Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome I., by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome I. Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13947] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LE VICOMTE DE BRAGELONNE TOME I (1848 -- 1850) Table des matieres Chapitre I -- La lettre Chapitre II -- Le messager Chapitre III -- L'entrevue Chapitre IV -- Le pere et le fils Chapitre V -- Ou il sera parle de Cropoli, de Cropole et d'un grand peintre inconnu Chapitre VI -- L'inconnu Chapitre VII -- Parry Chapitre VIII -- Ce qu'etait Sa Majeste Louis XIV a l'age de vingt-deux ans Chapitre IX -- Ou l'inconnu de l'hotellerie des Medicis perd son incognito Chapitre X -- L'arithmetique de M. de Mazarin Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant Chapitre XIII -- Marie de Mancini Chapitre XIV -- Ou le roi et le lieutenant font chacun preuve de memoire Chapitre XV -- Le proscrit Chapitre XVI -- Remember! Chapitre XVII -- Ou l'on cherche Aramis, et ou l'on ne retrouve que Bazin Chapitre XVIII -- Ou d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que Mousqueton Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire a Paris Chapitre XX -- De la societe qui se forme rue des Lombards a l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idee de M. d'Artagnan Chapitre XXI -- Ou d'Artagnan se prepare a voyager pour la maison Planchet et Compagnie Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie Chapitre XXIII -- Ou l'auteur est force, bien malgre lui, de faire un peu d'histoire Chapitre XXIV -- Le tresor Chapitre XXV -- Le marais Chapitre XXVI -- Le coeur et l'esprit Chapitre XXVII -- Le lendemain Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande Chapitre XXIX -- Ou d'Artagnan commence a craindre d'avoir place son argent et celui de Planchet a fonds perdu Chapitre XXX -- Les actions de la societe Planchet et Compagnie remontent au pair Chapitre XXXI -- Monck se dessine Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore une fois a l'hotellerie de la Corne du Cerf Chapitre XXXIII -- L'audience Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses Chapitre XXXV -- Sur le canal Chapitre XXXVI -- Comment d'Artagnan tira, comme eut fait une fee, une maison de plaisance d'une boite de sapin Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan regla le passif de la societe avant d'etablir son actif Chapitre XXXVIII -- Ou l'on voit que l'epicier francais s'etait deja rehabilite au XVIIeme siecle Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin Chapitre XL -- Affaire d'Etat Chapitre XLI -- Le recit Chapitre XLII -- Ou M. de Mazarin se fait prodigue Chapitre XLIII -- Guenaud Chapitre XLIV -- Colbert Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien Chapitre XLVI -- La donation Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil a Louis XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre Chapitre XLVIII -- Agonie Chapitre XLIX -- La premiere apparition de Colbert Chapitre L -- Le premier jour de la royaute de Louis XIV Chapitre LI -- Une passion Chapitre LII -- La lecon de M. d'Artagnan Chapitre LIII -- Le roi Chapitre LIV -- Les maisons de M. Fouquet Chapitre LV -- L'abbe Fouquet Chapitre LVI -- Le vin de M. de La Fontaine Chapitre LVII -- La galerie de Saint-Mande Chapitre LVIII -- Les epicuriens Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard Chapitre LX -- Plan de bataille Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame Chapitre LXII -- Vive Colbert! Chapitre LXIII -- Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre les mains de d'Artagnan Chapitre LXIV -- De la difference notable que d'Artagnan trouva entre M. l'intendant et Mgr le surintendant Chapitre LXV -- Philosophie du coeur et de l'esprit Chapitre LXVI -- Voyage Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poete qui s'etait fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimes Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations Chapitre LXIX -- Ou le lecteur sera sans doute aussi etonne que le fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance Chapitre LXX -- Ou les idees de d'Artagnan, d'abord fort troublees, commencent a s'eclaircir un peu Chapitre LXXI -- Une procession a Vannes Chapitre I -- La lettre Vers le milieu du mois de mai de l'annee 1660, a neuf heures du matin, lorsque le soleil deja chaud sechait la rosee sur les ravenelles du chateau de Blois, une petite cavalcade, composee de trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier mouvement de la main a la tete pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette idee dans le plus pur francais qui se parle en France: -- Voici Monsieur qui revient de la chasse. Et ce fut tout. Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui de la riviere conduit au chateau, plusieurs courtauds de boutique s'approcherent du dernier cheval, qui portait, pendus a l'arcon de la selle, divers oiseaux attaches par le bec. A cette vue, les curieux manifesterent avec une franchise toute rustique leur dedain pour une aussi maigre capture, et apres une dissertation qu'ils firent entre eux sur le desavantage de la chasse au vol, ils revinrent a leurs occupations. Seulement un des curieux, gros garcon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demande pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grace a ses gros revenus, se contentait d'un si piteux divertissement: -- Ne sais-tu pas, lui fut-il repondu, que le principal divertissement de Monsieur est de s'ennuyer? Le joyeux garcon haussa les epaules avec un geste qui signifiait clair comme le jour: "En ce cas, j'aime mieux etre Gros-Jean que d'etre prince." Et chacun reprit ses travaux. Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si melancolique et si majestueux a la fois qu'il eut certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eut eu des spectateurs; mais les bourgeois de Blois ne pardonnaient pas a Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'y ennuyer a son aise; et toutes les fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuye, ils s'esquivaient en baillant ou rentraient la tete dans l'interieur de leurs chambres, pour se soustraire a l'influence soporifique de ce long visage bleme, de ces yeux noyes et de cette tournure languissante. En sorte que le digne prince etait a peu pres sur de trouver les rues desertes chaque fois qu'il s'y hasardait. Or, c'etait de la part des habitants de Blois une irreverence bien coupable, car Monsieur etait, apres le roi, et meme avant le roi peut-etre, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui avait accorde a Louis XIV, alors regnant, le bonheur d'etre le fils de Louis XIII, avait accorde a Monsieur l'honneur d'etre le fils de Henri IV. Ce n'etait donc pas, ou du moins ce n'eut pas du etre un mince sujet d'orgueil pour la ville de Blois, que cette preference a elle donnee par Gaston d'Orleans, qui tenait sa cour dans l'ancien chateau des Etats. Mais il etait dans la destinee de ce grand prince d'exciter mediocrement partout ou il se rencontrait l'attention du public et son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude. C'est peut-etre ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur avait ete fort occupe dans sa vie. On ne laisse pas couper la tete a une douzaine de ses meilleurs amis sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis l'avenement de M. Mazarin on n'avait coupe la tete a personne, Monsieur n'avait plus eu d'occupation, et son moral s'en ressentait. La vie du pauvre prince etait donc fort triste. Apres sa petite chasse du matin sur les bords du Beuvron ou dans les bois de Cheverny, Monsieur passait la Loire, allait dejeuner a Chambord avec ou sans appetit, et la ville de Blois n'entendait plus parler, jusqu'a la prochaine chasse, de son souverain et maitre. Voila pour l'ennui extra-muros; quant a l'ennui a l'interieur, nous en donnerons une idee au lecteur s'il veut suivre avec nous la cavalcade et monter jusqu'au porche majestueux du chateau des Etats. Monsieur montait un petit cheval d'allure, equipe d'une large selle de velours rouge de Flandre, avec des etriers en forme de brodequins; le cheval etait de couleur fauve; le pourpoint de Monsieur, fait de velours cramoisi, se confondait avec le manteau de meme nuance, avec l'equipement du cheval, et c'est seulement a cet ensemble rougeatre qu'on pouvait reconnaitre le prince entre ses deux compagnons vetus l'un de violet, l'autre de vert. Celui de gauche, vetu de violet, etait l'ecuyer; celui de droite, vetu de vert, etait le grand veneur. L'un des pages portait deux gerfauts sur un perchoir, l'autre un cornet de chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment a vingt pas du chateau. Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu'il avait a faire avec nonchalance. A ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour carree accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son entree solennelle dans le chateau. Lorsqu'il eut disparu sous les profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montes du mail au chateau derriere la cavalcade, en se montrant l'un a l'autre les oiseaux accroches, se disperserent, en faisant a leur tour leurs commentaires sur ce qu'ils venaient de voir; puis, lorsqu'ils furent partis, la rue, la place et la cour demeurerent desertes. Monsieur descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son appartement, ou son valet de chambre le changea d'habits; et comme Madame n'avait pas encore envoye prendre les ordres pour le dejeuner, Monsieur s'etendit sur une chaise longue et s'endormit d'aussi bon coeur que s'il eut ete onze heures du soir. Les huit gardes, qui comprenaient que leur service etait fini pour le reste de la journee, se coucherent sur des bancs de pierre, au soleil; les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les ecuries, et, a part quelques joyeux oiseaux s'effarouchant les uns les autres, avec des pepiements aigus, dans les touffes des giroflees, on eut dit qu'au chateau tout dormait comme Monseigneur. Tout a coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un eclat de rire nerveux, eclatant, qui fit ouvrir un oeil a quelques-uns des hallebardiers enfonces dans leur sieste. Cet eclat de rire partait d'une croisee du chateau, visitee en ce moment par le soleil, qui l'englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi, sur les cours, les profils des cheminees. Le petit balcon de fer cisele qui s'avancait au-dela de cette fenetre etait meuble d'un pot de giroflees rouges, d'un autre pot de primeveres, et d'un rosier hatif, dont le feuillage, d'un vert magnifique, etait diapre de plusieurs paillettes rouges annoncant des roses. Dans la chambre qu'eclairait cette fenetre, on voyait une table carree vetue d'une vieille tapisserie a larges fleurs de Harlem; au milieu de cette table, une fiole de gres a long col, dans laquelle plongeaient des iris et du muguet; a chacune des extremites de cette table, une jeune fille. L'attitude de ces deux enfants etait singuliere: on les eut prises pour deux pensionnaires echappees du couvent. L'une, les deux coudes appuyes sur la table, une plume a la main, tracait des caracteres sur une feuille de beau papier de Hollande; l'autre, a genoux sur une chaise, ce qui lui permettait de s'avancer de la tete et du buste par-dessus le dossier et jusqu'en pleine table, regardait sa compagne ecrire. De la mille cris, mille railleries, mille rires, dont l'un, plus eclatant que les autres, avait effraye les oiseaux des ravenelles et trouble le sommeil des gardes de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on nous passera donc, nous l'esperons, les deux derniers de ce chapitre. Celle qui etait appuyee sur la chaise, c'est-a-dire la bruyante, la rieuse, etait une belle fille de dix-neuf a vingt ans, brune de peau, brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui s'allumaient sous des sourcils vigoureusement traces, et surtout par ses dents, qui eclataient comme des perles sous ses levres d'un corail sanglant. Chacun de ses mouvements semblait le resultat du jeu d'une mime; elle ne vivait pas, elle bondissait. L'autre, celle qui ecrivait, regardait sa turbulente compagne avec un oeil bleu, limpide et pur comme etait le ciel ce jour-la. Ses cheveux, d'un blond cendre, roules avec un gout exquis, tombaient en grappes soyeuses sur ses joues nacrees; elle promenait sur le papier une main fine, mais dont la maigreur accusait son extreme jeunesse. A chaque eclat de rire de son amie, elle soulevait, comme depitee, ses blanches epaules d'une forme poetique et suave, mais auxquelles manquait ce luxe de vigueur et de modele qu'on eut desire voir a ses bras et a ses mains. -- Montalais! Montalais! dit-elle enfin d'une voix douce et caressante comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un homme; non seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes, mais vous n'entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame appellera. La jeune fille qu'on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni de gesticuler a cette admonestation, repondit: -- Louise, vous ne dites pas votre facon de penser, ma chere; vous savez que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur somme, et que le canon ne les reveillerait pas; vous savez que la cloche de Madame s'entend du pont de Blois, et que par consequent je l'entendrai quand mon service m'appellera chez Madame. Ce qui vous ennuie, c'est que je ris quand vous ecrivez; ce que vous craignez, c'est que Mme de Saint-Remy, votre mere, ne monte ici, comme elle fait quelquefois quand nous rions trop; qu'elle ne nous surprenne, et qu'elle ne voie cette enorme feuille de papier sur laquelle, depuis un quart d'heure, vous n'avez encore trace que ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison, ma chere Louise, parce que, apres ces mots, Monsieur Raoul, on peut en mettre tant d'autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de Saint- Remy, votre chere mere, aurait droit de jeter feu et flammes. Hein! n'est-ce pas cela, dites? Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes. La blonde jeune fille se courrouca tout a fait; elle dechira le feuillet sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, etaient ecrits d'une belle ecriture, et, froissant le papier dans ses doigts tremblants, elle le jeta par la fenetre. -- La! la! dit Mlle de Montalais, voila notre petit mouton, notre Enfant Jesus, notre colombe qui se fache!... N'ayez donc pas peur, Louise; Mme de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous savez que j'ai l'oreille fine. D'ailleurs, quoi de plus permis que d'ecrire a un vieil ami qui date de douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces mots: Monsieur Raoul? -- C'est bien, je ne lui ecrirai pas, dit la jeune fille. -- Ah! en verite, voila Montalais bien punie! s'ecria toujours en riant la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de papier, et terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui sonne, a present! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se passera pour ce matin de sa premiere fille d'honneur! Une cloche sonnait, en effet; elle annoncait que Madame avait termine sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la main au salon pour passer au refectoire. Cette formalite accomplie en grande ceremonie, les deux epoux dejeunaient et se separaient jusqu'au diner, invariablement fixe a deux heures. Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situees a gauche de la cour, une porte par laquelle defilerent deux maitres d'hotel, suivis de huit marmitons qui portaient une civiere chargee de mets couverts de cloches d'argent. L'un de ces maitres d'hotel, celui qui paraissait le premier en titre, toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui ronflait sur un banc; il poussa meme la bonte jusqu'a mettre dans les mains de cet homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressee le long du mur, pres de lui; apres quoi, le soldat, sans demander compte de rien, escorta jusqu'au refectoire la viande de Monsieur, precedee par un page et les deux maitres d'hotel. Partout ou la viande passait, les sentinelles portaient les armes. Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenetre le detail de ce ceremonial, auquel pourtant elles devaient etre accoutumees. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosite que pour etre sures de n'etre pas derangees. Aussi marmitons, gardes, pages et maitres d'hotel une fois passes, elles se remirent a leur table, et le soleil, qui, dans l'encadrement de la fenetre, avait eclaire un instant ces deux charmants visages, n'eclaira plus que les giroflees, les primeveres et le rosier. -- Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame dejeunera bien sans moi. -- Oh! Montalais, vous serez punie, repondit l'autre jeune fille en s'asseyant tout doucement a la sienne. -- Punie! ah! oui, c'est-a-dire privee de promenade; c'est tout ce que je demande, que d'etre punie! Sortir dans ce grand coche, perchee sur une portiere; tourner a gauche, virer a droite par des chemins pleins d'ornieres ou l'on avance d'une lieue en deux heures; puis revenir droit sur l'aile du chateau ou se trouve la fenetre de Marie de Medicis, en sorte que Madame ne manque jamais de dire: "Croirait-on que c'est par la que la reine Marie s'est sauvee... Quarante-sept pieds de hauteur!... La mere de deux princes et de trois princesses!" Si c'est la un divertissement, Louise, je demande a etre punie tous les jours, surtout quand ma punition est de rester avec vous et d'ecrire des lettres aussi interessantes que celles que nous ecrivons. -- Montalais! Montalais! on a des devoirs a remplir. -- Vous en parlez bien a votre aise, mon coeur, vous qu'on laisse libre au milieu de cette cour. Vous etes la seule qui en recoltiez les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d'honneur de Madame que moi-meme, parce que Madame fait ricocher ses affections de votre beau-pere a vous; en sorte que vous entrez dans cette triste maison comme les oiseaux dans cette tour, humant l'air, becquetant les fleurs, picotant les graines, sans avoir le moindre service a faire, ni le moindre ennui a supporter. C'est vous qui me parlez de devoirs a remplir! En verite, ma belle paresseuse, quels sont vos devoirs a vous, sinon d'ecrire a ce beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui ecrivez pas, de sorte que vous aussi, ce me semble, vous negligez un peu vos devoirs. Louise prit son air serieux, appuya son menton sur sa main, et d'un ton plein de candeur: -- Reprochez-moi donc mon bien-etre, dit-elle. En aurez-vous le coeur? Vous avez un avenir, vous; vous etes de la cour; le roi, s'il se marie, appellera Monsieur pres de lui; vous verrez des fetes splendides, vous verrez le roi, qu'on dit si beau, si charmant. -- Et de plus je verrai Raoul, qui est pres de M. le prince, ajouta malignement Montalais. -- Pauvre Raoul! soupira Louise. -- Voila le moment de lui ecrire, chere belle; allons, recommencons ce fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tete de la feuille dechiree. Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant, encouragea sa main, qui traca vite les mots designes. -- Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles. -- Maintenant, ecrivez ce que vous pensez, Louise, repondit Montalais. -- Etes-vous bien sure que je pense quelque chose? -- Vous pensez a quelqu'un, ce qui revient au meme, ou plutot ce qui est bien pis. -- Vous croyez, Montalais? -- Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que j'ai vue a Boulogne l'an passe. Non, je me trompe, la mer est perfide, vos yeux sont profonds comme l'azur que voici la-haut, tenez, sur nos tetes. -- Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce que je pense, Montalais. -- D'abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon cher Raoul. -- Oh! -- Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons- nous, vous me suppliez de vous ecrire a Paris, ou vous retient le service de M. le prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez la- bas pour chercher des distractions dans le souvenir d'une provinciale... Louise se leva tout a coup. -- Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un mot de cela. Tenez, voici ce que je pense. Et elle prit hardiment la plume et traca d'une main ferme les mots suivants: "J'eusse ete bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi un souvenir eussent ete moins vives. Tout ici me parle de nos premieres annees, si vite ecoulees, si doucement enfuies, que jamais d'autres n'en remplaceront le charme dans le coeur." Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours a mesure que son amie ecrivait, l'interrompit par un battement de mains. -- A la bonne heure! dit-elle, voila de la franchise, voila du coeur, voila du style! Montrez a ces Parisiens, ma chere, que Blois est la ville du beau langage. -- Il sait que pour moi, repondit la jeune fille, Blois a ete le paradis. -- C'est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange. -- Je termine, Montalais. Et la jeune fille continua en effet: "Vous pensez a moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en remercie; mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de fois nos coeurs ont battu l'un pres de l'autre." -- Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voila que vous semez votre laine, et il y a des loups la-bas. Louise allait repondre, quand le galop d'un cheval retentit sous le porche du chateau. -- Qu'est-ce que cela? dit Montalais en s'approchant de la fenetre. Un beau cavalier, ma foi! -- Oh! Raoul! s'ecria Louise, qui avait fait le meme mouvement que son amie, et qui, devenant toute pale, tomba palpitante aupres de sa lettre inachevee. -- Voila un adroit amant, sur ma parole, s'ecria Montalais, et qui arrive bien a propos! -- Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise. -- Bah! il ne me connait pas; laissez-moi donc voir ce qu'il vient faire ici. Chapitre II -- Le messager Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier etait bon a voir. C'etait un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, grand, elance, portant avec grace sur ses epaules le charmant costume militaire de l'epoque. Ses grandes bottes a entonnoir enfermaient un pied que Mlle de Montalais n'eut pas desavoue si elle se fut travestie en homme. D'une de ses mains fines et nerveuses il arreta son cheval au milieu de la cour, et de l'autre souleva le chapeau a longues plumes qui ombrageait sa physionomie grave et naive a la fois. Les gardes, au bruit du cheval, se reveillerent et furent promptement debout. Le jeune homme laissa l'un d'eux s'approcher de ses arcons, et s'inclinant vers lui, d'une voix claire et precise, qui fut parfaitement entendue de la fenetre ou se cachaient les deux jeunes filles: -- Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il. -- Ah! ah! s'ecria le garde; officier, un messager! Mais ce brave soldat savait bien qu'il ne paraitrait aucun officier, attendu que le seul qui eut pu paraitre demeurait au fond du chateau, dans un petit appartement sur les jardins. Aussi se hata-t-il d'ajouter: -- Mon gentilhomme, l'officier est en ronde, mais en son absence on va prevenir M. de Saint-Remy, le maitre d'hotel. -- M. de Saint-Remy! repeta le cavalier en rougissant. -- Vous le connaissez? -- Mais oui... Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite soit annoncee le plus tot possible a Son Altesse. -- Il parait que c'est presse, dit le garde, comme s'il se parlait a lui-meme, mais dans l'esperance d'obtenir une reponse. Le messager fit un signe de tete affirmatif. -- En ce cas, reprit le garde, je vais moi-meme trouver le maitre d'hotel. Le jeune homme cependant mit pied a terre, et tandis que les autres soldats observaient avec curiosite chaque mouvement du beau cheval qui avait amene ce jeune homme, le soldat revint sur ses pas en disant: -- Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s'il vous plait? -- Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le prince de Conde. Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur de Rocroi et de Lens lui eut donne des ailes, il gravit legerement le perron pour gagner les antichambres. M. de Bragelonne n'avait pas eu le temps d'attacher son cheval aux barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors d'haleine, soutenant son gros ventre avec l'une de ses mains, pendant que de l'autre il fendait l'air comme un pecheur fend les flots avec une rame. -- Ah! monsieur le vicomte, vous a Blois! s'ecria-t-il; mais c'est une merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour! -- Mille respects, monsieur de Saint-Remy. -- Que Mme de La Vall... je veux dire que Mme de Saint-Remy va etre heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale dejeune, faut-il l'interrompre? la chose est-elle grave? -- Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de retard pourrait causer quelques desagrements a Son Altesse Royale. -- S'il en est ainsi, forcons la consigne, monsieur le vicomte. Venez. D'ailleurs, Monsieur est d'une humeur charmante aujourd'hui. Et puis, vous nous apportez des nouvelles, n'est-ce pas? -- De grandes, monsieur de Saint-Remy. -- Et de bonnes, je presume? -- D'excellentes. -- Venez vite, bien vite, alors! s'ecria le bonhomme, qui se rajusta tout en cheminant. Raoul le suivit son chapeau a la main, et un peu effraye du bruit solennel que faisaient ses eperons sur les parquets de ces immenses salles. Aussitot qu'il eut disparu dans l'interieur du palais, la fenetre de la cour se repeupla, et un chuchotement anime trahit l'emotion des deux jeunes filles; bientot elles eurent pris une resolution, car l'une des deux figures disparut de la fenetre: c'etait la tete brune; l'autre demeura derriere le balcon, cachee sous les fleurs, regardant attentivement, par les echancrures des branches, le perron sur lequel M. de Bragelonne avait fait son entree au palais. Cependant l'objet de tant de curiosite continuait sa route en suivant les traces du maitre d'hotel. Un bruit de pas empresses, un fumet de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de vaisselle l'avertirent qu'il touchait au terme de sa course. Les pages, les valets et les officiers, reunis dans l'office qui precedait le refectoire, accueillirent le nouveau venu avec une politesse proverbiale en ce pays; quelques-uns connaissaient Raoul, presque tous savaient qu'il venait de Paris, On pourrait dire que son arrivee suspendit un moment le service. Le fait est qu'un page qui versait a boire a Son Altesse, entendant les eperons dans la chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans s'apercevoir qu'il continuait de verser, non plus dans le verre du prince, mais sur la nappe. Madame, qui n'etait pas preoccupee comme son glorieux epoux, remarqua cette distraction du page. -- Eh bien! dit-elle. M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tete par la porte, profita du moment. -- Pourquoi me derangerait-on? dit Gaston en attirant a lui une tranche epaisse d'un des plus gros saumons qui aient jamais remonte la Loire pour se faire prendre entre Paimboeuf et Saint- Nazaire. -- C'est qu'il arrive un messager de Paris. Oh! mais, apres le dejeuner de Monseigneur, nous avons le temps. -- De Paris! s'ecria le prince en laissant tomber sa fourchette; un messager de Paris, dites-vous? Et de quelle part vient ce messager? -- De la part de M. le prince, se hata de dire le maitre d'hotel. On sait que c'est ainsi qu'on appelait M. de Conde. -- Un messager de M. le prince? fit Gaston avec une inquietude qui n'echappa a aucun des assistants, et qui par consequent redoubla la curiosite generale. Monsieur se crut peut-etre ramene au temps de ces bienheureuses conspirations ou le bruit des portes lui donnait des emotions, ou toute lettre pouvait renfermer un secret d'Etat, ou tout message servait une intrigue bien sombre et bien compliquee. Peut-etre aussi ce grand nom de M. le prince se deploya-t-il sous les voutes de Blois avec les proportions d'un fantome. Monsieur repoussa son assiette. -- Je vais faire attendre l'envoye? demanda M. de Saint-Remy. Un coup d'oeil de Madame enhardit Gaston, qui repliqua: -- Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire. A propos, qui est-ce? -- Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne. -- Ah! oui, fort bien!... Introduisez, Saint-Remy, introduisez. Et lorsqu'il eut laisse tomber ces mots avec sa gravite accoutumee, Monsieur regarda d'une certaine facon les gens de son service, qui tous pages, officiers et ecuyers, quitterent la serviette, le couteau, le gobelet, et firent vers la seconde chambre une retraite aussi rapide que desordonnee. Cette petite armee s'ecarta en deux files lorsque Raoul de Bragelonne, precede de M. de Saint-Remy, entra dans le refectoire. Ce court moment de solitude dans lequel cette retraite l'avait laisse avait permis a Monseigneur de prendre une figure diplomatique. Il ne se retourna pas, et attendit que le maitre d'hotel eut amene en face de lui le messager. Raoul s'arreta a la hauteur du bas-bout de la table, de facon a se trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut tres profond pour Monsieur, un autre tres humble pour Madame, puis se redressa et attendit que Monsieur lui adressat la parole. Le prince, de son cote, attendait que les portes fussent hermetiquement fermees, il ne voulait pas se retourner pour s'en assurer, ce qui n'eut pas ete digne; mais il ecoutait de toutes ses oreilles le bruit de la serrure, qui lui promettait au moins une apparence de secret. La porte fermee, Monsieur leva les yeux sur le vicomte de Bragelonne et lui dit: -- Il parait que vous arrivez de Paris, monsieur? -- A l'instant, monseigneur. -- Comment se porte le roi? -- Sa Majeste est en parfaite sante, monseigneur. -- Et ma belle-soeur? -- Sa Majeste la reine mere souffre toujours de la poitrine. Toutefois, depuis un mois, il y a du mieux. -- Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince? On se trompait assurement. -- Non, monseigneur. M. le prince m'a charge de remettre a Votre Altesse Royale une lettre que voici, et j'en attends la reponse. Raoul avait ete un peu emu de ce froid et meticuleux accueil; sa voix etait tombee insensiblement au diapason de la voix basse. Le prince oublia qu'il etait cause de ce mystere, et la peur le reprit. Il recut avec un coup d'oeil hagard la lettre du prince de Conde, la decacheta comme il eut decachete un paquet suspect, et, pour la lire sans que personne put en remarquer l'effet produit sur sa physionomie, il se retourna. Madame suivait avec une anxiete presque egale a celle du prince chacune des manoeuvres de son auguste epoux. Raoul, impassible, et un peu degage par l'attention de ses hotes, regardait de sa place et par la fenetre ouverte devant lui les jardins et les statues qui les peuplaient. -- Ah! mais, s'ecria tout a coup Monsieur avec un sourire rayonnant, voila une agreable surprise et une charmante lettre de M. le prince! Tenez, madame. La table etait trop large pour que le bras du prince joignit la main de la princesse; Raoul s'empressa d'etre leur intermediaire; il le fit avec une bonne grace qui charma la princesse et valut un remerciement flatteur au vicomte. -- Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute? dit Gaston a Raoul. -- Oui, monseigneur: M. le prince m'avait donne d'abord le message verbalement, puis Son Altesse a reflechi et pris la plume. -- C'est d'une belle ecriture, dit Madame, mais je ne puis lire. -- Voulez-vous lire a Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc. -- Oui, lisez, je vous prie, monsieur. Raoul commenca la lecture a laquelle Monsieur donna de nouveau toute son attention. La lettre etait concue en ces termes: "Monseigneur, Le roi part pour la frontiere; vous aurez appris que le mariage de Sa Majeste va se conclure; le roi m'a fait l'honneur de me nommer marechal des logis pour ce voyage, et comme je sais toute la joie que Sa Majeste aurait de passer une journee a Blois, j'ose demander a Votre Altesse Royale la permission de marquer de ma craie le chateau qu'elle habite. Si cependant l'imprevu de cette demande pouvait causer a Votre Altesse Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander par le messager que j'envoie, et qui est un gentilhomme a moi, M. le vicomte de Bragelonne. Mon itineraire dependra de la resolution de Votre Altesse Royale, et au lieu de prendre par Blois, j'indiquerai Vendome ou Romorantin. J'ose esperer que Votre Altesse Royale prendra ma demande en bonne part, comme etant l'expression de mon devouement sans bornes et de mon desir de lui etre agreable." -- Il n'est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui s'etait consultee plus d'une fois pendant cette lecture dans les regards de son epoux. Le roi ici! s'ecria-t-elle un peu plus haut peut-etre qu'il n'eut fallu pour que le secret fut garde. -- Monsieur, dit a son tour Son Altesse, prenant la parole, vous remercierez M. le prince de Conde, et vous lui exprimerez toute ma reconnaissance pour le plaisir qu'il me fait. Raoul s'inclina. -- Quel jour arrive Sa Majeste? continua le prince. -- Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilite. -- Mais comment alors aurait-on su ma reponse, au cas ou elle eut ete negative? -- J'avais mission, monseigneur, de retourner en toute hate a Beaugency pour donner contrordre au courrier, qui fut lui-meme retourne en arriere donner contrordre a M. le prince. -- Sa Majeste est donc a Orleans? -- Plus pres, monseigneur: Sa Majeste doit etre arrivee a Meung en ce moment. -- La cour l'accompagne? -- Oui, monseigneur. -- A propos, j'oubliais de vous demander des nouvelles de M. le cardinal. -- Son Eminence parait jouir d'une bonne sante, monseigneur. -- Ses nieces l'accompagnent sans doute? -- Non, monseigneur; Son Eminence a ordonne a Mlles de Mancini de partir pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire pendant que la cour vient par la rive droite. -- Quoi! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour? demanda Monsieur, dont la reserve commencait a s'affaiblir. -- Mlle Marie de Mancini surtout, repondit discretement Raoul. Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit d'intrigues brouillonnes, eclaira les joues pales du prince. -- Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur; vous ne voudrez peut-etre pas rendre a M. le prince la commission dont je voudrais vous charger, a savoir que son messager m'a ete fort agreable; mais je le lui dirai moi-meme. Raoul s'inclina pour remercier Monsieur de l'honneur qu'il lui faisait. Monseigneur fit un signe a Madame, qui frappa sur un timbre place a sa droite. Aussitot M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de monde. -- Messieurs, dit le prince, Sa Majeste me fait l'honneur devenir passer un jour a Blois; je compte que le roi, mon neveu, n'aura pas a se repentir de la faveur qu'il fait a ma maison. -- Vive le roi! s'ecrierent avec un enthousiasme frenetique les officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous. Gaston baissa la tete avec une sombre tristesse; toute sa vie, il avait du entendre ou plutot subir ce cri de: "Vive le roi!" qui passait au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l'entendant plus, il avait repose son oreille, et voila qu'une royaute plus jeune, plus vivace, plus brillante, surgissait devant lui comme une nouvelle, comme une plus douloureuse provocation. Madame comprit les souffrances de ce coeur timide et ombrageux; elle se leva de table, Monsieur l'imita machinalement, et tous les serviteurs, avec un bourdonnement semblable a celui des ruches, entourerent Raoul pour le questionner. Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy. -- Ce n'est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle avec l'accent d'une menagere qui se fache. M. de Saint-Remy s'empressa de rompre le cercle forme par les officiers autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner l'antichambre. -- On aura soin de ce gentilhomme, j'espere, ajouta Madame en s'adressant a M. de Saint-Remy. Le bonhomme courut aussitot derriere Raoul. -- Madame nous charge de vous faire rafraichir ici, dit-il; il y a en outre un logement au chateau pour vous. -- Merci, monsieur de Saint-Remy, repondit Bragelonne. Vous savez combien il me tarde d'aller presenter mes devoirs a M. le comte mon pere. -- C'est vrai, c'est vrai, monsieur Raoul, presentez-lui en meme temps mes bien humbles respects, je vous prie. Raoul se debarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son chemin. Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride, une petite voix l'appela du fond d'une allee obscure. -- Monsieur Raoul! dit la voix. Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune qui appuyait un doigt sur ses levres et qui lui tendait la main. Cette jeune fille lui etait inconnue. Chapitre III -- L'entrevue Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l'appelait ainsi. -- Mais mon cheval, madame, dit-il. -- Vous voila bien embarrasse! Sortez; il y a un hangar dans la premiere cour, attachez la votre cheval et venez vite. -- J'obeis, madame. Raoul ne fut pas quatre minutes a faire ce qu'on lui avait recommande; il revint a la petite porte, ou, dans l'obscurite, il revit sa conductrice mysterieuse qui l'attendait sur les premiers degres d'un escalier tournant. -- Etes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier errant? demanda la jeune fille en riant du moment d'hesitation qu'avait manifeste Raoul. Celui-ci repondit en s'elancant derriere elle dans l'escalier sombre. Ils gravirent ainsi trois etages, lui derriere elle, effleurant de ses mains, lorsqu'il cherchait la rampe, une robe de soie qui frolait aux deux parois de l'escalier. A chaque faux pas de Raoul, sa conductrice lui criait un _chut!_ severe et lui tendait une main douce et parfumee. -- On monterait ainsi jusqu'au donjon du chateau sans s'apercevoir de la fatigue, dit Raoul. -- Ce qui signifie, monsieur, que vous etes fort intrigue, fort las et fort inquiet; mais rassurez-vous, nous voici arrives. La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition aucune, emplit d'un flot de lumiere le palier de l'escalier au haut duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille marchait toujours, il la suivit; elle entra dans une chambre, Raoul entra comme elle. Aussitot qu'il fut dans le piege, il entendit pousser un grand cri, se retourna, et vit a deux pas de lui, les mains jointes, les yeux fermes, cette belle jeune fille blonde, aux prunelles bleues, aux blanches epaules, qui, le reconnaissant, l'avait appele Raoul. Il la vit et devina tant d'amour, tant de bonheur dans l'expression de ses yeux, qu'il se laissa tomber a genoux tout au milieu de la chambre, en murmurant de son cote le nom de Louise. -- Ah! Montalais! Montalais! soupira celle-ci, c'est un grand peche que de tromper ainsi. -- Moi! Je vous ai trompee? -- Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles, et vous faites monter ici Monsieur. -- Il le fallait bien. Comment eut-il recu sans cela la lettre que vous lui ecriviez? Et elle designait du doigt cette lettre qui etait encore sur la table. Raoul fit un pas pour la prendre; Louise, plus rapide, bien qu'elle se fut elancee avec une hesitation classique assez remarquable, allongea la main pour l'arreter. Raoul rencontra donc cette main toute tiede et toute tremblante; il la prit dans les siennes et l'approcha si respectueusement de ses levres, qu'il y deposa un souffle plutot qu'un baiser. Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l'avait pliee soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et l'avait glissee dans sa poitrine. -- N'ayez pas peur, Louise, dit-elle; Monsieur n'ira pas plus la prendre ici, que le defunt roi Louis XIII ne prenait les billets dans le corsage de Mlle de Hautefort. Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne remarqua pas que la main de Louise etait restee entre les siennes. -- La! dit Montalais, vous m'avez pardonne, Louise, de vous avoir amene Monsieur; vous, monsieur, ne m'en voulez plus de m'avoir suivie pour voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est faite, causons comme de vieux amis. Presentez-moi, Louise, a M. de Bragelonne. -- Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grace serieuse et son candide sourire, j'ai l'honneur de vous presenter Mlle Aure de Montalais, jeune fille d'honneur de Son Altesse Royale Madame, et de plus mon amie, mon excellente amie. Raoul salua ceremonieusement. -- Et moi! Louise, dit-il, ne me presentez-vous pas aussi a Mademoiselle? -- Oh! elle vous connait! elle connait tout! Ce mot naif fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui l'avait interprete ainsi: Elle connait tout notre amour. -- Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais; voici un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous nous apportez ainsi courant. -- Mademoiselle, ce n'est plus un secret. Le roi, se rendant a Poitiers, s'arrete a Blois pour visiter Son Altesse Royale. -- Le roi ici! s'ecria Montalais en frappant ses mains l'une contre l'autre; nous allons voir la cour! Concevez-vous cela, Louise? la vraie cour de Paris! Oh! mon Dieu! Mais quand cela, monsieur? -- Peut-etre ce soir, mademoiselle; assurement demain. Montalais fit un geste de depit. -- Pas le temps de s'ajuster! pas le temps de preparer une robe! Nous sommes ici en retard comme des Polonaises! Nous allons ressembler a des portraits du temps de Henri IV!... Ah! monsieur, la mechante nouvelle que vous nous apportez la! -- Mesdemoiselles, vous serez toujours belles. -- C'est fade!... nous serons toujours belles, oui, parce que la nature nous a faites passables; mais nous serons ridicules, parce que la mode nous aura oubliees... Helas! ridicules! on me verra ridicule, moi? -- Qui cela? dit naivement Louise. -- Qui cela? vous etes etrange, ma chere!... Est-ce une question a m'adresser? On, veut dire tout le monde; on, veut dire les courtisans, les seigneurs; on, veut dire le roi. -- Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a l'habitude de nous voir telles que nous sommes... -- D'accord; mais cela va changer, et nous serons ridicules, meme pour Blois; car pres de nous on va voir les modes de Paris, et l'on comprendra que nous sommes a la mode de Blois! C'est desesperant! -- Consolez-vous, mademoiselle. -- Ah bast! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas a leur gout! dit philosophiquement Montalais. -- Ceux-la seraient bien difficiles, repliqua Raoul fidele a son systeme de galanterie reguliere. -- Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient a Blois? -- Avec toute la cour. -- Mlles de Mancini y seront-elles? -- Non pas, justement. -- Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie? -- Mademoiselle, il faudra bien que le roi s'en passe. M. le cardinal le veut. Il exile ses nieces a Brouage. -- Lui! l'hypocrite! -- Chut! dit Louise en collant son doigt sur ses levres roses. -- Bah! personne ne peut m'entendre. Je dis que le vieux Mazarino Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa niece reine de France. -- Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait epouser a Sa Majeste l'infante Marie-Therese. Montalais regarda en face Raoul et lui dit: -- Vous croyez a ces contes, vous autres Parisiens? Allons, nous sommes plus forts que vous a Blois. -- Mademoiselle, si le roi depasse Poitiers et part pour l'Espagne, si les articles du contrat de mariage sont arretes entre don Luis de Haro et Son Eminence, vous entendez bien que ce ne sont plus des jeux d'enfant. -- Ah ca! mais, le roi est le roi, je suppose? -- Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal. -- Ce n'est donc pas un homme, que le roi? Il n'aime donc pas Marie de Mancini? -- Il l'adore. -- Eh bien! il l'epousera; nous aurons la guerre avec l'Espagne; M. Mazarin depensera quelques-uns des millions qu'il a de cote; nos gentilshommes feront des prouesses a l'encontre des fiers Castillans, et beaucoup nous reviendront couronnes de lauriers, et que nous couronnerons de myrte. Voila comme j'entends la politique. -- Montalais, vous etes une folle, dit Louise, et chaque exageration vous attire, comme le feu attire les papillons. -- Louise, vous etes tellement raisonnable que vous n'aimerez jamais. -- Oh! