Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome II., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome II. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13948] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME II. *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DE BRAGELONNE TOME II (1848 -- 1850) Table des matières Chapitre LXXII -- La grandeur de l'évêque de Vannes Chapitre LXXIII -- Où Porthos commence à être fâché d'être venu avec d'Artagnan Chapitre LXXIV -- Où d'Artagnan court, où Porthos ronfle, où Aramis conseille Chapitre LXXV -- Où M. Fouquet agit Chapitre LXXVI -- Où d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maîtresse Chapitre LXXVIII -- Où l'on voit enfin reparaître la véritable héroïne de cette histoire Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne Chapitre LXXXI -- La cour de l'hôtel Grammont Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame Chapitre LXXXIII -- Au Havre Chapitre LXXXIV -- En mer Chapitre LXXXV -- Les tentes Chapitre LXXXVI -- La nuit Chapitre LXXXVII -- Du Havre à Paris Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais Chapitre XC -- Le consentement d'Athos Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham Chapitre XCII -- For ever! Chapitre XCIII -- Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La Vallière ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'épée dans l'eau Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun Chapitre XCVI -- Le jeu du roi Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun Chapitre XCVIII -- Le déjeuner de M. de Baisemeaux Chapitre XCIX -- Le deuxième de la Bertaudière Chapitre C -- Les deux amies Chapitre CI -- L’argenterie de Mme de Bellière Chapitre CII -- La dot Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu Chapitre CIV -- Triple amour Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche Chapitre CVII -- Le médiateur Chapitre CVIII -- Les conseilleurs Chapitre CIX -- Fontainebleau Chapitre CX -- Le bain Chapitre CXI -- La chasse aux papillons Chapitre CXII -- Ce que l’on prend en chassant aux papillons Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chêne royal Chapitre CXVI -- L’inquiétude du roi Chapitre CXVII -- Le secret du roi Chapitre CXVIII -- Courses de nuit Chapitre CXIX -- Où Madame acquiert la preuve que l’on peut, en écoutant, entendre ce qui se dit Chapitre CXX -- La correspondance d’Aramis Chapitre CXXI -- Le commis d’ordre Chapitre CXXII -- Fontainebleau à deux heures du matin Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait été délogé de l’hôtel du Beau-Paon Chapitre CXXV -- Ce qui s’était passé en réalité à l’auberge du Beau-Paon Chapitre CXXVI -- Un jésuite de la onzième année Chapitre CXXVII -- Le secret de l’État Chapitre CXXVIII -- Mission Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince Chapitre CXXX -- Histoire d’une naïade et d’une dryade Chapitre CXXXI -- Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade Chapitre LXXII -- La grandeur de l'évêque de Vannes Porthos et d'Artagnan étaient entrés à l'évêché par une porte particulière, connue des seuls amis de la maison. Il va sans dire que Porthos avait servi de guide à d'Artagnan. Le digne baron se comportait un peu partout comme chez lui. Cependant, soit reconnaissance tacite de cette sainteté du personnage d'Aramis et de son caractère, soit habitude de respecter ce qui lui imposait moralement, digne habitude qui avait toujours fait de Porthos un soldat modèle et un esprit excellent, par toutes ces raisons, disons-nous, Porthos conserva, chez Sa Grandeur l'évêque de Vannes, une sorte de réserve que d'Artagnan remarqua tout d'abord dans l'attitude qu'il prit avec les valets et les commensaux. Cependant cette réserve n'allait pas jusqu'à se priver de questions, Porthos questionna. On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses appartements, et se préparait à paraître, dans l'intimité, moins majestueuse qu'elle n'avait paru avec ses ouailles. En effet, après un petit quart d'heure que passèrent d'Artagnan et Porthos à se regarder mutuellement le blanc des yeux, à tourner leurs pouces dans les différentes évolutions qui vont du nord au midi, une porte de la salle s'ouvrit et l'on vit paraître Sa Grandeur vêtue du petit costume complet de prélat. Aramis portait la tête haute, en homme qui a l'habitude du commandement, la robe de drap violet retroussée sur le côté, et le poing sur la hanche. En outre, il avait conservé la fine moustache et la royale allongée du temps de Louis XIII. Il exhala en entrant ce parfum délicat qui, chez les hommes élégants, chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et semble s'être incorporé dans la personne dont il est devenu l'émanation naturelle. Cette fois seulement le parfum avait retenu quelque chose de la sublimité religieuse de l'encens. Il n'enivrait plus, il pénétrait; il n'inspirait plus le désir, il inspirait le respect. Aramis, en entrant dans la chambre, n'hésita pas un instant, et sans prononcer une parole qui, quelle qu'elle fût, eût été froide en pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien déguisé sous le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras avec une tendresse que le plus défiant n'eût pas soupçonnée de froideur ou d'affectation. D'Artagnan, de son côté, l'embrassa d'une égale ardeur. Porthos serra la main délicate d'Aramis dans ses grosses mains, et d'Artagnan remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche probablement par habitude, attendu que Porthos devait déjà dix fois lui avoir meurtri ses doigts ornés de bagues en broyant sa chair dans l'étau de son poignet. Aramis, averti par la douleur, se défiait donc et ne présentait que des chairs à froisser et non des doigts à écraser contre de l'or ou des facettes de diamant. Entre deux accolades, Aramis regarda en face d'Artagnan, lui offrit une chaise et s'assit dans l'ombre, observant que le jour donnait sur le visage de son interlocuteur. Cette manoeuvre, familière aux diplomates et aux femmes, ressemble beaucoup à l'avantage de la garde que cherchent, selon leur habileté ou leur habitude, à prendre les combattants sur le terrain du duel. D'Artagnan ne fut pas dupe de la manoeuvre; mais il ne parut pas s'en apercevoir. Il se sentait pris; mais, justement parce qu'il était pris, il se sentait sur la voie de la découverte, et peu lui importait, vieux condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu'il tirât de sa prétendue défaite les avantages de la victoire. Ce fut Aramis qui commença la conversation. -- Ah! cher ami! mon bon d'Artagnan! dit-il, quel excellent hasard! -- C'est un hasard, mon révérend compagnon, dit d'Artagnan, que j'appellerai de l'amitié. Je vous cherche, comme toujours je vous ai cherché, dès que j'ai eu quelque grande entreprise à vous offrir ou quelques heures de liberté à vous donner. -- Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez? -- Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la preuve, c'est qu'il m'a relancé, moi, à Belle-Île. C'est aimable, n'est-ce pas? -- Ah! fit Aramis, certainement, à Belle-Île... «Bon! dit d'Artagnan, voilà mon butor de Porthos qui, sans y songer, a tiré du premier coup le canon d'attaque.» -- À Belle-Île, dit Aramis, dans ce trou, dans ce désert! C’est aimable, en effet. -- Et c'est moi qui lui ai appris que vous étiez à Vannes, continua Porthos du même ton. D'Artagnan arma sa bouche d'une finesse presque ironique. -- Si fait, je le savais, dit-il; mais j'ai voulu voir. -- Voir quoi? -- Si notre vieille amitié tenait toujours; si, en nous voyant, notre coeur, tout racorni qu'il est par l'âge, laissait encore échapper ce bon cri de joie qui salue la venue d'un ami. -- Eh bien! vous avez dû être satisfait? demanda Aramis. -- Couci-couci. -- Comment cela? -- Oui, Porthos m'a dit: «Chut!» et vous... -- Eh bien! et moi? -- Et vous, vous m'avez donné votre bénédiction. -- Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c'est ce qu'un pauvre prélat comme moi a de plus précieux. -- Allons donc, mon cher ami. -- Sans doute. -- On dit cependant à Paris que l'évêché de Vannes est un des meilleurs de France. -- Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d'un air détaché. -- Mais certainement j'en veux parler. J'y tiens, moi. -- En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire. -- Vous avouez être un des plus riches prélats de France? -- Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai que l'évêché de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus ni moins. C'est un diocèse qui renferme cent soixante paroisses. -- C'est fort joli, dit d'Artagnan. -- C'est superbe, dit Porthos. -- Mais cependant, reprit d'Artagnan en couvrant Aramis du regard, vous ne vous êtes pas enterré ici à jamais? -- Pardonnez-moi. Seulement je n'admets pas le mot enterré. -- Mais il me semble qu'à cette distance de Paris on est enterré, ou peu s'en faut. -- Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement de la ville ne me vont plus. «À cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la méditation. Je les ai trouvés ici. Quoi de plus beau et de plus sévère à la fois que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d'Artagnan, tout le contraire de ce que j'aimais autrefois, et c'est ce qu'il faut à la fin de la vie, qui est le contraire du commencement. Un peu de mon plaisir d'autrefois vient encore m'y saluer de temps en temps sans me distraire de mon salut. Je suis encore de ce monde, et cependant, à chaque pas que je fais, je me rapproche de Dieu. -- Éloquent, sage, discret, vous êtes un prélat accompli, Aramis, et je vous félicite. -- Mais, dit Aramis en souriant, vous n'êtes pas seulement venu, cher ami, pour me faire des compliments... Parlez, qui vous amène? Serais-je assez heureux pour que, d'une façon quelconque, vous eussiez besoin de moi? -- Dieu merci, non, mon cher ami, dit d'Artagnan, ce n'est rien de cela. Je suis riche et libre. -- Riche? -- Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien entendu. J'ai une quinzaine de mille livres de rente. Aramis le regarda soupçonneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il eût fait une si belle fortune. Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications était venue, raconta son histoire d'Angleterre. Pendant le récit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir les doigts effilés du prélat. Quant à Porthos, ce n'était pas de l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'était de l'enthousiasme, c'était du délire. Lorsque d'Artagnan eut achevé son récit: -- Eh bien? fit Aramis. -- Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des amis et des propriétés, en France un trésor. Si le coeur vous en dit, je vous les offre. Voilà pourquoi je suis venu. Si assuré que fût son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard d'Aramis. Il laissa donc dévier son oeil sur Porthos, comme fait l'épée qui cède à une pression toute-puissante et cherche un autre chemin. -- En tout cas, dit l'évêque, vous avez pris un singulier costume de voyage, cher ami. -- Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare. -- Et vous dites donc que vous êtes venu à Belle-Île? fit Aramis sans transition. -- Oui, répliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous. -- Moi! s'écria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai point une seule fois passé la mer. -- Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier. -- Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je suis un pauvre prêtre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours, et enclin aux austérités, qui me paraissent des accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je réside, mon cher d'Artagnan, je réside. -- Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement devenir voisins. -- Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu'il ne chercha même pas à dissimuler, vous, mon voisin? -- Eh! mon Dieu, oui. -- Comment cela? -- Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situées entre Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une exploitation de douze pour cent de revenu clair; jamais de non- valeur, jamais de faux frais; l'océan, fidèle et régulier, apporte toutes les six heures son contingent à ma caisse. Je suis le premier Parisien qui ait imaginé une pareille spéculation. N'éventez pas la mine, je vous en prie, et avant peu nous communiquerons, J'aurai trois lieues de pays pour trente mille livres. Aramis lança un regard à Porthos comme pour lui demander si tout cela était bien vrai, si quelque piège ne se cachait point sous ces dehors d'indifférence. Mais bientôt, comme honteux d'avoir consulté ce pauvre auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour un nouvel assaut ou pour une nouvelle défense. -- On m'avait assuré, dit-il, que vous aviez eu quelque démêlé avec la cour, mais que vous en étiez sorti comme vous savez sortir de tout, mon cher d'Artagnan, avec les honneurs de la guerre. -- Moi? s'écria le mousquetaire avec un grand éclat de rire insuffisant à cacher son embarras; car, à ces mots d'Aramis, il pouvait le croire instruit de ses dernières relations avec le roi; moi? Ah! racontez-moi donc cela, mon cher Aramis. -- Oui, l'on m'avait raconté, à moi, pauvre évêque perdu au milieu des landes, on m'avait dit que le roi vous avait pris pour confident de ses amours. -- Avec qui? -- Avec Mlle de Mancini. D'Artagnan respira. -- Ah! je ne dis pas non, répliqua-t-il. -- Il paraît que le roi vous a emmené un matin au-delà du pont de Blois pour causer avec sa belle. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors, vous devez savoir que, le jour même, j'ai donné ma démission. -- Sincère? -- Ah! mon ami, on ne peut plus sincère. -- C'est alors que vous allâtes chez le comte de La Fère? -- Oui. -- Chez moi? -- Oui. -- Et chez Porthos? -- Oui. -- Était-ce pour nous faire une simple visite? -- Non; je ne vous savais point attachés, et je voulais vous emmener en Angleterre. -- Oui, je comprends, et alors vous avez exécuté seul, homme merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d'exécuter à nous quatre. Je me suis douté que vous étiez pour quelque chose dans cette belle restauration, quand j'appris qu'on vous avait vu aux réceptions du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou plutôt comme un obligé. -- Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d'Artagnan, qui craignait que les investigations d'Aramis ne s'étendissent plus loin qu'il ne le voulait. -- Cher d'Artagnan, dit le prélat, mon amitié ressemble un peu à la sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la petite tour du môle, à l'extrémité du quai. Ce brave homme allume tous les soirs une lanterne pour éclairer les barques qui viennent de la mer. Il est caché dans sa guérite, et les pêcheurs ne le voient pas; mais lui les suit avec intérêt; il les devine, il les appelle, il les attire dans la voie du port. Je ressemble à ce veilleur; de temps en temps quelques avis m'arrivent et me rappellent au souvenir de tout ce que j'aimais. Alors je suis les amis d'autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, pauvre guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l'abri d'une guérite. -- Et, dit d'Artagnan, après l'Angleterre, qu'ai-je fait? -- Ah! voilà! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais plus rien depuis votre retour, d'Artagnan; mes yeux se sont troublés. J'ai regretté que vous ne pensiez point à moi. J'ai pleuré votre oubli. J'avais tort. Je vous revois, et c'est une fête, une grande fête, je vous le jure... Comment se porte Athos? -- Très bien, merci. -- Et notre jeune pupille? -- Raoul? -- Oui. -- Il paraît avoir hérité de l'adresse de son père Athos et de la force de son tuteur Porthos. -- Et à quelle occasion avez-vous pu juger de cela? -- Eh! mon Dieu! la veille même de mon départ. -- Vraiment? -- Oui, il y avait exécution en Grève, et, à la suite de cette exécution, émeute. Nous nous sommes trouvés dans l'émeute, et, à la suite de l'émeute, il a fallu jouer de l'épée; il s'en est tiré à merveille. -- Bah! et qu'a-t-il fait? dit Porthos. -- D'abord il a jeté un homme par la fenêtre, comme il eût fait d'un ballot de coton. -- Oh! très bien! s'écria Porthos. -- Puis il a dégainé, pointé, estocadé, comme nous faisions dans notre beau temps, nous autres. -- Et à quel propos cette émeute? demanda Porthos. D'Artagnan remarqua sur la figure d'Aramis une complète indifférence à cette question de Porthos. -- Mais, dit-il en regardant Aramis, à propos de deux traitants à qui le roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l'on pendait. À peine un léger froncement de sourcils du prélat indiqua-t-il qu'il avait entendu. -- Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de M. Fouquet? -- MM. d'Emerys et Lyodot, dit d'Artagnan. Connaissez-vous ces noms-là, Aramis? -- Non, fit dédaigneusement le prélat; cela m'a l'air de noms de financiers. -- Justement. -- Oh! M. Fouquet a laissé pendre ses amis? s'écria Porthos. -- Et pourquoi pas? dit Aramis. -- C'est qu'il me semble... -- Si on a pendu ces malheureux, c'était par ordre du roi. Or, M. Fouquet, pour être surintendant des finances, n'a pas, je pense, droit de vie et de mort. -- C'est égal, grommela Porthos, à la place de M. Fouquet... Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa la conversation. -- Voyons, dit-il, mon cher d'Artagnan, c'est assez parler des autres; parlons un peu de vous. -- Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire. Parlons de vous, au contraire, cher Aramis. -- Je vous l'ai dit, mon ami, il n'y a plus d'Aramis en moi. -- Plus même de l'abbé d'Herblay? -- Plus même. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et qu'il a conduit à une position qu'il ne devait ni n'osait espérer. -- Dieu? interrogea d'Artagnan. -- Oui. -- Tiens! c'est étrange; on m'avait dit, à moi, que c'était M. Fouquet. -- Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de sa volonté pût empêcher une légère rougeur de colorer ses joues. -- Ma foi! c'est Bazin. -- Le sot! -- Je ne dis pas qu'il soit homme de génie, c'est vrai; mais il me l'a dit, et après lui, je vous le répète. -- Je n'ai jamais vu M. Fouquet, répondit Aramis avec un regard aussi calme et aussi pur que celui d'une jeune vierge qui n'a jamais menti. -- Mais, répliqua d'Artagnan, quand vous l'eussiez vu et même connu, il n'y aurait point de mal à cela; c'est un fort brave homme que M. Fouquet. -- Ah! -- Un grand politique. Aramis fit un geste d'indifférence. -- Un tout-puissant ministre. -- Je ne relève que du roi et du pape, dit Aramis. -- Dame! écoutez donc, dit d'Artagnan du ton le plus naïf, je vous dis cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La plaine est à M. Fouquet, les salines que j'ai achetées sont à M. Fouquet, l'île dans laquelle Porthos s'est fait topographe est à M. Fouquet, la garnison est à M. Fouquet, les galères sont à M. Fouquet. J'avoue donc que rien ne m'eût surpris dans votre inféodation, ou plutôt dans celle de votre diocèse, m. Fouquet. C'est un autre maître que le roi, voilà tout, mais aussi puissant qu'un roi. -- Dieu merci! je ne suis inféodé à personne; je n'appartiens à personne et suis tout à moi, répondit Aramis, qui, pendant cette conversation, suivait de l'oeil chaque geste de d'Artagnan, chaque clin d'oeil de Porthos. Mais d'Artagnan était impassible et Porthos immobile; les coups portés habilement étaient parés par un habile adversaire; aucun ne toucha. Néanmoins chacun sentait la fatigue d'une pareille lutte, et l'annonce du souper fut bien reçue par tout le monde. Le souper changea le cours de la conversation. D'ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs gardes comme ils étaient chacun de son côté, ni l'un ni l'autre n'en saurait davantage. Porthos n'avait rien compris du tout. Il s'était tenu immobile parce qu'Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc pour lui que le souper. Mais c'était bien assez pour Porthos. Le souper se passa donc à merveille. D'Artagnan fut d'une gaieté éblouissante. Aramis se surpassa par sa douce affabilité. Porthos mangea comme feu Pélops. On causa guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l'étonné à chaque mot de politique que risquait d'Artagnan. Celle longue série de surprises augmenta la défiance de d'Artagnan, comme l'éternelle indifférence de d'Artagnan provoquait la défiance d'Aramis. Enfin d'Artagnan laissa à dessein tomber le nom de Colbert. Il avait réservé ce coup pour le dernier. -- Qu'est-ce que Colbert? demanda l'évêque. «oh! pour le coup, se dit d'Artagnan, c'est trop fort. Veillons, mordioux! veillons.» Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu'Aramis pouvait désirer. Le souper ou plutôt la conversation se prolongea jusqu'à une heure du matin entre d'Artagnan et Aramis. À dix heures précises, Porthos s'était endormi sur sa chaise et ronflait comme un orgue. À minuit, on le réveilla et on l'envoya coucher. -- Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c'était pourtant fort intéressant ce que vous disiez. À une heure, Aramis conduisit d'Artagnan dans la chambre qui lui était destinée et qui était la meilleure du palais épiscopal. Deux serviteurs furent mis à ses ordres. -- Demain, à huit heures, dit-il en prenant congé de d'Artagnan, nous ferons, si vous le voulez, une promenade à cheval avec Porthos. -- À huit heures! fit d'Artagnan, si tard? -- Vous savez que j'ai besoin de sept heures de sommeil, dit Aramis. -- C'est juste. -- Bonsoir, cher ami! Et il embrassa le mousquetaire avec cordialité. D'Artagnan le laissa partir. -- Bon! dit-il quand sa porte fut fermée derrière Aramis, à cinq heures je serai sur pied. Puis, cette disposition arrêtée, il se coucha et mit, comme on dit, les morceaux doubles. Chapitre LXXIII -- Où Porthos commence à être fâché d'être venu avec d'Artagnan À peine d'Artagnan avait-il éteint sa bougie, qu'Aramis, qui guettait à travers ses rideaux le dernier soupir de la lumière chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le géant, couché depuis une heure et demie à peu près, se prélassait sur l'édredon. Il était dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez Porthos, résistait au bruit des cloches et du canon. Sa tête nageait dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d'un navire. Une minute de plus, Porthos allait rêver. La porte de sa chambre s'ouvrit doucement sous la pression délicate de la main d'Aramis. L'évêque s'approcha du dormeur. Un épais tapis assourdissait le bruit de ses pas; d'ailleurs, Porthos ronflait de façon à éteindre tout autre bruit. Il lui posa une main sur l'épaule. -- Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos. La voix d'Aramis était douce et affectueuse, mais elle renfermait plus qu'un avis, elle renfermait un ordre. Sa main était légère, mais elle indiquait un danger. Porthos entendit la voix et sentit la main d'Aramis au fond de son sommeil. Il tressaillit. -- Qui va là? dit-il avec sa voix de géant. -- Chut! c'est moi, dit Aramis. -- Vous, cher ami! et pourquoi diable m'éveillez-vous? -- Pour vous dire qu'il faut partir. -- Partir? -- Oui. -- Pour où? -- Pour Paris. Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses gros yeux effarés. -- Pour Paris? -- Oui. -- Cent lieues! fit-il. -- Cent quatre, répliqua l'évêque. -- Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil à ces enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil. -- Trente heures de cheval, ajouta résolument Aramis. Vous savez qu'il y a de bons relais. Porthos bougea une jambe en laissant échapper un gémissement. -- Allons! allons! cher ami, insista le prélat avec une sorte d'impatience. Porthos tira l'autre jambe du lit. -- Et c'est absolument nécessaire que je parte? dit-il. -- De toute nécessité. Porthos se dressa sur ses jambes et commença d'ébranler le plancher et les murs de son pas de statue. -- Chut! pour l'amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez réveiller quelqu'un. -- Ah! c'est vrai, répondit Porthos d'une voix de tonnerre; j'oubliais; mais, soyez tranquille, je m'observerai. Et, en disant ces mots, il fit tomber une ceinture chargée de son épée, de ses pistolets et d'une bourse dont les écus s'échappèrent avec un bruit vibrant et prolongé. Ce bruit fit bouillir le sang d'Aramis, tandis qu'il provoquait chez Porthos un formidable éclat de rire. -- Que c'est bizarre! dit-il de sa même voix. -- Plus bas, Porthos, plus bas, donc! -- C'est vrai. Et il baissa en effet la voix d'un demi-ton. -- Je disais donc, continua Porthos, que c'est bizarre qu'on ne soit jamais aussi lent que lorsqu'on veut se presser, aussi bruyant que lorsqu'on désire être muet. -- Oui, c'est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos, hâtons-nous et taisons-nous. -- Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son haut-de-chausses. -- Très bien. -- Il paraît que c'est pressé? -- C'est plus que pressé, c'est grave, Porthos. -- Oh! oh! -- D'Artagnan vous a questionné, n'est-ce pas? -- Moi? -- Oui, à Belle-Île? -- Pas le moins du monde. -- Vous en êtes bien sûr, Porthos? -- Parbleu! -- C'est impossible. Souvenez-vous bien. -- Il m'a demandé ce que je faisais, je lui ai dit: «De la topographie.» J'aurais voulu dire un autre mot dont vous vous étiez servi un jour. -- De la castramétation? -- C'est cela; mais je n'ai jamais pu me le rappeler. -- Tant mieux! Que vous a-t-il demandé encore? -- Ce que c'était que M. Gétard. -- Et encore? -- Ce que c'était que M. Jupenet. -- Il n'a pas vu notre plan de fortifications, par hasard? -- Si fait. -- Ah! diable! -- Mais soyez tranquille, j'avais effacé votre écriture avec de la gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner quelque avis dans ce travail. -- Il a de bien bons yeux, notre ami. -- Que craignez-vous? -- Je crains que tout ne soit découvert, Porthos; il s'agit donc de prévenir un grand malheur. J'ai donné l'ordre à mes gens de fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d'Artagnan avant le jour. Votre cheval est tout sellé; vous gagnez le premier relais; à cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez. On vit alors Aramis vêtir Porthos pièce par pièce avec autant de célérité qu'eût pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos, moitié confus, moitié étourdi, se laissait faire et se confondait en excuses. Lorsqu'il fut prêt, Aramis le prit par la main et l'emmena, en lui faisant poser le pied avec précaution sur chaque marche de l'escalier, l'empêchant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, eût été le géant et Porthos le nain. Cette âme incendiait et soulevait cette matière. Un cheval, en effet, attendait tout sellé dans la cour. Porthos se mit en selle. Alors Aramis prit lui-même le cheval par la bride et le guida sur du fumier répandu dans la cour, dans l'intention évidente d'éteindre le bruit. Il lui pinçait en même temps les naseaux pour qu'il ne hennît pas... -- Puis, une fois arrivé à la porte extérieure, attirant à lui Porthos, qui allait partir sans même lui demander pourquoi: -- Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans débrider jusqu'à Paris, dit-il à son oreille; mangez à cheval, buvez à cheval, dormez à cheval, mais ne perdez pas une minute. -- C'est dit; on ne s'arrêtera pas. -- Cette lettre à M. Fouquet, coûte que coûte; il faut qu'il l'ait demain avant midi. -- Il l'aura. -- Et pensez à une chose, cher ami. -- À laquelle? -- C'est que vous courez après votre brevet de duc et pair. -- Oh! oh! fit Porthos les yeux étincelants, j'irai en vingt- quatre heures en ce cas. -- Tâchez. -- Alors lâchez la bride, et en avant, Goliath! Aramis lâcha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du cheval. Porthos rendit la main, piqua des deux, et l'animal furieux partit au galop sur la terre. Tant qu'il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien n'avait bougé chez d'Artagnan. Le valet mis en faction auprès de sa porte n'avait vu aucune lumière, n'avait entendu aucun bruit. Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui même se mit au lit. D'Artagnan ne se doutait réellement de rien; aussi crut-il avoir tout gagné, lorsque le matin il s'éveilla vers quatre heures et demie. Il courut tout en chemise regarder par la fenêtre: la fenêtre donnait sur la cour. Le jour se levait. La cour était déserte, les poules elles-mêmes n'avaient pas encore quitté leurs perchoirs. Pas un valet n'apparaissait. Toutes les portes étaient fermées. «Bon! calme parfait, se dit d'Artagnan. N'importe, me voici réveillé le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait.» Et d'Artagnan s'habilla. Mais cette fois il s'étudia à ne point donner au costume de M. Agnan cette rigidité bourgeoise et presque ecclésiastique qu'il affectait auparavant; il sut même, en se serrant davantage, en se boutonnant d'une certaine façon, en posant son feutre plus obliquement, rendre à sa personne un peu de cette tournure militaire dont l'absence avait effarouché Aramis. Cela fait, il en usa ou plutôt feignit d'en user sans façon avec son hôte, et entra tout à l'improviste dans son appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir. Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brûlait encore au-dessus de son plateau d'argent. C'était plus qu'il n'en fallait pour prouver à d'Artagnan l'innocence de la nuit du prélat et les bonnes intentions de son réveil. Le mousquetaire fit précisément à l'évêque ce que l'évêque avait fait à Porthos. Il lui frappa sur l'épaule. Évidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s'éveiller soudain, lui qui avait le sommeil si léger, il se fit réitérer l'avertissement. -- Ah! ah! c'est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne surprise! Ma foi, le sommeil m'avait fait oublier que j'eusse le bonheur de vous posséder. Quelle heure est-il? -- Je ne sais, dit d'Artagnan un peu embarrassé. De bonne heure, je crois. Mais, vous le savez, cette diable d'habitude militaire de m'éveiller avec le jour me tient encore. -- Est-ce que vous voulez déjà que nous sortions, par hasard? demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble. -- Ce sera comme vous voudrez. -- Je croyais que nous étions convenus de ne monter à cheval qu'à huit heures. -- C'est possible; mais, moi, j'avais si grande envie de vous voir, que je me suis dit: «Le plus tôt sera le meilleur.» -- Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j'avais compté là-dessus, et ce qu'il m'en manquera, il faudra que je le rattrape. -- Mais il me semble qu'autrefois vous étiez moins dormeur que cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l'on ne vous trouvait jamais au lit. -- Et c'est justement à cause de ce que vous me dites là que j'aime fort à y demeurer maintenant. -- Aussi, avouez que ce n'était pas pour dormir que vous m'avez demandé jusqu'à huit heures. -- J'ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la vérité. -- Dites toujours. -- Eh bien! de six à huit heures, j'ai l'habitude de faire mes dévotions. -- Vos dévotions? -- Oui. -- Je ne croyais pas qu'un évêque eût des exercices si sévères. -- Un évêque, cher ami, a plus à donner aux apparences qu'un simple clerc. -- Mordioux! Aramis, voici un mot qui me réconcilie avec Votre Grandeur. Aux apparences! c'est un mot de mousquetaire, celui-là, à la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis! -- Au lieu de m'en féliciter, pardonnez-le-moi, d'Artagnan. C'est un mot bien mondain que j'ai laissé échapper là. -- Faut-il donc que je vous quitte? -- J'ai besoin de recueillement, cher ami. -- Bon. Je vous laisse; mais à cause de ce païen qu'on appelle d'Artagnan, abrégez-les, je vous prie; j'ai soif de votre parole. -- Eh bien! d'Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie... -- Une heure et demie de dévotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus juste. Faites-moi le meilleur marché possible. Aramis se mit à rire. -- Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voilà que vous êtes venu dans mon diocèse pour me brouiller avec la grâce. -- Bah! -- Et vous savez bien que je n'ai jamais résisté à vos entraînements; vous me coûterez mon salut, d'Artagnan. D'Artagnan se pinça les lèvres. -- Allons, dit-il, je prends le péché sur mon compte, débridez-moi un simple signe de croix de chrétien, débridez-moi un Pater et partons. -- Chut! dit Aramis, nous ne sommes déjà plus seuls, et j'entends des étrangers qui montent. -- Eh bien! congédiez-les. -- Impossible; je leur avais donné rendez-vous hier: c'est le principal du collège des jésuites et le supérieur des dominicains. -- Votre état-major, soit. -- Qu'allez-vous faire? -- Je vais aller réveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que vous ayez fini vos conférences. Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne précipita ni son geste ni sa parole. -- Allez, dit-il. D'Artagnan s'avança vers la porte. -- À propos, vous savez où loge Porthos? -- Non; mais je vais m'en informer. -- Prenez le corridor, et ouvrez la deuxième porte à gauche. -- Merci! au revoir. Et d'Artagnan s'éloigna dans la direction indiquée par Aramis. Dix minutes ne s'étaient point écoulées qu'il revint. Il trouva Aramis assis entre le principal du collège des jésuites et le supérieur des dominicains et le principal du collège des jésuites, exactement dans la même situation où il l'avait retrouvé autrefois dans l'auberge de Crèvecoeur. Cette compagnie n'effraya pas le mousquetaire. -- Qu'est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose à me dire, ce me semble, cher ami? -- C'est, répondit d'Artagnan en regardant Aramis, c'est que Porthos n'est pas chez lui. -- Tiens! fit Aramis avec calme; vous êtes sûr? -- Pardieu! je viens de sa chambre. -- Où peut-il être alors? -- Je vous le demande. -- Et vous ne vous en êtes pas informé? -- Si fait. -- Et que vous a-t-on répondu? -- Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire à personne, était probablement sorti. -- Qu'avez-vous fait alors? -- J'ai été à l'écurie, répondit indifféremment d'Artagnan. -- Pour quoi faire? -- Pour voir si Porthos est sorti à cheval. -- Et?... interrogea l'évêque. -- Eh bien! il manque un cheval au râtelier, le numéro 5, Goliath. Tout ce dialogue, on le comprend, n'était pas exempt d'une certaine affectation de la part du mousquetaire et d'une parfaite complaisance de la part d'Aramis. -- Oh! je vois ce que c'est, dit Aramis après avoir rêvé un moment: Porthos est sorti pour nous faire une surprise. -- Une surprise? -- Oui. Le canal qui va de Vannes à la mer est très giboyeux en sarcelles et en bécassines; c'est la chasse favorite de Porthos; il nous en rapportera une douzaine pour notre déjeuner. -- Vous croyez? fit d'Artagnan. -- J'en suis sûr. Où voulez-vous qu'il soit allé? Je parie qu'il a emporté un fusil. -- C'est possible, dit d'Artagnan. -- Faites une chose, cher ami, montez à cheval et le rejoignez. -- Vous avez raison, dit d'Artagnan, j'y vais. -- Voulez-vous qu'on vous accompagne? -- Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai. -- Prenez-vous une arquebuse? -- Merci. -- Faites-vous seller le cheval que vous voudrez. -- Celui que je montais hier en venant de Belle-Île. -- Soit; usez de la maison comme de la vôtre. Aramis sonna et donna l'ordre de seller le cheval que choisirait M. d'Artagnan. D'Artagnan suivit le serviteur chargé de l'exécution de cet ordre. Arrivé à la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer d'Artagnan. Dans ce moment son oeil rencontra l'oeil de son maître. Un froncement de sourcils fit comprendre à l'intelligent espion que l'on donnait à d'Artagnan ce qu'il avait à faire. D'Artagnan monta à cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui battaient le pavé. Un instant après, le serviteur rentra. -- Eh bien? demanda l'évêque. -- Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le serviteur. -- Bien! dit Aramis. En effet, d'Artagnan, chassant tout soupçon, courait vers l'océan, espérant toujours voir dans les landes ou sur la grève la colossale silhouette de son ami Porthos. D'Artagnan s'obstinait à reconnaître des pas de cheval dans chaque flaque d'eau. Quelquefois il se figurait entendre la détonation d'une arme à feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux heures, d'Artagnan chercha Porthos. Pendant la troisième, il revint à la maison. -- Nous nous serons croisés, dit-il, et je vais trouver les deux convives attendant mon retour. D'Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos à l'évêché qu'il ne l'avait trouvé sur le bord du canal. Aramis l'attendait au haut de l'escalier avec une mine désespérée. -- Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d'Artagnan? cria-t-il du plus loin qu'il aperçut le mousquetaire. -- Non. Auriez-vous fait courir après moi? -- Désolé, mon cher ami, désolé de vous avoir fait courir inutilement; mais, vers sept heures, l'aumônier de Saint-Paterne est venu; il avait rencontré du Vallon qui s'en allait et qui, n'ayant voulu réveiller personne à l'évêché, l'avait chargé de me dire que, craignant que M. Gétard ne lui fît quelque mauvais tour en son absence, il allait profiter de la marée du matin pour faire un tour à Belle-Île. -- Mais, dites-moi, Goliath n'a pas traversé les quatre lieues de mer, ce me semble? -- Il y en a bien six, dit Aramis. -- Encore moins, alors. -- Aussi, cher ami, dit le prélat avec un doux sourire, Goliath est à l'écurie, fort satisfait même, j'en réponds, de n'avoir plus Porthos sur le dos. En effet, le cheval avait été ramené du relais par les soins du prélat, à qui aucun détail n'échappait. D'Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l'explication. Il commençait un rôle de dissimulation qui convenait parfaitement aux soupçons qui s'accentuaient de plus en plus dans son esprit. Il déjeuna entre le jésuite et Aramis, ayant le dominicain en face de lui et souriant particulièrement au dominicain, dont la bonne grosse figure lui revenait assez. Le repas fut long et somptueux; d'excellent vin d'Espagne, de belles huîtres du Morbihan, les poissons exquis de l'embouchure de la Loire, les énormes chevrettes de Paimboeuf et le gibier délicat des bruyères en firent les frais. D'Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout, ou du moins ne but que de l'eau. Puis après le déjeuner: -- Vous m'avez offert une arquebuse? dit d'Artagnan. -- Oui. -- Prêtez-la-moi. -- Vous voulez chasser? -- En attendant Porthos, c'est ce que j'ai de mieux à faire, je crois. -- Prenez celle que vous voudrez au trophée. -- Venez-vous avec moi? -- Hélas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse est défendue aux évêques. -- Ah! dit d'Artagnan, je ne savais pas. -- D'ailleurs, continua Aramis, j'ai affaire jusqu'à midi. -- J'irai donc seul? dit d'Artagnan. -- Hélas! oui! mais revenez dîner surtout. -- Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n'y revienne pas. Et là-dessus d'Artagnan quitta son hôte, salua les convives, prit son arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au petit port de Vannes. Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne. Il fréta un petit bâtiment de pêche pour vingt-cinq livres et partit à onze heures et demie, convaincu qu'on ne l'avait pas suivi. On ne l'avait pas suivi, c'était vrai. Seulement, un frère jésuite, placé au haut du clocher de son église, n'avait pas, depuis le matin, à l'aide d'une excellente lunette, perdu un seul de ses pas. À onze heures trois quarts, Aramis était averti que d'Artagnan voguait vers Belle-Île. Le voyage de d'Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le poussait vers Belle-Île. Au fur et à mesure qu'il approchait, ses yeux interrogeaient la côte. Il cherchait à voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des fortifications, l'éclatant habit de Porthos et sa vaste stature se détachant sur un ciel légèrement nuageux. D'Artagnan cherchait inutilement; il débarqua sans avoir rien vu, et apprit du premier soldat interrogé par lui que M. du Vallon n'était point encore revenu de Vannes. Alors, sans perdre un instant, d'Artagnan ordonna à sa petite barque de mettre le cap sur Sarzeau. On sait que le vent tourne avec les différentes heures de la journée; le vent était passé du nord-nord-est au sud-est; le vent était donc presque aussi bon pour le retour à Sarzeau qu'il l'avait été pour le voyage de Belle-Île. En trois heures, d'Artagnan eut touché le continent; deux autres heures lui suffirent pour gagner Vannes. Malgré la rapidité de la course, ce que d'Artagnan dévora d'impatience et de dépit pendant cette traversée, le pont seul du bateau sur lequel il trépigna pendant trois heures pourrait le raconter à l'histoire. D'Artagnan ne fit qu'un bond du quai où il était débarqué au palais épiscopal. Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et il voulait lui reprocher sa duplicité, avec réserve toutefois, mais avec assez d'esprit néanmoins pour lui en faire sentir toutes les conséquences et lui arracher une partie de son secret. Il espérait enfin, grâce à cette verve d'expression qui est aux mystères ce que la charge à la baïonnette est aux redoutes, enlever le mystérieux Aramis jusqu'à une manifestation quelconque. Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui lui fermait le passage tout en lui souriant d'un air béat. -- Monseigneur? cria d'Artagnan en essayant de l'écarter de la main. Un instant ébranlé, le valet reprit son aplomb. -- Monseigneur? fit-il. -- Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbécile? -- Si fait; vous êtes le chevalier d'Artagnan. -- Alors, laisse-moi passer. -- Inutile. -- Pourquoi inutile? -- Parce que Sa Grandeur n'est point chez elle. -- Comment, Sa Grandeur n'est point chez elle! Mais où est-elle donc? -- Partie. -- Partie? -- Oui. -- Pour où? -- Je n'en sais rien; mais peut-être le dit-elle à Monsieur le chevalier. -- Comment? où cela? de quelle façon? -- Dans cette lettre qu'elle m'a remise pour Monsieur le chevalier. Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche. -- Eh! donne donc, maroufle! fit d'Artagnan en la lui arrachant des mains. Oh! oui, continua d'Artagnan à la première ligne; oui, je comprends. Et il lut à demi-voix: «Cher ami, Une affaire des plus urgentes m'appelle dans une des paroisses de mon diocèse. J'espérais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours à Belle-Île avec notre cher Porthos. Amusez-vous bien, mais n'essayez pas de lui tenir tête à table; c'est un conseil que je n'eusse pas donné, même à Athos, dans son plus beau et son meilleur temps. Adieu, cher ami; croyez bien que j'en suis aux regrets de n’avoir pas mieux et plus longtemps profité de votre excellente compagnie.» -- Mordioux! s'écria d'Artagnan, je suis joué. Ah! pécore, brute, triple sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh! dupé, dupé comme un singe à qui on donne une noix vide! Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du valet de chambre, il s'élança hors du palais épiscopal. Furet, si bon trotteur qu'il fût, n'était plus à la hauteur des circonstances. D'Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un cheval auquel il fit voir, avec de bons éperons et une main légère que les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la création. Chapitre LXXIV -- Où d'Artagnan court, où Porthos ronfle, où Aramis conseille Trente à trente-cinq heures après les événements que nous venons de raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit sa porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mandé que nous connaissons déjà, un carrosse attelé de quatre chevaux ruisselant de sueur entra au galop dans la cour. Ce carrosse était probablement attendu, car trois ou quatre laquais se précipitèrent vers la portière, qu'ils ouvrirent tandis que M. Fouquet se levait de son bureau et courait lui-même à la fenêtre. Un homme sortit péniblement du carrosse, descendant avec difficulté les trois degrés du marchepied et s'appuyant sur l'épaule des laquais. À peine eut-il dit son nom, que celui sur l'épaule duquel il ne s'appuyait point s'élança vers le perron et disparut dans le vestibule. Cet homme courait prévenir son maître; mais il n'eut pas besoin de frapper à la porte. Fouquet était debout sur le seuil. -- Mgr l'évêque de Vannes! dit le laquais. -- Bien! dit Fouquet. Puis, se penchant sur la rampe de l'escalier, dont Aramis commençait à monter les premiers degrés: -- Vous, cher ami, dit-il, vous si tôt! -- Oui, moi-même, monsieur; mais moulu, brisé, comme vous voyez. -- Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui présentant son bras sur lequel Aramis s'appuya, tandis que les serviteurs s'éloignèrent avec respect. -- Bah! répondit Aramis, ce n'est rien, puisque me voilà; le principal était que j'arrivasse, et me voilà arrivé. -- Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet derrière Aramis et lui. -- Sommes-nous seuls? -- Oui, parfaitement seuls. -- Nul ne peut nous écouter? nul ne peut nous entendre? -- Soyez donc tranquille. -- M. du Vallon est arrivé? -- Oui. -- Et vous avez reçu ma lettre? -- Oui, l'affaire est grave, à ce qu'il paraît, puisqu'elle nécessite votre présence à Paris, dans un moment où votre présence était si urgente là-bas. -- Vous avez raison, on ne peut plus grave. -- Merci, merci! De quoi s'agit-il? Mais, pour Dieu, et avant toute chose, respirez, cher ami; vous êtes pâle à faire frémir! -- Je souffre, en effet; mais, par grâce! ne faites pas attention à moi. M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa lettre? -- Non: j'ai entendu un grand bruit, je me suis mis à la fenêtre; j'ai vu, au pied du perron, une espèce de cavalier de marbre; je suis descendu, il m'a tendu la lettre, et son cheval est tombé mort. -- Mais lui? -- Lui est tombé avec le cheval; on l'a enlevé pour le porter dans les appartements; la lettre lue, j'ai voulu monter près de lui pour avoir de plus amples nouvelles: mais il était endormi de telle façon qu'il a été impossible de le réveiller. J'ai eu pitié de lui, et j'ai ordonné qu'on lui ôtât ses bottes et qu'on le laissât tranquille. -- Bien; maintenant, voici ce dont il s'agit, monseigneur. Vous avez vu M. d'Artagnan à Paris, n'est-ce pas? -- Certes, et c'est un homme d'esprit et même un homme de coeur, bien qu'il m'ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d'Emerys. -- Hélas! oui, je le sais; j'ai rencontré à Tours le courrier qui m'apportait la lettre de Gourville et les dépêches de Pellisson. Avez-vous bien réfléchi à cet événement, monsieur? -- Oui. -- Et vous avez compris que c'était une attaque directe à votre souveraineté? -- Croyez-vous? -- Oh! oui, je le crois. -- Eh bien! je vous l'avouerai, cette sombre idée m'est venue, à moi aussi. -- Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, écoutez bien... j'en reviens à d'Artagnan. -- J'écoute. -- Dans quelle circonstance l'avez-vous vu? -- Il est venu chercher de l'argent. -- Avec quelle ordonnance? -- Avec un bon du roi. -- Direct? -- Signé de Sa Majesté. -- Voyez-vous! Eh bien! d'Artagnan est venu à Belle-Île; il était déguisé, il passait pour un intendant quelconque chargé par son maître d'acheter des salines. Or, d'Artagnan n'a pas d'autre maître que le roi; il venait donc comme envoyé du roi. Il a vu Porthos. -- Qu'est-ce que Porthos? -- Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon à Belle-Île, et il sait, comme vous et moi, que Belle-Île est fortifiée. -- Et vous croyez que le roi l'aurait envoyé? dit Fouquet tout pensif. -- Assurément. -- Et d'Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux? -- Le plus dangereux de tous. -- Je l'ai donc bien jugé du premier coup d'oeil. -- Comment cela? -- J'ai voulu me l'attacher. -- Si vous avez jugé que ce fût l'homme de France le plus brave, le plus fin et le plus adroit, vous l'avez bien jugé. -- Il faut donc l'avoir à tout prix! -- D'Artagnan? -- N'est-ce pas votre avis? -- C'est mon avis; mais vous ne l'aurez pas. -- Pourquoi? -- Parce que nous avons laissé passer le temps. Il était en dissentiment avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment; depuis il a passé en Angleterre, depuis il a puissamment contribué à la restauration, depuis il a gagné une fortune, depuis enfin il est rentré au service du roi. Eh bien! s'il est rentré au service du roi, c'est qu'on lui a bien payé ce service. -- Nous le paierons davantage, voilà tout. -- Oh! monsieur, permettez; d'Artagnan a une parole, et, une fois engagée, cette parole demeure où elle est. -- Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquiétude. -- Que pour le moment il s'agit de parer un coup terrible. -- Et comment le parez-vous? -- Attendez... d'Artagnan va venir rendre compte au roi de sa mission. -- Oh! nous avons le temps d'y penser. -- Comment cela? -- Vous avez bonne avance sur lui, je présume? -- Dix heures à peu près. -- Eh bien! en dix heures... Aramis secoua sa tête pâle. -- Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui fendent l'air: d'Artagnan va plus vite que le nuage et que l'oiseau; d'Artagnan, c'est le vent qui les emporte. -- Allons donc! -- Je vous dis que c'est quelque chose de surhumain que cet homme, monsieur; il est de mon âge, et je le connais depuis trente-cinq ans. -- Eh bien? -- Eh bien! écoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expédié M. du Vallon à deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures d'avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrivé? -- Voilà quatre heures, à peu près. -- Vous voyez bien, j'ai gagné quatre heures sur lui, et cependant c'est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tué sur la route huit chevaux dont j'ai retrouvé les cadavres. Moi, j'ai couru la poste cinquante lieues, mais j'ai la goutte, la gravelle, que sais-je? de sorte que la fatigue me tue. J'ai dû descendre à Tours; depuis, roulant en carrosse à moitié mort, à moitié versé, souvent traîné sur les flancs, parfois sur le dos de la voiture, toujours au galop de quatre chevaux furieux, je suis arrivé, arrivé gagnant quatre heures sur Porthos; mais, voyez-vous, d'Artagnan ne pèse pas trois cents livres comme Porthos, d'Artagnan n'a pas la goutte et la gravelle comme moi: ce n'est pas un cavalier, c'est un centaure; d'Artagnan, voyez-vous, parti pour Belle-Île quand je partais pour Paris, d'Artagnan, malgré dix heures d'avance que j'ai sur lui, d'Artagnan arrivera deux heures après moi. -- Mais enfin, les accidents? -- Il n'y a pas d'accidents pour lui. -- Si les chevaux manquent? -- Il courra plus vite que les chevaux. -- Quel homme, bon Dieu! -- Oui, c'est un homme que j'aime et que j'admire; je l'aime, parce qu'il est bon, grand, loyal; je l'admire, parce qu'il représente pour moi le point culminant de la puissance humaine; mais, tout en l'aimant, tout en l'admirant, je le crains et je le prévois. Donc, je me résume, monsieur: dans deux heures, d'Artagnan sera ici; prenez les devants, courez au Louvre, voyez le roi avant qu'il voie d'Artagnan. -- Que dirai-je au roi? -- Rien; donnez-lui Belle-Île. -- Oh! monsieur d'Herblay, monsieur d'Herblay! s'écria Fouquet, que de projets manqués tout à coup! -- Après un projet avorté, il y a toujours un autre projet que l'on peut mener à bien! Ne désespérons jamais, et allez, monsieur, allez vite. -- Mais cette garnison si soigneusement triée, le roi la fera changer tout de suite. -- Cette garnison, monsieur, était au roi quand elle entra dans Belle-Île; elle est à vous aujourd'hui: il en sera de même pour toutes les garnisons après quinze jours d'occupation. Laissez faire, monsieur. Voyez-vous inconvénient à avoir une armée à vous au bout d'un an au lieu d'un ou deux régiments? Ne voyez-vous pas que votre garnison d'aujourd'hui vous fera des partisans à La Rochelle, à Nantes, à Bordeaux, à Toulouse, partout où on l'enverra? «Allez au roi, monsieur, allez, le temps s'écoule, et d'Artagnan, pendant que nous perdons notre temps, vole comme une flèche sur le grand chemin. -- Monsieur d'Herblay, vous savez que toute parole de vous est un germe qui fructifie dans ma pensée; je vais au Louvre. -- À l'instant même, n'est-ce pas? -- Je ne vous demande que le temps de changer d'habits. -- Rappelez-vous que d'Artagnan n'a pas besoin de passer par Saint-Mandé, lui, mais qu'il se rendra tout droit au Louvre; c'est une heure à retrancher sur l'avance qui nous reste. -- D'Artagnan peut tout avoir, excepté mes chevaux anglais; je serai au Louvre dans vingt-cinq minutes. Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le départ. Aramis n'eut que le temps de lui dire: -- Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends avec impatience. Cinq minutes après, le surintendant volait vers Paris. Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre où reposait Porthos. À la porte du cabinet de Fouquet, il fut serré dans les bras de Pellisson, qui venait d'apprendre son arrivée et quittait les bureaux pour le voir. Aramis reçut, avec cette dignité amicale qu'il savait si bien prendre, ces caresses aussi respectueuses qu'empressées; mais tout à coup, s'arrêtant sur le palier: -- Qu'entends-je là-haut? demanda-t-il. On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil à celui d’un tigre affamé ou d'un lion impatient. -- Oh! ce n'est rien, dit Pellisson en souriant. -- Mais enfin?... -- C'est M. du Vallon qui ronfle. -- En effet, dit Aramis, il n'y avait que lui capable de faire un tel bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m'informe s'il ne manque de rien? -- Et vous, permettez-vous que je vous accompagne? -- Comment donc! Tous deux entrèrent dans la chambre. Porthos était étendu sur un lit, la face violette plutôt que rouge, les yeux gonflés, la bouche béante. Ce rugissement qui s'échappait des profondes cavités de sa poitrine faisait vibrer les carreaux des fenêtres. À ses muscles tendus et sculptés en saillie sur sa face, à ses cheveux collés de sueur, aux énergiques soulèvements de son menton et de ses épaules, on ne pouvait refuser une certaine admiration: la force poussée à ce point, c'est presque de la divinité. Les jambes et les pieds herculéens de Porthos avaient, en se gonflant, fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son énorme corps s'était convertie en une rigidité de pierre. Porthos ne remuait pas plus que le géant de granit couché dans la plaine d'Agrigente. Sur l'ordre de Pellisson, un valet de chambre s'occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au monde n'eût pu les lui arracher. Quatre laquais y avaient essayé en vain, tirant à eux comme des cabestans. Ils n'avaient pas même réussi à réveiller Porthos. On lui enleva ses bottes par lanières, et ses jambes retombèrent sur le lit; on lui coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l'y laissa une heure, puis on le revêtit de linge blanc et on l'introduisit dans un lit bassiné, le tout avec des efforts et des peines qui eussent incommodé un mort, mais qui ne firent pas même ouvrir l'oeil à Porthos et n'interrompirent pas une seconde l'orgue formidable de ses ronflements. Aramis voulait, de son côté, nature sèche et nerveuse, armée d'un courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec Gourville et Pellisson; mais il s'évanouit sur la chaise où il s'était obstiné à rester. On l'enleva pour le porter dans une chambre voisine, où le repos du lit ne tarda point à provoquer le calme de la tête. Chapitre LXXV -- Où M. Fouquet agit Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son attelage anglais. Le roi travaillait avec Colbert. Tout à coup le roi demeura pensif. Ces deux arrêts de mort qu'il avait signés en montant sur le trône lui revenaient parfois en mémoire. C'étaient deux taches de deuil qu'il voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu'il voyait les yeux fermés. -- Monsieur, dit-il tout à coup à l'intendant, il me semble parfois que ces deux hommes que vous avez fait condamner n'étaient pas de bien grands coupables. -- Sire, ils avaient été choisis dans le troupeau des traitants, qui avait besoin d'être décimé. -- Choisis par qui? -- Par la nécessité, Sire, répondit froidement Colbert. -- La nécessité! grand mot! murmura le jeune roi. -- Grande déesse, Sire. -- C'étaient des amis fort dévoués au surintendant, n'est-ce pas? -- Oui, Sire, des amis qui eussent donné leur vie pour M. Fouquet. -- Ils l'ont donnée, monsieur, dit le roi. -- C'est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n'était pas leur intention. -- Combien ces hommes avaient-ils dilapidé d'argent? -- Dix millions peut-être, dont six ont été confisqués sur eux. -- Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un certain sentiment de répugnance. -- Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menaçant M. Fouquet, ne l'a point atteint. -- Vous concluez, monsieur Colbert?... -- Que si M. Fouquet a soulevé contre Votre Majesté une troupe de factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulèvera une armée quand il s'agira de se soustraire lui-même au châtiment. Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui ressemblent au feu sombre d'un éclair d'orage; un de ces regards qui vont illuminer les ténèbres des plus profondes consciences. -- Je m'étonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles choses, vous ne veniez pas me donner un avis. -- Quel avis, Sire? -- Dites-moi d'abord, clairement et précisément, ce que vous pensez, monsieur Colbert. -- Sur quoi? -- Sur la conduite de M. Fouquet. -- Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d'attirer à lui l'argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d'une partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu'enfin les fainéants appellent la poésie, et les politiques la corruption; je pense qu'en soudoyant les sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les faibles et les obscurs. -- Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert? -- Les projets de M. Fouquet, Sire? -- Oui. -- On les nomme crimes de lèse-majesté. -- Et que fait-on aux criminels de lèse-majesté? -- On les arrête, on les juge, on les punit. -- Vous êtes bien sûr que M. Fouquet a conçu la pensée du crime que vous lui imputez? -- Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement d'exécution. -- Eh bien! j'en reviens à ce que je disais, monsieur Colbert. -- Et vous disiez, Sire? -- Donnez-moi un conseil. -- Pardon, Sire, mais auparavant j'ai encore quelque chose à ajouter. -- Dites. -- Une preuve évidente, palpable, matérielle de trahison. -- Laquelle? -- Je viens d'apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Île- en-Mer. -- Ah! vraiment! -- Oui, Sire. -- Vous en êtes sûr? -- Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu'il y a de soldats à Belle-Île? -- Non, ma foi; et vous? -- Je l'ignore, Sire, je voulais donc proposer à Votre Majesté d'envoyer quelqu'un à Belle-Île. -- Qui cela? -- Moi, par exemple. -- Qu'iriez-vous faire à Belle-Île? -- M'informer s'il est vrai qu'à l'exemple des anciens seigneurs féodaux, M. Fouquet fait créneler ses murailles. -- Et dans quel but ferait-il cela? -- Dans le but de se défendre un jour contre son roi. -- Mais s'il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut faire tout de suite comme vous disiez: il faut arrêter M. Fouquet. -- Impossible! -- Je croyais vous avoir déjà dit, monsieur, que je supprimais ce mot dans mon service. -- Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être surintendant général. -- Eh bien? -- Et que par conséquent, par cette charge, il n'ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l'armée par ses largesses, toute la littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents. -- C'est-à-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet? -- Rien absolument, du moins à cette heure, Sire. -- Vous êtes un conseiller stérile, monsieur Colbert. -- Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus à montrer le péril à Votre Majesté. -- Allons donc! Par où peut-on saper le colosse? Voyons! Et le roi se mit à rire avec amertume. -- Il a grandi par l'argent, tuez-le par l'argent, Sire. -- Si je lui enlevais sa charge? -- Mauvais moyen. -- Le bon, le bon alors? -- Ruinez-le, Sire, je vous le dis. -- Comment cela? -- Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les occasions. -- Indiquez-les moi. -- En voici une d'abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier, ses noces doivent être magnifiques. C'est une belle occasion pour votre Majesté de demander un million à M. Fouquet; M. Fouquet, qui paie vingt mille livres d'un coup, lorsqu'il n'en doit que cinq, trouvera facilement ce million quand le demandera Votre Majesté. -- C'est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV. -- Si Votre Majesté veut signer l'ordonnance, je ferai prendre l'argent moi-même. Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui présenta une plume. En ce moment, l'huissier entrouvrit la porte et annonça M. le surintendant. Louis pâlit. Colbert laissa tomber la plume et s'écarta du roi sur lequel il étendait ses ailes noires de mauvais ange. Le surintendant fit son entrée en homme de cour, à qui un seul coup d'oeil suffit pour apprécier une situation. Cette situation n'était pas rassurante pour Fouquet, quelle que fût la conscience de sa force. Le petit oeil noir de Colbert, dilaté par l'envie, et l'oeil limpide de Louis XIV, enflammé par la colère, signalaient un danger pressant. Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux soldats qui distinguent, à travers les rumeurs du vent et des feuillages, le retentissement lointain des pas d'une troupe armée; ils peuvent, après avoir écouté, dire à peu près combien d'hommes marchent, combien d'armes résonnent, combien de canons roulent. Fouquet n'eut donc qu'à interroger le silence qui s'était fait à son arrivée: il le trouva gros de menaçantes révélations. Le roi lui laissa tout le temps de s'avancer jusqu'au milieu de la chambre. Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment. Fouquet saisit hardiment l'occasion. -- Sire, dit-il, j'étais impatient de voir Votre Majesté. -- Et pourquoi? demanda Louis. -- Pour lui annoncer une bonne nouvelle. Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du coeur, ressemblait en beaucoup de points à Fouquet. Même pénétration, même habitude des hommes. De plus, cette grande force de contraction, qui donne aux hypocrites le temps de réfléchir et de se ramasser pour prendre du ressort. Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu'il allait lui porter. Ses yeux brillèrent. -- Quelle nouvelle? demanda le roi. Fouquet déposa un rouleau de papier sur la table. -- Que Votre Majesté veuille bien jeter les yeux sur ce travail, dit-il. Le roi déplia lentement le rouleau. -- Des plans? dit-il. -- Oui, Sire. -- Et quels sont ces plans? -- Une fortification nouvelle, Sire. -- Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de stratégie, monsieur Fouquet. -- Je m'occupe de tout ce qui peut être utile au règne de Votre Majesté, répliqua Fouquet. -- Belles images! dit le roi en regardant le dessin. -- Votre Majesté comprend sans doute, dit Fouquet en s'inclinant sur le papier: ici est la ceinture de murailles, là les forts, là les ouvrages avancés. -- Et que vois-je là, monsieur? -- La mer. -- La mer tout autour? -- Oui, Sire. -- Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan? -- Sire, c'est Belle-Île-en-Mer, répondit Fouquet avec simplicité. À ce mot, à ce nom, Colbert fit un mouvement si marqué que le roi se retourna pour lui recommander la réserve. Fouquet ne parut pas s'être ému le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe du roi. -- Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle- Île? -- Oui, Sire, et j'en apporte les devis et les comptes à Votre Majesté, répliqua Fouquet; j'ai dépensé seize cent mille livres à cette opération. -- Pour quoi faire? répliqua froidement Louis qui avait puisé de l'initiative dans un regard haineux de l'intendant. -- Pour un but assez facile à saisir, répondit Fouquet, Votre Majesté était en froid avec la Grande-Bretagne. -- Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j'ai fait alliance avec elle. -- Depuis un mois, Sire, Votre Majesté l'a bien dit; mais il y a près de six mois que les fortifications de Belle-Île sont commencées. -- Alors elles sont devenues inutiles. -- Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J'avais fortifié Belle-Île contre MM. Monck et Lambert et tous ces bourgeois de Londres qui jouaient au soldat. Belle-Île se trouvera toute fortifiée contre les Hollandais à qui ou l'Angleterre ou Votre Majesté ne peut manquer de faire la guerre. Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert. -- Belle-Île, je crois, ajouta Louis, est à vous, monsieur Fouquet? -- Non, Sire. -- À qui donc alors? -- À Votre Majesté. Colbert fut saisi d'effroi comme si un gouffre se fût ouvert sous ses pieds. Louis tressaillit d'admiration, soit pour le génie, soit pour le dévouement de Fouquet. -- Expliquez-vous, monsieur, dit-il. -- Rien de plus facile, Sire; Belle-Île est une terre à moi; je l'ai fortifiée de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut s'opposer à ce qu'un sujet fasse un humble présent à son roi, j'offre à Votre Majesté la propriété de la terre dont elle me laissera l'usufruit. Belle-Île, place de guerre, doit être occupée par le roi; Sa Majesté, désormais, pourra y tenir une sûre garnison. Colbert se laissa presque entièrement aller sur le parquet glissant. Il eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux colonnes de la boiserie. -- C'est une grande habileté d'homme de guerre que vous avez témoignée là, monsieur, dit Louis XIV. -- Sire, l'initiative n'est pas venue de moi, répondit Fouquet; beaucoup d'officiers me l'ont inspirée; les plans eux-mêmes ont été faits par un ingénieur des plus distingués. -- Son nom? -- M. du Vallon. -- M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est fâcheux, monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas le nom des hommes de talent qui honorent mon règne. Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se sentait écrasé, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se présentait à ses lèvres, il souffrait un martyre inexprimable. -- Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV. Colbert s'inclina, plus pâle que ses manchettes de dentelles de Flandre. Fouquet continua: -- Les maçonneries sont de mastic romain; des architectes me l'ont composé d'après les relations de l'Antiquité. -- Et les canons? demanda Louis. -- Oh! Sire, ceci regarde Votre Majesté, il ne m'appartient pas de mettre des canons chez moi, sans que Votre Majesté m'ait dit qu'elle était chez elle. Louis commençait à flotter indécis entre la haine que lui inspirait cet homme si puissant et la pitié que lui inspirait cet autre homme abattu, qui lui semblait la contrefaçon du premier. Mais la conscience de son devoir de roi l'emporta sur les sentiments de l'homme. Il allongea son doigt sur le papier. -- Ces plans ont dû vous coûter beaucoup d'argent à exécuter? dit- il. -- Je croyais avoir eu l'honneur de dire le chiffre à Votre Majesté. -- Redites, je l'ai oublié. -- Seize cent mille livres. -- Seize cent mille livres! Vous êtes énormément riche, monsieur Fouquet. -- C'est Votre Majesté qui est riche, dit le surintendant, puisque Belle-Île est à elle. -- Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet... Le roi s'arrêta. -- Eh bien! Sire?... demanda le surintendant. -- Je prévois le moment où je manquerai d'argent. -- Vous, Sire? -- Oui, moi. -- Et à quel moment donc? -- Demain, par exemple. -- Que Votre Majesté me fasse l'honneur de s'expliquer. -- Mon frère épouse Madame d'Angleterre. -- Eh bien, Sire? -- Eh bien! je dois faire à la jeune princesse une réception digne de la petite-fille de Henri IV. -- C'est trop juste, Sire. -- J'ai donc besoin d'argent. -- Sans doute. -- Et il me faudrait... Louis XIV hésita. La somme qu'il avait à demander était juste celle qu'il avait été obligé de refuser à Charles II. Il se tourna vers Colbert pour qu'il donnât le coup. -- Il me faudrait demain... répéta-t-il en regardant Colbert. -- Un million, dit brutalement celui-ci enchanté de reprendre sa revanche. Fouquet tournait le dos à l'intendant pour écouter le roi. Il ne se retourna même point et attendit que le roi répétât ou plutôt murmurât: -- Un million. -- Oh! Sire, répondit dédaigneusement Fouquet, un million! que fera Votre Majesté avec un million? -- Il me semble cependant... dit Louis XIV. -- C'est ce qu'on dépense aux noces du plus petit prince d'Allemagne. -- Monsieur... -- Il faut deux millions au moins à Votre Majesté. Les chevaux seuls emporteront cinq cent mille livres. J'aurai l'honneur d'envoyer ce soir seize cent mille livres à Votre Majesté. -- Comment, dit le roi, seize cent mille livres! -- Attendez, Sire, répondit Fouquet sans même se retourner vers Colbert, je sais qu'il manque quatre cent mille livres. Mais ce monsieur de l'intendance (et par-dessus son épaule il montrait du pouce Colbert, qui pâlissait derrière lui), mais ce monsieur de l'intendance... a dans sa caisse neuf cent mille livres à moi. Le roi se retourna pour regarder Colbert. -- Mais... dit celui-ci. -- Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement à Colbert, Monsieur a reçu il y a huit jours seize cent mille livres; il a payé cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux hôpitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui restent. Alors, se tournant à demi vers Colbert, comme fait un chef dédaigneux vers son inférieur: -- Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient remises ce soir en or à Sa Majesté. -- Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres? -- Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant huit heures. Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit à reculons sa sortie sans honorer d'un seul regard l'envieux auquel il venait de raser à moitié la tête. Colbert déchira de rage son point de Flandre et mordit ses lèvres jusqu'au sang. Fouquet n'était pas à la porte du cabinet que l'huissier, passant à coté de lui, cria: -- Un courrier de Bretagne pour Sa Majesté. -- M. d'Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une heure cinquante-cinq minutes. Il était temps! Chapitre LXXVI -- Où d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine Le lecteur sait d'avance qui l'huissier annonçait en annonçant le messager de Bretagne. Ce messager, il était facile de le reconnaître. C'était d'Artagnan, l'habit poudreux, le visage enflammé, les cheveux dégouttants de sueur, les jambes roidies; il levait péniblement les pieds à la hauteur de chaque marche sur laquelle résonnaient ses éperons ensanglantés. Il aperçut sur le seuil, au moment où il le franchissait, le surintendant. Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tôt, lui amenait la ruine ou la mort. D'Artagnan trouva dans sa bonté d'âme et dans son inépuisable vigueur corporelle assez de présence d'esprit pour se rappeler le bon accueil de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutôt par bienveillance et par compassion que par respect. Il se sentit sur les lèvres ce mot qui tant de fois avait été répété au duc de Guise: «Fuyez!» Mais prononcer ce mot, c'eût été trahir une cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un huissier, c'eût été se perdre gratuitement sans sauver personne. D'Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et entra. En ce moment même, le roi flottait entre la surprise où venaient de le jeter les dernières paroles de Fouquet et le plaisir du retour de d'Artagnan. Sans être courtisan, d'Artagnan avait le regard aussi sûr et aussi rapide que s'il l'eût été. Il lut en entrant l'humiliation dévorante imprimée au front de Colbert. Il put même entendre ces mots que lui disait le roi: -- Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres à la surintendance? Colbert, suffoqué, s'inclinait sans répondre. Toute cette scène entra donc dans l'esprit de d'Artagnan par les yeux et par les oreilles à la fois. Le premier mot de Louis XIV à son mousquetaire, comme s'il eût voulu faire opposition à ce qu'il disait en ce moment, fut un bonjour affectueux. Puis son second un congé à Colbert. Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis que d'Artagnan retroussait les crocs de sa moustache. -- J'aime à voir dans ce désordre un de mes serviteurs, dit le roi, admirant la martiale souillure des habits de son envoyé. -- En effet, Sire, dit d'Artagnan, j'ai cru ma présence assez urgente au Louvre pour me présenter ainsi devant vous. -- Vous m'apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le roi en souriant. -- Sire, voici la chose en deux mots: Belle-Île est fortifiée, admirablement fortifiée; Belle-Île a une double enceinte, une citadelle, deux forts détachés; son port renferme trois corsaires, et ses batteries de côte n'attendent plus que du canon. -- Je sais tout cela, monsieur, répondit le roi. -- Ah! Votre Majesté sait tout cela? fit le mousquetaire stupéfait. -- J'ai le plan des fortifications de Belle-Île, dit le roi. -- Votre Majesté a le plan?... -- Le voici. -- En effet, Sire, dit d'Artagnan, c'est bien cela, et là-bas j'ai vu le pareil. Le front de d'Artagnan se rembrunit. -- Ah! je comprends, Votre Majesté ne s'est pas fiée à moi seul, et elle a envoyé quelqu'un, dit-il d'un ton plein de reproche. -- Qu'importe, monsieur, de quelle façon j'ai appris ce que je sais, du moment que je le sais? -- Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher même à déguiser son mécontentement; mais je me permettrai de dire à Votre Majesté que ce n'était point la peine de me faire tant courir, de risquer vingt fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant ici d'une pareille nouvelle. Sire, quand on se défie des gens, ou quand on les croit insuffisants, on ne les emploie pas. Et d'Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et fit tomber sur le parquet une poussière sanglante. Le roi le regardait et jouissait intérieurement de son premier triomphe. -- Monsieur, dit-il au bout d'un instant, non seulement Belle-Île m'est connue, mais encore Belle-Île est à moi. -- C'est bon, c'est bon, Sire; je ne vous en demande pas davantage, répondit d'Artagnan. Mon congé! -- Comment! votre congé? -- Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans le gagner, ou plutôt pour le gagner mal. Mon congé, Sire! -- Oh! oh! -- Mon congé, ou je le prends. -- Vous vous fâchez, monsieur? -- Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures, je cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j'arrive roide comme un pendu, et un autre est arrivé avant moi! Allons! je suis un niais. Mon congé, Sire! -- Monsieur d'Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche sur le bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire ne nuira en rien à ce que je vous ai promis. Parole donnée, parole tenue. Et le jeune roi, allant droit à sa table, ouvrit un tiroir et y prit un papier plié en quatre. -- Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l'avez gagné, dit-il, monsieur d'Artagnan. D'Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda à deux fois. Il ne pouvait en croire ses yeux. -- Et ce brevet, continua le roi, vous est donné, non seulement pour votre voyage à Belle-Île, mais encore pour votre brave intervention à la place de Grève. Là, en effet, vous m'avez servi bien vaillamment. -- Ah! ah! dit d'Artagnan, sans que sa puissance sur lui-même pût empêcher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez aussi cela, Sire? -- Oui, je le sais. Le roi avait le regard perçant et le jugement infaillible, quand il s'agissait de lire dans une conscience. -- Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose à dire et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement, monsieur: vous savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que vous aviez toute franchise avec moi. -- Eh bien! Sire, ce que j'ai, c'est que j'aimerais mieux être nommé capitaine des mousquetaires pour avoir chargé à la tête de ma compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour avoir fait pendre deux malheureux. -- Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là? -- Et pourquoi Votre Majesté me soupçonnerait-elle de dissimulation, je le lui demande? -- Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez vous repentir d'avoir tiré l'épée pour moi. -- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je me repens d'avoir tiré l'épée à cause des résultats que cette action a amenés; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n'étaient ni vos ennemis ni les miens, et ils ne se défendaient pas. Le roi garda un moment le silence. -- Et votre compagnon, monsieur d'Artagnan, partage-t-il votre repentir? -- Mon compagnon? -- Oui, vous n'étiez pas seul, ce me semble. -- Seul? où cela? -- À la place de Grève. -- Non, Sire, non, dit d'Artagnan, rougissant au soupçon que le roi pouvait avoir l'idée que lui, d'Artagnan, avait voulu accaparer pour lui seul la gloire qui revenait à Raoul; non, mordioux! et, comme dit Votre Majesté? j'avais un compagnon, et même un bon compagnon. -- Un jeune homme? -- Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j'en fais compliment à Votre Majesté, elle est aussi bien informée du dehors que du dedans. C'est M. Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports? -- M. Colbert ne m'a dit que du bien de vous, monsieur d'Artagnan, et il eût été malvenu à m'en dire autre chose. -- Ah! c'est heureux! -- Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme. -- Et c'est justice, dit le mousquetaire. -- Enfin, il paraît que ce jeune homme est un brave, dit Louis XIV, pour aiguiser ce sentiment qu'il prenait pour du dépit. -- Un brave, oui, Sire, répéta d'Artagnan, enchanté, de son côté, de pousser le roi sur le compte de Raoul. -- Savez-vous son nom? -- Mais je pense... -- Vous le connaissez donc? -- Depuis à peu près vingt-cinq ans, oui, Sire. -- Mais il a vingt-cinq ans à peine! s'écria le roi. -- Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voilà tout. -- Vous m'affirmez cela? -- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majesté m'interroge avec une défiance dans laquelle je reconnais un tout autre caractère que le sien. M. Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublié de vous dire que ce jeune homme était le fils de mon ami intime? -- Le vicomte de Bragelonne? -- Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour père M. le comte de La Fère, qui a si puissamment aidé à la restauration du roi Charles II. Oh! Bragelonne est d'une race de vaillants, Sire. -- Alors il est le fils de ce seigneur qui m'est venu trouver, ou plutôt qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi Charles II, pour nous offrir son alliance? -- Justement. -- Et c'est un brave que ce comte de La Fère, dites-vous? -- Sire, c'est un homme qui a plus de fois tiré l'épée pour le roi votre père qu'il n'y a encore de jours dans la vie bienheureuse de Votre Majesté. Ce fut Louis XIV qui se mordit les lèvres à son tour. -- Bien, monsieur d'Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fère est votre ami? -- Mais depuis tantôt quarante ans, oui; Sire. Votre Majesté voit que je ne lui parle pas d'hier. -- Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur d'Artagnan? -- Enchanté, Sire. Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut. -- Appelez M. de Bragelonne, dit le roi. -- Ah! ah! il est ici? dit d'Artagnan. -- Il est de garde aujourd'hui au Louvre avec la compagnie des gentilshommes de M. le Prince. Le roi achevait à peine, quand Raoul se présenta, et, voyant d'Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que sur les lèvres de la jeunesse. -- Allons, allons, dit familièrement d'Artagnan à Raoul, le roi permet que tu m'embrasses; seulement, dis à Sa Majesté que tu la remercies. Raoul s'inclina si gracieusement, que Louis, à qui toutes les supériorités savaient plaire lorsqu'elles n'affectaient rien contre la sienne, admira cette beauté, cette vigueur et cette modestie. -- Monsieur, dit le roi s'adressant à Raoul, j'ai demandé à M. le prince qu'il veuille bien vous céder à moi; j'ai reçu sa réponse; vous m'appartenez donc dès ce matin. M. le prince était bon maître; mais j'espère bien que vous ne perdrez pas au change. -- Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit d'Artagnan, qui avait deviné le caractère de Louis et qui jouait avec son amour-propre dans certaines limites, bien entendu, réservant toujours les convenances et flattant, lors même qu'il semblait railler. -- Sire, dit alors Bragelonne d'une voix douce et pleine de charmes, avec cette élocution naturelle et facile qu'il tenait de son père; Sire, ce n'est point d'aujourd'hui que je suis à Votre Majesté. -- Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre expédition de la place de Grève. Ce jour-là, en effet, vous fûtes bien à moi, monsieur. -- Sire, ce n'est point non plus de ce jour que je parle; il ne me siérait point de rappeler un service si minime en présence d'un homme comme M. d'Artagnan; je voulais parler d'une circonstance qui a fait époque dans ma vie et qui m'a consacré, dès l'âge de seize ans, au service dévoué de Votre Majesté. -- Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites, monsieur? -- La voici... Lorsque je partis pour ma première campagne, c'est- à-dire pour rejoindre l'armée de M. le prince, M. le comte de La Fère me vint conduire jusqu'à Saint-Denis, où les restes du roi Louis XIII attendent, sur les derniers degrés de la basilique funèbre, un successeur que Dieu ne lui enverra point, je l'espère avant longues années. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos maîtres de servir la royauté, représentée par vous, incarnée en vous, Sire, de la servir en pensées, en paroles et en action. Je jurai, Dieu et les morts ont reçu mon serment. Depuis dix ans, Sire, je n'ai point eu aussi souvent que je l'eusse désiré l'occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre Majesté, pas autre chose, et en m'appelant près d'elle, elle ne me fait pas changer de maître, mais seulement de garnison. Raoul se tut et s'inclina. Il avait fini, que Louis XIV écoutait encore. -- Mordioux! s'écria d'Artagnan, c'est bien dit, n'est-ce pas, Votre Majesté? Bonne race, Sire, grande race! -- Oui, murmura le roi ému, sans oser cependant manifester son émotion, car elle n'avait d'autre cause que le contact d'une nature éminemment aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai; partout où vous étiez, vous étiez au roi. Mais en changeant de garnison, vous trouverez, croyez-moi, un avancement dont vous êtes digne. Raoul vit que là s'arrêtait ce que le roi avait à lui dire. Et avec le tact parfait qui caractérisait cette nature exquise, il s'inclina et sortit. -- Vous reste-t-il encore quelque chose à m'apprendre, monsieur? dit le roi lorsqu'il se retrouva seul avec d'Artagnan. -- Oui, Sire et j'avais gardé cette nouvelle pour la dernière, car elle est triste et va vêtir la royauté européenne de deuil. -- Que me dites-vous? -- Sire, en passant à Blois, un mot, un triste mot, écho du palais, est venu frapper mon oreille. -- En vérité, vous m'effrayez, monsieur d'Artagnan. -- Sire, ce mot était prononcé par un piqueur qui portait un crêpe au bras. -- Mon oncle Gaston d'Orléans, peut-être? -- Sire, il a rendu le dernier soupir. -- Et je ne suis pas prévenu! s'écria le roi, dont la susceptibilité royale voyait une insulte dans l'absence de cette nouvelle. -- Oh! ne vous fâchez point, Sire, dit d'Artagnan, les courriers de Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme votre serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux heures, et il court bien, je vous en réponds, attendu que je ne l'ai rejoint qu'au-delà d'Orléans. -- Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son front et en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa mémoire lui rappelait à ce nom de sentiments opposés. -- Eh! oui, Sire, c'est ainsi, dit philosophiquement d'Artagnan, répondant à la pensée royale; le passé s'envole. -- C'est vrai, monsieur, c'est vrai; mais il nous reste, Dieu merci, l'avenir, et nous tâcherons de ne pas le faire trop sombre. -- Je m'en rapporte pour cela à Votre Majesté, dit le mousquetaire en s'inclinant. Et maintenant... -- Oui, vous avez raison, monsieur, j'oublie les cent dix lieues que vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d'un de mes meilleurs soldats, et, quand vous serez reposé, venez vous mettre à mes ordres. -- Sire, absent ou présent, j'y suis toujours. D'Artagnan s'inclina et sortit. Puis, comme s'il fût arrivé de Fontainebleau seulement, il se mit à arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne. Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maîtresse Tandis que les cires brûlaient dans le château de Blois autour du corps inanimé de Gaston d'Orléans, ce dernier représentant du passé; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son épitaphe, qui était loin d'être un panégyrique; tandis que Madame douairière, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes années elle avait aimé ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, à vingt pas de la salle funèbre, ses petits calculs d'intérêt et ses petits sacrifices d'orgueil, d'autres intérêts et d'autres orgueils s'agitaient dans toutes les parties du château où avait pu pénétrer une âme vivante. Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni l'éclat des cierges à travers les vitres, ni les préparatifs de l'ensevelissement n'avaient le pouvoir de distraire deux personnes placées à une fenêtre de la cour intérieure, fenêtre que nous connaissons déjà et qui éclairait une chambre faisant partie de ce qu'on appelait les petits appartements. Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu s'inquiéter de la perte que venait de faire la France, un rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs voisines et animant les murailles elles-mêmes. Ces deux personnes si occupées, non par la mort du duc, mais de la conversation qui était la suite de cette mort, ces deux personnes étaient une jeune fille et un jeune homme. Ce dernier personnage, garçon de vingt-cinq à vingt-six ans à peu près, à la mine tantôt éveillée, tantôt sournoise, faisait jouer à propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, était petit et brun de peau; il souriait avec une bouche énorme, mais bien meublée, et son menton pointu, qui semblait jouir d'une mobilité que la nature n'accorde pas d'ordinaire à cette portion de visage, s'allongeait parfois très amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que les strictes bienséances avaient le droit de l'exiger. La jeune fille, nous la connaissons, car nous l'avons déjà vue à cette même fenêtre, à la lueur de ce même soleil; la jeune fille offrait un singulier mélange de finesse et de réflexion: elle était charmante quand elle riait, belle quand elle devenait sérieuse; mais, hâtons-nous de le dire, elle était plus souvent charmante que belle. Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d'une discussion moitié railleuse, moitié grave. -- Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plaît- il enfin que nous parlions raison? -- Vous croyez que c'est facile, mademoiselle Aure, répliqua le jeune homme. Faire ce qu'on veut, quand on ne peut faire ce que l'on peut... -- Bon! le voilà qui s'embrouille dans ses phrases. -- Moi? -- Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon cher. -- Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de Montalais. -- Demoiselle je suis, monsieur Malicorne. -- Hélas! je le sais bien, et vous m'accablez par la distance; aussi, je ne vous dirai rien. -- Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez à me dire, dites, je le veux! -- Eh bien! je vous obéis. -- C'est bien heureux, vraiment! -- Monsieur est mort. -- Ah! peste, voilà du nouveau! Et d'où arrivez-vous pour nous dire cela? -- J'arrive d'Orléans, mademoiselle. -- Et c'est la seule nouvelle que vous apportez? -- Oh! non pas... J'arrive aussi pour vous dire que Madame Henriette d'Angleterre arrive pour épouser le frère de Sa Majesté. -- En vérité, Malicorne, vous êtes insupportable avec vos nouvelles du siècle passé; voyons, si vous prenez aussi cette mauvaise habitude de vous moquer, je vous ferai jeter dehors. -- Oh! -- Oui, car vraiment vous m'exaspérez. -- Là! là! patience, mademoiselle. -- Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez... -- Dites, et je vous répondrai franchement oui, si la chose est vraie. -- Vous savez que j'ai envie de cette commission de dame d'honneur que j'ai eu la sottise de vous demander, et vous ménagez votre crédit. -- Moi? Malicorne abaissa ses paupières, joignit les mains et prit son air sournois. -- Et quel crédit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir, je vous le demande? -- Votre père n'a pas pour rien vingt mille livres de rente, monsieur Malicorne. -- Fortune de province, mademoiselle de Montalais. -- Votre père n'est pas pour rien dans les secrets de M. le prince. -- Avantage qui se borne à prêter de l'argent à Monseigneur. -- En un mot, vous n'êtes pas pour rien le plus rusé compère de la province. -- Vous me flattez. -- Moi? -- Oui, vous. -- Comment cela? -- Puisque c'est moi qui vous soutiens que je n'ai point de crédit, et vous qui me soutenez que j'en ai. -- Enfin, ma commission? -- Eh bien! votre commission? -- L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas? -- Vous l'aurez. -- Mais quand? -- Quand vous voudrez. -- Où est-elle, alors? -- Dans ma poche. -- Comment! dans votre poche? -- Oui. Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de sa poche une lettre dont la Montalais s'empara comme d'une proie et qu'elle lut avec avidité. À mesure qu'elle lisait, son visage s'éclairait. -- Malicorne! s'écria-t-elle après avoir lu, en vérité vous êtes un bon garçon. -- Pourquoi cela, mademoiselle? -- Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et que vous ne l'avez pas fait. Et elle éclata de rire, croyant décontenancer le clerc. Mais Malicorne soutint bravement l'attaque. -- Je ne vous comprends pas, dit-il. Ce fut Montalais qui fut décontenancée à son tour. -- Je vous ai déclaré mes sentiments, continua Malicorne; vous m'avez dit trois fois en riant que vous ne m'aimiez pas; vous m'avez embrassé une fois sans rire, c'est tout ce qu'il me faut. -- Tout? dit la fière et coquette Montalais d'un ton où perçait l'orgueil blessé. -- Absolument tout, mademoiselle, répliqua Malicorne. -- Ah! Ce monosyllabe indiquait autant de colère que le jeune homme eût pu attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tête. -- Écoutez, Montalais, dit-il sans s'inquiéter si cette familiarité plaisait ou non à sa maîtresse, ne discutons point là- dessus. -- Pourquoi cela? -- Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m'eussiez mis à la porte vingt fois si je ne vous plaisais pas. -- En vérité! À quel propos vous eussé-je mis à la porte? -- Parce que j'ai été assez impertinent pour cela. -- Oh! cela, c'est vrai. -- Vous voyez bien que vous êtes forcée de l'avouer, fit Malicorne. -- Monsieur Malicorne! -- Ne nous fâchons pas; donc, si vous m'avez conservé, ce n’est pas sans cause. -- Ce n'est pas au moins parce que je vous aime! s'écria Montalais. -- D'accord. Je vous dirai même qu'en ce moment je suis certain que vous m'exécrez. -- Oh! vous n'avez jamais dit si vrai. -- Bien! Moi, je vous déteste. -- Ah! je prends acte. -- Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la voix dure et le visage décomposé par la colère. En ce moment, vous vous jetteriez par cette fenêtre plutôt que de me laisser baiser le bout de votre doigt; moi, je me précipiterais du haut du clocheton plutôt que de toucher le bas de votre robe. Mais dans cinq minutes vous m'aimerez, et moi, je vous adorerai. Oh! c'est comme cela. -- J'en doute. -- Et moi, j'en jure. -- Fat! -- Et puis ce n'est point la véritable raison; vous avez besoin de moi, Aure, et moi, j'ai besoin de vous. Quand il vous plaît d'être gaie, je vous fais rire; quand il me sied d'être amoureux, je vous regarde. Je vous ai donné une commission de dame d'honneur que vous désiriez; vous m'allez donner tout à l'heure quelque chose que je désirerai. -- Moi? -- Vous! mais en ce moment, ma chère Aure, je vous déclare que je ne désire absolument rien; ainsi, soyez tranquille. -- Vous êtes un homme odieux, Malicorne; j'allais me réjouir de cette commission, et voilà que vous m'ôtez toute ma joie. -- Bon! il n'y a point de temps perdu; vous vous réjouirez quand je serai parti. -- Partez donc, alors... -- Soit; mais, auparavant, un conseil... -- Lequel? -- Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous boudez. -- Grossier! -- Allons, disons-nous nos vérités tandis que nous y sommes. -- Ô Malicorne! ô mauvais coeur! -- Ô Montalais! ô ingrate! Et le jeune homme s'accouda sur l'appui de la fenêtre. Montalais prit un livre et l'ouvrit. Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son pourpoint noir. Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l'oeil. -- Bon! s'écria-t-elle furieuse, le voilà qui prend son air respectueux. Il va bouder pendant huit jours. -- Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s'inclinant. Montalais leva sur lui son poing crispé. -- Monstre! dit-elle. Oh! si j'étais un homme! -- Que me feriez-vous? -- Je t'étranglerais! -- Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence à désirer quelque chose. -- Et que désirez-vous, monsieur le démon! Que je perde mon âme par la colère? Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts; mais tout à coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune fille par les deux épaules, l'approcha de lui et appuya sur ses lèvres deux lèvres bien ardentes pour un homme ayant la prétention d'être si indifférent. Aure voulut pousser un cri, mais ce cri s'éteignit dans le baiser. Nerveuse et irritée, la jeune fille repoussa Malicorne contre la muraille. -- Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voilà pour six semaines; adieu, mademoiselle! agréez mon très humble salut. Et il fit trois pas pour se retirer. -- Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s'écria Montalais en frappant du pied; restez! je vous l'ordonne! -- Vous l'ordonnez? -- Oui; ne suis-je pas la maîtresse? -- De mon âme et de mon esprit, sans aucun doute. -- Belle propriété, ma foi! L'âme est sotte et l'esprit sec. -- Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous allez vous prendre d'amour pour votre serviteur. -- Eh bien! oui, dit-elle en se pendant à son cou avec une enfantine indolence bien plus qu'avec un voluptueux abandon; eh bien! oui, car il faut que je vous remercie, enfin. -- Et de quoi? -- De cette commission; n'est-ce pas tout mon avenir? -- Et tout le mien. Montalais le regarda. -- C'est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous parlez sérieusement. -- On ne peut plus sérieusement; j'allais à Paris, vous y allez, nous y allons. -- Alors, c'est par ce seul motif que vous m'avez servie, égoïste? -- Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous. -- Eh bien! en vérité, c'est comme moi; vous êtes cependant, il faut l'avouer, un bien méchant coeur! -- Aure, ma chère Aure, prenez garde; si vous retombez dans les injures, vous savez l'effet qu'elles me produisent, et je vais vous adorer. Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde fois la jeune fille de lui. Au même instant un pas retentit dans l'escalier. Les jeunes gens étaient si rapprochés qu'on les eût surpris dans les bras l'un de l'autre, si Montalais n'eût violemment repoussé Malicorne, lequel alla frapper du dos la porte, qui s'ouvrait en ce moment. Un grand cri, suivi d'injures, retentit aussitôt. C'était Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proférait ces injures: le malheureux Malicorne venait de l'écraser à moitié entre la muraille et la porte qu'elle entrouvrait. -- C'est encore ce vaurien! s'écria la vieille dame; toujours là! -- Ah! madame, répondit Malicorne d'une voix respectueuse, il y a huit grands jours que je ne suis venu ici. Chapitre LXXVIII -- Où l'on voit enfin reparaître la véritable héroïne de cette histoire Derrière Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Vallière. Elle entendit l'explosion de la colère maternelle, et comme elle en devinait la cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et aperçut le malheureux Malicorne, dont la contenance désespérée eût attendri ou égayé quiconque l'eût observé de sang-froid. En effet, il s'était vivement retranché derrière une grande chaise, comme pour éviter les premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il n’espérait pas la fléchir par la parole, car elle parlait plus haut que lui et sans interruption, mais il comptait sur l'éloquence de ses gestes. La vieille dame n'écoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis longtemps, était une des ses antipathies. Mais sa colère était trop grande pour ne pas déborder de Malicorne sur sa complice. Montalais eut son tour. -- Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n'avertirai point Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d'honneur? -- Oh! ma mère, s'écria Mlle de La Vallière, par grâce, épargnez... -- Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement à intercéder pour des sujets indignes; qu'une fille honnête comme vous subisse le mauvais exemple, c'est déjà certes un assez grand malheur; mais qu'elle l'autorise par son indulgence, c'est ce que je ne souffrirai pas. -- Mais, en vérité, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais pas sous quel prétexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de mal, je suppose? -- Et ce grand fainéant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy montrant Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le demande. -- Il n'est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient me voir, voilà tout. -- C'est bien, c'est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse Royale sera instruite, et elle jugera. -- En tout cas, je ne vois pas pourquoi, répondit Montalais, il serait défendu à M. Malicorne d'avoir dessein sur moi, si son dessein est honnête. -- Dessein honnête, avec une pareille figure! s'écria Mme de Saint-Remy. -- Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne. -- Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons prévenir Madame qu'au moment même où elle pleure un époux, au moment où nous pleurons un maître dans ce vieux château de Blois, séjour de la douleur, il y a des gens qui s'amusent et se réjouissent. -- Oh! firent d'un seul mouvement les deux accusés. -- Une fille d'honneur! une fille d'honneur! s'écria la vieille dame en levant les mains au ciel. -- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais exaspérée; je ne suis plus fille d'honneur, de Madame du moins. -- Vous donnez votre démission, mademoiselle? Très bien! je ne puis qu'applaudir à une telle détermination et j'y applaudis. -- Je ne donne point ma démission, madame; je prends un autre service, voilà tout. -- Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy avec dédain. -- Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille à servir des bourgeoises ni des robines, et qu'au lieu de la cour misérable où vous végétez, je vais habiter une cour presque royale. -- Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s'efforçant de rire; une cour royale, qu'en pensez-vous, ma fille? Et elle se retournait vers Mlle de La Vallière, qu'elle voulait à toute force entraîner contre Montalais, et qui, au lieu d'obéir à l'impulsion de Mme de Saint-Remy, regardait tantôt sa mère, tantôt Montalais avec ses beaux yeux conciliateurs. -- Je n'ai point dit une cour royale, madame, répondit Montalais, parce que Madame Henriette d'Angleterre, qui va devenir la femme de Son Altesse Royale Monsieur, n'est point une reine. J'ai dit presque royale, et j'ai dit juste, puisqu'elle va être la belle- soeur du roi. La foudre tombant sur le château de Blois n'eût point étourdi Mme de Saint Remy comme le fit cette dernière phrase de Montalais. -- Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette? balbutia la vieille dame. -- Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d'honneur: voilà ce que je dis. -- Comme demoiselle d'honneur! s'écrièrent à la fois Mme de Saint- Remy avec désespoir et Mlle de La Vallière avec joie. -- Oui, madame, comme demoiselle d'honneur. La vieille dame baissa la tête comme si le coup eût été trop fort pour elle. Cependant, presque aussitôt elle se redressa pour lancer un dernier projectile à son adversaire. -- Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses à l'avance, on se flatte souvent d'espérances folles, et au dernier moment, lorsqu'il s'agit de tenir ces promesses, de réaliser ces espérances, on est tout surpris de se voir réduire en vapeur le grand crédit sur lequel on comptait. -- Oh! madame, le crédit de mon protecteur, à moi, est incontestable, et ses promesses valent des actes. -- Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous demander son nom? -- Oh! mon Dieu, non; c'est Monsieur que voilà, dit Montalais en montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scène, avait conservé le plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignité. -- Monsieur! s'écria Mme de Saint-Remy avec une explosion d’hilarité, Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le crédit est si puissant, dont les promesses valent des actes, c'est M. Malicorne? Malicorne salua. Quant à Montalais, pour toute réponse elle tira le brevet de sa poche, et le montrant à la vieille dame: -- Voici le brevet, dit-elle. Pour le coup, tout fut fini. Dès qu'elle eut parcouru du regard le bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une expression indicible d'envie et de désespoir contracta son visage, et elle fut obligée de s'asseoir pour ne point s'évanouir. Montalais n'était point assez méchante pour se réjouir outre mesure de sa victoire et accabler l'ennemi vaincu, surtout lorsque cet ennemi c'était la mère de son amie; elle usa donc, mais n'abusa point du triomphe. Malicorne fut moins généreux; il prit des poses nobles sur son fauteuil et s'étendit avec une familiarité qui, deux heures plus tôt, lui eût attiré la menace du bâton. -- Dame d'honneur de la jeune Madame! répétait Mme de Saint-Remy, encore mal convaincue. -- Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore. -- C'est incroyable! répétait la vieille dame; n'est-ce pas, Louise, que c'est incroyable? Mais Louise ne répondit pas; elle était inclinée, rêveuse, presque affligée; une main sur son beau front, elle soupirait. -- Enfin, monsieur, dit tout à coup Mme de Saint-Remy, comment avez vous fait pour obtenir cette charge? -- Je l'ai demandée madame. -- À qui? -- À un de mes amis. -- Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de pareilles preuves de crédit? -- Dame! il paraît. -- Et peut-on savoir le nom de ces amis? -- Je n'ai pas dit que j'eusse plusieurs amis madame, j'ai dit un ami. -- Et cet ami s'appelle? -- Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi puissant que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand jour pour qu'on vous le vole. -- Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je crois qu'il vous serait difficile de le dire. -- En tout cas, dit Montalais, si l'ami n'existe pas, le brevet existe, et voilà qui tranche la question. -- Alors je conçois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire gracieux du chat qui va griffer, quand j'ai trouvé Monsieur chez vous tout à l'heure... -- Eh bien? -- Il vous apportait votre brevet. -- Justement, madame, vous avez deviné. -- Mais c'était on ne peut plus moral, alors. -- Je le crois, madame. -- Et j'ai eu tort, à ce qu'il paraît, de vous faire des reproches, mademoiselle. -- Très grand tort, madame; mais je suis tellement habituée à vos reproches, que je vous les pardonne. -- En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n'avons plus qu'à nous retirer. Eh bien? -- Madame! fit La Vallière en tressaillant, vous dites? -- Tu n'écoutais pas, à ce qu'il paraît, mon enfant? -- Non, madame, je pensais. -- Et à quoi? -- À mille choses. -- Tu ne m'en veux pas au moins, Louise? s'écria Montalais lui pressant la main. -- Et de quoi t'en voudrais-je, ma chère Aure? répondit la jeune fille avec sa voix douce comme une musique. -- Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un peu, pauvre enfant! elle n'aurait pas tout à fait tort. -- Et pourquoi m'en voudrait-elle, bon Dieu? -- Il me semble qu'elle est d'aussi bonne famille et aussi jolie que vous. -- Ma mère! s'écria Louise. -- Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais cela ne me dit point pourquoi Louise doit m'en vouloir. -- Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s'enterrer à Blois quand vous allez briller à Paris? -- Mais, madame, ce n'est point moi qui empêche Louise de m'y suivre, à Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse qu'elle y vînt. -- Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant à la cour... -- Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce pauvre monde. -- Malicorne! fit Montalais. Puis, se baissant vers le jeune homme: -- Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise. Et, en même temps, une douce pression de main récompensait Malicorne de sa future obéissance. Malicorne se rapprocha tout grognant de Mme de Saint-Remy, tandis que Montalais disait à son amie, en lui jetant un bras autour du cou: -- Qu'as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m'aimerais plus parce que je brillerais, comme dit ta mère? -- Oh! non, répondit la jeune fille retenant à peine ses larmes; je suis bien heureuse de ton bonheur, au contraire. -- Heureuse! et l'on dirait que tu es prête à pleurer. -- Ne pleure-t-on que d'envie? -- Ah! oui, je comprends, je vais à Paris, et ce mot «Paris» te rappelait certain cavalier. -- Aure! -- Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui aujourd’hui habite Paris. -- Je ne sais, en vérité, ce que j'ai, mais j'étouffe. -- Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire. Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l'une après l'autre, illuminaient comme des diamants. -- Voyons, avoue, dit Montalais. -- Que veux-tu que j'avoue? -- Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis ton amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai. Malicorne est plus puissant qu'on ne croit, va! Veux-tu venir à Paris? -- Hélas! fit Louise. -- Veux-tu venir à Paris? -- Rester seule ici, dans ce vieux château, moi qui avais cette douce habitude d'entendre tes chansons, de te presser la main, de courir avec vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m'ennuyer, comme je vais mourir vite! -- Veux-tu venir à Paris? Louise poussa un soupir. -- Tu ne réponds pas. -- Que veux-tu que je te réponde? -- Oui ou non; ce n'est pas bien difficile, ce me semble. -- Oh! tu es bien heureuse, Montalais! -- Allons, ce qui veut dire que tu voudrais être à ma place? Louise se tut. -- Petite obstinée! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des secrets pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir à Paris, avoue donc que tu meurs d'envie de revoir Raoul! -- Je ne puis avouer cela. -- Et tu as tort. -- Pourquoi? -- Parce que... Vois-tu ce brevet? -- Sans doute que je le vois. -- Eh bien! je t'en eusse fait avoir un pareil. -- Par qui? -- Par Malicorne. -- Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible? -- Dame! Malicorne est là; et ce qu'il a fait pour moi, il faudra bien qu'il le fasse pour toi. Malicorne venait d'entendre prononcer deux fois son nom, il était enchanté d'avoir une occasion d'en finir avec Mme de Saint-Remy, et il se retourna. -- Qu'y a-t-il, mademoiselle? -- Venez ça, Malicorne, fit Montalais avec un geste impératif. Malicorne obéit. -- Un brevet pareil, dit Montalais. -- Comment cela? -- Un brevet pareil à celui-ci; c'est clair. -- Mais... -- Il me le faut! -- Oh! oh! il vous le faut? -- Oui. -- Il est impossible, n'est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise avec sa douce voix. -- Dame! si c'est pour vous, mademoiselle... -- Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi. -- Et si Mlle de Montalais le demande en même temps que vous ... -- Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l'exige. -- Eh bien! on verra à vous obéir, mademoiselle. -- Et vous la ferez nommer? -- On tâchera. -- Pas de réponse évasive. Louise de La Vallière sera demoiselle d'honneur de Madame Henriette avant huit jours. -- Comme vous y allez! -- Avant huit jours, ou bien... -- Ou bien? -- Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte pas mon amie. -- Chère Montalais! -- C'est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Vallière sera dame d'honneur. -- Est-ce vrai? -- C'est vrai. -- Je puis donc espérer d'aller à Paris? -- Comptez-y. -- Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s'écria Louise en joignant les mains et en bondissant de joie. -- Petite dissimulée! dit Montalais, essaie encore de me faire croire que tu n'es pas amoureuse de Raoul. Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de répondre, elle alla embrasser sa mère. -- Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire nommer demoiselle d'honneur? -- M. Malicorne est un prince déguisé, répliqua la vieille dame; il a tous les pouvoirs. -- Voulez-vous aussi être demoiselle d'honneur? demanda Malicorne à Mme de Saint-Remy. Pendant que j'y suis, autant que je fasse nommer tout le monde. Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme dirait Tallemant des Réaux. -- Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons, c'est encore un billet de mille livres que cela va me coûter; mais il faut en prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour rien. Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp L'introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette histoire, et cette affinité mystérieuse de noms et de sentiments méritent quelque attention de la part de l'historien et du lecteur. Nous allons donc entrer dans quelques détails sur M. Malicorne et sur M. de Manicamp. Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d'Orléans pour aller chercher ce brevet destiné à Mlle de Montalais, et dont l'arrivée venait de produire une si vive sensation au château de Blois. C'est qu'à Orléans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier personnage s'il en fut que ce M. de Manicamp: garçon de beaucoup d'esprit, toujours à sec, toujours besogneux, bien qu'il puisât à volonté dans la bourse de M. le comte de Guiche, l'une des bourses les mieux garnies de l'époque. C'est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d'enfance, de Manicamp, pauvre gentillâtre vassal né des Grammont. C'est que M. de Manicamp, avec son esprit, s'était créé un revenu dans l'opulente famille du maréchal. Dès l'enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son âge, prêté son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche. Son noble compagnon avait-il dérobé un fruit destiné à Mme la maréchale, avait-il brisé une glace, éborgné un chien, de Manicamp se déclarait coupable du crime commis, et recevait la punition, qui n'en était pas plus douce pour tomber sur l'innocent. Mais aussi, ce système d'abnégation lui était payé. Au lieu de porter des habits médiocres comme la fortune paternelle lui en faisait une loi, il pouvait paraître éclatant, superbe, comme un jeune seigneur de cinquante mille livres de revenu. Ce n'est point qu'il fût vil de caractère ou humble d'esprit; non, il était philosophe, ou plutôt il avait l'indifférence, l'apathie et la rêverie qui éloignent chez l'homme tout sentiment du monde hiérarchique. Sa seule ambition était de dépenser de l'argent. Mais, sous ce rapport, c'était un gouffre que ce bon M. de Manicamp. Trois ou quatre fois régulièrement par année, il épuisait le comte de Guiche, et, quand le comte de Guiche était bien épuisé, qu'il avait retourné ses poches et sa bourse devant lui, et déclaré qu'il fallait au moins quinze jours à la munificence paternelle pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute son énergie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous prétexte que, restant couché, il n'en avait plus besoin. Pendant cette prostration de force et d'esprit, la bourse du comte de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, débordait dans celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et recommençait la même vie qu'auparavant. Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu'ils valaient avait rendu notre héros assez célèbre dans Orléans, ville où, en général, nous serions fort embarrassés de dire pourquoi il venait passer ses jours de pénitence. Les débauchés de province, les petits-maîtres à six cents livres par an se partageaient les bribes de son opulence. Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami Malicorne, fils d'un syndic de la ville, à qui M. le prince de Condé, toujours besogneux comme un Condé, empruntait souvent de l'argent à gros intérêt. M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C'est-à-dire qu'en ce temps de facile morale il se faisait de son côté, en suivant l'exemple de son père et en prêtant à la petite semaine, un revenu de dix-huit cents livres, sans compter six cents autres livres que fournissait la générosité du syndic, de sorte que Malicorne était le roi des raffinés d'Orléans, ayant deux mille quatre cents livres à dilapider, à gaspiller, à éparpiller en folies de tout genre. Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne était effroyablement ambitieux. Il aimait par ambition, il dépensait par ambition, il se fût ruiné par ambition. Malicorne avait résolu de parvenir à quelque prix que ce fût; et pour cela, à quelque prix que ce fût, il s'était donné une maîtresse et un ami. La maîtresse, Mlle de Montalais, lui était cruelle dans les dernières faveurs de l'amour; mais c'était une fille noble, et cela suffisait à Malicorne. L'ami n'avait pas d'amitié, mais c'était le favori du comte de Guiche, ami lui-même de Monsieur, frère du roi, et cela suffisait à Malicorne. Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coûtait par an: rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coûtait, argent prêté jamais rendu, de douze à quinze cents livres par an. Il ne restait donc rien à Malicorne. Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse paternelle. Il usa d'un procédé sur lequel il garda le plus profond secret, et qui consistait à s'avancer à lui-même, sur la caisse du syndic, une demi-douzaine d'années, c'est-à-dire une quinzaine de mille livres, se jurant bien entendu, à lui-même, de combler ce déficit aussitôt que l'occasion s'en présenterait. L'occasion devait être la concession d'une belle charge dans la maison de Monsieur, quand on monterait cette maison à l'époque de son mariage. Cette époque était venue, et l'on allait enfin monter la maison. Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu'elle est donnée par le crédit et sur la recommandation d'un ami tel que le comte de Guiche, c'est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude qu'avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille livres pouvaient s’élever à vingt. Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne épouserait Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d'une famille où le ventre anoblissait, non seulement serait dotée, mais encore ennoblissait Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n'avait pas grande fortune patrimoniale, quoiqu'elle fût fille unique, fût convenablement dotée, il fallait qu'elle appartînt à quelque grande princesse, aussi prodigue que Madame douairière était avare. Et afin que la femme ne fût point d'un côté pendant que le mari serait de l'autre, situation qui présente de graves inconvénients, surtout avec des caractères comme étaient ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imaginé de mettre le point central de réunion dans la maison même de Monsieur, frère du roi. Mlle de Montalais serait fille d'honneur de Madame. M. Malicorne serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d'une bonne tête, on voit aussi qu'il avait été bravement exécuté. Malicorne avait demandé à Manicamp de demander au comte de Guiche un brevet de fille d'honneur. Et le comte de Guiche avait demandé ce brevet à Monsieur, lequel l'avait signé sans hésitation. Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d'un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au présent et s'étendaient à l'avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, était celui-ci: Faire entrer chez Madame Henriette une femme dévouée à lui, spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous les secrets féminins du jeune ménage, tandis que lui, Malicorne, et son ami Manicamp sauraient, à eux deux, tous les mystères masculins de la jeune communauté. C'était par ces moyens qu'on arriverait à une fortune rapide et splendide à la fois. Malicorne était un vilain nom; celui qui le portait avait trop d'esprit pour se dissimuler cette vérité; mais on achetait une terre, et Malicorne de quelque chose, ou même de Malicorne tout court, sonnait fort noblement à l'oreille. Il n'était pas invraisemblable que l'on pût trouver à ce nom de Malicorne une origine des plus aristocratiques. En effet, ne pouvait-il pas venir d'une terre où un taureau aux cornes mortelles aurait causé quelque grand malheur et baptisé le sol avec le sang qu'il aurait répandu? Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés; mais la plus grande de toutes, c'était Mlle de Montalais elle-même. Capricieuse, variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d'un seul coup de ses doigts blancs ou d'un seul souffle de ses lèvres riantes, l'édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à établir. Amour à part, Malicorne était heureux; mais cet amour, qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuadé qu'au moindre relâchement de ces liens, dont il avait garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait de lui. Il humiliait sa maîtresse en la dédaignant. Brûlant de désirs quand elle s'avançait pour le tenter, il avait l'art de paraître de glace, persuadé que, s'il ouvrait ses bras, elle s'enfuirait en le raillant. De son côté, Montalais croyait ne pas aimer Malicorne, et, tout au contraire, elle l'aimait. Malicorne lui répétait si souvent ses protestations d'indifférence, qu'elle finissait de temps en temps par y croire, et alors elle croyait détester Malicorne. Voulait-elle le ramener par la coquetterie, Malicorne se faisait plus coquet qu'elle. Mais ce qui faisait que Montalais tenait à Malicorne d'une indissoluble façon, c'est que Malicorne était toujours bourré de nouvelles fraîches apportées de la cour et de la ville; c'est que Malicorne apportait toujours à Blois une mode, un secret, un parfum; c'est que Malicorne ne demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait supplier pour recevoir des faveurs qu'il brûlait d'obtenir. De son côté, Montalais n'était pas avare d'histoires. Par elle, Malicorne savait tout ce qui se passait chez Madame douairière, et il en faisait à Manicamp des contes à mourir de rire, que celui-ci, par paresse, portait tout faits à M. de Guiche, qui les portait à Monsieur. Voilà en deux mots quelle était la trame de petits intérêts et de petites conspirations qui unissait Blois à Orléans et Orléans à Paris, et qui allait amener dans cette dernière ville, où elle devait produire une si grande révolution, la pauvre petite La Vallière, qui était bien loin de se douter, en s'en retournant toute joyeuse au bras de sa mère, à quel étrange avenir elle était réservée. Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic d’Orléans, il ne voyait pas plus clair dans le présent que les autres dans l'avenir, et ne se doutait guère, en promenant tous les jours, de trois à cinq heures, après son dîner, sur la place Sainte-Catherine, son habit gris taillé sous Louis XIII et ses souliers de drap à grosses bouffettes, que c'était lui qui payait tous ces éclats de rire, tous ces baisers furtifs, tous ces chuchotements, toute cette rubanerie et tous ces projets soufflés qui faisaient une chaîne de quarante cinq lieues du palais de Blois au Palais-Royal. Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne Donc, Malicorne partit, comme nous l'avons dit, et alla trouver son ami Manicamp, en retraite momentanée dans la ville d'Orléans. C'était juste au moment où ce jeune seigneur s'occupait de vendre le dernier habit un peu propre qui lui restât. Il avait, quinze jours auparavant, tiré du comte de Guiche cent pistoles, les seules qui pussent l'aider à se mettre en campagne, pour aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre. Il avait tiré de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante pistoles, prix du brevet obtenu pour Montalais. Il ne s'attendait donc plus à rien, ayant épuisé toutes les ressources, sinon à vendre un bel habit de drap et de satin, tout brodé et passementé d'or, qui avait fait l'admiration de la cour. Mais, pour être en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui restât, comme nous avons été forcé de l'avouer au lecteur, Manicamp avait été obligé de prendre le lit. Plus de feu, plus d'argent de poche, plus d'argent de promenade, plus rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies et les bals. On a dit: «Qui dort dîne»; mais on n'a pas dit: «Qui dort joue», ou «Qui dort danse». Manicamp, réduit à cette extrémité de ne plus jouer ou de ne plus danser de huit jours au moins, était donc fort triste. Il attendait un usurier et vit entrer Malicorne. Un cri de détresse lui échappa. -- Eh bien! dit-il d'un ton que rien ne pourrait rendre, c'est encore vous, cher ami? -- Bon! vous êtes poli! dit Malicorne. -- Ah! voyez-vous, c'est que j'attendais de l'argent, et, au lieu d'argent, vous arrivez. -- Et si je vous en apportais, de l'argent? -- Oh! alors, c'est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami. Et il tendit la main, non pas à la main de Malicorne, mais à sa bourse. Malicorne fit semblant de s'y tromper et lui donna la main. -- Et l'argent? fit Manicamp. -- Mon cher ami, si vous voulez l'avoir, gagnez-le. -- Que faut-il faire pour cela? -- Le gagner, parbleu! -- Et de quelle façon? -- Oh! c'est rude, je vous en avertis! -- Diable! -- II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le comte de Guiche. -- Moi, me lever? fit Manicamp en se détirant voluptueusement dans son lit. Oh! non pas. -- Vous avez donc vendu tous vos habits? -- Non, il m'en reste un, le plus beau même, mais j'attends acheteur. -- Et des chausses? -- Il me semble que vous les voyez sur cette chaise. -- Eh bien! puisqu'il vous reste des chausses et un pourpoint, chaussez les unes et endossez l'autre, faites seller un cheval et mettez-vous en chemin. -- Point du tout. -- Pourquoi cela? -- Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est à Étampes? -- Non, je le croyais à Paris, moi; vous n'aurez que quinze lieues à faire au lieu de trente. -- Vous êtes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il ne sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles, je serai obligé de le donner pour quinze. -- Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde commission de fille d'honneur. -- Bon! pour qui? La Montalais est donc double? -- Méchant homme! c'est vous qui l'êtes. Vous engloutissez deux fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche. -- Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la vôtre. -- C'est juste, à tout seigneur tout honneur; mais j'en reviens à mon brevet. -- Et vous avez tort. -- Prouvez-moi cela. -- Mon ami, il n'y aura que douze filles d'honneur pour Madame; j'ai déjà obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent, et pour cela, il m'a fallu déployer une diplomatie... -- Oui, je sais que vous avez été héroïque, cher ami. -- On sait les affaires, dit Manicamp. -- À qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets une chose. -- Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier? -- Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. -- Malheureusement. -- Il s'agit de me procurer une seconde charge de fille d'honneur. -- Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me dérangerais pas dans ce moment-ci. Malicorne fit sonner sa poche. -- Il y a là vingt pistoles, dit Malicorne. -- Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu? -- Eh! dit Malicorne un peu fâché, quand ce ne serait que pour les ajouter aux cinq cents que vous me devez déjà! -- Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la main, et sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les moi. -- Un instant, que diable! il ne s'agit pas seulement de tendre la main; si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet? -- Sans doute. -- Bientôt? -- Aujourd'hui. -- Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez beaucoup, et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en un jour, c'est trop, et vous vous tueriez. -- Pour obliger un ami, je ne trouve rien d'impossible. -- Vous êtes héroïque. -- Où sont les vingt pistoles? -- Les voici, fit Malicorne en les montrant. -- Bien. -- Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les dévorer rien qu'en chevaux de poste. -- Non pas; soyez tranquille. -- Pardonnez-moi. -- Quinze lieues d'ici à Étampes... -- Quatorze. -- Soit; quatorze lieues font sept postes; à vingt sous la poste, sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour revenir, vingt-huit; coucher et souper autant; c'est une soixantaine de livres que vous coûtera cette complaisance. Manicamp s'allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses deux grands yeux sur Malicorne: -- Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant demain. Et il prit les vingt pistoles. -- Alors, partez. -- Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps. -- Le temps de quoi faire? -- Le temps de jouer. -- Que voulez-vous jouer? -- Vos vingt pistoles, pardieu! -- Non pas, vous gagnerez toujours. -- Je vous les gage, alors. -- Contre quoi! -- Contre vingt autres. -- Et quel sera l'objet du pari? -- Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller à Étampes. -- Oui. -- Quatorze lieues pour revenir. -- Oui. -- Par conséquent vingt-huit lieues. -- Sans doute. -- Pour ces vingt-huit lieues, vous m'accordez bien quatorze heures? -- Je vous les accorde. -- Une heure pour trouver le comte de Guiche? -- Soit. -- Et une heure pour lui faire écrire la lettre à Monsieur? -- À merveille. -- Seize heures en tout. -- Vous comptez comme M. Colbert. -- Il est midi? -- Et demi. -- Tiens! vous avez une belle montre. -- Vous disiez?... fit Malicorne en remettant sa montre dans son gousset. -- Ah! c'est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles contre celles que vous m'avez prêtées, que vous aurez la lettre du comte de Guiche dans... -- Dans combien? -- Dans huit heures. -- Avez-vous un cheval ailé? -- Cela me regarde. Pariez-vous toujours? -- J'aurai la lettre du comte dans huit heures? -- Oui. -- Signée? -- Oui. -- En main? -- En main. -- Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir comment son vendeur d'habits se tirerait de là. -- Est-ce dit? -- C'est dit. -- Passez-moi la plume, l'encre et le papier. -- Voici. -- Ah! Manicamp se souleva avec un soupir, et s'accoudant sur son bras gauche, de sa plus belle écriture il traça les lignes suivantes: «Bon pour une charge de fille d'honneur de Madame que M. le comte de Guiche se chargera d'obtenir à première vue. De Manicamp.» Ce travail pénible accompli, Manicamp se recoucha tout de son long. -- Eh bien? demanda Malicorne, qu'est-ce que cela veut dire? -- Cela veut dire que si vous êtes pressé d'avoir la lettre du comte de Guiche pour Monsieur, j'ai gagné mon pari. -- Comment cela? -- C'est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier. -- Oui. -- Vous partez à ma place. -- Ah! -- Vous lancez vos chevaux à fond de train. -- Bon! -- Dans six heures, vous êtes à Étampes; dans sept heures, vous avez la lettre du comte, et j'ai gagné mon pari sans avoir bougé de mon lit, ce qui m'accommode tout à la fois et vous aussi, j'en suis bien sûr. -- Décidément, Manicamp, vous êtes un grand homme. -- Je le sais bien. -- Je pars donc pour Étampes. -- Vous partez. -- Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon. -- Il vous en donne un pareil pour Monsieur. -- Je pars pour Paris. -- Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche. -- Monsieur approuve. -- À l'instant même. -- Et j'ai mon brevet. -- Vous l'avez. -- Ah! -- J'espère que je suis gentil, hein? -- Adorable! -- Merci. -- Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez, mon cher Manicamp? -- Tout, excepté de l'argent. -- Diable! l'exception est fâcheuse; mais enfin, si au lieu de lui demander de l'argent, vous lui demandiez... -- Quoi? -- Quelque chose d'important. -- Qu'appelez-vous important? -- Enfin, si un de vos amis vous demandait un service? -- Je ne le lui rendrais pas. -- Égoïste! -- Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en échange. -- À la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle. -- C'est vous, Malicorne? -- C'est moi. -- Ah çà! vous êtes donc bien riche? -- J'ai encore cinquante pistoles. -- Juste la somme dont j'ai besoin. Où sont ces cinquante pistoles? -- Là, dit Malicorne en frappant sur son gousset. -- Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il? Malicorne reprit l'encre, la plume et le papier, et présenta le tout à Manicamp. -- Écrivez, lui dit-il. -- Dictez. -- «Bon pour une charge dans la maison de Monsieur.» -- Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison de Monsieur pour cinquante pistoles? -- Vous avez mal entendu, mon cher. -- Comment avez-vous dit? -- J'ai dit cinq cents. -- Et les cinq cents? -- Les voilà. Manicamp dévora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne le tenait à distance. -- Ah! qu'en dites-vous? Cinq cents pistoles... -- Je dis que c'est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant la plume, et que vous userez mon crédit; dictez. Malicorne continua: -- «Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon ami Malicorne.» -- Voilà, dit Manicamp. -- Pardon, vous avez oublié de signer. -- Ah! c'est vrai. Les cinq cents pistoles? -- En voilà deux cent cinquante. -- Et les deux cent cinquante autres? -- Quand je tiendrai ma charge. Manicamp fit la grimace. -- En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il. -- Pourquoi faire? -- Pour que j'y ajoute un mot. -- Un mot? -- Oui, un seul. -- Lequel? -- «Pressé.» Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot. -- Bon! fit Malicorne en reprenant le papier. Manicamp se mit à compter les pistoles. -- Il en manque vingt, dit-il. -- Comment cela? -- Les vingt que j'ai gagnées. -- Où? -- En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit heures. -- C'est juste. Et il lui donna les vingt pistoles. Manicamp se mit à prendre son or à pleines mains et le fit pleuvoir en cascades sur son lit. -- Voilà une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant sécher son papier, qui, au premier abord, paraît me coûter plus que la première; mais... Il s'arrêta, prit à son tour la plume, et écrivit à Montalais: «Mademoiselle, annoncez à votre amie que sa commission ne peut tarder à lui arriver; je pars pour la faire signer: c'est quatre- vingt-six lieues que j'aurai faites pour l'amour de vous...» Puis avec son sourire de démon, reprenant la phrase interrompue: -- Voilà, dit-il, une charge qui, au premier abord, paraît me coûter plus cher que la première; mais... le bénéfice sera, je l'espère, dans la proportion de la dépense, et Mlle de La Vallière me rapportera plus que Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne m'appelle plus Malicorne. Adieu, Manicamp. Et il sortit. Chapitre LXXXI -- La cour de l'hôtel Grammont Lorsque Malicorne arriva à Étampes, il apprit que le comte de Guiche venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures de repos et s'apprêta à continuer son chemin. Il arriva dans la nuit à Paris, descendit à un petit hôtel dont il avait l'habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le lendemain, à huit heures, il se présenta à l'hôtel Grammont. Il était temps que Malicorne arrivât. Le comte de Guiche se préparait à faire ses adieux à Monsieur avant de partir pour Le Havre, où l'élite de la noblesse française allait chercher Madame à son arrivée d'Angleterre. Malicorne prononça le nom de Manicamp, et fut introduit à l'instant même. Le comte de Guiche était dans la cour de l'hôtel Grammont, visitant ses équipages, que des piqueurs et des écuyers faisaient passer en revue devant lui. Le comte louait ou blâmait devant ses fournisseurs et ses gens les habits, les chevaux et les harnais qu'on venait de lui apporter, lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le nom de Manicamp. -- Manicamp? s'écria-t-il. Qu'il entre, parbleu! qu'il entre! Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette porte demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de voir un visage inconnu en place de celui qu'il attendait: -- Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu'on a fait erreur: on vous a annoncé Manicamp lui-même, et ce n'est que son envoyé. -- Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m'apportez? -- Une lettre, monsieur le comte. Malicorne présenta le premier bon et observa le visage du comte. Celui-ci lut et se mit à rire. -- Encore! dit-il, encore une fille d'honneur? Ah ça! mais ce drôle de Manicamp protège donc toutes les filles d'honneur de France? Malicorne salua. -- Et pourquoi ne vient-il pas lui-même? demanda-t-il. -- Il est au lit. -- Ah! diable! Il n'a donc pas d'argent? De Guiche haussa les épaules. -- Mais qu'en fait-il donc, de son argent? Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article- là, il était aussi ignorant que le comte. -- Alors qu'il use de son crédit, continua de Guiche. -- Ah! mais c'est que je crois une chose. -- Laquelle? -- C'est que Manicamp n'a de crédit qu'auprès de vous, monsieur le comte. -- Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre? Autre mouvement de Malicorne. -- C'est impossible, et tout le monde y sera! -- J'espère, monsieur le comte, qu'il ne négligera point une si belle occasion. -- Il devrait déjà être à Paris. -- Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu. -- Et où est-il? -- À Orléans. -- Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de bon goût. Malicorne avait l'habit de Manicamp. Il salua à son tour. -- Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il. -- À qui ai-je le plaisir de parler? -- Je me nomme Malicorne, monsieur. -- Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces pistolets? Malicorne était homme d'esprit; il comprit la situation. D'ailleurs, le de mis avant son nom venait de l'élever à la hauteur de celui qui lui parlait. Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hésiter: -- Un peu lourdes, monsieur, dit-il. -- Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme de goût, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout à l'heure? Le sellier s'excusa. -- Et ce cheval, qu'en dites-vous? demanda de Guiche. C'est encore une emplette que je viens de faire. -- À la vue, il me paraît parfait, monsieur le comte; mais il faudrait que je le montasse pour vous en dire mon avis. -- Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire deux ou trois fois le tour du manège. La cour de l'hôtel était en effet disposée de manière à servir de manège en cas de besoin. Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la crinière de la main gauche, plaça son pied à l'étrier, s'enleva et se mit en selle. La première fois il fit faire au cheval le tour de la cour au pas. La seconde fois, au trot. Et la troisième fois, au galop. Puis il s'arrêta près du comte, mit pied à terre et jeta la bride aux mains d'un palefrenier. -- Eh bien! dit le comte, qu'en pensez-vous, monsieur de Malicorne? -- Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les branches, j'ai vu qu'il prenait sept ans. C'est l'âge auquel il faut préparer le cheval de guerre. L'avant-main est léger. Cheval à tête plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le garrot est un peu bas. L'avalement de la croupe me ferait douter de la pureté de la race allemande. Il doit avoir du sang anglais. L'animal est droit sur ses aplombs, mais il chasse au trot; il doit se couper. Attention à la ferrure. Il est, au reste, maniable. Dans les voltes et les changements de pied je lui ai trouvé les aides fines. -- Bien jugé, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous êtes connaisseur. Puis, se retournant vers le nouvel arrivé: -- Vous avez là un habit charmant, dit de Guiche à Malicorne. Il ne vient pas de province, je présume; on ne taille pas dans ce goût-là à Tours ou à Orléans. -- Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris. -- Oui, cela se voit... Mais retournons à notre affaire... Manicamp veut donc faire une seconde fille d'honneur? -- Vous voyez ce qu'il vous écrit, monsieur le comte. -- Qui était la première déjà? Malicorne sentit le rouge lui monter au visage. -- Une charmante fille d'honneur, se hâta-t-il de répondre, Mlle de Montalais. -- Ah! ah! vous la connaissez, monsieur? -- Oui, c'est ma fiancée, ou à peu près. -- C'est autre chose, alors... Mille compliments! s'écria de Guiche, sur les lèvres duquel voltigeait déjà une plaisanterie de courtisan, et que ce titre de fiancée donné par Malicorne à Mlle de Montalais rappela au respect des femmes. -- Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce pour la fiancée de Manicamp?... En ce cas, je la plains. Pauvre fille! elle aura pour mari un méchant sujet. -- Non, monsieur le comte... Le second brevet est pour Mlle La Baume Le Blanc de La Vallière. -- Inconnue, fit de Guiche. -- Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant à son tour. -- Bon! je vais en parler à Monsieur. À propos, elle est demoiselle? -- De très bonne maison, fille d'honneur de Madame douairière. -- Très bien! Voulez-vous m'accompagner chez Monsieur? -- Volontiers, si vous me faites cet honneur. -- Avez-vous votre carrosse? -- Non, je suis venu à cheval. -- Avec cet habit? -- Non, monsieur; j'arrive d'Orléans en poste, et j'ai changé mon habit de voyage contre celui-ci pour me présenter chez vous. -- Ah! c'est vrai, vous m'avez dit que vous arriviez d'Orléans. Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa poche. -- Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n'avez pas tout lu. -- Comment, je n'ai pas tout lu? -- Non, il y avait deux billets dans la même enveloppe. -- Ah! ah! vous êtes sûr? -- Oh! très sûr. -- Voyons donc. Et le comte rouvrit le cachet. -- Ah! fit-il, c'est, ma foi, vrai. Et il déplia le papier qu'il n'avait pas encore lu. -- Je m'en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez Monsieur; oh! mais c'est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le scélérat, il en fait donc commerce? -- Non, monsieur le comte, il veut en faire don. -- À qui? -- À moi, monsieur. -- Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur de Mauvaise corne. -- Malicorne! -- Ah! pardon; c'est le latin qui me brouille, l'affreuse habitude des étymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux jeunes gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c'est tout un. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monsieur de Malicorne? -- Votre bonté me touche, monsieur; mais c'est une raison pour que je vous dise une chose tout de suite. -- Quelle chose, monsieur? -- Je ne suis pas gentilhomme: j'ai bon coeur, un peu d'esprit, mais je m'appelle Malicorne tout court. -- Eh bien! s'écria de Guiche en regardant la malicieuse figure de son interlocuteur, vous me faites l'effet, monsieur, d'un aimable homme. J'aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous ayez de furieusement bonnes qualités pour avoir plu à cet égoïste de Manicamp. Soyez franc, vous êtes quelque saint descendu sur la terre. -- Pourquoi cela? -- Morbleu! pour qu'il vous donne quelque chose. N'avez-vous pas dit qu'il voulait vous faire don d'une charge chez le roi? -- Pardon, monsieur le comte; si j'obtiens cette charge, ce n'est point lui qui me l'aura donnée, c'est vous. -- Et puis il ne vous l'aura peut-être pas donnée pour rien tout à fait? -- Monsieur le comte... -- Attendez donc: il y a un Malicorne à Orléans. Parbleu! c'est cela! qui prête de l'argent à M. le prince. -- Je crois que c'est mon père, monsieur. -- Ah! voilà! M. le prince a le père, et cet affreux dévorateur de Manicamp a le fils. Prenez garde, monsieur, je le connais; il vous rongera, mordieu! jusqu'aux os. -- Seulement, je prête sans intérêt, moi, monsieur, dit en souriant Malicorne. -- Je disais bien que vous étiez un saint ou quelque chose d'approchant, monsieur Malicorne. Vous aurez votre charge ou j'y perdrai mon nom. -- Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne transporté. -- Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez le prince. Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe à Malicorne de le suivre. Mais au moment où ils allaient en franchir le seuil, un jeune homme apparut de l'autre côté. C'était un cavalier de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au visage pâle, aux lèvres minces, aux yeux brillants, aux cheveux et aux sourcils bruns. -- Eh! bonjour, dit-il tout à coup en repoussant pour ainsi dire Guiche dans l'intérieur de la cour. -- Ah! ah! vous ici, de Wardes. Vous, botté, éperonné, et le fouet à la main! -- C'est la tenue qui convient à un homme qui part pour Le Havre. Demain, il n'y aura plus personne à Paris. Et le nouveau venu salua cérémonieusement Malicorne, à qui son bel habit donnait des airs de prince. -- M. Malicorne, dit de Guiche à son ami. De Wardes salua. -- M. de Wardes, dit de Guiche à Malicorne. Malicorne salua à son tour. -- Voyons, de Wardes, continua de Guiche, dites-nous cela, vous qui êtes à l'affût de ces sortes de choses: quelles charges y a-t- il encore à donner à la cour, ou plutôt dans la maison de Monsieur? -- Dans la maison de Monsieur? dit de Wardes en levant les yeux en l'air pour chercher. Attendez donc... celle de grand écuyer, je crois. -- Oh! s'écria Malicorne, ne parlons point de pareils postes, monsieur; mon ambition ne va pas au quart du chemin. De Wardes avait le coup d'oeil plus défiant que de Guiche, il devina tout de suite Malicorne. -- Le fait est, dit-il en le toisant, que, pour occuper cette charge, il faut être duc et pair. -- Tout ce que je demande, moi, dit Malicorne, c'est une charge très humble; je suis peu et ne m'estime point au-dessus de ce que je suis. -- Monsieur Malicorne, que vous voyez, dit de Guiche à de Wardes, est un charmant garçon qui n'a d'autre malheur que de ne pas être gentilhomme. Mais, vous le savez, moi, je fais peu de cas de l'homme qui n'est que gentilhomme. -- D'accord, dit de Wardes; mais seulement je vous ferai observer, mon cher comte, que, sans qualité, on ne peut raisonnablement espérer d'entrer chez Monsieur. -- C'est vrai, dit le comte, l'étiquette est formelle. Diable! diable! nous n'avions pas pensé à cela. -- Hélas! voilà un grand malheur pour moi, dit Malicorne en pâlissant légèrement, un grand malheur, monsieur le comte. -- Mais qui n'est pas sans remède, j'espère, répondit de Guiche. -- Pardieu! s'écria de Wardes, le remède est tout trouvé; on vous fera gentilhomme, mon cher monsieur: Son Éminence le cardinal Mazarini ne faisait pas autre chose du matin au soir. -- Paix, paix, de Wardes! dit le comte, pas de mauvaise plaisanterie; ce n'est point entre nous qu'il convient de plaisanter de la sorte; la noblesse peut s'acheter, c'est vrai, mais c'est un assez grand malheur pour que les nobles n'en rient pas. -- Ma foi! tu es bien puritain, comme disent les Anglais. -- M. le vicomte de Bragelonne, annonça un valet dans la cour, comme il eût fait dans un salon. -- Ah! cher Raoul, viens, viens donc. Tout botté aussi! tout éperonné aussi! Tu pars donc? Bragelonne s'approcha du groupe de jeunes gens, et salua de cet air grave et doux qui lui était particulier. Son salut s'adressa surtout à de Wardes, qu'il ne connaissait point, et dont les traits s'étaient armés d'une étrange froideur en voyant apparaître Raoul. -- Mon ami, dit-il à de Guiche, je viens te demander ta compagnie. Nous partons pour Le Havre, je présume? -- Ah! c'est au mieux! c'est charmant! Nous allons faire un merveilleux voyage. Monsieur Malicorne, M. de Bragelonne. Ah! M. de Wardes, que je te présente. Les jeunes gens échangèrent un salut compassé. Les deux natures semblaient dès l'abord disposées à se discuter l'une l'autre. De Wardes était souple, fin, dissimulé; Raoul, sérieux, élevé, droit. -- Mets-nous d'accord, de Wardes et moi, Raoul. -- À quel propos? -- À propos de noblesse. -- Qui s'y connaîtra, si ce n'est un Grammont? -- Je ne te demande pas de compliments, je te demande ton avis. -- Encore faut-il que je connaisse l'objet de la discussion. -- De Wardes prétend que l'on fait abus de titres; moi, je prétends que le titre est inutile à l'homme. -- Et tu as raison, dit tranquillement de Bragelonne. -- Mais, moi aussi, reprit de Wardes avec une espèce d'obstination, moi aussi, monsieur le vicomte, je prétends que j'ai raison. -- Que disiez-vous, monsieur? -- Je disais, moi, que l'on fait tout ce qu'on peut en France pour humilier les gentilshommes. -- Et qui donc cela? demanda Raoul. -- Le roi lui-même; il s'entoure de gens qui ne feraient pas preuve de quatre quartiers. -- Allons donc! fit de Guiche, je ne sais pas où diable vous avez vu cela, de Wardes. -- Un seul exemple. Et de Wardes couvrit Bragelonne tout entier de son regard. -- Dis. -- Sais-tu qui vient d'être nommé capitaine général des mousquetaires, charge qui vaut plus que la pairie, charge qui donne le pas sur les maréchaux de France? Raoul commença de rougir, car il voyait où de Wardes en voulait venir. -- Non; qui a-t-on nommé? Il n'y a pas longtemps en tout cas; car il y a huit jours la charge était encore vacante; à telle enseigne que le roi l'a refusée à Monsieur, qui la demandait pour un de ses protégés. -- Eh bien! mon cher, le roi l'a refusée au protégé de Monsieur pour la donner au chevalier d'Artagnan, à un cadet de Gascogne qui a traîné l'épée trente ans dans les antichambres. -- Pardon, monsieur, si je vous arrête, dit Raoul en lançant un regard plein de sévérité à de Wardes; mais vous me faites l'effet de ne pas connaître celui dont vous parlez. -- Je ne connais pas M. d'Artagnan! Eh! mon Dieu! qui donc ne le connaît pas? -- Ceux qui le connaissent, monsieur, reprit Raoul avec plus de calme et de froideur, sont tenus de dire que, s'il n'est pas aussi bon gentilhomme que le roi, ce qui n'est point sa faute, il égale tous les rois du monde en courage et en loyauté. Voilà mon opinion à moi, monsieur, et Dieu merci! je connais M. d'Artagnan depuis ma naissance. De Wardes allait répliquer, mais de Guiche l'interrompit. Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame La discussion allait s'aigrir, de Guiche l'avait parfaitement compris. En effet, il y avait dans le regard de Bragelonne quelque chose d'instinctivement hostile. Il y avait dans celui de de Wardes quelque chose comme un calcul d'agression. Sans se rendre compte des divers sentiments qui agitaient ses deux amis, de Guiche songea à parer le coup qu'il sentait prêt à être porté par l'un ou l'autre et peut-être par tous les deux. -- Messieurs, dit-il, nous devons nous quitter, il faut que je passe chez Monsieur. Prenons nos rendez-vous: toi, de Wardes, viens avec moi au Louvre; toi, Raoul, demeure le maître de la maison, et comme tu es le conseil de tout ce qui se fait ici, tu donneras le dernier coup d'oeil à mes préparatifs de départ. Raoul, en homme qui ne cherche ni ne craint une affaire, fit de la tête un signe d'assentiment, et s'assit sur un banc au soleil. -- C'est bien, dit de Guiche, reste là, Raoul, et fais-toi montrer les deux chevaux que je viens d'acheter; tu me diras ton sentiment, car je ne les ai achetés qu'à la condition que tu ratifierais le marché. À propos, pardon! j'oubliais de te demander des nouvelles de M. le comte de La Fère. Et tout en prononçant ces derniers mots, il observait de Wardes et essayait de saisir l'effet que produirait sur lui le nom du père de Raoul. -- Merci, répondit le jeune homme. M. le comte se porte bien. Un éclair de haine passa dans les yeux de de Wardes. De Guiche ne parut pas remarquer cette lueur funèbre, et allant donner une poignée de main à Raoul: -- C'est convenu, n'est-ce pas, Bragelonne, dit-il, tu viens nous rejoindre dans la cour du Palais-Royal? Puis, faisant signe de le suivre à de Wardes, qui se balançait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. -- Nous partons, dit-il; venez, monsieur Malicorne. Ce nom fit tressaillir Raoul. Il lui sembla qu'il avait déjà entendu prononcer ce nom une fois; mais il ne put se rappeler dans quelle occasion. Tandis qu'il cherchait, moitié rêveur, moitié irrité de sa conversation avec de Wardes, les trois jeunes gens s'acheminaient vers le Palais-Royal, où logeait Monsieur. Malicorne comprit deux choses. La première, c'est que les jeunes gens avaient quelque chose à se dire. La seconde, c'est qu'il ne devait pas marcher sur le même rang qu'eux. Il demeura en arrière. -- Êtes-vous fou? dit de Guiche à son compagnon, lorsqu'ils eurent fait quelques pas hors de l'hôtel de Grammont; vous attaquez M. d'Artagnan, et cela devant Raoul! -- Eh bien! après? fit de Wardes. -- Comment, après? -- Sans doute: est-il défendu d'attaquer M. d'Artagnan? -- Mais vous savez bien que M. d'Artagnan fait le quart de ce tout si glorieux et si redoutable qu'on appelait les Mousquetaires. -- Soit; mais je ne vois pas pourquoi cela peut m'empêcher de haïr M. d'Artagnan. -- Que vous a-t-il fait? -- Oh! à moi, rien. -- Alors, pourquoi le haïr? -- Demandez cela à l'ombre de mon père. -- En vérité, mon cher de Wardes, vous m'étonnez: M. d'Artagnan n'est point de ces hommes qui laissent derrière eux une inimitié sans apurer leur compte. Votre père, m'a-t-on dit, était de son côté haut la main. Or, il n'est si rudes inimitiés qui ne se lavent dans le sang d'un bon et loyal coup d'épée. -- Que voulez-vous, cher ami, cette haine existait entre mon père et M. d'Artagnan; il m'a, tout enfant, entretenu de cette haine, et c'est un legs particulier qu'il m'a laissé au milieu de son héritage. -- Et cette haine avait pour objet M. d'Artagnan seul? -- Oh! M. d'Artagnan était trop bien incorporé dans ses trois amis pour que le trop-plein n'en rejaillît pas sur eux; elle est de mesure, croyez-moi, à ce que les autres, le cas échéant, n'aient point à se plaindre de leur part. De Guiche avait les yeux fixés sur de Wardes; il frissonna en voyant le pâle sourire du jeune homme. Quelque chose comme un pressentiment fît tressaillir sa pensée; il se dit que le temps était passé des grands coups d'épée entre gentilshommes, mais que la haine, en s'extravasant au fond du coeur, au lieu de se répandre au-dehors, n'en était pas moins de la haine; que parfois le sourire était aussi sinistre que la menace et qu'en un mot, enfin, après les pères, qui s'étaient haïs avec le coeur et combattus avec le bras, viendraient les fils; qu'eux aussi se haïraient avec le coeur, mais qu'ils ne se combattraient plus qu'avec l'intrigue ou la trahison. Or, comme ce n'était point Raoul qu'il soupçonnait de trahison ou d'intrigue, ce fut pour Raoul que de Guiche frissonna. Mais tandis que ces sombres pensées obscurcissaient le front de de Guiche, de Wardes était redevenu complètement maître de lui-même. -- Au reste, dit-il, ce n'est pas que j'en veuille personnellement à M. de Bragelonne, je ne le connais pas. -- En tout cas, de Wardes, dit de Guiche avec une certaine sévérité, n'oubliez pas une chose, c'est que Raoul est le meilleur de mes amis. De Wardes s'inclina. La conversation en demeura là, quoique de Guiche fît tout ce qu'il put pour lui tirer son secret du coeur; mais de Wardes avait sans doute résolu de n'en pas dire davantage, et il demeura impénétrable. De Guiche se promit d'avoir plus de satisfaction avec Raoul. Sur ces entrefaites, on arriva au Palais-Royal, qui était entouré d'une foule de curieux. La maison de Monsieur attendait ses ordres pour monter à cheval et faire escorte aux ambassadeurs chargés de ramener la jeune princesse. Ce luxe de chevaux, d'armes et de livrées compensait en ce temps-là, grâce au bon vouloir des peuples et aux traditions de respectueux attachement pour les rois, les énormes dépenses couvertes par l'impôt. Mazarin avait dit: «Laissez-les chanter, pourvu qu'ils paient.» Louis XIV disait: «Laissez-les voir.» La vue avait remplacé la voix: on pouvait encore regarder, mais on ne pouvait plus chanter. M. de Guiche laissa de Wardes et Malicorne au pied du grand escalier; mais lui, qui partageait la faveur de Monsieur avec le chevalier de Lorraine, qui lui faisait les blanches dents, mais ne pouvait le souffrir, il monta droit chez Monsieur. Il trouva le jeune prince qui se mirait en se posant du rouge. Dans l'angle du cabinet, sur des coussins, M. le chevalier de Lorraine était étendu, venant de faire friser ses longs cheveux blonds, avec lesquels il jouait comme eût fait une femme. Le prince se retourna au bruit, et, apercevant le comte: -- Ah! c'est toi, Guiche, dit-il; viens ça et dis-moi la vérité. -- Oui, monseigneur, vous savez que c'est mon défaut. -- Figure-toi, Guiche, que ce méchant chevalier me fait de la peine. Le chevalier haussa les épaules. -- Et comment cela? demanda de Guiche. Ce n'est pas l'habitude de M. le chevalier. -- Eh bien! il prétend, continua le prince, il prétend que Mlle Henriette est mieux comme femme que je ne suis comme homme. -- Prenez garde, monseigneur, dit de Guiche en fronçant le sourcil, vous m'avez demandé la vérité. -- Oui, dit Monsieur presque en tremblant. -- Eh bien! je vais vous la dire. -- Ne te hâte pas, Guiche, s'écria le prince, tu as le temps; regarde-moi avec attention et rappelle-toi bien Madame; d'ailleurs, voici son portrait; tiens. Et il lui tendit la miniature, du plus fin travail. De Guiche prit le portrait et le considéra longtemps. -- Sur ma foi, dit-il, voilà, monseigneur, une adorable figure. -- Mais regarde-moi à mon tour, regarde-moi donc, s'écria le prince essayant de ramener à lui l'attention du comte, absorbée tout entière par le portrait. -- En vérité, c'est merveilleux! murmura de Guiche. -- Eh! ne dirait-on pas, continua Monsieur, que tu n'as jamais vu cette petite fille. -- Je l'ai vue, monseigneur, c'est vrai, mais il y a cinq ans de cela, et il s'opère de grands changements entre une enfant de douze ans et une jeune fille de dix-sept. -- Enfin, ton opinion, dis-la; parle, voyons! -- Mon opinion est que le portrait doit être flatté, monseigneur. -- Oh! d'abord, oui, dit le prince triomphant, il l'est certainement; mais enfin suppose qu'il ne soit point flatté, et dis-moi ton avis. -- Monseigneur, Votre Altesse est bien heureuse d'avoir une si charmante fiancée. -- Soit, c'est ton avis sur elle; mais sur moi? -- Mon avis, monseigneur, est que vous êtes beaucoup trop beau pour un homme. Le chevalier de Lorraine se mit à rire aux éclats. Monseigneur comprit tout ce qu'il y avait de sévère pour lui dans l'opinion du comte de Guiche. Il fronça le sourcil. -- J'ai des amis peu bienveillants, dit-il. De Guiche regarda encore le portrait; mais après quelques secondes de contemplation, le rendant avec effort à Monsieur: -- Décidément, dit-il, monseigneur, j'aimerais mieux contempler dix fois Votre Altesse qu'une fois de plus Madame. Sans doute le chevalier vit quelque chose de mystérieux dans ces paroles qui restèrent incomprises du prince, car il s'écria: -- Eh bien! mariez-vous donc! Monsieur continua à se mettre du rouge; puis, quand il eut fini, il regarda encore le portrait, puis se mira dans la glace et sourit. Sans doute il était satisfait de la comparaison. -- Au reste, tu es bien gentil d'être venu, dit-il à de Guiche; je craignais que tu ne partisses sans venir me dire adieu. -- Monseigneur me connaît trop pour croire que j'eusse commis une pareille inconvenance. -- Et puis tu as bien quelque chose à me demander avant de quitter Paris? -- Eh bien! Votre Altesse a deviné juste; j'ai, en effet, une requête à lui présenter. -- Bon! parle. Le chevalier de Lorraine devint tout yeux et tout oreilles; il lui semblait que chaque grâce obtenue par un autre était un vol qui lui était fait. Et comme de Guiche hésitait: -- Est-ce de l'argent? demanda le prince. Cela tomberait à merveille, je suis richissime; M. le surintendant des finances m'a fait remettre cinquante mille pistoles. -- Merci à Votre Altesse; mais il ne s'agit pas d'argent. -- Et de quoi s'agit-il? Voyons. -- D'un brevet de fille d'honneur. -- Tudieu! Guiche, quel protecteur tu fais, dit le prince avec dédain; ne me parleras-tu donc jamais que de péronnelles? Le chevalier de Lorraine sourit; il savait que c'était déplaire à Monseigneur que de protéger les dames. -- Monseigneur, dit le comte, ce n'est pas moi qui protège directement la personne dont je viens de vous parler; c'est un de mes amis. -- Ah! c'est différent; et comment se nomme la protégée de ton ami? -- Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière, déjà fille d'honneur de Madame douairière. -- Fi! une boiteuse, dit le chevalier de Lorraine en s'allongeant sur son coussin. -- Une boiteuse! répéta le prince. Madame aurait cela sous les yeux? Ma foi, non, ce serait trop dangereux pour ses grossesses. Le chevalier de Lorraine éclata de rire. -- Monsieur le chevalier, dit de Guiche, ce que vous faites là n'est point généreux; je sollicite et vous me nuisez. -- Ah! pardon, monsieur le comte, dit le chevalier de Lorraine inquiet du ton avec lequel le comte avait accentué ses paroles, telle n’était pas mon intention, et, au fait, je crois que je confonds cette demoiselle avec une autre. -- Assurément, et je vous affirme, moi, que vous confondez. -- Voyons, y tiens-tu beaucoup, Guiche? demanda le prince. -- Beaucoup, monseigneur. -- Eh bien! accordé; mais ne demande plus de brevet, il n'y a plus de place. -- Ah! s'écria le chevalier, midi déjà; c'est l'heure fixée pour le départ. -- Vous me chassez, monsieur? demanda de Guiche. -- Oh! comte, comme vous me maltraitez aujourd'hui! répondit affectueusement le chevalier. -- Pour Dieu! comte; pour Dieu! chevalier, dit Monsieur, ne vous disputez donc pas ainsi: ne voyez-vous pas que cela me fait de la peine? -- Ma signature? demanda de Guiche. -- Prends un brevet dans ce tiroir, et donne-le-moi. De Guiche prit le brevet indiqué d'une main, et de l'autre présenta à Monsieur une plume toute trempée dans l'encre. Le prince signa. -- Tiens, dit-il en lui rendant le brevet; mais c'est à une condition. -- Laquelle? -- C'est que tu feras ta paix avec le chevalier. -- Volontiers, dit de Guiche. Et il tendit la main au chevalier avec une indifférence qui ressemblait à du mépris. -- Allez, comte, dit le chevalier sans paraître aucunement remarquer le dédain du comte; allez, et ramenez-nous une princesse qui ne jase pas trop avec son portrait. -- Oui, pars et fais diligence... À propos, qui emmènes-tu? -- Bragelonne et de Wardes. -- Deux braves compagnons. -- Trop braves, dit le chevalier; tâchez de les ramener tous deux, comte. -- Vilain coeur! murmura de Guiche; il flaire le mal partout et avant tout. Puis, saluant Monsieur, il sortit. En arrivant sous le vestibule, il éleva en l'air le brevet tout signé. Malicorne se précipita et le reçut tout tremblant de joie. Mais, après l'avoir reçu, de Guiche s'aperçut qu'il attendait quelque chose encore. -- Patience, monsieur, patience, dit-il à son client; mais M. le chevalier était là et j'ai craint d'échouer si je demandais trop à la fois. Attendez donc à mon retour. Adieu! -- Adieu, monsieur le comte; mille grâces, dit Malicorne. -- Et envoyez-moi Manicamp. À propos, est-ce vrai, monsieur, que Mlle de La Vallière est boiteuse? Au moment où il prononçait ces mots, un cheval s'arrêtait derrière lui. Il se retourna et vit pâlir Bragelonne, qui entrait au moment même dans la cour. Le pauvre amant avait entendu. Il n'en était pas de même de Malicorne, qui était déjà hors de la portée de la voix. «Pourquoi parle-t-on ici de Louise? se demanda Raoul; oh! qu'il n'arrive jamais à ce de Wardes, qui sourit là-bas, de dire un mot d'elle devant moi!» -- Allons, allons, messieurs! cria le comte de Guiche, en route. En ce moment, le prince, dont la toilette était terminée parut à la fenêtre. Toute l'escorte le salua de ses acclamations, et dix minutes après, bannières, écharpes et plumes flottaient à l'ondulation du galop des coursiers. Chapitre LXXXIII -- Au Havre Toute cette cour, si brillante, si gaie, si animée de sentiments divers, arriva au Havre quatre jours après son départ de Paris. C'était vers les cinq heures du soir; on n'avait encore aucune nouvelle de Madame. On chercha des logements; mais dès lors commença une grande confusion parmi les maîtres, de grandes querelles parmi les laquais. Au milieu de tout ce conflit, le comte de Guiche crut reconnaître Manicamp. C'était en effet lui qui était venu; mais comme Malicorne s'était accommodé de son plus bel habit, il n'avait pu trouver, lui, à racheter qu'un habit de velours violet brodé d'argent. De Guiche le reconnut autant à son habit qu'à son visage. Il avait vu très souvent à Manicamp cet habit violet, sa dernière ressource. Manicamp se présenta au comte sous une voûte de flambeaux qui incendiaient plutôt qu'ils n'illuminaient le porche par lequel on entrait au Havre, et qui était situé près de la tour de François Ier. Le comte, en voyant la figure attristée de Manicamp, ne put s'empêcher de rire. -- Eh! mon pauvre Manicamp, dit-il, comme te voilà violet; tu es donc en deuil? -- Je suis en deuil, oui, répondit Manicamp. -- De qui ou de quoi? -- De mon habit bleu et or, qui a disparu, et à la place duquel je n'ai plus trouvé que celui-ci; et encore m'a-t-il fallu économiser à force pour le racheter. -- Vraiment? -- Pardieu! étonne-toi de cela; tu me laisses sans argent. -- Enfin, te voilà, c'est le principal. -- Par des routes exécrables. -- Où es-tu logé? -- Logé? -- Oui. -- Mais je ne suis pas logé. De Guiche se mit à rire. -- Alors, où logeras-tu? -- Où tu logeras. -- Alors, je ne sais pas. -- Comment, tu ne sais pas? -- Sans doute; comment veux-tu que je sache où je logerai? -- Tu n'as donc pas retenu un hôtel? -- Moi? -- Toi ou Monsieur? -- Nous n'y avons pensé ni l'un ni l'autre. Le Havre est grand, je suppose, et pourvu qu'il y ait une écurie pour douze chevaux et une maison propre dans un bon quartier. -- Oh! il y a des maisons très propres. -- Eh bien! alors... -- Mais pas pour nous. -- Comment, pas pour nous? Et pour qui? -- Pour les Anglais, parbleu! -- Pour les Anglais? -- Oui, elles sont toutes louées. -- Par qui? -- Par M. de Buckingham. -- Plaît-il? fit de Guiche, à qui ce mot fit dresser l'oreille. -- Eh! oui, mon cher, par M. de Buckingham. Sa Grâce s'est fait précéder d'un courrier; ce courrier est arrivé depuis trois jours, et il a retenu tous les logements logeables qui se trouvaient dans la ville. -- Voyons, voyons, Manicamp, entendons-nous. -- Dame! ce que je te dis là est clair, ce me semble. -- Mais M. de Buckingham n'occupe pas tout Le Havre, que diable? -- Il ne l'occupe pas, c'est vrai, puisqu'il n'est pas encore débarqué; mais, une fois débarqué, il l'occupera. -- Oh! oh! -- On voit bien que tu ne connais pas les Anglais, toi; ils ont la rage d'accaparer. -- Bon! un homme qui a toute une maison s'en contente et n'en prend pas deux. -- Oui, mais deux hommes? -- Soit, deux maisons; quatre, six, dix, si tu veux; mais il y a cent maisons au Havre? -- Eh bien! alors, elles sont louées toutes les cent. -- Impossible! -- Mais, entêté que tu es, quand je te dis que M. de Buckingham a loué toutes les maisons qui entourent celle où doit descendre Sa Majesté la reine douairière d'Angleterre et la princesse sa fille. -- Ah! par exemple, voilà qui est particulier, dit de Wardes en caressant le cou de son cheval. -- C'est ainsi, monsieur. -- Vous en êtes bien sûr, monsieur de Manicamp? Et, en faisant cette question, il regardait sournoisement de Guiche, comme pour l'interroger sur le degré de confiance qu'on pouvait avoir dans la raison de son ami. Pendant ce temps, la nuit était venue, et les flambeaux, les pages, les laquais, les écuyers, les chevaux et les carrosses encombraient la porte et la place, les torches se reflétaient dans le chenal qu'emplissait la marée montante, tandis que, de l'autre côté de la jetée, on apercevait mille figures curieuses de matelots et de bourgeois qui cherchaient à ne rien perdre du spectacle. Pendant toutes ces hésitations, Bragelonne, comme s'il y eût été étranger, se tenait à cheval un peu en arrière de de Guiche, et regardait les jeux de la lumière qui montaient dans l'eau, en même temps qu'il respirait avec délices le parfum salin de la vague qui roule bruyante sur les grèves, les galets et l'algue, et jette à l'air son écume, à l'espace son bruit. -- Mais, enfin, s'écria de Guiche, quelle raison M. de Buckingham a-t-il eue pour faire cette provision de logements? -- Oui, demanda de Wardes, quelle raison? -- Oh! une excellente, répondit Manicamp. -- Mais enfin, la connais-tu? -- Je crois la connaître. -- Parle donc. -- Penche-toi. -- Diable! cela ne peut se dire que tout bas? -- Tu en jugeras toi-même. -- Bon. De Guiche se pencha. -- L'amour, dit Manicamp. -- Je ne comprends plus. -- Dis que tu ne comprends pas encore. -- Explique-toi. -- Eh bien! il passe pour certain, monsieur le comte, que Son Altesse Royale Monsieur sera le plus infortuné des maris. -- Comment! le duc de Buckingham?... -- Ce nom porte malheur aux princes de la maison de France. -- Ainsi, le duc?... -- Serait amoureux fou de la jeune Madame, à ce qu'on assure, et ne voudrait point que personne approchât d'elle, si ce n'est lui. De Guiche rougit. -- Bien! bien! merci, dit-il en serrant la main de Manicamp. Puis, se relevant: -- Pour l'amour de Dieu! dit-il à Manicamp, fais en sorte que ce projet du duc de Buckingham n'arrive pas à des oreilles françaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des épées qui n'ont pas peur de la trempe anglaise. -- Après tout, dit Manicamp, cet amour ne m'est point prouvé à moi, et n'est peut-être qu'un conte. -- Non, dit de Guiche, ce doit être la vérité. Et malgré lui, les dents du jeune homme se serraient. -- Eh bien! après tout, qu'est-ce que cela te fait à toi? qu'est- ce que cela me fait, à moi, que Monsieur soit ce que le feu roi fût? Buckingham père, pour la reine; Buckingham fils, pour la jeune Madame; rien, pour tout le monde. -- Manicamp! Manicamp! -- Eh! que diable! c'est un fait ou tout au moins un dire. -- Silence! dit le comte. -- Et pourquoi silence? dit de Wardes: c'est un fait fort honorable pour la nation française. N'êtes-vous point de mon avis, monsieur de Bragelonne? -- Quel fait? demanda tristement Bragelonne. -- Que les Anglais rendent ainsi hommage à la beauté de vos reines et de vos princesses. -- Pardon, je ne suis pas à ce que l'on dit, et je vous demanderai une explication. -- Sans doute, il a fallu que M. de Buckingham père vînt à Paris pour que Sa Majesté le roi Louis XIII s'aperçût que sa femme était une des plus belles personnes de la cour de France; il faut maintenant que M. de Buckingham fils consacre à son tour, par l'hommage qu'il lui rend, la beauté d'une princesse de sang français. Ce sera désormais un brevet de beauté que d'avoir inspiré un amour d'outre-mer. -- Monsieur, répondit Bragelonne, je n'aime pas à entendre plaisanter sur ces matières. Nous autres gentilshommes, nous sommes les gardiens de l'honneur des reines et des princesses. Si nous rions d'elles, que feront les laquais? -- Oh! oh! monsieur, dit de Wardes, dont les oreilles rougirent, comment dois-je prendre cela? -- Prenez-le comme il vous plaira, monsieur, répondit froidement Bragelonne. -- Bragelonne! Bragelonne! murmura de Guiche. -- Monsieur de Wardes! s'écria Manicamp voyant le jeune homme pousser son cheval du côté de Raoul. -- Messieurs! Messieurs! dit de Guiche, ne donnez pas un pareil exemple en public, dans la rue. De Wardes, vous avez tort. -- Tort! en quoi? Je vous le demande. -- Tort en ce que vous dites toujours du mal de quelque chose ou de quelqu'un, répliqua Raoul avec son implacable sang-froid. -- De l'indulgence, Raoul, fit tout bas de Guiche. -- Et ne vous battez pas avant de vous être reposés; vous ne feriez rien qui vaille, dit Manicamp. -- Allons! allons! dit de Guiche, en avant, messieurs, en avant! Et là-dessus, écartant les chevaux et les pages, il se fit une route jusqu'à la place au milieu de la foule, attirant après lui tout le cortège des Français. Une grande porte donnant sur une cour était ouverte; de Guiche entra dans cette cour; Bragelonne, de Wardes, Manicamp et trois ou quatre autres gentilshommes l'y suivirent. Là se tint une espèce de conseil de guerre; on délibéra sur le moyen qu'il fallait employer pour sauver la dignité de l'ambassade. Bragelonne conclut pour que l'on respectât le droit de priorité. De Wardes proposa de mettre la ville à sac. Cette proposition parut un peu vive à Manicamp. Il proposa de dormir d'abord: c'était le plus sage. Malheureusement, pour suivre son conseil, il ne manquait que deux choses: une maison et des lits. De Guiche rêva quelque temps; puis, à haute voix: -- Qui m'aime me suive, dit-il. -- Les gens aussi? demanda un page qui s'était approché du groupe. -- Tout le monde! s'écria le fougueux jeune homme. Allons Manicamp, conduis-nous à la maison que Son Altesse Madame doit occuper. Sans rien deviner des projets du comte, ses amis le suivirent, escortés d'une foule de peuple dont les acclamations et la joie formaient un présage heureux pour le projet encore inconnu que poursuivait cette ardente jeunesse. Le vent soufflait bruyamment du port et grondait par lourdes rafales. Chapitre LXXXIV -- En mer Le jour suivant se leva un peu plus calme, quoique le vent soufflât toujours. Cependant le soleil s'était levé dans un de ces nuages rouges découpant ses rayons ensanglantés sur la crête des vagues noires. Du haut des vigies, on guettait impatiemment. Vers onze heures du matin, un bâtiment fut signalé: ce bâtiment arrivait à pleines voiles, deux autres le suivaient à la distance d'un demi-noeud. Ils venaient comme des flèches lancées par un vigoureux archer, et cependant la mer était si grosse, que la rapidité de leur marche n'ôtait rien aux mouvements du roulis qui couchait les navires tantôt à droite, tantôt à gauche. Bientôt la forme des vaisseaux et la couleur des flammes firent connaître la flotte anglaise. En tête marchait le bâtiment monté par la princesse, portant le pavillon de l'amirauté. Aussitôt le bruit se répandit que la princesse arrivait. Toute la noblesse française courut au port; le peuple se porta sur les quais et sur les jetées. Deux heures après, les vaisseaux avaient rallié le vaisseau amiral, et tous les trois, n'osant sans doute pas se hasarder à entrer dans l'étroit goulet du port, jetaient l'ancre entre Le Havre et la Hève. Aussitôt la manoeuvre achevée, le vaisseau amiral salua la France de douze coups de canon, qui lui furent rendus coup pour coup par le fort François Ier. Aussitôt cent embarcations prirent la mer; elles étaient tapissées de riches étoffes; elles étaient destinées à porter les gentilshommes français jusqu'aux vaisseaux mouillés. Mais en les voyant, même dans le port, se balancer violemment, en voyant au-delà de la jetée les vagues s'élever en montagnes et venir se briser sur la grève avec un rugissement terrible, on comprenait bien qu'aucune de ces barques n'atteindrait le quart de la distance qu'il y avait à parcourir pour arriver aux vaisseaux sans avoir chaviré. Cependant, un bateau pilote, malgré le vent et la mer, s'apprêtait à sortir du port pour aller se mettre à la disposition de l'amiral anglais. De Guiche avait cherché parmi toutes ces embarcations un bateau un peu plus fort que les autres, qui lui donnât chance d'arriver jusqu'aux bâtiments anglais, lorsqu'il aperçut le pilote côtier qui appareillait. -- Raoul, dit-il, ne trouves-tu point qu'il est honteux pour des créatures intelligentes et fortes comme nous de reculer devant cette force brutale du vent et de l'eau? -- C'est la réflexion que justement je faisais tout bas, répondit Bragelonne. -- Eh bien! veux-tu que nous montions ce bateau et que nous poussions en avant? Veux-tu, de Wardes? -- Prenez garde, vous allez vous faire noyer, dit Manicamp. -- Et pour rien, dit de Wardes, attendu qu'avec le vent debout, comme vous l'aurez, vous n'arriverez jamais aux vaisseaux. -- Ainsi, tu refuses? -- Oui, ma foi! Je perdrais volontiers la vie dans une lutte contre les hommes, dit-il en regardant obliquement Bragelonne; mais me battre à coups d'aviron contre les flots d'eau salée, je n'y ai pas le moindre goût. -- Et moi, dit Manicamp, dussé-je arriver jusqu'aux bâtiments, je me soucierais peu de perdre le seul habit propre qui me reste; l'eau salée rejaillit, et elle tache. -- Toi aussi, tu refuses? s'écria de Guiche. -- Mais tout à fait: je te prie de le croire, et plutôt deux fois qu'une. -- Mais voyez donc, s'écria de Guiche; vois donc, de Wardes, vois donc, Manicamp; là-bas, sur la dunette du vaisseau amiral, les princesses nous regardent. -- Raison de plus, cher ami, pour ne pas prendre un bain ridicule devant elles. -- C'est ton dernier mot, Manicamp? -- Oui. -- C'est ton dernier mot, de Wardes? -- Oui. -- Alors j'irai tout seul. -- Non pas, dit Raoul, je vais avec toi: il me semble que c'est chose convenue. Le fait est que Raoul, libre de toute passion, mesurant le danger avec sang-froid, voyait le danger imminent; mais il se laissait entraîner volontiers à faire une chose devant laquelle reculait de Wardes. Le bateau se mettait en route; de Guiche appela le pilote côtier. -- Holà de la barque! dit-il, il nous faut deux places! Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les jeta du quai dans le bateau. -- Il paraît que vous n'avez pas peur de l'eau salée, mes jeunes maîtres? dit le patron. -- Nous n'avons peur de rien, répondit de Guiche. -- Alors, venez, mes gentilshommes. Le pilote s'approcha du bord, et l'un après l'autre, avec une légèreté pareille, les deux jeunes gens sautèrent dans le bateau. -- Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt pistoles dans cette bourse, et si nous atteignons le vaisseau amiral, elles sont à vous. Aussitôt les rameurs se courbèrent sur leurs rames, et la barque bondit sur la cime des flots. Tout le monde avait pris intérêt à ce départ si hasardé; la population du Havre se pressait sur les jetées: il n'y avait pas un regard qui ne fût pour la barque. Parfois, la frêle embarcation demeurait un instant comme suspendue aux crêtes écumeuses, puis tout à coup elle glissait au fond d'un abîme mugissant, et semblait être précipitée. Néanmoins, après une heure de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont se détachaient déjà deux embarcations destinées à venir à son aide. Sur le gaillard d'arrière du vaisseau amiral, abritées par un dais de velours et d'hermine que soutenaient de puissantes attaches, Madame Henriette douairière et la jeune Madame, ayant auprès d'elles l'amiral comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette barque tantôt enlevée au ciel, tantôt engloutie jusqu'aux enfers, contre la voile sombre de laquelle brillaient, comme deux lumineuses apparitions, les deux nobles figures des deux gentilshommes français. L'équipage, appuyé sur les bastingages et grimpé dans les haubans, applaudissait à la bravoure de ces deux intrépides, à l'adresse du pilote et à la force des matelots. Un hourra de triomphe accueillit leur arrivée à bord. Le comte de Norfolk, beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, s'avança au-devant d'eux. De Guiche et Bragelonne montèrent lestement l'escalier de tribord, et conduits par le comte de Norfolk, qui reprit sa place auprès d'elles, ils vinrent saluer les princesses. Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait pas compte, avaient empêché jusque-là le comte de Guiche de regarder attentivement la jeune Madame. Celle-ci, au contraire, l'avait distingué tout d'abord et avait demandé à sa mère: -- N'est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque? Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille, avait souri à cette erreur de son amour-propre et avait répondu: -- Non, c'est M. de Guiche, son favori, voilà tout. À cette réponse, la princesse avait été forcée de contenir l’instinctive bienveillance provoquée par l'audace du comte. Ce fut au moment où la princesse faisait cette question que de Guiche, osant enfin lever les yeux sur elle, put comparer l'original au portrait. Lorsqu'il vit ce visage pâle, ces yeux animés, ces adorables cheveux châtains, cette bouche frémissante et ce geste si éminemment royal qui semblait remercier et encourager tout à la fois, il fut saisi d'une telle émotion, que, sans Raoul, qui lui prêta son bras, il eût chancelé. Le regard étonné de son ami, le geste bienveillant de la reine, rappelèrent de Guiche à lui. En peu de mots, il expliqua sa mission, dit comment il était l'envoyé de Monsieur, et salua, selon leur rang et les avances qu'ils lui firent, l'amiral et les différents seigneurs anglais qui se groupaient autour des princesses. Raoul fut présenté à son tour et gracieusement accueilli; tout le monde savait la part que le comte de La Fère avait prise à la restauration du roi Charles II; en outre, c'était encore le comte qui avait été chargé de la négociation du mariage qui ramenait en France la petite-fille de Henri IV. Raoul parlait parfaitement anglais; il se constitua l'interprète de son ami près des jeunes seigneurs anglais auxquels notre langue n'était point familière. En ce moment parut un jeune homme d'une beauté remarquable et d'une splendide richesse de costume et d'armes. Il s'approcha des princesses, qui causaient avec le comte de Norfolk, et d'une voix qui déguisait mal son impatience: -- Allons, mesdames, dit-il, il faut descendre à terre. À cette invitation, la jeune Madame se leva et elle allait accepter la main que le jeune homme lui tendait avec une vivacité pleine d'expressions diverses, lorsque l'amiral s'avança entre la jeune Madame et le nouveau venu. -- Un moment, s'il vous plaît, milord de Buckingham, dit-il; le débarquement n'est point possible à cette heure pour des femmes. La mer est trop grosse; mais, vers quatre heures, il est probable que le vent tombera; on ne débarquera donc que ce soir. -- Permettez, milord, dit Buckingham avec une irritation qu'il ne chercha point même à déguiser. Vous retenez ces dames et vous n'en avez pas le droit. De ces dames, l'une appartient, hélas! à la France, et, vous le voyez, la France la réclame par la voix de ses ambassadeurs. Et, de la main, il montra de Guiche et Raoul, qu'il saluait en même temps. -- Je ne suppose pas, répondit l'amiral, qu'il entre dans les intentions de ces messieurs d'exposer la vie des princesses? -- Milord, ces messieurs sont bien venus malgré le vent; permettez-moi de croire que le danger ne sera pas plus grand pour ces dames, qui s'en iront avec le vent. -- Ces messieurs sont fort braves, dit l'amiral. Vous avez vu que beaucoup étaient sur le port et n'ont point osé les suivre. En outre, le désir qu'ils avaient de présenter le plus tôt possible leurs hommages à Madame et à son illustre mère les a portés à affronter la mer, fort mauvaise aujourd'hui, même pour des marins. Mais ces messieurs, que je présenterai pour exemple à mon état- major, ne doivent pas en être un pour ces dames. Un regard dérobé de Madame surprit la rougeur qui couvrait les joues du comte. Ce regard échappa à Buckingham. Il n'avait d'yeux que pour surveiller Norfolk. Il était évidemment jaloux de l'amiral, et semblait brûler du désir d'arracher les princesses à ce sol mouvant des vaisseaux sur lequel l'amiral était roi. -- Au reste, reprit Buckingham, j'en appelle à Madame elle-même. -- Et moi, milord, répondit l'amiral, j'en appelle à ma conscience et à ma responsabilité. J'ai promis de rendre saine et sauve Madame à la France, je tiendrai ma promesse. -- Mais, cependant, monsieur... -- Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul ici. -- Milord, savez-vous ce que vous dites? répondit avec hauteur Buckingham. -- Parfaitement, et je le répète: Je commande seul ici, milord, et tout m'obéit: la mer, le vent, les navires et les hommes. Cette parole était grande et noblement prononcée. Raoul en observa l'effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par tout le corps et s'appuya à l'un des soutiens de la tente pour ne pas tomber; ses yeux s'injectèrent de sang, et la main dont il ne se soutenait point se porta sur la garde de son épée. -- Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en tout point de l'avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu de se couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, fût-il parfaitement pur et favorable, nous devons bien quelques heures à l'officier qui nous a conduites si heureusement et avec des soins si empressés jusqu'en vue des côtes de France, où il doit nous quitter. Buckingham, au lieu de répondre, consulta le regard de Madame. Madame, à demi cachée sous les courtines de velours et d'or qui l'abritaient, n'écoutait rien de ce débat, occupée qu'elle était à regarder le comte de Guiche qui s'entretenait avec Raoul. Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut découvrir dans le regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de la curiosité. Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mât. -- M. de Buckingham n'a pas le pied marin, dit en français la reine mère; voilà sans doute pourquoi il désire si fort toucher la terre ferme. Le jeune homme entendit ces mots, pâlit, laissa tomber ses mains avec découragement à ses côtés, et se retira confondant dans un soupir ses anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant l'amiral, sans se préoccuper autrement de cette mauvaise humeur de Buckingham, fit passer les princesses dans sa chambre de poupe, où le dîner avait été servi avec une magnificence digne de tous les convives. L'amiral prit place à droite de Madame et mit le comte de Guiche à sa gauche. C'était la place qu'occupait d'ordinaire Buckingham. Aussi, lorsqu'il entra dans la salle à manger, fut-ce une douleur pour lui que de se voir reléguer par l'étiquette, cette autre reine à qui il devait le respect, à un rang inférieur à celui qu'il avait tenu jusque-là. De son côté, de Guiche, plus pâle encore peut-être de son bonheur que son rival ne l'était de sa colère, s'assit en tressaillant près de la princesse, dont la robe de soie, en effleurant son corps, faisait passer dans tout son être des frissons d'une volupté jusqu'alors inconnue. Après le repas, Buckingham s'élança pour donner la main à Madame. Mais ce fut au tour de de Guiche de faire la leçon au duc. -- Milord, dit-il, soyez assez bon, à partir de ce moment, pour ne plus vous interposer entre Son Altesse Royale Madame et moi. À partir de ce moment, en effet, Son Altesse Royale appartient à la France, et c'est la main de Monsieur, frère du roi, qui touche la main de la princesse quand Son Altesse Royale me fait l'honneur de me toucher la main. Et, en prononçant ces paroles, il présenta lui-même sa main à la jeune Madame avec une timidité si visible et en même temps une noblesse si courageuse, que les Anglais firent entendre un murmure d'admiration, tandis que Buckingham laissait échapper un soupir de douleur. Raoul aimait; Raoul comprit tout. Il attacha sur son ami un de ces regards profonds que l'ami seul ou la mère étendent comme protecteur ou comme surveillant sur l'enfant ou sur l'ami qui s'égare. Vers deux heures, enfin, le soleil parut, le vent tomba, la mer devint unie comme une large nappe de cristal, la brume, qui couvrait les côtes, se déchira comme un voile qui s'envole en lambeaux. Alors les riants coteaux de la France apparurent avec leurs mille maisons blanches, se détachant, ou sur le vert des arbres, ou sur le bleu du ciel. Chapitre LXXXV -- Les tentes L'amiral, comme nous l'avons vu, avait pris le parti de ne plus faire attention aux yeux menaçants et aux emportements convulsifs de Buckingham. En effet, depuis le départ d'Angleterre, il devait s'y être tout doucement habitué. De Guiche n'avait point encore remarqué en aucune façon cette animosité que le jeune lord paraissait avoir contre lui; mais il ne se sentait, d'instinct, aucune sympathie pour le favori de Charles II. La reine mère, avec une expérience plus grande et un sens plus froid, dominait toute la situation, et, comme elle en comprenait le danger, elle s’apprêtait à en trancher le noeud lorsque le moment en serait venu. Ce moment arriva. Le calme était rétabli partout, excepté dans le coeur de Buckingham, et celui-ci, dans son impatience, répétait à demi-voix à la jeune princesse: -- Madame, Madame, au nom du Ciel, rendons-nous à terre, je vous en supplie! Ne voyez-vous pas que ce fat de comte de Norfolk me fait mourir avec ses soins et ses adorations pour vous? Henriette entendit ces paroles; elle sourit et, sans se retourner, donnant seulement à sa voix cette inflexion de doux reproche et de langoureuse impertinence avec lesquels la coquetterie sait donner un acquiescement tout en ayant l'air de formuler une défense: -- Mon cher lord, murmura-t-elle, je vous ai déjà dit que vous étiez fou. Aucun de ces détails, nous l'avons déjà dit, n'échappait à Raoul; il avait entendu la prière de Buckingham, la réponse de la princesse; il avait vu Buckingham faire un pas en arrière à cette réponse, pousser un soupir et passer la main sur son front; et n'ayant de voile ni sur les yeux, ni autour du coeur, il comprenait tout et frémissait en appréciant l'état des choses et des esprits. Enfin l'amiral, avec une lenteur étudiée, donna les derniers ordres pour le départ des canots. Buckingham accueillit ces ordres avec de tels transports, qu’un étranger eût pu croire que le jeune homme avait le cerveau troublé. À la voix du comte de Norfolk, une grande barque, toute pavoisée, descendit lentement des flancs du vaisseau amiral: elle pouvait contenir vingt rameurs et quinze passagers. Des tapis de velours, des housses brodées aux armes d'Angleterre, des guirlandes de fleurs, car en ce temps on cultivait assez volontiers la parabole au milieu des alliances politiques, formaient le principal ornement de cette barque vraiment royale. À peine la barque était-elle à flot, à peine les rameurs avaient- ils dressé leurs avirons, attendant, comme des soldats au port d'arme, l'embarquement de la princesse, que Buckingham courut à l'escalier pour prendre sa place dans le canot. Mais la reine l'arrêta. -- Milord, dit-elle, il ne convient pas que vous laissiez aller ma fille et moi à terre sans que les logements soient préparés d'une façon certaine. Je vous prie donc, milord, de nous devancer au Havre et de veiller à ce que tout soit en ordre à notre arrivée. Ce fut un nouveau coup pour le duc, coup d'autant plus terrible qu'il était inattendu. Il balbutia, rougit, mais ne put répondre. Il avait cru pouvoir se tenir près de Madame pendant le trajet, et savourer ainsi jusqu'au dernier des moments qui lui étaient donnés par la fortune. Mais l'ordre était exprès. L'amiral, qui l'avait entendu, s'écria aussitôt: -- Le petit canot à la mer! L'ordre fut exécuté avec cette rapidité particulière aux manoeuvres des bâtiments de guerre. Buckingham, désolé, adressa un regard de désespoir à la princesse, un regard de supplication à la reine, un regard de colère à l'amiral. La princesse fit semblant de ne pas le voir. La reine détourna la tête. L'amiral se mit à rire. Buckingham, à ce rire, fut tout prêt à s'élancer sur Norfolk. La reine mère se leva. -- Partez, monsieur, dit-elle avec autorité. Le jeune duc s'arrêta. Mais regardant autour de lui et tentant un dernier effort: -- Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoqué par tant d’émotions diverses, vous, monsieur de Guiche; vous, monsieur de Bragelonne, ne m'accompagnez-vous point? De Guiche s'inclina. -- Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine, dit-il; ce qu'elle nous commandera de faire, nous le ferons. Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux. -- Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche représente ici Monsieur; c'est lui qui doit nous faire les honneurs de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de l'Angleterre; il ne peut donc se dispenser de nous accompagner; nous devons bien, d'ailleurs, cette légère faveur au courage qu'il a eu de nous venir trouver par ce mauvais temps. Buckingham ouvrit la bouche comme pour répondre; mais, soit qu'il ne trouvât point de pensée ou point de mots pour formuler cette pensée, aucun son ne tomba de ses lèvres, et, se retournant comme en délire, il sauta du bâtiment dans le canot. Les rameurs n'eurent que le temps de le retenir et de se retenir eux-mêmes, car le poids et le contrecoup avaient failli faire chavirer la barque. -- Décidément, Milord est fou, dit tout haut l'amiral à Raoul. -- J'en ai peur pour Milord, répondit Bragelonne. Pendant tout le temps que le canot mit à gagner la terre, le duc ne cessa de couvrir de ses regards le vaisseau amiral, comme ferait un avare qu'on arracherait à son coffre, une mère qu'on éloignerait de sa fille pour la conduire à la mort. Mais rien ne répondit à ses signaux, à ses manifestations, à ses lamentables attitudes. Buckingham en fut tellement étourdi, qu'il se laissa tomber sur un banc, enfonça sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il était dans une torpeur telle, que s'il n'eût pas rencontré sur le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme maréchal des logis, il n'eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison qui lui était destinée, il s'y enferma comme Achille dans sa tente. Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du vaisseau amiral au moment même où Buckingham mettait pied à terre. Une barque suivait, remplie d'officiers, de courtisans et d'amis empressés. Toute la population du Havre, embarquée à la hâte sur des bateaux de pêche et des barques plates ou sur de longues péniches normandes, accourut au devant du bateau royal. Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux autres échangeaient leurs salves, et des nuages de flammes s'envolaient des bouches béantes en flocons ouatés de fumée au- dessus des flots, puis s'évaporaient dans l'azur du ciel. La princesse descendit aux degrés du quai. Une musique joyeuse l'attendait à terre et accompagnait chacun de ses pas. Tandis que, s'avançant dans le centre de la ville, elle foulait de son pied délicat les riches tapisseries et les jonchées de fleurs, de Guiche et Raoul, se dérobant du milieu des Anglais, prenaient leur chemin par la ville et s'avançaient rapidement vers l'endroit désigné pour la résidence de Madame. -- Hâtons-nous, disait Raoul à de Guiche, car, du caractère que je lui connais, ce Buckingham nous fera quelque malheur en voyant le résultat de notre délibération d'hier. -- Oh! dit le comte, nous avons là de Wardes, qui est la fermeté en personne, et Manicamp, qui est la douceur même. De Guiche n'en fit pas moins diligence, et, cinq minutes après, ils étaient en vue de l'Hôtel de Ville. Ce qui les frappa d'abord, c'était une grande quantité de gens assemblés sur la place. -- Bon! dit de Guiche, il paraît que nos logements sont construits. En effet, devant l'hôtel, sur la place même, s'élevaient huit tentes de la plus grande élégance, surmontées des pavillons de France et d'Angleterre unis. L'Hôtel de Ville était entouré par des tentes comme d'une ceinture bigarrée; dix pages et douze chevau-légers donnés pour escorte aux ambassadeurs montaient la garde devant ces tentes. Le spectacle était curieux, étrange; il avait quelque chose de féerique. Ces habitations improvisées avaient été construites dans la nuit. Revêtues au-dedans et au-dehors des plus riches étoffes que de Guiche avait pu se procurer au Havre, elles encerclaient entièrement l'Hôtel de Ville, c'est-à-dire la demeure de la jeune princesse; elles étaient réunies les unes aux autres par de simples câbles de soie, tendus et gardés par des sentinelles, de sorte que le plan de Buckingham se trouvait complètement renversé, si ce plan avait été réellement de garder pour lui et ses Anglais les abords de l'Hôtel de Ville. Le seul passage qui donnât accès aux degrés de l'édifice, et qui ne fût point fermé par cette barricade soyeuse, était gardé par deux tentes pareilles à deux pavillons, et dont les portes s'ouvraient aux deux côtés de cette entrée. Ces deux tentes étaient celles de de Guiche et de Raoul, et en leur absence devaient toujours être occupées: celle de de Guiche, par de Wardes; celle de Raoul par Manicamp. Tout autour de ces deux tentes et des six autres, une centaine d'officiers, de gentilshommes et de pages reluisaient de soie et d'or, bourdonnant comme des abeilles autour de leur ruche. Tout cela, l'épée à la hanche, était prêt à obéir à un signe de de Guiche ou de Bragelonne, les deux chefs de l'ambassade. Au moment même où les deux jeunes gens apparaissaient à l'extrémité d'une rue aboutissant sur la place, ils aperçurent, traversant cette même place au galop de son cheval, un jeune gentilhomme d'une merveilleuse élégance. Il fendait la foule des curieux, et, à la vue de ces bâtisses improvisées, il poussa un cri de colère et de désespoir. C'était Buckingham, Buckingham sorti de sa stupeur pour revêtir un éblouissant costume et pour venir attendre Madame et la reine à l'Hôtel de Ville. Mais à l'entrée des tentes on lui barra le passage, et force lui fut de s'arrêter. Buckingham, exaspéré, leva son fouet; deux officiers lui saisirent le bras. Des deux gardiens, un seul était là. De Wardes, monté dans l’intérieur de l'Hôtel de Ville, transmettait quelques ordres donnés par de Guiche. Au bruit que faisait Buckingham, Manicamp, couché paresseusement sur les coussins d'une des deux tentes d'entrée, se souleva avec sa nonchalance ordinaire, et s'apercevant que le bruit continuait, apparut sous les rideaux. -- Qu'est-ce, dit-il avec douceur, et qui donc mène tout ce grand bruit? Le hasard fit qu'au moment où il commençait à parler, le silence venait de renaître, et bien que son accent fût doux et modéré, tout le monde entendit sa question. Buckingham se retourna, regarda ce grand corps maigre et ce visage indolent. Probablement la personne de notre gentilhomme, vêtu d'ailleurs assez simplement, comme nous l'avons dit, ne lui inspira pas grand respect, car il répondit dédaigneusement: -- Qui êtes-vous, monsieur? Manicamp s'appuya au bras d'un énorme chevau-léger, droit comme un pilier de cathédrale, et répondit du même ton tranquille: -- Et vous, monsieur? -- Moi, je suis milord duc de Buckingham. J'ai loué toutes les maisons qui entourent l'Hôtel de Ville, où j'ai affaire; or, puisque ces maisons sont louées, elles sont à moi, et puisque je les ai louées pour avoir le passage libre à l'Hôtel de Ville, vous n'avez pas le droit de me fermer ce passage. -- Mais, monsieur, qui vous empêche de passer? demanda Manicamp. -- Mais vos sentinelles. -- Parce que vous voulez passer à cheval, monsieur, et que la consigne est de ne laisser passer que les piétons. -- Nul n'a le droit de donner de consigne ici, excepté moi, dit Buckingham. -- Comment cela, monsieur? demanda Manicamp avec sa voix douce. Faites-moi la grâce de m'expliquer cette énigme. -- Parce que, comme je vous l'ai dit, j'ai loué toutes les maisons de la place. -- Nous le savons bien, puisqu'il ne nous est resté que la place elle-même. -- Vous vous trompez, monsieur, la place est à moi comme les maisons. -- Oh! pardon, monsieur, vous faites erreur. On dit chez nous le pavé du roi; donc, la place est au roi; donc, puisque nous sommes les ambassadeurs du roi, la place est à nous. -- Monsieur, je vous ai déjà demandé qui vous étiez! s’écria Buckingham exaspéré du sang-froid de son interlocuteur. -- On m'appelle Manicamp, répondit le jeune homme d'une voix éolienne, tant elle était harmonieuse et suave. Buckingham haussa les épaules. -- Bref, dit-il, quand j'ai loué les maisons qui entourent l'Hôtel de Ville, la place était libre; ces baraques obstruent ma vue, ôtez ces baraques! Un sourd et menaçant murmure courut dans la foule des auditeurs. De Guiche arrivait en ce moment; il écarta cette foule qui le séparait de Buckingham, et, suivi de Raoul, il arriva d'un côté, tandis que de Wardes arrivait de l'autre. -- Pardon, milord, dit-il; mais si vous avez quelque réclamation à faire, ayez l'obligeance de la faire à moi, attendu que c'est moi qui ai donné les plans de cette construction. -- En outre, je vous ferai observer, monsieur, que le mot baraque se prend en mauvaise part, ajouta gracieusement Manicamp. -- Vous disiez donc, monsieur? continua de Guiche. -- Je disais, monsieur le comte, reprit Buckingham avec un accent de colère encore sensible, quoiqu'il fût tempéré par la présence d'un égal, je disais qu'il est impossible que ces tentes demeurent où elles sont. -- Impossible, fit de Guiche, et pourquoi? -- Parce qu'elles me gênent. De Guiche laissa échapper un mouvement d'impatience, mais un coup d'oeil froid de Raoul le retint. -- Elles doivent moins vous gêner, monsieur, que cet abus de la priorité que vous vous êtes permis. -- Un abus! -- Mais sans doute. Vous envoyez ici un messager qui loue, en votre nom, toute la ville du Havre, sans s'inquiéter des Français qui doivent venir au-devant de Madame. C'est peu fraternel, monsieur le duc, pour le représentant d'une nation amie. -- La terre est au premier occupant, dit Buckingham. -- Pas en France, monsieur. -- Et pourquoi pas en France? -- Parce que c'est le pays de la politesse. -- Qu'est-ce à dire? s'écria Buckingham d'une façon si emportée, que les assistants se reculèrent, s'attendant à une collision immédiate. -- C'est-à-dire, monsieur, répondit de Guiche en pâlissant, que j'ai fait construire ce logement pour moi et mes amis, comme l'asile des ambassadeurs de France, comme le seul abri que votre exigence nous ait laissé dans la ville, et que dans ce logement j'habiterai, moi et les miens, à moins qu'une volonté plus puissante et surtout plus souveraine que la vôtre ne me renvoie. -- C'est-à-dire ne nous déboute, comme on dit au palais, dit doucement Manicamp. -- J'en connais un, monsieur, qui sera tel, je l'espère, que vous le désirez, dit Buckingham en mettant la main à la garde de son épée. En ce moment, et comme la déesse Discorde allait, enflammant les esprits, tourner toutes les épées contre des poitrines humaines, Raoul posa doucement sa main sur l'épaule de Buckingham. -- Un mot, milord, dit-il. -- Mon droit! mon droit d'abord! s'écria le fougueux jeune homme. -- C'est justement sur ce point que je vais avoir l'honneur de vous entretenir, dit Raoul. -- Soit, mais pas de longs discours, monsieur. -- Une seule question; vous voyez qu'on ne peut pas être plus bref. -- Parlez, j'écoute. -- Est-ce vous ou M. le duc d'Orléans qui allez épouser la petite- fille du roi Henri IV? -- Plaît-il? demanda Buckingham en se reculant tout effaré. -- Répondez-moi, je vous prie, monsieur, insista tranquillement Raoul. -- Votre intention est-elle de me railler, monsieur? demanda Buckingham. -- C'est toujours répondre, monsieur, et cela me suffit. Donc, vous l'avouez, ce n'est pas vous qui allez épouser la princesse d’Angleterre. -- Vous le savez bien, monsieur, ce me semble. -- Pardon, mais c'est que, d'après votre conduite, la chose n'était plus claire. -- Voyons, au fait, que prétendez-vous dire, monsieur? Raoul se rapprocha du duc. -- Vous avez, dit-il en baissant la voix, des fureurs qui ressemblent à des jalousies; savez-vous cela, milord? or, ces jalousies, à propos d'une femme, ne vont point à quiconque n'est ni son amant, ni son époux; à bien plus forte raison, je suis sûr que vous comprendrez cela, milord, quand cette femme est une princesse. -- Monsieur, s'écria Buckingham, insultez-vous Madame Henriette? -- C'est vous, répondit froidement Bragelonne, c'est vous qui l'insultez, milord, prenez-y garde. Tout à l'heure, sur le vaisseau amiral, vous avez poussé à bout la reine et lassé la patience de l'amiral. Je vous observais, milord, et vous ai cru fou d'abord; mais depuis j'ai deviné le caractère réel de cette folie. -- Monsieur! -- Attendez, car j'ajouterai un mot. J'espère être le seul parmi les Français qui l'ait deviné. -- Mais, savez-vous, monsieur, dit Buckingham frissonnant de colère et d'inquiétude à la fois, savez-vous que vous tenez là un langage qui mérite répression? -- Pesez vos paroles, milord, dit Raoul avec hauteur; je ne suis pas d'un sang dont les vivacités se laissent réprimer; tandis qu'au contraire, vous, vous êtes d'une race dont les passions sont suspectes aux bons Français; je vous le répète donc pour la seconde fois, prenez garde, milord. -- À quoi, s'il vous plaît? Me menaceriez-vous? -- Je suis le fils du comte de La Fère, monsieur de Buckingham, et je ne menace jamais, parce que je frappe d'abord. Ainsi, entendons-nous bien, la menace que je vous fais, la voici... Buckingham serra les poings; mais Raoul continua comme s'il ne s'apercevait de rien. -- Au premier mot hors des bienséances que vous vous permettrez envers Son Altesse Royale. Oh! soyez patient, monsieur de Buckingham; je le suis bien moi. -- Vous? -- Sans doute. Tant que Madame a été sur le sol anglais, je me suis tu; mais, à présent qu'elle a touché au sol de la France, maintenant que nous l'avons reçue au nom du prince, à la première insulte que, dans votre étrange attachement, vous commettrez envers la maison royale de France, j'ai deux partis à prendre: ou je déclare devant tous la folie dont vous êtes affecté en ce moment, et je vous fais renvoyer honteusement en Angleterre; ou, si vous le préférez, je vous donne du poignard dans la gorge en pleine assemblée. Au reste, ce second moyen me paraît le plus convenable, et je crois que je m'y tiendrai. Buckingham était devenu plus pâle que le flot de dentelle d'Angleterre qui entourait son cou. -- Monsieur de Bragelonne, dit-il, est-ce bien un gentilhomme qui parle? -- Oui; seulement, ce gentilhomme parle à un fou. Guérissez, milord, et il vous tiendra un autre langage. -- Oh! mais, monsieur de Bragelonne, murmura le duc d'une voix étranglée et en portant la main à son cou, vous voyez bien que je me meurs! -- Si la chose arrivait en ce moment, monsieur, dit Raoul avec son inaltérable sang-froid, je regarderais en vérité cela comme un grand bonheur, car cet événement préviendrait toutes sortes de mauvais propos sur votre compte et sur celui des personnes illustres que votre dévouement compromet si follement. -- Oh! vous avez raison, vous avez raison, dit le jeune homme éperdu; oui, oui, mourir! oui, mieux vaut mourir que souffrir ce que je souffre en ce moment. Et il porta la main sur un charmant poignard au manche tout garni de pierreries qu'il tira à moitié de sa poitrine. Raoul lui repoussa la main. -- Prenez garde, monsieur, dit-il; si vous ne vous tuez pas, vous faites un acte ridicule, si vous vous tuez, vous tachez de sang la robe nuptiale de la princesse d'Angleterre. Buckingham demeura une minute haletant. Pendant cette minute, on vit ses lèvres trembler, ses joues frémir, ses yeux vaciller, comme dans le délire. Puis, tout à coup: -- Monsieur de Bragelonne, dit-il, je ne connais pas un plus noble esprit que vous; vous êtes le digne fils du plus parfait gentilhomme que l'on connaisse. Habitez vos tentes! Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute l'assistance émerveillée de ce mouvement auquel on ne pouvait guère attendre, vu les trépignements de l'un des adversaires et la rude insistance de l'autre, l'assemblée se mit à battre des mains, et mille vivats, mille applaudissements joyeux s'élancèrent vers le ciel. De Guiche embrassa à son tour Buckingham, un peu à contrecoeur, mais enfin il l'embrassa. Ce fut le signal: Anglais et Français, qui, jusque-là, s'étaient regardés avec inquiétude, fraternisèrent à l'instant même. Sur ces entrefaites arriva le cortège des princesses, qui, sans Bragelonne, eussent trouvé deux armées aux prises et du sang sur les fleurs. Tout se remit à l'aspect des bannières. Chapitre LXXXVI -- La nuit La concorde était revenue s'asseoir au milieu des tentes. Anglais et Français rivalisaient de galanterie auprès des illustres voyageuses et de politesse entre eux. Les Anglais envoyèrent aux Français des fleurs dont ils avaient fait provision pour fêter l'arrivée de la jeune princesse; les Français invitèrent les Anglais à un souper qu'ils devaient donner le lendemain. Madame recueillit donc sur son passage d'unanimes félicitations. Elle apparaissait comme une reine, à cause du respect de tous; comme une idole, à cause de l'adoration de quelques-uns. La reine mère fit aux Français l'accueil le plus affectueux. La France était son pays, à elle, et elle avait été trop malheureuse en Angleterre pour que l'Angleterre lui pût faire oublier la France. Elle apprenait donc à sa fille, par son propre amour, l'amour du pays où toutes deux avaient trouvé l'hospitalité, et où elles allaient trouver la fortune d'un brillant avenir. Lorsque l'entrée fut faite et les spectateurs un peu disséminés, lorsqu'on n'entendit plus que de loin les fanfares et le bruissement de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses voiles étoilés la mer, le port, la ville et la campagne encore émue de ce grand événement, de Guiche rentra dans sa tente, et s'assit sur un large escabeau, avec une telle expression de douleur, que Bragelonne le suivit du regard jusqu'à ce qu'il l'eût entendu soupirer; alors il s'approcha. Le comte était renversé en arrière, l'épaule appuyée à la paroi de la tente, le front dans ses mains, la poitrine haletante et le genou inquiet. -- Tu souffres, ami? lui demanda Raoul. -- Cruellement. -- Du corps, n'est-ce pas? -- Du corps, oui. -- La journée a été fatigante, en effet, continua le jeune homme, les yeux fixés sur celui qu'il interrogeait. -- Oui, et le sommeil me rafraîchirait. -- Veux-tu que je te laisse? -- Non, j'ai à te parler. -- Je ne te laisserai parler qu'après avoir interrogé, moi-même, de Guiche. -- Interroge. -- Mais sois franc. -- Comme toujours. -- Sais-tu pourquoi Buckingham était si furieux? -- Je m'en doute. -- Il aime Madame, n'est-ce pas? -- Du moins on en jurerait, à le voir. -- Eh bien! il n'en est rien. -- Oh! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j'ai bien lu sa peine dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin. -- Tu es poète, mon cher comte, et partout tu vois de la poésie. -- Je vois surtout l'amour. -- Où il n'est pas. -- Où il est. -- Voyons, de Guiche, tu crois ne pas te tromper? -- Oh! j'en suis sûr! s'écria vivement le comte. -- Dis-moi, comte, demanda Raoul avec un profond regard, qui te rend si clairvoyant? -- Mais, répondit de Guiche en hésitant, l'amour-propre. -- L'amour-propre! c'est un mot bien long, de Guiche. -- Que veux-tu dire? -- Je veux dire, mon ami, que d'ordinaire tu es moins triste que ce soir. -- La fatigue. -- La fatigue? -- Oui. -- Écoute, cher ami, nous avons fait campagne ensemble, nous nous sommes vus à cheval pendant dix-huit heures; trois chevaux, écrasés de lassitude ou mourant de faim, tombaient sous nous, que nous riions encore. Ce n'est point la fatigue qui te rend triste, comte. -- Alors, c'est la contrariété. -- Quelle contrariété? -- Celle de ce soir. -- La folie de lord Buckingham? -- Eh! sans doute; n'est-il point fâcheux, pour nous Français représentant notre maître, de voir un Anglais courtiser notre future maîtresse, la seconde dame du royaume? -- Oui, tu as raison; mais je crois que lord Buckingham n'est pas dangereux. -- Non, mais il est importun. En arrivant ici, n'a-t-il pas failli tout troubler entre les Anglais et nous, et sans toi, sans ta prudence si admirable et ta fermeté si étrange, nous tirions l'épée en pleine ville. -- Il a changé, tu vois. -- Oui, certes; mais de là même vient ma stupéfaction. Tu lui as parlé bas; que lui as-tu dit? Tu crois qu'il l'aime; tu le dis, une passion ne cède pas avec cette facilité; il n'est donc pas amoureux d'elle! Et de Guiche prononça lui-même ces derniers mots avec une telle expression, que Raoul leva la tête. Le noble visage du jeune homme exprimait un mécontentement facile à lire. -- Ce que je lui ai dit, comte, répondit Raoul, je vais le répéter à toi. Écoute bien, le voici: «Monsieur, vous regardez d'un air d’envie, d'un air de convoitise injurieuse, la soeur de votre prince, laquelle ne vous est pas fiancée, laquelle n'est pas, laquelle ne peut pas être votre maîtresse; vous faites donc affront à ceux qui, comme nous, viennent chercher une jeune fille pour la conduire à son époux.» -- Tu lui as dit cela? demanda de Guiche en rougissant. -- En propres termes; j'ai même été plus loin. De Guiche fit un mouvement. -- Je lui ai dit: «De quel oeil nous regarderiez-vous, si vous aperceviez parmi nous un homme assez insensé, assez déloyal, pour concevoir d'autres sentiments que le plus pur respect à l'égard d'une princesse destinée à notre maître?» Ces paroles étaient tellement à l'adresse de de Guiche, que de Guiche pâlit, et, saisi d'un tremblement subit, ne put tendre que machinalement une main vers Raoul, tandis que de l'autre il se couvrait les yeux et le front. -- Mais, continua Raoul sans s'arrêter à cette démonstration de son ami, Dieu merci! les Français, que l'on proclame légers, indiscrets, inconsidérés, savent appliquer un jugement sain et une saine morale à l'examen des questions de haute convenance. «Or, ai-je ajouté, sachez, monsieur de Buckingham, que nous autres, gentilshommes de France, nous servons nos rois en leur sacrifiant nos passions aussi bien que notre fortune et notre vie; et quand, par hasard, le démon nous suggère une de ces mauvaises pensées qui incendient le coeur, nous éteignons cette flamme, fût-ce en l'arrosant de notre sang. De cette façon, nous sauvons trois honneurs à la fois: celui de notre pays, celui de notre maître et le nôtre. Voilà, monsieur de Buckingham, comme nous agissons; voilà comment tout homme de coeur doit agir.» Et voilà, mon cher de Guiche, continua Raoul, comment j'ai parlé à M. de Buckingham; aussi s'est-il rendu sans résistance à mes raisons. De Guiche, courbé jusqu'alors sous la parole de Raoul, se redressa, les yeux fiers et la main fiévreuse, il saisit la main de Raoul; les pommettes de ses joues, après avoir été froides comme la glace, étaient de flamme. -- Et tu as bien parlé, dit-il d'une voix étranglée; et tu es un brave ami, Raoul, merci; maintenant, je t'en supplie, laisse-moi seul. -- Tu le veux? -- Oui, j'ai besoin de repos. Beaucoup de choses ont ébranlé aujourd'hui ma tête et mon coeur; demain, quand tu reviendras, je ne serai plus le même homme. -- Et bien! soit, je te laisse, dit Raoul en se retirant. Le comte fit un pas vers son ami, et l'étreignit cordialement entre ses bras. Mais, dans cette étreinte amicale, Raoul put distinguer le frissonnement d'une grande passion combattue. La nuit était fraîche, étoilée, splendide; après la tempête, la chaleur du soleil avait ramené partout la vie, la joie et la sécurité. Il s'était formé au ciel quelques nuages longs et effilés dont la blancheur azurée promettait une série de beaux jours tempérés par une brise de l'est. Sur la place de l'hôtel, de grandes ombres coupées de larges rayons lumineux formaient comme une gigantesque mosaïque aux dalles noires et blanches. Bientôt tout s'endormit dans la ville; il resta une faible lumière dans l'appartement de Madame, qui donnait sur la place, et cette douce clarté de la lampe affaiblie semblait une image de ce calme sommeil d'une jeune fille, dont la vie à peine se manifeste, à peine est sensible, et dont la flamme se tempère aussi quand le corps est endormi. Bragelonne sortit de sa tente avec la démarche lente et mesurée de l'homme curieux de voir et jaloux de n'être point vu. Alors, abrité derrière les rideaux épais, embrassant toute la place d'un seul coup d'oeil, il vit, au bout d'un instant, les rideaux de la tente de de Guiche s'entrouvrir et s'agiter. Derrière les rideaux se dessinait l'ombre de de Guiche, dont les yeux brillaient dans l'obscurité, attachés ardemment sur le salon de Madame, illuminé doucement par la lumière intérieure de l'appartement. Cette douce lueur qui colorait les vitres était l'étoile du comte. On voyait monter jusqu'à ses yeux l'aspiration de son âme tout entière. Raoul, perdu dans l'ombre, devinait toutes les pensées passionnées qui établissaient entre la tente du jeune ambassadeur et le balcon de la princesse un lien mystérieux et magique de sympathie; lien formé par des pensées empreintes d'une telle volonté, d'une telle obsession, qu'elles sollicitaient certainement les rêves amoureux à descendre sur cette couche parfumée que le comte dévorait avec les yeux de l'âme. Mais de Guiche et Raoul n'étaient pas les seuls qui veillassent. La fenêtre d'une des maisons de la place était ouverte; c'était la fenêtre d'une maison habitée par Buckingham. Sur la lumière qui jaillissait hors de cette dernière fenêtre se détachait en vigueur la silhouette du duc, qui, mollement appuyé sur la traverse sculptée et garnie de velours, envoyait au balcon de Madame ses voeux et les folles visions de son amour. Bragelonne ne put s'empêcher de sourire. -- Voilà un pauvre coeur bien assiégé, dit-il en songeant à Madame. Puis, faisant un retour compatissant vers Monsieur: -- Et voilà un pauvre mari bien menacé, ajouta-t-il; bien lui est d'être un grand prince et d'avoir une armée pour garder son bien. Bragelonne épia pendant quelque temps le manège des deux soupirants, écouta le ronflement sonore, incivil, de Manicamp, qui ronflait avec autant de fierté que s'il eût eu son habit bleu au lieu d'avoir son habit violet, se tourna vers la brise qui apportait à lui le chant lointain d’un rossignol; puis, après avoir fait sa provision de mélancolie, autre maladie nocturne, il rentra se coucher en songeant, pour son propre compte, que peut- être quatre ou six yeux tout aussi ardents que ceux de de Guiche ou de Buckingham couvaient son idole à lui dans le château de Blois. -- Et ce n'est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais, dit-il tout bas en soupirant tout haut. Chapitre LXXXVII -- Du Havre à Paris Le lendemain, les fêtes eurent lieu avec toute la pompe et toute l'allégresse que les ressources de la ville et la disposition des esprits pouvaient donner. Pendant les dernières heures passées au Havre, le départ avait été préparé. Madame, après avoir fait ses adieux à la flotte anglaise et salué une dernière fois la patrie en saluant son pavillon, monta en carrosse au milieu d'une brillante escorte. De Guiche espérait que le duc de Buckingham retournerait avec l'amiral en Angleterre; mais Buckingham parvint à prouver à la reine que ce serait une inconvenance de laisser arriver Madame presque abandonnée à Paris. Ce point une fois arrêté, que Buckingham accompagnerait Madame, le jeune duc se choisit une cour de gentilshommes et d'officiers destinés à lui faire cortège à lui-même; en sorte que ce fut une armée qui s'achemina vers Paris, semant l'or et jetant les démonstrations brillantes au milieu des villes et des villages qu'elle traversait. Le temps était beau. La France était belle à voir, surtout de cette route que traversait le cortège. Le printemps jetait ses fleurs et ses feuillages embaumés sur les pas de cette jeunesse. Toute la Normandie, aux végétations plantureuses, aux horizons bleus, aux fleuves argentés, se présentait comme un paradis pour la nouvelle soeur du roi. Ce n'était que fêtes et enivrements sur la route. De Guiche et Buckingham oubliaient tout: de Guiche pour réprimer les nouvelles tentatives de l'Anglais, Buckingham pour réveiller dans le coeur de la princesse un souvenir plus vif de la patrie à laquelle se rattachait la mémoire des jours heureux. Mais, hélas! le pauvre duc pouvait s'apercevoir que l'image de sa chère Angleterre s'effaçait de jour en jour dans l'esprit de Madame, à mesure que s'y imprimait plus profondément l'amour de la France. En effet, il pouvait s'apercevoir que tous ces petits soins n'éveillaient aucune reconnaissance, et il avait beau cheminer avec grâce sur l'un des plus fougueux coursiers du Yorkshire, ce n'était que par hasard et accidentellement que les yeux de la princesse tombaient sur lui. En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards égarés dans l'espace ou arrêtés ailleurs, de faire produire à la nature animale tout ce qu'elle peut réunir de force, de vigueur, de colère et d'adresse: en vain, surexcitant le cheval aux narines de feu, le lançait-il, au risque de se briser mille fois contre les arbres ou de rouler dans les fossés, pardessus les barrières et sur la déclivité des rapides collines, Madame, attirée par le bruit, tournait un moment la tête, puis, souriant légèrement, revenait à ses gardiens fidèles, Raoul et de Guiche, qui chevauchaient tranquillement aux portières de son carrosse. Alors Buckingham se sentait en proie à toutes les tortures de la jalousie; une douleur inconnue, inouïe, brûlante, se glissait dans ses veines et allait assiéger son coeur; alors, pour prouver qu'il comprenait sa folie, et qu'il voulait racheter par la plus humble soumission ses torts d'étourderie, il domptait son cheval et le forçait, tout ruisselant de sueur, tout blanchi d'une écume épaisse, à ronger son frein près du carrosse, dans la foule des courtisans. Quelquefois il obtenait pour récompense un mot de Madame, et encore ce mot lui semblait-il un reproche. -- Bien! monsieur de Buckingham, disait-elle, vous voilà raisonnable. Ou un mot de Raoul. -- Vous tuez votre cheval, monsieur de Buckingham. Et Buckingham écoutait patiemment Raoul, car il sentait instinctivement, sans qu'aucune preuve lui en eût été donnée, que Raoul était le modérateur des sentiments de de Guiche, et que, sans Raoul, déjà quelque folle démarche, soit du comte, soit de lui, Buckingham, eût amené une rupture, un éclat, un exil peut- être. Depuis la fameuse conversation que les deux jeunes gens avaient eue dans les tentes du Havre, et dans laquelle Raoul avait fait sentir au duc l'inconvenance de ses manifestations, Buckingham était comme malgré lui attiré vers Raoul. Souvent il engageait la conversation avec lui, et presque toujours c'était pour lui parler ou de son père, ou de d'Artagnan, leur ami commun, dont Buckingham était presque aussi enthousiaste que Raoul. Raoul affectait principalement de ramener l'entretien sur ce sujet devant de Wardes, qui pendant tout le voyage avait été blessé de la supériorité de Bragelonne, et surtout de son influence sur l'esprit de de Guiche. De Wardes avait cet oeil fin et inquisiteur qui distingue toute mauvaise nature; il avait remarqué sur-le-champ la tristesse de de Guiche et ses aspirations amoureuses vers la princesse. Au lieu de traiter le sujet avec la réserve de Raoul, au lieu de ménager dignement comme ce dernier les convenances et les devoirs, de Wardes attaquait avec résolution chez le comte cette corde toujours sonore de l'audace juvénile et de l'orgueil égoïste. Or, il arriva qu'un soir, pendant une halte à Mantes, de Guiche et de Wardes causant ensemble appuyés à une barrière, Buckingham et Raoul causant de leur côté en se promenant, Manicamp faisant sa cour aux princesses, qui déjà le traitaient sans conséquence à cause de la souplesse de son esprit, de la bonhomie civile de ses manières et de son caractère conciliant: -- Avoue, dit de Wardes au comte, que te voilà bien malade et que ton pédagogue ne te guérit pas. -- Je ne te comprends pas, dit le comte. -- C'est facile cependant: tu dessèches d'amour. -- Folie, de Wardes, folie! -- Ce serait folie, oui, j'en conviens, si Madame était indifférente à ton martyr; mais elle le remarque à un tel point qu'elle se compromet, et je tremble qu'en arrivant à Paris ton pédagogue, M. de Bragelonne, ne vous dénonce tous les deux. -- De Wardes! de Wardes! encore une attaque à Bragelonne! -- Allons, trêve d'enfantillage, reprit à demi-voix le mauvais génie du comte; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire; tu vois bien, d'ailleurs, que le regard de la princesse s'adoucit en te parlant; tu comprends au son de sa voix qu'elle se plaît à entendre la tienne; tu sens qu'elle entend les vers que tu lui récites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te dise qu'elle a mal dormi? -- C'est vrai, de Wardes, c'est vrai; mais à quoi bon me dire tout cela? -- N'est-il pas important de voir clairement les choses? -- Non quand les choses qu'on voit peuvent vous rendre fou. Et il se retourna avec inquiétude du côté de la princesse, comme si, tout en repoussant les insinuations de de Wardes, il eût voulu en chercher la confirmation dans ses yeux. -- Tiens! tiens! dit de Wardes, regarde, elle t'appelle, entends- tu? Allons, profite de l'occasion, le pédagogue n'est pas là. De Guiche n'y put tenir; une attraction invincible l'attirait vers la princesse. De Wardes le regarda en souriant. -- Vous vous trompez, monsieur, dit tout à coup Raoul en enjambant la barrière où, un instant auparavant, s'adossaient les deux causeurs; le pédagogue est là et il vous écoute. De Wardes, à la voix de Raoul qu'il reconnut sans avoir besoin de le regarder, tira son épée à demi. -- Rentrez votre épée, dit Raoul; vous savez bien que, pendant le voyage que nous accomplissons, toute démonstration de ce genre serait inutile. Rentrez votre épée, mais aussi rentrez votre langue. Pourquoi mettez-vous dans le coeur de celui que vous nommez votre ami tout le fiel qui ronge le vôtre? À moi, vous voulez faire haïr un honnête homme, ami de mon père et des miens! Au comte, vous voulez faire aimer une femme destinée à votre maître! En vérité, monsieur, vous seriez un traître et un lâche à mes yeux, si, bien plus justement, je ne vous regardais comme un fou. -- Monsieur, s'écria de Wardes exaspéré, je ne m'étais donc pas trompé en vous appelant un pédagogue! Ce ton que vous affectez, cette forme dont vous faites la vôtre, est celle d'un jésuite fouetteur et non celle d'un gentilhomme Quittez donc, je vous prie, vis-à-vis de moi, cette forme et ce ton. Je hais M. d'Artagnan parce qu'il a commis une lâcheté envers mon père. -- Vous mentez, monsieur, dit froidement Raoul. -- Oh! s'écria de Wardes, vous me donnez un démenti, monsieur? -- Pourquoi pas, si ce que vous dites est faux? -- Vous me donnez un démenti et vous ne mettez pas l'épée à la main? -- Monsieur, je me suis promis à moi-même de ne vous tuer que lorsque nous aurons remis Madame à son époux. -- Me tuer? oh! votre poignée de verges ne tue point ainsi, monsieur le pédant. -- Non, répliqua froidement Raoul, mais l'épée de M. d'Artagnan tue; et non seulement j'ai cette épée, monsieur, mais c'est lui qui m'a appris à m'en servir, et c'est avec cette épée, monsieur, que je vengerai, en temps utile, son nom outragé par vous. -- Monsieur, monsieur! s'écria de Wardes, prenez garde! Si vous ne me rendez pas raison sur-le-champ, tous les moyens me seront bons pour me venger! -- Oh! Oh! monsieur! fit Buckingham en apparaissant tout à coup sur le théâtre de la scène, voilà une menace qui frise l'assassinat, et qui, par conséquent, est d'assez mauvais goût pour un gentilhomme. -- Vous dites, monsieur le duc? dit de Wardes en se retournant. -- Je dis que vous venez de prononcer des paroles qui sonnent mal à mes oreilles anglaises. -- Eh bien! monsieur, si ce que vous dites est vrai, s'écria de Wardes exaspéré, tant mieux! je trouverai au moins en vous un homme qui ne me glissera pas entre les doigts. Prenez donc mes paroles comme vous l'entendez. -- Je les prends comme il faut, monsieur, répondit Buckingham avec ce ton hautain qui lui était particulier et qui donnait, même dans la conversation ordinaire, le ton de défi à ce qu'il disait; M. de Bragelonne est mon ami, vous insultez M. de Bragelonne, vous me rendrez raison de cette insulte. De Wardes jeta un regard sur Bragelonne, qui, fidèle à son rôle, demeurait calme et froid, même devant le défi du duc. -- Et d'abord, il paraît que je n'insulte pas M. de Bragelonne, puisque M. de Bragelonne, qui a une épée au côté, ne se regarde pas comme insulté. -- Mais, enfin, vous insultez quelqu'un? -- Oui, j'insulte M. d'Artagnan, reprit de Wardes, qui avait remarqué que ce nom était le seul aiguillon avec lequel il pût éveiller la colère de Raoul. -- Alors, dit Buckingham, c'est autre chose. -- N'est-ce pas? dit de Wardes. C'est donc aux amis de M. d’Artagnan de le défendre. -- Je suis tout à fait de votre avis, monsieur, répondit l'Anglais, qui avait retrouvé tout son flegme; pour M. de Bragelonne offensé, je ne pouvais, raisonnablement, prendre le parti de M. de Bragelonne, puisqu'il est là; mais dès qu'il est question de M. d'Artagnan... -- Vous me laissez la place, n'est-ce pas, monsieur? dit de Wardes. -- Non pas, au contraire, je dégaine, dit Buckingham en tirant son épée du fourreau, car si M. d'Artagnan a offensé monsieur votre père, il a rendu ou, du moins, il a tenté de rendre un grand service au mien. De Wardes fit un mouvement de stupeur. -- M. d'Artagnan, poursuivit Buckingham, est le plus galant gentilhomme que je connaisse. Je serai donc enchanté, lui ayant des obligations personnelles, de vous les payer, à vous, d'un coup d'épée. Et, en même temps, Buckingham tira gracieusement son épée, salua Raoul et se mit en garde. De Wardes fit un pas pour croiser le fer. -- Là! là! messieurs, dit Raoul en s'avançant et en posant à son tour son épée nue entre les combattants, tout cela ne vaut pas la peine qu'on s'égorge presque aux yeux de la princesse. M. de Wardes dit du mal de M. d'Artagnan, mais il ne connaît même pas M. d'Artagnan. -- Oh! oh! fit de Wardes en grinçant des dents et en abaissant la pointe de son épée sur le bout de sa botte; vous dites que moi, je ne connais pas M. d'Artagnan? -- Eh! non, vous ne le connaissez pas, reprit froidement Raoul, et même vous ignorez où il est. -- Moi! j'ignore où il est? -- Sans doute, il faut bien que cela soit ainsi, puisque vous cherchez, à son propos, querelle à des étrangers, au lieu d'aller trouver M. d'Artagnan où il est. De Wardes pâlit. -- Eh bien! je vais vous le dire, moi, monsieur, où il est, continua Raoul; M. d'Artagnan est à Paris; il loge au Louvre quand il est de service, rue des Lombards quand il ne l'est pas; M. d'Artagnan est parfaitement trouvable à l'un ou l'autre de ces deux domiciles; donc, ayant tous les griefs que vous avez contre lui, vous n'êtes point un galant homme en ne l'allant point quérir, pour qu'il vous donne la satisfaction que vous semblez demander à tout le monde, excepté à lui. De Wardes essuya son front ruisselant de sueur. -- Fi! monsieur de Wardes, continua Raoul, il ne sied point d'être ainsi ferrailleur quand nous avons des édits contre les duels. Songez-y: le roi nous en voudrait de notre désobéissance, surtout dans un pareil moment, et le roi aurait raison. -- Excuses! murmura de Wardes, prétextes! -- Allons donc, reprit Raoul, vous dites là des billevesées, mon cher monsieur de Wardes; vous savez bien que M. le duc de Buckingham est un galant homme qui a tiré l'épée dix fois et qui se battra bien onze. Il porte un nom qui oblige, que diable! Quant à moi, n'est-ce pas? vous savez bien que je me bats aussi. Je me suis battu à Lens, à Bléneau, aux Dunes, en avant des canonniers, à cent pas en avant de la ligne, tandis que vous, par parenthèse, vous étiez à cent pas en arrière. Il est vrai que là-bas il y avait beaucoup trop de monde pour que l'on vît votre bravoure, c'est pourquoi vous la cachiez; mais ici ce serait un spectacle, un scandale, vous voulez faire parler de vous, n'importe de quelle façon. Eh bien! ne comptez pas sur moi, monsieur de Wardes, pour vous aider dans ce projet, je ne vous donnerai pas ce plaisir. -- Ceci est plein de raison, dit Buckingham en rengainant son épée, et je vous demande pardon, monsieur de Bragelonne, de m'être laissé entraîner à un premier mouvement. Mais, au contraire, de Wardes furieux fit un bond en avant, et l'épée haute, menaçant Raoul, qui n'eut que le temps d'arriver à une parade de quarte. -- Eh! monsieur, dit tranquillement Bragelonne, prenez donc garde, vous allez m'éborgner. -- Mais vous ne voulez pas vous battre! s'écria M. de Wardes. -- Non, pas pour le moment; mais voilà ce que je vous promets aussitôt notre arrivée à Paris: je vous mènerai à M. d'Artagnan, auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d'Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un coup d'épée, le roi la lui accordera, et, le coup d'épée reçu, eh bien! mon cher monsieur de Wardes, vous considérerez d'un oeil plus calme les préceptes de l'Évangile qui commandent l'oubli des injures. -- Ah! s'écria de Wardes furieux de ce sang-froid, on voit bien que vous êtes à moitié bâtard, monsieur de Bragelonne! Raoul devint pâle comme le col de sa chemise; son oeil lança un éclair qui fit reculer de Wardes. Buckingham lui-même en fut ébloui, et se jeta entre les deux adversaires, qu'il s'attendait à voir se précipiter l'un sur l'autre. De Wardes avait réservé cette injure pour la dernière; il serrait convulsivement son épée et attendait le choc. -- Vous avez raison, monsieur, dit Raoul en faisant un violent effort sur lui-même, je ne connais que le nom de mon père; mais je sais trop combien M. le comte de La Fère est homme de bien et d'honneur pour craindre un seul instant, comme vous semblez le dire, qu'il y ait une tache sur ma naissance. Cette ignorance où je suis du nom de ma mère est donc seulement pour moi un malheur et non un opprobre. Or, vous manquez de loyauté, monsieur; vous manquez de courtoisie en me reprochant un malheur. N'importe, l'insulte existe, et, cette fois, je me tiens pour insulté! Donc, c'est chose convenue: après avoir vidé votre querelle avec M. d'Artagnan, vous aurez affaire à moi, s'il vous plaît. -- Oh! oh! répondit de Wardes avec un sourire amer, j'admire votre prudence, monsieur; tout à l'heure vous me promettiez un coup d'épée de M. d'Artagnan, et c'est après ce coup d'épée, déjà reçu par moi, que vous m'offrez le vôtre. -- Ne vous inquiétez point, répondit Raoul avec une sourde colère; M. d'Artagnan est un habile homme en fait d'armes et je lui demanderai cette grâce qu'il fasse pour vous ce qu'il a fait pour monsieur votre père, c'est-à-dire qu'il ne vous tue pas tout à fait, afin qu'il me laisse le plaisir, quand vous serez guéri, de vous tuer sérieusement, car vous êtes un méchant coeur, monsieur de Wardes, et l'on ne saurait, en vérité, prendre trop de précautions contre vous. -- Monsieur, j'en prendrai contre vous-même, dit de Wardes, soyez tranquille. -- Monsieur, fit Buckingham, permettez-moi de traduire vos paroles par un conseil que je vais donner à M. de Bragelonne: monsieur de Bragelonne, portez une cuirasse. De Wardes serra les poings. -- Ah! je comprends, dit-il, ces messieurs attendent le moment où ils auront pris cette précaution pour se mesurer contre moi. -- Allons! monsieur, dit Raoul, puisque vous le voulez absolument, finissons-en. Et il fit un pas vers de Wardes en étendant son épée. -- Que faites-vous? demanda Buckingham. -- Soyez tranquille, dit Raoul, ce ne sera pas long. De Wardes tomba en garde: les fers se croisèrent. De Wardes s'élança avec une telle précipitation sur Raoul, qu'au premier froissement du fer, il fut évident pour Buckingham que Raoul ménageait son adversaire. Buckingham recula d'un pas et regarda la lutte. Raoul était calme comme s'il eût joué avec un fleuret, au lieu de jouer avec une épée; il dégagea son arme engagée jusqu'à la poignée en faisant un pas de retraite, para avec des contres les trois ou quatre coups que lui porta de Wardes; puis, sur une menace en quarte basse que de Wardes para par le cercle, il lia l'épée et l'envoya à vingt pas de l'autre côté de la barrière. Puis, comme de Wardes demeurait désarmé et étourdi, Raoul remit son épée au fourreau, le saisit au collet et à la ceinture et le jeta de l'autre côté de la barrière, frémissant et hurlant de rage. -- Au revoir! au revoir! murmura de Wardes en se relevant et en ramassant son épée. -- Eh! pardieu! dit Raoul, je ne vous répète pas autre chose depuis une heure. Puis, se retournant vers Buckingham: -- Duc, dit-il, pas un mot de tout cela, je vous en supplie; je suis honteux d'en être venu à cette extrémité, mais la colère m'a emporté. Je vous en demande pardon, oubliez. -- Ah! cher vicomte, dit le duc en serrant cette main si rude et si loyale à la fois, vous me permettrez bien de me souvenir, au contraire, et de me souvenir de votre salut, cet homme est dangereux, il vous tuera. -- Mon père, répondit Raoul, a vécu vingt ans sous la menace d'un ennemi bien plus redoutable, et il n'est pas mort. Je suis d'un sang que Dieu favorise, monsieur le duc. -- Votre père avait de bons amis, vicomte. -- Oui, soupira Raoul, des amis comme il n'y en a plus. -- Oh! ne dites point cela, je vous en supplie, au moment où je vous offre mon amitié. Et Buckingham ouvrit ses bras à Bragelonne, qui reçut avec joie l'alliance offerte. -- Dans ma famille, ajouta Buckingham, on meurt pour ceux que l'on aime, vous savez cela, monsieur de Bragelonne. -- Oui, duc, je le sais, répondit Raoul. Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame Rien ne troubla plus la sécurité de la route. Sous un prétexte qui ne fit pas grand bruit, M. de Wardes s'échappa pour prendre les devants. Il emmena Manicamp, dont l'humeur égale et rêveuse lui servait de balance. Il est à remarquer que les esprits querelleurs et inquiets trouvent toujours une association à faire avec des caractères doux et timides, comme si les uns cherchaient dans le contraste un repos à leur humeur, les autres une défense pour leur propre faiblesse. Buckingham et Bragelonne, initiant de Guiche à leur amitié, formaient tout le long de la route un concert de louanges en l'honneur de la princesse. Seulement Bragelonne avait obtenu que ce concert fût donné par trios au lieu de procéder par solos comme de Guiche et son rival semblaient en avoir la dangereuse habitude. Cette méthode d'harmonie plut beaucoup à Madame Henriette, la reine mère; elle ne fut peut-être pas autant du goût de la jeune princesse, qui était coquette comme un démon, et qui, sans crainte pour sa voix, cherchait les occasions du péril. Elle avait, en effet, un de ces coeurs vaillants et téméraires qui se plaisent dans les extrêmes de la délicatesse et cherchent le fer avec un certain appétit de la blessure. Aussi ses regards, ses sourires, ses toilettes, projectiles inépuisables, pleuvaient-ils sur les trois jeunes gens, les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond sortaient encore des oeillades, des baisemains et mille autres délices qui allaient férir à distance les gentilshommes de l’escorte, les bourgeois, les officiers des villes que l'on traversait, les pages, le peuple, les laquais: c'était un ravage général, une dévastation universelle. Lorsque Madame arriva à Paris, elle avait fait en chemin cent mille amoureux, et ramenait à Paris une demi-douzaine de fous et deux aliénés. Raoul seul, devinant toute la séduction de cette femme, et parce qu'il avait le coeur rempli, n'offrant aucun vide où pût se placer une flèche, Raoul arriva froid et défiant dans la capitale du royaume. Parfois, en route, il causait avec la reine d'Angleterre de ce charme enivrant que laissait Madame autour d'elle, et la mère, que tant de malheurs et de déceptions laissaient expérimentée, lui répondait: -- Henriette devait être une femme illustre, soit qu'elle fût née sur le trône, soit qu'elle fût née dans l'obscurité; car elle est femme d’imagination, de caprice et de volonté. De Wardes et Manicamp, éclaireurs et courriers, avaient annoncé l'arrivée de la princesse. Le cortège vit, à Nanterre, apparaître une brillante escorte de cavaliers et de carrosses. C'était Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses favoris, suivis eux-mêmes d'une partie de la maison militaire du roi, venait saluer sa royale fiancée. Dès Saint-Germain, la princesse et sa mère avaient changé le coche de voyage, un peu lourd, un peu fatigué par la route, contre un élégant et riche coupé traîné par six chevaux, harnachés de blanc et d'or. Dans cette sorte de calèche apparaissait, comme sur un trône sous le parasol de soie brodée à longues franges de plumes, la jeune et belle princesse, dont le visage radieux recevait les reflets rosés si doux à sa peau de nacre. Monsieur, en arrivant près du carrosse, fut frappé de cet éclat; il témoigna son admiration en termes assez explicites pour que le chevalier de Lorraine haussât les épaules dans le groupe des courtisans, et pour que le comte de Guiche et Buckingham fussent frappés au coeur. Après les civilités faites et le cérémonial accompli, tout le cortège reprit plus lentement la route de Paris. Les présentations avaient eu lieu légèrement. M. de Buckingham avait été désigné à Monsieur avec les autres gentilshommes anglais. Monsieur n'avait donné à tous qu'une attention assez légère. Mais en chemin, comme il vit le duc s'empresser avec la même ardeur que d'habitude aux portières de la calèche: -- Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine, son inséparable. -- On l'a présenté tout à l'heure à Votre Altesse, répliqua le chevalier de Lorraine; c'est le beau duc de Buckingham. -- Ah! c'est vrai. -- Le chevalier de Madame, ajouta le favori avec un tour et un ton que les seuls envieux peuvent donner aux phrases les plus simples. -- Comment! que veux-tu dire? répliqua le prince toujours chevauchant. -- J'ai dit le chevalier. -- Madame a-t-elle donc un chevalier attitré? -- Dame! il me semble que vous le voyez comme moi; regardez-les seulement rire, et folâtrer, et faire du Cyrus tous les deux. -- Tous les trois. -- Comment, tous les trois? -- Sans doute; tu vois bien que de Guiche en est. -- Certes!... Oui, je le vois bien... Mais qu'est-ce que cela prouve?... Que Madame a deux chevaliers au lieu d'un. -- Tu envenimes tout, vipère. -- Je n'envenime rien. Ah! monseigneur, que vous avez l'esprit mal fait! Voilà qu'on fait les honneurs du royaume de France à votre femme et vous n'êtes pas content. Le duc d'Orléans redoutait la verve satirique du chevalier, lorsqu'il la sentait montée à un certain degré de vigueur. Il coupa court. -- La princesse est jolie, dit-il négligemment comme s'il s'agissait d'une étrangère. -- Oui, répliqua sur le même ton le chevalier. -- Tu dis ce oui comme un non. Elle a des yeux noirs fort beaux, ce me semble. -- Petits. -- C'est vrai, mais brillants. Elle est d'une taille avantageuse. -- La taille est un peu gâtée, monseigneur. -- Je ne dis pas non. L'air est noble. -- Mais le visage est maigre. -- Les dents m'ont paru admirables. -- On les voit. La bouche est assez grande. Dieu merci! décidément, monseigneur, j'avais tort; vous êtes plus beau que votre femme. -- Et trouves-tu aussi que je sois plus beau que Buckingham? Dis. -- Oh! oui, et il le sent bien, allez; car, voyez-le, il redouble de soins près de Madame pour que vous ne l'effaciez pas. Monsieur fit un mouvement d'impatience; mais, comme il vit un sourire de triomphe passer sur les lèvres du chevalier, il remit son cheval au pas. -- Au fait, dit-il, pourquoi m'occuperais-je plus longtemps de ma cousine? Est-ce que je ne la connais pas? est-ce que je n'ai pas été élevé avec elle? est-ce que je ne l'ai pas vue tout enfant au Louvre? -- Ah! pardon, mon prince, il y a un changement d'opéré en elle, fit le chevalier. À cette époque dont vous parlez, elle était un peu moins brillante, et surtout beaucoup moins fière; ce soir surtout, vous en souvient-il, monseigneur, où le roi ne voulait pas danser avec elle, parce qu'il la trouvait laide et mal vêtue? Ces mots firent froncer le sourcil au duc d'Orléans. Il était, en effet, assez peu flatteur pour lui d'épouser une princesse dont le roi n'avait pas fait grand cas dans sa jeunesse. Peut-être allait-il répondre, mais en ce moment de Guiche quittait le carrosse pour se rapprocher du prince. De loin, il avait vu le prince et le chevalier, et il semblait, l'oreille inquiète, chercher à deviner les paroles qui venaient d'être échangées entre Monsieur et son favori. Ce dernier, soit perfidie, soit impudence, ne prit pas la peine de dissimuler. -- Comte, dit-il, vous êtes de bon goût. -- Merci du compliment, répondit de Guiche; mais à quel propos me dites vous cela? -- Dame! j'en appelle à Son Altesse. -- Sans doute, dit Monsieur, et Guiche sait bien que je pense qu'il est parfait cavalier. -- Ceci posé, je reprends, comte; vous êtes auprès de Madame depuis huit jours, n'est-ce pas? -- Sans doute, répondit de Guiche rougissant malgré lui. -- Et bien! dites-nous franchement ce que vous pensez de sa personne. -- De sa personne? reprit de Guiche stupéfait. -- Oui, de sa personne, de son esprit, d'elle, enfin... Étourdi de cette question, de Guiche hésita à répondre. -- Allons donc! allons donc, de Guiche! reprit le chevalier en riant, dis ce que tu penses, sois franc: Monsieur l'ordonne. -- Oui, oui, sois franc, dit le prince. De Guiche balbutia quelques mots inintelligibles. -- Je sais bien que c'est délicat, reprit Monsieur; mais, enfin, tu sais qu'on peut tout me dire, à moi. Comment la trouves-tu? Pour cacher ce qui se passait en lui, de Guiche eut recours à la seule défense qui soit au pouvoir de l'homme surpris: il mentit. -- Je ne trouve Madame, dit-il, ni bien ni mal, mais cependant mieux que mal. -- Eh! cher comte, s'écria le chevalier, vous qui aviez fait tant d'extases et de cris à la vue de son portrait! De Guiche rougit jusqu'aux oreilles. Heureusement son cheval un peu vif lui servit, par un écart, à dissimuler cette rougeur. -- Le portrait!... murmura-t-il en se rapprochant, quel portrait? Le chevalier ne l'avait pas quitté du regard. -- Oui, le portrait. La miniature n'était-elle donc pas ressemblante? -- Je ne sais. J'ai oublié ce portrait; il s'est effacé de mon esprit. -- Il avait fait pourtant sur vous une bien vive impression, dit le chevalier. -- C'est possible. -- A-t-elle de l'esprit, au moins? demanda le duc. -- Je le crois, monseigneur. -- Et M. de Buckingham, en a-t-il? dit le chevalier. -- Je ne sais. -- Moi, je suis d'avis qu'il en a, répliqua le chevalier, car il fait rire Madame, et elle paraît prendre beaucoup de plaisir en sa société, ce qui n'arrive jamais à une femme d'esprit quand elle se trouve dans la compagnie d'un sot. -- Alors c'est qu'il a de l'esprit, dit naïvement de Guiche, au secours duquel Raoul arriva soudain, le voyant aux prises avec ce dangereux interlocuteur, dont il s'empara et qu'il força ainsi de changer d'entretien. L'entrée se fit brillante et joyeuse. Le roi, pour fêter son frère, avait ordonné que les choses fussent magnifiquement traitées. Madame et sa mère descendirent au Louvre, à ce Louvre où, pendant les temps d'exil, elles avaient supporté si douloureusement l'obscurité, la misère, les privations. Ce palais inhospitalier pour la malheureuse fille de Henri IV, ces murs nus, ces parquets effondrés, ces plafonds tapissés de toiles d'araignées, ces vastes cheminées aux marbres écornés, ces âtres froids que l’aumône du Parlement avait à peine réchauffés pour elles, tout avait changé de face. Tentures splendides, tapis épais, dalles reluisantes, peintures fraîches aux larges bordures d'or; partout des candélabres, des glaces, des meubles somptueux; partout des gardes aux fières tournures, aux panaches flottants, un peuple de valets et de courtisans dans les antichambres et sur les escaliers. Dans ces cours où naguère l'herbe poussait encore, comme si cet ingrat de Mazarin eût jugé bon de prouver aux Parisiens que la solitude et le désordre devaient être, avec la misère et le désespoir, le cortège des monarchies abattues; dans ces cours immenses, muettes, désolées, paradaient des cavaliers dont les chevaux arrachaient aux pavés brillants des milliers d'étincelles. Des carrosses étaient peuplés de femmes belles et jeunes, qui attendaient, pour la saluer au passage, la fille de cette fille de France qui, durant son veuvage et son exil, n'avait quelquefois pas trouvé un morceau de bois pour son foyer, et un morceau de pain pour sa table, et que dédaignaient les plus humbles serviteurs du château. Aussi Madame Henriette rentra-t-elle au Louvre avec le coeur plus gonflé de douleur et d'amers souvenirs que sa fille, nature oublieuse et variable, n'y revint avec triomphe et joie. Elle savait bien que l'accueil brillant s'adressait à l'heureuse mère d'un roi replacé sur le second trône de l'Europe, tandis que l'accueil mauvais s'adressait à elle, fille de Henri IV, punie d'avoir été malheureuse. Après que les princesses eurent été installées, après qu'elles eurent pris quelque repos, les hommes, qui s'étaient aussi remis de leurs fatigues, reprirent leurs habitudes et leurs travaux. Bragelonne commença par aller voir son père. Athos était reparti pour Blois. Il voulut aller voir M. d'Artagnan. Mais celui-ci, occupé de l'organisation d'une nouvelle maison militaire du roi, était devenu introuvable. Bragelonne se rabattit sur de Guiche. Mais le comte avait avec ses tailleurs et avec Manicamp des conférences qui absorbaient sa journée entière. C'était bien pis avec le duc de Buckingham. Celui-ci achetait chevaux sur chevaux, diamants sur diamants. Tout ce que Paris renferme de brodeuses, de lapidaires, de tailleurs, il l'accaparait. C'était entre lui et de Guiche un assaut plus ou moins courtois pour le succès duquel le duc voulait dépenser un million, tandis que le maréchal de Grammont avait donné soixante mille livres seulement à de Guiche. Buckingham riait et dépensait son million. De Guiche soupirait et se fût arraché les cheveux sans les conseils de de Wardes. -- Un million! répétait tous les jours de Guiche; j'y succomberai. Pourquoi M. le maréchal ne veut-il pas m'avancer ma part de succession? -- Parce que tu la dévorerais, disait Raoul. -- Eh! que lui importe! Si j'en dois mourir, j'en mourrai. Alors je n'aurai plus besoin de rien. -- Mais quelle nécessité de mourir? disait Raoul. -- Je ne veux pas être vaincu en élégance par un Anglais. -- Mon cher comte, dit alors Manicamp, l'élégance n'est pas une chose coûteuse, ce n'est qu'une chose difficile. -- Oui, mais les choses difficiles coûtent fort cher, et je n'ai que soixante mille livres. -- Pardieu! dit de Wardes, tu es bien embarrassé; dépense autant que Buckingham; ce n'est que neuf cent quarante mille livres de différence. -- Où les trouver? -- Fais des dettes. -- J'en ai déjà. -- Raison de plus. Ces avis finirent par exciter tellement de Guiche, qu'il fit des folies quand Buckingham ne faisait que des dépenses. Le bruit de ces prodigalités épanouissait la mine de tous les marchands de Paris, et de l'hôtel de Buckingham à l'hôtel de Grammont on rêvait des merveilles. Pendant ce temps, Madame se reposait, et Bragelonne écrivait à Mlle de La Vallière. Quatre lettres s'étaient déjà échappées de sa plume, et pas une réponse n'arrivait, lorsque le matin même de la cérémonie du mariage, qui devait avoir lieu au Palais-Royal, dans la chapelle, Raoul, à sa toilette, entendit annoncer par son valet: -- M. de Malicorne. «Que me veut ce Malicorne?» pensa Raoul. -- Faites attendre, dit-il au laquais. -- C'est un monsieur qui vient de Blois, dit le valet. -- Ah! faites entrer! s'écria Raoul vivement. Malicorne entra, beau comme un astre et porteur d'une épée superbe. Après avoir salué gracieusement: -- Monsieur de Bragelonne, fit-il, je vous apporte mille civilités de la part d'une dame. Raoul rougit. -- D'une dame, dit-il, d'une dame de Blois? -- Oui, monsieur, de Mlle de Montalais. -- Ah! merci, monsieur, je vous reconnais maintenant, dit Raoul. Et que désire de moi Mlle de Montalais? Malicorne tira de sa poche quatre lettres qu'il offrit à Raoul. -- Mes lettres! est-il possible! dit celui-ci en pâlissant; mes lettres encore cachetées! -- Monsieur, ces lettres n'ont plus trouvé à Blois les personnes à qui vous les destiniez; on vous les retourne. -- Mademoiselle de La Vallière est partie de Blois? s'écria Raoul. -- Il y a huit jours. -- Et où est-elle? -- Elle doit être à Paris, monsieur. -- Mais comment sait-on que ces lettres venaient de moi? -- Mlle de Montalais a reconnu votre écriture et votre cachet, dit Malicorne. Raoul rougit et sourit. -- C'est fort aimable à Mlle Aure, dit-il; elle est toujours bonne et charmante. -- Toujours, monsieur. -- Elle eût bien dû me donner un renseignement précis sur Mlle de La Vallière. Je ne chercherais pas dans cet immense Paris. Malicorne tira de sa poche un autre paquet. -- Peut-être, dit-il, trouverez-vous dans cette lettre ce que vous souhaitez de savoir. Raoul rompit précipitamment le cachet. L'écriture était de Mlle Aure, et voici ce que renfermait la lettre: «Paris, Palais-Royal, jour de la bénédiction nuptiale.» -- Que signifie cela? demanda Raoul à Malicorne; vous le savez, vous, monsieur? -- Oui, monsieur le vicomte. -- De grâce, dites-le-moi, alors. -- Impossible, monsieur. -- Pourquoi? -- Parce que Mlle Aure m'a défendu de le dire. Raoul regarda ce singulier personnage et resta muet. -- Au moins, reprit-il, est-ce heureux ou malheureux pour moi? -- Vous verrez. -- Vous êtes sévère dans vos discrétions. -- Monsieur, une grâce. -- En échange de celle que vous ne me faites pas? -- Précisément. -- Parlez! -- J'ai le plus vif désir de voir la cérémonie et je n'ai pas de billet d'admission, malgré toutes les démarches que j'ai faites pour m'en procurer. Pourriez-vous me faire entrer? -- Certes. -- Faites cela pour moi, monsieur le vicomte, je vous en supplie. -- Je le ferai volontiers, monsieur; accompagnez-moi. -- Monsieur, je suis votre humble serviteur. -- Je vous croyais ami de M. de Manicamp? -- Oui, monsieur. Mais, ce matin, j'ai, en le regardant s'habiller, fait tomber une bouteille de vernis sur son habit neuf, et il m'a chargé l'épée à la main, si bien que j'ai dû m'enfuir. Voilà pourquoi je ne lui ai pas demandé de billet. Il m'eût tué. -- Cela se conçoit, dit Raoul. Je connais Manicamp capable de tuer l'homme assez malheureux pour commettre le crime que vous avez à vous reprocher à ses yeux, mais je réparerai le mal vis-à-vis de vous; j'agrafe mon manteau, et je suis prêt à vous servir de guide et d'introducteur. Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais Madame fut mariée au Palais-Royal, dans la chapelle, devant un monde de courtisans sévèrement choisis. Cependant, malgré la haute faveur qu'indiquait une invitation, Raoul, fidèle à sa promesse, fit entrer Malicorne, désireux de jouir de ce curieux coup d'oeil. Lorsqu'il eut acquitté cet engagement, Raoul se rapprocha de de Guiche, qui, pour contraste avec ses habits splendides, montrait un visage tellement bouleversé par la douleur, que le duc de Buckingham seul pouvait lui disputer l'excès de la pâleur et de l'abattement. -- Prends garde, comte, dit Raoul en s'approchant de son ami et en s'apprêtant à le soutenir au moment où l'archevêque bénissait les deux époux. En effet, on voyait M. le prince de Condé regardant d'un oeil curieux ces deux images de la désolation, debout comme des cariatides aux deux côtés de la nef. Le comte s'observa plus soigneusement. La cérémonie terminée, le roi et la reine passèrent dans le grand salon, où ils se firent présenter Madame et sa suite. On observa que le roi, qui avait paru très émerveillé à la vue de sa belle soeur, lui fit les compliments les plus sincères. On observa que la reine mère, attachant sur Buckingham un regard long et rêveur, se pencha vers Mme de Motteville pour lui dire: -- Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à son père? On observa enfin que Monsieur observait tout le monde et paraissait assez mécontent. Après la réception des princes et des ambassadeurs, Monsieur demanda au roi la permission de lui présenter, ainsi qu'à Madame, les personnes de sa maison nouvelle. -- Savez-vous, vicomte, demanda tout bas M. le prince à Raoul, si la maison a été formée par une personne de goût, et si nous aurons quelques visages assez propres? -- Je l'ignore absolument, monseigneur, répondit Raoul. -- Oh! vous jouez l'ignorance. -- Comment cela, monseigneur? -- Vous êtes l'ami de de Guiche, qui est des amis du prince. -- C'est vrai, monseigneur: mais la chose ne m'intéressant point, je n'ai fait aucune question à de Guiche, et, de son côté, de Guiche, n'étant point interrogé, ne s'est point ouvert à moi. -- Mais Manicamp? -- J'ai vu, il est vrai, M. de Manicamp au Havre et sur la route, mais j'ai eu soin d'être aussi peu questionneur vis-à-vis de lui que je l’avais été vis-à-vis de de Guiche. D'ailleurs, M. de Manicamp sait-il quelque chose de tout cela, lui qui n'est qu'un personnage secondaire? -- Eh! mon cher vicomte, d'où sortez-vous? dit le prince; mais ce sont les personnages secondaires qui, en pareille occasion, ont toute influence, et la preuve, c'est que presque tout s'est fait par la présentation de M. de Manicamp à de Guiche, et de Guiche à Monsieur. -- Eh bien! monseigneur, j'ignorais cela complètement, dit Raoul, et c'est une nouvelle que Votre Altesse me fait l'honneur de m'apprendre. -- Je veux bien vous croire, quoique ce soit incroyable, et d'ailleurs nous n'aurons pas longtemps à attendre: voici l'escadron volant qui s'avance, comme disait la bonne reine Catherine. Tudieu! les jolis visages! Une troupe de jeunes filles s'avançait en effet dans la salle sous la conduite de Mme de Navailles, et nous devons le dire à l'honneur de Manicamp, si en effet il avait pris à cette élection la part que lui accordait le prince de Condé, c'était un coup d'oeil fait pour enchanter ceux qui, comme M. le prince, étaient appréciateurs de tous les genres de beauté. Une jeune femme blonde, qui pouvait avoir vingt à vingt et un ans, et dont les grands yeux bleus dégageaient en s'ouvrant des flammes éblouissantes, marchait la première et fut présentée la première. -- Mlle de Tonnay-Charente, dit à Monsieur la vieille Mme de Navailles. Et Monsieur répéta en saluant Madame: -- Mlle de Tonnay-Charente. -- Ah! ah! celle-ci me paraît assez agréable, dit M. le prince en se retournant vers Raoul... Et d'une. -- En effet, dit Raoul, elle est jolie, quoiqu'elle ait l'air un peu hautain. -- Bah! nous connaissons ces airs-là, vicomte; dans trois mois elle sera apprivoisée; mais regardez donc, voici encore une beauté. -- Tiens, dit Raoul, et une beauté de ma connaissance même. -- Mlle Aure de Montalais, dit Mme de Navailles. Nom et prénom furent scrupuleusement répétés par Monsieur. -- Grand Dieu! s'écria Raoul fixant des yeux effarés sur la porte d'entrée. -- Qu'y a-t-il? demanda le prince, et serait-ce Mlle Aure de Montalais qui vous fait pousser un pareil grand Dieu? -- Non, monseigneur, non, répondit Raoul tout pâle et tout tremblant. -- Alors si ce n'est Mlle Aure de Montalais, c'est cette charmante blonde qui la suit. De jolis yeux, ma foi! un peu maigre, mais beaucoup de charme. -- Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière, dit Mme de Navailles. À ce nom retentissant jusqu'au fond du coeur de Raoul, un nuage monta de sa poitrine à ses yeux. De sorte qu'il ne vit plus rien et n'entendit plus rien; de sorte que M. le prince, ne trouvant plus en lui qu'un écho muet à ses railleries, s'en alla voir de plus près les belles jeunes filles que son premier coup d’oeil avait déjà détaillées. -- Louise ici! Louise demoiselle d'honneur de Madame! murmurait Raoul. Et ses yeux, qui ne suffisaient pas à convaincre sa raison, erraient de Louise à Montalais. Au reste, cette dernière s'était déjà défaite de sa timidité d'emprunt, timidité qui ne devait lui servir qu'au moment de la présentation et pour les révérences. Mlle de Montalais, de son petit coin à elle, regardait avec assez d'assurance tous les assistants, et, ayant retrouvé Raoul, elle s'amusait de l'étonnement profond où sa présence et celle de son amie avaient jeté le pauvre amoureux. Cet oeil mutin, malicieux, railleur, que Raoul voulait éviter, et qu'il revenait interroger sans cesse, mettait Raoul au supplice. Quant à Louise, soit timidité naturelle, soit toute autre raison dont Raoul ne pouvait se rendre compte, elle tenait constamment les yeux baissés, et, intimidée? éblouie, la respiration brève, elle se retirait le plus qu'elle pouvait à l'écart, impassible même aux coups de coude de Montalais. Tout cela était pour Raoul une véritable énigme dont le pauvre vicomte eût donné bien des choses pour savoir le mot. Mais nul n'était là pour le lui donner, pas même Malicorne, qui, un peu inquiet de se trouver avec tant de gentilshommes, et assez effaré des regards railleurs de Montalais, avait décrit un cercle, et peu à peu s'était allé placer à quelques pas de M. le prince, derrière le groupe des filles d'honneur, presque à la portée de la voix de Mlle Aure, planète autour de laquelle, humble satellite, il semblait graviter forcément. En revenant à lui, Raoul crut reconnaître à sa gauche des voix connues. C'était, en effet, de Wardes, de Guiche et le chevalier de Lorraine qui causaient ensemble. Il est vrai qu'ils causaient si bas, qu'à peine si l'on entendait le souffle de leurs paroles dans la vaste salle. Parler ainsi de sa place, du haut de sa taille, sans se pencher, sans regarder son interlocuteur, c'était un talent dont les nouveaux venus ne pouvaient atteindre du premier coup la sublimité. Aussi fallait-il une longue étude à ces causeries, qui, sans regards, sans ondulation de tête, semblaient la conversation d'un groupe de statues. En effet, aux grands cercles du roi et des reines, tandis que Leurs Majestés parlaient et que tous paraissaient les écouter dans un religieux silence, il se tenait bon nombre de ces silencieux colloques dans lesquels l'adulation n'était point la note dominante. Mais Raoul était un de ces habiles dans cette étude toute d'étiquette, et, au mouvement des lèvres, il eût pu souvent deviner le sens des paroles. -- Qu'est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu'est-ce que cette La Vallière? Qu'est-ce que cette province qui nous arrive? -- La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais: c'est une bonne fille qui amusera la cour. La Vallière, c'est une charmante boiteuse. -- Peuh! dit de Wardes. -- N'en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des axiomes latins très ingénieux et surtout fort caractéristiques. -- Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec inquiétude, un peu de mesure, je vous prie. Mais l'inquiétude du comte, en apparence du moins, était inopportune. Raoul avait gardé la contenance la plus ferme et la plus indifférente, quoiqu'il n'eût pas perdu un mot de ce qui venait de se dire. Il semblait tenir registre des insolences et des libertés des deux provocateurs pour régler avec eux son compte à l'occasion. De Wardes devina sans doute cette pensée et continua: -- Quels sont les amants de ces demoiselles? -- De la Montalais? fit le chevalier. -- Oui, de la Montalais d'abord. -- Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu! -- Et de l'autre? -- De Mlle de La Vallière? -- Oui. -- Prenez garde, messieurs, s'écria de Guiche pour couper court à la réponse du chevalier; prenez garde, Madame nous écoute. Raoul enfonçait sa main jusqu'au poignet dans son justaucorps et ravageait sa poitrine et ses dentelles. Mais justement cet acharnement qu'il voyait se dresser contre de pauvres femmes lui fit prendre une résolution sérieuse. «Cette pauvre Louise, se dit-il à lui-même, n'est venue ici que dans un but honorable et sous une honorable protection; mais il faut que je connaisse ce but; il faut que je sache qui la protège.» Et, imitant la manoeuvre de Malicorne, il se dirigea vers le groupe des filles d'honneur. Bientôt la présentation fut terminée. Le roi, qui n'avait cessé de regarder et d'admirer Madame, sortit alors de la salle de réception avec les deux reines. Le chevalier de Lorraine reprit sa place à côté de Monsieur, et, tout en l'accompagnant, il lui glissa dans l'oreille quelques gouttes de ce poison qu'il avait amassé depuis une heure, en regardant de nouveaux visages et en soupçonnant quelques coeurs d'être heureux. Le roi, en sortant, avait entraîné derrière lui une partie des assistants; mais ceux qui, parmi les courtisans, faisaient profession d'indépendance ou de galanterie, commencèrent à s'approcher des dames. M. le prince complimenta Mlle de Tonnay- Charente. Buckingham fit la cour à Mme de Chalais et à Mme de La Fayette, que déjà Madame avait distinguées et qu'elle aimait. Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis qu'il pouvait se rapprocher seul de Madame, il s'entretenait vivement avec Mme de Valentinois, sa soeur, et Mlles de Créquy et de Châtillon. Au milieu de tous ces intérêts politiques ou amoureux, Malicorne voulait s'emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux causer avec Raoul, ne fût-ce que pour jouir de toutes ses questions et de toutes ses surprises. Raoul était allé droit à Mlle de La Vallière, et l'avait saluée avec le plus profond respect. Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais s'empressa de venir à son secours. -- Eh bien! dit-elle, nous voilà, monsieur le vicomte. -- Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c'est justement sur votre présence que je viens vous demander une petite explication. Malicorne s'approcha avec son plus charmant sourire. -- Éloignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En vérité, vous êtes fort indiscret. Malicorne se pinça les lèvres et fit deux pas en arrière sans dire un seul mot. Seulement, son sourire changea d'expression, et, d'ouvert qu’il était, devint railleur. -- Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais. -- Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble; Mlle de la Vallière fille d'honneur de Madame! -- Pourquoi ne serait-elle pas fille d'honneur aussi bien que moi? demanda Montalais. -- Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut s'apercevoir qu'on ne voulait pas lui répondre directement. -- Vous dites cela d'un air fort complimenteur, monsieur le vicomte. -- Moi? -- Dame? j'en appelle à Louise. -- M. de Bragelonne pense peut-être que la place est au-dessus de ma condition, dit Louise en balbutiant. -- Oh! non pas, mademoiselle, répliqua vivement Raoul; vous savez très bien que tel n'est pas mon sentiment; je ne m'étonnerais pas que vous occupassiez la place d'une reine, à plus forte raison celle-ci. La seule chose dont je m'étonne, c'est de l'avoir appris aujourd'hui seulement et par accident. -- Ah! c'est vrai, répondit Montalais avec son étourderie ordinaire. Tu ne comprends rien à cela, et, en effet, tu n'y dois rien comprendre. M. de Bragelonne t'avait écrit quatre lettres, mais ta mère seule était restée à Blois; il fallait éviter que ces lettres ne tombassent entre ses mains; je les ai interceptées et renvoyées à M. Raoul, de sorte qu'il te croyait à Blois quand tu étais à Paris, et ne savait pas surtout que tu fusses montée en dignité. -- Eh quoi! tu n'avais pas fait prévenir M. Raoul comme je t'en avais priée? s'écria Louise. -- Bon! pour qu'il fit de l'austérité, pour qu'il prononçât des maximes, pour qu'il défît ce que nous avions eu tant de peine à faire? Ah! non certes. -- Je suis donc bien sévère? demanda Raoul. -- D'ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais pour Paris, vous n'étiez pas là, Louise pleurait à chaudes larmes; interprétez cela comme vous voudrez; j'ai prié mon protecteur, celui qui m'avait fait obtenir mon brevet, d'en demander un pour Louise; le brevet est venu. Louise est partie pour commander ses habits; moi, je suis restée en arrière, attendu que j'avais les miens; j'ai reçu vos lettres, je vous les ai renvoyées en y ajoutant un mot qui vous promettait une surprise. Votre surprise, mon cher monsieur, la voilà; elle me paraît bonne, ne demandez pas autre chose. «Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces jeunes gens ensemble; ils ont une foule de choses à se dire; donnez-moi votre main: j'espère que voilà un grand honneur que l'on vous fait, monsieur Malicorne. -- Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arrêtant la folle jeune fille et en donnant à ses paroles une intonation dont la gravité contrastait avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je savoir le nom de ce protecteur? Car si l'on vous protège, vous, mademoiselle, et avec toutes sortes de raisons... Raoul s'inclina: -- ... je ne vois pas les mêmes raisons pour que Mlle de La Vallière soit protégée. -- Mon Dieu! monsieur Raoul, dit naïvement Louise, la chose est bien simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas moi-même... Mon protecteur, c'est M. Malicorne. Raoul resta un instant stupéfait, se demandant si l'on se jouait de lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne. Mais celui-ci était déjà loin, entraîné qu'il était par Montalais. Mlle de La Vallière fit un mouvement pour suivre son amie; mais Raoul la retint avec une douce autorité. -- Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot. -- Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes seuls... Tout le monde est parti... On va s'inquiéter, nous chercher. -- Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne sommes ni l'un ni l'autre des personnages assez importants pour que notre absence se remarque. -- Mais mon service, monsieur Raoul? -- Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la cour; votre service ne doit commencer que demain; il vous reste donc quelques minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner l'éclaircissement que je vais avoir l'honneur de vous demander. -- Comme vous êtes sérieux, monsieur Raoul! dit Louise tout inquiète. -- C'est que la circonstance est sérieuse, mademoiselle. M'écoutez-vous? -- Je vous écoute; seulement, monsieur, je vous le répète, nous sommes bien seuls. -- Vous avez raison, dit Raoul. Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la galerie voisine de la salle de réception, et dont les fenêtres donnaient sur la place. Tout le monde se pressait à la fenêtre du milieu, qui avait un balcon extérieur d'où l'on pouvait voir dans tous leurs détails les lents préparatifs du départ. Raoul ouvrit une des fenêtres latérales, et là, seul avec Mlle de La Vallière: -- Louise, dit-il, vous savez que, dès mon enfance, je vous ai chérie comme une soeur et que vous avez été la confidente de tous mes chagrins, la dépositaire de toutes mes espérances. -- Oui, répondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela. -- Vous aviez l'habitude, de votre côté, de me témoigner la même amitié, la même confiance; pourquoi, en cette rencontre, n'avez- vous pas été mon amie? pourquoi vous êtes-vous défiée de moi? La Vallière ne répondit point. -- J'ai cru que vous m'aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de plus en plus tremblante; j'ai cru que vous aviez consenti à tous les plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux nous nous promenions dans les grandes allées de Cour-Cheverny et sous les peupliers de l'avenue qui conduit à Blois. Vous ne répondez pas, Louise? Il s'interrompit. -- Serait-ce, demanda-t-il en respirant à peine, que vous ne m'aimeriez plus? -- Je ne dis point cela, répliqua tout bas Louise. -- Oh! dites-le-moi bien, je vous en prie; j'ai mis tout l’espoir de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et simples. Ne vous laissez pas éblouir, Louise, à présent que vous voilà au milieu de la cour, où tout ce qui est pur se corrompt, où tout ce qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles pour ne pas entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir les exemples, fermez vos lèvres pour ne point respirer les souffles corrupteurs. Sans mensonges, sans détours, Louise, faut- il que je croie ces mots de Mlle de Montalais? Louise, êtes-vous venue à Paris parce que je n'étais plus à Blois? La Vallière rougit et cacha son visage dans ses mains. -- Oui, n'est-ce pas, s'écria Raoul exalté, oui, c'est pour cela que vous êtes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai aimée! Merci, Louise, de ce dévouement; mais il faut que je prenne un parti pour vous mettre à couvert de toute insulte, pour vous garantir de toute tache. Louise, une fille d'honneur, à la cour d'une jeune princesse, en ce temps de moeurs faciles et d'inconstantes amours, une fille d'honneur est placée dans le centre des attaques sans aucune défense; cette condition ne peut vous convenir: il faut que vous soyez mariée pour être respectée. -- Mariée? -- Oui. -- Mon Dieu! -- Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la vôtre. -- Mais votre père? -- Mon père me laisse libre. -- Cependant... -- Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon père. -- Oh! monsieur Raoul, réfléchissez, attendez. -- Attendre, c'est impossible; réfléchir, Louise, réfléchir, quand il s'agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chère Louise, je suis maître de moi; mon père dira oui, je vous le promets; votre main, ne me faites point attendre ainsi, répondez vite un mot, un seul, sinon je croirais que, pour vous changer à jamais, il a suffi d'un seul pas dans le palais, d'un seul souffle de la faveur, d'un seul sourire des reines, d'un seul regard du roi. Raoul n'avait pas prononcé ce dernier mot que La Vallière était devenue pâle comme la mort, sans doute par la crainte qu'elle avait de voir s'exalter le jeune homme. Aussi, par un mouvement rapide comme la pensée, jeta-t-elle ses deux mains dans celles de Raoul. Puis elle s'enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir regardé en arrière. Raoul sentit son corps frissonner au contact de cette main. Il reçut le serment, comme un serment solennel arraché par l’amour à la timidité virginale. Chapitre XC -- Le consentement d'Athos Raoul était sorti du Palais-Royal avec des idées qui n'admettaient point de délais dans leur exécution. Il monta donc à cheval dans la cour même et prit la route de Blois, tandis que s'accomplissaient, avec une grande allégresse des courtisans et une grande désolation de Guiche et de Buckingham, les noces de Monsieur et de la princesse d'Angleterre. Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva à Blois. Il avait préparé en route ses meilleurs arguments. La fièvre aussi est un argument sans réplique, et Raoul avait la fièvre. Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant gentilhomme n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnaître quelque chose d'extraordinaire dans l'attitude de son fils. -- Vous me paraissez venir pour affaire de conséquence, dit-il en montrant un siège à Raoul après l'avoir embrassé. -- Oui, monsieur, répondit le jeune homme, et je vous supplie de me prêter cette bienveillante attention qui ne m'a jamais fait défaut. -- Parlez, Raoul. -- Monsieur, voici le fait dénué de tout préambule indigne d’un homme comme vous: Mlle de La Vallière est à Paris en qualité de fille d'honneur de Madame; je me suis bien consulté, j'aime Mlle de La Vallière par-dessus tout, et il ne me convient pas de la laisser dans un poste où sa réputation, sa vertu peuvent être exposées; je désire donc l'épouser, monsieur, et je viens vous demander votre consentement à ce mariage. Athos avait gardé, pendant cette communication, un silence et une réserve absolus. Raoul avait commencé son discours avec l'affectation du sang- froid, et il avait fini par laisser voir à chaque mot une émotion des plus manifestes. Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voilé d'une certaine tristesse. -- Donc, vous avez bien réfléchi? demanda-t-il. -- Oui, monsieur. -- Il me semblait vous avoir déjà dit mon sentiment à l'égard de cette alliance. -- Je le sais, monsieur, répondit Raoul bien bas; mais vous avez répondu que si j'insistais... -- Et vous insistez? Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible. -- Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que votre passion soit bien forte, puisque, malgré ma répugnance pour cette union, vous persistez à la désirer. Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi la sueur qui l'inondait. Athos le regarda, et la pitié descendit au fond de son coeur. Il se leva. -- C'est bien, dit-il, mes sentiments personnels, à moi, ne signifient rien, puisqu'il s'agit des vôtres; vous me requérez, je suis à vous. Au fait, voyons, que désirez-vous de moi? -- Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d'abord, dit Raoul en lui prenant les mains. -- Vous vous méprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a mieux que cela dans mon coeur, répliqua le comte. Raoul baisa la main qu'il tenait, comme eût pu le faire l'amant le plus passionné. -- Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voilà prêt, que faut-il signer? -- Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous prissiez la peine d'écrire au roi, et de demander pour moi à Sa Majesté, à laquelle j'appartiens, la permission d'épouser Mlle de La Vallière. -- Bien, vous avez là une bonne pensée, Raoul. En effet, après moi, ou plutôt avant moi, vous avez un maître; ce maître, c'est le roi; vous vous soumettez donc à une double épreuve, c'est loyal. -- Oh! monsieur! -- Je vais sur-le-champ acquiescer à votre demande, Raoul. Le comte s'approcha de la fenêtre; et se penchant légèrement en dehors: -- Grimaud! cria-t-il. Grimaud montra sa tête à travers une tonnelle de jasmin qu'il émondait. -- Mes chevaux! continua le comte. -- Que signifie cet ordre, monsieur? -- Que nous partons dans deux heures. -- Pour où? -- Pour Paris. -- Comment, pour Paris! Vous venez à Paris? -- Le roi n'est-il pas à Paris? -- Sans doute. -- Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu le sens? -- Mais, monsieur, dit Raoul presque effrayé de cette condescendance paternelle, je ne vous demande point un pareil dérangement, et une simple lettre... -- Raoul, vous vous méprenez sur mon importance; il n'est point convenable qu'un simple gentilhomme comme moi écrive à son roi. Je veux et je dois parler à Sa Majesté. Je le ferai. Nous partirons ensemble, Raoul. -- Oh! que de bontés, monsieur! -- Comment croyez-vous Sa Majesté disposée? -- Pour moi, monsieur? -- Oui. -- Oh! parfaitement. -- Elle vous l'a dit? -- De sa propre bouche. -- À quelle occasion? -- Mais sur une recommandation de M. d'Artagnan, je crois, et à propos d'une affaire en Grève où j'ai eu le bonheur de tirer l'épée pour Sa Majesté. J'ai donc lieu de me croire, sans amour- propre, assez avancé dans l'esprit de Sa Majesté. -- Tant mieux! -- Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec moi ce sérieux et cette discrétion, ne me faites pas regretter d'avoir écouté un sentiment plus fort que tout. -- C'est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n'était point nécessaire; vous voulez une formalité de consentement, je vous le donne, c'est acquis, n'en parlons plus. Venez voir mes nouvelles plantations, Raoul. Le jeune homme savait qu'après l'expression d'une volonté du comte, il n'y avait plus de place pour la controverse. Il baissa la tête et suivit son père au jardin. Athos lui montra lentement les greffes, les pousses et les quinconces. Cette tranquillité déconcertait de plus en plus Raoul; l'amour qui remplissait son coeur lui semblait assez grand pour que le monde pût le contenir à peine. Comment le coeur d'Athos restait-il vide et fermé à cette influence? Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s'écria-t-il tout à coup: -- Monsieur, il est impossible que vous n'ayez pas quelque raison de repousser Mlle de La Vallière, elle est si bonne, si douce, si pure, que votre esprit, plein d'une suprême sagesse, devrait l'apprécier à sa valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et sa famille quelque secrète inimitié, quelque haine héréditaire? -- Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez comme l'ombre et l'humidité lui vont bien, cette ombre surtout des feuilles de sycomore, par l'échancrure desquelles filtre la chaleur et non la flamme du soleil. Raoul s'arrêta, se mordit les lèvres; puis, sentant le sang affluer à ses tempes: -- Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en supplie; vous ne pouvez oublier que votre fils est un homme. -- Alors, répondit Athos en se redressant avec sévérité, alors prouvez-moi que vous êtes un homme, car vous ne prouvez point que vous êtes un fils. Je vous priais d'attendre le moment d'une illustre alliance, je vous eusse trouvé une femme dans les premiers rangs de la riche noblesse; je voulais que vous pussiez briller de ce double éclat que donnent la gloire et la fortune: vous avez la noblesse de la race. -- Monsieur, s'écria Raoul emporté par un premier mouvement, l'on m'a reproché l'autre jour de ne pas connaître ma mère. Athos pâlit; puis, fronçant le sourcil comme le dieu suprême de l'Antiquité: -- Il me tarde de savoir ce que vous avez répondu, monsieur, demanda-t-il majestueusement. -- Oh! pardon... pardon!... murmura le jeune homme tombant du haut de son exaltation. -- Qu'avez-vous répondu, monsieur? demanda le comte en frappant du pied. -- Monsieur, j'avais l'épée à la main, celui qui m'insultait, était en garde, j'ai fait sauter son épée par-dessus une palissade, et je l'ai envoyé rejoindre son épée. -- Et pourquoi ne l'avez-vous pas tué? -- Sa Majesté défend le duel, monsieur, et j'étais en ce moment ambassadeur de Sa Majesté. -- C'est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j'aille parler au roi. -- Qu'allez-vous lui demander, monsieur? -- L'autorisation de tirer l'épée contre celui qui nous a fait cette offense. -- Monsieur, si je n'ai point agi comme je devais agir, pardonnez- moi, je vous en supplie. -- Qui vous a fait un reproche, Raoul? -- Mais cette permission que vous voulez demander au roi. -- Raoul, je prierai Sa Majesté de signer à votre contrat de mariage. -- Monsieur... -- Mais à une condition... -- Avez-vous besoin de condition vis-à-vis de moi? ordonnez, monsieur, et j'obéirai. -- À la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de celui qui a ainsi parlé de votre mère. -- Mais, monsieur, qu'avez-vous besoin de savoir ce nom? -- C'est à moi que l'offense a été faite, et une fois la permission obtenue de Sa Majesté, c'est moi que la vengeance regarde. -- Son nom, monsieur? -- Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez. -- Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom? -- Vous l'exigez? -- Je le veux. -- Le vicomte de Wardes. -- Ah! dit tranquillement Athos, c'est bien, je le connais. Mais nos chevaux sont prêts, monsieur; au lieu de partir dans deux heures, nous partirons tout de suite. À cheval, monsieur, à cheval! Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham Tandis que M. le comte de La Fère s'acheminait vers Paris, accompagné de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d'une scène que Molière eût appelée une bonne comédie. C'était quatre jours après son mariage; Monsieur, après avoir déjeuné à la hâte, passa dans ses antichambres, les lèvres en moue, le sourcil froncé. Le repas n'avait pas été gai. Madame s'était fait servir dans son appartement. Monsieur avait donc déjeuné en petit comité. Le chevalier de Lorraine et Manicamp assistaient seuls à ce déjeuner, qui avait duré trois quarts d'heure sans qu'un seul mot eût été prononcé. Manicamp, moins avancé dans l'intimité de Son Altesse Royale que le chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de Lorraine, qui n'avait besoin de rien devenir, attendu qu'il savait tout, mangeait avec cet appétit extraordinaire que lui donnait le chagrin des autres, et jouissait à la fois du dépit de Monsieur et du trouble de Manicamp. Il prenait plaisir à retenir à table, en continuant de manger, le prince impatient, qui brûlait du désir de lever le siège. Parfois Monsieur se repentait de cet ascendant qu'il avait laissé prendre sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute étiquette. Monsieur était dans un de ces moments-là; mais il craignait le chevalier presque autant qu'il l'aimait, et se contentait de rager intérieurement. De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait; puis enfin, n'osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré jaloux. Enfin Monsieur n'y put tenir, et au fruit, se levant tout courroucé, comme nous l'avons dit, il laissa le chevalier de Lorraine achever son déjeuner comme il l'entendrait. En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette à la main. Monsieur courut plutôt qu'il ne marcha vers l'antichambre, et, trouvant un huissier, il le chargea d'un ordre à voix basse. Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle à manger, il traversa ses cabinets, dans l'intention d'aller trouver la reine mère dans son oratoire, où elle se tenait habituellement. Il pouvait être dix heures du matin. Anne d'Autriche écrivait lorsque Monsieur entra. La reine mère aimait beaucoup ce fils, qui était beau de visage et doux de caractère. Monsieur, en effet, était plus tendre et, si l'on veut, plus efféminé que le roi. Il avait pris sa mère par les petites sensibleries de femme, qui plaisent toujours aux femmes; Anne d'Autriche, qui eût fort aimé avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins et les mignardises d'un enfant de douze ans. Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu'il passait chez sa mère à admirer ses beaux bras, à lui donner des conseils sur ses pâtes et des recettes sur ses essences, où elle se montrait fort recherchée; puis il lui baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie à lui offrir, quelque ajustement nouveau à lui recommander. Anne d'Autriche aimait le roi, ou plutôt la royauté dans son fils aîné: Louis XIV lui représentait la légitimité divine. Elle était reine mère avec le roi; elle était mère seulement avec Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein d'une mère est le plus doux et le plus sûr. Aussi, tout enfant, allait-il se réfugier là quand des orages s'étaient élevés entre son frère et lui; souvent après les gourmades qui constituaient de sa part des crimes de lèse-majesté, après les combats à coups de poings et d'ongles, que le roi et son sujet très insoumis se livraient en chemise sur un lit contesté, ayant le valet de chambre La Porte pour tout juge du camp, Philippe, vainqueur, mais épouvanté de sa victoire, était allé demander du renfort à sa mère, ou du moins l'assurance d'un pardon que Louis XIV n'accordait que difficilement et à distance. Anne avait réussi, par cette habitude d'intervention pacifique, à concilier tous les différends de ses fils et à participer par la même occasion à tous leurs secrets. Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui s'épandait surtout sur son frère, se sentait disposé envers Anne d'Autriche à plus de soumission et de prévenances qu'il n'était dans son caractère d'en avoir. Anne d'Autriche avait surtout pratiqué ce système de politique envers la jeune reine. Aussi régnait-elle presque despotiquement sur le ménage royal, et dressait-elle déjà toutes ses batteries pour régner avec le même absolutisme sur le ménage de son second fils. Anne d'Autriche était presque fière lorsqu'elle voyait entrer chez elle une mine allongée, des joues pâles et des yeux rouges, comprenant qu'il s'agissait d'un secours à donner au plus faible ou au plus mutin. Elle écrivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son oratoire, non pas les yeux rouges, non pas les joues pâles, mais inquiet, dépité, agacé. Il baisa distraitement les bras de sa mère, et s'assit avant qu'elle lui en eût donné l'autorisation. Avec les habitudes d'étiquette établies à la cour d'Anne d'Autriche, cet oubli des convenances était un signe d'égarement, de la part surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers l'adulation du respect. Mais, s'il manquait si notoirement à tous ces principes, c'est que la cause en devait être grave. -- Qu'avez-vous, Philippe? demanda Anne d'Autriche en se tournant vers son fils. -- Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d'un air dolent. -- Vous ressemblez, en effet, à un homme fort affairé, dit la reine en posant la plume dans l'écritoire. Philippe fronça le sourcil, mais ne répondit point. -- Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne d'Autriche, il doit cependant s'en trouver quelqu'une qui vous occupe plus que les autres? -- Une, en effet, m'occupe plus que les autres, oui, madame. -- Je vous écoute. Philippe ouvrit la bouche pour donner passage à tous les griefs qui se passaient dans son esprit et semblaient n'attendre qu'une issue pour s'exhaler. Mais tout à coup il se tut, et tout ce qu'il avait sur le coeur se résuma par un soupir. -- Voyons, Philippe, voyons, de la fermeté, dit la reine mère. Une chose dont on se plaint, c'est presque toujours une personne qui gêne, n'est-ce pas? -- Je ne dis point cela, madame. -- De qui voulez-vous parler? Allons, allons, résumez-vous. -- Mais c'est qu'en vérité, madame, ce que j'aurais à dire est fort discret. -- Ah! mon Dieu! -- Sans doute; car, enfin, une femme... -- Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mère avec un vif sentiment de curiosité. -- De Madame? -- De votre femme, enfin. -- Oui, oui, j'entends. -- Eh bien! si c'est de Madame que vous voulez me parler, mon fils, ne vous gênez pas. Je suis votre mère, et Madame n'est pour moi qu'une étrangère. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez point que je n'écoute avec intérêt, ne fût-ce que pour vous, tout ce que vous m'en direz. -- Voyons, à votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous n'avez pas remarqué quelque chose? -- Quelque chose, Philippe?... Vous avez des mots d'un vague effrayant... Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque chose? -- Madame est jolie, enfin. -- Mais oui. -- Cependant ce n'est point une beauté. -- Non; mais, en grandissant, elle peut singulièrement embellir encore. Vous avez bien vu les changements que quelques années déjà ont apportés sur son visage. Eh bien! elle se développera de plus en plus, elle n'a que seize ans. À quinze ans, moi aussi, j'étais fort maigre; mais enfin, telle qu'elle est, Madame est jolie. -- Par conséquent, on peut l'avoir remarquée. -- Sans doute, on remarque une femme ordinaire, à plus forte raison une princesse. -- Elle a été bien élevée, n'est-ce pas, madame? -- Madame Henriette, sa mère, est une femme un peu froide, un peu prétentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments. L'éducation de la jeune princesse peut avoir été négligée, mais, quant aux principes, je les crois bons; telle était du moins mon opinion sur elle lors de son séjour en France; depuis, elle est retournée en Angleterre, et je ne sais ce qui s'est passé. -- Que voulez-vous dire? -- Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines têtes, un peu légères, sont facilement tournées par la prospérité. -- Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois à la princesse une tête un peu légère, en effet. -- Il ne faudrait pas exagérer, Philippe: elle a de l'esprit et une certaine dose de coquetterie très naturelle chez une jeune femme; mais, mon fils, chez les personnes de haute qualité ce défaut tourne à l'avantage d'une cour. Une princesse un peu coquette se fait ordinairement une cour brillante; un sourire d'elle fait éclore partout le luxe, l'esprit et le courage même; la noblesse se bat mieux pour un prince dont la femme est belle. -- Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en vérité, vous me faites là des peintures fort alarmantes, ma mère. -- En quoi? demanda la reine avec une feinte naïveté. -- Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j'ai eu de la répugnance à me marier. -- Ah! mais, cette fois, vous m'alarmez. Vous avez donc un grief sérieux contre Madame? -- Sérieux, je ne dis point cela. -- Alors; quittez cette physionomie renversée. Si vous vous montrez ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un mari fort malheureux. -- Au fait, répondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait, et je suis aise qu'on le sache. -- Philippe! Philippe! -- Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n'ai point compris la vie comme on me la fait. -- Expliquez-vous. -- Ma femme n'est point à moi, en vérité; elle m'échappe en toute circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances, les toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts. -- Vous êtes jaloux, Philippe! -- Moi? Dieu m'en préserve! À d'autres qu'à moi ce sot rôle de mari jaloux; mais je suis contrarié. -- Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez là à votre femme, et tant que vous n'aurez rien de plus considérable... -- Écoutez donc, sans être coupable, une femme peut inquiéter; il est de certaines fréquentations, de certaines préférences que les jeunes femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois au diable les maris les moins jaloux. -- Ah! nous y voilà, enfin; ce n'est point sans peine. Les fréquentations, les préférences, bon! Depuis une heure que nous battons la campagne, vous venez enfin d'aborder la véritable question. -- Eh bien! oui... -- Ceci est plus sérieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de torts envers vous? -- Précisément. -- Quoi! votre femme, après quatre jours de mariage, vous préférerait quelqu'un, fréquenterait quelqu'un? Prenez-y garde, Philippe, vous exagérez ses torts; à force de vouloir prouver, on ne prouve rien. Le prince, effarouché du sérieux de sa mère, voulut répondre, mais il ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles. -- Voilà que vous reculez, dit Anne d'Autriche, j'aime mieux cela; c'est une reconnaissance de vos torts. -- Non! s'écria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le prouver. J'ai dit préférences, n'est-ce pas? j'ai dit fréquentations, n'est-ce pas? Eh bien! écoutez. Anne d'Autriche s'apprêta complaisamment à écouter avec ce plaisir de commère que la meilleure femme, que la meilleure mère, fût-elle reine, trouve toujours dans son immixtion à de petites querelles de ménage. -- Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose. -- Laquelle? -- Pourquoi ma femme a-t-elle conservé une cour anglaise? Dites! Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mère, comme s’il eût été convaincu qu'elle ne trouverait rien à répondre à ce reproche. -- Mais, reprit Anne d'Autriche, c'est tout simple, parce que les Anglais sont ses compatriotes, parce qu'ils ont dépensé beaucoup d'argent pour l'accompagner en France, et qu'il serait peu poli, peu politique même, de congédier brusquement une noblesse qui n'a reculé devant aucun dévouement, devant aucun sacrifice. -- Eh! ma mère, le beau sacrifice, en vérité, que de se déranger d'un vilain pays pour venir dans une belle contrée, où l'on fait avec un écu plus d'effet qu'autre part avec quatre! Le beau dévouement, n'est-ce pas, que de faire cent lieues pour accompagner une femme dont on est amoureux? -- Amoureux, Philippe? Songez-vous à ce que vous dites? -- Parbleu! -- Et qui donc est amoureux de Madame? -- Le beau duc de Buckingham... N'allez-vous pas aussi me défendre celui là, ma mère? Anne d'Autriche rougit et sourit en même temps. Ce nom de duc de Buckingham lui rappelait à la fois de si doux et de si tristes souvenirs! -- Le duc de Buckingham? murmura-t-elle. -- Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand- père Henri IV. -- Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne d'Autriche. -- Allons! bien; voilà ma mère qui défend contre moi le galant de ma femme! s'écria Philippe tellement exaspéré que sa nature frêle en fut ébranlée jusqu'aux larmes. -- Mon fils! mon fils! s'écria Anne d'Autriche, l'expression n'est pas digne de vous. Votre femme n'a point de galant, et si elle en devait avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de cette race, je vous le répète, sont loyaux et discrets; l'hospitalité leur est sacrée. -- Eh! madame! s'écria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais, et les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des princes français? Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna sous prétexte de tirer sa plume de l'écritoire; mais, en réalité, pour cacher sa rougeur aux yeux de son fils. -- En vérité, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui me confondent, et votre colère vous aveugle, comme elle m'épouvante; réfléchissez, voyons! -- Madame, je n'ai pas besoin de réfléchir, je vois. -- Et que voyez-vous? -- Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose lui faire des présents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait de sachets à la violette; or, nos parfumeurs français, vous le savez bien, madame, vous qui en avez demandé tant de fois sans pouvoir en obtenir, or, nos parfumeurs français n'ont jamais pu trouver cette odeur. Eh bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un sachet à la violette. C'est donc de lui que venait celui de ma femme. -- En vérité, monsieur, dit Anne d'Autriche, vous bâtissez des pyramides sur des pointes d'aiguilles; prenez garde. Quel mal, je vous le demande, y a-t-il à ce qu'un compatriote donne une recette d'essence nouvelle à sa compatriote? Ces idées étranges, je vous le jure, me rappellent douloureusement votre père, qui m'a fait souvent souffrir avec injustice. -- Le père de M. de Buckingham était sans doute plus réservé, plus respectueux que son fils, dit étourdiment Philippe, sans voir qu'il touchait rudement au coeur de sa mère. La reine pâlit et appuya une main crispée sur sa poitrine; mais, se remettant promptement: -- Enfin, dit-elle, vous êtes venu ici dans une intention quelconque? -- Sans doute. -- Alors, expliquez-vous. -- Je suis venu, madame, dans l'intention de me plaindre énergiquement, et pour vous prévenir que je n'endurerai rien de la part de M. de Buckingham. -- Vous n'endurerez rien? -- Non. -- Que ferez-vous? -- Je me plaindrai au roi. -- Et que voulez-vous que vous réponde le roi? -- Eh bien! dit Monsieur avec une expression de féroce fermeté qui faisait un étrange contraste avec la douceur habituelle de sa physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-même. -- Qu'appelez-vous vous faire justice vous-même? demanda Anne d'Autriche avec un certain effroi. -- Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que M. de Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma volonté. -- Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine; car si vous agissiez de la sorte, si vous violiez à ce point l'hospitalité, j'invoquerais contre vous la sévérité du roi. -- Vous me menacez, ma mère! s'écria Philippe éploré; vous me menacez quand je me plains! -- Non, je ne vous menace pas, je mets une digue à votre emportement. Je vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou tout autre Anglais un moyen rigoureux, qu'employer même un procédé peu civil, c'est entraîner la France et l'Angleterre dans des divisions fort douloureuses. Quoi! un prince, le frère du roi de France, ne saurait pas dissimuler une injure, même réelle, devant une nécessité politique! Philippe fit un mouvement. -- D'ailleurs, continua la reine, l'injure n'est ni vraie ni possible, et il ne s'agit que d'une jalousie ridicule. -- Madame, je sais ce que je sais. -- Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte à la patience. -- Je ne suis point patient, madame. La reine se leva pleine de roideur et de cérémonie glacée. -- Alors expliquez vos volontés, dit-elle. -- Je n'ai point de volonté, madame; mais j'exprime des désirs. Si, de lui-même, M. de Buckingham ne s'écarte point de ma maison, je la lui interdirai. -- Ceci est une question dont nous référerons au roi, dit Anne d'Autriche le coeur gonflé, la voix émue. -- Mais, madame, s'écria Philippe en frappant ses mains l'une contre l'autre, soyez ma mère et non la reine, puisque je vous parle en fils; entre M. de Buckingham et moi, c'est l'affaire d'un entretien de quatre minutes. -- C'est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur, dit la reine reprenant son autorité; ce n'est pas digne de vous. -- Eh bien! soit! je ne paraîtrai pas, mais j'intimerai mes volontés à Madame. -- Oh! fit Anne d'Autriche avec la mélancolie du souvenir, ne tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop haut impérativement à la vôtre. Femme vaincue n'est pas toujours convaincue. -- Que faire alors?... Je consulterai autour de moi. -- Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine, votre de Wardes... Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe; vous désirez que le duc de Buckingham s'éloigne, n'est-ce pas? -- Au plus tôt, madame. -- Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne témoignez rien à votre femme, au roi, à personne. Des conseils, n'en recevez que de moi. Hélas! je sais ce que c'est qu'un ménage troublé par des conseillers. -- J'obéirai, ma mère. -- Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc. -- Oh! ce ne sera point difficile. -- Où croyez-vous qu'il soit? -- Pardieu! à la porte de Madame, dont il attend le lever: c'est hors de doute. -- Bien! fit Anne d'Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que je le prie de me venir voir. Philippe baisa la main de sa mère et partit à la recherche de M. de Buckingham. Chapitre XCII -- _For ever!_ Milord Buckingham, soumis à l'invitation de la reine mère, se présenta chez elle une demi-heure après le départ du duc d'Orléans. Lorsque son nom fut prononcé par l'huissier, la reine, qui s’était accoudée sur sa table, la tête dans ses mains, se releva et reçut avec un sourire le salut plein de grâce et de respect que le duc lui adressait. Anne d'Autriche était belle encore. On sait qu'à cet âge déjà avancé ses longs cheveux cendrés, ses belles mains, ses lèvres vermeilles faisaient encore l'admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce moment, tout entière à un souvenir qui remuait le passé dans son coeur, elle était aussi belle qu'aux jours de la jeunesse, alors que son palais s'ouvrait pour recevoir, jeune et passionné, le père de ce Buckingham, cet infortuné qui avait vécu pour elle, qui était mort en prononçant son nom. Anne d'Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre, que l'on y découvrait à la fois la complaisance d'une affection maternelle et quelque chose de doux comme une coquetterie d'amante. -- Votre Majesté, dit Buckingham avec respect, a désiré me parler? -- Oui, duc, répliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir. Cette faveur que faisait Anne d'Autriche au jeune homme, cette caresse de la langue du pays dont le duc était sevré depuis son séjour en France, remuèrent profondément son âme. Il devina sur- le-champ que la reine avait quelque chose à lui demander. Après avoir donné les premiers moments à l'oppression insurmontable qu'elle avait ressentie, la reine reprit son air riant. -- Monsieur, dit-elle en français, comment trouvez-vous la France? -- Un beau pays, madame, répliqua le duc. -- L'aviez-vous déjà vue? -- Déjà une fois, oui, madame. -- Mais, comme tout bon Anglais, vous préférez l'Angleterre? -- J'aime mieux ma patrie que la patrie d'un Français, répondit le duc; mais si Votre Majesté me demande lequel des deux séjours je préfère, Londres ou Paris, je répondrai Paris. Anne d'Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces paroles avaient été prononcées. -- Vous avez, m'a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous habitez un palais riche et ancien? -- Le palais de mon père, répliqua Buckingham en baissant les yeux. -- Ce sont là des avantages précieux et des souvenirs, répliqua la reine en touchant malgré elle des souvenirs dont on ne se sépare pas volontiers. -- En effet, dit le duc subissant l'influence mélancolique de ce préambule, les gens de coeur rêvent autant par le passé ou par l'avenir que par le présent. -- C'est vrai, dit la reine à voix basse. Il en résulte, ajouta-t- elle, que vous, milord, qui êtes un homme de coeur... vous quitterez bientôt la France... pour vous renfermer dans vos richesses, dans vos reliques. Buckingham leva la tête. -- Je ne crois pas, dit-il, madame. -- Comment? -- Je pense, au contraire, que je quitterai l'Angleterre pour venir habiter la France. Ce fut au tour d'Anne d'Autriche à manifester son étonnement. -- Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du nouveau roi? -- Au contraire, madame, Sa Majesté m'honore d'une bienveillance sans bornes. -- Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminuée; on la disait considérable. -- Ma fortune, madame, n'a jamais été plus florissante. -- Il faut alors que ce soit quelque cause secrète? -- Non, madame, dit vivement Buckingham, il n'est rien dans la cause de ma détermination qui soit secret. J'aime le séjour de France, j'aime une cour pleine de goût et de politesse; j'aime enfin, madame, ces plaisirs un peu sérieux qui ne sont pas les plaisirs de mon pays et qu'on trouve en France. Anne d'Autriche sourit avec finesse. -- Les plaisirs sérieux! dit-elle; avez-vous bien réfléchi, monsieur de Buckingham, à ce sérieux-là? Le duc balbutia. -- Il n'est pas de plaisir si sérieux, continua la reine, qui doive empêcher un homme de votre rang... -- Madame, interrompit le duc, Votre Majesté insiste beaucoup sur ce point, ce me semble. -- Vous trouvez, duc? -- C'est, n'en déplaise à Votre Majesté, la deuxième fois qu'elle vante les attraits de l'Angleterre aux dépens du charme qu'on éprouve à vivre en France. Anne d'Autriche s'approcha du jeune homme, et, posant sa belle main sur son épaule qui tressaillit au contact: -- Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le séjour du pays natal. Il m'est arrivé, à moi, bien souvent, de regretter l'Espagne. J’ai vécu longtemps, milord, bien longtemps pour une femme, et je vous avoue qu'il ne s'est point passé d'année que je n'aie regretté l'Espagne. -- Pas une année, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de ces années où vous étiez reine de beauté, comme vous l'êtes encore, du reste? -- Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre mère! Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui pénétrèrent le coeur de Buckingham. -- Oui, dit-elle, je serais votre mère, et voilà pourquoi je vous donne un bon conseil. -- Le conseil de m'en retourner à Londres? s'écria-t-il. -- Oui, milord, dit-elle. Le duc joignit les mains d'un air effrayé, qui ne pouvait manquer son effet sur cette femme disposée à des sentiments tendres par de tendres souvenirs. -- Il le faut, ajouta la reine. -- Comment! s'écria-t-il encore, l'on me dit sérieusement qu'il faut que je parte, qu'il faut que je m'exile, qu'il faut que je me sauve! -- Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait que la France est votre patrie. -- Madame, le pays des gens qui aiment, c'est le pays de ceux qu'ils aiment. -- Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez à qui vous parlez! Buckingham se mit à deux genoux. -- Madame, madame, vous êtes une source d'esprit, de bonté, de clémence; madame, vous n'êtes pas seulement la première de ce royaume par le rang, vous êtes la première du monde par les qualités qui vous font divine; je n'ai rien dit, madame. Ai-je dit quelque chose à quoi vous puissiez me répondre une aussi cruelle parole? Est-ce que je me suis trahi, madame? -- Vous vous êtes trahi, dit la reine à voix basse. -- Je n'ai rien dit! je ne sais rien! -- Vous oubliez que vous avez parlé, pensé devant une femme, et d'ailleurs... -- D'ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous m'écoutez. -- On le sait, au contraire, duc; vous avez les défauts et les qualités de la jeunesse. -- On m'a trahi! on m'a dénoncé! -- Qui cela? -- Ceux qui déjà, au Havre, avaient, avec une infernale perspicacité, lu dans mon coeur à livre ouvert. -- Je ne sais de qui vous entendez parler. -- Mais M. de Bragelonne, par exemple. -- C'est un nom que je connais sans connaître celui qui le porte. Non, M. de Bragelonne n'a rien dit. -- Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu'un avait eu l'audace de voir en moi ce que je n'y veux point voir moi-même... -- Que feriez-vous, duc? -- Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent. -- Celui qui a trouvé votre secret, fou que vous êtes, celui-là n'est pas tué encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-là est armé de tous droits: c'est un mari, c'est un jaloux, c'est le second gentilhomme de France, c'est mon fils, le duc d'Orléans. Le duc pâlit. -- Que vous êtes cruelle, madame! dit-il. -- Vous voilà bien, Buckingham, dit Anne d'Autriche avec mélancolie, passant par tous les extrêmes et combattant les nuages, quand il vous serait si facile de demeurer en paix avec vous-même. -- Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de bataille, répliqua doucement le jeune homme en se laissant aller au plus douloureux abattement. Anne courut à lui et lui prit la main. -- Villiers, dit-elle en anglais avec une véhémence à laquelle nul n'eût pu résister, que demandez-vous? À une mère, de sacrifier son fils; à une reine, de consentir au déshonneur de sa maison! Vous êtes un enfant, n'y pensez pas! Quoi! pour vous épargner une larme, je commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des morts; les morts du moins furent respectueux et soumis; les morts s'inclinaient devant un ordre d'exil; ils emportaient leur désespoir comme une richesse en leur coeur, parce que le désespoir venait de la femme aimée, parce que la mort, ainsi trompeuse, était comme un don, comme une faveur. Buckingham se leva les traits altérés, les mains sur le coeur. -- Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez avaient reçu l'ordre d'exil d'une bouche aimée; on ne les chassait point: on les priait de partir, on ne riait pas d'eux. -- Non, l'on se souvenait! murmura Anne d'Autriche. Mais qui vous dit qu'on vous chasse, qu'on vous exile? Qui vous dit qu'on ne se souvienne pas de votre dévouement? Je ne parle pour personne, Villiers, je parle pour moi, partez! Rendez-moi ce service, faites-moi cette grâce; que je doive cela encore à quelqu'un de votre nom. -- C'est donc pour vous, madame? -- Pour moi seule. -- Il n'y aura derrière moi aucun homme qui rira, aucun prince qui dira: «J'ai voulu!» -- Duc, écoutez-moi. Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression solennelle. -- Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n'est moi; je vous jure que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que personne même ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez sur moi, duc, comme j'ai compté sur vous. -- Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcéré, je suis au désespoir; la consolation, si douce et si complète qu'elle soit, ne me paraîtra pas suffisante. -- Ami, avez-vous connu votre mère? répliqua la reine avec un caressant sourire. -- Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame me couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais. -- Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune homme, je suis une mère pour vous, et, croyez-moi bien, jamais personne ne fera pleurer mon fils. -- Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant d'émotion; je sens qu'il y avait place encore dans mon coeur pour un sentiment plus doux, plus noble que l'amour. La reine mère le regarda et lui serra la main. -- Allez, dit-elle. -- Quand faut-il que je parte? ordonnez! -- Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous partez, mais vous choisissez votre jour... Ainsi, au lieu de partir aujourd'hui, comme vous le désireriez sans doute; demain, comme on s'y attendait, partez après demain au soir; seulement, annoncez dès aujourd'hui votre volonté. -- Ma volonté? murmura le jeune homme. -- Oui, duc. -- Et... je ne reviendrai jamais en France? Anne d'Autriche réfléchit un moment, et s'absorba dans la douloureuse gravité de cette méditation. -- Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour où j'irai dormir éternellement à Saint-Denis près du roi mon époux. -- Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham. -- Qui était roi de France, répliqua la reine. -- Madame, vous êtes pleine de bonté, vous entrez dans la prospérité, vous nagez dans la joie; de longues années vous sont promises. -- Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de sourire. -- Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis jeune. -- Oh! Dieu merci... -- La mort, madame, ne compte pas les années; elle est impartiale; on meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard. -- Duc, pas de sombres idées; je vais vous égayer. Venez dans deux ans. Je vois sur votre charmante figure que les idées qui vous font si lugubre aujourd'hui seront des idées décrépites avant six mois; donc, elles seront mortes et oubliées dans le délai que je vous assigne. -- Je crois que vous me jugiez mieux tout à l'heure, madame, répliqua le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de la maison de Buckingham, le temps n'a pas de prise. -- Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le front avec une tendresse qu'elle ne put réprimer; allez! allez! ne m’attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous êtes sujet du roi d'Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu, Villiers! _farewell_, Villiers! -- _For ever!