissant La Valliere se demander si le surintendant etait devenu fou. -- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, etes vous content de la favorite? -- Enchante, repondit Fouquet, c'est une femme pleine d'esprit et de coeur. -- Elle ne s'est point fachee? -- Loin de la; elle n'a pas meme eu l'air de comprendre. -- De comprendre quoi? -- De comprendre que je lui eusse ecrit. -- Cependant, il a bien fallu qu'elle vous comprit pour vous rendre la lettre, car je presume qu'elle vous l'a rendue. -- Pas le moins du monde. -- Au moins, vous etes-vous assure qu'elle l'avait brulee? -- Mon cher monsieur d'Herblay, il y a deja une heure que je joue aux propos interrompus, et je commence a avoir assez de ce jeu, si amusant qu'il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a nie avoir recu aucune lettre; donc, ayant nie positivement la reception, elle n'a pu ni me la rendre, ni la bruler. -- Oh! oh! dit Aramis avec inquietude, que me dites-vous la? -- Je vous dis qu'elle m'a jure sur ses grands dieux n'avoir recu aucune lettre. -- Oh! c'est trop fort! Et vous n'avez pas insiste? -- J'ai insiste, au contraire, jusqu'a l'impertinence. -- Et elle a toujours nie? -- Toujours. -- Elle ne s'est pas dementie un seul instant? -- Pas un seul instant. -- Mais alors, mon cher, vous lui avez laisse notre lettre entre les mains? -- Il l'a, pardieu! bien fallu. -- Oh! C'est une grande faute. -- Que diable eussiez-vous fait a ma place, vous? -- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquietant; une pareille lettre ne peut demeurer contre nous. -- Oh! cette jeune fille est genereuse. -- Si elle l'eut ete reellement, elle vous eut rendu votre lettre. -- Je vous dis qu'elle est genereuse; j'ai vu ses yeux, je m'y connais. -- Alors, vous la croyez de bonne foi? -- Oh! de tout mon coeur. -- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons. -- Comment cela? -- Je crois qu'effectivement, comme elle vous l'a dit, elle n'a point recu la lettre. -- Comment! point recu la lettre? -- Non. -- Supposeriez-vous!... -- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n'a pas remis la lettre. Fouquet frappa sur un timbre. Un valet parut. -- Faites venir Tobie, dit-il. Un instant apres parut un homme a l'oeil inquiet, a la bouche fine, aux bras courts, au dos voute. Aramis attacha sur lui son oeil percant. -- Voulez-vous me permettre de l'interroger moi-meme? demanda Aramis. -- Faites, dit Fouquet. Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il s'arreta. -- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d'importance a sa reponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d'ecrire. Aramis se mit en effet a une table, le dos tourne au laquais dont il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parallele. -- Viens ici, Tobie, dit Fouquet. Le laquais s'approcha d'un pas assez ferme. -- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet. -- Mais je l'ai faite comme a l'ordinaire, monseigneur, repliqua l'homme. -- Enfin, dis. -- J'ai penetre chez Mlle de La Valliere, qui etait a la messe et j'ai mis le billet sur sa toilette. N'est-ce point ce que vous m'aviez dit? -- Si fait; et c'est tout? -- Absolument tout, monseigneur. -- Personne n'etait la? -- Personne. -- T'es-tu cache comme je te l'avais dit, alors? -- Oui. -- Et elle est rentree? -- Dix minutes apres. -- Et personne n'a pu prendre la lettre? -- Personne, car personne n'est entre. -- De dehors, mais de l'interieur? -- De l'endroit ou j'etais cache, je pouvais voir jusqu'au fond de la chambre. -- Ecoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette lettre s'est trompee de destination, avoue-le-moi; car s'il faut qu'une erreur ait ete commise, tu la paieras de ta tete. Tobie tressaillit, mais se remit aussitot. -- Monseigneur, dit-il, j'ai depose la lettre a l'endroit ou j'ai dit, et je ne demande qu'une demi-heure pour vous prouver que la lettre est entre les mains de Mlle de La Valliere ou pour vous rapporter la lettre elle-meme. Aramis observait curieusement le laquais. Fouquet etait facile dans sa confiance; vingt ans cet homme l'avait bien servi. -- Va, dit-il, c'est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis. Le laquais sortit. -- Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda Fouquet a Aramis. -- Je pense qu'il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la verite. Je pense que la lettre est ou n'est pas parvenue a La Valliere; que, dans le premier cas, il faut que La Valliere vous la rende ou vous donne la satisfaction de la bruler devant vous; que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dut-il nous en couter un million. Voyons, n'est-ce pas votre avis? -- Oui; mais cependant, mon cher eveque, je crois que vous vous exagerez la situation. -- Aveugle, aveugle