Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome II., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome II. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13948] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME II. *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DE BRAGELONNE TOME II (1848 -- 1850) Table des matieres Chapitre LXXII -- La grandeur de l'eveque de Vannes Chapitre LXXIII -- Ou Porthos commence a etre fache d'etre venu avec d'Artagnan Chapitre LXXIV -- Ou d'Artagnan court, ou Porthos ronfle, ou Aramis conseille Chapitre LXXV -- Ou M. Fouquet agit Chapitre LXXVI -- Ou d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maitresse Chapitre LXXVIII -- Ou l'on voit enfin reparaitre la veritable heroine de cette histoire Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne Chapitre LXXXI -- La cour de l'hotel Grammont Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame Chapitre LXXXIII -- Au Havre Chapitre LXXXIV -- En mer Chapitre LXXXV -- Les tentes Chapitre LXXXVI -- La nuit Chapitre LXXXVII -- Du Havre a Paris Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais Chapitre XC -- Le consentement d'Athos Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham Chapitre XCII -- For ever! Chapitre XCIII -- Ou sa Majeste Louis XIV ne trouve Melle de La Valliere ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'epee dans l'eau Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun Chapitre XCVI -- Le jeu du roi Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun Chapitre XCVIII -- Le dejeuner de M. de Baisemeaux Chapitre XCIX -- Le deuxieme de la Bertaudiere Chapitre C -- Les deux amies Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Belliere Chapitre CII -- La dot Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu Chapitre CIV -- Triple amour Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche Chapitre CVII -- Le mediateur Chapitre CVIII -- Les conseilleurs Chapitre CIX -- Fontainebleau Chapitre CX -- Le bain Chapitre CXI -- La chasse aux papillons Chapitre CXII -- Ce que l'on prend en chassant aux papillons Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chene royal Chapitre CXVI -- L'inquietude du roi Chapitre CXVII -- Le secret du roi Chapitre CXVIII -- Courses de nuit Chapitre CXIX -- Ou Madame acquiert la preuve que l'on peut, en ecoutant, entendre ce qui se dit Chapitre CXX -- La correspondance d'Aramis Chapitre CXXI -- Le commis d'ordre Chapitre CXXII -- Fontainebleau a deux heures du matin Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait ete deloge de l'hotel du Beau-Paon Chapitre CXXV -- Ce qui s'etait passe en realite a l'auberge du Beau-Paon Chapitre CXXVI -- Un jesuite de la onzieme annee Chapitre CXXVII -- Le secret de l'Etat Chapitre CXXVIII -- Mission Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince Chapitre CXXX -- Histoire d'une naiade et d'une dryade Chapitre CXXXI -- Fin de l'histoire d'une naiade et d'une dryade Chapitre LXXII -- La grandeur de l'eveque de Vannes Porthos et d'Artagnan etaient entres a l'eveche par une porte particuliere, connue des seuls amis de la maison. Il va sans dire que Porthos avait servi de guide a d'Artagnan. Le digne baron se comportait un peu partout comme chez lui. Cependant, soit reconnaissance tacite de cette saintete du personnage d'Aramis et de son caractere, soit habitude de respecter ce qui lui imposait moralement, digne habitude qui avait toujours fait de Porthos un soldat modele et un esprit excellent, par toutes ces raisons, disons-nous, Porthos conserva, chez Sa Grandeur l'eveque de Vannes, une sorte de reserve que d'Artagnan remarqua tout d'abord dans l'attitude qu'il prit avec les valets et les commensaux. Cependant cette reserve n'allait pas jusqu'a se priver de questions, Porthos questionna. On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses appartements, et se preparait a paraitre, dans l'intimite, moins majestueuse qu'elle n'avait paru avec ses ouailles. En effet, apres un petit quart d'heure que passerent d'Artagnan et Porthos a se regarder mutuellement le blanc des yeux, a tourner leurs pouces dans les differentes evolutions qui vont du nord au midi, une porte de la salle s'ouvrit et l'on vit paraitre Sa Grandeur vetue du petit costume complet de prelat. Aramis portait la tete haute, en homme qui a l'habitude du commandement, la robe de drap violet retroussee sur le cote, et le poing sur la hanche. En outre, il avait conserve la fine moustache et la royale allongee du temps de Louis XIII. Il exhala en entrant ce parfum delicat qui, chez les hommes elegants, chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et semble s'etre incorpore dans la personne dont il est devenu l'emanation naturelle. Cette fois seulement le parfum avait retenu quelque chose de la sublimite religieuse de l'encens. Il n'enivrait plus, il penetrait; il n'inspirait plus le desir, il inspirait le respect. Aramis, en entrant dans la chambre, n'hesita pas un instant, et sans prononcer une parole qui, quelle qu'elle fut, eut ete froide en pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien deguise sous le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras avec une tendresse que le plus defiant n'eut pas soupconnee de froideur ou d'affectation. D'Artagnan, de son cote, l'embrassa d'une egale ardeur. Porthos serra la main delicate d'Aramis dans ses grosses mains, et d'Artagnan remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche probablement par habitude, attendu que Porthos devait deja dix fois lui avoir meurtri ses doigts ornes de bagues en broyant sa chair dans l'etau de son poignet. Aramis, averti par la douleur, se defiait donc et ne presentait que des chairs a froisser et non des doigts a ecraser contre de l'or ou des facettes de diamant. Entre deux accolades, Aramis regarda en face d'Artagnan, lui offrit une chaise et s'assit dans l'ombre, observant que le jour donnait sur le visage de son interlocuteur. Cette manoeuvre, familiere aux diplomates et aux femmes, ressemble beaucoup a l'avantage de la garde que cherchent, selon leur habilete ou leur habitude, a prendre les combattants sur le terrain du duel. D'Artagnan ne fut pas dupe de la manoeuvre; mais il ne parut pas s'en apercevoir. Il se sentait pris; mais, justement parce qu'il etait pris, il se sentait sur la voie de la decouverte, et peu lui importait, vieux condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu'il tirat de sa pretendue defaite les avantages de la victoire. Ce fut Aramis qui commenca la conversation. -- Ah! cher ami! mon bon d'Artagnan! dit-il, quel excellent hasard! -- C'est un hasard, mon reverend compagnon, dit d'Artagnan, que j'appellerai de l'amitie. Je vous cherche, comme toujours je vous ai cherche, des que j'ai eu quelque grande entreprise a vous offrir ou quelques heures de liberte a vous donner. -- Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez? -- Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la preuve, c'est qu'il m'a relance, moi, a Belle-Ile. C'est aimable, n'est-ce pas? -- Ah! fit Aramis, certainement, a Belle-Ile... "Bon! dit d'Artagnan, voila mon butor de Porthos qui, sans y songer, a tire du premier coup le canon d'attaque." -- A Belle-Ile, dit Aramis, dans ce trou, dans ce desert! C'est aimable, en effet. -- Et c'est moi qui lui ai appris que vous etiez a Vannes, continua Porthos du meme ton. D'Artagnan arma sa bouche d'une finesse presque ironique. -- Si fait, je le savais, dit-il; mais j'ai voulu voir. -- Voir quoi? -- Si notre vieille amitie tenait toujours; si, en nous voyant, notre coeur, tout racorni qu'il est par l'age, laissait encore echapper ce bon cri de joie qui salue la venue d'un ami. -- Eh bien! vous avez du etre satisfait? demanda Aramis. -- Couci-couci. -- Comment cela? -- Oui, Porthos m'a dit: "Chut!" et vous... -- Eh bien! et moi? -- Et vous, vous m'avez donne votre benediction. -- Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c'est ce qu'un pauvre prelat comme moi a de plus precieux. -- Allons donc, mon cher ami. -- Sans doute. -- On dit cependant a Paris que l'eveche de Vannes est un des meilleurs de France. -- Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d'un air detache. -- Mais certainement j'en veux parler. J'y tiens, moi. -- En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire. -- Vous avouez etre un des plus riches prelats de France? -- Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai que l'eveche de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus ni moins. C'est un diocese qui renferme cent soixante paroisses. -- C'est fort joli, dit d'Artagnan. -- C'est superbe, dit Porthos. -- Mais cependant, reprit d'Artagnan en couvrant Aramis du regard, vous ne vous etes pas enterre ici a jamais? -- Pardonnez-moi. Seulement je n'admets pas le mot enterre. -- Mais il me semble qu'a cette distance de Paris on est enterre, ou peu s'en faut. -- Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement de la ville ne me vont plus. "A cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la meditation. Je les ai trouves ici. Quoi de plus beau et de plus severe a la fois que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d'Artagnan, tout le contraire de ce que j'aimais autrefois, et c'est ce qu'il faut a la fin de la vie, qui est le contraire du commencement. Un peu de mon plaisir d'autrefois vient encore m'y saluer de temps en temps sans me distraire de mon salut. Je suis encore de ce monde, et cependant, a chaque pas que je fais, je me rapproche de Dieu. -- Eloquent, sage, discret, vous etes un prelat accompli, Aramis, et je vous felicite. -- Mais, dit Aramis en souriant, vous n'etes pas seulement venu, cher ami, pour me faire des compliments... Parlez, qui vous amene? Serais-je assez heureux pour que, d'une facon quelconque, vous eussiez besoin de moi? -- Dieu merci, non, mon cher ami, dit d'Artagnan, ce n'est rien de cela. Je suis riche et libre. -- Riche? -- Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien entendu. J'ai une quinzaine de mille livres de rente. Aramis le regarda soupconneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il eut fait une si belle fortune. Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications etait venue, raconta son histoire d'Angleterre. Pendant le recit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir les doigts effiles du prelat. Quant a Porthos, ce n'etait pas de l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'etait de l'enthousiasme, c'etait du delire. Lorsque d'Artagnan eut acheve son recit: -- Eh bien? fit Aramis. -- Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des amis et des proprietes, en France un tresor. Si le coeur vous en dit, je vous les offre. Voila pourquoi je suis venu. Si assure que fut son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard d'Aramis. Il laissa donc devier son oeil sur Porthos, comme fait l'epee qui cede a une pression toute-puissante et cherche un autre chemin. -- En tout cas, dit l'eveque, vous avez pris un singulier costume de voyage, cher ami. -- Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare. -- Et vous dites donc que vous etes venu a Belle-Ile? fit Aramis sans transition. -- Oui, repliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous. -- Moi! s'ecria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai point une seule fois passe la mer. -- Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier. -- Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je suis un pauvre pretre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours, et enclin aux austerites, qui me paraissent des accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je reside, mon cher d'Artagnan, je reside. -- Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement devenir voisins. -- Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu'il ne chercha meme pas a dissimuler, vous, mon voisin? -- Eh! mon Dieu, oui. -- Comment cela? -- Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situees entre Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une exploitation de douze pour cent de revenu clair; jamais de non- valeur, jamais de faux frais; l'ocean, fidele et regulier, apporte toutes les six heures son contingent a ma caisse. Je suis le premier Parisien qui ait imagine une pareille speculation. N'eventez pas la mine, je vous en prie, et avant peu nous communiquerons, J'aurai trois lieues de pays pour trente mille livres. Aramis lanca un regard a Porthos comme pour lui demander si tout cela etait bien vrai, si quelque piege ne se cachait point sous ces dehors d'indifference. Mais bientot, comme honteux d'avoir consulte ce pauvre auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour un nouvel assaut ou pour une nouvelle defense. -- On m'avait assure, dit-il, que vous aviez eu quelque demele avec la cour, mais que vous en etiez sorti comme vous savez sortir de tout, mon cher d'Artagnan, avec les honneurs de la guerre. -- Moi? s'ecria le mousquetaire avec un grand eclat de rire insuffisant a cacher son embarras; car, a ces mots d'Aramis, il pouvait le croire instruit de ses dernieres relations avec le roi; moi? Ah! racontez-moi donc cela, mon cher Aramis. -- Oui, l'on m'avait raconte, a moi, pauvre eveque perdu au milieu des landes, on m'avait dit que le roi vous avait pris pour confident de ses amours. -- Avec qui? -- Avec Mlle de Mancini. D'Artagnan respira. -- Ah! je ne dis pas non, repliqua-t-il. -- Il parait que le roi vous a emmene un matin au-dela du pont de Blois pour causer avec sa belle. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors, vous devez savoir que, le jour meme, j'ai donne ma demission. -- Sincere? -- Ah! mon ami, on ne peut plus sincere. -- C'est alors que vous allates chez le comte de La Fere? -- Oui. -- Chez moi? -- Oui. -- Et chez Porthos? -- Oui. -- Etait-ce pour nous faire une simple visite? -- Non; je ne vous savais point attaches, et je voulais vous emmener en Angleterre. -- Oui, je comprends, et alors vous avez execute seul, homme merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d'executer a nous quatre. Je me suis doute que vous etiez pour quelque chose dans cette belle restauration, quand j'appris qu'on vous avait vu aux receptions du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou plutot comme un oblige. -- Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d'Artagnan, qui craignait que les investigations d'Aramis ne s'etendissent plus loin qu'il ne le voulait. -- Cher d'Artagnan, dit le prelat, mon amitie ressemble un peu a la sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la petite tour du mole, a l'extremite du quai. Ce brave homme allume tous les soirs une lanterne pour eclairer les barques qui viennent de la mer. Il est cache dans sa guerite, et les pecheurs ne le voient pas; mais lui les suit avec interet; il les devine, il les appelle, il les attire dans la voie du port. Je ressemble a ce veilleur; de temps en temps quelques avis m'arrivent et me rappellent au souvenir de tout ce que j'aimais. Alors je suis les amis d'autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, pauvre guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l'abri d'une guerite. -- Et, dit d'Artagnan, apres l'Angleterre, qu'ai-je fait? -- Ah! voila! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais plus rien depuis votre retour, d'Artagnan; mes yeux se sont troubles. J'ai regrette que vous ne pensiez point a moi. J'ai pleure votre oubli. J'avais tort. Je vous revois, et c'est une fete, une grande fete, je vous le jure... Comment se porte Athos? -- Tres bien, merci. -- Et notre jeune pupille? -- Raoul? -- Oui. -- Il parait avoir herite de l'adresse de son pere Athos et de la force de son tuteur Porthos. -- Et a quelle occasion avez-vous pu juger de cela? -- Eh! mon Dieu! la veille meme de mon depart. -- Vraiment? -- Oui, il y avait execution en Greve, et, a la suite de cette execution, emeute. Nous nous sommes trouves dans l'emeute, et, a la suite de l'emeute, il a fallu jouer de l'epee; il s'en est tire a merveille. -- Bah! et qu'a-t-il fait? dit Porthos. -- D'abord il a jete un homme par la fenetre, comme il eut fait d'un ballot de coton. -- Oh! tres bien! s'ecria Porthos. -- Puis il a degaine, pointe, estocade, comme nous faisions dans notre beau temps, nous autres. -- Et a quel propos cette emeute? demanda Porthos. D'Artagnan remarqua sur la figure d'Aramis une complete indifference a cette question de Porthos. -- Mais, dit-il en regardant Aramis, a propos de deux traitants a qui le roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l'on pendait. A peine un leger froncement de sourcils du prelat indiqua-t-il qu'il avait entendu. -- Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de M. Fouquet? -- MM. d'Emerys et Lyodot, dit d'Artagnan. Connaissez-vous ces noms-la, Aramis? -- Non, fit dedaigneusement le prelat; cela m'a l'air de noms de financiers. -- Justement. -- Oh! M. Fouquet a laisse pendre ses amis? s'ecria Porthos. -- Et pourquoi pas? dit Aramis. -- C'est qu'il me semble... -- Si on a pendu ces malheureux, c'etait par ordre du roi. Or, M. Fouquet, pour etre surintendant des finances, n'a pas, je pense, droit de vie et de mort. -- C'est egal, grommela Porthos, a la place de M. Fouquet... Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa la conversation. -- Voyons, dit-il, mon cher d'Artagnan, c'est assez parler des autres; parlons un peu de vous. -- Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire. Parlons de vous, au contraire, cher Aramis. -- Je vous l'ai dit, mon ami, il n'y a plus d'Aramis en moi. -- Plus meme de l'abbe d'Herblay? -- Plus meme. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et qu'il a conduit a une position qu'il ne devait ni n'osait esperer. -- Dieu? interrogea d'Artagnan. -- Oui. -- Tiens! c'est etrange; on m'avait dit, a moi, que c'etait M. Fouquet. -- Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de sa volonte put empecher une legere rougeur de colorer ses joues. -- Ma foi! c'est Bazin. -- Le sot! -- Je ne dis pas qu'il soit homme de genie, c'est vrai; mais il me l'a dit, et apres lui, je vous le repete. -- Je n'ai jamais vu M. Fouquet, repondit Aramis avec un regard aussi calme et aussi pur que celui d'une jeune vierge qui n'a jamais menti. -- Mais, repliqua d'Artagnan, quand vous l'eussiez vu et meme connu, il n'y aurait point de mal a cela; c'est un fort brave homme que M. Fouquet. -- Ah! -- Un grand politique. Aramis fit un geste d'indifference. -- Un tout-puissant ministre. -- Je ne releve que du roi et du pape, dit Aramis. -- Dame! ecoutez donc, dit d'Artagnan du ton le plus naif, je vous dis cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La plaine est a M. Fouquet, les salines que j'ai achetees sont a M. Fouquet, l'ile dans laquelle Porthos s'est fait topographe est a M. Fouquet, la garnison est a M. Fouquet, les galeres sont a M. Fouquet. J'avoue donc que rien ne m'eut surpris dans votre infeodation, ou plutot dans celle de votre diocese, m. Fouquet. C'est un autre maitre que le roi, voila tout, mais aussi puissant qu'un roi. -- Dieu merci! je ne suis infeode a personne; je n'appartiens a personne et suis tout a moi, repondit Aramis, qui, pendant cette conversation, suivait de l'oeil chaque geste de d'Artagnan, chaque clin d'oeil de Porthos. Mais d'Artagnan etait impassible et Porthos immobile; les coups portes habilement etaient pares par un habile adversaire; aucun ne toucha. Neanmoins chacun sentait la fatigue d'une pareille lutte, et l'annonce du souper fut bien recue par tout le monde. Le souper changea le cours de la conversation. D'ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs gardes comme ils etaient chacun de son cote, ni l'un ni l'autre n'en saurait davantage. Porthos n'avait rien compris du tout. Il s'etait tenu immobile parce qu'Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc pour lui que le souper. Mais c'etait bien assez pour Porthos. Le souper se passa donc a merveille. D'Artagnan fut d'une gaiete eblouissante. Aramis se surpassa par sa douce affabilite. Porthos mangea comme feu Pelops. On causa guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l'etonne a chaque mot de politique que risquait d'Artagnan. Celle longue serie de surprises augmenta la defiance de d'Artagnan, comme l'eternelle indifference de d'Artagnan provoquait la defiance d'Aramis. Enfin d'Artagnan laissa a dessein tomber le nom de Colbert. Il avait reserve ce coup pour le dernier. -- Qu'est-ce que Colbert? demanda l'eveque. "oh! pour le coup, se dit d'Artagnan, c'est trop fort. Veillons, mordioux! veillons." Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu'Aramis pouvait desirer. Le souper ou plutot la conversation se prolongea jusqu'a une heure du matin entre d'Artagnan et Aramis. A dix heures precises, Porthos s'etait endormi sur sa chaise et ronflait comme un orgue. A minuit, on le reveilla et on l'envoya coucher. -- Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c'etait pourtant fort interessant ce que vous disiez. A une heure, Aramis conduisit d'Artagnan dans la chambre qui lui etait destinee et qui etait la meilleure du palais episcopal. Deux serviteurs furent mis a ses ordres. -- Demain, a huit heures, dit-il en prenant conge de d'Artagnan, nous ferons, si vous le voulez, une promenade a cheval avec Porthos. -- A huit heures! fit d'Artagnan, si tard? -- Vous savez que j'ai besoin de sept heures de sommeil, dit Aramis. -- C'est juste. -- Bonsoir, cher ami! Et il embrassa le mousquetaire avec cordialite. D'Artagnan le laissa partir. -- Bon! dit-il quand sa porte fut fermee derriere Aramis, a cinq heures je serai sur pied. Puis, cette disposition arretee, il se coucha et mit, comme on dit, les morceaux doubles. Chapitre LXXIII -- Ou Porthos commence a etre fache d'etre venu avec d'Artagnan A peine d'Artagnan avait-il eteint sa bougie, qu'Aramis, qui guettait a travers ses rideaux le dernier soupir de la lumiere chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le geant, couche depuis une heure et demie a peu pres, se prelassait sur l'edredon. Il etait dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez Porthos, resistait au bruit des cloches et du canon. Sa tete nageait dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d'un navire. Une minute de plus, Porthos allait rever. La porte de sa chambre s'ouvrit doucement sous la pression delicate de la main d'Aramis. L'eveque s'approcha du dormeur. Un epais tapis assourdissait le bruit de ses pas; d'ailleurs, Porthos ronflait de facon a eteindre tout autre bruit. Il lui posa une main sur l'epaule. -- Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos. La voix d'Aramis etait douce et affectueuse, mais elle renfermait plus qu'un avis, elle renfermait un ordre. Sa main etait legere, mais elle indiquait un danger. Porthos entendit la voix et sentit la main d'Aramis au fond de son sommeil. Il tressaillit. -- Qui va la? dit-il avec sa voix de geant. -- Chut! c'est moi, dit Aramis. -- Vous, cher ami! et pourquoi diable m'eveillez-vous? -- Pour vous dire qu'il faut partir. -- Partir? -- Oui. -- Pour ou? -- Pour Paris. Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses gros yeux effares. -- Pour Paris? -- Oui. -- Cent lieues! fit-il. -- Cent quatre, repliqua l'eveque. -- Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil a ces enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil. -- Trente heures de cheval, ajouta resolument Aramis. Vous savez qu'il y a de bons relais. Porthos bougea une jambe en laissant echapper un gemissement. -- Allons! allons! cher ami, insista le prelat avec une sorte d'impatience. Porthos tira l'autre jambe du lit. -- Et c'est absolument necessaire que je parte? dit-il. -- De toute necessite. Porthos se dressa sur ses jambes et commenca d'ebranler le plancher et les murs de son pas de statue. -- Chut! pour l'amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez reveiller quelqu'un. -- Ah! c'est vrai, repondit Porthos d'une voix de tonnerre; j'oubliais; mais, soyez tranquille, je m'observerai. Et, en disant ces mots, il fit tomber une ceinture chargee de son epee, de ses pistolets et d'une bourse dont les ecus s'echapperent avec un bruit vibrant et prolonge. Ce bruit fit bouillir le sang d'Aramis, tandis qu'il provoquait chez Porthos un formidable eclat de rire. -- Que c'est bizarre! dit-il de sa meme voix. -- Plus bas, Porthos, plus bas, donc! -- C'est vrai. Et il baissa en effet la voix d'un demi-ton. -- Je disais donc, continua Porthos, que c'est bizarre qu'on ne soit jamais aussi lent que lorsqu'on veut se presser, aussi bruyant que lorsqu'on desire etre muet. -- Oui, c'est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos, hatons-nous et taisons-nous. -- Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son haut-de-chausses. -- Tres bien. -- Il parait que c'est presse? -- C'est plus que presse, c'est grave, Porthos. -- Oh! oh! -- D'Artagnan vous a questionne, n'est-ce pas? -- Moi? -- Oui, a Belle-Ile? -- Pas le moins du monde. -- Vous en etes bien sur, Porthos? -- Parbleu! -- C'est impossible. Souvenez-vous bien. -- Il m'a demande ce que je faisais, je lui ai dit: "De la topographie." J'aurais voulu dire un autre mot dont vous vous etiez servi un jour. -- De la castrametation? -- C'est cela; mais je n'ai jamais pu me le rappeler. -- Tant mieux! Que vous a-t-il demande encore? -- Ce que c'etait que M. Getard. -- Et encore? -- Ce que c'etait que M. Jupenet. -- Il n'a pas vu notre plan de fortifications, par hasard? -- Si fait. -- Ah! diable! -- Mais soyez tranquille, j'avais efface votre ecriture avec de la gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner quelque avis dans ce travail. -- Il a de bien bons yeux, notre ami. -- Que craignez-vous? -- Je crains que tout ne soit decouvert, Porthos; il s'agit donc de prevenir un grand malheur. J'ai donne l'ordre a mes gens de fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d'Artagnan avant le jour. Votre cheval est tout selle; vous gagnez le premier relais; a cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez. On vit alors Aramis vetir Porthos piece par piece avec autant de celerite qu'eut pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos, moitie confus, moitie etourdi, se laissait faire et se confondait en excuses. Lorsqu'il fut pret, Aramis le prit par la main et l'emmena, en lui faisant poser le pied avec precaution sur chaque marche de l'escalier, l'empechant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, eut ete le geant et Porthos le nain. Cette ame incendiait et soulevait cette matiere. Un cheval, en effet, attendait tout selle dans la cour. Porthos se mit en selle. Alors Aramis prit lui-meme le cheval par la bride et le guida sur du fumier repandu dans la cour, dans l'intention evidente d'eteindre le bruit. Il lui pincait en meme temps les naseaux pour qu'il ne hennit pas... -- Puis, une fois arrive a la porte exterieure, attirant a lui Porthos, qui allait partir sans meme lui demander pourquoi: -- Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans debrider jusqu'a Paris, dit-il a son oreille; mangez a cheval, buvez a cheval, dormez a cheval, mais ne perdez pas une minute. -- C'est dit; on ne s'arretera pas. -- Cette lettre a M. Fouquet, coute que coute; il faut qu'il l'ait demain avant midi. -- Il l'aura. -- Et pensez a une chose, cher ami. -- A laquelle? -- C'est que vous courez apres votre brevet de duc et pair. -- Oh! oh! fit Porthos les yeux etincelants, j'irai en vingt- quatre heures en ce cas. -- Tachez. -- Alors lachez la bride, et en avant, Goliath! Aramis lacha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du cheval. Porthos rendit la main, piqua des deux, et l'animal furieux partit au galop sur la terre. Tant qu'il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien n'avait bouge chez d'Artagnan. Le valet mis en faction aupres de sa porte n'avait vu aucune lumiere, n'avait entendu aucun bruit. Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui meme se mit au lit. D'Artagnan ne se doutait reellement de rien; aussi crut-il avoir tout gagne, lorsque le matin il s'eveilla vers quatre heures et demie. Il courut tout en chemise regarder par la fenetre: la fenetre donnait sur la cour. Le jour se levait. La cour etait deserte, les poules elles-memes n'avaient pas encore quitte leurs perchoirs. Pas un valet n'apparaissait. Toutes les portes etaient fermees. "Bon! calme parfait, se dit d'Artagnan. N'importe, me voici reveille le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait." Et d'Artagnan s'habilla. Mais cette fois il s'etudia a ne point donner au costume de M. Agnan cette rigidite bourgeoise et presque ecclesiastique qu'il affectait auparavant; il sut meme, en se serrant davantage, en se boutonnant d'une certaine facon, en posant son feutre plus obliquement, rendre a sa personne un peu de cette tournure militaire dont l'absence avait effarouche Aramis. Cela fait, il en usa ou plutot feignit d'en user sans facon avec son hote, et entra tout a l'improviste dans son appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir. Un grand livre etait ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brulait encore au-dessus de son plateau d'argent. C'etait plus qu'il n'en fallait pour prouver a d'Artagnan l'innocence de la nuit du prelat et les bonnes intentions de son reveil. Le mousquetaire fit precisement a l'eveque ce que l'eveque avait fait a Porthos. Il lui frappa sur l'epaule. Evidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s'eveiller soudain, lui qui avait le sommeil si leger, il se fit reiterer l'avertissement. -- Ah! ah! c'est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne surprise! Ma foi, le sommeil m'avait fait oublier que j'eusse le bonheur de vous posseder. Quelle heure est-il? -- Je ne sais, dit d'Artagnan un peu embarrasse. De bonne heure, je crois. Mais, vous le savez, cette diable d'habitude militaire de m'eveiller avec le jour me tient encore. -- Est-ce que vous voulez deja que nous sortions, par hasard? demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble. -- Ce sera comme vous voudrez. -- Je croyais que nous etions convenus de ne monter a cheval qu'a huit heures. -- C'est possible; mais, moi, j'avais si grande envie de vous voir, que je me suis dit: "Le plus tot sera le meilleur." -- Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j'avais compte la-dessus, et ce qu'il m'en manquera, il faudra que je le rattrape. -- Mais il me semble qu'autrefois vous etiez moins dormeur que cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l'on ne vous trouvait jamais au lit. -- Et c'est justement a cause de ce que vous me dites la que j'aime fort a y demeurer maintenant. -- Aussi, avouez que ce n'etait pas pour dormir que vous m'avez demande jusqu'a huit heures. -- J'ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la verite. -- Dites toujours. -- Eh bien! de six a huit heures, j'ai l'habitude de faire mes devotions. -- Vos devotions? -- Oui. -- Je ne croyais pas qu'un eveque eut des exercices si severes. -- Un eveque, cher ami, a plus a donner aux apparences qu'un simple clerc. -- Mordioux! Aramis, voici un mot qui me reconcilie avec Votre Grandeur. Aux apparences! c'est un mot de mousquetaire, celui-la, a la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis! -- Au lieu de m'en feliciter, pardonnez-le-moi, d'Artagnan. C'est un mot bien mondain que j'ai laisse echapper la. -- Faut-il donc que je vous quitte? -- J'ai besoin de recueillement, cher ami. -- Bon. Je vous laisse; mais a cause de ce paien qu'on appelle d'Artagnan, abregez-les, je vous prie; j'ai soif de votre parole. -- Eh bien! d'Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie... -- Une heure et demie de devotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus juste. Faites-moi le meilleur marche possible. Aramis se mit a rire. -- Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voila que vous etes venu dans mon diocese pour me brouiller avec la grace. -- Bah! -- Et vous savez bien que je n'ai jamais resiste a vos entrainements; vous me couterez mon salut, d'Artagnan. D'Artagnan se pinca les levres. -- Allons, dit-il, je prends le peche sur mon compte, debridez-moi un simple signe de croix de chretien, debridez-moi un Pater et partons. -- Chut! dit Aramis, nous ne sommes deja plus seuls, et j'entends des etrangers qui montent. -- Eh bien! congediez-les. -- Impossible; je leur avais donne rendez-vous hier: c'est le principal du college des jesuites et le superieur des dominicains. -- Votre etat-major, soit. -- Qu'allez-vous faire? -- Je vais aller reveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que vous ayez fini vos conferences. Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne precipita ni son geste ni sa parole. -- Allez, dit-il. D'Artagnan s'avanca vers la porte. -- A propos, vous savez ou loge Porthos? -- Non; mais je vais m'en informer. -- Prenez le corridor, et ouvrez la deuxieme porte a gauche. -- Merci! au revoir. Et d'Artagnan s'eloigna dans la direction indiquee par Aramis. Dix minutes ne s'etaient point ecoulees qu'il revint. Il trouva Aramis assis entre le principal du college des jesuites et le superieur des dominicains et le principal du college des jesuites, exactement dans la meme situation ou il l'avait retrouve autrefois dans l'auberge de Crevecoeur. Cette compagnie n'effraya pas le mousquetaire. -- Qu'est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose a me dire, ce me semble, cher ami? -- C'est, repondit d'Artagnan en regardant Aramis, c'est que Porthos n'est pas chez lui. -- Tiens! fit Aramis avec calme; vous etes sur? -- Pardieu! je viens de sa chambre. -- Ou peut-il etre alors? -- Je vous le demande. -- Et vous ne vous en etes pas informe? -- Si fait. -- Et que vous a-t-on repondu? -- Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire a personne, etait probablement sorti. -- Qu'avez-vous fait alors? -- J'ai ete a l'ecurie, repondit indifferemment d'Artagnan. -- Pour quoi faire? -- Pour voir si Porthos est sorti a cheval. -- Et?... interrogea l'eveque. -- Eh bien! il manque un cheval au ratelier, le numero 5, Goliath. Tout ce dialogue, on le comprend, n'etait pas exempt d'une certaine affectation de la part du mousquetaire et d'une parfaite complaisance de la part d'Aramis. -- Oh! je vois ce que c'est, dit Aramis apres avoir reve un moment: Porthos est sorti pour nous faire une surprise. -- Une surprise? -- Oui. Le canal qui va de Vannes a la mer est tres giboyeux en sarcelles et en becassines; c'est la chasse favorite de Porthos; il nous en rapportera une douzaine pour notre dejeuner. -- Vous croyez? fit d'Artagnan. -- J'en suis sur. Ou voulez-vous qu'il soit alle? Je parie qu'il a emporte un fusil. -- C'est possible, dit d'Artagnan. -- Faites une chose, cher ami, montez a cheval et le rejoignez. -- Vous avez raison, dit d'Artagnan, j'y vais. -- Voulez-vous qu'on vous accompagne? -- Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai. -- Prenez-vous une arquebuse? -- Merci. -- Faites-vous seller le cheval que vous voudrez. -- Celui que je montais hier en venant de Belle-Ile. -- Soit; usez de la maison comme de la votre. Aramis sonna et donna l'ordre de seller le cheval que choisirait M. d'Artagnan. D'Artagnan suivit le serviteur charge de l'execution de cet ordre. Arrive a la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer d'Artagnan. Dans ce moment son oeil rencontra l'oeil de son maitre. Un froncement de sourcils fit comprendre a l'intelligent espion que l'on donnait a d'Artagnan ce qu'il avait a faire. D'Artagnan monta a cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui battaient le pave. Un instant apres, le serviteur rentra. -- Eh bien? demanda l'eveque. -- Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le serviteur. -- Bien! dit Aramis. En effet, d'Artagnan, chassant tout soupcon, courait vers l'ocean, esperant toujours voir dans les landes ou sur la greve la colossale silhouette de son ami Porthos. D'Artagnan s'obstinait a reconnaitre des pas de cheval dans chaque flaque d'eau. Quelquefois il se figurait entendre la detonation d'une arme a feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux heures, d'Artagnan chercha Porthos. Pendant la troisieme, il revint a la maison. -- Nous nous serons croises, dit-il, et je vais trouver les deux convives attendant mon retour. D'Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos a l'eveche qu'il ne l'avait trouve sur le bord du canal. Aramis l'attendait au haut de l'escalier avec une mine desesperee. -- Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d'Artagnan? cria-t-il du plus loin qu'il apercut le mousquetaire. -- Non. Auriez-vous fait courir apres moi? -- Desole, mon cher ami, desole de vous avoir fait courir inutilement; mais, vers sept heures, l'aumonier de Saint-Paterne est venu; il avait rencontre du Vallon qui s'en allait et qui, n'ayant voulu reveiller personne a l'eveche, l'avait charge de me dire que, craignant que M. Getard ne lui fit quelque mauvais tour en son absence, il allait profiter de la maree du matin pour faire un tour a Belle-Ile. -- Mais, dites-moi, Goliath n'a pas traverse les quatre lieues de mer, ce me semble? -- Il y en a bien six, dit Aramis. -- Encore moins, alors. -- Aussi, cher ami, dit le prelat avec un doux sourire, Goliath est a l'ecurie, fort satisfait meme, j'en reponds, de n'avoir plus Porthos sur le dos. En effet, le cheval avait ete ramene du relais par les soins du prelat, a qui aucun detail n'echappait. D'Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l'explication. Il commencait un role de dissimulation qui convenait parfaitement aux soupcons qui s'accentuaient de plus en plus dans son esprit. Il dejeuna entre le jesuite et Aramis, ayant le dominicain en face de lui et souriant particulierement au dominicain, dont la bonne grosse figure lui revenait assez. Le repas fut long et somptueux; d'excellent vin d'Espagne, de belles huitres du Morbihan, les poissons exquis de l'embouchure de la Loire, les enormes chevrettes de Paimboeuf et le gibier delicat des bruyeres en firent les frais. D'Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout, ou du moins ne but que de l'eau. Puis apres le dejeuner: -- Vous m'avez offert une arquebuse? dit d'Artagnan. -- Oui. -- Pretez-la-moi. -- Vous voulez chasser? -- En attendant Porthos, c'est ce que j'ai de mieux a faire, je crois. -- Prenez celle que vous voudrez au trophee. -- Venez-vous avec moi? -- Helas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse est defendue aux eveques. -- Ah! dit d'Artagnan, je ne savais pas. -- D'ailleurs, continua Aramis, j'ai affaire jusqu'a midi. -- J'irai donc seul? dit d'Artagnan. -- Helas! oui! mais revenez diner surtout. -- Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n'y revienne pas. Et la-dessus d'Artagnan quitta son hote, salua les convives, prit son arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au petit port de Vannes. Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne. Il freta un petit batiment de peche pour vingt-cinq livres et partit a onze heures et demie, convaincu qu'on ne l'avait pas suivi. On ne l'avait pas suivi, c'etait vrai. Seulement, un frere jesuite, place au haut du clocher de son eglise, n'avait pas, depuis le matin, a l'aide d'une excellente lunette, perdu un seul de ses pas. A onze heures trois quarts, Aramis etait averti que d'Artagnan voguait vers Belle-Ile. Le voyage de d'Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le poussait vers Belle-Ile. Au fur et a mesure qu'il approchait, ses yeux interrogeaient la cote. Il cherchait a voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des fortifications, l'eclatant habit de Porthos et sa vaste stature se detachant sur un ciel legerement nuageux. D'Artagnan cherchait inutilement; il debarqua sans avoir rien vu, et apprit du premier soldat interroge par lui que M. du Vallon n'etait point encore revenu de Vannes. Alors, sans perdre un instant, d'Artagnan ordonna a sa petite barque de mettre le cap sur Sarzeau. On sait que le vent tourne avec les differentes heures de la journee; le vent etait passe du nord-nord-est au sud-est; le vent etait donc presque aussi bon pour le retour a Sarzeau qu'il l'avait ete pour le voyage de Belle-Ile. En trois heures, d'Artagnan eut touche le continent; deux autres heures lui suffirent pour gagner Vannes. Malgre la rapidite de la course, ce que d'Artagnan devora d'impatience et de depit pendant cette traversee, le pont seul du bateau sur lequel il trepigna pendant trois heures pourrait le raconter a l'histoire. D'Artagnan ne fit qu'un bond du quai ou il etait debarque au palais episcopal. Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et il voulait lui reprocher sa duplicite, avec reserve toutefois, mais avec assez d'esprit neanmoins pour lui en faire sentir toutes les consequences et lui arracher une partie de son secret. Il esperait enfin, grace a cette verve d'expression qui est aux mysteres ce que la charge a la baionnette est aux redoutes, enlever le mysterieux Aramis jusqu'a une manifestation quelconque. Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui lui fermait le passage tout en lui souriant d'un air beat. -- Monseigneur? cria d'Artagnan en essayant de l'ecarter de la main. Un instant ebranle, le valet reprit son aplomb. -- Monseigneur? fit-il. -- Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbecile? -- Si fait; vous etes le chevalier d'Artagnan. -- Alors, laisse-moi passer. -- Inutile. -- Pourquoi inutile? -- Parce que Sa Grandeur n'est point chez elle. -- Comment, Sa Grandeur n'est point chez elle! Mais ou est-elle donc? -- Partie. -- Partie? -- Oui. -- Pour ou? -- Je n'en sais rien; mais peut-etre le dit-elle a Monsieur le chevalier. -- Comment? ou cela? de quelle facon? -- Dans cette lettre qu'elle m'a remise pour Monsieur le chevalier. Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche. -- Eh! donne donc, maroufle! fit d'Artagnan en la lui arrachant des mains. Oh! oui, continua d'Artagnan a la premiere ligne; oui, je comprends. Et il lut a demi-voix: "Cher ami, Une affaire des plus urgentes m'appelle dans une des paroisses de mon diocese. J'esperais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours a Belle-Ile avec notre cher Porthos. Amusez-vous bien, mais n'essayez pas de lui tenir tete a table; c'est un conseil que je n'eusse pas donne, meme a Athos, dans son plus beau et son meilleur temps. Adieu, cher ami; croyez bien que j'en suis aux regrets de n'avoir pas mieux et plus longtemps profite de votre excellente compagnie." -- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, je suis joue. Ah! pecore, brute, triple sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh! dupe, dupe comme un singe a qui on donne une noix vide! Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du valet de chambre, il s'elanca hors du palais episcopal. Furet, si bon trotteur qu'il fut, n'etait plus a la hauteur des circonstances. D'Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un cheval auquel il fit voir, avec de bons eperons et une main legere que les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la creation. Chapitre LXXIV -- Ou d'Artagnan court, ou Porthos ronfle, ou Aramis conseille Trente a trente-cinq heures apres les evenements que nous venons de raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit sa porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mande que nous connaissons deja, un carrosse attele de quatre chevaux ruisselant de sueur entra au galop dans la cour. Ce carrosse etait probablement attendu, car trois ou quatre laquais se precipiterent vers la portiere, qu'ils ouvrirent tandis que M. Fouquet se levait de son bureau et courait lui-meme a la fenetre. Un homme sortit peniblement du carrosse, descendant avec difficulte les trois degres du marchepied et s'appuyant sur l'epaule des laquais. A peine eut-il dit son nom, que celui sur l'epaule duquel il ne s'appuyait point s'elanca vers le perron et disparut dans le vestibule. Cet homme courait prevenir son maitre; mais il n'eut pas besoin de frapper a la porte. Fouquet etait debout sur le seuil. -- Mgr l'eveque de Vannes! dit le laquais. -- Bien! dit Fouquet. Puis, se penchant sur la rampe de l'escalier, dont Aramis commencait a monter les premiers degres: -- Vous, cher ami, dit-il, vous si tot! -- Oui, moi-meme, monsieur; mais moulu, brise, comme vous voyez. -- Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui presentant son bras sur lequel Aramis s'appuya, tandis que les serviteurs s'eloignerent avec respect. -- Bah! repondit Aramis, ce n'est rien, puisque me voila; le principal etait que j'arrivasse, et me voila arrive. -- Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet derriere Aramis et lui. -- Sommes-nous seuls? -- Oui, parfaitement seuls. -- Nul ne peut nous ecouter? nul ne peut nous entendre? -- Soyez donc tranquille. -- M. du Vallon est arrive? -- Oui. -- Et vous avez recu ma lettre? -- Oui, l'affaire est grave, a ce qu'il parait, puisqu'elle necessite votre presence a Paris, dans un moment ou votre presence etait si urgente la-bas. -- Vous avez raison, on ne peut plus grave. -- Merci, merci! De quoi s'agit-il? Mais, pour Dieu, et avant toute chose, respirez, cher ami; vous etes pale a faire fremir! -- Je souffre, en effet; mais, par grace! ne faites pas attention a moi. M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa lettre? -- Non: j'ai entendu un grand bruit, je me suis mis a la fenetre; j'ai vu, au pied du perron, une espece de cavalier de marbre; je suis descendu, il m'a tendu la lettre, et son cheval est tombe mort. -- Mais lui? -- Lui est tombe avec le cheval; on l'a enleve pour le porter dans les appartements; la lettre lue, j'ai voulu monter pres de lui pour avoir de plus amples nouvelles: mais il etait endormi de telle facon qu'il a ete impossible de le reveiller. J'ai eu pitie de lui, et j'ai ordonne qu'on lui otat ses bottes et qu'on le laissat tranquille. -- Bien; maintenant, voici ce dont il s'agit, monseigneur. Vous avez vu M. d'Artagnan a Paris, n'est-ce pas? -- Certes, et c'est un homme d'esprit et meme un homme de coeur, bien qu'il m'ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d'Emerys. -- Helas! oui, je le sais; j'ai rencontre a Tours le courrier qui m'apportait la lettre de Gourville et les depeches de Pellisson. Avez-vous bien reflechi a cet evenement, monsieur? -- Oui. -- Et vous avez compris que c'etait une attaque directe a votre souverainete? -- Croyez-vous? -- Oh! oui, je le crois. -- Eh bien! je vous l'avouerai, cette sombre idee m'est venue, a moi aussi. -- Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, ecoutez bien... j'en reviens a d'Artagnan. -- J'ecoute. -- Dans quelle circonstance l'avez-vous vu? -- Il est venu chercher de l'argent. -- Avec quelle ordonnance? -- Avec un bon du roi. -- Direct? -- Signe de Sa Majeste. -- Voyez-vous! Eh bien! d'Artagnan est venu a Belle-Ile; il etait deguise, il passait pour un intendant quelconque charge par son maitre d'acheter des salines. Or, d'Artagnan n'a pas d'autre maitre que le roi; il venait donc comme envoye du roi. Il a vu Porthos. -- Qu'est-ce que Porthos? -- Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon a Belle-Ile, et il sait, comme vous et moi, que Belle-Ile est fortifiee. -- Et vous croyez que le roi l'aurait envoye? dit Fouquet tout pensif. -- Assurement. -- Et d'Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux? -- Le plus dangereux de tous. -- Je l'ai donc bien juge du premier coup d'oeil. -- Comment cela? -- J'ai voulu me l'attacher. -- Si vous avez juge que ce fut l'homme de France le plus brave, le plus fin et le plus adroit, vous l'avez bien juge. -- Il faut donc l'avoir a tout prix! -- D'Artagnan? -- N'est-ce pas votre avis? -- C'est mon avis; mais vous ne l'aurez pas. -- Pourquoi? -- Parce que nous avons laisse passer le temps. Il etait en dissentiment avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment; depuis il a passe en Angleterre, depuis il a puissamment contribue a la restauration, depuis il a gagne une fortune, depuis enfin il est rentre au service du roi. Eh bien! s'il est rentre au service du roi, c'est qu'on lui a bien paye ce service. -- Nous le paierons davantage, voila tout. -- Oh! monsieur, permettez; d'Artagnan a une parole, et, une fois engagee, cette parole demeure ou elle est. -- Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquietude. -- Que pour le moment il s'agit de parer un coup terrible. -- Et comment le parez-vous? -- Attendez... d'Artagnan va venir rendre compte au roi de sa mission. -- Oh! nous avons le temps d'y penser. -- Comment cela? -- Vous avez bonne avance sur lui, je presume? -- Dix heures a peu pres. -- Eh bien! en dix heures... Aramis secoua sa tete pale. -- Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui fendent l'air: d'Artagnan va plus vite que le nuage et que l'oiseau; d'Artagnan, c'est le vent qui les emporte. -- Allons donc! -- Je vous dis que c'est quelque chose de surhumain que cet homme, monsieur; il est de mon age, et je le connais depuis trente-cinq ans. -- Eh bien? -- Eh bien! ecoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expedie M. du Vallon a deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures d'avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrive? -- Voila quatre heures, a peu pres. -- Vous voyez bien, j'ai gagne quatre heures sur lui, et cependant c'est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tue sur la route huit chevaux dont j'ai retrouve les cadavres. Moi, j'ai couru la poste cinquante lieues, mais j'ai la goutte, la gravelle, que sais-je? de sorte que la fatigue me tue. J'ai du descendre a Tours; depuis, roulant en carrosse a moitie mort, a moitie verse, souvent traine sur les flancs, parfois sur le dos de la voiture, toujours au galop de quatre chevaux furieux, je suis arrive, arrive gagnant quatre heures sur Porthos; mais, voyez-vous, d'Artagnan ne pese pas trois cents livres comme Porthos, d'Artagnan n'a pas la goutte et la gravelle comme moi: ce n'est pas un cavalier, c'est un centaure; d'Artagnan, voyez-vous, parti pour Belle-Ile quand je partais pour Paris, d'Artagnan, malgre dix heures d'avance que j'ai sur lui, d'Artagnan arrivera deux heures apres moi. -- Mais enfin, les accidents? -- Il n'y a pas d'accidents pour lui. -- Si les chevaux manquent? -- Il courra plus vite que les chevaux. -- Quel homme, bon Dieu! -- Oui, c'est un homme que j'aime et que j'admire; je l'aime, parce qu'il est bon, grand, loyal; je l'admire, parce qu'il represente pour moi le point culminant de la puissance humaine; mais, tout en l'aimant, tout en l'admirant, je le crains et je le prevois. Donc, je me resume, monsieur: dans deux heures, d'Artagnan sera ici; prenez les devants, courez au Louvre, voyez le roi avant qu'il voie d'Artagnan. -- Que dirai-je au roi? -- Rien; donnez-lui Belle-Ile. -- Oh! monsieur d'Herblay, monsieur d'Herblay! s'ecria Fouquet, que de projets manques tout a coup! -- Apres un projet avorte, il y a toujours un autre projet que l'on peut mener a bien! Ne desesperons jamais, et allez, monsieur, allez vite. -- Mais cette garnison si soigneusement triee, le roi la fera changer tout de suite. -- Cette garnison, monsieur, etait au roi quand elle entra dans Belle-Ile; elle est a vous aujourd'hui: il en sera de meme pour toutes les garnisons apres quinze jours d'occupation. Laissez faire, monsieur. Voyez-vous inconvenient a avoir une armee a vous au bout d'un an au lieu d'un ou deux regiments? Ne voyez-vous pas que votre garnison d'aujourd'hui vous fera des partisans a La Rochelle, a Nantes, a Bordeaux, a Toulouse, partout ou on l'enverra? "Allez au roi, monsieur, allez, le temps s'ecoule, et d'Artagnan, pendant que nous perdons notre temps, vole comme une fleche sur le grand chemin. -- Monsieur d'Herblay, vous savez que toute parole de vous est un germe qui fructifie dans ma pensee; je vais au Louvre. -- A l'instant meme, n'est-ce pas? -- Je ne vous demande que le temps de changer d'habits. -- Rappelez-vous que d'Artagnan n'a pas besoin de passer par Saint-Mande, lui, mais qu'il se rendra tout droit au Louvre; c'est une heure a retrancher sur l'avance qui nous reste. -- D'Artagnan peut tout avoir, excepte mes chevaux anglais; je serai au Louvre dans vingt-cinq minutes. Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le depart. Aramis n'eut que le temps de lui dire: -- Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends avec impatience. Cinq minutes apres, le surintendant volait vers Paris. Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre ou reposait Porthos. A la porte du cabinet de Fouquet, il fut serre dans les bras de Pellisson, qui venait d'apprendre son arrivee et quittait les bureaux pour le voir. Aramis recut, avec cette dignite amicale qu'il savait si bien prendre, ces caresses aussi respectueuses qu'empressees; mais tout a coup, s'arretant sur le palier: -- Qu'entends-je la-haut? demanda-t-il. On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil a celui d'un tigre affame ou d'un lion impatient. -- Oh! ce n'est rien, dit Pellisson en souriant. -- Mais enfin?... -- C'est M. du Vallon qui ronfle. -- En effet, dit Aramis, il n'y avait que lui capable de faire un tel bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m'informe s'il ne manque de rien? -- Et vous, permettez-vous que je vous accompagne? -- Comment donc! Tous deux entrerent dans la chambre. Porthos etait etendu sur un lit, la face violette plutot que rouge, les yeux gonfles, la bouche beante. Ce rugissement qui s'echappait des profondes cavites de sa poitrine faisait vibrer les carreaux des fenetres. A ses muscles tendus et sculptes en saillie sur sa face, a ses cheveux colles de sueur, aux energiques soulevements de son menton et de ses epaules, on ne pouvait refuser une certaine admiration: la force poussee a ce point, c'est presque de la divinite. Les jambes et les pieds herculeens de Porthos avaient, en se gonflant, fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son enorme corps s'etait convertie en une rigidite de pierre. Porthos ne remuait pas plus que le geant de granit couche dans la plaine d'Agrigente. Sur l'ordre de Pellisson, un valet de chambre s'occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au monde n'eut pu les lui arracher. Quatre laquais y avaient essaye en vain, tirant a eux comme des cabestans. Ils n'avaient pas meme reussi a reveiller Porthos. On lui enleva ses bottes par lanieres, et ses jambes retomberent sur le lit; on lui coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l'y laissa une heure, puis on le revetit de linge blanc et on l'introduisit dans un lit bassine, le tout avec des efforts et des peines qui eussent incommode un mort, mais qui ne firent pas meme ouvrir l'oeil a Porthos et n'interrompirent pas une seconde l'orgue formidable de ses ronflements. Aramis voulait, de son cote, nature seche et nerveuse, armee d'un courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec Gourville et Pellisson; mais il s'evanouit sur la chaise ou il s'etait obstine a rester. On l'enleva pour le porter dans une chambre voisine, ou le repos du lit ne tarda point a provoquer le calme de la tete. Chapitre LXXV -- Ou M. Fouquet agit Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son attelage anglais. Le roi travaillait avec Colbert. Tout a coup le roi demeura pensif. Ces deux arrets de mort qu'il avait signes en montant sur le trone lui revenaient parfois en memoire. C'etaient deux taches de deuil qu'il voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu'il voyait les yeux fermes. -- Monsieur, dit-il tout a coup a l'intendant, il me semble parfois que ces deux hommes que vous avez fait condamner n'etaient pas de bien grands coupables. -- Sire, ils avaient ete choisis dans le troupeau des traitants, qui avait besoin d'etre decime. -- Choisis par qui? -- Par la necessite, Sire, repondit froidement Colbert. -- La necessite! grand mot! murmura le jeune roi. -- Grande deesse, Sire. -- C'etaient des amis fort devoues au surintendant, n'est-ce pas? -- Oui, Sire, des amis qui eussent donne leur vie pour M. Fouquet. -- Ils l'ont donnee, monsieur, dit le roi. -- C'est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n'etait pas leur intention. -- Combien ces hommes avaient-ils dilapide d'argent? -- Dix millions peut-etre, dont six ont ete confisques sur eux. -- Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un certain sentiment de repugnance. -- Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menacant M. Fouquet, ne l'a point atteint. -- Vous concluez, monsieur Colbert?... -- Que si M. Fouquet a souleve contre Votre Majeste une troupe de factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulevera une armee quand il s'agira de se soustraire lui-meme au chatiment. Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui ressemblent au feu sombre d'un eclair d'orage; un de ces regards qui vont illuminer les tenebres des plus profondes consciences. -- Je m'etonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles choses, vous ne veniez pas me donner un avis. -- Quel avis, Sire? -- Dites-moi d'abord, clairement et precisement, ce que vous pensez, monsieur Colbert. -- Sur quoi? -- Sur la conduite de M. Fouquet. -- Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d'attirer a lui l'argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-la Votre Majeste d'une partie de sa puissance, veut encore attirer a lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu'enfin les faineants appellent la poesie, et les politiques la corruption; je pense qu'en soudoyant les sujets de Votre Majeste il empiete sur la prerogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder a releguer Votre Majeste parmi les faibles et les obscurs. -- Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert? -- Les projets de M. Fouquet, Sire? -- Oui. -- On les nomme crimes de lese-majeste. -- Et que fait-on aux criminels de lese-majeste? -- On les arrete, on les juge, on les punit. -- Vous etes bien sur que M. Fouquet a concu la pensee du crime que vous lui imputez? -- Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement d'execution. -- Eh bien! j'en reviens a ce que je disais, monsieur Colbert. -- Et vous disiez, Sire? -- Donnez-moi un conseil. -- Pardon, Sire, mais auparavant j'ai encore quelque chose a ajouter. -- Dites. -- Une preuve evidente, palpable, materielle de trahison. -- Laquelle? -- Je viens d'apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Ile- en-Mer. -- Ah! vraiment! -- Oui, Sire. -- Vous en etes sur? -- Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu'il y a de soldats a Belle-Ile? -- Non, ma foi; et vous? -- Je l'ignore, Sire, je voulais donc proposer a Votre Majeste d'envoyer quelqu'un a Belle-Ile. -- Qui cela? -- Moi, par exemple. -- Qu'iriez-vous faire a Belle-Ile? -- M'informer s'il est vrai qu'a l'exemple des anciens seigneurs feodaux, M. Fouquet fait creneler ses murailles. -- Et dans quel but ferait-il cela? -- Dans le but de se defendre un jour contre son roi. -- Mais s'il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut faire tout de suite comme vous disiez: il faut arreter M. Fouquet. -- Impossible! -- Je croyais vous avoir deja dit, monsieur, que je supprimais ce mot dans mon service. -- Le service de Votre Majeste ne peut empecher M. Fouquet d'etre surintendant general. -- Eh bien? -- Et que par consequent, par cette charge, il n'ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l'armee par ses largesses, toute la litterature par ses graces, toute la noblesse par ses presents. -- C'est-a-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet? -- Rien absolument, du moins a cette heure, Sire. -- Vous etes un conseiller sterile, monsieur Colbert. -- Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus a montrer le peril a Votre Majeste. -- Allons donc! Par ou peut-on saper le colosse? Voyons! Et le roi se mit a rire avec amertume. -- Il a grandi par l'argent, tuez-le par l'argent, Sire. -- Si je lui enlevais sa charge? -- Mauvais moyen. -- Le bon, le bon alors? -- Ruinez-le, Sire, je vous le dis. -- Comment cela? -- Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les occasions. -- Indiquez-les moi. -- En voici une d'abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier, ses noces doivent etre magnifiques. C'est une belle occasion pour votre Majeste de demander un million a M. Fouquet; M. Fouquet, qui paie vingt mille livres d'un coup, lorsqu'il n'en doit que cinq, trouvera facilement ce million quand le demandera Votre Majeste. -- C'est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV. -- Si Votre Majeste veut signer l'ordonnance, je ferai prendre l'argent moi-meme. Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui presenta une plume. En ce moment, l'huissier entrouvrit la porte et annonca M. le surintendant. Louis palit. Colbert laissa tomber la plume et s'ecarta du roi sur lequel il etendait ses ailes noires de mauvais ange. Le surintendant fit son entree en homme de cour, a qui un seul coup d'oeil suffit pour apprecier une situation. Cette situation n'etait pas rassurante pour Fouquet, quelle que fut la conscience de sa force. Le petit oeil noir de Colbert, dilate par l'envie, et l'oeil limpide de Louis XIV, enflamme par la colere, signalaient un danger pressant. Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux soldats qui distinguent, a travers les rumeurs du vent et des feuillages, le retentissement lointain des pas d'une troupe armee; ils peuvent, apres avoir ecoute, dire a peu pres combien d'hommes marchent, combien d'armes resonnent, combien de canons roulent. Fouquet n'eut donc qu'a interroger le silence qui s'etait fait a son arrivee: il le trouva gros de menacantes revelations. Le roi lui laissa tout le temps de s'avancer jusqu'au milieu de la chambre. Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment. Fouquet saisit hardiment l'occasion. -- Sire, dit-il, j'etais impatient de voir Votre Majeste. -- Et pourquoi? demanda Louis. -- Pour lui annoncer une bonne nouvelle. Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du coeur, ressemblait en beaucoup de points a Fouquet. Meme penetration, meme habitude des hommes. De plus, cette grande force de contraction, qui donne aux hypocrites le temps de reflechir et de se ramasser pour prendre du ressort. Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu'il allait lui porter. Ses yeux brillerent. -- Quelle nouvelle? demanda le roi. Fouquet deposa un rouleau de papier sur la table. -- Que Votre Majeste veuille bien jeter les yeux sur ce travail, dit-il. Le roi deplia lentement le rouleau. -- Des plans? dit-il. -- Oui, Sire. -- Et quels sont ces plans? -- Une fortification nouvelle, Sire. -- Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de strategie, monsieur Fouquet. -- Je m'occupe de tout ce qui peut etre utile au regne de Votre Majeste, repliqua Fouquet. -- Belles images! dit le roi en regardant le dessin. -- Votre Majeste comprend sans doute, dit Fouquet en s'inclinant sur le papier: ici est la ceinture de murailles, la les forts, la les ouvrages avances. -- Et que vois-je la, monsieur? -- La mer. -- La mer tout autour? -- Oui, Sire. -- Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan? -- Sire, c'est Belle-Ile-en-Mer, repondit Fouquet avec simplicite. A ce mot, a ce nom, Colbert fit un mouvement si marque que le roi se retourna pour lui recommander la reserve. Fouquet ne parut pas s'etre emu le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe du roi. -- Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle- Ile? -- Oui, Sire, et j'en apporte les devis et les comptes a Votre Majeste, repliqua Fouquet; j'ai depense seize cent mille livres a cette operation. -- Pour quoi faire? repliqua froidement Louis qui avait puise de l'initiative dans un regard haineux de l'intendant. -- Pour un but assez facile a saisir, repondit Fouquet, Votre Majeste etait en froid avec la Grande-Bretagne. -- Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j'ai fait alliance avec elle. -- Depuis un mois, Sire, Votre Majeste l'a bien dit; mais il y a pres de six mois que les fortifications de Belle-Ile sont commencees. -- Alors elles sont devenues inutiles. -- Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J'avais fortifie Belle-Ile contre MM. Monck et Lambert et tous ces bourgeois de Londres qui jouaient au soldat. Belle-Ile se trouvera toute fortifiee contre les Hollandais a qui ou l'Angleterre ou Votre Majeste ne peut manquer de faire la guerre. Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert. -- Belle-Ile, je crois, ajouta Louis, est a vous, monsieur Fouquet? -- Non, Sire. -- A qui donc alors? -- A Votre Majeste. Colbert fut saisi d'effroi comme si un gouffre se fut ouvert sous ses pieds. Louis tressaillit d'admiration, soit pour le genie, soit pour le devouement de Fouquet. -- Expliquez-vous, monsieur, dit-il. -- Rien de plus facile, Sire; Belle-Ile est une terre a moi; je l'ai fortifiee de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut s'opposer a ce qu'un sujet fasse un humble present a son roi, j'offre a Votre Majeste la propriete de la terre dont elle me laissera l'usufruit. Belle-Ile, place de guerre, doit etre occupee par le roi; Sa Majeste, desormais, pourra y tenir une sure garnison. Colbert se laissa presque entierement aller sur le parquet glissant. Il eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux colonnes de la boiserie. -- C'est une grande habilete d'homme de guerre que vous avez temoignee la, monsieur, dit Louis XIV. -- Sire, l'initiative n'est pas venue de moi, repondit Fouquet; beaucoup d'officiers me l'ont inspiree; les plans eux-memes ont ete faits par un ingenieur des plus distingues. -- Son nom? -- M. du Vallon. -- M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est facheux, monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas le nom des hommes de talent qui honorent mon regne. Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se sentait ecrase, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se presentait a ses levres, il souffrait un martyre inexprimable. -- Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV. Colbert s'inclina, plus pale que ses manchettes de dentelles de Flandre. Fouquet continua: -- Les maconneries sont de mastic romain; des architectes me l'ont compose d'apres les relations de l'Antiquite. -- Et les canons? demanda Louis. -- Oh! Sire, ceci regarde Votre Majeste, il ne m'appartient pas de mettre des canons chez moi, sans que Votre Majeste m'ait dit qu'elle etait chez elle. Louis commencait a flotter indecis entre la haine que lui inspirait cet homme si puissant et la pitie que lui inspirait cet autre homme abattu, qui lui semblait la contrefacon du premier. Mais la conscience de son devoir de roi l'emporta sur les sentiments de l'homme. Il allongea son doigt sur le papier. -- Ces plans ont du vous couter beaucoup d'argent a executer? dit- il. -- Je croyais avoir eu l'honneur de dire le chiffre a Votre Majeste. -- Redites, je l'ai oublie. -- Seize cent mille livres. -- Seize cent mille livres! Vous etes enormement riche, monsieur Fouquet. -- C'est Votre Majeste qui est riche, dit le surintendant, puisque Belle-Ile est a elle. -- Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet... Le roi s'arreta. -- Eh bien! Sire?... demanda le surintendant. -- Je prevois le moment ou je manquerai d'argent. -- Vous, Sire? -- Oui, moi. -- Et a quel moment donc? -- Demain, par exemple. -- Que Votre Majeste me fasse l'honneur de s'expliquer. -- Mon frere epouse Madame d'Angleterre. -- Eh bien, Sire? -- Eh bien! je dois faire a la jeune princesse une reception digne de la petite-fille de Henri IV. -- C'est trop juste, Sire. -- J'ai donc besoin d'argent. -- Sans doute. -- Et il me faudrait... Louis XIV hesita. La somme qu'il avait a demander etait juste celle qu'il avait ete oblige de refuser a Charles II. Il se tourna vers Colbert pour qu'il donnat le coup. -- Il me faudrait demain... repeta-t-il en regardant Colbert. -- Un million, dit brutalement celui-ci enchante de reprendre sa revanche. Fouquet tournait le dos a l'intendant pour ecouter le roi. Il ne se retourna meme point et attendit que le roi repetat ou plutot murmurat: -- Un million. -- Oh! Sire, repondit dedaigneusement Fouquet, un million! que fera Votre Majeste avec un million? -- Il me semble cependant... dit Louis XIV. -- C'est ce qu'on depense aux noces du plus petit prince d'Allemagne. -- Monsieur... -- Il faut deux millions au moins a Votre Majeste. Les chevaux seuls emporteront cinq cent mille livres. J'aurai l'honneur d'envoyer ce soir seize cent mille livres a Votre Majeste. -- Comment, dit le roi, seize cent mille livres! -- Attendez, Sire, repondit Fouquet sans meme se retourner vers Colbert, je sais qu'il manque quatre cent mille livres. Mais ce monsieur de l'intendance (et par-dessus son epaule il montrait du pouce Colbert, qui palissait derriere lui), mais ce monsieur de l'intendance... a dans sa caisse neuf cent mille livres a moi. Le roi se retourna pour regarder Colbert. -- Mais... dit celui-ci. -- Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement a Colbert, Monsieur a recu il y a huit jours seize cent mille livres; il a paye cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux hopitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui restent. Alors, se tournant a demi vers Colbert, comme fait un chef dedaigneux vers son inferieur: -- Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient remises ce soir en or a Sa Majeste. -- Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres? -- Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant huit heures. Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit a reculons sa sortie sans honorer d'un seul regard l'envieux auquel il venait de raser a moitie la tete. Colbert dechira de rage son point de Flandre et mordit ses levres jusqu'au sang. Fouquet n'etait pas a la porte du cabinet que l'huissier, passant a cote de lui, cria: -- Un courrier de Bretagne pour Sa Majeste. -- M. d'Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une heure cinquante-cinq minutes. Il etait temps! Chapitre LXXVI -- Ou d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine Le lecteur sait d'avance qui l'huissier annoncait en annoncant le messager de Bretagne. Ce messager, il etait facile de le reconnaitre. C'etait d'Artagnan, l'habit poudreux, le visage enflamme, les cheveux degouttants de sueur, les jambes roidies; il levait peniblement les pieds a la hauteur de chaque marche sur laquelle resonnaient ses eperons ensanglantes. Il apercut sur le seuil, au moment ou il le franchissait, le surintendant. Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tot, lui amenait la ruine ou la mort. D'Artagnan trouva dans sa bonte d'ame et dans son inepuisable vigueur corporelle assez de presence d'esprit pour se rappeler le bon accueil de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutot par bienveillance et par compassion que par respect. Il se sentit sur les levres ce mot qui tant de fois avait ete repete au duc de Guise: "Fuyez!" Mais prononcer ce mot, c'eut ete trahir une cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un huissier, c'eut ete se perdre gratuitement sans sauver personne. D'Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et entra. En ce moment meme, le roi flottait entre la surprise ou venaient de le jeter les dernieres paroles de Fouquet et le plaisir du retour de d'Artagnan. Sans etre courtisan, d'Artagnan avait le regard aussi sur et aussi rapide que s'il l'eut ete. Il lut en entrant l'humiliation devorante imprimee au front de Colbert. Il put meme entendre ces mots que lui disait le roi: -- Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres a la surintendance? Colbert, suffoque, s'inclinait sans repondre. Toute cette scene entra donc dans l'esprit de d'Artagnan par les yeux et par les oreilles a la fois. Le premier mot de Louis XIV a son mousquetaire, comme s'il eut voulu faire opposition a ce qu'il disait en ce moment, fut un bonjour affectueux. Puis son second un conge a Colbert. Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis que d'Artagnan retroussait les crocs de sa moustache. -- J'aime a voir dans ce desordre un de mes serviteurs, dit le roi, admirant la martiale souillure des habits de son envoye. -- En effet, Sire, dit d'Artagnan, j'ai cru ma presence assez urgente au Louvre pour me presenter ainsi devant vous. -- Vous m'apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le roi en souriant. -- Sire, voici la chose en deux mots: Belle-Ile est fortifiee, admirablement fortifiee; Belle-Ile a une double enceinte, une citadelle, deux forts detaches; son port renferme trois corsaires, et ses batteries de cote n'attendent plus que du canon. -- Je sais tout cela, monsieur, repondit le roi. -- Ah! Votre Majeste sait tout cela? fit le mousquetaire stupefait. -- J'ai le plan des fortifications de Belle-Ile, dit le roi. -- Votre Majeste a le plan?... -- Le voici. -- En effet, Sire, dit d'Artagnan, c'est bien cela, et la-bas j'ai vu le pareil. Le front de d'Artagnan se rembrunit. -- Ah! je comprends, Votre Majeste ne s'est pas fiee a moi seul, et elle a envoye quelqu'un, dit-il d'un ton plein de reproche. -- Qu'importe, monsieur, de quelle facon j'ai appris ce que je sais, du moment que je le sais? -- Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher meme a deguiser son mecontentement; mais je me permettrai de dire a Votre Majeste que ce n'etait point la peine de me faire tant courir, de risquer vingt fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant ici d'une pareille nouvelle. Sire, quand on se defie des gens, ou quand on les croit insuffisants, on ne les emploie pas. Et d'Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et fit tomber sur le parquet une poussiere sanglante. Le roi le regardait et jouissait interieurement de son premier triomphe. -- Monsieur, dit-il au bout d'un instant, non seulement Belle-Ile m'est connue, mais encore Belle-Ile est a moi. -- C'est bon, c'est bon, Sire; je ne vous en demande pas davantage, repondit d'Artagnan. Mon conge! -- Comment! votre conge? -- Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans le gagner, ou plutot pour le gagner mal. Mon conge, Sire! -- Oh! oh! -- Mon conge, ou je le prends. -- Vous vous fachez, monsieur? -- Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures, je cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j'arrive roide comme un pendu, et un autre est arrive avant moi! Allons! je suis un niais. Mon conge, Sire! -- Monsieur d'Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche sur le bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire ne nuira en rien a ce que je vous ai promis. Parole donnee, parole tenue. Et le jeune roi, allant droit a sa table, ouvrit un tiroir et y prit un papier plie en quatre. -- Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l'avez gagne, dit-il, monsieur d'Artagnan. D'Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda a deux fois. Il ne pouvait en croire ses yeux. -- Et ce brevet, continua le roi, vous est donne, non seulement pour votre voyage a Belle-Ile, mais encore pour votre brave intervention a la place de Greve. La, en effet, vous m'avez servi bien vaillamment. -- Ah! ah! dit d'Artagnan, sans que sa puissance sur lui-meme put empecher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez aussi cela, Sire? -- Oui, je le sais. Le roi avait le regard percant et le jugement infaillible, quand il s'agissait de lire dans une conscience. -- Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose a dire et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement, monsieur: vous savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que vous aviez toute franchise avec moi. -- Eh bien! Sire, ce que j'ai, c'est que j'aimerais mieux etre nomme capitaine des mousquetaires pour avoir charge a la tete de ma compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour avoir fait pendre deux malheureux. -- Est-ce bien vrai, ce que vous me dites la? -- Et pourquoi Votre Majeste me soupconnerait-elle de dissimulation, je le lui demande? -- Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez vous repentir d'avoir tire l'epee pour moi. -- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je me repens d'avoir tire l'epee a cause des resultats que cette action a amenes; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n'etaient ni vos ennemis ni les miens, et ils ne se defendaient pas. Le roi garda un moment le silence. -- Et votre compagnon, monsieur d'Artagnan, partage-t-il votre repentir? -- Mon compagnon? -- Oui, vous n'etiez pas seul, ce me semble. -- Seul? ou cela? -- A la place de Greve. -- Non, Sire, non, dit d'Artagnan, rougissant au soupcon que le roi pouvait avoir l'idee que lui, d'Artagnan, avait voulu accaparer pour lui seul la gloire qui revenait a Raoul; non, mordioux! et, comme dit Votre Majeste? j'avais un compagnon, et meme un bon compagnon. -- Un jeune homme? -- Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j'en fais compliment a Votre Majeste, elle est aussi bien informee du dehors que du dedans. C'est M. Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports? -- M. Colbert ne m'a dit que du bien de vous, monsieur d'Artagnan, et il eut ete malvenu a m'en dire autre chose. -- Ah! c'est heureux! -- Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme. -- Et c'est justice, dit le mousquetaire. -- Enfin, il parait que ce jeune homme est un brave, dit Louis XIV, pour aiguiser ce sentiment qu'il prenait pour du depit. -- Un brave, oui, Sire, repeta d'Artagnan, enchante, de son cote, de pousser le roi sur le compte de Raoul. -- Savez-vous son nom? -- Mais je pense... -- Vous le connaissez donc? -- Depuis a peu pres vingt-cinq ans, oui, Sire. -- Mais il a vingt-cinq ans a peine! s'ecria le roi. -- Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voila tout. -- Vous m'affirmez cela? -- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majeste m'interroge avec une defiance dans laquelle je reconnais un tout autre caractere que le sien. M. Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublie de vous dire que ce jeune homme etait le fils de mon ami intime? -- Le vicomte de Bragelonne? -- Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour pere M. le comte de La Fere, qui a si puissamment aide a la restauration du roi Charles II. Oh! Bragelonne est d'une race de vaillants, Sire. -- Alors il est le fils de ce seigneur qui m'est venu trouver, ou plutot qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi Charles II, pour nous offrir son alliance? -- Justement. -- Et c'est un brave que ce comte de La Fere, dites-vous? -- Sire, c'est un homme qui a plus de fois tire l'epee pour le roi votre pere qu'il n'y a encore de jours dans la vie bienheureuse de Votre Majeste. Ce fut Louis XIV qui se mordit les levres a son tour. -- Bien, monsieur d'Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fere est votre ami? -- Mais depuis tantot quarante ans, oui; Sire. Votre Majeste voit que je ne lui parle pas d'hier. -- Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur d'Artagnan? -- Enchante, Sire. Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut. -- Appelez M. de Bragelonne, dit le roi. -- Ah! ah! il est ici? dit d'Artagnan. -- Il est de garde aujourd'hui au Louvre avec la compagnie des gentilshommes de M. le Prince. Le roi achevait a peine, quand Raoul se presenta, et, voyant d'Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que sur les levres de la jeunesse. -- Allons, allons, dit familierement d'Artagnan a Raoul, le roi permet que tu m'embrasses; seulement, dis a Sa Majeste que tu la remercies. Raoul s'inclina si gracieusement, que Louis, a qui toutes les superiorites savaient plaire lorsqu'elles n'affectaient rien contre la sienne, admira cette beaute, cette vigueur et cette modestie. -- Monsieur, dit le roi s'adressant a Raoul, j'ai demande a M. le prince qu'il veuille bien vous ceder a moi; j'ai recu sa reponse; vous m'appartenez donc des ce matin. M. le prince etait bon maitre; mais j'espere bien que vous ne perdrez pas au change. -- Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit d'Artagnan, qui avait devine le caractere de Louis et qui jouait avec son amour-propre dans certaines limites, bien entendu, reservant toujours les convenances et flattant, lors meme qu'il semblait railler. -- Sire, dit alors Bragelonne d'une voix douce et pleine de charmes, avec cette elocution naturelle et facile qu'il tenait de son pere; Sire, ce n'est point d'aujourd'hui que je suis a Votre Majeste. -- Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre expedition de la place de Greve. Ce jour-la, en effet, vous futes bien a moi, monsieur. -- Sire, ce n'est point non plus de ce jour que je parle; il ne me sierait point de rappeler un service si minime en presence d'un homme comme M. d'Artagnan; je voulais parler d'une circonstance qui a fait epoque dans ma vie et qui m'a consacre, des l'age de seize ans, au service devoue de Votre Majeste. -- Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites, monsieur? -- La voici... Lorsque je partis pour ma premiere campagne, c'est- a-dire pour rejoindre l'armee de M. le prince, M. le comte de La Fere me vint conduire jusqu'a Saint-Denis, ou les restes du roi Louis XIII attendent, sur les derniers degres de la basilique funebre, un successeur que Dieu ne lui enverra point, je l'espere avant longues annees. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos maitres de servir la royaute, representee par vous, incarnee en vous, Sire, de la servir en pensees, en paroles et en action. Je jurai, Dieu et les morts ont recu mon serment. Depuis dix ans, Sire, je n'ai point eu aussi souvent que je l'eusse desire l'occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre Majeste, pas autre chose, et en m'appelant pres d'elle, elle ne me fait pas changer de maitre, mais seulement de garnison. Raoul se tut et s'inclina. Il avait fini, que Louis XIV ecoutait encore. -- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, c'est bien dit, n'est-ce pas, Votre Majeste? Bonne race, Sire, grande race! -- Oui, murmura le roi emu, sans oser cependant manifester son emotion, car elle n'avait d'autre cause que le contact d'une nature eminemment aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai; partout ou vous etiez, vous etiez au roi. Mais en changeant de garnison, vous trouverez, croyez-moi, un avancement dont vous etes digne. Raoul vit que la s'arretait ce que le roi avait a lui dire. Et avec le tact parfait qui caracterisait cette nature exquise, il s'inclina et sortit. -- Vous reste-t-il encore quelque chose a m'apprendre, monsieur? dit le roi lorsqu'il se retrouva seul avec d'Artagnan. -- Oui, Sire et j'avais garde cette nouvelle pour la derniere, car elle est triste et va vetir la royaute europeenne de deuil. -- Que me dites-vous? -- Sire, en passant a Blois, un mot, un triste mot, echo du palais, est venu frapper mon oreille. -- En verite, vous m'effrayez, monsieur d'Artagnan. -- Sire, ce mot etait prononce par un piqueur qui portait un crepe au bras. -- Mon oncle Gaston d'Orleans, peut-etre? -- Sire, il a rendu le dernier soupir. -- Et je ne suis pas prevenu! s'ecria le roi, dont la susceptibilite royale voyait une insulte dans l'absence de cette nouvelle. -- Oh! ne vous fachez point, Sire, dit d'Artagnan, les courriers de Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme votre serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux heures, et il court bien, je vous en reponds, attendu que je ne l'ai rejoint qu'au-dela d'Orleans. -- Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son front et en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa memoire lui rappelait a ce nom de sentiments opposes. -- Eh! oui, Sire, c'est ainsi, dit philosophiquement d'Artagnan, repondant a la pensee royale; le passe s'envole. -- C'est vrai, monsieur, c'est vrai; mais il nous reste, Dieu merci, l'avenir, et nous tacherons de ne pas le faire trop sombre. -- Je m'en rapporte pour cela a Votre Majeste, dit le mousquetaire en s'inclinant. Et maintenant... -- Oui, vous avez raison, monsieur, j'oublie les cent dix lieues que vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d'un de mes meilleurs soldats, et, quand vous serez repose, venez vous mettre a mes ordres. -- Sire, absent ou present, j'y suis toujours. D'Artagnan s'inclina et sortit. Puis, comme s'il fut arrive de Fontainebleau seulement, il se mit a arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne. Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maitresse Tandis que les cires brulaient dans le chateau de Blois autour du corps inanime de Gaston d'Orleans, ce dernier representant du passe; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son epitaphe, qui etait loin d'etre un panegyrique; tandis que Madame douairiere, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes annees elle avait aime ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, a vingt pas de la salle funebre, ses petits calculs d'interet et ses petits sacrifices d'orgueil, d'autres interets et d'autres orgueils s'agitaient dans toutes les parties du chateau ou avait pu penetrer une ame vivante. Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni l'eclat des cierges a travers les vitres, ni les preparatifs de l'ensevelissement n'avaient le pouvoir de distraire deux personnes placees a une fenetre de la cour interieure, fenetre que nous connaissons deja et qui eclairait une chambre faisant partie de ce qu'on appelait les petits appartements. Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu s'inquieter de la perte que venait de faire la France, un rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs voisines et animant les murailles elles-memes. Ces deux personnes si occupees, non par la mort du duc, mais de la conversation qui etait la suite de cette mort, ces deux personnes etaient une jeune fille et un jeune homme. Ce dernier personnage, garcon de vingt-cinq a vingt-six ans a peu pres, a la mine tantot eveillee, tantot sournoise, faisait jouer a propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, etait petit et brun de peau; il souriait avec une bouche enorme, mais bien meublee, et son menton pointu, qui semblait jouir d'une mobilite que la nature n'accorde pas d'ordinaire a cette portion de visage, s'allongeait parfois tres amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que les strictes bienseances avaient le droit de l'exiger. La jeune fille, nous la connaissons, car nous l'avons deja vue a cette meme fenetre, a la lueur de ce meme soleil; la jeune fille offrait un singulier melange de finesse et de reflexion: elle etait charmante quand elle riait, belle quand elle devenait serieuse; mais, hatons-nous de le dire, elle etait plus souvent charmante que belle. Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d'une discussion moitie railleuse, moitie grave. -- Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plait- il enfin que nous parlions raison? -- Vous croyez que c'est facile, mademoiselle Aure, repliqua le jeune homme. Faire ce qu'on veut, quand on ne peut faire ce que l'on peut... -- Bon! le voila qui s'embrouille dans ses phrases. -- Moi? -- Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon cher. -- Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de Montalais. -- Demoiselle je suis, monsieur Malicorne. -- Helas! je le sais bien, et vous m'accablez par la distance; aussi, je ne vous dirai rien. -- Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez a me dire, dites, je le veux! -- Eh bien! je vous obeis. -- C'est bien heureux, vraiment! -- Monsieur est mort. -- Ah! peste, voila du nouveau! Et d'ou arrivez-vous pour nous dire cela? -- J'arrive d'Orleans, mademoiselle. -- Et c'est la seule nouvelle que vous apportez? -- Oh! non pas... J'arrive aussi pour vous dire que Madame Henriette d'Angleterre arrive pour epouser le frere de Sa Majeste. -- En verite, Malicorne, vous etes insupportable avec vos nouvelles du siecle passe; voyons, si vous prenez aussi cette mauvaise habitude de vous moquer, je vous ferai jeter dehors. -- Oh! -- Oui, car vraiment vous m'exasperez. -- La! la! patience, mademoiselle. -- Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez... -- Dites, et je vous repondrai franchement oui, si la chose est vraie. -- Vous savez que j'ai envie de cette commission de dame d'honneur que j'ai eu la sottise de vous demander, et vous menagez votre credit. -- Moi? Malicorne abaissa ses paupieres, joignit les mains et prit son air sournois. -- Et quel credit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir, je vous le demande? -- Votre pere n'a pas pour rien vingt mille livres de rente, monsieur Malicorne. -- Fortune de province, mademoiselle de Montalais. -- Votre pere n'est pas pour rien dans les secrets de M. le prince. -- Avantage qui se borne a preter de l'argent a Monseigneur. -- En un mot, vous n'etes pas pour rien le plus ruse compere de la province. -- Vous me flattez. -- Moi? -- Oui, vous. -- Comment cela? -- Puisque c'est moi qui vous soutiens que je n'ai point de credit, et vous qui me soutenez que j'en ai. -- Enfin, ma commission? -- Eh bien! votre commission? -- L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas? -- Vous l'aurez. -- Mais quand? -- Quand vous voudrez. -- Ou est-elle, alors? -- Dans ma poche. -- Comment! dans votre poche? -- Oui. Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de sa poche une lettre dont la Montalais s'empara comme d'une proie et qu'elle lut avec avidite. A mesure qu'elle lisait, son visage s'eclairait. -- Malicorne! s'ecria-t-elle apres avoir lu, en verite vous etes un bon garcon. -- Pourquoi cela, mademoiselle? -- Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et que vous ne l'avez pas fait. Et elle eclata de rire, croyant decontenancer le clerc. Mais Malicorne soutint bravement l'attaque. -- Je ne vous comprends pas, dit-il. Ce fut Montalais qui fut decontenancee a son tour. -- Je vous ai declare mes sentiments, continua Malicorne; vous m'avez dit trois fois en riant que vous ne m'aimiez pas; vous m'avez embrasse une fois sans rire, c'est tout ce qu'il me faut. -- Tout? dit la fiere et coquette Montalais d'un ton ou percait l'orgueil blesse. -- Absolument tout, mademoiselle, repliqua Malicorne. -- Ah! Ce monosyllabe indiquait autant de colere que le jeune homme eut pu attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tete. -- Ecoutez, Montalais, dit-il sans s'inquieter si cette familiarite plaisait ou non a sa maitresse, ne discutons point la- dessus. -- Pourquoi cela? -- Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m'eussiez mis a la porte vingt fois si je ne vous plaisais pas. -- En verite! A quel propos vous eusse-je mis a la porte? -- Parce que j'ai ete assez impertinent pour cela. -- Oh! cela, c'est vrai. -- Vous voyez bien que vous etes forcee de l'avouer, fit Malicorne. -- Monsieur Malicorne! -- Ne nous fachons pas; donc, si vous m'avez conserve, ce n'est pas sans cause. -- Ce n'est pas au moins parce que je vous aime! s'ecria Montalais. -- D'accord. Je vous dirai meme qu'en ce moment je suis certain que vous m'execrez. -- Oh! vous n'avez jamais dit si vrai. -- Bien! Moi, je vous deteste. -- Ah! je prends acte. -- Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la voix dure et le visage decompose par la colere. En ce moment, vous vous jetteriez par cette fenetre plutot que de me laisser baiser le bout de votre doigt; moi, je me precipiterais du haut du clocheton plutot que de toucher le bas de votre robe. Mais dans cinq minutes vous m'aimerez, et moi, je vous adorerai. Oh! c'est comme cela. -- J'en doute. -- Et moi, j'en jure. -- Fat! -- Et puis ce n'est point la veritable raison; vous avez besoin de moi, Aure, et moi, j'ai besoin de vous. Quand il vous plait d'etre gaie, je vous fais rire; quand il me sied d'etre amoureux, je vous regarde. Je vous ai donne une commission de dame d'honneur que vous desiriez; vous m'allez donner tout a l'heure quelque chose que je desirerai. -- Moi? -- Vous! mais en ce moment, ma chere Aure, je vous declare que je ne desire absolument rien; ainsi, soyez tranquille. -- Vous etes un homme odieux, Malicorne; j'allais me rejouir de cette commission, et voila que vous m'otez toute ma joie. -- Bon! il n'y a point de temps perdu; vous vous rejouirez quand je serai parti. -- Partez donc, alors... -- Soit; mais, auparavant, un conseil... -- Lequel? -- Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous boudez. -- Grossier! -- Allons, disons-nous nos verites tandis que nous y sommes. -- O Malicorne! o mauvais coeur! -- O Montalais! o ingrate! Et le jeune homme s'accouda sur l'appui de la fenetre. Montalais prit un livre et l'ouvrit. Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et defripa son pourpoint noir. Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l'oeil. -- Bon! s'ecria-t-elle furieuse, le voila qui prend son air respectueux. Il va bouder pendant huit jours. -- Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s'inclinant. Montalais leva sur lui son poing crispe. -- Monstre! dit-elle. Oh! si j'etais un homme! -- Que me feriez-vous? -- Je t'etranglerais! -- Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence a desirer quelque chose. -- Et que desirez-vous, monsieur le demon! Que je perde mon ame par la colere? Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts; mais tout a coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune fille par les deux epaules, l'approcha de lui et appuya sur ses levres deux levres bien ardentes pour un homme ayant la pretention d'etre si indifferent. Aure voulut pousser un cri, mais ce cri s'eteignit dans le baiser. Nerveuse et irritee, la jeune fille repoussa Malicorne contre la muraille. -- Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voila pour six semaines; adieu, mademoiselle! agreez mon tres humble salut. Et il fit trois pas pour se retirer. -- Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s'ecria Montalais en frappant du pied; restez! je vous l'ordonne! -- Vous l'ordonnez? -- Oui; ne suis-je pas la maitresse? -- De mon ame et de mon esprit, sans aucun doute. -- Belle propriete, ma foi! L'ame est sotte et l'esprit sec. -- Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous allez vous prendre d'amour pour votre serviteur. -- Eh bien! oui, dit-elle en se pendant a son cou avec une enfantine indolence bien plus qu'avec un voluptueux abandon; eh bien! oui, car il faut que je vous remercie, enfin. -- Et de quoi? -- De cette commission; n'est-ce pas tout mon avenir? -- Et tout le mien. Montalais le regarda. -- C'est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous parlez serieusement. -- On ne peut plus serieusement; j'allais a Paris, vous y allez, nous y allons. -- Alors, c'est par ce seul motif que vous m'avez servie, egoiste? -- Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous. -- Eh bien! en verite, c'est comme moi; vous etes cependant, il faut l'avouer, un bien mechant coeur! -- Aure, ma chere Aure, prenez garde; si vous retombez dans les injures, vous savez l'effet qu'elles me produisent, et je vais vous adorer. Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde fois la jeune fille de lui. Au meme instant un pas retentit dans l'escalier. Les jeunes gens etaient si rapproches qu'on les eut surpris dans les bras l'un de l'autre, si Montalais n'eut violemment repousse Malicorne, lequel alla frapper du dos la porte, qui s'ouvrait en ce moment. Un grand cri, suivi d'injures, retentit aussitot. C'etait Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proferait ces injures: le malheureux Malicorne venait de l'ecraser a moitie entre la muraille et la porte qu'elle entrouvrait. -- C'est encore ce vaurien! s'ecria la vieille dame; toujours la! -- Ah! madame, repondit Malicorne d'une voix respectueuse, il y a huit grands jours que je ne suis venu ici. Chapitre LXXVIII -- Ou l'on voit enfin reparaitre la veritable heroine de cette histoire Derriere Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Valliere. Elle entendit l'explosion de la colere maternelle, et comme elle en devinait la cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et apercut le malheureux Malicorne, dont la contenance desesperee eut attendri ou egaye quiconque l'eut observe de sang-froid. En effet, il s'etait vivement retranche derriere une grande chaise, comme pour eviter les premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il n'esperait pas la flechir par la parole, car elle parlait plus haut que lui et sans interruption, mais il comptait sur l'eloquence de ses gestes. La vieille dame n'ecoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis longtemps, etait une des ses antipathies. Mais sa colere etait trop grande pour ne pas deborder de Malicorne sur sa complice. Montalais eut son tour. -- Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n'avertirai point Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d'honneur? -- Oh! ma mere, s'ecria Mlle de La Valliere, par grace, epargnez... -- Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement a interceder pour des sujets indignes; qu'une fille honnete comme vous subisse le mauvais exemple, c'est deja certes un assez grand malheur; mais qu'elle l'autorise par son indulgence, c'est ce que je ne souffrirai pas. -- Mais, en verite, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais pas sous quel pretexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de mal, je suppose? -- Et ce grand faineant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy montrant Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le demande. -- Il n'est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient me voir, voila tout. -- C'est bien, c'est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse Royale sera instruite, et elle jugera. -- En tout cas, je ne vois pas pourquoi, repondit Montalais, il serait defendu a M. Malicorne d'avoir dessein sur moi, si son dessein est honnete. -- Dessein honnete, avec une pareille figure! s'ecria Mme de Saint-Remy. -- Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne. -- Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons prevenir Madame qu'au moment meme ou elle pleure un epoux, au moment ou nous pleurons un maitre dans ce vieux chateau de Blois, sejour de la douleur, il y a des gens qui s'amusent et se rejouissent. -- Oh! firent d'un seul mouvement les deux accuses. -- Une fille d'honneur! une fille d'honneur! s'ecria la vieille dame en levant les mains au ciel. -- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais exasperee; je ne suis plus fille d'honneur, de Madame du moins. -- Vous donnez votre demission, mademoiselle? Tres bien! je ne puis qu'applaudir a une telle determination et j'y applaudis. -- Je ne donne point ma demission, madame; je prends un autre service, voila tout. -- Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy avec dedain. -- Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille a servir des bourgeoises ni des robines, et qu'au lieu de la cour miserable ou vous vegetez, je vais habiter une cour presque royale. -- Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s'efforcant de rire; une cour royale, qu'en pensez-vous, ma fille? Et elle se retournait vers Mlle de La Valliere, qu'elle voulait a toute force entrainer contre Montalais, et qui, au lieu d'obeir a l'impulsion de Mme de Saint-Remy, regardait tantot sa mere, tantot Montalais avec ses beaux yeux conciliateurs. -- Je n'ai point dit une cour royale, madame, repondit Montalais, parce que Madame Henriette d'Angleterre, qui va devenir la femme de Son Altesse Royale Monsieur, n'est point une reine. J'ai dit presque royale, et j'ai dit juste, puisqu'elle va etre la belle- soeur du roi. La foudre tombant sur le chateau de Blois n'eut point etourdi Mme de Saint Remy comme le fit cette derniere phrase de Montalais. -- Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette? balbutia la vieille dame. -- Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d'honneur: voila ce que je dis. -- Comme demoiselle d'honneur! s'ecrierent a la fois Mme de Saint- Remy avec desespoir et Mlle de La Valliere avec joie. -- Oui, madame, comme demoiselle d'honneur. La vieille dame baissa la tete comme si le coup eut ete trop fort pour elle. Cependant, presque aussitot elle se redressa pour lancer un dernier projectile a son adversaire. -- Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses a l'avance, on se flatte souvent d'esperances folles, et au dernier moment, lorsqu'il s'agit de tenir ces promesses, de realiser ces esperances, on est tout surpris de se voir reduire en vapeur le grand credit sur lequel on comptait. -- Oh! madame, le credit de mon protecteur, a moi, est incontestable, et ses promesses valent des actes. -- Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous demander son nom? -- Oh! mon Dieu, non; c'est Monsieur que voila, dit Montalais en montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scene, avait conserve le plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignite. -- Monsieur! s'ecria Mme de Saint-Remy avec une explosion d'hilarite, Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le credit est si puissant, dont les promesses valent des actes, c'est M. Malicorne? Malicorne salua. Quant a Montalais, pour toute reponse elle tira le brevet de sa poche, et le montrant a la vieille dame: -- Voici le brevet, dit-elle. Pour le coup, tout fut fini. Des qu'elle eut parcouru du regard le bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une expression indicible d'envie et de desespoir contracta son visage, et elle fut obligee de s'asseoir pour ne point s'evanouir. Montalais n'etait point assez mechante pour se rejouir outre mesure de sa victoire et accabler l'ennemi vaincu, surtout lorsque cet ennemi c'etait la mere de son amie; elle usa donc, mais n'abusa point du triomphe. Malicorne fut moins genereux; il prit des poses nobles sur son fauteuil et s'etendit avec une familiarite qui, deux heures plus tot, lui eut attire la menace du baton. -- Dame d'honneur de la jeune Madame! repetait Mme de Saint-Remy, encore mal convaincue. -- Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore. -- C'est incroyable! repetait la vieille dame; n'est-ce pas, Louise, que c'est incroyable? Mais Louise ne repondit pas; elle etait inclinee, reveuse, presque affligee; une main sur son beau front, elle soupirait. -- Enfin, monsieur, dit tout a coup Mme de Saint-Remy, comment avez vous fait pour obtenir cette charge? -- Je l'ai demandee madame. -- A qui? -- A un de mes amis. -- Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de pareilles preuves de credit? -- Dame! il parait. -- Et peut-on savoir le nom de ces amis? -- Je n'ai pas dit que j'eusse plusieurs amis madame, j'ai dit un ami. -- Et cet ami s'appelle? -- Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi puissant que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand jour pour qu'on vous le vole. -- Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je crois qu'il vous serait difficile de le dire. -- En tout cas, dit Montalais, si l'ami n'existe pas, le brevet existe, et voila qui tranche la question. -- Alors je concois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire gracieux du chat qui va griffer, quand j'ai trouve Monsieur chez vous tout a l'heure... -- Eh bien? -- Il vous apportait votre brevet. -- Justement, madame, vous avez devine. -- Mais c'etait on ne peut plus moral, alors. -- Je le crois, madame. -- Et j'ai eu tort, a ce qu'il parait, de vous faire des reproches, mademoiselle. -- Tres grand tort, madame; mais je suis tellement habituee a vos reproches, que je vous les pardonne. -- En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n'avons plus qu'a nous retirer. Eh bien? -- Madame! fit La Valliere en tressaillant, vous dites? -- Tu n'ecoutais pas, a ce qu'il parait, mon enfant? -- Non, madame, je pensais. -- Et a quoi? -- A mille choses. -- Tu ne m'en veux pas au moins, Louise? s'ecria Montalais lui pressant la main. -- Et de quoi t'en voudrais-je, ma chere Aure? repondit la jeune fille avec sa voix douce comme une musique. -- Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un peu, pauvre enfant! elle n'aurait pas tout a fait tort. -- Et pourquoi m'en voudrait-elle, bon Dieu? -- Il me semble qu'elle est d'aussi bonne famille et aussi jolie que vous. -- Ma mere! s'ecria Louise. -- Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais cela ne me dit point pourquoi Louise doit m'en vouloir. -- Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s'enterrer a Blois quand vous allez briller a Paris? -- Mais, madame, ce n'est point moi qui empeche Louise de m'y suivre, a Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse qu'elle y vint. -- Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant a la cour... -- Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce pauvre monde. -- Malicorne! fit Montalais. Puis, se baissant vers le jeune homme: -- Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise. Et, en meme temps, une douce pression de main recompensait Malicorne de sa future obeissance. Malicorne se rapprocha tout grognant de Mme de Saint-Remy, tandis que Montalais disait a son amie, en lui jetant un bras autour du cou: -- Qu'as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m'aimerais plus parce que je brillerais, comme dit ta mere? -- Oh! non, repondit la jeune fille retenant a peine ses larmes; je suis bien heureuse de ton bonheur, au contraire. -- Heureuse! et l'on dirait que tu es prete a pleurer. -- Ne pleure-t-on que d'envie? -- Ah! oui, je comprends, je vais a Paris, et ce mot "Paris" te rappelait certain cavalier. -- Aure! -- Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui aujourd'hui habite Paris. -- Je ne sais, en verite, ce que j'ai, mais j'etouffe. -- Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire. Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l'une apres l'autre, illuminaient comme des diamants. -- Voyons, avoue, dit Montalais. -- Que veux-tu que j'avoue? -- Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis ton amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai. Malicorne est plus puissant qu'on ne croit, va! Veux-tu venir a Paris? -- Helas! fit Louise. -- Veux-tu venir a Paris? -- Rester seule ici, dans ce vieux chateau, moi qui avais cette douce habitude d'entendre tes chansons, de te presser la main, de courir avec vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m'ennuyer, comme je vais mourir vite! -- Veux-tu venir a Paris? Louise poussa un soupir. -- Tu ne reponds pas. -- Que veux-tu que je te reponde? -- Oui ou non; ce n'est pas bien difficile, ce me semble. -- Oh! tu es bien heureuse, Montalais! -- Allons, ce qui veut dire que tu voudrais etre a ma place? Louise se tut. -- Petite obstinee! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des secrets pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir a Paris, avoue donc que tu meurs d'envie de revoir Raoul! -- Je ne puis avouer cela. -- Et tu as tort. -- Pourquoi? -- Parce que... Vois-tu ce brevet? -- Sans doute que je le vois. -- Eh bien! je t'en eusse fait avoir un pareil. -- Par qui? -- Par Malicorne. -- Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible? -- Dame! Malicorne est la; et ce qu'il a fait pour moi, il faudra bien qu'il le fasse pour toi. Malicorne venait d'entendre prononcer deux fois son nom, il etait enchante d'avoir une occasion d'en finir avec Mme de Saint-Remy, et il se retourna. -- Qu'y a-t-il, mademoiselle? -- Venez ca, Malicorne, fit Montalais avec un geste imperatif. Malicorne obeit. -- Un brevet pareil, dit Montalais. -- Comment cela? -- Un brevet pareil a celui-ci; c'est clair. -- Mais... -- Il me le faut! -- Oh! oh! il vous le faut? -- Oui. -- Il est impossible, n'est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise avec sa douce voix. -- Dame! si c'est pour vous, mademoiselle... -- Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi. -- Et si Mlle de Montalais le demande en meme temps que vous ... -- Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l'exige. -- Eh bien! on verra a vous obeir, mademoiselle. -- Et vous la ferez nommer? -- On tachera. -- Pas de reponse evasive. Louise de La Valliere sera demoiselle d'honneur de Madame Henriette avant huit jours. -- Comme vous y allez! -- Avant huit jours, ou bien... -- Ou bien? -- Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte pas mon amie. -- Chere Montalais! -- C'est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Valliere sera dame d'honneur. -- Est-ce vrai? -- C'est vrai. -- Je puis donc esperer d'aller a Paris? -- Comptez-y. -- Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s'ecria Louise en joignant les mains et en bondissant de joie. -- Petite dissimulee! dit Montalais, essaie encore de me faire croire que tu n'es pas amoureuse de Raoul. Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de repondre, elle alla embrasser sa mere. -- Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire nommer demoiselle d'honneur? -- M. Malicorne est un prince deguise, repliqua la vieille dame; il a tous les pouvoirs. -- Voulez-vous aussi etre demoiselle d'honneur? demanda Malicorne a Mme de Saint-Remy. Pendant que j'y suis, autant que je fasse nommer tout le monde. Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute deferree comme dirait Tallemant des Reaux. -- Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons, c'est encore un billet de mille livres que cela va me couter; mais il faut en prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour rien. Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp L'introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette histoire, et cette affinite mysterieuse de noms et de sentiments meritent quelque attention de la part de l'historien et du lecteur. Nous allons donc entrer dans quelques details sur M. Malicorne et sur M. de Manicamp. Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d'Orleans pour aller chercher ce brevet destine a Mlle de Montalais, et dont l'arrivee venait de produire une si vive sensation au chateau de Blois. C'est qu'a Orleans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier personnage s'il en fut que ce M. de Manicamp: garcon de beaucoup d'esprit, toujours a sec, toujours besogneux, bien qu'il puisat a volonte dans la bourse de M. le comte de Guiche, l'une des bourses les mieux garnies de l'epoque. C'est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d'enfance, de Manicamp, pauvre gentillatre vassal ne des Grammont. C'est que M. de Manicamp, avec son esprit, s'etait cree un revenu dans l'opulente famille du marechal. Des l'enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son age, prete son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche. Son noble compagnon avait-il derobe un fruit destine a Mme la marechale, avait-il brise une glace, eborgne un chien, de Manicamp se declarait coupable du crime commis, et recevait la punition, qui n'en etait pas plus douce pour tomber sur l'innocent. Mais aussi, ce systeme d'abnegation lui etait paye. Au lieu de porter des habits mediocres comme la fortune paternelle lui en faisait une loi, il pouvait paraitre eclatant, superbe, comme un jeune seigneur de cinquante mille livres de revenu. Ce n'est point qu'il fut vil de caractere ou humble d'esprit; non, il etait philosophe, ou plutot il avait l'indifference, l'apathie et la reverie qui eloignent chez l'homme tout sentiment du monde hierarchique. Sa seule ambition etait de depenser de l'argent. Mais, sous ce rapport, c'etait un gouffre que ce bon M. de Manicamp. Trois ou quatre fois regulierement par annee, il epuisait le comte de Guiche, et, quand le comte de Guiche etait bien epuise, qu'il avait retourne ses poches et sa bourse devant lui, et declare qu'il fallait au moins quinze jours a la munificence paternelle pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute son energie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous pretexte que, restant couche, il n'en avait plus besoin. Pendant cette prostration de force et d'esprit, la bourse du comte de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, debordait dans celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et recommencait la meme vie qu'auparavant. Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu'ils valaient avait rendu notre heros assez celebre dans Orleans, ville ou, en general, nous serions fort embarrasses de dire pourquoi il venait passer ses jours de penitence. Les debauches de province, les petits-maitres a six cents livres par an se partageaient les bribes de son opulence. Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami Malicorne, fils d'un syndic de la ville, a qui M. le prince de Conde, toujours besogneux comme un Conde, empruntait souvent de l'argent a gros interet. M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C'est-a-dire qu'en ce temps de facile morale il se faisait de son cote, en suivant l'exemple de son pere et en pretant a la petite semaine, un revenu de dix-huit cents livres, sans compter six cents autres livres que fournissait la generosite du syndic, de sorte que Malicorne etait le roi des raffines d'Orleans, ayant deux mille quatre cents livres a dilapider, a gaspiller, a eparpiller en folies de tout genre. Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne etait effroyablement ambitieux. Il aimait par ambition, il depensait par ambition, il se fut ruine par ambition. Malicorne avait resolu de parvenir a quelque prix que ce fut; et pour cela, a quelque prix que ce fut, il s'etait donne une maitresse et un ami. La maitresse, Mlle de Montalais, lui etait cruelle dans les dernieres faveurs de l'amour; mais c'etait une fille noble, et cela suffisait a Malicorne. L'ami n'avait pas d'amitie, mais c'etait le favori du comte de Guiche, ami lui-meme de Monsieur, frere du roi, et cela suffisait a Malicorne. Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coutait par an: rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coutait, argent prete jamais rendu, de douze a quinze cents livres par an. Il ne restait donc rien a Malicorne. Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse paternelle. Il usa d'un procede sur lequel il garda le plus profond secret, et qui consistait a s'avancer a lui-meme, sur la caisse du syndic, une demi-douzaine d'annees, c'est-a-dire une quinzaine de mille livres, se jurant bien entendu, a lui-meme, de combler ce deficit aussitot que l'occasion s'en presenterait. L'occasion devait etre la concession d'une belle charge dans la maison de Monsieur, quand on monterait cette maison a l'epoque de son mariage. Cette epoque etait venue, et l'on allait enfin monter la maison. Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu'elle est donnee par le credit et sur la recommandation d'un ami tel que le comte de Guiche, c'est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude qu'avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille livres pouvaient s'elever a vingt. Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne epouserait Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d'une famille ou le ventre anoblissait, non seulement serait dotee, mais encore ennoblissait Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n'avait pas grande fortune patrimoniale, quoiqu'elle fut fille unique, fut convenablement dotee, il fallait qu'elle appartint a quelque grande princesse, aussi prodigue que Madame douairiere etait avare. Et afin que la femme ne fut point d'un cote pendant que le mari serait de l'autre, situation qui presente de graves inconvenients, surtout avec des caracteres comme etaient ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imagine de mettre le point central de reunion dans la maison meme de Monsieur, frere du roi. Mlle de Montalais serait fille d'honneur de Madame. M. Malicorne serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d'une bonne tete, on voit aussi qu'il avait ete bravement execute. Malicorne avait demande a Manicamp de demander au comte de Guiche un brevet de fille d'honneur. Et le comte de Guiche avait demande ce brevet a Monsieur, lequel l'avait signe sans hesitation. Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d'un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au present et s'etendaient a l'avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, etait celui-ci: Faire entrer chez Madame Henriette une femme devouee a lui, spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous les secrets feminins du jeune menage, tandis que lui, Malicorne, et son ami Manicamp sauraient, a eux deux, tous les mysteres masculins de la jeune communaute. C'etait par ces moyens qu'on arriverait a une fortune rapide et splendide a la fois. Malicorne etait un vilain nom; celui qui le portait avait trop d'esprit pour se dissimuler cette verite; mais on achetait une terre, et Malicorne de quelque chose, ou meme de Malicorne tout court, sonnait fort noblement a l'oreille. Il n'etait pas invraisemblable que l'on put trouver a ce nom de Malicorne une origine des plus aristocratiques. En effet, ne pouvait-il pas venir d'une terre ou un taureau aux cornes mortelles aurait cause quelque grand malheur et baptise le sol avec le sang qu'il aurait repandu? Certes, ce plan se presentait herisse de difficultes; mais la plus grande de toutes, c'etait Mlle de Montalais elle-meme. Capricieuse, variable, sournoise, etourdie, libertine, prude, vierge armee de griffes, Erigone barbouillee de raisins, elle renversait parfois, d'un seul coup de ses doigts blancs ou d'un seul souffle de ses levres riantes, l'edifice que la patience de Malicorne avait mis un mois a etablir. Amour a part, Malicorne etait heureux; mais cet amour, qu'il ne pouvait s'empecher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuade qu'au moindre relachement de ces liens, dont il avait garrotte son Protee femelle, le demon le terrasserait et se moquerait de lui. Il humiliait sa maitresse en la dedaignant. Brulant de desirs quand elle s'avancait pour le tenter, il avait l'art de paraitre de glace, persuade que, s'il ouvrait ses bras, elle s'enfuirait en le raillant. De son cote, Montalais croyait ne pas aimer Malicorne, et, tout au contraire, elle l'aimait. Malicorne lui repetait si souvent ses protestations d'indifference, qu'elle finissait de temps en temps par y croire, et alors elle croyait detester Malicorne. Voulait-elle le ramener par la coquetterie, Malicorne se faisait plus coquet qu'elle. Mais ce qui faisait que Montalais tenait a Malicorne d'une indissoluble facon, c'est que Malicorne etait toujours bourre de nouvelles fraiches apportees de la cour et de la ville; c'est que Malicorne apportait toujours a Blois une mode, un secret, un parfum; c'est que Malicorne ne demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait supplier pour recevoir des faveurs qu'il brulait d'obtenir. De son cote, Montalais n'etait pas avare d'histoires. Par elle, Malicorne savait tout ce qui se passait chez Madame douairiere, et il en faisait a Manicamp des contes a mourir de rire, que celui-ci, par paresse, portait tout faits a M. de Guiche, qui les portait a Monsieur. Voila en deux mots quelle etait la trame de petits interets et de petites conspirations qui unissait Blois a Orleans et Orleans a Paris, et qui allait amener dans cette derniere ville, ou elle devait produire une si grande revolution, la pauvre petite La Valliere, qui etait bien loin de se douter, en s'en retournant toute joyeuse au bras de sa mere, a quel etrange avenir elle etait reservee. Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic d'Orleans, il ne voyait pas plus clair dans le present que les autres dans l'avenir, et ne se doutait guere, en promenant tous les jours, de trois a cinq heures, apres son diner, sur la place Sainte-Catherine, son habit gris taille sous Louis XIII et ses souliers de drap a grosses bouffettes, que c'etait lui qui payait tous ces eclats de rire, tous ces baisers furtifs, tous ces chuchotements, toute cette rubanerie et tous ces projets souffles qui faisaient une chaine de quarante cinq lieues du palais de Blois au Palais-Royal. Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne Donc, Malicorne partit, comme nous l'avons dit, et alla trouver son ami Manicamp, en retraite momentanee dans la ville d'Orleans. C'etait juste au moment ou ce jeune seigneur s'occupait de vendre le dernier habit un peu propre qui lui restat. Il avait, quinze jours auparavant, tire du comte de Guiche cent pistoles, les seules qui pussent l'aider a se mettre en campagne, pour aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre. Il avait tire de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante pistoles, prix du brevet obtenu pour Montalais. Il ne s'attendait donc plus a rien, ayant epuise toutes les ressources, sinon a vendre un bel habit de drap et de satin, tout brode et passemente d'or, qui avait fait l'admiration de la cour. Mais, pour etre en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui restat, comme nous avons ete force de l'avouer au lecteur, Manicamp avait ete oblige de prendre le lit. Plus de feu, plus d'argent de poche, plus d'argent de promenade, plus rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies et les bals. On a dit: "Qui dort dine"; mais on n'a pas dit: "Qui dort joue", ou "Qui dort danse". Manicamp, reduit a cette extremite de ne plus jouer ou de ne plus danser de huit jours au moins, etait donc fort triste. Il attendait un usurier et vit entrer Malicorne. Un cri de detresse lui echappa. -- Eh bien! dit-il d'un ton que rien ne pourrait rendre, c'est encore vous, cher ami? -- Bon! vous etes poli! dit Malicorne. -- Ah! voyez-vous, c'est que j'attendais de l'argent, et, au lieu d'argent, vous arrivez. -- Et si je vous en apportais, de l'argent? -- Oh! alors, c'est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami. Et il tendit la main, non pas a la main de Malicorne, mais a sa bourse. Malicorne fit semblant de s'y tromper et lui donna la main. -- Et l'argent? fit Manicamp. -- Mon cher ami, si vous voulez l'avoir, gagnez-le. -- Que faut-il faire pour cela? -- Le gagner, parbleu! -- Et de quelle facon? -- Oh! c'est rude, je vous en avertis! -- Diable! -- II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le comte de Guiche. -- Moi, me lever? fit Manicamp en se detirant voluptueusement dans son lit. Oh! non pas. -- Vous avez donc vendu tous vos habits? -- Non, il m'en reste un, le plus beau meme, mais j'attends acheteur. -- Et des chausses? -- Il me semble que vous les voyez sur cette chaise. -- Eh bien! puisqu'il vous reste des chausses et un pourpoint, chaussez les unes et endossez l'autre, faites seller un cheval et mettez-vous en chemin. -- Point du tout. -- Pourquoi cela? -- Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est a Etampes? -- Non, je le croyais a Paris, moi; vous n'aurez que quinze lieues a faire au lieu de trente. -- Vous etes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il ne sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles, je serai oblige de le donner pour quinze. -- Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde commission de fille d'honneur. -- Bon! pour qui? La Montalais est donc double? -- Mechant homme! c'est vous qui l'etes. Vous engloutissez deux fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche. -- Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la votre. -- C'est juste, a tout seigneur tout honneur; mais j'en reviens a mon brevet. -- Et vous avez tort. -- Prouvez-moi cela. -- Mon ami, il n'y aura que douze filles d'honneur pour Madame; j'ai deja obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent, et pour cela, il m'a fallu deployer une diplomatie... -- Oui, je sais que vous avez ete heroique, cher ami. -- On sait les affaires, dit Manicamp. -- A qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets une chose. -- Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier? -- Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. -- Malheureusement. -- Il s'agit de me procurer une seconde charge de fille d'honneur. -- Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me derangerais pas dans ce moment-ci. Malicorne fit sonner sa poche. -- Il y a la vingt pistoles, dit Malicorne. -- Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu? -- Eh! dit Malicorne un peu fache, quand ce ne serait que pour les ajouter aux cinq cents que vous me devez deja! -- Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la main, et sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les moi. -- Un instant, que diable! il ne s'agit pas seulement de tendre la main; si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet? -- Sans doute. -- Bientot? -- Aujourd'hui. -- Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez beaucoup, et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en un jour, c'est trop, et vous vous tueriez. -- Pour obliger un ami, je ne trouve rien d'impossible. -- Vous etes heroique. -- Ou sont les vingt pistoles? -- Les voici, fit Malicorne en les montrant. -- Bien. -- Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les devorer rien qu'en chevaux de poste. -- Non pas; soyez tranquille. -- Pardonnez-moi. -- Quinze lieues d'ici a Etampes... -- Quatorze. -- Soit; quatorze lieues font sept postes; a vingt sous la poste, sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour revenir, vingt-huit; coucher et souper autant; c'est une soixantaine de livres que vous coutera cette complaisance. Manicamp s'allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses deux grands yeux sur Malicorne: -- Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant demain. Et il prit les vingt pistoles. -- Alors, partez. -- Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps. -- Le temps de quoi faire? -- Le temps de jouer. -- Que voulez-vous jouer? -- Vos vingt pistoles, pardieu! -- Non pas, vous gagnerez toujours. -- Je vous les gage, alors. -- Contre quoi! -- Contre vingt autres. -- Et quel sera l'objet du pari? -- Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller a Etampes. -- Oui. -- Quatorze lieues pour revenir. -- Oui. -- Par consequent vingt-huit lieues. -- Sans doute. -- Pour ces vingt-huit lieues, vous m'accordez bien quatorze heures? -- Je vous les accorde. -- Une heure pour trouver le comte de Guiche? -- Soit. -- Et une heure pour lui faire ecrire la lettre a Monsieur? -- A merveille. -- Seize heures en tout. -- Vous comptez comme M. Colbert. -- Il est midi? -- Et demi. -- Tiens! vous avez une belle montre. -- Vous disiez?... fit Malicorne en remettant sa montre dans son gousset. -- Ah! c'est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles contre celles que vous m'avez pretees, que vous aurez la lettre du comte de Guiche dans... -- Dans combien? -- Dans huit heures. -- Avez-vous un cheval aile? -- Cela me regarde. Pariez-vous toujours? -- J'aurai la lettre du comte dans huit heures? -- Oui. -- Signee? -- Oui. -- En main? -- En main. -- Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir comment son vendeur d'habits se tirerait de la. -- Est-ce dit? -- C'est dit. -- Passez-moi la plume, l'encre et le papier. -- Voici. -- Ah! Manicamp se souleva avec un soupir, et s'accoudant sur son bras gauche, de sa plus belle ecriture il traca les lignes suivantes: "Bon pour une charge de fille d'honneur de Madame que M. le comte de Guiche se chargera d'obtenir a premiere vue. De Manicamp." Ce travail penible accompli, Manicamp se recoucha tout de son long. -- Eh bien? demanda Malicorne, qu'est-ce que cela veut dire? -- Cela veut dire que si vous etes presse d'avoir la lettre du comte de Guiche pour Monsieur, j'ai gagne mon pari. -- Comment cela? -- C'est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier. -- Oui. -- Vous partez a ma place. -- Ah! -- Vous lancez vos chevaux a fond de train. -- Bon! -- Dans six heures, vous etes a Etampes; dans sept heures, vous avez la lettre du comte, et j'ai gagne mon pari sans avoir bouge de mon lit, ce qui m'accommode tout a la fois et vous aussi, j'en suis bien sur. -- Decidement, Manicamp, vous etes un grand homme. -- Je le sais bien. -- Je pars donc pour Etampes. -- Vous partez. -- Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon. -- Il vous en donne un pareil pour Monsieur. -- Je pars pour Paris. -- Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche. -- Monsieur approuve. -- A l'instant meme. -- Et j'ai mon brevet. -- Vous l'avez. -- Ah! -- J'espere que je suis gentil, hein? -- Adorable! -- Merci. -- Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez, mon cher Manicamp? -- Tout, excepte de l'argent. -- Diable! l'exception est facheuse; mais enfin, si au lieu de lui demander de l'argent, vous lui demandiez... -- Quoi? -- Quelque chose d'important. -- Qu'appelez-vous important? -- Enfin, si un de vos amis vous demandait un service? -- Je ne le lui rendrais pas. -- Egoiste! -- Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en echange. -- A la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle. -- C'est vous, Malicorne? -- C'est moi. -- Ah ca! vous etes donc bien riche? -- J'ai encore cinquante pistoles. -- Juste la somme dont j'ai besoin. Ou sont ces cinquante pistoles? -- La, dit Malicorne en frappant sur son gousset. -- Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il? Malicorne reprit l'encre, la plume et le papier, et presenta le tout a Manicamp. -- Ecrivez, lui dit-il. -- Dictez. -- "Bon pour une charge dans la maison de Monsieur." -- Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison de Monsieur pour cinquante pistoles? -- Vous avez mal entendu, mon cher. -- Comment avez-vous dit? -- J'ai dit cinq cents. -- Et les cinq cents? -- Les voila. Manicamp devora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne le tenait a distance. -- Ah! qu'en dites-vous? Cinq cents pistoles... -- Je dis que c'est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant la plume, et que vous userez mon credit; dictez. Malicorne continua: -- "Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon ami Malicorne." -- Voila, dit Manicamp. -- Pardon, vous avez oublie de signer. -- Ah! c'est vrai. Les cinq cents pistoles? -- En voila deux cent cinquante. -- Et les deux cent cinquante autres? -- Quand je tiendrai ma charge. Manicamp fit la grimace. -- En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il. -- Pourquoi faire? -- Pour que j'y ajoute un mot. -- Un mot? -- Oui, un seul. -- Lequel? -- "Presse." Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot. -- Bon! fit Malicorne en reprenant le papier. Manicamp se mit a compter les pistoles. -- Il en manque vingt, dit-il. -- Comment cela? -- Les vingt que j'ai gagnees. -- Ou? -- En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit heures. -- C'est juste. Et il lui donna les vingt pistoles. Manicamp se mit a prendre son or a pleines mains et le fit pleuvoir en cascades sur son lit. -- Voila une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant secher son papier, qui, au premier abord, parait me couter plus que la premiere; mais... Il s'arreta, prit a son tour la plume, et ecrivit a Montalais: "Mademoiselle, annoncez a votre amie que sa commission ne peut tarder a lui arriver; je pars pour la faire signer: c'est quatre- vingt-six lieues que j'aurai faites pour l'amour de vous..." Puis avec son sourire de demon, reprenant la phrase interrompue: -- Voila, dit-il, une charge qui, au premier abord, parait me couter plus cher que la premiere; mais... le benefice sera, je l'espere, dans la proportion de la depense, et Mlle de La Valliere me rapportera plus que Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne m'appelle plus Malicorne. Adieu, Manicamp. Et il sortit. Chapitre LXXXI -- La cour de l'hotel Grammont Lorsque Malicorne arriva a Etampes, il apprit que le comte de Guiche venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures de repos et s'appreta a continuer son chemin. Il arriva dans la nuit a Paris, descendit a un petit hotel dont il avait l'habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le lendemain, a huit heures, il se presenta a l'hotel Grammont. Il etait temps que Malicorne arrivat. Le comte de Guiche se preparait a faire ses adieux a Monsieur avant de partir pour Le Havre, ou l'elite de la noblesse francaise allait chercher Madame a son arrivee d'Angleterre. Malicorne prononca le nom de Manicamp, et fut introduit a l'instant meme. Le comte de Guiche etait dans la cour de l'hotel Grammont, visitant ses equipages, que des piqueurs et des ecuyers faisaient passer en revue devant lui. Le comte louait ou blamait devant ses fournisseurs et ses gens les habits, les chevaux et les harnais qu'on venait de lui apporter, lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le nom de Manicamp. -- Manicamp? s'ecria-t-il. Qu'il entre, parbleu! qu'il entre! Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette porte demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de voir un visage inconnu en place de celui qu'il attendait: -- Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu'on a fait erreur: on vous a annonce Manicamp lui-meme, et ce n'est que son envoye. -- Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m'apportez? -- Une lettre, monsieur le comte. Malicorne presenta le premier bon et observa le visage du comte. Celui-ci lut et se mit a rire. -- Encore! dit-il, encore une fille d'honneur? Ah ca! mais ce drole de Manicamp protege donc toutes les filles d'honneur de France? Malicorne salua. -- Et pourquoi ne vient-il pas lui-meme? demanda-t-il. -- Il est au lit. -- Ah! diable! Il n'a donc pas d'argent? De Guiche haussa les epaules. -- Mais qu'en fait-il donc, de son argent? Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article- la, il etait aussi ignorant que le comte. -- Alors qu'il use de son credit, continua de Guiche. -- Ah! mais c'est que je crois une chose. -- Laquelle? -- C'est que Manicamp n'a de credit qu'aupres de vous, monsieur le comte. -- Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre? Autre mouvement de Malicorne. -- C'est impossible, et tout le monde y sera! -- J'espere, monsieur le comte, qu'il ne negligera point une si belle occasion. -- Il devrait deja etre a Paris. -- Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu. -- Et ou est-il? -- A Orleans. -- Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de bon gout. Malicorne avait l'habit de Manicamp. Il salua a son tour. -- Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il. -- A qui ai-je le plaisir de parler? -- Je me nomme Malicorne, monsieur. -- Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces pistolets? Malicorne etait homme d'esprit; il comprit la situation. D'ailleurs, le de mis avant son nom venait de l'elever a la hauteur de celui qui lui parlait. Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hesiter: -- Un peu lourdes, monsieur, dit-il. -- Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme de gout, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout a l'heure? Le sellier s'excusa. -- Et ce cheval, qu'en dites-vous? demanda de Guiche. C'est encore une emplette que je viens de faire. -- A la vue, il me parait parfait, monsieur le comte; mais il faudrait que je le montasse pour vous en dire mon avis. -- Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire deux ou trois fois le tour du manege. La cour de l'hotel etait en effet disposee de maniere a servir de manege en cas de besoin. Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la criniere de la main gauche, placa son pied a l'etrier, s'enleva et se mit en selle. La premiere fois il fit faire au cheval le tour de la cour au pas. La seconde fois, au trot. Et la troisieme fois, au galop. Puis il s'arreta pres du comte, mit pied a terre et jeta la bride aux mains d'un palefrenier. -- Eh bien! dit le comte, qu'en pensez-vous, monsieur de Malicorne? -- Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les branches, j'ai vu qu'il prenait sept ans. C'est l'age auquel il faut preparer le cheval de guerre. L'avant-main est leger. Cheval a tete plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le garrot est un peu bas. L'avalement de la croupe me ferait douter de la purete de la race allemande. Il doit avoir du sang anglais. L'animal est droit sur ses aplombs, mais il chasse au trot; il doit se couper. Attention a la ferrure. Il est, au reste, maniable. Dans les voltes et les changements de pied je lui ai trouve les aides fines. -- Bien juge, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous etes connaisseur. Puis, se retournant vers le nouvel arrive: -- Vous avez la un habit charmant, dit de Guiche a Malicorne. Il ne vient pas de province, je presume; on ne taille pas dans ce gout-la a Tours ou a Orleans. -- Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris. -- Oui, cela se voit... Mais retournons a notre affaire... Manicamp veut donc faire une seconde fille d'honneur? -- Vous voyez ce qu'il vous ecrit, monsieur le comte. -- Qui etait la premiere deja? Malicorne sentit le rouge lui monter au visage. -- Une charmante fille d'honneur, se hata-t-il de repondre, Mlle de Montalais. -- Ah! ah! vous la connaissez, monsieur? -- Oui, c'est ma fiancee, ou a peu pres. -- C'est autre chose, alors... Mille compliments! s'ecria de Guiche, sur les levres duquel voltigeait deja une plaisanterie de courtisan, et que ce titre de fiancee donne par Malicorne a Mlle de Montalais rappela au respect des femmes. -- Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce pour la fiancee de Manicamp?... En ce cas, je la plains. Pauvre fille! elle aura pour mari un mechant sujet. -- Non, monsieur le comte... Le second brevet est pour Mlle La Baume Le Blanc de La Valliere. -- Inconnue, fit de Guiche. -- Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant a son tour. -- Bon! je vais en parler a Monsieur. A propos, elle est demoiselle? -- De tres bonne maison, fille d'honneur de Madame douairiere. -- Tres bien! Voulez-vous m'accompagner chez Monsieur? -- Volontiers, si vous me faites cet honneur. -- Avez-vous votre carrosse? -- Non, je suis venu a cheval. -- Avec cet habit? -- Non, monsieur; j'arrive d'Orleans en poste, et j'ai change mon habit de voyage contre celui-ci pour me presenter chez vous. -- Ah! c'est vrai, vous m'avez dit que vous arriviez d'Orleans. Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa poche. -- Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n'avez pas tout lu. -- Comment, je n'ai pas tout lu? -- Non, il y avait deux billets dans la meme enveloppe. -- Ah! ah! vous etes sur? -- Oh! tres sur. -- Voyons donc. Et le comte rouvrit le cachet. -- Ah! fit-il, c'est, ma foi, vrai. Et il deplia le papier qu'il n'avait pas encore lu. -- Je m'en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez Monsieur; oh! mais c'est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le scelerat, il en fait donc commerce? -- Non, monsieur le comte, il veut en faire don. -- A qui? -- A moi, monsieur. -- Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur de Mauvaise corne. -- Malicorne! -- Ah! pardon; c'est le latin qui me brouille, l'affreuse habitude des etymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux jeunes gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c'est tout un. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monsieur de Malicorne? -- Votre bonte me touche, monsieur; mais c'est une raison pour que je vous dise une chose tout de suite. -- Quelle chose, monsieur? -- Je ne suis pas gentilhomme: j'ai bon coeur, un peu d'esprit, mais je m'appelle Malicorne tout court. -- Eh bien! s'ecria de Guiche en regardant la malicieuse figure de son interlocuteur, vous me faites l'effet, monsieur, d'un aimable homme. J'aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous ayez de furieusement bonnes qualites pour avoir plu a cet egoiste de Manicamp. Soyez franc, vous etes quelque saint descendu sur la terre. -- Pourquoi cela? -- Morbleu! pour qu'il vous donne quelque chose. N'avez-vous pas dit qu'il voulait vous faire don d'une charge chez le roi? -- Pardon, monsieur le comte; si j'obtiens cette charge, ce n'est point lui qui me l'aura donnee, c'est vous. -- Et puis il ne vous l'aura peut-etre pas donnee pour rien tout a fait? -- Monsieur le comte... -- Attendez donc: il y a un Malicorne a Orleans. Parbleu! c'est cela! qui prete de l'argent a M. le prince. -- Je crois que c'est mon pere, monsieur. -- Ah! voila! M. le prince a le pere, et cet affreux devorateur de Manicamp a le fils. Prenez garde, monsieur, je le connais; il vous rongera, mordieu! jusqu'aux os. -- Seulement, je prete sans interet, moi, monsieur, dit en souriant Malicorne. -- Je disais bien que vous etiez un saint ou quelque chose d'approchant, monsieur Malicorne. Vous aurez votre charge ou j'y perdrai mon nom. -- Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne transporte. -- Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez le prince. Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe a Malicorne de le suivre. Mais au moment ou ils allaient en franchir le seuil, un jeune homme apparut de l'autre cote. C'etait un cavalier de vingt-quatre a vingt-cinq ans, au visage pale, aux levres minces, aux yeux brillants, aux cheveux et aux sourcils bruns. -- Eh! bonjour, dit-il tout a coup en repoussant pour ainsi dire Guiche dans l'interieur de la cour. -- Ah! ah! vous ici, de Wardes. Vous, botte, eperonne, et le fouet a la main! -- C'est la tenue qui convient a un homme qui part pour Le Havre. Demain, il n'y aura plus personne a Paris. Et le nouveau venu salua ceremonieusement Malicorne, a qui son bel habit donnait des airs de prince. -- M. Malicorne, dit de Guiche a son ami. De Wardes salua. -- M. de Wardes, dit de Guiche a Malicorne. Malicorne salua a son tour. -- Voyons, de Wardes, continua de Guiche, dites-nous cela, vous qui etes a l'affut de ces sortes de choses: quelles charges y a-t- il encore a donner a la cour, ou plutot dans la maison de Monsieur? -- Dans la maison de Monsieur? dit de Wardes en levant les yeux en l'air pour chercher. Attendez donc... celle de grand ecuyer, je crois. -- Oh! s'ecria Malicorne, ne parlons point de pareils postes, monsieur; mon ambition ne va pas au quart du chemin. De Wardes avait le coup d'oeil plus defiant que de Guiche, il devina tout de suite Malicorne. -- Le fait est, dit-il en le toisant, que, pour occuper cette charge, il faut etre duc et pair. -- Tout ce que je demande, moi, dit Malicorne, c'est une charge tres humble; je suis peu et ne m'estime point au-dessus de ce que je suis. -- Monsieur Malicorne, que vous voyez, dit de Guiche a de Wardes, est un charmant garcon qui n'a d'autre malheur que de ne pas etre gentilhomme. Mais, vous le savez, moi, je fais peu de cas de l'homme qui n'est que gentilhomme. -- D'accord, dit de Wardes; mais seulement je vous ferai observer, mon cher comte, que, sans qualite, on ne peut raisonnablement esperer d'entrer chez Monsieur. -- C'est vrai, dit le comte, l'etiquette est formelle. Diable! diable! nous n'avions pas pense a cela. -- Helas! voila un grand malheur pour moi, dit Malicorne en palissant legerement, un grand malheur, monsieur le comte. -- Mais qui n'est pas sans remede, j'espere, repondit de Guiche. -- Pardieu! s'ecria de Wardes, le remede est tout trouve; on vous fera gentilhomme, mon cher monsieur: Son Eminence le cardinal Mazarini ne faisait pas autre chose du matin au soir. -- Paix, paix, de Wardes! dit le comte, pas de mauvaise plaisanterie; ce n'est point entre nous qu'il convient de plaisanter de la sorte; la noblesse peut s'acheter, c'est vrai, mais c'est un assez grand malheur pour que les nobles n'en rient pas. -- Ma foi! tu es bien puritain, comme disent les Anglais. -- M. le vicomte de Bragelonne, annonca un valet dans la cour, comme il eut fait dans un salon. -- Ah! cher Raoul, viens, viens donc. Tout botte aussi! tout eperonne aussi! Tu pars donc? Bragelonne s'approcha du groupe de jeunes gens, et salua de cet air grave et doux qui lui etait particulier. Son salut s'adressa surtout a de Wardes, qu'il ne connaissait point, et dont les traits s'etaient armes d'une etrange froideur en voyant apparaitre Raoul. -- Mon ami, dit-il a de Guiche, je viens te demander ta compagnie. Nous partons pour Le Havre, je presume? -- Ah! c'est au mieux! c'est charmant! Nous allons faire un merveilleux voyage. Monsieur Malicorne, M. de Bragelonne. Ah! M. de Wardes, que je te presente. Les jeunes gens echangerent un salut compasse. Les deux natures semblaient des l'abord disposees a se discuter l'une l'autre. De Wardes etait souple, fin, dissimule; Raoul, serieux, eleve, droit. -- Mets-nous d'accord, de Wardes et moi, Raoul. -- A quel propos? -- A propos de noblesse. -- Qui s'y connaitra, si ce n'est un Grammont? -- Je ne te demande pas de compliments, je te demande ton avis. -- Encore faut-il que je connaisse l'objet de la discussion. -- De Wardes pretend que l'on fait abus de titres; moi, je pretends que le titre est inutile a l'homme. -- Et tu as raison, dit tranquillement de Bragelonne. -- Mais, moi aussi, reprit de Wardes avec une espece d'obstination, moi aussi, monsieur le vicomte, je pretends que j'ai raison. -- Que disiez-vous, monsieur? -- Je disais, moi, que l'on fait tout ce qu'on peut en France pour humilier les gentilshommes. -- Et qui donc cela? demanda Raoul. -- Le roi lui-meme; il s'entoure de gens qui ne feraient pas preuve de quatre quartiers. -- Allons donc! fit de Guiche, je ne sais pas ou diable vous avez vu cela, de Wardes. -- Un seul exemple. Et de Wardes couvrit Bragelonne tout entier de son regard. -- Dis. -- Sais-tu qui vient d'etre nomme capitaine general des mousquetaires, charge qui vaut plus que la pairie, charge qui donne le pas sur les marechaux de France? Raoul commenca de rougir, car il voyait ou de Wardes en voulait venir. -- Non; qui a-t-on nomme? Il n'y a pas longtemps en tout cas; car il y a huit jours la charge etait encore vacante; a telle enseigne que le roi l'a refusee a Monsieur, qui la demandait pour un de ses proteges. -- Eh bien! mon cher, le roi l'a refusee au protege de Monsieur pour la donner au chevalier d'Artagnan, a un cadet de Gascogne qui a traine l'epee trente ans dans les antichambres. -- Pardon, monsieur, si je vous arrete, dit Raoul en lancant un regard plein de severite a de Wardes; mais vous me faites l'effet de ne pas connaitre celui dont vous parlez. -- Je ne connais pas M. d'Artagnan! Eh! mon Dieu! qui donc ne le connait pas? -- Ceux qui le connaissent, monsieur, reprit Raoul avec plus de calme et de froideur, sont tenus de dire que, s'il n'est pas aussi bon gentilhomme que le roi, ce qui n'est point sa faute, il egale tous les rois du monde en courage et en loyaute. Voila mon opinion a moi, monsieur, et Dieu merci! je connais M. d'Artagnan depuis ma naissance. De Wardes allait repliquer, mais de Guiche l'interrompit. Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame La discussion allait s'aigrir, de Guiche l'avait parfaitement compris. En effet, il y avait dans le regard de Bragelonne quelque chose d'instinctivement hostile. Il y avait dans celui de de Wardes quelque chose comme un calcul d'agression. Sans se rendre compte des divers sentiments qui agitaient ses deux amis, de Guiche songea a parer le coup qu'il sentait pret a etre porte par l'un ou l'autre et peut-etre par tous les deux. -- Messieurs, dit-il, nous devons nous quitter, il faut que je passe chez Monsieur. Prenons nos rendez-vous: toi, de Wardes, viens avec moi au Louvre; toi, Raoul, demeure le maitre de la maison, et comme tu es le conseil de tout ce qui se fait ici, tu donneras le dernier coup d'oeil a mes preparatifs de depart. Raoul, en homme qui ne cherche ni ne craint une affaire, fit de la tete un signe d'assentiment, et s'assit sur un banc au soleil. -- C'est bien, dit de Guiche, reste la, Raoul, et fais-toi montrer les deux chevaux que je viens d'acheter; tu me diras ton sentiment, car je ne les ai achetes qu'a la condition que tu ratifierais le marche. A propos, pardon! j'oubliais de te demander des nouvelles de M. le comte de La Fere. Et tout en prononcant ces derniers mots, il observait de Wardes et essayait de saisir l'effet que produirait sur lui le nom du pere de Raoul. -- Merci, repondit le jeune homme. M. le comte se porte bien. Un eclair de haine passa dans les yeux de de Wardes. De Guiche ne parut pas remarquer cette lueur funebre, et allant donner une poignee de main a Raoul: -- C'est convenu, n'est-ce pas, Bragelonne, dit-il, tu viens nous rejoindre dans la cour du Palais-Royal? Puis, faisant signe de le suivre a de Wardes, qui se balancait tantot sur un pied, tantot sur l'autre. -- Nous partons, dit-il; venez, monsieur Malicorne. Ce nom fit tressaillir Raoul. Il lui sembla qu'il avait deja entendu prononcer ce nom une fois; mais il ne put se rappeler dans quelle occasion. Tandis qu'il cherchait, moitie reveur, moitie irrite de sa conversation avec de Wardes, les trois jeunes gens s'acheminaient vers le Palais-Royal, ou logeait Monsieur. Malicorne comprit deux choses. La premiere, c'est que les jeunes gens avaient quelque chose a se dire. La seconde, c'est qu'il ne devait pas marcher sur le meme rang qu'eux. Il demeura en arriere. -- Etes-vous fou? dit de Guiche a son compagnon, lorsqu'ils eurent fait quelques pas hors de l'hotel de Grammont; vous attaquez M. d'Artagnan, et cela devant Raoul! -- Eh bien! apres? fit de Wardes. -- Comment, apres? -- Sans doute: est-il defendu d'attaquer M. d'Artagnan? -- Mais vous savez bien que M. d'Artagnan fait le quart de ce tout si glorieux et si redoutable qu'on appelait les Mousquetaires. -- Soit; mais je ne vois pas pourquoi cela peut m'empecher de hair M. d'Artagnan. -- Que vous a-t-il fait? -- Oh! a moi, rien. -- Alors, pourquoi le hair? -- Demandez cela a l'ombre de mon pere. -- En verite, mon cher de Wardes, vous m'etonnez: M. d'Artagnan n'est point de ces hommes qui laissent derriere eux une inimitie sans apurer leur compte. Votre pere, m'a-t-on dit, etait de son cote haut la main. Or, il n'est si rudes inimities qui ne se lavent dans le sang d'un bon et loyal coup d'epee. -- Que voulez-vous, cher ami, cette haine existait entre mon pere et M. d'Artagnan; il m'a, tout enfant, entretenu de cette haine, et c'est un legs particulier qu'il m'a laisse au milieu de son heritage. -- Et cette haine avait pour objet M. d'Artagnan seul? -- Oh! M. d'Artagnan etait trop bien incorpore dans ses trois amis pour que le trop-plein n'en rejaillit pas sur eux; elle est de mesure, croyez-moi, a ce que les autres, le cas echeant, n'aient point a se plaindre de leur part. De Guiche avait les yeux fixes sur de Wardes; il frissonna en voyant le pale sourire du jeune homme. Quelque chose comme un pressentiment fit tressaillir sa pensee; il se dit que le temps etait passe des grands coups d'epee entre gentilshommes, mais que la haine, en s'extravasant au fond du coeur, au lieu de se repandre au-dehors, n'en etait pas moins de la haine; que parfois le sourire etait aussi sinistre que la menace et qu'en un mot, enfin, apres les peres, qui s'etaient hais avec le coeur et combattus avec le bras, viendraient les fils; qu'eux aussi se hairaient avec le coeur, mais qu'ils ne se combattraient plus qu'avec l'intrigue ou la trahison. Or, comme ce n'etait point Raoul qu'il soupconnait de trahison ou d'intrigue, ce fut pour Raoul que de Guiche frissonna. Mais tandis que ces sombres pensees obscurcissaient le front de de Guiche, de Wardes etait redevenu completement maitre de lui-meme. -- Au reste, dit-il, ce n'est pas que j'en veuille personnellement a M. de Bragelonne, je ne le connais pas. -- En tout cas, de Wardes, dit de Guiche avec une certaine severite, n'oubliez pas une chose, c'est que Raoul est le meilleur de mes amis. De Wardes s'inclina. La conversation en demeura la, quoique de Guiche fit tout ce qu'il put pour lui tirer son secret du coeur; mais de Wardes avait sans doute resolu de n'en pas dire davantage, et il demeura impenetrable. De Guiche se promit d'avoir plus de satisfaction avec Raoul. Sur ces entrefaites, on arriva au Palais-Royal, qui etait entoure d'une foule de curieux. La maison de Monsieur attendait ses ordres pour monter a cheval et faire escorte aux ambassadeurs charges de ramener la jeune princesse. Ce luxe de chevaux, d'armes et de livrees compensait en ce temps-la, grace au bon vouloir des peuples et aux traditions de respectueux attachement pour les rois, les enormes depenses couvertes par l'impot. Mazarin avait dit: "Laissez-les chanter, pourvu qu'ils paient." Louis XIV disait: "Laissez-les voir." La vue avait remplace la voix: on pouvait encore regarder, mais on ne pouvait plus chanter. M. de Guiche laissa de Wardes et Malicorne au pied du grand escalier; mais lui, qui partageait la faveur de Monsieur avec le chevalier de Lorraine, qui lui faisait les blanches dents, mais ne pouvait le souffrir, il monta droit chez Monsieur. Il trouva le jeune prince qui se mirait en se posant du rouge. Dans l'angle du cabinet, sur des coussins, M. le chevalier de Lorraine etait etendu, venant de faire friser ses longs cheveux blonds, avec lesquels il jouait comme eut fait une femme. Le prince se retourna au bruit, et, apercevant le comte: -- Ah! c'est toi, Guiche, dit-il; viens ca et dis-moi la verite. -- Oui, monseigneur, vous savez que c'est mon defaut. -- Figure-toi, Guiche, que ce mechant chevalier me fait de la peine. Le chevalier haussa les epaules. -- Et comment cela? demanda de Guiche. Ce n'est pas l'habitude de M. le chevalier. -- Eh bien! il pretend, continua le prince, il pretend que Mlle Henriette est mieux comme femme que je ne suis comme homme. -- Prenez garde, monseigneur, dit de Guiche en froncant le sourcil, vous m'avez demande la verite. -- Oui, dit Monsieur presque en tremblant. -- Eh bien! je vais vous la dire. -- Ne te hate pas, Guiche, s'ecria le prince, tu as le temps; regarde-moi avec attention et rappelle-toi bien Madame; d'ailleurs, voici son portrait; tiens. Et il lui tendit la miniature, du plus fin travail. De Guiche prit le portrait et le considera longtemps. -- Sur ma foi, dit-il, voila, monseigneur, une adorable figure. -- Mais regarde-moi a mon tour, regarde-moi donc, s'ecria le prince essayant de ramener a lui l'attention du comte, absorbee tout entiere par le portrait. -- En verite, c'est merveilleux! murmura de Guiche. -- Eh! ne dirait-on pas, continua Monsieur, que tu n'as jamais vu cette petite fille. -- Je l'ai vue, monseigneur, c'est vrai, mais il y a cinq ans de cela, et il s'opere de grands changements entre une enfant de douze ans et une jeune fille de dix-sept. -- Enfin, ton opinion, dis-la; parle, voyons! -- Mon opinion est que le portrait doit etre flatte, monseigneur. -- Oh! d'abord, oui, dit le prince triomphant, il l'est certainement; mais enfin suppose qu'il ne soit point flatte, et dis-moi ton avis. -- Monseigneur, Votre Altesse est bien heureuse d'avoir une si charmante fiancee. -- Soit, c'est ton avis sur elle; mais sur moi? -- Mon avis, monseigneur, est que vous etes beaucoup trop beau pour un homme. Le chevalier de Lorraine se mit a rire aux eclats. Monseigneur comprit tout ce qu'il y avait de severe pour lui dans l'opinion du comte de Guiche. Il fronca le sourcil. -- J'ai des amis peu bienveillants, dit-il. De Guiche regarda encore le portrait; mais apres quelques secondes de contemplation, le rendant avec effort a Monsieur: -- Decidement, dit-il, monseigneur, j'aimerais mieux contempler dix fois Votre Altesse qu'une fois de plus Madame. Sans doute le chevalier vit quelque chose de mysterieux dans ces paroles qui resterent incomprises du prince, car il s'ecria: -- Eh bien! mariez-vous donc! Monsieur continua a se mettre du rouge; puis, quand il eut fini, il regarda encore le portrait, puis se mira dans la glace et sourit. Sans doute il etait satisfait de la comparaison. -- Au reste, tu es bien gentil d'etre venu, dit-il a de Guiche; je craignais que tu ne partisses sans venir me dire adieu. -- Monseigneur me connait trop pour croire que j'eusse commis une pareille inconvenance. -- Et puis tu as bien quelque chose a me demander avant de quitter Paris? -- Eh bien! Votre Altesse a devine juste; j'ai, en effet, une requete a lui presenter. -- Bon! parle. Le chevalier de Lorraine devint tout yeux et tout oreilles; il lui semblait que chaque grace obtenue par un autre etait un vol qui lui etait fait. Et comme de Guiche hesitait: -- Est-ce de l'argent? demanda le prince. Cela tomberait a merveille, je suis richissime; M. le surintendant des finances m'a fait remettre cinquante mille pistoles. -- Merci a Votre Altesse; mais il ne s'agit pas d'argent. -- Et de quoi s'agit-il? Voyons. -- D'un brevet de fille d'honneur. -- Tudieu! Guiche, quel protecteur tu fais, dit le prince avec dedain; ne me parleras-tu donc jamais que de peronnelles? Le chevalier de Lorraine sourit; il savait que c'etait deplaire a Monseigneur que de proteger les dames. -- Monseigneur, dit le comte, ce n'est pas moi qui protege directement la personne dont je viens de vous parler; c'est un de mes amis. -- Ah! c'est different; et comment se nomme la protegee de ton ami? -- Mlle de La Baume Le Blanc de La Valliere, deja fille d'honneur de Madame douairiere. -- Fi! une boiteuse, dit le chevalier de Lorraine en s'allongeant sur son coussin. -- Une boiteuse! repeta le prince. Madame aurait cela sous les yeux? Ma foi, non, ce serait trop dangereux pour ses grossesses. Le chevalier de Lorraine eclata de rire. -- Monsieur le chevalier, dit de Guiche, ce que vous faites la n'est point genereux; je sollicite et vous me nuisez. -- Ah! pardon, monsieur le comte, dit le chevalier de Lorraine inquiet du ton avec lequel le comte avait accentue ses paroles, telle n'etait pas mon intention, et, au fait, je crois que je confonds cette demoiselle avec une autre. -- Assurement, et je vous affirme, moi, que vous confondez. -- Voyons, y tiens-tu beaucoup, Guiche? demanda le prince. -- Beaucoup, monseigneur. -- Eh bien! accorde; mais ne demande plus de brevet, il n'y a plus de place. -- Ah! s'ecria le chevalier, midi deja; c'est l'heure fixee pour le depart. -- Vous me chassez, monsieur? demanda de Guiche. -- Oh! comte, comme vous me maltraitez aujourd'hui! repondit affectueusement le chevalier. -- Pour Dieu! comte; pour Dieu! chevalier, dit Monsieur, ne vous disputez donc pas ainsi: ne voyez-vous pas que cela me fait de la peine? -- Ma signature? demanda de Guiche. -- Prends un brevet dans ce tiroir, et donne-le-moi. De Guiche prit le brevet indique d'une main, et de l'autre presenta a Monsieur une plume toute trempee dans l'encre. Le prince signa. -- Tiens, dit-il en lui rendant le brevet; mais c'est a une condition. -- Laquelle? -- C'est que tu feras ta paix avec le chevalier. -- Volontiers, dit de Guiche. Et il tendit la main au chevalier avec une indifference qui ressemblait a du mepris. -- Allez, comte, dit le chevalier sans paraitre aucunement remarquer le dedain du comte; allez, et ramenez-nous une princesse qui ne jase pas trop avec son portrait. -- Oui, pars et fais diligence... A propos, qui emmenes-tu? -- Bragelonne et de Wardes. -- Deux braves compagnons. -- Trop braves, dit le chevalier; tachez de les ramener tous deux, comte. -- Vilain coeur! murmura de Guiche; il flaire le mal partout et avant tout. Puis, saluant Monsieur, il sortit. En arrivant sous le vestibule, il eleva en l'air le brevet tout signe. Malicorne se precipita et le recut tout tremblant de joie. Mais, apres l'avoir recu, de Guiche s'apercut qu'il attendait quelque chose encore. -- Patience, monsieur, patience, dit-il a son client; mais M. le chevalier etait la et j'ai craint d'echouer si je demandais trop a la fois. Attendez donc a mon retour. Adieu! -- Adieu, monsieur le comte; mille graces, dit Malicorne. -- Et envoyez-moi Manicamp. A propos, est-ce vrai, monsieur, que Mlle de La Valliere est boiteuse? Au moment ou il prononcait ces mots, un cheval s'arretait derriere lui. Il se retourna et vit palir Bragelonne, qui entrait au moment meme dans la cour. Le pauvre amant avait entendu. Il n'en etait pas de meme de Malicorne, qui etait deja hors de la portee de la voix. "Pourquoi parle-t-on ici de Louise? se demanda Raoul; oh! qu'il n'arrive jamais a ce de Wardes, qui sourit la-bas, de dire un mot d'elle devant moi!" -- Allons, allons, messieurs! cria le comte de Guiche, en route. En ce moment, le prince, dont la toilette etait terminee parut a la fenetre. Toute l'escorte le salua de ses acclamations, et dix minutes apres, bannieres, echarpes et plumes flottaient a l'ondulation du galop des coursiers. Chapitre LXXXIII -- Au Havre Toute cette cour, si brillante, si gaie, si animee de sentiments divers, arriva au Havre quatre jours apres son depart de Paris. C'etait vers les cinq heures du soir; on n'avait encore aucune nouvelle de Madame. On chercha des logements; mais des lors commenca une grande confusion parmi les maitres, de grandes querelles parmi les laquais. Au milieu de tout ce conflit, le comte de Guiche crut reconnaitre Manicamp. C'etait en effet lui qui etait venu; mais comme Malicorne s'etait accommode de son plus bel habit, il n'avait pu trouver, lui, a racheter qu'un habit de velours violet brode d'argent. De Guiche le reconnut autant a son habit qu'a son visage. Il avait vu tres souvent a Manicamp cet habit violet, sa derniere ressource. Manicamp se presenta au comte sous une voute de flambeaux qui incendiaient plutot qu'ils n'illuminaient le porche par lequel on entrait au Havre, et qui etait situe pres de la tour de Francois Ier. Le comte, en voyant la figure attristee de Manicamp, ne put s'empecher de rire. -- Eh! mon pauvre Manicamp, dit-il, comme te voila violet; tu es donc en deuil? -- Je suis en deuil, oui, repondit Manicamp. -- De qui ou de quoi? -- De mon habit bleu et or, qui a disparu, et a la place duquel je n'ai plus trouve que celui-ci; et encore m'a-t-il fallu economiser a force pour le racheter. -- Vraiment? -- Pardieu! etonne-toi de cela; tu me laisses sans argent. -- Enfin, te voila, c'est le principal. -- Par des routes execrables. -- Ou es-tu loge? -- Loge? -- Oui. -- Mais je ne suis pas loge. De Guiche se mit a rire. -- Alors, ou logeras-tu? -- Ou tu logeras. -- Alors, je ne sais pas. -- Comment, tu ne sais pas? -- Sans doute; comment veux-tu que je sache ou je logerai? -- Tu n'as donc pas retenu un hotel? -- Moi? -- Toi ou Monsieur? -- Nous n'y avons pense ni l'un ni l'autre. Le Havre est grand, je suppose, et pourvu qu'il y ait une ecurie pour douze chevaux et une maison propre dans un bon quartier. -- Oh! il y a des maisons tres propres. -- Eh bien! alors... -- Mais pas pour nous. -- Comment, pas pour nous? Et pour qui? -- Pour les Anglais, parbleu! -- Pour les Anglais? -- Oui, elles sont toutes louees. -- Par qui? -- Par M. de Buckingham. -- Plait-il? fit de Guiche, a qui ce mot fit dresser l'oreille. -- Eh! oui, mon cher, par M. de Buckingham. Sa Grace s'est fait preceder d'un courrier; ce courrier est arrive depuis trois jours, et il a retenu tous les logements logeables qui se trouvaient dans la ville. -- Voyons, voyons, Manicamp, entendons-nous. -- Dame! ce que je te dis la est clair, ce me semble. -- Mais M. de Buckingham n'occupe pas tout Le Havre, que diable? -- Il ne l'occupe pas, c'est vrai, puisqu'il n'est pas encore debarque; mais, une fois debarque, il l'occupera. -- Oh! oh! -- On voit bien que tu ne connais pas les Anglais, toi; ils ont la rage d'accaparer. -- Bon! un homme qui a toute une maison s'en contente et n'en prend pas deux. -- Oui, mais deux hommes? -- Soit, deux maisons; quatre, six, dix, si tu veux; mais il y a cent maisons au Havre? -- Eh bien! alors, elles sont louees toutes les cent. -- Impossible! -- Mais, entete que tu es, quand je te dis que M. de Buckingham a loue toutes les maisons qui entourent celle ou doit descendre Sa Majeste la reine douairiere d'Angleterre et la princesse sa fille. -- Ah! par exemple, voila qui est particulier, dit de Wardes en caressant le cou de son cheval. -- C'est ainsi, monsieur. -- Vous en etes bien sur, monsieur de Manicamp? Et, en faisant cette question, il regardait sournoisement de Guiche, comme pour l'interroger sur le degre de confiance qu'on pouvait avoir dans la raison de son ami. Pendant ce temps, la nuit etait venue, et les flambeaux, les pages, les laquais, les ecuyers, les chevaux et les carrosses encombraient la porte et la place, les torches se refletaient dans le chenal qu'emplissait la maree montante, tandis que, de l'autre cote de la jetee, on apercevait mille figures curieuses de matelots et de bourgeois qui cherchaient a ne rien perdre du spectacle. Pendant toutes ces hesitations, Bragelonne, comme s'il y eut ete etranger, se tenait a cheval un peu en arriere de de Guiche, et regardait les jeux de la lumiere qui montaient dans l'eau, en meme temps qu'il respirait avec delices le parfum salin de la vague qui roule bruyante sur les greves, les galets et l'algue, et jette a l'air son ecume, a l'espace son bruit. -- Mais, enfin, s'ecria de Guiche, quelle raison M. de Buckingham a-t-il eue pour faire cette provision de logements? -- Oui, demanda de Wardes, quelle raison? -- Oh! une excellente, repondit Manicamp. -- Mais enfin, la connais-tu? -- Je crois la connaitre. -- Parle donc. -- Penche-toi. -- Diable! cela ne peut se dire que tout bas? -- Tu en jugeras toi-meme. -- Bon. De Guiche se pencha. -- L'amour, dit Manicamp. -- Je ne comprends plus. -- Dis que tu ne comprends pas encore. -- Explique-toi. -- Eh bien! il passe pour certain, monsieur le comte, que Son Altesse Royale Monsieur sera le plus infortune des maris. -- Comment! le duc de Buckingham?... -- Ce nom porte malheur aux princes de la maison de France. -- Ainsi, le duc?... -- Serait amoureux fou de la jeune Madame, a ce qu'on assure, et ne voudrait point que personne approchat d'elle, si ce n'est lui. De Guiche rougit. -- Bien! bien! merci, dit-il en serrant la main de Manicamp. Puis, se relevant: -- Pour l'amour de Dieu! dit-il a Manicamp, fais en sorte que ce projet du duc de Buckingham n'arrive pas a des oreilles francaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des epees qui n'ont pas peur de la trempe anglaise. -- Apres tout, dit Manicamp, cet amour ne m'est point prouve a moi, et n'est peut-etre qu'un conte. -- Non, dit de Guiche, ce doit etre la verite. Et malgre lui, les dents du jeune homme se serraient. -- Eh bien! apres tout, qu'est-ce que cela te fait a toi? qu'est- ce que cela me fait, a moi, que Monsieur soit ce que le feu roi fut? Buckingham pere, pour la reine; Buckingham fils, pour la jeune Madame; rien, pour tout le monde. -- Manicamp! Manicamp! -- Eh! que diable! c'est un fait ou tout au moins un dire. -- Silence! dit le comte. -- Et pourquoi silence? dit de Wardes: c'est un fait fort honorable pour la nation francaise. N'etes-vous point de mon avis, monsieur de Bragelonne? -- Quel fait? demanda tristement Bragelonne. -- Que les Anglais rendent ainsi hommage a la beaute de vos reines et de vos princesses. -- Pardon, je ne suis pas a ce que l'on dit, et je vous demanderai une explication. -- Sans doute, il a fallu que M. de Buckingham pere vint a Paris pour que Sa Majeste le roi Louis XIII s'apercut que sa femme etait une des plus belles personnes de la cour de France; il faut maintenant que M. de Buckingham fils consacre a son tour, par l'hommage qu'il lui rend, la beaute d'une princesse de sang francais. Ce sera desormais un brevet de beaute que d'avoir inspire un amour d'outre-mer. -- Monsieur, repondit Bragelonne, je n'aime pas a entendre plaisanter sur ces matieres. Nous autres gentilshommes, nous sommes les gardiens de l'honneur des reines et des princesses. Si nous rions d'elles, que feront les laquais? -- Oh! oh! monsieur, dit de Wardes, dont les oreilles rougirent, comment dois-je prendre cela? -- Prenez-le comme il vous plaira, monsieur, repondit froidement Bragelonne. -- Bragelonne! Bragelonne! murmura de Guiche. -- Monsieur de Wardes! s'ecria Manicamp voyant le jeune homme pousser son cheval du cote de Raoul. -- Messieurs! Messieurs! dit de Guiche, ne donnez pas un pareil exemple en public, dans la rue. De Wardes, vous avez tort. -- Tort! en quoi? Je vous le demande. -- Tort en ce que vous dites toujours du mal de quelque chose ou de quelqu'un, repliqua Raoul avec son implacable sang-froid. -- De l'indulgence, Raoul, fit tout bas de Guiche. -- Et ne vous battez pas avant de vous etre reposes; vous ne feriez rien qui vaille, dit Manicamp. -- Allons! allons! dit de Guiche, en avant, messieurs, en avant! Et la-dessus, ecartant les chevaux et les pages, il se fit une route jusqu'a la place au milieu de la foule, attirant apres lui tout le cortege des Francais. Une grande porte donnant sur une cour etait ouverte; de Guiche entra dans cette cour; Bragelonne, de Wardes, Manicamp et trois ou quatre autres gentilshommes l'y suivirent. La se tint une espece de conseil de guerre; on delibera sur le moyen qu'il fallait employer pour sauver la dignite de l'ambassade. Bragelonne conclut pour que l'on respectat le droit de priorite. De Wardes proposa de mettre la ville a sac. Cette proposition parut un peu vive a Manicamp. Il proposa de dormir d'abord: c'etait le plus sage. Malheureusement, pour suivre son conseil, il ne manquait que deux choses: une maison et des lits. De Guiche reva quelque temps; puis, a haute voix: -- Qui m'aime me suive, dit-il. -- Les gens aussi? demanda un page qui s'etait approche du groupe. -- Tout le monde! s'ecria le fougueux jeune homme. Allons Manicamp, conduis-nous a la maison que Son Altesse Madame doit occuper. Sans rien deviner des projets du comte, ses amis le suivirent, escortes d'une foule de peuple dont les acclamations et la joie formaient un presage heureux pour le projet encore inconnu que poursuivait cette ardente jeunesse. Le vent soufflait bruyamment du port et grondait par lourdes rafales. Chapitre LXXXIV -- En mer Le jour suivant se leva un peu plus calme, quoique le vent soufflat toujours. Cependant le soleil s'etait leve dans un de ces nuages rouges decoupant ses rayons ensanglantes sur la crete des vagues noires. Du haut des vigies, on guettait impatiemment. Vers onze heures du matin, un batiment fut signale: ce batiment arrivait a pleines voiles, deux autres le suivaient a la distance d'un demi-noeud. Ils venaient comme des fleches lancees par un vigoureux archer, et cependant la mer etait si grosse, que la rapidite de leur marche n'otait rien aux mouvements du roulis qui couchait les navires tantot a droite, tantot a gauche. Bientot la forme des vaisseaux et la couleur des flammes firent connaitre la flotte anglaise. En tete marchait le batiment monte par la princesse, portant le pavillon de l'amiraute. Aussitot le bruit se repandit que la princesse arrivait. Toute la noblesse francaise courut au port; le peuple se porta sur les quais et sur les jetees. Deux heures apres, les vaisseaux avaient rallie le vaisseau amiral, et tous les trois, n'osant sans doute pas se hasarder a entrer dans l'etroit goulet du port, jetaient l'ancre entre Le Havre et la Heve. Aussitot la manoeuvre achevee, le vaisseau amiral salua la France de douze coups de canon, qui lui furent rendus coup pour coup par le fort Francois Ier. Aussitot cent embarcations prirent la mer; elles etaient tapissees de riches etoffes; elles etaient destinees a porter les gentilshommes francais jusqu'aux vaisseaux mouilles. Mais en les voyant, meme dans le port, se balancer violemment, en voyant au-dela de la jetee les vagues s'elever en montagnes et venir se briser sur la greve avec un rugissement terrible, on comprenait bien qu'aucune de ces barques n'atteindrait le quart de la distance qu'il y avait a parcourir pour arriver aux vaisseaux sans avoir chavire. Cependant, un bateau pilote, malgre le vent et la mer, s'appretait a sortir du port pour aller se mettre a la disposition de l'amiral anglais. De Guiche avait cherche parmi toutes ces embarcations un bateau un peu plus fort que les autres, qui lui donnat chance d'arriver jusqu'aux batiments anglais, lorsqu'il apercut le pilote cotier qui appareillait. -- Raoul, dit-il, ne trouves-tu point qu'il est honteux pour des creatures intelligentes et fortes comme nous de reculer devant cette force brutale du vent et de l'eau? -- C'est la reflexion que justement je faisais tout bas, repondit Bragelonne. -- Eh bien! veux-tu que nous montions ce bateau et que nous poussions en avant? Veux-tu, de Wardes? -- Prenez garde, vous allez vous faire noyer, dit Manicamp. -- Et pour rien, dit de Wardes, attendu qu'avec le vent debout, comme vous l'aurez, vous n'arriverez jamais aux vaisseaux. -- Ainsi, tu refuses? -- Oui, ma foi! Je perdrais volontiers la vie dans une lutte contre les hommes, dit-il en regardant obliquement Bragelonne; mais me battre a coups d'aviron contre les flots d'eau salee, je n'y ai pas le moindre gout. -- Et moi, dit Manicamp, dusse-je arriver jusqu'aux batiments, je me soucierais peu de perdre le seul habit propre qui me reste; l'eau salee rejaillit, et elle tache. -- Toi aussi, tu refuses? s'ecria de Guiche. -- Mais tout a fait: je te prie de le croire, et plutot deux fois qu'une. -- Mais voyez donc, s'ecria de Guiche; vois donc, de Wardes, vois donc, Manicamp; la-bas, sur la dunette du vaisseau amiral, les princesses nous regardent. -- Raison de plus, cher ami, pour ne pas prendre un bain ridicule devant elles. -- C'est ton dernier mot, Manicamp? -- Oui. -- C'est ton dernier mot, de Wardes? -- Oui. -- Alors j'irai tout seul. -- Non pas, dit Raoul, je vais avec toi: il me semble que c'est chose convenue. Le fait est que Raoul, libre de toute passion, mesurant le danger avec sang-froid, voyait le danger imminent; mais il se laissait entrainer volontiers a faire une chose devant laquelle reculait de Wardes. Le bateau se mettait en route; de Guiche appela le pilote cotier. -- Hola de la barque! dit-il, il nous faut deux places! Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les jeta du quai dans le bateau. -- Il parait que vous n'avez pas peur de l'eau salee, mes jeunes maitres? dit le patron. -- Nous n'avons peur de rien, repondit de Guiche. -- Alors, venez, mes gentilshommes. Le pilote s'approcha du bord, et l'un apres l'autre, avec une legerete pareille, les deux jeunes gens sauterent dans le bateau. -- Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt pistoles dans cette bourse, et si nous atteignons le vaisseau amiral, elles sont a vous. Aussitot les rameurs se courberent sur leurs rames, et la barque bondit sur la cime des flots. Tout le monde avait pris interet a ce depart si hasarde; la population du Havre se pressait sur les jetees: il n'y avait pas un regard qui ne fut pour la barque. Parfois, la frele embarcation demeurait un instant comme suspendue aux cretes ecumeuses, puis tout a coup elle glissait au fond d'un abime mugissant, et semblait etre precipitee. Neanmoins, apres une heure de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont se detachaient deja deux embarcations destinees a venir a son aide. Sur le gaillard d'arriere du vaisseau amiral, abritees par un dais de velours et d'hermine que soutenaient de puissantes attaches, Madame Henriette douairiere et la jeune Madame, ayant aupres d'elles l'amiral comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette barque tantot enlevee au ciel, tantot engloutie jusqu'aux enfers, contre la voile sombre de laquelle brillaient, comme deux lumineuses apparitions, les deux nobles figures des deux gentilshommes francais. L'equipage, appuye sur les bastingages et grimpe dans les haubans, applaudissait a la bravoure de ces deux intrepides, a l'adresse du pilote et a la force des matelots. Un hourra de triomphe accueillit leur arrivee a bord. Le comte de Norfolk, beau jeune homme de vingt-six a vingt-huit ans, s'avanca au-devant d'eux. De Guiche et Bragelonne monterent lestement l'escalier de tribord, et conduits par le comte de Norfolk, qui reprit sa place aupres d'elles, ils vinrent saluer les princesses. Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait pas compte, avaient empeche jusque-la le comte de Guiche de regarder attentivement la jeune Madame. Celle-ci, au contraire, l'avait distingue tout d'abord et avait demande a sa mere: -- N'est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque? Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille, avait souri a cette erreur de son amour-propre et avait repondu: -- Non, c'est M. de Guiche, son favori, voila tout. A cette reponse, la princesse avait ete forcee de contenir l'instinctive bienveillance provoquee par l'audace du comte. Ce fut au moment ou la princesse faisait cette question que de Guiche, osant enfin lever les yeux sur elle, put comparer l'original au portrait. Lorsqu'il vit ce visage pale, ces yeux animes, ces adorables cheveux chatains, cette bouche fremissante et ce geste si eminemment royal qui semblait remercier et encourager tout a la fois, il fut saisi d'une telle emotion, que, sans Raoul, qui lui preta son bras, il eut chancele. Le regard etonne de son ami, le geste bienveillant de la reine, rappelerent de Guiche a lui. En peu de mots, il expliqua sa mission, dit comment il etait l'envoye de Monsieur, et salua, selon leur rang et les avances qu'ils lui firent, l'amiral et les differents seigneurs anglais qui se groupaient autour des princesses. Raoul fut presente a son tour et gracieusement accueilli; tout le monde savait la part que le comte de La Fere avait prise a la restauration du roi Charles II; en outre, c'etait encore le comte qui avait ete charge de la negociation du mariage qui ramenait en France la petite-fille de Henri IV. Raoul parlait parfaitement anglais; il se constitua l'interprete de son ami pres des jeunes seigneurs anglais auxquels notre langue n'etait point familiere. En ce moment parut un jeune homme d'une beaute remarquable et d'une splendide richesse de costume et d'armes. Il s'approcha des princesses, qui causaient avec le comte de Norfolk, et d'une voix qui deguisait mal son impatience: -- Allons, mesdames, dit-il, il faut descendre a terre. A cette invitation, la jeune Madame se leva et elle allait accepter la main que le jeune homme lui tendait avec une vivacite pleine d'expressions diverses, lorsque l'amiral s'avanca entre la jeune Madame et le nouveau venu. -- Un moment, s'il vous plait, milord de Buckingham, dit-il; le debarquement n'est point possible a cette heure pour des femmes. La mer est trop grosse; mais, vers quatre heures, il est probable que le vent tombera; on ne debarquera donc que ce soir. -- Permettez, milord, dit Buckingham avec une irritation qu'il ne chercha point meme a deguiser. Vous retenez ces dames et vous n'en avez pas le droit. De ces dames, l'une appartient, helas! a la France, et, vous le voyez, la France la reclame par la voix de ses ambassadeurs. Et, de la main, il montra de Guiche et Raoul, qu'il saluait en meme temps. -- Je ne suppose pas, repondit l'amiral, qu'il entre dans les intentions de ces messieurs d'exposer la vie des princesses? -- Milord, ces messieurs sont bien venus malgre le vent; permettez-moi de croire que le danger ne sera pas plus grand pour ces dames, qui s'en iront avec le vent. -- Ces messieurs sont fort braves, dit l'amiral. Vous avez vu que beaucoup etaient sur le port et n'ont point ose les suivre. En outre, le desir qu'ils avaient de presenter le plus tot possible leurs hommages a Madame et a son illustre mere les a portes a affronter la mer, fort mauvaise aujourd'hui, meme pour des marins. Mais ces messieurs, que je presenterai pour exemple a mon etat- major, ne doivent pas en etre un pour ces dames. Un regard derobe de Madame surprit la rougeur qui couvrait les joues du comte. Ce regard echappa a Buckingham. Il n'avait d'yeux que pour surveiller Norfolk. Il etait evidemment jaloux de l'amiral, et semblait bruler du desir d'arracher les princesses a ce sol mouvant des vaisseaux sur lequel l'amiral etait roi. -- Au reste, reprit Buckingham, j'en appelle a Madame elle-meme. -- Et moi, milord, repondit l'amiral, j'en appelle a ma conscience et a ma responsabilite. J'ai promis de rendre saine et sauve Madame a la France, je tiendrai ma promesse. -- Mais, cependant, monsieur... -- Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul ici. -- Milord, savez-vous ce que vous dites? repondit avec hauteur Buckingham. -- Parfaitement, et je le repete: Je commande seul ici, milord, et tout m'obeit: la mer, le vent, les navires et les hommes. Cette parole etait grande et noblement prononcee. Raoul en observa l'effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par tout le corps et s'appuya a l'un des soutiens de la tente pour ne pas tomber; ses yeux s'injecterent de sang, et la main dont il ne se soutenait point se porta sur la garde de son epee. -- Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en tout point de l'avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu de se couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, fut-il parfaitement pur et favorable, nous devons bien quelques heures a l'officier qui nous a conduites si heureusement et avec des soins si empresses jusqu'en vue des cotes de France, ou il doit nous quitter. Buckingham, au lieu de repondre, consulta le regard de Madame. Madame, a demi cachee sous les courtines de velours et d'or qui l'abritaient, n'ecoutait rien de ce debat, occupee qu'elle etait a regarder le comte de Guiche qui s'entretenait avec Raoul. Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut decouvrir dans le regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de la curiosite. Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mat. -- M. de Buckingham n'a pas le pied marin, dit en francais la reine mere; voila sans doute pourquoi il desire si fort toucher la terre ferme. Le jeune homme entendit ces mots, palit, laissa tomber ses mains avec decouragement a ses cotes, et se retira confondant dans un soupir ses anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant l'amiral, sans se preoccuper autrement de cette mauvaise humeur de Buckingham, fit passer les princesses dans sa chambre de poupe, ou le diner avait ete servi avec une magnificence digne de tous les convives. L'amiral prit place a droite de Madame et mit le comte de Guiche a sa gauche. C'etait la place qu'occupait d'ordinaire Buckingham. Aussi, lorsqu'il entra dans la salle a manger, fut-ce une douleur pour lui que de se voir releguer par l'etiquette, cette autre reine a qui il devait le respect, a un rang inferieur a celui qu'il avait tenu jusque-la. De son cote, de Guiche, plus pale encore peut-etre de son bonheur que son rival ne l'etait de sa colere, s'assit en tressaillant pres de la princesse, dont la robe de soie, en effleurant son corps, faisait passer dans tout son etre des frissons d'une volupte jusqu'alors inconnue. Apres le repas, Buckingham s'elanca pour donner la main a Madame. Mais ce fut au tour de de Guiche de faire la lecon au duc. -- Milord, dit-il, soyez assez bon, a partir de ce moment, pour ne plus vous interposer entre Son Altesse Royale Madame et moi. A partir de ce moment, en effet, Son Altesse Royale appartient a la France, et c'est la main de Monsieur, frere du roi, qui touche la main de la princesse quand Son Altesse Royale me fait l'honneur de me toucher la main. Et, en prononcant ces paroles, il presenta lui-meme sa main a la jeune Madame avec une timidite si visible et en meme temps une noblesse si courageuse, que les Anglais firent entendre un murmure d'admiration, tandis que Buckingham laissait echapper un soupir de douleur. Raoul aimait; Raoul comprit tout. Il attacha sur son ami un de ces regards profonds que l'ami seul ou la mere etendent comme protecteur ou comme surveillant sur l'enfant ou sur l'ami qui s'egare. Vers deux heures, enfin, le soleil parut, le vent tomba, la mer devint unie comme une large nappe de cristal, la brume, qui couvrait les cotes, se dechira comme un voile qui s'envole en lambeaux. Alors les riants coteaux de la France apparurent avec leurs mille maisons blanches, se detachant, ou sur le vert des arbres, ou sur le bleu du ciel. Chapitre LXXXV -- Les tentes L'amiral, comme nous l'avons vu, avait pris le parti de ne plus faire attention aux yeux menacants et aux emportements convulsifs de Buckingham. En effet, depuis le depart d'Angleterre, il devait s'y etre tout doucement habitue. De Guiche n'avait point encore remarque en aucune facon cette animosite que le jeune lord paraissait avoir contre lui; mais il ne se sentait, d'instinct, aucune sympathie pour le favori de Charles II. La reine mere, avec une experience plus grande et un sens plus froid, dominait toute la situation, et, comme elle en comprenait le danger, elle s'appretait a en trancher le noeud lorsque le moment en serait venu. Ce moment arriva. Le calme etait retabli partout, excepte dans le coeur de Buckingham, et celui-ci, dans son impatience, repetait a demi-voix a la jeune princesse: -- Madame, Madame, au nom du Ciel, rendons-nous a terre, je vous en supplie! Ne voyez-vous pas que ce fat de comte de Norfolk me fait mourir avec ses soins et ses adorations pour vous? Henriette entendit ces paroles; elle sourit et, sans se retourner, donnant seulement a sa voix cette inflexion de doux reproche et de langoureuse impertinence avec lesquels la coquetterie sait donner un acquiescement tout en ayant l'air de formuler une defense: -- Mon cher lord, murmura-t-elle, je vous ai deja dit que vous etiez fou. Aucun de ces details, nous l'avons deja dit, n'echappait a Raoul; il avait entendu la priere de Buckingham, la reponse de la princesse; il avait vu Buckingham faire un pas en arriere a cette reponse, pousser un soupir et passer la main sur son front; et n'ayant de voile ni sur les yeux, ni autour du coeur, il comprenait tout et fremissait en appreciant l'etat des choses et des esprits. Enfin l'amiral, avec une lenteur etudiee, donna les derniers ordres pour le depart des canots. Buckingham accueillit ces ordres avec de tels transports, qu'un etranger eut pu croire que le jeune homme avait le cerveau trouble. A la voix du comte de Norfolk, une grande barque, toute pavoisee, descendit lentement des flancs du vaisseau amiral: elle pouvait contenir vingt rameurs et quinze passagers. Des tapis de velours, des housses brodees aux armes d'Angleterre, des guirlandes de fleurs, car en ce temps on cultivait assez volontiers la parabole au milieu des alliances politiques, formaient le principal ornement de cette barque vraiment royale. A peine la barque etait-elle a flot, a peine les rameurs avaient- ils dresse leurs avirons, attendant, comme des soldats au port d'arme, l'embarquement de la princesse, que Buckingham courut a l'escalier pour prendre sa place dans le canot. Mais la reine l'arreta. -- Milord, dit-elle, il ne convient pas que vous laissiez aller ma fille et moi a terre sans que les logements soient prepares d'une facon certaine. Je vous prie donc, milord, de nous devancer au Havre et de veiller a ce que tout soit en ordre a notre arrivee. Ce fut un nouveau coup pour le duc, coup d'autant plus terrible qu'il etait inattendu. Il balbutia, rougit, mais ne put repondre. Il avait cru pouvoir se tenir pres de Madame pendant le trajet, et savourer ainsi jusqu'au dernier des moments qui lui etaient donnes par la fortune. Mais l'ordre etait expres. L'amiral, qui l'avait entendu, s'ecria aussitot: -- Le petit canot a la mer! L'ordre fut execute avec cette rapidite particuliere aux manoeuvres des batiments de guerre. Buckingham, desole, adressa un regard de desespoir a la princesse, un regard de supplication a la reine, un regard de colere a l'amiral. La princesse fit semblant de ne pas le voir. La reine detourna la tete. L'amiral se mit a rire. Buckingham, a ce rire, fut tout pret a s'elancer sur Norfolk. La reine mere se leva. -- Partez, monsieur, dit-elle avec autorite. Le jeune duc s'arreta. Mais regardant autour de lui et tentant un dernier effort: -- Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoque par tant d'emotions diverses, vous, monsieur de Guiche; vous, monsieur de Bragelonne, ne m'accompagnez-vous point? De Guiche s'inclina. -- Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine, dit-il; ce qu'elle nous commandera de faire, nous le ferons. Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux. -- Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche represente ici Monsieur; c'est lui qui doit nous faire les honneurs de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de l'Angleterre; il ne peut donc se dispenser de nous accompagner; nous devons bien, d'ailleurs, cette legere faveur au courage qu'il a eu de nous venir trouver par ce mauvais temps. Buckingham ouvrit la bouche comme pour repondre; mais, soit qu'il ne trouvat point de pensee ou point de mots pour formuler cette pensee, aucun son ne tomba de ses levres, et, se retournant comme en delire, il sauta du batiment dans le canot. Les rameurs n'eurent que le temps de le retenir et de se retenir eux-memes, car le poids et le contrecoup avaient failli faire chavirer la barque. -- Decidement, Milord est fou, dit tout haut l'amiral a Raoul. -- J'en ai peur pour Milord, repondit Bragelonne. Pendant tout le temps que le canot mit a gagner la terre, le duc ne cessa de couvrir de ses regards le vaisseau amiral, comme ferait un avare qu'on arracherait a son coffre, une mere qu'on eloignerait de sa fille pour la conduire a la mort. Mais rien ne repondit a ses signaux, a ses manifestations, a ses lamentables attitudes. Buckingham en fut tellement etourdi, qu'il se laissa tomber sur un banc, enfonca sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il etait dans une torpeur telle, que s'il n'eut pas rencontre sur le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme marechal des logis, il n'eut pas su demander son chemin. Une fois arrive a la maison qui lui etait destinee, il s'y enferma comme Achille dans sa tente. Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du vaisseau amiral au moment meme ou Buckingham mettait pied a terre. Une barque suivait, remplie d'officiers, de courtisans et d'amis empresses. Toute la population du Havre, embarquee a la hate sur des bateaux de peche et des barques plates ou sur de longues peniches normandes, accourut au devant du bateau royal. Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux autres echangeaient leurs salves, et des nuages de flammes s'envolaient des bouches beantes en flocons ouates de fumee au- dessus des flots, puis s'evaporaient dans l'azur du ciel. La princesse descendit aux degres du quai. Une musique joyeuse l'attendait a terre et accompagnait chacun de ses pas. Tandis que, s'avancant dans le centre de la ville, elle foulait de son pied delicat les riches tapisseries et les jonchees de fleurs, de Guiche et Raoul, se derobant du milieu des Anglais, prenaient leur chemin par la ville et s'avancaient rapidement vers l'endroit designe pour la residence de Madame. -- Hatons-nous, disait Raoul a de Guiche, car, du caractere que je lui connais, ce Buckingham nous fera quelque malheur en voyant le resultat de notre deliberation d'hier. -- Oh! dit le comte, nous avons la de Wardes, qui est la fermete en personne, et Manicamp, qui est la douceur meme. De Guiche n'en fit pas moins diligence, et, cinq minutes apres, ils etaient en vue de l'Hotel de Ville. Ce qui les frappa d'abord, c'etait une grande quantite de gens assembles sur la place. -- Bon! dit de Guiche, il parait que nos logements sont construits. En effet, devant l'hotel, sur la place meme, s'elevaient huit tentes de la plus grande elegance, surmontees des pavillons de France et d'Angleterre unis. L'Hotel de Ville etait entoure par des tentes comme d'une ceinture bigarree; dix pages et douze chevau-legers donnes pour escorte aux ambassadeurs montaient la garde devant ces tentes. Le spectacle etait curieux, etrange; il avait quelque chose de feerique. Ces habitations improvisees avaient ete construites dans la nuit. Revetues au-dedans et au-dehors des plus riches etoffes que de Guiche avait pu se procurer au Havre, elles encerclaient entierement l'Hotel de Ville, c'est-a-dire la demeure de la jeune princesse; elles etaient reunies les unes aux autres par de simples cables de soie, tendus et gardes par des sentinelles, de sorte que le plan de Buckingham se trouvait completement renverse, si ce plan avait ete reellement de garder pour lui et ses Anglais les abords de l'Hotel de Ville. Le seul passage qui donnat acces aux degres de l'edifice, et qui ne fut point ferme par cette barricade soyeuse, etait garde par deux tentes pareilles a deux pavillons, et dont les portes s'ouvraient aux deux cotes de cette entree. Ces deux tentes etaient celles de de Guiche et de Raoul, et en leur absence devaient toujours etre occupees: celle de de Guiche, par de Wardes; celle de Raoul par Manicamp. Tout autour de ces deux tentes et des six autres, une centaine d'officiers, de gentilshommes et de pages reluisaient de soie et d'or, bourdonnant comme des abeilles autour de leur ruche. Tout cela, l'epee a la hanche, etait pret a obeir a un signe de de Guiche ou de Bragelonne, les deux chefs de l'ambassade. Au moment meme ou les deux jeunes gens apparaissaient a l'extremite d'une rue aboutissant sur la place, ils apercurent, traversant cette meme place au galop de son cheval, un jeune gentilhomme d'une merveilleuse elegance. Il fendait la foule des curieux, et, a la vue de ces batisses improvisees, il poussa un cri de colere et de desespoir. C'etait Buckingham, Buckingham sorti de sa stupeur pour revetir un eblouissant costume et pour venir attendre Madame et la reine a l'Hotel de Ville. Mais a l'entree des tentes on lui barra le passage, et force lui fut de s'arreter. Buckingham, exaspere, leva son fouet; deux officiers lui saisirent le bras. Des deux gardiens, un seul etait la. De Wardes, monte dans l'interieur de l'Hotel de Ville, transmettait quelques ordres donnes par de Guiche. Au bruit que faisait Buckingham, Manicamp, couche paresseusement sur les coussins d'une des deux tentes d'entree, se souleva avec sa nonchalance ordinaire, et s'apercevant que le bruit continuait, apparut sous les rideaux. -- Qu'est-ce, dit-il avec douceur, et qui donc mene tout ce grand bruit? Le hasard fit qu'au moment ou il commencait a parler, le silence venait de renaitre, et bien que son accent fut doux et modere, tout le monde entendit sa question. Buckingham se retourna, regarda ce grand corps maigre et ce visage indolent. Probablement la personne de notre gentilhomme, vetu d'ailleurs assez simplement, comme nous l'avons dit, ne lui inspira pas grand respect, car il repondit dedaigneusement: -- Qui etes-vous, monsieur? Manicamp s'appuya au bras d'un enorme chevau-leger, droit comme un pilier de cathedrale, et repondit du meme ton tranquille: -- Et vous, monsieur? -- Moi, je suis milord duc de Buckingham. J'ai loue toutes les maisons qui entourent l'Hotel de Ville, ou j'ai affaire; or, puisque ces maisons sont louees, elles sont a moi, et puisque je les ai louees pour avoir le passage libre a l'Hotel de Ville, vous n'avez pas le droit de me fermer ce passage. -- Mais, monsieur, qui vous empeche de passer? demanda Manicamp. -- Mais vos sentinelles. -- Parce que vous voulez passer a cheval, monsieur, et que la consigne est de ne laisser passer que les pietons. -- Nul n'a le droit de donner de consigne ici, excepte moi, dit Buckingham. -- Comment cela, monsieur? demanda Manicamp avec sa voix douce. Faites-moi la grace de m'expliquer cette enigme. -- Parce que, comme je vous l'ai dit, j'ai loue toutes les maisons de la place. -- Nous le savons bien, puisqu'il ne nous est reste que la place elle-meme. -- Vous vous trompez, monsieur, la place est a moi comme les maisons. -- Oh! pardon, monsieur, vous faites erreur. On dit chez nous le pave du roi; donc, la place est au roi; donc, puisque nous sommes les ambassadeurs du roi, la place est a nous. -- Monsieur, je vous ai deja demande qui vous etiez! s'ecria Buckingham exaspere du sang-froid de son interlocuteur. -- On m'appelle Manicamp, repondit le jeune homme d'une voix eolienne, tant elle etait harmonieuse et suave. Buckingham haussa les epaules. -- Bref, dit-il, quand j'ai loue les maisons qui entourent l'Hotel de Ville, la place etait libre; ces baraques obstruent ma vue, otez ces baraques! Un sourd et menacant murmure courut dans la foule des auditeurs. De Guiche arrivait en ce moment; il ecarta cette foule qui le separait de Buckingham, et, suivi de Raoul, il arriva d'un cote, tandis que de Wardes arrivait de l'autre. -- Pardon, milord, dit-il; mais si vous avez quelque reclamation a faire, ayez l'obligeance de la faire a moi, attendu que c'est moi qui ai donne les plans de cette construction. -- En outre, je vous ferai observer, monsieur, que le mot baraque se prend en mauvaise part, ajouta gracieusement Manicamp. -- Vous disiez donc, monsieur? continua de Guiche. -- Je disais, monsieur le comte, reprit Buckingham avec un accent de colere encore sensible, quoiqu'il fut tempere par la presence d'un egal, je disais qu'il est impossible que ces tentes demeurent ou elles sont. -- Impossible, fit de Guiche, et pourquoi? -- Parce qu'elles me genent. De Guiche laissa echapper un mouvement d'impatience, mais un coup d'oeil froid de Raoul le retint. -- Elles doivent moins vous gener, monsieur, que cet abus de la priorite que vous vous etes permis. -- Un abus! -- Mais sans doute. Vous envoyez ici un messager qui loue, en votre nom, toute la ville du Havre, sans s'inquieter des Francais qui doivent venir au-devant de Madame. C'est peu fraternel, monsieur le duc, pour le representant d'une nation amie. -- La terre est au premier occupant, dit Buckingham. -- Pas en France, monsieur. -- Et pourquoi pas en France? -- Parce que c'est le pays de la politesse. -- Qu'est-ce a dire? s'ecria Buckingham d'une facon si emportee, que les assistants se reculerent, s'attendant a une collision immediate. -- C'est-a-dire, monsieur, repondit de Guiche en palissant, que j'ai fait construire ce logement pour moi et mes amis, comme l'asile des ambassadeurs de France, comme le seul abri que votre exigence nous ait laisse dans la ville, et que dans ce logement j'habiterai, moi et les miens, a moins qu'une volonte plus puissante et surtout plus souveraine que la votre ne me renvoie. -- C'est-a-dire ne nous deboute, comme on dit au palais, dit doucement Manicamp. -- J'en connais un, monsieur, qui sera tel, je l'espere, que vous le desirez, dit Buckingham en mettant la main a la garde de son epee. En ce moment, et comme la deesse Discorde allait, enflammant les esprits, tourner toutes les epees contre des poitrines humaines, Raoul posa doucement sa main sur l'epaule de Buckingham. -- Un mot, milord, dit-il. -- Mon droit! mon droit d'abord! s'ecria le fougueux jeune homme. -- C'est justement sur ce point que je vais avoir l'honneur de vous entretenir, dit Raoul. -- Soit, mais pas de longs discours, monsieur. -- Une seule question; vous voyez qu'on ne peut pas etre plus bref. -- Parlez, j'ecoute. -- Est-ce vous ou M. le duc d'Orleans qui allez epouser la petite- fille du roi Henri IV? -- Plait-il? demanda Buckingham en se reculant tout effare. -- Repondez-moi, je vous prie, monsieur, insista tranquillement Raoul. -- Votre intention est-elle de me railler, monsieur? demanda Buckingham. -- C'est toujours repondre, monsieur, et cela me suffit. Donc, vous l'avouez, ce n'est pas vous qui allez epouser la princesse d'Angleterre. -- Vous le savez bien, monsieur, ce me semble. -- Pardon, mais c'est que, d'apres votre conduite, la chose n'etait plus claire. -- Voyons, au fait, que pretendez-vous dire, monsieur? Raoul se rapprocha du duc. -- Vous avez, dit-il en baissant la voix, des fureurs qui ressemblent a des jalousies; savez-vous cela, milord? or, ces jalousies, a propos d'une femme, ne vont point a quiconque n'est ni son amant, ni son epoux; a bien plus forte raison, je suis sur que vous comprendrez cela, milord, quand cette femme est une princesse. -- Monsieur, s'ecria Buckingham, insultez-vous Madame Henriette? -- C'est vous, repondit froidement Bragelonne, c'est vous qui l'insultez, milord, prenez-y garde. Tout a l'heure, sur le vaisseau amiral, vous avez pousse a bout la reine et lasse la patience de l'amiral. Je vous observais, milord, et vous ai cru fou d'abord; mais depuis j'ai devine le caractere reel de cette folie. -- Monsieur! -- Attendez, car j'ajouterai un mot. J'espere etre le seul parmi les Francais qui l'ait devine. -- Mais, savez-vous, monsieur, dit Buckingham frissonnant de colere et d'inquietude a la fois, savez-vous que vous tenez la un langage qui merite repression? -- Pesez vos paroles, milord, dit Raoul avec hauteur; je ne suis pas d'un sang dont les vivacites se laissent reprimer; tandis qu'au contraire, vous, vous etes d'une race dont les passions sont suspectes aux bons Francais; je vous le repete donc pour la seconde fois, prenez garde, milord. -- A quoi, s'il vous plait? Me menaceriez-vous? -- Je suis le fils du comte de La Fere, monsieur de Buckingham, et je ne menace jamais, parce que je frappe d'abord. Ainsi, entendons-nous bien, la menace que je vous fais, la voici... Buckingham serra les poings; mais Raoul continua comme s'il ne s'apercevait de rien. -- Au premier mot hors des bienseances que vous vous permettrez envers Son Altesse Royale. Oh! soyez patient, monsieur de Buckingham; je le suis bien moi. -- Vous? -- Sans doute. Tant que Madame a ete sur le sol anglais, je me suis tu; mais, a present qu'elle a touche au sol de la France, maintenant que nous l'avons recue au nom du prince, a la premiere insulte que, dans votre etrange attachement, vous commettrez envers la maison royale de France, j'ai deux partis a prendre: ou je declare devant tous la folie dont vous etes affecte en ce moment, et je vous fais renvoyer honteusement en Angleterre; ou, si vous le preferez, je vous donne du poignard dans la gorge en pleine assemblee. Au reste, ce second moyen me parait le plus convenable, et je crois que je m'y tiendrai. Buckingham etait devenu plus pale que le flot de dentelle d'Angleterre qui entourait son cou. -- Monsieur de Bragelonne, dit-il, est-ce bien un gentilhomme qui parle? -- Oui; seulement, ce gentilhomme parle a un fou. Guerissez, milord, et il vous tiendra un autre langage. -- Oh! mais, monsieur de Bragelonne, murmura le duc d'une voix etranglee et en portant la main a son cou, vous voyez bien que je me meurs! -- Si la chose arrivait en ce moment, monsieur, dit Raoul avec son inalterable sang-froid, je regarderais en verite cela comme un grand bonheur, car cet evenement previendrait toutes sortes de mauvais propos sur votre compte et sur celui des personnes illustres que votre devouement compromet si follement. -- Oh! vous avez raison, vous avez raison, dit le jeune homme eperdu; oui, oui, mourir! oui, mieux vaut mourir que souffrir ce que je souffre en ce moment. Et il porta la main sur un charmant poignard au manche tout garni de pierreries qu'il tira a moitie de sa poitrine. Raoul lui repoussa la main. -- Prenez garde, monsieur, dit-il; si vous ne vous tuez pas, vous faites un acte ridicule, si vous vous tuez, vous tachez de sang la robe nuptiale de la princesse d'Angleterre. Buckingham demeura une minute haletant. Pendant cette minute, on vit ses levres trembler, ses joues fremir, ses yeux vaciller, comme dans le delire. Puis, tout a coup: -- Monsieur de Bragelonne, dit-il, je ne connais pas un plus noble esprit que vous; vous etes le digne fils du plus parfait gentilhomme que l'on connaisse. Habitez vos tentes! Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute l'assistance emerveillee de ce mouvement auquel on ne pouvait guere attendre, vu les trepignements de l'un des adversaires et la rude insistance de l'autre, l'assemblee se mit a battre des mains, et mille vivats, mille applaudissements joyeux s'elancerent vers le ciel. De Guiche embrassa a son tour Buckingham, un peu a contrecoeur, mais enfin il l'embrassa. Ce fut le signal: Anglais et Francais, qui, jusque-la, s'etaient regardes avec inquietude, fraterniserent a l'instant meme. Sur ces entrefaites arriva le cortege des princesses, qui, sans Bragelonne, eussent trouve deux armees aux prises et du sang sur les fleurs. Tout se remit a l'aspect des bannieres. Chapitre LXXXVI -- La nuit La concorde etait revenue s'asseoir au milieu des tentes. Anglais et Francais rivalisaient de galanterie aupres des illustres voyageuses et de politesse entre eux. Les Anglais envoyerent aux Francais des fleurs dont ils avaient fait provision pour feter l'arrivee de la jeune princesse; les Francais inviterent les Anglais a un souper qu'ils devaient donner le lendemain. Madame recueillit donc sur son passage d'unanimes felicitations. Elle apparaissait comme une reine, a cause du respect de tous; comme une idole, a cause de l'adoration de quelques-uns. La reine mere fit aux Francais l'accueil le plus affectueux. La France etait son pays, a elle, et elle avait ete trop malheureuse en Angleterre pour que l'Angleterre lui put faire oublier la France. Elle apprenait donc a sa fille, par son propre amour, l'amour du pays ou toutes deux avaient trouve l'hospitalite, et ou elles allaient trouver la fortune d'un brillant avenir. Lorsque l'entree fut faite et les spectateurs un peu dissemines, lorsqu'on n'entendit plus que de loin les fanfares et le bruissement de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses voiles etoiles la mer, le port, la ville et la campagne encore emue de ce grand evenement, de Guiche rentra dans sa tente, et s'assit sur un large escabeau, avec une telle expression de douleur, que Bragelonne le suivit du regard jusqu'a ce qu'il l'eut entendu soupirer; alors il s'approcha. Le comte etait renverse en arriere, l'epaule appuyee a la paroi de la tente, le front dans ses mains, la poitrine haletante et le genou inquiet. -- Tu souffres, ami? lui demanda Raoul. -- Cruellement. -- Du corps, n'est-ce pas? -- Du corps, oui. -- La journee a ete fatigante, en effet, continua le jeune homme, les yeux fixes sur celui qu'il interrogeait. -- Oui, et le sommeil me rafraichirait. -- Veux-tu que je te laisse? -- Non, j'ai a te parler. -- Je ne te laisserai parler qu'apres avoir interroge, moi-meme, de Guiche. -- Interroge. -- Mais sois franc. -- Comme toujours. -- Sais-tu pourquoi Buckingham etait si furieux? -- Je m'en doute. -- Il aime Madame, n'est-ce pas? -- Du moins on en jurerait, a le voir. -- Eh bien! il n'en est rien. -- Oh! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j'ai bien lu sa peine dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin. -- Tu es poete, mon cher comte, et partout tu vois de la poesie. -- Je vois surtout l'amour. -- Ou il n'est pas. -- Ou il est. -- Voyons, de Guiche, tu crois ne pas te tromper? -- Oh! j'en suis sur! s'ecria vivement le comte. -- Dis-moi, comte, demanda Raoul avec un profond regard, qui te rend si clairvoyant? -- Mais, repondit de Guiche en hesitant, l'amour-propre. -- L'amour-propre! c'est un mot bien long, de Guiche. -- Que veux-tu dire? -- Je veux dire, mon ami, que d'ordinaire tu es moins triste que ce soir. -- La fatigue. -- La fatigue? -- Oui. -- Ecoute, cher ami, nous avons fait campagne ensemble, nous nous sommes vus a cheval pendant dix-huit heures; trois chevaux, ecrases de lassitude ou mourant de faim, tombaient sous nous, que nous riions encore. Ce n'est point la fatigue qui te rend triste, comte. -- Alors, c'est la contrariete. -- Quelle contrariete? -- Celle de ce soir. -- La folie de lord Buckingham? -- Eh! sans doute; n'est-il point facheux, pour nous Francais representant notre maitre, de voir un Anglais courtiser notre future maitresse, la seconde dame du royaume? -- Oui, tu as raison; mais je crois que lord Buckingham n'est pas dangereux. -- Non, mais il est importun. En arrivant ici, n'a-t-il pas failli tout troubler entre les Anglais et nous, et sans toi, sans ta prudence si admirable et ta fermete si etrange, nous tirions l'epee en pleine ville. -- Il a change, tu vois. -- Oui, certes; mais de la meme vient ma stupefaction. Tu lui as parle bas; que lui as-tu dit? Tu crois qu'il l'aime; tu le dis, une passion ne cede pas avec cette facilite; il n'est donc pas amoureux d'elle! Et de Guiche prononca lui-meme ces derniers mots avec une telle expression, que Raoul leva la tete. Le noble visage du jeune homme exprimait un mecontentement facile a lire. -- Ce que je lui ai dit, comte, repondit Raoul, je vais le repeter a toi. Ecoute bien, le voici: "Monsieur, vous regardez d'un air d'envie, d'un air de convoitise injurieuse, la soeur de votre prince, laquelle ne vous est pas fiancee, laquelle n'est pas, laquelle ne peut pas etre votre maitresse; vous faites donc affront a ceux qui, comme nous, viennent chercher une jeune fille pour la conduire a son epoux." -- Tu lui as dit cela? demanda de Guiche en rougissant. -- En propres termes; j'ai meme ete plus loin. De Guiche fit un mouvement. -- Je lui ai dit: "De quel oeil nous regarderiez-vous, si vous aperceviez parmi nous un homme assez insense, assez deloyal, pour concevoir d'autres sentiments que le plus pur respect a l'egard d'une princesse destinee a notre maitre?" Ces paroles etaient tellement a l'adresse de de Guiche, que de Guiche palit, et, saisi d'un tremblement subit, ne put tendre que machinalement une main vers Raoul, tandis que de l'autre il se couvrait les yeux et le front. -- Mais, continua Raoul sans s'arreter a cette demonstration de son ami, Dieu merci! les Francais, que l'on proclame legers, indiscrets, inconsideres, savent appliquer un jugement sain et une saine morale a l'examen des questions de haute convenance. "Or, ai-je ajoute, sachez, monsieur de Buckingham, que nous autres, gentilshommes de France, nous servons nos rois en leur sacrifiant nos passions aussi bien que notre fortune et notre vie; et quand, par hasard, le demon nous suggere une de ces mauvaises pensees qui incendient le coeur, nous eteignons cette flamme, fut-ce en l'arrosant de notre sang. De cette facon, nous sauvons trois honneurs a la fois: celui de notre pays, celui de notre maitre et le notre. Voila, monsieur de Buckingham, comme nous agissons; voila comment tout homme de coeur doit agir." Et voila, mon cher de Guiche, continua Raoul, comment j'ai parle a M. de Buckingham; aussi s'est-il rendu sans resistance a mes raisons. De Guiche, courbe jusqu'alors sous la parole de Raoul, se redressa, les yeux fiers et la main fievreuse, il saisit la main de Raoul; les pommettes de ses joues, apres avoir ete froides comme la glace, etaient de flamme. -- Et tu as bien parle, dit-il d'une voix etranglee; et tu es un brave ami, Raoul, merci; maintenant, je t'en supplie, laisse-moi seul. -- Tu le veux? -- Oui, j'ai besoin de repos. Beaucoup de choses ont ebranle aujourd'hui ma tete et mon coeur; demain, quand tu reviendras, je ne serai plus le meme homme. -- Et bien! soit, je te laisse, dit Raoul en se retirant. Le comte fit un pas vers son ami, et l'etreignit cordialement entre ses bras. Mais, dans cette etreinte amicale, Raoul put distinguer le frissonnement d'une grande passion combattue. La nuit etait fraiche, etoilee, splendide; apres la tempete, la chaleur du soleil avait ramene partout la vie, la joie et la securite. Il s'etait forme au ciel quelques nuages longs et effiles dont la blancheur azuree promettait une serie de beaux jours temperes par une brise de l'est. Sur la place de l'hotel, de grandes ombres coupees de larges rayons lumineux formaient comme une gigantesque mosaique aux dalles noires et blanches. Bientot tout s'endormit dans la ville; il resta une faible lumiere dans l'appartement de Madame, qui donnait sur la place, et cette douce clarte de la lampe affaiblie semblait une image de ce calme sommeil d'une jeune fille, dont la vie a peine se manifeste, a peine est sensible, et dont la flamme se tempere aussi quand le corps est endormi. Bragelonne sortit de sa tente avec la demarche lente et mesuree de l'homme curieux de voir et jaloux de n'etre point vu. Alors, abrite derriere les rideaux epais, embrassant toute la place d'un seul coup d'oeil, il vit, au bout d'un instant, les rideaux de la tente de de Guiche s'entrouvrir et s'agiter. Derriere les rideaux se dessinait l'ombre de de Guiche, dont les yeux brillaient dans l'obscurite, attaches ardemment sur le salon de Madame, illumine doucement par la lumiere interieure de l'appartement. Cette douce lueur qui colorait les vitres etait l'etoile du comte. On voyait monter jusqu'a ses yeux l'aspiration de son ame tout entiere. Raoul, perdu dans l'ombre, devinait toutes les pensees passionnees qui etablissaient entre la tente du jeune ambassadeur et le balcon de la princesse un lien mysterieux et magique de sympathie; lien forme par des pensees empreintes d'une telle volonte, d'une telle obsession, qu'elles sollicitaient certainement les reves amoureux a descendre sur cette couche parfumee que le comte devorait avec les yeux de l'ame. Mais de Guiche et Raoul n'etaient pas les seuls qui veillassent. La fenetre d'une des maisons de la place etait ouverte; c'etait la fenetre d'une maison habitee par Buckingham. Sur la lumiere qui jaillissait hors de cette derniere fenetre se detachait en vigueur la silhouette du duc, qui, mollement appuye sur la traverse sculptee et garnie de velours, envoyait au balcon de Madame ses voeux et les folles visions de son amour. Bragelonne ne put s'empecher de sourire. -- Voila un pauvre coeur bien assiege, dit-il en songeant a Madame. Puis, faisant un retour compatissant vers Monsieur: -- Et voila un pauvre mari bien menace, ajouta-t-il; bien lui est d'etre un grand prince et d'avoir une armee pour garder son bien. Bragelonne epia pendant quelque temps le manege des deux soupirants, ecouta le ronflement sonore, incivil, de Manicamp, qui ronflait avec autant de fierte que s'il eut eu son habit bleu au lieu d'avoir son habit violet, se tourna vers la brise qui apportait a lui le chant lointain d'un rossignol; puis, apres avoir fait sa provision de melancolie, autre maladie nocturne, il rentra se coucher en songeant, pour son propre compte, que peut- etre quatre ou six yeux tout aussi ardents que ceux de de Guiche ou de Buckingham couvaient son idole a lui dans le chateau de Blois. -- Et ce n'est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais, dit-il tout bas en soupirant tout haut. Chapitre LXXXVII -- Du Havre a Paris Le lendemain, les fetes eurent lieu avec toute la pompe et toute l'allegresse que les ressources de la ville et la disposition des esprits pouvaient donner. Pendant les dernieres heures passees au Havre, le depart avait ete prepare. Madame, apres avoir fait ses adieux a la flotte anglaise et salue une derniere fois la patrie en saluant son pavillon, monta en carrosse au milieu d'une brillante escorte. De Guiche esperait que le duc de Buckingham retournerait avec l'amiral en Angleterre; mais Buckingham parvint a prouver a la reine que ce serait une inconvenance de laisser arriver Madame presque abandonnee a Paris. Ce point une fois arrete, que Buckingham accompagnerait Madame, le jeune duc se choisit une cour de gentilshommes et d'officiers destines a lui faire cortege a lui-meme; en sorte que ce fut une armee qui s'achemina vers Paris, semant l'or et jetant les demonstrations brillantes au milieu des villes et des villages qu'elle traversait. Le temps etait beau. La France etait belle a voir, surtout de cette route que traversait le cortege. Le printemps jetait ses fleurs et ses feuillages embaumes sur les pas de cette jeunesse. Toute la Normandie, aux vegetations plantureuses, aux horizons bleus, aux fleuves argentes, se presentait comme un paradis pour la nouvelle soeur du roi. Ce n'etait que fetes et enivrements sur la route. De Guiche et Buckingham oubliaient tout: de Guiche pour reprimer les nouvelles tentatives de l'Anglais, Buckingham pour reveiller dans le coeur de la princesse un souvenir plus vif de la patrie a laquelle se rattachait la memoire des jours heureux. Mais, helas! le pauvre duc pouvait s'apercevoir que l'image de sa chere Angleterre s'effacait de jour en jour dans l'esprit de Madame, a mesure que s'y imprimait plus profondement l'amour de la France. En effet, il pouvait s'apercevoir que tous ces petits soins n'eveillaient aucune reconnaissance, et il avait beau cheminer avec grace sur l'un des plus fougueux coursiers du Yorkshire, ce n'etait que par hasard et accidentellement que les yeux de la princesse tombaient sur lui. En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards egares dans l'espace ou arretes ailleurs, de faire produire a la nature animale tout ce qu'elle peut reunir de force, de vigueur, de colere et d'adresse: en vain, surexcitant le cheval aux narines de feu, le lancait-il, au risque de se briser mille fois contre les arbres ou de rouler dans les fosses, pardessus les barrieres et sur la declivite des rapides collines, Madame, attiree par le bruit, tournait un moment la tete, puis, souriant legerement, revenait a ses gardiens fideles, Raoul et de Guiche, qui chevauchaient tranquillement aux portieres de son carrosse. Alors Buckingham se sentait en proie a toutes les tortures de la jalousie; une douleur inconnue, inouie, brulante, se glissait dans ses veines et allait assieger son coeur; alors, pour prouver qu'il comprenait sa folie, et qu'il voulait racheter par la plus humble soumission ses torts d'etourderie, il domptait son cheval et le forcait, tout ruisselant de sueur, tout blanchi d'une ecume epaisse, a ronger son frein pres du carrosse, dans la foule des courtisans. Quelquefois il obtenait pour recompense un mot de Madame, et encore ce mot lui semblait-il un reproche. -- Bien! monsieur de Buckingham, disait-elle, vous voila raisonnable. Ou un mot de Raoul. -- Vous tuez votre cheval, monsieur de Buckingham. Et Buckingham ecoutait patiemment Raoul, car il sentait instinctivement, sans qu'aucune preuve lui en eut ete donnee, que Raoul etait le moderateur des sentiments de de Guiche, et que, sans Raoul, deja quelque folle demarche, soit du comte, soit de lui, Buckingham, eut amene une rupture, un eclat, un exil peut- etre. Depuis la fameuse conversation que les deux jeunes gens avaient eue dans les tentes du Havre, et dans laquelle Raoul avait fait sentir au duc l'inconvenance de ses manifestations, Buckingham etait comme malgre lui attire vers Raoul. Souvent il engageait la conversation avec lui, et presque toujours c'etait pour lui parler ou de son pere, ou de d'Artagnan, leur ami commun, dont Buckingham etait presque aussi enthousiaste que Raoul. Raoul affectait principalement de ramener l'entretien sur ce sujet devant de Wardes, qui pendant tout le voyage avait ete blesse de la superiorite de Bragelonne, et surtout de son influence sur l'esprit de de Guiche. De Wardes avait cet oeil fin et inquisiteur qui distingue toute mauvaise nature; il avait remarque sur-le-champ la tristesse de de Guiche et ses aspirations amoureuses vers la princesse. Au lieu de traiter le sujet avec la reserve de Raoul, au lieu de menager dignement comme ce dernier les convenances et les devoirs, de Wardes attaquait avec resolution chez le comte cette corde toujours sonore de l'audace juvenile et de l'orgueil egoiste. Or, il arriva qu'un soir, pendant une halte a Mantes, de Guiche et de Wardes causant ensemble appuyes a une barriere, Buckingham et Raoul causant de leur cote en se promenant, Manicamp faisant sa cour aux princesses, qui deja le traitaient sans consequence a cause de la souplesse de son esprit, de la bonhomie civile de ses manieres et de son caractere conciliant: -- Avoue, dit de Wardes au comte, que te voila bien malade et que ton pedagogue ne te guerit pas. -- Je ne te comprends pas, dit le comte. -- C'est facile cependant: tu desseches d'amour. -- Folie, de Wardes, folie! -- Ce serait folie, oui, j'en conviens, si Madame etait indifferente a ton martyr; mais elle le remarque a un tel point qu'elle se compromet, et je tremble qu'en arrivant a Paris ton pedagogue, M. de Bragelonne, ne vous denonce tous les deux. -- De Wardes! de Wardes! encore une attaque a Bragelonne! -- Allons, treve d'enfantillage, reprit a demi-voix le mauvais genie du comte; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire; tu vois bien, d'ailleurs, que le regard de la princesse s'adoucit en te parlant; tu comprends au son de sa voix qu'elle se plait a entendre la tienne; tu sens qu'elle entend les vers que tu lui recites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te dise qu'elle a mal dormi? -- C'est vrai, de Wardes, c'est vrai; mais a quoi bon me dire tout cela? -- N'est-il pas important de voir clairement les choses? -- Non quand les choses qu'on voit peuvent vous rendre fou. Et il se retourna avec inquietude du cote de la princesse, comme si, tout en repoussant les insinuations de de Wardes, il eut voulu en chercher la confirmation dans ses yeux. -- Tiens! tiens! dit de Wardes, regarde, elle t'appelle, entends- tu? Allons, profite de l'occasion, le pedagogue n'est pas la. De Guiche n'y put tenir; une attraction invincible l'attirait vers la princesse. De Wardes le regarda en souriant. -- Vous vous trompez, monsieur, dit tout a coup Raoul en enjambant la barriere ou, un instant auparavant, s'adossaient les deux causeurs; le pedagogue est la et il vous ecoute. De Wardes, a la voix de Raoul qu'il reconnut sans avoir besoin de le regarder, tira son epee a demi. -- Rentrez votre epee, dit Raoul; vous savez bien que, pendant le voyage que nous accomplissons, toute demonstration de ce genre serait inutile. Rentrez votre epee, mais aussi rentrez votre langue. Pourquoi mettez-vous dans le coeur de celui que vous nommez votre ami tout le fiel qui ronge le votre? A moi, vous voulez faire hair un honnete homme, ami de mon pere et des miens! Au comte, vous voulez faire aimer une femme destinee a votre maitre! En verite, monsieur, vous seriez un traitre et un lache a mes yeux, si, bien plus justement, je ne vous regardais comme un fou. -- Monsieur, s'ecria de Wardes exaspere, je ne m'etais donc pas trompe en vous appelant un pedagogue! Ce ton que vous affectez, cette forme dont vous faites la votre, est celle d'un jesuite fouetteur et non celle d'un gentilhomme Quittez donc, je vous prie, vis-a-vis de moi, cette forme et ce ton. Je hais M. d'Artagnan parce qu'il a commis une lachete envers mon pere. -- Vous mentez, monsieur, dit froidement Raoul. -- Oh! s'ecria de Wardes, vous me donnez un dementi, monsieur? -- Pourquoi pas, si ce que vous dites est faux? -- Vous me donnez un dementi et vous ne mettez pas l'epee a la main? -- Monsieur, je me suis promis a moi-meme de ne vous tuer que lorsque nous aurons remis Madame a son epoux. -- Me tuer? oh! votre poignee de verges ne tue point ainsi, monsieur le pedant. -- Non, repliqua froidement Raoul, mais l'epee de M. d'Artagnan tue; et non seulement j'ai cette epee, monsieur, mais c'est lui qui m'a appris a m'en servir, et c'est avec cette epee, monsieur, que je vengerai, en temps utile, son nom outrage par vous. -- Monsieur, monsieur! s'ecria de Wardes, prenez garde! Si vous ne me rendez pas raison sur-le-champ, tous les moyens me seront bons pour me venger! -- Oh! Oh! monsieur! fit Buckingham en apparaissant tout a coup sur le theatre de la scene, voila une menace qui frise l'assassinat, et qui, par consequent, est d'assez mauvais gout pour un gentilhomme. -- Vous dites, monsieur le duc? dit de Wardes en se retournant. -- Je dis que vous venez de prononcer des paroles qui sonnent mal a mes oreilles anglaises. -- Eh bien! monsieur, si ce que vous dites est vrai, s'ecria de Wardes exaspere, tant mieux! je trouverai au moins en vous un homme qui ne me glissera pas entre les doigts. Prenez donc mes paroles comme vous l'entendez. -- Je les prends comme il faut, monsieur, repondit Buckingham avec ce ton hautain qui lui etait particulier et qui donnait, meme dans la conversation ordinaire, le ton de defi a ce qu'il disait; M. de Bragelonne est mon ami, vous insultez M. de Bragelonne, vous me rendrez raison de cette insulte. De Wardes jeta un regard sur Bragelonne, qui, fidele a son role, demeurait calme et froid, meme devant le defi du duc. -- Et d'abord, il parait que je n'insulte pas M. de Bragelonne, puisque M. de Bragelonne, qui a une epee au cote, ne se regarde pas comme insulte. -- Mais, enfin, vous insultez quelqu'un? -- Oui, j'insulte M. d'Artagnan, reprit de Wardes, qui avait remarque que ce nom etait le seul aiguillon avec lequel il put eveiller la colere de Raoul. -- Alors, dit Buckingham, c'est autre chose. -- N'est-ce pas? dit de Wardes. C'est donc aux amis de M. d'Artagnan de le defendre. -- Je suis tout a fait de votre avis, monsieur, repondit l'Anglais, qui avait retrouve tout son flegme; pour M. de Bragelonne offense, je ne pouvais, raisonnablement, prendre le parti de M. de Bragelonne, puisqu'il est la; mais des qu'il est question de M. d'Artagnan... -- Vous me laissez la place, n'est-ce pas, monsieur? dit de Wardes. -- Non pas, au contraire, je degaine, dit Buckingham en tirant son epee du fourreau, car si M. d'Artagnan a offense monsieur votre pere, il a rendu ou, du moins, il a tente de rendre un grand service au mien. De Wardes fit un mouvement de stupeur. -- M. d'Artagnan, poursuivit Buckingham, est le plus galant gentilhomme que je connaisse. Je serai donc enchante, lui ayant des obligations personnelles, de vous les payer, a vous, d'un coup d'epee. Et, en meme temps, Buckingham tira gracieusement son epee, salua Raoul et se mit en garde. De Wardes fit un pas pour croiser le fer. -- La! la! messieurs, dit Raoul en s'avancant et en posant a son tour son epee nue entre les combattants, tout cela ne vaut pas la peine qu'on s'egorge presque aux yeux de la princesse. M. de Wardes dit du mal de M. d'Artagnan, mais il ne connait meme pas M. d'Artagnan. -- Oh! oh! fit de Wardes en grincant des dents et en abaissant la pointe de son epee sur le bout de sa botte; vous dites que moi, je ne connais pas M. d'Artagnan? -- Eh! non, vous ne le connaissez pas, reprit froidement Raoul, et meme vous ignorez ou il est. -- Moi! j'ignore ou il est? -- Sans doute, il faut bien que cela soit ainsi, puisque vous cherchez, a son propos, querelle a des etrangers, au lieu d'aller trouver M. d'Artagnan ou il est. De Wardes palit. -- Eh bien! je vais vous le dire, moi, monsieur, ou il est, continua Raoul; M. d'Artagnan est a Paris; il loge au Louvre quand il est de service, rue des Lombards quand il ne l'est pas; M. d'Artagnan est parfaitement trouvable a l'un ou l'autre de ces deux domiciles; donc, ayant tous les griefs que vous avez contre lui, vous n'etes point un galant homme en ne l'allant point querir, pour qu'il vous donne la satisfaction que vous semblez demander a tout le monde, excepte a lui. De Wardes essuya son front ruisselant de sueur. -- Fi! monsieur de Wardes, continua Raoul, il ne sied point d'etre ainsi ferrailleur quand nous avons des edits contre les duels. Songez-y: le roi nous en voudrait de notre desobeissance, surtout dans un pareil moment, et le roi aurait raison. -- Excuses! murmura de Wardes, pretextes! -- Allons donc, reprit Raoul, vous dites la des billevesees, mon cher monsieur de Wardes; vous savez bien que M. le duc de Buckingham est un galant homme qui a tire l'epee dix fois et qui se battra bien onze. Il porte un nom qui oblige, que diable! Quant a moi, n'est-ce pas? vous savez bien que je me bats aussi. Je me suis battu a Lens, a Bleneau, aux Dunes, en avant des canonniers, a cent pas en avant de la ligne, tandis que vous, par parenthese, vous etiez a cent pas en arriere. Il est vrai que la-bas il y avait beaucoup trop de monde pour que l'on vit votre bravoure, c'est pourquoi vous la cachiez; mais ici ce serait un spectacle, un scandale, vous voulez faire parler de vous, n'importe de quelle facon. Eh bien! ne comptez pas sur moi, monsieur de Wardes, pour vous aider dans ce projet, je ne vous donnerai pas ce plaisir. -- Ceci est plein de raison, dit Buckingham en rengainant son epee, et je vous demande pardon, monsieur de Bragelonne, de m'etre laisse entrainer a un premier mouvement. Mais, au contraire, de Wardes furieux fit un bond en avant, et l'epee haute, menacant Raoul, qui n'eut que le temps d'arriver a une parade de quarte. -- Eh! monsieur, dit tranquillement Bragelonne, prenez donc garde, vous allez m'eborgner. -- Mais vous ne voulez pas vous battre! s'ecria M. de Wardes. -- Non, pas pour le moment; mais voila ce que je vous promets aussitot notre arrivee a Paris: je vous menerai a M. d'Artagnan, auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d'Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un coup d'epee, le roi la lui accordera, et, le coup d'epee recu, eh bien! mon cher monsieur de Wardes, vous considererez d'un oeil plus calme les preceptes de l'Evangile qui commandent l'oubli des injures. -- Ah! s'ecria de Wardes furieux de ce sang-froid, on voit bien que vous etes a moitie batard, monsieur de Bragelonne! Raoul devint pale comme le col de sa chemise; son oeil lanca un eclair qui fit reculer de Wardes. Buckingham lui-meme en fut ebloui, et se jeta entre les deux adversaires, qu'il s'attendait a voir se precipiter l'un sur l'autre. De Wardes avait reserve cette injure pour la derniere; il serrait convulsivement son epee et attendait le choc. -- Vous avez raison, monsieur, dit Raoul en faisant un violent effort sur lui-meme, je ne connais que le nom de mon pere; mais je sais trop combien M. le comte de La Fere est homme de bien et d'honneur pour craindre un seul instant, comme vous semblez le dire, qu'il y ait une tache sur ma naissance. Cette ignorance ou je suis du nom de ma mere est donc seulement pour moi un malheur et non un opprobre. Or, vous manquez de loyaute, monsieur; vous manquez de courtoisie en me reprochant un malheur. N'importe, l'insulte existe, et, cette fois, je me tiens pour insulte! Donc, c'est chose convenue: apres avoir vide votre querelle avec M. d'Artagnan, vous aurez affaire a moi, s'il vous plait. -- Oh! oh! repondit de Wardes avec un sourire amer, j'admire votre prudence, monsieur; tout a l'heure vous me promettiez un coup d'epee de M. d'Artagnan, et c'est apres ce coup d'epee, deja recu par moi, que vous m'offrez le votre. -- Ne vous inquietez point, repondit Raoul avec une sourde colere; M. d'Artagnan est un habile homme en fait d'armes et je lui demanderai cette grace qu'il fasse pour vous ce qu'il a fait pour monsieur votre pere, c'est-a-dire qu'il ne vous tue pas tout a fait, afin qu'il me laisse le plaisir, quand vous serez gueri, de vous tuer serieusement, car vous etes un mechant coeur, monsieur de Wardes, et l'on ne saurait, en verite, prendre trop de precautions contre vous. -- Monsieur, j'en prendrai contre vous-meme, dit de Wardes, soyez tranquille. -- Monsieur, fit Buckingham, permettez-moi de traduire vos paroles par un conseil que je vais donner a M. de Bragelonne: monsieur de Bragelonne, portez une cuirasse. De Wardes serra les poings. -- Ah! je comprends, dit-il, ces messieurs attendent le moment ou ils auront pris cette precaution pour se mesurer contre moi. -- Allons! monsieur, dit Raoul, puisque vous le voulez absolument, finissons-en. Et il fit un pas vers de Wardes en etendant son epee. -- Que faites-vous? demanda Buckingham. -- Soyez tranquille, dit Raoul, ce ne sera pas long. De Wardes tomba en garde: les fers se croiserent. De Wardes s'elanca avec une telle precipitation sur Raoul, qu'au premier froissement du fer, il fut evident pour Buckingham que Raoul menageait son adversaire. Buckingham recula d'un pas et regarda la lutte. Raoul etait calme comme s'il eut joue avec un fleuret, au lieu de jouer avec une epee; il degagea son arme engagee jusqu'a la poignee en faisant un pas de retraite, para avec des contres les trois ou quatre coups que lui porta de Wardes; puis, sur une menace en quarte basse que de Wardes para par le cercle, il lia l'epee et l'envoya a vingt pas de l'autre cote de la barriere. Puis, comme de Wardes demeurait desarme et etourdi, Raoul remit son epee au fourreau, le saisit au collet et a la ceinture et le jeta de l'autre cote de la barriere, fremissant et hurlant de rage. -- Au revoir! au revoir! murmura de Wardes en se relevant et en ramassant son epee. -- Eh! pardieu! dit Raoul, je ne vous repete pas autre chose depuis une heure. Puis, se retournant vers Buckingham: -- Duc, dit-il, pas un mot de tout cela, je vous en supplie; je suis honteux d'en etre venu a cette extremite, mais la colere m'a emporte. Je vous en demande pardon, oubliez. -- Ah! cher vicomte, dit le duc en serrant cette main si rude et si loyale a la fois, vous me permettrez bien de me souvenir, au contraire, et de me souvenir de votre salut, cet homme est dangereux, il vous tuera. -- Mon pere, repondit Raoul, a vecu vingt ans sous la menace d'un ennemi bien plus redoutable, et il n'est pas mort. Je suis d'un sang que Dieu favorise, monsieur le duc. -- Votre pere avait de bons amis, vicomte. -- Oui, soupira Raoul, des amis comme il n'y en a plus. -- Oh! ne dites point cela, je vous en supplie, au moment ou je vous offre mon amitie. Et Buckingham ouvrit ses bras a Bragelonne, qui recut avec joie l'alliance offerte. -- Dans ma famille, ajouta Buckingham, on meurt pour ceux que l'on aime, vous savez cela, monsieur de Bragelonne. -- Oui, duc, je le sais, repondit Raoul. Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame Rien ne troubla plus la securite de la route. Sous un pretexte qui ne fit pas grand bruit, M. de Wardes s'echappa pour prendre les devants. Il emmena Manicamp, dont l'humeur egale et reveuse lui servait de balance. Il est a remarquer que les esprits querelleurs et inquiets trouvent toujours une association a faire avec des caracteres doux et timides, comme si les uns cherchaient dans le contraste un repos a leur humeur, les autres une defense pour leur propre faiblesse. Buckingham et Bragelonne, initiant de Guiche a leur amitie, formaient tout le long de la route un concert de louanges en l'honneur de la princesse. Seulement Bragelonne avait obtenu que ce concert fut donne par trios au lieu de proceder par solos comme de Guiche et son rival semblaient en avoir la dangereuse habitude. Cette methode d'harmonie plut beaucoup a Madame Henriette, la reine mere; elle ne fut peut-etre pas autant du gout de la jeune princesse, qui etait coquette comme un demon, et qui, sans crainte pour sa voix, cherchait les occasions du peril. Elle avait, en effet, un de ces coeurs vaillants et temeraires qui se plaisent dans les extremes de la delicatesse et cherchent le fer avec un certain appetit de la blessure. Aussi ses regards, ses sourires, ses toilettes, projectiles inepuisables, pleuvaient-ils sur les trois jeunes gens, les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond sortaient encore des oeillades, des baisemains et mille autres delices qui allaient ferir a distance les gentilshommes de l'escorte, les bourgeois, les officiers des villes que l'on traversait, les pages, le peuple, les laquais: c'etait un ravage general, une devastation universelle. Lorsque Madame arriva a Paris, elle avait fait en chemin cent mille amoureux, et ramenait a Paris une demi-douzaine de fous et deux alienes. Raoul seul, devinant toute la seduction de cette femme, et parce qu'il avait le coeur rempli, n'offrant aucun vide ou put se placer une fleche, Raoul arriva froid et defiant dans la capitale du royaume. Parfois, en route, il causait avec la reine d'Angleterre de ce charme enivrant que laissait Madame autour d'elle, et la mere, que tant de malheurs et de deceptions laissaient experimentee, lui repondait: -- Henriette devait etre une femme illustre, soit qu'elle fut nee sur le trone, soit qu'elle fut nee dans l'obscurite; car elle est femme d'imagination, de caprice et de volonte. De Wardes et Manicamp, eclaireurs et courriers, avaient annonce l'arrivee de la princesse. Le cortege vit, a Nanterre, apparaitre une brillante escorte de cavaliers et de carrosses. C'etait Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses favoris, suivis eux-memes d'une partie de la maison militaire du roi, venait saluer sa royale fiancee. Des Saint-Germain, la princesse et sa mere avaient change le coche de voyage, un peu lourd, un peu fatigue par la route, contre un elegant et riche coupe traine par six chevaux, harnaches de blanc et d'or. Dans cette sorte de caleche apparaissait, comme sur un trone sous le parasol de soie brodee a longues franges de plumes, la jeune et belle princesse, dont le visage radieux recevait les reflets roses si doux a sa peau de nacre. Monsieur, en arrivant pres du carrosse, fut frappe de cet eclat; il temoigna son admiration en termes assez explicites pour que le chevalier de Lorraine haussat les epaules dans le groupe des courtisans, et pour que le comte de Guiche et Buckingham fussent frappes au coeur. Apres les civilites faites et le ceremonial accompli, tout le cortege reprit plus lentement la route de Paris. Les presentations avaient eu lieu legerement. M. de Buckingham avait ete designe a Monsieur avec les autres gentilshommes anglais. Monsieur n'avait donne a tous qu'une attention assez legere. Mais en chemin, comme il vit le duc s'empresser avec la meme ardeur que d'habitude aux portieres de la caleche: -- Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine, son inseparable. -- On l'a presente tout a l'heure a Votre Altesse, repliqua le chevalier de Lorraine; c'est le beau duc de Buckingham. -- Ah! c'est vrai. -- Le chevalier de Madame, ajouta le favori avec un tour et un ton que les seuls envieux peuvent donner aux phrases les plus simples. -- Comment! que veux-tu dire? repliqua le prince toujours chevauchant. -- J'ai dit le chevalier. -- Madame a-t-elle donc un chevalier attitre? -- Dame! il me semble que vous le voyez comme moi; regardez-les seulement rire, et folatrer, et faire du Cyrus tous les deux. -- Tous les trois. -- Comment, tous les trois? -- Sans doute; tu vois bien que de Guiche en est. -- Certes!... Oui, je le vois bien... Mais qu'est-ce que cela prouve?... Que Madame a deux chevaliers au lieu d'un. -- Tu envenimes tout, vipere. -- Je n'envenime rien. Ah! monseigneur, que vous avez l'esprit mal fait! Voila qu'on fait les honneurs du royaume de France a votre femme et vous n'etes pas content. Le duc d'Orleans redoutait la verve satirique du chevalier, lorsqu'il la sentait montee a un certain degre de vigueur. Il coupa court. -- La princesse est jolie, dit-il negligemment comme s'il s'agissait d'une etrangere. -- Oui, repliqua sur le meme ton le chevalier. -- Tu dis ce oui comme un non. Elle a des yeux noirs fort beaux, ce me semble. -- Petits. -- C'est vrai, mais brillants. Elle est d'une taille avantageuse. -- La taille est un peu gatee, monseigneur. -- Je ne dis pas non. L'air est noble. -- Mais le visage est maigre. -- Les dents m'ont paru admirables. -- On les voit. La bouche est assez grande. Dieu merci! decidement, monseigneur, j'avais tort; vous etes plus beau que votre femme. -- Et trouves-tu aussi que je sois plus beau que Buckingham? Dis. -- Oh! oui, et il le sent bien, allez; car, voyez-le, il redouble de soins pres de Madame pour que vous ne l'effaciez pas. Monsieur fit un mouvement d'impatience; mais, comme il vit un sourire de triomphe passer sur les levres du chevalier, il remit son cheval au pas. -- Au fait, dit-il, pourquoi m'occuperais-je plus longtemps de ma cousine? Est-ce que je ne la connais pas? est-ce que je n'ai pas ete eleve avec elle? est-ce que je ne l'ai pas vue tout enfant au Louvre? -- Ah! pardon, mon prince, il y a un changement d'opere en elle, fit le chevalier. A cette epoque dont vous parlez, elle etait un peu moins brillante, et surtout beaucoup moins fiere; ce soir surtout, vous en souvient-il, monseigneur, ou le roi ne voulait pas danser avec elle, parce qu'il la trouvait laide et mal vetue? Ces mots firent froncer le sourcil au duc d'Orleans. Il etait, en effet, assez peu flatteur pour lui d'epouser une princesse dont le roi n'avait pas fait grand cas dans sa jeunesse. Peut-etre allait-il repondre, mais en ce moment de Guiche quittait le carrosse pour se rapprocher du prince. De loin, il avait vu le prince et le chevalier, et il semblait, l'oreille inquiete, chercher a deviner les paroles qui venaient d'etre echangees entre Monsieur et son favori. Ce dernier, soit perfidie, soit impudence, ne prit pas la peine de dissimuler. -- Comte, dit-il, vous etes de bon gout. -- Merci du compliment, repondit de Guiche; mais a quel propos me dites vous cela? -- Dame! j'en appelle a Son Altesse. -- Sans doute, dit Monsieur, et Guiche sait bien que je pense qu'il est parfait cavalier. -- Ceci pose, je reprends, comte; vous etes aupres de Madame depuis huit jours, n'est-ce pas? -- Sans doute, repondit de Guiche rougissant malgre lui. -- Et bien! dites-nous franchement ce que vous pensez de sa personne. -- De sa personne? reprit de Guiche stupefait. -- Oui, de sa personne, de son esprit, d'elle, enfin... Etourdi de cette question, de Guiche hesita a repondre. -- Allons donc! allons donc, de Guiche! reprit le chevalier en riant, dis ce que tu penses, sois franc: Monsieur l'ordonne. -- Oui, oui, sois franc, dit le prince. De Guiche balbutia quelques mots inintelligibles. -- Je sais bien que c'est delicat, reprit Monsieur; mais, enfin, tu sais qu'on peut tout me dire, a moi. Comment la trouves-tu? Pour cacher ce qui se passait en lui, de Guiche eut recours a la seule defense qui soit au pouvoir de l'homme surpris: il mentit. -- Je ne trouve Madame, dit-il, ni bien ni mal, mais cependant mieux que mal. -- Eh! cher comte, s'ecria le chevalier, vous qui aviez fait tant d'extases et de cris a la vue de son portrait! De Guiche rougit jusqu'aux oreilles. Heureusement son cheval un peu vif lui servit, par un ecart, a dissimuler cette rougeur. -- Le portrait!... murmura-t-il en se rapprochant, quel portrait? Le chevalier ne l'avait pas quitte du regard. -- Oui, le portrait. La miniature n'etait-elle donc pas ressemblante? -- Je ne sais. J'ai oublie ce portrait; il s'est efface de mon esprit. -- Il avait fait pourtant sur vous une bien vive impression, dit le chevalier. -- C'est possible. -- A-t-elle de l'esprit, au moins? demanda le duc. -- Je le crois, monseigneur. -- Et M. de Buckingham, en a-t-il? dit le chevalier. -- Je ne sais. -- Moi, je suis d'avis qu'il en a, repliqua le chevalier, car il fait rire Madame, et elle parait prendre beaucoup de plaisir en sa societe, ce qui n'arrive jamais a une femme d'esprit quand elle se trouve dans la compagnie d'un sot. -- Alors c'est qu'il a de l'esprit, dit naivement de Guiche, au secours duquel Raoul arriva soudain, le voyant aux prises avec ce dangereux interlocuteur, dont il s'empara et qu'il forca ainsi de changer d'entretien. L'entree se fit brillante et joyeuse. Le roi, pour feter son frere, avait ordonne que les choses fussent magnifiquement traitees. Madame et sa mere descendirent au Louvre, a ce Louvre ou, pendant les temps d'exil, elles avaient supporte si douloureusement l'obscurite, la misere, les privations. Ce palais inhospitalier pour la malheureuse fille de Henri IV, ces murs nus, ces parquets effondres, ces plafonds tapisses de toiles d'araignees, ces vastes cheminees aux marbres ecornes, ces atres froids que l'aumone du Parlement avait a peine rechauffes pour elles, tout avait change de face. Tentures splendides, tapis epais, dalles reluisantes, peintures fraiches aux larges bordures d'or; partout des candelabres, des glaces, des meubles somptueux; partout des gardes aux fieres tournures, aux panaches flottants, un peuple de valets et de courtisans dans les antichambres et sur les escaliers. Dans ces cours ou naguere l'herbe poussait encore, comme si cet ingrat de Mazarin eut juge bon de prouver aux Parisiens que la solitude et le desordre devaient etre, avec la misere et le desespoir, le cortege des monarchies abattues; dans ces cours immenses, muettes, desolees, paradaient des cavaliers dont les chevaux arrachaient aux paves brillants des milliers d'etincelles. Des carrosses etaient peuples de femmes belles et jeunes, qui attendaient, pour la saluer au passage, la fille de cette fille de France qui, durant son veuvage et son exil, n'avait quelquefois pas trouve un morceau de bois pour son foyer, et un morceau de pain pour sa table, et que dedaignaient les plus humbles serviteurs du chateau. Aussi Madame Henriette rentra-t-elle au Louvre avec le coeur plus gonfle de douleur et d'amers souvenirs que sa fille, nature oublieuse et variable, n'y revint avec triomphe et joie. Elle savait bien que l'accueil brillant s'adressait a l'heureuse mere d'un roi replace sur le second trone de l'Europe, tandis que l'accueil mauvais s'adressait a elle, fille de Henri IV, punie d'avoir ete malheureuse. Apres que les princesses eurent ete installees, apres qu'elles eurent pris quelque repos, les hommes, qui s'etaient aussi remis de leurs fatigues, reprirent leurs habitudes et leurs travaux. Bragelonne commenca par aller voir son pere. Athos etait reparti pour Blois. Il voulut aller voir M. d'Artagnan. Mais celui-ci, occupe de l'organisation d'une nouvelle maison militaire du roi, etait devenu introuvable. Bragelonne se rabattit sur de Guiche. Mais le comte avait avec ses tailleurs et avec Manicamp des conferences qui absorbaient sa journee entiere. C'etait bien pis avec le duc de Buckingham. Celui-ci achetait chevaux sur chevaux, diamants sur diamants. Tout ce que Paris renferme de brodeuses, de lapidaires, de tailleurs, il l'accaparait. C'etait entre lui et de Guiche un assaut plus ou moins courtois pour le succes duquel le duc voulait depenser un million, tandis que le marechal de Grammont avait donne soixante mille livres seulement a de Guiche. Buckingham riait et depensait son million. De Guiche soupirait et se fut arrache les cheveux sans les conseils de de Wardes. -- Un million! repetait tous les jours de Guiche; j'y succomberai. Pourquoi M. le marechal ne veut-il pas m'avancer ma part de succession? -- Parce que tu la devorerais, disait Raoul. -- Eh! que lui importe! Si j'en dois mourir, j'en mourrai. Alors je n'aurai plus besoin de rien. -- Mais quelle necessite de mourir? disait Raoul. -- Je ne veux pas etre vaincu en elegance par un Anglais. -- Mon cher comte, dit alors Manicamp, l'elegance n'est pas une chose couteuse, ce n'est qu'une chose difficile. -- Oui, mais les choses difficiles coutent fort cher, et je n'ai que soixante mille livres. -- Pardieu! dit de Wardes, tu es bien embarrasse; depense autant que Buckingham; ce n'est que neuf cent quarante mille livres de difference. -- Ou les trouver? -- Fais des dettes. -- J'en ai deja. -- Raison de plus. Ces avis finirent par exciter tellement de Guiche, qu'il fit des folies quand Buckingham ne faisait que des depenses. Le bruit de ces prodigalites epanouissait la mine de tous les marchands de Paris, et de l'hotel de Buckingham a l'hotel de Grammont on revait des merveilles. Pendant ce temps, Madame se reposait, et Bragelonne ecrivait a Mlle de La Valliere. Quatre lettres s'etaient deja echappees de sa plume, et pas une reponse n'arrivait, lorsque le matin meme de la ceremonie du mariage, qui devait avoir lieu au Palais-Royal, dans la chapelle, Raoul, a sa toilette, entendit annoncer par son valet: -- M. de Malicorne. "Que me veut ce Malicorne?" pensa Raoul. -- Faites attendre, dit-il au laquais. -- C'est un monsieur qui vient de Blois, dit le valet. -- Ah! faites entrer! s'ecria Raoul vivement. Malicorne entra, beau comme un astre et porteur d'une epee superbe. Apres avoir salue gracieusement: -- Monsieur de Bragelonne, fit-il, je vous apporte mille civilites de la part d'une dame. Raoul rougit. -- D'une dame, dit-il, d'une dame de Blois? -- Oui, monsieur, de Mlle de Montalais. -- Ah! merci, monsieur, je vous reconnais maintenant, dit Raoul. Et que desire de moi Mlle de Montalais? Malicorne tira de sa poche quatre lettres qu'il offrit a Raoul. -- Mes lettres! est-il possible! dit celui-ci en palissant; mes lettres encore cachetees! -- Monsieur, ces lettres n'ont plus trouve a Blois les personnes a qui vous les destiniez; on vous les retourne. -- Mademoiselle de La Valliere est partie de Blois? s'ecria Raoul. -- Il y a huit jours. -- Et ou est-elle? -- Elle doit etre a Paris, monsieur. -- Mais comment sait-on que ces lettres venaient de moi? -- Mlle de Montalais a reconnu votre ecriture et votre cachet, dit Malicorne. Raoul rougit et sourit. -- C'est fort aimable a Mlle Aure, dit-il; elle est toujours bonne et charmante. -- Toujours, monsieur. -- Elle eut bien du me donner un renseignement precis sur Mlle de La Valliere. Je ne chercherais pas dans cet immense Paris. Malicorne tira de sa poche un autre paquet. -- Peut-etre, dit-il, trouverez-vous dans cette lettre ce que vous souhaitez de savoir. Raoul rompit precipitamment le cachet. L'ecriture etait de Mlle Aure, et voici ce que renfermait la lettre: "Paris, Palais-Royal, jour de la benediction nuptiale." -- Que signifie cela? demanda Raoul a Malicorne; vous le savez, vous, monsieur? -- Oui, monsieur le vicomte. -- De grace, dites-le-moi, alors. -- Impossible, monsieur. -- Pourquoi? -- Parce que Mlle Aure m'a defendu de le dire. Raoul regarda ce singulier personnage et resta muet. -- Au moins, reprit-il, est-ce heureux ou malheureux pour moi? -- Vous verrez. -- Vous etes severe dans vos discretions. -- Monsieur, une grace. -- En echange de celle que vous ne me faites pas? -- Precisement. -- Parlez! -- J'ai le plus vif desir de voir la ceremonie et je n'ai pas de billet d'admission, malgre toutes les demarches que j'ai faites pour m'en procurer. Pourriez-vous me faire entrer? -- Certes. -- Faites cela pour moi, monsieur le vicomte, je vous en supplie. -- Je le ferai volontiers, monsieur; accompagnez-moi. -- Monsieur, je suis votre humble serviteur. -- Je vous croyais ami de M. de Manicamp? -- Oui, monsieur. Mais, ce matin, j'ai, en le regardant s'habiller, fait tomber une bouteille de vernis sur son habit neuf, et il m'a charge l'epee a la main, si bien que j'ai du m'enfuir. Voila pourquoi je ne lui ai pas demande de billet. Il m'eut tue. -- Cela se concoit, dit Raoul. Je connais Manicamp capable de tuer l'homme assez malheureux pour commettre le crime que vous avez a vous reprocher a ses yeux, mais je reparerai le mal vis-a-vis de vous; j'agrafe mon manteau, et je suis pret a vous servir de guide et d'introducteur. Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais Madame fut mariee au Palais-Royal, dans la chapelle, devant un monde de courtisans severement choisis. Cependant, malgre la haute faveur qu'indiquait une invitation, Raoul, fidele a sa promesse, fit entrer Malicorne, desireux de jouir de ce curieux coup d'oeil. Lorsqu'il eut acquitte cet engagement, Raoul se rapprocha de de Guiche, qui, pour contraste avec ses habits splendides, montrait un visage tellement bouleverse par la douleur, que le duc de Buckingham seul pouvait lui disputer l'exces de la paleur et de l'abattement. -- Prends garde, comte, dit Raoul en s'approchant de son ami et en s'appretant a le soutenir au moment ou l'archeveque benissait les deux epoux. En effet, on voyait M. le prince de Conde regardant d'un oeil curieux ces deux images de la desolation, debout comme des cariatides aux deux cotes de la nef. Le comte s'observa plus soigneusement. La ceremonie terminee, le roi et la reine passerent dans le grand salon, ou ils se firent presenter Madame et sa suite. On observa que le roi, qui avait paru tres emerveille a la vue de sa belle soeur, lui fit les compliments les plus sinceres. On observa que la reine mere, attachant sur Buckingham un regard long et reveur, se pencha vers Mme de Motteville pour lui dire: -- Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble a son pere? On observa enfin que Monsieur observait tout le monde et paraissait assez mecontent. Apres la reception des princes et des ambassadeurs, Monsieur demanda au roi la permission de lui presenter, ainsi qu'a Madame, les personnes de sa maison nouvelle. -- Savez-vous, vicomte, demanda tout bas M. le prince a Raoul, si la maison a ete formee par une personne de gout, et si nous aurons quelques visages assez propres? -- Je l'ignore absolument, monseigneur, repondit Raoul. -- Oh! vous jouez l'ignorance. -- Comment cela, monseigneur? -- Vous etes l'ami de de Guiche, qui est des amis du prince. -- C'est vrai, monseigneur: mais la chose ne m'interessant point, je n'ai fait aucune question a de Guiche, et, de son cote, de Guiche, n'etant point interroge, ne s'est point ouvert a moi. -- Mais Manicamp? -- J'ai vu, il est vrai, M. de Manicamp au Havre et sur la route, mais j'ai eu soin d'etre aussi peu questionneur vis-a-vis de lui que je l'avais ete vis-a-vis de de Guiche. D'ailleurs, M. de Manicamp sait-il quelque chose de tout cela, lui qui n'est qu'un personnage secondaire? -- Eh! mon cher vicomte, d'ou sortez-vous? dit le prince; mais ce sont les personnages secondaires qui, en pareille occasion, ont toute influence, et la preuve, c'est que presque tout s'est fait par la presentation de M. de Manicamp a de Guiche, et de Guiche a Monsieur. -- Eh bien! monseigneur, j'ignorais cela completement, dit Raoul, et c'est une nouvelle que Votre Altesse me fait l'honneur de m'apprendre. -- Je veux bien vous croire, quoique ce soit incroyable, et d'ailleurs nous n'aurons pas longtemps a attendre: voici l'escadron volant qui s'avance, comme disait la bonne reine Catherine. Tudieu! les jolis visages! Une troupe de jeunes filles s'avancait en effet dans la salle sous la conduite de Mme de Navailles, et nous devons le dire a l'honneur de Manicamp, si en effet il avait pris a cette election la part que lui accordait le prince de Conde, c'etait un coup d'oeil fait pour enchanter ceux qui, comme M. le prince, etaient appreciateurs de tous les genres de beaute. Une jeune femme blonde, qui pouvait avoir vingt a vingt et un ans, et dont les grands yeux bleus degageaient en s'ouvrant des flammes eblouissantes, marchait la premiere et fut presentee la premiere. -- Mlle de Tonnay-Charente, dit a Monsieur la vieille Mme de Navailles. Et Monsieur repeta en saluant Madame: -- Mlle de Tonnay-Charente. -- Ah! ah! celle-ci me parait assez agreable, dit M. le prince en se retournant vers Raoul... Et d'une. -- En effet, dit Raoul, elle est jolie, quoiqu'elle ait l'air un peu hautain. -- Bah! nous connaissons ces airs-la, vicomte; dans trois mois elle sera apprivoisee; mais regardez donc, voici encore une beaute. -- Tiens, dit Raoul, et une beaute de ma connaissance meme. -- Mlle Aure de Montalais, dit Mme de Navailles. Nom et prenom furent scrupuleusement repetes par Monsieur. -- Grand Dieu! s'ecria Raoul fixant des yeux effares sur la porte d'entree. -- Qu'y a-t-il? demanda le prince, et serait-ce Mlle Aure de Montalais qui vous fait pousser un pareil grand Dieu? -- Non, monseigneur, non, repondit Raoul tout pale et tout tremblant. -- Alors si ce n'est Mlle Aure de Montalais, c'est cette charmante blonde qui la suit. De jolis yeux, ma foi! un peu maigre, mais beaucoup de charme. -- Mlle de La Baume Le Blanc de La Valliere, dit Mme de Navailles. A ce nom retentissant jusqu'au fond du coeur de Raoul, un nuage monta de sa poitrine a ses yeux. De sorte qu'il ne vit plus rien et n'entendit plus rien; de sorte que M. le prince, ne trouvant plus en lui qu'un echo muet a ses railleries, s'en alla voir de plus pres les belles jeunes filles que son premier coup d'oeil avait deja detaillees. -- Louise ici! Louise demoiselle d'honneur de Madame! murmurait Raoul. Et ses yeux, qui ne suffisaient pas a convaincre sa raison, erraient de Louise a Montalais. Au reste, cette derniere s'etait deja defaite de sa timidite d'emprunt, timidite qui ne devait lui servir qu'au moment de la presentation et pour les reverences. Mlle de Montalais, de son petit coin a elle, regardait avec assez d'assurance tous les assistants, et, ayant retrouve Raoul, elle s'amusait de l'etonnement profond ou sa presence et celle de son amie avaient jete le pauvre amoureux. Cet oeil mutin, malicieux, railleur, que Raoul voulait eviter, et qu'il revenait interroger sans cesse, mettait Raoul au supplice. Quant a Louise, soit timidite naturelle, soit toute autre raison dont Raoul ne pouvait se rendre compte, elle tenait constamment les yeux baisses, et, intimidee? eblouie, la respiration breve, elle se retirait le plus qu'elle pouvait a l'ecart, impassible meme aux coups de coude de Montalais. Tout cela etait pour Raoul une veritable enigme dont le pauvre vicomte eut donne bien des choses pour savoir le mot. Mais nul n'etait la pour le lui donner, pas meme Malicorne, qui, un peu inquiet de se trouver avec tant de gentilshommes, et assez effare des regards railleurs de Montalais, avait decrit un cercle, et peu a peu s'etait alle placer a quelques pas de M. le prince, derriere le groupe des filles d'honneur, presque a la portee de la voix de Mlle Aure, planete autour de laquelle, humble satellite, il semblait graviter forcement. En revenant a lui, Raoul crut reconnaitre a sa gauche des voix connues. C'etait, en effet, de Wardes, de Guiche et le chevalier de Lorraine qui causaient ensemble. Il est vrai qu'ils causaient si bas, qu'a peine si l'on entendait le souffle de leurs paroles dans la vaste salle. Parler ainsi de sa place, du haut de sa taille, sans se pencher, sans regarder son interlocuteur, c'etait un talent dont les nouveaux venus ne pouvaient atteindre du premier coup la sublimite. Aussi fallait-il une longue etude a ces causeries, qui, sans regards, sans ondulation de tete, semblaient la conversation d'un groupe de statues. En effet, aux grands cercles du roi et des reines, tandis que Leurs Majestes parlaient et que tous paraissaient les ecouter dans un religieux silence, il se tenait bon nombre de ces silencieux colloques dans lesquels l'adulation n'etait point la note dominante. Mais Raoul etait un de ces habiles dans cette etude toute d'etiquette, et, au mouvement des levres, il eut pu souvent deviner le sens des paroles. -- Qu'est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu'est-ce que cette La Valliere? Qu'est-ce que cette province qui nous arrive? -- La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais: c'est une bonne fille qui amusera la cour. La Valliere, c'est une charmante boiteuse. -- Peuh! dit de Wardes. -- N'en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des axiomes latins tres ingenieux et surtout fort caracteristiques. -- Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec inquietude, un peu de mesure, je vous prie. Mais l'inquietude du comte, en apparence du moins, etait inopportune. Raoul avait garde la contenance la plus ferme et la plus indifferente, quoiqu'il n'eut pas perdu un mot de ce qui venait de se dire. Il semblait tenir registre des insolences et des libertes des deux provocateurs pour regler avec eux son compte a l'occasion. De Wardes devina sans doute cette pensee et continua: -- Quels sont les amants de ces demoiselles? -- De la Montalais? fit le chevalier. -- Oui, de la Montalais d'abord. -- Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu! -- Et de l'autre? -- De Mlle de La Valliere? -- Oui. -- Prenez garde, messieurs, s'ecria de Guiche pour couper court a la reponse du chevalier; prenez garde, Madame nous ecoute. Raoul enfoncait sa main jusqu'au poignet dans son justaucorps et ravageait sa poitrine et ses dentelles. Mais justement cet acharnement qu'il voyait se dresser contre de pauvres femmes lui fit prendre une resolution serieuse. "Cette pauvre Louise, se dit-il a lui-meme, n'est venue ici que dans un but honorable et sous une honorable protection; mais il faut que je connaisse ce but; il faut que je sache qui la protege." Et, imitant la manoeuvre de Malicorne, il se dirigea vers le groupe des filles d'honneur. Bientot la presentation fut terminee. Le roi, qui n'avait cesse de regarder et d'admirer Madame, sortit alors de la salle de reception avec les deux reines. Le chevalier de Lorraine reprit sa place a cote de Monsieur, et, tout en l'accompagnant, il lui glissa dans l'oreille quelques gouttes de ce poison qu'il avait amasse depuis une heure, en regardant de nouveaux visages et en soupconnant quelques coeurs d'etre heureux. Le roi, en sortant, avait entraine derriere lui une partie des assistants; mais ceux qui, parmi les courtisans, faisaient profession d'independance ou de galanterie, commencerent a s'approcher des dames. M. le prince complimenta Mlle de Tonnay- Charente. Buckingham fit la cour a Mme de Chalais et a Mme de La Fayette, que deja Madame avait distinguees et qu'elle aimait. Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis qu'il pouvait se rapprocher seul de Madame, il s'entretenait vivement avec Mme de Valentinois, sa soeur, et Mlles de Crequy et de Chatillon. Au milieu de tous ces interets politiques ou amoureux, Malicorne voulait s'emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux causer avec Raoul, ne fut-ce que pour jouir de toutes ses questions et de toutes ses surprises. Raoul etait alle droit a Mlle de La Valliere, et l'avait saluee avec le plus profond respect. Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais s'empressa de venir a son secours. -- Eh bien! dit-elle, nous voila, monsieur le vicomte. -- Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c'est justement sur votre presence que je viens vous demander une petite explication. Malicorne s'approcha avec son plus charmant sourire. -- Eloignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En verite, vous etes fort indiscret. Malicorne se pinca les levres et fit deux pas en arriere sans dire un seul mot. Seulement, son sourire changea d'expression, et, d'ouvert qu'il etait, devint railleur. -- Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais. -- Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble; Mlle de la Valliere fille d'honneur de Madame! -- Pourquoi ne serait-elle pas fille d'honneur aussi bien que moi? demanda Montalais. -- Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut s'apercevoir qu'on ne voulait pas lui repondre directement. -- Vous dites cela d'un air fort complimenteur, monsieur le vicomte. -- Moi? -- Dame? j'en appelle a Louise. -- M. de Bragelonne pense peut-etre que la place est au-dessus de ma condition, dit Louise en balbutiant. -- Oh! non pas, mademoiselle, repliqua vivement Raoul; vous savez tres bien que tel n'est pas mon sentiment; je ne m'etonnerais pas que vous occupassiez la place d'une reine, a plus forte raison celle-ci. La seule chose dont je m'etonne, c'est de l'avoir appris aujourd'hui seulement et par accident. -- Ah! c'est vrai, repondit Montalais avec son etourderie ordinaire. Tu ne comprends rien a cela, et, en effet, tu n'y dois rien comprendre. M. de Bragelonne t'avait ecrit quatre lettres, mais ta mere seule etait restee a Blois; il fallait eviter que ces lettres ne tombassent entre ses mains; je les ai interceptees et renvoyees a M. Raoul, de sorte qu'il te croyait a Blois quand tu etais a Paris, et ne savait pas surtout que tu fusses montee en dignite. -- Eh quoi! tu n'avais pas fait prevenir M. Raoul comme je t'en avais priee? s'ecria Louise. -- Bon! pour qu'il fit de l'austerite, pour qu'il prononcat des maximes, pour qu'il defit ce que nous avions eu tant de peine a faire? Ah! non certes. -- Je suis donc bien severe? demanda Raoul. -- D'ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais pour Paris, vous n'etiez pas la, Louise pleurait a chaudes larmes; interpretez cela comme vous voudrez; j'ai prie mon protecteur, celui qui m'avait fait obtenir mon brevet, d'en demander un pour Louise; le brevet est venu. Louise est partie pour commander ses habits; moi, je suis restee en arriere, attendu que j'avais les miens; j'ai recu vos lettres, je vous les ai renvoyees en y ajoutant un mot qui vous promettait une surprise. Votre surprise, mon cher monsieur, la voila; elle me parait bonne, ne demandez pas autre chose. "Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces jeunes gens ensemble; ils ont une foule de choses a se dire; donnez-moi votre main: j'espere que voila un grand honneur que l'on vous fait, monsieur Malicorne. -- Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arretant la folle jeune fille et en donnant a ses paroles une intonation dont la gravite contrastait avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je savoir le nom de ce protecteur? Car si l'on vous protege, vous, mademoiselle, et avec toutes sortes de raisons... Raoul s'inclina: -- ... je ne vois pas les memes raisons pour que Mlle de La Valliere soit protegee. -- Mon Dieu! monsieur Raoul, dit naivement Louise, la chose est bien simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas moi-meme... Mon protecteur, c'est M. Malicorne. Raoul resta un instant stupefait, se demandant si l'on se jouait de lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne. Mais celui-ci etait deja loin, entraine qu'il etait par Montalais. Mlle de La Valliere fit un mouvement pour suivre son amie; mais Raoul la retint avec une douce autorite. -- Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot. -- Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes seuls... Tout le monde est parti... On va s'inquieter, nous chercher. -- Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne sommes ni l'un ni l'autre des personnages assez importants pour que notre absence se remarque. -- Mais mon service, monsieur Raoul? -- Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la cour; votre service ne doit commencer que demain; il vous reste donc quelques minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner l'eclaircissement que je vais avoir l'honneur de vous demander. -- Comme vous etes serieux, monsieur Raoul! dit Louise tout inquiete. -- C'est que la circonstance est serieuse, mademoiselle. M'ecoutez-vous? -- Je vous ecoute; seulement, monsieur, je vous le repete, nous sommes bien seuls. -- Vous avez raison, dit Raoul. Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la galerie voisine de la salle de reception, et dont les fenetres donnaient sur la place. Tout le monde se pressait a la fenetre du milieu, qui avait un balcon exterieur d'ou l'on pouvait voir dans tous leurs details les lents preparatifs du depart. Raoul ouvrit une des fenetres laterales, et la, seul avec Mlle de La Valliere: -- Louise, dit-il, vous savez que, des mon enfance, je vous ai cherie comme une soeur et que vous avez ete la confidente de tous mes chagrins, la depositaire de toutes mes esperances. -- Oui, repondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela. -- Vous aviez l'habitude, de votre cote, de me temoigner la meme amitie, la meme confiance; pourquoi, en cette rencontre, n'avez- vous pas ete mon amie? pourquoi vous etes-vous defiee de moi? La Valliere ne repondit point. -- J'ai cru que vous m'aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de plus en plus tremblante; j'ai cru que vous aviez consenti a tous les plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux nous nous promenions dans les grandes allees de Cour-Cheverny et sous les peupliers de l'avenue qui conduit a Blois. Vous ne repondez pas, Louise? Il s'interrompit. -- Serait-ce, demanda-t-il en respirant a peine, que vous ne m'aimeriez plus? -- Je ne dis point cela, repliqua tout bas Louise. -- Oh! dites-le-moi bien, je vous en prie; j'ai mis tout l'espoir de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et simples. Ne vous laissez pas eblouir, Louise, a present que vous voila au milieu de la cour, ou tout ce qui est pur se corrompt, ou tout ce qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles pour ne pas entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir les exemples, fermez vos levres pour ne point respirer les souffles corrupteurs. Sans mensonges, sans detours, Louise, faut- il que je croie ces mots de Mlle de Montalais? Louise, etes-vous venue a Paris parce que je n'etais plus a Blois? La Valliere rougit et cacha son visage dans ses mains. -- Oui, n'est-ce pas, s'ecria Raoul exalte, oui, c'est pour cela que vous etes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai aimee! Merci, Louise, de ce devouement; mais il faut que je prenne un parti pour vous mettre a couvert de toute insulte, pour vous garantir de toute tache. Louise, une fille d'honneur, a la cour d'une jeune princesse, en ce temps de moeurs faciles et d'inconstantes amours, une fille d'honneur est placee dans le centre des attaques sans aucune defense; cette condition ne peut vous convenir: il faut que vous soyez mariee pour etre respectee. -- Mariee? -- Oui. -- Mon Dieu! -- Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la votre. -- Mais votre pere? -- Mon pere me laisse libre. -- Cependant... -- Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon pere. -- Oh! monsieur Raoul, reflechissez, attendez. -- Attendre, c'est impossible; reflechir, Louise, reflechir, quand il s'agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chere Louise, je suis maitre de moi; mon pere dira oui, je vous le promets; votre main, ne me faites point attendre ainsi, repondez vite un mot, un seul, sinon je croirais que, pour vous changer a jamais, il a suffi d'un seul pas dans le palais, d'un seul souffle de la faveur, d'un seul sourire des reines, d'un seul regard du roi. Raoul n'avait pas prononce ce dernier mot que La Valliere etait devenue pale comme la mort, sans doute par la crainte qu'elle avait de voir s'exalter le jeune homme. Aussi, par un mouvement rapide comme la pensee, jeta-t-elle ses deux mains dans celles de Raoul. Puis elle s'enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir regarde en arriere. Raoul sentit son corps frissonner au contact de cette main. Il recut le serment, comme un serment solennel arrache par l'amour a la timidite virginale. Chapitre XC -- Le consentement d'Athos Raoul etait sorti du Palais-Royal avec des idees qui n'admettaient point de delais dans leur execution. Il monta donc a cheval dans la cour meme et prit la route de Blois, tandis que s'accomplissaient, avec une grande allegresse des courtisans et une grande desolation de Guiche et de Buckingham, les noces de Monsieur et de la princesse d'Angleterre. Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva a Blois. Il avait prepare en route ses meilleurs arguments. La fievre aussi est un argument sans replique, et Raoul avait la fievre. Athos etait dans son cabinet, ajoutant quelques pages a ses memoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant gentilhomme n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnaitre quelque chose d'extraordinaire dans l'attitude de son fils. -- Vous me paraissez venir pour affaire de consequence, dit-il en montrant un siege a Raoul apres l'avoir embrasse. -- Oui, monsieur, repondit le jeune homme, et je vous supplie de me preter cette bienveillante attention qui ne m'a jamais fait defaut. -- Parlez, Raoul. -- Monsieur, voici le fait denue de tout preambule indigne d'un homme comme vous: Mlle de La Valliere est a Paris en qualite de fille d'honneur de Madame; je me suis bien consulte, j'aime Mlle de La Valliere par-dessus tout, et il ne me convient pas de la laisser dans un poste ou sa reputation, sa vertu peuvent etre exposees; je desire donc l'epouser, monsieur, et je viens vous demander votre consentement a ce mariage. Athos avait garde, pendant cette communication, un silence et une reserve absolus. Raoul avait commence son discours avec l'affectation du sang- froid, et il avait fini par laisser voir a chaque mot une emotion des plus manifestes. Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voile d'une certaine tristesse. -- Donc, vous avez bien reflechi? demanda-t-il. -- Oui, monsieur. -- Il me semblait vous avoir deja dit mon sentiment a l'egard de cette alliance. -- Je le sais, monsieur, repondit Raoul bien bas; mais vous avez repondu que si j'insistais... -- Et vous insistez? Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible. -- Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que votre passion soit bien forte, puisque, malgre ma repugnance pour cette union, vous persistez a la desirer. Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi la sueur qui l'inondait. Athos le regarda, et la pitie descendit au fond de son coeur. Il se leva. -- C'est bien, dit-il, mes sentiments personnels, a moi, ne signifient rien, puisqu'il s'agit des votres; vous me requerez, je suis a vous. Au fait, voyons, que desirez-vous de moi? -- Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d'abord, dit Raoul en lui prenant les mains. -- Vous vous meprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a mieux que cela dans mon coeur, repliqua le comte. Raoul baisa la main qu'il tenait, comme eut pu le faire l'amant le plus passionne. -- Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voila pret, que faut-il signer? -- Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous prissiez la peine d'ecrire au roi, et de demander pour moi a Sa Majeste, a laquelle j'appartiens, la permission d'epouser Mlle de La Valliere. -- Bien, vous avez la une bonne pensee, Raoul. En effet, apres moi, ou plutot avant moi, vous avez un maitre; ce maitre, c'est le roi; vous vous soumettez donc a une double epreuve, c'est loyal. -- Oh! monsieur! -- Je vais sur-le-champ acquiescer a votre demande, Raoul. Le comte s'approcha de la fenetre; et se penchant legerement en dehors: -- Grimaud! cria-t-il. Grimaud montra sa tete a travers une tonnelle de jasmin qu'il emondait. -- Mes chevaux! continua le comte. -- Que signifie cet ordre, monsieur? -- Que nous partons dans deux heures. -- Pour ou? -- Pour Paris. -- Comment, pour Paris! Vous venez a Paris? -- Le roi n'est-il pas a Paris? -- Sans doute. -- Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu le sens? -- Mais, monsieur, dit Raoul presque effraye de cette condescendance paternelle, je ne vous demande point un pareil derangement, et une simple lettre... -- Raoul, vous vous meprenez sur mon importance; il n'est point convenable qu'un simple gentilhomme comme moi ecrive a son roi. Je veux et je dois parler a Sa Majeste. Je le ferai. Nous partirons ensemble, Raoul. -- Oh! que de bontes, monsieur! -- Comment croyez-vous Sa Majeste disposee? -- Pour moi, monsieur? -- Oui. -- Oh! parfaitement. -- Elle vous l'a dit? -- De sa propre bouche. -- A quelle occasion? -- Mais sur une recommandation de M. d'Artagnan, je crois, et a propos d'une affaire en Greve ou j'ai eu le bonheur de tirer l'epee pour Sa Majeste. J'ai donc lieu de me croire, sans amour- propre, assez avance dans l'esprit de Sa Majeste. -- Tant mieux! -- Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec moi ce serieux et cette discretion, ne me faites pas regretter d'avoir ecoute un sentiment plus fort que tout. -- C'est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n'etait point necessaire; vous voulez une formalite de consentement, je vous le donne, c'est acquis, n'en parlons plus. Venez voir mes nouvelles plantations, Raoul. Le jeune homme savait qu'apres l'expression d'une volonte du comte, il n'y avait plus de place pour la controverse. Il baissa la tete et suivit son pere au jardin. Athos lui montra lentement les greffes, les pousses et les quinconces. Cette tranquillite deconcertait de plus en plus Raoul; l'amour qui remplissait son coeur lui semblait assez grand pour que le monde put le contenir a peine. Comment le coeur d'Athos restait-il vide et ferme a cette influence? Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s'ecria-t-il tout a coup: -- Monsieur, il est impossible que vous n'ayez pas quelque raison de repousser Mlle de La Valliere, elle est si bonne, si douce, si pure, que votre esprit, plein d'une supreme sagesse, devrait l'apprecier a sa valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et sa famille quelque secrete inimitie, quelque haine hereditaire? -- Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez comme l'ombre et l'humidite lui vont bien, cette ombre surtout des feuilles de sycomore, par l'echancrure desquelles filtre la chaleur et non la flamme du soleil. Raoul s'arreta, se mordit les levres; puis, sentant le sang affluer a ses tempes: -- Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en supplie; vous ne pouvez oublier que votre fils est un homme. -- Alors, repondit Athos en se redressant avec severite, alors prouvez-moi que vous etes un homme, car vous ne prouvez point que vous etes un fils. Je vous priais d'attendre le moment d'une illustre alliance, je vous eusse trouve une femme dans les premiers rangs de la riche noblesse; je voulais que vous pussiez briller de ce double eclat que donnent la gloire et la fortune: vous avez la noblesse de la race. -- Monsieur, s'ecria Raoul emporte par un premier mouvement, l'on m'a reproche l'autre jour de ne pas connaitre ma mere. Athos palit; puis, froncant le sourcil comme le dieu supreme de l'Antiquite: -- Il me tarde de savoir ce que vous avez repondu, monsieur, demanda-t-il majestueusement. -- Oh! pardon... pardon!... murmura le jeune homme tombant du haut de son exaltation. -- Qu'avez-vous repondu, monsieur? demanda le comte en frappant du pied. -- Monsieur, j'avais l'epee a la main, celui qui m'insultait, etait en garde, j'ai fait sauter son epee par-dessus une palissade, et je l'ai envoye rejoindre son epee. -- Et pourquoi ne l'avez-vous pas tue? -- Sa Majeste defend le duel, monsieur, et j'etais en ce moment ambassadeur de Sa Majeste. -- C'est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j'aille parler au roi. -- Qu'allez-vous lui demander, monsieur? -- L'autorisation de tirer l'epee contre celui qui nous a fait cette offense. -- Monsieur, si je n'ai point agi comme je devais agir, pardonnez- moi, je vous en supplie. -- Qui vous a fait un reproche, Raoul? -- Mais cette permission que vous voulez demander au roi. -- Raoul, je prierai Sa Majeste de signer a votre contrat de mariage. -- Monsieur... -- Mais a une condition... -- Avez-vous besoin de condition vis-a-vis de moi? ordonnez, monsieur, et j'obeirai. -- A la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de celui qui a ainsi parle de votre mere. -- Mais, monsieur, qu'avez-vous besoin de savoir ce nom? -- C'est a moi que l'offense a ete faite, et une fois la permission obtenue de Sa Majeste, c'est moi que la vengeance regarde. -- Son nom, monsieur? -- Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez. -- Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom? -- Vous l'exigez? -- Je le veux. -- Le vicomte de Wardes. -- Ah! dit tranquillement Athos, c'est bien, je le connais. Mais nos chevaux sont prets, monsieur; au lieu de partir dans deux heures, nous partirons tout de suite. A cheval, monsieur, a cheval! Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham Tandis que M. le comte de La Fere s'acheminait vers Paris, accompagne de Raoul, le Palais-Royal etait le theatre d'une scene que Moliere eut appelee une bonne comedie. C'etait quatre jours apres son mariage; Monsieur, apres avoir dejeune a la hate, passa dans ses antichambres, les levres en moue, le sourcil fronce. Le repas n'avait pas ete gai. Madame s'etait fait servir dans son appartement. Monsieur avait donc dejeune en petit comite. Le chevalier de Lorraine et Manicamp assistaient seuls a ce dejeuner, qui avait dure trois quarts d'heure sans qu'un seul mot eut ete prononce. Manicamp, moins avance dans l'intimite de Son Altesse Royale que le chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de Lorraine, qui n'avait besoin de rien devenir, attendu qu'il savait tout, mangeait avec cet appetit extraordinaire que lui donnait le chagrin des autres, et jouissait a la fois du depit de Monsieur et du trouble de Manicamp. Il prenait plaisir a retenir a table, en continuant de manger, le prince impatient, qui brulait du desir de lever le siege. Parfois Monsieur se repentait de cet ascendant qu'il avait laisse prendre sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute etiquette. Monsieur etait dans un de ces moments-la; mais il craignait le chevalier presque autant qu'il l'aimait, et se contentait de rager interieurement. De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pate que le chevalier attaquait; puis enfin, n'osant eclater, il se livrait a une pantomime dont Arlequin se fut montre jaloux. Enfin Monsieur n'y put tenir, et au fruit, se levant tout courrouce, comme nous l'avons dit, il laissa le chevalier de Lorraine achever son dejeuner comme il l'entendrait. En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette a la main. Monsieur courut plutot qu'il ne marcha vers l'antichambre, et, trouvant un huissier, il le chargea d'un ordre a voix basse. Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle a manger, il traversa ses cabinets, dans l'intention d'aller trouver la reine mere dans son oratoire, ou elle se tenait habituellement. Il pouvait etre dix heures du matin. Anne d'Autriche ecrivait lorsque Monsieur entra. La reine mere aimait beaucoup ce fils, qui etait beau de visage et doux de caractere. Monsieur, en effet, etait plus tendre et, si l'on veut, plus effemine que le roi. Il avait pris sa mere par les petites sensibleries de femme, qui plaisent toujours aux femmes; Anne d'Autriche, qui eut fort aime avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins et les mignardises d'un enfant de douze ans. Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu'il passait chez sa mere a admirer ses beaux bras, a lui donner des conseils sur ses pates et des recettes sur ses essences, ou elle se montrait fort recherchee; puis il lui baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie a lui offrir, quelque ajustement nouveau a lui recommander. Anne d'Autriche aimait le roi, ou plutot la royaute dans son fils aine: Louis XIV lui representait la legitimite divine. Elle etait reine mere avec le roi; elle etait mere seulement avec Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein d'une mere est le plus doux et le plus sur. Aussi, tout enfant, allait-il se refugier la quand des orages s'etaient eleves entre son frere et lui; souvent apres les gourmades qui constituaient de sa part des crimes de lese-majeste, apres les combats a coups de poings et d'ongles, que le roi et son sujet tres insoumis se livraient en chemise sur un lit conteste, ayant le valet de chambre La Porte pour tout juge du camp, Philippe, vainqueur, mais epouvante de sa victoire, etait alle demander du renfort a sa mere, ou du moins l'assurance d'un pardon que Louis XIV n'accordait que difficilement et a distance. Anne avait reussi, par cette habitude d'intervention pacifique, a concilier tous les differends de ses fils et a participer par la meme occasion a tous leurs secrets. Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui s'epandait surtout sur son frere, se sentait dispose envers Anne d'Autriche a plus de soumission et de prevenances qu'il n'etait dans son caractere d'en avoir. Anne d'Autriche avait surtout pratique ce systeme de politique envers la jeune reine. Aussi regnait-elle presque despotiquement sur le menage royal, et dressait-elle deja toutes ses batteries pour regner avec le meme absolutisme sur le menage de son second fils. Anne d'Autriche etait presque fiere lorsqu'elle voyait entrer chez elle une mine allongee, des joues pales et des yeux rouges, comprenant qu'il s'agissait d'un secours a donner au plus faible ou au plus mutin. Elle ecrivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son oratoire, non pas les yeux rouges, non pas les joues pales, mais inquiet, depite, agace. Il baisa distraitement les bras de sa mere, et s'assit avant qu'elle lui en eut donne l'autorisation. Avec les habitudes d'etiquette etablies a la cour d'Anne d'Autriche, cet oubli des convenances etait un signe d'egarement, de la part surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers l'adulation du respect. Mais, s'il manquait si notoirement a tous ces principes, c'est que la cause en devait etre grave. -- Qu'avez-vous, Philippe? demanda Anne d'Autriche en se tournant vers son fils. -- Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d'un air dolent. -- Vous ressemblez, en effet, a un homme fort affaire, dit la reine en posant la plume dans l'ecritoire. Philippe fronca le sourcil, mais ne repondit point. -- Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne d'Autriche, il doit cependant s'en trouver quelqu'une qui vous occupe plus que les autres? -- Une, en effet, m'occupe plus que les autres, oui, madame. -- Je vous ecoute. Philippe ouvrit la bouche pour donner passage a tous les griefs qui se passaient dans son esprit et semblaient n'attendre qu'une issue pour s'exhaler. Mais tout a coup il se tut, et tout ce qu'il avait sur le coeur se resuma par un soupir. -- Voyons, Philippe, voyons, de la fermete, dit la reine mere. Une chose dont on se plaint, c'est presque toujours une personne qui gene, n'est-ce pas? -- Je ne dis point cela, madame. -- De qui voulez-vous parler? Allons, allons, resumez-vous. -- Mais c'est qu'en verite, madame, ce que j'aurais a dire est fort discret. -- Ah! mon Dieu! -- Sans doute; car, enfin, une femme... -- Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mere avec un vif sentiment de curiosite. -- De Madame? -- De votre femme, enfin. -- Oui, oui, j'entends. -- Eh bien! si c'est de Madame que vous voulez me parler, mon fils, ne vous genez pas. Je suis votre mere, et Madame n'est pour moi qu'une etrangere. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez point que je n'ecoute avec interet, ne fut-ce que pour vous, tout ce que vous m'en direz. -- Voyons, a votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous n'avez pas remarque quelque chose? -- Quelque chose, Philippe?... Vous avez des mots d'un vague effrayant... Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque chose? -- Madame est jolie, enfin. -- Mais oui. -- Cependant ce n'est point une beaute. -- Non; mais, en grandissant, elle peut singulierement embellir encore. Vous avez bien vu les changements que quelques annees deja ont apportes sur son visage. Eh bien! elle se developpera de plus en plus, elle n'a que seize ans. A quinze ans, moi aussi, j'etais fort maigre; mais enfin, telle qu'elle est, Madame est jolie. -- Par consequent, on peut l'avoir remarquee. -- Sans doute, on remarque une femme ordinaire, a plus forte raison une princesse. -- Elle a ete bien elevee, n'est-ce pas, madame? -- Madame Henriette, sa mere, est une femme un peu froide, un peu pretentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments. L'education de la jeune princesse peut avoir ete negligee, mais, quant aux principes, je les crois bons; telle etait du moins mon opinion sur elle lors de son sejour en France; depuis, elle est retournee en Angleterre, et je ne sais ce qui s'est passe. -- Que voulez-vous dire? -- Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines tetes, un peu legeres, sont facilement tournees par la prosperite. -- Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois a la princesse une tete un peu legere, en effet. -- Il ne faudrait pas exagerer, Philippe: elle a de l'esprit et une certaine dose de coquetterie tres naturelle chez une jeune femme; mais, mon fils, chez les personnes de haute qualite ce defaut tourne a l'avantage d'une cour. Une princesse un peu coquette se fait ordinairement une cour brillante; un sourire d'elle fait eclore partout le luxe, l'esprit et le courage meme; la noblesse se bat mieux pour un prince dont la femme est belle. -- Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en verite, vous me faites la des peintures fort alarmantes, ma mere. -- En quoi? demanda la reine avec une feinte naivete. -- Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j'ai eu de la repugnance a me marier. -- Ah! mais, cette fois, vous m'alarmez. Vous avez donc un grief serieux contre Madame? -- Serieux, je ne dis point cela. -- Alors; quittez cette physionomie renversee. Si vous vous montrez ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un mari fort malheureux. -- Au fait, repondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait, et je suis aise qu'on le sache. -- Philippe! Philippe! -- Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n'ai point compris la vie comme on me la fait. -- Expliquez-vous. -- Ma femme n'est point a moi, en verite; elle m'echappe en toute circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances, les toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts. -- Vous etes jaloux, Philippe! -- Moi? Dieu m'en preserve! A d'autres qu'a moi ce sot role de mari jaloux; mais je suis contrarie. -- Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez la a votre femme, et tant que vous n'aurez rien de plus considerable... -- Ecoutez donc, sans etre coupable, une femme peut inquieter; il est de certaines frequentations, de certaines preferences que les jeunes femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois au diable les maris les moins jaloux. -- Ah! nous y voila, enfin; ce n'est point sans peine. Les frequentations, les preferences, bon! Depuis une heure que nous battons la campagne, vous venez enfin d'aborder la veritable question. -- Eh bien! oui... -- Ceci est plus serieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de torts envers vous? -- Precisement. -- Quoi! votre femme, apres quatre jours de mariage, vous prefererait quelqu'un, frequenterait quelqu'un? Prenez-y garde, Philippe, vous exagerez ses torts; a force de vouloir prouver, on ne prouve rien. Le prince, effarouche du serieux de sa mere, voulut repondre, mais il ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles. -- Voila que vous reculez, dit Anne d'Autriche, j'aime mieux cela; c'est une reconnaissance de vos torts. -- Non! s'ecria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le prouver. J'ai dit preferences, n'est-ce pas? j'ai dit frequentations, n'est-ce pas? Eh bien! ecoutez. Anne d'Autriche s'appreta complaisamment a ecouter avec ce plaisir de commere que la meilleure femme, que la meilleure mere, fut-elle reine, trouve toujours dans son immixtion a de petites querelles de menage. -- Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose. -- Laquelle? -- Pourquoi ma femme a-t-elle conserve une cour anglaise? Dites! Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mere, comme s'il eut ete convaincu qu'elle ne trouverait rien a repondre a ce reproche. -- Mais, reprit Anne d'Autriche, c'est tout simple, parce que les Anglais sont ses compatriotes, parce qu'ils ont depense beaucoup d'argent pour l'accompagner en France, et qu'il serait peu poli, peu politique meme, de congedier brusquement une noblesse qui n'a recule devant aucun devouement, devant aucun sacrifice. -- Eh! ma mere, le beau sacrifice, en verite, que de se deranger d'un vilain pays pour venir dans une belle contree, ou l'on fait avec un ecu plus d'effet qu'autre part avec quatre! Le beau devouement, n'est-ce pas, que de faire cent lieues pour accompagner une femme dont on est amoureux? -- Amoureux, Philippe? Songez-vous a ce que vous dites? -- Parbleu! -- Et qui donc est amoureux de Madame? -- Le beau duc de Buckingham... N'allez-vous pas aussi me defendre celui la, ma mere? Anne d'Autriche rougit et sourit en meme temps. Ce nom de duc de Buckingham lui rappelait a la fois de si doux et de si tristes souvenirs! -- Le duc de Buckingham? murmura-t-elle. -- Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand- pere Henri IV. -- Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne d'Autriche. -- Allons! bien; voila ma mere qui defend contre moi le galant de ma femme! s'ecria Philippe tellement exaspere que sa nature frele en fut ebranlee jusqu'aux larmes. -- Mon fils! mon fils! s'ecria Anne d'Autriche, l'expression n'est pas digne de vous. Votre femme n'a point de galant, et si elle en devait avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de cette race, je vous le repete, sont loyaux et discrets; l'hospitalite leur est sacree. -- Eh! madame! s'ecria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais, et les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des princes francais? Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna sous pretexte de tirer sa plume de l'ecritoire; mais, en realite, pour cacher sa rougeur aux yeux de son fils. -- En verite, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui me confondent, et votre colere vous aveugle, comme elle m'epouvante; reflechissez, voyons! -- Madame, je n'ai pas besoin de reflechir, je vois. -- Et que voyez-vous? -- Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose lui faire des presents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait de sachets a la violette; or, nos parfumeurs francais, vous le savez bien, madame, vous qui en avez demande tant de fois sans pouvoir en obtenir, or, nos parfumeurs francais n'ont jamais pu trouver cette odeur. Eh bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un sachet a la violette. C'est donc de lui que venait celui de ma femme. -- En verite, monsieur, dit Anne d'Autriche, vous batissez des pyramides sur des pointes d'aiguilles; prenez garde. Quel mal, je vous le demande, y a-t-il a ce qu'un compatriote donne une recette d'essence nouvelle a sa compatriote? Ces idees etranges, je vous le jure, me rappellent douloureusement votre pere, qui m'a fait souvent souffrir avec injustice. -- Le pere de M. de Buckingham etait sans doute plus reserve, plus respectueux que son fils, dit etourdiment Philippe, sans voir qu'il touchait rudement au coeur de sa mere. La reine palit et appuya une main crispee sur sa poitrine; mais, se remettant promptement: -- Enfin, dit-elle, vous etes venu ici dans une intention quelconque? -- Sans doute. -- Alors, expliquez-vous. -- Je suis venu, madame, dans l'intention de me plaindre energiquement, et pour vous prevenir que je n'endurerai rien de la part de M. de Buckingham. -- Vous n'endurerez rien? -- Non. -- Que ferez-vous? -- Je me plaindrai au roi. -- Et que voulez-vous que vous reponde le roi? -- Eh bien! dit Monsieur avec une expression de feroce fermete qui faisait un etrange contraste avec la douceur habituelle de sa physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-meme. -- Qu'appelez-vous vous faire justice vous-meme? demanda Anne d'Autriche avec un certain effroi. -- Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que M. de Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma volonte. -- Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine; car si vous agissiez de la sorte, si vous violiez a ce point l'hospitalite, j'invoquerais contre vous la severite du roi. -- Vous me menacez, ma mere! s'ecria Philippe eplore; vous me menacez quand je me plains! -- Non, je ne vous menace pas, je mets une digue a votre emportement. Je vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou tout autre Anglais un moyen rigoureux, qu'employer meme un procede peu civil, c'est entrainer la France et l'Angleterre dans des divisions fort douloureuses. Quoi! un prince, le frere du roi de France, ne saurait pas dissimuler une injure, meme reelle, devant une necessite politique! Philippe fit un mouvement. -- D'ailleurs, continua la reine, l'injure n'est ni vraie ni possible, et il ne s'agit que d'une jalousie ridicule. -- Madame, je sais ce que je sais. -- Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte a la patience. -- Je ne suis point patient, madame. La reine se leva pleine de roideur et de ceremonie glacee. -- Alors expliquez vos volontes, dit-elle. -- Je n'ai point de volonte, madame; mais j'exprime des desirs. Si, de lui-meme, M. de Buckingham ne s'ecarte point de ma maison, je la lui interdirai. -- Ceci est une question dont nous refererons au roi, dit Anne d'Autriche le coeur gonfle, la voix emue. -- Mais, madame, s'ecria Philippe en frappant ses mains l'une contre l'autre, soyez ma mere et non la reine, puisque je vous parle en fils; entre M. de Buckingham et moi, c'est l'affaire d'un entretien de quatre minutes. -- C'est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur, dit la reine reprenant son autorite; ce n'est pas digne de vous. -- Eh bien! soit! je ne paraitrai pas, mais j'intimerai mes volontes a Madame. -- Oh! fit Anne d'Autriche avec la melancolie du souvenir, ne tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop haut imperativement a la votre. Femme vaincue n'est pas toujours convaincue. -- Que faire alors?... Je consulterai autour de moi. -- Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine, votre de Wardes... Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe; vous desirez que le duc de Buckingham s'eloigne, n'est-ce pas? -- Au plus tot, madame. -- Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne temoignez rien a votre femme, au roi, a personne. Des conseils, n'en recevez que de moi. Helas! je sais ce que c'est qu'un menage trouble par des conseillers. -- J'obeirai, ma mere. -- Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc. -- Oh! ce ne sera point difficile. -- Ou croyez-vous qu'il soit? -- Pardieu! a la porte de Madame, dont il attend le lever: c'est hors de doute. -- Bien! fit Anne d'Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que je le prie de me venir voir. Philippe baisa la main de sa mere et partit a la recherche de M. de Buckingham. Chapitre XCII -- _For ever!_ Milord Buckingham, soumis a l'invitation de la reine mere, se presenta chez elle une demi-heure apres le depart du duc d'Orleans. Lorsque son nom fut prononce par l'huissier, la reine, qui s'etait accoudee sur sa table, la tete dans ses mains, se releva et recut avec un sourire le salut plein de grace et de respect que le duc lui adressait. Anne d'Autriche etait belle encore. On sait qu'a cet age deja avance ses longs cheveux cendres, ses belles mains, ses levres vermeilles faisaient encore l'admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce moment, tout entiere a un souvenir qui remuait le passe dans son coeur, elle etait aussi belle qu'aux jours de la jeunesse, alors que son palais s'ouvrait pour recevoir, jeune et passionne, le pere de ce Buckingham, cet infortune qui avait vecu pour elle, qui etait mort en prononcant son nom. Anne d'Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre, que l'on y decouvrait a la fois la complaisance d'une affection maternelle et quelque chose de doux comme une coquetterie d'amante. -- Votre Majeste, dit Buckingham avec respect, a desire me parler? -- Oui, duc, repliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir. Cette faveur que faisait Anne d'Autriche au jeune homme, cette caresse de la langue du pays dont le duc etait sevre depuis son sejour en France, remuerent profondement son ame. Il devina sur- le-champ que la reine avait quelque chose a lui demander. Apres avoir donne les premiers moments a l'oppression insurmontable qu'elle avait ressentie, la reine reprit son air riant. -- Monsieur, dit-elle en francais, comment trouvez-vous la France? -- Un beau pays, madame, repliqua le duc. -- L'aviez-vous deja vue? -- Deja une fois, oui, madame. -- Mais, comme tout bon Anglais, vous preferez l'Angleterre? -- J'aime mieux ma patrie que la patrie d'un Francais, repondit le duc; mais si Votre Majeste me demande lequel des deux sejours je prefere, Londres ou Paris, je repondrai Paris. Anne d'Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces paroles avaient ete prononcees. -- Vous avez, m'a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous habitez un palais riche et ancien? -- Le palais de mon pere, repliqua Buckingham en baissant les yeux. -- Ce sont la des avantages precieux et des souvenirs, repliqua la reine en touchant malgre elle des souvenirs dont on ne se separe pas volontiers. -- En effet, dit le duc subissant l'influence melancolique de ce preambule, les gens de coeur revent autant par le passe ou par l'avenir que par le present. -- C'est vrai, dit la reine a voix basse. Il en resulte, ajouta-t- elle, que vous, milord, qui etes un homme de coeur... vous quitterez bientot la France... pour vous renfermer dans vos richesses, dans vos reliques. Buckingham leva la tete. -- Je ne crois pas, dit-il, madame. -- Comment? -- Je pense, au contraire, que je quitterai l'Angleterre pour venir habiter la France. Ce fut au tour d'Anne d'Autriche a manifester son etonnement. -- Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du nouveau roi? -- Au contraire, madame, Sa Majeste m'honore d'une bienveillance sans bornes. -- Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminuee; on la disait considerable. -- Ma fortune, madame, n'a jamais ete plus florissante. -- Il faut alors que ce soit quelque cause secrete? -- Non, madame, dit vivement Buckingham, il n'est rien dans la cause de ma determination qui soit secret. J'aime le sejour de France, j'aime une cour pleine de gout et de politesse; j'aime enfin, madame, ces plaisirs un peu serieux qui ne sont pas les plaisirs de mon pays et qu'on trouve en France. Anne d'Autriche sourit avec finesse. -- Les plaisirs serieux! dit-elle; avez-vous bien reflechi, monsieur de Buckingham, a ce serieux-la? Le duc balbutia. -- Il n'est pas de plaisir si serieux, continua la reine, qui doive empecher un homme de votre rang... -- Madame, interrompit le duc, Votre Majeste insiste beaucoup sur ce point, ce me semble. -- Vous trouvez, duc? -- C'est, n'en deplaise a Votre Majeste, la deuxieme fois qu'elle vante les attraits de l'Angleterre aux depens du charme qu'on eprouve a vivre en France. Anne d'Autriche s'approcha du jeune homme, et, posant sa belle main sur son epaule qui tressaillit au contact: -- Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le sejour du pays natal. Il m'est arrive, a moi, bien souvent, de regretter l'Espagne. J'ai vecu longtemps, milord, bien longtemps pour une femme, et je vous avoue qu'il ne s'est point passe d'annee que je n'aie regrette l'Espagne. -- Pas une annee, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de ces annees ou vous etiez reine de beaute, comme vous l'etes encore, du reste? -- Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre mere! Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui penetrerent le coeur de Buckingham. -- Oui, dit-elle, je serais votre mere, et voila pourquoi je vous donne un bon conseil. -- Le conseil de m'en retourner a Londres? s'ecria-t-il. -- Oui, milord, dit-elle. Le duc joignit les mains d'un air effraye, qui ne pouvait manquer son effet sur cette femme disposee a des sentiments tendres par de tendres souvenirs. -- Il le faut, ajouta la reine. -- Comment! s'ecria-t-il encore, l'on me dit serieusement qu'il faut que je parte, qu'il faut que je m'exile, qu'il faut que je me sauve! -- Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait que la France est votre patrie. -- Madame, le pays des gens qui aiment, c'est le pays de ceux qu'ils aiment. -- Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez a qui vous parlez! Buckingham se mit a deux genoux. -- Madame, madame, vous etes une source d'esprit, de bonte, de clemence; madame, vous n'etes pas seulement la premiere de ce royaume par le rang, vous etes la premiere du monde par les qualites qui vous font divine; je n'ai rien dit, madame. Ai-je dit quelque chose a quoi vous puissiez me repondre une aussi cruelle parole? Est-ce que je me suis trahi, madame? -- Vous vous etes trahi, dit la reine a voix basse. -- Je n'ai rien dit! je ne sais rien! -- Vous oubliez que vous avez parle, pense devant une femme, et d'ailleurs... -- D'ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous m'ecoutez. -- On le sait, au contraire, duc; vous avez les defauts et les qualites de la jeunesse. -- On m'a trahi! on m'a denonce! -- Qui cela? -- Ceux qui deja, au Havre, avaient, avec une infernale perspicacite, lu dans mon coeur a livre ouvert. -- Je ne sais de qui vous entendez parler. -- Mais M. de Bragelonne, par exemple. -- C'est un nom que je connais sans connaitre celui qui le porte. Non, M. de Bragelonne n'a rien dit. -- Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu'un avait eu l'audace de voir en moi ce que je n'y veux point voir moi-meme... -- Que feriez-vous, duc? -- Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent. -- Celui qui a trouve votre secret, fou que vous etes, celui-la n'est pas tue encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-la est arme de tous droits: c'est un mari, c'est un jaloux, c'est le second gentilhomme de France, c'est mon fils, le duc d'Orleans. Le duc palit. -- Que vous etes cruelle, madame! dit-il. -- Vous voila bien, Buckingham, dit Anne d'Autriche avec melancolie, passant par tous les extremes et combattant les nuages, quand il vous serait si facile de demeurer en paix avec vous-meme. -- Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de bataille, repliqua doucement le jeune homme en se laissant aller au plus douloureux abattement. Anne courut a lui et lui prit la main. -- Villiers, dit-elle en anglais avec une vehemence a laquelle nul n'eut pu resister, que demandez-vous? A une mere, de sacrifier son fils; a une reine, de consentir au deshonneur de sa maison! Vous etes un enfant, n'y pensez pas! Quoi! pour vous epargner une larme, je commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des morts; les morts du moins furent respectueux et soumis; les morts s'inclinaient devant un ordre d'exil; ils emportaient leur desespoir comme une richesse en leur coeur, parce que le desespoir venait de la femme aimee, parce que la mort, ainsi trompeuse, etait comme un don, comme une faveur. Buckingham se leva les traits alteres, les mains sur le coeur. -- Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez avaient recu l'ordre d'exil d'une bouche aimee; on ne les chassait point: on les priait de partir, on ne riait pas d'eux. -- Non, l'on se souvenait! murmura Anne d'Autriche. Mais qui vous dit qu'on vous chasse, qu'on vous exile? Qui vous dit qu'on ne se souvienne pas de votre devouement? Je ne parle pour personne, Villiers, je parle pour moi, partez! Rendez-moi ce service, faites-moi cette grace; que je doive cela encore a quelqu'un de votre nom. -- C'est donc pour vous, madame? -- Pour moi seule. -- Il n'y aura derriere moi aucun homme qui rira, aucun prince qui dira: "J'ai voulu!" -- Duc, ecoutez-moi. Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression solennelle. -- Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n'est moi; je vous jure que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que personne meme ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez sur moi, duc, comme j'ai compte sur vous. -- Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcere, je suis au desespoir; la consolation, si douce et si complete qu'elle soit, ne me paraitra pas suffisante. -- Ami, avez-vous connu votre mere? repliqua la reine avec un caressant sourire. -- Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame me couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais. -- Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune homme, je suis une mere pour vous, et, croyez-moi bien, jamais personne ne fera pleurer mon fils. -- Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant d'emotion; je sens qu'il y avait place encore dans mon coeur pour un sentiment plus doux, plus noble que l'amour. La reine mere le regarda et lui serra la main. -- Allez, dit-elle. -- Quand faut-il que je parte? ordonnez! -- Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous partez, mais vous choisissez votre jour... Ainsi, au lieu de partir aujourd'hui, comme vous le desireriez sans doute; demain, comme on s'y attendait, partez apres demain au soir; seulement, annoncez des aujourd'hui votre volonte. -- Ma volonte? murmura le jeune homme. -- Oui, duc. -- Et... je ne reviendrai jamais en France? Anne d'Autriche reflechit un moment, et s'absorba dans la douloureuse gravite de cette meditation. -- Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour ou j'irai dormir eternellement a Saint-Denis pres du roi mon epoux. -- Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham. -- Qui etait roi de France, repliqua la reine. -- Madame, vous etes pleine de bonte, vous entrez dans la prosperite, vous nagez dans la joie; de longues annees vous sont promises. -- Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de sourire. -- Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis jeune. -- Oh! Dieu merci... -- La mort, madame, ne compte pas les annees; elle est impartiale; on meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard. -- Duc, pas de sombres idees; je vais vous egayer. Venez dans deux ans. Je vois sur votre charmante figure que les idees qui vous font si lugubre aujourd'hui seront des idees decrepites avant six mois; donc, elles seront mortes et oubliees dans le delai que je vous assigne. -- Je crois que vous me jugiez mieux tout a l'heure, madame, repliqua le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de la maison de Buckingham, le temps n'a pas de prise. -- Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le front avec une tendresse qu'elle ne put reprimer; allez! allez! ne m'attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous etes sujet du roi d'Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu, Villiers! _farewell_, Villiers! -- _For ever!