_ répliqua le jeune homme. Et il s'enfuit en dévorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur son front; puis, se regardant au miroir: -- On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on a toujours vingt ans dans quelque coin du coeur. Chapitre XCIII -- Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La Vallière ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne Raoul et le comte de La Fère arrivèrent à Paris le soir du jour ou Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mère. À peine arrivé, le comte fit demander par Raoul une audience au roi. Le roi avait passé une partie de la journée à regarder avec Madame et les dames de la cour des étoffes de Lyon dont il faisait présent à sa belle-soeur. Il y avait eu ensuite dîner à la cour, puis jeu, et, selon son habitude, le roi, quittant le jeu à huit heures, avait passé dans son cabinet pour travailler avec M. Colbert et M. Fouquet. Raoul était dans l'antichambre au moment où les deux ministres sortirent, et le roi l'aperçut par la porte entrebâillée. -- Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il. Le jeune homme s'approcha. -- Sire, répliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fère, qui arrive de Blois avec grand désir d'entretenir Votre Majesté. -- J'ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La Fère est-il prêt? -- M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majesté. -- Qu'il monte. Cinq minutes après, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le maître avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact au-dessus de son âge, réservait pour s'acquérir les hommes que l'on ne conquiert point avec des faveurs ordinaires. -- Comte, dit le roi, laissez-moi espérer que vous venez me demander quelque chose. -- Je ne le cacherai point à Votre Majesté, répliqua le comte; je viens en effet solliciter. -- Voyons! dit le roi d'un air joyeux. -- Ce n'est pas pour moi, Sire. -- Tant pis! mais enfin, pour votre protégé, comte, je ferai ce que vous me refusez de faire pour vous. -- Votre Majesté me console... Je viens parler au roi pour le vicomte de Bragelonne. -- Comte, c'est comme si vous parliez pour vous. -- Pas tout à fait, Sire... Ce que je désire obtenir de vous, je ne le puis pour moi-même. Le vicomte pense à se marier. -- Il est jeune encore; mais qu'importe... C'est un homme distingué, je lui veux trouver une femme. -- Il l'a trouvée, Sire, et ne cherche que l'assentiment de Votre Majesté. -- Ah! il ne s'agit que de signer un contrat de mariage? Athos s'inclina. -- A-t-il choisi sa fiancée riche et d'une qualité qui vous agrée? Athos hésita un moment. -- La fiancée est demoiselle, répliqua-t-il; mais pour riche, elle ne l'est pas. -- C'est un mal auquel nous voyons remède. -- Votre Majesté me pénètre de reconnaissance; toutefois, elle me permettra de lui faire une observation. -- Faites, comte. -- Votre Majesté semble annoncer l'intention de doter cette jeune fille? -- Oui, certes. -- Et ma démarche au Louvre aurait eu ce résultat? J'en serais chagrin, Sire. -- Pas de fausse délicatesse, comte; comment s'appelle la fiancée? -- C'est, dit Athos froidement, Mlle de La Vallière de La Baume Le Blanc. -- Ah! fit le roi en cherchant dans sa mémoire; je connais ce nom; un marquis de La Vallière... -- Oui, Sire, c'est sa fille. -- Il est mort? -- Oui, Sire. -- Et la veuve s'est remariée à M. de Saint-Remy, maître d'hôtel de Madame douairière? -- Votre Majesté est bien informée. -- C'est cela, c'est cela!... Il y a plus: la demoiselle est entrée dans les filles d'honneur de Madame la jeune. -- Votre Majesté sait mieux que moi toute l'histoire. Le roi réfléchit encore, et regardant à la dérobée le visage assez soucieux d'Athos: -- Comte, dit-il, elle n'est pas fort jolie, cette demoiselle, il me semble? -- Je ne sais trop, répondit Athos. -- Moi, je l'ai regardée: elle ne m'a point frappé. -- C'est un air de douceur et de modestie, mais peu de beauté, Sire. -- De beaux cheveux blonds, cependant. -- Je crois que oui. -- Et d'assez beaux yeux bleus. -- C'est cela même. -- Donc, sous le rapport de la beauté, le parti est ordinaire. Passons à l'argent. -- Quinze à vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les amoureux sont désintéressés; moi-même, je fais peu de cas de l'argent. -- Le superflu, voulez-vous dire; mais le nécessaire, c'est urgent. Avec quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme ne peut aborder la cour. Nous y suppléerons; je veux faire cela pour Bragelonne. Athos s'inclina. Le roi remarqua encore sa froideur. -- Passons de l'argent à la qualité, dit Louis XIV; fille du marquis de La Vallière, c'est bien; mais nous avons ce bon Saint- Remy qui gâte un peu la maison... par les femmes, je le sais, enfin cela gâte; et vous, comte, vous tenez fort, je crois, à votre maison. -- Moi, Sire, je ne tiens plus à rien du tout qu'à mon dévouement pour Votre Majesté. Le roi s'arrêta encore. -- Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande en mariage, et vous paraissez fort affligé de faire cette demande. Oh! je me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les uns, je mets mon amitié au service de l'intelligence; avec les autres, je mets ma défiance que double la perspicacité. Je le répète, vous ne faites point cette demande de bon coeur. -- Eh bien! Sire, c'est vrai. -- Alors, je ne vous comprends point; refusez. -- Non, Sire: j'aime Bragelonne de tout mon amour; il est épris de Mlle de La Vallière, il se forge des paradis pour l'avenir; je ne suis pas de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse. Ce mariage me déplaît, mais je supplie Votre Majesté d'y consentir au plus vite, et de faire ainsi le bonheur de Raoul. -- Voyons, voyons, comte, l'aime-t-elle? -- Si Votre Majesté veut que je lui dise la vérité, je ne crois pas à l'amour de Mlle de La Vallière; elle est jeune, elle est enfant, elle est enivrée; le plaisir de voir la cour, l'honneur d'être au service de Madame, balanceront dans sa tête ce qu'elle pourrait avoir de tendresse dans le coeur, ce sera donc un mariage comme Votre Majesté en voit beaucoup à la cour; mais Bragelonne le veut; que cela soit ainsi. -- Vous ne ressemblez cependant pas à ces pères faciles qui se font esclaves de leurs enfants? dit le roi. -- Sire, j'ai de la volonté contre les méchants, je n'en ai point contre les gens de coeur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son esprit, libre d'ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux pas priver Votre Majesté des services qu'il peut rendre. -- Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre coeur. -- Alors, répliqua le comte, je n'ai pas besoin de dire à Votre Majesté que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou plutôt de cet enfant. -- Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne. -- Je n'attends plus, Sire, que la signature de Votre Majesté. Raoul aura l'honneur de se présenter devant vous, et recevra votre consentement. -- Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi; je viens de vous dire que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m'opposé-je en ce moment à son mariage. -- Mais, Sire, s'écria Athos, Votre Majesté m'a promis... -- Non pas cela, comte; je ne vous l'ai point promis, car cela est opposé à mes vues. -- Je comprends tout ce que l'initiative de Votre Majesté a de bienveillant et de généreux pour moi; mais je prends la liberté de vous rappeler que j'ai pris l'engagement de venir en ambassadeur. -- Un ambassadeur, comte, demande souvent et n'obtient pas toujours. -- Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne! -- Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte. -- L'amour, Sire, c'est une force irrésistible. -- On résiste à l'amour; je vous le certifie, comte. -- Lorsqu'on a l'âme d'un roi, votre âme, Sire. -- Ne vous inquiétez plus à ce sujet. J'ai des vues sur Bragelonne; je ne dis pas qu'il n'épousera pas Mlle de La Vallière; mais je ne veux point qu'il se marie si jeune; je ne veux point qu'il épouse avant qu'il ait fait fortune, et lui, de son côté, mérite mes bonnes grâces, telles que je veux les lui donner. En un mot, je veux qu'on attende. -- Sire, encore une fois... -- Monsieur le comte, vous êtes venu, disiez-vous, me demander une faveur? -- Oui, certes. -- Eh bien! accordez-m'en une, ne parlons plus de cela. Il est possible qu'avant un long temps je fasse la guerre; j'ai besoin de gentilshommes libres autour de moi. J'hésiterais à envoyer sous les balles et le canon un homme marié, un père de famille, j'hésiterais aussi, pour Bragelonne, à doter, sans raison majeure, une jeune fille inconnue, cela sèmerait de la jalousie dans ma noblesse. Athos s'inclina et ne répondit rien. -- Est-ce tout ce qu'il vous importait de me demander? ajouta Louis XIV. -- Tout absolument, Sire, et je prends congé de Votre Majesté. Mais faut-il que je prévienne Raoul? -- Épargnez-vous ce soin, épargnez-vous cette contrariété. Dites au vicomte que demain, à mon lever, je lui parlerai; quant à ce soir, comte, vous êtes de mon jeu. -- Je suis en habit de voyage, Sire. -- Un jour viendra, j'espère, où vous ne me quitterez pas. Avant peu, comte, la monarchie sera établie de façon à offrir une digne hospitalité à tous les hommes de votre mérite. -- Sire, pourvu qu'un roi soit grand dans le coeur de ses sujets, peu importe le palais qu'il habite, puisqu'il est adoré dans un temple. En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne qui l'attendait. -- Eh bien! monsieur? dit le jeune homme. -- Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-être pas dans le sens que vous croyez, mais il est bon et généreux pour notre maison. -- Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle à m'apprendre, fit le jeune homme en pâlissant. -- Le roi vous dira demain matin que ce n'est pas une mauvaise nouvelle. -- Mais enfin, monsieur, le roi n'a pas signé? -- Le roi veut faire votre contrat lui-même, Raoul; et il veut le faire si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en à votre impatience bien plutôt qu'à la bonne volonté du roi. Raoul, consterné, parce qu'il connaissait la franchise du comte et en même temps son habileté, demeura plongé dans une morne stupeur. -- Vous ne m'accompagnez pas chez moi? dit Athos. -- Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il. Et il descendit les degrés derrière Athos. -- Oh! pendant que je suis ici, fit tout à coup ce dernier, ne pourrais-je voir M. d'Artagnan? -- Voulez-vous que je vous mène à son appartement? dit Bragelonne. -- Oui, certes. -- C'est dans l'autre escalier, alors. Et ils changèrent de chemin; mais, arrivés au palier de la grande galerie, Raoul aperçut un laquais à la livrée du comte de Guiche qui accourut aussitôt vers lui en entendant sa voix. -- Qu'y a-t-il? dit Raoul. -- Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous étiez de retour, et il vous a écrit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure. Raoul se rapprocha d'Athos pour décacheter la lettre. -- Vous permettez, monsieur? dit-il. -- Faites. «Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j'ai une affaire d'importance à traiter sans retard; je sais que vous êtes arrivé; venez vite.» Il achevait à peine de lire, lorsque, débouchant de la galerie, un valet, à la livrée de Buckingham, reconnaissant Raoul, s'approcha de lui respectueusement. -- De la part de milord duc, dit-il. -- Ah! s'écria Athos, je vois, Raoul, que vous êtes déjà en affaires comme un général d'armée; je vous laisse, je trouverai seul M. d'Artagnan. -- Veuillez m'excuser, je vous prie, dit Raoul. -- Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez chez moi jusqu'à demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, à moins de contrordre. -- Monsieur, je vous présenterai demain mes respects. Athos partit. Raoul ouvrit la lettre de Buckingham. «Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous êtes de tous les Français que j'ai vus celui qui me plaît le plus; je vais avoir besoin de votre amitié. Il m'arrive certain message écrit en bon français. Je suis Anglais, moi, et j'ai peur de ne pas assez bien comprendre. La lettre est signée d’un bon nom, voilà tout ce que je sais. Serez-vous assez obligeant pour me venir voir, car j'apprends que vous êtes arrivé de Blois? Votre dévoué, Villiers, duc de Buckingham.» -- Je vais trouver ton maître, dit Raoul au valet de Guiche en le congédiant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham, ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc. Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'épée dans l'eau Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l'aventure de la barrière, traitait Raoul en étranger. On eût dit qu'il ne s'était rien passé entre eux; seulement, ils avaient l'air de ne pas se connaître. Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en serrant la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens. Il espérait lire sur leur visage ce qui s'agitait dans leur esprit. De Wardes était froid et impénétrable. Manicamp semblait perdu dans la contemplation d'une garniture qui l'absorbait. De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir. -- Comme tu as bonne mine! lui dit-il. -- C'est assez étrange, répondit Raoul, car je suis fort peu joyeux. -- C'est comme moi, n'est-ce pas, Raoul? L'amour va mal. -- Tant mieux, de ton côté, comte; la pire nouvelle, celle qui pourrait le plus m'attrister, serait une bonne nouvelle. -- Oh! alors, ne t'afflige pas, car non seulement je suis très malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi. -- Voilà ce que je ne comprends plus, répondit Raoul; explique, mon ami, explique. -- Tu vas comprendre. J'ai vainement combattu le sentiment que tu as vu naître en moi, grandir en moi, s'emparer de moi; j'ai appelé à la fois tous les conseils et toute ma force; j'ai bien considéré le malheur où je m'engageais; je l'ai sondé, c'est un abîme, je le sais; mais n'importe, je poursuivrai mon chemin. -- Insensé! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir aujourd’hui ta ruine, demain ta mort. -- Advienne que pourra! -- De Guiche! -- Toutes réflexions sont faites; écoute. -- Oh! tu crois réussir, tu crois que Madame t'aimera! -- Raoul, je ne crois rien, j'espère, parce que l'espoir est dans l'homme et qu'il y vit jusqu'au tombeau. -- Mais j'admets que tu obtiennes ce bonheur que tu espères, et tu es plus sûrement perdu encore que si tu ne l'obtiens pas. -- Je t'en supplie, ne m'interromps plus, Raoul, tu ne me convaincras point; car, je te le dis d'avance, je ne veux pas être convaincu; j'ai tellement marché que je ne puis reculer, j'ai tellement souffert que la mort me paraîtrait un bienfait. Je ne suis plus seulement amoureux jusqu'au délire, Raoul, je suis jaloux jusqu'à la fureur. Raoul frappa l'une contre l'autre ses deux mains avec un sentiment qui ressemblait à de la colère. -- Bien! dit-il. -- Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je réclame de toi, de mon ami, de mon frère. Depuis trois jours, Madame est en fêtes, en ivresse. Le premier jour, je n'ai point osé la regarder; je la haïssais de ne pas être aussi malheureuse que moi. Le lendemain, je ne la pouvais plus perdre de vue; et de son côté, oui, je crus le remarquer, du moins, Raoul, de son côté, elle me regarda, sinon avec quelque pitié, du moins avec quelque douceur. Mais entre ses regards et les miens vint s'interposer une ombre; le sourire d'un autre provoque son sourire. À côté de son cheval galope éternellement un cheval qui n'est pas le mien; à son oreille vibre incessamment une voix caressante qui n'est pas ma voix. Raoul, depuis trois jours, ma tête est en feu; c'est de la flamme qui coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la chasse; ce sourire, que je l'éteigne; cette voix, que je l'étouffe. -- Tu veux tuer Monsieur? s'écria Raoul. -- Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas jaloux du mari; je suis jaloux de l'amant. -- De l'amant? -- Mais ne l'as-tu donc pas remarqué ici, toi qui là-bas étais si clairvoyant? -- Tu es jaloux de M. de Buckingham? -- À en mourir! -- Encore. -- Oh! cette fois la chose sera facile à régler entre nous, j'ai pris les devants, je lui ai fait passer un billet. -- Tu lui as écrit? c'est toi? -- Comment sais-tu cela? -- Je le sais, parce qu'il me l'a appris. Tiens. Et il tendit à de Guiche la lettre qu'il avait reçue presque en même temps que la sienne. De Guiche la lut avidement. -- C'est d'un brave homme et surtout d'un galant homme, dit-il. -- Oui, certes, le duc est un galant homme; je n'ai pas besoin de te demander si tu lui as écrit en aussi bons termes. -- Je te montrerai ma lettre quand tu l'iras trouver de ma part. -- Mais c'est presque impossible. -- Quoi? -- Que j'aille le trouver. -- Comment? -- Le duc me consulte, et toi aussi. -- Oh! tu me donneras la préférence, je suppose. Écoute, voici ce que je te prie de dire à Sa Grâce... C'est bien simple... Un de ces jours, aujourd'hui, demain, après-demain, le jour qui lui conviendra, je veux le rencontrer à Vincennes. -- Réfléchis. -- Je croyais t'avoir déjà dit que mes réflexions étaient faites. -- Le duc est étranger; il a une mission qui le fait inviolable... Vincennes est tout près de la Bastille. -- Les conséquences me regardent. -- Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je lui donne? -- Il ne t'en demandera pas, sois tranquille... Le duc doit être aussi las de moi que je le suis de lui; le duc doit me haïr autant que je le hais. Ainsi, je t'en supplie, va trouver le duc, et, s'il faut que je le supplie d'accepter ma proposition, je le supplierai. -- C'est inutile... Le duc m'a prévenu qu'il me voulait parler. Le duc est au jeu du roi... Allons-y tous deux. Je le tirerai à quartier dans la galerie. Tu resteras à l'écart. Deux mots suffiront. -- C'est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de contenance. -- Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le laissassions-nous ici. -- Oui, c'est vrai. -- Il ne sait rien? -- Oh! rien absolument. Vous êtes toujours en froid, donc! -- Il ne t'a rien raconté? -- Non. -- Je n'aime pas cet homme, et, comme je ne l'ai jamais aimé, il résulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec lui aujourd'hui que je ne l'étais hier. -- Partons alors. Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait à la porte et les conduisit au Palais-Royal. En chemin, Raoul se forgeait un thème. Seul dépositaire des deux secrets, il ne désespérait pas de conclure un accommodement entre les deux parties. Il se savait influent près de Buckingham; il connaissait son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui paraissaient donc point désespérées. En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumière, où les femmes les plus belles et les plus illustres de la cour s'agitaient comme des astres dans leur atmosphère de flammes, Raoul ne put s'empêcher d'oublier un instant de Guiche pour regarder Louise, qui, au milieu de ses compagnes, pareille à une colombe fascinée, dévorait des yeux le cercle royal, tout éblouissant de diamants et d'or. Les hommes étaient debout, le roi seul était assis. Raoul aperçut Buckingham. Il était à dix pas de Monsieur, dans un groupe de Français et d'Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et l'incomparable magnificence de ses habits. Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le père, et ce souvenir ne faisait aucun tort au fils. Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de Belle-Île. -- Je ne puis l'aborder dans ce moment, dit Raoul. -- Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l'heure. Je brûle. -- Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d'Artagnan, qui, magnifique dans son habit neuf de capitaine des mousquetaires, venait de faire dans la galerie une entrée de conquérant. Et il se dirigea vers d'Artagnan. -- Le comte de La Fère vous cherchait, chevalier, dit Raoul. -- Oui, répondit d'Artagnan, je le quitte. -- J'avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la nuit ensemble. -- Rendez-vous est pris pour nous retrouver. Et tout en répondant à Raoul, d'Artagnan promenait ses regards distraits à droite et à gauche, cherchant dans la foule quelqu'un ou dans l'appartement quelque chose. Tout à coup son oeil devint fixe comme celui de l'aigle qui aperçoit sa proie. Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et d'Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer à qui s'adressait ce coup d'oeil si curieux et si fier du capitaine. -- Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n'y a que vous qui puissiez me rendre un service. -- Lequel, mon cher vicomte? -- Il s'agit d'aller déranger M. de Buckingham, à qui j'ai deux mots à dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous comprenez que ce n'est point moi qui puis me jeter au milieu de la conversation. -- Ah! ah! M. Fouquet; il est là? demanda d'Artagnan. -- Le voyez-vous? Tenez. -- Oui, ma foi! Et tu crois que j'ai plus de droits que toi? -- Vous êtes un homme plus considérable. -- Ah! c'est vrai, je suis capitaine des mousquetaires; il y a si longtemps qu'on me promettait ce grade et si peu de temps que je l'ai, que j'oublie toujours ma dignité. -- Vous me rendrez ce service, n'est-ce pas? -- M. Fouquet, diable! -- Avez-vous quelque chose contre lui? -- Non, ce serait plutôt lui qui aurait quelque chose contre moi; mais enfin, comme il faudra qu'un jour ou l'autre... -- Tenez, je crois qu'il vous regarde; ou bien serait-ce?... -- Non, non, tu ne te trompes pas, c'est bien à moi qu'il fait cet honneur. -- Le moment est bon, alors. -- Tu crois? -- Allez, je vous en prie. -- J'y vais. De Guiche ne perdait pas de vue Raoul; Raoul lui fit signe que tout était arrangé. D'Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet comme les autres. -- Bonjour, monsieur d'Artagnan. Nous parlions de Belle-Île-en- Mer, dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du regard qui demandent la moitié de la vie pour être bien appris, et auxquels certaines gens, malgré toute leur étude, n'arrivent jamais. -- De Belle-Île-en-Mer? Ah! ah! fit d'Artagnan. C'est à vous, je crois, monsieur Fouquet? -- Monsieur vient de me dire qu'il l'avait donnée au roi, dit Buckingham. Serviteur, monsieur d'Artagnan. -- Connaissez-vous Belle-Île, chevalier? demanda Fouquet au mousquetaire. -- J'y ai été une seule fois, monsieur, répondit d'Artagnan en homme d'esprit et en galant homme. -- Y êtes-vous resté longtemps? -- À peine une journée, monseigneur. -- Et vous y avez vu? -- Tout ce qu'on peut voir en un jour. -- C'est beaucoup d'un jour quand on a votre regard, monsieur. D'Artagnan s'inclina. Pendant ce temps, Raoul faisait signe à Buckingham. -- Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse le capitaine, qui se connaît mieux que moi en bastions, en escarpes et en contrescarpes, et je vais rejoindre un ami qui me fait signe. Vous comprenez... En effet, Buckingham se détacha du groupe et s'avança vers Raoul, mais tout en s'arrêtant un instant à la table où jouaient Madame, la reine mère, la jeune reine et le roi. -- Allons, Raoul, dit de Guiche, le voilà; ferme et vite! Buckingham en effet, après avoir présenté un compliment à Madame, continuait son chemin vers Raoul. Raoul vint au-devant de lui. De Guiche demeura à sa place. Il le suivit des yeux. La manoeuvre était combinée de telle façon que la rencontre des deux jeunes gens eut lieu dans l'espace resté vide entre le groupe du jeu et la galerie où se promenaient, en s'arrêtant de temps en temps, pour causer, quelques braves gentilshommes. Mais, au moment où les deux lignes allaient s'unir, elles furent rompues par une troisième. C'était Monsieur qui s'avançait vers le duc de Buckingham. Monsieur avait sur ses lèvres roses et pommadées son plus charmant sourire. -- Eh! mon Dieu! dit-il avec une affectueuse politesse, que vient- on de m'apprendre, mon cher duc? Buckingham se retourna: il n'avait pas vu venir Monsieur; il avait entendu sa voix, voilà tout. Il tressaillit malgré lui. Une légère pâleur envahit ses joues. -- Monseigneur, demanda-t-il, qu'a-t-on dit à Votre Altesse qui paraisse lui causer ce grand étonnement? -- Une chose qui me désespère, monsieur, dit le prince, une chose qui sera un deuil pour toute la cour. -- Ah! Votre Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois qu'elle veut parler de mon départ. -- Justement. -- Hélas! monseigneur, à Paris depuis cinq à six jours à peine, mon départ ne peut être un deuil que pour moi. De Guiche entendit le mot de la place où il était resté et tressaillit à son tour. -- Son départ! murmura-t-il. Que dit-il donc? Philippe continua avec son même air gracieux: -- Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, monsieur, je conçois cela; on sait que Sa Majesté Charles II, qui se connaît en gentilshommes, ne peut se passer de vous. Mais que nous vous perdions sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc l'expression des miens. -- Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la cour de France... -- C'est qu'on vous rappelle, je comprends cela; mais enfin, si vous croyez que mon désir ait quelque poids près du roi, je m'offre à supplier Sa Majesté Charles II de vous laisser avec nous quelque temps encore. -- Tant d'obligeance me comble, monseigneur, répondit Buckingham; mais j'ai reçu des ordres précis. Mon séjour en France était limité; je l'ai prolongé au risque de déplaire à mon gracieux souverain. Aujourd'hui seulement, je me rappelle que, depuis quatre jours, je devrais être parti. -- Oh! fit Monsieur. -- Oui, mais, ajouta Buckingham en élevant la voix, même de manière à être entendu des princesses, mais je ressemble à cet homme de l'orient qui, pendant plusieurs jours, devint fou d'avoir fait un beau rêve, et qui, un beau matin, se réveilla guéri, c'est-à-dire raisonnable. La cour de France a des enivrements qui peuvent ressembler à ce rêve, monseigneur, mais on se réveille enfin et l'on part. Je ne saurais donc prolonger mon séjour comme Votre Altesse veut bien me le demander. -- Et quand partez-vous? demanda Philippe d'un air plein de sollicitude. -- Demain, monseigneur... Mes équipages sont prêts depuis trois jours. Le duc d'Orléans fit un mouvement de tête qui signifiait: «Puisque c'est une résolution prise, duc, il n'y a rien à dire.» Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra celui d'Anne d'Autriche, qui le remercia et l'approuva par un geste. Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire le serrement de son coeur. Monsieur s'éloigna par où il était venu. Mais en même temps, du côté opposé, s'avançait de Guiche. Raoul craignit que l'impatient jeune homme ne vînt faire la proposition lui même, et se jeta au- devant de lui. -- Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Guiche en tendant ses deux mains au duc et en l'entraînant derrière une colonne... Oh! duc, duc! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je vous ai écrit; j'étais un fou! Rendez-moi ma lettre! -- C'est vrai, répliqua le jeune duc avec un sourire mélancolique, vous ne pouvez plus m'en vouloir. -- Oh! duc, duc, excusez-moi!... Mon amitié, mon amitié éternelle... -- Pourquoi, en effet, m'en voudriez-vous, comte, du moment où je la quitte, du moment où je ne la verrai plus? Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa présence était désormais inutile entre ces deux jeunes gens qui n'avaient plus que des paroles amies, il recula de quelques pas. Ce mouvement le rapprocha de de Wardes. De Wardes parlait du départ de Buckingham. Son interlocuteur était le chevalier de Lorraine. -- Sage retraite! disait de Wardes. -- Pourquoi cela? -- Parce qu'il économise un coup d'épée au cher duc. Et tous se mirent à rire. Raoul, indigné, se retourna, le sourcil froncé, le sang aux tempes, la bouche dédaigneuse. Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura ferme et attendit. -- Monsieur, dit Raoul à de Wardes, vous ne vous déshabituerez donc pas d'insulter les absents? Hier, c'était M. d'Artagnan; aujourd'hui, c'est M. de Buckingham. -- Monsieur, monsieur, dit de Wardes, vous savez bien que parfois aussi j'insulte ceux qui sont là. De Wardes touchait Raoul, leurs épaules s'appuyaient l'une à l'autre, leurs visages se penchaient l'un vers l'autre comme pour s'embraser réciproquement du feu de leur souffle et de leur colère. On sentait que l'un était au sommet de sa haine, l'autre au bout de sa patience. Tout à coup ils entendirent une voix pleine de grâce et de politesse qui disait derrière eux: -- On m'a nommé, je crois. Ils se retournèrent: c'était d'Artagnan qui l'oeil souriant et la bouche en coeur, venait de poser sa main sur l'épaule de de Wardes. Raoul s'écarta d'un pas pour faire place au mousquetaire. De Wardes frissonna par tout le corps, pâlit, mais ne bougea point. D'Artagnan, toujours avec son sourire, prit la place que Raoul lui abandonnait. -- Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, j'ai à causer avec vous. Ne vous éloignez pas, Raoul; tout le monde peut entendre ce que j'ai à dire à M. de Wardes. Puis son sourire s'effaça, et son regard devint froid et aigu comme une lame d'acier. -- Je suis à vos ordres, monsieur, dit de Wardes. -- Monsieur, reprit d'Artagnan, depuis longtemps je cherchais l'occasion de causer avec vous; aujourd'hui seulement, je l'ai trouvée. Quant au lieu, il est mal choisi, j'en conviens; mais si vous voulez vous donner la peine de venir jusque chez moi, mon chez-moi est justement dans l'escalier qui aboutit à la galerie. -- Je vous suis, monsieur, dit de Wardes. -- Est-ce que vous êtes seul ici, monsieur? fit d'Artagnan. -- Non pas, j'ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de mes amis. -- Bien, dit d'Artagnan; mais deux personnes, c'est peu. Vous en trouverez bien encore quelques-unes, n'est-ce pas? -- Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas où d'Artagnan voulait en venir. Tant que vous en voudrez. -- Des amis? -- Oui, monsieur. -- De bons amis? -- Sans doute. -- Eh bien! faites-en provision, je vous prie. Et vous, Raoul, venez... Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. de Buckingham, s'il vous plaît. -- Oh! mon Dieu, monsieur, que de tapage! répondit de Wardes en essayant de sourire. Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui recommander la patience. -- Je suis toujours impassible. Donc, je vous attends, monsieur, dit-il. -- Attendez-moi. -- Alors, au revoir! Et il se dirigea du côté de son appartement. La chambre de d'Artagnan n'était point solitaire: le comte de La Fère attendait, assis dans l'embrasure d'une fenêtre. -- Eh bien? demanda-t-il à d'Artagnan en le voyant rentrer. -- Eh bien! dit celui-ci, M. de Wardes veut bien m'accorder l'honneur de me faire une petite visite, en compagnie de quelques- uns de ses amis et des nôtres. En effet, derrière le mousquetaire apparurent de Wardes et Manicamp. De Guiche et Buckingham les suivaient, assez surpris et ne sachant ce qu'on leur voulait. Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en entrant, sur toutes les parties de la chambre. Il aperçut le comte et alla se placer près de lui. D'Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il était capable. Il avait conservé sa physionomie calme et polie. Tous ceux qui se trouvaient là étaient des hommes de distinction occupant un poste à la cour. Puis, lorsqu'il eut fait à chacun ses excuses du dérangement qu'il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui, malgré sa puissance sur lui-même, ne pouvait empêcher sa physionomie d'exprimer une surprise mêlée d'inquiétude. -- Monsieur, dit-il, maintenant que nous voici hors du palais du roi, maintenant que nous pouvons causer tout haut sans manquer aux convenances, je vais vous faire savoir pourquoi j'ai pris la liberté de vous prier de passer chez moi et d'y convoquer en même temps ces messieurs. J'ai appris, par M. le comte de La Fère, mon ami, les bruits injurieux que vous semiez sur mon compte; vous m'avez dit que vous me teniez pour votre ennemi mortel, attendu que j'étais, dites-vous, celui de votre père. -- C'est vrai, monsieur, j'ai dit cela, reprit de Wardes, dont la pâleur se colora d'une légère flamme. -- Ainsi, vous m'accusez d'un crime, d'une faute ou d'une lâcheté. Je vous prie de préciser votre accusation. -- Devant témoins, monsieur? -- Oui, sans doute, devant témoins, et vous voyez que je les ai choisis experts en matière d'honneur. -- Vous n'appréciez pas ma délicatesse, monsieur. Je vous ai accusé, c'est vrai; mais j'ai gardé le secret sur l'accusation. Je ne suis entré dans aucun détail, je me suis contenté d'exprimer ma haine devant des personnes pour lesquelles c'était presque un devoir de vous la faire connaître. Vous ne m'avez pas tenu compte de ma discrétion, quoique vous fussiez intéressé à mon silence. Je ne reconnais point là votre prudence habituelle, monsieur d'Artagnan. D'Artagnan se mordit le coin de la moustache. -- Monsieur, dit-il, j'ai déjà eu l'honneur de vous prier d'articuler les griefs que vous aviez contre moi. -- Tout haut? -- Parbleu! -- Je parlerai donc. -- Parlez, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant, nous vous écoutons tous. -- Eh bien! monsieur, il s'agit, non pas d'un tort envers moi, mais d'un tort envers mon père. -- Vous l'avez déjà dit. -- Oui, mais il y a certaines choses qu'on n'aborde qu'avec hésitation. -- Si cette hésitation existe réellement, je vous prie de la surmonter, monsieur. -- Même dans le cas où il s'agirait d'une action honteuse? -- Dans tous les cas. Les témoins de cette scène commencèrent par se regarder entre eux avec une certaine inquiétude. Cependant, ils se rassurèrent en voyant que le visage de d'Artagnan ne manifestait aucune émotion. De Wardes gardait le silence. -- Parlez, monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous nous faites attendre. -- Eh bien! écoutez. Mon père aimait une femme, une femme noble; cette femme aimait mon père. D'Artagnan échangea un regard avec Athos. De Wardes continua. -- M. d'Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez- vous, se substitua, sous un déguisement, à celui qui était attendu et abusa de l'obscurité. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. Un léger murmure se fit entendre parmi les assistants. -- Oui, j'ai commis cette mauvaise action. Vous auriez dû ajouter, monsieur, puisque vous êtes si impartial, qu'à l'époque où se passa l'événement que vous me reprochez, je n'avais point encore vingt et un ans. -- L'action n'en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l'âge de raison suffit à un gentilhomme pour ne pas commettre une indélicatesse. Un nouveau murmure se fit entendre, mais d'étonnement et presque de doute. -- C'était une supercherie honteuse, en effet, dit d'Artagnan, et je n'ai point attendu que M. de Wardes me la reprochât pour me la reprocher moi-même et bien amèrement. L'âge m'a fait plus raisonnable, plus probe surtout, et j'ai expié ce tort par de longs regrets. Mais j'en appelle à vous, messieurs; cela se passait en 1626, et c'était un temps, heureusement pour vous, vous ne savez cela que par tradition, et c'était un temps où l'amour n'était pas scrupuleux, où les consciences ne distillaient pas, comme aujourd'hui, le venin et la myrrhe. Nous étions de jeunes soldats toujours battants, toujours battus, toujours l'épée hors du fourreau ou tout au moins à moitié tirée, toujours entre deux morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait pressés. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens encore, monsieur de Wardes. -- Oui, monsieur, je comprends cela, car l'action comportait le repentir; mais vous n'en avez pas moins causé la perte d'une femme. Celle dont vous parlez, voilée par sa honte, courbée sous son affront, celle dont vous parlez a fui, elle a quitté la France, et l'on n'a jamais su ce qu'elle était devenue... -- Oh! fit le comte de La Fère en étendant le bras vers de Wardes avec un sinistre sourire, si fait, monsieur, on l'a vue, et il est même ici quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent la reconnaître au portrait que j'en vais faire. C'était une femme de vingt-cinq ans, mince, pâle, blonde, qui s'était mariée en Angleterre. -- Mariée? fit de Wardes. -- Ah! vous ignoriez qu'elle fût mariée? Vous voyez que nous sommes mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous qu'on l'appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom à cette qualification? -- Oui, monsieur, je sais cela. -- Mon Dieu! murmura Buckingham. -- Eh bien! cette femme, qui venait d'Angleterre, retourna en Angleterre, après avoir trois fois conspiré la mort de M. d'Artagnan. C'était justice, n'est-ce pas? Je le veux bien, M. d'Artagnan l'avait insultée. Mais ce qui n'est plus justice, c'est qu'en Angleterre, par ses séductions, cette femme conquit un jeune homme qui était au service de lord de Winter, et que l'on nommait Felton. Vous pâlissez, milord de Buckingham? vos yeux s'allument à la fois de colère et de douleur? Alors, achevez le récit, milord, et dites à M. de Wardes quelle était cette femme qui mit le couteau à la main de l'assassin de votre père. Un cri s'échappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un mouchoir sur son front inondé de sueur. Un grand silence s'était fait parmi tous les assistants. -- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d'Artagnan, que ce récit avait d'autant plus impressionné que ses propres souvenirs se ravivaient aux paroles d'Athos; vous voyez que mon crime n'est point la cause d'une perte d'âme, et que l'âme était bel et bien perdue avant mon regret. C'est donc bien un acte de conscience. Or, maintenant que ceci est établi, il me reste, monsieur de Wardes, à vous demander bien humblement pardon de cette action honteuse, comme bien certainement j'eusse demandé pardon à M. votre père, s'il vivait encore, et si je l'eusse rencontré après mon retour en France depuis la mort de Charles Ier. -- Mais c'est trop, monsieur d'Artagnan, s'écrièrent vivement plusieurs voix. -- Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur de Wardes, j'espère que tout est fini entre nous deux, et qu'il ne vous arrivera plus de mal parler de moi. C'est une affaire purgée, n'est-ce pas? De Wardes s'inclina en balbutiant. -- J'espère aussi, continua d'Artagnan en se rapprochant du jeune homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en avez la fâcheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi parfait que vous l'êtes, vous qui reprochez une vétille de jeunesse à un vieux soldat, après trente-cinq ans, vous, dis-je, qui arborez cette pureté de conscience, vous prenez de votre côté, l'engagement tacite de ne rien faire contre la conscience et l'honneur. Or, écoutez bien ce qui me reste à vous dire, monsieur de Wardes. Gardez-vous qu'une histoire où votre nom figurera ne parvienne à mes oreilles. -- Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien. -- Oh! je n'ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d'Artagnan, et vous êtes condamné à m'entendre encore. Le cercle se rapprocha curieusement. -- Vous parliez haut tout à l'heure de l'honneur d'une femme et de l'honneur de votre père; vous nous avez plu en parlant ainsi, car il est doux de songer que ce sentiment de délicatesse et de probité qui ne vivait pas, à ce qu'il paraît, dans notre âme, vit dans l'âme de nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune homme à l'âge où d'habitude on se fait le larron de l'honneur des femmes, il est beau de voir ce jeune homme le respecter et le défendre. De Wardes serrait les lèvres et les poings, évidemment fort inquiet de savoir comment finirait ce discours dont l'exorde s'annonçait si mal. -- Comment se fait-il donc alors, continua d'Artagnan, que vous vous soyez permis de dire à M. le vicomte de Bragelonne qu'il ne connaissait point sa mère? Les yeux de Raoul étincelèrent. -- Oh! s'écria-t-il en s'élançant, monsieur le chevalier, monsieur le chevalier, c'est une affaire qui m'est personnelle. De Wardes sourit méchamment. D'Artagnan repoussa Raoul du bras. -- Ne m'interrompez pas, jeune homme, dit-il. Et dominant de Wardes du regard: -- Je traite ici une question qui ne se résout point par l'épée, continua-t-il. Je la traite devant des hommes d'honneur, qui tous ont mis plus d'une fois l'épée à la main. Je les ai choisis exprès. Or, ces messieurs savent que tout secret pour lequel on se bat cesse d'être un secret. Je réitère donc ma question à M. de Wardes: À quel propos avez-vous offensé ce jeune homme en offensant à la fois son père et sa mère? -- Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres, quand on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont à la disposition d'un galant homme. -- Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, à l'aide desquels un galant homme peut soutenir une méchante parole? -- Par l'épée. -- Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais encore de religion et d'honneur; vous exposez la vie de plusieurs hommes, sans parler de la vôtre, qui me paraît fort aventurée. Or, toute mode passe, monsieur, et la mode est passée des rencontres, sans compter les édits de Sa Majesté qui défendent le duel. Donc, pour être conséquent avec vos idées de chevalerie, vous allez présenter vos excuses à M. Raoul de Bragelonne; vous lui direz que vous regrettez d'avoir tenu un propos léger; que la noblesse et la pureté de sa race sont écrites non seulement dans son coeur, mais encore dans toutes les actions de sa vie. Vous allez faire cela, monsieur de Wardes, comme je l'ai fait tout à l'heure, moi, vieux capitaine, devant votre moustache d'enfant. -- Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes. -- Eh bien! il arrivera... -- Ce que vous croyez empêcher, dit de Wardes en riant; il arrivera que votre logique de conciliation aboutira à une violation des défenses du roi. -- Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous êtes dans l'erreur. -- Qu'arrivera-t-il donc, alors? -- Il arrivera que j'irai trouver le roi, avec qui je suis assez bien; le roi, à qui j'ai eu le bonheur de rendre quelques services qui datent d'un temps où vous n'étiez pas encore né; le roi, enfin, qui, sur ma demande, vient de m'envoyer un ordre en blanc pour M. Baisemeaux de Montlezun gouverneur de la Bastille, et que je dirai au roi: «Sire, un homme à insulté lâchement M. de Bragelonne dans la personne de sa mère. J'ai écrit le nom de cet homme sur la lettre de cachet que Votre Majesté a bien voulu me donner, de sorte que M. de Wardes est à la Bastille pour trois ans.» Et d'Artagnan, tirant de sa poche l'ordre signé du roi, le tendit à de Wardes. Puis, voyant que le jeune homme n'était pas bien convaincu, et prenait l'avis pour une menace vaine, il haussa les épaules et se dirigea froidement vers la table sur laquelle étaient une écritoire et une plume dont la longueur eût épouvanté le topographe Porthos. Alors de Wardes vit que la menace était on ne peut plus sérieuse; la Bastille, à cette époque, était déjà chose effrayante. Il fit un pas vers Raoul, et d'une voix presque inintelligible: -- Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m'a dictées tout à l'heure M. d'Artagnan, et que force m'est de vous faire. -- Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la plus grande tranquillité; vous vous trompez sur les termes. Je n'ai pas dit: «Et que force m'est de vous faire.» J'ai dit: «Et que ma conscience me porte à vous faire.» Ce mot vaut mieux que l'autre, croyez-moi; il vaudra d'autant mieux qu'il sera l'expression plus vraie de vos sentiments. -- J'y souscris donc, dit de Wardes; mais, en vérité messieurs, avouez qu'un coup d'épée au travers du corps, comme on se le donnait autrefois, valait mieux qu'une pareille tyrannie. -- Non, monsieur, répondit Buckingham, car le coup d'épée ne signifie pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il signifie seulement que vous êtes plus ou moins adroit. -- Monsieur! s'écria de Wardes. -- Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit d'Artagnan coupant la parole à de Wardes, et je vous rends service en vous arrêtant là. -- Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes. -- Absolument tout, répondit d'Artagnan, et ces messieurs et moi sommes satisfaits de vous. -- Croyez-moi, monsieur, répondit de Wardes, vos conciliations ne sont pas heureuses! -- Et pourquoi cela? -- Parce que nous allons nous séparer, je le gagerais, M. de Bragelonne et moi, plus ennemis que jamais. -- Vous vous trompez quant à moi, monsieur, répondit Raoul, et je ne conserve pas contre vous un atome de fiel dans le coeur. Ce dernier coup écrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui en homme égaré. D'Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien voulu assister à l'explication, et chacun se retira en lui donnant la main. Pas une main ne se tendit vers de Wardes. -- Oh! s'écria le jeune homme succombant à la rage qui lui mangeait le coeur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger! -- Si fait, monsieur, car je suis là, moi, dit à son oreille une voix toute chargée de menaces. De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, resté sans doute dans cette intention, venait de s'approcher de lui. -- Vous, monsieur! s'écria de Wardes. -- Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur; moi, je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour l'Angleterre. J'ai amassé aussi du désespoir et de la rage, moi. J'ai donc, comme vous, besoin de me venger sur quelqu'un. J'approuve fort les principes de M. d'Artagnan, mais je ne suis pas tenu de les appliquer à vous. Je suis Anglais, et je viens vous proposer à mon tour ce que vous avez inutilement proposé aux autres. -- Monsieur le duc! -- Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous êtes si fort courroucé, prenez-moi pour quintaine. Je serai à Calais dans trente-quatre heures. Venez avec moi, la route nous paraîtra moins longue ensemble que séparés. Nous tirerons l'épée là-bas, sur le sable que couvre la marée, et qui, six heures par jour, est le territoire de la France, mais pendant six autres heures le territoire de Dieu. -- C'est bien, répliqua de Wardes; j'accepte. -- Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur de Wardes, vous me rendrez, je vous en réponds, un signalé service. -- Je ferai ce que je pourrai pour vous être agréable, duc, dit de Wardes. -- Ainsi, c'est convenu, je vous emmène. -- Je serai à vos ordres. Pardieu! j'avais besoin pour me calmer d'un bon danger, d'un péril mortel. -- Eh bien! je crois que vous avez trouvé votre affaire. Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de chambre vous dira l'heure précise du départ; nous voyagerons ensemble comme deux bons amis. Je voyage d'ordinaire en homme pressé. Adieu! Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes, exaspéré, sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de la maison qu'il habitait. Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun Après la leçon un peu dure donnée à de Wardes, Athos et d'Artagnan descendirent ensemble l'escalier qui conduit à la cour du Palais- Royal. -- Voyez-vous, disait Athos à d'Artagnan, Raoul ne peut échapper tôt ou tard à ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant qu'il est méchant. -- Je connais ces drôles-là, répliqua d'Artagnan; j'ai eu affaire au père. Je vous déclare, et en ce temps j'avais de bons muscles et une sauvage assurance, je vous déclare, dis-je, que le père m'a donné du mal. Il fallait voir cependant comme j'en décousais. Ah! mon ami, on ne fait plus des assauts pareils aujourd'hui; j'avais une main qui ne pouvait rester un moment en place, une main de vif-argent, vous le savez, Athos, vous m'avez vu à l'oeuvre. Ce n'était plus un simple morceau d'acier, c'était un serpent qui prenait toutes ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir à placer convenablement sa tête, c'est-à-dire sa morsure; je me donnais six pieds, puis trois, je pressais l'ennemi corps à corps, puis je me jetais à dix pieds. Il n'y avait pas force humaine capable de résister à ce féroce entrain. Eh bien! de Wardes le père, avec sa bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m'occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, à l'issue du combat, étaient fatigués. -- Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul facilement lorsqu'on le cherche. -- D'accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n'en veut point à de Wardes, il l'a dit: il attendra d'être provoqué; alors sa position est bonne. Le roi ne peut se fâcher; d'ailleurs, nous saurons le moyen de calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces inquiétudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisément? -- Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu'il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s'il rencontre de Wardes, la bombe éclatera. -- Nous empêcherons l'éclat, cher ami. -- Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d'aujourd'hui. J'ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m'ennuie à Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m'en retourner à Blois. -- Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez à votre origine et à la destinée de votre âme! Les hommes de votre trempe sont faits pour aller jusqu'au dernier jour dans la plénitude de leurs facultés. Voyez ma vieille épée de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d'hiver, en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m'en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyauté, votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous êtes l'homme qu'il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici: M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole. -- Allons, dit Athos en souriant, voilà d'Artagnan qui, après m'avoir élevé aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du haut de l'Olympe et m'aplatit sur terre. J'ai des ambitions plus grandes, ami. Être ministre, être esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m'appeler quelquefois le grand Athos. Or, je vous défie, si j'étais ministre, de me confirmer cette épithète. Non, non, je ne me livre pas ainsi. -- Alors n'en parlons plus; abdiquez tout, même la fraternité! -- Oh! cher ami, c'est presque dur, ce que vous me dites là! D'Artagnan serra vivement la main d'Athos. -- Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je suis à Paris. -- Eh bien! alors, je retournerai à Blois. Ce soir, vous me direz adieu; demain, au point du jour, je remonterai à cheval. -- Vous ne pouvez pas rentrer seul à votre hôtel; pourquoi n'avez- vous pas amené Grimaud? -- Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux se fatigue aisément. Il est venu avec moi de Blois, et je l'ai forcé de garder le logis; car s'il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter les quarante lieues qui nous séparent de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens à mon Grimaud. -- Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Holà! quelqu'un! Et d'Artagnan se pencha sur la rampe dorée. Sept ou huit têtes de mousquetaires apparurent. -- Quelqu'un de bonne volonté pour escorter M. le comte de La Fère, cria d'Artagnan. -- Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne saurais ainsi déranger des gentilshommes. -- J'escorterais bien Monsieur, dit quelqu'un, si je n'avais à parler à M. d'Artagnan. -- Qui est là? fit d'Artagnan en cherchant dans la pénombre. -- Moi, cher monsieur d'Artagnan. -- Dieu me pardonne, si ce n'est pas la voix de Baisemeaux! -- Moi-même, monsieur. -- Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous là dans la cour? -- J'attends vos ordres, mon cher monsieur d'Artagnan. -- Ah! malheureux que je suis, pensa d'Artagnan; c'est vrai, vous avez été prévenu pour une arrestation; mais venir vous-même au lieu d'envoyer un écuyer! -- Je suis venu parce que j'avais à vous parler. -- Et vous ne m'avez pas fait prévenir? -- J'attendais, dit timidement M. Baisemeaux. -- Je vous quitte. Adieu, d'Artagnan, fit Athos à son ami. -- Pas avant que je vous présente M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur du château de la Bastille. Baisemeaux salua. Athos également. -- Mais vous devez vous connaître, ajouta d'Artagnan. -- J'ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos. -- Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui nous fîmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal. -- Parfaitement, dit Athos en prenant congé avec affabilité. -- M. le comte de La Fère, qui avait nom de guerre Athos, dit d'Artagnan à l'oreille de Baisemeaux. -- Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux. -- Précisément. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous? -- S'il vous plaît! -- D'abord, quant aux ordres, c'est fait, pas d'ordres. Le roi renonce à faire arrêter la personne en question. -- Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir. -- Comment, tant pis? s'écria d'Artagnan en riant. -- Sans doute, s'écria le gouverneur de la Bastille, mes prisonniers sont mes rentes, à moi. -- Eh! c'est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-là. -- Donc, pas d'ordres? Et Baisemeaux soupira encore. -- C'est vous, reprit-il, qui avez une belle position: capitaine- lieutenant des mousquetaires! -- C'est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez à m'envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier château de France. -- Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux. -- Vous dites cela comme un pénitent, mordioux! Je changerai mes bénéfices contre les vôtres, si vous voulez? -- Ne parlons pas bénéfices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas me fendre l'âme. -- Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez peur d'être arrêté, vous qui gardez ceux qu'on arrête. -- Je regarde qu'on nous voit et qu'on nous entend, et qu'il serait plus sûr de causer à l'écart, si vous m'accordiez cette faveur. -- Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs contrits. Soyez à l'aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la Bastille. -- Plût au Ciel! -- Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il fait un clair de lune superbe, et le long des chênes, sous les arbres, vous me conterez votre histoire lugubre. Venez. Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras, comme il l'avait dit, et avec sa brusque bonhomie: -- Allons, flamberge au vent! dit-il, dégoisez. Baisemeaux, que voulez vous me dire? -- Ce sera bien long. -- Vous aimez donc mieux vous lamenter? M'est avis que ce sera plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos pigeons de la Bastille. -- Quand cela serait, cher monsieur d'Artagnan? -- Vous m'étonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous faites l'homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une glace, vous y verrez que vous êtes grassouillet, fleuri, gras et rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumés, et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne paraîtriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein? -- Tout cela est vrai... -- Pardieu! je le sais bien que c'est vrai, vrai comme les cinquante mille livres de bénéfice. Le petit Baisemeaux frappa du pied. -- Là, là! dit d'Artagnan, je m'en vais vous faire votre compte; vous étiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille livres par an; vous les avez touchées douze ans, soit cent quarante mille livres. -- Douze mille livres! Êtes-vous fou! s'écria Baisemeaux Le vieux grigou n'a jamais donné que six mille, et les charges de la place allaient à six mille cinq cents. M. Colbert, qui m'avait fait rogner les six mille autres livres, daignait me faire toucher cinquante pistoles comme gratification. En sorte que, sans ce petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n'eusse pas fait honneur à mes affaires. -- Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la Bastille. Là, j'espère, vous êtes nourri, logé; vous avez six mille livres de traitement. -- Soit. -- Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l'un dans l'autre, vous rapportent mille livres. -- Je n'en disconviens pas. -- C'est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis trois ans, c'est donc cent cinquante mille livres que vous avez. -- Vous oubliez un détail, cher monsieur d'Artagnan. -- Lequel? -- C'est que, vous, vous avez reçu la charge de capitaine des mains du roi. -- Je le sais bien. -- Tandis que, moi, j'ai reçu celle de gouverneur de MM. Tremblay et Louvière. -- C'est juste, et Tremblay n'était pas homme à vous laisser sa charge pour rien. -- Oh! Louvière non plus. Il en résulte que j'ai donné soixante- quinze mille livres à Tremblay pour sa part. -- Joli! Et à Louvière? -- Autant. -- Tout de suite? -- Non pas, c'eût été impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutôt M. de Mazarin ne voulait pas paraître destituer ces deux gaillards issus de la barricade; il a donc souffert qu'ils fissent pour se retirer des conditions léonines. -- Quelles conditions? -- Frémissez!... trois années du revenu comme pot-de-vin. -- Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passé dans leurs mains? -- Juste. -- Et outre cela? -- Une somme de quinze mille écus ou cinquante mille pistoles, comme il vous plaira, en trois paiements. -- C'est exorbitant. -- Ce n'est pas tout. -- Allons donc! -- Faute à moi de remplir l'une des conditions, ces messieurs rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi. -- C'est énorme, c'est incroyable! -- C'est comme cela. -- Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami, pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accordé cette prétendue faveur? Il était plus simple de vous la refuser. -- Oh! oui! mais il a eu la main forcée par mon protecteur. -- Votre protecteur! qui cela? -- Parbleu! un de vos amis, M. d'Herblay. -- M. d'Herblay? Aramis? -- Aramis, précisément, il a été charmant pour moi. -- Charmant! de vous faire passer sous ces fourches? -- Écoutez donc! je voulais quitter le service du cardinal. M. d'Herblay parla pour moi à Louvière et à Tremblay; ils résistèrent; j'avais envie de la place, car je sais ce qu'elle peut donner; je m'ouvris à M. d'Herblay sur ma détresse: il m'offrit de répondre pour moi à chaque paiement. -- Bah! Aramis? Oh! vous me stupéfiez. Aramis répondit pour vous? -- En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louvière se démirent; j'ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque année de bénéfice à un de ces deux messieurs; chaque année aussi, en mai, M. d'Herblay vint lui-même à la Bastille m'apporter deux mille cinq cents pistoles pour distribuer à mes crocodiles. -- Alors, vous devez cent cinquante mille livres à Aramis? -- Eh! voilà mon désespoir, je ne lui en dois que cent mille. -- Je ne vous comprends pas parfaitement. -- Eh! sans doute, il n'est venu que deux ans. Mais aujourd’hui nous sommes le 31 mai, et il n'est pas venu, et c'est demain l'échéance, à midi. Et demain, si je n'ai pas payé, ces messieurs, aux termes du contrat, peuvent rentrer dans le marché; je serai dépouillé et j'aurai travaillé trois ans et donné deux cent cinquante mille livres pour rien, mon cher monsieur d'Artagnan, pour rien absolument. -- Voilà qui est curieux, murmura d'Artagnan. -- Concevez-vous maintenant que je puisse avoir un pli sur le front? -- Oh! oui. -- Concevez-vous que, malgré cette rondeur de fromage et cette fraîcheur de pomme d'api, malgré ces yeux brillants comme des charbons allumés, je sois arrivé à craindre de n'avoir plus même un fromage ni une pomme d'api à manger, et de n'avoir plus que des yeux pour pleurer? -- C'est désolant. -- Je suis donc venu à vous, monsieur d'Artagnan, car vous seul pouvez me tirer de peine. -- Comment cela? -- Vous connaissez l'abbé d'Herblay? -- Pardieu! -- Vous le connaissez mystérieux? -- Oh! oui. -- Vous pouvez me donner l'adresse de son presbytère, car j'ai cherché à Noisy-le-Sec, et il n'y est plus. -- Parbleu! il est évêque de Vannes. -- Vannes, en Bretagne? -- Oui. Le petit homme se mit à s'arracher les cheveux. -- Hélas! dit-il, comment aller à Vannes d'ici demain à midi?... Je suis un homme perdu. Vannes! Vannes! criait Baisemeaux. -- Votre désespoir me fait mal. Écoutez donc, un évêque ne réside pas toujours; Mgr d'Herblay pourrait n'être pas si loin que vous le craignez. -- Oh! dites-moi son adresse. -- Je ne sais, mon ami. -- Décidément me voilà perdu! Je vais aller me jeter aux pieds du roi. -- Mais, Baisemeaux, vous m'étonnez; comment, la Bastille pouvant produire cinquante mille livres, n'avez-vous pas poussé la vis pour en faire produire cent mille? -- Parce que je suis un honnête homme, cher monsieur d'Artagnan, et que mes prisonniers sont nourris comme des potentats. -- Pardieu! vous voilà bien avancé; donnez-vous une bonne indigestion avec vos belles nourritures, et crevez-moi d'ici à demain midi. -- Cruel! il a le coeur de rire. -- Non, vous m'affligez... Voyons, Baisemeaux, avez-vous une parole d'honneur? -- Oh! capitaine! -- Eh bien! donnez-moi votre parole que vous n'ouvrirez la bouche à personne de ce que je vais vous dire. -- Jamais! jamais! -- Vous voulez mettre la main sur Aramis? -- À tout prix! -- Eh bien! allez trouver M. Fouquet. -- Quel rapport... -- Mais que vous êtes!... Où est Vannes? -- Dame!... -- Vannes est dans le diocèse de Belle-Île, ou Belle-Île dans le diocèse de Vannes. Belle-Île est à M. Fouquet: M. Fouquet a fait nommer M. d'Herblay à cet évêché. -- Vous m'ouvrez les yeux et vous me rendez la vie. -- Tant mieux. Allez donc dire tout simplement à M. Fouquet que vous désirez parler à M. d'Herblay. -- C'est vrai! c'est vrai! s'écria Baisemeaux transporté. -- Et, fit d'Artagnan en l'arrêtant avec un regard sévère, la parole d'honneur? -- Oh! sacrée! répliqua le petit homme en s'apprêtant à courir. -- Où allez-vous? -- Chez M. Fouquet. -- Non pas, M. Fouquet est au jeu du roi. Que vous alliez chez M. Fouquet demain de bonne heure, c'est tout ce que vous pouvez faire. -- J'irai; merci! -- Bonne chance! -- Merci! -- Voilà une drôle d'histoire, murmura d'Artagnan, qui, après avoir quitté Baisemeaux, remonta lentement son escalier. Quel diable d'intérêt Aramis peut-il avoir à obliger ainsi Baisemeaux? Hein!... nous saurons cela un jour ou l'autre. Chapitre XCVI -- Le jeu du roi Fouquet assistait, comme l'avait dit d'Artagnan, au jeu du roi. Il semblait que le départ de Buckingham eût jeté du baume sur tous les coeurs ulcérés la veille. Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux à sa mère. Le comte de Guiche ne pouvait se séparer de Buckingham, et, tout en jouant, il s'entretenait avec lui des éventualités de son voyage... Buckingham, rêveur et affectueux comme un homme de coeur qui a pris son parti, écoutait le comte et adressait de temps en temps à Madame un regard de regrets et de tendresse éperdue. La princesse, au sein de son enivrement, partageait encore sa pensée entre le roi, qui jouait avec elle, Monsieur, qui la raillait doucement sur des gains considérables, et de Guiche, qui témoignait une joie extravagante. Quant à Buckingham, elle s'en occupait légèrement; pour elle, ce fugitif, ce banni était un souvenir, non plus un homme. Les coeurs légers sont ainsi faits; entiers au présent, ils rompent violemment avec tout ce qui peut déranger leurs petits calculs de bien-être égoïste. Madame se fût accommodée des sourires, des gentillesses, des soupirs de Buckingham présent; mais de loin, soupirer, sourire, s'agenouiller, à quoi bon? Le vent du détroit, qui enlève les navires pesants, où balaie-t-il les soupirs? Le sait-on? Le duc ne se dissimula point ce changement; son coeur en fut mortellement blessé. Nature délicate, fière et susceptible de profond attachement, il maudit le jour où la passion était entrée dans son coeur. Les regards qu'il envoyait à Madame se refroidirent peu à peu au souffle glacial de sa pensée. Il ne pouvait mépriser encore, mais il fut assez fort pour imposer silence aux cris tumultueux de son coeur. À mesure que Madame devinait ce changement, elle redoublait d'activité pour recouvrer le rayonnement qui lui échappait; son esprit, timide et indécis d'abord, se fit jour en brillants éclats; il fallait à tout prix qu'elle fût remarquée par-dessus tout, par-dessus le roi lui-même. Elle le fut. Les reines, malgré leur dignité, le roi, malgré les respects de l'étiquette, furent éclipsés. Les reines, roides et guindées, dès l'abord, s'humanisèrent et rirent. Madame Henriette, reine mère, fut éblouie de cet éclat qui revenait sur sa race, grâce à l'esprit de la petite-fille de Henri IV. Le roi, si jaloux comme jeune homme, si jaloux comme roi de toutes les supériorités qui l'entouraient, ne put s'empêcher de rendre les armes à cette pétulance française dont l'humeur anglaise rehaussait encore l'énergie. Il fut saisi comme un enfant par cette radieuse beauté que suscitait l'esprit. Les yeux de Madame lançaient des éclairs. La gaieté s'échappait de ses lèvres de pourpre comme la persuasion des lèvres du vieux Grec Nestor. Autour des reines et du roi, toute la cour, soumise à ces enchantements, s'apercevait, pour la première fois, qu'on pouvait rire devant le plus grand roi du monde, comme des gens dignes d'être appelés les plus polis et les plus spirituels du monde. Madame eut, dès ce soir, un succès capable d'étourdir quiconque n'eût pas pris naissance dans ces régions élevées qu'on appelle un trône et qui sont à l'abri de semblables vertiges, malgré leur hauteur. À partir de ce moment, Louis XIV regarda Madame comme un personnage. Buckingham la regarda comme une coquette digne des plus cruels supplices. De Guiche la regarda comme une divinité. Les courtisans, comme un astre dont la lumière devait devenir un foyer pour toute faveur, pour toute puissance. Cependant Louis XIV, quelques années auparavant, n'avait pas seulement daigné donner la main à ce laideron pour un ballet. Cependant Buckingham avait adoré cette coquette à deux genoux. Cependant de Guiche avait regardé cette divinité comme une femme. Cependant les courtisans n'avaient pas osé applaudir sur le passage de cet astre dans la crainte de déplaire au roi, à qui cet astre avait autrefois déplu. Voilà ce qui se passait, dans cette mémorable soirée, au jeu du roi. La jeune reine, quoique Espagnole et nièce d'Anne d'Autriche, aimait le roi et ne savait pas dissimuler. Anne d'Autriche, observatrice, comme toute femme et impérieuse comme toute reine, sentit la puissance de Madame et s'inclina tout aussitôt. Ce qui détermina la jeune reine à lever le siège et à rentrer chez elle. À peine le roi fit-il attention à ce départ, malgré les symptômes affectés d'indisposition qui l'accompagnaient. Fort des lois de l'étiquette qu'il commençait à introduire chez lui comme élément de toute relation, Louis XIV ne s'émut point; il offrit la main à Madame sans regarder Monsieur, son frère, et conduisit la jeune princesse jusqu'à la porte de son appartement. On remarqua que, sur le seuil de la porte, Sa Majesté, libre de toute contrainte ou moins forte que la situation, laissa échapper un énorme soupir. Les femmes, car elles remarquent tout, Mlle de Montalais, par exemple, ne manquèrent pas de dire à leurs compagnes: -- Le roi a soupiré. -- Madame a soupiré. C'était vrai. Madame avait soupiré sans bruit, mais avec un accompagnement bien plus dangereux pour le repos du roi. Madame avait soupiré en fermant ses beaux yeux noirs, puis elle les avait rouverts, et, tout chargés qu'ils étaient d'une indicible tristesse, elle les avait relevés sur le roi, dont le visage, à ce moment, s'était empourpré visiblement. Il résultait de cette rougeur, de ces soupirs échangés et de tout ce mouvement royal, que Montalais avait commis une indiscrétion, et que cette indiscrétion avait certainement affecté sa compagne, car Mlle de La Vallière, moins perspicace sans doute, pâlit quand rougit le roi, et, son service l'appelant chez Madame, entra toute tremblante derrière la princesse, sans songer à prendre les gants, ainsi que le cérémonial le voulait. Il est vrai que cette provinciale pouvait alléguer pour excuse le trouble où la jetait la majesté royale. En effet, Mlle de La Vallière, tout occupée de refermer la porte, avait involontairement les yeux attachés sur le roi, qui marchait à reculons. Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parler à diverses personnes mais l'on put voir qu'il n'avait pas l'esprit fort présent. Il brouilla divers comptes dont profitèrent divers seigneurs qui avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin, mauvaise mémoire, mais bonne arithmétique. Ainsi Manicamp, distrait personnage s'il en fut, que le lecteur ne s'y trompe pas, Manicamp, l'homme le plus honnête du monde, ramassa purement et simplement vingt mille livres qui traînaient sur le tapis et dont la propriété ne paraissait légitimement acquise à personne. Ainsi M. de Wardes, qui avait la tête un peu embarrassée par les affaires de la soirée, laissa-t-il soixante louis doubles qu'il avait gagnés à M. de Buckingham, et que celui- ci, incapable comme son père de salir ses mains avec une monnaie quelconque, abandonna au chandelier, ce chandelier dût il être vivant. Le roi ne recouvra un peu de son attention qu'au moment où M. Colbert, qui guettait depuis quelques instants, s'approcha, et, fort respectueusement sans doute, mais avec insistance, déposa un de ses conseils dans l'oreille encore bourdonnante de Sa Majesté. Au conseil, Louis prêta une attention nouvelle, et, aussitôt, jetant ses regards devant lui: -- Est-ce que M. Fouquet, dit-il, n'est plus là? -- Si fait, si fait, Sire, répliqua la voix du surintendant, occupé avec Buckingham. Et il s'approcha. Le roi fit un pas vers lui d'un air charmant et plein de négligence. -- Pardon, monsieur le surintendant, si je trouble votre conversation, dit Louis; mais je vous réclame partout où j'ai besoin de vous. -- Mes services sont au roi toujours, répliqua Fouquet. -- Et surtout votre caisse, dit le roi en riant d'un sourire faux. -- Ma caisse plus encore que le reste, dit froidement Fouquet. -- Voici le fait, monsieur: je veux donner une fête à Fontainebleau. Quinze jours de maison ouverte. J'ai besoin de... Il regarda obliquement Colbert. Fouquet attendit sans se troubler. -- De... dit-il. -- De quatre millions, fit le roi, répondant au sourire cruel de Colbert. -- Quatre millions? dit Fouquet en s'inclinant profondément. Et ses ongles, entrant dans sa poitrine, y creusèrent un sillon sanglant sans que la sérénité de son visage en fût un moment altérée. -- Oui, monsieur, dit le roi. -- Quand, Sire? -- Mais... prenez votre temps... C'est-à-dire... non... le plus tôt possible. -- Il faut le temps. -- Le temps! s'écria Colbert triomphant. -- Le temps de compter les écus, fit le surintendant avec un majestueux mépris; l'on ne tire et l'on ne pèse qu'un million par jour, monsieur. -- Quatre jours, alors, dit Colbert. -- Oh! répliqua Fouquet en s'adressant au roi, mes commis font des prodiges pour le service de Sa Majesté. La somme sera prête dans trois jours. Colbert pâlit à son tour. Louis le regarda étonné. Fouquet se retira sans forfanterie, sans faiblesse, souriant aux nombreux amis dans le regard desquels, seul, il sait une véritable amitié, un intérêt allant jusqu'à la compassion. Il ne fallait pas juger Fouquet sur ce sourire; Fouquet avait, en réalité, la mort dans le coeur. Quelques gouttes de sang tachaient, sous son habit, le fin tissu qui couvrait sa poitrine. L'habit cachait le sang, le sourire, la rage. À la façon dont il aborda son carrosse, ses gens devinèrent que le maître n'était pas de joyeuse humeur. Il résulta de cette intelligence que les ordres s'exécutèrent avec cette précision de manoeuvre que l'on trouve sur un vaisseau de guerre commandé pendant l'orage par un capitaine irrité. Le carrosse ne roula point, il vola. À peine si Fouquet eut le temps de se recueillir durant le trajet. En arrivant, il monta chez Aramis. Aramis n'était point encore couché. Quant à Porthos, il avait soupé fort convenablement d'un gigot braisé, de deux faisans rôtis et d'une montagne d'écrevisses; puis il s'était fait oindre le corps avec des huiles parfumées, à la façon des lutteurs antiques; puis, l'onction achevée, il s'était étendu dans des flanelles et fait transporter dans un lit bassiné. Aramis, nous l'avons dit, n'était point couché. À l'aise dans une robe de chambre de velours, il écrivait lettres sur lettres, de cette écriture si fine et si pressée dont une page tient un quart de volume. La porte s'ouvrit précipitamment; le surintendant parut, pâle, agité, soucieux. Aramis releva la tête. -- Bonsoir, cher hôte! dit-il. Et son regard observateur devina toute cette tristesse, tout ce désordre. -- Beau jeu chez le roi? demanda Aramis pour engager la conversation. Fouquet s'assit, et, du geste, montra la porte au laquais qui l'avait suivi. Puis, quand le laquais fut sorti: -- Très beau! dit-il. Et Aramis, qui le suivait de l'oeil, le vit, avec une impatience fébrile, s'allonger sur les coussins. -- Vous avez perdu, comme toujours? demanda Aramis, sa plume à la main. -- Mieux que toujours, répliqua Fouquet. -- Mais on sait que vous supportez bien la perte, vous. -- Quelquefois. -- Bon! M. Fouquet, mauvais joueur? -- Il y a jeu et jeu, monsieur d'Herblay. -- Combien avez-vous donc perdu, monseigneur? demanda Aramis avec une certaine inquiétude. Fouquet se recueillit un moment pour poser convenablement sa voix, et puis, sans émotion aucune: -- La soirée me coûte quatre millions, dit-il. Et un rire amer se perdit sur la dernière vibration de ces paroles. Aramis ne s'attendait point à un pareil chiffre; il laissa tomber sa plume. -- Quatre millions! dit-il. Vous avez joué quatre millions? Impossible! -- M. Colbert tenait mes cartes, répondit le surintendant avec le même rire sinistre. -- Ah! je comprends maintenant, monseigneur. Ainsi, nouvel appel de fonds? -- Oui, mon ami. -- Par le roi? -- De sa bouche même. Il est impossible d'assommer un homme avec un plus beau sourire. -- Diable! -- Que pensez-vous de cela? -- Parbleu! je pense que l'on veut vous ruiner: c'est clair. -- Ainsi, c'est toujours votre avis? -- Toujours. Il n'y a rien là, d'ailleurs, qui doive vous étonner, puisque c'est ce que nous avons prévu. -- Soit; mais je ne m'attendais pas aux quatre millions. -- Il est vrai que la somme est lourde; mais, enfin, quatre millions ne sont point la mort d'un homme, c'est là le cas de le dire, surtout quand cet homme s'appelle M. Fouquet. -- Si vous connaissiez le fond du coffre, mon cher d'Herblay, vous seriez moins tranquille. -- Et vous avez promis? -- Que vouliez-vous que je fisse? -- C'est vrai. -- Le jour où je refuserai, Colbert en trouvera; où? je n'en sais rien; mais il en trouvera et je serai perdu! -- Incontestablement. Et dans combien de jours avez-vous promis ces quatre millions? -- Dans trois jours. Le roi paraît fort pressé. -- Dans trois jours! -- Oh! mon ami, reprit Fouquet, quand on pense que tout à l’heure, quand je passais dans la rue, des gens criaient: «Voilà le riche M. Fouquet qui passe!» En vérité, cher d'Herblay, c'est à en perdre la tête! -- Oh! non, monseigneur, halte-là! la chose n'en vaut pas la peine, dit flegmatiquement Aramis en versant de la poudre sur la lettre qu'il venait d'écrire. -- Alors, un remède, un remède à ce mal sans remède? -- Il n'y en a qu'un: payez. -- Mais à peine si j'ai la somme. Tout doit être épuisé; on a payé Belle-Île; on a payé la pension; l'argent, depuis les recherches des traitants, est rare. En admettant qu'on paie cette fois, comment paiera-t-on l'autre? Car, croyez-le bien, nous ne sommes pas au bout! Quand les rois ont goûté de l'argent, c'est comme les tigres quand ils ont goûté de la chair: ils dévorent! Un jour, il faudra bien que je dise: «Impossible, Sire!» Eh bien! ce jour-là, je serai perdu! Aramis haussa légèrement les épaules. -- Un homme dans votre position, monseigneur, dit-il, n'est perdu que lorsqu'il veut l'être. -- Un homme, dans quelque position qu'il soit, ne peut lutter contre un roi. -- Bah! dans ma jeunesse, j'ai bien lutté, moi, avec le cardinal de Richelieu, qui était roi de France, plus, cardinal! -- Ai-je des armées, des troupes, des trésors? Je n'ai même plus Belle-Île! -- Bah! la nécessité est la mère de l'invention. Quand vous croirez tout perdu... -- Eh bien? -- On découvrira quelque chose d'inattendu qui sauvera tout. -- Et qui découvrira ce merveilleux quelque chose? -- Vous. -- Moi? Je donne ma démission d'inventeur. -- Alors, moi. -- Soit. Mais alors mettez-vous à l'oeuvre sans retard. -- Ah! nous avons bien le temps. -- Vous me tuez avec votre flegme, d'Herblay, dit le surintendant en passant son mouchoir sur son front. -- Ne vous souvenez-vous donc pas de ce que je vous ai dit un jour? -- Que m'avez-vous dit? -- De ne pas vous inquiéter, si vous avez du courage. En avez- vous? -- Je le crois. -- Ne vous inquiétez donc pas. -- Alors, c'est dit, au moment suprême, vous venez à mon aide, d'Herblay? -- Ce ne sera que vous rendre ce que je vous dois, monseigneur. -- C'est le métier des gens de finance que d'aller au-devant des besoins des hommes comme vous, d'Herblay. -- Si l'obligeance est le métier des hommes de finance, la charité est la vertu des gens d'Église. Seulement, cette fois encore, exécutez-vous, monseigneur. Vous n'êtes pas encore assez bas; au dernier moment, nous verrons. -- Nous verrons dans peu, alors. -- Soit. Maintenant, permettez-moi de vous dire que, personnellement, je regrette beaucoup que vous soyez si fort à court d'argent. -- Pourquoi cela? -- Parce que j'allais vous en demander, donc! -- Pour vous? -- Pour moi ou pour les miens, pour les miens ou pour les nôtres. -- Quelle somme? -- Oh! tranquillisez-vous; une somme rondelette, il est vrai, mais peu exorbitante. -- Dites le chiffre! -- Oh! cinquante mille livres. -- Misère! -- Vraiment? -- Sans doute, on a toujours cinquante mille livres. Ah! pourquoi ce coquin que l'on nomme M. Colbert ne se contente-t-il pas comme vous, je me mettrais moins en peine que je ne le fais. Et quand vous faut-il cette somme? -- Pour demain matin. -- Bien, et... -- Ah! c'est vrai, la destination, voulez-vous dire? -- Non, chevalier, non; je n'ai pas besoin d'explication. -- Si fait; c'est demain le 1er juin? -- Eh bien? -- Échéance d'une de nos obligations. -- Nous avons donc des obligations? -- Sans doute, nous payons demain notre dernier tiers. -- Quel tiers? -- Des cent cinquante mille livres de Baisemeaux. -- Baisemeaux! Qui cela? -- Le gouverneur de la Bastille. -- Ah! oui, c'est vrai; vous me faites payer cent cinquante mille francs pour cet homme. -- Allons donc! -- Mais à quel propos? -- À propos de sa charge qu'il a achetée, ou plutôt que nous avons achetée à Louvière et à Tremblay. -- Tout cela est fort vague dans mon esprit. -- Je conçois cela, vous avez tant d'affaires! Cependant, je ne crois pas que vous en ayez de plus importante que celle-ci. -- Alors, dites-moi à quel propos nous avons acheté cette charge. -- Mais pour lui être utile. -- Ah! -- À lui d'abord. -- Et puis ensuite? -- Ensuite à nous. -- Comment, à nous? Vous vous moquez. -- Monseigneur, il y a des temps où un gouverneur de la Bastille est une fort belle connaissance. -- J'ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d'Herblay. -- Monseigneur, nous avons nos postes, notre ingénieur, notre architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres; il nous fallait notre gouverneur de la Bastille. -- Ah! vous croyez? -- Monseigneur, ne nous faisons pas illusion; nous sommes fort exposés à aller à la Bastille, cher monsieur Fouquet, ajouta le prélat en montrant sous ses lèvres pâles des dents qui étaient encore ces belles dents adorées trente ans auparavant par Marie Michon. -- Et vous croyez que ce n'est pas trop de cent cinquante mille livres pour cela, d'Herblay? Je vous assure que d'ordinaire vous placez mieux votre argent. -- Un jour viendra où vous reconnaîtrez votre erreur. -- Mon cher d'Herblay, le jour où l'on entre à la Bastille, on n'est plus protégé par le passé. -- Si fait, si les obligations souscrites sont bien en règle; et puis, croyez-moi, cet excellent Baisemeaux n'a pas un coeur de courtisan. Je suis sûr qu'il me gardera bonne reconnaissance de cet argent; sans compter, comme je vous le dis, monseigneur, que je garde les titres. -- Quelle diable d'affaire! De l'usure en matière de bienfaisance! -- Monseigneur, monseigneur, ne vous mêlez point de tout cela; s'il y a usure, c'est moi qui la fais seul; nous en profitons à nous deux, voilà tout. -- Quelque intrigue, d'Herblay?... -- Je ne dis pas non. -- Et Baisemeaux complice. -- Et pourquoi pas? On en a de pires. Ainsi je puis compter demain sur les cinq mille pistoles? -- Les voulez-vous ce soir? -- Ce serait encore mieux, car je veux me mettre en chemin de bonne heure; ce pauvre Baisemeaux, qui ne sait pas ce que je suis devenu, il est sur des charbons ardents. -- Vous aurez la somme dans une heure. Ah! d'Herblay, l'intérêt de vos cent cinquante mille francs ne paiera jamais mes quatre millions, dit Fouquet en se levant. -- Pourquoi pas, monseigneur? -- Bonsoir! j'ai affaire aux commis avant de me coucher. -- Bonne nuit, monseigneur! -- D'Herblay vous me souhaitez l'impossible. -- J'aurai mes cinquante mille livres ce soir? -- Oui. -- Eh bien! dormez sur les deux oreilles, c'est moi qui vous le dis. Bonne nuit, monseigneur! Malgré cette assurance et le ton avec lequel elle était donnée, Fouquet sortit en hochant la tête et en poussant un soupir. Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun Sept heures sonnaient à Saint-Paul, lorsque Aramis à cheval, en costume de bourgeois, c’est-à-dire vêtu de drap de couleur, ayant pour toute distinction une espèce de couteau de chasse au côté, passa devant la rue du Petit-Musc et vint s’arrêter en face de la rue des Tournelles, à la porte du château de la Bastille. Deux factionnaires gardaient cette porte. Ils ne firent aucune difficulté pour admettre Aramis, qui entra tout à cheval comme il était, et le conduisirent du geste par un long passage bordé de bâtiments à droite et à gauche. Ce passage conduisait jusqu’au pont-levis, c’est-à-dire jusqu’à la véritable entrée. Le pont-levis était baissé, le service de la place commençait à se faire. La sentinelle du corps de garde extérieur arrêta Aramis, et lui demanda d’un ton assez brusque quelle était la cause qui l’amenait. Aramis expliqua avec sa politesse habituelle que la cause qui l’amenait était le désir de parler à M. Baisemeaux de Montlezun. Le premier factionnaire appela un second factionnaire placé dans une cage intérieure. Celui-ci mit la tête à son guichet et regarda fort attentivement le nouveau venu. Aramis réitéra l’expression de son désir. Le factionnaire appela aussitôt un bas officier qui se promenait dans une cour assez spacieuse, lequel, apprenant ce dont il s’agissait, courut chercher un officier de l’état-major du gouverneur. Ce dernier, après avoir écouté la demande d’Aramis, le pria d’attendre un moment, fit quelques pas et revint pour lui demander son nom. -- Je ne puis vous le dire, monsieur, dit Aramis; seulement sachez que j’ai des choses d’une telle importance à communiquer à M. le gouverneur, que je puis répondre d’avance d’une chose, c’est que M. de Baisemeaux sera enchanté de me voir. Il y a plus, c’est que, lorsque vous lui aurez dit que c’est la personne qu’il attend au 1er juin, je suis convaincu qu’il accourra lui-même. L’officier ne pouvait faire entrer dans sa pensée qu’un homme aussi important que M. le gouverneur se dérangeât pour un autre homme aussi peu important que paraissait l’être ce petit bourgeois à cheval. -- Justement, monsieur, cela tombe à merveille. M. le gouverneur se préparait à sortir, et vous voyez son carrosse attelé dans la cour du Gouvernement; il n’aura donc pas besoin de venir au-devant de vous, mais il vous verra en passant. Aramis fit de la tête un signe d’assentiment: il ne voulait pas donner de lui-même une trop haute idée; il attendit donc patiemment et en silence, penché sur les arçons de son cheval. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées, l’on vit s’ébranler le carrosse du gouverneur. Il s’approcha de la porte. Le gouverneur parut, monta dans le carrosse qui s’apprêta à sortir. Mais alors la même cérémonie eut lieu pour le maître du logis que pour un étranger suspect; la sentinelle de la cage s’avança au moment où le carrosse allait passer sous la voûte, et le gouverneur ouvrit sa portière pour obéir le premier à la consigne. De cette façon, la sentinelle put se convaincre que nul ne sortait de la Bastille en fraude. Le carrosse roula sous la voûte. Mais, au moment où l’on ouvrait la grille, l’officier s’approcha du carrosse arrêté pour la seconde fois, et dit quelques mots au gouverneur. Aussitôt le gouverneur passa la tête hors de la portière et aperçut Aramis à cheval à l’extrémité du pont-levis. Il poussa aussitôt un grand cri de joie, et sortit, ou plutôt s’élança de son carrosse, et vint, tout courant, saisir les mains d’Aramis en lui faisant mille excuses. Peu s’en fallut qu’il ne les lui baisât. -- Que de mal pour entrer à la Bastille, monsieur le gouverneur! Est-ce de même pour ceux qu’on y envoie malgré eux que pour ceux qui y viennent volontairement? -- Pardon, pardon. Ah! monseigneur, que de joie j’éprouve à voir Votre Grandeur! -- Chut! Y songez-vous, mon cher monsieur de Baisemeaux! Que voulez vous qu’on pense de voir un évêque dans l’attirail où je suis? -- Ah! pardon, excuse, je n’y songeais pas... Le cheval de Monsieur à l’écurie! cria Baisemeaux. -- Non pas, non pas, dit Aramis, peste! -- Pourquoi cela? -- Parce qu’il y a cinq mille pistoles dans le porte-manteau. Le visage du gouverneur devint si radieux, que les prisonniers, s’ils l’eussent vu, eussent pu croire qu’il lui arrivait quelque prince du sang. -- Oui, oui, vous avez raison, au Gouvernement le cheval. Voulez- vous, mon cher monsieur d’Herblay, que nous remontions en voiture pour aller jusque chez moi? -- Monter en voiture pour traverser une cour, monsieur le gouverneur! me croyez-vous donc si invalide? Non pas, à pied, monsieur le gouverneur, à pied. Baisemeaux offrit alors son bras comme appui, mais le prélat n’en fit point usage. Ils arrivèrent ainsi au Gouvernement, Baisemeaux se frottant les mains et lorgnant le cheval du coin de l’oeil, Aramis regardant les murailles noires et nues. Un vestibule assez grandiose, un escalier droit en pierres blanches, conduisaient aux appartements de Baisemeaux. Celui-ci traversa l’antichambre, la salle à manger, où l’on apprêtait le déjeuner, ouvrit une petite porte dérobée, et s’enferma avec son hôte dans un grand cabinet dont les fenêtres s’ouvraient obliquement sur les cours et les écuries. Baisemeaux installa le prélat avec cette obséquieuse politesse dont un bon homme ou un homme reconnaissant connaît seul le secret. Fauteuil à bras, coussin sous les pieds, table roulante pour appuyer la main, le gouverneur prépara tout lui-même. Lui-même aussi plaça sur cette table avec un soin religieux le sac d’or qu’un de ses soldats avait monté avec non moins de respect qu’un prêtre apporte le saint sacrement. Le soldat sortit. Baisemeaux alla fermer derrière lui la porte, tira un rideau de la fenêtre, et regarda dans les yeux d’Aramis pour voir si le prélat ne manquait de rien. -- Eh bien! monseigneur, dit-il sans s’asseoir, vous continuez à être le plus fidèle des gens de parole? -- En affaires, cher monsieur de Baisemeaux, l’exactitude n’est pas une vertu, c’est un simple devoir. -- Oui, en affaires, je comprends; mais ce n’est point une affaire que vous faites avec moi, monseigneur, c’est un service que vous me rendez. -- Allons, allons, cher monsieur Baisemeaux, avouez que, malgré cette exactitude, vous n’avez point été sans quelque inquiétude. -- Sur votre santé, oui, certainement, balbutia Baisemeaux. -- Je voulais venir hier, mais je n’ai pu, étant trop fatigué, continua Aramis. Baisemeaux s’empressa de glisser un autre coussin sous les reins de son hôte. -- Mais, reprit Aramis, je me suis promis de venir vous visiter aujourd’hui de bon matin. -- Vous êtes excellent, monseigneur. -- Et bien m’en a pris de ma diligence, ce me semble. -- Comment cela? -- Oui, vous alliez sortir. Baisemeaux rougit. -- En effet, dit-il, je sortais. -- Alors je vous dérange? L’embarras de Baisemeaux devint visible. -- Alors je vous gêne, continua Aramis, en fixant son regard incisif sur le pauvre gouverneur. Si j’eusse su cela, je ne fusse point venu. -- Ah! monseigneur, comment pouvez-vous croire que vous me gênez jamais, vous! -- Avouez que vous alliez en quête d’argent. -- Non! balbutia Baisemeaux; non, je vous jure. -- M. le gouverneur va-t-il toujours chez M. Fouquet? cria d’en bas la voix du major. Baisemeaux courut comme un fou à la fenêtre. -- Non, non, cria-t-il désespéré. Qui diable parle donc de M. Fouquet? Est on ivre là-bas? Pourquoi me dérange-t-on quand je suis en affaire? -- Vous alliez chez M. Fouquet, dit Aramis en se pinçant les lèvres; chez l’abbé ou chez le surintendant? Baisemeaux avait bonne envie de mentir, mais il n’en eut pas le courage. -- Chez M. le surintendant, dit-il. -- Alors, vous voyez bien que vous aviez besoin d’argent, puisque vous alliez chez celui qui en donne. -- Mais non, monseigneur. -- Allons, vous vous défiez de moi. -- Mon cher seigneur, la seule incertitude, la seule ignorance où j’étais du lieu que vous habitez... -- Oh! vous eussiez eu de l’argent chez M. Fouquet, cher monsieur Baisemeaux, c’est un homme qui a la main ouverte. -- Je vous jure que je n’eusse jamais osé demander de l’argent à M. Fouquet. Je lui voulais demander votre adresse, voilà tout. -- Mon adresse chez M. Fouquet? s’écria Aramis en ouvrant malgré lui les yeux. -- Mais, fit Baisemeaux troublé par le regard du prélat, oui, sans doute, chez M. Fouquet. -- Il n’y a pas de mal à cela, cher monsieur Baisemeaux; seulement, je me demande pourquoi chercher mon adresse chez M. Fouquet. -- Pour vous écrire. -- Je comprends, fit Aramis en souriant; aussi, n’était-ce pas cela que je voulais dire; je ne vous demande pas pour quoi faire vous cherchiez mon adresse, je vous demande à quel propos vous alliez la chercher chez M. Fouquet? -- Ah! dit Baisemeaux, parce que M. Fouquet ayant Belle-Île... -- Eh bien? -- Belle-Île, qui est du diocèse de Vannes, et que; comme vous êtes évêque de Vannes... -- Cher monsieur de Baisemeaux, puisque vous saviez que j’étais évêque de Vannes, vous n’aviez point besoin de demander mon adresse à M. Fouquet. -- Enfin, monsieur, dit Baisemeaux aux abois, ai-je commis une inconséquence? En ce cas, je vous en demande bien pardon. -- Allons donc! Et en quoi pouviez-vous avoir commis une inconséquence? demanda tranquillement Aramis. Et tout en rassérénant son visage, et tout en souriant au gouverneur, Aramis se demandait comment Baisemeaux, qui ne savait pas son adresse, savait cependant que Vannes était sa résidence. «J’éclaircirai cela», dit-il en lui-même. Puis tout haut: -- Voyons, mon cher gouverneur, dit-il, voulez-vous que nous fassions nos petits comptes? -- À vos ordres, monseigneur. Mais auparavant, dites-moi, monseigneur... -- Quoi? -- Ne me ferez-vous point l’honneur de déjeuner avec moi comme d’habitude? -- Si fait, très volontiers. -- À la bonne heure! Baisemeaux frappa trois coups sur un timbre. -- Cela veut dire? demanda Aramis. -- Que j’ai quelqu’un à déjeuner et que l’on agisse en conséquence. -- Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m’avez l’air, savez-vous bien, mon cher gouverneur, de faire des façons avec moi? -- Oh! par exemple! D’ailleurs, c’est bien le moins que je vous reçoive du mieux que je puis. -- À quel propos? -- C’est qu’il n’y a pas de prince qui ait fait pour moi ce que vous avez fait, vous! -- Allons, encore! -- Non, non... -- Parlons d’autre chose. Ou plutôt, dites-moi, faites-vous vos affaires à la Bastille? -- Mais oui. -- Le prisonnier donne donc? -- Pas trop. -- Diable! -- M. de Mazarin n’était pas assez rude. -- Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement soupçonneux, notre ancien cardinal... -- Oui, sous celui-là, cela allait bien. Le frère de Son Éminence grise y a fait sa fortune. -- Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en se rapprochant de Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a ses défiances, ses colères, ses passions, si la vieillesse a ses haines, ses précautions, ses craintes. Avez-vous payé vos trois ans de bénéfices à Louvière et à Tremblay? -- Oh! mon Dieu, oui. -- De sorte qu’il ne vous reste plus à leur donner que les cinquante mille livres que je vous apporte? -- Oui. -- Ainsi, pas d’économies? -- Ah! monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon côté à ces messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je gagne. C’est ce que je disais encore hier au soir à M. d’Artagnan. -- Ah! fit Aramis, dont les yeux brillèrent mais s’éteignirent à l’instant, ah! hier, vous avez vu d’Artagnan!... Et comment se porte-t-il, ce cher ami? -- À merveille. -- Et que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux? -- Je lui disais, continua le gouverneur sans s’apercevoir de son étourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes prisonniers. -- Combien en avez-vous? demanda négligemment Aramis. -- Soixante. -- Eh! eh! c’est un chiffre assez rond. -- Ah! monseigneur, autrefois il y avait des années de deux cents. -- Mais enfin un minimum de soixante, voyons, il n’y a pas encore trop à se plaindre. -- Non, sans doute, car à tout autre que moi chacun devrait rapporter cent cinquante pistoles. -- Cent cinquante pistoles! -- Dame! calculez: pour un prince du sang, par exemple, j’ai cinquante livres par jour. -- Seulement, vous n’avez pas de prince du sang, à ce que je suppose du moins, fit Aramis avec un léger tremblement dans la voix. -- Non, Dieu merci! c’est-à-dire non, malheureusement. -- Comment, malheureusement? -- Sans doute, ma place en serait bonifiée. -- C’est vrai. -- J’ai donc, par prince du sang, cinquante livres. -- Oui. -- Par maréchal de France, trente-six livres. -- Mais pas plus de maréchal de France en ce moment que de prince du sang, n’est-ce pas? -- Hélas! non; il est vrai que les lieutenants généraux et les brigadiers sont à vingt-quatre livres, et que j’en ai deux. -- Ah! ah! -- Il y a après cela les conseillers au Parlement, qui me rapportent quinze livres. -- Et combien en avez-vous? -- J’en ai quatre. -- Je ne savais pas que les conseillers fussent d’un si bon rapport. -- Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite à dix. -- À dix? -- Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme défenseur, pour un ecclésiastique, dix livres. -- Et vous en avez sept? Bonne affaire! -- Non, mauvaise! -- En quoi? -- Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui sont quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au Parlement? -- En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de différence entre eux. -- Vous comprenez, si j’ai un beau poisson, je le paie toujours quatre ou cinq livres; si j’ai un beau poulet, il me coûte une livre et demie. J’engraisse bien des élèves de basse-cour; mais il me faut acheter le grain, et vous ne pouvez vous imaginer l’armée de rats que nous avons ici. -- Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de chats? -- Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j’ai été forcé d’y renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis forcé d’avoir des terriers que je fais venir d’Angleterre pour étrangler les rats. Les chiens ont un appétit féroce; ils mangent autant qu’un prisonnier de cinquième ordre, sans compter qu’ils m’étranglent quelquefois mes lapins et mes poules. Aramis écoutait-il, n’écoutait-il pas? nul n’eût pu le dire: ses yeux baissés annonçaient l’homme attentif, sa main inquiète annonçait l’homme absorbé. Aramis méditait. -- Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu’une volaille passable me revenait à une livre et demie, et qu’un bon poisson me coûtait quatre ou cinq livres. On fait trois repas à la Bastille, les prisonniers, n’ayant rien à faire, mangent toujours; un homme de dix livres me coûte sept livres et dix sous. -- Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez comme ceux de quinze livres? -- Oui, certainement. -- Très bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de quinze livres? -- Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu’il s’était laissé prendre. -- Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n’avez pas de prisonniers au-dessous de dix livres? -- Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l’avocat. -- À la bonne heure. Taxés à combien? -- À cinq livres. -- Est-ce qu’ils mangent, ceux-là? -- Pardieu! seulement, vous comprenez qu’on ne leur donne pas tous les jours une sole ou un poulet dégraissé, ni des vins d’Espagne à tous leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la semaine un bon plat à leur dîner. -- Mais c’est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et vous devez vous ruiner. -- Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n’a pas achevé sa volaille, ou que le dix livres a laissé un bon reste, je l’envoie au cinq livres; c’est une ripaille pour le pauvre diable. Que voulez-vous! il faut être charitable. -- Et qu’avez-vous à peu près sur les cinq livres? -- Trente sous. -- Allons, vous êtes un honnête homme, Baisemeaux! -- Merci! -- Non, en vérité, je le déclare. -- Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison, maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre? -- Non. -- Eh bien! c’est pour les petits-bourgeois et les clercs d’huissier taxés à trois livres. Ceux-là ne voient pas souvent des carpes du Rhin ni des esturgeons de la Manche. -- Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par hasard? -- Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre à ce point, et je comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d’huissier, en lui donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une tranche de pâté aux truffes, des mets qu’il n’a jamais vus qu’en songe; enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange, il boit, au dessert il crie: «Vive le roi!» et bénit la Bastille, avec deux bouteilles d’un joli vin de Champagne qui me revient à cinq sous, je le grise chaque dimanche. Oh! ceux-là me bénissent, ceux-là regrettent la prison lorsqu’ils la quittent. Savez-vous ce que j’ai remarqué? -- Non, en vérité. -- Eh bien! j’ai remarqué... Savez-vous que c’est un bonheur pour ma maison? Eh bien! j’ai remarqué que certains prisonniers libérés se sont fait réincarcérer presque aussitôt. Pourquoi serait-ce faire, sinon pour goûter de ma cuisine? Oh! mais c’est à la lettre! Aramis sourit d’un air de doute. -- Vous souriez? -- Oui. -- Je vous dis que nous avons des noms portés trois fois dans l’espace de deux ans. -- Il faudrait que je le visse pour le croire. -- Oh! l’on peut vous montrer cela, quoiqu’il soit défendu de communiquer les registres aux étrangers. -- Je le crois. -- Mais vous, monseigneur, si vous tenez à voir la chose de vos yeux... -- J’en serais enchanté, je l’avoue. -- Eh bien! soit! Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre. Aramis le suivait ardemment des yeux. Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s’arrêta à la lettre M. -- Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien. -- Quoi? -- «Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc.» Vous comprenez que ce n’est qu’un prétexte: on n’était pas embastillé pour des mazarinades; le compère allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres. -- À trois livres! le malheureux! -- Oui, monseigneur; le poète est au dernier degré, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d’huissier; mais, je vous le disais, c’est justement à ceux-là que je fais des surprises. Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il lisait. -- En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts écrous; en 1659, quatre-vingts. -- Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N’est- ce pas vous qui m’aviez parlé d’un jeune homme? -- Oui! oui! un pauvre diable d’étudiant qui fit... Comment appelez-vous ça, deux vers latins qui se touchent? -- Un distique. -- Oui, c’est cela. -- Le malheureux! pour un distique! -- Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu’il l’a fait contre les jésuites, ce distique? -- C’est égal, la punition me paraît bien sévère. -- Ne le plaignez pas: l’année passée, vous avez paru vous intéresser à lui. -- Sans doute. -- Eh bien! comme votre intérêt est tout-puissant ici, monseigneur, depuis ce jour je le traite comme un quinze livres. -- Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continué de feuilleter, et qui s’était arrêté à un des noms qui suivaient celui de Martinier. -- Justement, comme celui-ci. -- Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Aramis en montrant du bout du doigt le nom qui avait attiré son attention. -- Chut! fit Baisemeaux. -- Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairement sa main blanche. -- Je croyais vous avoir déjà parlé de ce Marchiali. -- Non, c’est la première fois que j’entends prononcer son nom. -- C’est possible, je vous en aurai parlé sans vous le nommer. -- Et c’est un vieux pêcheur, celui-là? demanda Aramis en essayant de sourire. -- Non, il est tout jeune, au contraire. -- Ah! ah! son crime est donc bien grand? -- Impardonnable! -- Il a assassiné? -- Bah! -- Incendié? -- Bah! -- Calomnié? -- Eh! non. C’est celui qui... Et Baisemeaux s’approcha de l’oreille d’Aramis en faisant de ses deux mains un cornet d’acoustique. -- C’est celui qui se permet de ressembler au... -- Ah! oui, oui, dit Aramis. Je sais en effet, vous m’en aviez déjà parlé l’an dernier; mais le crime m’avait paru si léger... -- Léger! -- Ou plutôt si involontaire... -- Monseigneur, ce n’est pas involontairement que l’on surprend une pareille ressemblance. -- Enfin, je l’avais oublié, voilà le fait. Mais, tenez, mon cher hôte, dit Aramis en fermant le registre, voilà, je crois, que l’on nous appelle. Baisemeaux prit le registre, le reporta vivement vers l’armoire qu’il ferma, et dont il mit la clef dans sa poche. -- Vous plaît-il que nous déjeunions, monseigneur? dit-il. Car vous ne vous trompez pas, on nous appelle pour le déjeuner. -- À votre aise, mon cher gouverneur. Et ils passèrent dans la salle à manger. Chapitre XCVIII -- Le déjeuner de M. de Baisemeaux Aramis était sobre d’ordinaire; mais, cette fois, tout en se ménageant fort sur le vin, il fit honneur au déjeuner de Baisemeaux, qui d’ailleurs était excellent. Celui-ci, de son côté, s’animait d’une gaieté folâtre; l’aspect des cinq mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en temps les yeux, épanouissait son coeur. De temps en temps aussi, il regardait Aramis avec un doux attendrissement. Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des lèvres dans son verre quelques gouttes de vin qu’il savourait en connaisseur. -- Qu’on ne vienne plus me dire du mal de l’ordinaire de la Bastille, dit-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qui ont par jour seulement une demi-bouteille de ce bourgogne! -- Tous les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C’est un Volnay fort vieux. -- Ainsi notre pauvre écolier, notre pauvre Seldon, en a, de cet excellent Volnay? -- Non pas! non pas! -- Je croyais vous avoir entendu dire qu’il était à quinze livres. -- Lui! jamais! un homme qui fait des districts... Comment dites- vous cela? -- Des distiques. -- À quinze livres! allons donc! C’est son voisin qui est à quinze livres. -- Son voisin? -- Oui. -- Lequel? -- L’autre; le deuxième Bertaudière. -- Mon cher gouverneur, excusez-moi, mais vous parlez une langue pour laquelle il faut un certain apprentissage. -- C’est vrai, pardon; deuxième Bertaudière, voyez-vous, veut dire celui qui occupe le deuxième étage de la tour de la Bertaudière. -- Ainsi la Bertaudière est le nom d’une des tours de la Bastille? J’ai, en effet, entendu dire que chaque tour avait son nom. Et où est cette tour? -- Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant à la fenêtre. C’est cette tour à gauche, la deuxième. -- Très bien. Ah! c’est là qu’est le prisonnier à quinze livres? -- Oui. -- Et depuis combien de temps y est-il? -- Ah! dame! depuis sept ou huit ans, à peu près. -- Comment, à peu près? Vous ne savez pas plus sûrement vos dates? -- Ce n’était pas de mon temps, cher monsieur d’Herblay. -- Mais Louvière, mais Tremblay, il me semble qu’ils eussent dû vous instruire. -- Oh! mon cher monsieur... Pardon, pardon, monseigneur. -- Ne faites pas attention. Vous disiez? -- Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas avec les clefs du gouvernement. -- Ah çà? c’est donc un mystère que ce prisonnier, un secret d’État? -- Oh! un secret État, non, je ne crois pas; c’est un secret comme tout ce qui se fait à la Bastille. -- Très bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus librement de Seldon que de... -- Que du deuxième Bertaudière? -- Oui. -- Mais parce qu’à mon avis le crime d’un homme qui a fait un distique est moins grand que celui qui ressemble au... -- Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers... -- Eh bien! les guichetiers? -- Ils causent avec vos prisonniers. -- Sans doute. -- Alors vos prisonniers doivent leur dire qu’ils ne sont pas coupables. -- Ils ne leur disent que cela, c’est la formule générale, c’est l’antienne universelle. -- Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout à l’heure? -- Après? -- Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers? -- Oh! mon cher monsieur d’Herblay, il faut être homme de cour comme vous pour s’occuper de tous ces détails-là. -- Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux. Encore une goutte de ce Volnay, je vous prie. -- Pas une goutte, un verre. -- Non, non. Vous êtes resté mousquetaire jusqu’au bout des ongles, tandis que, moi, je suis devenu évêque. Une goutte pour moi, un verre pour vous. -- Soit. Aramis et le gouverneur trinquèrent. -- Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis en fusion élevé par sa main à la hauteur de son oeil, comme s’il eût voulu jouir par tous les sens à la fois; et puis ce que vous appelez une ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut- être pas. -- Oh! que si. Tout autre qui connaîtrait, enfin, la personne à laquelle il ressemble. -- Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c’est tout simplement un jeu de votre esprit. -- Non pas, sur ma parole. -- Écoutez, continua Aramis: j’ai vu beaucoup de gens ressembler à celui que nous disons, mais par respect on n’en parlait pas. -- Sans doute parce qu’il y a ressemblance et ressemblance; celle- là est frappante, et si vous le voyiez... -- Eh bien? -- Vous en conviendriez vous-même. -- Si je le voyais, dit Aramis d’un air dégagé; mais je ne le verrai pas, selon toute probabilité. -- Et pourquoi? -- Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces horribles chambres, je me croirais à tout jamais enterré. -- Eh non! l’habitation est bonne. -- Nenni. -- Comment, nenni? -- Je ne vous crois pas sur parole, voilà tout. -- Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxième... Bertaudière. Peste! c’est une bonne chambre, meublée fort agréablement, ayant tapis. -- Diable! -- Oui! oui! il n’a pas été malheureux, ce garçon-là, le meilleur logement de la Bastille a été pour lui. En voilà une chance! -- Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais croire qu’il y ait de bonnes chambres à la Bastille; et quant à vos tapis... -- Eh bien! quant à mes tapis?... -- Eh bien! ils n’existent que dans votre imagination; je vois des araignées, des rats, des crapauds même. -- Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas. -- Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis. -- Êtes-vous homme à vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux avec entraînement. -- Non! oh! pardieu, non! -- Même pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez comme les tapis? -- Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant. -- Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf. -- Triste, maussade? -- Pas du tout: folâtre. -- Allons donc! -- C’est le mot. Il est lâché, je ne le retire pas. -- C’est impossible! -- Venez. -- Où cela? -- Avec moi. -- Quoi faire? -- Un tour de Bastille. -- Comment? -- Vous verrez, vous verrez par vous-même, vous verrez de vos yeux. -- Et les règlements? -- Oh! qu’à cela ne tienne. C’est le jour de sortie de mon major; le lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes maîtres chez nous. -- Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des verrous qu’il nous faudra tirer, j’en ai le frisson. -- Allons donc! -- Vous n’auriez qu’à m’oublier dans quelque troisième ou quatrième Bertaudière... Brou!... -- Vous voulez rire? -- Non, je vous parle sérieusement. -- Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir la faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont offert jusqu’à cinquante mille livres? -- Décidément, c’est donc bien curieux? -- Le fruit défendu, monseigneur! le fruit défendu! Vous qui êtes d’Église, vous devez savoir cela. -- Non. Si j’avais quelque curiosité, moi, ce serait pour le pauvre écolier du distique. -- Eh bien! voyons, celui-là; il habite la troisième Bertaudière, justement. -- Pourquoi dites-vous justement? -- Parce que, moi, si j’avais une curiosité, ce serait pour la belle chambre tapissée et pour son locataire. -- Bah! des meubles, c’est banal; une figure insignifiante, c’est sans intérêt. -- Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c’est toujours intéressant. -- Eh! justement j’oubliais de vous interroger là-dessus. Pourquoi quinze livres à celui-là et trois livres seulement au pauvre Seldon? -- Ah! voyez, c’est une chose superbe que cette distinction, mon cher monsieur, et voilà où l’on voit éclater la bonté du roi... -- Du roi! du roi! -- Du cardinal, je veux dire.» Ce malheureux, s’est dit M. de Mazarin, ce malheureux est destiné à demeurer toujours en prison.» -- Pourquoi? -- Dame! il me semble que son crime est éternel, et que, par conséquent, le châtiment doit l’être aussi. -- Éternel? -- Sans doute. S’il n’a pas le bonheur d’avoir la petite vérole, vous comprenez... et cette chance même lui est difficile, car on n’a pas de mauvais air à la Bastille. -- Votre raisonnement est on ne peut plus ingénieux, cher monsieur de Baisemeaux. -- N’est-ce pas? -- Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans trêve et sans fin... -- Souffrir, je n’ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres ne souffre pas. -- Souffrir la prison, au moins? -- Sans doute, c’est une fatalité; mais cette souffrance, on la lui adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-là n’était pas venu au monde pour manger toutes les bonnes choses qu’il mange. Pardieu! vous allez voir: nous avons ici ce pâté intact, ces écrevisses auxquelles nous avons à peine touché, des écrevisses de Marne, grosses comme des langoustes, voyez. Eh bien! tout cela va prendre le chemin de la Deuxième Bertaudière, avec une bouteille de ce Volnay que vous trouvez si bon. Ayant vu, vous ne douterez plus, j’espère. -- Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne pensez qu’aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez toujours le pauvre Seldon, mon protégé. -- Soit! à votre considération, jour de fête pour lui: il aura des biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto. -- Vous êtes un brave homme, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, mon cher Baisemeaux. -- Partons, partons, dit le gouverneur un peu étourdi, moitié par le vin qu’il avait bu, moitié par les éloges d’Aramis. -- Souvenez-vous que c’est pour vous obliger, ce que j’en fais, dit le prélat. -- Oh! vous me remercierez en rentrant. -- Partons donc. -- Attendez que je prévienne le porte-clefs. Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut. -- Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de tambours, pas de bruit, enfin! -- Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la crainte, je croirais, en vérité, que je vais en prison pour mon propre compte. Le porte-clefs précéda le gouverneur; Aramis prit la droite; quelques soldats épars dans la cour se rangèrent, fermes comme des pieux, sur le passage du gouverneur. Baisemeaux fit franchir à son hôte plusieurs marches qui menaient à une espèce d’esplanade; de là, on vint au pont-levis, sur lequel les factionnaires reçurent le gouverneur et le reconnurent. -- Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du côté d’Aramis et en parlant de façon que les factionnaires ne perdissent point une de ses paroles; monsieur, vous avez bonne mémoire, n’est-ce pas? -- Pourquoi? demanda Aramis. -- Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu’il n’est pas permis, même aux architectes, d’entrer chez les personnes avec du papier, des plumes ou un crayon. «Bon! se dit Aramis à lui-même, il paraît que je suis un architecte. N’est-ce pas encore là une plaisanterie de d’Artagnan, qui m’a vu ingénieur à Belle-Île?» Puis, tout haut: -- Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre état, le coup d’oeil et la mémoire suffisent. Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce qu’il semblait être. -- Eh bien! allons d’abord à la Bertaudière, dit Baisemeaux toujours avec l’intention d’être entendu des factionnaires. -- Allons, répondit Aramis. Puis, s’adressant au porte-clefs: -- Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numéro 2 les friandises que j’ai désignées. -- Le numéro 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numéro 3, vous l’oubliez toujours. -- C’est vrai. Ils montèrent. Ce qu’il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette seule cour eût suffi à la sûreté d’une ville entière. Aramis n’était ni un rêveur ni un homme sensible; il avait fait des vers dans sa jeunesse; mais il était sec de coeur, comme tout homme de cinquante cinq ans qui a beaucoup aimé les femmes ou plutôt qui en a été fort aimé. Mais, lorsqu’il posa le pied sur les marches de pierre usées par lesquelles avaient passé tant d’infortunes, lorsqu’il se sentit imprégné de l’atmosphère de ces sombres voûtes humides de larmes, il fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses yeux se troublèrent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une parole. Chapitre XCIX -- Le deuxième de la Bertaudière Au deuxième étage, soit fatigue, soit émotion, la respiration manqua au visiteur. Il s’adossa contre le mur. -- Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque nous allons de l’un chez l’autre, peu importe, ce me semble, que nous montions du second au troisième, ou que nous descendions du troisième au second. Il y a, d’ailleurs, aussi certaines réparations à faire dans cette chambre, se hâta-t-il d’ajouter à l’intention du guichetier qui se trouvait à la portée de la voix. -- Non! non! s’écria vivement Aramis; plus haut, plus haut, monsieur le gouverneur, s’il vous plaît; le haut est le plus pressé. Ils continuèrent de monter. -- Demandez les clefs au geôlier, souffla tout bas Aramis. -- Volontiers. Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-même la porte de la troisième chambre. Le porte-clefs entra le premier et déposa sur une table les provisions que le bon gouverneur appelait des friandises. Puis il sortit. Le prisonnier n’avait pas fait un mouvement. Alors Baisemeaux entra à son tour, tandis qu’Aramis se tenait sur le seuil. De là, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui, levant la tête au bruit inaccoutumé, se jeta à bas de son lit en apercevant le gouverneur, et, joignant les mains, se mit à crier: -- Ma mère! ma mère! L’accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu’Aramis se sentit frissonner malgré lui. -- Mon cher hôte, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je vous apporte à la fois une distraction et un extra, la distraction pour l’esprit et l’extra pour le corps. Voilà Monsieur qui va prendre des mesures sur vous, et voilà des confitures pour votre dessert. -- Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul pendant un an, nourrissez-moi de pain et d’eau pendant un an, mais dites-moi qu’au bout d’un an je sortirai d’ici, dites-moi qu’au bout d’un an je reverrai ma mère! -- Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire à vous-même qu’elle était fort pauvre, votre mère, que vous étiez fort mal logé chez elle, tandis qu’ici, peste! -- Si elle était pauvre, monsieur, raison de plus pour qu’on lui rende son soutien. Mal logé chez elle? Oh! monsieur, on est toujours bien logé quand on est libre. -- Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce malheureux distique... -- Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure; je lisais _Martial_ quand l’idée m’en est venue. Oh! monsieur, qu’on me punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je travaillerai de l’autre; mais qu’on me rende ma mère. -- Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne dépend pas de moi; je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un petit verre de porto, vous glisser un biscuit entre deux assiettes. -- Ô mon Dieu! mon Dieu! s’écria le jeune homme en se renversant en arrière et en se roulant sur le parquet. Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scène, se retira jusque sur le palier. -- Le malheureux! murmurait-il tout bas. -- Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c’est la faute de ses parents. -- Comment cela? -- Sans doute... Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?... Trop de science, voyez-vous, monsieur, ça nuit... Moi, je ne sais ni lire ni écrire: aussi je ne suis pas en prison. Aramis regarda cet homme, qui appelait n’être pas en prison être geôlier à la Bastille. Quant à Baisemeaux, voyant le peu d’effet de ses conseils et de son vin de Porto, il sortit tout troublé. -- Eh bien! et la porte! la porte! dit le geôlier, vous oubliez de refermer la porte. -- C’est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voilà les clefs. -- Je demanderai la grâce de cet enfant, dit Aramis. -- Et si vous ne l’obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins qu’on le porte à dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous les deux. -- Si l’autre prisonnier appelle aussi sa mère, fit Aramis, j’aime mieux ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors. -- Oh! oh! dit le geôlier, n’ayez pas peur, monsieur l’architecte, celui-là, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mère, il faudrait qu’il parlât, et il ne parle jamais. -- Alors entrons, dit sourdement Aramis. -- Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous êtes architecte des prisons? -- Oui. -- Et vous n’êtes pas plus habitué à la chose? C’est étonnant! Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupçons, il lui fallait appeler toute sa force à son secours. Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte. -- Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du degré. Le porte-clefs obéit et se retira. Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-même la deuxième porte. Alors on vit, dans le carré de lumière qui filtrait par la fenêtre grillée, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux courts, à la barbe déjà croissante; il était assis sur un escabeau, le coude dans un fauteuil auquel s’appuyait tout le haut de son corps. Son habit, jeté sur le lit, était de fin velours noir, et il aspirait l’air frais qui venait s’engouffrer dans sa poitrine couverte d’une chemise de la plus belle batiste que l’on avait pu trouver. Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tête avec un mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux, il se leva et salua courtoisement. Mais, quand ses yeux se portèrent sur Aramis, demeuré dans l’ombre, celui-ci frissonna; il pâlit et son chapeau, qu’il tenait à la main, lui échappa comme si tous les muscles venaient de se détendre à la fois. Baisemeaux, pendant ce temps, habitué à la présence de son prisonnier, semblait ne partager aucune des sensations que partageait Aramis; il étalait sur la table son pâté et ses écrevisses, comme eût pu faire un serviteur plein de zèle. Ainsi occupé, il ne remarquait point le trouble de son hôte. Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier: -- Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien? -- Très bien, monsieur, merci, répondit le jeune homme. Cette voix faillit renverser Aramis. Malgré lui il fit un pas en avant, les lèvres frémissantes. Ce mouvement était si visible, qu’il ne put échapper à Baisemeaux, tout préoccupé qu’il était. -- Voici un architecte qui va examiner votre cheminée, dit Baisemeaux; fume-t-elle? -- Jamais, monsieur. -- Vous disiez qu’on ne pouvait pas être heureux en prison, dit le gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier qui l’est. Vous ne vous plaignez pas, j’espère? -- Jamais. -- Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis. -- Jamais. -- Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison? -- Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se rendre à l’évidence. Est-il permis de lui faire des questions? -- Tout autant qu’il vous plaira. -- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s’il sait pourquoi il est ici. -- Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous connaissez la cause de votre détention. -- Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais pas. -- Mais c’est impossible, dit Aramis emporté malgré lui. Si vous ignoriez la cause de votre détention, vous seriez furieux. -- Je l’ai été pendant les premiers jours. -- Pourquoi ne l’êtes-vous plus? -- Parce que j’ai réfléchi. -- C’est étrange, dit Aramis. -- N’est-ce pas qu’il est étonnant? fit Baisemeaux. -- Et à quoi avez-vous réfléchi? demanda Aramis. Peut-on vous le demander, monsieur? -- J’ai réfléchi que, n’ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait me châtier. -- Mais qu’est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n’est un châtiment? -- Hélas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous dire, c’est que c’est tout le contraire de ce que j’avais dit il y a sept ans. -- À vous entendre, monsieur, à voir votre résignation, on serait tenté de croire que vous aimez la prison. -- Je la supporte. -- C’est dans la certitude d’être libre un jour? -- Je n’ai pas de certitude, monsieur; de l’espoir, voilà tout; et cependant, chaque jour, je l’avoue, cet espoir se perd. -- Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous l’avez déjà été? -- C’est justement, répondit le jeune homme, la raison qui m’empêche d’attendre la liberté; pourquoi m’eût-on emprisonné, si l’on avait l’intention de me faire libre plus tard? -- Quel âge avez-vous? -- Je ne sais. -- Comment vous nommez-vous? -- J’ai oublié le nom qu’on me donnait. -- Vos parents? -- Je ne les ai jamais connus. -- Mais ceux qui vous ont élevé? -- Ils ne m’appelaient pas leur fils. -- Aimiez-vous quelqu’un avant de venir ici? -- J’aimais ma nourrice et mes fleurs. -- Est-ce tout? -- J’aimais aussi mon valet. -- Vous regrettez cette nourrice et ce valet? -- J’ai beaucoup pleuré quand ils sont morts. -- Sont-ils morts depuis que vous êtes ici ou auparavant que vous y fussiez? -- Ils sont morts la veille du jour où l’on m’a enlevé. -- Tous deux en même temps? -- Tous deux en même temps. -- Et comment vous enleva-t-on? -- Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui se trouva fermé avec des serrures, et m’amena ici. -- Cet homme, le reconnaîtriez-vous? -- Il avait un masque. -- N’est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout bas Baisemeaux à Aramis. Aramis pouvait à peine respirer. -- Oui, extraordinaire, murmura-t-il. -- Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que jamais il ne m’en a dit autant qu’il vient de vous en dire. -- Peut-être cela tient-il aussi à ce que vous ne l’avez jamais questionné, dit Aramis. -- C’est possible, répondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n’est-ce pas? -- Fort belle. -- Un tapis... -- Superbe. -- Je gage qu’il n’en avait pas de pareil avant de venir ici. -- Je le crois. Puis, se retournant vers le jeune homme: -- Ne vous rappelez-vous point avoir été jamais visité par quelque étranger ou quelque étrangère? demanda Aramis au jeune homme. -- Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s’arrêta en voiture à la porte, entra, couverte d’un voile qu’elle ne leva que lorsque nous fûmes enfermés et seuls. -- Vous vous rappelez cette femme? -- Oui. -- Que vous disait-elle? Le jeune homme sourit tristement. -- Elle me demandait ce que vous me demandez, si j’étais heureux et si je m’ennuyais. -- Et lorsqu’elle arrivait ou partait? -- Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son coeur, m’embrassait. -- Vous vous la rappelez? -- À merveille. -- Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage. -- Oui. -- Donc, vous la reconnaîtriez si le hasard l’amenait devant vous ou vous conduisait à elle? -- Oh! bien certainement. Un éclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d’Aramis. En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait. -- Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement à Aramis. Probablement Aramis savait tout ce qu’il voulait savoir. -- Quand il vous plaira, dit-il. Le jeune homme les vit se disposer à partir et les salua poliment. Baisemeaux répondit par une simple inclination de tête. Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua profondément le prisonnier. Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derrière eux. -- Eh bien! fit Baisemeaux dans l’escalier, que dites-vous de tout cela? -- J’ai découvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il. -- Bah! Et quel est ce secret? -- Il y a eu un assassinat commis dans cette maison. -- Allons donc! -- Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le même jour? -- Eh bien? -- Poison. -- Ah! ah! -- Qu’en dites-vous? -- Que cela pourrait bien être vrai... Quoi! ce jeune homme serait un assassin? -- Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant soit un assassin? -- C’est ce que je disais. -- Le crime a été commis dans sa maison; c’est assez; peut-être a- t-il vu les criminels, et l’on craint qu’il ne parle. -- Diable! si je savais cela. -- Eh bien? -- Je redoublerais de surveillance. -- Oh! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver. -- Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas. -- A-t-il des livres? -- Jamais; défense absolue de lui en donner. -- Absolue? -- De la main même de M. Mazarin. -- Et vous avez cette note? -- Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre manteau? -- Je le veux bien, les autographes me plaisent fort. -- Celui-là est d’une certitude superbe; il n’y a qu’une rature. -- Ah! ah! une rature! et à quel propos, cette rature? -- À propos d’un chiffre. -- D’un chiffre? -- Oui. Voilà ce qu’il y avait d’abord: pension à cinquante livres. -- Comme les princes du sang, alors? -- Mais le cardinal aura vu qu’il se trompait, vous comprenez bien; il a biffé le zéro et a ajouté un un devant le cinq. Mais, à propos... -- Quoi? -- Vous ne parlez pas de la ressemblance. -- Je n’en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison bien simple; je n’en parle pas, parce qu’elle n’existe pas. -- Oh! par exemple! -- Ou que, si elle existe, c’est dans votre imagination, et que même, existât-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n’en point parler. -- Vraiment! -- Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait mortellement s’il apprenait que vous contribuez à répandre ce bruit qu’un de ses sujets a l’audace de lui ressembler. -- C’est vrai, c’est vrai, dit Baisemeaux tout effrayé, mais je n’ai parlé de la chose qu’à vous, et vous comprenez, monseigneur, que je compte assez sur votre discrétion. -- Oh! soyez tranquille. -- Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux ébranlé. -- Sans doute. En causant ainsi, ils étaient rentrés; Baisemeaux tira de l’armoire un registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis, mais fermé par une serrure. La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui. Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra à Aramis cette note à la colonne des observations: «Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés, pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications. Instruments de musique; toute licence pour le bien-être; quinze livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui suffisent pas.» -- Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe: je réclamerai. Aramis referma le livre. -- Oui, dit-il, c’est bien de la main de M. de Mazarin; je reconnais son écriture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua- t-il, comme si cette dernière communication avait épuisé son intérêt, passons, si vous le voulez bien, à nos petits arrangements. -- Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-même. -- Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et simple de cent cinquante mille francs. -- Exigible? -- À ma volonté. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque vous voudrez vous-même. -- Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je vous ai déjà donné deux reçus. -- Aussi, vous voyez, je les déchire. Et Aramis, après avoir montré les deux reçus au gouverneur, les déchira en effet. Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit sans hésitation une obligation de cent cinquante mille francs remboursable à la volonté du prélat. Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l’épaule du gouverneur, mit l’obligation dans sa poche sans avoir l’air de l’avoir lue, ce qui donna toute tranquillité à Baisemeaux. -- Maintenant, dit Aramis, vous ne m’en voudrez point, n’est-ce pas, si je vous enlève quelque prisonnier? -- Comment cela? -- Sans doute en obtenant sa grâce. Ne vous ai je pas dit, par exemple, que le pauvre Seldon m’intéressait? -- Ah! c’est vrai! -- Eh bien? -- C’est votre affaire; agissez comme vous l’entendrez. Je vois que vous avez le bras long et la main large. Et Aramis partit, emportant les bénédictions du gouverneur. Chapitre C -- Les deux amies À l’heure où M. de Baisemeaux montrait à Aramis les prisonniers de la Bastille, un carrosse s’arrêtait devant la porte de Mme de Bellière, et à cette heure encore matinale déposait au perron une jeune femme enveloppée de coiffes de soie. Lorsqu’on annonça Mme Vanel à Mme de Bellière, celle-ci s’occupait ou plutôt s’absorbait à lire une lettre qu’elle cacha précipitamment. Elle achevait à peine sa toilette du matin, ses femmes étaient encore dans la chambre voisine. Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Bellière courut à sa rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un éclat qui n’était pas celui de la santé ou de la joie. Marguerite l’embrassa, lui serra les mains, lui laissa à peine le temps de parler. -- Ma chère, dit-elle, tu m’oublies donc? Tu es donc tout entière aux plaisirs de la cour? -- Je n’ai pas vu seulement les fêtes du mariage. -- Que fais-tu alors? -- Je me prépare à aller à Bellière. -- À Bellière! -- Oui. -- Campagnarde alors. J’aime à te voir dans ces dispositions. Mais tu es pâle. -- Non, je me porte à ravir. -- Tant mieux, j’étais inquiète. Tu ne sais pas ce qu’on m’avait dit? -- On dit tant de choses! -- Oh! celle-là est extraordinaire. -- Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite. -- M’y voici. C’est que j’ai peur de te fâcher. -- Oh! jamais. Tu admires toi-même mon égalité d’humeur. -- Eh bien! on dit que... Ah! vraiment, je ne pourrai jamais t’avouer cela. -- N’en parlons plus alors, fit Mme de Bellière, qui devinait une méchanceté sous ces préambules, mais qui cependant se sentait dévorée de curiosité. -- Eh bien! ma chère marquise, on dit que depuis quelque temps tu regrettes beaucoup moins M. de Bellière, le pauvre homme! -- C’est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai toujours mon mari; mais voilà deux ans qu’il est mort; je n’en ai que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les actions, toutes les pensées de ma vie. Je le dirais, que toi, toi, Marguerite, la femme par excellence, tu ne le croirais pas. -- Pourquoi? Tu as le coeur si tendre! répliqua méchamment Mme Vanel. -- Tu l’as aussi, Marguerite, et je n’ai pas vu que tu te laissasses abattre par le chagrin quand le coeur était blessé. Ces mots étaient une allusion directe à la rupture de Marguerite avec le surintendant. Ils étaient aussi un reproche voilé, mais direct, fait au coeur de la jeune femme. Comme si elle n’eût attendu que ce signal pour décocher sa flèche, Marguerite s’écria: -- Eh bien! Élise, on dit que tu es amoureuse. Et elle dévora du regard Mme de Bellière, qui rougit sans pouvoir s’en empêcher. -- On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, répliqua la marquise après un instant de silence. -- Oh! on ne te calomnie pas, Élise -- Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas? -- D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que médisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d’airain. -- Tu as de l’esprit, Marguerite, dit Mme de Bellière, tremblante. -- Tu m’as toujours flattée, Élise... Bref, on te dit incorruptible et inaccessible. Tu vois si l’on te calomnie... Mais à quoi rêves-tu pendant que je te parle? -- Moi? -- Oui, tu es toute rouge et toute muette. -- Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé. -- Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela? -- Oui; ne te souvient-il pas qu’au couvent, lorsque nous cherchions des problèmes d’arithmétique... Ah! c’est savant aussi ce que je vais te dire, mais à mon tour... Ne te souviens-tu pas que, si l’un des termes était donné, nous devions trouver l’autre? Cherche, alors, cherche. -- Mais je ne devine pas ce que tu veux dire. -- Rien de plus simple, pourtant. Tu prétends que je suis amoureuse, n’est ce pas? -- On me l’a dit. -- Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d’une abstraction. Il y a un nom dans tout ce bruit? -- Certes, oui, il y a un nom. -- Eh bien! ma chère, il n’est pas étonnant que je doive chercher ce nom, puisque tu ne me le dis pas. -- Ma chère marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne chercherais pas longtemps. -- C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, n’est ce pas? -- C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie d’or. -- Mon amant alors... celui que tu me donnes... -- Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne. -- Soit!... mais les ennemis. -- Veux-tu que je te dise le nom? -- Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre. -- Tu vas l’entendre. Ne t’effarouche pas, c’est un homme puissant. -- Bon! La marquise s’enfonçait dans les mains ses ongles effilés, comme le patient à l’approche du fer. -- C’est un homme très riche, continua Marguerite, le plus riche peut-être. C’est enfin... La marquise ferma un instant les yeux. -- C’est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux éclats. La perfidie avait été calculée avec une adresse incroyable. Ce nom, qui tombait à faux à la place du nom que la marquise attendait, faisait bien l’effet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisées qui avaient déchiqueté, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs échafauds. Elle se remit pourtant. -- J’avais bien raison, dit-elle, de t’appeler une femme d’esprit; tu me fais passer un agréable moment. La plaisanterie est charmante... Je n’ai jamais vu M. de Buckingham. -- Jamais? fit Marguerite en contenant ses éclats. -- Je n’ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est à Paris. -- Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un papier qui frissonnait près de la fenêtre sur un tapis. On peut ne pas se voir, mais on s’écrit. La marquise frémit. Ce papier était l’enveloppe de la lettre qu’elle lisait à l’entrée de son amie. Cette enveloppe était cachetée aux armes du surintendant. En se reculant sur son sofa, Mme de Bellière fit rouler sur ce papier les plis épais de sa large robe de soie, et l’ensevelit ainsi. -- Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire toutes ces folies que tu es venue de si bon matin? -- Non, je suis venue pour te voir d’abord et pour te rappeler nos anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous allions nous promener à Vincennes, et que, sous un chêne, dans un taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous aimaient. -- Tu me proposes une promenade. -- J’ai mon carrosse et trois heures de liberté. -- Je ne suis pas vêtue, Marguerite... et... si tu veux que nous causions, sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans le jardin de l’hôtel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon semé de pâquerettes, et toute cette violette que l’on sent d’ici. -- Ma chère marquise, je regrette que tu me refuses... J’avais besoin d’épancher mon coeur dans le tien. -- Je te le répète, Marguerite, mon coeur est à toi, aussi bien dans cette chambre, aussi bien ici près, sous ce tilleul de mon jardin, que là-bas, sous un chêne dans le bois. -- Pour moi, ce n’est pas la même chose... En me rapprochant de Vincennes, marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel ils tendent depuis quelques jours. La marquise leva tout à coup la tête. -- Cela t’étonne, n’est-ce pas... que je pense encore à Saint- Mandé? -- À Saint-Mandé! s’écria Mme de Bellière. Et les regards des deux femmes se croisèrent comme deux épées inquiètes au premier engagement du combat. -- Toi, si fière?... dit avec dédain la marquise. -- Moi... si fière!... répliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite... Je ne pardonne pas l’oubli, je ne supporte pas l’infidélité. Quand je quitte et qu’on pleure, je suis tentée d’aimer encore; mais, quand on me quitte et qu’on rit, j’aime éperdument. Mme de Bellière fit un mouvement involontaire. «Elle est jalouse», se dit Marguerite. -- Alors, continua la marquise, tu es éperdument éprise... de M. de Buckingham... non, je me trompe... de M. Fouquet? Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son coeur. -- Et tu voulais aller à Vincennes... à Saint-Mandé même! -- Je ne sais ce que je voulais, tu m’eusses conseillée peut-être. -- En quoi? -- Tu l’as fait souvent. -- Certes, ce n’eût point été en cette occasion; car, moi, je ne pardonne pas comme toi. J’aime moins peut-être; mais quand mon coeur a été froissé, c’est pour toujours. -- Mais M. Fouquet ne t’a pas froissée, dit avec une naïveté de vierge Marguerite Vanel. -- Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m’a pas froissée; il ne m’est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu as à te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc pas comme tu voudrais. -- Ah! tu préjuges? -- Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices. -- Ah! mais tu m’accables, fit tout à coup la jeune femme en rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s’apprête à porter le dernier coup; tu ne comptes qu’avec mes mauvaises passions et mes faiblesses. Quant à ce que j’ai de sentiments purs et généreux, tu n’en parles point. Si je me sens entraînée en ce moment vers M. le surintendant, si je fais même un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse, c’est que le sort de M. Fouquet me touche profondément, c’est qu’il est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient. -- Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son coeur, il y a donc quelque chose de nouveau? -- Tu ne sais donc pas? -- Je ne sais rien, dit Mme de Bellière avec cette palpitation de l’angoisse qui suspend la pensée et la parole, qui suspend jusqu’à la vie. -- Ma chère, il y a d’abord que toute la faveur du roi s’est retirée de M. Fouquet pour passer à M. Colbert. -- Oui, on le dit. -- C’est tout simple, depuis la découverte du complot de Belle-Île -- On m’avait assuré que cette découverte de fortifications avait tourné à l’honneur de M. Fouquet. Marguerite se mit à rire d’une façon si cruelle, que Mme de Bellière lui eût en ce moment plongé avec joie un poignard dans le coeur. -- Ma chère, continua Marguerite, il ne s’agit plus même de l’honneur de M. Fouquet; il s’agit de son salut. Avant trois jours, la ruine du surintendant est consommée. -- Oh! fit la marquise en souriant à son tour, c’est aller un peu vite. -- J’ai dit trois jours, parce que j’aime à me leurrer d’une espérance. Mais très certainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre heures. -- Et pourquoi? -- Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n’a plus d’argent. -- Dans la finance, ma chère Marguerite, tel n’a pas d’argent aujourd’hui, qui demain fait rentrer des millions. -- Cela pouvait être pour M. Fouquet alors qu’il avait deux amis riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l’argent de tous les coffres; mais ces amis sont morts. -- Les écus ne meurent pas, Marguerite; ils sont cachés, on les cherche, on les achète et on les trouve. -- Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier. -- Des millions? fit la marquise avec effroi. -- Quatre... c’est un nombre pair. -- Infâme! murmura Mme de Bellière torturée par cette féroce joie... -- M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, répliqua-t-elle courageusement. -- S’il a ceux que le roi lui demande aujourd’hui, dit Marguerite, peut-être n’aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un mois. -- Le roi lui redemandera de l’argent? -- Sans doute, et voilà pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M, Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de l’argent, et, quand il n’en aura plus, il tombera. -- C’est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort... Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet? -- Je crois qu’il ne l’aime pas... Or, c’est un homme puissant que M. Colbert; il gagne à être vu de près; des conceptions gigantesques, de la volonté, de la discrétion; il ira loin. -- Il sera surintendant? -- C’est probable... Voilà pourquoi, ma bonne marquise, je me sentais émue en faveur de ce pauvre homme qui m’a aimée, adorée même; voilà pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais son infidélité... dont il se repent, j’ai lieu de le croire; voilà pourquoi je n’eusse pas été éloignée de lui porter une consolation, un bon conseil; il aurait compris ma démarche et m’en aurait su gré. C’est doux d’être aimée, vois-tu. Les hommes apprécient fort l’amour quand ils ne sont pas aveuglés par la puissance. La marquise, étourdie, écrasée par ces atroces attaques, calculées avec la justesse et la précision d’un tir d’artillerie, ne savait plus comment répondre; elle ne savait plus comment penser. La voix de la perfide avait pris les intonations les plus affectueuses; elle parlait comme une femme et cachait les instincts d’une panthère. -- Eh bien! dit Mme de Bellière, qui espéra vaguement que Marguerite cessait d’accabler l’ennemi vaincu; eh bien! que n’allez-vous trouver M. Fouquet? -- Décidément, marquise, tu m’as fait réfléchir. Non, il serait inconvenant que je fisse la première démarche. M. Fouquet m’aime sans doute, mais il est trop fier. Je ne puis m’exposer à un affront... J’ai mon mari, d’ailleurs, à ménager. Tu ne me dis rien. Allons! je consulterai là-dessus M. Colbert. Elle se leva en souriant comme pour prendre congé. La marquise n’eut pas la force de l’imiter. Marguerite fit quelques pas pour continuer à jouir de l’humiliante douleur où sa rivale était plongée; puis soudain: -- Tu ne me reconduis pas? dit-elle. La marquise se leva, pâle et froide, sans s’inquiéter davantage de cette enveloppe qui l’avait si fort préoccupée au commencement de la conversation et que son premier pas laissa à découvert. Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans même retourner la tête du côté de Marguerite Vanel, elle s’y enferma. Marguerite prononça ou plutôt balbutia trois ou quatre paroles que Mme de Bellière n’entendit même pas. Mais, aussitôt que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie ne put résister au désir de s’assurer que ses soupçons étaient fondés; elle s’allongea comme une panthère et saisit l’enveloppe. -- Ah! dit-elle en grinçant des dents, c’était bien une lettre de M. Fouquet qu’elle lisait quand je suis arrivée! Et elle s’élança, à son tour, hors de la chambre. Pendant ce temps, la marquise, arrivée derrière le rempart de sa porte, sentait qu’elle était au bout de ses forces; un instant elle resta roide, pâle et immobile comme une statue; puis, comme une statue qu’un vent d’orage ébranle sur sa base, elle chancela et tomba inanimée sur le tapis. Le bruit de sa chute retentit en même temps que retentissait le roulement de la voiture de Marguerite sortant de l’hôtel. Chapitre CI -- L’argenterie de Mme de Bellière Le coup avait été d’autant plus douloureux qu’il était inattendu; la marquise fut donc quelque temps à se remettre; mais, une fois remise, elle se prit aussitôt à réfléchir sur les événements tels qu’ils s’annonçaient. Alors elle reprit, dût sa vue se briser encore en chemin, cette ligne d’idées que lui avait fait suivre son implacable amie. Trahison, puis noires menaces voilées sous un semblant d’intérêt public, voilà pour les manoeuvres de Colbert. Joie odieuse d’une chute prochaine, efforts incessants pour arriver à ce but, séductions non moins coupables que le crime lui- même: voilà ce que Marguerite mettait en oeuvre. Les atomes crochus de Descartes triomphaient; à l’homme sans entrailles s’était unie la femme sans coeur. La marquise vit avec tristesse, encore plus qu’avec indignation, que le roi trempât dans un complot qui décelait la duplicité de Louis XIII déjà vieux, et l’avarice de Mazarin lorsqu’il n’avait pas encore eu le temps de se gorger de l’or français. Mais bientôt l’esprit de cette courageuse femme reprit toute son énergie et cessa de s’arrêter aux spéculations rétrogrades de la compassion. La marquise n’était point de ceux qui pleurent quand il faut agir et qui s’amusent à plaindre un malheur qu’ils ont moyen de soulager. Elle appuya, pendant dix minutes à peu près, son front dans ses mains glacées; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes d’une main ferme et avec un geste plein d’énergie. Sa résolution était prise. -- A-t-on tout préparé pour mon départ? demanda-t-elle à une de ses femmes qui entrait. -- Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dût partir pour Bellière avant trois jours. -- Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse? -- Oui, madame; mais nous avons l’habitude de laisser tout cela à Paris; Madame, ordinairement, n’emporte pas ses pierreries à la campagne. -- Et tout cela est rangé, dites-vous? -- Dans le cabinet de Madame. -- Et l’orfèvrerie? -- Dans les coffres. -- Et l’argenterie? -- Dans la grande armoire de chêne. La marquise se tut; puis, d’une voix tranquille: -- Que l’on fasse venir mon orfèvre, dit-elle. Les femmes disparurent pour exécuter l’ordre. Cependant la marquise était entrée dans son cabinet, et, avec le plus grand soin, considérait ses écrins. Jamais elle n’avait donné pareille attention à ces richesses qui font l’orgueil d’une femme; jamais elle n’avait regardé ces parures que pour les choisir selon leurs montures ou leurs couleurs. Aujourd’hui elle admirait la grosseur des rubis et la limpidité des diamants; elle se désolait d’une tache, d’un défaut; elle trouvait l’or trop faible et les pierres misérables. L’orfèvre la surprit dans cette occupation lorsqu’il arriva. -- Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m’avez fourni mon orfèvrerie, je crois? -- Oui, madame la marquise. -- Je ne me souviens plus à combien se montait la note. -- De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Bellière vous donna en vous épousant? Car j’ai fourni les deux. -- Eh bien! de la nouvelle, d’abord. -- Madame, les aiguières, les gobelets et les plats avec leurs étuis, le surtout et les mortiers à glace, les bassins à confitures et les fontaines ont coûté à Madame la marquise soixante mille livres. -- Rien que cela, mon Dieu? -- Madame trouva ma note bien chère... -- C’est vrai! c’est vrai! Je me souviens qu’en effet c’était cher; le travail, n’est-ce pas? -- Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles. -- Le travail entre pour combien dans le prix? N’hésitez pas. -- Un tiers de la valeur, madame. Mais... -- Nous avons encore l’autre service, le vieux, celui de mon mari? -- Oh! madame, il est moins ouvré que celui dont je vous parle. Il ne vaut que trente mille livres, valeur intrinsèque. -- Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il y a encore l’argenterie de ma mère; vous savez, tout ce massif dont je n’ai pas voulu me défaire à cause du souvenir? -- Ah! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n’est plus présentable; seulement, elle pèse. -- Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle? -- Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent: soit dix mille livres les deux. -- Cent trente! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres, monsieur Faucheux? -- Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser. -- Les quantités sont écrites sur mes livres. -- Oh! vous êtes une femme d’ordre, madame la marquise. -- Passons à autre chose, dit Mme de Bellière. Et elle ouvrit un écrin. -- Je reconnais ces émeraudes, dit le marchand, c’est moi qui les ai fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c’est-à-dire, non: les plus belles sont à Mme de Châtillon; elles lui viennent de MM. de Guise; mais les vôtres, madame, sont les secondes. -- Elles valent? -- Montées? -- Non; supposez qu’on voulût les vendre. -- Je sais bien qui les achèterait! s’écria M. Faucheux. -- Voilà précisément ce que je vous demande. On les achèterait donc? -- On achèterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous avez le plus bel écrin de Paris. Vous n’êtes pas de ces femmes qui changent; quand vous achetez, c’est du beau; lorsque vous possédez, vous gardez. -- Donc, on paierait ces émeraudes? -- Cent trente mille livres. La marquise écrivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre cité par l’orfèvre. -- Ce collier de rubis? dit-elle. -- Des rubis balais? -- Les voici. -- Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas ces pierres, madame. -- Estimez. -- Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent à lui seul. -- Oui, oui, c’est ce que je pensais, dit la marquise. Les diamants, les diamants! oh! j’en ai beaucoup: bagues, chaînes, pendants et girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur Faucheux, estimez. L’orfèvre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas, faisant son addition: -- Voilà des pierres, dit-il, qui coûtent à Madame la marquise quarante mille livres de rente. -- Vous estimez huit cent mille livres?... -- À peu près. -- C’est bien ce que je pensais. Mais les montures sont à part. -- Comme toujours, madame, si j’étais appelé à vendre ou à acheter, je me contenterais, pour bénéfice, de l’or seul de ces montures; j’aurais encore vingt-cinq bonnes mille livres. -- C’est joli! -- Oui, madame, très joli. -- Acceptez-vous le bénéfice à la condition de faire argent comptant des pierreries? -- Mais, madame! s’écria l’orfèvre effaré, vous ne vendez pas vos diamants, je suppose? -- Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquiétez pas de cela, rendez-moi seulement réponse. Vous êtes honnête homme, fournisseur de ma maison depuis trente ans, vous avez connu mon père et ma mère, que servaient votre père et votre mère. Je vous parle comme à un ami; acceptez-vous l’or des montures contre une somme comptant que vous verserez entre mes mains? -- Huit cent mille livres! mais c’est énorme! -- Je le sais. -- Impossible à trouver! -- Oh! que non. -- Mais madame, songez à l’effet que ferait, dans le monde, le bruit d’une vente de vos pierreries! -- Nul ne le saurait... Vous me ferez fabriquer autant de parures fausses semblables aux fines. Ne répondez rien je le veux. Vendez en détail, vendez seulement les pierres. -- Comme cela, c’est facile... Monsieur cherche des écrins, des pierres nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je placerai facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je suis sûr que les vôtres sont les plus belles. -- Quand cela? -- Sous trois jours. -- Eh bien! le reste, vous le placerez à des particuliers; pour le présent, faites-moi un contrat de vente garanti... paiement sous quatre jours. -- Madame, madame, réfléchissez, je vous en conjure... Vous perdrez là cent mille livres, si vous vous hâtez. -- J’en perdrai deux cent mille s’il le faut. Je veux que tout soit fait ce soir. Acceptez-vous? -- J’accepte, madame la marquise... Je ne dissimule pas que je gagnerai à cela cinq mille pistoles. -- Tant mieux! comment aurai-je l’argent? -- En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez M. Colbert. -- J’accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et apportez vite la somme en billets, entendez-vous? -- Oui, madame; mais, de grâce... -- Plus un mot, monsieur Faucheux. À propos, l’argenterie, que j’oubliais... Pour combien en ai-je? -- Cinquante mille livres, madame. -- C’est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur Faucheux, vous ferez prendre aussi l’orfèvrerie et l’argenterie avec toute la vaisselle. Je prétexte une refonte pour des modèles plus à mon goût... Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en or... sur-le-champ. -- Bien, madame la marquise. -- Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet or d’un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis m’attendra dans un carrosse. -- Celui de Mme Faucheux? dit l’orfèvre. -- Si vous le voulez, je le prendrai chez vous. -- Oui, madame la marquise. -- Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l’argenterie. -- Oui, madame. La marquise sonna. -- Le fourgon, dit-elle, à la disposition de M. Faucheux. L’orfèvre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit de près et en annonçant, lui-même, que la marquise faisait fondre sa vaisselle pour en avoir de plus nouvelle. Trois heures après, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait de lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon, deux cent cinquante mille livres en or, enfermées dans un coffre que portait péniblement un commis jusqu’à la voiture de Mme Faucheux. Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d’un président des comptes, elle avait apporté trente mille écus à son mari, syndic des orfèvres. Les trente mille écus avaient fructifié depuis vingt ans. L’orfèvre était millionnaire et modeste. Pour lui, il avait fait l’emplette d’un vénérable carrosse, fabriqué en 1648, dix années après la naissance du roi. Ce carrosse, ou plutôt cette maison roulante, faisait l’admiration du quartier; elle était couverte de peintures allégoriques et de nuages semés d’étoiles d’or et d’argent doré. C’est dans cet équipage, un peu grotesque, que la noble femme monta, en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur d’effleurer la robe de la marquise. C’est ce même commis qui dit au cocher, fier de conduire une marquise: Route de Saint-Mandé! Chapitre CII -- La dot Les chevaux de M. Faucheux étaient d’honnêtes chevaux du Perche, ayant de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgées. Comme la voiture, ils dataient de l’autre moitié du siècle. Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet. Aussi mirent-ils deux heures à se rendre à Saint-Mandé. On peut dire qu’ils marchaient majestueusement. La majesté exclut le mouvement. La marquise s’arrêta devant une porte bien connue, quoiqu’elle ne l’eût vue qu’une fois, on se le rappelle, dans une circonstance non moins pénible que celle qui l’amenait cette fois encore. Elle tira de sa poche une clef, l’introduisit de sa petite main blanche dans la serrure, poussa la porte qui céda sans bruit, et donna l’ordre au commis de monter le coffret au premier étage. Mais le poids de ce coffret était tel, que le commis fut forcé de se faire aider par le cocher. Le coffret fut déposé dans ce petit cabinet, antichambre ou plutôt boudoir, attenant au salon où nous avons vu M. Fouquet aux pieds de la marquise. Mme de Bellière donna un louis au cocher, un sourire charmant au commis, et les congédia tous deux. Derrière eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et barricadée. Nul domestique n’apparaissait à l’intérieur. Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était attendue. Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les vases du Japon. On eût dit une maison enchantée. La marquise alluma les candélabres, respira le parfum des fleurs, s’assit et tomba bientôt dans une profonde rêverie. Mais cette rêverie, toute mélancolique, était imprégnée d’une certaine douceur. Elle voyait devant elle un trésor étalé dans cette chambre. Un million qu’elle avait arraché de sa fortune comme la moissonneuse arrache un bleuet de sa couronne. Elle se forgeait les plus doux songes. Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet argent à M. Fouquet sans qu’il pût savoir d’où venait le don. Ce moyen était celui qui naturellement s’était présenté le premier à son esprit. Mais, quoique, en y réfléchissant, la chose lui eût paru difficile, elle ne désespérait point de parvenir à ce but. Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s’enfuir plus heureuse que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un million elle-même. Mais, depuis qu’elle était arrivée là, depuis qu’elle avait vu ce boudoir si coquet, qu’on eût dit qu’une femme de chambre venait d’en enlever jusqu’au dernier atome de poussière; quand elle avait vu ce salon si bien tenu, qu’on eût dit qu’elle en avait chassé les fées qui l’habitaient, elle se demanda si déjà les regards de ceux qu’elle avait fait fuir, génies, fées, lutins ou créatures humaines, ne l’avaient pas reconnue. Alors Fouquet saurait tout; ce qu’il ne saurait pas, il le devinerait; Fouquet refuserait d’accepter comme don ce qu’il eût peut-être accepté à titre de prêt, et, ainsi menée, l’entreprise manquerait de but comme de résultat. Il fallait donc que la démarche fût faite sérieusement pour réussir Il fallait que le surintendant comprît toute la gravité de sa position pour se soumettre au caprice généreux d’une femme; il fallait enfin, pour le persuader, tout le charme d’une éloquente amitié, et, si ce n’était point assez, tout l’enivrement d’un ardent amour que rien ne détournerait dans son absolu désir de convaincre. En effet, le surintendant n’était-il pas connu pour un homme plein de délicatesse et de dignité? Se laisserait-il charger des dépouilles d’une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde pouvait vaincre sa résistance, c’était la voix de la femme qu’il aimait. Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le coeur de Mme de Bellière avec la douleur et le froid aigu d’un poignard: Aimait-il? Cet esprit léger, ce coeur volage se résoudrait-il à se fixer un moment, fût-ce pour contempler un ange? N’en était-il pas de Fouquet, malgré tout son génie, malgré toute sa probité, comme des conquérants qui versent des larmes sur le champ de bataille lorsqu’ils ont remporté la victoire? «Eh bien! c’est de cela qu’il faut que je m’éclaircisse, c’est sur cela qu’il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce coeur tant convoité n’est pas un coeur vulgaire et plein d’alliage, qui sait si cet esprit ne se trouvera pas être, quand j’y appliquerai la pierre de touche, d’une nature triviale et inférieure? Allons! allons! s’écria-t-elle, c’est trop de doute, trop d’hésitation, l’épreuve! l’épreuve!» Elle regarda la pendule. «Voilà sept heures, il doit être arrivé, c’est l’heure des signatures. Allons!» Et, se levant avec une fébrile impatience, elle marcha vers la glace, dans laquelle elle se souriait avec l’énergique sourire du dévouement; elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la sonnette. Puis, comme épuisée à l’avance par la lutte qu’elle venait d’engager, elle alla s’agenouiller éperdue devant un vaste fauteuil, où sa tête s’ensevelit dans ses mains tremblantes. Dix minutes après, elle entendit grincer le ressort de la porte. La porte roula sur ses gonds invisibles. Fouquet parut. Il était pâle; il était courbé sous le poids d’une pensée amère. Il n’accourait pas; il venait, voilà tout. Il fallait que la préoccupation fût bien puissante pour que cet homme de plaisir, pour qui le plaisir était tout, vînt si lentement à un semblable appel. En effet, la nuit, féconde en rêves douloureux, avait amaigri ses traits d’ordinaire si noblement insoucieux, avait tracé autour de ses yeux des orbites de bistre. Il était toujours beau, toujours noble, et l’expression mélancolique de sa bouche, expression si rare chez cet homme, donnait à sa physionomie un caractère nouveau qui la rajeunissait. Vêtu de noir, la poitrine toute gonflée de dentelles ravagées par sa main inquiète, le surintendant s’arrêta l’oeil plein de rêverie au seuil de cette chambre où tant de fois il était venu chercher le bonheur attendu. Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplaçant l’exaltation de la joie, firent sur Mme de Bellière, qui le regardait de loin, un effet indicible. L’oeil d’une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur les traits de l’homme qu’elle aime; on dirait qu’en raison de leur faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu’il n’accorde aux autres créatures. Elles peuvent cacher leurs sentiments à l’homme; l’homme ne peut leur cacher les siens. La marquise devina d’un seul coup d’oeil tout le malheur du surintendant. Elle devina une nuit passée sans sommeil, un jour passé en déceptions. Dès lors elle fut forte, elle sentait qu’elle aimait Fouquet au- delà de toute chose. Elle se releva, et, s’approchant de lui: -- Vous m’écriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez à m’oublier, et que, moi que vous n’aviez pas revue, j’avais sans doute fini de penser à vous. Je viens vous démentir, monsieur, et cela d’autant plus sûrement que je lis dans vos yeux une chose. -- Laquelle, madame? demanda Fouquet étonné. -- C’est que vous ne m’avez jamais tant aimée qu’à cette heure; de même que vous devez lire dans ma démarche, à moi, que je ne vous ai point oublié. -- Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un éclair de joie illumina un instant la noble figure, vous, vous êtes un ange, et les hommes n’ont pas le droit de douter de vous! Ils n’ont donc qu’à s’humilier et à demander grâce! -- Grâce vous soit donc accordée alors! Fouquet voulut se mettre à genoux. -- Non, dit-elle, à côté de moi, asseyez-vous. Ah! voilà une pensée mauvaise qui passe dans votre esprit! -- Et à quoi voyez-vous cela, madame? -- À votre sourire, qui vient de gâter toute votre physionomie. Voyons, à quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets entre amis? -- Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de trois ou quatre mois. -- Cette rigueur? -- Oui; ne m’avez-vous pas défendu de vous visiter? -- Hélas! mon ami, dit Mme de Bellière avec un profond soupir, parce que votre visite chez moi vous a causé un grand malheur, parce que l’on veille sur ma maison, parce que les mêmes yeux qui vous ont vu pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins dangereux pour vous, à moi de venir ici, qu’à vous de venir chez moi; enfin, parce que je vous trouve assez malheureux pour ne pas vouloir augmenter encore votre malheur... Fouquet tressaillit. Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance, lui qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des espérances de l’amant. -- Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en vérité, marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux yeux ne sont-ils donc levés sur moi que pour me plaindre? Oh! j’attends d’eux un autre sentiment. -- Ce n’est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette glace; c’est vous. -- Marquise, je suis un peu pâle, c’est vrai, mais c’est l’excès du travail; le roi m’a demandé hier de l’argent. -- Oui, quatre millions; je sais cela. -- Vous le savez! s’écria Fouquet, surpris. Et comment le savez- vous? C’est au jeu seulement, après le départ des reines et en présence d’une seule personne, que le roi... -- Vous voyez que je le sais; cela suffit, n’est-ce pas? Eh bien! continuez, mon ami: c’est que le roi vous a demandé... -- Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer, puis le faire compter, puis le faire enregistrer, c’est long. Depuis la mort de M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et d’embarras dans le service des finances. Mon administration se trouve surchargée, voilà pourquoi j’ai veillé cette nuit. -- De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquiète. -- Il ferait beau voir, marquise, répliqua gaiement Fouquet, qu’un surintendant des finances n’eût pas quatre pauvres millions dans ses coffres. -- Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez. -- Comment, que je les aurai? -- Il n’y a pas longtemps qu’il vous en avait déjà fait demander deux. -- Il me semble, au contraire, qu’il y a un siècle, marquise; mais ne parlons plus argent, s’il vous plaît. -- Au contraire, parlons-en, mon ami. -- Oh! -- Écoutez, je ne suis venue que pour cela. -- Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont les yeux exprimèrent une inquiète curiosité. -- Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance? -- Marquise! -- Vous voyez que je vous réponds, et franchement même. -- Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un commanditaire. -- C’est tout simple: je veux placer de l’argent chez vous, et, naturellement, je désire savoir si vous êtes sûr. -- En vérité, marquise, je m’y perds et ne sais plus où vous voulez en venir. -- Sérieusement, mon cher monsieur Fouquet, j’ai quelques fonds qui m’embarrassent. Je suis lasse d’acheter des terres et désire charger un ami de faire valoir mon argent. -- Mais cela ne presse pas, j’imagine? dit Fouquet. -- Au contraire, cela presse, et beaucoup. -- Eh bien! nous en causerons plus tard. -- Non pas plus tard, car mon argent est là. La marquise montra le coffret au surintendant, et, l’ouvrant, lui fit voir des liasses de billets et une masse d’or. Fouquet s’était levé en même temps que Mme de Bellière; il demeura un instant pensif; puis tout à coup, se reculant, il pâlit et tomba sur une chaise en cachant son visage dans ses mains. -- Oh! marquise! marquise! murmura-t-il. -- Eh bien? -- Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille offre? -- De vous? -- Sans doute. -- Mais que pensez-vous donc vous-même? Voyons. -- Cet argent, vous me l’apportez pour moi: vous me l’apportez parce que vous me savez embarrassé. Oh! ne niez pas. Je devine. Est-ce que je ne connais pas votre coeur? -- Eh bien! si vous connaissez mon coeur, vous voyez que c’est mon coeur que je vous offre. -- J’ai donc deviné! s’écria Fouquet. Oh! madame, en vérité, je ne vous ai jamais donné le droit de m’insulter ainsi. -- Vous insulter! dit-elle en pâlissant. Étrange délicatesse humaine! Vous m’aimez, m’avez-vous dit? Vous m’avez demandé au nom de cet amour ma réputation, mon honneur? Et quand je vous offre mon argent, vous me refusez! -- Marquise, marquise, vous avez été libre de garder ce que vous appelez votre réputation et votre honneur. Laissez-moi la liberté de garder les miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber sous le fardeau des haines qui m’environnent, sous le fardeau des fautes que j’ai commises, sous le fardeau de mes remords même; mais, au nom du Ciel! marquise, ne m’écrasez pas sous ce dernier coup. -- Vous avez manqué tout à l’heure d’esprit, monsieur Fouquet, dit-elle. -- C’est possible, madame. -- Et maintenant, voilà que vous manquez de coeur. Fouquet comprima de sa main crispée sa poitrine haletante. -- Accablez-moi, madame, dit-il, je n’ai rien à répondre. -- Je vous ai offert mon amitié, monsieur Fouquet. -- Oui, madame; mais vous vous êtes bornée là. -- Ce que je fais est-il d’une amie? -- Sans doute. -- Et vous refusez cette preuve de mon amitié? -- Je la refuse. -- Regardez-moi, monsieur Fouquet. Les yeux de la marquise étincelaient. -- Je vous offre mon amour. -- Oh! madame! dit Fouquet. -- Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont comme les hommes leur fausse délicatesse. Depuis longtemps je vous aime, mais je ne voulais pas vous le dire. -- Oh! fit Fouquet en joignant les mains. -- Eh bien! je vous le dis. Vous m’avez demandé cet amour à genoux, je vous l’ai refusé; j’étais aveugle comme vous l’étiez tout à l’heure. Mon amour, je vous l’offre. -- Oui, votre amour, mais votre amour seulement. -- Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout! -- Oh! mon Dieu! s’écria Fouquet ébloui. -- Voulez-vous de mon amour? -- Oh! mais vous m’accablez sous le poids de mon bonheur! -- Serez-vous heureux? Dites, dites... si je suis à vous, tout entière à vous? -- C’est la félicité suprême! -- Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d’un préjugé, faites moi celui d’un scrupule. -- Madame, madame, ne me tentez pas! -- Mon ami, mon ami, ne me refusez pas! -- Oh! faites attention à ce que vous proposez! -- Fouquet, un mot... «Non!...» et j’ouvre cette porte. Elle montra celle qui conduisait à la rue. Et vous ne me verrez plus. Un autre mot... «Oui!...» et je vous suis où vous voudrez, les yeux fermés, sans défense, sans refus, sans remords. -- Élise!... Élise!... Mais ce coffret? -- C’est ma dot! -- C’est votre ruine! s’écria Fouquet en bouleversant l’or et les papiers; il y a là un million... -- Juste... Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne m’aimez pas; qui ne me serviront plus si vous m’aimez comme je vous aime! -- Oh! c’en est trop! c’en est trop! s’écria Fouquet. Je cède, je cède: ne fût-ce que pour consacrer un pareil dévouement. J’accepte la dot... -- Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras. Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons compagnons et en harmonie parfaite la route de Paris à Calais. Buckingham s’était hâté de faire ses adieux, de sorte qu’il en avait brusqué la meilleure partie. Les visites à Monsieur et à Madame, à la jeune reine et à la reine douairière avaient été collectives. Prévoyance de la reine mère, qui lui épargnait la douleur de causer encore en particulier avec Monsieur, qui lui épargnait le danger de revoir Madame. Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de toute sa considération; le second d’une constante amitié destinée à triompher de tous les obstacles et à ne se laisser ébranler ni par la distance ni par le temps. Les fourgons avaient déjà pris les devants; il partit le soir en carrosse avec toute sa maison. De Wardes, tout froissé d’être pour ainsi dire emmené à la remorque par cet Anglais, avait cherché dans son esprit subtil tous les moyens d’échapper à cette chaîne; mais nul ne lui avait donné assistance, et force lui était de porter la peine de son mauvais esprit et de sa causticité. Ceux à qui il eût pu s’ouvrir, en qualité de gens spirituels l’eussent raillé sur la supériorité du duc. Les autres esprits, plus lourds, mais plus sensés, lui eussent allégué les ordres du roi, qui défendaient le duel. Les autres enfin, et c’étaient les plus nombreux, qui, par charité chrétienne ou par amour-propre national, lui eussent prêté assistance, ne se souciaient point d’encourir une disgrâce, et eussent tout au plus prévenu les ministres d’un départ qui pouvait dégénérer en un petit massacre. Il en résulta que, tout bien pesé, de Wardes fit son portemanteau, prit deux chevaux, et, suivi d’un seul laquais, s’achemina vers la barrière où le carrosse de Buckingham le devait prendre. Le duc reçut son adversaire comme il eût fait de la plus aimable connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des sucreries, étendit sur lui le manteau de martre zibeline jeté sur le siège de devant. Puis on causa: De la cour, sans parler de Madame; De Monsieur, sans parler de son ménage; Du roi, sans parler de sa belle-soeur; De la reine mère, sans parler de sa bru; Du roi d’Angleterre, sans parler de sa soeur; De l’état de coeur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun nom dangereux. Aussi le voyage, qui se faisait à petites journées, fut-il charmant. Aussi Buckingham, véritablement Français par l’esprit et l’éducation, fut-il enchanté d’avoir si bien choisi son _partner_. Bons repas effleurés du bout des dents, essais de chevaux dans les belles prairies que coupait la route, chasses aux lièvres, car Buckingham avait ses lévriers. Tel fut l’emploi du temps. Le duc ressemblait un peu à ce beau fleuve de Seine, qui embrasse mille fois la France dans ses méandres amoureux avant de se décider à gagner l’Océan. Mais, en quittant la France, c’était surtout la Française nouvelle qu’il avait amenée à Paris que Buckingham regrettait; pas une de ses pensées qui ne fût un souvenir et, par conséquent, un regret. Aussi quand, parfois, malgré sa force sur lui-même, il s’abîmait dans ses pensées, de Wardes le laissait-il tout entier à ses rêveries. Cette délicatesse eût certainement touché Buckingham et changé ses dispositions à l’égard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant le silence, eût eu l’oeil moins méchant et le sourire moins faux. Mais les haines d’instinct sont inflexibles; rien ne les éteint; un peu de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre elles couvent plus furieuses. Après avoir épuisé toutes les distractions que présentait la route, on arriva, comme nous l’avons dit, à Calais. C’était vers la fin du sixième jour. Dès la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient frété une barque. Cette barque était destinée à aller joindre le petit yacht qui courait des bordées en vue, ou s’embossait, lorsqu’il sentait ses ailes blanches fatiguées, à deux ou trois portées de canon de la jetée. Cette barque allant et venant devait porter tous les équipages du duc. Les chevaux avaient été embarqués; on les hissait de la barque sur le pont du bâtiment dans des paniers faits exprès, et ouatés de telle façon que leurs membres, dans les plus violentes crises même de terreur ou d’impatience, ne quittaient pas l’appui moelleux des parois, et que leur poil n’était pas même rebroussé. Huit de ces paniers juxtaposés emplissaient la cale. On sait que, pendant les courtes traversées, les chevaux tremblants ne mangent point et frissonnent en présence des meilleurs aliments qu’ils eussent convoités sur terre. Peu à peu l’équipage entier du duc fut transporté à bord du yacht, et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout était prêt, et que, lorsqu’il voudrait s’embarquer avec le gentilhomme français, on n’attendait plus qu’eux. Car nul ne supposait que le gentilhomme français pût avoir à régler avec milord duc autre chose que des comptes d’amitié. Buckingham fit répondre au patron du yacht qu’il eût à se tenir prêt, mais que la mer était belle, que la journée promettant un coucher de soleil magnifique, il comptait ne s’embarquer que la nuit et profiter de la soirée pour faire une promenade sur la grève. D’ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il n’avait pas la moindre hâte de s’embarquer. En disant cela, il montra aux gens qui l’entouraient le magnifique spectacle du ciel empourpré à l’horizon, et d’un amphithéâtre de nuages floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu’au zénith, en affectant les formes d’une chaîne de montagnes aux sommets entassés les uns sur les autres. Tout cet amphithéâtre était teint à sa base d’une espèce de mousse sanglante, se fondant dans des teintes d’opale et de nacre au fur et à mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de son côté, se teignait de ce même reflet, et sur chaque cime de vague bleue dansait un point lumineux comme un rubis exposé au reflet d’une lame. Tiède soirée, parfums salins chers aux rêveuses imaginations, vent d’est épais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le yacht se profilant en noir avec ses agrès à jour, sur le fond empourpré du ciel, et çà et là sur l’horizon les voiles latines courbées sous l’azur comme l’aile d’une mouette qui plonge, le spectacle, en effet, valait bien qu’on l’admirât. La foule des curieux suivit les valets dorés, parmi lesquels, voyant l’intendant et le secrétaire, elle croyait voir le maître et son ami. Quant à Buckingham, simplement vêtu d’une veste de satin gris et d’un pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux, sans ordres ni broderies, il ne fut pas plus remarqué que de Wardes, vêtu de noir comme un procureur. Les gens du duc avaient reçu l’ordre de tenir une barque prête au môle et de surveiller l’embarquement de leur maître, sans venir à lui avant que lui ou son ami appelât. -- Quelque chose qu’ils vissent, avait-il ajouté en appuyant sur ces mots de façon qu’ils fussent compris. Après quelques pas faits sur la plage: -- Je crois, monsieur, dit Buckingham à de Wardes, je crois qu’il va falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte; dans dix minutes elle aura tellement imbibé le sable où nous marchons, que nous serons hors d’état de sentir le sol. -- Milord, je suis à vos ordres; mais... -- Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n’est-ce pas? -- Sans doute. -- Eh bien! venez; il y a là-bas, comme vous le voyez, une espèce d’île entourée par une grande flaque circulaire; la flaque va s’augmentant et l’île disparaissant de minute en minute. Cette île est bien à Dieu, car elle est entre deux mers et le roi ne l’a point sur ses cartes. La voyez-vous? -- Je la vois. Nous ne pouvons même guère l’atteindre maintenant sans nous mouiller les pieds. -- Oui; mais remarquez qu’elle forme une éminence assez élevée, et que la mer monte de chaque côté en épargnant sa cime. Il en résulte que nous serons à merveille sur ce petit théâtre. Que vous en semble? -- Je serai bien partout où mon épée aura l’honneur de rencontrer la vôtre, milord. -- Eh bien! allons donc. Je suis désespéré de vous faire mouiller les pieds, monsieur de Wardes; mais il est nécessaire, je crois, que vous puissiez dire au roi: «Sire, je ne me suis point battu sur la terre de Votre Majesté.» C’est peut-être un peu bien subtil, mais depuis Port-Royal vous nagez dans les subtilités. Oh! ne nous en plaignons pas, cela vous donne un fort charmant esprit, et qui n’appartient qu’à vous autres. Si vous voulez bien, nous nous hâterons, monsieur de Wardes, car voici la mer qui monte et la nuit qui vient. -- Si je ne marchais pas plus vite, milord, c’était pour ne point passer devant Votre Grâce. Êtes-vous à pied sec, monsieur le duc? -- Oui, jusqu’à présent. Regardez donc là-bas: voici mes drôles qui ont peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une croisière avec le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la pointe des lames, c’est curieux; mais cela me donne le mal de mer. Voudriez-vous me permettre de leur tourner le dos? -- Vous remarquerez qu’en leur tournant le dos vous aurez le soleil en face, milord. -- Oh! il est bien faible à cette heure et aura bien vite disparu; ne vous inquiétez donc point de cela. -- Comme vous voudrez, milord; ce que j’en disais, c’était par délicatesse. -- Je le sais, monsieur de Wardes, et j’apprécie votre observation. Voulez vous ôter nos pourpoints? -- Décidez, milord. -- C’est plus commode. -- Alors je suis tout prêt. -- Dites-moi, là, sans façon, monsieur de Wardes, si vous vous sentez mal sur le sable mouillé, ou si vous vous croyez encore un peu trop sur le territoire français? Nous nous battrons en Angleterre ou sur mon yacht. -- Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j’aurai l’honneur de vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons à peine le temps... Buckingham fit un signe d’assentiment, ôta son pourpoint et le jeta sur le sable. De Wardes en fit autant. Les deux corps, blancs comme deux fantômes pour ceux qui les regardaient du rivage, se dessinaient sur l’ombre d’un rouge violet qui descendait du ciel. -- Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guère rompre, dit de Wardes. Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable? -- J’y suis enfoncé jusqu’à la cheville, dit Buckingham, sans compter que voilà l’eau qui nous gagne. -- Elle m’a gagné déjà... Quand vous voudrez, monsieur le duc. De Wardes mit l’épée à la main. Le duc l’imita. -- Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s’il vous plaît... Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime pas, parce que vous m’avez déchiré le coeur en raillant certaine passion que j’ai, que j’avoue en ce moment, et pour laquelle je serais très heureux de mourir. Vous êtes un méchant homme, monsieur de Wardes, et je veux faire tous mes efforts pour vous tuer; car, je le sens, si vous ne mourez pas de ce coup, vous ferez dans l’avenir beaucoup de mal à mes amis. Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur de Wardes. Et Buckingham salua. -- Et moi, milord, voici ce que j’ai à vous répondre: je ne vous haïssais pas; mais, maintenant que vous m’avez deviné, je vous hais, et vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer. Et de Wardes salua Buckingham. Au même instant, les fers se croisèrent; deux éclairs se joignirent dans la nuit. Les épées se cherchaient, se devinaient, se touchaient. Tous deux étaient habiles tireurs; les premières passes n’eurent aucun résultat. La nuit s’était avancée rapidement; la nuit était si sombre, qu’on attaquait et se défendait d’instinct. Tout à coup de Wardes sentit son fer arrêté; il venait de piquer l’épaule de Buckingham. L’épée du duc s’abaissa avec son bras. -- Oh! fit-il. -- Touché, n’est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux pas. -- Oui, monsieur, mais légèrement. -- Cependant, vous avez quitté la garde. -- C’est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis. Recommençons, s’il vous plaît, monsieur. Et, dégageant avec un sinistre froissement de lame, le duc déchira la poitrine du marquis. -- Touché aussi, dit-il. -- Non, dit de Wardes restant ferme à sa place. -- Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge.... dit Buckingham. -- Alors, dit de Wardes furieux, alors... à vous! Et, se fendant à fond, il traversa l’avant-bras de Buckingham. L’épée passa entre les deux os. Buckingham sentit son bras droit paralysé; il avança le bras gauche, saisit son épée, prête à tomber de sa main inerte, et avant que de Wardes se fût remis en garde, il lui traversa la poitrine. De Wardes chancela, ses genoux plièrent, et, laissant son épée engagée encore dans le bras du duc, il tomba dans l’eau qui se rougit d’un reflet plus réel que celui que lui envoyaient les nuages. De Wardes n’était pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il était menacé: la mer montait. Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de douleur, il arracha le fer demeuré dans son bras; puis, se retournant vers de Wardes: -- Est-ce que vous êtes mort, marquis? dit-il. -- Non, répliqua de Wardes d’une voix étouffée par le sang qui montait de ses poumons à sa gorge, mais peu s’en faut. -- Eh bien qu’y a-t-il à faire? Voyons, pouvez-vous marcher? Buckingham le souleva sur un genou. -- Impossible, dit-il. Puis, retombant: -- Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie. -- Holà! cria Buckingham; holà! de la barque! nagez vivement, nagez! La barque fit force de rames. Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait. Buckingham vit de Wardes prêt à être recouvert par une vague: de son bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et l’enleva. La vague monta jusqu’à mi-corps, mais ne put l’ébranler. Mais à peine eut-il fait dix pas qu’une seconde vague, accourant plus haute, plus menaçante, plus furieuse que la première, vint le frapper à la hauteur de la poitrine, le renversa, l’ensevelit. Puis, le reflux l’emportant, elle laissa un instant à découvert le duc et de Wardes couchés sur le sable. De Wardes était évanoui. En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se jetèrent à la mer et en une seconde furent près du duc. Leur terreur fut grande lorsqu’ils virent leur maître se couvrir de sang à mesure que l’eau dont il était imprégné coulait vers les genoux et les pieds. Ils voulurent l’emporter. -- Non, non! dit le duc; à terre! à terre, le marquis! -- À mort! à mort, le Français! crièrent sourdement les Anglais. -- Misérables drôles! s’écria le duc se dressant avec un geste superbe qui les arrosa de sang, obéissez. M. de Wardes à terre, M. de Wardes en sûreté avant toutes choses ou je vous fais pendre! La barque s’était approchée pendant ce temps. Le secrétaire et l’intendant sautèrent à leur tour à la mer et s’approchèrent du marquis. Il ne donnait plus signe de vie. -- Je vous recommande cet homme sur votre tête, dit le duc. Au rivage! M. de Wardes au rivage! On le prit à bras et on le porta jusqu’au sable sec. Quelques curieux et cinq ou six pêcheurs s’étaient groupés sur le rivage, attirés par le singulier spectacle de deux hommes se battant avec de l’eau jusqu’aux genoux. Les pêcheurs, voyant venir à eux un groupe d’hommes portant un blessé, entrèrent, de leur côté, jusqu’à mi-jambe dans la mer. Les Anglais leur remirent le blessé au moment où celui-ci commençait à rouvrir les yeux. L’eau salée de la mer et le sable fin s’étaient introduits dans ses blessures et lui causaient d’inexprimables souffrances. Le secrétaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la remit à celui qui paraissait le plus considérable d’entre les assistants. -- De la part de mon maître, milord duc de Buckingham, dit-il, pour que l’on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins imaginables. Et il s’en retourna, suivi des siens, jusqu’au canot que Buckingham avait regagné à grand-peine, mais seulement lorsqu’il avait vu de Wardes hors de danger. La mer était déjà haute; les habits brodés et les ceintures de soie furent noyés. Beaucoup de chapeaux furent enlevés par les lames. Quant aux habits de milord duc et à ceux de de Wardes, le flux les avait portés vers le rivage. On enveloppa de Wardes dans l’habit du duc, croyant que c’était le sien, et on le transporta à bras vers la ville. Chapitre CIV -- Triple amour Depuis le départ de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre lui appartenait sans partage. Monsieur, qui n’avait plus le moindre sujet de jalousie et qui, d’ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine, accordait dans sa maison autant de liberté que les plus exigeants pouvaient en souhaiter. De son côté, le roi, qui avait pris goût à la société de Madame, imaginait plaisirs sur plaisirs pour égayer le séjour de Paris, en sorte qu’il ne se passait pas un jour sans une fête au Palais- Royal ou une réception chez Monsieur. Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et tout le monde s’employait pour être du voyage. Madame menait la vie la plus occupée. Sa voix, sa plume ne s’arrêtaient pas un moment. Les conversations avec de Guiche prenaient peu à peu l’intérêt auquel on ne peut méconnaître les préludes des grandes passions. Lorsque les yeux languissent à propos d’une discussion sur des couleurs d’étoffes, lorsque l’on passe une heure à analyser les mérites et le parfum d’un sachet ou d’une fleur, il y a dans ce genre de conversation des mots que tout le monde peut entendre, mais il y a des gestes ou des soupirs que tout le monde ne peut voir. Quand Madame avait bien causé avec M. de Guiche, elle causait avec le roi, qui lui rendait visite régulièrement chaque jour. On jouait, on faisait des vers, on choisissait des devises et des emblèmes; ce printemps n’était pas seulement le printemps de la nature, c’était la jeunesse de tout un peuple dont cette cour formait la tête. Le roi était beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait amoureusement toutes les femmes, même la reine sa femme. Seulement le grand roi était le plus timide ou le plus réservé de son royaume, tant qu’il ne s’était pas avoué à lui-même ses sentiments. Cette timidité le retenait dans les limites de la simple politesse, et nulle femme ne pouvait se vanter d’avoir la préférence sur une autre. On pouvait pressentir que le jour où il se déclarerait serait l’aurore d’une souveraineté nouvelle; mais il ne se déclarait pas. M. de Guiche en profitait pour être le roi de toute la cour amoureuse. On l’avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l’avait dit assidu près de Mlle de Châtillon; maintenant il n’était plus même civil avec aucune femme de la cour. Il n’avait d’yeux, d’oreilles que pour une seule. Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui l’aimait et le retenait le plus possible dans sa maison. Naturellement sauvage, il s’éloignait trop avant l’arrivée de Madame, une fois que Madame était arrivée, il ne s’éloignait plus assez. Ce qui, remarqué de tout le monde, le fut particulièrement du mauvais génie de la maison, le chevalier de Lorraine, à qui Monsieur témoignait un vif attachement parce qu’il avait l’humeur joyeuse, même dans ses méchancetés, et qu’il ne manquait jamais d’idées pour employer le temps. Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche menaçait de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il disparut, laissant Monsieur bien empêché. Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque pas, car de Guiche était là, et, sauf les entretiens avec Madame, il consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au prince. Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main, demanda où était le chevalier. Il lui fut répondu que l’on ne savait pas. De Guiche, après avoir passé sa matinée à choisir des broderies et des franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, après le dîner, il y avait encore des tulipes et des améthystes à estimer; de Guiche retourna dans le cabinet de Madame. Monsieur demeura seul; c’était l’heure de sa toilette: il se trouva le plus malheureux des hommes et demanda encore si l’on avait des nouvelles du chevalier. -- Nul ne sait où trouver M. le chevalier, fut la réponse que l’on rendit au prince. Monsieur, ne sachant plus où porter son ennui, s’en alla en robe de chambre et coiffé chez Madame. Il y avait là grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient à tous les coins: ici un groupe de femmes autour d’un homme et des éclats étouffés; là Manicamp et Malicorne pillés par Montalais, Mlle de Tonnay-Charente et deux autres rieuses. Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche éparpillant, à genoux près d’elle, une poignée de perles et de pierres dans lesquelles le doigt fin et blanc de la princesse désignait celles qui lui plaisaient le plus. Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des séguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu’elle les avait entendu chanter à la jeune reine avec une certaine mélancolie; seulement ce que l’Espagnole avait chanté avec des larmes dans les paupières, l’Anglaise le fredonnait avec un sourire qui laissait voir ses dents de nacre. Ce cabinet, ainsi habité, présentait la plus riante image du plaisir. En entrant, Monsieur fut frappé de voir tant de gens qui se divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu’il ne put s’empêcher de dire comme un enfant: -- Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m’ennuie tout seul! Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le gazouillement d’oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand silence. De Guiche fut debout en un moment. Malicorne se fit petit derrière les jupes de Montalais. Manicamp se redressa et prit ses grands airs de cérémonie. Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis pour la dissimuler aux yeux du prince. Madame seule ne bougea point, et, souriant à son époux, lui répondit: -- Est-ce que ce n’est pas l’heure de