Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome II., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome II. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13948] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME II. *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DE BRAGELONNE TOME II (1848 -- 1850) Table des matieres Chapitre LXXII -- La grandeur de l'eveque de Vannes Chapitre LXXIII -- Ou Porthos commence a etre fache d'etre venu avec d'Artagnan Chapitre LXXIV -- Ou d'Artagnan court, ou Porthos ronfle, ou Aramis conseille Chapitre LXXV -- Ou M. Fouquet agit Chapitre LXXVI -- Ou d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maitresse Chapitre LXXVIII -- Ou l'on voit enfin reparaitre la veritable heroine de cette histoire Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne Chapitre LXXXI -- La cour de l'hotel Grammont Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame Chapitre LXXXIII -- Au Havre Chapitre LXXXIV -- En mer Chapitre LXXXV -- Les tentes Chapitre LXXXVI -- La nuit Chapitre LXXXVII -- Du Havre a Paris Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais Chapitre XC -- Le consentement d'Athos Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham Chapitre XCII -- For ever! Chapitre XCIII -- Ou sa Majeste Louis XIV ne trouve Melle de La Valliere ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'epee dans l'eau Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun Chapitre XCVI -- Le jeu du roi Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun Chapitre XCVIII -- Le dejeuner de M. de Baisemeaux Chapitre XCIX -- Le deuxieme de la Bertaudiere Chapitre C -- Les deux amies Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Belliere Chapitre CII -- La dot Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu Chapitre CIV -- Triple amour Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche Chapitre CVII -- Le mediateur Chapitre CVIII -- Les conseilleurs Chapitre CIX -- Fontainebleau Chapitre CX -- Le bain Chapitre CXI -- La chasse aux papillons Chapitre CXII -- Ce que l'on prend en chassant aux papillons Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chene royal Chapitre CXVI -- L'inquietude du roi Chapitre CXVII -- Le secret du roi Chapitre CXVIII -- Courses de nuit Chapitre CXIX -- Ou Madame acquiert la preuve que l'on peut, en ecoutant, entendre ce qui se dit Chapitre CXX -- La correspondance d'Aramis Chapitre CXXI -- Le commis d'ordre Chapitre CXXII -- Fontainebleau a deux heures du matin Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait ete deloge de l'hotel du Beau-Paon Chapitre CXXV -- Ce qui s'etait passe en realite a l'auberge du Beau-Paon Chapitre CXXVI -- Un jesuite de la onzieme annee Chapitre CXXVII -- Le secret de l'Etat Chapitre CXXVIII -- Mission Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince Chapitre CXXX -- Histoire d'une naiade et d'une dryade Chapitre CXXXI -- Fin de l'histoire d'une naiade et d'une dryade Chapitre LXXII -- La grandeur de l'eveque de Vannes Porthos et d'Artagnan etaient entres a l'eveche par une porte particuliere, connue des seuls amis de la maison. Il va sans dire que Porthos avait servi de guide a d'Artagnan. Le digne baron se comportait un peu partout comme chez lui. Cependant, soit reconnaissance tacite de cette saintete du personnage d'Aramis et de son caractere, soit habitude de respecter ce qui lui imposait moralement, digne habitude qui avait toujours fait de Porthos un soldat modele et un esprit excellent, par toutes ces raisons, disons-nous, Porthos conserva, chez Sa Grandeur l'eveque de Vannes, une sorte de reserve que d'Artagnan remarqua tout d'abord dans l'attitude qu'il prit avec les valets et les commensaux. Cependant cette reserve n'allait pas jusqu'a se priver de questions, Porthos questionna. On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses appartements, et se preparait a paraitre, dans l'intimite, moins majestueuse qu'elle n'avait paru avec ses ouailles. En effet, apres un petit quart d'heure que passerent d'Artagnan et Porthos a se regarder mutuellement le blanc des yeux, a tourner leurs pouces dans les differentes evolutions qui vont du nord au midi, une porte de la salle s'ouvrit et l'on vit paraitre Sa Grandeur vetue du petit costume complet de prelat. Aramis portait la tete haute, en homme qui a l'habitude du commandement, la robe de drap violet retroussee sur le cote, et le poing sur la hanche. En outre, il avait conserve la fine moustache et la royale allongee du temps de Louis XIII. Il exhala en entrant ce parfum delicat qui, chez les hommes elegants, chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et semble s'etre incorpore dans la personne dont il est devenu l'emanation naturelle. Cette fois seulement le parfum avait retenu quelque chose de la sublimite religieuse de l'encens. Il n'enivrait plus, il penetrait; il n'inspirait plus le desir, il inspirait le respect. Aramis, en entrant dans la chambre, n'hesita pas un instant, et sans prononcer une parole qui, quelle qu'elle fut, eut ete froide en pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien deguise sous le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras avec une tendresse que le plus defiant n'eut pas soupconnee de froideur ou d'affectation. D'Artagnan, de son cote, l'embrassa d'une egale ardeur. Porthos serra la main delicate d'Aramis dans ses grosses mains, et d'Artagnan remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche probablement par habitude, attendu que Porthos devait deja dix fois lui avoir meurtri ses doigts ornes de bagues en broyant sa chair dans l'etau de son poignet. Aramis, averti par la douleur, se defiait donc et ne presentait que des chairs a froisser et non des doigts a ecraser contre de l'or ou des facettes de diamant. Entre deux accolades, Aramis regarda en face d'Artagnan, lui offrit une chaise et s'assit dans l'ombre, observant que le jour donnait sur le visage de son interlocuteur. Cette manoeuvre, familiere aux diplomates et aux femmes, ressemble beaucoup a l'avantage de la garde que cherchent, selon leur habilete ou leur habitude, a prendre les combattants sur le terrain du duel. D'Artagnan ne fut pas dupe de la manoeuvre; mais il ne parut pas s'en apercevoir. Il se sentait pris; mais, justement parce qu'il etait pris, il se sentait sur la voie de la decouverte, et peu lui importait, vieux condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu'il tirat de sa pretendue defaite les avantages de la victoire. Ce fut Aramis qui commenca la conversation. -- Ah! cher ami! mon bon d'Artagnan! dit-il, quel excellent hasard! -- C'est un hasard, mon reverend compagnon, dit d'Artagnan, que j'appellerai de l'amitie. Je vous cherche, comme toujours je vous ai cherche, des que j'ai eu quelque grande entreprise a vous offrir ou quelques heures de liberte a vous donner. -- Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez? -- Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la preuve, c'est qu'il m'a relance, moi, a Belle-Ile. C'est aimable, n'est-ce pas? -- Ah! fit Aramis, certainement, a Belle-Ile... "Bon! dit d'Artagnan, voila mon butor de Porthos qui, sans y songer, a tire du premier coup le canon d'attaque." -- A Belle-Ile, dit Aramis, dans ce trou, dans ce desert! C'est aimable, en effet. -- Et c'est moi qui lui ai appris que vous etiez a Vannes, continua Porthos du meme ton. D'Artagnan arma sa bouche d'une finesse presque ironique. -- Si fait, je le savais, dit-il; mais j'ai voulu voir. -- Voir quoi? -- Si notre vieille amitie tenait toujours; si, en nous voyant, notre coeur, tout racorni qu'il est par l'age, laissait encore echapper ce bon cri de joie qui salue la venue d'un ami. -- Eh bien! vous avez du etre satisfait? demanda Aramis. -- Couci-couci. -- Comment cela? -- Oui, Porthos m'a dit: "Chut!" et vous... -- Eh bien! et moi? -- Et vous, vous m'avez donne votre benediction. -- Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c'est ce qu'un pauvre prelat comme moi a de plus precieux. -- Allons donc, mon cher ami. -- Sans doute. -- On dit cependant a Paris que l'eveche de Vannes est un des meilleurs de France. -- Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d'un air detache. -- Mais certainement j'en veux parler. J'y tiens, moi. -- En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire. -- Vous avouez etre un des plus riches prelats de France? -- Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai que l'eveche de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus ni moins. C'est un diocese qui renferme cent soixante paroisses. -- C'est fort joli, dit d'Artagnan. -- C'est superbe, dit Porthos. -- Mais cependant, reprit d'Artagnan en couvrant Aramis du regard, vous ne vous etes pas enterre ici a jamais? -- Pardonnez-moi. Seulement je n'admets pas le mot enterre. -- Mais il me semble qu'a cette distance de Paris on est enterre, ou peu s'en faut. -- Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement de la ville ne me vont plus. "A cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la meditation. Je les ai trouves ici. Quoi de plus beau et de plus severe a la fois que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d'Artagnan, tout le contraire de ce que j'aimais autrefois, et c'est ce qu'il faut a la fin de la vie, qui est le contraire du commencement. Un peu de mon plaisir d'autrefois vient encore m'y saluer de temps en temps sans me distraire de mon salut. Je suis encore de ce monde, et cependant, a chaque pas que je fais, je me rapproche de Dieu. -- Eloquent, sage, discret, vous etes un prelat accompli, Aramis, et je vous felicite. -- Mais, dit Aramis en souriant, vous n'etes pas seulement venu, cher ami, pour me faire des compliments... Parlez, qui vous amene? Serais-je assez heureux pour que, d'une facon quelconque, vous eussiez besoin de moi? -- Dieu merci, non, mon cher ami, dit d'Artagnan, ce n'est rien de cela. Je suis riche et libre. -- Riche? -- Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien entendu. J'ai une quinzaine de mille livres de rente. Aramis le regarda soupconneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il eut fait une si belle fortune. Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications etait venue, raconta son histoire d'Angleterre. Pendant le recit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir les doigts effiles du prelat. Quant a Porthos, ce n'etait pas de l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'etait de l'enthousiasme, c'etait du delire. Lorsque d'Artagnan eut acheve son recit: -- Eh bien? fit Aramis. -- Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des amis et des proprietes, en France un tresor. Si le coeur vous en dit, je vous les offre. Voila pourquoi je suis venu. Si assure que fut son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard d'Aramis. Il laissa donc devier son oeil sur Porthos, comme fait l'epee qui cede a une pression toute-puissante et cherche un autre chemin. -- En tout cas, dit l'eveque, vous avez pris un singulier costume de voyage, cher ami. -- Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare. -- Et vous dites donc que vous etes venu a Belle-Ile? fit Aramis sans transition. -- Oui, repliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous. -- Moi! s'ecria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai point une seule fois passe la mer. -- Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier. -- Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je suis un pauvre pretre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours, et enclin aux austerites, qui me paraissent des accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je reside, mon cher d'Artagnan, je reside. -- Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement devenir voisins. -- Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu'il ne chercha meme pas a dissimuler, vous, mon voisin? -- Eh! mon Dieu, oui. -- Comment cela? -- Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situees entre Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une exploitation de douze pour cent de revenu clair; jamais de non- valeur, jamais de faux frais; l'ocean, fidele et regulier, apporte toutes les six heures son contingent a ma caisse. Je suis le premier Parisien qui ait imagine une pareille speculation. N'eventez pas la mine, je vous en prie, et avant peu nous communiquerons, J'aurai trois lieues de pays pour trente mille livres. Aramis lanca un regard a Porthos comme pour lui demander si tout cela etait bien vrai, si quelque piege ne se cachait point sous ces dehors d'indifference. Mais bientot, comme honteux d'avoir consulte ce pauvre auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour un nouvel assaut ou pour une nouvelle defense. -- On m'avait assure, dit-il, que vous aviez eu quelque demele avec la cour, mais que vous en etiez sorti comme vous savez sortir de tout, mon cher d'Artagnan, avec les honneurs de la guerre. -- Moi? s'ecria le mousquetaire avec un grand eclat de rire insuffisant a cacher son embarras; car, a ces mots d'Aramis, il pouvait le croire instruit de ses dernieres relations avec le roi; moi? Ah! racontez-moi donc cela, mon cher Aramis. -- Oui, l'on m'avait raconte, a moi, pauvre eveque perdu au milieu des landes, on m'avait dit que le roi vous avait pris pour confident de ses amours. -- Avec qui? -- Avec Mlle de Mancini. D'Artagnan respira. -- Ah! je ne dis pas non, repliqua-t-il. -- Il parait que le roi vous a emmene un matin au-dela du pont de Blois pour causer avec sa belle. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors, vous devez savoir que, le jour meme, j'ai donne ma demission. -- Sincere? -- Ah! mon ami, on ne peut plus sincere. -- C'est alors que vous allates chez le comte de La Fere? -- Oui. -- Chez moi? -- Oui. -- Et chez Porthos? -- Oui. -- Etait-ce pour nous faire une simple visite? -- Non; je ne vous savais point attaches, et je voulais vous emmener en Angleterre. -- Oui, je comprends, et alors vous avez execute seul, homme merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d'executer a nous quatre. Je me suis doute que vous etiez pour quelque chose dans cette belle restauration, quand j'appris qu'on vous avait vu aux receptions du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou plutot comme un oblige. -- Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d'Artagnan, qui craignait que les investigations d'Aramis ne s'etendissent plus loin qu'il ne le voulait. -- Cher d'Artagnan, dit le prelat, mon amitie ressemble un peu a la sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la petite tour du mole, a l'extremite du quai. Ce brave homme allume tous les soirs une lanterne pour eclairer les barques qui viennent de la mer. Il est cache dans sa guerite, et les pecheurs ne le voient pas; mais lui les suit avec interet; il les devine, il les appelle, il les attire dans la voie du port. Je ressemble a ce veilleur; de temps en temps quelques avis m'arrivent et me rappellent au souvenir de tout ce que j'aimais. Alors je suis les amis d'autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, pauvre guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l'abri d'une guerite. -- Et, dit d'Artagnan, apres l'Angleterre, qu'ai-je fait? -- Ah! voila! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais plus rien depuis votre retour, d'Artagnan; mes yeux se sont troubles. J'ai regrette que vous ne pensiez point a moi. J'ai pleure votre oubli. J'avais tort. Je vous revois, et c'est une fete, une grande fete, je vous le jure... Comment se porte Athos? -- Tres bien, merci. -- Et notre jeune pupille? -- Raoul? -- Oui. -- Il parait avoir herite de l'adresse de son pere Athos et de la force de son tuteur Porthos. -- Et a quelle occasion avez-vous pu juger de cela? -- Eh! mon Dieu! la veille meme de mon depart. -- Vraiment? -- Oui, il y avait execution en Greve, et, a la suite de cette execution, emeute. Nous nous sommes trouves dans l'emeute, et, a la suite de l'emeute, il a fallu jouer de l'epee; il s'en est tire a merveille. -- Bah! et qu'a-t-il fait? dit Porthos. -- D'abord il a jete un homme par la fenetre, comme il eut fait d'un ballot de coton. -- Oh! tres bien! s'ecria Porthos. -- Puis il a degaine, pointe, estocade, comme nous faisions dans notre beau temps, nous autres. -- Et a quel propos cette emeute? demanda Porthos. D'Artagnan remarqua sur la figure d'Aramis une complete indifference a cette question de Porthos. -- Mais, dit-il en regardant Aramis, a propos de deux traitants a qui le roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l'on pendait. A peine un leger froncement de sourcils du prelat indiqua-t-il qu'il avait entendu. -- Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de M. Fouquet? -- MM. d'Emerys et Lyodot, dit d'Artagnan. Connaissez-vous ces noms-la, Aramis? -- Non, fit dedaigneusement le prelat; cela m'a l'air de noms de financiers. -- Justement. -- Oh! M. Fouquet a laisse pendre ses amis? s'ecria Porthos. -- Et pourquoi pas? dit Aramis. -- C'est qu'il me semble... -- Si on a pendu ces malheureux, c'etait par ordre du roi. Or, M. Fouquet, pour etre surintendant des finances, n'a pas, je pense, droit de vie et de mort. -- C'est egal, grommela Porthos, a la place de M. Fouquet... Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa la conversation. -- Voyons, dit-il, mon cher d'Artagnan, c'est assez parler des autres; parlons un peu de vous. -- Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire. Parlons de vous, au contraire, cher Aramis. -- Je vous l'ai dit, mon ami, il n'y a plus d'Aramis en moi. -- Plus meme de l'abbe d'Herblay? -- Plus meme. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et qu'il a conduit a une position qu'il ne devait ni n'osait esperer. -- Dieu? interrogea d'Artagnan. -- Oui. -- Tiens! c'est etrange; on m'avait dit, a moi, que c'etait M. Fouquet. -- Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de sa volonte put empecher une legere rougeur de colorer ses joues. -- Ma foi! c'est Bazin. -- Le sot! -- Je ne dis pas qu'il soit homme de genie, c'est vrai; mais il me l'a dit, et apres lui, je vous le repete. -- Je n'ai jamais vu M. Fouquet, repondit Aramis avec un regard aussi calme et aussi pur que celui d'une jeune vierge qui n'a jamais menti. -- Mais, repliqua d'Artagnan, quand vous l'eussiez vu et meme connu, il n'y aurait point de mal a cela; c'est un fort brave homme que M. Fouquet. -- Ah! -- Un grand politique. Aramis fit un geste d'indifference. -- Un tout-puissant ministre. -- Je ne releve que du roi et du pape, dit Aramis. -- Dame! ecoutez donc, dit d'Artagnan du ton le plus naif, je vous dis cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La plaine est a M. Fouquet, les salines que j'ai achetees sont a M. Fouquet, l'ile dans laquelle Porthos s'est fait topographe est a M. Fouquet, la garnison est a M. Fouquet, les galeres sont a M. Fouquet. J'avoue donc que rien ne m'eut surpris dans votre infeodation, ou plutot dans celle de votre diocese, m. Fouquet. C'est un autre maitre que le roi, voila tout, mais aussi puissant qu'un roi. -- Dieu merci! je ne suis infeode a personne; je n'appartiens a personne et suis tout a moi, repondit Aramis, qui, pendant cette conversation, suivait de l'oeil chaque geste de d'Artagnan, chaque clin d'oeil de Porthos. Mais d'Artagnan etait impassible et Porthos immobile; les coups portes habilement etaient pares par un habile adversaire; aucun ne toucha. Neanmoins chacun sentait la fatigue d'une pareille lutte, et l'annonce du souper fut bien recue par tout le monde. Le souper changea le cours de la conversation. D'ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs gardes comme ils etaient chacun de son cote, ni l'un ni l'autre n'en saurait davantage. Porthos n'avait rien compris du tout. Il s'etait tenu immobile parce qu'Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc pour lui que le souper. Mais c'etait bien assez pour Porthos. Le souper se passa donc a merveille. D'Artagnan fut d'une gaiete eblouissante. Aramis se surpassa par sa douce affabilite. Porthos mangea comme feu Pelops. On causa guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l'etonne a chaque mot de politique que risquait d'Artagnan. Celle longue serie de surprises augmenta la defiance de d'Artagnan, comme l'eternelle indifference de d'Artagnan provoquait la defiance d'Aramis. Enfin d'Artagnan laissa a dessein tomber le nom de Colbert. Il avait reserve ce coup pour le dernier. -- Qu'est-ce que Colbert? demanda l'eveque. "oh! pour le coup, se dit d'Artagnan, c'est trop fort. Veillons, mordioux! veillons." Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu'Aramis pouvait desirer. Le souper ou plutot la conversation se prolongea jusqu'a une heure du matin entre d'Artagnan et Aramis. A dix heures precises, Porthos s'etait endormi sur sa chaise et ronflait comme un orgue. A minuit, on le reveilla et on l'envoya coucher. -- Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c'etait pourtant fort interessant ce que vous disiez. A une heure, Aramis conduisit d'Artagnan dans la chambre qui lui etait destinee et qui etait la meilleure du palais episcopal. Deux serviteurs furent mis a ses ordres. -- Demain, a huit heures, dit-il en prenant conge de d'Artagnan, nous ferons, si vous le voulez, une promenade a cheval avec Porthos. -- A huit heures! fit d'Artagnan, si tard? -- Vous savez que j'ai besoin de sept heures de sommeil, dit Aramis. -- C'est juste. -- Bonsoir, cher ami! Et il embrassa le mousquetaire avec cordialite. D'Artagnan le laissa partir. -- Bon! dit-il quand sa porte fut fermee derriere Aramis, a cinq heures je serai sur pied. Puis, cette disposition arretee, il se coucha et mit, comme on dit, les morceaux doubles. Chapitre LXXIII -- Ou Porthos commence a etre fache d'etre venu avec d'Artagnan A peine d'Artagnan avait-il eteint sa bougie, qu'Aramis, qui guettait a travers ses rideaux le dernier soupir de la lumiere chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le geant, couche depuis une heure et demie a peu pres, se prelassait sur l'edredon. Il etait dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez Porthos, resistait au bruit des cloches et du canon. Sa tete nageait dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d'un navire. Une minute de plus, Porthos allait rever. La porte de sa chambre s'ouvrit doucement sous la pression delicate de la main d'Aramis. L'eveque s'approcha du dormeur. Un epais tapis assourdissait le bruit de ses pas; d'ailleurs, Porthos ronflait de facon a eteindre tout autre bruit. Il lui posa une main sur l'epaule. -- Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos. La voix d'Aramis etait douce et affectueuse, mais elle renfermait plus qu'un avis, elle renfermait un ordre. Sa main etait legere, mais elle indiquait un danger. Porthos entendit la voix et sentit la main d'Aramis au fond de son sommeil. Il tressaillit. -- Qui va la? dit-il avec sa voix de geant. -- Chut! c'est moi, dit Aramis. -- Vous, cher ami! et pourquoi diable m'eveillez-vous? -- Pour vous dire qu'il faut partir. -- Partir? -- Oui. -- Pour ou? -- Pour Paris. Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses gros yeux effares. -- Pour Paris? -- Oui. -- Cent lieues! fit-il. -- Cent quatre, repliqua l'eveque. -- Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil a ces enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil. -- Trente heures de cheval, ajouta resolument Aramis. Vous savez qu'il y a de bons relais. Porthos bougea une jambe en laissant echapper un gemissement. -- Allons! allons! cher ami, insista le prelat avec une sorte d'impatience. Porthos tira l'autre jambe du lit. -- Et c'est absolument necessaire que je parte? dit-il. -- De toute necessite. Porthos se dressa sur ses jambes et commenca d'ebranler le plancher et les murs de son pas de statue. -- Chut! pour l'amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez reveiller quelqu'un. -- Ah! c'est vrai, repondit Porthos d'une voix de tonnerre; j'oubliais; mais, soyez tranquille, je m'observerai. Et, en disant ces mots, il fit tomber une ceinture chargee de son epee, de ses pistolets et d'une bourse dont les ecus s'echapperent avec un bruit vibrant et prolonge. Ce bruit fit bouillir le sang d'Aramis, tandis qu'il provoquait chez Porthos un formidable eclat de rire. -- Que c'est bizarre! dit-il de sa meme voix. -- Plus bas, Porthos, plus bas, donc! -- C'est vrai. Et il baissa en effet la voix d'un demi-ton. -- Je disais donc, continua Porthos, que c'est bizarre qu'on ne soit jamais aussi lent que lorsqu'on veut se presser, aussi bruyant que lorsqu'on desire etre muet. -- Oui, c'est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos, hatons-nous et taisons-nous. -- Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son haut-de-chausses. -- Tres bien. -- Il parait que c'est presse? -- C'est plus que presse, c'est grave, Porthos. -- Oh! oh! -- D'Artagnan vous a questionne, n'est-ce pas? -- Moi? -- Oui, a Belle-Ile? -- Pas le moins du monde. -- Vous en etes bien sur, Porthos? -- Parbleu! -- C'est impossible. Souvenez-vous bien. -- Il m'a demande ce que je faisais, je lui ai dit: "De la topographie." J'aurais voulu dire un autre mot dont vous vous etiez servi un jour. -- De la castrametation? -- C'est cela; mais je n'ai jamais pu me le rappeler. -- Tant mieux! Que vous a-t-il demande encore? -- Ce que c'etait que M. Getard. -- Et encore? -- Ce que c'etait que M. Jupenet. -- Il n'a pas vu notre plan de fortifications, par hasard? -- Si fait. -- Ah! diable! -- Mais soyez tranquille, j'avais efface votre ecriture avec de la gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner quelque avis dans ce travail. -- Il a de bien bons yeux, notre ami. -- Que craignez-vous? -- Je crains que tout ne soit decouvert, Porthos; il s'agit donc de prevenir un grand malheur. J'ai donne l'ordre a mes gens de fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d'Artagnan avant le jour. Votre cheval est tout selle; vous gagnez le premier relais; a cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez. On vit alors Aramis vetir Porthos piece par piece avec autant de celerite qu'eut pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos, moitie confus, moitie etourdi, se laissait faire et se confondait en excuses. Lorsqu'il fut pret, Aramis le prit par la main et l'emmena, en lui faisant poser le pied avec precaution sur chaque marche de l'escalier, l'empechant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, eut ete le geant et Porthos le nain. Cette ame incendiait et soulevait cette matiere. Un cheval, en effet, attendait tout selle dans la cour. Porthos se mit en selle. Alors Aramis prit lui-meme le cheval par la bride et le guida sur du fumier repandu dans la cour, dans l'intention evidente d'eteindre le bruit. Il lui pincait en meme temps les naseaux pour qu'il ne hennit pas... -- Puis, une fois arrive a la porte exterieure, attirant a lui Porthos, qui allait partir sans meme lui demander pourquoi: -- Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans debrider jusqu'a Paris, dit-il a son oreille; mangez a cheval, buvez a cheval, dormez a cheval, mais ne perdez pas une minute. -- C'est dit; on ne s'arretera pas. -- Cette lettre a M. Fouquet, coute que coute; il faut qu'il l'ait demain avant midi. -- Il l'aura. -- Et pensez a une chose, cher ami. -- A laquelle? -- C'est que vous courez apres votre brevet de duc et pair. -- Oh! oh! fit Porthos les yeux etincelants, j'irai en vingt- quatre heures en ce cas. -- Tachez. -- Alors lachez la bride, et en avant, Goliath! Aramis lacha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du cheval. Porthos rendit la main, piqua des deux, et l'animal furieux partit au galop sur la terre. Tant qu'il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien n'avait bouge chez d'Artagnan. Le valet mis en faction aupres de sa porte n'avait vu aucune lumiere, n'avait entendu aucun bruit. Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui meme se mit au lit. D'Artagnan ne se doutait reellement de rien; aussi crut-il avoir tout gagne, lorsque le matin il s'eveilla vers quatre heures et demie. Il courut tout en chemise regarder par la fenetre: la fenetre donnait sur la cour. Le jour se levait. La cour etait deserte, les poules elles-memes n'avaient pas encore quitte leurs perchoirs. Pas un valet n'apparaissait. Toutes les portes etaient fermees. "Bon! calme parfait, se dit d'Artagnan. N'importe, me voici reveille le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait." Et d'Artagnan s'habilla. Mais cette fois il s'etudia a ne point donner au costume de M. Agnan cette rigidite bourgeoise et presque ecclesiastique qu'il affectait auparavant; il sut meme, en se serrant davantage, en se boutonnant d'une certaine facon, en posant son feutre plus obliquement, rendre a sa personne un peu de cette tournure militaire dont l'absence avait effarouche Aramis. Cela fait, il en usa ou plutot feignit d'en user sans facon avec son hote, et entra tout a l'improviste dans son appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir. Un grand livre etait ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brulait encore au-dessus de son plateau d'argent. C'etait plus qu'il n'en fallait pour prouver a d'Artagnan l'innocence de la nuit du prelat et les bonnes intentions de son reveil. Le mousquetaire fit precisement a l'eveque ce que l'eveque avait fait a Porthos. Il lui frappa sur l'epaule. Evidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s'eveiller soudain, lui qui avait le sommeil si leger, il se fit reiterer l'avertissement. -- Ah! ah! c'est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne surprise! Ma foi, le sommeil m'avait fait oublier que j'eusse le bonheur de vous posseder. Quelle heure est-il? -- Je ne sais, dit d'Artagnan un peu embarrasse. De bonne heure, je crois. Mais, vous le savez, cette diable d'habitude militaire de m'eveiller avec le jour me tient encore. -- Est-ce que vous voulez deja que nous sortions, par hasard? demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble. -- Ce sera comme vous voudrez. -- Je croyais que nous etions convenus de ne monter a cheval qu'a huit heures. -- C'est possible; mais, moi, j'avais si grande envie de vous voir, que je me suis dit: "Le plus tot sera le meilleur." -- Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j'avais compte la-dessus, et ce qu'il m'en manquera, il faudra que je le rattrape. -- Mais il me semble qu'autrefois vous etiez moins dormeur que cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l'on ne vous trouvait jamais au lit. -- Et c'est justement a cause de ce que vous me dites la que j'aime fort a y demeurer maintenant. -- Aussi, avouez que ce n'etait pas pour dormir que vous m'avez demande jusqu'a huit heures. -- J'ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la verite. -- Dites toujours. -- Eh bien! de six a huit heures, j'ai l'habitude de faire mes devotions. -- Vos devotions? -- Oui. -- Je ne croyais pas qu'un eveque eut des exercices si severes. -- Un eveque, cher ami, a plus a donner aux apparences qu'un simple clerc. -- Mordioux! Aramis, voici un mot qui me reconcilie avec Votre Grandeur. Aux apparences! c'est un mot de mousquetaire, celui-la, a la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis! -- Au lieu de m'en feliciter, pardonnez-le-moi, d'Artagnan. C'est un mot bien mondain que j'ai laisse echapper la. -- Faut-il donc que je vous quitte? -- J'ai besoin de recueillement, cher ami. -- Bon. Je vous laisse; mais a cause de ce paien qu'on appelle d'Artagnan, abregez-les, je vous prie; j'ai soif de votre parole. -- Eh bien! d'Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie... -- Une heure et demie de devotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus juste. Faites-moi le meilleur marche possible. Aramis se mit a rire. -- Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voila que vous etes venu dans mon diocese pour me brouiller avec la grace. -- Bah! -- Et vous savez bien que je n'ai jamais resiste a vos entrainements; vous me couterez mon salut, d'Artagnan. D'Artagnan se pinca les levres. -- Allons, dit-il, je prends le peche sur mon compte, debridez-moi un simple signe de croix de chretien, debridez-moi un Pater et partons. -- Chut! dit Aramis, nous ne sommes deja plus seuls, et j'entends des etrangers qui montent. -- Eh bien! congediez-les. -- Impossible; je leur avais donne rendez-vous hier: c'est le principal du college des jesuites et le superieur des dominicains. -- Votre etat-major, soit. -- Qu'allez-vous faire? -- Je vais aller reveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que vous ayez fini vos conferences. Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne precipita ni son geste ni sa parole. -- Allez, dit-il. D'Artagnan s'avanca vers la porte. -- A propos, vous savez ou loge Porthos? -- Non; mais je vais m'en informer. -- Prenez le corridor, et ouvrez la deuxieme porte a gauche. -- Merci! au revoir. Et d'Artagnan s'eloigna dans la direction indiquee par Aramis. Dix minutes ne s'etaient point ecoulees qu'il revint. Il trouva Aramis assis entre le principal du college des jesuites et le superieur des dominicains et le principal du college des jesuites, exactement dans la meme situation ou il l'avait retrouve autrefois dans l'auberge de Crevecoeur. Cette compagnie n'effraya pas le mousquetaire. -- Qu'est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose a me dire, ce me semble, cher ami? -- C'est, repondit d'Artagnan en regardant Aramis, c'est que Porthos n'est pas chez lui. -- Tiens! fit Aramis avec calme; vous etes sur? -- Pardieu! je viens de sa chambre. -- Ou peut-il etre alors? -- Je vous le demande. -- Et vous ne vous en etes pas informe? -- Si fait. -- Et que vous a-t-on repondu? -- Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire a personne, etait probablement sorti. -- Qu'avez-vous fait alors? -- J'ai ete a l'ecurie, repondit indifferemment d'Artagnan. -- Pour quoi faire? -- Pour voir si Porthos est sorti a cheval. -- Et?... interrogea l'eveque. -- Eh bien! il manque un cheval au ratelier, le numero 5, Goliath. Tout ce dialogue, on le comprend, n'etait pas exempt d'une certaine affectation de la part du mousquetaire et d'une parfaite complaisance de la part d'Aramis. -- Oh! je vois ce que c'est, dit Aramis apres avoir reve un moment: Porthos est sorti pour nous faire une surprise. -- Une surprise? -- Oui. Le canal qui va de Vannes a la mer est tres giboyeux en sarcelles et en becassines; c'est la chasse favorite de Porthos; il nous en rapportera une douzaine pour notre dejeuner. -- Vous croyez? fit d'Artagnan. -- J'en suis sur. Ou voulez-vous qu'il soit alle? Je parie qu'il a emporte un fusil. -- C'est possible, dit d'Artagnan. -- Faites une chose, cher ami, montez a cheval et le rejoignez. -- Vous avez raison, dit d'Artagnan, j'y vais. -- Voulez-vous qu'on vous accompagne? -- Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai. -- Prenez-vous une arquebuse? -- Merci. -- Faites-vous seller le cheval que vous voudrez. -- Celui que je montais hier en venant de Belle-Ile. -- Soit; usez de la maison comme de la votre. Aramis sonna et donna l'ordre de seller le cheval que choisirait M. d'Artagnan. D'Artagnan suivit le serviteur charge de l'execution de cet ordre. Arrive a la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer d'Artagnan. Dans ce moment son oeil rencontra l'oeil de son maitre. Un froncement de sourcils fit comprendre a l'intelligent espion que l'on donnait a d'Artagnan ce qu'il avait a faire. D'Artagnan monta a cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui battaient le pave. Un instant apres, le serviteur rentra. -- Eh bien? demanda l'eveque. -- Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le serviteur. -- Bien! dit Aramis. En effet, d'Artagnan, chassant tout soupcon, courait vers l'ocean, esperant toujours voir dans les landes ou sur la greve la colossale silhouette de son ami Porthos. D'Artagnan s'obstinait a reconnaitre des pas de cheval dans chaque flaque d'eau. Quelquefois il se figurait entendre la detonation d'une arme a feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux heures, d'Artagnan chercha Porthos. Pendant la troisieme, il revint a la maison. -- Nous nous serons croises, dit-il, et je vais trouver les deux convives attendant mon retour. D'Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos a l'eveche qu'il ne l'avait trouve sur le bord du canal. Aramis l'attendait au haut de l'escalier avec une mine desesperee. -- Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d'Artagnan? cria-t-il du plus loin qu'il apercut le mousquetaire. -- Non. Auriez-vous fait courir apres moi? -- Desole, mon cher ami, desole de vous avoir fait courir inutilement; mais, vers sept heures, l'aumonier de Saint-Paterne est venu; il avait rencontre du Vallon qui s'en allait et qui, n'ayant voulu reveiller personne a l'eveche, l'avait charge de me dire que, craignant que M. Getard ne lui fit quelque mauvais tour en son absence, il allait profiter de la maree du matin pour faire un tour a Belle-Ile. -- Mais, dites-moi, Goliath n'a pas traverse les quatre lieues de mer, ce me semble? -- Il y en a bien six, dit Aramis. -- Encore moins, alors. -- Aussi, cher ami, dit le prelat avec un doux sourire, Goliath est a l'ecurie, fort satisfait meme, j'en reponds, de n'avoir plus Porthos sur le dos. En effet, le cheval avait ete ramene du relais par les soins du prelat, a qui aucun detail n'echappait. D'Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l'explication. Il commencait un role de dissimulation qui convenait parfaitement aux soupcons qui s'accentuaient de plus en plus dans son esprit. Il dejeuna entre le jesuite et Aramis, ayant le dominicain en face de lui et souriant particulierement au dominicain, dont la bonne grosse figure lui revenait assez. Le repas fut long et somptueux; d'excellent vin d'Espagne, de belles huitres du Morbihan, les poissons exquis de l'embouchure de la Loire, les enormes chevrettes de Paimboeuf et le gibier delicat des bruyeres en firent les frais. D'Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout, ou du moins ne but que de l'eau. Puis apres le dejeuner: -- Vous m'avez offert une arquebuse? dit d'Artagnan. -- Oui. -- Pretez-la-moi. -- Vous voulez chasser? -- En attendant Porthos, c'est ce que j'ai de mieux a faire, je crois. -- Prenez celle que vous voudrez au trophee. -- Venez-vous avec moi? -- Helas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse est defendue aux eveques. -- Ah! dit d'Artagnan, je ne savais pas. -- D'ailleurs, continua Aramis, j'ai affaire jusqu'a midi. -- J'irai donc seul? dit d'Artagnan. -- Helas! oui! mais revenez diner surtout. -- Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n'y revienne pas. Et la-dessus d'Artagnan quitta son hote, salua les convives, prit son arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au petit port de Vannes. Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne. Il freta un petit batiment de peche pour vingt-cinq livres et partit a onze heures et demie, convaincu qu'on ne l'avait pas suivi. On ne l'avait pas suivi, c'etait vrai. Seulement, un frere jesuite, place au haut du clocher de son eglise, n'avait pas, depuis le matin, a l'aide d'une excellente lunette, perdu un seul de ses pas. A onze heures trois quarts, Aramis etait averti que d'Artagnan voguait vers Belle-Ile. Le voyage de d'Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le poussait vers Belle-Ile. Au fur et a mesure qu'il approchait, ses yeux interrogeaient la cote. Il cherchait a voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des fortifications, l'eclatant habit de Porthos et sa vaste stature se detachant sur un ciel legerement nuageux. D'Artagnan cherchait inutilement; il debarqua sans avoir rien vu, et apprit du premier soldat interroge par lui que M. du Vallon n'etait point encore revenu de Vannes. Alors, sans perdre un instant, d'Artagnan ordonna a sa petite barque de mettre le cap sur Sarzeau. On sait que le vent tourne avec les differentes heures de la journee; le vent etait passe du nord-nord-est au sud-est; le vent etait donc presque aussi bon pour le retour a Sarzeau qu'il l'avait ete pour le voyage de Belle-Ile. En trois heures, d'Artagnan eut touche le continent; deux autres heures lui suffirent pour gagner Vannes. Malgre la rapidite de la course, ce que d'Artagnan devora d'impatience et de depit pendant cette traversee, le pont seul du bateau sur lequel il trepigna pendant trois heures pourrait le raconter a l'histoire. D'Artagnan ne fit qu'un bond du quai ou il etait debarque au palais episcopal. Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et il voulait lui reprocher sa duplicite, avec reserve toutefois, mais avec assez d'esprit neanmoins pour lui en faire sentir toutes les consequences et lui arracher une partie de son secret. Il esperait enfin, grace a cette verve d'expression qui est aux mysteres ce que la charge a la baionnette est aux redoutes, enlever le mysterieux Aramis jusqu'a une manifestation quelconque. Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui lui fermait le passage tout en lui souriant d'un air beat. -- Monseigneur? cria d'Artagnan en essayant de l'ecarter de la main. Un instant ebranle, le valet reprit son aplomb. -- Monseigneur? fit-il. -- Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbecile? -- Si fait; vous etes le chevalier d'Artagnan. -- Alors, laisse-moi passer. -- Inutile. -- Pourquoi inutile? -- Parce que Sa Grandeur n'est point chez elle. -- Comment, Sa Grandeur n'est point chez elle! Mais ou est-elle donc? -- Partie. -- Partie? -- Oui. -- Pour ou? -- Je n'en sais rien; mais peut-etre le dit-elle a Monsieur le chevalier. -- Comment? ou cela? de quelle facon? -- Dans cette lettre qu'elle m'a remise pour Monsieur le chevalier. Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche. -- Eh! donne donc, maroufle! fit d'Artagnan en la lui arrachant des mains. Oh! oui, continua d'Artagnan a la premiere ligne; oui, je comprends. Et il lut a demi-voix: "Cher ami, Une affaire des plus urgentes m'appelle dans une des paroisses de mon diocese. J'esperais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours a Belle-Ile avec notre cher Porthos. Amusez-vous bien, mais n'essayez pas de lui tenir tete a table; c'est un conseil que je n'eusse pas donne, meme a Athos, dans son plus beau et son meilleur temps. Adieu, cher ami; croyez bien que j'en suis aux regrets de n'avoir pas mieux et plus longtemps profite de votre excellente compagnie." -- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, je suis joue. Ah! pecore, brute, triple sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh! dupe, dupe comme un singe a qui on donne une noix vide! Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du valet de chambre, il s'elanca hors du palais episcopal. Furet, si bon trotteur qu'il fut, n'etait plus a la hauteur des circonstances. D'Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un cheval auquel il fit voir, avec de bons eperons et une main legere que les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la creation. Chapitre LXXIV -- Ou d'Artagnan court, ou Porthos ronfle, ou Aramis conseille Trente a trente-cinq heures apres les evenements que nous venons de raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit sa porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mande que nous connaissons deja, un carrosse attele de quatre chevaux ruisselant de sueur entra au galop dans la cour. Ce carrosse etait probablement attendu, car trois ou quatre laquais se precipiterent vers la portiere, qu'ils ouvrirent tandis que M. Fouquet se levait de son bureau et courait lui-meme a la fenetre. Un homme sortit peniblement du carrosse, descendant avec difficulte les trois degres du marchepied et s'appuyant sur l'epaule des laquais. A peine eut-il dit son nom, que celui sur l'epaule duquel il ne s'appuyait point s'elanca vers le perron et disparut dans le vestibule. Cet homme courait prevenir son maitre; mais il n'eut pas besoin de frapper a la porte. Fouquet etait debout sur le seuil. -- Mgr l'eveque de Vannes! dit le laquais. -- Bien! dit Fouquet. Puis, se penchant sur la rampe de l'escalier, dont Aramis commencait a monter les premiers degres: -- Vous, cher ami, dit-il, vous si tot! -- Oui, moi-meme, monsieur; mais moulu, brise, comme vous voyez. -- Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui presentant son bras sur lequel Aramis s'appuya, tandis que les serviteurs s'eloignerent avec respect. -- Bah! repondit Aramis, ce n'est rien, puisque me voila; le principal etait que j'arrivasse, et me voila arrive. -- Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet derriere Aramis et lui. -- Sommes-nous seuls? -- Oui, parfaitement seuls. -- Nul ne peut nous ecouter? nul ne peut nous entendre? -- Soyez donc tranquille. -- M. du Vallon est arrive? -- Oui. -- Et vous avez recu ma lettre? -- Oui, l'affaire est grave, a ce qu'il parait, puisqu'elle necessite votre presence a Paris, dans un moment ou votre presence etait si urgente la-bas. -- Vous avez raison, on ne peut plus grave. -- Merci, merci! De quoi s'agit-il? Mais, pour Dieu, et avant toute chose, respirez, cher ami; vous etes pale a faire fremir! -- Je souffre, en effet; mais, par grace! ne faites pas attention a moi. M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa lettre? -- Non: j'ai entendu un grand bruit, je me suis mis a la fenetre; j'ai vu, au pied du perron, une espece de cavalier de marbre; je suis descendu, il m'a tendu la lettre, et son cheval est tombe mort. -- Mais lui? -- Lui est tombe avec le cheval; on l'a enleve pour le porter dans les appartements; la lettre lue, j'ai voulu monter pres de lui pour avoir de plus amples nouvelles: mais il etait endormi de telle facon qu'il a ete impossible de le reveiller. J'ai eu pitie de lui, et j'ai ordonne qu'on lui otat ses bottes et qu'on le laissat tranquille. -- Bien; maintenant, voici ce dont il s'agit, monseigneur. Vous avez vu M. d'Artagnan a Paris, n'est-ce pas? -- Certes, et c'est un homme d'esprit et meme un homme de coeur, bien qu'il m'ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d'Emerys. -- Helas! oui, je le sais; j'ai rencontre a Tours le courrier qui m'apportait la lettre de Gourville et les depeches de Pellisson. Avez-vous bien reflechi a cet evenement, monsieur? -- Oui. -- Et vous avez compris que c'etait une attaque directe a votre souverainete? -- Croyez-vous? -- Oh! oui, je le crois. -- Eh bien! je vous l'avouerai, cette sombre idee m'est venue, a moi aussi. -- Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, ecoutez