_ repliqua le jeune homme. Et il s'enfuit en devorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur son front; puis, se regardant au miroir: -- On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on a toujours vingt ans dans quelque coin du coeur. Chapitre XCIII -- Ou sa Majeste Louis XIV ne trouve Melle de La Valliere ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne Raoul et le comte de La Fere arriverent a Paris le soir du jour ou Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mere. A peine arrive, le comte fit demander par Raoul une audience au roi. Le roi avait passe une partie de la journee a regarder avec Madame et les dames de la cour des etoffes de Lyon dont il faisait present a sa belle-soeur. Il y avait eu ensuite diner a la cour, puis jeu, et, selon son habitude, le roi, quittant le jeu a huit heures, avait passe dans son cabinet pour travailler avec M. Colbert et M. Fouquet. Raoul etait dans l'antichambre au moment ou les deux ministres sortirent, et le roi l'apercut par la porte entrebaillee. -- Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il. Le jeune homme s'approcha. -- Sire, repliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fere, qui arrive de Blois avec grand desir d'entretenir Votre Majeste. -- J'ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La Fere est-il pret? -- M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majeste. -- Qu'il monte. Cinq minutes apres, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le maitre avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact au-dessus de son age, reservait pour s'acquerir les hommes que l'on ne conquiert point avec des faveurs ordinaires. -- Comte, dit le roi, laissez-moi esperer que vous venez me demander quelque chose. -- Je ne le cacherai point a Votre Majeste, repliqua le comte; je viens en effet solliciter. -- Voyons! dit le roi d'un air joyeux. -- Ce n'est pas pour moi, Sire. -- Tant pis! mais enfin, pour votre protege, comte, je ferai ce que vous me refusez de faire pour vous. -- Votre Majeste me console... Je viens parler au roi pour le vicomte de Bragelonne. -- Comte, c'est comme si vous parliez pour vous. -- Pas tout a fait, Sire... Ce que je desire obtenir de vous, je ne le puis pour moi-meme. Le vicomte pense a se marier. -- Il est jeune encore; mais qu'importe... C'est un homme distingue, je lui veux trouver une femme. -- Il l'a trouvee, Sire, et ne cherche que l'assentiment de Votre Majeste. -- Ah! il ne s'agit que de signer un contrat de mariage? Athos s'inclina. -- A-t-il choisi sa fiancee riche et d'une qualite qui vous agree? Athos hesita un moment. -- La fiancee est demoiselle, repliqua-t-il; mais pour riche, elle ne l'est pas. -- C'est un mal auquel nous voyons remede. -- Votre Majeste me penetre de reconnaissance; toutefois, elle me permettra de lui faire une observation. -- Faites, comte. -- Votre Majeste semble annoncer l'intention de doter cette jeune fille? -- Oui, certes. -- Et ma demarche au Louvre aurait eu ce resultat? J'en serais chagrin, Sire. -- Pas de fausse delicatesse, comte; comment s'appelle la fiancee? -- C'est, dit Athos froidement, Mlle de La Valliere de La Baume Le Blanc. -- Ah! fit le roi en cherchant dans sa memoire; je connais ce nom; un marquis de La Valliere... -- Oui, Sire, c'est sa fille. -- Il est mort? -- Oui, Sire. -- Et la veuve s'est remariee a M. de Saint-Remy, maitre d'hotel de Madame douairiere? -- Votre Majeste est bien informee. -- C'est cela, c'est cela!... Il y a plus: la demoiselle est entree dans les filles d'honneur de Madame la jeune. -- Votre Majeste sait mieux que moi toute l'histoire. Le roi reflechit encore, et regardant a la derobee le visage assez soucieux d'Athos: -- Comte, dit-il, elle n'est pas fort jolie, cette demoiselle, il me semble? -- Je ne sais trop, repondit Athos. -- Moi, je l'ai regardee: elle ne m'a point frappe. -- C'est un air de douceur et de modestie, mais peu de beaute, Sire. -- De beaux cheveux blonds, cependant. -- Je crois que oui. -- Et d'assez beaux yeux bleus. -- C'est cela meme. -- Donc, sous le rapport de la beaute, le parti est ordinaire. Passons a l'argent. -- Quinze a vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les amoureux sont desinteresses; moi-meme, je fais peu de cas de l'argent. -- Le superflu, voulez-vous dire; mais le necessaire, c'est urgent. Avec quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme ne peut aborder la cour. Nous y suppleerons; je veux faire cela pour Bragelonne. Athos s'inclina. Le roi remarqua encore sa froideur. -- Passons de l'argent a la qualite, dit Louis XIV; fille du marquis de La Valliere, c'est bien; mais nous avons ce bon Saint- Remy qui gate un peu la maison... par les femmes, je le sais, enfin cela gate; et vous, comte, vous tenez fort, je crois, a votre maison. -- Moi, Sire, je ne tiens plus a rien du tout qu'a mon devouement pour Votre Majeste. Le roi s'arreta encore. -- Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande en mariage, et vous paraissez fort afflige de faire cette demande. Oh! je me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les uns, je mets mon amitie au service de l'intelligence; avec les autres, je mets ma defiance que double la perspicacite. Je le repete, vous ne faites point cette demande de bon coeur. -- Eh bien! Sire, c'est vrai. -- Alors, je ne vous comprends point; refusez. -- Non, Sire: j'aime Bragelonne de tout mon amour; il est epris de Mlle de La Valliere, il se forge des paradis pour l'avenir; je ne suis pas de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse. Ce mariage me deplait, mais je supplie Votre Majeste d'y consentir au plus vite, et de faire ainsi le bonheur de Raoul. -- Voyons, voyons, comte, l'aime-t-elle? -- Si Votre Majeste veut que je lui dise la verite, je ne crois pas a l'amour de Mlle de La Valliere; elle est jeune, elle est enfant, elle est enivree; le plaisir de voir la cour, l'honneur d'etre au service de Madame, balanceront dans sa tete ce qu'elle pourrait avoir de tendresse dans le coeur, ce sera donc un mariage comme Votre Majeste en voit beaucoup a la cour; mais Bragelonne le veut; que cela soit ainsi. -- Vous ne ressemblez cependant pas a ces peres faciles qui se font esclaves de leurs enfants? dit le roi. -- Sire, j'ai de la volonte contre les mechants, je n'en ai point contre les gens de coeur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son esprit, libre d'ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux pas priver Votre Majeste des services qu'il peut rendre. -- Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre coeur. -- Alors, repliqua le comte, je n'ai pas besoin de dire a Votre Majeste que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou plutot de cet enfant. -- Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne. -- Je n'attends plus, Sire, que la signature de Votre Majeste. Raoul aura l'honneur de se presenter devant vous, et recevra votre consentement. -- Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi; je viens de vous dire que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m'oppose-je en ce moment a son mariage. -- Mais, Sire, s'ecria Athos, Votre Majeste m'a promis... -- Non pas cela, comte; je ne vous l'ai point promis, car cela est oppose a mes vues. -- Je comprends tout ce que l'initiative de Votre Majeste a de bienveillant et de genereux pour moi; mais je prends la liberte de vous rappeler que j'ai pris l'engagement de venir en ambassadeur. -- Un ambassadeur, comte, demande souvent et n'obtient pas toujours. -- Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne! -- Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte. -- L'amour, Sire, c'est une force irresistible. -- On resiste a l'amour; je vous le certifie, comte. -- Lorsqu'on a l'ame d'un roi, votre ame, Sire. -- Ne vous inquietez plus a ce sujet. J'ai des vues sur Bragelonne; je ne dis pas qu'il n'epousera pas Mlle de La Valliere; mais je ne veux point qu'il se marie si jeune; je ne veux point qu'il epouse avant qu'il ait fait fortune, et lui, de son cote, merite mes bonnes graces, telles que je veux les lui donner. En un mot, je veux qu'on attende. -- Sire, encore une fois... -- Monsieur le comte, vous etes venu, disiez-vous, me demander une faveur? -- Oui, certes. -- Eh bien! accordez-m'en une, ne parlons plus de cela. Il est possible qu'avant un long temps je fasse la guerre; j'ai besoin de gentilshommes libres autour de moi. J'hesiterais a envoyer sous les balles et le canon un homme marie, un pere de famille, j'hesiterais aussi, pour Bragelonne, a doter, sans raison majeure, une jeune fille inconnue, cela semerait de la jalousie dans ma noblesse. Athos s'inclina et ne repondit rien. -- Est-ce tout ce qu'il vous importait de me demander? ajouta Louis XIV. -- Tout absolument, Sire, et je prends conge de Votre Majeste. Mais faut-il que je previenne Raoul? -- Epargnez-vous ce soin, epargnez-vous cette contrariete. Dites au vicomte que demain, a mon lever, je lui parlerai; quant a ce soir, comte, vous etes de mon jeu. -- Je suis en habit de voyage, Sire. -- Un jour viendra, j'espere, ou vous ne me quitterez pas. Avant peu, comte, la monarchie sera etablie de facon a offrir une digne hospitalite a tous les hommes de votre merite. -- Sire, pourvu qu'un roi soit grand dans le coeur de ses sujets, peu importe le palais qu'il habite, puisqu'il est adore dans un temple. En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne qui l'attendait. -- Eh bien! monsieur? dit le jeune homme. -- Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-etre pas dans le sens que vous croyez, mais il est bon et genereux pour notre maison. -- Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle a m'apprendre, fit le jeune homme en palissant. -- Le roi vous dira demain matin que ce n'est pas une mauvaise nouvelle. -- Mais enfin, monsieur, le roi n'a pas signe? -- Le roi veut faire votre contrat lui-meme, Raoul; et il veut le faire si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en a votre impatience bien plutot qu'a la bonne volonte du roi. Raoul, consterne, parce qu'il connaissait la franchise du comte et en meme temps son habilete, demeura plonge dans une morne stupeur. -- Vous ne m'accompagnez pas chez moi? dit Athos. -- Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il. Et il descendit les degres derriere Athos. -- Oh! pendant que je suis ici, fit tout a coup ce dernier, ne pourrais-je voir M. d'Artagnan? -- Voulez-vous que je vous mene a son appartement? dit Bragelonne. -- Oui, certes. -- C'est dans l'autre escalier, alors. Et ils changerent de chemin; mais, arrives au palier de la grande galerie, Raoul apercut un laquais a la livree du comte de Guiche qui accourut aussitot vers lui en entendant sa voix. -- Qu'y a-t-il? dit Raoul. -- Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous etiez de retour, et il vous a ecrit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure. Raoul se rapprocha d'Athos pour decacheter la lettre. -- Vous permettez, monsieur? dit-il. -- Faites. "Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j'ai une affaire d'importance a traiter sans retard; je sais que vous etes arrive; venez vite." Il achevait a peine de lire, lorsque, debouchant de la galerie, un valet, a la livree de Buckingham, reconnaissant Raoul, s'approcha de lui respectueusement. -- De la part de milord duc, dit-il. -- Ah! s'ecria Athos, je vois, Raoul, que vous etes deja en affaires comme un general d'armee; je vous laisse, je trouverai seul M. d'Artagnan. -- Veuillez m'excuser, je vous prie, dit Raoul. -- Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez chez moi jusqu'a demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, a moins de contrordre. -- Monsieur, je vous presenterai demain mes respects. Athos partit. Raoul ouvrit la lettre de Buckingham. "Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous etes de tous les Francais que j'ai vus celui qui me plait le plus; je vais avoir besoin de votre amitie. Il m'arrive certain message ecrit en bon francais. Je suis Anglais, moi, et j'ai peur de ne pas assez bien comprendre. La lettre est signee d'un bon nom, voila tout ce que je sais. Serez-vous assez obligeant pour me venir voir, car j'apprends que vous etes arrive de Blois? Votre devoue, Villiers, duc de Buckingham." -- Je vais trouver ton maitre, dit Raoul au valet de Guiche en le congediant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham, ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc. Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'epee dans l'eau Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l'aventure de la barriere, traitait Raoul en etranger. On eut dit qu'il ne s'etait rien passe entre eux; seulement, ils avaient l'air de ne pas se connaitre. Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en serrant la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens. Il esperait lire sur leur visage ce qui s'agitait dans leur esprit. De Wardes etait froid et impenetrable. Manicamp semblait perdu dans la contemplation d'une garniture qui l'absorbait. De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir. -- Comme tu as bonne mine! lui dit-il. -- C'est assez etrange, repondit Raoul, car je suis fort peu joyeux. -- C'est comme moi, n'est-ce pas, Raoul? L'amour va mal. -- Tant mieux, de ton cote, comte; la pire nouvelle, celle qui pourrait le plus m'attrister, serait une bonne nouvelle. -- Oh! alors, ne t'afflige pas, car non seulement je suis tres malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi. -- Voila ce que je ne comprends plus, repondit Raoul; explique, mon ami, explique. -- Tu vas comprendre. J'ai vainement combattu le sentiment que tu as vu naitre en moi, grandir en moi, s'emparer de moi; j'ai appele a la fois tous les conseils et toute ma force; j'ai bien considere le malheur ou je m'engageais; je l'ai sonde, c'est un abime, je le sais; mais n'importe, je poursuivrai mon chemin. -- Insense! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir aujourd'hui ta ruine, demain ta mort. -- Advienne que pourra! -- De Guiche! -- Toutes reflexions sont faites; ecoute. -- Oh! tu crois reussir, tu crois que Madame t'aimera! -- Raoul, je ne crois rien, j'espere, parce que l'espoir est dans l'homme et qu'il y vit jusqu'au tombeau. -- Mais j'admets que tu obtiennes ce bonheur que tu esperes, et tu es plus surement perdu encore que si tu ne l'obtiens pas. -- Je t'en supplie, ne m'interromps plus, Raoul, tu ne me convaincras point; car, je te le dis d'avance, je ne veux pas etre convaincu; j'ai tellement marche que je ne puis reculer, j'ai tellement souffert que la mort me paraitrait un bienfait. Je ne suis plus seulement amoureux jusqu'au delire, Raoul, je suis jaloux jusqu'a la fureur. Raoul frappa l'une contre l'autre ses deux mains avec un sentiment qui ressemblait a de la colere. -- Bien! dit-il. -- Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je reclame de toi, de mon ami, de mon frere. Depuis trois jours, Madame est en fetes, en ivresse. Le premier jour, je n'ai point ose la regarder; je la haissais de ne pas etre aussi malheureuse que moi. Le lendemain, je ne la pouvais plus perdre de vue; et de son cote, oui, je crus le remarquer, du moins, Raoul, de son cote, elle me regarda, sinon avec quelque pitie, du moins avec quelque douceur. Mais entre ses regards et les miens vint s'interposer une ombre; le sourire d'un autre provoque son sourire. A cote de son cheval galope eternellement un cheval qui n'est pas le mien; a son oreille vibre incessamment une voix caressante qui n'est pas ma voix. Raoul, depuis trois jours, ma tete est en feu; c'est de la flamme qui coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la chasse; ce sourire, que je l'eteigne; cette voix, que je l'etouffe. -- Tu veux tuer Monsieur? s'ecria Raoul. -- Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas jaloux du mari; je suis jaloux de l'amant. -- De l'amant? -- Mais ne l'as-tu donc pas remarque ici, toi qui la-bas etais si clairvoyant? -- Tu es jaloux de M. de Buckingham? -- A en mourir! -- Encore. -- Oh! cette fois la chose sera facile a regler entre nous, j'ai pris les devants, je lui ai fait passer un billet. -- Tu lui as ecrit? c'est toi? -- Comment sais-tu cela? -- Je le sais, parce qu'il me l'a appris. Tiens. Et il tendit a de Guiche la lettre qu'il avait recue presque en meme temps que la sienne. De Guiche la lut avidement. -- C'est d'un brave homme et surtout d'un galant homme, dit-il. -- Oui, certes, le duc est un galant homme; je n'ai pas besoin de te demander si tu lui as ecrit en aussi bons termes. -- Je te montrerai ma lettre quand tu l'iras trouver de ma part. -- Mais c'est presque impossible. -- Quoi? -- Que j'aille le trouver. -- Comment? -- Le duc me consulte, et toi aussi. -- Oh! tu me donneras la preference, je suppose. Ecoute, voici ce que je te prie de dire a Sa Grace... C'est bien simple... Un de ces jours, aujourd'hui, demain, apres-demain, le jour qui lui conviendra, je veux le rencontrer a Vincennes. -- Reflechis. -- Je croyais t'avoir deja dit que mes reflexions etaient faites. -- Le duc est etranger; il a une mission qui le fait inviolable... Vincennes est tout pres de la Bastille. -- Les consequences me regardent. -- Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je lui donne? -- Il ne t'en demandera pas, sois tranquille... Le duc doit etre aussi las de moi que je le suis de lui; le duc doit me hair autant que je le hais. Ainsi, je t'en supplie, va trouver le duc, et, s'il faut que je le supplie d'accepter ma proposition, je le supplierai. -- C'est inutile... Le duc m'a prevenu qu'il me voulait parler. Le duc est au jeu du roi... Allons-y tous deux. Je le tirerai a quartier dans la galerie. Tu resteras a l'ecart. Deux mots suffiront. -- C'est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de contenance. -- Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le laissassions-nous ici. -- Oui, c'est vrai. -- Il ne sait rien? -- Oh! rien absolument. Vous etes toujours en froid, donc! -- Il ne t'a rien raconte? -- Non. -- Je n'aime pas cet homme, et, comme je ne l'ai jamais aime, il resulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec lui aujourd'hui que je ne l'etais hier. -- Partons alors. Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait a la porte et les conduisit au Palais-Royal. En chemin, Raoul se forgeait un theme. Seul depositaire des deux secrets, il ne desesperait pas de conclure un accommodement entre les deux parties. Il se savait influent pres de Buckingham; il connaissait son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui paraissaient donc point desesperees. En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumiere, ou les femmes les plus belles et les plus illustres de la cour s'agitaient comme des astres dans leur atmosphere de flammes, Raoul ne put s'empecher d'oublier un instant de Guiche pour regarder Louise, qui, au milieu de ses compagnes, pareille a une colombe fascinee, devorait des yeux le cercle royal, tout eblouissant de diamants et d'or. Les hommes etaient debout, le roi seul etait assis. Raoul apercut Buckingham. Il etait a dix pas de Monsieur, dans un groupe de Francais et d'Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et l'incomparable magnificence de ses habits. Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le pere, et ce souvenir ne faisait aucun tort au fils. Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de Belle-Ile. -- Je ne puis l'aborder dans ce moment, dit Raoul. -- Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l'heure. Je brule. -- Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d'Artagnan, qui, magnifique dans son habit neuf de capitaine des mousquetaires, venait de faire dans la galerie une entree de conquerant. Et il se dirigea vers d'Artagnan. -- Le comte de La Fere vous cherchait, chevalier, dit Raoul. -- Oui, repondit d'Artagnan, je le quitte. -- J'avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la nuit ensemble. -- Rendez-vous est pris pour nous retrouver. Et tout en repondant a Raoul, d'Artagnan promenait ses regards distraits a droite et a gauche, cherchant dans la foule quelqu'un ou dans l'appartement quelque chose. Tout a coup son oeil devint fixe comme celui de l'aigle qui apercoit sa proie. Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et d'Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer a qui s'adressait ce coup d'oeil si curieux et si fier du capitaine. -- Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n'y a que vous qui puissiez me rendre un service. -- Lequel, mon cher vicomte? -- Il s'agit d'aller deranger M. de Buckingham, a qui j'ai deux mots a dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous comprenez que ce n'est point moi qui puis me jeter au milieu de la conversation. -- Ah! ah! M. Fouquet; il est la? demanda d'Artagnan. -- Le voyez-vous? Tenez. -- Oui, ma foi! Et tu crois que j'ai plus de droits que toi? -- Vous etes un homme plus considerable. -- Ah! c'est vrai, je suis capitaine des mousquetaires; il y a si longtemps qu'on me promettait ce grade et si peu de temps que je l'ai, que j'oublie toujours ma dignite. -- Vous me rendrez ce service, n'est-ce pas? -- M. Fouquet, diable! -- Avez-vous quelque chose contre lui? -- Non, ce serait plutot lui qui aurait quelque chose contre moi; mais enfin, comme il faudra qu'un jour ou l'autre... -- Tenez, je crois qu'il vous regarde; ou bien serait-ce?... -- Non, non, tu ne te trompes pas, c'est bien a moi qu'il fait cet honneur. -- Le moment est bon, alors. -- Tu crois? -- Allez, je vous en prie. -- J'y vais. De Guiche ne perdait pas de vue Raoul; Raoul lui fit signe que tout etait arrange. D'Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet comme les autres. -- Bonjour, monsieur d'Artagnan. Nous parlions de Belle-Ile-en- Mer, dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du regard qui demandent la moitie de la vie pour etre bien appris, et auxquels certaines gens, malgre toute leur etude, n'arrivent jamais. -- De Belle-Ile-en-Mer? Ah! ah! fit d'Artagnan. C'est a vous, je crois, monsieur Fouquet? -- Monsieur vient de me dire qu'il l'avait donnee au roi, dit Buckingham. Serviteur, monsieur d'Artagnan. -- Connaissez-vous Belle-Ile, chevalier? demanda Fouquet au mousquetaire. -- J'y ai ete une seule fois, monsieur, repondit d'Artagnan en homme d'esprit et en galant homme. -- Y etes-vous reste longtemps? -- A peine une journee, monseigneur. -- Et vous y avez vu? -- Tout ce qu'on peut voir en un jour. -- C'est beaucoup d'un jour quand on a votre regard, monsieur. D'Artagnan s'inclina. Pendant ce temps, Raoul faisait signe a Buckingham. -- Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse le capitaine, qui se connait mieux que moi en bastions, en escarpes et en contrescarpes, et je vais rejoindre un ami qui me fait signe. Vous comprenez... En effet, Buckingham se detacha du groupe et s'avanca vers Raoul, mais tout en s'arretant un instant a la table ou jouaient Madame, la reine mere, la jeune reine et le roi. -- Allons, Raoul, dit de Guiche, le voila; ferme et vite! Buckingham en effet, apres avoir presente un compliment a Madame, continuait son chemin vers Raoul. Raoul vint au-devant de lui. De Guiche demeura a sa place. Il le suivit des yeux. La manoeuvre etait combinee de telle facon que la rencontre des deux jeunes gens eut lieu dans l'espace reste vide entre le groupe du jeu et la galerie ou se promenaient, en s'arretant de temps en temps, pour causer, quelques braves gentilshommes. Mais, au moment ou les deux lignes allaient s'unir, elles furent rompues par une troisieme. C'etait Monsieur qui s'avancait vers le duc de Buckingham. Monsieur avait sur ses levres roses et pommadees son plus charmant sourire. -- Eh! mon Dieu! dit-il avec une affectueuse politesse, que vient- on de m'apprendre, mon cher duc? Buckingham se retourna: il n'avait pas vu venir Monsieur; il avait entendu sa voix, voila tout. Il tressaillit malgre lui. Une legere paleur envahit ses joues. -- Monseigneur, demanda-t-il, qu'a-t-on dit a Votre Altesse qui paraisse lui causer ce grand etonnement? -- Une chose qui me desespere, monsieur, dit le prince, une chose qui sera un deuil pour toute la cour. -- Ah! Votre Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois qu'elle veut parler de mon depart. -- Justement. -- Helas! monseigneur, a Paris depuis cinq a six jours a peine, mon depart ne peut etre un deuil que pour moi. De Guiche entendit le mot de la place ou il etait reste et tressaillit a son tour. -- Son depart! murmura-t-il. Que dit-il donc? Philippe continua avec son meme air gracieux: -- Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, monsieur, je concois cela; on sait que Sa Majeste Charles II, qui se connait en gentilshommes, ne peut se passer de vous. Mais que nous vous perdions sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc l'expression des miens. -- Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la cour de France... -- C'est qu'on vous rappelle, je comprends cela; mais enfin, si vous croyez que mon desir ait quelque poids pres du roi, je m'offre a supplier Sa Majeste Charles II de vous laisser avec nous quelque temps encore. -- Tant d'obligeance me comble, monseigneur, repondit Buckingham; mais j'ai recu des ordres precis. Mon sejour en France etait limite; je l'ai prolonge au risque de deplaire a mon gracieux souverain. Aujourd'hui seulement, je me rappelle que, depuis quatre jours, je devrais etre parti. -- Oh! fit Monsieur. -- Oui, mais, ajouta Buckingham en elevant la voix, meme de maniere a etre entendu des princesses, mais je ressemble a cet homme de l'orient qui, pendant plusieurs jours, devint fou d'avoir fait un beau reve, et qui, un beau matin, se reveilla gueri, c'est-a-dire raisonnable. La cour de France a des enivrements qui peuvent ressembler a ce reve, monseigneur, mais on se reveille enfin et l'on part. Je ne saurais donc prolonger mon sejour comme Votre Altesse veut bien me le demander. -- Et quand partez-vous? demanda Philippe d'un air plein de sollicitude. -- Demain, monseigneur... Mes equipages sont prets depuis trois jours. Le duc d'Orleans fit un mouvement de tete qui signifiait: "Puisque c'est une resolution prise, duc, il n'y a rien a dire." Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra celui d'Anne d'Autriche, qui le remercia et l'approuva par un geste. Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire le serrement de son coeur. Monsieur s'eloigna par ou il etait venu. Mais en meme temps, du cote oppose, s'avancait de Guiche. Raoul craignit que l'impatient jeune homme ne vint faire la proposition lui meme, et se jeta au- devant de lui. -- Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Guiche en tendant ses deux mains au duc et en l'entrainant derriere une colonne... Oh! duc, duc! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je vous ai ecrit; j'etais un fou! Rendez-moi ma lettre! -- C'est vrai, repliqua le jeune duc avec un sourire melancolique, vous ne pouvez plus m'en vouloir. -- Oh! duc, duc, excusez-moi!... Mon amitie, mon amitie eternelle... -- Pourquoi, en effet, m'en voudriez-vous, comte, du moment ou je la quitte, du moment ou je ne la verrai plus? Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa presence etait desormais inutile entre ces deux jeunes gens qui n'avaient plus que des paroles amies, il recula de quelques pas. Ce mouvement le rapprocha de de Wardes. De Wardes parlait du depart de Buckingham. Son interlocuteur etait le chevalier de Lorraine. -- Sage retraite! disait de Wardes. -- Pourquoi cela? -- Parce qu'il economise un coup d'epee au cher duc. Et tous se mirent a rire. Raoul, indigne, se retourna, le sourcil fronce, le sang aux tempes, la bouche dedaigneuse. Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura ferme et attendit. -- Monsieur, dit Raoul a de Wardes, vous ne vous deshabituerez donc pas d'insulter les absents? Hier, c'etait M. d'Artagnan; aujourd'hui, c'est M. de Buckingham. -- Monsieur, monsieur, dit de Wardes, vous savez bien que parfois aussi j'insulte ceux qui sont la. De Wardes touchait Raoul, leurs epaules s'appuyaient l'une a l'autre, leurs visages se penchaient l'un vers l'autre comme pour s'embraser reciproquement du feu de leur souffle et de leur colere. On sentait que l'un etait au sommet de sa haine, l'autre au bout de sa patience. Tout a coup ils entendirent une voix pleine de grace et de politesse qui disait derriere eux: -- On m'a nomme, je crois. Ils se retournerent: c'etait d'Artagnan qui l'oeil souriant et la bouche en coeur, venait de poser sa main sur l'epaule de de Wardes. Raoul s'ecarta d'un pas pour faire place au mousquetaire. De Wardes frissonna par tout le corps, palit, mais ne bougea point. D'Artagnan, toujours avec son sourire, prit la place que Raoul lui abandonnait. -- Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, j'ai a causer avec vous. Ne vous eloignez pas, Raoul; tout le monde peut entendre ce que j'ai a dire a M. de Wardes. Puis son sourire s'effaca, et son regard devint froid et aigu comme une lame d'acier. -- Je suis a vos ordres, monsieur, dit de Wardes. -- Monsieur, reprit d'Artagnan, depuis longtemps je cherchais l'occasion de causer avec vous; aujourd'hui seulement, je l'ai trouvee. Quant au lieu, il est mal choisi, j'en conviens; mais si vous voulez vous donner la peine de venir jusque chez moi, mon chez-moi est justement dans l'escalier qui aboutit a la galerie. -- Je vous suis, monsieur, dit de Wardes. -- Est-ce que vous etes seul ici, monsieur? fit d'Artagnan. -- Non pas, j'ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de mes amis. -- Bien, dit d'Artagnan; mais deux personnes, c'est peu. Vous en trouverez bien encore quelques-unes, n'est-ce pas? -- Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas ou d'Artagnan voulait en venir. Tant que vous en voudrez. -- Des amis? -- Oui, monsieur. -- De bons amis? -- Sans doute. -- Eh bien! faites-en provision, je vous prie. Et vous, Raoul, venez... Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. de Buckingham, s'il vous plait. -- Oh! mon Dieu, monsieur, que de tapage! repondit de Wardes en essayant de sourire. Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui recommander la patience. -- Je suis toujours impassible. Donc, je vous attends, monsieur, dit-il. -- Attendez-moi. -- Alors, au revoir! Et il se dirigea du cote de son appartement. La chambre de d'Artagnan n'etait point solitaire: le comte de La Fere attendait, assis dans l'embrasure d'une fenetre. -- Eh bien? demanda-t-il a d'Artagnan en le voyant rentrer. -- Eh bien! dit celui-ci, M. de Wardes veut bien m'accorder l'honneur de me faire une petite visite, en compagnie de quelques- uns de ses amis et des notres. En effet, derriere le mousquetaire apparurent de Wardes et Manicamp. De Guiche et Buckingham les suivaient, assez surpris et ne sachant ce qu'on leur voulait. Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en entrant, sur toutes les parties de la chambre. Il apercut le comte et alla se placer pres de lui. D'Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il etait capable. Il avait conserve sa physionomie calme et polie. Tous ceux qui se trouvaient la etaient des hommes de distinction occupant un poste a la cour. Puis, lorsqu'il eut fait a chacun ses excuses du derangement qu'il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui, malgre sa puissance sur lui-meme, ne pouvait empecher sa physionomie d'exprimer une surprise melee d'inquietude. -- Monsieur, dit-il, maintenant que nous voici hors du palais du roi, maintenant que nous pouvons causer tout haut sans manquer aux convenances, je vais vous faire savoir pourquoi j'ai pris la liberte de vous prier de passer chez moi et d'y convoquer en meme temps ces messieurs. J'ai appris, par M. le comte de La Fere, mon ami, les bruits injurieux que vous semiez sur mon compte; vous m'avez dit que vous me teniez pour votre ennemi mortel, attendu que j'etais, dites-vous, celui de votre pere. -- C'est vrai, monsieur, j'ai dit cela, reprit de Wardes, dont la paleur se colora d'une legere flamme. -- Ainsi, vous m'accusez d'un crime, d'une faute ou d'une lachete. Je vous prie de preciser votre accusation. -- Devant temoins, monsieur? -- Oui, sans doute, devant temoins, et vous voyez que je les ai choisis experts en matiere d'honneur. -- Vous n'appreciez pas ma delicatesse, monsieur. Je vous ai accuse, c'est vrai; mais j'ai garde le secret sur l'accusation. Je ne suis entre dans aucun detail, je me suis contente d'exprimer ma haine devant des personnes pour lesquelles c'etait presque un devoir de vous la faire connaitre. Vous ne m'avez pas tenu compte de ma discretion, quoique vous fussiez interesse a mon silence. Je ne reconnais point la votre prudence habituelle, monsieur d'Artagnan. D'Artagnan se mordit le coin de la moustache. -- Monsieur, dit-il, j'ai deja eu l'honneur de vous prier d'articuler les griefs que vous aviez contre moi. -- Tout haut? -- Parbleu! -- Je parlerai donc. -- Parlez, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant, nous vous ecoutons tous. -- Eh bien! monsieur, il s'agit, non pas d'un tort envers moi, mais d'un tort envers mon pere. -- Vous l'avez deja dit. -- Oui, mais il y a certaines choses qu'on n'aborde qu'avec hesitation. -- Si cette hesitation existe reellement, je vous prie de la surmonter, monsieur. -- Meme dans le cas ou il s'agirait d'une action honteuse? -- Dans tous les cas. Les temoins de cette scene commencerent par se regarder entre eux avec une certaine inquietude. Cependant, ils se rassurerent en voyant que le visage de d'Artagnan ne manifestait aucune emotion. De Wardes gardait le silence. -- Parlez, monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous nous faites attendre. -- Eh bien! ecoutez. Mon pere aimait une femme, une femme noble; cette femme aimait mon pere. D'Artagnan echangea un regard avec Athos. De Wardes continua. -- M. d'Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez- vous, se substitua, sous un deguisement, a celui qui etait attendu et abusa de l'obscurite. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. Un leger murmure se fit entendre parmi les assistants. -- Oui, j'ai commis cette mauvaise action. Vous auriez du ajouter, monsieur, puisque vous etes si impartial, qu'a l'epoque ou se passa l'evenement que vous me reprochez, je n'avais point encore vingt et un ans. -- L'action n'en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l'age de raison suffit a un gentilhomme pour ne pas commettre une indelicatesse. Un nouveau murmure se fit entendre, mais d'etonnement et presque de doute. -- C'etait une supercherie honteuse, en effet, dit d'Artagnan, et je n'ai point attendu que M. de Wardes me la reprochat pour me la reprocher moi-meme et bien amerement. L'age m'a fait plus raisonnable, plus probe surtout, et j'ai expie ce tort par de longs regrets. Mais j'en appelle a vous, messieurs; cela se passait en 1626, et c'etait un temps, heureusement pour vous, vous ne savez cela que par tradition, et c'etait un temps ou l'amour n'etait pas scrupuleux, ou les consciences ne distillaient pas, comme aujourd'hui, le venin et la myrrhe. Nous etions de jeunes soldats toujours battants, toujours battus, toujours l'epee hors du fourreau ou tout au moins a moitie tiree, toujours entre deux morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait presses. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens encore, monsieur de Wardes. -- Oui, monsieur, je comprends cela, car l'action comportait le repentir; mais vous n'en avez pas moins cause la perte d'une femme. Celle dont vous parlez, voilee par sa honte, courbee sous son affront, celle dont vous parlez a fui, elle a quitte la France, et l'on n'a jamais su ce qu'elle etait devenue... -- Oh! fit le comte de La Fere en etendant le bras vers de Wardes avec un sinistre sourire, si fait, monsieur, on l'a vue, et il est meme ici quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent la reconnaitre au portrait que j'en vais faire. C'etait une femme de vingt-cinq ans, mince, pale, blonde, qui s'etait mariee en Angleterre. -- Mariee? fit de Wardes. -- Ah! vous ignoriez qu'elle fut mariee? Vous voyez que nous sommes mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous qu'on l'appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom a cette qualification? -- Oui, monsieur, je sais cela. -- Mon Dieu! murmura Buckingham. -- Eh bien! cette femme, qui venait d'Angleterre, retourna en Angleterre, apres avoir trois fois conspire la mort de M. d'Artagnan. C'etait justice, n'est-ce pas? Je le veux bien, M. d'Artagnan l'avait insultee. Mais ce qui n'est plus justice, c'est qu'en Angleterre, par ses seductions, cette femme conquit un jeune homme qui etait au service de lord de Winter, et que l'on nommait Felton. Vous palissez, milord de Buckingham? vos yeux s'allument a la fois de colere et de douleur? Alors, achevez le recit, milord, et dites a M. de Wardes quelle etait cette femme qui mit le couteau a la main de l'assassin de votre pere. Un cri s'echappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un mouchoir sur son front inonde de sueur. Un grand silence s'etait fait parmi tous les assistants. -- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d'Artagnan, que ce recit avait d'autant plus impressionne que ses propres souvenirs se ravivaient aux paroles d'Athos; vous voyez que mon crime n'est point la cause d'une perte d'ame, et que l'ame etait bel et bien perdue avant mon regret. C'est donc bien un acte de conscience. Or, maintenant que ceci est etabli, il me reste, monsieur de Wardes, a vous demander bien humblement pardon de cette action honteuse, comme bien certainement j'eusse demande pardon a M. votre pere, s'il vivait encore, et si je l'eusse rencontre apres mon retour en France depuis la mort de Charles Ier. -- Mais c'est trop, monsieur d'Artagnan, s'ecrierent vivement plusieurs voix. -- Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur de Wardes, j'espere que tout est fini entre nous deux, et qu'il ne vous arrivera plus de mal parler de moi. C'est une affaire purgee, n'est-ce pas? De Wardes s'inclina en balbutiant. -- J'espere aussi, continua d'Artagnan en se rapprochant du jeune homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en avez la facheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi parfait que vous l'etes, vous qui reprochez une vetille de jeunesse a un vieux soldat, apres trente-cinq ans, vous, dis-je, qui arborez cette purete de conscience, vous prenez de votre cote, l'engagement tacite de ne rien faire contre la conscience et l'honneur. Or, ecoutez bien ce qui me reste a vous dire, monsieur de Wardes. Gardez-vous qu'une histoire ou votre nom figurera ne parvienne a mes oreilles. -- Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien. -- Oh! je n'ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d'Artagnan, et vous etes condamne a m'entendre encore. Le cercle se rapprocha curieusement. -- Vous parliez haut tout a l'heure de l'honneur d'une femme et de l'honneur de votre pere; vous nous avez plu en parlant ainsi, car il est doux de songer que ce sentiment de delicatesse et de probite qui ne vivait pas, a ce qu'il parait, dans notre ame, vit dans l'ame de nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune homme a l'age ou d'habitude on se fait le larron de l'honneur des femmes, il est beau de voir ce jeune homme le respecter et le defendre. De Wardes serrait les levres et les poings, evidemment fort inquiet de savoir comment finirait ce discours dont l'exorde s'annoncait si mal. -- Comment se fait-il donc alors, continua d'Artagnan, que vous vous soyez permis de dire a M. le vicomte de Bragelonne qu'il ne connaissait point sa mere? Les yeux de Raoul etincelerent. -- Oh! s'ecria-t-il en s'elancant, monsieur le chevalier, monsieur le chevalier, c'est une affaire qui m'est personnelle. De Wardes sourit mechamment. D'Artagnan repoussa Raoul du bras. -- Ne m'interrompez pas, jeune homme, dit-il. Et dominant de Wardes du regard: -- Je traite ici une question qui ne se resout point par l'epee, continua-t-il. Je la traite devant des hommes d'honneur, qui tous ont mis plus d'une fois l'epee a la main. Je les ai choisis expres. Or, ces messieurs savent que tout secret pour lequel on se bat cesse d'etre un secret. Je reitere donc ma question a M. de Wardes: A quel propos avez-vous offense ce jeune homme en offensant a la fois son pere et sa mere? -- Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres, quand on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont a la disposition d'un galant homme. -- Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, a l'aide desquels un galant homme peut soutenir une mechante parole? -- Par l'epee. -- Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais encore de religion et d'honneur; vous exposez la vie de plusieurs hommes, sans parler de la votre, qui me parait fort aventuree. Or, toute mode passe, monsieur, et la mode est passee des rencontres, sans compter les edits de Sa Majeste qui defendent le duel. Donc, pour etre consequent avec vos idees de chevalerie, vous allez presenter vos excuses a M. Raoul de Bragelonne; vous lui direz que vous regrettez d'avoir tenu un propos leger; que la noblesse et la purete de sa race sont ecrites non seulement dans son coeur, mais encore dans toutes les actions de sa vie. Vous allez faire cela, monsieur de Wardes, comme je l'ai fait tout a l'heure, moi, vieux capitaine, devant votre moustache d'enfant. -- Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes. -- Eh bien! il arrivera... -- Ce que vous croyez empecher, dit de Wardes en riant; il arrivera que votre logique de conciliation aboutira a une violation des defenses du roi. -- Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous etes dans l'erreur. -- Qu'arrivera-t-il donc, alors? -- Il arrivera que j'irai trouver le roi, avec qui je suis assez bien; le roi, a qui j'ai eu le bonheur de rendre quelques services qui datent d'un temps ou vous n'etiez pas encore ne; le roi, enfin, qui, sur ma demande, vient de m'envoyer un ordre en blanc pour M. Baisemeaux de Montlezun gouverneur de la Bastille, et que je dirai au roi: "Sire, un homme a insulte lachement M. de Bragelonne dans la personne de sa mere. J'ai ecrit le nom de cet homme sur la lettre de cachet que Votre Majeste a bien voulu me donner, de sorte que M. de Wardes est a la Bastille pour trois ans." Et d'Artagnan, tirant de sa poche l'ordre signe du roi, le tendit a de Wardes. Puis, voyant que le jeune homme n'etait pas bien convaincu, et prenait l'avis pour une menace vaine, il haussa les epaules et se dirigea froidement vers la table sur laquelle etaient une ecritoire et une plume dont la longueur eut epouvante le topographe Porthos. Alors de Wardes vit que la menace etait on ne peut plus serieuse; la Bastille, a cette epoque, etait deja chose effrayante. Il fit un pas vers Raoul, et d'une voix presque inintelligible: -- Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m'a dictees tout a l'heure M. d'Artagnan, et que force m'est de vous faire. -- Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la plus grande tranquillite; vous vous trompez sur les termes. Je n'ai pas dit: "Et que force m'est de vous faire." J'ai dit: "Et que ma conscience me porte a vous faire." Ce mot vaut mieux que l'autre, croyez-moi; il vaudra d'autant mieux qu'il sera l'expression plus vraie de vos sentiments. -- J'y souscris donc, dit de Wardes; mais, en verite messieurs, avouez qu'un coup d'epee au travers du corps, comme on se le donnait autrefois, valait mieux qu'une pareille tyrannie. -- Non, monsieur, repondit Buckingham, car le coup d'epee ne signifie pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il signifie seulement que vous etes plus ou moins adroit. -- Monsieur! s'ecria de Wardes. -- Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit d'Artagnan coupant la parole a de Wardes, et je vous rends service en vous arretant la. -- Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes. -- Absolument tout, repondit d'Artagnan, et ces messieurs et moi sommes satisfaits de vous. -- Croyez-moi, monsieur, repondit de Wardes, vos conciliations ne sont pas heureuses! -- Et pourquoi cela? -- Parce que nous allons nous separer, je le gagerais, M. de Bragelonne et moi, plus ennemis que jamais. -- Vous vous trompez quant a moi, monsieur, repondit Raoul, et je ne conserve pas contre vous un atome de fiel dans le coeur. Ce dernier coup ecrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui en homme egare. D'Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien voulu assister a l'explication, et chacun se retira en lui donnant la main. Pas une main ne se tendit vers de Wardes. -- Oh! s'ecria le jeune homme succombant a la rage qui lui mangeait le coeur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger! -- Si fait, monsieur, car je suis la, moi, dit a son oreille une voix toute chargee de menaces. De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, reste sans doute dans cette intention, venait de s'approcher de lui. -- Vous, monsieur! s'ecria de Wardes. -- Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur; moi, je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour l'Angleterre. J'ai amasse aussi du desespoir et de la rage, moi. J'ai donc, comme vous, besoin de me venger sur quelqu'un. J'approuve fort les principes de M. d'Artagnan, mais je ne suis pas tenu de les appliquer a vous. Je suis Anglais, et je viens vous proposer a mon tour ce que vous avez inutilement propose aux autres. -- Monsieur le duc! -- Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous etes si fort courrouce, prenez-moi pour quintaine. Je serai a Calais dans trente-quatre heures. Venez avec moi, la route nous paraitra moins longue ensemble que separes. Nous tirerons l'epee la-bas, sur le sable que couvre la maree, et qui, six heures par jour, est le territoire de la France, mais pendant six autres heures le territoire de Dieu. -- C'est bien, repliqua de Wardes; j'accepte. -- Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur de Wardes, vous me rendrez, je vous en reponds, un signale service. -- Je ferai ce que je pourrai pour vous etre agreable, duc, dit de Wardes. -- Ainsi, c'est convenu, je vous emmene. -- Je serai a vos ordres. Pardieu! j'avais besoin pour me calmer d'un bon danger, d'un peril mortel. -- Eh bien! je crois que vous avez trouve votre affaire. Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de chambre vous dira l'heure precise du depart; nous voyagerons ensemble comme deux bons amis. Je voyage d'ordinaire en homme presse. Adieu! Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes, exaspere, sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de la maison qu'il habitait. Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun Apres la lecon un peu dure donnee a de Wardes, Athos et d'Artagnan descendirent ensemble l'escalier qui conduit a la cour du Palais- Royal. -- Voyez-vous, disait Athos a d'Artagnan, Raoul ne peut echapper tot ou tard a ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant qu'il est mechant. -- Je connais ces droles-la, repliqua d'Artagnan; j'ai eu affaire au pere. Je vous declare, et en ce temps j'avais de bons muscles et une sauvage assurance, je vous declare, dis-je, que le pere m'a donne du mal. Il fallait voir cependant comme j'en decousais. Ah! mon ami, on ne fait plus des assauts pareils aujourd'hui; j'avais une main qui ne pouvait rester un moment en place, une main de vif-argent, vous le savez, Athos, vous m'avez vu a l'oeuvre. Ce n'etait plus un simple morceau d'acier, c'etait un serpent qui prenait toutes ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir a placer convenablement sa tete, c'est-a-dire sa morsure; je me donnais six pieds, puis trois, je pressais l'ennemi corps a corps, puis je me jetais a dix pieds. Il n'y avait pas force humaine capable de resister a ce feroce entrain. Eh bien! de Wardes le pere, avec sa bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m'occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, a l'issue du combat, etaient fatigues. -- Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul facilement lorsqu'on le cherche. -- D'accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n'en veut point a de Wardes, il l'a dit: il attendra d'etre provoque; alors sa position est bonne. Le roi ne peut se facher; d'ailleurs, nous saurons le moyen de calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces inquietudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisement? -- Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonte sur certain mariage. Raoul se fachera comme un amoureux qu'il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s'il rencontre de Wardes, la bombe eclatera. -- Nous empecherons l'eclat, cher ami. -- Pas moi, car je veux retourner a Blois. Toute cette elegance fardee de cour, toutes ces intrigues me degoutent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d'aujourd'hui. J'ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m'occuper avec interet des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m'ennuie a Paris, partout ou je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m'en retourner a Blois. -- Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez a votre origine et a la destinee de votre ame! Les hommes de votre trempe sont faits pour aller jusqu'au dernier jour dans la plenitude de leurs facultes. Voyez ma vieille epee de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d'hiver, en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m'en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyaute, votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous etes l'homme qu'il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici: M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole. -- Allons, dit Athos en souriant, voila d'Artagnan qui, apres m'avoir eleve aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du haut de l'Olympe et m'aplatit sur terre. J'ai des ambitions plus grandes, ami. Etre ministre, etre esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m'appeler quelquefois le grand Athos. Or, je vous defie, si j'etais ministre, de me confirmer cette epithete. Non, non, je ne me livre pas ainsi. -- Alors n'en parlons plus; abdiquez tout, meme la fraternite! -- Oh! cher ami, c'est presque dur, ce que vous me dites la! D'Artagnan serra vivement la main d'Athos. -- Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je suis a Paris. -- Eh bien! alors, je retournerai a Blois. Ce soir, vous me direz adieu; demain, au point du jour, je remonterai a cheval. -- Vous ne pouvez pas rentrer seul a votre hotel; pourquoi n'avez- vous pas amene Grimaud? -- Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux se fatigue aisement. Il est venu avec moi de Blois, et je l'ai force de garder le logis; car s'il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter les quarante lieues qui nous separent de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens a mon Grimaud. -- Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Hola! quelqu'un! Et d'Artagnan se pencha sur la rampe doree. Sept ou huit tetes de mousquetaires apparurent. -- Quelqu'un de bonne volonte pour escorter M. le comte de La Fere, cria d'Artagnan. -- Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne saurais ainsi deranger des gentilshommes. -- J'escorterais bien Monsieur, dit quelqu'un, si je n'avais a parler a M. d'Artagnan. -- Qui est la? fit d'Artagnan en cherchant dans la penombre. -- Moi, cher monsieur d'Artagnan. -- Dieu me pardonne, si ce n'est pas la voix de Baisemeaux! -- Moi-meme, monsieur. -- Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous la dans la cour? -- J'attends vos ordres, mon cher monsieur d'Artagnan. -- Ah! malheureux que je suis, pensa d'Artagnan; c'est vrai, vous avez ete prevenu pour une arrestation; mais venir vous-meme au lieu d'envoyer un ecuyer! -- Je suis venu parce que j'avais a vous parler. -- Et vous ne m'avez pas fait prevenir? -- J'attendais, dit timidement M. Baisemeaux. -- Je vous quitte. Adieu, d'Artagnan, fit Athos a son ami. -- Pas avant que je vous presente M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur du chateau de la Bastille. Baisemeaux salua. Athos egalement. -- Mais vous devez vous connaitre, ajouta d'Artagnan. -- J'ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos. -- Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui nous fimes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal. -- Parfaitement, dit Athos en prenant conge avec affabilite. -- M. le comte de La Fere, qui avait nom de guerre Athos, dit d'Artagnan a l'oreille de Baisemeaux. -- Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux. -- Precisement. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous? -- S'il vous plait! -- D'abord, quant aux ordres, c'est fait, pas d'ordres. Le roi renonce a faire arreter la personne en question. -- Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir. -- Comment, tant pis? s'ecria d'Artagnan en riant. -- Sans doute, s'ecria le gouverneur de la Bastille, mes prisonniers sont mes rentes, a moi. -- Eh! c'est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-la. -- Donc, pas d'ordres? Et Baisemeaux soupira encore. -- C'est vous, reprit-il, qui avez une belle position: capitaine- lieutenant des mousquetaires! -- C'est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez a m'envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier chateau de France. -- Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux. -- Vous dites cela comme un penitent, mordioux! Je changerai mes benefices contre les votres, si vous voulez? -- Ne parlons pas benefices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas me fendre l'ame. -- Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez peur d'etre arrete, vous qui gardez ceux qu'on arrete. -- Je regarde qu'on nous voit et qu'on nous entend, et qu'il serait plus sur de causer a l'ecart, si vous m'accordiez cette faveur. -- Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs contrits. Soyez a l'aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la Bastille. -- Plut au Ciel! -- Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il fait un clair de lune superbe, et le long des chenes, sous les arbres, vous me conterez votre histoire lugubre. Venez. Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras, comme il l'avait dit, et avec sa brusque bonhomie: -- Allons, flamberge au vent! dit-il, degoisez. Baisemeaux, que voulez vous me dire? -- Ce sera bien long. -- Vous aimez donc mieux vous lamenter? M'est avis que ce sera plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos pigeons de la Bastille. -- Quand cela serait, cher monsieur d'Artagnan? -- Vous m'etonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous faites l'homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une glace, vous y verrez que vous etes grassouillet, fleuri, gras et rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumes, et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne paraitriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein? -- Tout cela est vrai... -- Pardieu! je le sais bien que c'est vrai, vrai comme les cinquante mille livres de benefice. Le petit Baisemeaux frappa du pied. -- La, la! dit d'Artagnan, je m'en vais vous faire votre compte; vous etiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille livres par an; vous les avez touchees douze ans, soit cent quarante mille livres. -- Douze mille livres! Etes-vous fou! s'ecria Baisemeaux Le vieux grigou n'a jamais donne que six mille, et les charges de la place allaient a six mille cinq cents. M. Colbert, qui m'avait fait rogner les six mille autres livres, daignait me faire toucher cinquante pistoles comme gratification. En sorte que, sans ce petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n'eusse pas fait honneur a mes affaires. -- Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la Bastille. La, j'espere, vous etes nourri, loge; vous avez six mille livres de traitement. -- Soit. -- Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l'un dans l'autre, vous rapportent mille livres. -- Je n'en disconviens pas. -- C'est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis trois ans, c'est donc cent cinquante mille livres que vous avez. -- Vous oubliez un detail, cher monsieur d'Artagnan. -- Lequel? -- C'est que, vous, vous avez recu la charge de capitaine des mains du roi. -- Je le sais bien. -- Tandis que, moi, j'ai recu celle de gouverneur de MM. Tremblay et Louviere. -- C'est juste, et Tremblay n'etait pas homme a vous laisser sa charge pour rien. -- Oh! Louviere non plus. Il en resulte que j'ai donne soixante- quinze mille livres a Tremblay pour sa part. -- Joli! Et a Louviere? -- Autant. -- Tout de suite? -- Non pas, c'eut ete impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutot M. de Mazarin ne voulait pas paraitre destituer ces deux gaillards issus de la barricade; il a donc souffert qu'ils fissent pour se retirer des conditions leonines. -- Quelles conditions? -- Fremissez!... trois annees du revenu comme pot-de-vin. -- Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passe dans leurs mains? -- Juste. -- Et outre cela? -- Une somme de quinze mille ecus ou cinquante mille pistoles, comme il vous plaira, en trois paiements. -- C'est exorbitant. -- Ce n'est pas tout. -- Allons donc! -- Faute a moi de remplir l'une des conditions, ces messieurs rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi. -- C'est enorme, c'est incroyable! -- C'est comme cela. -- Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami, pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accorde cette pretendue faveur? Il etait plus simple de vous la refuser. -- Oh! oui! mais il a eu la main forcee par mon protecteur. -- Votre protecteur! qui cela? -- Parbleu! un de vos amis, M. d'Herblay. -- M. d'Herblay? Aramis? -- Aramis, precisement, il a ete charmant pour moi. -- Charmant! de vous faire passer sous ces fourches? -- Ecoutez donc! je voulais quitter le service du cardinal. M. d'Herblay parla pour moi a Louviere et a Tremblay; ils resisterent; j'avais envie de la place, car je sais ce qu'elle peut donner; je m'ouvris a M. d'Herblay sur ma detresse: il m'offrit de repondre pour moi a chaque paiement. -- Bah! Aramis? Oh! vous me stupefiez. Aramis repondit pour vous? -- En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louviere se demirent; j'ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque annee de benefice a un de ces deux messieurs; chaque annee aussi, en mai, M. d'Herblay vint lui-meme a la Bastille m'apporter deux mille cinq cents pistoles pour distribuer a mes crocodiles. -- Alors, vous devez cent cinquante mille livres a Aramis? -- Eh! voila mon desespoir, je ne lui en dois que cent mille. -- Je ne vous comprends pas parfaitement. -- Eh! sans doute, il n'est venu que deux ans. Mais aujourd'hui nous sommes le 31 mai, et il n'est pas venu, et c'est demain l'echeance, a midi. Et demain, si je n'ai pas paye, ces messieurs, aux termes du contrat, peuvent rentrer dans le marche; je serai depouille et j'aurai travaille trois ans et donne deux cent cinquante mille livres pour rien, mon cher monsieur d'Artagnan, pour rien absolument. -- Voila qui est curieux, murmura d'Artagnan. -- Concevez-vous maintenant que je puisse avoir un pli sur le front? -- Oh! oui. -- Concevez-vous que, malgre cette rondeur de fromage et cette fraicheur de pomme d'api, malgre ces yeux brillants comme des charbons allumes, je sois arrive a craindre de n'avoir plus meme un fromage ni une pomme d'api a manger, et de n'avoir plus que des yeux pour pleurer? -- C'est desolant. -- Je suis donc venu a vous, monsieur d'Artagnan, car vous seul pouvez me tirer de peine. -- Comment cela? -- Vous connaissez l'abbe d'Herblay? -- Pardieu! -- Vous le connaissez mysterieux? -- Oh! oui. -- Vous pouvez me donner l'adresse de son presbytere, car j'ai cherche a Noisy-le-Sec, et il n'y est plus. -- Parbleu! il est eveque de Vannes. -- Vannes, en Bretagne? -- Oui. Le petit homme se mit a s'arracher les cheveux. -- Helas! dit-il, comment aller a Vannes d'ici demain a midi?... Je suis un homme perdu. Vannes! Vannes! criait Baisemeaux. -- Votre desespoir me fait mal. Ecoutez donc, un eveque ne reside pas toujours; Mgr d'Herblay pourrait n'etre pas si loin que vous le craignez. -- Oh! dites-moi son adresse. -- Je ne sais, mon ami. -- Decidement me voila perdu! Je vais aller me jeter aux pieds du roi. -- Mais, Baisemeaux, vous m'etonnez; comment, la Bastille pouvant produire cinquante mille livres, n'avez-vous pas pousse la vis pour en faire produire cent mille? -- Parce que je suis un honnete homme, cher monsieur d'Artagnan, et que mes prisonniers sont nourris comme des potentats. -- Pardieu! vous voila bien avance; donnez-vous une bonne indigestion avec vos belles nourritures, et crevez-moi d'ici a demain midi. -- Cruel! il a le coeur de rire. -- Non, vous m'affligez... Voyons, Baisemeaux, avez-vous une parole d'honneur? -- Oh! capitaine! -- Eh bien! donnez-moi votre parole que vous n'ouvrirez la bouche a personne de ce que je vais vous dire. -- Jamais! jamais! -- Vous voulez mettre la main sur Aramis? -- A tout prix! -- Eh bien! allez trouver M. Fouquet. -- Quel rapport... -- Mais que vous etes!... Ou est Vannes? -- Dame!... -- Vannes est dans le diocese de Belle-Ile, ou Belle-Ile dans le diocese de Vannes. Belle-Ile est a M. Fouquet: M. Fouquet a fait nommer M. d'Herblay a cet eveche. -- Vous m'ouvrez les yeux et vous me rendez la vie. -- Tant mieux. Allez donc dire tout simplement a M. Fouquet que vous desirez parler a M. d'Herblay. -- C'est vrai! c'est vrai! s'ecria Baisemeaux transporte. -- Et, fit d'Artagnan en l'arretant avec un regard severe, la parole d'honneur? -- Oh! sacree! repliqua le petit homme en s'appretant a courir. -- Ou allez-vous? -- Chez M. Fouquet. -- Non pas, M. Fouquet est au jeu du roi. Que vous alliez chez M. Fouquet demain de bonne heure, c'est tout ce que vous pouvez faire. -- J'irai; merci! -- Bonne chance! -- Merci! -- Voila une drole d'histoire, murmura d'Artagnan, qui, apres avoir quitte Baisemeaux, remonta lentement son escalier. Quel diable d'interet Aramis peut-il avoir a obliger ainsi Baisemeaux? Hein!... nous saurons cela un jour ou l'autre. Chapitre XCVI -- Le jeu du roi Fouquet assistait, comme l'avait dit d'Artagnan, au jeu du roi. Il semblait que le depart de Buckingham eut jete du baume sur tous les coeurs ulceres la veille. Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux a sa mere. Le comte de Guiche ne pouvait se separer de Buckingham, et, tout en jouant, il s'entretenait avec lui des eventualites de son voyage... Buckingham, reveur et affectueux comme un homme de coeur qui a pris son parti, ecoutait le comte et adressait de temps en temps a Madame un regard de regrets et de tendresse eperdue. La princesse, au sein de son enivrement, partageait encore sa pensee entre le roi, qui jouait avec elle, Monsieur, qui la raillait doucement sur des gains considerables, et de Guiche, qui temoignait une joie extravagante. Quant a Buckingham, elle s'en occupait legerement; pour elle, ce fugitif, ce banni etait un souvenir, non plus un homme. Les coeurs legers sont ainsi faits; entiers au present, ils rompent violemment avec tout ce qui peut deranger leurs petits calculs de bien-etre egoiste. Madame se fut accommodee des sourires, des gentillesses, des soupirs de Buckingham present; mais de loin, soupirer, sourire, s'agenouiller, a quoi bon? Le vent du detroit, qui enleve les navires pesants, ou balaie-t-il les soupirs? Le sait-on? Le duc ne se dissimula point ce changement; son coeur en fut mortellement blesse. Nature delicate, fiere et susceptible de profond attachement, il maudit le jour ou la passion etait entree dans son coeur. Les regards qu'il envoyait a Madame se refroidirent peu a peu au souffle glacial de sa pensee. Il ne pouvait mepriser encore, mais il fut assez fort pour imposer silence aux cris tumultueux de son coeur. A mesure que Madame devinait ce changement, elle redoublait d'activite pour recouvrer le rayonnement qui lui echappait; son esprit, timide et indecis d'abord, se fit jour en brillants eclats; il fallait a tout prix qu'elle fut remarquee par-dessus tout, par-dessus le roi lui-meme. Elle le fut. Les reines, malgre leur dignite, le roi, malgre les respects de l'etiquette, furent eclipses. Les reines, roides et guindees, des l'abord, s'humaniserent et rirent. Madame Henriette, reine mere, fut eblouie de cet eclat qui revenait sur sa race, grace a l'esprit de la petite-fille de Henri IV. Le roi, si jaloux comme jeune homme, si jaloux comme roi de toutes les superiorites qui l'entouraient, ne put s'empecher de rendre les armes a cette petulance francaise dont l'humeur anglaise rehaussait encore l'energie. Il fut saisi comme un enfant par cette radieuse beaute que suscitait l'esprit. Les yeux de Madame lancaient des eclairs. La gaiete s'echappait de ses levres de pourpre comme la persuasion des levres du vieux Grec Nestor. Autour des reines et du roi, toute la cour, soumise a ces enchantements, s'apercevait, pour la premiere fois, qu'on pouvait rire devant le plus grand roi du monde, comme des gens dignes d'etre appeles les plus polis et les plus spirituels du monde. Madame eut, des ce soir, un succes capable d'etourdir quiconque n'eut pas pris naissance dans ces regions elevees qu'on appelle un trone et qui sont a l'abri de semblables vertiges, malgre leur hauteur. A partir de ce moment, Louis XIV regarda Madame comme un personnage. Buckingham la regarda comme une coquette digne des plus cruels supplices. De Guiche la regarda comme une divinite. Les courtisans, comme un astre dont la lumiere devait devenir un foyer pour toute faveur, pour toute puissance. Cependant Louis XIV, quelques annees auparavant, n'avait pas seulement daigne donner la main a ce laideron pour un ballet. Cependant Buckingham avait adore cette coquette a deux genoux. Cependant de Guiche avait regarde cette divinite comme une femme. Cependant les courtisans n'avaient pas ose applaudir sur le passage de cet astre dans la crainte de deplaire au roi, a qui cet astre avait autrefois deplu. Voila ce qui se passait, dans cette memorable soiree, au jeu du roi. La jeune reine, quoique Espagnole et niece d'Anne d'Autriche, aimait le roi et ne savait pas dissimuler. Anne d'Autriche, observatrice, comme toute femme et imperieuse comme toute reine, sentit la puissance de Madame et s'inclina tout aussitot. Ce qui determina la jeune reine a lever le siege et a rentrer chez elle. A peine le roi fit-il attention a ce depart, malgre les symptomes affectes d'indisposition qui l'accompagnaient. Fort des lois de l'etiquette qu'il commencait a introduire chez lui comme element de toute relation, Louis XIV ne s'emut point; il offrit la main a Madame sans regarder Monsieur, son frere, et conduisit la jeune princesse jusqu'a la porte de son appartement. On remarqua que, sur le seuil de la porte, Sa Majeste, libre de toute contrainte ou moins forte que la situation, laissa echapper un enorme soupir. Les femmes, car elles remarquent tout, Mlle de Montalais, par exemple, ne manquerent pas de dire a leurs compagnes: -- Le roi a soupire. -- Madame a soupire. C'etait vrai. Madame avait soupire sans bruit, mais avec un accompagnement bien plus dangereux pour le repos du roi. Madame avait soupire en fermant ses beaux yeux noirs, puis elle les avait rouverts, et, tout charges qu'ils etaient d'une indicible tristesse, elle les avait releves sur le roi, dont le visage, a ce moment, s'etait empourpre visiblement. Il resultait de cette rougeur, de ces soupirs echanges et de tout ce mouvement royal, que Montalais avait commis une indiscretion, et que cette indiscretion avait certainement affecte sa compagne, car Mlle de La Valliere, moins perspicace sans doute, palit quand rougit le roi, et, son service l'appelant chez Madame, entra toute tremblante derriere la princesse, sans songer a prendre les gants, ainsi que le ceremonial le voulait. Il est vrai que cette provinciale pouvait alleguer pour excuse le trouble ou la jetait la majeste royale. En effet, Mlle de La Valliere, tout occupee de refermer la porte, avait involontairement les yeux attaches sur le roi, qui marchait a reculons. Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parler a diverses personnes mais l'on put voir qu'il n'avait pas l'esprit fort present. Il brouilla divers comptes dont profiterent divers seigneurs qui avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin, mauvaise memoire, mais bonne arithmetique. Ainsi Manicamp, distrait personnage s'il en fut, que le lecteur ne s'y trompe pas, Manicamp, l'homme le plus honnete du monde, ramassa purement et simplement vingt mille livres qui trainaient sur le tapis et dont la propriete ne paraissait legitimement acquise a personne. Ainsi M. de Wardes, qui avait la tete un peu embarrassee par les affaires de la soiree, laissa-t-il soixante louis doubles qu'il avait gagnes a M. de Buckingham, et que celui- ci, incapable comme son pere de salir ses mains avec une monnaie quelconque, abandonna au chandelier, ce chandelier dut il etre vivant. Le roi ne recouvra un peu de son attention qu'au moment ou M. Colbert, qui guettait depuis quelques instants, s'approcha, et, fort respectueusement sans doute, mais avec insistance, deposa un de ses conseils dans l'oreille encore bourdonnante de Sa Majeste. Au conseil, Louis preta une attention nouvelle, et, aussitot, jetant ses regards devant lui: -- Est-ce que M. Fouquet, dit-il, n'est plus la? -- Si fait, si fait, Sire, repliqua la voix du surintendant, occupe avec Buckingham. Et il s'approcha. Le roi fit un pas vers lui d'un air charmant et plein de negligence. -- Pardon, monsieur le surintendant, si je trouble votre conversation, dit Louis; mais je vous reclame partout ou j'ai besoin de vous. -- Mes services sont au roi toujours, repliqua Fouquet. -- Et surtout votre caisse, dit le roi en riant d'un sourire faux. -- Ma caisse plus encore que le reste, dit froidement Fouquet. -- Voici le fait, monsieur: je veux donner une fete a Fontainebleau. Quinze jours de maison ouverte. J'ai besoin de... Il regarda obliquement Colbert. Fouquet attendit sans se troubler. -- De... dit-il. -- De quatre millions, fit le roi, repondant au sourire cruel de Colbert. -- Quatre millions? dit Fouquet en s'inclinant profondement. Et ses ongles, entrant dans sa poitrine, y creuserent un sillon sanglant sans que la serenite de son visage en fut un moment alteree. -- Oui, monsieur, dit le roi. -- Quand, Sire? -- Mais... prenez votre temps... C'est-a-dire... non... le plus tot possible. -- Il faut le temps. -- Le temps! s'ecria Colbert triomphant. -- Le temps de compter les ecus, fit le surintendant avec un majestueux mepris; l'on ne tire et l'on ne pese qu'un million par jour, monsieur. -- Quatre jours, alors, dit Colbert. -- Oh! repliqua Fouquet en s'adressant au roi, mes commis font des prodiges pour le service de Sa Majeste. La somme sera prete dans trois jours. Colbert palit a son tour. Louis le regarda etonne. Fouquet se retira sans forfanterie, sans faiblesse, souriant aux nombreux amis dans le regard desquels, seul, il sait une veritable amitie, un interet allant jusqu'a la compassion. Il ne fallait pas juger Fouquet sur ce sourire; Fouquet avait, en realite, la mort dans le coeur. Quelques gouttes de sang tachaient, sous son habit, le fin tissu qui couvrait sa poitrine. L'habit cachait le sang, le sourire, la rage. A la facon dont il aborda son carrosse, ses gens devinerent que le maitre n'etait pas de joyeuse humeur. Il resulta de cette intelligence que les ordres s'executerent avec cette precision de manoeuvre que l'on trouve sur un vaisseau de guerre commande pendant l'orage par un capitaine irrite. Le carrosse ne roula point, il vola. A peine si Fouquet eut le temps de se recueillir durant le trajet. En arrivant, il monta chez Aramis. Aramis n'etait point encore couche. Quant a Porthos, il avait soupe fort convenablement d'un gigot braise, de deux faisans rotis et d'une montagne d'ecrevisses; puis il s'etait fait oindre le corps avec des huiles parfumees, a la facon des lutteurs antiques; puis, l'onction achevee, il s'etait etendu dans des flanelles et fait transporter dans un lit bassine. Aramis, nous l'avons dit, n'etait point couche. A l'aise dans une robe de chambre de velours, il ecrivait lettres sur lettres, de cette ecriture si fine et si pressee dont une page tient un quart de volume. La porte s'ouvrit precipitamment; le surintendant parut, pale, agite, soucieux. Aramis releva la tete. -- Bonsoir, cher hote! dit-il. Et son regard observateur devina toute cette tristesse, tout ce desordre. -- Beau jeu chez le roi? demanda Aramis pour engager la conversation. Fouquet s'assit, et, du geste, montra la porte au laquais qui l'avait suivi. Puis, quand le laquais fut sorti: -- Tres beau! dit-il. Et Aramis, qui le suivait de l'oeil, le vit, avec une impatience febrile, s'allonger sur les coussins. -- Vous avez perdu, comme toujours? demanda Aramis, sa plume a la main. -- Mieux que toujours, repliqua Fouquet. -- Mais on sait que vous supportez bien la perte, vous. -- Quelquefois. -- Bon! M. Fouquet, mauvais joueur? -- Il y a jeu et jeu, monsieur d'Herblay. -- Combien avez-vous donc perdu, monseigneur? demanda Aramis avec une certaine inquietude. Fouquet se recueillit un moment pour poser convenablement sa voix, et puis, sans emotion aucune: -- La soiree me coute quatre millions, dit-il. Et un rire amer se perdit sur la derniere vibration de ces paroles. Aramis ne s'attendait point a un pareil chiffre; il laissa tomber sa plume. -- Quatre millions! dit-il. Vous avez joue quatre millions? Impossible! -- M. Colbert tenait mes cartes, repondit le surintendant avec le meme rire sinistre. -- Ah! je comprends maintenant, monseigneur. Ainsi, nouvel appel de fonds? -- Oui, mon ami. -- Par le roi? -- De sa bouche meme. Il est impossible d'assommer un homme avec un plus beau sourire. -- Diable! -- Que pensez-vous de cela? -- Parbleu! je pense que l'on veut vous ruiner: c'est clair. -- Ainsi, c'est toujours votre avis? -- Toujours. Il n'y a rien la, d'ailleurs, qui doive vous etonner, puisque c'est ce que nous avons prevu. -- Soit; mais je ne m'attendais pas aux quatre millions. -- Il est vrai que la somme est lourde; mais, enfin, quatre millions ne sont point la mort d'un homme, c'est la le cas de le dire, surtout quand cet homme s'appelle M. Fouquet. -- Si vous connaissiez le fond du coffre, mon cher d'Herblay, vous seriez moins tranquille. -- Et vous avez promis? -- Que vouliez-vous que je fisse? -- C'est vrai. -- Le jour ou je refuserai, Colbert en trouvera; ou? je n'en sais rien; mais il en trouvera et je serai perdu! -- Incontestablement. Et dans combien de jours avez-vous promis ces quatre millions? -- Dans trois jours. Le roi parait fort presse. -- Dans trois jours! -- Oh! mon ami, reprit Fouquet, quand on pense que tout a l'heure, quand je passais dans la rue, des gens criaient: "Voila le riche M. Fouquet qui passe!" En verite, cher d'Herblay, c'est a en perdre la tete! -- Oh! non, monseigneur, halte-la! la chose n'en vaut pas la peine, dit flegmatiquement Aramis en versant de la poudre sur la lettre qu'il venait d'ecrire. -- Alors, un remede, un remede a ce mal sans remede? -- Il n'y en a qu'un: payez. -- Mais a peine si j'ai la somme. Tout doit etre epuise; on a paye Belle-Ile; on a paye la pension; l'argent, depuis les recherches des traitants, est rare. En admettant qu'on paie cette fois, comment paiera-t-on l'autre? Car, croyez-le bien, nous ne sommes pas au bout! Quand les rois ont goute de l'argent, c'est comme les tigres quand ils ont goute de la chair: ils devorent! Un jour, il faudra bien que je dise: "Impossible, Sire!" Eh bien! ce jour-la, je serai perdu! Aramis haussa legerement les epaules. -- Un homme dans votre position, monseigneur, dit-il, n'est perdu que lorsqu'il veut l'etre. -- Un homme, dans quelque position qu'il soit, ne peut lutter contre un roi. -- Bah! dans ma jeunesse, j'ai bien lutte, moi, avec le cardinal de Richelieu, qui etait roi de France, plus, cardinal! -- Ai-je des armees, des troupes, des tresors? Je n'ai meme plus Belle-Ile! -- Bah! la necessite est la mere de l'invention. Quand vous croirez tout perdu... -- Eh bien? -- On decouvrira quelque chose d'inattendu qui sauvera tout. -- Et qui decouvrira ce merveilleux quelque chose? -- Vous. -- Moi? Je donne ma demission d'inventeur. -- Alors, moi. -- Soit. Mais alors mettez-vous a l'oeuvre sans retard. -- Ah! nous avons bien le temps. -- Vous me tuez avec votre flegme, d'Herblay, dit le surintendant en passant son mouchoir sur son front. -- Ne vous souvenez-vous donc pas de ce que je vous ai dit un jour? -- Que m'avez-vous dit? -- De ne pas vous inquieter, si vous avez du courage. En avez- vous? -- Je le crois. -- Ne vous inquietez donc pas. -- Alors, c'est dit, au moment supreme, vous venez a mon aide, d'Herblay? -- Ce ne sera que vous rendre ce que je vous dois, monseigneur. -- C'est le metier des gens de finance que d'aller au-devant des besoins des hommes comme vous, d'Herblay. -- Si l'obligeance est le metier des hommes de finance, la charite est la vertu des gens d'Eglise. Seulement, cette fois encore, executez-vous, monseigneur. Vous n'etes pas encore assez bas; au dernier moment, nous verrons. -- Nous verrons dans peu, alors. -- Soit. Maintenant, permettez-moi de vous dire que, personnellement, je regrette beaucoup que vous soyez si fort a court d'argent. -- Pourquoi cela? -- Parce que j'allais vous en demander, donc! -- Pour vous? -- Pour moi ou pour les miens, pour les miens ou pour les notres. -- Quelle somme? -- Oh! tranquillisez-vous; une somme rondelette, il est vrai, mais peu exorbitante. -- Dites le chiffre! -- Oh! cinquante mille livres. -- Misere! -- Vraiment? -- Sans doute, on a toujours cinquante mille livres. Ah! pourquoi ce coquin que l'on nomme M. Colbert ne se contente-t-il pas comme vous, je me mettrais moins en peine que je ne le fais. Et quand vous faut-il cette somme? -- Pour demain matin. -- Bien, et... -- Ah! c'est vrai, la destination, voulez-vous dire? -- Non, chevalier, non; je n'ai pas besoin d'explication. -- Si fait; c'est demain le 1er juin? -- Eh bien? -- Echeance d'une de nos obligations. -- Nous avons donc des obligations? -- Sans doute, nous payons demain notre dernier tiers. -- Quel tiers? -- Des cent cinquante mille livres de Baisemeaux. -- Baisemeaux! Qui cela? -- Le gouverneur de la Bastille. -- Ah! oui, c'est vrai; vous me faites payer cent cinquante mille francs pour cet homme. -- Allons donc! -- Mais a quel propos? -- A propos de sa charge qu'il a achetee, ou plutot que nous avons achetee a Louviere et a Tremblay. -- Tout cela est fort vague dans mon esprit. -- Je concois cela, vous avez tant d'affaires! Cependant, je ne crois pas que vous en ayez de plus importante que celle-ci. -- Alors, dites-moi a quel propos nous avons achete cette charge. -- Mais pour lui etre utile. -- Ah! -- A lui d'abord. -- Et puis ensuite? -- Ensuite a nous. -- Comment, a nous? Vous vous moquez. -- Monseigneur, il y a des temps ou un gouverneur de la Bastille est une fort belle connaissance. -- J'ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d'Herblay. -- Monseigneur, nous avons nos postes, notre ingenieur, notre architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres; il nous fallait notre gouverneur de la Bastille. -- Ah! vous croyez? -- Monseigneur, ne nous faisons pas illusion; nous sommes fort exposes a aller a la Bastille, cher monsieur Fouquet, ajouta le prelat en montrant sous ses levres pales des dents qui etaient encore ces belles dents adorees trente ans auparavant par Marie Michon. -- Et vous croyez que ce n'est pas trop de cent cinquante mille livres pour cela, d'Herblay? Je vous assure que d'ordinaire vous placez mieux votre argent. -- Un jour viendra ou vous reconnaitrez votre erreur. -- Mon cher d'Herblay, le jour ou l'on entre a la Bastille, on n'est plus protege par le passe. -- Si fait, si les obligations souscrites sont bien en regle; et puis, croyez-moi, cet excellent Baisemeaux n'a pas un coeur de courtisan. Je suis sur qu'il me gardera bonne reconnaissance de cet argent; sans compter, comme je vous le dis, monseigneur, que je garde les titres. -- Quelle diable d'affaire! De l'usure en matiere de bienfaisance! -- Monseigneur, monseigneur, ne vous melez point de tout cela; s'il y a usure, c'est moi qui la fais seul; nous en profitons a nous deux, voila tout. -- Quelque intrigue, d'Herblay?... -- Je ne dis pas non. -- Et Baisemeaux complice. -- Et pourquoi pas? On en a de pires. Ainsi je puis compter demain sur les cinq mille pistoles? -- Les voulez-vous ce soir? -- Ce serait encore mieux, car je veux me mettre en chemin de bonne heure; ce pauvre Baisemeaux, qui ne sait pas ce que je suis devenu, il est sur des charbons ardents. -- Vous aurez la somme dans une heure. Ah! d'Herblay, l'interet de vos cent cinquante mille francs ne paiera jamais mes quatre millions, dit Fouquet en se levant. -- Pourquoi pas, monseigneur? -- Bonsoir! j'ai affaire aux commis avant de me coucher. -- Bonne nuit, monseigneur! -- D'Herblay vous me souhaitez l'impossible. -- J'aurai mes cinquante mille livres ce soir? -- Oui. -- Eh bien! dormez sur les deux oreilles, c'est moi qui vous le dis. Bonne nuit, monseigneur! Malgre cette assurance et le ton avec lequel elle etait donnee, Fouquet sortit en hochant la tete et en poussant un soupir. Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun Sept heures sonnaient a Saint-Paul, lorsque Aramis a cheval, en costume de bourgeois, c'est-a-dire vetu de drap de couleur, ayant pour toute distinction une espece de couteau de chasse au cote, passa devant la rue du Petit-Musc et vint s'arreter en face de la rue des Tournelles, a la porte du chateau de la Bastille. Deux factionnaires gardaient cette porte. Ils ne firent aucune difficulte pour admettre Aramis, qui entra tout a cheval comme il etait, et le conduisirent du geste par un long passage borde de batiments a droite et a gauche. Ce passage conduisait jusqu'au pont-levis, c'est-a-dire jusqu'a la veritable entree. Le pont-levis etait baisse, le service de la place commencait a se faire. La sentinelle du corps de garde exterieur arreta Aramis, et lui demanda d'un ton assez brusque quelle etait la cause qui l'amenait. Aramis expliqua avec sa politesse habituelle que la cause qui l'amenait etait le desir de parler a M. Baisemeaux de Montlezun. Le premier factionnaire appela un second factionnaire place dans une cage interieure. Celui-ci mit la tete a son guichet et regarda fort attentivement le nouveau venu. Aramis reitera l'expression de son desir. Le factionnaire appela aussitot un bas officier qui se promenait dans une cour assez spacieuse, lequel, apprenant ce dont il s'agissait, courut chercher un officier de l'etat-major du gouverneur. Ce dernier, apres avoir ecoute la demande d'Aramis, le pria d'attendre un moment, fit quelques pas et revint pour lui demander son nom. -- Je ne puis vous le dire, monsieur, dit Aramis; seulement sachez que j'ai des choses d'une telle importance a communiquer a M. le gouverneur, que je puis repondre d'avance d'une chose, c'est que M. de Baisemeaux sera enchante de me voir. Il y a plus, c'est que, lorsque vous lui aurez dit que c'est la personne qu'il attend au 1er juin, je suis convaincu qu'il accourra lui-meme. L'officier ne pouvait faire entrer dans sa pensee qu'un homme aussi important que M. le gouverneur se derangeat pour un autre homme aussi peu important que paraissait l'etre ce petit bourgeois a cheval. -- Justement, monsieur, cela tombe a merveille. M. le gouverneur se preparait a sortir, et vous voyez son carrosse attele dans la cour du Gouvernement; il n'aura donc pas besoin de venir au-devant de vous, mais il vous verra en passant. Aramis fit de la tete un signe d'assentiment: il ne voulait pas donner de lui-meme une trop haute idee; il attendit donc patiemment et en silence, penche sur les arcons de son cheval. Dix minutes ne s'etaient pas ecoulees, l'on vit s'ebranler le carrosse du gouverneur. Il s'approcha de la porte. Le gouverneur parut, monta dans le carrosse qui s'appreta a sortir. Mais alors la meme ceremonie eut lieu pour le maitre du logis que pour un etranger suspect; la sentinelle de la cage s'avanca au moment ou le carrosse allait passer sous la voute, et le gouverneur ouvrit sa portiere pour obeir le premier a la consigne. De cette facon, la sentinelle put se convaincre que nul ne sortait de la Bastille en fraude. Le carrosse roula sous la voute. Mais, au moment ou l'on ouvrait la grille, l'officier s'approcha du carrosse arrete pour la seconde fois, et dit quelques mots au gouverneur. Aussitot le gouverneur passa la tete hors de la portiere et apercut Aramis a cheval a l'extremite du pont-levis. Il poussa aussitot un grand cri de joie, et sortit, ou plutot s'elanca de son carrosse, et vint, tout courant, saisir les mains d'Aramis en lui faisant mille excuses. Peu s'en fallut qu'il ne les lui baisat. -- Que de mal pour entrer a la Bastille, monsieur le gouverneur! Est-ce de meme pour ceux qu'on y envoie malgre eux que pour ceux qui y viennent volontairement? -- Pardon, pardon. Ah! monseigneur, que de joie j'eprouve a voir Votre Grandeur! -- Chut! Y songez-vous, mon cher monsieur de Baisemeaux! Que voulez vous qu'on pense de voir un eveque dans l'attirail ou je suis? -- Ah! pardon, excuse, je n'y songeais pas... Le cheval de Monsieur a l'ecurie! cria Baisemeaux. -- Non pas, non pas, dit Aramis, peste! -- Pourquoi cela? -- Parce qu'il y a cinq mille pistoles dans le porte-manteau. Le visage du gouverneur devint si radieux, que les prisonniers, s'ils l'eussent vu, eussent pu croire qu'il lui arrivait quelque prince du sang. -- Oui, oui, vous avez raison, au Gouvernement le cheval. Voulez- vous, mon cher monsieur d'Herblay, que nous remontions en voiture pour aller jusque chez moi? -- Monter en voiture pour traverser une cour, monsieur le gouverneur! me croyez-vous donc si invalide? Non pas, a pied, monsieur le gouverneur, a pied. Baisemeaux offrit alors son bras comme appui, mais le prelat n'en fit point usage. Ils arriverent ainsi au Gouvernement, Baisemeaux se frottant les mains et lorgnant le cheval du coin de l'oeil, Aramis regardant les murailles noires et nues. Un vestibule assez grandiose, un escalier droit en pierres blanches, conduisaient aux appartements de Baisemeaux. Celui-ci traversa l'antichambre, la salle a manger, ou l'on appretait le dejeuner, ouvrit une petite porte derobee, et s'enferma avec son hote dans un grand cabinet dont les fenetres s'ouvraient obliquement sur les cours et les ecuries. Baisemeaux installa le prelat avec cette obsequieuse politesse dont un bon homme ou un homme reconnaissant connait seul le secret. Fauteuil a bras, coussin sous les pieds, table roulante pour appuyer la main, le gouverneur prepara tout lui-meme. Lui-meme aussi placa sur cette table avec un soin religieux le sac d'or qu'un de ses soldats avait monte avec non moins de respect qu'un pretre apporte le saint sacrement. Le soldat sortit. Baisemeaux alla fermer derriere lui la porte, tira un rideau de la fenetre, et regarda dans les yeux d'Aramis pour voir si le prelat ne manquait de rien. -- Eh bien! monseigneur, dit-il sans s'asseoir, vous continuez a etre le plus fidele des gens de parole? -- En affaires, cher monsieur de Baisemeaux, l'exactitude n'est pas une vertu, c'est un simple devoir. -- Oui, en affaires, je comprends; mais ce n'est point une affaire que vous faites avec moi, monseigneur, c'est un service que vous me rendez. -- Allons, allons, cher monsieur Baisemeaux, avouez que, malgre cette exactitude, vous n'avez point ete sans quelque inquietude. -- Sur votre sante, oui, certainement, balbutia Baisemeaux. -- Je voulais venir hier, mais je n'ai pu, etant trop fatigue, continua Aramis. Baisemeaux s'empressa de glisser un autre coussin sous les reins de son hote. -- Mais, reprit Aramis, je me suis promis de venir vous visiter aujourd'hui de bon matin. -- Vous etes excellent, monseigneur. -- Et bien m'en a pris de ma diligence, ce me semble. -- Comment cela? -- Oui, vous alliez sortir. Baisemeaux rougit. -- En effet, dit-il, je sortais. -- Alors je vous derange? L'embarras de Baisemeaux devint visible. -- Alors je vous gene, continua Aramis, en fixant son regard incisif sur le pauvre gouverneur. Si j'eusse su cela, je ne fusse point venu. -- Ah! monseigneur, comment pouvez-vous croire que vous me genez jamais, vous! -- Avouez que vous alliez en quete d'argent. -- Non! balbutia Baisemeaux; non, je vous jure. -- M. le gouverneur va-t-il toujours chez M. Fouquet? cria d'en bas la voix du major. Baisemeaux courut comme un fou a la fenetre. -- Non, non, cria-t-il desespere. Qui diable parle donc de M. Fouquet? Est on ivre la-bas? Pourquoi me derange-t-on quand je suis en affaire? -- Vous alliez chez M. Fouquet, dit Aramis en se pincant les levres; chez l'abbe ou chez le surintendant? Baisemeaux avait bonne envie de mentir, mais il n'en eut pas le courage. -- Chez M. le surintendant, dit-il. -- Alors, vous voyez bien que vous aviez besoin d'argent, puisque vous alliez chez celui qui en donne. -- Mais non, monseigneur. -- Allons, vous vous defiez de moi. -- Mon cher seigneur, la seule incertitude, la seule ignorance ou j'etais du lieu que vous habitez... -- Oh! vous eussiez eu de l'argent chez M. Fouquet, cher monsieur Baisemeaux, c'est un homme qui a la main ouverte. -- Je vous jure que je n'eusse jamais ose demander de l'argent a M. Fouquet. Je lui voulais demander votre adresse, voila tout. -- Mon adresse chez M. Fouquet? s'ecria Aramis en ouvrant malgre lui les yeux. -- Mais, fit Baisemeaux trouble par le regard du prelat, oui, sans doute, chez M. Fouquet. -- Il n'y a pas de mal a cela, cher monsieur Baisemeaux; seulement, je me demande pourquoi chercher mon adresse chez M. Fouquet. -- Pour vous ecrire. -- Je comprends, fit Aramis en souriant; aussi, n'etait-ce pas cela que je voulais dire; je ne vous demande pas pour quoi faire vous cherchiez mon adresse, je vous demande a quel propos vous alliez la chercher chez M. Fouquet? -- Ah! dit Baisemeaux, parce que M. Fouquet ayant Belle-Ile... -- Eh bien? -- Belle-Ile, qui est du diocese de Vannes, et que; comme vous etes eveque de Vannes... -- Cher monsieur de Baisemeaux, puisque vous saviez que j'etais eveque de Vannes, vous n'aviez point besoin de demander mon adresse a M. Fouquet. -- Enfin, monsieur, dit Baisemeaux aux abois, ai-je commis une inconsequence? En ce cas, je vous en demande bien pardon. -- Allons donc! Et en quoi pouviez-vous avoir commis une inconsequence? demanda tranquillement Aramis. Et tout en rasserenant son visage, et tout en souriant au gouverneur, Aramis se demandait comment Baisemeaux, qui ne savait pas son adresse, savait cependant que Vannes etait sa residence. "J'eclaircirai cela", dit-il en lui-meme. Puis tout haut: -- Voyons, mon cher gouverneur, dit-il, voulez-vous que nous fassions nos petits comptes? -- A vos ordres, monseigneur. Mais auparavant, dites-moi, monseigneur... -- Quoi? -- Ne me ferez-vous point l'honneur de dejeuner avec moi comme d'habitude? -- Si fait, tres volontiers. -- A la bonne heure! Baisemeaux frappa trois coups sur un timbre. -- Cela veut dire? demanda Aramis. -- Que j'ai quelqu'un a dejeuner et que l'on agisse en consequence. -- Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m'avez l'air, savez-vous bien, mon cher gouverneur, de faire des facons avec moi? -- Oh! par exemple! D'ailleurs, c'est bien le moins que je vous recoive du mieux que je puis. -- A quel propos? -- C'est qu'il n'y a pas de prince qui ait fait pour moi ce que vous avez fait, vous! -- Allons, encore! -- Non, non... -- Parlons d'autre chose. Ou plutot, dites-moi, faites-vous vos affaires a la Bastille? -- Mais oui. -- Le prisonnier donne donc? -- Pas trop. -- Diable! -- M. de Mazarin n'etait pas assez rude. -- Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement soupconneux, notre ancien cardinal... -- Oui, sous celui-la, cela allait bien. Le frere de Son Eminence grise y a fait sa fortune. -- Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en se rapprochant de Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a ses defiances, ses coleres, ses passions, si la vieillesse a ses haines, ses precautions, ses craintes. Avez-vous paye vos trois ans de benefices a Louviere et a Tremblay? -- Oh! mon Dieu, oui. -- De sorte qu'il ne vous reste plus a leur donner que les cinquante mille livres que je vous apporte? -- Oui. -- Ainsi, pas d'economies? -- Ah! monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon cote a ces messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je gagne. C'est ce que je disais encore hier au soir a M. d'Artagnan. -- Ah! fit Aramis, dont les yeux brillerent mais s'eteignirent a l'instant, ah! hier, vous avez vu d'Artagnan!... Et comment se porte-t-il, ce cher ami? -- A merveille. -- Et que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux? -- Je lui disais, continua le gouverneur sans s'apercevoir de son etourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes prisonniers. -- Combien en avez-vous? demanda negligemment Aramis. -- Soixante. -- Eh! eh! c'est un chiffre assez rond. -- Ah! monseigneur, autrefois il y avait des annees de deux cents. -- Mais enfin un minimum de soixante, voyons, il n'y a pas encore trop a se plaindre. -- Non, sans doute, car a tout autre que moi chacun devrait rapporter cent cinquante pistoles. -- Cent cinquante pistoles! -- Dame! calculez: pour un prince du sang, par exemple, j'ai cinquante livres par jour. -- Seulement, vous n'avez pas de prince du sang, a ce que je suppose du moins, fit Aramis avec un leger tremblement dans la voix. -- Non, Dieu merci! c'est-a-dire non, malheureusement. -- Comment, malheureusement? -- Sans doute, ma place en serait bonifiee. -- C'est vrai. -- J'ai donc, par prince du sang, cinquante livres. -- Oui. -- Par marechal de France, trente-six livres. -- Mais pas plus de marechal de France en ce moment que de prince du sang, n'est-ce pas? -- Helas! non; il est vrai que les lieutenants generaux et les brigadiers sont a vingt-quatre livres, et que j'en ai deux. -- Ah! ah! -- Il y a apres cela les conseillers au Parlement, qui me rapportent quinze livres. -- Et combien en avez-vous? -- J'en ai quatre. -- Je ne savais pas que les conseillers fussent d'un si bon rapport. -- Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite a dix. -- A dix? -- Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme defenseur, pour un ecclesiastique, dix livres. -- Et vous en avez sept? Bonne affaire! -- Non, mauvaise! -- En quoi? -- Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui sont quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au Parlement? -- En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de difference entre eux. -- Vous comprenez, si j'ai un beau poisson, je le paie toujours quatre ou cinq livres; si j'ai un beau poulet, il me coute une livre et demie. J'engraisse bien des eleves de basse-cour; mais il me faut acheter le grain, et vous ne pouvez vous imaginer l'armee de rats que nous avons ici. -- Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de chats? -- Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j'ai ete force d'y renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis force d'avoir des terriers que je fais venir d'Angleterre pour etrangler les rats. Les chiens ont un appetit feroce; ils mangent autant qu'un prisonnier de cinquieme ordre, sans compter qu'ils m'etranglent quelquefois mes lapins et mes poules. Aramis ecoutait-il, n'ecoutait-il pas? nul n'eut pu le dire: ses yeux baisses annoncaient l'homme attentif, sa main inquiete annoncait l'homme absorbe. Aramis meditait. -- Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu'une volaille passable me revenait a une livre et demie, et qu'un bon poisson me coutait quatre ou cinq livres. On fait trois repas a la Bastille, les prisonniers, n'ayant rien a faire, mangent toujours; un homme de dix livres me coute sept livres et dix sous. -- Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez comme ceux de quinze livres? -- Oui, certainement. -- Tres bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de quinze livres? -- Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu'il s'etait laisse prendre. -- Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n'avez pas de prisonniers au-dessous de dix livres? -- Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l'avocat. -- A la bonne heure. Taxes a combien? -- A cinq livres. -- Est-ce qu'ils mangent, ceux-la? -- Pardieu! seulement, vous comprenez qu'on ne leur donne pas tous les jours une sole ou un poulet degraisse, ni des vins d'Espagne a tous leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la semaine un bon plat a leur diner. -- Mais c'est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et vous devez vous ruiner. -- Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n'a pas acheve sa volaille, ou que le dix livres a laisse un bon reste, je l'envoie au cinq livres; c'est une ripaille pour le pauvre diable. Que voulez-vous! il faut etre charitable. -- Et qu'avez-vous a peu pres sur les cinq livres? -- Trente sous. -- Allons, vous etes un honnete homme, Baisemeaux! -- Merci! -- Non, en verite, je le declare. -- Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison, maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre? -- Non. -- Eh bien! c'est pour les petits-bourgeois et les clercs d'huissier taxes a trois livres. Ceux-la ne voient pas souvent des carpes du Rhin ni des esturgeons de la Manche. -- Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par hasard? -- Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre a ce point, et je comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d'huissier, en lui donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une tranche de pate aux truffes, des mets qu'il n'a jamais vus qu'en songe; enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange, il boit, au dessert il crie: "Vive le roi!" et benit la Bastille, avec deux bouteilles d'un joli vin de Champagne qui me revient a cinq sous, je le grise chaque dimanche. Oh! ceux-la me benissent, ceux-la regrettent la prison lorsqu'ils la quittent. Savez-vous ce que j'ai remarque? -- Non, en verite. -- Eh bien! j'ai remarque... Savez-vous que c'est un bonheur pour ma maison? Eh bien! j'ai remarque que certains prisonniers liberes se sont fait reincarcerer presque aussitot. Pourquoi serait-ce faire, sinon pour gouter de ma cuisine? Oh! mais c'est a la lettre! Aramis sourit d'un air de doute. -- Vous souriez? -- Oui. -- Je vous dis que nous avons des noms portes trois fois dans l'espace de deux ans. -- Il faudrait que je le visse pour le croire. -- Oh! l'on peut vous montrer cela, quoiqu'il soit defendu de communiquer les registres aux etrangers. -- Je le crois. -- Mais vous, monseigneur, si vous tenez a voir la chose de vos yeux... -- J'en serais enchante, je l'avoue. -- Eh bien! soit! Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre. Aramis le suivait ardemment des yeux. Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s'arreta a la lettre M. -- Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien. -- Quoi? -- "Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc." Vous comprenez que ce n'est qu'un pretexte: on n'etait pas embastille pour des mazarinades; le compere allait se denoncer lui-meme pour qu'on l'embastillat. Et dans quel but, monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine a trois livres. -- A trois livres! le malheureux! -- Oui, monseigneur; le poete est au dernier degre, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d'huissier; mais, je vous le disais, c'est justement a ceux-la que je fais des surprises. Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraitre seulement s'interesser aux noms qu'il lisait. -- En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts ecrous; en 1659, quatre-vingts. -- Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N'est- ce pas vous qui m'aviez parle d'un jeune homme? -- Oui! oui! un pauvre diable d'etudiant qui fit... Comment appelez-vous ca, deux vers latins qui se touchent? -- Un distique. -- Oui, c'est cela. -- Le malheureux! pour un distique! -- Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu'il l'a fait contre les jesuites, ce distique? -- C'est egal, la punition me parait bien severe. -- Ne le plaignez pas: l'annee passee, vous avez paru vous interesser a lui. -- Sans doute. -- Eh bien! comme votre interet est tout-puissant ici, monseigneur, depuis ce jour je le traite comme un quinze livres. -- Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continue de feuilleter, et qui s'etait arrete a un des noms qui suivaient celui de Martinier. -- Justement, comme celui-ci. -- Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Aramis en montrant du bout du doigt le nom qui avait attire son attention. -- Chut! fit Baisemeaux. -- Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairement sa main blanche. -- Je croyais vous avoir deja parle de ce Marchiali. -- Non, c'est la premiere fois que j'entends prononcer son nom. -- C'est possible, je vous en aurai parle sans vous le nommer. -- Et c'est un vieux pecheur, celui-la? demanda Aramis en essayant de sourire. -- Non, il est tout jeune, au contraire. -- Ah! ah! son crime est donc bien grand? -- Impardonnable! -- Il a assassine? -- Bah! -- Incendie? -- Bah! -- Calomnie? -- Eh! non. C'est celui qui... Et Baisemeaux s'approcha de l'oreille d'Aramis en faisant de ses deux mains un cornet d'acoustique. -- C'est celui qui se permet de ressembler au... -- Ah! oui, oui, dit Aramis. Je sais en effet, vous m'en aviez deja parle l'an dernier; mais le crime m'avait paru si leger... -- Leger! -- Ou plutot si involontaire... -- Monseigneur, ce n'est pas involontairement que l'on surprend une pareille ressemblance. -- Enfin, je l'avais oublie, voila le fait. Mais, tenez, mon cher hote, dit Aramis en fermant le registre, voila, je crois, que l'on nous appelle. Baisemeaux prit le registre, le reporta vivement vers l'armoire qu'il ferma, et dont il mit la clef dans sa poche. -- Vous plait-il que nous dejeunions, monseigneur? dit-il. Car vous ne vous trompez pas, on nous appelle pour le dejeuner. -- A votre aise, mon cher gouverneur. Et ils passerent dans la salle a manger. Chapitre XCVIII -- Le dejeuner de M. de Baisemeaux Aramis etait sobre d'ordinaire; mais, cette fois, tout en se menageant fort sur le vin, il fit honneur au dejeuner de Baisemeaux, qui d'ailleurs etait excellent. Celui-ci, de son cote, s'animait d'une gaiete folatre; l'aspect des cinq mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en temps les yeux, epanouissait son coeur. De temps en temps aussi, il regardait Aramis avec un doux attendrissement. Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des levres dans son verre quelques gouttes de vin qu'il savourait en connaisseur. -- Qu'on ne vienne plus me dire du mal de l'ordinaire de la Bastille, dit-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qui ont par jour seulement une demi-bouteille de ce bourgogne! -- Tous les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C'est un Volnay fort vieux. -- Ainsi notre pauvre ecolier, notre pauvre Seldon, en a, de cet excellent Volnay? -- Non pas! non pas! -- Je croyais vous avoir entendu dire qu'il etait a quinze livres. -- Lui! jamais! un homme qui fait des districts... Comment dites- vous cela? -- Des distiques. -- A quinze livres! allons donc! C'est son voisin qui est a quinze livres. -- Son voisin? -- Oui. -- Lequel? -- L'autre; le deuxieme Bertaudiere. -- Mon cher gouverneur, excusez-moi, mais vous parlez une langue pour laquelle il faut un certain apprentissage. -- C'est vrai, pardon; deuxieme Bertaudiere, voyez-vous, veut dire celui qui occupe le deuxieme etage de la tour de la Bertaudiere. -- Ainsi la Bertaudiere est le nom d'une des tours de la Bastille? J'ai, en effet, entendu dire que chaque tour avait son nom. Et ou est cette tour? -- Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant a la fenetre. C'est cette tour a gauche, la deuxieme. -- Tres bien. Ah! c'est la qu'est le prisonnier a quinze livres? -- Oui. -- Et depuis combien de temps y est-il? -- Ah! dame! depuis sept ou huit ans, a peu pres. -- Comment, a peu pres? Vous ne savez pas plus surement vos dates? -- Ce n'etait pas de mon temps, cher monsieur d'Herblay. -- Mais Louviere, mais Tremblay, il me semble qu'ils eussent du vous instruire. -- Oh! mon cher monsieur... Pardon, pardon, monseigneur. -- Ne faites pas attention. Vous disiez? -- Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas avec les clefs du gouvernement. -- Ah ca? c'est donc un mystere que ce prisonnier, un secret d'Etat? -- Oh! un secret Etat, non, je ne crois pas; c'est un secret comme tout ce qui se fait a la Bastille. -- Tres bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus librement de Seldon que de... -- Que du deuxieme Bertaudiere? -- Oui. -- Mais parce qu'a mon avis le crime d'un homme qui a fait un distique est moins grand que celui qui ressemble au... -- Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers... -- Eh bien! les guichetiers? -- Ils causent avec vos prisonniers. -- Sans doute. -- Alors vos prisonniers doivent leur dire qu'ils ne sont pas coupables. -- Ils ne leur disent que cela, c'est la formule generale, c'est l'antienne universelle. -- Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout a l'heure? -- Apres? -- Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers? -- Oh! mon cher monsieur d'Herblay, il faut etre homme de cour comme vous pour s'occuper de tous ces details-la. -- Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux. Encore une goutte de ce Volnay, je vous prie. -- Pas une goutte, un verre. -- Non, non. Vous etes reste mousquetaire jusqu'au bout des ongles, tandis que, moi, je suis devenu eveque. Une goutte pour moi, un verre pour vous. -- Soit. Aramis et le gouverneur trinquerent. -- Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis en fusion eleve par sa main a la hauteur de son oeil, comme s'il eut voulu jouir par tous les sens a la fois; et puis ce que vous appelez une ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut- etre pas. -- Oh! que si. Tout autre qui connaitrait, enfin, la personne a laquelle il ressemble. -- Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c'est tout simplement un jeu de votre esprit. -- Non pas, sur ma parole. -- Ecoutez, continua Aramis: j'ai vu beaucoup de gens ressembler a celui que nous disons, mais par respect on n'en parlait pas. -- Sans doute parce qu'il y a ressemblance et ressemblance; celle- la est frappante, et si vous le voyiez... -- Eh bien? -- Vous en conviendriez vous-meme. -- Si je le voyais, dit Aramis d'un air degage; mais je ne le verrai pas, selon toute probabilite. -- Et pourquoi? -- Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces horribles chambres, je me croirais a tout jamais enterre. -- Eh non! l'habitation est bonne. -- Nenni. -- Comment, nenni? -- Je ne vous crois pas sur parole, voila tout. -- Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxieme... Bertaudiere. Peste! c'est une bonne chambre, meublee fort agreablement, ayant tapis. -- Diable! -- Oui! oui! il n'a pas ete malheureux, ce garcon-la, le meilleur logement de la Bastille a ete pour lui. En voila une chance! -- Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais croire qu'il y ait de bonnes chambres a la Bastille; et quant a vos tapis... -- Eh bien! quant a mes tapis?... -- Eh bien! ils n'existent que dans votre imagination; je vois des araignees, des rats, des crapauds meme. -- Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas. -- Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis. -- Etes-vous homme a vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux avec entrainement. -- Non! oh! pardieu, non! -- Meme pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez comme les tapis? -- Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant. -- Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf. -- Triste, maussade? -- Pas du tout: folatre. -- Allons donc! -- C'est le mot. Il est lache, je ne le retire pas. -- C'est impossible! -- Venez. -- Ou cela? -- Avec moi. -- Quoi faire? -- Un tour de Bastille. -- Comment? -- Vous verrez, vous verrez par vous-meme, vous verrez de vos yeux. -- Et les reglements? -- Oh! qu'a cela ne tienne. C'est le jour de sortie de mon major; le lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes maitres chez nous. -- Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des verrous qu'il nous faudra tirer, j'en ai le frisson. -- Allons donc! -- Vous n'auriez qu'a m'oublier dans quelque troisieme ou quatrieme Bertaudiere... Brou!... -- Vous voulez rire? -- Non, je vous parle serieusement. -- Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir la faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont offert jusqu'a cinquante mille livres? -- Decidement, c'est donc bien curieux? -- Le fruit defendu, monseigneur! le fruit defendu! Vous qui etes d'Eglise, vous devez savoir cela. -- Non. Si j'avais quelque curiosite, moi, ce serait pour le pauvre ecolier du distique. -- Eh bien! voyons, celui-la; il habite la troisieme Bertaudiere, justement. -- Pourquoi dites-vous justement? -- Parce que, moi, si j'avais une curiosite, ce serait pour la belle chambre tapissee et pour son locataire. -- Bah! des meubles, c'est banal; une figure insignifiante, c'est sans interet. -- Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c'est toujours interessant. -- Eh! justement j'oubliais de vous interroger la-dessus. Pourquoi quinze livres a celui-la et trois livres seulement au pauvre Seldon? -- Ah! voyez, c'est une chose superbe que cette distinction, mon cher monsieur, et voila ou l'on voit eclater la bonte du roi... -- Du roi! du roi! -- Du cardinal, je veux dire." Ce malheureux, s'est dit M. de Mazarin, ce malheureux est destine a demeurer toujours en prison." -- Pourquoi? -- Dame! il me semble que son crime est eternel, et que, par consequent, le chatiment doit l'etre aussi. -- Eternel? -- Sans doute. S'il n'a pas le bonheur d'avoir la petite verole, vous comprenez... et cette chance meme lui est difficile, car on n'a pas de mauvais air a la Bastille. -- Votre raisonnement est on ne peut plus ingenieux, cher monsieur de Baisemeaux. -- N'est-ce pas? -- Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans treve et sans fin... -- Souffrir, je n'ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres ne souffre pas. -- Souffrir la prison, au moins? -- Sans doute, c'est une fatalite; mais cette souffrance, on la lui adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-la n'etait pas venu au monde pour manger toutes les bonnes choses qu'il mange. Pardieu! vous allez voir: nous avons ici ce pate intact, ces ecrevisses auxquelles nous avons a peine touche, des ecrevisses de Marne, grosses comme des langoustes, voyez. Eh bien! tout cela va prendre le chemin de la Deuxieme Bertaudiere, avec une bouteille de ce Volnay que vous trouvez si bon. Ayant vu, vous ne douterez plus, j'espere. -- Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne pensez qu'aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez toujours le pauvre Seldon, mon protege. -- Soit! a votre consideration, jour de fete pour lui: il aura des biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto. -- Vous etes un brave homme, je vous l'ai deja dit et je vous le repete, mon cher Baisemeaux. -- Partons, partons, dit le gouverneur un peu etourdi, moitie par le vin qu'il avait bu, moitie par les eloges d'Aramis. -- Souvenez-vous que c'est pour vous obliger, ce que j'en fais, dit le prelat. -- Oh! vous me remercierez en rentrant. -- Partons donc. -- Attendez que je previenne le porte-clefs. Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut. -- Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de tambours, pas de bruit, enfin! -- Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la crainte, je croirais, en verite, que je vais en prison pour mon propre compte. Le porte-clefs preceda le gouverneur; Aramis prit la droite; quelques soldats epars dans la cour se rangerent, fermes comme des pieux, sur le passage du gouverneur. Baisemeaux fit franchir a son hote plusieurs marches qui menaient a une espece d'esplanade; de la, on vint au pont-levis, sur lequel les factionnaires recurent le gouverneur et le reconnurent. -- Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du cote d'Aramis et en parlant de facon que les factionnaires ne perdissent point une de ses paroles; monsieur, vous avez bonne memoire, n'est-ce pas? -- Pourquoi? demanda Aramis. -- Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu'il n'est pas permis, meme aux architectes, d'entrer chez les personnes avec du papier, des plumes ou un crayon. "Bon! se dit Aramis a lui-meme, il parait que je suis un architecte. N'est-ce pas encore la une plaisanterie de d'Artagnan, qui m'a vu ingenieur a Belle-Ile?" Puis, tout haut: -- Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre etat, le coup d'oeil et la memoire suffisent. Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce qu'il semblait etre. -- Eh bien! allons d'abord a la Bertaudiere, dit Baisemeaux toujours avec l'intention d'etre entendu des factionnaires. -- Allons, repondit Aramis. Puis, s'adressant au porte-clefs: -- Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numero 2 les friandises que j'ai designees. -- Le numero 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numero 3, vous l'oubliez toujours. -- C'est vrai. Ils monterent. Ce qu'il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette seule cour eut suffi a la surete d'une ville entiere. Aramis n'etait ni un reveur ni un homme sensible; il avait fait des vers dans sa jeunesse; mais il etait sec de coeur, comme tout homme de cinquante cinq ans qui a beaucoup aime les femmes ou plutot qui en a ete fort aime. Mais, lorsqu'il posa le pied sur les marches de pierre usees par lesquelles avaient passe tant d'infortunes, lorsqu'il se sentit impregne de l'atmosphere de ces sombres voutes humides de larmes, il fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses yeux se troublerent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une parole. Chapitre XCIX -- Le deuxieme de la Bertaudiere Au deuxieme etage, soit fatigue, soit emotion, la respiration manqua au visiteur. Il s'adossa contre le mur. -- Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque nous allons de l'un chez l'autre, peu importe, ce me semble, que nous montions du second au troisieme, ou que nous descendions du troisieme au second. Il y a, d'ailleurs, aussi certaines reparations a faire dans cette chambre, se hata-t-il d'ajouter a l'intention du guichetier qui se trouvait a la portee de la voix. -- Non! non! s'ecria vivement Aramis; plus haut, plus haut, monsieur le gouverneur, s'il vous plait; le haut est le plus presse. Ils continuerent de monter. -- Demandez les clefs au geolier, souffla tout bas Aramis. -- Volontiers. Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-meme la porte de la troisieme chambre. Le porte-clefs entra le premier et deposa sur une table les provisions que le bon gouverneur appelait des friandises. Puis il sortit. Le prisonnier n'avait pas fait un mouvement. Alors Baisemeaux entra a son tour, tandis qu'Aramis se tenait sur le seuil. De la, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui, levant la tete au bruit inaccoutume, se jeta a bas de son lit en apercevant le gouverneur, et, joignant les mains, se mit a crier: -- Ma mere! ma mere! L'accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu'Aramis se sentit frissonner malgre lui. -- Mon cher hote, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je vous apporte a la fois une distraction et un extra, la distraction pour l'esprit et l'extra pour le corps. Voila Monsieur qui va prendre des mesures sur vous, et voila des confitures pour votre dessert. -- Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul pendant un an, nourrissez-moi de pain et d'eau pendant un an, mais dites-moi qu'au bout d'un an je sortirai d'ici, dites-moi qu'au bout d'un an je reverrai ma mere! -- Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire a vous-meme qu'elle etait fort pauvre, votre mere, que vous etiez fort mal loge chez elle, tandis qu'ici, peste! -- Si elle etait pauvre, monsieur, raison de plus pour qu'on lui rende son soutien. Mal loge chez elle? Oh! monsieur, on est toujours bien loge quand on est libre. -- Enfin, puisque vous dites vous-meme que vous n'avez fait que ce malheureux distique... -- Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure; je lisais _Martial_ quand l'idee m'en est venue. Oh! monsieur, qu'on me punisse, moi, qu'on me coupe la main avec laquelle je l'ai ecrit, je travaillerai de l'autre; mais qu'on me rende ma mere. -- Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne depend pas de moi; je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un petit verre de porto, vous glisser un biscuit entre deux assiettes. -- O mon Dieu! mon Dieu! s'ecria le jeune homme en se renversant en arriere et en se roulant sur le parquet. Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scene, se retira jusque sur le palier. -- Le malheureux! murmurait-il tout bas. -- Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c'est la faute de ses parents. -- Comment cela? -- Sans doute... Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?... Trop de science, voyez-vous, monsieur, ca nuit... Moi, je ne sais ni lire ni ecrire: aussi je ne suis pas en prison. Aramis regarda cet homme, qui appelait n'etre pas en prison etre geolier a la Bastille. Quant a Baisemeaux, voyant le peu d'effet de ses conseils et de son vin de Porto, il sortit tout trouble. -- Eh bien! et la porte! la porte! dit le geolier, vous oubliez de refermer la porte. -- C'est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voila les clefs. -- Je demanderai la grace de cet enfant, dit Aramis. -- Et si vous ne l'obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins qu'on le porte a dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous les deux. -- Si l'autre prisonnier appelle aussi sa mere, fit Aramis, j'aime mieux ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors. -- Oh! oh! dit le geolier, n'ayez pas peur, monsieur l'architecte, celui-la, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mere, il faudrait qu'il parlat, et il ne parle jamais. -- Alors entrons, dit sourdement Aramis. -- Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous etes architecte des prisons? -- Oui. -- Et vous n'etes pas plus habitue a la chose? C'est etonnant! Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupcons, il lui fallait appeler toute sa force a son secours. Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte. -- Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du degre. Le porte-clefs obeit et se retira. Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-meme la deuxieme porte. Alors on vit, dans le carre de lumiere qui filtrait par la fenetre grillee, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux courts, a la barbe deja croissante; il etait assis sur un escabeau, le coude dans un fauteuil auquel s'appuyait tout le haut de son corps. Son habit, jete sur le lit, etait de fin velours noir, et il aspirait l'air frais qui venait s'engouffrer dans sa poitrine couverte d'une chemise de la plus belle batiste que l'on avait pu trouver. Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tete avec un mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux, il se leva et salua courtoisement. Mais, quand ses yeux se porterent sur Aramis, demeure dans l'ombre, celui-ci frissonna; il palit et son chapeau, qu'il tenait a la main, lui echappa comme si tous les muscles venaient de se detendre a la fois. Baisemeaux, pendant ce temps, habitue a la presence de son prisonnier, semblait ne partager aucune des sensations que partageait Aramis; il etalait sur la table son pate et ses ecrevisses, comme eut pu faire un serviteur plein de zele. Ainsi occupe, il ne remarquait point le trouble de son hote. Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier: -- Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien? -- Tres bien, monsieur, merci, repondit le jeune homme. Cette voix faillit renverser Aramis. Malgre lui il fit un pas en avant, les levres fremissantes. Ce mouvement etait si visible, qu'il ne put echapper a Baisemeaux, tout preoccupe qu'il etait. -- Voici un architecte qui va examiner votre cheminee, dit Baisemeaux; fume-t-elle? -- Jamais, monsieur. -- Vous disiez qu'on ne pouvait pas etre heureux en prison, dit le gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier qui l'est. Vous ne vous plaignez pas, j'espere? -- Jamais. -- Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis. -- Jamais. -- Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison? -- Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se rendre a l'evidence. Est-il permis de lui faire des questions? -- Tout autant qu'il vous plaira. -- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s'il sait pourquoi il est ici. -- Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous connaissez la cause de votre detention. -- Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais pas. -- Mais c'est impossible, dit Aramis emporte malgre lui. Si vous ignoriez la cause de votre detention, vous seriez furieux. -- Je l'ai ete pendant les premiers jours. -- Pourquoi ne l'etes-vous plus? -- Parce que j'ai reflechi. -- C'est etrange, dit Aramis. -- N'est-ce pas qu'il est etonnant? fit Baisemeaux. -- Et a quoi avez-vous reflechi? demanda Aramis. Peut-on vous le demander, monsieur? -- J'ai reflechi que, n'ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait me chatier. -- Mais qu'est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n'est un chatiment? -- Helas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous dire, c'est que c'est tout le contraire de ce que j'avais dit il y a sept ans. -- A vous entendre, monsieur, a voir votre resignation, on serait tente de croire que vous aimez la prison. -- Je la supporte. -- C'est dans la certitude d'etre libre un jour? -- Je n'ai pas de certitude, monsieur; de l'espoir, voila tout; et cependant, chaque jour, je l'avoue, cet espoir se perd. -- Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous l'avez deja ete? -- C'est justement, repondit le jeune homme, la raison qui m'empeche d'attendre la liberte; pourquoi m'eut-on emprisonne, si l'on avait l'intention de me faire libre plus tard? -- Quel age avez-vous? -- Je ne sais. -- Comment vous nommez-vous? -- J'ai oublie le nom qu'on me donnait. -- Vos parents? -- Je ne les ai jamais connus. -- Mais ceux qui vous ont eleve? -- Ils ne m'appelaient pas leur fils. -- Aimiez-vous quelqu'un avant de venir ici? -- J'aimais ma nourrice et mes fleurs. -- Est-ce tout? -- J'aimais aussi mon valet. -- Vous regrettez cette nourrice et ce valet? -- J'ai beaucoup pleure quand ils sont morts. -- Sont-ils morts depuis que vous etes ici ou auparavant que vous y fussiez? -- Ils sont morts la veille du jour ou l'on m'a enleve. -- Tous deux en meme temps? -- Tous deux en meme temps. -- Et comment vous enleva-t-on? -- Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui se trouva ferme avec des serrures, et m'amena ici. -- Cet homme, le reconnaitriez-vous? -- Il avait un masque. -- N'est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout bas Baisemeaux a Aramis. Aramis pouvait a peine respirer. -- Oui, extraordinaire, murmura-t-il. -- Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est que jamais il ne m'en a dit autant qu'il vient de vous en dire. -- Peut-etre cela tient-il aussi a ce que vous ne l'avez jamais questionne, dit Aramis. -- C'est possible, repondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n'est-ce pas? -- Fort belle. -- Un tapis... -- Superbe. -- Je gage qu'il n'en avait pas de pareil avant de venir ici. -- Je le crois. Puis, se retournant vers le jeune homme: -- Ne vous rappelez-vous point avoir ete jamais visite par quelque etranger ou quelque etrangere? demanda Aramis au jeune homme. -- Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s'arreta en voiture a la porte, entra, couverte d'un voile qu'elle ne leva que lorsque nous fumes enfermes et seuls. -- Vous vous rappelez cette femme? -- Oui. -- Que vous disait-elle? Le jeune homme sourit tristement. -- Elle me demandait ce que vous me demandez, si j'etais heureux et si je m'ennuyais. -- Et lorsqu'elle arrivait ou partait? -- Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son coeur, m'embrassait. -- Vous vous la rappelez? -- A merveille. -- Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage. -- Oui. -- Donc, vous la reconnaitriez si le hasard l'amenait devant vous ou vous conduisait a elle? -- Oh! bien certainement. Un eclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d'Aramis. En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait. -- Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement a Aramis. Probablement Aramis savait tout ce qu'il voulait savoir. -- Quand il vous plaira, dit-il. Le jeune homme les vit se disposer a partir et les salua poliment. Baisemeaux repondit par une simple inclination de tete. Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua profondement le prisonnier. Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derriere eux. -- Eh bien! fit Baisemeaux dans l'escalier, que dites-vous de tout cela? -- J'ai decouvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il. -- Bah! Et quel est ce secret? -- Il y a eu un assassinat commis dans cette maison. -- Allons donc! -- Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le meme jour? -- Eh bien? -- Poison. -- Ah! ah! -- Qu'en dites-vous? -- Que cela pourrait bien etre vrai... Quoi! ce jeune homme serait un assassin? -- Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant soit un assassin? -- C'est ce que je disais. -- Le crime a ete commis dans sa maison; c'est assez; peut-etre a- t-il vu les criminels, et l'on craint qu'il ne parle. -- Diable! si je savais cela. -- Eh bien? -- Je redoublerais de surveillance. -- Oh! il n'a pas l'air d'avoir envie de se sauver. -- Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas. -- A-t-il des livres? -- Jamais; defense absolue de lui en donner. -- Absolue? -- De la main meme de M. Mazarin. -- Et vous avez cette note? -- Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre manteau? -- Je le veux bien, les autographes me plaisent fort. -- Celui-la est d'une certitude superbe; il n'y a qu'une rature. -- Ah! ah! une rature! et a quel propos, cette rature? -- A propos d'un chiffre. -- D'un chiffre? -- Oui. Voila ce qu'il y avait d'abord: pension a cinquante livres. -- Comme les princes du sang, alors? -- Mais le cardinal aura vu qu'il se trompait, vous comprenez bien; il a biffe le zero et a ajoute un un devant le cinq. Mais, a propos... -- Quoi? -- Vous ne parlez pas de la ressemblance. -- Je n'en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison bien simple; je n'en parle pas, parce qu'elle n'existe pas. -- Oh! par exemple! -- Ou que, si elle existe, c'est dans votre imagination, et que meme, existat-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n'en point parler. -- Vraiment! -- Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait mortellement s'il apprenait que vous contribuez a repandre ce bruit qu'un de ses sujets a l'audace de lui ressembler. -- C'est vrai, c'est vrai, dit Baisemeaux tout effraye, mais je n'ai parle de la chose qu'a vous, et vous comprenez, monseigneur, que je compte assez sur votre discretion. -- Oh! soyez tranquille. -- Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux ebranle. -- Sans doute. En causant ainsi, ils etaient rentres; Baisemeaux tira de l'armoire un registre particulier pareil a celui qu'il avait deja montre a Aramis, mais ferme par une serrure. La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d'un petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui. Puis, posant le livre sur la table, il l'ouvrit a la lettre M et montra a Aramis cette note a la colonne des observations: "Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherches, pas de promenades, pas de changement de geolier, pas de communications. Instruments de musique; toute licence pour le bien-etre; quinze livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut reclamer si les 15 livres ne lui suffisent pas." -- Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j'y songe: je reclamerai. Aramis referma le livre. -- Oui, dit-il, c'est bien de la main de M. de Mazarin; je reconnais son ecriture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua- t-il, comme si cette derniere communication avait epuise son interet, passons, si vous le voulez bien, a nos petits arrangements. -- Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-meme. -- Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et simple de cent cinquante mille francs. -- Exigible? -- A ma volonte. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque vous voudrez vous-meme. -- Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je vous ai deja donne deux recus. -- Aussi, vous voyez, je les dechire. Et Aramis, apres avoir montre les deux recus au gouverneur, les dechira en effet. Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit sans hesitation une obligation de cent cinquante mille francs remboursable a la volonte du prelat. Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l'epaule du gouverneur, mit l'obligation dans sa poche sans avoir l'air de l'avoir lue, ce qui donna toute tranquillite a Baisemeaux. -- Maintenant, dit Aramis, vous ne m'en voudrez point, n'est-ce pas, si je vous enleve quelque prisonnier? -- Comment cela? -- Sans doute en obtenant sa grace. Ne vous ai je pas dit, par exemple, que le pauvre Seldon m'interessait? -- Ah! c'est vrai! -- Eh bien? -- C'est votre affaire; agissez comme vous l'entendrez. Je vois que vous avez le bras long et la main large. Et Aramis partit, emportant les benedictions du gouverneur. Chapitre C -- Les deux amies A l'heure ou M. de Baisemeaux montrait a Aramis les prisonniers de la Bastille, un carrosse s'arretait devant la porte de Mme de Belliere, et a cette heure encore matinale deposait au perron une jeune femme enveloppee de coiffes de soie. Lorsqu'on annonca Mme Vanel a Mme de Belliere, celle-ci s'occupait ou plutot s'absorbait a lire une lettre qu'elle cacha precipitamment. Elle achevait a peine sa toilette du matin, ses femmes etaient encore dans la chambre voisine. Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Belliere courut a sa rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un eclat qui n'etait pas celui de la sante ou de la joie. Marguerite l'embrassa, lui serra les mains, lui laissa a peine le temps de parler. -- Ma chere, dit-elle, tu m'oublies donc? Tu es donc tout entiere aux plaisirs de la cour? -- Je n'ai pas vu seulement les fetes du mariage. -- Que fais-tu alors? -- Je me prepare a aller a Belliere. -- A Belliere! -- Oui. -- Campagnarde alors. J'aime a te voir dans ces dispositions. Mais tu es pale. -- Non, je me porte a ravir. -- Tant mieux, j'etais inquiete. Tu ne sais pas ce qu'on m'avait dit? -- On dit tant de choses! -- Oh! celle-la est extraordinaire. -- Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite. -- M'y voici. C'est que j'ai peur de te facher. -- Oh! jamais. Tu admires toi-meme mon egalite d'humeur. -- Eh bien! on dit que... Ah! vraiment, je ne pourrai jamais t'avouer cela. -- N'en parlons plus alors, fit Mme de Belliere, qui devinait une mechancete sous ces preambules, mais qui cependant se sentait devoree de curiosite. -- Eh bien! ma chere marquise, on dit que depuis quelque temps tu regrettes beaucoup moins M. de Belliere, le pauvre homme! -- C'est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai toujours mon mari; mais voila deux ans qu'il est mort; je n'en ai que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les actions, toutes les pensees de ma vie. Je le dirais, que toi, toi, Marguerite, la femme par excellence, tu ne le croirais pas. -- Pourquoi? Tu as le coeur si tendre! repliqua mechamment Mme Vanel. -- Tu l'as aussi, Marguerite, et je n'ai pas vu que tu te laissasses abattre par le chagrin quand le coeur etait blesse. Ces mots etaient une allusion directe a la rupture de Marguerite avec le surintendant. Ils etaient aussi un reproche voile, mais direct, fait au coeur de la jeune femme. Comme si elle n'eut attendu que ce signal pour decocher sa fleche, Marguerite s'ecria: -- Eh bien! Elise, on dit que tu es amoureuse. Et elle devora du regard Mme de Belliere, qui rougit sans pouvoir s'en empecher. -- On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, repliqua la marquise apres un instant de silence. -- Oh! on ne te calomnie pas, Elise -- Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas? -- D'abord, si c'est vrai, il n'y a pas de calomnie, il n'y a que medisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t'abandonnes a cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armee de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impenetrable que celle de Danae, bien que la tour de Danae fut faite d'airain. -- Tu as de l'esprit, Marguerite, dit Mme de Belliere, tremblante. -- Tu m'as toujours flattee, Elise... Bref, on te dit incorruptible et inaccessible. Tu vois si l'on te calomnie... Mais a quoi reves-tu pendant que je te parle? -- Moi? -- Oui, tu es toute rouge et toute muette. -- Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d'un commencement de colere, je cherche a quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant a Danae. -- Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela? -- Oui; ne te souvient-il pas qu'au couvent, lorsque nous cherchions des problemes d'arithmetique... Ah! c'est savant aussi ce que je vais te dire, mais a mon tour... Ne te souviens-tu pas que, si l'un des termes etait donne, nous devions trouver l'autre? Cherche, alors, cherche. -- Mais je ne devine pas ce que tu veux dire. -- Rien de plus simple, pourtant. Tu pretends que je suis amoureuse, n'est ce pas? -- On me l'a dit. -- Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d'une abstraction. Il y a un nom dans tout ce bruit? -- Certes, oui, il y a un nom. -- Eh bien! ma chere, il n'est pas etonnant que je doive chercher ce nom, puisque tu ne me le dis pas. -- Ma chere marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne chercherais pas longtemps. -- C'est ton mot Danae qui m'a surprise. Qui dit Danae dit pluie d'or, n'est ce pas? -- C'est-a-dire que le Jupiter de Danae se changea pour elle en pluie d'or. -- Mon amant alors... celui que tu me donnes... -- Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne. -- Soit!... mais les ennemis. -- Veux-tu que je te dise le nom? -- Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre. -- Tu vas l'entendre. Ne t'effarouche pas, c'est un homme puissant. -- Bon! La marquise s'enfoncait dans les mains ses ongles effiles, comme le patient a l'approche du fer. -- C'est un homme tres riche, continua Marguerite, le plus riche peut-etre. C'est enfin... La marquise ferma un instant les yeux. -- C'est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux eclats. La perfidie avait ete calculee avec une adresse incroyable. Ce nom, qui tombait a faux a la place du nom que la marquise attendait, faisait bien l'effet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisees qui avaient dechiquete, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs echafauds. Elle se remit pourtant. -- J'avais bien raison, dit-elle, de t'appeler une femme d'esprit; tu me fais passer un agreable moment. La plaisanterie est charmante... Je n'ai jamais vu M. de Buckingham. -- Jamais? fit Marguerite en contenant ses eclats. -- Je n'ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est a Paris. -- Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un papier qui frissonnait pres de la fenetre sur un tapis. On peut ne pas se voir, mais on s'ecrit. La marquise fremit. Ce papier etait l'enveloppe de la lettre qu'elle lisait a l'entree de son amie. Cette enveloppe etait cachetee aux armes du surintendant. En se reculant sur son sofa, Mme de Belliere fit rouler sur ce papier les plis epais de sa large robe de soie, et l'ensevelit ainsi. -- Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire toutes ces folies que tu es venue de si bon matin? -- Non, je suis venue pour te voir d'abord et pour te rappeler nos anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous allions nous promener a Vincennes, et que, sous un chene, dans un taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous aimaient. -- Tu me proposes une promenade. -- J'ai mon carrosse et trois heures de liberte. -- Je ne suis pas vetue, Marguerite... et... si tu veux que nous causions, sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans le jardin de l'hotel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon seme de paquerettes, et toute cette violette que l'on sent d'ici. -- Ma chere marquise, je regrette que tu me refuses... J'avais besoin d'epancher mon coeur dans le tien. -- Je te le repete, Marguerite, mon coeur est a toi, aussi bien dans cette chambre, aussi bien ici pres, sous ce tilleul de mon jardin, que la-bas, sous un chene dans le bois. -- Pour moi, ce n'est pas la meme chose... En me rapprochant de Vincennes, marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel ils tendent depuis quelques jours. La marquise leva tout a coup la tete. -- Cela t'etonne, n'est-ce pas... que je pense encore a Saint- Mande? -- A Saint-Mande! s'ecria Mme de Belliere. Et les regards des deux femmes se croiserent comme deux epees inquietes au premier engagement du combat. -- Toi, si fiere?... dit avec dedain la marquise. -- Moi... si fiere!... repliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite... Je ne pardonne pas l'oubli, je ne supporte pas l'infidelite. Quand je quitte et qu'on pleure, je suis tentee d'aimer encore; mais, quand on me quitte et qu'on rit, j'aime eperdument. Mme de Belliere fit un mouvement involontaire. "Elle est jalouse", se dit Marguerite. -- Alors, continua la marquise, tu es eperdument eprise... de M. de Buckingham... non, je me trompe... de M. Fouquet? Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son coeur. -- Et tu voulais aller a Vincennes... a Saint-Mande meme! -- Je ne sais ce que je voulais, tu m'eusses conseillee peut-etre. -- En quoi? -- Tu l'as fait souvent. -- Certes, ce n'eut point ete en cette occasion; car, moi, je ne pardonne pas comme toi. J'aime moins peut-etre; mais quand mon coeur a ete froisse, c'est pour toujours. -- Mais M. Fouquet ne t'a pas froissee, dit avec une naivete de vierge Marguerite Vanel. -- Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m'a pas froissee; il ne m'est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu as a te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc pas comme tu voudrais. -- Ah! tu prejuges? -- Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices. -- Ah! mais tu m'accables, fit tout a coup la jeune femme en rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s'apprete a porter le dernier coup; tu ne comptes qu'avec mes mauvaises passions et mes faiblesses. Quant a ce que j'ai de sentiments purs et genereux, tu n'en parles point. Si je me sens entrainee en ce moment vers M. le surintendant, si je fais meme un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse, c'est que le sort de M. Fouquet me touche profondement, c'est qu'il est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient. -- Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son coeur, il y a donc quelque chose de nouveau? -- Tu ne sais donc pas? -- Je ne sais rien, dit Mme de Belliere avec cette palpitation de l'angoisse qui suspend la pensee et la parole, qui suspend jusqu'a la vie. -- Ma chere, il y a d'abord que toute la faveur du roi s'est retiree de M. Fouquet pour passer a M. Colbert. -- Oui, on le dit. -- C'est tout simple, depuis la decouverte du complot de Belle-Ile -- On m'avait assure que cette decouverte de fortifications avait tourne a l'honneur de M. Fouquet. Marguerite se mit a rire d'une facon si cruelle, que Mme de Belliere lui eut en ce moment plonge avec joie un poignard dans le coeur. -- Ma chere, continua Marguerite, il ne s'agit plus meme de l'honneur de M. Fouquet; il s'agit de son salut. Avant trois jours, la ruine du surintendant est consommee. -- Oh! fit la marquise en souriant a son tour, c'est aller un peu vite. -- J'ai dit trois jours, parce que j'aime a me leurrer d'une esperance. Mais tres certainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre heures. -- Et pourquoi? -- Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n'a plus d'argent. -- Dans la finance, ma chere Marguerite, tel n'a pas d'argent aujourd'hui, qui demain fait rentrer des millions. -- Cela pouvait etre pour M. Fouquet alors qu'il avait deux amis riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l'argent de tous les coffres; mais ces amis sont morts. -- Les ecus ne meurent pas, Marguerite; ils sont caches, on les cherche, on les achete et on les trouve. -- Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien facheux que tu ne sois pas l'egerie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source ou il pourra puiser les millions que le roi lui a demandes hier. -- Des millions? fit la marquise avec effroi. -- Quatre... c'est un nombre pair. -- Infame! murmura Mme de Belliere torturee par cette feroce joie... -- M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, repliqua-t-elle courageusement. -- S'il a ceux que le roi lui demande aujourd'hui, dit Marguerite, peut-etre n'aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un mois. -- Le roi lui redemandera de l'argent? -- Sans doute, et voila pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M, Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de l'argent, et, quand il n'en aura plus, il tombera. -- C'est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort... Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet? -- Je crois qu'il ne l'aime pas... Or, c'est un homme puissant que M. Colbert; il gagne a etre vu de pres; des conceptions gigantesques, de la volonte, de la discretion; il ira loin. -- Il sera surintendant? -- C'est probable... Voila pourquoi, ma bonne marquise, je me sentais emue en faveur de ce pauvre homme qui m'a aimee, adoree meme; voila pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais son infidelite... dont il se repent, j'ai lieu de le croire; voila pourquoi je n'eusse pas ete eloignee de lui porter une consolation, un bon conseil; il aurait compris ma demarche et m'en aurait su gre. C'est doux d'etre aimee, vois-tu. Les hommes apprecient fort l'amour quand ils ne sont pas aveugles par la puissance. La marquise, etourdie, ecrasee par ces atroces attaques, calculees avec la justesse et la precision d'un tir d'artillerie, ne savait plus comment repondre; elle ne savait plus comment penser. La voix de la perfide avait pris les intonations les plus affectueuses; elle parlait comme une femme et cachait les instincts d'une panthere. -- Eh bien! dit Mme de Belliere, qui espera vaguement que Marguerite cessait d'accabler l'ennemi vaincu; eh bien! que n'allez-vous trouver M. Fouquet? -- Decidement, marquise, tu m'as fait reflechir. Non, il serait inconvenant que je fisse la premiere demarche. M. Fouquet m'aime sans doute, mais il est trop fier. Je ne puis m'exposer a un affront... J'ai mon mari, d'ailleurs, a menager. Tu ne me dis rien. Allons! je consulterai la-dessus M. Colbert. Elle se leva en souriant comme pour prendre conge. La marquise n'eut pas la force de l'imiter. Marguerite fit quelques pas pour continuer a jouir de l'humiliante douleur ou sa rivale etait plongee; puis soudain: -- Tu ne me reconduis pas? dit-elle. La marquise se leva, pale et froide, sans s'inquieter davantage de cette enveloppe qui l'avait si fort preoccupee au commencement de la conversation et que son premier pas laissa a decouvert. Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans meme retourner la tete du cote de Marguerite Vanel, elle s'y enferma. Marguerite prononca ou plutot balbutia trois ou quatre paroles que Mme de Belliere n'entendit meme pas. Mais, aussitot que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie ne put resister au desir de s'assurer que ses soupcons etaient fondes; elle s'allongea comme une panthere et saisit l'enveloppe. -- Ah! dit-elle en grincant des dents, c'etait bien une lettre de M. Fouquet qu'elle lisait quand je suis arrivee! Et elle s'elanca, a son tour, hors de la chambre. Pendant ce temps, la marquise, arrivee derriere le rempart de sa porte, sentait qu'elle etait au bout de ses forces; un instant elle resta roide, pale et immobile comme une statue; puis, comme une statue qu'un vent d'orage ebranle sur sa base, elle chancela et tomba inanimee sur le tapis. Le bruit de sa chute retentit en meme temps que retentissait le roulement de la voiture de Marguerite sortant de l'hotel. Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Belliere Le coup avait ete d'autant plus douloureux qu'il etait inattendu; la marquise fut donc quelque temps a se remettre; mais, une fois remise, elle se prit aussitot a reflechir sur les evenements tels qu'ils s'annoncaient. Alors elle reprit, dut sa vue se briser encore en chemin, cette ligne d'idees que lui avait fait suivre son implacable amie. Trahison, puis noires menaces voilees sous un semblant d'interet public, voila pour les manoeuvres de Colbert. Joie odieuse d'une chute prochaine, efforts incessants pour arriver a ce but, seductions non moins coupables que le crime lui- meme: voila ce que Marguerite mettait en oeuvre. Les atomes crochus de Descartes triomphaient; a l'homme sans entrailles s'etait unie la femme sans coeur. La marquise vit avec tristesse, encore plus qu'avec indignation, que le roi trempat dans un complot qui decelait la duplicite de Louis XIII deja vieux, et l'avarice de Mazarin lorsqu'il n'avait pas encore eu le temps de se gorger de l'or francais. Mais bientot l'esprit de cette courageuse femme reprit toute son energie et cessa de s'arreter aux speculations retrogrades de la compassion. La marquise n'etait point de ceux qui pleurent quand il faut agir et qui s'amusent a plaindre un malheur qu'ils ont moyen de soulager. Elle appuya, pendant dix minutes a peu pres, son front dans ses mains glacees; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes d'une main ferme et avec un geste plein d'energie. Sa resolution etait prise. -- A-t-on tout prepare pour mon depart? demanda-t-elle a une de ses femmes qui entrait. -- Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dut partir pour Belliere avant trois jours. -- Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse? -- Oui, madame; mais nous avons l'habitude de laisser tout cela a Paris; Madame, ordinairement, n'emporte pas ses pierreries a la campagne. -- Et tout cela est range, dites-vous? -- Dans le cabinet de Madame. -- Et l'orfevrerie? -- Dans les coffres. -- Et l'argenterie? -- Dans la grande armoire de chene. La marquise se tut; puis, d'une voix tranquille: -- Que l'on fasse venir mon orfevre, dit-elle. Les femmes disparurent pour executer l'ordre. Cependant la marquise etait entree dans son cabinet, et, avec le plus grand soin, considerait ses ecrins. Jamais elle n'avait donne pareille attention a ces richesses qui font l'orgueil d'une femme; jamais elle n'avait regarde ces parures que pour les choisir selon leurs montures ou leurs couleurs. Aujourd'hui elle admirait la grosseur des rubis et la limpidite des diamants; elle se desolait d'une tache, d'un defaut; elle trouvait l'or trop faible et les pierres miserables. L'orfevre la surprit dans cette occupation lorsqu'il arriva. -- Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m'avez fourni mon orfevrerie, je crois? -- Oui, madame la marquise. -- Je ne me souviens plus a combien se montait la note. -- De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Belliere vous donna en vous epousant? Car j'ai fourni les deux. -- Eh bien! de la nouvelle, d'abord. -- Madame, les aiguieres, les gobelets et les plats avec leurs etuis, le surtout et les mortiers a glace, les bassins a confitures et les fontaines ont coute a Madame la marquise soixante mille livres. -- Rien que cela, mon Dieu? -- Madame trouva ma note bien chere... -- C'est vrai! c'est vrai! Je me souviens qu'en effet c'etait cher; le travail, n'est-ce pas? -- Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles. -- Le travail entre pour combien dans le prix? N'hesitez pas. -- Un tiers de la valeur, madame. Mais... -- Nous avons encore l'autre service, le vieux, celui de mon mari? -- Oh! madame, il est moins ouvre que celui dont je vous parle. Il ne vaut que trente mille livres, valeur intrinseque. -- Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il y a encore l'argenterie de ma mere; vous savez, tout ce massif dont je n'ai pas voulu me defaire a cause du souvenir? -- Ah! madame, par exemple, c'est la une fameuse ressource pour des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas leger comme aujourd'hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n'est plus presentable; seulement, elle pese. -- Voila tout, voila tout ce qu'il faut. Combien pese-t-elle? -- Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des enormes vases de buffet qui, seuls, pesent cinq mille livres d'argent: soit dix mille livres les deux. -- Cent trente! murmura la marquise. Vous etes sur de ces chiffres, monsieur Faucheux? -- Sur, madame. D'ailleurs, ce n'est pas difficile a peser. -- Les quantites sont ecrites sur mes livres. -- Oh! vous etes une femme d'ordre, madame la marquise. -- Passons a autre chose, dit Mme de Belliere. Et elle ouvrit un ecrin. -- Je reconnais ces emeraudes, dit le marchand, c'est moi qui les ai fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c'est-a-dire, non: les plus belles sont a Mme de Chatillon; elles lui viennent de MM. de Guise; mais les votres, madame, sont les secondes. -- Elles valent? -- Montees? -- Non; supposez qu'on voulut les vendre. -- Je sais bien qui les acheterait! s'ecria M. Faucheux. -- Voila precisement ce que je vous demande. On les acheterait donc? -- On acheterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous avez le plus bel ecrin de Paris. Vous n'etes pas de ces femmes qui changent; quand vous achetez, c'est du beau; lorsque vous possedez, vous gardez. -- Donc, on paierait ces emeraudes? -- Cent trente mille livres. La marquise ecrivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre cite par l'orfevre. -- Ce collier de rubis? dit-elle. -- Des rubis balais? -- Les voici. -- Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas ces pierres, madame. -- Estimez. -- Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent a lui seul. -- Oui, oui, c'est ce que je pensais, dit la marquise. Les diamants, les diamants! oh! j'en ai beaucoup: bagues, chaines, pendants et girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur Faucheux, estimez. L'orfevre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas, faisant son addition: -- Voila des pierres, dit-il, qui coutent a Madame la marquise quarante mille livres de rente. -- Vous estimez huit cent mille livres?... -- A peu pres. -- C'est bien ce que je pensais. Mais les montures sont a part. -- Comme toujours, madame, si j'etais appele a vendre ou a acheter, je me contenterais, pour benefice, de l'or seul de ces montures; j'aurais encore vingt-cinq bonnes mille livres. -- C'est joli! -- Oui, madame, tres joli. -- Acceptez-vous le benefice a la condition de faire argent comptant des pierreries? -- Mais, madame! s'ecria l'orfevre effare, vous ne vendez pas vos diamants, je suppose? -- Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquietez pas de cela, rendez-moi seulement reponse. Vous etes honnete homme, fournisseur de ma maison depuis trente ans, vous avez connu mon pere et ma mere, que servaient votre pere et votre mere. Je vous parle comme a un ami; acceptez-vous l'or des montures contre une somme comptant que vous verserez entre mes mains? -- Huit cent mille livres! mais c'est enorme! -- Je le sais. -- Impossible a trouver! -- Oh! que non. -- Mais madame, songez a l'effet que ferait, dans le monde, le bruit d'une vente de vos pierreries! -- Nul ne le saurait... Vous me ferez fabriquer autant de parures fausses semblables aux fines. Ne repondez rien je le veux. Vendez en detail, vendez seulement les pierres. -- Comme cela, c'est facile... Monsieur cherche des ecrins, des pierres nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je placerai facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je suis sur que les votres sont les plus belles. -- Quand cela? -- Sous trois jours. -- Eh bien! le reste, vous le placerez a des particuliers; pour le present, faites-moi un contrat de vente garanti... paiement sous quatre jours. -- Madame, madame, reflechissez, je vous en conjure... Vous perdrez la cent mille livres, si vous vous hatez. -- J'en perdrai deux cent mille s'il le faut. Je veux que tout soit fait ce soir. Acceptez-vous? -- J'accepte, madame la marquise... Je ne dissimule pas que je gagnerai a cela cinq mille pistoles. -- Tant mieux! comment aurai-je l'argent? -- En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez M. Colbert. -- J'accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et apportez vite la somme en billets, entendez-vous? -- Oui, madame; mais, de grace... -- Plus un mot, monsieur Faucheux. A propos, l'argenterie, que j'oubliais... Pour combien en ai-je? -- Cinquante mille livres, madame. -- C'est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur Faucheux, vous ferez prendre aussi l'orfevrerie et l'argenterie avec toute la vaisselle. Je pretexte une refonte pour des modeles plus a mon gout... Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en or... sur-le-champ. -- Bien, madame la marquise. -- Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet or d'un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis m'attendra dans un carrosse. -- Celui de Mme Faucheux? dit l'orfevre. -- Si vous le voulez, je le prendrai chez vous. -- Oui, madame la marquise. -- Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l'argenterie. -- Oui, madame. La marquise sonna. -- Le fourgon, dit-elle, a la disposition de M. Faucheux. L'orfevre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit de pres et en annoncant, lui-meme, que la marquise faisait fondre sa vaisselle pour en avoir de plus nouvelle. Trois heures apres, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait de lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon, deux cent cinquante mille livres en or, enfermees dans un coffre que portait peniblement un commis jusqu'a la voiture de Mme Faucheux. Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d'un president des comptes, elle avait apporte trente mille ecus a son mari, syndic des orfevres. Les trente mille ecus avaient fructifie depuis vingt ans. L'orfevre etait millionnaire et modeste. Pour lui, il avait fait l'emplette d'un venerable carrosse, fabrique en 1648, dix annees apres la naissance du roi. Ce carrosse, ou plutot cette maison roulante, faisait l'admiration du quartier; elle etait couverte de peintures allegoriques et de nuages semes d'etoiles d'or et d'argent dore. C'est dans cet equipage, un peu grotesque, que la noble femme monta, en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur d'effleurer la robe de la marquise. C'est ce meme commis qui dit au cocher, fier de conduire une marquise: Route de Saint-Mande! Chapitre CII -- La dot Les chevaux de M. Faucheux etaient d'honnetes chevaux du Perche, ayant de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgees. Comme la voiture, ils dataient de l'autre moitie du siecle. Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet. Aussi mirent-ils deux heures a se rendre a Saint-Mande. On peut dire qu'ils marchaient majestueusement. La majeste exclut le mouvement. La marquise s'arreta devant une porte bien connue, quoiqu'elle ne l'eut vue qu'une fois, on se le rappelle, dans une circonstance non moins penible que celle qui l'amenait cette fois encore. Elle tira de sa poche une clef, l'introduisit de sa petite main blanche dans la serrure, poussa la porte qui ceda sans bruit, et donna l'ordre au commis de monter le coffret au premier etage. Mais le poids de ce coffret etait tel, que le commis fut force de se faire aider par le cocher. Le coffret fut depose dans ce petit cabinet, antichambre ou plutot boudoir, attenant au salon ou nous avons vu M. Fouquet aux pieds de la marquise. Mme de Belliere donna un louis au cocher, un sourire charmant au commis, et les congedia tous deux. Derriere eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et barricadee. Nul domestique n'apparaissait a l'interieur. Mais toute chose etait appretee comme si un genie invisible eut devine les besoins et les desirs de l'hote ou plutot de l'hotesse qui etait attendue. Le feu prepare, les bougies aux candelabres, les rafraichissements sur l'etagere, les livres sur les tables, les fleurs fraiches dans les vases du Japon. On eut dit une maison enchantee. La marquise alluma les candelabres, respira le parfum des fleurs, s'assit et tomba bientot dans une profonde reverie. Mais cette reverie, toute melancolique, etait impregnee d'une certaine douceur. Elle voyait devant elle un tresor etale dans cette chambre. Un million qu'elle avait arrache de sa fortune comme la moissonneuse arrache un bleuet de sa couronne. Elle se forgeait les plus doux songes. Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet argent a M. Fouquet sans qu'il put savoir d'ou venait le don. Ce moyen etait celui qui naturellement s'etait presente le premier a son esprit. Mais, quoique, en y reflechissant, la chose lui eut paru difficile, elle ne desesperait point de parvenir a ce but. Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s'enfuir plus heureuse que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un million elle-meme. Mais, depuis qu'elle etait arrivee la, depuis qu'elle avait vu ce boudoir si coquet, qu'on eut dit qu'une femme de chambre venait d'en enlever jusqu'au dernier atome de poussiere; quand elle avait vu ce salon si bien tenu, qu'on eut dit qu'elle en avait chasse les fees qui l'habitaient, elle se demanda si deja les regards de ceux qu'elle avait fait fuir, genies, fees, lutins ou creatures humaines, ne l'avaient pas reconnue. Alors Fouquet saurait tout; ce qu'il ne saurait pas, il le devinerait; Fouquet refuserait d'accepter comme don ce qu'il eut peut-etre accepte a titre de pret, et, ainsi menee, l'entreprise manquerait de but comme de resultat. Il fallait donc que la demarche fut faite serieusement pour reussir Il fallait que le surintendant comprit toute la gravite de sa position pour se soumettre au caprice genereux d'une femme; il fallait enfin, pour le persuader, tout le charme d'une eloquente amitie, et, si ce n'etait point assez, tout l'enivrement d'un ardent amour que rien ne detournerait dans son absolu desir de convaincre. En effet, le surintendant n'etait-il pas connu pour un homme plein de delicatesse et de dignite? Se laisserait-il charger des depouilles d'une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde pouvait vaincre sa resistance, c'etait la voix de la femme qu'il aimait. Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le coeur de Mme de Belliere avec la douleur et le froid aigu d'un poignard: Aimait-il? Cet esprit leger, ce coeur volage se resoudrait-il a se fixer un moment, fut-ce pour contempler un ange? N'en etait-il pas de Fouquet, malgre tout son genie, malgre toute sa probite, comme des conquerants qui versent des larmes sur le champ de bataille lorsqu'ils ont remporte la victoire? "Eh bien! c'est de cela qu'il faut que je m'eclaircisse, c'est sur cela qu'il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce coeur tant convoite n'est pas un coeur vulgaire et plein d'alliage, qui sait si cet esprit ne se trouvera pas etre, quand j'y appliquerai la pierre de touche, d'une nature triviale et inferieure? Allons! allons! s'ecria-t-elle, c'est trop de doute, trop d'hesitation, l'epreuve! l'epreuve!" Elle regarda la pendule. "Voila sept heures, il doit etre arrive, c'est l'heure des signatures. Allons!" Et, se levant avec une febrile impatience, elle marcha vers la glace, dans laquelle elle se souriait avec l'energique sourire du devouement; elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la sonnette. Puis, comme epuisee a l'avance par la lutte qu'elle venait d'engager, elle alla s'agenouiller eperdue devant un vaste fauteuil, ou sa tete s'ensevelit dans ses mains tremblantes. Dix minutes apres, elle entendit grincer le ressort de la porte. La porte roula sur ses gonds invisibles. Fouquet parut. Il etait pale; il etait courbe sous le poids d'une pensee amere. Il n'accourait pas; il venait, voila tout. Il fallait que la preoccupation fut bien puissante pour que cet homme de plaisir, pour qui le plaisir etait tout, vint si lentement a un semblable appel. En effet, la nuit, feconde en reves douloureux, avait amaigri ses traits d'ordinaire si noblement insoucieux, avait trace autour de ses yeux des orbites de bistre. Il etait toujours beau, toujours noble, et l'expression melancolique de sa bouche, expression si rare chez cet homme, donnait a sa physionomie un caractere nouveau qui la rajeunissait. Vetu de noir, la poitrine toute gonflee de dentelles ravagees par sa main inquiete, le surintendant s'arreta l'oeil plein de reverie au seuil de cette chambre ou tant de fois il etait venu chercher le bonheur attendu. Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplacant l'exaltation de la joie, firent sur Mme de Belliere, qui le regardait de loin, un effet indicible. L'oeil d'une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur les traits de l'homme qu'elle aime; on dirait qu'en raison de leur faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu'il n'accorde aux autres creatures. Elles peuvent cacher leurs sentiments a l'homme; l'homme ne peut leur cacher les siens. La marquise devina d'un seul coup d'oeil tout le malheur du surintendant. Elle devina une nuit passee sans sommeil, un jour passe en deceptions. Des lors elle fut forte, elle sentait qu'elle aimait Fouquet au- dela de toute chose. Elle se releva, et, s'approchant de lui: -- Vous m'ecriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez a m'oublier, et que, moi que vous n'aviez pas revue, j'avais sans doute fini de penser a vous. Je viens vous dementir, monsieur, et cela d'autant plus surement que je lis dans vos yeux une chose. -- Laquelle, madame? demanda Fouquet etonne. -- C'est que vous ne m'avez jamais tant aimee qu'a cette heure; de meme que vous devez lire dans ma demarche, a moi, que je ne vous ai point oublie. -- Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un eclair de joie illumina un instant la noble figure, vous, vous etes un ange, et les hommes n'ont pas le droit de douter de vous! Ils n'ont donc qu'a s'humilier et a demander grace! -- Grace vous soit donc accordee alors! Fouquet voulut se mettre a genoux. -- Non, dit-elle, a cote de moi, asseyez-vous. Ah! voila une pensee mauvaise qui passe dans votre esprit! -- Et a quoi voyez-vous cela, madame? -- A votre sourire, qui vient de gater toute votre physionomie. Voyons, a quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets entre amis? -- Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de trois ou quatre mois. -- Cette rigueur? -- Oui; ne m'avez-vous pas defendu de vous visiter? -- Helas! mon ami, dit Mme de Belliere avec un profond soupir, parce que votre visite chez moi vous a cause un grand malheur, parce que l'on veille sur ma maison, parce que les memes yeux qui vous ont vu pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins dangereux pour vous, a moi de venir ici, qu'a vous de venir chez moi; enfin, parce que je vous trouve assez malheureux pour ne pas vouloir augmenter encore votre malheur... Fouquet tressaillit. Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance, lui qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des esperances de l'amant. -- Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en verite, marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux yeux ne sont-ils donc leves sur moi que pour me plaindre? Oh! j'attends d'eux un autre sentiment. -- Ce n'est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette glace; c'est vous. -- Marquise, je suis un peu pale, c'est vrai, mais c'est l'exces du travail; le roi m'a demande hier de l'argent. -- Oui, quatre millions; je sais cela. -- Vous le savez! s'ecria Fouquet, surpris. Et comment le savez- vous? C'est au jeu seulement, apres le depart des reines et en presence d'une seule personne, que le roi... -- Vous voyez que je le sais; cela suffit, n'est-ce pas? Eh bien! continuez, mon ami: c'est que le roi vous a demande... -- Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer, puis le faire compter, puis le faire enregistrer, c'est long. Depuis la mort de M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et d'embarras dans le service des finances. Mon administration se trouve surchargee, voila pourquoi j'ai veille cette nuit. -- De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquiete. -- Il ferait beau voir, marquise, repliqua gaiement Fouquet, qu'un surintendant des finances n'eut pas quatre pauvres millions dans ses coffres. -- Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez. -- Comment, que je les aurai? -- Il n'y a pas longtemps qu'il vous en avait deja fait demander deux. -- Il me semble, au contraire, qu'il y a un siecle, marquise; mais ne parlons plus argent, s'il vous plait. -- Au contraire, parlons-en, mon ami. -- Oh! -- Ecoutez, je ne suis venue que pour cela. -- Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont les yeux exprimerent une inquiete curiosite. -- Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance? -- Marquise! -- Vous voyez que je vous reponds, et franchement meme. -- Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un commanditaire. -- C'est tout simple: je veux placer de l'argent chez vous, et, naturellement, je desire savoir si vous etes sur. -- En verite, marquise, je m'y perds et ne sais plus ou vous voulez en venir. -- Serieusement, mon cher monsieur Fouquet, j'ai quelques fonds qui m'embarrassent. Je suis lasse d'acheter des terres et desire charger un ami de faire valoir mon argent. -- Mais cela ne presse pas, j'imagine? dit Fouquet. -- Au contraire, cela presse, et beaucoup. -- Eh bien! nous en causerons plus tard. -- Non pas plus tard, car mon argent est la. La marquise montra le coffret au surintendant, et, l'ouvrant, lui fit voir des liasses de billets et une masse d'or. Fouquet s'etait leve en meme temps que Mme de Belliere; il demeura un instant pensif; puis tout a coup, se reculant, il palit et tomba sur une chaise en cachant son visage dans ses mains. -- Oh! marquise! marquise! murmura-t-il. -- Eh bien? -- Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille offre? -- De vous? -- Sans doute. -- Mais que pensez-vous donc vous-meme? Voyons. -- Cet argent, vous me l'apportez pour moi: vous me l'apportez parce que vous me savez embarrasse. Oh! ne niez pas. Je devine. Est-ce que je ne connais pas votre coeur? -- Eh bien! si vous connaissez mon coeur, vous voyez que c'est mon coeur que je vous offre. -- J'ai donc devine! s'ecria Fouquet. Oh! madame, en verite, je ne vous ai jamais donne le droit de m'insulter ainsi. -- Vous insulter! dit-elle en palissant. Etrange delicatesse humaine! Vous m'aimez, m'avez-vous dit? Vous m'avez demande au nom de cet amour ma reputation, mon honneur? Et quand je vous offre mon argent, vous me refusez! -- Marquise, marquise, vous avez ete libre de garder ce que vous appelez votre reputation et votre honneur. Laissez-moi la liberte de garder les miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber sous le fardeau des haines qui m'environnent, sous le fardeau des fautes que j'ai commises, sous le fardeau de mes remords meme; mais, au nom du Ciel! marquise, ne m'ecrasez pas sous ce dernier coup. -- Vous avez manque tout a l'heure d'esprit, monsieur Fouquet, dit-elle. -- C'est possible, madame. -- Et maintenant, voila que vous manquez de coeur. Fouquet comprima de sa main crispee sa poitrine haletante. -- Accablez-moi, madame, dit-il, je n'ai rien a repondre. -- Je vous ai offert mon amitie, monsieur Fouquet. -- Oui, madame; mais vous vous etes bornee la. -- Ce que je fais est-il d'une amie? -- Sans doute. -- Et vous refusez cette preuve de mon amitie? -- Je la refuse. -- Regardez-moi, monsieur Fouquet. Les yeux de la marquise etincelaient. -- Je vous offre mon amour. -- Oh! madame! dit Fouquet. -- Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont comme les hommes leur fausse delicatesse. Depuis longtemps je vous aime, mais je ne voulais pas vous le dire. -- Oh! fit Fouquet en joignant les mains. -- Eh bien! je vous le dis. Vous m'avez demande cet amour a genoux, je vous l'ai refuse; j'etais aveugle comme vous l'etiez tout a l'heure. Mon amour, je vous l'offre. -- Oui, votre amour, mais votre amour seulement. -- Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout! -- Oh! mon Dieu! s'ecria Fouquet ebloui. -- Voulez-vous de mon amour? -- Oh! mais vous m'accablez sous le poids de mon bonheur! -- Serez-vous heureux? Dites, dites... si je suis a vous, tout entiere a vous? -- C'est la felicite supreme! -- Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d'un prejuge, faites moi celui d'un scrupule. -- Madame, madame, ne me tentez pas! -- Mon ami, mon ami, ne me refusez pas! -- Oh! faites attention a ce que vous proposez! -- Fouquet, un mot... "Non!..." et j'ouvre cette porte. Elle montra celle qui conduisait a la rue. Et vous ne me verrez plus. Un autre mot... "Oui!..." et je vous suis ou vous voudrez, les yeux fermes, sans defense, sans refus, sans remords. -- Elise!... Elise!... Mais ce coffret? -- C'est ma dot! -- C'est votre ruine! s'ecria Fouquet en bouleversant l'or et les papiers; il y a la un million... -- Juste... Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne m'aimez pas; qui ne me serviront plus si vous m'aimez comme je vous aime! -- Oh! c'en est trop! c'en est trop! s'ecria Fouquet. Je cede, je cede: ne fut-ce que pour consacrer un pareil devouement. J'accepte la dot... -- Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras. Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons compagnons et en harmonie parfaite la route de Paris a Calais. Buckingham s'etait hate de faire ses adieux, de sorte qu'il en avait brusque la meilleure partie. Les visites a Monsieur et a Madame, a la jeune reine et a la reine douairiere avaient ete collectives. Prevoyance de la reine mere, qui lui epargnait la douleur de causer encore en particulier avec Monsieur, qui lui epargnait le danger de revoir Madame. Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de toute sa consideration; le second d'une constante amitie destinee a triompher de tous les obstacles et a ne se laisser ebranler ni par la distance ni par le temps. Les fourgons avaient deja pris les devants; il partit le soir en carrosse avec toute sa maison. De Wardes, tout froisse d'etre pour ainsi dire emmene a la remorque par cet Anglais, avait cherche dans son esprit subtil tous les moyens d'echapper a cette chaine; mais nul ne lui avait donne assistance, et force lui etait de porter la peine de son mauvais esprit et de sa causticite. Ceux a qui il eut pu s'ouvrir, en qualite de gens spirituels l'eussent raille sur la superiorite du duc. Les autres esprits, plus lourds, mais plus senses, lui eussent allegue les ordres du roi, qui defendaient le duel. Les autres enfin, et c'etaient les plus nombreux, qui, par charite chretienne ou par amour-propre national, lui eussent prete assistance, ne se souciaient point d'encourir une disgrace, et eussent tout au plus prevenu les ministres d'un depart qui pouvait degenerer en un petit massacre. Il en resulta que, tout bien pese, de Wardes fit son portemanteau, prit deux chevaux, et, suivi d'un seul laquais, s'achemina vers la barriere ou le carrosse de Buckingham le devait prendre. Le duc recut son adversaire comme il eut fait de la plus aimable connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des sucreries, etendit sur lui le manteau de martre zibeline jete sur le siege de devant. Puis on causa: De la cour, sans parler de Madame; De Monsieur, sans parler de son menage; Du roi, sans parler de sa belle-soeur; De la reine mere, sans parler de sa bru; Du roi d'Angleterre, sans parler de sa soeur; De l'etat de coeur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun nom dangereux. Aussi le voyage, qui se faisait a petites journees, fut-il charmant. Aussi Buckingham, veritablement Francais par l'esprit et l'education, fut-il enchante d'avoir si bien choisi son _partner_. Bons repas effleures du bout des dents, essais de chevaux dans les belles prairies que coupait la route, chasses aux lievres, car Buckingham avait ses levriers. Tel fut l'emploi du temps. Le duc ressemblait un peu a ce beau fleuve de Seine, qui embrasse mille fois la France dans ses meandres amoureux avant de se decider a gagner l'Ocean. Mais, en quittant la France, c'etait surtout la Francaise nouvelle qu'il avait amenee a Paris que Buckingham regrettait; pas une de ses pensees qui ne fut un souvenir et, par consequent, un regret. Aussi quand, parfois, malgre sa force sur lui-meme, il s'abimait dans ses pensees, de Wardes le laissait-il tout entier a ses reveries. Cette delicatesse eut certainement touche Buckingham et change ses dispositions a l'egard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant le silence, eut eu l'oeil moins mechant et le sourire moins faux. Mais les haines d'instinct sont inflexibles; rien ne les eteint; un peu de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre elles couvent plus furieuses. Apres avoir epuise toutes les distractions que presentait la route, on arriva, comme nous l'avons dit, a Calais. C'etait vers la fin du sixieme jour. Des la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient frete une barque. Cette barque etait destinee a aller joindre le petit yacht qui courait des bordees en vue, ou s'embossait, lorsqu'il sentait ses ailes blanches fatiguees, a deux ou trois portees de canon de la jetee. Cette barque allant et venant devait porter tous les equipages du duc. Les chevaux avaient ete embarques; on les hissait de la barque sur le pont du batiment dans des paniers faits expres, et ouates de telle facon que leurs membres, dans les plus violentes crises meme de terreur ou d'impatience, ne quittaient pas l'appui moelleux des parois, et que leur poil n'etait pas meme rebrousse. Huit de ces paniers juxtaposes emplissaient la cale. On sait que, pendant les courtes traversees, les chevaux tremblants ne mangent point et frissonnent en presence des meilleurs aliments qu'ils eussent convoites sur terre. Peu a peu l'equipage entier du duc fut transporte a bord du yacht, et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout etait pret, et que, lorsqu'il voudrait s'embarquer avec le gentilhomme francais, on n'attendait plus qu'eux. Car nul ne supposait que le gentilhomme francais put avoir a regler avec milord duc autre chose que des comptes d'amitie. Buckingham fit repondre au patron du yacht qu'il eut a se tenir pret, mais que la mer etait belle, que la journee promettant un coucher de soleil magnifique, il comptait ne s'embarquer que la nuit et profiter de la soiree pour faire une promenade sur la greve. D'ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il n'avait pas la moindre hate de s'embarquer. En disant cela, il montra aux gens qui l'entouraient le magnifique spectacle du ciel empourpre a l'horizon, et d'un amphitheatre de nuages floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu'au zenith, en affectant les formes d'une chaine de montagnes aux sommets entasses les uns sur les autres. Tout cet amphitheatre etait teint a sa base d'une espece de mousse sanglante, se fondant dans des teintes d'opale et de nacre au fur et a mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de son cote, se teignait de ce meme reflet, et sur chaque cime de vague bleue dansait un point lumineux comme un rubis expose au reflet d'une lame. Tiede soiree, parfums salins chers aux reveuses imaginations, vent d'est epais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le yacht se profilant en noir avec ses agres a jour, sur le fond empourpre du ciel, et ca et la sur l'horizon les voiles latines courbees sous l'azur comme l'aile d'une mouette qui plonge, le spectacle, en effet, valait bien qu'on l'admirat. La foule des curieux suivit les valets dores, parmi lesquels, voyant l'intendant et le secretaire, elle croyait voir le maitre et son ami. Quant a Buckingham, simplement vetu d'une veste de satin gris et d'un pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux, sans ordres ni broderies, il ne fut pas plus remarque que de Wardes, vetu de noir comme un procureur. Les gens du duc avaient recu l'ordre de tenir une barque prete au mole et de surveiller l'embarquement de leur maitre, sans venir a lui avant que lui ou son ami appelat. -- Quelque chose qu'ils vissent, avait-il ajoute en appuyant sur ces mots de facon qu'ils fussent compris. Apres quelques pas faits sur la plage: -- Je crois, monsieur, dit Buckingham a de Wardes, je crois qu'il va falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte; dans dix minutes elle aura tellement imbibe le sable ou nous marchons, que nous serons hors d'etat de sentir le sol. -- Milord, je suis a vos ordres; mais... -- Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n'est-ce pas? -- Sans doute. -- Eh bien! venez; il y a la-bas, comme vous le voyez, une espece d'ile entouree par une grande flaque circulaire; la flaque va s'augmentant et l'ile disparaissant de minute en minute. Cette ile est bien a Dieu, car elle est entre deux mers et le roi ne l'a point sur ses cartes. La voyez-vous? -- Je la vois. Nous ne pouvons meme guere l'atteindre maintenant sans nous mouiller les pieds. -- Oui; mais remarquez qu'elle forme une eminence assez elevee, et que la mer monte de chaque cote en epargnant sa cime. Il en resulte que nous serons a merveille sur ce petit theatre. Que vous en semble? -- Je serai bien partout ou mon epee aura l'honneur de rencontrer la votre, milord. -- Eh bien! allons donc. Je suis desespere de vous faire mouiller les pieds, monsieur de Wardes; mais il est necessaire, je crois, que vous puissiez dire au roi: "Sire, je ne me suis point battu sur la terre de Votre Majeste." C'est peut-etre un peu bien subtil, mais depuis Port-Royal vous nagez dans les subtilites. Oh! ne nous en plaignons pas, cela vous donne un fort charmant esprit, et qui n'appartient qu'a vous autres. Si vous voulez bien, nous nous haterons, monsieur de Wardes, car voici la mer qui monte et la nuit qui vient. -- Si je ne marchais pas plus vite, milord, c'etait pour ne point passer devant Votre Grace. Etes-vous a pied sec, monsieur le duc? -- Oui, jusqu'a present. Regardez donc la-bas: voici mes droles qui ont peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une croisiere avec le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la pointe des lames, c'est curieux; mais cela me donne le mal de mer. Voudriez-vous me permettre de leur tourner le dos? -- Vous remarquerez qu'en leur tournant le dos vous aurez le soleil en face, milord. -- Oh! il est bien faible a cette heure et aura bien vite disparu; ne vous inquietez donc point de cela. -- Comme vous voudrez, milord; ce que j'en disais, c'etait par delicatesse. -- Je le sais, monsieur de Wardes, et j'apprecie votre observation. Voulez vous oter nos pourpoints? -- Decidez, milord. -- C'est plus commode. -- Alors je suis tout pret. -- Dites-moi, la, sans facon, monsieur de Wardes, si vous vous sentez mal sur le sable mouille, ou si vous vous croyez encore un peu trop sur le territoire francais? Nous nous battrons en Angleterre ou sur mon yacht. -- Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j'aurai l'honneur de vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons a peine le temps... Buckingham fit un signe d'assentiment, ota son pourpoint et le jeta sur le sable. De Wardes en fit autant. Les deux corps, blancs comme deux fantomes pour ceux qui les regardaient du rivage, se dessinaient sur l'ombre d'un rouge violet qui descendait du ciel. -- Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guere rompre, dit de Wardes. Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable? -- J'y suis enfonce jusqu'a la cheville, dit Buckingham, sans compter que voila l'eau qui nous gagne. -- Elle m'a gagne deja... Quand vous voudrez, monsieur le duc. De Wardes mit l'epee a la main. Le duc l'imita. -- Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s'il vous plait... Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime pas, parce que vous m'avez dechire le coeur en raillant certaine passion que j'ai, que j'avoue en ce moment, et pour laquelle je serais tres heureux de mourir. Vous etes un mechant homme, monsieur de Wardes, et je veux faire tous mes efforts pour vous tuer; car, je le sens, si vous ne mourez pas de ce coup, vous ferez dans l'avenir beaucoup de mal a mes amis. Voila ce que j'avais a vous dire, monsieur de Wardes. Et Buckingham salua. -- Et moi, milord, voici ce que j'ai a vous repondre: je ne vous haissais pas; mais, maintenant que vous m'avez devine, je vous hais, et vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer. Et de Wardes salua Buckingham. Au meme instant, les fers se croiserent; deux eclairs se joignirent dans la nuit. Les epees se cherchaient, se devinaient, se touchaient. Tous deux etaient habiles tireurs; les premieres passes n'eurent aucun resultat. La nuit s'etait avancee rapidement; la nuit etait si sombre, qu'on attaquait et se defendait d'instinct. Tout a coup de Wardes sentit son fer arrete; il venait de piquer l'epaule de Buckingham. L'epee du duc s'abaissa avec son bras. -- Oh! fit-il. -- Touche, n'est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux pas. -- Oui, monsieur, mais legerement. -- Cependant, vous avez quitte la garde. -- C'est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis. Recommencons, s'il vous plait, monsieur. Et, degageant avec un sinistre froissement de lame, le duc dechira la poitrine du marquis. -- Touche aussi, dit-il. -- Non, dit de Wardes restant ferme a sa place. -- Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge.... dit Buckingham. -- Alors, dit de Wardes furieux, alors... a vous! Et, se fendant a fond, il traversa l'avant-bras de Buckingham. L'epee passa entre les deux os. Buckingham sentit son bras droit paralyse; il avanca le bras gauche, saisit son epee, prete a tomber de sa main inerte, et avant que de Wardes se fut remis en garde, il lui traversa la poitrine. De Wardes chancela, ses genoux plierent, et, laissant son epee engagee encore dans le bras du duc, il tomba dans l'eau qui se rougit d'un reflet plus reel que celui que lui envoyaient les nuages. De Wardes n'etait pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il etait menace: la mer montait. Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de douleur, il arracha le fer demeure dans son bras; puis, se retournant vers de Wardes: -- Est-ce que vous etes mort, marquis? dit-il. -- Non, repliqua de Wardes d'une voix etouffee par le sang qui montait de ses poumons a sa gorge, mais peu s'en faut. -- Eh bien qu'y a-t-il a faire? Voyons, pouvez-vous marcher? Buckingham le souleva sur un genou. -- Impossible, dit-il. Puis, retombant: -- Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie. -- Hola! cria Buckingham; hola! de la barque! nagez vivement, nagez! La barque fit force de rames. Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait. Buckingham vit de Wardes pret a etre recouvert par une vague: de son bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et l'enleva. La vague monta jusqu'a mi-corps, mais ne put l'ebranler. Mais a peine eut-il fait dix pas qu'une seconde vague, accourant plus haute, plus menacante, plus furieuse que la premiere, vint le frapper a la hauteur de la poitrine, le renversa, l'ensevelit. Puis, le reflux l'emportant, elle laissa un instant a decouvert le duc et de Wardes couches sur le sable. De Wardes etait evanoui. En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se jeterent a la mer et en une seconde furent pres du duc. Leur terreur fut grande lorsqu'ils virent leur maitre se couvrir de sang a mesure que l'eau dont il etait impregne coulait vers les genoux et les pieds. Ils voulurent l'emporter. -- Non, non! dit le duc; a terre! a terre, le marquis! -- A mort! a mort, le Francais! crierent sourdement les Anglais. -- Miserables droles! s'ecria le duc se dressant avec un geste superbe qui les arrosa de sang, obeissez. M. de Wardes a terre, M. de Wardes en surete avant toutes choses ou je vous fais pendre! La barque s'etait approchee pendant ce temps. Le secretaire et l'intendant sauterent a leur tour a la mer et s'approcherent du marquis. Il ne donnait plus signe de vie. -- Je vous recommande cet homme sur votre tete, dit le duc. Au rivage! M. de Wardes au rivage! On le prit a bras et on le porta jusqu'au sable sec. Quelques curieux et cinq ou six pecheurs s'etaient groupes sur le rivage, attires par le singulier spectacle de deux hommes se battant avec de l'eau jusqu'aux genoux. Les pecheurs, voyant venir a eux un groupe d'hommes portant un blesse, entrerent, de leur cote, jusqu'a mi-jambe dans la mer. Les Anglais leur remirent le blesse au moment ou celui-ci commencait a rouvrir les yeux. L'eau salee de la mer et le sable fin s'etaient introduits dans ses blessures et lui causaient d'inexprimables souffrances. Le secretaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la remit a celui qui paraissait le plus considerable d'entre les assistants. -- De la part de mon maitre, milord duc de Buckingham, dit-il, pour que l'on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins imaginables. Et il s'en retourna, suivi des siens, jusqu'au canot que Buckingham avait regagne a grand-peine, mais seulement lorsqu'il avait vu de Wardes hors de danger. La mer etait deja haute; les habits brodes et les ceintures de soie furent noyes. Beaucoup de chapeaux furent enleves par les lames. Quant aux habits de milord duc et a ceux de de Wardes, le flux les avait portes vers le rivage. On enveloppa de Wardes dans l'habit du duc, croyant que c'etait le sien, et on le transporta a bras vers la ville. Chapitre CIV -- Triple amour Depuis le depart de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre lui appartenait sans partage. Monsieur, qui n'avait plus le moindre sujet de jalousie et qui, d'ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine, accordait dans sa maison autant de liberte que les plus exigeants pouvaient en souhaiter. De son cote, le roi, qui avait pris gout a la societe de Madame, imaginait plaisirs sur plaisirs pour egayer le sejour de Paris, en sorte qu'il ne se passait pas un jour sans une fete au Palais- Royal ou une reception chez Monsieur. Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et tout le monde s'employait pour etre du voyage. Madame menait la vie la plus occupee. Sa voix, sa plume ne s'arretaient pas un moment. Les conversations avec de Guiche prenaient peu a peu l'interet auquel on ne peut meconnaitre les preludes des grandes passions. Lorsque les yeux languissent a propos d'une discussion sur des couleurs d'etoffes, lorsque l'on passe une heure a analyser les merites et le parfum d'un sachet ou d'une fleur, il y a dans ce genre de conversation des mots que tout le monde peut entendre, mais il y a des gestes ou des soupirs que tout le monde ne peut voir. Quand Madame avait bien cause avec M. de Guiche, elle causait avec le roi, qui lui rendait visite regulierement chaque jour. On jouait, on faisait des vers, on choisissait des devises et des emblemes; ce printemps n'etait pas seulement le printemps de la nature, c'etait la jeunesse de tout un peuple dont cette cour formait la tete. Le roi etait beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait amoureusement toutes les femmes, meme la reine sa femme. Seulement le grand roi etait le plus timide ou le plus reserve de son royaume, tant qu'il ne s'etait pas avoue a lui-meme ses sentiments. Cette timidite le retenait dans les limites de la simple politesse, et nulle femme ne pouvait se vanter d'avoir la preference sur une autre. On pouvait pressentir que le jour ou il se declarerait serait l'aurore d'une souverainete nouvelle; mais il ne se declarait pas. M. de Guiche en profitait pour etre le roi de toute la cour amoureuse. On l'avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l'avait dit assidu pres de Mlle de Chatillon; maintenant il n'etait plus meme civil avec aucune femme de la cour. Il n'avait d'yeux, d'oreilles que pour une seule. Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui l'aimait et le retenait le plus possible dans sa maison. Naturellement sauvage, il s'eloignait trop avant l'arrivee de Madame, une fois que Madame etait arrivee, il ne s'eloignait plus assez. Ce qui, remarque de tout le monde, le fut particulierement du mauvais genie de la maison, le chevalier de Lorraine, a qui Monsieur temoignait un vif attachement parce qu'il avait l'humeur joyeuse, meme dans ses mechancetes, et qu'il ne manquait jamais d'idees pour employer le temps. Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche menacait de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il disparut, laissant Monsieur bien empeche. Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque pas, car de Guiche etait la, et, sauf les entretiens avec Madame, il consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au prince. Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main, demanda ou etait le chevalier. Il lui fut repondu que l'on ne savait pas. De Guiche, apres avoir passe sa matinee a choisir des broderies et des franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, apres le diner, il y avait encore des tulipes et des amethystes a estimer; de Guiche retourna dans le cabinet de Madame. Monsieur demeura seul; c'etait l'heure de sa toilette: il se trouva le plus malheureux des hommes et demanda encore si l'on avait des nouvelles du chevalier. -- Nul ne sait ou trouver M. le chevalier, fut la reponse que l'on rendit au prince. Monsieur, ne sachant plus ou porter son ennui, s'en alla en robe de chambre et coiffe chez Madame. Il y avait la grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient a tous les coins: ici un groupe de femmes autour d'un homme et des eclats etouffes; la Manicamp et Malicorne pilles par Montalais, Mlle de Tonnay-Charente et deux autres rieuses. Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche eparpillant, a genoux pres d'elle, une poignee de perles et de pierres dans lesquelles le doigt fin et blanc de la princesse designait celles qui lui plaisaient le plus. Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des seguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu'elle les avait entendu chanter a la jeune reine avec une certaine melancolie; seulement ce que l'Espagnole avait chante avec des larmes dans les paupieres, l'Anglaise le fredonnait avec un sourire qui laissait voir ses dents de nacre. Ce cabinet, ainsi habite, presentait la plus riante image du plaisir. En entrant, Monsieur fut frappe de voir tant de gens qui se divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu'il ne put s'empecher de dire comme un enfant: -- Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m'ennuie tout seul! Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le gazouillement d'oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand silence. De Guiche fut debout en un moment. Malicorne se fit petit derriere les jupes de Montalais. Manicamp se redressa et prit ses grands airs de ceremonie. Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis pour la dissimuler aux yeux du prince. Madame seule ne bougea point, et, souriant a son epoux, lui repondit: -- Est-ce que ce n'est pas l'heure de votr