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc, Montalais! La reine mere desire marier son fils avec l'infante; voulez vous que le roi desobeisse a sa mere? Est-il d'un coeur royal comme le sien de donner le mauvais exemple? Quand les parents defendent l'amour, chassons l'amour! Et Louise soupira; Raoul baissa les yeux d'un air contraint. Montalais se mit a rire. -- Moi, je n'ai pas de parents, dit-elle. -- Vous savez sans doute des nouvelles de la sante de M. le comte de La Fere, dit Louise a la suite de ce soupir, qui avait tant revele de douleurs dans son eloquente expansion. -- Non, mademoiselle, repliqua Raoul, je n'ai pas encore rendu visite a mon pere; mais j'allais a sa maison, quand Mlle de Montalais a bien voulu m'arreter; j'espere que M. le comte se porte bien. Vous n'avez rien oui dire de facheux, n'est-ce pas? -- Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci! Ici s'etablit un silence pendant lequel deux ames qui suivaient la meme idee s'entendirent parfaitement, meme sans l'assistance d'un seul regard. -- Ah! mon Dieu! s'ecria tout a coup Montalais, on monte! ... -- Qui cela peut-il etre? dit Louise en se levant tout inquiete. -- Mesdemoiselles, je vous gene beaucoup; j'ai ete bien indiscret sans doute, balbutia Raoul, fort mal a son aise. -- C'est un pas lourd, dit Louise. -- Ah! si ce n'est que M. Malicorne, repliqua Montalais, ne nous derangeons pas. Louise et Raoul se regarderent pour se demander ce que c'etait que M. Malicorne. -- Ne vous inquietez pas, poursuivit Montalais, il n'est pas jaloux. -- Mais, mademoiselle... dit Raoul. -- Je comprends... Eh bien! il est aussi discret que moi. -- Mon Dieu! s'ecria Louise, qui avait appuye son oreille sur la porte entrebaillee, je reconnais les pas de ma mere! -- Mme de Saint-Remy! Ou me cacher? dit Raoul, en sollicitant vivement la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la tete. -- Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui claquent. C'est notre excellente mere!... Monsieur le vicomte, c'est bien dommage que la fenetre donne sur un pave et cela a cinquante pieds de haut. Raoul regarda le balcon d'un air egare, Louise saisit son bras et le retint. -- Ah ca! suis-je folle? dit Montalais, n'ai-je pas l'armoire aux robes de ceremonie? Elle a vraiment l'air d'etre faite pour cela. Il etait temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu'a l'ordinaire; elle arriva sur le palier au moment ou Montalais, comme dans les scenes de surprises, fermait l'armoire en appuyant son corps sur la porte. -- Ah! s'ecria Mme de Saint-Remy, vous etes ici, Louise? -- Oui! madame, repondit-elle, plus pale que si elle eut ete convaincue d'un grand crime. -- Bon! bon! -- Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil a Mme de Saint-Remy, et en le placant de facon qu'elle tournat le dos a l'armoire. -- Merci, mademoiselle Aure, merci; venez vite, ma fille, allons. -- Ou voulez-vous donc que j'aille, madame? -- Mais, au logis; ne faut-il pas preparer votre toilette? -- Plait-il? fit Montalais, se hatant de jouer la surprise, tant elle craignait de voir Louise faire quelque sottise. -- Vous ne savez donc pas la nouvelle? dit Mme de Saint-Remy. -- Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent en ce colombier? -- Quoi!... vous n'avez vu personne?... -- Madame, vous parlez par enigmes et vous nous faites mourir a petit feu! s'ecria Montalais, qui, effrayee de voir Louise de plus en plus pale, ne savait a quel saint se vouer. Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces regards qui donneraient de l'intelligence a un mur. Louise indiquait a son amie le chapeau, le malencontreux chapeau de Raoul qui se pavanait sur la table. Montalais se jeta au-devant, et, le saisissant de sa main gauche, le passa derriere elle dans la droite, et le cacha ainsi tout en parlant. -- Eh bien! dit Mme de Saint-Remy, un courrier nous arrive qui annonce la prochaine arrivee du roi. Ca, mesdemoiselles, il s'agit d'etre belles! -- Vite! vite! s'ecria Montalais, suivez Mme votre mere, Louise, et me laissez ajuster ma robe de ceremonie. Louise se leva, sa mere la prit par la main et l'entraina sur le palier. -- Venez, dit-elle. Et tout bas: -- Quand je vous defends de venir chez Montalais, pourquoi y venez-vous? -- Madame, c'est mon amie. D'ailleurs, j'arrivais. -- On n'a fait cacher personne devant vous? -- Madame! -- J'ai vu un chapeau d'homme, vous dis-je: celui de ce drole, de ce vaurien! -- Madame! s'ecria Louise. -- De ce faineant de Malicorne! Une fille d'honneur frequenter ainsi... fi! Et les voix se perdirent dans les profondeurs du petit escalier. Montalais n'avait pas perdu un mot de ces propos que l'echo lui renvoyait comme par un entonnoir. Elle haussa les epaules, et, voyant Raoul qui, sorti de sa cachette, avait ecoute aussi: -- Pauvre Montalais! dit-elle, victime de l'amitie!... Pauvre Malicorne!... victime de l'amour! Elle s'arreta sur la mine tragi-comique de Raoul, qui s'en voulut d'avoir en un jour surpris tant de secrets. -- Oh! mademoiselle, dit-il, comment reconnaitre vos bontes? -- Nous ferons quelque jour nos comptes, repliqua-t-elle; pour le moment, gagnez au pied, monsieur de Bragelonne, car Mme de Saint- Remy n'est pas indulgente, et quelque indiscretion de sa part pourrait amener ici une visite domiciliaire facheuse pour nous tous. Adieu! -- Mais Louise... comment savoir?... -- Allez! allez! le roi Louis XI savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il inventa la poste. -- Helas! dit Raoul. -- Et ne suis-je pas la, moi, qui vaux toutes les postes du royaume? Vite a votre cheval! et que si Mme de Saint-Remy remonte pour me faire de la morale, elle ne vous trouve plus ici. -- Elle le dirait a mon pere, n'est-ce pas? murmura Raoul. -- Et vous seriez gronde! Ah! vicomte, on voit bien que vous venez de la cour: vous etes peureux comme le roi. Peste! a Blois, nous nous passons mieux que cela du consentement de papa! Demandez a Malicorne. Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul a la porte par les epaules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son cheval, sauta dessus et partit comme s'il eut les huit gardes de Monsieur a ses trousses. Chapitre IV -- Le pere et le fils Raoul suivit la route bien connue, bien chere a sa memoire, qui conduisait de Blois a la maison du comte de La Fere. Le lecteur nous dispensera d'une description nouvelle de cette habitation. Il y a penetre avec nous en d'autres temps; il la connait. Seulement, depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras greles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonfles de seve, l'ombre epaisse des fleurs ou des fruits pour le passant. Raoul apercut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le colombier dans les ormes, et les volees de pigeons qui tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cone de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d'une ame sereine. Lorsqu'il s'approcha, il entendit le bruit des poulies qui grincaient sous le poids des seaux massifs; il lui sembla aussi entendre le melancolique gemissement de l'eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funebre, solennel, qui frappe l'oreille de l'enfant et du poete reveurs, que les Anglais appellent _splass_, les poetes arabes _gasgachau_, et que nous autres Francais, qui voudrions bien etre poetes, nous ne pouvons traduire que par une periphrase: le bruit de l'eau tombant dans l'eau. Il y avait plus d'un an que Raoul n'etait venu voir son pere. Il avait passe tout ce temps chez M. le prince. En effet, apres toutes ces emotions de la Fronde dont nous avons autrefois essaye de reproduire la premiere periode, Louis de Conde avait fait avec la cour une reconciliation publique, solennelle et franche. Pendant tout le temps qu'avait dure la rupture de M. le prince avec le roi, M. le prince, qui s'etait depuis longtemps affectionne a Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent eblouir un jeune homme. Le comte de La Fere, toujours fidele a ses principes de loyaute et de royaute, developpes un jour devant son fils dans les caveaux de Saint- Denis, le comte de La Fere, au nom de son fils, avait toujours refuse. Il y avait plus: au lieu de suivre M. de Conde dans sa rebellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, a son tour, avait paru abandonner la cause royale, il avait quitte M. de Turenne, comme il avait fait de M. de Conde. Il resultait de cette ligne invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Conde n'avaient ete vainqueurs l'un de l'autre que sous les drapeaux du roi, Raoul avait, si jeune qu'il fut encore, dix victoires inscrites sur l'etat de ses services, et pas une defaite dont sa bravoure et sa conscience eussent a souffrir. Donc Raoul avait, selon le voeu de son pere, servi opiniatrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgre toutes les tergiversations, qui etaient endemiques et, on peut dire, inevitables a cette epoque. M. de Conde, rentre en grace, avait use de tout, d'abord de son privilege d'amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient ete accordees et, entre autres choses, Raoul. Aussitot M. le comte de La Fere, dans son bon sens inebranlable, avait renvoye Raoul au prince de Conde. Un an donc s'etait ecoule depuis la derniere separation du pere et du fils; quelques lettres avaient adouci, mais non gueri, les douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait a Blois un autre amour que l'amour filial. Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de Montalais, deux demons tentateurs, Raoul, apres le message accompli, se fut mis a galoper vers la demeure de son pere en retournant la tete sans doute, mais sans s'arreter un seul instant, eut-il vu Louise lui tendre les bras. Aussi, la premiere partie du trajet fut-elle donnee par Raoul au regret du passe qu'il venait de quitter si vite, c'est-a-dire a l'amante; l'autre moitie a l'ami qu'il allait retrouver, trop lentement au gre de ses desirs. Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lanca son cheval sous l'allee, sans prendre garde aux grands bras que faisait, en signe de colere, un vieillard vetu d'un tricot de laine violette et coiffe d'un large bonnet de velours rape. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate- bande de rosiers nains et de marguerites, s'indignait de voir un cheval courir ainsi dans ses allees sablees et ratissees. Il hasarda meme un vigoureux _hum!_ qui fit retourner le cavalier. Ce fut alors un changement de scene; car aussitot qu'il eut vu le visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit a courir dans la direction de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient etre chez lui le paroxysme d'une joie folle. Raoul arriva aux ecuries, remit son cheval a un petit laquais, et enjamba le perron avec une ardeur qui eut bien rejoui le coeur de son pere. Il traversa l'antichambre, la salle a manger et le salon sans trouver personne; enfin, arrive a la porte de M. le comte de La Fere, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot: _Entrez!_ que lui jeta une voix grave et douce tout a la fois. Le comte etait assis devant une table couverte de papiers et de livres: c'etait bien toujours le noble et le beau gentilhomme d'autrefois, mais le temps avait donne a sa noblesse, a sa beaute, un caractere plus solennel et plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses longs cheveux plus blancs que noirs, un oeil percant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache fine et a peine grisonnante, encadrant des levres d'un modele pur et delicat, comme si jamais elles n'eussent ete crispees par les passions mortelles; une taille droite et souple, une main irreprochable mais amaigrie, voila quel etait encore l'illustre gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l'eloge sous le nom d'Athos. Il s'occupait alors de corriger les pages d'un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit son pere par les epaules, par le cou, comme il put, et l'embrassa si tendrement, si rapidement, que le comte n'eut pas la force ni le temps de se degager, ni de surmonter son emotion paternelle. -- Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible? -- Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir! -- Vous ne me repondez pas, vicomte. Avez-vous un conge pour etre a Blois, ou bien est-il arrive quelque malheur a Paris? -- Dieu merci! monsieur, repliqua Raoul en se calmant peu a peu, il n'est rien arrive que d'heureux; le roi se marie, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander dans ma derniere lettre, et il part pour l'Espagne. Sa Majeste passera par Blois. -- Pour rendre visite a Monsieur? -- Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre a l'improviste, ou desirant lui etre particulierement agreable, M. le prince m'a-t-il envoye pour preparer les logements. -- Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement. -- J'ai eu cet honneur. -- Au chateau? -- Oui, monsieur, repondit Raoul en baissant les yeux, parce que, sans doute, il avait senti dans l'interrogation du comte plus que de la curiosite. -- Ah! vraiment, vicomte?... Je vous fais mon compliment. Raoul s'inclina. -- Mais vous avez encore vu quelqu'un a Blois? -- Monsieur, j'ai vu Son Altesse Royale, Madame. -- Tres bien. Ce n'est pas de Madame que je parle. Raoul rougit extremement et ne repondit point. -- Vous ne m'entendez pas, a ce qu'il parait, monsieur le vicomte? insista M. de La Fere sans accentuer plus nerveusement sa question, mais en forcant l'expression un peu plus severe de son regard. -- Je vous entends parfaitement, monsieur, repliqua Raoul, et si je prepare ma reponse, ce n'est pas que je cherche un mensonge, vous le savez, monsieur. -- Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m'etonner que vous preniez un si long temps pour me dire: oui ou non. -- Je ne puis vous repondre qu'en vous comprenant bien, et si je vous ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes premieres paroles. Il vous deplait sans doute, monsieur le comte, que j'aie vu... -- Mlle de La Valliere, n'est-ce pas? -- C'est d'elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur le comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur. -- Et je vous demande si vous l'avez vue. -- Monsieur, j'ignorais absolument, lorsque j'entrai au chateau, que Mlle de La Valliere put s'y trouver; c'est seulement en m'en retournant, apres ma mission achevee, que le hasard nous a mis en presence. J'ai eu l'honneur de lui presenter mes respects. -- Comment s'appelle le hasard qui vous a reuni a Mlle de La Valliere? -- Mlle de Montalais, monsieur. -- Qu'est-ce que Mlle de Montalais? -- Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vue. Elle est fille d'honneur de Madame. -- Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon interrogatoire, que je me reproche deja d'avoir fait durer. Je vous avais recommande d'eviter Mlle de La Valliere, et de ne la voir qu'avec mon autorisation. Oh! je sais que vous m'avez dit vrai, et que vous n'avez pas fait une demarche pour vous rapprocher d'elle. Le hasard m'a fait du tort; je n'ai pas a vous accuser. Je me contenterai donc de ce que je vous ai deja dit concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche rien, Dieu m'en est temoin; seulement il n'entre pas dans mes desseins que vous frequentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher Raoul, de l'avoir pour entendu. On eut dit que l'oeil si limpide et si pur de Raoul se troublait a cette parole. -- Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et sa voix habituelle, parlons d'autre chose. Vous retournez peut- etre a votre service? -- Non, monsieur, je n'ai plus qu'a demeurer aupres de vous tout aujourd'hui. M. le prince ne m'a heureusement fixe d'autre devoir que celui-la, qui etait si bien d'accord avec mes desirs. -- Le roi se porte bien? -- A merveille. -- Et M. le Prince aussi? -- Comme toujours, monsieur. Le comte oubliait Mazarin: c'etait une vieille habitude. -- Eh bien! Raoul, puisque vous n'etes plus qu'a moi, je vous donnerai, de mon cote, toute ma journee. Embrassez-moi... encore... encore... Vous etes chez vous, vicomte... Ah! voici notre vieux Grimaud!... Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous embrasser aussi. Le grand vieillard ne se le fit pas repeter; il accourait les bras ouverts. Raoul lui epargna la moitie du chemin. -- Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je vous montrerai le nouveau logement que j'ai fait preparer pour vous a vos conges, et, tout en regardant les plantations de cet hiver et deux chevaux de main que j'ai changes, vous me donnerez des nouvelles de nos amis de Paris. Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui. Grimaud regarda melancoliquement partir Raoul, dont la tete effleurait presque la traverse de la porte, et, tout en caressant sa royale blanche, il laissa echapper ce mot profond: -- Grandi! Chapitre V -- Ou il sera parle de Cropoli, de Cropole et d'un grand peintre inconnu Tandis que le comte de La Fere visite avec Raoul les nouveaux batiments qu'il a fait batir, et les chevaux neufs qu'il a fait acheter, nos lecteurs nous permettront de les ramener a la ville de Blois et de les faire assister au mouvement inaccoutume qui agitait la ville. C'etait surtout dans les hotels que s'etait fait sentir le contrecoup de la nouvelle apportee par Raoul. En effet, le roi et la cour a Blois, c'est-a-dire cent cavaliers, dix carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de maitres, ou se caserait tout ce monde, ou se logeraient tous ces gentilshommes des environs qui allaient arriver dans deux ou trois heures peut-etre, aussitot que la nouvelle aurait elargi le centre de son retentissement, comme ces circonferences croissantes que produit la chute d'une pierre dans l'eau d'un lac tranquille? Blois, aussi paisible le matin, nous l'avons vu, que le lac le plus calme du monde, a l'annonce de l'arrivee royale, s'emplit soudain de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du chateau, sous l'inspection des officiers, allaient en ville querir les provisions, et dix courriers a cheval galopaient vers les reserves de Chambord pour chercher le gibier, aux pecheries du Beuvron pour le poisson, aux serres de Cheverny pour les fleurs et pour les fruits. On tirait du garde-meuble les tapisseries precieuses, les lustres a grands chainons dores; une armee de pauvres balayaient les cours et lavaient les devantures de pierre, tandis que leurs femmes foulaient les pres au-dela de la Loire pour recolter des jonchees de verdure et de fleurs des champs. Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe de proprete, faisait sa toilette a grand renfort de brosses, de balais et d'eau. Les ruisseaux de la ville superieure, gonfles par ces lotions continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit pave, parfois tres boueux, il faut le dire, se nettoyait, se diamantait aux rayons amis du soleil. Enfin, les musiques se preparaient, les tiroirs se vidaient; on accaparait chez les marchands cires, rubans et noeuds d'epees; les menageres faisaient provision de pain, de viandes et d'epices. Deja meme bon nombre de bourgeois, dont la maison etait garnie comme pour soutenir un siege, n'ayant plus a s'occuper de rien, endossaient des habits de fete et se dirigeaient vers la porte de la ville pour etre les premiers a signaler ou a voir le cortege. Ils savaient bien que le roi n'arriverait qu'a la nuit, peut-etre meme au matin suivant. Mais qu'est-ce que l'attente, sinon une sorte de folie, et qu'est-ce que la folie, sinon un exces d'espoir? Dans la ville basse, a cent pas a peine du chateau des Etats, entre le mail et le chateau, dans une rue assez belle qui s'appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet etre bien vieille, s'elevait un venerable edifice, a pignon aigu, a forme trapue et large ornee de trois fenetres sur la rue au premier etage, de deux au second, et d'un petit oeil-de-boeuf au troisieme. Sur les cotes de ce triangle on avait recemment construit un parallelogramme assez vaste qui empietait sans facon sur la rue, selon les us tout familiers de l'edilite d'alors. La rue s'en voyait bien retrecie d'un quart, mais la maison s'en trouvait elargie de pres de moitie; n'est-ce pas la une compensation suffisante? Une tradition voulait que cette maison a pignon aigu fut habitee, du temps de Henri III, par un conseiller des Etats que la reine Catherine etait venue, les uns disent visiter, les autres etrangler. Quoi qu'il en soit, la bonne dame avait du poser un pied circonspect sur le seuil de ce batiment. Apres le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement, il n'importe, la maison avait ete vendue, puis abandonnee, enfin isolee des autres maisons de la rue. Vers le milieu du regne de Louis XIII seulement, un Italien nomme Cropoli, echappe des cuisines du marechal d'Ancre, etait venu s'etablir en cette maison. Il y avait fonde une petite hotellerie ou se fabriquait un macaroni tellement raffine, qu'on en venait querir ou manger la de plusieurs lieues a la ronde. L'illustration de la maison etait venue de ce que la reine Marie de Medicis, prisonniere, comme on sait, au chateau des Etats, en avait envoye chercher une fois. C'etait precisement le jour ou elle s'etait evadee par la fameuse fenetre. Le plat de macaroni etait reste sur la table, effleure seulement par la bouche royale. De cette double faveur faite a la maison triangulaire, d'une strangulation et d'un macaroni, l'idee etait venue au pauvre Cropoli de nommer son hotellerie d'un titre pompeux. Mais sa qualite d'Italien n'etait pas une recommandation en ce temps-la, et son peu de fortune soigneusement cachee l'empechait de se mettre trop en evidence. Quand il se vit pres de mourir, ce qui arriva en 1643, apres la mort du roi Louis XIII, il fit venir son fils, jeune marmiton de la plus belle esperance, et, les larmes aux yeux, il lui recommanda de bien garder le secret du macaroni, de franciser son nom, d'epouser une Francaise, et enfin, lorsque l'horizon politique serait debarrasse des nuages qui le couvraient -- on pratiquait deja a cette epoque cette figure, fort en usage de nos jours dans les premiers Paris et a la Chambre, -- de faire tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle un fameux peintre qu'il designa tracerait deux portraits de la reine avec ces mots en legende: Aux Medicis. Le bonhomme Cropoli, apres ces recommandations, n'eut que la force d'indiquer a son jeune successeur une cheminee sous la dalle de laquelle il avait enfoui mille louis de dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de coeur, supporta la perte avec resignation et le gain sans insolence. Il commenca par accoutumer le public a faire sonner si peu l'i final de son nom, que, la complaisance generale aidant, on ne l'appela plus que M. Cropole, ce qui est un nom tout francais. Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite Francaise dont il etait amoureux, et aux parents de laquelle il arracha une dot raisonnable en montrant le dessous de la dalle de la cheminee. Ces deux premiers points accomplis, il se mit a la recherche du peintre qui devait faire l'enseigne. Le peintre fut bientot trouve. C'etait un vieil Italien emule des Raphael et des Carrache, mais emule malheureux. Il se disait de l'ecole venitienne, sans doute parce qu'il aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il n'avait vendu un seul, tiraient l'oeil a cent pas et deplaisaient formidablement aux bourgeois, si bien qu'il avait fini par ne plus rien faire. Il se vantait toujours d'avoir peint une salle de bains pour Mme la marechale d'Ancre, et se plaignait que cette salle eut ete brulee lors du desastre du marechal. Cropoli, en sa qualite de compatriote, etait indulgent pour Pittrino. C'etait le nom de l'artiste. Peut-etre avait-il vu les fameuses peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu'il avait dans une telle estime, voire dans une telle amitie, le fameux Pittrino, qu'il le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant et nourri de macaroni, apprit a propager la reputation de ce mets national, et, du temps de son fondateur, il avait rendu par sa langue infatigable des services signales a la maison Cropoli. En vieillissant, il s'attacha au fils comme au pere, et peu a peu devint l'espece de surveillant d'une maison ou sa probite integre, sa sobriete reconnue, sa chastete proverbiale, et mille autres vertus que nous jugeons inutile d'enumerer ici, lui donnerent place eternelle au foyer, avec droit d'inspection sur les domestiques. En outre, c'etait lui qui goutait le macaroni, pour maintenir le gout pur de l'antique tradition; il faut dire qu'il ne pardonnait pas un grain de poivre de plus, ou un atome de parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le jour ou, appele a partager le secret de Cropole fils, il fut charge de peindre la fameuse enseigne. On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille boite, ou il retrouva des pinceaux un peu manges par les rats, mais encore passables, des couleurs dans des vessies a peu pres dessechees, de l'huile de lin dans une bouteille, et une palette qui avait appartenu autrefois au Bronzino, ce _diou_ de la _pittoure_, comme disait, dans son enthousiasme toujours juvenile, l'artiste ultramontain. Pittrino etait grandi de toute la joie d'une rehabilitation. Il fit comme avait fait Raphael, il changea de maniere et peignit a la facon d'Albane deux deesses plutot que deux reines. Ces dames illustres etaient tellement gracieuses sur l'enseigne, elles offraient aux regards etonnes un tel assemblage de lis et de roses, resultat enchanteur du changement de maniere de Pittrino; elles affectaient des poses de sirenes tellement anacreontiques, que le principal echevin, lorsqu'il fut admis a voir ce morceau capital dans la salle de Cropole, declara tout de suite que ces dames etaient trop belles et d'un charme trop anime pour figurer comme enseigne a la vue des passants. -- Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit a Pittrino, qui vient souvent dans notre ville, ne s'arrangerait pas de voir Mme son illustre mere aussi peu vetue, et il vous enverrait aux oubliettes des Etats, car il n'a pas toujours le coeur tendre, ce glorieux prince. Effacez donc les deux sirenes ou la legende, sans quoi je vous interdis l'exhibition de l'enseigne. Cela est dans votre interet, maitre Cropole, et dans le votre, seigneur Pittrino. Que repondre a cela? Il fallut remercier l'echevin de sa gracieusete; c'est ce que fit Cropole. Mais Pittrino demeura sombre et decu. Il sentait bien ce qui allait arriver. L'edile ne fut pas plutot parti que Cropole, se croisant les bras: -- Eh bien! maitre, dit-il, qu'allons-nous faire? -- Nous allons oter la legende, dit tristement Pittrino. J'ai la du noir d'ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et nous remplacerons les Medicis par les Nymphes ou les Sirenes, comme il vous plaira. -- Non pas, dit Cropole, la volonte de mon pere ne serait pas remplie. Mon pere tenait... -- Il tenait aux figures, dit Pittrino. -- Il tenait a la legende, dit Cropole. -- La preuve qu'il tenait aux figures, c'est qu'il les avait commandees ressemblantes, et elles le sont, repliqua Pittrino. -- Oui, mais si elles ne l'eussent pas ete, qui les eut reconnues sans la legende? Aujourd'hui meme que la memoire des Blesois s'oblitere un peu a l'endroit de ces personnes celebres, qui reconnaitrait Catherine et Marie sans ces mots: Aux Medicis? -- Mais enfin, mes figures? dit Pittrino desespere, car il sentait que le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit de mon travail. -- Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les oubliettes. -- Effacons Medicis, dit Pittrino suppliant. -- Non, repliqua fermement Cropole. Il me vient une idee, une idee sublime... votre peinture paraitra, et ma legende aussi... Medici ne veut-il pas dire medecin en italien? -- Oui, au pluriel. -- Vous m'allez donc commander une autre plaque d'enseigne chez le forgeron; vous y peindrez six medecins, et vous ecrirez dessous: Aux Medicis... ce qui fait un jeu de mots agreable. -- Six medecins! Impossible! Et la composition? s'ecria Pittrino. -- Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le faut. Mon macaroni brule. Cette raison etait peremptoire; Pittrino obeit. Il composa l'enseigne des six medecins avec la legende; l'echevin applaudit et autorisa. L'enseigne eut par la ville un succes fou. Ce qui prouve bien que la poesie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. Cropole, pour dedommager son peintre ordinaire, accrocha dans sa chambre a coucher les nymphes de la precedente enseigne, ce qui faisait rougir Mme Cropole chaque fois qu'elle les regardait en se deshabillant le soir. Voila comment la maison au pignon eut une enseigne, voila comment, faisant fortune, l'hotellerie des Medicis fut forcee de s'agrandir du quadrilatere que nous avons depeint. Voila comment il y avait a Blois une hotellerie de ce nom ayant pour proprietaire maitre Cropole et pour peintre ordinaire maitre Pittrino. Chapitre VI -- L'inconnu Ainsi fondee et recommandee par son enseigne, l'hotellerie de maitre Cropole marchait vers une solide prosperite. Ce n'etait pas une fortune immense que Cropole avait en perspective, mais il pouvait esperer de doubler les mille louis d'or legues par son pere, de faire mille autre louis de la vente de la maison et du fonds, et libre enfin, de vivre heureux comme un bourgeois de la ville. Cropole etait apre au gain, il accueillit en homme fou de joie la nouvelle de l'arrivee du roi Louis XIV. Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitot main basse sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des clapiers, en sorte qu'on entendit dans les cours de l'Hotellerie des Medicis autant de lamentations et de cris que jadis on en avait entendu dans Rama. Cropole n'avait pour le moment qu'un seul voyageur. C'etait un homme de trente ans a peine, beau, grand, austere, ou plutot melancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards. Il etait vetu d'un habit de velours noir avec des garnitures de jais; un col blanc, simple comme celui des puritains les plus severes, faisait ressortir la teinte mate et fine de son cou plein de jeunesse; une legere moustache blonde couvrait a peine sa levre fremissante et dedaigneuse. Il parlait aux gens en les regardant en face, sans affectation, il est vrai, mais sans scrupule; de sorte que l'eclat de ses yeux bleus devenait tellement insupportable que plus d'un regard se baissait devant le sien, comme fait l'epee la plus faible dans un combat singulier. En ce temps ou les hommes, tous crees egaux par Dieu, se divisaient, grace aux prejuges, en deux castes distinctes, le gentilhomme et le roturier, comme ils se divisent reellement en deux races, la noire et la blanche, en ce temps, disons-nous, celui dont nous venons d'esquisser le portrait ne pouvait manquer d'etre pris pour un gentilhomme, et de la meilleure race. Il ne fallait pour cela que consulter ses mains, longues, effilees et blanches, dont chaque muscle, chaque veine transparaissaient sous la peau au moindre mouvement, dont les phalanges rougissaient a la moindre crispation. Ce gentilhomme etait donc arrive seul chez Cropole. Il avait pris sans hesiter, sans reflechir meme, l'appartement le plus important, que l'hotelier lui avait indique dans un but de rapacite fort condamnable, diront les uns, fort louable, diront les autres, s'ils admettent que Cropole fut physionomiste et jugeat les gens a premiere vue. Cet appartement etait celui qui composait toute la devanture de la vieille maison triangulaire: un grand salon eclaire par deux fenetres au premier etage, une petite chambre a cote, une autre au-dessus. Or, depuis qu'il etait arrive, ce gentilhomme avait a peine touche au repas qu'on lui avait servi dans sa chambre. Il n'avait dit que deux mots a l'hote pour le prevenir qu'il viendrait un voyageur du nom de Parry, et recommander qu'on laissat monter ce voyageur. Ensuite, il avait garde un silence tellement profond, que Cropole en avait ete presque offense, lui qui aimait les gens de bonne compagnie. Enfin, ce gentilhomme s'etait leve de bonne heure le matin du jour ou commence cette histoire, et s'etait mis a la fenetre de son salon, assis sur le rebord et appuye sur la rampe du balcon, regardant tristement et opiniatrement aux deux cotes de la rue pour guetter sans doute la venue de ce voyageur qu'il avait signale a l'hote. Il avait vu, de cette facon, passer le petit cortege de Monsieur revenant de la chasse, puis avait savoure de nouveau la profonde tranquillite de la ville, absorbe qu'il etait dans son attente. Tout a coup, le remue-menage des pauvres allant aux prairies, des courriers partant, des laveurs de pave, des pourvoyeurs de la maison royale, des courtauds de boutiques effarouches et bavards, des chariots en branle, des coiffeurs en course et des pages en corvee; ce tumulte et ce vacarme l'avaient surpris, mais sans qu'il perdit rien de cette majeste impassible et supreme qui donne a l'aigle et au lion ce coup d'oeil serein et meprisant au milieu des hourras et des trepignements des chasseurs ou des curieux. Bientot les cris des victimes egorgees dans la basse-cour, les pas presses de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si etroit et si sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin encore, fumait sur la porte avec le flegme d'un Hollandais, tout cela donna au voyageur un commencement de surprise et d'agitation. Comme il se levait pour s'informer, la porte de la chambre s'ouvrit. L'inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si impatiemment attendu. Il fit donc, avec une sorte de precipitation, trois pas vers cette porte qui s'ouvrait. Mais au lieu de la figure qu'il esperait voir, ce fut maitre Cropole qui apparut, et derriere lui, dans la penombre de l'escalier, le visage assez gracieux, mais rendu trivial par la curiosite, de Mme Cropole, qui donna un coup d'oeil furtif au beau gentilhomme et disparut. Cropole s'avanca l'air souriant, le bonnet a la main, plutot courbe qu'incline. Un geste de l'inconnu l'interrogea sans qu'aucune parole fut prononcee. -- Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire: Votre Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis?... -- Dites "Monsieur", et dites vite, repondit l'inconnu avec cet accent hautain qui n'admet ni discussion ni replique. -- Je venais donc m'informer comment Monsieur avait passe la nuit, et si Monsieur etait dans l'intention de garder cet appartement. -- Oui. -- Monsieur, c'est qu'il arrive un incident sur lequel nous n'avions pas compte. -- Lequel? -- Sa Majeste Louis XIV entre aujourd'hui dans notre ville et s'y repose un jour, deux jours peut-etre. Un vif etonnement se peignit sur le visage de l'inconnu. -- Le roi de France vient a Blois? -- Il est en route, monsieur. -- Alors, raison de plus pour que je reste, dit l'inconnu. -- Fort bien, monsieur; mais Monsieur garde-t-il tout l'appartement? -- Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd'hui moins que je n'ai eu hier? -- Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui dire, hier je n'ai pas du, lorsque vous avez choisi votre logis, fixer un prix quelconque qui eut fait croire a Votre Seigneurie que je prejugeais ses ressources... tandis qu'aujourd'hui... L'inconnu rougit. L'idee lui vint sur-le-champ qu'on le soupconnait pauvre et qu'on l'insultait. -- Tandis qu'aujourd'hui, reprit-il froidement, vous prejugez? -- Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci! et, tout hotelier que je paraisse etre, il y a en moi du sang de gentilhomme; mon pere etait serviteur et officier de feu M. le marechal d'Ancre. Dieu veuille avoir son ame!... -- Je ne vous conteste pas ce point, monsieur; seulement, je desire savoir, et savoir vite, a quoi tendent vos questions. -- Vous etes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre que notre ville est petite, que la cour va l'envahir, que les maisons regorgeront d'habitants, et que, par consequent, les loyers vont acquerir une valeur considerable. L'inconnu rougit encore. -- Faites vos conditions, monsieur, dit-il. -- Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un gain honnete et que je veux faire une affaire sans etre incivil ou grossier dans mes desirs... Or, l'appartement que vous occupez est considerable, et vous etes seul...: -- Cela me regarde. -- Oh! bien certainement; aussi je ne congedie pas Monsieur. Le sang afflua aux tempes de l'inconnu; il lanca sur le pauvre Cropole, descendant d'un officier de M. le marechal d'Ancre, un regard qui l'eut fait rentrer sous cette fameuse dalle de la cheminee, si Cropole n'eut pas ete visse a sa place par la question de ses interets. -- Voulez-vous que je parte? expliquez-vous, mais promptement. -- Monsieur, monsieur, vous ne m'avez pas compris. C'est fort delicat, ce que je fais; mais je m'exprime mal, ou peut-etre, comme Monsieur est etranger, ce que je reconnais a l'accent... En effet, l'inconnu parlait avec le leger grasseyement qui est le caractere principal de l'accentuation anglaise, meme chez les hommes de cette nation qui parlent le plus purement le francais. -- Comme Monsieur est etranger, dis-je, c'est peut-etre lui qui ne saisit pas les nuances de mon discours. Je pretends que Monsieur pourrait abandonner une ou deux des trois pieces qu'il occupe, ce qui diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma conscience; en effet, il est dur d'augmenter deraisonnablement le prix des chambres, lorsqu'on a l'honneur de les evaluer a un prix raisonnable. -- Combien le loyer depuis hier? -- Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval. -- Bien. Et celui d'aujourd'hui? -- Ah! voila la difficulte. Aujourd'hui c'est le jour d'arrivee du roi; si la cour vient pour la couchee, le jour de loyer compte. Il en resulte que trois chambres a deux louis la piece font six louis. Deux louis, monsieur, ce n'est rien, mais six louis sont beaucoup. L'inconnu, de rouge qu'on l'avait vu, etait devenu tres pale. Il tira de sa poche, avec une bravoure heroique, une bourse brodee d'armes, qu'il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette bourse etait d'une maigreur, d'un flasque, d'un creux qui n'echapperent pas a l'oeil de Cropole. L'inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois louis doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme l'hotelier le demandait. Toutefois, c'etait sept que Cropole avait exiges. Il regarda donc l'inconnu comme pour lui dire: Apres? -- Il reste un louis, n'est-ce pas, maitre hotelier? -- Oui, monsieur, mais... L'inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la vida; elle renfermait un petit portefeuille, une clef d'or et quelque monnaie blanche. De cette monnaie il composa le total d'un louis. -- Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste a savoir si Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel cas je l'y maintiendrais; tandis que si Monsieur n'y comptait pas, je le promettrais aux gens de Sa Majeste qui vont venir. -- C'est juste, fit l'inconnu apres un assez long silence, mais comme je n'ai plus d'argent, ainsi que vous l'avez pu voir, comme cependant je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce diamant dans la ville ou que vous le gardiez en gage. Cropole regarda si longtemps le diamant, que l'inconnu se hata de dire: -- Je prefere que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois cents pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois? vous en donnera deux cents, cent cinquante meme, prenez ce qu'il vous en donnera, ne dut-il vous en offrir que le prix de votre logement. Allez! -- Oh! monsieur, s'ecria Cropole, honteux de l'inferiorite subite que lui retorquait l'inconnu par cet abandon si noble et si desinteresse, comme aussi par cette inalterable patience envers tant de chicanes et de soupcons; oh! monsieur, j'espere bien qu'on ne vole pas a Blois comme vous le paraissez croire, et le diamant s'elevant a ce que vous dites... L'inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azure. -- Je ne m'y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s'ecria celui- ci. -- Mais les joailliers s'y connaissent, interrogez-les, dit l'inconnu Maintenant, je crois que nos comptes sont termines, n'est-il pas vrai, monsieur l'hote? -- Oui, monsieur, et a mon regret profond, car j'ai peur d'avoir offense Monsieur. -- Nullement, repliqua l'inconnu avec la majeste de la toute puissance. -- Ou d'avoir paru ecorcher un noble voyageur... Faites la part, monsieur, de la necessite. -- N'en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez moi. Cropole s'inclina profondement et partit avec un air egare qui accusait chez lui un coeur excellent et du remords veritable. L'inconnu alla fermer lui-meme la porte, regarda, quand il fut seul, le fond de sa bourse, ou il avait pris un petit sac de soie renfermant le diamant, sa ressource unique. Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de son portefeuille et se convainquit de l'absolu denuement ou il allait se trouver. Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme et de desespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de sueur qui sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un regard naguere empreint d'une majeste divine. L'orage venait de passer loin de lui, peut-etre avait-il prie du fond de l'ame. Il se rapprocha de la fenetre, reprit sa place au balcon, et demeura la immobile, atone, mort, jusqu'au moment ou, le ciel commencant a s'obscurcir, les premiers flambeaux traverserent la rue embaumee, et donnerent le signal de l'illumination a toutes les fenetres de la ville. Chapitre VII -- Parry Comme l'inconnu regardait avec interet ces lumieres et pretait l'oreille a tous ces bruits, maitre Cropole entrait dans sa chambre avec deux valets qui dresserent la table. L'etranger ne fit pas la moindre attention a eux. Alors Cropole, s'approchant de son hote, lui glissa dans l'oreille avec un profond respect: -- Monsieur, le diamant a ete estime. -- Ah! fit le voyageur. Eh bien? -- Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux cent quatre-vingts pistoles. -- Vous les avez? -- J'ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j'ai mis dans les conditions du marche que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu'a une rentree de fonds... Le diamant serait rendu. -- Pas du tout; je vous ai dit de le vendre. -- Alors j'ai obei ou a peu pres, puisque, sans l'avoir definitivement vendu, j'en ai touche l'argent. -- Payez-vous, ajouta l'inconnu. -- Monsieur, je le ferai, puisque vous l'exigez absolument. Un sourire triste effleura les levres du gentilhomme. -- Mettez l'argent sur ce bahut, dit-il en se detournant en meme temps qu'il indiquait le meuble du geste. Cropole deposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il preleva le prix du loyer. -- Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas souper... Deja le diner a ete refuse; c'est outrageant pour la maison des Medicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j'oserai meme ajouter qu'il a bon air. L'inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne quitta pas la fenetre pour manger et boire. Bientot l'on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes; des cris s'eleverent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l'oreille de l'etranger fut le pas des chevaux qui s'avancaient. -- Le roi! le roi! repetait une foule bruyante et pressee. -- Le roi! repeta Cropole, qui abandonna son hote et ses idees de delicatesse pour satisfaire sa curiosite. Avec Cropole se heurterent et se confondirent dans l'escalier Mme Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortege s'avancait lentement, eclaire par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit des fenetres. Apres une compagnie de mousquetaires et un corps tout serre de gentilshommes, venait la litiere de M. le cardinal Mazarin. Elle etait trainee comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les gens du cardinal marchaient derriere. Ensuite venait le carrosse de la reine mere, ses filles d'honneur aux portieres, ses gentilshommes a cheval des deux cotes. Le roi paraissait ensuite, monte sur un beau cheval de race saxonne a large criniere. Le jeune prince montrait, en saluant a quelques fenetres d'ou partaient les plus vives acclamations, son noble et gracieux visage, eclaire par les flambeaux de ses pages. Aux cotes du roi, mais deux pas en arriere, le prince de Conde, M. Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs bagages, fermaient la marche veritablement triomphale. Cette pompe etait d'une ordonnance militaire. Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient l'habit de voyage; presque tous etaient vetus de l'habit de guerre. On en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de Henri IV et de Louis XIII. Quand le roi passa devant lui, l'inconnu, qui s'etait penche sur le balcon pour mieux voir, et qui avait cache son visage en l'appuyant sur son bras, sentit son coeur se gonfler et deborder d'une amere jalousie. Le bruit des trompettes l'enivrait, les acclamations populaires l'assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de lumieres, de tumulte et de brillantes images. -- Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de desespoir et d'angoisse qui dut monter jusqu'au pied du trone de Dieu. Puis, avant qu'il fut revenu de sa sombre reverie, tout ce bruit, toute cette splendeur s'evanouirent. A l'angle de la rue il ne resta plus au-dessous de l'etranger que des voix discordantes et enrouees qui criaient encore par intervalles: "Vive le roi!" Il resta aussi les six chandelles que tenaient les habitants de l'Hotellerie des Medicis, savoir: deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour chaque marmiton. Cropole ne cessait de repeter: -- Qu'il est bien, le roi, et qu'il ressemble a feu son illustre pere! -- En beau, disait Pittrino. -- Et qu'il a une fiere mine! ajoutait Mme Cropole, deja en promiscuite de commentaires avec les voisins et les voisines. Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans remarquer qu'un vieillard a pied, mais trainant un petit cheval irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et d'hommes qui stationnait devant les Medicis. Mais en ce moment la voix de l'etranger se fit entendre a la fenetre. -- Faites donc en sorte, monsieur l'hotelier, qu'on puisse arriver jusqu'a votre maison. Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire passage. La fenetre se ferma. Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proferer une parole. L'etranger l'attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard et le conduisit a un siege, mais celui-ci resista. -- Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M'asseoir devant vous! jamais! -- Parry, s'ecria le gentilhomme, je vous en supplie... vous qui venez d'Angleterre... de si loin! Ah! ce n'est pas a votre age qu'on devrait subir des fatigues pareilles a celles de mon service. Reposez-vous ... -- J'ai ma reponse a vous donner avant tout, milord. -- Parry... je t'en conjure, ne me dis rien... car si la nouvelle eut ete bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un detour c'est que la nouvelle est mauvaise. -- Milord, dit le vieillard, ne vous hatez pas de vous alarmer. Tout n'est pas perdu, je l'espere. C'est de la volonte, de la perseverance qu'il faut, c'est surtout de la resignation. -- Parry, repondit le jeune homme, je suis venu ici seul, a travers mille pieges et mille perils: crois-tu a ma volonte? J'ai medite ce voyage dix ans, malgre tous les conseils et tous les obstacles: crois-tu a ma perseverance? J'ai vendu ce soir le dernier diamant de mon pere, car je n'avais plus de quoi payer mon gite, et l'hote m'allait chasser. Parry fit un geste d'indignation auquel le jeune homme repondit par une pression de main et un sourire. -- J'ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve riche; je ne desespere pas, Parry: crois-tu a ma resignation? Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes. -- Voyons, dit l'etranger, ne me deguise rien: qu'est-il arrive? -- Mon recit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez pas ainsi! -- C'est d'impatience, Parry. Voyons, que t'a dit le general? -- D'abord, le general n'a pas voulu me recevoir. -- Il te prenait pour quelque espion. -- Oui, milord, mais je lui ai ecrit une lettre. -- Eh bien? -- Il l'a recue, il l'a lue milord. -- Cette lettre expliquait bien ma position, mes voeux? -- Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire... elle peignait fidelement votre pensee. -- Alors, Parry?... -- Alors le general m'a renvoye la lettre par un aide de camp, en me faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la circonscription de son commandement, il me ferait arreter. -- Arreter! murmura le jeune homme; arreter! toi, mon plus fidele serviteur! -- Oui, milord. -- Et tu avais signe Parry, cependant! -- En toutes lettres, milord; et l'aide de camp m'a connu a Saint- James, et, ajouta le vieillard avec un soupir, a White Hall! Le jeune homme s'inclina, reveur et sombre. -- Voila ce qu'il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se donner le change... mais sous main... de lui a toi... qu'a-t-il fait? Reponds. -- Helas! milord, il m'a envoye quatre cavaliers qui m'ont donne le cheval sur lequel vous m'avez vu revenir. Ces cavaliers m'ont conduit toujours courant jusqu'au petit port de Tenby, m'ont jete plutot qu'embarque sur un bateau de peche qui faisait voile vers la Bretagne et me voici. -- Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main nerveuse sa gorge, ou montait un sanglot... Parry, c'est tout, c'est bien tout? -- Oui, milord, c'est tout! Il y eut apres cette breve reponse de Parry un long intervalle de silence; on n'entendait que le bruit du talon de ce jeune homme tourmentant le parquet avec furie. Le vieillard voulut tenter de changer la conversation. -- Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me precedait? Quels sont ces gens qui crient: "Vive le roi!"... De quel roi est- il question, et pourquoi toutes ces lumieres? -- Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c'est le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes ces trompettes sont a lui, toutes ces housses dorees sont a lui, tous ces gentilshommes ont des epees qui sont a lui. Sa mere le precede dans un carrosse magnifiquement incruste d'argent et d'or! Heureuse mere! Son ministre lui amasse des millions et le conduit a une riche fiancee. Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses acclamations, et il crie: "Vive le roi! vive le roi!" -- Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette nouvelle conversation que de l'autre. -- Tu sais, reprit l'inconnu, que ma mere a moi, que ma soeur, tandis que tout cela se passe en l'honneur du roi Louis XIV, n'ont plus d'argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai miserable et honni dans quinze jours, quand toute l'Europe apprendra ce que tu viens de me raconter!... Parry... Y a-t-il des exemples qu'un homme de ma condition se soit... -- Milord, au nom du Ciel! -- Tu as raison, Parry, je suis un lache, et si je ne fais rien pour moi, que fera Dieu? Non, non, j'ai deux bras, Parry, j'ai une epee... Et il frappa violemment son bras avec sa main et detacha son epee accrochee au mur. -- Qu'allez-vous faire, milord? -- Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma famille: ma mere vit de la charite publique, ma soeur mendie pour ma mere, j'ai quelque part des freres qui mendient egalement pour eux; moi, l'aine, je vais faire comme eux tous, je m'en vais demander l'aumone! Et sur ces mots, qu'il coupa brusquement par un rire nerveux et terrible, le jeune homme ceignit son epee, prit son chapeau sur le bahut, se fit attacher a l'epaule un manteau noir qu'il avait porte pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le regardait avec anxiete: -- Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois heureux; soyons bien heureux, mon fidele ami, mon unique ami: nous sommes riches comme des rois! Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par terre, se remit a rire de cette lugubre facon qui avait tant effraye Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se preparait a recevoir et a installer les voyageurs devances par leurs laquais; il se glissa par la grande salle dans la rue, ou le vieillard, qui s'etait mis a la fenetre, le perdit de vue apres une minute. Chapitre VIII -- Ce qu'etait Sa Majeste Louis XIV a l'age de vingt-deux ans On l'a vu par le recit que nous avons essaye d'en faire, l'entree du roi Louis XIV dans la ville de Blois avait ete bruyante et brillante, aussi la jeune majeste en avait-elle paru satisfaite. En arrivant sous le porche du chateau des Etats, le roi y trouva, environne de ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse Royale le duc Gaston d'Orleans, dont la physionomie, naturellement assez majestueuse, avait emprunte a la circonstance solennelle dans laquelle on se trouvait un nouveau lustre et une nouvelle dignite. De son cote, Madame, paree de ses grands habits de ceremonie, attendait sur un balcon interieur l'entree de son neveu. Toutes les fenetres du vieux chateau, si desert et si morne dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de flambeaux. Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats, que le jeune roi franchit le seuil de ce chateau, dans lequel Henri III, soixante-douze ans auparavant, avait appele a son aide l'assassinat et la trahison pour maintenir sur sa tete et dans sa maison une couronne qui deja glissait de son front pour tomber dans une autre famille. Tous les yeux, apres avoir admire le jeune roi, si beau, si charmant, si noble, cherchaient cet autre roi de France, bien autrement roi que le premier, et si vieux, si pale, si courbe, que l'on appelait le cardinal Mazarin. Louis etait alors comble de tous ces dons naturels qui font le parfait gentilhomme: il avait l'oeil brillant et doux, d'un bleu pur et azure; mais les plus habiles physionomistes, ces plongeurs de l'ame, en y fixant leurs regards, s'il eut ete donne a un sujet de soutenir le regard du roi, les plus habiles physionomistes, disons-nous, n'eussent jamais pu trouver le fond de cet abime de douceur. C'est qu'il en etait des yeux du roi comme de l'immense profondeur des azurs celestes, ou de ceux plus effrayants et presque aussi sublimes que la Mediterranee ouvre sous la carene de ses navires par un beau jour d'ete, miroir gigantesque ou le ciel aime a reflechir tantot ses etoiles et tantot ses orages. Le roi etait petit de taille, a peine avait-il cinq pieds deux pouces; mais sa jeunesse faisait encore excuser ce defaut, rachete d'ailleurs par une grande noblesse de tous ses mouvements et par une certaine adresse dans tous les exercices du corps. Certes, c'etait deja bien le roi, et c'etait beaucoup que d'etre le roi a cette epoque de respect et de devouement traditionnels; mais, comme jusque-la on l'avait assez peu et toujours assez pauvrement montre au peuple, comme ceux auxquels on le montrait voyaient aupres de lui sa mere, femme d'une haute taille, et M. le cardinal, homme d'une belle prestance, beaucoup le trouvaient assez peu roi pour dire: Le roi est moins grand que M. le cardinal. Quoi qu'il en soit de ces observations physiques qui se faisaient, surtout dans la capitale, le jeune prince fut accueilli comme un dieu par les habitants de Blois, et presque comme un roi par son oncle et sa tante, Monsieur et Madame, les habitants du chateau. Cependant, il faut le dire, lorsqu'il vit dans la salle de reception des fauteuils egaux de taille pour lui, sa mere, le cardinal, sa tante et son oncle, disposition habilement cachee par la forme demi-circulaire de l'assemblee, Louis XIV rougit de colere, et regarda autour de lui pour s'assurer par la physionomie des assistants si cette humiliation lui avait ete preparee; mais comme il ne vit rien sur le visage impassible du cardinal, rien sur celui de sa mere, rien sur celui des assistants, il se resigna et s'assit, ayant soin de s'asseoir avant tout le monde. Les gentilshommes et les dames furent presentes a Leurs Majestes et a M. le cardinal. Le roi remarqua que sa mere et lui connaissaient rarement le nom de ceux qu'on leur presentait, tandis que le cardinal, au contraire, ne manquait jamais, avec une memoire et une presence d'esprit admirables, de parler a chacun de ses terres, de ses aieux ou de ses enfants, dont il leur nommait quelques-uns, ce qui enchantait ces dignes hobereaux et les confirmait dans cette idee que celui-la est seulement et veritablement roi qui connait ses sujets, par cette meme raison que le soleil n'a pas de rival, parce que seul le soleil echauffe et eclaire. L'etude du jeune roi, commencee depuis longtemps sans que l'on s'en doutat, continuait donc, et il regardait attentivement, pour tacher de demeler quelque chose dans leur physionomie, les figures qui lui avaient d'abord paru les plus insignifiantes et les plus triviales. On servit une collation. Le roi, sans oser la reclamer de l'hospitalite de son oncle, l'attendait avec impatience. Aussi cette fois eut-il tous les honneurs dus, sinon a son rang, du moins a son appetit, quant au cardinal, il se contenta d'effleurer de ses levres fletries un bouillon servi dans une tasse d'or. Le ministre tout-puissant qui avait pris a la reine mere sa regence, au roi sa royaute, n'avait pu prendre a la nature un bon estomac. Anne d'Autriche, souffrant deja du cancer dont six ou huit ans plus tard elle devait mourir, ne mangeait guere plus que le cardinal. Quant a Monsieur, encore tout ebouriffe du grand evenement qui s'accomplissait dans sa vie provinciale, il ne mangeait pas du tout. Madame seule, en veritable Lorraine, tenait tete a Sa Majeste; de sorte que Louis XIV, qui, sans partenaire, eut mange a peu pres seul, sut grand gre a sa tante d'abord, puis ensuite a M. de Saint-Remy, son maitre d'hotel, qui s'etait reellement distingue. La collation finie, sur un signe d'approbation de M. de Mazarin, le roi se leva, et sur l'invitation de sa tante, il se mit a parcourir les rangs de l'assemblee. Les dames observerent alors, il y a certaines choses pour lesquelles les femmes sont aussi bonnes observatrices a Blois qu'a Paris, les dames observerent alors que Louis XIV avait le regard prompt et hardi, ce qui promettait aux attraits de bon aloi un appreciateur distingue. Les hommes, de leur cote, observerent que le prince etait fier et hautain, qu'il aimait a faire baisser les yeux qui le regardaient trop longtemps ou trop fixement, ce qui semblait presager un maitre. Louis XIV avait accompli le tiers de sa revue a peu pres, quand ses oreilles furent frappees d'un mot que prononca Son Eminence, laquelle s'entretenait avec Monsieur. Ce mot etait un nom de femme. A peine Louis XIV eut-il entendu ce mot, qu'il n'entendit ou plutot qu'il n'ecouta plus rien autre chose, et que, negligeant l'arc du cercle qui attendait sa visite, il ne s'occupa plus que d'expedier promptement l'extremite de la courbe. Monsieur, en bon courtisan, s'informait pres de Son Eminence de la sante de ses nieces. En effet, cinq ou six ans auparavant, trois nieces etaient arrivees d'Italie au cardinal: c'etaient Mlles Hortense, Olympe et Marie de Mancini. Monsieur s'informait donc de la sante des nieces du cardinal; il regrettait, disait-il, de n'avoir pas le bonheur de les recevoir en meme temps que leur oncle; elles avaient certainement grandi en beaute et en grace, comme elles promettaient de le faire la premiere fois que Monsieur les avait vues. Ce qui avait d'abord frappe le roi, c'etait un certain contraste dans la voix des deux interlocuteurs. La voix de Monsieur etait calme et naturelle lorsqu'il parlait ainsi, tandis que celle de M. de Mazarin sauta d'un ton et demi pour lui repondre au-dessus du diapason de sa voix ordinaire. On eut dit qu'il desirait que cette voix allat frapper au bout de la salle une oreille qui s'eloignait trop. -- Monseigneur, repliqua-t-il, Mlles de Mazarin ont encore toute une education a terminer, des devoirs a remplir, une position a apprendre. Le sejour d'une cour jeune et brillante les dissipe un peu. Louis, a cette derniere epithete, sourit tristement. La cour etait jeune, c'est vrai, mais l'avarice du cardinal avait mis bon ordre a ce qu'elle ne fut point brillante. -- Vous n'avez cependant point l'intention, repondait Monsieur, de les cloitrer ou de les faire bourgeoises? -- Pas du tout, reprit le cardinal en forcant sa prononciation italienne de maniere que, de douce et veloutee qu'elle etait, elle devint aigue et vibrante; pas du tout. J'ai bel et bien l'intention de les marier, et du mieux qu'il me sera possible. -- Les partis ne manqueront pas, monsieur le cardinal, repondait Monsieur avec une bonhomie de marchand qui felicite son confrere. -- Je l'espere, monseigneur, d'autant plus que Dieu leur a donne a la fois la grace, la sagesse et la beaute. Pendant cette conversation, Louis XIV, conduit par Madame, accomplissait, comme nous l'avons dit, le cercle des presentations. -- Mlle Arnoux, disait la princesse en presentant a Sa Majeste une grosse blonde de vingt-deux ans, qu'a la fete d'un village on eut prise pour une paysanne endimanchee, Mlle Arnoux, fille de ma maitresse de musique. Le roi sourit. Madame n'avait jamais pu tirer quatre notes justes de la viole ou du clavecin. -- Mlle Aure de Montalais, continua Madame, fille de qualite et bonne servante. Cette fois ce n'etait plus le roi qui riait, c'etait la jeune fille presentee, parce que, pour la premiere fois de sa vie, elle s'entendait donner par Madame, qui d'ordinaire ne la gatait point, une si honorable qualification. Aussi Montalais, notre ancienne connaissance, fit-elle a Sa Majeste une reverence profonde, et cela autant par respect que par necessite, car il s'agissait de cacher certaines contractions de ses levres rieuses que le roi eut bien pu ne pas attribuer a leur motif reel. Ce fut juste en ce moment que le roi entendit le mot qui le fit tressaillir. -- Et la troisieme s'appelle? demandait Monsieur. -- Marie, monseigneur, repondait le cardinal. Il y avait sans doute dans ce mot quelque puissance magique, car, nous l'avons dit, a ce mot le roi tressaillit, et, entrainant Madame vers le milieu du cercle, comme s'il eut voulu confidentiellement lui faire quelque question, mais en realite pour se rapprocher du cardinal: -- Madame ma tante, dit-il en riant et a demi-voix, mon maitre de geographie ne m'avait point appris que Blois fut a une si prodigieuse distance de Paris. -- Comment cela, mon neveu? demanda Madame. -- C'est qu'en verite il parait qu'il faut plusieurs annees aux modes pour franchir cette distance. Voyez ces demoiselles. -- Eh bien! je les connais. -- Quelques-unes sont jolies. -- Ne dites pas cela trop haut, monsieur mon neveu, vous les rendriez folles. -- Attendez, attendez, ma chere tante, dit le roi en souriant, car la seconde partie de ma phrase doit servir de correctif a la premiere. Eh bien! ma chere tante, quelques-unes paraissent vieilles et quelques autres laides, grace a leurs modes de dix ans. -- Mais, Sire, Blois n'est cependant qu'a cinq journees de Paris. -- Eh! dit le roi, c'est cela, deux ans de retard par journee. -- Ah! vraiment, vous trouvez? C'est etrange, je ne m'apercois point de cela, moi. -- Tenez, ma tante, dit Louis XIV en se rapprochant toujours de Mazarin sous pretexte de choisir son point de vue, voyez, a cote de ces affiquets vieillis et de ces coiffures pretentieuses, regardez cette simple robe blanche. C'est une des filles d'honneur de ma mere, probablement, quoique je ne la connaisse pas. Voyez quelle tournure simple, quel maintien gracieux! A la bonne heure! c'est une femme, cela, tandis que toutes les autres ne sont que des habits. -- Mon cher neveu, repliqua Madame en riant, permettez-moi de vous dire que, cette fois, votre science divinatoire est en defaut. La personne que vous louez ainsi n'est point une Parisienne, mais une Blesoise. -- Ah! ma tante! reprit le roi avec l'air du doute. -- Approchez, Louise, dit Madame. Et la jeune fille qui deja nous est apparue sous ce nom s'approcha, timide, rougissante et presque courbee sous le regard royal. -- Mlle Louise-Francoise de La Baume Le Blanc, fille du marquis de La Valliere, dit ceremonieusement Madame au roi. La jeune fille s'inclina avec tant de grace au milieu de cette timidite profonde que lui inspirait la presence du roi, que celui- ci perdit en la regardant quelques mots de la conversation du cardinal et de Monsieur. -- Belle-fille, continua Madame, de M. de Saint-Remy, mon maitre d'hotel, qui a preside a la confection de cette excellente daube truffee que Votre Majeste a si fort appreciee. Il n'y avait point de grace, de beaute ni de jeunesse qui put resister a une pareille presentation. Le roi sourit. Que les paroles de Madame fussent une plaisanterie ou une naivete, c'etait, en tout cas, l'immolation impitoyable de tout ce que Louis venait de trouver charmant et poetique dans la jeune fille. Mlle de La Valliere, pour Madame, et par contrecoup pour le roi, n'etait plus momentanement que la belle-fille d'un homme qui avait un talent superieur sur les dindes truffees. Mais les princes sont ainsi faits. Les dieux aussi etaient comme cela dans l'Olympe. Diane et Venus devaient bien maltraiter la belle Alcmene et la pauvre Io, quand on descendait par distraction a parler, entre le nectar et l'ambroisie, de beautes mortelles a la table de Jupiter. Heureusement que Louise etait courbee si bas qu'elle n'entendit point les paroles de Madame, qu'elle ne vit point le sourire du roi. En effet, si la pauvre enfant, qui avait tant de bon gout que seule elle avait imagine de se vetir de blanc entre toutes ses compagnes; si ce coeur de colombe, si facilement accessible a toutes les douleurs, eut ete touche par les cruelles paroles de Madame, par l'egoiste et froid sourire du roi, elle fut morte sur le coup. Et Montalais elle-meme, la fille aux ingenieuses idees, n'eut pas tente d'essayer de la rappeler a la vie, car le ridicule tue tout, meme la beaute. Mais par bonheur, comme nous l'avons dit, Louise, dont les oreilles etaient bourdonnantes et les yeux voiles, Louise ne vit rien, n'entendit rien, et le roi, qui avait toujours l'attention braquee aux entretiens du cardinal et de son onde, se hata de retourner pres d'eux. Il arriva juste au moment ou Mazarin terminait en disant: -- Marie, comme ses soeurs, part en ce moment pour Brouage. Je leur fais suivre la rive opposee de la Loire a celle que nous avons suivie, et si je calcule bien leur marche, d'apres les ordres que j'ai donnes, elles seront demain a la hauteur de Blois. Ces paroles furent prononcees avec ce tact, cette mesure, cette surete de ton, d'intention et de portee, qui faisaient de _signor_ Giulio Mazarini le premier comedien du monde. Il en resulta qu'elles porterent droit au coeur de Louis XIV, et que le cardinal, en se retournant sur le simple bruit des pas de Sa Majeste, qui s'approchait, en vit l'effet immediat sur le visage de son eleve, effet qu'une simple rougeur trahit aux yeux de Son Eminence. Mais aussi, qu'etait un tel secret a eventer pour celui dont l'astuce avait joue depuis vingt ans tous les diplomates europeens? Il sembla des lors, une fois ces dernieres paroles entendues, que le jeune roi eut recu dans le coeur un trait empoisonne. Il ne tint plus en place, il promena un regard incertain, atone, mort, sur toute cette assemblee. Il interrogea plus de vingt fois du regard la reine mere, qui, livree au plaisir d'entretenir sa belle-soeur, et retenue d'ailleurs par le coup d'oeil de Mazarin, ne parut pas comprendre toutes les supplications contenues dans les regards de son fils. A partir de ce moment, musique, fleurs, lumieres, beaute, tout devint odieux et insipide a Louis XIV. Apres qu'il eut cent fois mordu ses levres, detire ses bras et ses jambes, comme l'enfant bien eleve qui, sans oser bailler, epuise toutes les facons de temoigner son ennui, apres avoir inutilement implore de nouveau mere et ministre, il tourna un oeil desespere vers la porte, c'est-a-dire vers la liberte. A cette porte, encadree par l'embrasure a laquelle elle etait adossee, il vit surtout, se detachant en vigueur, une figure fiere et brune, au nez aquilin, a l'oeil dur mais etincelant, aux cheveux gris et longs, a la moustache noire, veritable type de beaute militaire, dont le hausse-col, plus etincelant qu'un miroir, brisait tous les reflets lumineux qui venaient s'y concentrer et les renvoyait en eclairs. Cet officier avait le chapeau gris a plume rouge sur la tete, preuve qu'il etait appele la par son service et non par son plaisir. S'il y eut ete appele par son plaisir, s'il eut ete courtisan au lieu d'etre soldat, comme il faut toujours payer le plaisir un prix quelconque, il eut tenu son chapeau a la main. Ce qui prouvait bien mieux encore que cet officier etait de service et accomplissait une tache a laquelle il etait accoutume, c'est qu'il surveillait, les bras croises, avec une indifference remarquable et avec une apathie supreme, les joies et les ennuis de cette fete. Il semblait surtout, comme un philosophe, et tous les vieux soldats sont philosophes, il semblait surtout comprendre infiniment mieux les ennuis que les joies; mais des uns il prenait son parti, sachant bien se passer des autres. Or, il etait la adosse, comme nous l'avons dit, au chambranle sculpte de la porte, lorsque les yeux tristes et fatigues du roi rencontrerent par hasard les siens. Ce n'etait pas la premiere fois, a ce qu'il parait, que les yeux de l'officier rencontraient ces yeux-la, et il en savait a fond le style et la pensee, car aussitot qu'il eut arrete son regard sur la physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu ce qui se passait dans son coeur, c'est-a-dire tout l'ennui qui l'oppressait, toute la resolution timide de partir qui s'agitait au fond de ce coeur, il comprit qu'il fallait rendre service au roi sans qu'il le demandat, lui rendre service presque malgre lui, enfin, et hardi, comme s'il eut commande la cavalerie un jour de bataille: -- Le service du roi! cria-t-il d'une voix retentissante. A ces mots, qui firent l'effet d'un roulement de tonnerre prenant le dessus sur l'orchestre, les chants, les bourdonnements et les promenades, le cardinal et la reine mere regarderent avec surprise Sa Majeste. Louis XIV, pale mais resolu, soutenu qu'il etait par cette intuition de sa propre pensee qu'il avait retrouvee dans l'esprit de l'officier de mousquetaires, et qui venait de se manifester par l'ordre donne, se leva de son fauteuil et fit un pas vers la porte. -- Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se contentait d'interroger avec son regard, qui eut pu paraitre doux s'il n'eut ete si percant. -- Oui, madame, repondit le roi, je me sens fatigue et voudrais d'ailleurs ecrire ce soir. Un sourire erra sur les levres du ministre, qui parut, d'un signe de tete, donner conge au roi. Monsieur et Madame se haterent alors pour donner des ordres aux officiers qui se presenterent. Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte. A la porte, une haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majeste. A l'extremite de cette haie se tenait l'officier impassible et son epee nue a la main. Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds pour le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des antichambres et des degres, faisaient faire place au roi. Les dix autres enfermaient le roi et Monsieur, qui avait voulu accompagner Sa Majeste. Les gens du service marchaient derriere. Ce petit cortege escorta le roi jusqu'a l'appartement qui lui etait destine. Cet appartement etait le meme qu'avait occupe le roi Henri III lors de son sejour aux Etats. Monsieur avait donne ses ordres. Les mousquetaires, conduits par leur officier, s'engagerent dans le petit passage qui communique parallelement d'une aile du chateau a l'autre. Ce passage se composait d'abord d'une petite antichambre carree et sombre, meme dans les beaux jours. Monsieur arreta Louis XIV. -- Vous passez, Sire, lui dit-il, a l'endroit meme ou le duc de Guise recut le premier coup de poignard. Le roi, fort ignorant des choses d'histoire, connaissait le fait, mais sans en savoir ni les localites ni les details. -- Ah! fit-il tout frissonnant. Et il s'arreta. Tout le monde s'arreta devant et derriere lui. -- Le duc, Sire, continua Gaston, etait a peu pres ou je suis; il marchait dans le sens ou marche Votre Majeste; M. de Loignac etait a l'endroit ou se trouve en ce moment votre lieutenant des mousquetaires; M. de Sainte-Maline et les ordinaires de Sa Majeste etaient derriere lui et autour de lui. C'est la qu'il fut frappe. Le roi se tourna du cote de son officier, et vit comme un nuage passer sur sa physionomie martiale et audacieuse. -- Oui, par-derriere, murmura le lieutenant avec un geste de supreme dedain. Et il essaya de se remettre en marche, comme s'il eut ete mal a l'aise entre ces murs visites autrefois par la trahison. Mais le roi, qui paraissait ne pas mieux demander que d'apprendre, parut dispose a donner encore un regard a ce funebre lieu. Gaston comprit le desir de son neveu. -- Voyez, Sire, dit-il en prenant un flambeau des mains de M. de Saint-Remy, voici ou il est alle tomber. Il y avait la un lit dont il dechira les rideaux en s'y retenant. -- Pourquoi le parquet semble-t-il creuse a cet endroit? demanda Louis. -- Parce que c'est a cet endroit que coula le sang, repondit Gaston, que le sang penetra profondement dans le chene, et que ce n'est qu'a force de le creuser qu'on est parvenu a le faire disparaitre, et encore, ajouta Gaston en approchant son flambeau de l'endroit designe, et encore cette teinte rougeatre a-t-elle resiste a toutes les tentatives qu'on a faites pour la detruire. Louis XIV releva le front. Peut-etre pensait-il a cette trace sanglante qu'on lui avait un jour montree au Louvre, et qui, comme pendant a celle de Blois, y avait ete faite un jour par le roi son pere avec le sang de Concini. -- Allons! dit-il. On se remit aussitot en marche, car l'emotion sans doute avait donne a la voix du jeune prince un ton de commandement auquel de sa part on n'etait point accoutume. Arrive a l'appartement reserve au roi, et auquel on communiquait, non seulement par le petit passage que nous venons de suivre, mais encore par un grand escalier donnant sur la cour: -- Que Votre Majeste, dit Gaston, veuille bien accepter cet appartement, tout indigne qu'il est de la recevoir. -- Mon oncle, repondit le jeune prince, je vous rends grace de votre cordiale hospitalite. Gaston salua son neveu, qui l'embrassa, puis il sortit. Des vingt mousquetaires qui avaient accompagne le roi, dix reconduisirent Monsieur jusqu'aux salles de reception, qui n'avaient point desempli malgre le depart de Sa Majeste. Les dix autres furent postes par l'officier, qui explora lui-meme en cinq minutes toutes les localites avec ce coup d'oeil froid et dur que ne donne pas toujours l'habitude, attendu que ce coup d'oeil appartenait au genie. Puis, quand tout son monde fut place, il choisit pour son quartier general l'antichambre dans laquelle il trouva un grand fauteuil, une lampe, du vin, de l'eau et du pain sec. Il raviva la lampe, but un demi-verre de vin, tordit ses levres sous un sourire plein d'expression, s'installa dans le grand fauteuil et prit toutes ses dispositions pour dormir. Chapitre IX -- Ou l'inconnu de l'hotellerie des Medicis perd son incognito Cet officier qui dormait ou qui s'appretait a dormir etait cependant, malgre son air insouciant, charge d'une grave responsabilite. Lieutenant des mousquetaires du roi, il commandait toute la compagnie qui etait venue de Paris, et cette compagnie etait de cent vingt hommes; mais, excepte les vingt dont nous avons parle, les cent autres etaient occupes de la garde de la reine mere et surtout de M. le cardinal. M. Giulio Mazarini economisait sur les frais de voyage de ses gardes, il usait en consequence de ceux du roi, et largement, puisqu'il en prenait cinquante pour lui, particularite qui n'eut pas manque de paraitre bien inconvenante a tout homme etranger aux usages de cette cour. Ce qui n'eut pas manque non plus de paraitre, sinon inconvenant, du moins extraordinaire a cet etranger, c'est que le cote du chateau destine a M. le cardinal etait brillant, eclaire, mouvemente. Les mousquetaires y montaient des factions devant chaque porte et ne laissaient entrer personne, sinon les courriers qui, meme en voyage, suivaient le cardinal pour ses correspondances. Vingt hommes etaient de service chez la reine mere; trente se reposaient pour relayer leurs compagnons le lendemain. Du cote du roi, au contraire, obscurite, silence et solitude. Une fois les portes fermees, plus d'apparence de royaute. Tous les gens du service s'etaient retires peu a peu. M. le prince avait envoye savoir si Sa Majeste requerait ses bons offices et sur le non banal du lieutenant des mousquetaires, qui avait l'habitude de la question et de la reponse, tout commencait a s'endormir, ainsi que chez un bon bourgeois. Et cependant il etait aise d'entendre, du corps de logis habite par le jeune roi, les musiques de la fete et de voir les fenetres richement illuminees de la grande salle. Dix minutes apres son installation chez lui, Louis XIV avait pu reconnaitre, a un certain mouvement plus marque que celui de sa sortie, la sortie du cardinal, lequel, a son tour, gagnait son lit avec grande escorte des gentilshommes et des dames. D'ailleurs, il n'eut, pour apercevoir tout ce mouvement, qu'a regarder par la fenetre, dont les volets n'avaient pas ete fermes. Son Eminence traversa la cour, reconduite par Monsieur lui-meme, qui lui tenait un flambeau; ensuite passa la reine mere, a qui Madame donnait familierement le bras, et toutes deux s'en allaient chuchotant comme deux vieilles amies. Derriere ces deux couples tout defila, grandes dames, pages, officiers; les flambeaux embraserent toute la cour comme d'un incendie aux reflets mouvants; puis le bruit des pas et des voix se perdit dans les etages superieurs. Alors personne ne songeait plus au roi, accoude a sa fenetre et qui avait tristement regarde s'ecouler toute cette lumiere, qui avait ecoute s'eloigner tout ce bruit; personne, si ce n'est toutefois cet inconnu de l'hotellerie des Medicis, que nous avons vu sortir enveloppe dans son manteau noir. Il etait monte droit au chateau et etait venu roder, avec sa figure melancolique, aux environs du palais, que le peuple entourait encore, et voyant que nul ne gardait la grande porte ni le porche, attendu que les soldats de Monsieur fraternisaient avec les soldats royaux, c'est-a-dire sablaient le Beaugency a discretions, ou plutot a indiscretion, l'inconnu traversa la foule, puis franchit la cour, puis vint jusqu'au palier de l'escalier qui conduisait chez le cardinal. Ce qui, selon toute probabilite, l'engageait a se diriger de ce cote, c'etait l'eclat des flambeaux et l'air affaire des pages et des hommes de service. Mais il fut arrete net par une evolution de mousquet et par le cri de la sentinelle. -- Ou allez-vous, l'ami? lui demanda le factionnaire. -- Je vais chez le roi, repondit tranquillement et fierement l'inconnu. Le soldat appela un des officiers de Son Eminence, qui, du ton avec lequel un garcon de bureau dirige dans ses recherches un solliciteur du ministere, laissa tomber ces mots: -- L'autre escalier en face. Et l'officier, sans plus s'inquieter de l'inconnu, reprit la conversation interrompue. L'etranger, sans rien repondre, se dirigea vers l'escalier indique. De ce cote, plus de bruit, plus de flambeaux. L'obscurite, au milieu de laquelle on voyait errer une sentinelle pareille a une ombre. Le silence, qui permettait d'entendre le bruit de ses pas accompagnes du retentissement des eperons sur les dalles. Ce factionnaire etait un des vingt mousquetaires affectes au service du roi, et qui montait la garde avec la raideur et la conscience d'une statue. -- Qui vive? dit ce garde. -- Ami, repondit l'inconnu. -- Que voulez-vous? -- Parler au roi. -- Oh! oh! mon cher monsieur, cela ne se peut guere. -- Et pourquoi? -- Parce que le roi est couche. -- Couche deja? -- Oui. -- N'importe, il faut que je lui parle. -- Et moi je vous dis que c'est impossible. -- Cependant... -- Au large! -- C'est donc la consigne? -- Je n'ai pas de compte a vous rendre. Au large! Et cette fois le factionnaire accompagna la parole d'un geste menacant; mais l'inconnu ne bougea pas plus que si ses pieds eussent pris racine. -- Monsieur le mousquetaire, dit-il, vous etes gentilhomme? -- J'ai cet honneur. -- Eh bien! moi aussi je le suis, et entre gentilshommes on se doit quelques egards. Le factionnaire abaissa son arme, vaincu par la dignite avec laquelle avaient ete prononcees ces paroles. -- Parlez, monsieur, dit-il, et si vous me demandez une chose qui soit en mon pouvoir... -- Merci. Vous avez un officier, n'est-ce pas? -- Notre lieutenant, oui, monsieur. -- Eh bien! je desire parler a votre lieutenant. -- Ah! pour cela, c'est different. Montez, monsieur. L'inconnu salua le factionnaire d'une haute facon, et monta l'escalier, tandis que le cri: "Lieutenant, une visite!" transmis de sentinelle en sentinelle, precedait l'inconnu et allait troubler le premier somme de l'officier. Trainant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau, le lieutenant fit trois pas au-devant de l'etranger. -- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il. -- Vous etes l'officier de service, lieutenant des mousquetaires? -- J'ai cet honneur, repondit l'officier. -- Monsieur, il faut absolument que je parle au roi. Le lieutenant regarda attentivement l'inconnu, et dans ce regard, si rapide qu'il fut, il vit tout ce qu'il voulait voir, c'est-a- dire une profonde distinction sous un habit ordinaire. -- Je ne suppose pas que vous soyez un fou, repliqua-t-il, et cependant vous me semblez de condition a savoir, monsieur, qu'on n'entre pas ainsi chez un roi sans qu'il y consente. -- Il y consentira, monsieur. -- Monsieur, permettez-moi d'en douter; le roi rentre il y a un quart d'heure, il doit etre en ce moment en train de se devetir. D'ailleurs, la consigne est donnee. -- Quand il saura qui je suis, repondit l'inconnu en redressant la tete, il levera la consigne. L'officier etait de plus en plus surpris, de plus en plus subjugue. -- Si je consentais a vous annoncer, puis-je au moins savoir qui j'annoncerais, monsieur? -- Vous annonceriez Sa Majeste Charles II, roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. L'officier poussa un cri d'etonnement, recula, et l'on put voir sur son visage pale une des plus poignantes emotions que jamais homme d'energie ait essaye de refouler au fond de son coeur. -- Oh! oui, Sire: en effet, j'aurais du vous reconnaitre. -- Vous avez vu mon portrait? -- Non, Sire. -- Ou vous m'avez vu moi-meme autrefois a la cour, avant qu'on me chassat de France? -- Non Sire, ce n'est point encore cela. -- Comment m'eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni mon portrait ni ma personne? -- Sire, j'ai vu Sa Majeste le roi votre pere dans un moment terrible. -- Le jour... -- Oui. Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l'ecartant de la main: -- Voyez-vous encore quelque difficulte a m'annoncer? dit-il. -- Sire, pardonnez-moi, repondit l'officier, mais je ne pouvais deviner un roi sous cet exterieur si simple; et pourtant, j'avais l'honneur de le dire tout a l'heure a Votre Majeste, j'ai vu le roi Charles Ier... Mais, pardon, je cours prevenir le roi. Puis, revenant sur ses pas: -- Votre Majeste desire sans doute le secret pour cette entrevue? demanda-t-il. -- Je ne l'exige pas, mais si c'est possible de le garder... -- C'est possible, Sire, car je puis me dispenser de prevenir le premier gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre Majeste consente a me remettre son epee. -- C'est vrai. J'oubliais que nul ne penetre arme chez le roi de France. -- Votre Majeste fera exception si elle le veut, mais alors je mettrai ma responsabilite a couvert en prevenant le service du roi. -- Voici mon epee, monsieur. Vous plait-il maintenant de m'annoncer a Sa Majeste? -- A l'instant, Sire. Et l'officier courut aussitot heurter a la porte de communication, que le valet de chambre lui ouvrit. -- Sa Majeste le roi d'Angleterre! dit l'officier. -- Sa Majeste le roi d'Angleterre! repeta le valet de chambre. A ces mots, un gentilhomme ouvrit a deux battants la porte du roi, et l'on vit Louis XIV sans chapeau et sans epee, avec son pourpoint ouvert, s'avancer en donnant les signes de la plus grande surprise. -- Vous, mon frere! vous a Blois! s'ecria Louis XIV en congediant d'un geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passerent dans une piece voisine. -- Sire, repondit Charles II, je m'en allais a Paris dans l'espoir de voir Votre Majeste, lorsque la renommee m'a appris votre prochaine arrivee en cette ville. J'ai alors prolonge mon sejour, ayant quelque chose de tres particulier a vous communiquer. -- Ce cabinet vous convient-il, mon frere? -- Parfaitement, Sire, car je crois qu'on ne peut nous entendre. -- J'ai congedie mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la chambre voisine. La, derriere cette cloison, est un cabinet solitaire donnant sur l'antichambre, et dans l'antichambre vous n'avez vu qu'un officier, n'est-ce pas? -- Oui, Sire. -- Eh bien! parlez donc, mon frere, je vous ecoute. -- Sire, je commence, et veuille Votre Majeste prendre en pitie les malheurs de notre maison. Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi d'Angleterre. -- Sire, dit Charles II, je n'ai pas besoin de demander a Votre Majeste si elle connait les details de ma deplorable histoire. Louis XIV rougit plus fort encore que la premiere fois, puis etendant sa main sur celle du roi d'Angleterre: -- Mon frere, dit-il, c'est honteux a dire, mais rarement le cardinal parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m'a ote La Porte, de sorte que je prie mon frere Charles de me dire toutes ces choses comme a un homme qui ne saurait rien. -- Eh bien! Sire, j'aurai, en reprenant les choses de plus haut, une chance de plus de toucher le coeur de Votre Majeste. -- Dites, mon frere, dites. -- Vous savez, Sire, qu'appele en 1650 a Edimbourg, pendant l'expedition de Cromwell en Irlande, je fus couronne a Scone. Un an apres, blesse dans une des provinces qu'il avait usurpees, Cromwell revint sur nous. Le rencontrer etait mon but, sortir de l'Ecosse etait mon desir. -- Cependant, reprit le jeune roi, l'Ecosse est presque votre pays natal, mon frere. -- Oui; mais les Ecossais etaient pour moi de cruels compatriotes! Sire, ils m'avaient force a renier la religion de mes peres; ils avaient pendu lord Montrose, mon serviteur le plus devoue, parce qu'il n'etait pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, a qui l'on avait offert une faveur en mourant, avait demande que son corps fut mis en autant de morceaux qu'il y avait de villes en Ecosse, afin qu'on rencontrat partout des temoins de sa fidelite, je ne pouvais sortir d'une ville ou entrer dans une autre sans passer sur quelque lambeau de ce corps qui avait agi, combattu, respire pour moi. "Je traversai donc, par une marche hardie, l'armee de Cromwell, et j'entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit a la poursuite de cette fuite etrange, qui avait une couronne pour but. Si j'avais pu arriver a Londres avant lui, sans doute le prix de la course etait a moi, mais il me rejoignit a Worcester. "Le genie de l'Angleterre n'etait plus en nous, mais en lui. Sire, le 3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de Dunbar, deja si fatale aux Ecossais, je fus vaincu. Deux mille hommes tomberent autour de moi avant que je songeasse a faire un pas en arriere. Enfin il fallut fuir. "Des lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je me coupai les cheveux, je me deguisai en bucheron. Une journee passee dans les branches d'un chene donna a cet arbre le nom de chene royal, qu'il porte encore. "Mes aventures du comte de Strafford, d'ou je sortis menant en croupe la fille de mon hote, font encore le recit de toutes les veillees et fourniront le sujet d'une ballade. Un jour j'ecrirai tout cela, Sire, pour l'instruction des rois mes freres. "Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque aussi surement de me tuer avec sa fidelite qu'un autre eut fait avec sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes terreurs, lorsque, chez le colonel Windham, un marechal qui visitait nos chevaux declara qu'ils avaient ete ferres dans le nord. -- C'est etrange, murmura Louis XIV, j'ignorais tout cela. Je savais seulement votre embarquement a Brighelmsted et votre debarquement en Normandie. -- Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois ignorent ainsi l'histoire les uns des autres, comment voulez-vous qu'ils se secourent entre eux! -- Mais dites-moi, mon frere, continua Louis XIV, comment, ayant ete si rudement recu en Angleterre, esperez-vous encore quelque chose de ce malheureux pays et de ce peuple rebelle? -- Oh Sire! c'est que, depuis la bataille de Worcester, toutes choses sont bien changees la-bas! Cromwell est mort apres avoir signe avec la France un traite dans lequel il a ecrit son nom au- dessus du votre. Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel anniversaire des batailles de Worcester et de Dunbar. -- Son fils lui a succede... -- Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d'heritier. L'heritage d'Olivier etait trop lourd pour Richard. "Richard, qui n'etait ni republicain ni royaliste; Richard, qui laissait ses gardes manger son diner et ses generaux gouverner la republique; Richard a abdique le protectorat le 22 avril 1659. Il y a un peu plus d'un an, Sire. "Depuis ce temps, l'Angleterre n'est plus qu'un tripot ou chacun joue aux des la couronne de mon pere. Les deux joueurs les plus acharnes sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire, a mon tour, je voudrais me meler a cette partie, ou l'enjeu est jete sur mon manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs, pour m'en faire un allie, ou deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White Hall, comme Jesus chassa les vendeurs du temple. -- Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander... -- Votre aide; c'est-a-dire ce que non seulement les rois se doivent entre eux, mais ce que les simples chretiens se doivent les uns aux autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en hommes; votre aide, Sire, et dans un mois, soit que j'oppose Lambert a Monck, ou Monck a Lambert, j'aurai reconquis l'heritage paternel sans avoir coute une guinee a mon pays, une goutte de sang a mes sujets, car ils sont ivres maintenant de revolution, de protectorat et de republique, et ne demandent pas mieux que d'aller tout chancelants tomber et s'endormir dans la royaute; votre aide, Sire, et je devrai plus a Votre Majeste qu'a mon pere. Pauvre pere! qui a paye si cherement la ruine de notre maison! Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis desespere, car voila que j'accuse mon pere. Et le sang monta au visage pale de Charles II, qui resta un instant la tete entre ses deux mains et comme aveugle par ce sang qui semblait se revolter du blaspheme filial. Le jeune roi n'etait pas moins malheureux que son frere aine; il s'agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot a repondre. Enfin, Charles II, a qui dix ans de plus donnaient une force superieure pour maitriser ses emotions, retrouva le premier la parole. -- Sire, dit-il, votre reponse? je l'attends comme un condamne son arret. Faut-il que je meure? -- Mon frere, repondit le prince francais a Charles II, vous me demandez un million, a moi! mais je n'ai jamais possede le quart de cette somme! mais je ne possede rien! Je ne suis pas plus roi de France que vous n'etes roi d'Angleterre. Je suis un nom, un chiffre habille de velours fleurdelise, voila tout. Je suis un trone visible, voila mon seul avantage sur Votre Majeste. Je n'ai rien, je ne puis rien. -- Est-il vrai! s'ecria Charles II. -- Mon frere, dit Louis en baissant la voix, j'ai supporte des miseres que n'ont pas supportees mes plus pauvres gentilshommes. Si mon pauvre La Porte etait pres de moi, il vous dirait que j'ai dormi dans des draps dechires a travers lesquels mes jambes passaient; il vous dirait que, plus tard, quand je demandais mes carrosses, on m'amenait des voitures a moitie mangees par les rats de mes remises; il vous dirait que, lorsque je demandais mon diner, on allait s'informer aux cuisines du cardinal s'il y avait a manger pour le roi. Et tenez, aujourd'hui encore aujourd'hui que j'ai vingt-deux ans, aujourd'hui que j'ai atteint l'age des grandes majorites royales, aujourd'hui que je devrais avoir la clef du tresor, la direction de la politique, la suprematie de la paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu'on me laisse: regardez cet abandon, ce dedain, ce silence, tandis que la-bas, tenez, voyez la-bas, regardez cet empressement, ces lumieres, ces hommages! La! la! voyez-vous, la est le veritable roi de France, mon frere. -- Chez le cardinal? -- Chez le cardinal, oui. -- Alors, je suis condamne, Sire. Louis XIV ne repondit rien. -- Condamne est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui eut laisse mourir de froid et de faim ma mere et ma soeur, c'est- a-dire la fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et le Parlement ne leur eussent envoye du bois et du pain. -- Mourir! murmura Louis XIV. -- Eh bien! continua le roi d'Angleterre, le pauvre Charles II, ce petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n'ayant ni Parlement ni cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manque de mourir sa soeur et sa mere. Louis fronca le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses manchettes. Cette atonie, cette immobilite, servant de masque a une emotion si visible, frapperent le roi Charles, qui prit la main du jeune homme. -- Merci, dit-il, mon frere; vous m'avez plaint, c'est tout ce que je pouvais exiger de vous dans la position ou vous etes. -- Sire, dit tout a coup Louis XIV en relevant la tete, c'est un million qu'il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m'avez-vous dit? -- Sire, un million me suffira. -- C'est bien peu. -- Offert a un seul homme, c'est beaucoup. On a souvent paye moins cher des convictions; moi, je n'aurai affaire qu'a des venalites. -- Deux cents gentilshommes, songez-y, c'est un peu plus qu'une compagnie, voila tout. -- Sire, il y a dans notre famille une tradition, c'est que quatre hommes, quatre gentilshommes francais devoues a mon pere, ont failli sauver mon pere, juge par un Parlement, garde par une armee, entoure par une nation. -- Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents gentilshommes, vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour votre bon frere? -- Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le trone de mon pere, l'Angleterre sera, tant que je regnerai, du moins, une soeur a la France, comme vous aurez ete un frere pour moi. -- Eh bien! mon frere, dit Louis en se levant, ce que vous hesitez a me demander, je le demanderai, moi! ce que je n'ai jamais voulu faire pour mon propre compte, je le ferai pour le votre. J'irai trouver le roi de France, l'autre, le riche, le puissant, et je solliciterai, moi, ce million ou ces deux cents gentilshommes et nous verrons! -- Oh! s'ecria Charles, vous etes un noble ami, Sire, un coeur cree par Dieu! Vous me sauvez, mon frere, et quand vous aurez besoin de la vie que vous me rendez, demandez-la-moi! -- Silence! mon frere, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu'on ne vous entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l'argent a Mazarin! c'est plus que traverser la foret enchantee dont chaque arbre enferme un demon; c'est plus que d'aller conquerir un monde! -- Mais cependant, Sire, quand vous demandez... -- Je vous ai deja dit que je ne demandais jamais, repondit Louis avec une fierte qui fit palir le roi d'Angleterre. Et comme celui-ci, pareil a un homme blesse, faisait un mouvement de retraite: -- Pardon, mon frere, reprit-il: je n'ai pas une mere, une soeur qui souffrent; mon trone est dur et nu, mais je suis bien assis sur mon trone. Pardon, mon frere, ne me reprochez pas cette parole: elle est d'un egoiste; aussi la racheterai je par un sacrifice. Je vais trouver M. le cardinal. Attendez-moi, je vous prie. Je reviens. Chapitre X -- L'arithmetique de M. de Mazarin Tandis que le roi se dirigeait rapidement vers l'aile du chateau occupee par le cardinal, n'emmenant avec lui que son valet de chambre, l'officier de mousquetaires sortait, en respirant comme un homme qui a ete force de retenir longuement son souffle, du petit cabinet dont nous avons deja parle et que le roi croyait solitaire. Ce petit cabinet avait autrefois fait partie de la chambre; il n'en etait separe que par une mince cloison. Il en resultait que cette separation, qui n'en etait une que pour les yeux, permettait a l'oreille la moins indiscrete d'entendre tout ce qui se passait dans cette chambre. Il n'y avait donc pas de doute que ce lieutenant des mousquetaires n'eut entendu tout ce qui s'etait passe chez Sa Majeste. Prevenu par les dernieres paroles du jeune roi, il en sortit donc a temps pour le saluer a son passage et pour l'accompagner du regard jusqu'a ce qu'il eut disparu dans le corridor. Puis, lorsqu'il eut disparu, il secoua la tete d'une facon qui n'appartenait qu'a lui, et d'une voix a laquelle quarante ans passes hors de la Gascogne n'avaient pu faire perdre son accent gascon: -- Triste service! dit-il; triste maitre! Puis, ces mots prononces, le lieutenant reprit sa place dans son fauteuil, etendit les jambes et ferma les yeux en homme qui dort ou qui medite. Pendant ce court monologue et la mise en scene qui l'avait suivi, tandis que le roi, a travers les longs corridors du vieux chateau, s'acheminait chez M. de Mazarin, une scene d'un autre genre se passait chez le cardinal. Mazarin s'etait mis au lit un peu tourmente de la goutte, mais comme c'etait un homme d'ordre qui utilisait jusqu'a la douleur, il forcait sa veille a etre la tres humble servante de son travail. En consequence, il s'etait fait apporter par Bernouin, son valet de chambre, un petit pupitre de voyage, afin de pouvoir ecrire sur son lit. Mais la goutte n'est pas un adversaire qui se laisse vaincre si facilement, et comme, a chaque mouvement qu'il faisait, de sourde la douleur devenait aigue: -- Brienne n'est pas la? demanda-t-il a Bernouin. -- Non, monseigneur, repondit le valet de chambre. M. de Brienne, sur votre conge, s'est alle coucher; mais si c'est le desir de Votre Eminence, on peut parfaitement le reveiller. -- Non, ce n'est point la peine. Voyons cependant. Maudits chiffres! Et le cardinal se mit a rever tout en comptant sur ses doigts. -- Oh! des chiffres! dit Bernouin. Bon! si Votre Eminence se jette dans ses calculs, je lui promets pour demain la plus belle migraine! et avec cela que M. Guenaud n'est pas ici. -- Tu as raison, Bernouin. Eh bien! tu vas remplacer Brienne, mon ami. En verite, j'aurais du emmener avec moi M. de Colbert. Ce jeune homme va bien, Bernouin, tres bien. Un garcon d'ordre! -- Je ne sais pas, dit le valet de chambre, mais je n'aime pas sa figure, moi, a votre jeune homme qui va bien. -- C'est bon, c'est bon, Bernouin! On n'a pas besoin de votre avis. Mettez-vous la, prenez la plume, et ecrivez. -- M'y voici; monseigneur. Que faut-il que j'ecrive? -- La, c'est bien, a la suite de deux lignes deja tracees. -- M'y voici. -- Ecris. Sept cent soixante mille livres. -- C'est ecrit. -- Sur Lyon... Le cardinal paraissait hesiter. -- Sur Lyon, repeta Bernouin. -- Trois millions neuf cent mille livres. -- Bien, monseigneur. -- Sur Bordeaux, sept millions. -- Sept, repeta Bernouin. -- Eh! oui, dit le cardinal avec humeur, sept. Puis, se reprenant: -- Eh! monseigneur, que ce soit a depenser ou a encaisser, peu m'importe, puisque tous ces millions ne sont pas a moi. -- Ces millions sont au roi; c'est l'argent du roi que je compte. Voyons, nous disions?... Tu m'interromps toujours! -- Sept millions, sur Bordeaux. -- Ah! oui, c'est vrai. Sur Madrid, quatre. Je t'explique bien a qui est cet argent, Bernouin, attendu que tout le monde a la sottise de me croire riche a millions. Moi, je repousse la sottise. Un ministre n'a rien a soi, d'ailleurs. Voyons, continue. Rentrees generales, sept millions. Proprietes, neuf millions. As- tu ecrit, Bernouin? -- Oui, monseigneur. -- Bourse, six cent mille livres; valeurs diverses, deux millions. Ah! j'oubliais: mobilier des differents chateaux... -- Faut-il mettre de la couronne? demanda Bernouin. -- Non, non, inutile; c'est sous-entendu. As-tu ecrit, Bernouin? -- Oui, monseigneur. -- Et les chiffres? -- Sont alignes au-dessous les uns des autres. -- Additionne, Bernouin. -- Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres, monseigneur. -- Ah! fit le cardinal avec une expression de depit, il n'y a pas encore quarante millions! Bernouin recommenca l'addition. -- Non, monseigneur, il s'en manque sept cent quarante mille livres. Mazarin demanda le compte et le revit attentivement. -- C'est egale dit Bernouin, trente-neuf millions deux cent soixante mille livres, cela fait un joli denier. -- Ah! Bernouin, voila ce que je voudrais voir au roi. -- Son Eminence me disait que cet argent etait celui de Sa Majeste. -- Sans doute, mais bien clair, bien liquide. Ces trente-neuf millions sont engages, et bien au-dela. Bernouin sourit a sa facon, c'est-a-dire en homme qui ne croit que ce qu'il veut croire, tout en preparant la boisson de nuit du cardinal et en lui redressant l'oreiller. -- Oh! dit Mazarin lorsque le valet de chambre fut sorti, pas encore quarante millions! Il faut pourtant que j'arrive a ce chiffre de quarante-cinq millions que je me suis fixe. "Mais qui sait si j'aurai le temps! Je baisse, je m'en vais, je n'arriverai pas. Pourtant, qui sait si je ne trouverai pas deux ou trois millions dans les poches de nos bons amis les Espagnols? Ils ont decouvert le Perou, ces gens-la, et, que diable! il doit leur en rester quelque chose. Comme il parlait ainsi, tout occupe de ses chiffres et ne pensant plus a sa goutte, repoussee par une preoccupation qui, chez le cardinal, etait la plus puissante de toutes les preoccupations, Bernouin se precipita dans sa chambre tout effare. -- Eh bien! demanda le cardinal, qu'y a-t-il donc? -- Le roi! Monseigneur, le roi! -- Comment, le roi! fit Mazarin en cachant rapidement son papier. Le roi ici! le roi a cette heure! Je le croyais couche depuis longtemps. Qu'y a-t-il donc? Louis XIV put entendre ces derniers mots et voir le geste effare du cardinal se redressant sur son lit, car il entrait en ce moment dans la chambre. -- Il n'y a rien, monsieur le cardinal, ou du moins rien qui puisse vous alarmer; c'est une communication importante que j'avais besoin de faire ce soir-meme a Votre Eminence, voila tout. Mazarin pensa aussitot a cette attention si marquee que le roi avait donnee a ses paroles touchant Mlle de Mancini, et la communication lui parut devoir venir de cette source. Il se rasserena donc a l'instant meme et prit son air le plus charmant, changement de physionomie dont le jeune roi sentit une joie extreme, et quand Louis se fut assis: -- Sire, dit le cardinal, je devrais certainement ecouter Votre Majeste debout, mais la violence de mon mal... -- Pas d'etiquette entre nous, cher monsieur le cardinal, dit Louis affectueusement; je suis votre eleve et non le roi, vous le savez bien, et ce soir surtout, puisque je viens a vous comme un requerant, comme un solliciteur, et meme comme un solliciteur tres humble et tres desireux d'etre bien accueilli. Mazarin, voyant la rougeur du roi, fut confirme dans sa premiere idee, c'est-a-dire qu'il y avait une pensee d'amour sous toutes ces belles paroles. Cette fois, le ruse politique, tout fin qu'il etait, se trompait: cette rougeur n'etait point causee par les pudibonds elans d'une passion juvenile, mais seulement par la douloureuse contraction de l'orgueil royal. En bon oncle, Mazarin se disposa a faciliter la confidence. -- Parlez, dit-il, Sire, et puisque Votre Majeste veut bien un instant oublier que je suis son sujet pour m'appeler son maitre et son instituteur, je proteste a Votre Majeste de tous mes sentiments devoues et tendres. -- Merci, monsieur le cardinal, repondit le roi. Ce que j'ai a mander a Votre Eminence est d'ailleurs peu de chose pour elle. -- Tant pis, repondit le cardinal tant pis, Sire. Je voudrais que Votre Majeste me demandat une chose importante et meme un sacrifice... mais, quoi que ce soit que vous me demandiez, je suis pret a soulager votre coeur en vous l'accordant, mon cher Sire. -- Eh bien! voici de quoi il s'agit, dit le roi avec un battement de coeur qui n'avait d'egal en precipitation que le battement de coeur du ministre: je viens de recevoir la visite de mon frere le roi d'Angleterre. Mazarin bondit dans son lit comme s'il eut ete mis en rapport avec la bouteille de Leyde ou la pile de Volta, en meme temps qu'une surprise ou plutot qu'un desappointement manifeste eclairait sa figure d'une telle lueur de colere que Louis XIV, si peu diplomate qu'il fut, vit bien que le ministre avait espere entendre toute autre chose. -- Charles II! s'ecria Mazarin avec une voix rauque et un dedaigneux mouvement des levres. Vous avez recu la visite de Charles II! -- Du roi Charles II, reprit Louis XIV, accordant avec affectation au petit-fils de Henri IV le titre que Mazarin oubliait de lui donner. Oui, monsieur le cardinal, ce malheureux prince m'a touche le coeur en me racontant ses infortunes. Sa detresse est grande, monsieur le cardinal, et il m'a paru penible a moi, qui me suis vu disputer mon trone, qui ai ete force, dans des jours d'emotion, de quitter ma capitale; a moi, enfin, qui connais le malheur, de laisser sans appui un frere depossede et fugitif. -- Eh! dit avec depit le cardinal, que n'a-t-il comme vous, Sire, un Jules Mazarin pres de lui! sa couronne lui eut ete gardee intacte. -- Je sais tout ce que ma maison doit a votre Eminence, repartit fierement le roi, et croyez bien que pour ma part, monsieur, je ne l'oublierai jamais. C'est justement parce que mon frere le roi d'Angleterre n'a pas pres de lui le genie puissant qui m'a sauve, c'est pour cela, dis-je, que je voudrais lui concilier l'aide de ce meme genie, et prier votre bras de s'etendre sur sa tete, bien assure, monsieur le cardinal, que votre main, en le touchant seulement, saurait lui remettre au front sa couronne, tombee au pied de l'echafaud de son pere. -- Sire, repliqua Mazarin, je vous remercie de votre bonne opinion a mon egard, mais nous n'avons rien a faire la-bas: ce sont des enrages qui renient dieu et qui coupent la tete a leurs rois. Ils sont dangereux, voyez-vous, Sire, et sales a toucher depuis qu'ils se sont vautres dans le sang royal et dans la boue covenantaire. Cette politique-la ne m'a jamais convenu, et je la repousse. -- Aussi pouvez-vous nous aider a lui en substituer une autre. -- Laquelle? -- La restauration de Charles II, par exemple. -- Eh! mon Dieu! repliqua Mazarin, est-ce que par hasard le pauvre Sire se flatterait de cette chimere? -- Mais oui, repliqua le jeune roi, effraye des difficultes que semblait entrevoir dans ce projet l'oeil si sur de son ministre; il ne demande meme pour cela qu'un million. -- Voila tout. Un petit million, s'il vous plait? fit ironiquement le cardinal en forcant son accent italien. Un petit million, s'il vous plait, mon frere? Famille de mendiants, va! -- Cardinal, dit Louis XIV en relevant la tete, cette famille de mendiants est une branche de ma famille. -- Etes-vous assez riche pour donner des millions aux autres, Sire? avez-vous des millions? -- Oh! repliqua Louis XIV avec une supreme douleur qu'il forca cependant, a force de volonte, de ne point eclater sur son visage; oh! oui, monsieur le cardinal, je sais que je suis pauvre, mais enfin la couronne de France vaut bien un million, et pour faire une bonne action, j'engagerai, s'il le faut, ma couronne. Je trouverai des juifs qui me preteront bien un million? -- Ainsi, Sire, vous dites que vous avez besoin d'un million? demanda Mazarin. -- Oui, monsieur, je le dis. -- Vous vous trompez beaucoup, Sire, et vous avez besoin de bien plus que cela. Bernouin!... Vous allez voir, Sire, de combien vous avez besoin en realite... Bernouin! -- Eh quoi! cardinal, dit le roi, vous allez consulter un laquais sur mes affaires? -- Bernouin! cria encore le cardinal sans paraitre remarquer l'humiliation du jeune prince. Avance ici, et dis-moi le chiffre que je te demandais tout a l'heure, mon ami. -- Cardinal, cardinal, ne m'avez-vous pas entendu? dit Louis palissant d'indignation. -- Sire, ne vous fachez pas; je traite a decouvert les affaires de Votre Majeste, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont a jour. Que te disais-je de me faire tout a l'heure, Bernouin? -- Votre Eminence me disait de lui faire une addition. -- Tu l'as faite, n'est-ce pas? -- Oui, monseigneur. -- Pour constater la somme dont Sa Majeste avait besoin en ce moment? Ne te disais-je pas cela? Sois franc, mon ami. -- Votre Eminence me le disait. -- Eh bien! quelle somme desirais-je? -- Quarante-cinq millions, je crois. -- Et quelle somme trouverions-nous en reunissant toutes nos ressources? -- Trente-neuf millions deux cent soixante mille francs. -- C'est bien, Bernouin, voila tout ce que je voulais savoir; laisse-nous maintenant, dit le cardinal en attachant son brillant regard sur le jeune roi, muet de stupefaction. -- Mais cependant... balbutia le roi. -- Ah! vous doutez encore! Sire, dit le cardinal. Eh bien! voici la preuve de ce que je vous disais. Et Mazarin tira de dessous son traversin le papier couvert de chiffres, qu'il presenta au roi, lequel detourna la vue, tant sa douleur etait profonde. -- Ainsi, comme c'est un million que vous desirez, Sire, que ce million n'est point porte la, c'est donc de quarante-six millions qu'a besoin Votre Majeste. Eh bien! il n'y a pas de juifs au monde qui pretent une pareille somme, meme sur la couronne de France. Le roi, crispant ses poings sous ses manchettes, repoussa son fauteuil. -- C'est bien, dit-il, mon frere le roi d'Angleterre mourra donc de faim. -- Sire, repondit sur le meme ton Mazarin, rappelez-vous ce proverbe que je vous donne ici comme l'expression de la plus saine politique: "Rejouis-toi d'etre pauvre quand ton voisin est pauvre aussi." Louis medita quelques moments, tout en jetant un curieux regard sur le papier dont un bout passait sous le traversin. -- Alors, dit-il, il y a impossibilite a faire droit a ma demande d'argent, monsieur le cardinal? -- Absolue, Sire. -- Songez que cela me fera un ennemi plus tard s'il remonte sans moi sur le trone. -- Si Votre Majeste ne craint que cela, qu'elle se tranquillise, dit vivement le cardinal. -- C'est bien, je n'insiste plus, dit Louis XIV. -- Vous ai-je convaincu, au moins, Sire? dit le cardinal en posant sa main sur celle du roi. -- Parfaitement. -- Toute autre chose, demandez-la, Sire, et je serai heureux de vous l'accorder, vous ayant refuse celle-ci. -- Toute autre chose, monsieur? -- Eh! oui, ne suis-je pas corps et ame au service de Votre Majeste? Hola! Bernouin, des flambeaux, des gardes pour Sa Majeste! Sa Majeste rentre dans ses appartements. -- Pas encore, monsieur, et puisque vous mettez votre bonne volonte a ma disposition, je vais en user. -- Pour vous, Sire? demanda le cardinal, esperant qu'il allait enfin etre question de sa niece. -- Non, monsieur, pas pour moi, repondit Louis, mais pour mon frere Charles toujours. La figure de Mazarin se rembrunit, et il grommela quelques paroles que le roi ne put entendre. Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin Au lieu de l'hesitation avec laquelle il avait un quart d'heure auparavant aborde le cardinal, on pouvait lire alors dans les yeux du jeune roi cette volonte contre laquelle on peut lutter, qu'on brisera peut-etre par sa propre impuissance, mais qui au moins gardera, comme une plaie au fond du coeur, le souvenir de sa defaite. -- Cette fois, monsieur le cardinal, il s'agit d'une chose plus facile a trouver qu'un million. -- Vous croyez cela, Sire? dit Mazarin en regardant le roi de cet oeil ruse qui lisait au plus profond des coeurs. -- Oui, je le crois, et lorsque vous connaitrez l'objet de ma demande... -- Et croyez-vous donc que je ne le connaisse pas, Sire? -- Vous savez ce qui me reste a vous dire? -- Ecoutez, Sire, voila les propres paroles du roi Charles... -- Oh! par exemple! -- Ecoutez. Et si cet avare, ce pleutre d'Italien, a-t-il dit... -- Monsieur le cardinal!... -- Voila le sens, sinon les paroles. Eh! mon Dieu! je ne lui en veux pas pour cela, Sire; chacun voit avec ses passions. "Il a donc dit: Et si ce pleutre d'Italien vous refuse le million que nous lui demandons, Sire; si nous sommes forces, faute d'argent, de renoncer a la diplomatie, eh bien! nous lui demanderons cinq cents gentilshommes... Le roi tressaillit, car le cardinal ne s'etait trompe que sur le chiffre. -- N'est-ce pas, Sire, que c'est cela? s'ecria le ministre avec un accent triomphateur; puis il a ajoute de belles paroles, il a dit: J'ai des amis de l'autre cote du detroit; a ces amis il manque seulement un chef et une banniere. "Quand ils me verront, quand ils verront la banniere de France, ils se rallieront a moi, car ils comprendront que j'ai votre appui. Les couleurs de l'uniforme francais vaudront pres de moi le million que M. de Mazarin nous aura refuse. "(Car il savait bien que je le refuserais, ce million.) Je vaincrai avec ces cinq cents gentilshommes, Sire, et tout l'honneur en sera pour vous. Voila ce qu'il a dit, ou a peu pres, n'est-ce pas? en entourant ces paroles de metaphores brillantes, d'images pompeuses, car ils sont bavards dans la famille! Le pere a parle jusque sur l'echafaud. La sueur de la honte coulait au front de Louis. Il sentait qu'il n'etait pas de sa dignite d'entendre ainsi insulter son frere, mais il ne savait pas encore comment on voulait, surtout en face de celui devant qui il avait vu tout plier, meme sa mere. Enfin il fit un effort. -- Mais, dit-il, monsieur le cardinal, ce n'est pas cinq cents hommes, c'est deux cents. -- Vous voyez bien que j'avais devine ce qu'il demandait. -- Je n'ai jamais nie, monsieur, que vous n'eussiez un oeil profond, et c'est pour cela que j'ai pense que vous ne refuseriez pas a mon frere Charles une chose aussi simple et aussi facile a accorder que celle que je vous demande en son nom, monsieur le cardinal, ou plutot au mien. -- Sire, dit Mazarin, voila trente ans que je fais de la politique. J'en ai fait d'abord avec M. le cardinal de Richelieu, puis tout seul. "Cette politique n'a pas toujours ete tres honnete, il faut l'avouer; mais elle n'a jamais ete maladroite. Or, celle que l'on propose en ce moment a Votre Majeste est malhonnete et maladroite a la fois. -- Malhonnete, monsieur! -- Sire, vous avez fait un traite avec M. Cromwell. -- Oui; et dans ce traite meme M. Cromwell a signe au-dessus de moi. -- Pourquoi avez-vous signe si bas, Sire? M. Cromwell a trouve une bonne place, il l'a prise; c'etait assez son habitude. J'en reviens donc a M. Cromwell. Vous avez fait un traite avec lui, c'est-a-dire avec l'Angleterre, puisque quand vous avez signe ce traite M. Cromwell etait l'Angleterre. -- M. Cromwell est mort. -- Vous croyez cela, Sire? -- Mais sans doute, puisque son fils Richard lui a succede et a abdique meme. -- Eh bien! voila justement! Richard a herite a la mort de Cromwell, et l'Angleterre a l'abdication de Richard. Le traite faisait partie de l'heritage, qu'il fut entre les mains de M. Richard ou entre les mains de l'Angleterre. Le traite est donc bon toujours, valable autant que jamais. Pourquoi l'eluderiez- vous, Sire? Qu'y a-t-il de change? Charles II veut aujourd'hui ce que nous n'avons pas voulu il y a dix ans; mais c'est un cas prevu. Vous etes l'allie de l'Angleterre, Sire, et non celui de Charles II. C'est malhonnete sans doute, au point de vue de la famille, d'avoir signe un traite avec un homme qui a fait couper la tete au beau-frere du roi votre pere, et d'avoir contracte une alliance avec un Parlement qu'on appelle la-bas un Parlement Croupion; c'est malhonnete, j'en conviens, mais ce n'etait pas maladroit au point de vue de la politique, puisque, grace a ce traite, j'ai sauve a Votre Majeste, mineure encore, les tracas d'une guerre exterieure, que la Fronde... vous vous rappelez la Fronde, Sire (le jeune roi baissa la tete), que la Fronde eut fatalement compliques. Et voila comme quoi je prouve a Votre Majeste que changer de route maintenant sans prevenir nos allies serait a la fois maladroit et malhonnete. Nous ferions la guerre en mettant les torts de notre cote; nous la ferions, meritant qu'on nous la fit, et nous aurions l'air de la craindre, tout en la provoquant; car une permission a cinq cents hommes, a deux cents hommes, a cinquante hommes, a dix hommes, c'est toujours une permission. Un Francais, c'est la nation; un uniforme, c'est l'armee. Supposez, par exemple, Sire, que vous avez la guerre avec la Hollande, ce qui tot ou tard arrivera certainement, ou avec l'Espagne, ce qui arrivera peut-etre si votre mariage manque (Mazarin regarda profondement le roi), et il y a mille causes qui peuvent faire manquer votre mariage; eh bien! approuveriez-vous l'Angleterre d'envoyer aux Provinces-Unies ou a l'infante un regiment, une compagnie, une escouade meme de gentilshommes anglais? Trouveriez-vous qu'elle se renferme honnetement dans les limites de son traite d'alliance? Louis ecoutait; il lui semblait etrange que Mazarin invoquat la bonne foi, lui l'auteur de tant de supercheries politiques qu'on appelait des mazarinades. -- Mais enfin, dit le roi, sans autorisation manifeste, je ne puis empecher des gentilshommes de mon Etat de passer en Angleterre si tel est leur bon plaisir. -- Vous devez les contraindre a revenir, Sire, ou tout au moins protester contre leur presence en ennemis dans un pays allie. -- Mais enfin, voyons, vous, monsieur le cardinal, vous un genie si profond, cherchons un moyen d'aider ce pauvre roi sans nous compromettre. -- Et voila justement ce que je ne veux pas, mon cher Sire, dit Mazarin. L'Angleterre agirait d'apres mes desirs qu'elle n'agirait pas mieux; je dirigerais d'ici la politique d'Angleterre que je ne la dirigerais pas autrement. "Gouvernee ainsi qu'on la gouverne, l'Angleterre est pour l'Europe un nid eternel a proces. La Hollande protege Charles II: laissez faire la Hollande; ils se facheront, ils se battront; ce sont les deux seules puissances maritimes; laissez-les detruire leurs marines l'une par l'autre; nous construirons la notre avec les debris de leurs vaisseaux, et encore quand nous aurons de l'argent pour acheter des clous. -- Oh! que tout ce que vous me dites la est pauvre et mesquin, monsieur le cardinal! -- Oui, mais comme c'est vrai, Sire, avouez-le. Il y a plus: j'admets un moment la possibilite de manquer a votre parole et d'eluder le traite; cela se voit souvent, qu'on manque a sa parole et qu'on elude un traite, mais c'est quand on a quelque grand interet a le faire ou quand on se trouve par trop gene par le contrat; eh bien! vous autoriseriez l'engagement qu'on vous demande; la France, sa banniere, ce qui est la meme chose, passera le detroit et combattra; la France sera vaincue. -- Pourquoi cela? -- Voila ma foi un habile general, que Sa Majeste Charles II, et Worcester nous donne de belles garanties! -- Il n'aura plus affaire a Cromwell, monsieur. -- Oui, mais il aura affaire a Monck, qui est bien autrement dangereux. "Ce brave marchand de biere dont nous parlons etait un illumine, il avait des moments d'exaltation, d'epanouissement, de gonflement, pendant lesquels il se fendait comme un tonneau trop plein; par les fentes alors s'echappaient toujours quelques gouttes de sa pensee, et a l'echantillon on connaissait la pensee tout entiere. Cromwell nous a ainsi, plus de dix fois, laisse penetrer dans son ame, quand on croyait cette ame enveloppee d'un triple airain, comme dit Horace. Mais Monck! Ah! Sire, Dieu vous garde de faire jamais de la politique avec M. Monck! C'est lui qui m'a fait depuis un an tous les cheveux gris que j'ai! "Monck n'est pas un illumine, lui, malheureusement, c'est un politique; il ne se fend pas, il se resserre. Depuis dix ans il a les yeux fixes sur un but, et nul n'a pu encore deviner lequel. "Tous les matins, comme le conseillait Louis XI, il brule son bonnet de la nuit. Aussi, le jour ou ce plan lentement et solitairement muri eclatera, il eclatera avec toutes les conditions de succes qui accompagnent toujours l'imprevu. "Voila Monck, Sire, dont vous n'aviez peut-etre jamais entendu parler, dont vous ne connaissiez peut-etre pas meme le nom, avant que votre frere Charles II, qui sait ce qu'il est, lui, le prononcat devant vous, c'est-a-dire une merveille de profondeur et de tenacite, les deux seules choses contre lesquelles l'esprit et l'ardeur s'emoussent. Sire, j'ai eu de l'ardeur quand j'etais jeune, j'ai eu de l'esprit toujours. Je puis m'en vanter, puisqu'on me le reproche. J'ai fait un beau chemin avec ces deux qualites, puisque de fils d'un pecheur de Piscina, je suis devenu Premier ministre du roi de France, et que dans cette qualite, Votre Majeste veut bien le reconnaitre, j'ai rendu quelques services au trone de Votre Majeste. Eh bien! Sire, si j'eusse rencontre Monck sur ma route, au lieu d'y trouver M. de Beaufort, M. de Retz, ou M. le prince, eh bien, nous etions perdus. Engagez- vous a la legere, Sire, et vous tomberez dans les griffes de ce soldat politique. Le casque de Monck, Sire, est un coffre de fer au fond duquel il enferme ses pensees, et dont personne n'a la clef. Aussi, pres de lui, ou plutot devant lui, je m'incline, Sire, moi qui n'ai qu'une barrette de velours. -- Que pensez-vous donc que veuille Monck, alors? -- Eh! si je le savais, Sire, je ne vous dirais pas de vous defier de lui, car je serais plus fort que lui; mais avec lui j'ai peur de deviner; de deviner! vous comprenez mon mot? car si je crois avoir devine, je m'arreterai a une idee, et, malgre moi, je poursuivrai cette idee. Depuis que cet homme est au pouvoir la- bas, je suis comme ces damnes de Dante a qui Satan a tordu le cou, qui marchent en avant et qui regardent en arriere: je vais du cote de Madrid, mais je ne perds pas de vue Londres. Deviner, avec ce diable d'homme, c'est se tromper, et se tromper, c'est se perdre. Dieu me garde de jamais chercher a deviner ce qu'il desire; je me borne, et c'est bien assez, a espionner ce qu'il fait; or, je crois -- vous comprenez la portee du mot je crois? je crois, relativement a Monck, n'engage a rien --, je crois qu'il a tout bonnement envie de succeder a Cromwell. Votre Charles II lui a deja fait faire des propositions par dix personnes; il s'est contente de chasser les dix entremetteurs sans rien leur dire autre chose que: "Allez-vous-en, ou je vous fais pendre!" C'est un sepulcre que cet homme! Dans ce moment-ci, Monck fait du devouement au Parlement Croupion; de ce devouement, par exemple, je ne suis pas dupe: Monck ne veut pas etre assassine. Un assassinat l'arreterait au milieu de son oeuvre, et il faut que son oeuvre s'accomplisse; aussi je crois, mais ne croyez pas ce que je crois, je dis je crois par habitude; je crois que Monck menage le Parlement jusqu'au moment ou il le brisera. On vous demande des epees, mais c'est pour se battre contre Monck. Dieu nous garde de nous battre contre Monck, Sire, car Monck nous battra, et battu par Monck, je ne m'en consolerais de ma vie! Cette victoire, je me dirais que Monck la prevoyait depuis dix ans. Pour Dieu! Sire, par amitie pour vous, si ce n'est par consideration pour lui, que Charles II se tienne tranquille; Votre Majeste lui fera ici un petit revenu; elle lui donnera un de ses chateaux. Eh! eh! attendez donc! mais je me rappelle le traite, ce fameux traite dont nous parlions tout a l'heure! Votre Majeste n'en a pas meme le droit, de lui donner un chateau! -- Comment cela? -- Oui, oui, Sa Majeste s'est engagee a ne pas donner l'hospitalite au roi Charles, a le faire sortir de France meme. C'est pour cela que vous ferez comprendre a votre frere qu'il ne peut rester chez nous, que c'est impossible, qu'il nous compromet, ou moi-meme... -- Assez, monsieur! dit Louis XIV en se levant. Que vous me refusiez un million, vous en avez le droit: vos millions sont a vous; que vous me refusiez deux cents gentilshommes, vous en avez le droit encore, car vous etes Premier ministre, et vous avez, aux yeux de la France, la responsabilite de la paix et de la guerre; mais que vous pretendiez m'empecher, moi le roi, de donner l'hospitalite au petit-fils de Henri IV, a mon cousin germain, au compagnon de mon enfance! la s'arrete votre pouvoir, la commence ma volonte. -- Sire, dit Mazarin, enchante d'en etre quitte a si bon marche, et qui n'avait d'ailleurs si chaudement combattu que pour en arriver la; Sire, je me courberai toujours devant la volonte de mon roi; que mon roi garde donc pres de lui ou dans un de ses chateaux le roi d'Angleterre, que Mazarin le sache, mais que le ministre ne le sache pas. -- Bonne nuit, monsieur, dit Louis XIV, je m'en vais desespere. -- Mais convaincu, c'est tout ce qu'il me faut, Sire, repliqua Mazarin. Le roi ne repondit pas, et se retira tout pensif, convaincu, non pas de tout ce que lui avait dit Mazarin, mais d'une chose au contraire qu'il s'etait bien garde de lui dire, c'etait de la necessite d'etudier serieusement ses affaires et celles de l'Europe, car il les voyait difficiles et obscures. Louis retrouva le roi d'Angleterre assis a la meme place ou il l'avait laisse. En l'apercevant, le prince anglais se leva; mais du premier coup d'oeil il vit le decouragement ecrit en lettres sombres sur le front de son cousin. Alors, prenant la parole le premier, comme pour faciliter a Louis l'aveu penible qu'il avait a lui faire: -- Quoi qu'il en soit, dit-il, je n'oublierai jamais toute la bonte, toute l'amitie dont vous avez fait preuve a mon egard. -- Helas! repliqua sourdement Louis XIV, bonne volonte sterile, mon frere! Charles II devint extremement pale, passa une main froide sur son front, et lutta quelques instants contre un eblouissement qui le fit chanceler. -- Je comprends, dit-il enfin, plus d'espoir! Louis saisit la main de Charles II. -- Attendez, mon frere, dit-il, ne precipitez rien, tout peut changer; ce sont les resolutions extremes qui ruinent les causes; ajoutez, je vous en supplie, une annee d'epreuve encore aux annees que vous avez deja subies. Il n'y a, pour vous decider a agir en ce moment plutot qu'en un autre, ni occasion ni opportunite; venez avec moi, mon frere, je vous donnerai une de mes residences, celle qu'il vous plaira d'habiter; j'aurai l'oeil avec vous sur les evenements, nous les preparerons ensemble; allons, mon frere, du courage! Charles II degagea sa main de celle du roi, et se reculant pour le saluer avec plus de ceremonie: -- De tout mon coeur, merci, repliqua-t-il, Sire, mais j'ai prie sans resultat le plus grand roi de la terre, maintenant je vais demander un miracle a Dieu. Et il sortit sans vouloir en entendre davantage, le front haut, la main fremissante, avec une contraction douloureuse de son noble visage, et cette sombre profondeur du regard qui, ne trouvant plus d'espoir dans le monde des hommes, semble aller au-dela en demander a des mondes inconnus. L'officier des mousquetaires, en le voyant ainsi passer livide, s'inclina presque a genoux pour le saluer. Il prit ensuite un flambeau, appela deux mousquetaires et descendit avec le malheureux roi l'escalier desert, tenant a la main gauche son chapeau, dont la plume balayait les degres. Arrive a la porte, l'officier demanda au roi de quel cote il se dirigeait, afin d'y envoyer les mousquetaires. -- Monsieur, repondit Charles II a demi-voix, vous qui avez connu mon pere, dites-vous, peut-etre avez-vous prie pour lui? Si cela est ainsi, ne m'oubliez pas non plus dans vos prieres. Maintenant je m'en vais seul, et vous prie de ne point m'accompagner ni de me faire accompagner plus loin. L'officier s'inclina et renvoya ses mousquetaires dans l'interieur du palais. Mais lui demeura un instant sous le porche pour voir Charles II s'eloigner et se perdre dans l'ombre de la rue tournante. -- A celui-la, comme autrefois a son pere, murmura-t-il, Athos, s'il etait la, dirait avec raison: "Salut a la Majeste tombee!" Puis, montant les escaliers: -- Ah! le vilain service que je fais! dit-il a chaque marche. Ah! le piteux maitre! La vie ainsi faite n'est plus tolerable, et il est temps enfin que je prenne mon parti!... Plus de generosite, plus d'energie! continua-t-il. "Allons, le maitre a reussi, l'eleve est atrophie pour toujours. Mordioux! je n'y resisterai pas. Allons, vous autres, continua-t- il en entrant dans l'antichambre, que faites-vous la a me regarder ainsi? Eteignez ces flambeaux et rentrez a vos postes! Ah! vous me gardiez? Oui, vous veillez sur moi, n'est-ce pas, bonnes gens? Braves niais! je ne suis pas le duc de Guise, allez, et l'on ne m'assassinera pas dans le petit couloir. D'ailleurs, ajouta-t-il tout bas, ce serait une resolution, et l'on ne prend plus de resolutions depuis que M. le cardinal de Richelieu est mort. Ah! a la bonne heure, c'etait un homme, celui-la! C'est decide, des demain je jette la casaque aux orties! Puis, se ravisant: -- Non, dit-il, pas encore! J'ai une superbe epreuve a faire, et je la ferai; mais celle-la, je le jure, ce sera la derniere, mordioux! Il n'avait pas acheve, qu'une voix partit de la chambre du roi. -- Monsieur le lieutenant! dit cette voix. -- Me voici, repondit-il. -- Le roi demande a vous parler. -- Allons, dit le lieutenant, peut-etre est-ce pour ce que je pense. Et il entra chez le roi. Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant Lorsque le roi vit l'officier pres de lui, il congedia son valet de chambre et son gentilhomme. -- Qui est de service demain, monsieur? demanda-t-il alors. Le lieutenant inclina la tete avec une politesse de soldat et repondit: -- Moi, Sire. -- Comment, encore vous? -- Moi toujours. -- Comment cela se fait-il, monsieur? -- Sire, les mousquetaires, en voyage, fournissent tous les postes de la maison de Votre Majeste, c'est-a-dire le votre, celui de la reine mere et celui de M. le cardinal, qui emprunte au roi la meilleure partie ou plutot la plus nombreuse partie de sa garde royale. -- Mais les interims? -- Il n'y a d'interim, Sire, que pour vingt ou trente hommes qui se reposent sur cent vingt. Au Louvre, c'est different, et si j'etais au Louvre, je me reposerais sur mon brigadier; mais en route, Sire, on ne sait ce qui peut arriver et j'aime assez faire ma besogne moi-meme. -- Ainsi, vous etes de garde tous les jours? -- Et toutes les nuits, oui, Sire. -- Monsieur, je ne puis souffrir cela, et je veux que vous vous reposiez. -- C'est fort bien, Sire, mais moi, je ne le veux pas. -- Plait-il? fit le roi, qui ne comprit pas tout d'abord le sens de cette reponse. -- Je dis, Sire, que je ne veux pas m'exposer a une faute. Si le diable avait un mauvais tour a me jouer, vous comprenez, Sire, comme il connait l'homme auquel il a affaire, il choisirait le moment ou je ne serais point la. Mon service avant tout et la paix de ma conscience. -- Mais a ce metier-la, monsieur, vous vous tuerez. -- Eh! Sire, il y a trente-cinq ans que je le fais, ce metier-la, et je suis l'homme de France et de Navarre qui se porte le mieux. Au surplus, Sire, ne vous inquietez pas de moi, je vous prie; cela me semblerait trop etrange, attendu que je n'en ai pas l'habitude. Le roi coupa court a la conversation par une question nouvelle. -- Vous serez donc la demain matin? demanda-t-il. -- Comme a present, oui, Sire. Le roi fit alors quelques tours dans sa chambre; il etait facile de voir qu'il brulait du desir de parler, mais qu'une crainte quelconque le retenait. Le lieutenant, debout, immobile, le feutre a la main, le poing sur la hanche, le regardait faire ses evolutions, et tout en le regardant, il grommelait en mordant sa moustache: "Il n'a pas de resolution pour une demi-pistole, ma parole d'honneur! Gageons qu'il ne parlera point." Le roi continuait de marcher, tout en jetant de temps en temps un regard de cote sur le lieutenant. "C'est son pere tout crache, poursuivait celui-ci dans son monologue secret; il est a la fois orgueilleux, avare et timide. Peste soit du maitre, va!" Louis s'arreta. -- Lieutenant? dit-il. -- Me voila, Sire. -- Pourquoi donc, ce soir, avez-vous crie la-bas, dans la salle: "Le service du roi, les mousquetaires de Sa Majeste"? -- Parce que vous m'en avez donne l'ordre, Sire. -- Moi? -- Vous-meme. -- En verite, je n'ai pas dit un seul mot de cela, monsieur. -- Sire, on donne un ordre par un signe, par un geste, par un clin d'oeil, aussi franchement, aussi clairement qu'avec la parole. Un serviteur qui n'aurait que des oreilles ne serait que la moitie d'un bon serviteur. -- Vos yeux sont bien percants alors, monsieur. -- Pourquoi cela, Sire? -- Parce qu'ils voient ce qui n'est point. -- Mes yeux sont bons, en effet, Sire, quoiqu'ils aient beaucoup servi et depuis longtemps leur maitre; aussi, toutes les fois qu'ils ont quelque chose a voir, ils n'en manquent pas l'occasion. Or, ce soir ils ont vu que Votre Majeste rougissait a force d'avoir envie de bailler; que Votre Majeste regardait avec des supplications eloquentes, d'abord Son Eminence, ensuite Sa Majeste la reine mere, enfin la porte par laquelle on sort; et ils ont si bien remarque tout ce que je viens de dire, qu'ils ont vu les levres de Votre Majeste articuler ces paroles: "Qui donc me sortira de la?" -- Monsieur! -- Ou tout au moins ceci, Sire: "Mes mousquetaires!" Alors je n'ai pas hesite. Ce regard etait pour moi, la parole etait pour moi; j'ai crie aussitot: "Les mousquetaires de Sa Majeste!" Et d'ailleurs, cela est si vrai, Sire, que Votre Majeste, non seulement ne m'a pas donne tort, mais encore m'a donne raison en partant sur-le-champ. Le roi se detourna pour sourire; puis, apres quelques secondes, il ramena son oeil limpide sur cette physionomie si intelligente, si hardie et si ferme, qu'on eut dit le profil energique et fier de l'aigle en face du soleil. -- C'est bien, dit-il apres un court silence, pendant lequel il essaya, mais en vain, de faire baisser les yeux a son officier. Mais voyant que le roi ne disait plus rien, celui-ci pirouetta sur ses talons et fit trois pas pour s'en aller en murmurant: "Il ne parlera pas, mordioux! il ne parlera pas!" -- Merci, monsieur, dit alors le roi. "En verite, poursuivit le lieutenant, il n'eut plus manque que cela, etre blame pour avoir ete moins sot qu'un autre." Et il gagna la porte en faisant sonner militairement ses eperons. Mais arrive sur le seuil, et sentant que le desir du roi l'attirait en arriere, il se retourna. -- Votre Majeste m'a tout dit? demanda-t-il d'un ton que rien ne saurait rendre et qui, sans paraitre provoquer la confiance royale, contenait tant de persuasive franchise, que le roi repliqua sur-le-champ: -- Si fait, monsieur, approchez. "Allons donc! murmura l'officier, il y vient enfin!" -- Ecoutez-moi. -- Je ne perds pas une parole, Sire. -- Vous monterez a cheval, monsieur, demain, vers quatre heures du matin, et vous me ferez seller un cheval pour moi. -- Des ecuries de Votre Majeste? -- Non, d'un de vos mousquetaires. -- Tres bien, Sire. Est-ce tout? -- Et vous m'accompagnerez. -- Seul? -- Seul. -- Viendrai-je querir Votre Majeste, ou l'attendrai-je? -- Vous m'attendrez. -- Ou cela, Sire? -- A la petite porte du parc. Le lieutenant s'inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout ce qu'il avait a lui dire. En effet, le roi le congedia par un geste tout aimable de sa main. L'officier sortit de la chambre du roi et revint se placer philosophiquement sur sa chaise, ou, bien loin de s'endormir, comme on aurait pu le croire, vu l'heure avancee de la nuit, il se mit a reflechir plus profondement qu'il n'avait jamais fait. Le resultat de ces reflexions ne fut point aussi triste que l'avaient ete les reflexions precedentes. "Allons, il a commence, dit-il; l'amour le pousse, il marche, il marche! Le roi est nul chez lui, mais l'homme vaudra peut-etre quelque chose. D'ailleurs, nous verrons bien demain matin... Oh! oh! s'ecria-t-il tout a coup en se redressant, voila une idee gigantesque, mordioux! et peut-etre ma fortune est-elle dans cette idee-la!" Apres cette exclamation, l'officier se leva et arpenta, les mains dans les poches de son justaucorps, l'immense antichambre qui lui servait d'appartement. La bougie flambait avec fureur sous l'effort d'une brise fraiche qui, s'introduisant par les gercures de la porte et par les fentes de la fenetre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une lueur rougeatre, inegale, tantot radieuse, tantot ternie, et l'on voyait marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant, decoupee en silhouette comme une figure de Callot, avec l'epee en broche et le feutre empanache. "Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend la un piege au jeune amoureux; le Mazarin a donne ce soir un rendez- vous et une adresse aussi complaisamment que l'eut pu faire M. Dangeau lui-meme. J'ai entendu et je sais la valeur des paroles. "Demain matin, a-t-il dit, elles passeront a la hauteur du pont de Blois." Mordioux! c'est clair, cela! et surtout pour un amant! C'est pourquoi cet embarras, c'est pourquoi cette hesitation, c'est pourquoi cet ordre: "Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, a cheval demain, a quatre heures du matin." Ce qui est aussi clair que s'il m'eut dit: "Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, demain, a quatre heures du matin, au pont de Blois, entendez-vous?" Il y a donc la un secret d'Etat que moi, chetif, je tiens a l'heure qu'il est. Et pourquoi