bien... j'en reviens a d'Artagnan. -- J'ecoute. -- Dans quelle circonstance l'avez-vous vu? -- Il est venu chercher de l'argent. -- Avec quelle ordonnance? -- Avec un bon du roi. -- Direct? -- Signe de Sa Majeste. -- Voyez-vous! Eh bien! d'Artagnan est venu a Belle-Ile; il etait deguise, il passait pour un intendant quelconque charge par son maitre d'acheter des salines. Or, d'Artagnan n'a pas d'autre maitre que le roi; il venait donc comme envoye du roi. Il a vu Porthos. -- Qu'est-ce que Porthos? -- Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon a Belle-Ile, et il sait, comme vous et moi, que Belle-Ile est fortifiee. -- Et vous croyez que le roi l'aurait envoye? dit Fouquet tout pensif. -- Assurement. -- Et d'Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux? -- Le plus dangereux de tous. -- Je l'ai donc bien juge du premier coup d'oeil. -- Comment cela? -- J'ai voulu me l'attacher. -- Si vous avez juge que ce fut l'homme de France le plus brave, le plus fin et le plus adroit, vous l'avez bien juge. -- Il faut donc l'avoir a tout prix! -- D'Artagnan? -- N'est-ce pas votre avis? -- C'est mon avis; mais vous ne l'aurez pas. -- Pourquoi? -- Parce que nous avons laisse passer le temps. Il etait en dissentiment avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment; depuis il a passe en Angleterre, depuis il a puissamment contribue a la restauration, depuis il a gagne une fortune, depuis enfin il est rentre au service du roi. Eh bien! s'il est rentre au service du roi, c'est qu'on lui a bien paye ce service. -- Nous le paierons davantage, voila tout. -- Oh! monsieur, permettez; d'Artagnan a une parole, et, une fois engagee, cette parole demeure ou elle est. -- Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquietude. -- Que pour le moment il s'agit de parer un coup terrible. -- Et comment le parez-vous? -- Attendez... d'Artagnan va venir rendre compte au roi de sa mission. -- Oh! nous avons le temps d'y penser. -- Comment cela? -- Vous avez bonne avance sur lui, je presume? -- Dix heures a peu pres. -- Eh bien! en dix heures... Aramis secoua sa tete pale. -- Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui fendent l'air: d'Artagnan va plus vite que le nuage et que l'oiseau; d'Artagnan, c'est le vent qui les emporte. -- Allons donc! -- Je vous dis que c'est quelque chose de surhumain que cet homme, monsieur; il est de mon age, et je le connais depuis trente-cinq ans. -- Eh bien? -- Eh bien! ecoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expedie M. du Vallon a deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures d'avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrive? -- Voila quatre heures, a peu pres. -- Vous voyez bien, j'ai gagne quatre heures sur lui, et cependant c'est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tue sur la route huit chevaux dont j'ai retrouve les cadavres. Moi, j'ai couru la poste cinquante lieues, mais j'ai la goutte, la gravelle, que sais-je? de sorte que la fatigue me tue. J'ai du descendre a Tours; depuis, roulant en carrosse a moitie mort, a moitie verse, souvent traine sur les flancs, parfois sur le dos de la voiture, toujours au galop de quatre chevaux furieux, je suis arrive, arrive gagnant quatre heures sur Porthos; mais, voyez-vous, d'Artagnan ne pese pas trois cents livres comme Porthos, d'Artagnan n'a pas la goutte et la gravelle comme moi: ce n'est pas un cavalier, c'est un centaure; d'Artagnan, voyez-vous, parti pour Belle-Ile quand je partais pour Paris, d'Artagnan, malgre dix heures d'avance que j'ai sur lui, d'Artagnan arrivera deux heures apres moi. -- Mais enfin, les accidents? -- Il n'y a pas d'accidents pour lui. -- Si les chevaux manquent? -- Il courra plus vite que les chevaux. -- Quel homme, bon Dieu! -- Oui, c'est un homme que j'aime et que j'admire; je l'aime, parce qu'il est bon, grand, loyal; je l'admire, parce qu'il represente pour moi le point culminant de la puissance humaine; mais, tout en l'aimant, tout en l'admirant, je le crains et je le prevois. Donc, je me resume, monsieur: dans deux heures, d'Artagnan sera ici; prenez les devants, courez au Louvre, voyez le roi avant qu'il voie d'Artagnan. -- Que dirai-je au roi? -- Rien; donnez-lui Belle-Ile. -- Oh! monsieur d'Herblay, monsieur d'Herblay! s'ecria Fouquet, que de projets manques tout a coup! -- Apres un projet avorte, il y a toujours un autre projet que l'on peut mener a bien! Ne desesperons jamais, et allez, monsieur, allez vite. -- Mais cette garnison si soigneusement triee, le roi la fera changer tout de suite. -- Cette garnison, monsieur, etait au roi quand elle entra dans Belle-Ile; elle est a vous aujourd'hui: il en sera de meme pour toutes les garnisons apres quinze jours d'occupation. Laissez faire, monsieur. Voyez-vous inconvenient a avoir une armee a vous au bout d'un an au lieu d'un ou deux regiments? Ne voyez-vous pas que votre garnison d'aujourd'hui vous fera des partisans a La Rochelle, a Nantes, a Bordeaux, a Toulouse, partout ou on l'enverra? "Allez au roi, monsieur, allez, le temps s'ecoule, et d'Artagnan, pendant que nous perdons notre temps, vole comme une fleche sur le grand chemin. -- Monsieur d'Herblay, vous savez que toute parole de vous est un germe qui fructifie dans ma pensee; je vais au Louvre. -- A l'instant meme, n'est-ce pas? -- Je ne vous demande que le temps de changer d'habits. -- Rappelez-vous que d'Artagnan n'a pas besoin de passer par Saint-Mande, lui, mais qu'il se rendra tout droit au Louvre; c'est une heure a retrancher sur l'avance qui nous reste. -- D'Artagnan peut tout avoir, excepte mes chevaux anglais; je serai au Louvre dans vingt-cinq minutes. Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le depart. Aramis n'eut que le temps de lui dire: -- Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends avec impatience. Cinq minutes apres, le surintendant volait vers Paris. Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre ou reposait Porthos. A la porte du cabinet de Fouquet, il fut serre dans les bras de Pellisson, qui venait d'apprendre son arrivee et quittait les bureaux pour le voir. Aramis recut, avec cette dignite amicale qu'il savait si bien prendre, ces caresses aussi respectueuses qu'empressees; mais tout a coup, s'arretant sur le palier: -- Qu'entends-je la-haut? demanda-t-il. On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil a celui d'un tigre affame ou d'un lion impatient. -- Oh! ce n'est rien, dit Pellisson en souriant. -- Mais enfin?... -- C'est M. du Vallon qui ronfle. -- En effet, dit Aramis, il n'y avait que lui capable de faire un tel bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m'informe s'il ne manque de rien? -- Et vous, permettez-vous que je vous accompagne? -- Comment donc! Tous deux entrerent dans la chambre. Porthos etait etendu sur un lit, la face violette plutot que rouge, les yeux gonfles, la bouche beante. Ce rugissement qui s'echappait des profondes cavites de sa poitrine faisait vibrer les carreaux des fenetres. A ses muscles tendus et sculptes en saillie sur sa face, a ses cheveux colles de sueur, aux energiques soulevements de son menton et de ses epaules, on ne pouvait refuser une certaine admiration: la force poussee a ce point, c'est presque de la divinite. Les jambes et les pieds herculeens de Porthos avaient, en se gonflant, fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son enorme corps s'etait convertie en une rigidite de pierre. Porthos ne remuait pas plus que le geant de granit couche dans la plaine d'Agrigente. Sur l'ordre de Pellisson, un valet de chambre s'occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au monde n'eut pu les lui arracher. Quatre laquais y avaient essaye en vain, tirant a eux comme des cabestans. Ils n'avaient pas meme reussi a reveiller Porthos. On lui enleva ses bottes par lanieres, et ses jambes retomberent sur le lit; on lui coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l'y laissa une heure, puis on le revetit de linge blanc et on l'introduisit dans un lit bassine, le tout avec des efforts et des peines qui eussent incommode un mort, mais qui ne firent pas meme ouvrir l'oeil a Porthos et n'interrompirent pas une seconde l'orgue formidable de ses ronflements. Aramis voulait, de son cote, nature seche et nerveuse, armee d'un courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec Gourville et Pellisson; mais il s'evanouit sur la chaise ou il s'etait obstine a rester. On l'enleva pour le porter dans une chambre voisine, ou le repos du lit ne tarda point a provoquer le calme de la tete. Chapitre LXXV -- Ou M. Fouquet agit Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son attelage anglais. Le roi travaillait avec Colbert. Tout a coup le roi demeura pensif. Ces deux arrets de mort qu'il avait signes en montant sur le trone lui revenaient parfois en memoire. C'etaient deux taches de deuil qu'il voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu'il voyait les yeux fermes. -- Monsieur, dit-il tout a coup a l'intendant, il me semble parfois que ces deux hommes que vous avez fait condamner n'etaient pas de bien grands coupables. -- Sire, ils avaient ete choisis dans le troupeau des traitants, qui avait besoin d'etre decime. -- Choisis par qui? -- Par la necessite, Sire, repondit froidement Colbert. -- La necessite! grand mot! murmura le jeune roi. -- Grande deesse, Sire. -- C'etaient des amis fort devoues au surintendant, n'est-ce pas? -- Oui, Sire, des amis qui eussent donne leur vie pour M. Fouquet. -- Ils l'ont donnee, monsieur, dit le roi. -- C'est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n'etait pas leur intention. -- Combien ces hommes avaient-ils dilapide d'argent? -- Dix millions peut-etre, dont six ont ete confisques sur eux. -- Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un certain sentiment de repugnance. -- Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menacant M. Fouquet, ne l'a point atteint. -- Vous concluez, monsieur Colbert?... -- Que si M. Fouquet a souleve contre Votre Majeste une troupe de factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulevera une armee quand il s'agira de se soustraire lui-meme au chatiment. Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui ressemblent au feu sombre d'un eclair d'orage; un de ces regards qui vont illuminer les tenebres des plus profondes consciences. -- Je m'etonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles choses, vous ne veniez pas me donner un avis. -- Quel avis, Sire? -- Dites-moi d'abord, clairement et precisement, ce que vous pensez, monsieur Colbert. -- Sur quoi? -- Sur la conduite de M. Fouquet. -- Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d'attirer a lui l'argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-la Votre Majeste d'une partie de sa puissance, veut encore attirer a lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu'enfin les faineants appellent la poesie, et les politiques la corruption; je pense qu'en soudoyant les sujets de Votre Majeste il empiete sur la prerogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder a releguer Votre Majeste parmi les faibles et les obscurs. -- Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert? -- Les projets de M. Fouquet, Sire? -- Oui. -- On les nomme crimes de lese-majeste. -- Et que fait-on aux criminels de lese-majeste? -- On les arrete, on les juge, on les punit. -- Vous etes bien sur que M. Fouquet a concu la pensee du crime que vous lui imputez? -- Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement d'execution. -- Eh bien! j'en reviens a ce que je disais, monsieur Colbert. -- Et vous disiez, Sire? -- Donnez-moi un conseil. -- Pardon, Sire, mais auparavant j'ai encore quelque chose a ajouter. -- Dites. -- Une preuve evidente, palpable, materielle de trahison. -- Laquelle? -- Je viens d'apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Ile- en-Mer. -- Ah! vraiment! -- Oui, Sire. -- Vous en etes sur? -- Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu'il y a de soldats a Belle-Ile? -- Non, ma foi; et vous? -- Je l'ignore, Sire, je voulais donc proposer a Votre Majeste d'envoyer quelqu'un a Belle-Ile. -- Qui cela? -- Moi, par exemple. -- Qu'iriez-vous faire a Belle-Ile? -- M'informer s'il est vrai qu'a l'exemple des anciens seigneurs feodaux, M. Fouquet fait creneler ses murailles. -- Et dans quel but ferait-il cela? -- Dans le but de se defendre un jour contre son roi. -- Mais s'il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut faire tout de suite comme vous disiez: il faut arreter M. Fouquet. -- Impossible! -- Je croyais vous avoir deja dit, monsieur, que je supprimais ce mot dans mon service. -- Le service de Votre Majeste ne peut empecher M. Fouquet d'etre surintendant general. -- Eh bien? -- Et que par consequent, par cette charge, il n'ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l'armee par ses largesses, toute la litterature par ses graces, toute la noblesse par ses presents. -- C'est-a-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet? -- Rien absolument, du moins a cette heure, Sire. -- Vous etes un conseiller sterile, monsieur Colbert. -- Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus a montrer le peril a Votre Majeste. -- Allons donc! Par ou peut-on saper le colosse? Voyons! Et le roi se mit a rire avec amertume. -- Il a grandi par l'argent, tuez-le par l'argent, Sire. -- Si je lui enlevais sa charge? -- Mauvais moyen. -- Le bon, le bon alors? -- Ruinez-le, Sire, je vous le dis. -- Comment cela? -- Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les occasions. -- Indiquez-les moi. -- En voici une d'abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier, ses noces doivent etre magnifiques. C'est une belle occasion pour votre Majeste de demander un million a M. Fouquet; M. Fouquet, qui paie vingt mille livres d'un coup, lorsqu'il n'en doit que cinq, trouvera facilement ce million quand le demandera Votre Majeste. -- C'est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV. -- Si Votre Majeste veut signer l'ordonnance, je ferai prendre l'argent moi-meme. Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui presenta une plume. En ce moment, l'huissier entrouvrit la porte et annonca M. le surintendant. Louis palit. Colbert laissa tomber la plume et s'ecarta du roi sur lequel il etendait ses ailes noires de mauvais ange. Le surintendant fit son entree en homme de cour, a qui un seul coup d'oeil suffit pour apprecier une situation. Cette situation n'etait pas rassurante pour Fouquet, quelle que fut la conscience de sa force. Le petit oeil noir de Colbert, dilate par l'envie, et l'oeil limpide de Louis XIV, enflamme par la colere, signalaient un danger pressant. Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux soldats qui distinguent, a travers les rumeurs du vent et des feuillages, le retentissement lointain des pas d'une troupe armee; ils peuvent, apres avoir ecoute, dire a peu pres combien d'hommes marchent, combien d'armes resonnent, combien de canons roulent. Fouquet n'eut donc qu'a interroger le silence qui s'etait fait a son arrivee: il le trouva gros de menacantes revelations. Le roi lui laissa tout le temps de s'avancer jusqu'au milieu de la chambre. Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment. Fouquet saisit hardiment l'occasion. -- Sire, dit-il, j'etais impatient de voir Votre Majeste. -- Et pourquoi? demanda Louis. -- Pour lui annoncer une bonne nouvelle. Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du coeur, ressemblait en beaucoup de points a Fouquet. Meme penetration, meme habitude des hommes. De plus, cette grande force de contraction, qui donne aux hypocrites le temps de reflechir et de se ramasser pour prendre du ressort. Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu'il allait lui porter. Ses yeux brillerent. -- Quelle nouvelle? demanda le roi. Fouquet deposa un rouleau de papier sur la table. -- Que Votre Majeste veuille bien jeter les yeux sur ce travail, dit-il. Le roi deplia lentement le rouleau. -- Des plans? dit-il. -- Oui, Sire. -- Et quels sont ces plans? -- Une fortification nouvelle, Sire. -- Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de strategie, monsieur Fouquet. -- Je m'occupe de tout ce qui peut etre utile au regne de Votre Majeste, repliqua Fouquet. -- Belles images! dit le roi en regardant le dessin. -- Votre Majeste comprend sans doute, dit Fouquet en s'inclinant sur le papier: ici est la ceinture de murailles, la les forts, la les ouvrages avances. -- Et que vois-je la, monsieur? -- La mer. -- La mer tout autour? -- Oui, Sire. -- Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan? -- Sire, c'est Belle-Ile-en-Mer, repondit Fouquet avec simplicite. A ce mot, a ce nom, Colbert fit un mouvement si marque que le roi se retourna pour lui recommander la reserve. Fouquet ne parut pas s'etre emu le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe du roi. -- Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle- Ile? -- Oui, Sire, et j'en apporte les devis et les comptes a Votre Majeste, repliqua Fouquet; j'ai depense seize cent mille livres a cette operation. -- Pour quoi faire? repliqua froidement Louis qui avait puise de l'initiative dans un regard haineux de l'intendant. -- Pour un but assez facile a saisir, repondit Fouquet, Votre Majeste etait en froid avec la Grande-Bretagne. -- Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j'ai fait alliance avec elle. -- Depuis un mois, Sire, Votre Majeste l'a bien dit; mais il y a pres de six mois que les fortifications de Belle-Ile sont commencees. -- Alors elles sont devenues inutiles. -- Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J'avais fortifie Belle-Ile contre MM. Monck et Lambert et tous ces bourgeois de Londres qui jouaient au soldat. Belle-Ile se trouvera toute fortifiee contre les Hollandais a qui ou l'Angleterre ou Votre Majeste ne peut manquer de faire la guerre. Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert. -- Belle-Ile, je crois, ajouta Louis, est a vous, monsieur Fouquet? -- Non, Sire. -- A qui donc alors? -- A Votre Majeste. Colbert fut saisi d'effroi comme si un gouffre se fut ouvert sous ses pieds. Louis tressaillit d'admiration, soit pour le genie, soit pour le devouement de Fouquet. -- Expliquez-vous, monsieur, dit-il. -- Rien de plus facile, Sire; Belle-Ile est une terre a moi; je l'ai fortifiee de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut s'opposer a ce qu'un sujet fasse un humble present a son roi, j'offre a Votre Majeste la propriete de la terre dont elle me laissera l'usufruit. Belle-Ile, place de guerre, doit etre occupee par le roi; Sa Majeste, desormais, pourra y tenir une sure garnison. Colbert se laissa presque entierement aller sur le parquet glissant. Il eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux colonnes de la boiserie. -- C'est une grande habilete d'homme de guerre que vous avez temoignee la, monsieur, dit Louis XIV. -- Sire, l'initiative n'est pas venue de moi, repondit Fouquet; beaucoup d'officiers me l'ont inspiree; les plans eux-memes ont ete faits par un ingenieur des plus distingues. -- Son nom? -- M. du Vallon. -- M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est facheux, monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas le nom des hommes de talent qui honorent mon regne. Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se sentait ecrase, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se presentait a ses levres, il souffrait un martyre inexprimable. -- Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV. Colbert s'inclina, plus pale que ses manchettes de dentelles de Flandre. Fouquet continua: -- Les maconneries sont de mastic romain; des architectes me l'ont compose d'apres les relations de l'Antiquite. -- Et les canons? demanda Louis. -- Oh! Sire, ceci regarde Votre Majeste, il ne m'appartient pas de mettre des canons chez moi, sans que Votre Majeste m'ait dit qu'elle etait chez elle. Louis commencait a flotter indecis entre la haine que lui inspirait cet homme si puissant et la pitie que lui inspirait cet autre homme abattu, qui lui semblait la contrefacon du premier. Mais la conscience de son devoir de roi l'emporta sur les sentiments de l'homme. Il allongea son doigt sur le papier. -- Ces plans ont du vous couter beaucoup d'argent a executer? dit- il. -- Je croyais avoir eu l'honneur de dire le chiffre a Votre Majeste. -- Redites, je l'ai oublie. -- Seize cent mille livres. -- Seize cent mille livres! Vous etes enormement riche, monsieur Fouquet. -- C'est Votre Majeste qui est riche, dit le surintendant, puisque Belle-Ile est a elle. -- Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet... Le roi s'arreta. -- Eh bien! Sire?... demanda le surintendant. -- Je prevois le moment ou je manquerai d'argent. -- Vous, Sire? -- Oui, moi. -- Et a quel moment donc? -- Demain, par exemple. -- Que Votre Majeste me fasse l'honneur de s'expliquer. -- Mon frere epouse Madame d'Angleterre. -- Eh bien, Sire? -- Eh bien! je dois faire a la jeune princesse une reception digne de la petite-fille de Henri IV. -- C'est trop juste, Sire. -- J'ai donc besoin d'argent. -- Sans doute. -- Et il me faudrait... Louis XIV hesita. La somme qu'il avait a demander etait juste celle qu'il avait ete oblige de refuser a Charles II. Il se tourna vers Colbert pour qu'il donnat le coup. -- Il me faudrait demain... repeta-t-il en regardant Colbert. -- Un million, dit brutalement celui-ci enchante de reprendre sa revanche. Fouquet tournait le dos a l'intendant pour ecouter le roi. Il ne se retourna meme point et attendit que le roi repetat ou plutot murmurat: -- Un million. -- Oh! Sire, repondit dedaigneusement Fouquet, un million! que fera Votre Majeste avec un million? -- Il me semble cependant... dit Louis XIV. -- C'est ce qu'on depense aux noces du plus petit prince d'Allemagne. -- Monsieur... -- Il faut deux millions au moins a Votre Majeste. Les chevaux seuls emporteront cinq cent mille livres. J'aurai l'honneur d'envoyer ce soir seize cent mille livres a Votre Majeste. -- Comment, dit le roi, seize cent mille livres! -- Attendez, Sire, repondit Fouquet sans meme se retourner vers Colbert, je sais qu'il manque quatre cent mille livres. Mais ce monsieur de l'intendance (et par-dessus son epaule il montrait du pouce Colbert, qui palissait derriere lui), mais ce monsieur de l'intendance... a dans sa caisse neuf cent mille livres a moi. Le roi se retourna pour regarder Colbert. -- Mais... dit celui-ci. -- Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement a Colbert, Monsieur a recu il y a huit jours seize cent mille livres; il a paye cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux hopitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui restent. Alors, se tournant a demi vers Colbert, comme fait un chef dedaigneux vers son inferieur: -- Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient remises ce soir en or a Sa Majeste. -- Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres? -- Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant huit heures. Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit a reculons sa sortie sans honorer d'un seul regard l'envieux auquel il venait de raser a moitie la tete. Colbert dechira de rage son point de Flandre et mordit ses levres jusqu'au sang. Fouquet n'etait pas a la porte du cabinet que l'huissier, passant a cote de lui, cria: -- Un courrier de Bretagne pour Sa Majeste. -- M. d'Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une heure cinquante-cinq minutes. Il etait temps! Chapitre LXXVI -- Ou d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine Le lecteur sait d'avance qui l'huissier annoncait en annoncant le messager de Bretagne. Ce messager, il etait facile de le reconnaitre. C'etait d'Artagnan, l'habit poudreux, le visage enflamme, les cheveux degouttants de sueur, les jambes roidies; il levait peniblement les pieds a la hauteur de chaque marche sur laquelle resonnaient ses eperons ensanglantes. Il apercut sur le seuil, au moment ou il le franchissait, le surintendant. Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tot, lui amenait la ruine ou la mort. D'Artagnan trouva dans sa bonte d'ame et dans son inepuisable vigueur corporelle assez de presence d'esprit pour se rappeler le bon accueil de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutot par bienveillance et par compassion que par respect. Il se sentit sur les levres ce mot qui tant de fois avait ete repete au duc de Guise: "Fuyez!" Mais prononcer ce mot, c'eut ete trahir une cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un huissier, c'eut ete se perdre gratuitement sans sauver personne. D'Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et entra. En ce moment meme, le roi flottait entre la surprise ou venaient de le jeter les dernieres paroles de Fouquet et le plaisir du retour de d'Artagnan. Sans etre courtisan, d'Artagnan avait le regard aussi sur et aussi rapide que s'il l'eut ete. Il lut en entrant l'humiliation devorante imprimee au front de Colbert. Il put meme entendre ces mots que lui disait le roi: -- Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres a la surintendance? Colbert, suffoque, s'inclinait sans repondre. Toute cette scene entra donc dans l'esprit de d'Artagnan par les yeux et par les oreilles a la fois. Le premier mot de Louis XIV a son mousquetaire, comme s'il eut voulu faire opposition a ce qu'il disait en ce moment, fut un bonjour affectueux. Puis son second un conge a Colbert. Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis que d'Artagnan retroussait les crocs de sa moustache. -- J'aime a voir dans ce desordre un de mes serviteurs, dit le roi, admirant la martiale souillure des habits de son envoye. -- En effet, Sire, dit d'Artagnan, j'ai cru ma presence assez urgente au Louvre pour me presenter ainsi devant vous. -- Vous m'apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le roi en souriant. -- Sire, voici la chose en deux mots: Belle-Ile est fortifiee, admirablement fortifiee; Belle-Ile a une double enceinte, une citadelle, deux forts detaches; son port renferme trois corsaires, et ses batteries de cote n'attendent plus que du canon. -- Je sais tout cela, monsieur, repondit le roi. -- Ah! Votre Majeste sait tout cela? fit le mousquetaire stupefait. -- J'ai le plan des fortifications de Belle-Ile, dit le roi. -- Votre Majeste a le plan?... -- Le voici. -- En effet, Sire, dit d'Artagnan, c'est bien cela, et la-bas j'ai vu le pareil. Le front de d'Artagnan se rembrunit. -- Ah! je comprends, Votre Majeste ne s'est pas fiee a moi seul, et elle a envoye quelqu'un, dit-il d'un ton plein de reproche. -- Qu'importe, monsieur, de quelle facon j'ai appris ce que je sais, du moment que je le sais? -- Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher meme a deguiser son mecontentement; mais je me permettrai de dire a Votre Majeste que ce n'etait point la peine de me faire tant courir, de risquer vingt fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant ici d'une pareille nouvelle. Sire, quand on se defie des gens, ou quand on les croit insuffisants, on ne les emploie pas. Et d'Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et fit tomber sur le parquet une poussiere sanglante. Le roi le regardait et jouissait interieurement de son premier triomphe. -- Monsieur, dit-il au bout d'un instant, non seulement Belle-Ile m'est connue, mais encore Belle-Ile est a moi. -- C'est bon, c'est bon, Sire; je ne vous en demande pas davantage, repondit d'Artagnan. Mon conge! -- Comment! votre conge? -- Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans le gagner, ou plutot pour le gagner mal. Mon conge, Sire! -- Oh! oh! -- Mon conge, ou je le prends. -- Vous vous fachez, monsieur? -- Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures, je cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j'arrive roide comme un pendu, et un autre est arrive avant moi! Allons! je suis un niais. Mon conge, Sire! -- Monsieur d'Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche sur le bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire ne nuira en rien a ce que je vous ai promis. Parole donnee, parole tenue. Et le jeune roi, allant droit a sa table, ouvrit un tiroir et y prit un papier plie en quatre. -- Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l'avez gagne, dit-il, monsieur d'Artagnan. D'Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda a deux fois. Il ne pouvait en croire ses yeux. -- Et ce brevet, continua le roi, vous est donne, non seulement pour votre voyage a Belle-Ile, mais encore pour votre brave intervention a la place de Greve. La, en effet, vous m'avez servi bien vaillamment. -- Ah! ah! dit d'Artagnan, sans que sa puissance sur lui-meme put empecher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez aussi cela, Sire? -- Oui, je le sais. Le roi avait le regard percant et le jugement infaillible, quand il s'agissait de lire dans une conscience. -- Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose a dire et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement, monsieur: vous savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que vous aviez toute franchise avec moi. -- Eh bien! Sire, ce que j'ai, c'est que j'aimerais mieux etre nomme capitaine des mousquetaires pour avoir charge a la tete de ma compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour avoir fait pendre deux malheureux. -- Est-ce bien vrai, ce que vous me dites la? -- Et pourquoi Votre Majeste me soupconnerait-elle de dissimulation, je le lui demande? -- Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez vous repentir d'avoir tire l'epee pour moi. -- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je me repens d'avoir tire l'epee a cause des resultats que cette action a amenes; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n'etaient ni vos ennemis ni les miens, et ils ne se defendaient pas. Le roi garda un moment le silence. -- Et votre compagnon, monsieur d'Artagnan, partage-t-il votre repentir? -- Mon compagnon? -- Oui, vous n'etiez pas seul, ce me semble. -- Seul? ou cela? -- A la place de Greve. -- Non, Sire, non, dit d'Artagnan, rougissant au soupcon que le roi pouvait avoir l'idee que lui, d'Artagnan, avait voulu accaparer pour lui seul la gloire qui revenait a Raoul; non, mordioux! et, comme dit Votre Majeste? j'avais un compagnon, et meme un bon compagnon. -- Un jeune homme? -- Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j'en fais compliment a Votre Majeste, elle est aussi bien informee du dehors que du dedans. C'est M. Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports? -- M. Colbert ne m'a dit que du bien de vous, monsieur d'Artagnan, et il eut ete malvenu a m'en dire autre chose. -- Ah! c'est heureux! -- Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme. -- Et c'est justice, dit le mousquetaire. -- Enfin, il parait que ce jeune homme est un brave, dit Louis XIV, pour aiguiser ce sentiment qu'il prenait pour du depit. -- Un brave, oui, Sire, repeta d'Artagnan, enchante, de son cote, de pousser le roi sur le compte de Raoul. -- Savez-vous son nom? -- Mais je pense... -- Vous le connaissez donc? -- Depuis a peu pres vingt-cinq ans, oui, Sire. -- Mais il a vingt-cinq ans a peine! s'ecria le roi. -- Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voila tout. -- Vous m'affirmez cela? -- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majeste m'interroge avec une defiance dans laquelle je reconnais un tout autre caractere que le sien. M. Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublie de vous dire que ce jeune homme etait le fils de mon ami intime? -- Le vicomte de Bragelonne? -- Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour pere M. le comte de La Fere, qui a si puissamment aide a la restauration du roi Charles II. Oh! Bragelonne est d'une race de vaillants, Sire. -- Alors il est le fils de ce seigneur qui m'est venu trouver, ou plutot qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi Charles II, pour nous offrir son alliance? -- Justement. -- Et c'est un brave que ce comte de La Fere, dites-vous? -- Sire, c'est un homme qui a plus de fois tire l'epee pour le roi votre pere qu'il n'y a encore de jours dans la vie bienheureuse de Votre Majeste. Ce fut Louis XIV qui se mordit les levres a son tour. -- Bien, monsieur d'Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fere est votre ami? -- Mais depuis tantot quarante ans, oui; Sire. Votre Majeste voit que je ne lui parle pas d'hier. -- Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur d'Artagnan? -- Enchante, Sire. Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut. -- Appelez M. de Bragelonne, dit le roi. -- Ah! ah! il est ici? dit d'Artagnan. -- Il est de garde aujourd'hui au Louvre avec la compagnie des gentilshommes de M. le Prince. Le roi achevait a peine, quand Raoul se presenta, et, voyant d'Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que sur les levres de la jeunesse. -- Allons, allons, dit familierement d'Artagnan a Raoul, le roi permet que tu m'embrasses; seulement, dis a Sa Majeste que tu la remercies. Raoul s'inclina si gracieusement, que Louis, a qui toutes les superiorites savaient plaire lorsqu'elles n'affectaient rien contre la sienne, admira cette beaute, cette vigueur et cette modestie. -- Monsieur, dit le roi s'adressant a Raoul, j'ai demande a M. le prince qu'il veuille bien vous ceder a moi; j'ai recu sa reponse; vous m'appartenez donc des ce matin. M. le prince etait bon maitre; mais j'espere bien que vous ne perdrez pas au change. -- Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit d'Artagnan, qui avait devine le caractere de Louis et qui jouait avec son amour-propre dans certaines limites, bien entendu, reservant toujours les convenances et flattant, lors meme qu'il semblait railler. -- Sire, dit alors Bragelonne d'une voix douce et pleine de charmes, avec cette elocution naturelle et facile qu'il tenait de son pere; Sire, ce n'est point d'aujourd'hui que je suis a Votre Majeste. -- Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre expedition de la place de Greve. Ce jour-la, en effet, vous futes bien a moi, monsieur. -- Sire, ce n'est point non plus de ce jour que je parle; il ne me sierait point de rappeler un service si minime en presence d'un homme comme M. d'Artagnan; je voulais parler d'une circonstance qui a fait epoque dans ma vie et qui m'a consacre, des l'age de seize ans, au service devoue de Votre Majeste. -- Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites, monsieur? -- La voici... Lorsque je partis pour ma premiere campagne, c'est- a-dire pour rejoindre l'armee de M. le prince, M. le comte de La Fere me vint conduire jusqu'a Saint-Denis, ou les restes du roi Louis XIII attendent, sur les derniers degres de la basilique funebre, un successeur que Dieu ne lui enverra point, je l'espere avant longues annees. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos maitres de servir la royaute, representee par vous, incarnee en vous, Sire, de la servir en pensees, en paroles et en action. Je jurai, Dieu et les morts ont recu mon serment. Depuis dix ans, Sire, je n'ai point eu aussi souvent que je l'eusse desire l'occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre Majeste, pas autre chose, et en m'appelant pres d'elle, elle ne me fait pas changer de maitre, mais seulement de garnison. Raoul se tut et s'inclina. Il avait fini, que Louis XIV ecoutait encore. -- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, c'est bien dit, n'est-ce pas, Votre Majeste? Bonne race, Sire, grande race! -- Oui, murmura le roi emu, sans oser cependant manifester son emotion, car elle n'avait d'autre cause que le contact d'une nature eminemment aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai; partout ou vous etiez, vous etiez au roi. Mais en changeant de garnison, vous trouverez, croyez-moi, un avancement dont vous etes digne. Raoul vit que la s'arretait ce que le roi avait a lui dire. Et avec le tact parfait qui caracterisait cette nature exquise, il s'inclina et sortit. -- Vous reste-t-il encore quelque chose a m'apprendre, monsieur? dit le roi lorsqu'il se retrouva seul avec d'Artagnan. -- Oui, Sire et j'avais garde cette nouvelle pour la derniere, car elle est triste et va vetir la royaute europeenne de deuil. -- Que me dites-vous? -- Sire, en passant a Blois, un mot, un triste mot, echo du palais, est venu frapper mon oreille. -- En verite, vous m'effrayez, monsieur d'Artagnan. -- Sire, ce mot etait prononce par un piqueur qui portait un crepe au bras. -- Mon oncle Gaston d'Orleans, peut-etre? -- Sire, il a rendu le dernier soupir. -- Et je ne suis pas prevenu! s'ecria le roi, dont la susceptibilite royale voyait une insulte dans l'absence de cette nouvelle. -- Oh! ne vous fachez point, Sire, dit d'Artagnan, les courriers de Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme votre serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux heures, et il court bien, je vous en reponds, attendu que je ne l'ai rejoint qu'au-dela d'Orleans. -- Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son front et en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa memoire lui rappelait a ce nom de sentiments opposes. -- Eh! oui, Sire, c'est ainsi, dit philosophiquement d'Artagnan, repondant a la pensee royale; le passe s'envole. -- C'est vrai, monsieur, c'est vrai; mais il nous reste, Dieu merci, l'avenir, et nous tacherons de ne pas le faire trop sombre. -- Je m'en rapporte pour cela a Votre Majeste, dit le mousquetaire en s'inclinant. Et maintenant... -- Oui, vous avez raison, monsieur, j'oublie les cent dix lieues que vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d'un de mes meilleurs soldats, et, quand vous serez repose, venez vous mettre a mes ordres. -- Sire, absent ou present, j'y suis toujours. D'Artagnan s'inclina et sortit. Puis, comme s'il fut arrive de Fontainebleau seulement, il se mit a arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne. Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maitresse Tandis que les cires brulaient dans le chateau de Blois autour du corps inanime de Gaston d'Orleans, ce dernier representant du passe; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son epitaphe, qui etait loin d'etre un panegyrique; tandis que Madame douairiere, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes annees elle avait aime ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, a vingt pas de la salle funebre, ses petits calculs d'interet et ses petits sacrifices d'orgueil, d'autres interets et d'autres orgueils s'agitaient dans toutes les parties du chateau ou avait pu penetrer une ame vivante. Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni l'eclat des cierges a travers les vitres, ni les preparatifs de l'ensevelissement n'avaient le pouvoir de distraire deux personnes placees a une fenetre de la cour interieure, fenetre que nous connaissons deja et qui eclairait une chambre faisant partie de ce qu'on appelait les petits appartements. Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu s'inquieter de la perte que venait de faire la France, un rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs voisines et animant les murailles elles-memes. Ces deux personnes si occupees, non par la mort du duc, mais de la conversation qui etait la suite de cette mort, ces deux personnes etaient une jeune fille et un jeune homme. Ce dernier personnage, garcon de vingt-cinq a vingt-six ans a peu pres, a la mine tantot eveillee, tantot sournoise, faisait jouer a propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, etait petit et brun de peau; il souriait avec une bouche enorme, mais bien meublee, et son menton pointu, qui semblait jouir d'une mobilite que la nature n'accorde pas d'ordinaire a cette portion de visage, s'allongeait parfois tres amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que les strictes bienseances avaient le droit de l'exiger. La jeune fille, nous la connaissons, car nous l'avons deja vue a cette meme fenetre, a la lueur de ce meme soleil; la jeune fille offrait un singulier melange de finesse et de reflexion: elle etait charmante quand elle riait, belle quand elle devenait serieuse; mais, hatons-nous de le dire, elle etait plus souvent charmante que belle. Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d'une discussion moitie railleuse, moitie grave. -- Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plait- il enfin que nous parlions raison? -- Vous croyez que c'est facile, mademoiselle Aure, repliqua le jeune homme. Faire ce qu'on veut, quand on ne peut faire ce que l'on peut... -- Bon! le voila qui s'embrouille dans ses phrases. -- Moi? -- Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon cher. -- Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de Montalais. -- Demoiselle je suis, monsieur Malicorne. -- Helas! je le sais bien, et vous m'accablez par la distance; aussi, je ne vous dirai rien. -- Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez a me dire, dites, je le veux! -- Eh bien! je vous obeis. -- C'est bien heureux, vraiment! -- Monsieur est mort. -- Ah! peste, voila du nouveau! Et d'ou arrivez-vous pour nous dire cela? -- J'arrive d'Orleans, mademoiselle. -- Et c'est la seule nouvelle que vous apportez? -- Oh! non pas... J'arrive aussi pour vous dire que Madame Henriette d'Angleterre arrive pour epouser le frere de Sa Majeste. -- En verite, Malicorne, vous etes insupportable avec vos nouvelles du siecle passe; voyons, si vous prenez aussi cette mauvaise habitude de vous moquer, je vous ferai jeter dehors. -- Oh! -- Oui, car vraiment vous m'exasperez. -- La! la! patience, mademoiselle. -- Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez... -- Dites, et je vous repondrai franchement oui, si la chose est vraie. -- Vous savez que j'ai envie de cette commission de dame d'honneur que j'ai eu la sottise de vous demander, et vous menagez votre credit. -- Moi? Malicorne abaissa ses paupieres, joignit les mains et prit son air sournois. -- Et quel credit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir, je vous le demande? -- Votre pere n'a pas pour rien vingt mille livres de rente, monsieur Malicorne. -- Fortune de province, mademoiselle de Montalais. -- Votre pere n'est pas pour rien dans les secrets de M. le prince. -- Avantage qui se borne a preter de l'argent a Monseigneur. -- En un mot, vous n'etes pas pour rien le plus ruse compere de la province. -- Vous me flattez. -- Moi? -- Oui, vous. -- Comment cela? -- Puisque c'est moi qui vous soutiens que je n'ai point de credit, et vous qui me soutenez que j'en ai. -- Enfin, ma commission? -- Eh bien! votre commission? -- L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas? -- Vous l'aurez. -- Mais quand? -- Quand vous voudrez. -- Ou est-elle, alors? -- Dans ma poche. -- Comment! dans votre poche? -- Oui. Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de sa poche une lettre dont la Montalais s'empara comme d'une proie et qu'elle lut avec avidite. A mesure qu'elle lisait, son visage s'eclairait. -- Malicorne! s'ecria-t-elle apres avoir lu, en verite vous etes un bon garcon. -- Pourquoi cela, mademoiselle? -- Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et que vous ne l'avez pas fait. Et elle eclata de rire, croyant decontenancer le clerc. Mais Malicorne soutint bravement l'attaque. -- Je ne vous comprends pas, dit-il. Ce fut Montalais qui fut decontenancee a son tour. -- Je vous ai declare mes sentiments, continua Malicorne; vous m'avez dit trois fois en riant que vous ne m'aimiez pas; vous m'avez embrasse une fois sans rire, c'est tout ce qu'il me faut. -- Tout? dit la fiere et coquette Montalais d'un ton ou percait l'orgueil blesse. -- Absolument tout, mademoiselle, repliqua Malicorne. -- Ah! Ce monosyllabe indiquait autant de colere que le jeune homme eut pu attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tete. -- Ecoutez, Montalais, dit-il sans s'inquieter si cette familiarite plaisait ou non a sa maitresse, ne discutons point la- dessus. -- Pourquoi cela? -- Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m'eussiez mis a la porte vingt fois si je ne vous plaisais pas. -- En verite! A quel propos vous eusse-je mis a la porte? -- Parce que j'ai ete assez impertinent pour cela. -- Oh! cela, c'est vrai. -- Vous voyez bien que vous etes forcee de l'avouer, fit Malicorne. -- Monsieur Malicorne! -- Ne nous fachons pas; donc, si vous m'avez conserve, ce n'est pas sans cause. -- Ce n'est pas au moins parce que je vous aime! s'ecria Montalais. -- D'accord. Je vous dirai meme qu'en ce moment je suis certain que vous m'execrez. -- Oh! vous n'avez jamais dit si vrai. -- Bien! Moi, je vous deteste. -- Ah! je prends acte. -- Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la voix dure et le visage decompose par la colere. En ce moment, vous vous jetteriez par cette fenetre plutot que de me laisser baiser le bout de votre doigt; moi, je me precipiterais du haut du clocheton plutot que de toucher le bas de votre robe. Mais dans cinq minutes vous m'aimerez, et moi, je vous adorerai. Oh! c'est comme cela. -- J'en doute. -- Et moi, j'en jure. -- Fat! -- Et puis ce n'est point la veritable raison; vous avez besoin de moi, Aure, et moi, j'ai besoin de vous. Quand il vous plait d'etre gaie, je vous fais rire; quand il me sied d'etre amoureux, je vous regarde. Je vous ai donne une commission de dame d'honneur que vous desiriez; vous m'allez donner tout a l'heure quelque chose que je desirerai. -- Moi? -- Vous! mais en ce moment, ma chere Aure, je vous declare que je ne desire absolument rien; ainsi, soyez tranquille. -- Vous etes un homme odieux, Malicorne; j'allais me rejouir de cette commission, et voila que vous m'otez toute ma joie. -- Bon! il n'y a point de temps perdu; vous vous rejouirez quand je serai parti. -- Partez donc, alors... -- Soit; mais, auparavant, un conseil... -- Lequel? -- Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous boudez. -- Grossier! -- Allons, disons-nous nos verites tandis que nous y sommes. -- O Malicorne! o mauvais coeur! -- O Montalais! o ingrate! Et le jeune homme s'accouda sur l'appui de la fenetre. Montalais prit un livre et l'ouvrit. Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et defripa son pourpoint noir. Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l'oeil. -- Bon! s'ecria-t-elle furieuse, le voila qui prend son air respectueux. Il va bouder pendant huit jours. -- Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s'inclinant. Montalais leva sur lui son poing crispe. -- Monstre! dit-elle. Oh! si j'etais un homme! -- Que me feriez-vous? -- Je t'etranglerais! -- Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence a desirer quelque chose. -- Et que desirez-vous, monsieur le demon! Que je perde mon ame par la colere? Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts; mais tout a coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune fille par les deux epaules, l'approcha de lui et appuya sur ses levres deux levres bien ardentes pour un homme ayant la pretention d'etre si indifferent. Aure voulut pousser un cri, mais ce cri s'eteignit dans le baiser. Nerveuse et irritee, la jeune fille repoussa Malicorne contre la muraille. -- Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voila pour six semaines; adieu, mademoiselle! agreez mon tres humble salut. Et il fit trois pas pour se retirer. -- Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s'ecria Montalais en frappant du pied; restez! je vous l'ordonne! -- Vous l'ordonnez? -- Oui; ne suis-je pas la maitresse? -- De mon ame et de mon esprit, sans aucun doute. -- Belle propriete, ma foi! L'ame est sotte et l'esprit sec. -- Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous allez vous prendre d'amour pour votre serviteur. -- Eh bien! oui, dit-elle en se pendant a son cou avec une enfantine indolence bien plus qu'avec un voluptueux abandon; eh bien! oui, car il faut que je vous remercie, enfin. -- Et de quoi? -- De cette commission; n'est-ce pas tout mon avenir? -- Et tout le mien. Montalais le regarda. -- C'est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous parlez serieusement. -- On ne peut plus serieusement; j'allais a Paris, vous y allez, nous y allons. -- Alors, c'est par ce seul motif que vous m'avez servie, egoiste? -- Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous. -- Eh bien! en verite, c'est comme moi; vous etes cependant, il faut l'avouer, un bien mechant coeur! -- Aure, ma chere Aure, prenez garde; si vous retombez dans les injures, vous savez l'effet qu'elles me produisent, et je vais vous adorer. Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde fois la jeune fille de lui. Au meme instant un pas retentit dans l'escalier. Les jeunes gens etaient si rapproches qu'on les eut surpris dans les bras l'un de l'autre, si Montalais n'eut violemment repousse Malicorne, lequel alla frapper du dos la porte, qui s'ouvrait en ce moment. Un grand cri, suivi d'injures, retentit aussitot. C'etait Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proferait ces injures: le malheureux Malicorne venait de l'ecraser a moitie entre la muraille et la porte qu'elle entrouvrait. -- C'est encore ce vaurien! s'ecria la vieille dame; toujours la! -- Ah! madame, repondit Malicorne d'une voix respectueuse, il y a huit grands jours que je ne suis venu ici. Chapitre LXXVIII -- Ou l'on voit enfin reparaitre la veritable heroine de cette histoire Derriere Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Valliere. Elle entendit l'explosion de la colere maternelle, et comme elle en devinait la cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et apercut le malheureux Malicorne, dont la contenance desesperee eut attendri ou egaye quiconque l'eut observe de sang-froid. En effet, il s'etait vivement retranche derriere une grande chaise, comme pour eviter les premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il n'esperait pas la flechir par la parole, car elle parlait plus haut que lui et sans interruption, mais il comptait sur l'eloquence de ses gestes. La vieille dame n'ecoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis longtemps, etait une des ses antipathies. Mais sa colere etait trop grande pour ne pas deborder de Malicorne sur sa complice. Montalais eut son tour. -- Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n'avertirai point Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d'honneur? -- Oh! ma mere, s'ecria Mlle de La Valliere, par grace, epargnez... -- Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement a interceder pour des sujets indignes; qu'une fille honnete comme vous subisse le mauvais exemple, c'est deja certes un assez grand malheur; mais qu'elle l'autorise par son indulgence, c'est ce que je ne souffrirai pas. -- Mais, en verite, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais pas sous quel pretexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de mal, je suppose? -- Et ce grand faineant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy montrant Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le demande. -- Il n'est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient me voir, voila tout. -- C'est bien, c'est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse Royale sera instruite, et elle jugera. -- En tout cas, je ne vois pas pourquoi, repondit Montalais, il serait defendu a M. Malicorne d'avoir dessein sur moi, si son dessein est honnete. -- Dessein honnete, avec une pareille figure! s'ecria Mme de Saint-Remy. -- Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne. -- Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons prevenir Madame qu'au moment meme ou elle pleure un epoux, au moment ou nous pleurons un maitre dans ce vieux chateau de Blois, sejour de la douleur, il y a des gens qui s'amusent et se rejouissent. -- Oh! firent d'un seul mouvement les deux accuses. -- Une fille d'honneur! une fille d'honneur! s'ecria la vieille dame en levant les mains au ciel. -- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais exasperee; je ne suis plus fille d'honneur, de Madame du moins. -- Vous donnez votre demission, mademoiselle? Tres bien! je ne puis qu'applaudir a une telle determination et j'y applaudis. -- Je ne donne point ma demission, madame; je prends un autre service, voila tout. -- Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy avec dedain. -- Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille a servir des bourgeoises ni des robines, et qu'au lieu de la cour miserable ou vous vegetez, je vais habiter une cour presque royale. -- Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s'efforcant de rire; une cour royale, qu'en pensez-vous, ma fille? Et elle se retournait vers Mlle de La Valliere, qu'elle voulait a toute force entrainer contre Montalais, et qui, au lieu d'obeir a l'impulsion de Mme de Saint-Remy, regardait tantot sa mere, tantot Montalais avec ses beaux yeux conciliateurs. -- Je n'ai point dit une cour royale, madame, repondit Montalais, parce que Madame Henriette d'Angleterre, qui va devenir la femme de Son Altesse Royale Monsieur, n'est point une reine. J'ai dit presque royale, et j'ai dit juste, puisqu'elle va etre la belle- soeur du roi. La foudre tombant sur le chateau de Blois n'eut point etourdi Mme de Saint Remy comme le fit cette derniere phrase de Montalais. -- Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette? balbutia la vieille dame. -- Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d'honneur: voila ce que je dis. -- Comme demoiselle d'honneur! s'ecrierent a la fois Mme de Saint- Remy avec desespoir et Mlle de La Valliere avec joie. -- Oui, madame, comme demoiselle d'honneur. La vieille dame baissa la tete comme si le coup eut ete trop fort pour elle. Cependant, presque aussitot elle se redressa pour lancer un dernier projectile a son adversaire. -- Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses a l'avance, on se flatte souvent d'esperances folles, et au dernier moment, lorsqu'il s'agit de tenir ces promesses, de realiser ces esperances, on est tout surpris de se voir reduire en vapeur le grand credit sur lequel on comptait. -- Oh! madame, le credit de mon protecteur, a moi, est incontestable, et ses promesses valent des actes. -- Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous demander son nom? -- Oh! mon Dieu, non; c'est Monsieur que voila, dit Montalais en montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scene, avait conserve le plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignite. -- Monsieur! s'ecria Mme de Saint-Remy avec une explosion d'hilarite, Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le credit est si puissant, dont les promesses valent des actes, c'est M. Malicorne? Malicorne salua. Quant a Montalais, pour toute reponse elle tira le brevet de sa poche, et le montrant a la vieille dame: -- Voici le brevet, dit-elle. Pour le coup, tout fut fini. Des qu'elle eut parcouru du regard le bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une expression indicible d'envie et de desespoir contracta son visage, et elle fut obligee de s'asseoir pour ne point s'evanouir. Montalais n'etait point assez mechante pour se rejouir outre mesure de sa victoire et accabler l'ennemi vaincu, surtout lorsque cet ennemi c'etait la mere de son amie; elle usa donc, mais n'abusa point du triomphe. Malicorne fut moins genereux; il prit des poses nobles sur son fauteuil et s'etendit avec une familiarite qui, deux heures plus tot, lui eut attire la menace du baton. -- Dame d'honneur de la jeune Madame! repetait Mme de Saint-Remy, encore mal convaincue. -- Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore. -- C'est incroyable! repetait la vieille dame; n'est-ce pas, Louise, que c'est incroyable? Mais Louise ne repondit pas; elle etait inclinee, reveuse, presque affligee; une main sur son beau front, elle soupirait. -- Enfin, monsieur, dit tout a coup Mme de Saint-Remy, comment avez vous fait pour obtenir cette charge? -- Je l'ai demandee madame. -- A qui? -- A un de mes amis. -- Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de pareilles preuves de credit? -- Dame! il parait. -- Et peut-on savoir le nom de ces amis? -- Je n'ai pas dit que j'eusse plusieurs amis madame, j'ai dit un ami. -- Et cet ami s'appelle? -- Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi puissant que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand jour pour qu'on vous le vole. -- Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je crois qu'il vous serait difficile de le dire. -- En tout cas, dit Montalais, si l'ami n'existe pas, le brevet existe, et voila qui tranche la question. -- Alors je concois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire gracieux du chat qui va griffer, quand j'ai trouve Monsieur chez vous tout a l'heure... -- Eh bien? -- Il vous apportait votre brevet. -- Justement, madame, vous avez devine. -- Mais c'etait on ne peut plus moral, alors. -- Je le crois, madame. -- Et j'ai eu tort, a ce qu'il parait, de vous faire des reproches, mademoiselle. -- Tres grand tort, madame; mais je suis tellement habituee a vos reproches, que je vous les pardonne. -- En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n'avons plus qu'a nous retirer. Eh bien? -- Madame! fit La Valliere en tressaillant, vous dites? -- Tu n'ecoutais pas, a ce qu'il parait, mon enfant? -- Non, madame, je pensais. -- Et a quoi? -- A mille choses. -- Tu ne m'en veux pas au moins, Louise? s'ecria Montalais lui pressant la main. -- Et de quoi t'en voudrais-je, ma chere Aure? repondit la jeune fille avec sa voix douce comme une musique. -- Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un peu, pauvre enfant! elle n'aurait pas tout a fait tort. -- Et pourquoi m'en voudrait-elle, bon Dieu? -- Il me semble qu'elle est d'aussi bonne famille et aussi jolie que vous. -- Ma mere! s'ecria Louise. -- Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais cela ne me dit point pourquoi Louise doit m'en vouloir. -- Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s'enterrer a Blois quand vous allez briller a Paris? -- Mais, madame, ce n'est point moi qui empeche Louise de m'y suivre, a Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse qu'elle y vint. -- Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant a la cour... -- Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce pauvre monde. -- Malicorne! fit Montalais. Puis, se baissant vers le jeune homme: -- Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise. Et, en meme temps, une douce pression de main recompensait Malicorne de sa future obeissance. Malicorne se rapprocha tout grognant de Mme de Saint-Remy, tandis que Montalais disait a son amie, en lui jetant un bras autour du cou: -- Qu'as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m'aimerais plus parce que je brillerais, comme dit ta mere? -- Oh! non, repondit la jeune fille retenant a peine ses larmes; je suis bien heureuse de ton bonheur, au contraire. -- Heureuse! et l'on dirait que tu es prete a pleurer. -- Ne pleure-t-on que d'envie? -- Ah! oui, je comprends, je vais a Paris, et ce mot "Paris" te rappelait certain cavalier. -- Aure! -- Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui aujourd'hui habite Paris. -- Je ne sais, en verite, ce que j'ai, mais j'etouffe. -- Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire. Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l'une apres l'autre, illuminaient comme des diamants. -- Voyons, avoue, dit Montalais. -- Que veux-tu que j'avoue? -- Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis ton amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai. Malicorne est plus puissant qu'on ne croit, va! Veux-tu venir a Paris? -- Helas! fit Louise. -- Veux-tu venir a Paris? -- Rester seule ici, dans ce vieux chateau, moi qui avais cette douce habitude d'entendre tes chansons, de te presser la main, de courir avec vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m'ennuyer, comme je vais mourir vite! -- Veux-tu venir a Paris? Louise poussa un soupir. -- Tu ne reponds pas. -- Que veux-tu que je te reponde? -- Oui ou non; ce n'est pas bien difficile, ce me semble. -- Oh! tu es bien heureuse, Montalais! -- Allons, ce qui veut dire que tu voudrais etre a ma place? Louise se tut. -- Petite obstinee! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des secrets pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir a Paris, avoue donc que tu meurs d'envie de revoir Raoul! -- Je ne puis avouer cela. -- Et tu as tort. -- Pourquoi? -- Parce que... Vois-tu ce brevet? -- Sans doute que je le vois. -- Eh bien! je t'en eusse fait avoir un pareil. -- Par qui? -- Par Malicorne. -- Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible? -- Dame! Malicorne est la; et ce qu'il a fait pour moi, il faudra bien qu'il le fasse pour toi. Malicorne venait d'entendre prononcer deux fois son nom, il etait enchante d'avoir une occasion d'en finir avec Mme de Saint-Remy, et il se retourna. -- Qu'y a-t-il, mademoiselle? -- Venez ca, Malicorne, fit Montalais avec un geste imperatif. Malicorne obeit. -- Un brevet pareil, dit Montalais. -- Comment cela? -- Un brevet pareil a celui-ci; c'est clair. -- Mais... -- Il me le faut! -- Oh! oh! il vous le faut? -- Oui. -- Il est impossible, n'est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise avec sa douce voix. -- Dame! si c'est pour vous, mademoiselle... -- Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi. -- Et si Mlle de Montalais le demande en meme temps que vous ... -- Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l'exige. -- Eh bien! on verra a vous obeir, mademoiselle. -- Et vous la ferez nommer? -- On tachera. -- Pas de reponse evasive. Louise de La Valliere sera demoiselle d'honneur de Madame Henriette avant huit jours. -- Comme vous y allez! -- Avant huit jours, ou bien... -- Ou bien? -- Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte pas mon amie. -- Chere Montalais! -- C'est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Valliere sera dame d'honneur. -- Est-ce vrai? -- C'est vrai. -- Je puis donc esperer d'aller a Paris? -- Comptez-y. -- Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s'ecria Louise en joignant les mains et en bondissant de joie. -- Petite dissimulee! dit Montalais, essaie encore de me faire croire que tu n'es pas amoureuse de Raoul. Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de repondre, elle alla embrasser sa mere. -- Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire nommer demoiselle d'honneur? -- M. Malicorne est un prince deguise, repliqua la vieille dame; il a tous les pouvoirs. -- Voulez-vous aussi etre demoiselle d'honneur? demanda Malicorne a Mme de Saint-Remy. Pendant que j'y suis, autant que je fasse nommer tout le monde. Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute deferree comme dirait Tallemant des Reaux. -- Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons, c'est encore un billet de mille livres que cela va me couter; mais il faut en prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour rien. Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp L'introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette histoire, et cette affinite mysterieuse de noms et de sentiments meritent quelque attention de la part de l'historien et du lecteur. Nous allons donc entrer dans quelques details sur M. Malicorne et sur M. de Manicamp. Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d'Orleans pour aller chercher ce brevet destine a Mlle de Montalais, et dont l'arrivee venait de produire une si vive sensation au chateau de Blois. C'est qu'a Orleans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier personnage s'il en fut que ce M. de Manicamp: garcon de beaucoup d'esprit, toujours a sec, toujours besogneux, bien qu'il puisat a volonte dans la bourse de M. le comte de Guiche, l'une des bourses les mieux garnies de l'epoque. C'est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d'enfance, de Manicamp, pauvre gentillatre vassal ne des Grammont. C'est que M. de Manicamp, avec son esprit, s'etait cree un revenu dans l'opulente famille du marechal. Des l'enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son age, prete son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche. Son noble compagnon avait-il derobe un fruit destine a Mme la marechale, avait-il brise une glace, eborgne un chien, de Manicamp se declarait coupable du crime commis, et recevait la punition, qui n'en etait pas plus douce pour tomber sur l'innocent. Mais aussi, ce systeme d'abnegation lui etait paye. Au lieu de porter des habits mediocres comme la fortune paternelle lui en faisait une loi, il pouvait paraitre eclatant, superbe, comme un jeune seigneur de cinquante mille livres de revenu. Ce n'est point qu'il fut vil de caractere ou humble d'esprit; non, il etait philosophe, ou plutot il avait l'indifference, l'apathie et la reverie qui eloignent chez l'homme tout sentiment du monde hierarchique. Sa seule ambition etait de depenser de l'argent. Mais, sous ce rapport, c'etait un gouffre que ce bon M. de Manicamp. Trois ou quatre fois regulierement par annee, il epuisait le comte de Guiche, et, quand le comte de Guiche etait bien epuise, qu'il avait retourne ses poches et sa bourse devant lui, et declare qu'il fallait au moins quinze jours a la munificence paternelle pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute son energie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous pretexte que, restant couche, il n'en avait plus besoin. Pendant cette prostration de force et d'esprit, la bourse du comte de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, debordait dans celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et recommencait la meme vie qu'auparavant. Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu'ils valaient avait rendu notre heros assez celebre dans Orleans, ville ou, en general, nous serions fort embarrasses de dire pourquoi il venait passer ses jours de penitence. Les debauches de province, les petits-maitres a six cents livres par an se partageaient les bribes de son opulence. Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami Malicorne, fils d'un syndic de la ville, a qui M. le prince de Conde, toujours besogneux comme un Conde, empruntait souvent de l'argent a gros interet. M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C'est-a-dire qu'en ce temps de facile morale il se faisait de son cote, en suivant l'exemple de son pere et en pretant a la petite semaine, un revenu de dix-huit cents livres, sans compter six cents autres livres que fournissait la generosite du syndic, de sorte que Malicorne etait le roi des raffines d'Orleans, ayant deux mille quatre cents livres a dilapider, a gaspiller, a eparpiller en folies de tout genre. Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne etait effroyablement ambitieux. Il aimait par ambition, il depensait par ambition, il se fut ruine par ambition. Malicorne avait resolu de parvenir a quelque prix que ce fut; et pour cela, a quelque prix que ce fut, il s'etait donne une maitresse et un ami. La maitresse, Mlle de Montalais, lui etait cruelle dans les dernieres faveurs de l'amour; mais c'etait une fille noble, et cela suffisait a Malicorne. L'ami n'avait pas d'amitie, mais c'etait le favori du comte de Guiche, ami lui-meme de Monsieur, frere du roi, et cela suffisait a Malicorne. Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coutait par an: rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coutait, argent prete jamais rendu, de douze a quinze cents livres par an. Il ne restait donc rien a Malicorne. Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse paternelle. Il usa d'un procede sur lequel il garda le plus profond secret, et qui consistait a s'avancer a lui-meme, sur la caisse du syndic, une demi-douzaine d'annees, c'est-a-dire une quinzaine de mille livres, se jurant bien entendu, a lui-meme, de combler ce deficit aussitot que l'occasion s'en presenterait. L'occasion devait etre la concession d'une belle charge dans la maison de Monsieur, quand on monterait cette maison a l'epoque de son mariage. Cette epoque etait venue, et l'on allait enfin monter la maison. Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu'elle est donnee par le credit et sur la recommandation d'un ami tel que le comte de Guiche, c'est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude qu'avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille livres pouvaient s'elever a vingt. Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne epouserait Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d'une famille ou le ventre anoblissait, non seulement serait dotee, mais encore ennoblissait Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n'avait pas grande fortune patrimoniale, quoiqu'elle fut fille unique, fut convenablement dotee, il fallait qu'elle appartint a quelque grande princesse, aussi prodigue que Madame douairiere etait avare. Et afin que la femme ne fut point d'un cote pendant que le mari serait de l'autre, situation qui presente de graves inconvenients, surtout avec des caracteres comme etaient ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imagine de mettre le point central de reunion dans la maison meme de Monsieur, frere du roi. Mlle de Montalais serait fille d'honneur de Madame. M. Malicorne serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d'une bonne tete, on voit aussi qu'il avait ete bravement execute. Malicorne avait demande a Manicamp de demander au comte de Guiche un brevet de fille d'honneur. Et le comte de Guiche avait demande ce brevet a Monsieur, lequel l'avait signe sans hesitation. Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d'un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au present et s'etendaient a l'avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, etait celui-ci: Faire entrer chez Madame Henriette une femme devouee a lui, spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous les secrets feminins du jeune menage, tandis que lui, Malicorne, et son ami Manicamp sauraient, a eux deux, tous les mysteres masculins de la jeune communaute. C'etait par ces moyens qu'on arriverait a une fortune rapide et splendide a la fois. Malicorne etait un vilain nom; celui qui le portait avait trop d'esprit pour se dissimuler cette verite; mais on achetait une terre, et Malicorne de quelque chose, ou meme de Malicorne tout court, sonnait fort noblement a l'oreille. Il n'etait pas invraisemblable que l'on put trouver a ce nom de Malicorne une origine des plus aristocratiques. En effet, ne pouvait-il pas venir d'une terre ou un taureau aux cornes mortelles aurait cause quelque grand malheur et baptise le sol avec le sang qu'il aurait repandu? Certes, ce plan se presentait herisse de difficultes; mais la plus grande de toutes, c'etait Mlle de Montalais elle-meme. Capricieuse, variable, sournoise, etourdie, libertine, prude, vierge armee de griffes, Erigone barbouillee de raisins, elle renversait parfois, d'un seul coup de ses doigts blancs ou d'un seul souffle de ses levres riantes, l'edifice que la patience de Malicorne avait mis un mois a etablir. Amour a part, Malicorne etait heureux; mais cet amour, qu'il ne pouvait s'empecher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuade qu'au moindre relachement de ces liens, dont il avait garrotte son Protee femelle, le demon le terrasserait et se moquerait de lui. Il humiliait sa maitresse en la dedaignant. Brulant de desirs quand elle s'avancait pour le tenter, il avait l'art de paraitre de glace, persuade que, s'il ouvrait ses bras, elle s'enfuirait en le raillant. De son cote, Montalais croyait ne pas aimer Malicorne, et, tout au contraire, elle l'aimait. Malicorne lui repetait si souvent ses protestations d'indifference, qu'elle finissait de temps en temps par y croire, et alors elle croyait detester Malicorne. Voulait-elle le ramener par la coquetterie, Malicorne se faisait plus coquet qu'elle. Mais ce qui faisait que Montalais tenait a Malicorne d'une indissoluble facon, c'est que Malicorne etait toujours bourre de nouvelles fraiches apportees de la cour et de la ville; c'est que Malicorne apportait toujours a Blois une mode, un secret, un parfum; c'est que Malicorne ne demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait supplier pour recevoir des faveurs qu'il brulait d'obtenir. De son cote, Montalais n'etait pas avare d'histoires. Par elle, Malicorne savait tout ce qui se passait chez Madame douairiere, et il en faisait a Manicamp des contes a mourir de rire, que celui-ci, par paresse, portait tout faits a M. de Guiche, qui les portait a Monsieur. Voila en deux mots quelle etait la trame de petits interets et de petites conspirations qui unissait Blois a Orleans et Orleans a Paris, et qui allait amener dans cette derniere ville, ou elle devait produire une si grande revolution, la pauvre petite La Valliere, qui etait bien loin de se douter, en s'en retournant toute joyeuse au bras de sa mere, a quel etrange avenir elle etait reservee. Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic d'Orleans, il ne voyait pas plus clair dans le present que les autres dans l'avenir, et ne se doutait guere, en promenant tous les jours, de trois a cinq heures, apres son diner, sur la place Sainte-Catherine, son habit gris taille sous Louis XIII et ses souliers de drap a grosses bouffettes, que c'etait lui qui payait tous ces eclats de rire, tous ces baisers furtifs, tous ces chuchotements, toute cette rubanerie et tous ces projets souffles qui faisaient une chaine de quarante cinq lieues du palais de Blois au Palais-Royal. Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne Donc, Malicorne partit, comme nous l'avons dit, et alla trouver son ami Manicamp, en retraite momentanee dans la ville d'Orleans. C'etait juste au moment ou ce jeune seigneur s'occupait de vendre le dernier habit un peu propre qui lui restat. Il avait, quinze jours auparavant, tire du comte de Guiche cent pistoles, les seules qui pussent l'aider a se mettre en campagne, pour aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre. Il avait tire de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante pistoles, prix du brevet obtenu pour Montalais. Il ne s'attendait donc plus a rien, ayant epuise toutes les ressources, sinon a vendre un bel habit de drap et de satin, tout brode et passemente d'or, qui avait fait l'admiration de la cour. Mais, pour etre en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui restat, comme nous avons ete force de l'avouer au lecteur, Manicamp avait ete oblige de prendre le lit. Plus de feu, plus d'argent de poche, plus d'argent de promenade, plus rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies et les bals. On a dit: "Qui dort dine"; mais on n'a pas dit: "Qui dort joue", ou "Qui dort danse". Manicamp, reduit a cette extremite de ne plus jouer ou de ne plus danser de huit jours au moins, etait donc fort triste. Il attendait un usurier et vit entrer Malicorne. Un cri de detresse lui echappa. -- Eh bien! dit-il d'un ton que rien ne pourrait rendre, c'est encore vous, cher ami? -- Bon! vous etes poli! dit Malicorne. -- Ah! voyez-vous, c'est que j'attendais de l'argent, et, au lieu d'argent, vous arrivez. -- Et si je vous en apportais, de l'argent? -- Oh! alors, c'est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami. Et il tendit la main, non pas a la main de Malicorne, mais a sa bourse. Malicorne fit semblant de s'y tromper et lui donna la main. -- Et l'argent? fit Manicamp. -- Mon cher ami, si vous voulez l'avoir, gagnez-le. -- Que faut-il faire pour cela? -- Le gagner, parbleu! -- Et de quelle facon? -- Oh! c'est rude, je vous en avertis! -- Diable! -- II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le comte de Guiche. -- Moi, me lever? fit Manicamp en se detirant voluptueusement dans son lit. Oh! non pas. -- Vous avez donc vendu tous vos habits? -- Non, il m'en reste un, le plus beau meme, mais j'attends acheteur. -- Et des chausses? -- Il me semble que vous les voyez sur cette chaise. -- Eh bien! puisqu'il vous reste des chausses et un pourpoint, chaussez les unes et endossez l'autre, faites seller un cheval et mettez-vous en chemin. -- Point du tout. -- Pourquoi cela? -- Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est a Etampes? -- Non, je le croyais a Paris, moi; vous n'aurez que quinze lieues a faire au lieu de trente. -- Vous etes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il ne sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles, je serai oblige de le donner pour quinze. -- Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde commission de fille d'honneur. -- Bon! pour qui? La Montalais est donc double? -- Mechant homme! c'est vous qui l'etes. Vous engloutissez deux fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche. -- Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la votre. -- C'est juste, a tout seigneur tout honneur; mais j'en reviens a mon brevet. -- Et vous avez tort. -- Prouvez-moi cela. -- Mon ami, il n'y aura que douze filles d'honneur pour Madame; j'ai deja obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent, et pour cela, il m'a fallu deployer une diplomatie... -- Oui, je sais que vous avez ete heroique, cher ami. -- On sait les affaires, dit Manicamp. -- A qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets une chose. -- Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier? -- Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. -- Malheureusement. -- Il s'agit de me procurer une seconde charge de fille d'honneur. -- Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me derangerais pas dans ce moment-ci. Malicorne fit sonner sa poche. -- Il y a