que vous etes! murmura Aramis. -- La Valliere, que nous prenons pour une politique de premiere force, est tout simplement une coquette qui espere que je lui ferai la cour parce que je la lui ai deja faite, et qui, maintenant qu'elle a recu confirmation de l'amour du roi, espere me tenir en lisiere avec la lettre. C'est naturel. Aramis secoua la tete. -- Ce n'est point votre avis? dit Fouquet. -- Elle n'est pas coquette. -- Laissez-moi vous dire... -- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis. -- Mon ami! mon ami! -- Il y a longtemps que j'ai fait mes etudes, voulez-vous dire. Oh! les femmes ne changent pas. -- Oui, mais les hommes changent, et vous etes aujourd'hui plus soupconneux qu'autrefois. Puis, se mettant a rire: -- Voyons, dit-il, si La Valliere veut m'aimer pour un tiers et le roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable? Aramis se leva avec impatience. -- La Valliere, dit-il, n'a jamais aime et n'aimera jamais que le roi. -- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous? -- Demandez-moi plutot ce que j'eusse fait. -- Eh bien! qu'eussiez-vous fait? -- D'abord, je n'eusse point laisse sortir cet homme. -- Tobie? -- Oui, Tobie; c'est un traitre! -- Oh! -- J'en suis sur! je ne l'eusse point laisse sortir qu'il ne m'eut avoue la verite. -- Il est encore temps. -- Comment cela? -- Rappelons-le, et interrogez-le a votre tour. -- Soit! -- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l'ai depuis vingt ans, et jamais il ne m'a fait la moindre confusion, et cependant, ajouta Fouquet en riant, c'etait facile. -- Rappelez-le toujours. Ce matin, il m'a semble voir ce visage-la en grande conference avec un des hommes de M. Colbert. -- Ou donc cela? -- En face des ecuries. -- Bah! tous mes gens sont a couteaux tires avec ceux de ce cuistre. -- Je l'ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m'etre inconnue quand il est entre tout a l'heure, m'a frappe desagreablement. -- Pourquoi n'avez-vous rien dit pendant qu'il etait la? -- Parce que c'est a la minute seulement que je vois clair dans mes souvenirs. -- Oh! oh! voila que vous m'effrayez, dit Fouquet. Et il frappa sur le timbre. -- Pourvu qu'il ne soit pas trop tard, dit Aramis. Fouquet frappa une seconde fois. Le valet de chambre ordinaire parut. -- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie. Le valet de chambre referma la porte. -- Vous me laissez carte blanche, n'est-ce pas? -- Entiere. -- Je puis employer tous les moyens pour savoir la verite? -- Tous. -- Meme l'intimidation? -- Je vous fais procureur a ma place. On attendit dix minutes, mais inutilement. Fouquet, impatiente, frappa de nouveau sur le timbre. -- Tobie! cria-t-il. -- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche. -- Il ne peut etre loin, je ne l'ai charge d'aucun message. -- Je vais voir, monseigneur. Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais silencieusement dans le cabinet. On attendit dix minutes encore. Fouquet sonna de maniere a reveiller toute une necropole. Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire a une mauvaise nouvelle. -- Monseigneur se trompe, dit-il avant meme que Fouquet l'interrogeat, Monseigneur aura donne une commission a Tobie, car il a ete aux ecuries prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l'a selle lui-meme. -- Eh bien? -- Il est parti. -- Parti?... s'ecria Fouquet. Que l'on coure, qu'on le rattrape! -- La! la! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous; maintenant, le mal est fait. -- Le mal est fait? -- Sans doute, j'en etais sur. Maintenant, ne donnons pas l'eveil; calculons le resultat du coup et parons-le, si nous pouvons. -- Apres tout, dit Fouquet, le mal n'est pas grand. -- Vous trouvez cela? dit Aramis. -- Sans doute. Il est bien permis a un homme d'ecrire un billet d'amour a une femme. -- A un homme, oui; a un sujet, non; surtout quand cette femme est celle que le roi aime. -- Eh! mon ami, le roi n'aimait pas La Valliere il y a huit jours; il ne l'aimait meme pas hier, et la lettre est d'hier; je ne pouvais pas deviner l'amour du roi, quand l'amour du roi n'existait pas encore. -- Soit, repliqua Aramis; mais la lettre n'est malheureusement pas datee. Voila ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle etait datee d'hier seulement, je n'aurais pas pour vous l'ombre d'une inquietude. Fouquet haussa les epaules. -- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon cerveau et de ma chair? -- Vous avez raison, repliqua Aramis; ne donnons pas aux choses plus d'importance qu'il ne convient; puis d'ailleurs... eh bien! si nous sommes menaces, nous avons des moyens de defense. -- Oh! menaces! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqure de fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie, n'est ce pas? -- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqure d'une fourmi peut tuer un geant, si la fourmi est venimeuse. -- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle deja evanouie? -- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel. -- Voyons, retrouver Tobie serait le plus presse, ce me semble. N'est-ce point votre avis? -- Oh! quant a cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s'il vous etait precieux, faites-en votre deuil. -- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet. -- Vous avez raison; laissez-moi faire, repondit Aramis. Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre visite. Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaute, du haut de sa jeunesse, avec cette rapidite de declin qui signale la decadence des femmes qui ont beaucoup lutte, Anne d'Autriche voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beautes, des jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour. Les avis de son medecin, ceux de son miroir, la desolaient bien moins que ces avertissements inexorables de la societe des courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale ou l'eau va penetrer grace aux avaries de la vetuste. Anne d'Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui donnait son fils aine. Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu'avec affection, venait d'abord passer chez sa mere une heure le matin et une heure le soir; mais, depuis qu'il s'etait charge des affaires de l'Etat, la visite du matin et celle du soir s'etaient reduites d'une demi- heure; puis, peu a peu, la visite du matin avait ete supprimee. On se voyait a la messe; la visite meme du soir etait remplacee par une entrevue, soit chez le roi en assemblee, soit chez Madame, ou la reine venait assez complaisamment par egard pour ses deux fils. Il en resultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait conquis, et qui faisait de sa maison la veritable reunion royale. Anne d'Autriche le sentit. Se voyant souffrante et condamnee par la souffrance a de frequentes retraites, elle fut desolee de prevoir que la plupart de ses journees, de ses soirees, s'ecouleraient solitaires, inutiles, desesperees. Elle se rappelait avec terreur l'isolement ou jadis la laissait le cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirees, pendant lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beaute, qui sont toujours accompagnees de l'espoir. Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et d'attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et deja triste ou la veuve d'un roi de France, la mere d'un roi de France, etait reduite a consoler de son veuvage anticipe la femme toujours larmoyante d'un roi de France. Anne reflechit. Elle avait beaucoup intrigue dans sa vie. Dans le beau temps, alors que sa jeune tete enfantait des projets toujours heureux, elle avait pres d'elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente, plus ambitieuse qu'elle-meme, une amie qui l'avait aimee, chose rare a la Cour, et que de mesquines considerations avaient eloignee d'elle. Mais depuis tant d'annees, excepte Mme de Motteville, excepte la Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualite de compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d'avoir donne un bon avis a la reine? Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes tetes, pouvait lui rappeler le passe, par lequel seulement elle vivait? Anne d'Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d'abord exilee plutot de sa volonte a elle-meme que de celle du roi, puis morte en exil femme d'un gentilhomme obscur. Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eut conseille autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d'intrigues, et, apres une serieuse meditation, il lui sembla que cette femme rusee, pleine d'experience et de sagacite, lui repondait de sa voix ironique: -- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin d'or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez- les-moi par l'interet. Anne d'Autriche adopta ce plan. Sa bourse etait bien garnie; elle disposait d'une somme considerable amassee par Mazarin pour elle et mise en lieu sur. Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles d'une telle grosseur, qu'elles faisaient soupirer le roi chaque fois qu'il les voyait, parce que les perles de sa couronne n'etaient que grains de mil aupres de celles-la. Anne d'Autriche n'avait plus de beaute ni de charmes a sa disposition. Elle se fit riche et proposa pour appat a ceux qui viendraient chez elle, soit de bons ecus d'or a gagner au jeu, soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de rentes qu'elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu'elle s'etait decidee a faire pour entretenir son credit. Et d'abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui etait la plus precieuse de toutes. Madame, malgre l'intrepide confiance de son esprit et de sa jeunesse, donna tete baissee dans le panneau qui etait ouvert devant elle. Enrichie peu a peu par des dons par des cessions, elle prit gout a ces heritages anticipes. Anne d'Autriche usa du meme moyen sur Monsieur et sur le roi lui- meme. Elle institua chez elle des loteries. Le jour ou nous sommes arrives, il s'agissait d'un medianoche chez la reine mere, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort beaux en brillants et d'un travail exquis. Les medaillons etaient des camees antiques de la plus grande valeur; comme revenu, les diamants ne representaient pas une somme bien considerable, mais l'originalite, la rarete de travail etaient telles, qu'on desirait a la Cour non seulement posseder, mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours ou elles les portait, c'etait une faveur que d'etre admis a les admirer en lui baisant les mains. Les courtisans avaient meme a ce sujet adopte des variantes de galanterie pour etablir cet aphorisme, que les bracelets eussent ete sans prix s'ils n'avaient le malheur de se trouver en contact avec des bras pareils a ceux de la reine. Ce compliment avait eu l'honneur d'etre traduit dans toutes les langues de l'Europe, plus de mille distiques latins et francais circulaient sur cette matiere. Le jour ou Anne d'Autriche se decida pour la loterie, c'etait un moment decisif: le roi n'etait pas venu depuis deux jours chez sa mere. Madame boudait apres la grande scene des dryades et des naiades. Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante l'enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour. Anne d'Autriche opera sa diversion en annoncant la fameuse loterie chez elle pour le soir suivant. Elle vit, a cet effet, la jeune reine, a qui, comme nous l'avons dit, elle demanda une visite le matin. -- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi m'a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile a detourner; mais, tant que vous vous tiendrez pres de moi, il n'osera s'ecarter de vous, a qui, d'ailleurs, il est attache par une tres vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi: vous y viendrez? -- On m'a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide, que Votre Majeste mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont d'une telle rarete, que nous n'eussions pas du les faire sortir du garde-meuble de la couronne, ne fut-ce que parce qu'ils vous ont appartenu. -- Ma fille, dit alors Anne d'Autriche, qui entrevit toute la pensee de la jeune reine et voulut la consoler de n'avoir pas recu ce present, il fallait que j'attirasse chez moi a tout jamais Madame. -- Madame? fit en rougissant la jeune reine. -- Sans doute; n'aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours dispose a courtiser comme a l'etre? Cette loterie est l'attrait dont je me sers pour cela: me blamez-vous? -- Oh! non! fit Marie-Therese en frappant dans ses mains avec cet enfantillage de la joie espagnole. -- Et vous ne regrettez plus, ma chere, que je ne vous aie pas donne ces bracelets, comme c'etait d'abord mon intention? -- Oh! non, oh! non, ma bonne mere!... -- Eh bien! ma chere fille, faites-vous bien belle, et que notre medianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y paraitrez charmante, et vous eclipserez toutes les femmes par votre eclat comme par votre rang. Marie-Therese partit enthousiasmee. Une heure apres, Anne d'Autriche recevait chez elle Madame, et, la couvrant de caresses: -- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charme de ma loterie. -- Moi, dit Madame, je n'en suis pas aussi charmee; voir de beaux bracelets comme ceux-la aux bras d'une autre femme que vous, ma reine, ou moi, voila ce a quoi je ne puis m'habituer. -- La! la! dit Anne d'Autriche en cachant sous un sourire une violente douleur qu'elle venait de sentir, ne vous revoltez pas, jeune femme... et n'allez pas tout de suite prendre les choses au pis. -- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m'a-t-on dit, deux cents billets? -- Tout autant. Mais vous n'ignorez pas qu'il y en aura qu'un gagnant? -- Sans doute. A qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame desesperee. -- Vous me rappelez que j'ai fait un reve cette nuit... Ah! mes reves sont bons... je dors si peu. -- Quel reve?... Vous souffrez? -- Non, dit la reine en etouffant, avec une constance admirable, la torture d'un nouvel elancement dans le sein. J'ai donc reve que le roi gagnait les bracelets. -- Le roi? -- Vous m'allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n'est-ce pas? -- C'est vrai. -- Et vous ajouterez cependant qu'il serait fort heureux que le roi gagnat, car, ayant ces bracelets, il serait force de les donner a quelqu'un. -- De vous les rendre, par exemple. -- Auquel cas, je les donnerais immediatement; car vous ne pensez pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gene. C'est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je corrigerais le hasard... je sais bien a qui j'offrirais les bracelets. Ces mots furent accompagnes d'un sourire si expressif, que Madame dut le payer par un baiser de remerciement. -- Mais, ajouta Anne d'Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s'il les gagnait? -- Il les donnerait a la reine, alors. -- Non; par la meme raison qui fait qu'il ne me les rendrait pas; attendu que, si j'eusse voulu les donner a la reine, je n'avais pas besoin de lui pour cela. Madame jeta un regard de cote sur les bracelets, qui, dans leur ecrin, scintillaient sur une console voisine. -- Qu'ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame, voila-t il pas que nous oublions que le reve de Votre Majeste n'est qu'un reve. -- Il m'etonnerait fort, repartit Anne d'Autriche, que mon reve fut trompeur; cela m'est arrive rarement. -- Alors vous pouvez etre prophete. -- Je vous ai dit, ma fille, que je ne reve presque jamais; mais c'est une coincidence si etrange que celle de ce reve avec mes idees! il entre si bien dans mes combinaisons! -- Quelles combinaisons? -- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets. -- Alors ce ne sera pas le roi. -- Oh! dit Anne d'Autriche, il n'y a pas tellement loin du coeur de Sa Majeste a votre coeur... a vous qui etes sa soeur cherie... Il n'y a pas, dis-je, tellement loin, qu'on puisse dire que le reve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les bien. -- Je les compte. -- D'abord, celle du reve. Si le roi gagne, il est certain qu'il vous donne les bracelets. -- J'admets cela pour une. -- Si vous les gagnez, vous les avez. -- Naturellement; c'est encore admissible. -- Enfin, si Monsieur les gagnait! -- Oh! dit Madame en riant aux eclats, il les donnerait au chevalier de Lorraine. Anne d'Autriche se mit a rire comme sa bru, c'est-a-dire de si bon coeur, que sa douleur reparut et la fit blemir au milieu de l'acces d'hilarite. -- Qu'avez-vous? dit Madame effrayee. -- Rien, rien, le point de cote... J'ai trop ri... Nous en etions a la quatrieme chance. -- Oh! celle-la, je ne la vois pas. -- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je gagne, vous etes sure de moi. -- Merci! Merci! s'ecria Madame. -- J'espere que vous voila favorisee, et qu'a present le reve commence a prendre les solides contours de la realite. -- En verite, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les bracelets ainsi gagnes me seront cent fois plus precieux. -- A ce soir donc! -- A ce soir! Et les princesses se separerent. Anne d'Autriche, apres avoir quitte sa bru, se dit en examinant les bracelets: "Ils sont bien precieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me serai concilie un coeur en meme temps que j'aurai devine un secret." Puis, se tournant vers son alcove deserte: -- Est-ce ainsi que tu aurais joue, ma pauvre Chevreuse? dit-elle au vide... Oui, n'est-ce pas? Et, comme un parfum d'autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l'echo de cette invocation. Chapitre CXXXIX -- La loterie Le soir, a huit heures, tout le monde etait rassemble chez la reine mere. Anne d'Autriche, en grand habit de ceremonie, belle des restes de sa beaute et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutot essayait de dissimuler a cette foule de jeunes courtisans qui l'entouraient et qui l'admiraient encore, grace aux combinaisons que nous avons indiquees dans le chapitre precedent, les ravages deja visibles de cette souffrance a laquelle elle devait succomber quelques annees plus tard. Madame, presque aussi coquette qu'Anne d'Autriche, et la reine, simple et naturelle, comme toujours, etaient assises a ses cotes et se disputaient ses bonnes graces. Les dames d'honneur, reunies en corps d'armee pour resister avec plus de force, et, par consequent, avec plus de succes aux malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se pretaient, comme fait un bataillon carre, le secours mutuel d'une bonne garde et d'une bonne riposte. Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protegeait toute la ligne par le feu roulant qu'elle dirigeait sur l'ennemi. De Saint-Aignan, au desespoir de la rigueur, insolente a force d'etre obstinee, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos; mais, vaincu par l'eclat irresistible des deux grands yeux de la belle, il revenait a chaque instant consacrer sa defaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay- Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles impertinences. De Saint-Aignan ne savait a quel saint se vouer. La Valliere avait non pas une cour, mais des commencements de courtisans. De Saint-Aignan, esperant par cette manoeuvre attirer les yeux d'Athenais de son cote, etait venu saluer la jeune fille avec un respect qui, a quelques esprits retardataires avait fait croire a la volonte de balancer Athenais par Louise. Mais ceux-la, c'etaient ceux qui n'avaient ni vu ni entendu raconter la scene de la pluie. Seulement, comme la majorite etait deja informee, et bien informee, sa faveur declaree avait attire a elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour. Les premiers, parce qu'ils disaient, les uns, comme Montaigne: "Que sais je?" Les autres, parce qu'ils disaient comme Rabelais: "Peut-etre?" Le plus grand nombre avait suivi ceux-la, comme dans les chasses cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fumee de la bete, tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fumee des limiers. Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de leurs dames d'honneur, ainsi que celles des autres dames; et elles daignaient oublier qu'elles etaient reines pour se souvenir qu'elles etaient femmes. C'est-a-dire qu'elles dechiraient impitoyablement tout porte-jupe, comme eut dit Moliere. Les regards des deux princesses tomberent simultanement sur La Valliere qui, ainsi que nous l'avons dit etait fort entouree en ce moment. Madame fut sans pitie. -- En verite, dit-elle en se penchant vers la reine mere, si le sort etait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Valliere. -- Ce n'est pas possible, dit la reine mere en souriant. -- Comment cela? -- Il n'y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n'a pu etre porte sur la liste. -- Elle n'y est pas alors? -- Non. -- Quel dommage! Elle eut pu les gagner et les vendre. -- Les vendre? s'ecria la reine. -- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n'eut pas ete obligee de se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement. -- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mere, n'a-t-elle pas de robes? Et elle prononca ces mots en femme qui n'a jamais pu savoir ce que c'etait que la mediocrite. -- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu'elle a la meme jupe ce soir qu'elle avait ce matin a la promenade, et qu'elle aura pu conserver, grace au soin que le roi a pris de la mettre a l'abri de la pluie. Au moment meme ou Madame prononcait ces paroles, le roi entrait. Les deux princesses ne se fussent peut-etre point apercues de cette arrivee, tant elles etaient occupees a medire. Mais Madame vit tout a coup La Valliere, qui etait debout en face de la galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui l'entouraient; ceux-ci s'ecarterent aussitot. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des gardes annonca le roi. A cette annonce, La Valliere, qui jusque-la avait tenu les yeux fixes sur la galerie, les abaissa tout a coup. Le roi entra. Il etait vetu avec une magnificence pleine de gout, et causait avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le duc de Roquelaure sa gauche. Le roi s'avanca d'abord vers les reines, qu'il salua avec un gracieux respect. Il prit la main de sa mere, qu'il baisa, adressa quelques compliments a Madame sur l'elegance de sa toilette, et commenca a faire le tour de l'assemblee. La Valliere fut saluee comme les autres, pas plus, pas moins que les autres. Puis Sa Majeste revint a sa mere et a sa femme. Lorsque les courtisans virent que le roi n'avait adresse qu'une phrase banale a cette jeune fille si recherchee le matin, ils tirerent sur-le-champ une conclusion de cette froideur. Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce caprice etait deja evanoui. Cependant on eut du remarquer une chose, c'est que, pres de La Valliere, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont la respectueuse politesse servit de maintien a la jeune fille, au milieu des differentes emotions qui l'agitaient visiblement. M. Fouquet s'appretait, au reste, a causer plus intimement avec Mlle de La Valliere, lorsque M. Colbert s'approcha, et, apres avoir fait sa reverence a Fouquet, dans toutes les regles de la politesse la plus respectueuse, il parut decide a s'etablir pres de La Valliere pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussitot la place. Tout ce manege etait devore des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l'un a l'autre leurs observations. De Guiche, place dans une embrasure de fenetre, ne voyait que Madame. Mais, comme Madame, de son cote arretait frequemment son regard sur La Valliere, les yeux de de Guiche, guides par les yeux de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille. La Valliere sentit instinctivement s'alourdir sur elle le poids de tous ces regards, charges, les