est-ce que je le tiens? Parce que j'ai de bons yeux, comme je le disais tout a l'heure a Sa Majeste. C'est qu'on dit qu'il l'aime a la fureur, cette petite poupee d'Italienne! C'est qu'on dit qu'il s'est jete aux genoux de sa mere pour lui demander de l'epouser! C'est qu'on dit que la reine a ete jusqu'a consulter la cour de Rome pour savoir si un pareil mariage, fait contre sa volonte, serait valable! Oh! si j'avais encore vingt-cinq ans! si j'avais la, a mes cotes, ceux que je n'ai plus! si je ne meprisais pas profondement tout le monde, je brouillerais M. de Mazarin avec la reine mere, la France avec l'Espagne, et je ferais une reine de ma facon; mais, bah!" Et le lieutenant fit claquer ses doigts en signe de dedain. "Ce miserable Italien, ce pleutre, ce ladre vert, qui vient de refuser un million au roi d'Angleterre, ne me donnerait peut-etre pas mille pistoles pour la nouvelle que je lui porterais. Oh! mordioux! voila que je tombe en enfance! voila que je m'abrutis! Le Mazarin donner quelque chose, ha! ha! ha!" Et l'officier se mit a rire formidablement tout seul. "Dormons, dit-il, dormons, et tout de suite. J'ai l'esprit fatigue de ma soiree, demain il verra plus clair qu'aujourd'hui." Et sur cette recommandation faite a lui-meme, il s'enveloppa de son manteau, narguant son royal voisin. Cinq minutes apres, il dormait les poings fermes, les levres entrouvertes, laissant echapper, non pas son secret, mais un ronflement sonore qui se developpait a l'aise sous la voute majestueuse de l'antichambre. Chapitre XIII -- Marie de Mancini Le soleil eclairait a peine de ses premiers rayons les grands bois du parc et les hautes girouettes du chateau, quand le jeune roi, reveille deja depuis plus de deux heures, et tout entier a l'insomnie de l'amour, ouvrit son volet lui-meme et jeta un regard curieux sur les cours du palais endormi. Il vit qu'il etait l'heure convenue: la grande horloge de la cour marquait meme quatre heures un quart. Il ne reveilla point son valet de chambre, qui dormait profondement a quelque distance; il s'habilla seul, et ce valet, tout effare, arrivait, croyant avoir manque a son service, lorsque Louis le renvoya dans sa chambre en lui recommandant le silence le plus absolu. Alors il descendit le petit escalier, sortit par une porte laterale, et apercut le long du mur du parc un cavalier qui tenait un cheval de main. Ce cavalier etait meconnaissable dans son manteau et sous son chapeau. Quant au cheval, selle comme celui d'un bourgeois riche, il n'offrait rien de remarquable a l'oeil le plus exerce. Louis vint prendre la bride de ce cheval; l'officier lui tint l'etrier, sans quitter lui-meme la selle, et demanda d'une voix discrete les ordres de Sa Majeste. -- Suivez-moi, repondit Louis XIV. L'officier mit son cheval au trot derriere celui de son maitre, et ils descendirent ainsi vers le pont. Lorsqu'ils furent de l'autre cote de la Loire: -- Monsieur, dit le roi, vous allez me faire le plaisir de piquer devant vous jusqu'a ce que vous aperceviez un carrosse; alors vous reviendrez m'avertir; je me tiens ici. -- Votre Majeste daignera-t-elle me donner quelques details sur le carrosse que je suis charge de decouvrir? -- Un carrosse dans lequel vous verrez deux dames et probablement aussi leurs suivantes. -- Sire, je ne veux point faire d'erreur; y a-t-il encore un autre signe auquel je puisse reconnaitre ce carrosse? -- Il sera, selon toute probabilite, aux armes de M. le cardinal. -- C'est bien, Sire, repondit l'officier, entierement fixe sur l'objet de sa reconnaissance. Il mit alors son cheval au grand trot et piqua du cote indique par le roi. Mais il n'eut pas fait cinq cents pas qu'il vit quatre mules, puis un carrosse poindre derriere un monticule. Derriere ce carrosse en venait un autre. Il n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour s'assurer que c'etaient bien la les equipages qu'il etait venu chercher. Il tourna bride sur-le-champ, et se rapprochant du roi: -- Sire, dit-il, voici les carrosses. Le premier, en effet, contient deux dames avec leurs femmes de chambre; le second renferme des valets de pied, des provisions, des hardes. -- Bien, bien, repondit le roi d'une voix tout emue. Eh bien! allez, je vous prie, dire a ces dames qu'un cavalier de la cour desire presenter ses hommages a elles seules. L'officier partit au galop. -- Mordioux! disait-il tout en courant, voila un emploi nouveau et honorable, j'espere! Je me plaignais de n'etre rien, je suis confident du roi. Un mousquetaire, c'est a en crever d'orgueil! Il s'approcha du carrosse et fit sa commission en messager galant et spirituel. Deux dames etaient en effet dans le carrosse: l'une d'une grande beaute, quoique un peu maigre; l'autre moins favorisee de la nature, mais vive, gracieuse, et reunissant dans les legers plis de son front tous les signes de la volonte. Ses yeux vifs et percants, surtout, parlaient plus eloquemment que toutes les phrases amoureuses de mise en ces temps de galanterie. Ce fut a celle-la que d'Artagnan s'adressa sans se tromper, quoique, ainsi que nous l'avons dit, l'autre fut plus jolie peut-etre. -- Mesdames, dit-il, je suis le lieutenant des mousquetaires, et il y a sur la route un cavalier qui vous attend et qui desire vous presenter ses hommages. A ces mots, dont il suivait curieusement l'effet, la dame aux yeux noirs poussa un cri de joie, se pencha hors de la portiere, et, voyant accourir le cavalier, tendit les bras en s'ecriant: -- Ah! mon cher Sire! Et les larmes jaillirent aussitot de ses yeux. Le cocher arreta ses chevaux, les femmes de chambre se leverent avec confusion au fond du carrosse, et la seconde dame ebaucha une reverence terminee par le plus ironique sourire que la jalousie ait jamais dessine sur des levres de femme. -- Marie! chere Marie! s'ecria le roi en prenant dans ses deux mains la main de la dame aux yeux noirs. Et, ouvrant lui-meme la lourde portiere, il l'attira hors du carrosse avec tant d'ardeur qu'elle fut dans ses bras avant de toucher la terre. Le lieutenant, poste de l'autre cote du carrosse, voyait et entendait sans etre remarque. Le roi offrit son bras a Mlle de Mancini, et fit signe aux cochers et aux laquais de poursuivre leur chemin. Il etait six heures a peu pres; la route etait fraiche et charmante; de grands arbres aux feuillages encore noues dans leur bourre doree laissaient filtrer la rosee du matin suspendue comme des diamants liquides a leurs branches fremissantes; l'herbe s'epanouissait au pied des haies; les hirondelles, revenues depuis quelques jours, decrivaient leurs courbes gracieuses entre le ciel et l'eau; une brise parfumee par les bois dans leur floraison courait le long de cette route et ridait la nappe d'eau du fleuve; toutes ces beautes du jour, tous ces parfums des plantes, toutes ces aspirations de la terre vers le ciel, enivraient les deux amants, marchant cote a cote, appuyes l'un a l'autre, les yeux sur les yeux, la main dans la main, et qui, s'attardant par un commun desir, n'osaient parler, tant ils avaient de choses a se dire. L'officier vit que le cheval abandonne errait ca et la et inquietait Mlle de Mancini. Il profita du pretexte pour se rapprocher en arretant le cheval, et, a pied aussi entre les deux montures qu'il maintenait, il ne perdit pas un mot ni un geste des deux amants. Ce fut Mlle de Mancini qui commenca. -- Ah! mon cher Sire, dit elle, vous ne m'abandonnez donc pas, vous? -- Non, repondit le roi: vous le voyez bien, Marie. -- On me l'avait tant dit, cependant: qu'a peine serions-nous separes, vous ne penseriez plus a moi! -- Chere Marie, est-ce donc d'aujourd'hui que vous vous apercevez que nous sommes entoures de gens interesses a nous tromper? -- Mais enfin, Sire, ce voyage, cette alliance avec l'Espagne? On vous marie! Louis baissa la tete. En meme temps l'officier put voir luire au soleil les regards de Marie de Mancini, brillants comme une dague qui jaillit du fourreau. -- Et vous n'avez rien fait pour notre amour? demanda la jeune fille apres un instant de silence. -- Ah! mademoiselle, comment pouvez-vous croire cela! Je me suis jete aux genoux de ma mere; j'ai prie, j'ai supplie; j'ai dit que tout mon bonheur etait en vous; j'ai menace... -- Eh bien? demanda vivement Marie. -- Eh bien! la reine mere a ecrit en cour de Rome, et on lui a repondu qu'un mariage entre nous n'aurait aucune valeur et serait casse par le Saint-Pere. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas d'espoir pour nous, j'ai demande qu'on retardat au moins mon mariage avec l'infante. -- Ce qui n'empeche point que vous ne soyez en route pour aller au-devant d'elle. -- Que voulez-vous! a mes prieres, a mes supplications, a mes larmes, on a repondu par la raison d'Etat. -- Eh bien? -- Eh bien! que voulez-vous faire, mademoiselle, lorsque tant de volontes se liguent contre moi? Ce fut au tour de Marie de baisser la tete. -- Alors, il me faudra vous dire adieu pour toujours, dit-elle. Vous savez qu'on m'exile, qu'on m'ensevelit; vous savez qu'on fait plus encore, vous savez qu'on me marie, aussi, moi! Louis devint pale et porta une main a son coeur. -- S'il ne se fut agi que de ma vie, moi aussi j'ai ete si fort persecutee que j'eusse cede, mais j'ai cru qu'il s'agissait de la votre, mon cher Sire, et j'ai combattu pour conserver votre bien. -- Oh! oui, mon bien, mon tresor! murmura le roi, plus galamment que passionnement peut-etre. -- Le cardinal eut cede, dit Marie, si vous vous fussiez adresse a lui, si vous eussiez insiste. Le cardinal appeler le roi de France son neveu! comprenez-vous, Sire! Il eut tout fait pour cela, meme la guerre; le cardinal, assure de gouverner seul, sous le double pretexte qu'il avait eleve le roi et qu'il lui avait donne sa niece, le cardinal eut combattu toutes les volontes, renverse tous les obstacles. Oh! Sire, Sire, je vous en reponds. Moi, je suis une femme et je vois clair dans tout ce qui est amour. Ces paroles produisirent sur le roi une impression singuliere. On eut dit qu'au lieu d'exalter sa passion, elles la refroidissaient. Il ralentit le pas et dit avec precipitation: -- Que voulez-vous, mademoiselle! tout a echoue. -- Excepte votre volonte, n'est-ce pas, mon cher Sire? -- Helas! dit le roi rougissant, est-ce que j'ai une volonte, moi! -- Oh! laissa echapper douloureusement Mlle de Mancini, blessee de ce mot. -- Le roi n'a de volonte que celle que lui dicte la politique, que celle que lui impose la raison d'Etat. -- Oh! c'est que vous n'avez pas d'amour! s'ecria Marie; si vous m'aimiez, Sire, vous auriez une volonte. En prononcant ces mots, Marie leva les yeux sur son amant, qu'elle vit plus pale et plus defait qu'un exile qui va quitter a jamais sa terre natale. -- Accusez-moi, murmura le roi, mais ne me dites point que je ne vous aime pas. Un long silence suivit ces mots, que le jeune roi avait prononces avec un sentiment bien vrai et bien profond. -- Je ne puis penser, Sire, continua Marie, tentant un dernier effort, que demain, apres-demain, je ne vous verrai plus; je ne puis penser que j'irai finir mes tristes jours loin de Paris, que les levres d'un vieillard, d'un inconnu, toucheraient cette main que vous tenez dans les votres; non, en verite, je ne puis penser a tout cela, mon cher Sire, sans que mon pauvre coeur eclate de desespoir. Et, en effet, Marie de Mancini fondit en larmes. De son cote, le roi, attendri, porta son mouchoir a ses levres et etouffa un sanglot. -- Voyez, dit-elle, les voitures se sont arretees; ma soeur m'attend, l'heure est supreme: ce que vous allez decider sera decide pour toute la vie! Oh! Sire, vous voulez donc que je vous perde? Vous voulez donc, Louis, que celle a qui vous avez dit: "Je vous aime" appartienne a un autre qu'a son roi, a son maitre, a son amant? Oh! du courage, Louis! un mot, un seul mot! dites: "Je veux!" et toute ma vie est enchainee a la votre, et tout mon coeur est a vous a jamais. Le roi ne repondit rien. Marie alors le regarda comme Didon regarda Enee aux Champs elyseens, farouche et dedaigneuse. -- Adieu, donc, dit-elle, adieu la vie, adieu l'amour, adieu le Ciel! Et elle fit un pas pour s'eloigner; le roi la retint, lui saisit la main, qu'il colla sur ses levres, et, le desespoir l'emportant sur la resolution qu'il paraissait avoir prise interieurement, il laissa tomber sur cette belle main une larme brulante de regret qui fit tressaillir Marie comme si effectivement cette larme l'eut brulee. Elle vit les yeux humides du roi, son front pale, ses levres convulsives, et s'ecria avec un accent que rien ne pourrait rendre: -- Oh! Sire, vous etes roi, vous pleurez, et je pars! Le roi, pour toute reponse, cacha son visage dans son mouchoir. L'officier poussa comme un rugissement qui effraya les deux chevaux. Mlle de Mancini, indignee, quitta le roi et remonta precipitamment dans son carrosse en criant au cocher: -- Partez, partez vite! Le cocher obeit, fouetta ses chevaux, et le lourd carrosse s'ebranla sur ses essieux criards, tandis que le roi de France, seul, abattu, aneanti, n'osait plus regarder ni devant ni derriere lui. Chapitre XIV -- Ou le roi et le lieutenant font chacun preuve de memoire Quand le roi, comme tous les amoureux du monde, eut longtemps et attentivement regarde a l'horizon disparaitre le carrosse qui emportait sa maitresse; lorsqu'il se fut tourne et retourne cent fois du meme cote, et qu'il eut enfin reussi a calmer quelque peu l'agitation de son coeur et de sa pensee, il se souvint enfin qu'il n'etait pas seul. L'officier tenait toujours le cheval par la bride, et n'avait pas perdu tout espoir de voir le roi revenir sur sa resolution. "Il a encore la ressource de remonter a cheval et de courir apres le carrosse: on n'aura rien perdu pour attendre." Mais l'imagination du lieutenant des mousquetaires etait trop brillante et trop riche; elle laissa en arriere celle du roi, qui se garda bien de se porter a un pareil exces de luxe. Il se contenta de se rapprocher de l'officier, et d'une voix dolente: -- Allons, dit-il, nous avons fini... A cheval. L'officier imita ce maintien, cette lenteur, cette tristesse et enfourcha lentement et tristement sa monture. Le roi piqua, le lieutenant le suivit. Au pont, Louis se retourna une derniere fois. L'officier, patient comme un dieu qui a l'eternite devant et derriere lui, espera encore un retour d'energie. Mais ce fut inutilement, rien ne parut. Louis gagna la rue qui conduisait au chateau et rentra comme sept heures sonnaient. Une fois que le roi fut bien rentre et que le mousquetaire eut bien vu, lui qui voyait tout, un coin de tapisserie se soulever a la fenetre du cardinal, il poussa un grand soupir comme un homme qu'on delie des plus etroites entraves, et il dit a demi-voix: -- Pour le coup, mon officier, j'espere que c'est fini! Le roi appela son gentilhomme. -- Je ne recevrai personne avant deux heures, dit-il, entendez- vous, monsieur? -- Sire, repliqua le gentilhomme, il y a cependant quelqu'un qui demandait a entrer. -- Qui donc? -- Votre lieutenant de mousquetaires. -- Celui qui m'a accompagne? -- Oui, Sire. -- Ah! fit le roi. Voyons, qu'il entre. L'officier entra. Le roi fit signe, le gentilhomme et le valet de chambre sortirent. Louis les suivit des yeux jusqu'a ce qu'ils eussent referme la porte, et lorsque les tapisseries furent retombees derriere eux: -- Vous me rappelez par votre presence, monsieur, dit le roi, ce que j'avais oublie de vous recommander, c'est-a-dire la discretion la plus absolue. -- Oh! Sire, pourquoi Votre Majeste se donne-t-elle la peine de me faire une pareille recommandation? on voit bien qu'elle ne me connait pas. -- Oui, monsieur, c'est la verite; je sais que vous etes discret; mais comme je n'avais rien prescrit... L'officier s'inclina. -- Votre Majeste n'a plus rien a me dire? demanda-t-il. -- Non, monsieur, et vous pouvez vous retirer. -- Obtiendrai-je la permission de ne pas le faire avant d'avoir parle au roi, Sire? -- Qu'avez-vous a me dire? Expliquez-vous, monsieur. -- Sire, une chose sans importance pour vous, mais qui m'interesse enormement, moi. Pardonnez-moi donc de vous en entretenir. Sans l'urgence, sans la necessite, je ne l'eusse jamais fait, et je fusse disparu, muet, et petit, comme j'ai toujours ete. -- Comment, disparu! Je ne vous comprends pas. -- Sire, en un mot, dit l'officier, je viens demander mon conge a Votre Majeste. Le roi fit un mouvement de surprise, mais l'officier ne bougea pas plus qu'une statue. -- Votre conge, a vous, monsieur? et pour combien de temps, je vous prie? -- Mais pour toujours, Sire. -- Comment, vous quitteriez mon service, monsieur? dit Louis avec un mouvement qui decelait plus que de la surprise. -- Sire, j'ai ce regret. -- Impossible. -- Si fait, Sire: je me fais vieux; voila trente-quatre ou trente- cinq ans que je porte le harnais; mes pauvres epaules sont fatiguees; je sens qu'il faut laisser la place aux jeunes. "Je ne suis pas du nouveau siecle, moi! j'ai encore un pied pris dans l'ancien; il en resulte que tout etant etrange a mes yeux, tout m'etonne et tout m'etourdit. Bref! j'ai l'honneur de demander mon conge a Votre Majeste. -- Monsieur, dit le roi en regardant l'officier, qui portait sa casaque avec une aisance que lui eut enviee un jeune homme, vous etes plus fort et plus vigoureux que moi. -- Oh! repondit l'officier avec un sourire de fausse modestie. Votre Majeste me dit cela parce que j'ai encore l'oeil assez bon et le pied assez sur, parce que je ne suis pas mal a cheval et que ma moustache est encore noire; mais, Sire, vanite des vanites que tout cela; illusions que tout cela, apparence, fumee, Sire! J'ai l'air jeune encore, c'est vrai, mais je suis vieux au fond, et avant six mois, j'en suis sur, je serai casse, podagre, impotent. Ainsi donc, Sire... -- Monsieur, interrompit le roi, rappelez-vous vos paroles, d'hier, vous me disiez a cette meme place ou vous etes que vous etiez doue de la meilleure sante de France, que la fatigue vous etait inconnue, que vous n'aviez aucun souci de passer nuits et jours a votre poste. M'avez-vous dit cela, oui ou non? Rappelez vos souvenirs, monsieur. L'officier poussa un soupir. -- Sire, dit-il, la vieillesse est vaniteuse, et il faut bien pardonner aux vieillards de faire leur eloge que personne ne fait plus. Je disais cela, c'est possible; mais le fait est, Sire, que je suis tres fatigue et que je demande ma retraite. -- Monsieur, dit le roi en avancant sur l'officier avec un geste plein de finesse et de majeste, vous ne me donnez pas la veritable raison; vous voulez quitter mon service, c'est vrai, mais vous me deguisez le motif de cette retraite. -- Sire, croyez bien... -- Je crois ce que je vois, monsieur; je vois un homme energique, vigoureux, plein de presence d'esprit, le meilleur soldat de France, peut-etre, et ce personnage-la ne me persuade pas le moins du monde que vous ayez besoin de repos. -- Ah! Sire, dit le lieutenant avec amertume, que d'eloges! Votre Majeste me confond, en verite! Energique, vigoureux, spirituel, brave, le meilleur soldat de l'armee! mais, Sire, Votre Majeste exagere mon peu de merite, a ce point que si bonne opinion que j'aie de moi, je ne me reconnais plus en verite. Si j'etais assez vain pour croire a moitie seulement aux paroles de Votre Majeste, je me regarderais comme un homme precieux, indispensable; je dirais qu'un serviteur, lorsqu'il reunit tant et de si brillantes qualites, est un tresor sans prix. Or, Sire, j'ai ete toute ma vie, je dois le dire, excepte aujourd'hui, apprecie, a mon avis, fort au-dessous de ce que je valais. Je le repete, Votre Majeste exagere donc. Le roi fronca le sourcil, car il voyait une raillerie sourire amerement au fond des paroles de l'officier. -- Voyons, monsieur, dit-il, abordons franchement la question. Est-ce que mon service ne vous plait pas, dites? Allons, point de detours, repondez hardiment, franchement, je le veux. L'officier, qui roulait depuis quelques instants d'un air assez embarrasse son feutre entre ses mains, releva la tete a ces mots. -- Oh! Sire, dit-il, voila qui me met un peu plus a l'aise. A une question posee aussi franchement, je repondrai moi-meme franchement. Dire vrai est une bonne chose, tant a cause du plaisir qu'on eprouve a se soulager le coeur, qu'a cause de la rarete du fait. Je dirai donc la verite a mon roi, tout en le suppliant d'excuser la franchise d'un vieux soldat. Louis regarda son officier avec une vive inquietude qui se manifesta par l'agitation de son geste. -- Eh bien! donc, parlez, dit-il; car je suis impatient d'entendre les verites que vous avez a me dire. L'officier jeta son chapeau sur une table, et sa figure, deja si intelligente et si martiale, prit tout a coup un etrange caractere de grandeur et de solennite. -- Sire, dit-il, je quitte le service du roi parce que je suis mecontent. Le valet, en ce temps-ci, peut s'approcher respectueusement de son maitre comme je le fais, lui donner l'emploi de son travail, lui rapporter les outils, lui rendre compte des fonds qui lui ont ete confies, et dire: "Maitre, ma journee est faite, payez-moi, je vous prie, et separons-nous." -- Monsieur, monsieur! s'ecria le roi, pourpre de colere. -- Ah! Sire, repondit l'officier en flechissant un moment le genou, jamais serviteur ne fut plus respectueux que je ne le suis devant Votre Majeste; seulement, vous m'avez ordonne de dire la verite. Or, maintenant que j'ai commence de la dire, il faut qu'elle eclate, meme si vous me commandiez de la taire. Il y avait une telle resolution exprimee dans les muscles fronces du visage de l'officier, que Louis XIV n'eut pas besoin de lui dire de continuer; il continua donc, tandis que le roi le regardait avec une curiosite melee d'admiration. -- Sire, voici bientot trente-cinq ans, comme je le disais, que je sers la maison de France; peu de gens ont use autant d'epees que moi a ce service, et les epees dont je parle etaient de bonnes epees, Sire. J'etais enfant, j'etais ignorant de toutes choses excepte du courage, quand le roi votre pere devina en moi un homme. J'etais un homme, Sire, lorsque le cardinal de Richelieu, qui s'y connaissait, devina en moi un ennemi. Sire, l'histoire de cette inimitie de la fourmi et du lion, vous l'eussiez pu lire depuis la premiere jusqu'a la derniere ligne dans les archives secretes de votre famille. Si jamais l'envie vous en prend, Sire, faites-le; cette histoire en vaut la peine, c'est moi qui vous le dis. Vous y lirez que le lion, fatigue, lasse, haletant, demanda enfin grace, et, il faut lui rendre cette justice, qu'il fit grace aussi. Oh! ce fut un beau temps, Sire, seme de batailles, comme une epopee du Tasse ou de l'Arioste! Les merveilles de ce temps- la, auxquelles le notre refuserait de croire, furent pour nous tous des banalites. Pendant cinq ans, je fus un heros tous les jours, a ce que m'ont dit du moins quelques personnages de merite; et c'est long, croyez-moi, Sire, un heroisme de cinq ans! Cependant je crois a ce que m'ont dit ces gens-la, car c'etaient de bons appreciateurs: on les appelait M. de Richelieu, M. de Buckingham, M. de Beaufort, M. de Retz, un rude genie aussi, celui-la, dans la guerre des rues! enfin, le roi Louis XIII, et meme la reine, votre auguste mere, qui voulut bien me dire un jour: Merci! Je ne sais plus quel service j'avais eu l'honneur de lui rendre. Pardonnez-moi, Sire, de parler si hardiment; mais ce que je vous raconte la, j'ai deja eu l'honneur de le dire a Votre Majeste, c'est de l'histoire. Le roi se mordit les levres et s'assit violemment dans un fauteuil. -- J'obsede Votre Majeste, dit le lieutenant. Eh! Sire, voila ce que c'est que la verite! C'est une dure compagne, elle est herissee de fer; elle blesse qui elle atteint, et parfois aussi qui la dit. -- Non, monsieur, repondit le roi; je vous ai invite a parler, parlez donc. -- Apres le service du roi et du cardinal, vint le service de la regence, Sire; je me suis bien battu aussi dans la Fronde, moins bien cependant que la premiere fois. Les hommes commencaient a diminuer de taille. Je n'en ai pas moins conduit les mousquetaires de Votre Majeste en quelques occasions perilleuses qui sont restees a l'ordre du jour de la compagnie. C'etait un beau sort alors que le mien! J'etais le favori de M. de Mazarin: Lieutenant par-ci! lieutenant par-la! lieutenant a droite! lieutenant a gauche! Il ne se distribuait pas un horion en France que votre tres humble serviteur ne fut charge de la distribution; mais bientot il ne se contenta point de la France, M. le cardinal! il m'envoya en Angleterre pour le compte de M. Cromwell. Encore un monsieur qui n'etait pas tendre, je vous en reponds, Sire. J'ai eu l'honneur de le connaitre, et j'ai pu l'apprecier. On m'avait beaucoup promis a l'endroit de cette mission; aussi, comme j'y fis tout autre chose que ce que l'on m'avait recommande de faire, je fus genereusement paye, car on me nomma enfin capitaine de mousquetaires, c'est-a-dire a la charge la plus enviee de la cour, a celle qui donne le pas sur les marechaux de France; et c'est justice, car qui dit capitaine de mousquetaires dit la fleur du soldat et le roi des braves! -- Capitaine, monsieur, repliqua le roi, vous faites erreur, c'est lieutenant que vous voulez dire. -- Non pas, Sire, je ne fais jamais d'erreur; que Votre Majeste s'en rapporte a moi sur ce point: M. de Mazarin m'en donna le brevet. -- Eh bien? -- Mais M. de Mazarin, vous le savez mieux que personne, ne donne pas souvent; et meme parfois reprend ce qu'il donne: il me le reprit quand la paix fut faite et qu'il n'eut plus besoin de moi. Certes, je n'etais pas digne de remplacer M. de Treville, d'illustre memoire; mais enfin, on m'avait promis, on m'avait donne, il fallait en demeurer la. -- Voila ce qui vous mecontente, monsieur? Eh bien! je prendrai des informations. J'aime la justice, moi, et votre reclamation, bien que faite militairement, ne me deplait pas. -- Oh! Sire, dit l'officier, Votre Majeste m'a mal compris, je ne reclame plus rien maintenant. -- Exces de delicatesse, monsieur; mais je veux veiller a vos affaires et plus tard... -- Oh! Sire, quel mot! Plus tard! Voila trente ans que je vis sur ce mot plein de bonte, qui a ete prononce par tant de grands personnages, et que vient a son tour de prononcer votre bouche. Plus tard! voila comment j'ai recu vingt blessures, et comment j'ai atteint cinquante-quatre ans sans jamais avoir un louis dans ma bourse et sans jamais avoir trouve un protecteur sur ma route, moi qui ai protege tant de gens! Aussi, je change de formule, Sire, et quand on me dit: Plus tard, maintenant, je reponds: Tout de suite. C'est le repos que je sollicite, Sire. On peut bien me l'accorder: cela ne coutera rien a personne. -- Je ne m'attendais pas a ce langage, monsieur, surtout de la part d'un homme qui a toujours vecu pres des grands. Vous oubliez que vous parlez au roi, a un gentilhomme qui est d'aussi bonne maison que vous, je suppose, et quand je dis plus tard, moi, c'est une certitude. -- Je n'en doute pas, Sire; mais voici la fin de cette terrible verite que j'avais a vous dire: Quand je verrais sur cette table le baton de marechal, l'epee de connetable, la couronne de Pologne, au lieu de plus tard, je vous jure, Sire, que je dirais encore tout de suite. Oh! excusez-moi, Sire, je suis du pays de votre aieul Henri IV: je ne dis pas souvent, mais je dis tout quand je dis. -- L'avenir de mon regne vous tente peu, a ce qu'il parait, monsieur? dit Louis avec hauteur. -- Oubli, oubli partout! s'ecria l'officier avec noblesse; le maitre a oublie le serviteur, et voila que le serviteur en est reduit a oublier son maitre. Je vis dans un temps malheureux, Sire! Je vois la jeunesse pleine de decouragement et de crainte, je la vois timide et depouillee, quand elle devrait etre riche et puissante. J'ouvre hier soir, par exemple, la porte du roi de France a un roi d'Angleterre dont moi, chetif, j'ai failli sauver le pere, si Dieu ne s'etait pas mis contre moi, Dieu, qui inspirait son elu Cromwell! "J'ouvre, dis-je, cette porte, c'est-a-dire le palais d'un frere a un frere, et je vois, tenez, Sire, cela me serre le coeur! et je vois le ministre de ce roi chasser le proscrit et humilier son maitre en condamnant a la misere un autre roi, son egal; enfin je vois mon prince, qui est jeune beau, brave, qui a le courage dans le coeur et l'eclair dans les yeux, je le vois trembler devant un pretre qui rit de lui derriere les rideaux de son alcove, ou il digere dans son lit tout l'or de la France, qu'il engloutit ensuite dans des coffres inconnus. Oui, je comprends votre regard, Sire. Je me fais hardi jusqu'a la demence; mais que voulez-vous! je suis un vieux, et je vous dis la, a vous, mon roi, des choses que je ferais rentrer dans la gorge de celui qui les prononcerait devant moi. "Enfin, vous m'avez commande de vider devant vous le fond de mon coeur, Sire, et je repands aux pieds de Votre Majeste la bile que j'ai amassee depuis trente ans, comme je repandrais tout mon sang si Votre Majeste me l'ordonnait. Le roi essuya sans mot dire les flots d'une sueur froide et abondante qui ruisselait de ses tempes. La minute de silence qui suivit cette vehemente sortie representa pour celui qui avait parle et pour celui qui avait entendu des siecles de souffrance. -- Monsieur, dit enfin le roi, vous avez prononce le mot oubli, je n'ai entendu que ce mot; je repondrai donc a lui seul. D'autres ont pu etre oublieux, mais je ne le suis pas, moi, et la preuve, c'est que je me souviens qu'un jour d'emeute, qu'un jour ou le peuple furieux, furieux et mugissant comme la mer, envahissait le Palais-Royal; qu'un jour enfin ou je feignais de dormir dans mon lit, un seul homme, l'epee nue, cache derriere mon chevet, veillait sur ma vie, pret a risquer la sienne pour moi, comme il l'avait deja vingt fois risquee pour ceux de ma famille. Est-ce que ce gentilhomme, a qui je demandai alors son nom, ne s'appelait pas M. d'Artagnan, dites, monsieur? -- Votre Majeste a bonne memoire; repondit froidement l'officier. -- Voyez alors, monsieur, continua le roi, si j'ai de pareils souvenirs d'enfance, ce que je puis en amasser dans l'age de raison. -- Votre Majeste a ete richement douee par Dieu, dit l'officier avec le meme ton. -- Voyons, monsieur d'Artagnan, continua Louis avec une agitation febrile, est-ce que vous ne serez pas aussi patient que moi? est- ce que vous ne ferez pas ce que je fais? voyons. -- Et que faites-vous, Sire? -- J'attends. -- Votre Majeste le peut, parce qu'elle est jeune; mais moi, Sire, je n'ai pas le temps d'attendre: la vieillesse est a ma porte, et la mort la suit, regardant jusqu'au fond de ma maison. Votre Majeste commence la vie; elle est pleine d'esperance et de fortune a venir; mais moi, Sire, moi, je suis a l'autre bout de l'horizon, et nous nous trouvons si loin l'un de l'autre, que je n'aurais jamais le temps d'attendre que Votre Majeste vint jusqu'a moi. Louis fit un tour dans la chambre, toujours essuyant cette sueur qui eut bien effraye les medecins, si les medecins eussent pu voir le roi dans un pareil etat. -- C'est bien, monsieur, dit alors Louis XIV d'une voix breve; vous desirez votre retraite? vous l'aurez. Vous m'offrez votre demission du grade de lieutenant de mousquetaires? -- Je la depose bien humblement aux pieds de Votre Majeste, Sire. -- Il suffit. Je ferai ordonnancer votre pension. -- J'en aurai mille obligations a Votre Majeste. -- Monsieur, dit encore le roi en faisant un evident effort sur lui-meme, je crois que vous perdez un bon maitre. -- Et moi, j'en suis sur, Sire. -- En retrouverez-vous jamais un pareil? -- Oh! Sire je sais bien que Votre Majeste est unique dans le monde; aussi ne prendrai-je desormais plus de service chez aucun roi de la terre, et n'aurai plus d'autre maitre que moi. -- Vous le dites? -- Je le jure a Votre Majeste. -- Je retiens cette parole, monsieur. D'Artagnan s'inclina. -- Et vous savez que j'ai bonne memoire, continua le roi. -- Oui, Sire, et cependant je desire que cette memoire fasse defaut a cette heure a Votre Majeste, afin qu'elle oublie les miseres que j'ai ete force d'etaler a ses yeux. Sa Majeste est tellement au-dessus des pauvres et des petits, que j'espere... -- Ma Majeste, monsieur, fera comme le soleil, qui voit tout, grands et petits, riches et miserables, donnant le lustre aux uns, la chaleur aux autres, a tous la vie. Adieu, monsieur d'Artagnan, adieu, vous etes libre. Et le roi, avec un rauque sanglot qui se perdit dans sa gorge, passa rapidement dans la chambre voisine. D'Artagnan reprit son chapeau sur la table ou il l'avait jete, et sortit. Chapitre XV -- Le proscrit D'Artagnan n'etait pas au bas de l'escalier que le roi appela son gentilhomme. -- J'ai une commission a vous donner, monsieur, dit-il. -- Je suis aux ordres de Votre Majeste. -- Attendez alors. Et le jeune roi se mit a ecrire la lettre suivante, qui lui couta plus d'un soupir, quoique en meme temps quelque chose comme le sentiment du triomphe brillat dans ses yeux. "Monsieur le cardinal, Grace a vos bons conseils, et surtout grace a votre fermete, j'ai su vaincre et dompter une faiblesse indigne d'un roi. Vous avez trop habilement arrange ma destinee pour que la reconnaissance ne m'arrete pas au moment de detruire votre ouvrage. J'ai compris que j'avais tort de vouloir faire devier ma vie de la route que vous lui aviez tracee. Certes, il eut ete malheureux pour la France, et malheureux pour ma famille, que la mesintelligence eclatat entre moi et mon ministre. C'est pourtant ce qui fut certainement arrive si j'avais fait ma femme de votre niece. Je le comprends parfaitement, et desormais n'opposerai rien a l'accomplissement de ma destinee. Je suis donc pret a epouser l'infante Marie-Therese. Vous pouvez fixer des cet instant l'ouverture des conferences. Votre affectionne, Louis." Le roi relut la lettre, puis il la scella lui-meme. -- Cette lettre a M. le cardinal, dit-il. Le gentilhomme partit. A la porte de Mazarin, il rencontra Bernouin qui attendait avec anxiete. -- Eh bien? demanda le valet de chambre du ministre. -- Monsieur, dit le gentilhomme, voici une lettre pour Son Eminence. -- Une lettre! Ah! nous nous y attendions, apres le petit voyage de ce matin. -- Ah! vous saviez que Sa Majeste... -- En qualite de Premier ministre, il est des devoirs de notre charge de tout savoir. Et Sa Majeste prie, supplie, je presume? -- Je ne sais, mais il a soupire bien des fois en l'ecrivant. -- Oui, oui, oui, nous savons ce que cela veut dire. On soupire de bonheur comme de chagrin, monsieur. -- Cependant, le roi n'avait pas l'air fort heureux en revenant, monsieur. -- Vous n'aurez pas bien vu. D'ailleurs, vous n'avez vu Sa Majeste qu'au retour, puisqu'elle n'etait accompagnee que de son seul lieutenant des gardes. Mais moi, j'avais le telescope de Son Eminence, et je regardais quand elle etait fatiguee. Tous deux pleuraient, j'en suis sur. -- Eh bien! etait-ce aussi de bonheur qu'ils pleuraient? -- Non, mais d'amour, et ils se juraient mille tendresses que le roi ne demande pas mieux que de tenir. Or, cette lettre est un commencement d'execution. -- Et que pense Son Eminence de cet amour, qui, d'ailleurs, n'est un secret pour personne? Bernouin prit le bras du messager de Louis, et tout en montant l'escalier: -- Confidentiellement, repliqua-t-il a demi-voix, Son Eminence s'attend au succes de l'affaire. Je sais bien que nous aurons la guerre avec l'Espagne; mais bah! la guerre satisfera la noblesse. M. le cardinal d'ailleurs dotera royalement, et meme plus que royalement, sa niece. Il y aura de l'argent, des fetes et des coups; tout le monde sera content. -- Eh bien! a moi, repondit le gentilhomme en hochant la tete, il me semble que voici une lettre bien legere pour contenir tout cela. -- Ami, repondit Bernouin, je suis sur de ce que je dis; M. d'Artagnan m'a tout conte. -- Bon! et qu'a-t-il dit? voyons! -- Je l'ai aborde pour lui demander des nouvelles de la part du cardinal, sans decouvrir nos desseins, bien entendu, car M. d'Artagnan est un fin limier. "-- Mon cher monsieur Bernouin, a-t-il repondu, le roi est amoureux fou de Mlle de Mancini. Voila tout ce que je puis vous dire. "-- Eh! lui ai-je demande, est-ce donc a ce point que vous le croyez capable de passer outre aux desseins de Son Eminence? "-- Ah! ne m'interrogez pas; je crois le roi capable de tout. Il a une tete de fer, et ce qu'il veut, il le veut bien. S'il s'est chausse dans la cervelle d'epouser Mlle de Mancini, il l'epousera. "Et la-dessus il m'a quitte et est alle aux ecuries, a pris un cheval, l'a selle lui-meme, a saute dessus, et est parti comme si le diable l'emportait. -- De sorte que vous croyez...? -- Je crois que M. le lieutenant des gardes en savait plus qu'il n'en voulait dire. -- Si bien qu'a votre avis, M. d'Artagnan... -- Court, selon toutes les probabilites, apres les exilees pour faire toutes demarches utiles au succes de l'amour du roi. En causant ainsi, les deux confidents etaient arrives a la porte du cabinet de Son Eminence. Son Eminence n'avait plus la goutte, elle se promenait avec anxiete dans sa chambre, ecoutant aux portes et regardant aux fenetres. Bernouin entra, suivi du gentilhomme qui avait ordre du roi de remettre la lettre aux mains memes de Son Eminence. Mazarin prit la lettre; mais avant de l'ouvrir il se composa un sourire de circonstance, maintien commode pour voiler les emotions de quelque genre qu'elles fussent. De cette facon, quelle que fut l'impression qu'il recut de la lettre, aucun reflet de cette impression ne transpira sur son visage. -- Eh bien! dit-il lorsqu'il eut lu et relu la lettre, a merveille, monsieur. Annoncez au roi que je le remercie de son obeissance aux desirs de la reine mere, et que je vais tout faire pour accomplir sa volonte. Le gentilhomme sortit. A peine la porte avait-elle ete refermee, que le cardinal, qui n'avait pas de masque pour Bernouin, ota celui dont il venait momentanement de couvrir sa physionomie, et avec sa plus sombre expression: -- Appelez M. de Brienne, dit-il. Le secretaire entra cinq minutes apres. -- Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service a la monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous porterez cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majeste la reine mere, et lorsqu'elle vous l'aura rendue, vous la logerez dans le carton B, qui est plein de documents et de pieces relatives a mon service. Brienne partit, et comme cette lettre si interessante etait decachetee, il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire que Bernouin, qui etait bien avec tout le monde, s'approcha assez pres du secretaire pour pouvoir lire par-dessus son epaule. La nouvelle se repandit dans le chateau avec tant de rapidite, que Mazarin craignit un instant qu'elle ne parvint aux oreilles de la reine avant que M. de Brienne lui remit la lettre de Louis XIV. Un moment apres, tous les ordres etaient donnes pour le depart, et M. de Conde, ayant ete saluer le roi a son lever pretendu, inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers comme lieu de sejour et de repos pour Leurs Majestes. Ainsi se denouait en quelques instants une intrigue qui avait occupe sourdement toutes les diplomaties de l'Europe. Elle n'avait eu cependant pour resultat bien clair et bien net que de faire perdre a un pauvre lieutenant de mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai qu'en echange il gagnait sa liberte. Nous saurons bientot comment M. d'Artagnan profita de la sienne. Pour le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir a l'Hotellerie des Medicis, dont une fenetre venait de s'ouvrir au moment meme ou les ordres se donnaient au chateau pour le depart du roi. Cette fenetre qui s'ouvrait etait celle d'une des chambres de Charles. Le malheureux prince avait passe la nuit a rever, la tete dans ses deux mains et les coudes sur une table, tandis que Parry, informe et vieux, s'etait endormi dans un coin, fatigue de corps et d'esprit. Singuliere destinee que celle de ce serviteur fidele, qui voyait recommencer pour la deuxieme generation l'effrayante serie de malheurs qui avaient pese sur la premiere. Quand Charles II eut bien pense a la nouvelle defaite qu'il venait d'eprouver, quand il eut bien compris l'isolement complet dans lequel il venait de tomber en voyant fuir derriere lui sa nouvelle esperance, il fut saisi comme d'un vertige et tomba renverse dans le large fauteuil au bord duquel il etait assis. Alors Dieu prit en pitie le malheureux prince et lui envoya le sommeil, frere innocent de la mort. Il ne s'eveilla donc qu'a six heures et demie, c'est-a-dire quand le soleil resplendissait deja dans sa chambre et que Parry, immobile dans la crainte de le reveiller, considerait avec une profonde douleur les yeux de ce jeune homme deja rougis par la veille, ses joues deja palies par la souffrance et les privations. Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers la Loire reveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme un homme qui a tout oublie, apercut Parry, lui serra la main, et lui commanda de regler la depense avec maitre Cropole. Maitre Cropole, force de regler ses comptes avec Parry, s'en acquitta, il faut le dire, en homme honnete; il fit seulement sa remarque habituelle, c'est-a-dire que les deux voyageurs n'avaient pas mange, ce qui avait le double desavantage d'etre humiliant pour sa cuisine et de le forcer de demander le prix d'un repas non employe, mais neanmoins perdu. Parry ne trouva rien a redire et paya. -- J'espere, dit le roi, qu'il n'en aura pas ete de meme des chevaux. Je ne vois pas qu'ils aient mange a votre compte, et ce serait malheureux pour des voyageurs qui, comme nous, ont une longue route a faire de trouver des chevaux affaiblis. Mais Cropole, a ce doute, prit son air de majeste, et repondit que la creche des Medicis n'etait pas moins hospitaliere que son refectoire. Le roi monta donc a cheval, son vieux serviteur en fit autant, et tous deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontre personne sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de la ville. Pour le prince, le coup etait d'autant plus cruel que c'etait un nouvel exil. Les malheureux s'attachent aux moindres esperances, comme les heureux aux plus grands bonheurs, et lorsqu'il faut quitter le lieu ou cette esperance leur a caresse le coeur, ils eprouvent le mortel regret que ressent le banni lorsqu'il met le pied sur le vaisseau qui doit l'emporter pour l'emmener en exil C'est apparemment que le coeur deja blesse tant de fois souffre de la moindre piqure; c'est qu'il regarde comme un bien l'absence momentanee du mal, qui n'est seulement que l'absence de la douleur; c'est qu'enfin, dans les plus terribles infortunes, Dieu a jete l'esperance comme cette goutte d'eau que le mauvais riche en enfer demandait a Lazare. Un instant meme l'esperance de Charles II avait ete plus qu'une fugitive joie. C'etait lorsqu'il s'etait vu bien accueilli par son frere Louis. Alors elle avait pris un corps et s'etait faite realite; puis tout a coup le refus de Mazarin avait fait descendre la realite factice a l'etat de reve. Cette promesse de Louis XIV sitot reprise n'avait ete qu'une derision. Derision comme sa couronne, comme son sceptre, comme ses amis, comme tout ce qui avait entoure son enfance royale et qui avait abandonne sa jeunesse proscrite. Derision! tout etait derision pour Charles II, hormis ce repos froid et noir que lui promettait la mort. Telles etaient les idees du malheureux prince alors que, couche sur son cheval dont il abandonnait les renes, il marchait sous le soleil chaud et doux du mois de mai, dans lequel la sombre misanthropie de l'exile voyait une derniere insulte a sa douleur. Chapitre XVI -- _Remember_! Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois, qu'il venait de quitter depuis une demi-heure a peu pres, croisa les deux voyageurs, et, tout presse qu'il etait, leva son chapeau en passant pres d'eux. Le roi fit a peine attention a ce jeune homme, car ce cavalier qui les croisait etait un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes d'amitie a un homme debout devant la grille d'une belle maison blanche et rouge, c'est-a-dire de briques et de pierres, a toit d'ardoises, situee a gauche de la route que suivait le prince. Cet homme, vieillard grand et maigre, a cheveux blancs, nous parlons de celui qui se tenait pres de la grille, cet homme repondait aux signaux que lui faisait le jeune homme par des signes d'adieu aussi tendres que les eut faits un pere. Le jeune homme finit par disparaitre au premier tournant de la route bordee de beaux arbres, et le vieillard s'appretait a rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs, arrives en face de cette grille, attirerent son attention. Le roi, nous l'avons dit, cheminait la tete baissee, les bras inertes, se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis que Parry, derriere lui, pour se mieux laisser penetrer de la tiede influence du soleil, avait ote son chapeau et promenait ses regards a droite et a gauche du chemin. Ses yeux se rencontrerent avec ceux du vieillard adosse a la grille, et qui, comme s'il eut ete frappe de quelque spectacle etrange, poussa une exclamation et fit un pas vers les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se porterent immediatement au roi, sur lequel ils s'arreterent un instant. Cet examen, si rapide qu'il fut, se refleta a l'instant meme d'une facon visible sur les traits du grand vieillard; car a peine eut- il reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il n'y avait qu'une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un pareil acte; a peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des deux voyageurs, qu'il joignit d'abord les mains avec une respectueuse surprise, et, levant son chapeau de sa tete, salua si profondement qu'on eut dit qu'il s'agenouillait. Cette demonstration, si distrait ou plutot si plonge que fut le roi dans ses reflexions, attira son attention a l'instant meme. Charles, arretant donc son cheval et se retournant vers Parry: -- Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue ainsi? Me connaitrait-il, par hasard? Parry, tout agite, tout pale, avait deja pousse son cheval du cote de la grille. -- Ah! Sire, dit-il en s'arretant tout a coup a cinq ou six pas du vieillard toujours agenouille, Sire, vous me voyez saisi d'etonnement, car il me semble que je reconnais ce brave homme. Eh! oui, c'est bien lui-meme. Votre Majeste permet que je lui parle? -- Sans doute. -- Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry. -- Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans rien perdre de son attitude respectueuse. -- Sire, dit alors Parry, je ne m'etais pas trompe, cet homme est le serviteur du comte de La Fere, et le comte de La Fere, si vous vous en souvenez, est ce digne gentilhomme dont j'ai si souvent parle a Votre Majeste, que le souvenir doit en etre reste, non seulement dans son esprit, mais encore dans son coeur. -- Celui qui assista le roi mon pere a ses derniers moments? demanda Charles. Et Charles tressaillit visiblement a ce souvenir. -- Justement, Sire. -- Helas! dit Charles. Puis, s'adressant a Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents semblaient chercher a deviner sa pensee: -- Mon ami, demanda-t-il, votre maitre, M. le comte de La Fere, habiterait-il dans les environs? -- La, repondit Grimaud en designant de son bras etendu en arriere la grille de la maison blanche et rouge. -- Et M. le comte de La Fere est chez lui en ce moment? -- Au fond, sous les marronniers. -- Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si precieuse pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison doit un si bel exemple de devouement et de generosite. Tenez mon cheval, mon ami, je vous prie. Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez Athos, comme un egal chez son egal. Charles avait ete renseigne par l'explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers; il laissa donc la maison a gauche et marcha droit vers l'allee designee. La chose etait facile; la cime de ces grands arbres, deja couverts de feuilles et de fleurs, depassait celle de tous les autres. En arrivant sous les losanges lumineux et sombres tour a tour qui diapraient le sol de cette allee, selon le caprice de leurs voutes plus ou moins feuillees, le jeune prince apercut un gentilhomme qui se promenait les bras derriere le dos et paraissant plonge dans une sereine reverie. Sans doute, il s'etait fait souvent redire comment etait ce gentilhomme, car sans hesitation Charles II marcha droit a lui. Au bruit de ses pas, le comte de La Fere releva la tete, et voyant un inconnu a la tournure elegante et noble qui se dirigeait de son cote, il leva son chapeau de dessus sa tete et attendit. A quelques pas de lui, Charles II, de son cote, mit le chapeau a la main; puis, comme pour repondre a l'interrogation muette du comte: -- Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir pres de vous un devoir. J'ai depuis longtemps l'expression d'une reconnaissance profonde a vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui regna sur l'Angleterre et mourut sur l'echafaud. A ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais a la vue de ce jeune prince debout, decouvert devant lui et lui tendant la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses beaux yeux. Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main: -- Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il a fallu que ce fut le hasard qui me rapprochat de vous. Helas! ne devrais-je pas avoir pres de moi les gens que j'aime et que j'honore, tandis que j'en suis reduit a conserver leurs services dans mon coeur et leurs noms dans ma memoire, si bien que sans votre serviteur, qui a reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d'un etranger. -- C'est vrai, dit Athos, repondant avec la voix a la premiere partie de la phrase du prince, et avec un salut a la seconde; c'est vrai, Votre Majeste a vu de biens mauvais jours. -- Et les plus mauvais, helas! repondit Charles, sont peut-etre encore a venir. -- Sire, esperons! -- Comte, comte! continua Charles en secouant la tete, j'ai espere jusqu'a hier soir, et c'etait d'un bon chretien, je vous le jure. Athos regarda le roi comme pour l'interroger. -- Oh! l'histoire est facile a raconter, dit Charles II: proscrit, depouille, dedaigne, je me suis resolu, malgre toutes mes repugnances, a tenter une derniere fois la fortune. N'est-il pas ecrit la-haut que, pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent eternellement de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui etes un des Francais que mon malheureux pere trouva au pied de son echafaud le jour de sa mort, apres les avoir trouves a sa droite les jours de bataille. -- Sire, dit modestement Athos, je n'etais pas seul, et mes compagnons et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de gentilshommes, et voila tout. Mais Votre Majeste allait me faire l'honneur de me raconter... -- C'est vrai. J'avais la protection, pardon de mon hesitation, comte, mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes choses, le mot est dur a prononcer, j'avais, dis- je, la protection de mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l'intervention, ou tout au moins sans l'autorisation de la France, le stathouder ne veut pas prendre d'initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation au roi de France, qui m'a refuse. -- Le roi vous a refuse, Sire! -- Oh! pas lui: toute justice doit etre rendue a mon jeune frere Louis; mais M. de Mazarin. Athos se mordit les levres. -- Vous trouvez peut-etre que j'eusse du m'attendre a ce refus, dit le roi, qui avait remarque le mouvement. -- C'etait en effet ma pensee, Sire, repliqua respectueusement le comte, je connais cet Italien de longue main. -- Alors j'ai resolu de pousser la chose a bout et de savoir tout de suite le dernier mot de ma destinee; j'ai dit a mon frere Louis que, pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la fortune moi-meme en personne, comme j'ai deja fait, avec deux cents gentilshommes, s'il voulait me les donner, et un million, s'il voulait me le preter. -- Eh bien! Sire? -- Eh bien! monsieur, j'eprouve en ce moment quelque chose d'etrange, c'est la satisfaction du desespoir. Il y a dans certaines ames, et je viens de m'apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction reelle dans cette assurance que tout est perdu et que l'heure est enfin venue de succomber. -- Oh! j'espere, dit Athos, que Votre Majeste n'en est point encore arrivee a cette extremite. -- Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver l'espoir dans mon coeur, il faut que vous n'ayez pas bien compris ce que je viens de vous dire. Je suis venu a Blois, comte, pour demander a mon frere Louis l'aumone d'un million avec lequel j'avais l'esperance de retablir mes affaires, et mon frere Louis m'a refuse. Vous voyez donc bien que tout est perdu. -- Votre Majeste me permettra-t-elle de lui repondre par un avis contraire? -- Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, a ce point que je ne sache pas envisager ma position? -- Sire, j'ai toujours vu que c'etait dans les positions desesperees qu'eclatent tout a coup les grands revirements de fortune. -- Merci, comte, il est beau de retrouver des coeurs comme le votre, c'est-a-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie pour ne jamais desesperer d'une fortune royale, si bas qu'elle soit tombee. "Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remedes que l'on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guerir que les plaies guerissables, echouent contre la mort; Merci de votre perseverance a me consoler, comte; merci de votre souvenir devoue, mais je sais a quoi m'en tenir. "Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j'etais si bien convaincu, que je prenais la route de l'exil avec mon vieux Parry; je retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que m'offre la Hollande. La, croyez-moi, comte, tout sera bientot fini, et la mort viendra vite; elle est appelee si souvent par ce corps que ronge l'ame et par cette ame qui aspire aux cieux! -- Votre Majeste a une mere, une soeur, des freres; Votre Majeste est le chef de la famille, elle doit donc demander a Dieu une longue vie au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majeste est proscrite, fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux combats, aux dangers, aux affaires, et non pas au repos des cieux. -- Comte, dit Charles II avec un sourire d'indefinissable tristesse, avez-vous entendu dire jamais qu'un roi ait reconquis son royaume avec un serviteur de l'age de Parry et avec trois cents ecus que ce serviteur porte dans sa bourse! -- Non, Sire; mais j'ai entendu dire, et meme plus d'une fois, qu'un roi detrone reprit son royaume avec une volonte ferme, de la perseverance, des amis et un million de francs habilement employes. -- Mais vous ne m'avez donc pas compris? Ce million, je l'ai demande a mon frere Louis; qui me l'a refuse. -- Sire, dit Athos, Votre Majeste veut-elle m'accorder quelques minutes encore a ecouter attentivement ce qui me reste a lui dire? Charles II regarda fixement Athos. -- Volontiers, monsieur, dit-il. -- Alors je vais montrer le chemin a Votre Majeste, reprit le comte en se dirigeant vers la maison. Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir. -- Sire, dit-il, Votre Majeste m'a dit tout a l'heure qu'avec l'etat des choses en Angleterre un million lui suffirait pour reconquerir son royaume? -- Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne reussissais pas. -- Eh bien! Sire, que Votre Majeste, selon la promesse qu'elle m'a faite, veuille bien ecouter ce qui me reste a lui dire. Charles fit de la tete un signe d'assentiment Athos marcha droit a la porte, dont il ferma le verrou apres avoir regarde si personne n'ecoutait aux environs, et revint. -- Sire, dit-il, Votre Majeste a bien voulu se souvenir que j'avais prete assistance au tres noble et tres malheureux Charles Ier, lorsque ses bourreaux le conduisirent de Saint-James a White Hall. -- Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours. -- Sire, c'est une lugubre histoire a entendre pour un fils, qui sans doute se l'est deja fait raconter bien des fois; mais cependant je dois la redire a Votre Majeste sans en omettre un detail. -- Parlez, monsieur. -- Lorsque le roi votre pere monta sur l'echafaud, ou plutot passa de sa chambre a l'echafaud dresse hors de sa fenetre, tout avait ete pratique pour sa fuite. Le bourreau avait ete ecarte, un trou prepare sous le plancher de son appartement, enfin moi-meme j'etais sous la voute funebre que j'entendis tout a coup craquer sous ses pas. -- Parry m'a raconte ces terribles details, monsieur. Athos s'inclina et reprit: -- Voici ce qu'il n'a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s'est passe entre Dieu, votre pere et moi, et jamais la revelation n'en a ete faite, meme a mes plus chers amis: "-- Eloigne-toi, dit l'auguste patient au bourreau masque, ce n'est que pour un instant, et je sais que je t'appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu'a mon signal. Je veux faire librement ma priere. -- Pardon, dit Charles II en palissant; mais vous, comte, qui savez tant de details sur ce funeste evenement, de details qui, comme vous le disiez tout a l'heure, n'ont ete reveles a personne, savez-vous le nom de ce bourreau infernal, de ce lache, qui cacha son visage pour assassiner impunement un roi? Athos palit legerement. -- Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire. -- Et ce qu'il est devenu?... car personne en Angleterre n'a connu sa destinee. -- Il est mort. -- Mais pas mort dans son lit, pas mort d'une mort calme et douce, pas de la mort des honnetes gens? -- Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colere des hommes et la tempete de Dieu. Son corps perce d'un coup de poignard a roule dans les profondeurs de l'ocean. Dieu pardonne a son meurtrier! -- Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n'en voulait pas dire davantage. -- Le roi d'Angleterre, apres avoir, ainsi que j'ai dit, parle au bourreau voile, ajouta: "Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!" -- En effet, dit Charles d'une voix sourde, je sais que c'est le dernier mot prononce par mon malheureux pere. Mais dans quel but, pour qui? -- Pour le gentilhomme francais place sous son echafaud. -- Pour lors a vous, monsieur? -- Oui, Sire, et chacune des paroles qu'il a dites, a travers les planches de l'echafaud recouvertes d'un drap noir, retentissent encore a mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre. "-- Comte de La Fere, dit-il, etes-vous la? "-- Oui, Sire, repondis-je. "Alors le roi se pencha. Charles II, lui aussi, tout palpitant d'interet, tout brulant de douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une a une les premieres paroles que laisserait echapper le comte. Sa tete effleurait celle d'Athos. -- Alors, continua le comte, le roi se pencha. "-- Comte de La Fere, dit-il, je n'ai pu etre sauve par toi. Je ne devais pas l'etre. Maintenant, dusse-je commettre un sacrilege, je te dirai: "Oui, j'ai parle aux hommes; oui, j'ai parle a Dieu, et je te parle a toi le dernier. Pour soutenir une cause que j'ai crue sacree, j'ai perdu le trone de mes peres et diverti l'heritage de mes enfants." Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme devorante glissa entre ses doigts blancs et amaigris. "-- Un million en or me reste, continua le roi. Je l'ai enterre dans les caves du chateau de Newcastle au moment ou j'ai quitte cette ville. Charles releva sa tete avec une expression de joie douloureuse qui eut arrache des sanglots a quiconque connaissait cette immense infortune. -- Un million! murmura-t-il, oh! comte! "-- Cet argent, toi seul sais qu'il existe, fais-en usage quand tu croiras qu'il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aine. Et maintenant, comte de La Fere, dites-moi adieu! "-- Adieu, adieu Sire! m'ecriai-je. Charles II se leva et alla appuyer son front brulant a la fenetre. -- Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononca le mot "_Remember_!" adresse a moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu. Le roi ne put resister a son emotion. Athos vit le mouvement de ses deux epaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoque lui-meme par le flot de souvenirs amers qu'il venait de soulever sur cette tete royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenetre, devora ses larmes et revint s'asseoir aupres d'Athos. -- Sire, dit celui-ci, jusqu'aujourd'hui j'avais cru que l'heure n'etait pas encore venue d'employer cette derniere ressource, mais les yeux fixes sur l'Angleterre, je sentais qu'elle approchait. Demain j'allais m'informer en quel lieu du monde etait Votre Majeste, et j'allais aller a elle. Elle vient a moi, c'est une indication que Dieu est pour nous. -- Monsieur, dit Charles d'une voix encore etranglee par l'emotion, vous etes pour moi ce que serait un ange envoye par Dieu; vous etes mon sauveur suscite de la tombe par mon pere lui- meme; mais croyez-moi, depuis dix annees les guerres civiles ont passe sur mon pays, bouleversant les hommes, creusant le sol; il n'est probablement pas plus reste d'or dans les entrailles de ma terre que d'amour dans les coeurs de mes sujets. -- Sire, l'endroit ou Sa Majeste a enfoui le million est bien connu de moi, et nul, j'en suis bien certain, n'a pu le decouvrir. D'ailleurs le chateau de Newcastle est-il donc entierement ecroule; l'a-t-on demoli pierre a pierre et deracine du sol jusqu'a sa derniere fibre? -- Non, il est encore debout, mais en ce moment le general Monck l'occupe et y campe. Le seul endroit ou m'attend un secours, ou je possede une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis. -- Le general Monck, Sire, ne peut avoir decouvert le tresor dont je vous parle. -- Oui, mais dois-je aller me livrer a Monck pour le recouvrer, ce tresor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la destinee, puisqu'elle me terrasse a chaque fois que je me releve. Que faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a deja chasse une fois? -- Non, non, comte, acceptons ce dernier coup. -- Ce que Votre Majeste ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter, croyez-vous que moi je puisse y reussir? -- Vous, vous comte, vous iriez! -- Si cela plait a Votre Majeste, dit Athos en saluant le roi, oui, j'irai, Sire. -- Vous si heureux ici, comte! -- Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu'il me reste un devoir a accomplir, et c'est un devoir supreme que m'a legue le roi votre pere de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent. Ainsi, que Votre Majeste me fasse un signe, et je pars avec elle. -- Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute etiquette royale et se jetant au cou d'Athos, vous me prouvez qu'il y a un Dieu au ciel, et que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gemissent sur cette terre. Athos, tout emu de cet elan du jeune homme, le remercia avec un profond respect, et s'approchant de la fenetre: -- Grimaud, dit-il, mes chevaux. -- Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous etes, en verite, un homme merveilleux. -- Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus presse que le service de Votre Majeste. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c'est une habitude contractee depuis longtemps au service de la reine votre tante et au service du roi votre pere. Comment la perdrais-je precisement a l'heure ou il s'agit du service de Votre Majeste? -- Quel homme! murmura le roi. Puis, apres un instant de reflexion: -- Mais non, comte, je ne puis vous exposer a de pareilles privations. Je n'ai rien pour recompenser de pareils services. -- Bah! dit en riant Athos, Votre Majeste me raille, elle a un million. Ah! que ne suis je riche seulement de la moitie de cette somme, j'aurais deja leve un regiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore quelques rouleaux d'or et quelques diamants de famille. Votre Majeste, je l'espere, daignera partager avec un serviteur devoue. -- Avec un ami. Oui, comte, mais a condition qu'a son tour cet ami partagera avec moi plus tard. -- Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de l'or et des bijoux, voila maintenant que nous sommes trop riches. Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs. La joie fit affluer le sang aux joues pales de Charles II. Il vit s'avancer jusqu'au peristyle deux chevaux d'Athos, conduits par Grimaud, qui s'etait deja botte pour la route. -- Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde, je suis alle a Paris. Je vous confie la maison, Blaisois. Blaisois s'inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille. Chapitre XVII -- Ou l'on cherche Aramis, et ou l'on ne retrouve que Bazin Deux heures ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du maitre de la maison, lequel a la vue de Blaisois, avait pris le chemin de Paris, lorsqu'un cavalier monte sur un bon cheval pie s'arreta devant la grille, et, d'un hola! sonore, appela les palefreniers, qui faisaient encore cercle avec les jardiniers autour de Blaisois, historien ordinaire de la valetaille du chateau. Ce hola! connu sans doute de maitre Blaisois lui fit tourner la tete et il s'ecria: -- Monsieur d'Artagnan!... Courez vite, vous autres, lui ouvrir la porte! Un essaim de huit ardelions courut a la grille, qui fut ouverte comme si elle eut ete de plumes. Et chacun de se confondre en politesses, car on savait l'accueil que le maitre avait l'habitude de faire a cet ami, et toujours, pour ces sortes de remarques, il faut consulter le coup d'oeil du valet. -- Ah! dit avec un sourire tout agreable M. d'Artagnan qui se balancait sur l'etrier pour sauter a terre, ou est ce cher comte? -- Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel sera aussi celui de M. le comte notre maitre, lorsqu'il apprendra votre arrivee! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir il n'y a pas deux heures. D'Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu. -- Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur francais du monde; tu vas me donner une lecon de grammaire et de beau langage, tandis que j'attendrai le retour de ton maitre. -- Voila que c'est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous attendriez trop longtemps. -- Il ne reviendra pas aujourd'hui? -- Ni demain, monsieur, ni apres-demain. M. le comte est parti pour un voyage. -- Un voyage! dit d'Artagnan, c'est une fable que tu me contes. -- Monsieur, c'est la plus exacte verite. Monsieur m'a fait l'honneur de me recommander la maison, et il a ajoute de sa voix si pleine d'autorite et de douceur... c'est tout un pour moi: "Tu diras que je pars pour Paris." -- Eh bien! alors, s'ecria d'Artagnan, puisqu'il marche sur Paris, c'est tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par la, nigaud... Il a donc deux heures d'avance? -- Oui, monsieur. -- Je l'aurai bientot rattrape. Est-il seul? -- Non, monsieur. -- Qui donc est avec lui? -- Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et M. Grimaud. -- Tout cela ne courra pas si vite que moi... Je pars... -- Monsieur veut-il m'ecouter un instant, dit Blaisois, en appuyant doucement sur les renes du cheval. -- Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite; -- Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me parait etre un leurre. -- Oh! oh! dit d'Artagnan serieux, un leurre? -- Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas a Paris, j'en jurerais. -- Qui te fait croire? -- Ceci: M. Grimaud sait toujours ou va notre maitre, et il m'avait promis, la premiere fois qu'on irait a Paris, de prendre un peu d'argent que je fais passer a ma femme. -- Ah! tu as une femme? -- J'en avais une, elle etait de ce pays, mais Monsieur la trouvait bavarde, je l'ai envoyee a Paris: c'est incommode parfois, mais bien agreable en d'autres moments. -- Je comprends, mais acheve: tu ne crois pas que le comte aille a Paris? -- Non, monsieur, car alors Grimaud eut manque a sa parole, il se fut parjure, ce qui est impossible. -- Ce qui est impossible, repeta d'Artagnan tout a fait reveur, parce qu'il etait tout a fait convaincu. Allons, mon brave Blaisois, merci. Blaisois s'inclina. -- Voyons, tu sais que je ne suis pas curieux... J'ai absolument affaire a ton maitre... ne peux-tu... par un petit bout de mot... toi qui parles si bien, me faire comprendre... Une syllabe, seulement... je devinerai le reste. -- Sur ma parole, monsieur, je ne le pourrais... J'ignore absolument le but du voyage de Monsieur... Quant a ecouter aux portes, cela m'est antipathique, et d'ailleurs, c'est defendu ici. -- Mon cher, dit d'Artagnan, voila un mauvais commencement pour moi. N'importe, tu sais l'epoque du retour du comte au moins? -- Aussi peu, monsieur, que sa destination. -- Allons, Blaisois, allons, cherche. -- Monsieur doute de ma sincerite! Ah! Monsieur me chagrine bien sensiblement! -- Que le diable emporte sa langue doree! grommela d'Artagnan. Qu'un rustaud vaut mieux avec une parole!... Adieu! -- Monsieur, j'ai l'honneur de vous presenter mes respects. "Cuistre! se dit d'Artagnan. Le drole est insupportable." Il donna un dernier coup d'oeil a la maison, fit tourner son cheval, et partit comme un homme qui n'a rien dans l'esprit de facheux ou d'embarrasse. Quand il fut au bout du mur et hors de toute vue: -- Voyons, dit-il en respirant brusquement, Athos etait-il chez lui?... Non. Tous ces faineants qui se croisaient les bras dans la cour eussent ete en nage si le maitre avait pu les voir. Athos en voyage?... c'est incomprehensible. "Ah bah! celui-la est mysterieux en diable... Et puis, non, ce n'est pas l'homme qu'il me fallait. J'ai besoin d'un esprit ruse, patient. Mon affaire est a Melun, dans certain presbytere de ma connaissance. Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons, il fait beau et je suis libre. Avalons la distance. Et il mit son cheval au trot, s'orientant vers Paris. Le quatrieme jour, il descendait a Melun, selon son desir. D'Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander a personne le chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de details, a moins d'erreur tres grave, il s'en fiait a sa perspicacite jamais en defaut, a une experience de trente ans, et a une grande habitude de lire sur les physionomies des maisons comme sur celles des hommes. A Melun, d'Artagnan trouva tout de suite le presbytere, charmante maison aux enduits de platre sur de la brique rouge, avec des vignes vierges qui grimpaient le long des gouttieres, et une croix de pierre sculptee qui surmontait le pignon du toit. De la salle basse de cette maison un bruit, ou plutot un fouillis de voix, s'echappait comme un gazouillement d'oisillons quand la nichee vient d'eclore sous le duvet. Une de ces voix epelait distinctement les lettres de l'alphabet. Une voix grasse et flutee tout a la fois sermonnait les bavards et corrigeait les fautes du lecteur. D'Artagnan reconnut cette voix, et comme la fenetre de la salle basse etait ouverte, il se pencha tout a cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne, et cria: -- Bazin, mon cher Bazin, bonjour! Un homme court, gros, a la figure plate, au crane orne d'une couronne de cheveux gris coupes court simulant la tonsure, et recouvert d'une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu'il entendit d'Artagnan. Ce n'est pas se leva qu'il aurait fallu dire, c'est bondit. Bazin bondit en effet et entraina sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementees que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. Bazin fit plus que bondir, il laissa tomber l'alphabet qu'il tenait et sa ferule. -- Vous! dit-il, vous, monsieur d'Artagnan! -- Oui, moi. Ou est Aramis... non pas, M. le chevalier d'Herblay... non, je me trompe encore, M. Le vicaire general? -- Ah! monsieur, dit Bazin avec dignite, Monseigneur est en son diocese. -- Plait-il? fit d'Artagnan. Bazin repeta sa phrase. -- Ah ca! mais, Aramis a un diocese? -- Oui, monsieur. Pourquoi pas? -- Il est donc eveque? -- Mais d'ou sortez-vous donc, dit Bazin assez irreverencieusement, que vous ignoriez cela? -- Mon cher Bazin, nous autres paiens, nous autres gens d'epee, nous savons bien qu'un homme est colonel, ou mestre de camp, ou marechal de France; mais qu'il soit eveque, archeveque ou pape... diable m'emporte! si la nouvelle nous en arrive avant que les trois quarts de la terre en aient fait leur profit. -- Chut! chut! dit Bazin avec de gros yeux, n'allez pas me gater ces enfants, a qui je tache d'inculquer de si bons principes. Les enfants avaient en effet tourne autour de d'Artagnan, dont ils admiraient le cheval, la grande epee, les eperons et l'air martial. Ils admiraient surtout sa grosse voix; en sorte que, lorsqu'il accentua son juron, toute l'ecole s'ecria: "Diable m'emporte!" avec un bruit effroyable de rires, de joies et de trepignements qui combla d'aise le mousquetaire et fit perdre la tete au vieux pedagogue. -- La! dit-il, taisez-vous donc, marmailles!... La... vous voila arrive, monsieur d'Artagnan, et tous mes bons principes s'envolent... Enfin, avec vous, comme d'habitude, le desordre ici... Babel est retrouvee!... Ah! bon Dieu! ah! les enrages! Et le digne Bazin appliquait a droite et a gauche des horions qui redoublaient les cris de ses ecoliers en les faisant changer de nature. -- Au moins, dit-il, vous ne debaucherez plus personne ici. -- Tu crois? dit d'Artagnan avec un sourire qui fit passer un frisson sur les epaules de Bazin. -- Il en est capable, murmura-t-il. -- Ou est le diocese de ton maitre? -- Mgr Rene est eveque de Vannes. -- Qui donc l'a fait nommer? -- Mais M. le surintendant, notre voisin. -- Quoi! M. Fouquet? -- Sans doute. -- Aramis est donc bien avec lui? -- Monseigneur prechait tous les dimanches chez M. le surintendant, a Vaux; puis ils chassaient ensemble. -- Ah! -- Et Monseigneur travaillait souvent ses homelies... non, je veux dire ses sermons, avec M. le surintendant. -- Bah! il preche donc en vers, ce digne eveque? -- Monsieur, ne plaisantez pas des choses religieuses, pour l'amour de Dieu! -- La, Bazin, la! en sorte qu'Aramis est a Vannes? -- A Vannes, en Bretagne. -- Tu es un sournois, Bazin, ce n'est pas vrai. -- Monsieur, voyez, les appartements du presbytere sont vides. "Il a raison", se dit d'Artagnan en considerant la maison dont l'aspect annoncait la solitude. -- Mais Monseigneur a du vous ecrire sa promotion. -- De quand date-t-elle? -- D'un mois. -- Oh! alors, il n'y a pas de temps perdu. Aramis ne peut avoir eu encore besoin de moi. Mais voyons, Bazin, pourquoi ne suis-tu pas ton pasteur? -- Monsieur, je ne puis, j'ai des occupations. -- Ton alphabet? -- Et mes penitents. -- Quoi! tu confesses? tu es donc pretre? -- C'est tout comme. J'ai tant de vocation! -- Mais les ordres? -- Oh! dit Bazin avec aplomb, maintenant que Monseigneur est eveque, j'aurai promptement mes ordres ou tout au moins mes dispenses. Et il se frotta les mains. "Decidement, se dit d'Artagnan, il n'y a pas a deraciner ces gens- la." -- Fais-moi servir, Bazin. -- Avec empressement, monsieur. -- Un poulet, un bouillon et une bouteille de vin. -- C'est aujourd'hui samedi, jour maigre, dit Bazin. -- J'ai une dispense, dit d'Artagnan. Bazin le regarda d'un air soupconneux. -- Ah ca! maitre cafard, pour qui me prends-tu? dit le mousquetaire; si toi, qui es le valet, tu esperes des dispenses pour commettre des crimes, je n'aurai pas, moi, l'ami de ton eveque, une dispense pour faire gras selon le voeu de mon estomac? Bazin, sois aimable avec moi, ou, de par Dieu! je me plains au roi, et tu ne confesseras jamais. Or, tu sais que la nomination des eveques est au roi, je suis le plus fort. Bazin sourit hypocritement. -- Oh! nous avons M. le surintendant, nous autres, dit-il. -- Et tu te moques du roi, alors? Bazin ne repliqua rien, son sourire etait assez eloquent. -- Mon souper, dit d'Artagnan, voila qu'il s'en va vers sept heures. Bazin se retourna et commanda au plus age de ses ecoliers d'avertir la cuisiniere. Cependant d'Artagnan regardait le presbytere. -- Peuh! dit-il dedaigneusement, Monseigneur logeait assez mal Sa Grandeur ici. -- Nous avons le chateau de Vaux, dit Bazin. -- Qui vaut peut-etre le Louvre? repliqua d'Artagnan en goguenardant. -- Qui vaut mieux, repliqua Bazin du plus grand sang-froid du monde. -- Ah! fit d'Artagnan. Peut-etre allait-il prolonger la discussion et soutenir la suprematie du Louvre; mais le lieutenant s'etait apercu que son cheval etait demeure attache aux barreaux d'une porte. -- Diable! dit-il, fais donc soigner mon cheval. Ton maitre l'eveque n'en a pas comme celui-la dans ses ecuries. Bazin donna un coup d'oeil oblique au cheval et repondit: -- M. le surintendant en a donne quatre de ses ecuries, et un seul de ces quatre en vaut quatre comme le votre. Le sang monta au visage de d'Artagnan. La main lui demangeait, et il contemplait sur la tete de Bazin la place ou son poing allait tomber. Mais cet eclair passa. La reflexion vint, et d'Artagnan se contenta de dire: -- Diable! diable! j'ai bien fait de quitter le service du roi. Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a- t-il de mousquetaires? -- Il aura tous ceux du royaume avec son argent, repliqua Bazin en fermant son livre et en congediant les enfants a grands coups de ferule. -- Diable! diable! dit une derniere fois d'Artagnan. Et comme on lui annoncait qu'il etait servi, il suivit la cuisiniere qui l'introduisit dans la salle a manger, ou le souper l'attendait. D'Artagnan se mit a table et attaqua bravement le poulet. -- Il me parait, dit d'Artagnan en mordant a belles dents dans la volaille qu'on lui avait servie et qu'on avait visiblement oublie d'engraisser, il me parait que j'ai eu tort de ne pas aller chercher tout de suite du service chez ce maitre-la. "C'est un puissant seigneur, a ce qu'il parait, que ce surintendant. En verite, nous ne savons rien, nous autres a la cour, et les rayons du soleil nous empechent de voir les grosses etoiles, qui sont aussi des soleils, un peu plus eloignes de notre terre, voila tout. Comme d'Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par systeme, a faire causer les gens sur les choses qui l'interessaient, il s'escrima de son mieux sur maitre Bazin; mais ce fut en pure perte: hormis l'eloge fatigant et hyperbolique de M. le surintendant des finances, Bazin, qui, de son cote, se tenait sur ses gardes, ne livra absolument rien que des platitudes a la curiosite de d'Artagnan, ce qui fit que d'Artagnan, d'assez mauvaise humeur, demanda a aller se coucher aussitot que son repas fut fini. D'Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez mediocre, ou il trouva un assez mauvais lit; mais d'Artagnan n'etait pas difficile. On lui avait dit qu'Aramis avait emporte les clefs de son appartement particulier, et comme il savait qu'Aramis etait un homme d'ordre et avait generalement beaucoup de choses a cacher dans son appartement, cela ne l'avait nullement etonne. Il avait donc, quoiqu'il eut paru comparativement plus dur, attaque le lit aussi bravement qu'il avait attaque le poulet, et comme il avait aussi bon sommeil que bon appetit, il n'avait guere mis plus de temps a s'endormir qu'il n'en avait mis a sucer le dernier os de son roti. Depuis qu'il n'etait plus au service de personne, d'Artagnan s'etait promis d'avoir le sommeil aussi dur qu'il l'avait leger autrefois; mais de si bonne foi que d'Artagnan se fut fait cette promesse, et quelque desir qu'il eut de se la tenir religieusement, il fut reveille au milieu de la nuit par un grand bruit de carrosses et de laquais a cheval. Une illumination soudaine embrasa les murs de sa chambre; il sauta hors de son lit tout en chemise et courut a la fenetre. "Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant les yeux, car en verite voila une suite qui ne peut appartenir qu'a une personne royale." -- Vive M. le surintendant! cria ou plutot vocifera a une fenetre du rez-de-chaussee une voix qu'il reconnut pour celle de Bazin, lequel, tout en criant, agitait un mouchoir d'une main et tenait une grosse chandelle de l'autre. D'Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme humaine qui se penchait a la portiere du principal carrosse; en meme temps de longs eclats de rire, suscites sans doute par l'etrange figure de Bazin, et qui sortaient du meme carrosse, laissaient comme une trainee de joie sur le passage du rapide cortege. -- J'aurais bien du voir, dit d'Artagnan, que ce n'etait pas le roi; on ne rit pas de si bon coeur quand le roi passe. He! Bazin! cria-t-il a son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la fenetre pour suivre plus longtemps le carrosse des yeux, he! qu'est-ce que cela? -- C'est M. Fouquet, dit Bazin d'un air de protection. -- Et tous ces gens? -- C'est la cour de M. Fouquet. -- Oh! oh! dit d'Artagnan, que dirait M. de Mazarin s'il entendait cela? Et il se recoucha tout reveur en se demandant comment il se faisait qu'Aramis fut toujours protege par le plus puissant du royaume. "Serait-ce qu'il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que lui? Bah!" C'etait le mot concluant a l'aide duquel d'Artagnan devenu sage terminait maintenant chaque pensee et chaque periode de son style. Autrefois, il disait "Mordioux!" ce qui etait un coup d'eperon. Mais maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah! philosophique qui sert de bride a toutes les passions. Chapitre XVIII -- Ou d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que Mousqueton Lorsque d'Artagnan se fut bien convaincu que l'absence de M. le vicaire general d'Herblay etait reelle, et que son ami n'etait point trouvable a Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans regret, donna un coup d'oeil sournois au magnifique chateau de Vaux, qui commencait a briller de cette splendeur qui fit sa ruine, et pincant ses levres comme un homme plein de defiance et de soupcons, il piqua son cheval pie en disant: -- Allons, allons, c'est encore a Pierrefonds que je trouverai le meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n'ai besoin que de cela, puisque moi j'ai l'idee. Nous ferons grace a nos lecteurs des incidents prosaiques du voyage de d'Artagnan, qui toucha barre a Pierrefonds dans la matinee du troisieme jour. D'Artagnan arrivait par Nanteuil-le- Haudouin et Crepy. De loin, il apercut le chateau de Louis d'Orleans, lequel, devenu domaine de la Couronne, etait garde par un vieux concierge. C'etait un de ces manoirs merveilleux du Moyen Age, aux murailles epaisses de vingt pieds, aux tours hautes de cent. D'Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et descendit dans la vallee. De loin il dominait le chateau de Porthos, situe sur les rives d'un vaste etang et attenant a une magnifique foret. C'est le meme que nous avons deja eu l'honneur de decrire a nos lecteurs; nous nous contenterons donc de l'indiquer. La premiere chose qu'apercut d'Artagnan apres les beaux arbres, apres le soleil de mai dorant les coteaux verts, apres les longues futaies de bois empanachees qui s'etendent vers Compiegne, ce fut une grande boite roulante, poussee par deux laquais et trainee par deux autres. Dans cette boite il y avait une enorme chose vert et or qui arpentait, trainee et poussee, les allees riantes du parc. Cette chose, de loin, etait indetaillable et ne signifiait absolument rien; de plus pres, c'etait un tonneau affuble de drap vert galonne; de plus pres encore, c'etait un homme ou plutot un poussah dont l'extremite inferieure, se repandant dans la boite, en remplissait le contenu; de plus pres encore, cet homme, c'etait Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux et rouge de visage comme Polichinelle. -- Eh pardieu! s'ecria d'Artagnan, c'est ce cher M. Mousqueton! -- Ah!... cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c'est M. d'Artagnan!... Arretez, coquins! Ces derniers mots s'adressaient aux laquais qui le poussaient et qui le tiraient. La boite s'arreta, et les quatre laquais, avec une precision toute militaire, oterent a la fois leurs chapeaux galonnes et se rangerent derriere la boite. -- Oh! monsieur d'Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le voyez. -- Dame! mon cher Mousqueton, c'est l'age. -- Non, monsieur, ce n'est pas l'age: ce sont les infirmites, les chagrins. -- Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d'Artagnan en faisant le tour de la boite; etes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous vous portez comme un chene de trois cents ans. -- Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidele serviteur. -- Comment, les jambes? -- Oui, elles ne veulent plus me porter. -- Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton, a ce qu'il me parait. -- Helas! oui, elles n'ont rien a me reprocher sous ce rapport-la, dit Mousqueton avec un soupir; j'ai toujours fait tout ce que j'ai pu pour mon corps; je ne suis pas egoiste. Et Mousqueton soupira de nouveau. "Est-ce que Mousqueton veut aussi etre baron, qu'il soupire de la sorte?" pensa d'Artagnan. -- Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s'arrachant a une reverie penible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez pense a lui. -- Bon Porthos, s'ecria d'Artagnan; je brule de l'embrasser! -- Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui ecrirai bien certainement, monsieur. -- Comment, s'ecria d'Artagnan, tu le lui ecriras? -- Aujourd'hui meme, sans retard. -- Il n'est donc pas ici? -- Mais, non, monsieur. -- Mais est-il pres? est-il loin? -- Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton. -- Mordioux! s'ecria le mousquetaire en frappant du pied, je joue de malheur! Porthos si casanier! -- Monsieur, il n'y a pas d'homme plus sedentaire que Monseigneur. Mais... -- Mais quoi? -- Quand un ami vous presse... -- Un ami? -- Eh! sans doute; ce digne M. d'Herblay. -- C'est Aramis qui a presse Porthos? -- Voici comment la chose s'est passee, monsieur d'Artagnan. M. d'Herblay a ecrit a Monseigneur... -- Vraiment? -- Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu'elle a mis ici tout a feu et a sang! -- Conte-moi cela, cher ami, dit d'Artagnan, mais renvoie un peu ces messieurs, d'abord. Mousqueton poussa un "Au large, faquins!" avec des poumons si puissants, qu'il eut suffi du souffle sans les paroles pour faire evaporer les quatre laquais. D'Artagnan s'assit sur le brancard de la boite et ouvrit ses oreilles. -- Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc recu une lettre de M. le vicaire general d'Herblay, voici huit ou neuf jours; c'etait le jour des plaisirs... champetres; oui, mercredi par consequent. -- Comment cela! dit d'Artagnan; le jour des plaisirs champetres? -- Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs a prendre dans ce delicieux pays que nous en etions encombres; si bien que force a ete pour nous d'en regler la distribution. -- Comme je reconnais bien l'ordre de Porthos! Ce n'est pas a moi que cette idee serait venue. Il est vrai que je ne suis pas encombre de plaisirs, moi. -- Nous l'etions, nous, dit Mousqueton. -- Et comment avez-vous regle cela, voyons? demanda d'Artagnan. -- C'est un peu long, monsieur. -- N'importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien, mon cher Mousqueton, que c'est vraiment plaisir de vous entendre. -- Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui provenait evidemment de la justice qui lui etait rendue, il est vrai que j'ai fait de grands progres dans la compagnie de Monseigneur. -- J'attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec impatience; je veux savoir si je suis arrive dans un bon jour. -- Oh! monsieur d'Artagnan, dit melancoliquement Mousqueton, depuis que Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envoles! -- Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs. -- Par quel jour voulez-vous que nous commencions? -- Eh pardieu! commencez par le dimanche, c'est le jour du Seigneur. -- Le dimanche, monsieur? -- Oui. -- Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va a la messe, rend le pain benit, se fait faire des discours et des instructions par son aumonier ordinaire. Ce n'est pas fort amusant, mais nous attendons un carme de Paris qui desservira notre aumonerie et qui parle fort bien, a ce que l'on assure; cela nous eveillera, car l'aumonier actuel nous endort toujours. Donc le dimanche, plaisirs religieux. Le lundi, plaisirs mondains. -- Ah! ah! dit d'Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton? Voyons un peu les plaisirs mondains, voyons. -- Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons, nous rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des bouts rimes, enfin on brule un peu d'encens en l'honneur des dames. -- Peste! c'est du supreme galant, dit le mousquetaire, qui eut besoin d'appeler a son aide toute la vigueur de ses muscles mastoides pour comprimer une enorme envie de rire. -- Mardi, plaisirs savants. -- Ah! bon! dit d'Artagnan, lesquels? Detaille-nous un peu cela, mon cher Mousqueton. -- Monseigneur a achete une sphere que je vous montrerai, elle remplit tout le perimetre de la grosse tour, moins une galerie qu'il a fait faire au-dessus de la sphere; il y a des petites ficelles et des fils de laiton apres lesquels sont accroches le soleil et la lune. Cela tourne; c'est fort beau. Monseigneur me montre les mers et terres lointaines; nous nous promettons de ne jamais y aller. C'est plein d'interet. -- Plein d'interet, c'est le mot, repeta d'Artagnan. Et le mercredi? -- Plaisirs champetres, j'ai deja eu l'honneur de vous le dire, monsieur le chevalier: nous regardons les moutons et les chevres de Monseigneur; nous faisons danser les bergeres avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu'il est ecrit dans un livre que Monseigneur possede en sa bibliotheque et qu'on appelle Bergeries. L'auteur est mort, voila un mois a peine. -- M. Racan, peut-etre? fit d'Artagnan. -- C'est cela, M. Racan. Mais ce n'est pas le tout. Nous pechons a la ligne dans le petit canal, apres quoi nous dinons couronnes de fleurs. Voila pour le mercredi. -- Peste! dit d'Artagnan, il n'est pas mal partage, le mercredi. Et le jeudi? que peut-il rester a ce pauvre jeudi? -- Il n'est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant. Jeudi, plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c'est superbe! Nous faisons venir tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les faisons jeter le disque, lutter, courir. Monseigneur jette le disque comme personne. Et lorsqu'il applique un coup de poing, oh! quel malheur! -- Comment, quel malheur! -- Oui, monsieur, on a ete oblige de renoncer au ceste. Il cassait les tetes, brisait les machoires, enfoncait les poitrines. C'est un jeu charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui. -- Ainsi, le poignet... -- Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu quant aux jambes, il l'avoue lui-meme; mais cela s'est refugie dans les bras, de sorte que... -- De sorte qu'il assomme les boeufs comme autrefois. -- Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernierement, apres avoir soupe chez un de ses fermiers, vous savez combien Monseigneur est populaire et bon, apres souper il fait cette plaisanterie de donner un coup de poing dans le mur, le mur s'ecroule, le toit glisse, et il y a trois hommes d'etouffes et une vieille femme. -- Bon Dieu! Mousqueton, et ton maitre? -- Oh! Monseigneur! il a eu la tete un peu ecorchee. Nous lui avons bassine les chairs avec une eau que les religieuses nous donnent. Mais rien au poing. -- Rien? -- Rien, monsieur. -- Foin des plaisirs olympiques! ils doivent couter trop cher, car enfin les veuves et les orphelins... -- On leur fait des pensions, monsieur, un dixieme du revenu de Monseigneur est affecte a cela. -- Passons au vendredi, dit d'Artagnan. -- Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels: nous meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les statues de Monseigneur, nous ecrivons meme et nous tracons des plans; enfin, nous tirons les canons de Monseigneur. -- Vous tracez des plans, vous tirez les canons... -- Oui, monsieur. -- Mon ami, dit d'Artagnan, M. du Vallon possede en verite l'esprit le plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais il y a une sorte de plaisirs que vous avez oublies, ce me semble. -- Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxiete. -- Les plaisirs materiels. Mousqueton rougit. -- Qu'entendez-vous par la, monsieur? dit-il en baissant les yeux. -- J'entends la table, le bon vin, la soiree occupee aux evolutions de la bouteille. -- Ah! monsieur, ces plaisirs-la ne comptent point, nous les pratiquons tous les jours. -- Mon brave Mousqueton, reprit d'Artagnan, pardonne-moi, mais j'ai ete tellement absorbe par ton recit plein de charmes, que j'ai oublie le principal point de notre conversation, c'est a savoir ce que M. le vicaire general d'Herblay a pu ecrire a ton maitre. -- C'est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entiere. -- J'ecoute, mon cher Mousqueton. -- Mercredi... -- Jour des plaisirs champetres? -- Oui. Une lettre arrive; il la recoit de mes mains. J'avais reconnu l'ecriture. -- Eh bien? -- Monseigneur la lit et s'ecrie: "Vite, mes chevaux! mes armes!" -- Ah! mon Dieu! dit d'Artagnan, c'etait encore quelque duel! -- Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: "Cher Porthos, en route si vous voulez arriver avant l'equinoxe. Je vous attends." -- Mordioux! fit d'Artagnan reveur, c'etait presse a ce qu'il parait. -- Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que Monseigneur est parti le jour meme avec son secretaire pour tacher d'arriver a temps. -- Et sera-t-il arrive a temps? -- Je l'espere. Monseigneur qui est haut a la main, comme vous le savez, monsieur, repetait sans cesse: "Tonne Dieu! qu'est-ce encore que cela, l'equinoxe? N'importe, il faudra que le drole soit bien monte, s'il arrivait avant moi." -- Et tu crois que Porthos sera arrive le premier? demanda d'Artagnan. -- J'en suis sur. Cet equinoxe, si riche qu'il soit, n'a certes pas des chevaux comme Monseigneur! D'Artagnan contint son envie de rire, parce que la brievete de la lettre d'Aramis lui donnait fort a penser. Il suivit Mousqueton, ou plutot le chariot de Mousqueton, jusqu'au chateau; il s'assit a une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme a un roi, mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidele serviteur pleurait a volonte, c'etait tout. D'Artagnan, apres une nuit passee sur un excellent lit, reva beaucoup au sens de la lettre d'Aramis, s'inquieta des rapports de l'equinoxe avec les affaires de Porthos, puis n'y comprenant rien, sinon qu'il s'agissait de quelque amourette de l'eveque pour laquelle il etait necessaire que les jours fussent egaux aux nuits, d'Artagnan quitta Pierrefonds comme il avait quitte Melun, comme il avait quitte le chateau du comte de La Fere. Ce ne fut cependant pas sans une melancolie qui pouvait a bon droit passer pour une des plus sombres humeurs de d'Artagnan. La tete baissee, l'oeil fixe, il laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et se disait, dans cette vague reverie qui monte parfois a la plus sublime eloquence; "Plus d'amis, plus d'avenir, plus rien! mes forces sont brisees, comme le faisceau de notre amitie passee. Oh! la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crepe funebre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son epaule et le porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort." Un frisson serra le coeur du Gascon, si brave et si fort contre tous les malheurs de la vie, et pendant quelques moments les nuages lui parurent noirs, la terre glissante et glaiseuse comme celle des cimetieres. -- Ou vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout seul, sans famille, sans amis... Bah! s'ecria-t-il tout a coup. Et il piqua des deux sa monture, qui, n'ayant rien trouve de melancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la permission pour montrer sa gaiete par un temps de galop qui absorba deux lieues. "A Paris!" se dit d'Artagnan. Et le lendemain il descendit a Paris. Il avait mis dix jours a faire ce voyage. Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire a Paris Le lieutenant mit pied a terre devant une boutique de la rue des Lombards, a l'enseigne du Pilon-d'Or. Un homme de bonne mine, portant un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie. -- Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c'est vous! -- Bonjour, Planchet! repondit d'Artagnan en faisant le gros dos pour entrer dans la boutique. -- Vite, quelqu'un, cria Planchet, pour le cheval de M. d'Artagnan, quelqu'un pour sa chambre, quelqu'un pour son souper! -- Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d'Artagnan aux garcons empresses. -- Vous permettez que j'expedie ce cafe, cette melasse et ces raisins cuits? dit Planchet, ils sont destines a l'office de M. le surintendant. -- Expedie, expedie. -- C'est l'affaire d'un moment, puis nous souperons. -- Fais que nous soupions seuls, dit d'Artagnan, j'ai a te parler. Planchet regarda son ancien maitre d'une facon significative. -- Oh! tranquillise-toi, ce n'est rien que d'agreable, dit d'Artagnan. -- Tant mieux! tant mieux!... Et Planchet respira, tandis que d'Artagnan s'asseyait fort simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des localites. La boutique etait bien garnie; on respirait la un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pile qui fit eternuer d'Artagnan. Les garcons, heureux d'etre aux cotes d'un homme de guerre aussi renomme qu'un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent a travailler avec un enthousiasme qui tenait du delire, et a servir les pratiques avec une precipitation dedaigneuse que plus d'un remarqua. Planchet encaissait l'argent et faisait ses comptes entrecoupes de politesses a l'adresse de son ancien maitre. Planchet avait avec ses clients la parole breve et la familiarite hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n'attend personne. D'Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous analyserons plus tard. Il vit peu a peu la nuit venir; et enfin, Planchet le conduisit dans une chambre du premier etage, ou, parmi les ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux convives. D'Artagnan profita d'un moment de repit pour considerer la figure de Planchet, qu'il n'avait pas vu depuis un an. L'intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n'etait pas boursoufle. Son regard brillant jouait encore avec facilite dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les saillies caracteristiques du visage humain, n'avait encore touche ni a ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidite, ni a son menton aigu, indice de finesse et de perseverance. Planchet tronait avec autant de majeste dans sa salle a manger que dans sa boutique. Il offrit a son maitre un repas frugal, mais tout parisien: le roti cuit au four du boulanger, avec les legumes, la salade, et le dessert emprunte a la boutique meme. D'Artagnan trouva bon que l'epicier eut tire de derriere les fagots une bouteille de ce vin d'Anjou qui, durant toute la vie de d'Artagnan, avait ete son vin de predilection. -- Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie, c'etait moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j'ai le bonheur que vous buviez le mien. -- Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j'espere, car a present me voila libre. -- Libre! Vous avez conge, monsieur? -- Illimite! -- Vous quittez le service? dit Planchet stupefait. -- Oui, je me repose. -- Et le roi? s'ecria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi put se passer des services d'un homme tel que d'Artagnan. -- Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien soupe, tu es en veine de saillies, tu m'excites a te faire des confidences, ouvre donc tes oreilles. -- J'ouvre. Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, decoiffa une bouteille de vin blanc. -- Laisse-moi ma raison seulement. -- Oh! quand vous perdrez la tete, vous, monsieur... -- Maintenant, ma tete est a moi, et je pretends la menager plus que jamais. D'abord causons finances... Comment se porte notre argent? -- A merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j'ai recues de vous sont placees toujours dans mon commerce, ou elles rapportent neuf pour cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous. -- Et tu es toujours content? -- Enchante. Vous m'en apportez d'autres? -- Mieux que cela... Mais en as-tu besoin? -- Oh! que non pas. Chacun m'en veut confier a present. J'etends mes affaires. -- C'etait ton projet. -- Je fais un jeu de banque... J'achete les marchandises de mes confreres necessiteux, je prete de l'argent a ceux qui sont genes pour les remboursements. -- Sans usure?... -- Oh! monsieur, la semaine passee j'ai eu deux rendez-vous au boulevard pour ce mot que vous venez de prononcer. -- Comment! -- Vous allez comprendre: il s'agissait d'un pret... L'emprunteur me donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si le remboursement n'avait pas lieu a une epoque fixe. Je prete mille livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres. Il l'apprend et reclame cent ecus. Ma foi, j'ai refuse... pretendant que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m'a dit que je faisais de l'usure. Je l'ai prie de me repeter cela derriere le boulevard. C'est un ancien garde, il est venu; je lui ai passe votre epee au travers de la cuisse gauche. -- Tudieu! quelle banque tu fais! dit d'Artagnan. -- Au-dessus de treize pour cent je me bats, repliqua Planchet; voila mon caractere. -- Ne prends que douze, dit d'Artagnan, et appelle le reste prime et courtage. -- Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire? -- Ah! Planchet, c'est bien long et bien difficile a dire. -- Dites toujours. D'Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrasse de sa confidence et defiant du confident. -- C'est un placement? demanda Planchet. -- Mais, oui. -- D'un beau produit? -- D'un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet. Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur. -- Est-ce Dieu possible! -- Je crois qu'il y aura plus, dit froidement d'Artagnan, mais enfin j'aime mieux dire moins. -- Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c'est magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d'argent? -- Vingt mille livres chacun, Planchet. -- C'est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps? -- Pour un mois. -- Et cela nous donnera? -- Cinquante mille livres chacun; compte. -- C'est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme celui-la? -- Je crois en effet qu'il se faudra battre pas mal, dit d'Artagnan avec la meme tranquillite; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et je prends les coups pour moi seul. -- Monsieur, je ne souffrirai pas... -- Planchet, tu ne peux en etre, il te faudrait quitter ton commerce. -- L'affaire ne se fait pas a Paris? -- Non. -- Ah! a l'etranger? -- En Angleterre. -- Pays de speculation, c'est vrai, dit Planchet... pays que je connais beaucoup... Quelle sorte d'affaire, monsieur, sans trop de curiosite? -- Planchet, c'est une restauration. -- De monuments? -- Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall. -- C'est important... Et en un mois vous croyez?... -- Je m'en charge. -- Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en melez... -- Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je te consulterai volontiers. -- C'est beaucoup d'honneur... mais je m'entends mal a l'architecture. -- Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi bon que moi pour ce dont il s'agit. -- Merci... -- J'avais, je te l'avoue, ete tente d'offrir la chose a ces Messieurs, mais ils sont absents de leurs maisons... C'est facheux, je n'en connais pas de plus hardis ni de plus adroits. -- Ah ca! il parait qu'il y aura concurrence et que l'entreprise sera disputee? -- Oh! oui, Planchet, oui... -- Je brule d'avoir des details, monsieur. -- En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes. -- Oui, monsieur. Et Planchet s'enferma d'un triple tour. -- Bien, maintenant, approche-toi de moi. Planchet obeit. -- Et ouvre la fenetre, parce que le bruit des passants et des chariots rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre. Planchet ouvrit la fenetre comme on le lui avait prescrit, et la bouffee de tumulte qui s'engouffra dans la chambre, cris, roues, aboiements et pas, assourdit d'Artagnan lui-meme, selon qu'il l'avait desire. Ce fut alors qu'il but un verre de vin blanc et qu'il commenca en ces termes: -- Planchet, j'ai une idee. -- Ah! monsieur, je vous reconnais bien la, repondit l'epicier, pantelant d'emotion. Chapitre XX -- De la societe qui se forme rue des Lombards a l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idee de M. d'Artagnan Apres un instant de silence, pendant lequel d'Artagnan parut recueillir non pas une idee, mais toutes ses idees: -- Il n'est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n'aies entendu parler de Sa Majeste Charles Ier, roi d'Angleterre? -- Helas! oui, monsieur, puisque vous avez quitte la France pour lui porter secours; que malgre ce secours il est tombe et a failli vous entrainer dans sa chute. -- Precisement; je vois que tu as bonne memoire, Planchet. -- Peste! monsieur, l'etonnant serait que je l'eusse perdue, cette memoire, si mauvaise qu'elle fut. Quand on a entendu Grimaud qui, vous le savez, ne raconte guere, raconter comment est tombee la tete du roi Charles, comment vous avez voyage la moitie d'une nuit dans un batiment mine, et vu revenir sur l'eau ce bon M. Mordaunt avec certain poignard a manche dore dans la poitrine, on n'oublie pas ces choses-la. -- Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet. -- Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n'ont pas entendu Grimaud les raconter. -- Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je n'aurai besoin de te rappeler qu'une chose, c'est que le roi Charles Ier avait un fils. -- Il en avait meme deux, monsieur, sans vous dementir, dit Planchet; car j'ai vu le second a Paris, M. le duc d'York, un jour qu'il se rendait au Palais-Royal, et l'on m'a assure que ce n'etait que le second fils du roi Charles Ier. Quant a l'aine, j'ai l'honneur de le connaitre de nom, mais pas de vue. -- Voila justement, Planchet, ou nous en devons venir: c'est a ce fils aine qui s'appelait autrefois le prince de Galles, et qui s'appelle aujourd'hui Charles II, roi d'Angleterre. -- Roi sans royaume, monsieur, repondit sentencieusement Planchet. -- Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus malheureux qu'un homme du peuple perdu dans le plus miserable quartier de Paris. Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l'on accorde aux etrangers avec lesquels on ne pense pas qu'on puisse jamais se trouver en contact. D'ailleurs, il ne voyait, dans cette operation politico-sentimentale, poindre aucunement l'idee commerciale de M. d'Artagnan, et c'etait a cette idee qu'il en avait principalement. D'Artagnan, qui avait l'habitude de bien comprendre les choses et les hommes, comprit Planchet. -- J'arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume, comme tu dis fort bien, Planchet, m'a interesse, moi, d'Artagnan. Je l'ai vu mendier l'assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et le secours du roi Louis, qui est un enfant, et il m'a semble, a moi qui m'y connais, que dans cet oeil intelligent du roi dechu, dans cette noblesse de toute sa personne, noblesse qui a surnage au-dessus de toutes les miseres, il y avait l'etoffe d'un homme de coeur et d'un roi. Planchet approuva tacitement: tout cela, a ses yeux du moins, n'eclairait pas encore l'idee de d'Artagnan. Celui-ci continua: -- Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Ecoute bien, Planchet, car nous approchons de la conclusion. -- J'ecoute. -- Les rois ne sont pas semes tellement dru sur la terre que les peuples en trouvent la ou ils en ont besoin. Or ce roi sans royaume est a mon avis une graine reservee qui doit fleurir en une saison quelconque, pourvu qu'une main adroite, discrete et vigoureuse, la seme bel et bien, en choisissant sol, ciel et temps. Planchet approuvait toujours de la tete, ce qui prouvait qu'il ne comprenait toujours pas. -- Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et reellement j'etais attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j'entame une betise. Voila pourquoi j'ai voulu te consulter, mon ami. Planchet rougit de plaisir et d'orgueil. -- Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te jeter dans une bonne terre. -- Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien maitre, comme s'il eut doute de tout l'eclat de sa raison. -- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan, qui te blesse? -- Moi, rien, monsieur. -- Tu as dit: "Ah! mon Dieu!" -- Vous croyez? -- J'en suis sur. Est-ce que tu comprendrais deja? -- J'avoue, monsieur d'Artagnan, que j'ai peur... -- De comprendre? -- Oui. -- De comprendre que je veux faire remonter sur le trone le roi Charles II, qui n'a plus de trone? Est-ce cela? Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise. -- Ah! Ah! dit-il tout effare; voila donc ce que vous appelez une restauration, vous! -- Oui, Planchet, n'est-ce pas ainsi que la chose se nomme? -- Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien reflechi? -- A quoi? -- A ce qu'il y a la-bas? -- Ou? -- En Angleterre. -- Et qu'y a-t-il, voyons, Planchet? -- D'abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mele de ces choses-la, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c'est une affaire que vous me proposez... car vous me proposez une affaire, n'est-ce pas? -- Superbe, Planchet. -- Mais puisque vous me proposez une affaire, j'ai le droit de la discuter. -- Discute, Planchet; de la discussion nait la lumiere. -- Eh bien! puisque j'ai la permission de Monsieur, je lui dirai qu'il y a la-bas les parlements d'abord. -- Eh bien! apres? -- Et puis l'armee. -- Bon. Vois-tu encore quelque chose? -- Et puis la nation. -- Est-ce tout? -- La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, pere de celui-la, et qui ne se voudra point dementir. -- Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, tu raisonnes comme un fromage. La nation... la nation est lasse de ces messieurs qui s'appellent de noms barbares et qui lui chantent des psaumes. Chanter pour chanter, mon cher Planchet, j'ai remarque que les nations aimaient mieux chanter la gaudriole que le plain-chant. Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chante dans ces temps-la! Eh bien! c'etait le bon temps. -- Pas trop, pas trop; j'ai manque y etre pendu. -- Oui, mais tu ne l'as pas ete? -- Non. -- Et tu as commence ta fortune au milieu de toutes ces chansons- la? -- C'est vrai. -- Tu n'as donc rien a dire? -- Si fait! j'en reviens a l'armee et aux parlements. -- J'ai dit que j'empruntais vingt mille livres a M. Planchet, et que je mettais vingt mille livres de mon cote; avec ces quarante mille livres je leve une armee. Planchet joignit les mains; il voyait d'Artagnan serieux, il crut de bonne foi que son maitre avait perdu le sens. -- Une armee!... Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant sourire, de peur d'irriter ce fou et d'en faire un furieux. Une armee... nombreuse? -- De quarante hommes, dit d'Artagnan. -- Quarante contre quarante mille, ce n'est point assez. Vous valez bien mille hommes a vous tout seul, monsieur d'Artagnan, je le sais bien; mais ou trouverez-vous trente-neuf hommes qui vaillent autant que vous? ou, les trouvant, qui vous fournira l'argent pour les payer? -- Pas mal, Planchet... Ah! diable! tu te fais courtisan. -- Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voila justement pourquoi je dis qu'a la premiere bataille rangee que vous livrerez avec vos quarante hommes, j'ai bien peur... -- Aussi ne livrerai-je pas de bataille rangee, mon cher Planchet, dit en riant le Gascon. Nous avons, dans l'Antiquite, des exemples tres beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient a eviter l'ennemi au lieu de l'aborder. Tu dois savoir cela, Planchet, toi qui as commande les Parisiens le jour ou ils eussent du se battre contre les mousquetaires, et qui as si bien calcule les marches et les contremarches, que tu n'as point quitte la place Royale. Planchet se mit a rire. -- Il est de fait, repondit-il, que si vos quarante hommes se cachent toujours et qu'ils ne soient pas maladroits, ils peuvent esperer de n'etre pas battus; mais enfin, vous vous proposez un resultat quelconque? -- Sans aucun doute. Voici donc, a mon avis, le procede a employer pour replacer promptement Sa Majeste Charles II sur le trone. -- Bon! s'ecria Planchet en redoublant d'attention, voyons ce procede. Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque chose. -- Quoi? -- Nous avons mis de cote la nation, qui aime mieux chanter des gaudrioles que des psaumes, et l'armee, que nous ne combattons pas; mais restent les parlements, qui ne chantent guere. -- Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un homme intelligent, tu t'inquietes d'un tas de braillards qui s'appellent les croupions et les decharnes! Les parlements ne m'inquietent pas, Planchet. -- Du moment ou ils n'inquietent pas Monsieur, passons outre. -- Oui, et arrivons au resultat. Te rappelles-tu Cromwell, Planchet? -- J'en ai beaucoup oui parler, monsieur. -- C'etait un rude guerrier. -- Et un terrible mangeur, surtout. -- Comment cela? -- Oui, d'un seul coup il a avale l'Angleterre. -- Eh bien! Planchet, le lendemain du jour ou il avala l'Angleterre, si quelqu'un eut avale M. Cromwell?... -- Oh! monsieur, c'est un des premiers axiomes de mathematiques que le contenant doit etre plus grand que le contenu. -- Tres bien!... Voila notre affaire, Planchet. -- Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c'est la tombe. -- Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es devenu mathematicien, mais encore philosophe. -- Monsieur, dans mon commerce d'epicerie, j'utilise beaucoup de papier imprime; cela m'instruit. -- Bravo! Tu sais donc, en ce cas-la... car tu n'as pas appris les mathematiques et la philosophie sans un peu d'histoire... qu'apres ce Cromwell si grand, il en est venu un tout petit. -- Oui; celui-la s'appelait Richard, et il a fait comme vous, monsieur d'Artagnan, il a donne sa demission. -- Bien, tres bien! Apres le grand, qui est mort; apres le petit, qui a donne sa demission, est venu un troisieme. Celui-la s'appelle M. Monck; c'est un general fort habile, en ce qu'il ne s'est jamais battu; c'est un diplomate tres fort, en ce qu'il ne parle jamais, et qu'avant de dire bonjour a un homme, il medite douze heures, et finit par dire bonsoir; ce qui fait crier au miracle, attendu que cela tombe juste. -- C'est tres fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi, un autre homme politique qui ressemble beaucoup a celui-la. -- M. de Mazarin, n'est-ce pas? -- Lui-meme. -- Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n'aspire pas au trone de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce M. Monck, qui a deja l'Angleterre toute rotie sur son assiette et qui ouvre deja la bouche pour l'avaler, ce M. Monck, qui dit aux gens de Charles II et a Charles II lui-meme: "Nescio vos..." -- Je ne sais pas l'anglais, dit Planchet. -- Oui, mais moi, je le sais, dit d'Artagnan. Nescio vos signifie: "Je ne vous connais pas." Ce M. Monck, l'homme important de l'Angleterre elle-meme, quand il l'aura engloutie... -- Eh bien? demanda Planchet. -- Eh bien! mon ami, je vais la-bas, et avec mes quarante hommes je l'enleve, je l'emballe, et je l'apporte en France, ou deux partis se presentent a mes yeux eblouis. -- Et aux miens! s'ecria Planchet, transporte d'enthousiasme. Nous le mettons dans une cage et nous le montrons pour de l'argent. -- Eh bien! Planchet, c'est un troisieme parti auquel je n'avais pas songe et que tu viens de trouver, toi. -- Le croyez-vous bon? -- Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs. -- Voyons les votres, alors. -- 1 deg. je le mets a rancon. -- De combien? -- Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille ecus. -- Oh! oui. -- Tu vois: 1 deg. je le mets a rancon de cent mille ecus. -- Ou bien?... -- Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles, qui, n'ayant plus ni general d'armee a craindre, ni diplomate a jouer, se restaurera lui-meme, et, une fois restaure, me comptera les cent mille ecus en question. Voila l'idee que j'ai eue; qu'en dis-tu, Planchet? -- Magnifique, monsieur! s'ecria Planchet tremblant d'emotion. Et comment cette idee-la vous est-elle venue? -- Elle m'est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le roi Louis XIV, notre bien-aime roi, pleurnichait sur la main de Mlle de Mancini. -- Monsieur, je vous garantis que l'idee est sublime. Mais... -- Ah! il y a un mais. -- Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours, vous savez, qu'on devait vendre, mais qu'il fallait prendre sur l'ours vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre. -- Sans doute, mais puisque je leve une armee. -- Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors, monsieur, vous triompherez, car nul ne vous egale en ces sortes de rencontres. -- J'y ai du bonheur, c'est vrai, dit d'Artagnan, avec une orgueilleuse simplicite; tu comprends que si pour cela j'avais mon cher Athos, mon brave Porthos et mon ruse Aramis, l'affaire etait faite; mais ils sont perdus, a ce qu'il parait, et nul ne sait ou les retrouver. Je ferai donc le coup tout seul. Maintenant, trouves-tu l'affaire bonne et le placement avantageux? -- Trop! trop! -- Comment cela? -- Parce que les belles choses n'arrivent jamais a point. -- Celle-la est infaillible, Planchet, et la preuve, c'est que je m'y emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un coup assez interessant. On dira: "Voila quelle fut la vieillesse de M. d'Artagnan"; et j'aurai une place dans les histoires et meme dans l'histoire, Planchet. -- Monsieur! s'ecria Planchet, quand je pense que c'est ici, chez moi, au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle que ce gigantesque projet se murit, il me semble que ma boutique est un palais. -- Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit transpire, il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami, car c'est un complot que nous faisons la: M. Monck est l'allie de M. de Mazarin; prends garde. -- Monsieur, quand on a eu l'honneur de vous appartenir, on n'a pas peur, et quand on a l'avantage d'etre lie d'interet avec vous, on se tait. -- Fort bien, c'est ton affaire encore plus que la mienne, attendu que dans huit jours, moi, je serai en Angleterre. -- Partez, monsieur, partez; le plus tot sera le mieux. -- Alors, l'argent est pret? -- Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez- vous de l'or ou de l'argent? -- De l'or, c'est plus commode. Mais comment allons-nous arranger cela? Voyons. -- Oh! mon Dieu, de la facon la plus simple: vous me donnez un recu, voila tout. -- Non pas, non pas, dit vivement d'Artagnan, il faut de l'ordre en toutes choses. -- C'est aussi mon opinion... mais avec vous, monsieur d'Artagnan... -- Et si je meurs la-bas, si je suis tue d'une balle de mousquet, si je creve pour avoir bu de la biere? -- Monsieur, je vous prie de croire qu'en ce cas je serais tellement afflige de votre mort, que je ne penserais point a l'argent. -- Merci, Planchet, mais cela n'empeche. Nous allons, comme deux clercs de procureur, rediger ensemble une convention, une espece d'acte qu'on pourrait appeler un acte de societe. -- Volontiers, monsieur. -- Je sais bien que c'est difficile a rediger, mais nous essaierons. Planchet alla chercher une plume, de l'encre et du papier. D'Artagnan prit la plume, la trempa dans l'encre et ecrivit: "Entre messire d'Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi, actuellement demeurant rue Tiquetonne, Hotel de la Chevrette, Et le sieur Planchet, epicier, demeurant rue des Lombards, a l'enseigne du Pilon-d'Or, A ete convenu ce qui suit: Une societe au capital de quarante mille livres est formee a l'effet d'exploiter une idee apportee par M. d'Artagnan. Le sieur Planchet, qui connait cette idee et qui l'approuve en tous points, versera vingt mille livres entre les mains de M. d'Artagnan. Il n'en exigera ni remboursement ni interet avant le retour d'un voyage que M. d'Artagnan va faire en Angleterre. De son cote, M. d'Artagnan s'engage a verser vingt mille livres qu'il joindra aux vingt mille deja versees par le sieur Planchet. Il usera de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui semblera, s'engageant toutefois a une chose qui va etre enoncee ci-dessous. Le jour ou M. d'Artagnan aura retabli par un moyen quelconque Sa Majeste le roi Charles II sur le trone d'Angleterre, il versera entre les mains de M. Planchet la somme de..." -- La somme de cent cinquante mille livres, dit naivement Planchet voyant que d'Artagnan s'arretait. -- Ah! diable! non, dit d'Artagnan, le partage ne peut passe faire par moitie, ce ne serait pas juste. -- Cependant, monsieur, nous mettons moitie chacun, objecta timidement Planchet. -- Oui, mais ecoute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la trouves pas equitable en tout point quand elle sera ecrite, eh bien! nous la rayerons. Et d'Artagnan ecrivit: "Toutefois, comme M. d'Artagnan apporte a l'association, outre le capital de vingt mille livres, son temps, son idee, son industrie et sa peau, choses qu'il apprecie fort, surtout cette derniere, M. d'Artagnan gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent mille livres pour lui, ce qui portera sa part aux deux tiers." -- Tres bien, dit Planchet. -- Est-ce juste? demanda d'Artagnan. -- Parfaitement juste, monsieur. -- Et tu seras content moyennant cent mille livres? -- Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille livres! -- Et a un mois, comprends bien. -- Comment, a un mois? -- Oui, je ne te demande qu'un mois. -- Monsieur, dit genereusement Planchet, je vous donne six semaines. -- Merci, repondit fort civilement le mousquetaire. Apres quoi, les deux associes relurent l'acte. -- C'est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le premier epoux de Mme la baronne du Vallon, n'aurait pas fait mieux. -- Tu trouves? Eh bien! alors, signons. Et tous deux apposerent leur parafe. -- De cette facon, dit d'Artagnan, je n'aurai obligation a personne. -- Mais moi, j'aurai obligation a vous, dit Planchet. -- Non, car si tendrement que j'y tienne, Planchet, je puis laisser ma peau la-bas, et tu perdras tout. A propos, peste! cela me fait penser au principal, une clause indispensable, je l'ecris: "Dans le cas ou M. d'Artagnan succomberait a l'oeuvre; la liquidation se trouvera faite et le sieur Planchet donne des a present quittance a l'ombre de messire d'Artagnan des vingt mille livres par lui versees dans la caisse de ladite association." Cette derniere clause fit froncer le sourcil a Planchet; mais lorsqu'il vit l'oeil si brillant, la main si musculeuse, l'echine si souple et si robuste de son associe, il reprit courage, et sans regret, haut la main, il ajouta un trait a son parafe. D'Artagnan en fit autant. Ainsi fut redige le premier acte de societe connu; peut-etre a-t-on un peu abuse depuis de la forme et du fond. -- Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin d'Anjou a d'Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher maitre. -- Non pas, repliqua d'Artagnan, car le plus difficile maintenant reste a faire, et je vais rever a ce plus difficile. -- Bah! dit Planchet, j'ai si grande confiance en vous, monsieur d'Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour quatre-vingt-dix mille. -- Et le diable m'emporte! dit d'Artagnan, je crois que tu aurais raison. Sur quoi d'Artagnan prit une chandelle, monta a sa chambre et se coucha. Chapitre XXI -- Ou d'Artagnan se prepare a voyager pour la maison Planchet et Compagnie D'Artagnan reva si bien toute la nuit, que son plan fut arrete des le lendemain matin. -- Voila! dit-il en se mettant sur son seant dans son lit et en appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main, voila! Je chercherai quarante hommes bien surs et bien solides, recrutes parmi des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes de discipline. Je leur promettrai cinq cents livres pour un mois, s'ils reviennent; rien, s'ils ne reviennent pas, ou moitie pour leurs collateraux. Quant a la nourriture et au logement, cela regarde les Anglais, qui ont des boeufs au paturage, du lard au saloir, des poules au poulailler et du grain en grange. Je me presenterai au general Monck avec ce corps de troupe. Il m'agreera. J'aurai sa confiance, et j'en abuserai le plus vite possible. Mais, sans aller plus loin, d'Artagnan secoua la tete et s'interrompit. -- Non, dit-il, je n'oserais raconter cela a Athos; le moyen est donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le faut bien certainement, sans avoir en rien engage ma loyaute. Avec quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais si je rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait Planchet, mais purement et simplement quatre cents? Je serai battu, attendu que, sur mes quarante guerriers, il s'en trouvera dix au moins de vereux, dix qui se feront tuer tout de suite par betise. "Non, en effet, impossible d'avoir quarante hommes surs; cela n'existe pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix hommes de moins j'aurai le droit d'eviter la rencontre a main armee, a cause du petit nombre de mes gens, et si la rencontre a lieu, mon choix est bien plus certain sur trente hommes que sur quarante. En outre, j'economise cinq mille francs, c'est-a-dire le huitieme de mon capital, cela en vaut la peine. C'est dit, j'aurai donc trente hommes. Je les diviserai en trois bandes, nous nous eparpillerons dans le pays avec injonction de nous reunir a un moment donne; de cette facon, dix par dix, nous ne donnons pas le moindre soupcon, nous passons inapercus. Oui, oui, trente, c'est un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre divin. Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes, lorsqu'elle sera reunie, cela aura encore quelque chose d'imposant. Ah! malheureux que je suis, continua d'Artagnan, il faut trente chevaux; c'est ruineux. Ou diable avais-je la tete en oubliant les chevaux? On ne peut songer cependant a faire un coup pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce sacrifice, nous le ferons, quitte a prendre les chevaux dans le pays; ils n'y sont pas mauvais, d'ailleurs. "Mais j'oubliais, peste! trois bandes, cela necessite trois commandants, voila la difficulte: sur les trois commandants, j'en ai deja un, c'est moi; oui, mais les deux autres couteront a eux seuls presque autant d'argent que tout le reste de la troupe. Non, decidement, il ne faudrait qu'un seul lieutenant. "En ce cas, alors, je reduirai ma troupe a vingt hommes. Je sais bien que c'est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j'etais decide a ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt. Vingt, c'est un compte rond; cela d'ailleurs reduit de dix le nombre des chevaux, ce qui est une consideration; et alors, avec un bon lieutenant... "Mordieu! ce que c'est pourtant que patience et calcul! N'allais- je pas m'embarquer avec quarante hommes, et voila maintenant que je me reduis a vingt pour un egal succes. Dix mille livres d'epargnees d'un seul coup et plus de surete, c'est bien cela. Voyons a cette heure: il ne s'agit plus que de trouver ce lieutenant; trouvons-le donc, et apres... Ce n'est pas facile, il me le faut brave et bon, un second moi-meme. "Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un million et que je ne paierai a mon homme que mille livres, quinze cents livres au plus, mon homme vendra le secret a Monck. Pas de lieutenant, mordioux! D'ailleurs, cet homme fut-il muet comme un disciple de Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe un soldat favori dont il fera son sergent; le sergent penetrera le secret du lieutenant, au cas ou celui-ci sera honnete et ne voudra pas le vendre. "Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour cinquante mille livres. Allons, allons! c'est impossible! Decidement le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis diviser ma troupe en deux et agir sur deux points a la fois sans un autre moi-meme qui...Mais a quoi bon agir sur deux points, puisque nous n'avons qu'un homme a prendre? A quoi bon affaiblir un corps en mettant la droite ici, la gauche la? Un seul corps, mordioux! un seul, et commande par d'Artagnan; tres bien! Mais vingt hommes marchant d'une bande sont suspects a tout le monde; il ne faut pas qu'on voie vingt cavaliers marcher ensemble, autrement on leur detache une compagnie qui demande le mot d'ordre, et qui, sur l'embarras qu'on eprouve a le donner, fusille M. d'Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je me reduis donc a dix hommes; de cette facon; j'agis simplement et avec unite; je serai force a la prudence, ce qui est la moitie de la reussite dans une affaire du genre de celle que j'entreprends: le grand nombre m'eut entraine a quelque folie peut-etre Dix chevaux ne sont plus rien a acheter ou a prendre, Oh! excellente idee et quelle tranquillite parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de soupcons, plus de mots d'ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont des valets ou des commis. Dix hommes conduisant dix chevaux charges de marchandises quelconques sont toleres, bien recus partout. "Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie, de France. Il n'y a rien a dire. Ces dix hommes, vetus comme des manoeuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton a la croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent jamais inquieter, parce qu'ils n'ont pas de mauvais desseins. Ils sont peut-etre au fond un peu contrebandiers, mais qu'est-ce que cela fait? la contrebande n'est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'on confisque nos marchandises. "Les marchandises confisquees, la belle affaire! Allons, allons, c'est un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que j'engagerai pour mon service, dix hommes qui seront resolus comme quarante, qui me couteront comme quatre, et a qui, pour plus grande surete, je n'ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et a qui je dirai seulement: "Mes amis, il y a un coup a faire." De cette facon, Satan sera bien malin s'il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d'economisees! c'est superbe sur vingt. Ainsi reconforte par son industrieux calcul, d'Artagnan s'arreta a ce plan et resolut de n'y plus rien changer. Il avait deja, sur une liste fournie par son intarissable memoire, dix hommes illustres parmi les chercheurs d'aventures, maltraites par la fortune ou inquietes par la justice. Sur ce, d'Artagnan se leva et se mit en quete a l'instant meme, en invitant Planchet a ne pas l'attendre a dejeuner, et meme peut-etre a diner. Un jour et demi passe a courir certains bouges de Paris lui suffit pour sa recolte, et sans faire communiquer les uns avec les autres ses aventuriers, il avait collige, collectionne, reuni en moins de trente heures une charmante collection de mauvais visages parlant un francais moins pur que l'anglais dont ils allaient se servir. C'etaient pour la plupart des gardes dont d'Artagnan avait pu apprecier le merite en differentes rencontres, et que l'ivrognerie, des coups d'epee malheureux, des gains inesperes au jeu ou les reformes economiques de M. de Mazarin avaient forces de chercher l'ombre et la solitude, ces deux grands consolateurs des ames incomprises et froissees. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs vetements les traces des peines de coeur qu'ils avaient eprouvees. Quelques-uns avaient le visage dechire; tous avaient des habits en lambeaux. D'Artagnan soulagea le plus presse de ces miseres fraternelles avec une sage distribution des ecus de la societe; puis ayant veille a ce que ces ecus fussent employes a l'embellissement physique de la troupe, il assigna rendez-vous a ses recrues dans le nord de la France, entre Berghes et Saint-Omer. Six jours avaient ete donnes pour tout terme, et d'Artagnan connaissait assez la bonne volonte, la belle humeur et la probite relative de ces illustres engages, pour etre certain que pas un d'eux ne manquerait a l'appel. Ces ordres donnes, ce rendez-vous pris, il alla faire ses adieux a Planchet, qui lui demanda des nouvelles de son armee. D'Artagnan ne jugea point a propos de lui faire part de la reduction qu'il avait faite dans son personnel; il craignait d'entamer par cet aveu la confiance de son associe. Planchet se rejouit fort d'apprendre que l'armee etait toute levee, et que lui, Planchet, se trouvait une espece de roi de compte a demi qui, de son trone-comptoir, soudoyait un corps de troupes destine a guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les coeurs vraiment francais. Planchet compta donc en beaux louis doubles vingt mille livres a d'Artagnan, pour sa part a lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en beaux louis doubles, pour la part de d'Artagnan. D'Artagnan mit chacun des vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque main: -- C'est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il; sais-tu que cela pese plus de trente livres? -- Bah! votre cheval portera cela comme une plume. D'Artagnan secoua la tete. -- Ne me dis pas de ces choses-la, Planchet; un cheval surcharge de trente livres, apres le portemanteau et le cavalier, ne passe plus si facilement une riviere, ne franchit plus si legerement un mur ou un fosse, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie dans l'infanterie. -- Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrasse. -- Ecoute, dit d'Artagnan, je paierai mon armee a son retour dans ses foyers. Garde-moi ma moitie de vingt mille livres, que tu feras valoir pendant ce temps-la. -- Et ma moitie a moi? dit Planchet. -- Je l'emporte. -- Votre confiance m'honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas? -- C'est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors, Planchet, pour le cas ou je ne reviendrais pas, donne-moi une plume pour que je fasse mon testament. D'Artagnan prit une plume, du papier et ecrivit sur une simple feuille: "Moi, d'Artagnan, je possede vingt mille livres economisees sou a sou depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majeste le roi de France. J'en donne cinq mille a Athos, cinq mille a Porthos, cinq mille a Aramis, pour qu'ils les donnent, en mon nom et aux leurs, a mon petit ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je donne les cinq mille dernieres a Planchet, pour qu'il distribue avec moins de regret les quinze mille autres a mes amis. "En fin de quoi j'ai signe les presentes. "D'Artagnan. Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu'avait ecrit d'Artagnan. -- Tiens, dit le mousquetaire a Planchet, lis. Aux dernieres lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet. -- Vous croyez que je n'eusse pas donne l'argent sans cela? Alors, je ne veux pas de vos cinq mille livres. D'Artagnan sourit. -- Accepte, Planchet, accepte, et de cette facon tu ne perdras que quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tente de faire affront a la signature de ton maitre et ami, en cherchant a ne rien perdre du tout. Comme il connaissait le coeur des hommes et des epiciers, ce cher M. d'Artagnan! Ceux qui ont appele fou Don Quichotte, parce qu'il marchait a la conquete d'un empire avec le seul Sancho, son ecuyer, et ceux qui ont appele fou Sancho, parce qu'il marchait avec son maitre a la conquete du susdit empire, ceux-la certainement n'eussent point porte un autre jugement sur d'Artagnan et Planchet. Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s'etait acquis a bon droit la reputation d'une des plus fortes cervelles parmi les marchands epiciers de la rue des Lombards, par consequent de Paris, par consequent de France. Or, a n'envisager ces deux hommes qu'au point de vue de tous les hommes, et les moyens a l'aide desquels ils comptaient remettre un roi sur son trone que comparativement aux autres moyens, le plus mince cerveau du pays ou les cerveaux sont les plus minces se fut revolte contre l'outrecuidance du lieutenant et la stupidite de son associe. Heureusement d'Artagnan n'etait pas homme a ecouter les sornettes qui se debitaient autour de lui, ni les commentaires que l'on faisait sur lui. Il avait adopte la devise: "Faisons bien et laissons dire." Planchet, de son cote, avait adopte celle-ci: "Laissons faire et ne disons rien." Il en resultait que, selon l'habitude de tous les genies superieurs, ces deux hommes se flattaient _intra pectus_ d'avoir raison contre tous ceux qui leur donnaient tort. Pour commencer, d'Artagnan se mit en route par le plus beau temps du monde, sans nuages au ciel, sans nuages a l'esprit, joyeux et fort, calme et decide, gros de sa resolution, et par consequent portant avec lui une dose decuple de ce fluide puissant que les secousses de l'ame font jaillir des nerfs et qui procurent a la machine humaine une force et une influence dont les siecles futurs se rendront, selon toute probabilite, plus arithmetiquement compte que nous ne pouvons le faire aujourd'hui. Il remonta, comme aux temps passes, cette route feconde en aventures qui l'avait conduit a Boulogne et qu'il faisait pour la quatrieme fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaitre la trace de son pas sur le pave et celle de son poing sur les portes des hotelleries; sa memoire, toujours active et presente, ressuscitait alors cette jeunesse que n'eut, trente ans apres, dementie ni son grand coeur ni son poignet d'acier. Quelle riche nature que celle de cet homme! Il avait toutes les passions, tous les defauts, toutes les faiblesses, et l'esprit de contrariete familier a son intelligence changeait toutes ces imperfections en des qualites correspondantes. D'Artagnan, grace a son imagination sans cesse errante, avait peur d'une ombre, et honteux d'avoir eu peur, il marchait a cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure si le danger etait reel; aussi, tout en lui etait emotions et partant jouissance. Il aimait fort la societe d'autrui, mais jamais ne s'ennuyait dans la sienne, et plus d'une fois, si on eut pu l'etudier quand il etait seul, on l'eut vu rire des quolibets qu'il se racontait a lui-meme ou des bouffonnes imaginations qu'il se creait justement cinq minutes avant le moment ou devait venir l'ennui. D'Artagnan ne fut pas peut-etre aussi gai cette fois qu'il l'eut ete avec la perspective de trouver quelques bons amis a Calais au lieu de celle qu'il avait d'y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la melancolie ne le visita point plus d'une fois par jour, et ce fut cinq visites a peu pres qu'il recut de cette sombre deite avant d'apercevoir la mer a Boulogne, encore les visites furent-elles courtes. Mais, une fois la, d'Artagnan se sentit pres de l'action, et tout autre sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus jamais revenir. De Boulogne, il suivit la cote jusqu'a Calais. Calais etait le rendez-vous general, et dans Calais il avait designe a chacun de ses enroles l'hotellerie du Grand-Monarque, ou la vie n'etait point chere, ou les matelots faisaient la chaudiere, ou les hommes d'epee, a fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gite, table, nourriture, et toutes les douceurs de la vie enfin, a trente sous par jour. D'Artagnan se proposait de les surprendre en flagrant delit de vie errante, et de juger par la premiere apparence s'il fallait compter sur eux comme sur de bons compagnons. Il arriva le soir, a quatre heures et demie, a Calais. Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie L'hotellerie du Grand-Monarque etait situee dans une petite rue parallele au port, sans donner sur le port meme; quelques ruelles coupaient, comme des echelons coupent les deux paralleles de l'echelle, les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles on debouchait inopinement du port dans la rue et de la rue dans le port. D'Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba inopinement devant l'hotellerie du Grand-Monarque. Le moment etait bien choisi et put rappeler a d'Artagnan son debut a l'hotellerie du Franc-Meunier, a Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux des s'etaient pris de querelle et se menacaient avec fureur. L'hote, l'hotesse et deux garcons surveillaient avec anxiete le cercle de ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre semblait prete a s'elancer toute herissee de couteaux et de haches. Le jeu, cependant, continuait. Un banc de pierre etait occupe par deux hommes qui semblaient ainsi veiller a la porte; quatre tables placees au fond de la chambre commune etaient occupees par huit autres individus. M. les hommes du banc ni les hommes des tables ne prenaient part ni a la querelle ni au jeu. D'Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces spectateurs si froids et si indifferents. La querelle allait croissant. Toute passion a, comme la mer, sa maree qui monte et qui descend. Arrive au paroxysme de sa passion, un matelot renversa la table et l'argent qui etait dessus. La table tomba, l'argent roula. A l'instant meme tout le personnel de l'hotellerie se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pieces blanches furent ramassees par des gens qui s'esquiverent, tandis que les matelots se dechiraient entre eux. Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l'interieur, quoiqu'ils eussent l'air parfaitement etrangers les uns aux autres, seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s'etre donne le mot pour demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur et de ce bruit d'argent. Deux seulement se contenterent de repousser avec le pied les combattants qui venaient jusque sous leur table. Deux autres, enfin, plutot que de prendre part a tout ce vacarme, sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin, monterent sur la table qu'ils occupaient, comme font, pour eviter d'etre submerges, des gens surpris par une crue d'eau. "Allons, allons, se dit d'Artagnan, qui n'avait perdu aucun de ces details que nous venons de raconter, voila une jolie collection: circonspects, calmes, habitues au bruit, faits aux coups; peste! j'ai eu la main heureuse." Tout a coup son attention fut appelee sur un point de la chambre. Les deux hommes qui avaient repousse du pied les lutteurs furent assaillis d'injures par les matelots qui venaient de se reconcilier. L'un deux, a moitie ivre de colere et tout a fait de biere, vint d'un ton menacant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il avait touche de son pied des creatures du bon Dieu qui n'etaient pas des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d'Artagnan. Cet homme palit sans qu'on put apprecier s'il palissait de crainte ou bien de colere; ce que voyant, le matelot conclut que c'etait de peur, et leva son poing avec l'intention bien manifeste de le laisser retomber sur la tete de l'etranger. Mais sans qu'on eut vu remuer l'homme menace, il detacha au matelot une si rude bourrade dans l'estomac, que celui-ci roula jusqu'au bout de la chambre avec des cris epouvantables. Au meme instant, rallies par l'esprit de corps, tous les camarades du vaincu tomberent sur le vainqueur. Ce dernier, avec le meme sang-froid dont il avait deja fait preuve, sans commettre l'imprudence de toucher a ses armes, empoigna un pot de biere a couvercle d'etain, et assomma deux ou trois assaillants; puis, comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de l'interieur, qui n'avaient pas bouge, comprirent que c'etait leur cause qui etait en jeu et se ruerent a son secours. En meme temps les deux indifferents de la porte se retournerent avec un froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcee de prendre l'ennemi a revers si l'ennemi ne cessait pas son agression. L'hote, ses garcons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par curiosite, penetrerent trop avant dans la chambre furent enveloppes dans la bagarre et roues de coups. Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une tactique qui faisaient plaisir a voir; enfin, obliges de battre en retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l'autre cote de la grande table, qu'ils souleverent d'un commun accord a quatre, tandis que les deux autres s'armaient chacun d'un treteau, de telle sorte qu'en s'en servant comme d'un gigantesque abattoir, ils renverserent d'un coup huit matelots sur la tete desquels ils avaient fait jouer leur monstrueuse catapulte. Le sol etait donc jonche de blesses et la salle pleine de cris et de poussiere, lorsque d'Artagnan, satisfait de l'epreuve, s'avanca l'epee a la main, et, frappant du pommeau tout ce qu'il rencontra de tetes dressees, il poussa un vigoureux _hola!_ qui mit a l'instant meme fin a la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre a la circonference, de sorte que d'Artagnan se trouva isole et dominateur. -- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il ensuite a l'assemblee, avec le ton majestueux de Neptune prononcant le Cos ego... A l'instant meme et au premier accent de cette voix, pour continuer la metaphore virgilienne, les recrues de M. d'Artagnan, reconnaissant chacun isolement son souverain seigneur, rengainerent a la fois et leurs coleres, et leurs battements de planche, et leurs coups de treteau. De leur cote, les matelots, voyant cette longue epee nue, cet air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis dans la personne d'un homme qui paraissait habitue au commandement, de leur cote, les matelots ramasserent leurs blesses et leurs cruchons. Les Parisiens s'essuyerent le front et tirerent leur reverence au chef. D'Artagnan fut comble de felicitations par l'hote du Grand- Monarque. Il les recut en homme qui sait qu'on ne lui offre rien de trop, puis il declara qu'en attendant de souper il allait se promener sur le port. Aussitot chacun des enroles, qui comprit l'appel, prit son chapeau, epousseta son habit et suivit d'Artagnan. Mais d'Artagnan, tout en flanant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s'arreter; il se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effares de se trouver ainsi a la piste les uns des autres, inquiets de voir a leur droite, a leur gauche et derriere eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds. Ce ne fut qu'au plus creux de la plus profonde dune que d'Artagnan, souriant de les voir distances, se retourna vers eux, et leur faisant de la main un signe pacifique: -- Eh! la, la! messieurs, dit-il, ne nous devorons pas; vous etes faits pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour vous devorer les uns les autres. Alors toute hesitation cessa; les hommes respirerent comme s'ils eussent ete tires d'un cercueil, et s'examinerent complaisamment les uns les autres. Apres cet examen, ils porterent les yeux sur leur chef, qui, connaissant des longtemps le grand art de parler a des hommes de cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentue avec une energie toute gasconne. -- Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engages, vous connaissant des braves et voulant vous associer a une expedition glorieuse. Figurez-vous qu'en travaillant avec moi vous travaillez pour le roi. Je vous previens seulement que si vous laissez paraitre quelque chose de cette supposition, je me verrai force de vous casser immediatement la tete de la facon qui me sera la plus commode. Vous n'ignorez pas, messieurs, que les secrets d'Etat sont comme un poison mortel; tant que ce poison est dans sa boite et que la boite est fermee, il ne nuit pas; hors de la boite, il tue. Maintenant, approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis vous en dire. Tous s'approcherent avec un mouvement de curiosite. -- Approchez-vous, continua d'Artagnan, et que l'oiseau qui passe au-dessus de nos tetes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le poisson qui bondit hors de l'eau ne puissent nous entendre. Il s'agit de savoir et de rapporter a M. le surintendant des finances combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands francais. J'entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pecheurs picards jetes sur la cote par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de vrais pecheurs. "Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquieter; il est donc urgent que nous soyons en etat de nous defendre. Voila pourquoi je vous ai choisis comme des gens d'esprit et de courage. Nous menerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que nous avons derriere nous un protecteur puissant, grace auquel il n'y a pas d'embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j'espere qu'apres une courte explication vous allez me tirer d'embarras. Cette chose qui me contrarie, c'est d'emmener avec moi un equipage de pecheurs stupides, lequel equipage nous genera enormement, tandis que si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer... -- Oh! qu'a cela ne tienne! dit une des recrues de d'Artagnan; moi, j'ai ete prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la manoeuvre comme un amiral. -- Voyez-vous, dit d'Artagnan, l'admirable chose que le hasard! D'Artagnan prononca ces paroles avec un indefinissable accent de feinte bonhomie; car d'Artagnan savait a merveille que cette victime des pirates etait un ancien corsaire, et il l'avait engage en connaissance de cause. Mais d'Artagnan n'en disait jamais plus qu'il n'avait besoin d'en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de l'explication, et accueillit l'effet sans paraitre se preoccuper de la cause. -- Et moi, dit un second, j'ai, par chance, un oncle qui dirige les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j'ai joue sur les embarcations; je sais donc manier l'aviron et la voile a defier le premier matelot ponantais venu. Celui-la ne mentait guere plus que l'autre, il avait rame six ans sur les galeres de Sa Majeste, a La Ciotat. Deux autres furent plus francs; ils avouerent tout simplement qu'ils avaient servi sur un vaisseau comme soldats de penitence; ils n'en rougissaient pas. D'Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de guerre et de quatre matelots, ayant a la fois armee de terre et de mer, ce qui eut porte l'orgueil de Planchet au comble, si Planchet eut connu ce detail. Il ne s'agissait plus que de l'ordre general, et d'Artagnan le donna precis. Il enjoignit a ses hommes de se tenir prets a partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mene jusqu'a Breskens, les autres la route qui mene a Anvers. Le rendez-vous fut donne, en calculant chaque jour de marche, a quinze jours de la, sur la place principale de La Haye. D'Artagnan recommanda a ses hommes de s'accoupler comme ils l'entendraient, par sympathie, deux par deux. Lui-meme choisit parmi les figures les moins patibulaires deux gardes qu'il avait connus autrefois, et dont les seuls defauts etaient d'etre joueurs et ivrognes. Ces hommes n'avaient point perdu toute idee de civilisation, et, sous des habits propres, leurs coeurs eussent recommence a battre. D'Artagnan, pour ne pas donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda ses deux preferes, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux. C'est a ceux-la, qu'il semblait honorer d'une confiance absolue, que d'Artagnan fit une fausse confidence destinee a garantir le succes de l'expedition. Il leur avoua qu'il s'agissait, non pas de voir combien la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce francais, mais au contraire combien la contrebande francaise pouvait faire tort au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l'etaient effectivement. D'Artagnan etait bien sur qu'a la premiere debauche, alors qu'ils seraient morts-ivres, l'un des deux divulguerait ce secret capital a toute la bande. Son jeu lui parut infaillible. Quinze jours apres ce que nous venons de voir se passer a Calais, toute la troupe se trouvait reunie a La Haye. Alors, d'Artagnan s'apercut que tous ses hommes, avec une intelligence remarquable, s'etaient deja travestis en matelots plus ou moins maltraites par la mer. D'Artagnan les laissa dormir en un bouge de Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal. Il apprit que le roi d'Angleterre etait revenu pres de son allie Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui avait ete accordee jusque-la, et qu'en consequence il avait ete se confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situe dans les dunes, au bord de la mer, a une petite lieue de La Haye. La, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en regardant, avec cette melancolie particuliere aux princes de sa race, cette mer immense du Nord, qui le separait de son Angleterre, comme elle avait separe autrefois Marie Stuart de la France. La, derriere quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin ou croissent les bruyeres dorees de la dune, Charles II vegetait comme elles, plus malheureux qu'elles, car il vivait de la vie de la pensee, et il esperait et desesperait tour a tour. D'Artagnan poussa une fois jusqu'a Scheveningen, afin d'etre bien sur de ce que l'on rapportait sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage, au soleil couchant, sans meme attirer l'attention des pecheurs qui, en revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l'Archipel, leurs barques sur le sable de la greve. D'Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur l'immense etendue des eaux, et absorber sur son pale visage les rouges rayons du soleil deja echancre par la ligne noire de l'horizon. Puis Charles II rentra dans la maison isolee, toujours seul, toujours lent et triste, s'amusant a faire crier sous ses pas le sable friable et mouvant. Des le soir meme, d'Artagnan loua pour mille livres une barque de pecheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres comptant, et deposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Apres quoi il embarqua, sans qu'on les vit et durant la nuit obscure, les six hommes qui formaient son armee de terre; et, a la maree montante, a trois heures du matin, il gagna le large manoeuvrant ostensiblement avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galerien, comme il l'eut fait sur celle du premier pilote du port. Chapitre XXIII -- Ou l'auteur est force, bien malgre lui, de faire un peu d'histoire Tandis que les rois et les hommes s'occupaient ainsi de l'Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire a sa louange, n'avait jamais ete si mal gouvernee, un homme sur qui Dieu avait arrete son regard et pose son doigt, un homme predestine a ecrire son nom en lettres eclatantes dans le livre de l'histoire, poursuivait a la face du monde une oeuvre pleine de mystere et d'audace. Il allait, et nul ne savait ou il voulait aller, quoique non seulement l'Angleterre, mais la France, mais l'Europe, le regardassent marcher d'un pas ferme et la tete haute. Tout ce qu'on savait sur cet homme, nous allons le dire. Monck venait de se declarer pour la liberte du Rump Parliament, ou, si on l'aime mieux, le Parlement Croupion, comme on l'appelait, Parlement que le general Lambert, imitant Cromwell, dont il avait ete le lieutenant, venait de bloquer si etroitement, pour lui faire faire sa volonte, qu'aucun membre, pendant tout le blocus, n'avait pu en sortir, et qu'un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer. Lambert et Monck, tout se resumait dans ces deux hommes, le premier representant le despotisme militaire, le second representant le republicanisme pur. Ces deux hommes, c'etaient les deux seuls representants politiques de cette revolution dans laquelle Charles Ier avait d'abord perdu sa couronne et ensuite sa tete. Lambert, au reste, ne dissimulait pas ses vues; il cherchait a etablir un gouvernement tout militaire et a se faire le chef de ce gouvernement. Monck, republicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump Parliament, cette representation visible, quoique degeneree, de la republique. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout simplement se faire de ce Parlement, qu'il semblait proteger, un degre solide pour monter jusqu'au trone que Cromwell avait fait vide, mais sur lequel il n'avait pas ose s'asseoir. Ainsi, Lambert en persecutant le Parlement, Monck en se declarant pour lui, s'etaient mutuellement declares ennemis l'un de l'autre. Aussi Monck et Lambert avaient-ils songe tout d'abord a se faire chacun une armee: Monck en Ecosse, ou etaient les presbyteriens et les royalistes, c'est-a-dire les mecontents; Lambert a Londres, ou se trouvait comme toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu'elle avait sous les yeux. Monck avait pacifie l'Ecosse, il s'y etait forme une armee et s'en etait fait un asile: l'une gardait l'autre; Monck savait que le jour n'etait pas encore venu, jour marque par le Seigneur, pour un grand changement; aussi son epee paraissait-elle collee au fourreau. Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse Ecosse, general absolu, roi d'une armee de onze mille vieux soldats, qu'il avait plus d'une fois conduits a la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires de Londres que Lambert, qui tenait garnison dans la Cite, voila quelle etait la position de Monck lorsque a cent lieues de Londres il se declara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous l'avons dit, habitait la capitale. Il y avait le centre de toutes ses operations, et il y reunissait autour de lui et tous ses amis et tout le bas peuple, eternellement enclin a cherir les ennemis du pouvoir constitue. Ce fut donc a Londres que Lambert apprit l'appui que des frontieres d'Ecosse Monck pretait au Parlement. Il jugea qu'il n'y avait pas de temps a perdre, et que la Tweed n'etait pas si eloignee de la Tamise qu'une armee n'enjambat d'une riviere a l'autre surtout lorsqu'elle etait bien commandee. Il savait en outre, qu'au fur et a mesure qu'ils penetreraient en Angleterre, les soldats de Monck formeraient sur la route cette boule de neige, embleme du globe de la fortune, qui n'est pour l'ambitieux qu'un degre sans cesse grandissant pour le conduire a son but. Il ramassa donc son armee, formidable a la fois par sa composition ainsi que par le nombre, et courut au-devant de Monck, qui, lui, pareil a un navigateur prudent voguant au milieu des ecueils, s'avancait a toutes petites journees et le nez au vent, ecoutant le bruit et flairant l'air qui venait de Londres. Les deux armees s'apercurent a la hauteur de Newcastle; Lambert, arrive le premier, campa dans la ville meme. Monck, toujours circonspect, s'arreta ou il etait et placa son quartier general a Coldstream, sur la Tweed. La vue de Lambert repandit la joie dans l'armee de Monck, tandis qu'au contraire la vue de Monck jeta le desarroi dans l'armee de Lambert. On eut cru que ces intrepides batailleurs, qui avaient fait tant de bruit dans les rues de Londres, s'etaient mis en route dans l'espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant, voyant qu'ils avaient rencontre une armee et que cette armee arborait devant eux, non seulement un etendard, mais encore une cause et un principe, on eut cru, disons-nous, que ces intrepides batailleurs s'etaient mis a reflechir qu'ils etaient moins bons republicains que les soldats de Monck, puisque ceux-ci soutenaient le Parlement, tandis que Lambert ne soutenait rien, pas meme lui. Quant a Monck, s'il eut a reflechir ou s'il reflechit, ce dut etre fort tristement, car l'histoire raconte, et cette pudique dame, on le sait, ne ment jamais, car l'histoire raconte que le jour de son arrivee a Coldstream on chercha inutilement un mouton par toute la ville. Si Monck eut commande une armee anglaise, il y eut eu de quoi faire deserter toute l'armee. Mais il n'en est point des Ecossais comme des Anglais, a qui cette chair coulante qu'on appelle le sang est de toute necessite; les Ecossais, race pauvre et sobre, vivent d'un peu d'orge ecrasee entre deux pierres, delayee avec de l'eau de la fontaine et cuite sur un gres rougi. Les Ecossais, leur distribution d'orge faite, ne s'inquieterent donc point s'il y avait ou s'il n'y avait pas de viande a Coldstream. Monck, peu familiarise avec les gateaux d'orge, avait faim, et son etat-major, aussi affame pour le moins que lui, regardait avec anxiete a droite et a gauche pour savoir ce qu'on preparait a souper. Monck se fit renseigner; ses eclaireurs avaient en arrivant trouve la ville deserte et les buffets vides; de bouchers et de boulangers, il n'y fallait pas compter a Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain pour la table du general. Au fur et a mesure que les recits se succedaient, aussi peu rassurants les uns que les autres, Monck, voyant l'effroi et le decouragement sur tous les visages, affirma qu'il n'avait pas faim; d'ailleurs on mangerait le lendemain, puisque Lambert etait la probablement dans l'intention de livrer bataille, et par consequent pour livrer ses provisions s'il etait force dans Newcastle, ou pour delivrer a jamais les soldats de Monck de la faim s'il etait vainqueur. Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais peu importait a Monck, car Monck etait fort absolu sous les apparences de la plus parfaite douceur. Force fut donc a chacun d'etre satisfait, ou tout au moins de le paraitre. Monck, tout aussi affame que ses gens, mais affectant la plus parfaite indifference pour ce mouton absent, coupa un fragment de tabac, long d'un demi-pouce, a la carotte d'un sergent qui faisait partie de sa suite, et commenca a mastiquer le susdit fragment en assurant a ses lieutenants que la faim etait une chimere, et que d'ailleurs on n'avait jamais faim tant qu'on avait quelque chose a mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns de ceux qui avaient resiste a la premiere deduction que Monck avait tiree du voisinage de Lambert; le nombre des recalcitrants diminua donc d'autant; la garde s'installa, les patrouilles commencerent, et le general continua son frugal repas sous sa tente ouverte. Entre son camp et celui de l'ennemi s'elevait une vieille abbaye dont il reste a peine quelques ruines aujourd'hui, mais qui alors etait debout et qu'on appelait l'abbaye de Newcastle. Elle etait batie sur un vaste terrain independant a la fois de la plaine et de la riviere, parce qu'il etait presque un marais alimente par des sources et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu des ces flaques d'eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait s'avancer des terrains solides consacres autrefois au potager, au parc, au jardin d'agrement et autres dependances de l'abbaye, pareille a une de ces grandes araignees de mer dont le corps est rond, tandis que les pattes vont en divergeant a partir de cette circonference. Le potager, l'une des pattes les plus allongees de l'abbaye, s'etendait jusqu'au camp de Monck. Malheureusement on en etait, comme nous l'avons dit, aux premiers jours de juin, et le potager, abandonne d'ailleurs, offrait peu de ressources. Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises. On voyait bien au-dela de l'abbaye les feux du general ennemi; mais entre ces feux et l'abbaye s'etendait la Tweed, deroulant ses ecailles lumineuses sous l'ombre epaisse de quelques grands chenes verts. Monck connaissait parfaitement cette position, Newcastle et ses environs lui ayant deja plus d'une fois servi de quartier general. Il savait que le jour son ennemi pourrait sans doute jeter des eclaireurs dans ces ruines et y venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se garderait bien de s'y hasarder. Il se trouverait donc en surete. Aussi ses soldats purent-ils le voir, apres ce qu'il appelait fastueusement son souper, c'est-a-dire apres l'exercice de mastication rapporte par nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoleon a la veille d'Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitie sous la lueur de sa lampe, moitie sous le reflet de la lune qui commencait a monter aux cieux. Ce qui signifie qu'il etait a peu pres neuf heures et demie du soir. Tout a coup Monck fut tire de ce demi-sommeil, factice peut-etre, par une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux, venaient frapper du pied les batons de la tente de Monck, tout en bourdonnant pour le reveiller. Il n'etait pas besoin d'un si grand bruit. Le general ouvrit les yeux. -- Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le general. -- General, repondirent plusieurs voix, general, vous souperez. -- J'ai soupe, messieurs, repondit tranquillement celui-ci, et je digerais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites- moi ce qui vous amene. -- General, une bonne nouvelle. -- Bah! Lambert nous fait-il dire qu'il se battra demain? -- Non, mais nous venons de capturer une barque de pecheurs qui portait du poisson au camp de Newcastle. -- Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont delicats, ils tiennent a leur premier service; vous allez les mettre de tres mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront impitoyables. Il serait de bon gout, croyez-moi, de renvoyer a M. Lambert ses poissons et ses pecheurs, a moins que... Le general reflechit un instant. -- Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pecheurs, s'il vous plait? -- Des marins picards qui pechaient sur les cotes de France ou de Hollande, et qui ont ete jetes sur les notres par un grand vent. -- Quelques-uns d'entre eux parlent-ils notre langue? -- Le chef nous a dit quelques mots d'anglais. La defiance du general s'etait eveillee au fur et a mesure que les renseignements lui venaient. -- C'est bien, dit-il. Je desire voir ces hommes, amenez-les-moi. Un officier se detacha aussitot pour aller les chercher. -- Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils? -- Ils sont dix ou douze, mon general, et ils montent une espece de chasse-maree, comme ils appellent cela, de construction hollandaise, a ce qu'il nous a semble. -- Et vous dites qu'ils portaient du poisson au camp de M. Lambert? -- Oui, general. Il parait meme qu'ils ont fait une assez bonne peche. -- Bien, nous allons voir cela, dit Monck. En effet, au moment meme l'officier revenait, amenant le chef de ces pecheurs, homme de cinquante a cinquante-cinq ans a peu pres, mais de bonne mine. Il etait de moyenne taille et portait un justaucorps de grosse laine, un bonnet enfonce jusqu'aux yeux; un coutelas etait passe a sa ceinture, et il marchait avec cette hesitation toute particuliere aux marins, qui, ne sachant jamais, grace au mouvement du bateau, si leur pied posera sur la planche ou dans le vide, donnent a chacun de leurs pas une assiette aussi sure que s'il s'agissait de poser un pilotis. Monck, avec un regard fin et penetrant, considera longtemps le pecheur, qui lui souriait de ce sourire moitie narquois, moitie niais, particulier a nos paysans. -- Tu parles anglais? lui demanda Monck en excellent francais. -- Ah! bien mal, milord, repondit le pecheur. Cette reponse fut faite bien plutot avec l'accentuation vive et saccadee des gens d'outre-Loire qu'avec l'accent un peu trainard des contrees de l'ouest et du nord de la France. -- Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour etudier encore une fois cet accent. -- Eh! nous autres gens de mer, repondit le pecheur, nous parlons un peu toutes les langues. -- Alors, tu es matelot pecheur? -- Pour aujourd'hui, milord, pecheur, et fameux pecheur meme. J'ai pris un bar qui pese au moins trente livres, et plus de cinquante mulets; j'ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la friture. -- Tu me fais l'effet d'avoir plus peche dans le golfe de Gascogne que dans la Manche, dit Monck en souriant. -- En effet, je suis du Midi; cela empeche-t-il d'etre bon pecheur, milord? -- Non pas, et je t'achete ta peche; maintenant parle avec franchise: a qui la destinais-tu? -- Milord, je ne vous cacherai point que j'allais a Newcastle, tout en suivant la cote, lorsqu'un gros de cavaliers qui remontaient le rivage en sens inverse ont fait signe a ma barque de rebrousser chemin jusqu'au camp de Votre Honneur, sous peine d'une decharge de mousqueterie. Comme je n'etais pas arme en guerre, ajouta le pecheur en souriant, j'ai du obeir. -- Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi? -- Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle? -- Oui, et meme au besoin je te l'ordonne. -- Eh bien! milord, j'allais chez M. Lambert, parce que ces messieurs de la ville paient bien, tandis que vous autres Ecossais, puritains, presbyteriens, covenantaires, comme vous voudrez vous appeler, vous mangez peu, mais ne payez pas du tout. Monck haussa les epaules sans cependant pouvoir s'empecher de sourire en meme temps. -- Et pourquoi, etant du Midi, viens-tu pecher sur nos cotes? -- Parce que j'ai eu la betise de me marier en Picardie. -- Oui; mais enfin la Picardie n'est pas l'Angleterre. -- Milord, l'homme pousse le bateau a la mer, mais Dieu et le vent font le reste et poussent le bateau ou il leur plait. -- Tu n'avais donc pas l'intention d'aborder chez nous? -- Jamais. -- Et quelle route faisais-tu? -- Nous revenions d'Ostende, ou l'on avait deja vu des maquereaux, lorsqu'un grand vent du midi nous a fait deriver; alors, voyant qu'il etait inutile de lutter avec lui, nous avons file devant lui. Il a donc fallu, pour ne pas perdre la peche, qui etait bonne, l'aller vendre au plus prochain port d'Angleterre; or, ce plus prochain port, c'etait Newcastle; l'occasion etait bonne, nous a-t-on dit, il y avait surcroit de population dans le camp; surcroit de population dans la ville; l'un et l'autre etaient pleins de gentilshommes tres riches et tres affames, nous disait- on encore; alors je me suis dirige vers Newcastle. -- Et tes compagnons, ou sont-ils? -- Oh! mes compagnons, ils sont restes a bord; ce sont des matelots sans instruction aucune. -- Tandis que toi...? fit Monck. -- Oh! moi, dit le patron en riant, j'ai beaucoup couru avec mon pere, et je sais comment on dit un sou, un ecu, une pistole, un louis et un double louis dans toutes les langues de l'Europe; aussi mon equipage m'ecoute-t-il comme un oracle et m'obeit-il comme a un amiral. -- Alors c'est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure pratique? -- Oui, certes. Et soyez franc, milord, m'etais-je trompe? -- C'est ce que tu verras plus tard. -- En tout cas, milord, s'il y a faute, la faute est a moi, et il ne faut pas en vouloir pour cela a mes camarades. "Voila decidement un drole spirituel", pensa Monck. Puis, apres quelques minutes de silence employees a detailler le pecheur: -- Tu viens d'Ostende, m'as-tu dit? demanda le general. -- Oui, milord, en droite ligne. -- Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne doute point qu'on ne s'en occupe en France et en Hollande. Que fait celui qui se dit le roi d'Angleterre? -- Oh! milord, s'ecria le pecheur avec une franchise bruyante et expansive, voila une heureuse question, et vous ne pouviez mieux vous adresser qu'a moi, car en verite j'y peux faire une fameuse reponse. Figurez-vous, milord, qu'en relachant a Ostende pour y vendre le peu de maquereaux que nous y avions peches, j'ai vu l'ex-roi qui se promenait sur les dunes, en attendant ses chevaux, qui devaient le conduire a La Haye: c'est un grand pale avec des cheveux noirs, et la mine un peu dure. Il a l'air de se mal porter, au reste, et je crois que l'air de la Hollande ne lui est pas bon. Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide, coloree et diffuse du pecheur, dans une langue qui n'etait pas la sienne; heureusement, avons-nous dit, qu'il la parlait avec une grande facilite. Le pecheur, de son cote, employait tantot un mot francais, tantot un mot anglais, tantot un mot qui paraissait n'appartenir a aucune langue et qui etait un mot gascon. Heureusement ses yeux parlaient pour lui, et si eloquemment, qu'on pouvait bien perdre un mot de sa bouche, mais pas une seule intention de ses yeux. Le general paraissait de plus en plus satisfait de son examen. -- Tu as du entendre dire que cet ex-roi, comme tu l'appelles, se dirigeait vers La Haye dans un but quelconque. -- Oh! oui, bien certainement, dit le pecheur, j'ai entendu dire cela. -- Et dans quel but? -- Mais toujours le meme, fit le pecheur; n'a-t-il pas cette idee fixe de revenir en Angleterre? -- C'est vrai, dit Monck pensif. -- Sans compter, ajouta le pecheur, que le stathouder... vous savez, milord, Guillaume II... -- Eh bien? -- Il l'y aidera de tout son pouvoir. -- Ah! tu as entendu dire cela? -- Non, mais je le crois. -- Tu es fort en politique, a ce qu'il parait? demanda Monck. -- Oh! nous autres marins, milord, qui avons l'habitude d'etudier l'eau et l'air, c'est-a-dire les deux choses les plus mobiles du monde, il est rare que nous nous trompions sur le reste. -- Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on pretend que tu vas nous bien nourrir. -- Je ferai de mon mieux, milord. -- Combien nous vends-tu ta peche, d'abord? -- Pas si sot que de faire un prix, milord. -- Pourquoi cela? -- Parce que mon poisson est bien a vous. -- De quel droit? -- Du droit du plus fort. -- Mais mon intention est de te le payer. -- C'est bien genereux a vous, milord. -- Et ce qu'il vaut, meme. -- Je ne demande pas tant. -- Et que demandes-tu donc, alors? -- Mais je demande a m'en aller. -- Ou cela? Chez le general Lambert? -- Moi! s'ecria le pecheur; et pour quoi faire irais-je a Newcastle, puisque je n'ai plus de poisson? -- Dans tous les cas, ecoute-moi. -- J'ecoute. -- Un conseil. -- Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon conseil! mais milord me comble. Monck regarda plus fixement que jamais le pecheur, sur lequel il paraissait toujours conserver quelque soupcon. -- Oui, je veux te payer et te donner un conseil, car les deux choses se tiennent. Donc, si tu t'en retournes chez le general Lambert ... Le pecheur fit un mouvement de la tete et des epaules qui signifiait: "S'il y tient, ne le contrarions pas." -- Ne traverse pas le marais, continua Monck; tu seras porteur d'argent, et il y a dans le marais quelques embuscades d'Ecossais que j'ai placees la. Ce sont gens peu traitables, qui comprennent mal la langue que tu parles, quoiqu'elle me paraisse se composer de trois langues, et qui pourraient te reprendre ce que je t'aurais donne, et de retour dans ton pays, tu ne manquerais pas de dire que le general Monck a deux mains, l'une ecossaise, l'autre anglaise, et qu'il reprend avec la main ecossaise ce qu'il a donne avec la main anglaise. -- Oh! general, j'irai ou vous voudrez, soyez tranquille, dit le pecheur avec une crainte trop expressive pour n'etre pas exageree, Je ne demande qu'a rester ici, moi, si vous voulez que je reste. -- Je te crois bien, dit Monck, avec un imperceptible sourire; mais je ne puis cependant te garder sous ma tente. -- Je n'ai pas cette pretention, milord, et desire seulement que Votre Seigneurie m'indique ou elle veut que je me poste. Qu'elle ne se gene pas, pour nous une nuit est bientot passee. -- Alors je vais te faire conduire a ta barque. -- Comme il plaira a Votre Seigneurie. Seulement, si Votre Seigneurie voulait me faire reconduire par un charpentier, je lui en serais on ne peut plus reconnaissant. -- Pourquoi cela? -- Parce que ces messieurs de votre armee, en faisant remonter la riviere a ma barque, avec le cable que tiraient leurs chevaux, l'ont quelque peu dechiree aux roches de la rive, en sorte que j'ai au moins deux pieds d'eau dans ma cale, milord. -- Raison de plus pour que tu veilles sur ton bateau, ce me semble. -- Milord, je suis bien a vos ordres, dit le pecheur. Je vais decharger mes paniers ou vous voudrez, puis vous me paierez si cela vous plait; vous me renverrez si la chose vous convient. Vous voyez que je suis facile a vivre, moi. -- Allons, allons, tu es un bon diable, dit Monck, dont le regard scrutateur n'avait pu trouver une seule ombre dans la limpidite de l'oeil du pecheur. Hola! Digby! Un aide de camp parut. -- Vous conduirez ce digne garcon et ses compagnons aux petites tentes des cantines, en avant des marais; de cette facon ils seront a portee de joindre leur barque, et cependant ils ne coucheront pas dans l'eau cette nuit. Qu'y a-t-il, Spithead? Spithead etait le sergent auquel Monck, pour souper, avait emprunte un morceau de tabac. Spithead, en entrant dans la tente du general sans etre appele, motivait cette question de Monck. -- Milord, dit-il, un gentilhomme francais vient de se presenter aux avant-postes et demande a parler a Votre Honneur. Tout cela etait dit, bien entendu, en anglais. Quoique la conversation eut lieu en cette langue, le pecheur fit un leger mouvement que Monck, occupe de son sergent, ne remarqua point. -- Et quel est ce gentilhomme? demanda Monck. -- Milord, repondit Spithead, il me l'a dit; mais ces diables de noms francais sont si difficiles a prononcer pour un gosier ecossais, que je n'ai pu le retenir. Au surplus, ce gentilhomme, a ce que m'ont dit les gardes, est le meme qui s'est presente hier a l'etape, et que Votre Honneur n'a pas voulu recevoir. -- C'est vrai, j'avais conseil d'officiers. -- Milord decide-t-il quelque chose a l'egard de ce gentilhomme? -- Oui, qu'il soit amene ici. -- Faut-il prendre des precautions? -- Lesquelles? -- Lui bander les yeux, par exemple. -- A quoi bon? Il ne verra que ce que je desire qu'on voie, c'est- a-dire que j'ai autour de moi onze mille braves qui ne demandent pas mieux que de se couper la gorge en l'honneur du Parlement de l'Ecosse et de l'Angleterre. -- Et cet homme, milord? dit Spithead en montrant le pecheur, qui pendant cette conversation etait reste debout et immobile, en homme qui voit mais ne comprend pas. -- Ah! c'est vrai, dit Monck. Puis, se retournant vers le marchand de poisson: -- Au revoir, mon brave homme, dit-il; je t'ai choisi un gite. Digby, emmenez-le. Ne crains rien, on t'enverra ton argent tout a l'heure. -- Merci, milord, dit le pecheur. Et, apres avoir salue, il partit accompagne de Digby. A cent pas de la tente, il retrouva ses compagnons, lesquels chuchotaient avec une volubilite qui ne paraissait pas exempte d'inquietude, mais il leur fit un signe qui parut les rassurer. -- Hola! vous autres, dit le patron, venez par ici; Sa Seigneurie le general Monck a la generosite de nous payer notre poisson et la bonte de nous donner l'hospitalite pour cette nuit. Les pecheurs se reunirent a leur chef, et, conduite par Digby, la petite troupe s'achemina vers les cantines, poste qui, on se le rappelle, lui avait ete assigne. Tout en cheminant, les pecheurs passerent dans l'ombre pres de la garde qui conduisait le gentilhomme francais au general Monck. Ce gentilhomme etait a cheval et enveloppe d'un grand manteau, ce qui fit que le patron ne put le voir, quelle que parut etre sa curiosite. Quant au gentilhomme, ignorant qu'il coudoyait des compatriotes, il ne fit pas meme attention a cette petite troupe. L'aide de camp installa ses hotes dans une tente assez propre d'ou fut delogee une cantiniere irlandaise qui s'en alla coucher ou elle put avec ses six enfants. Un grand feu brulait en avant de cette tente et projetait sa lumiere pourpree sur les flaques herbeuses du marais que ridait une brise assez fraiche. Puis l'installation faite, l'aide de camp souhaita le bonsoir aux matelots en leur faisant observer que l'on voyait du seuil de la tente les mats de la barque qui se balancait sur la Tweed, preuve qu'elle n'avait pas encore coule a fond. Cette vue parut rejouir infiniment le chef des pecheurs. Chapitre XXIV -- Le tresor Le gentilhomme francais que Spithead avait annonce a Monck, et qui avait passe si bien enveloppe de son manteau pres du pecheur qui sortait de la tente du general cinq minutes avant qu'il y entrat, le gentilhomme francais traversa les differents postes sans meme jeter les yeux autour de lui, de peur de paraitre indiscret. Comme l'ordre en avait ete donne, on le conduisit a la tente du general. Le gentilhomme fut laisse seul dans l'antichambre qui precedait la tente, et il attendit Monck, qui ne tarda a paraitre que le temps qu'il mit a entendre le rapport de ses gens et a etudier par la cloison de toile le visage de celui qui sollicitait un entretien. Sans doute le rapport de ceux qui avaient accompagne le gentilhomme francais etablissait la discretion avec laquelle il s'etait conduit, car la premiere impression que l'etranger recut de l'accueil fait a lui par le general fut plus favorable qu'il n'avait a s'y attendre en un pareil moment, et de la part d'un homme si soupconneux. Neanmoins, selon son habitude, lorsque Monck se trouva en face de l'etranger, il attacha sur lui ses regards percants, que, de son cote, l'etranger soutint sans etre embarrasse ni soucieux. Au bout de quelques secondes, le general fit un geste de la main et de la tete en signe qu'il attendait. -- Milord, dit le gentilhomme en excellent anglais, j'ai fait demander une entrevue a Votre Honneur pour affaire de consequence. -- Monsieur, repondit Monck en francais, vous parlez purement notre langue pour un fils du continent. Je vous demande bien pardon, car sans doute la question est indiscrete, parlez-vous le francais avec la meme purete? -- Il n'y a rien d'etonnant, milord, a ce que je parle anglais assez familierement; j'ai, dans ma jeunesse, habite l'Angleterre, et depuis j'y ai fait deux voyages. Ces mots furent dits en francais et avec une purete de langue qui decelait non seulement un Francais, mais encore un Francais des environs de Tours. -- Et quelle partie de l'Angleterre avez-vous habitee, monsieur? -- Dans ma jeunesse, Londres, milord; ensuite, vers 1635, j'ai fait un voyage de plaisir en Ecosse; enfin, en 1648, j'ai habite quelque temps Newcastle, et particulierement le couvent dont les jardins sont occupes par votre armee. -- Excusez-moi, monsieur, mais de ma part, vous comprenez ces questions, n'est-ce pas? -- Je m'etonnerais, milord, qu'elles ne fussent point faites. -- Maintenant, monsieur, que puis-je pour votre service, et que desirez-vous de moi? -- Voici, milord; mais, auparavant, sommes-nous seuls? -- Parfaitement seuls, monsieur, sauf toutefois le poste qui nous garde. En disant ces mots, Monck ecarta la tente de la main, et montra au gentilhomme que le factionnaire etait place a dix pas au plus, et qu'au premier appel on pouvait avoir main-forte en une seconde. -- En ce cas, milord, dit le gentilhomme d'un ton aussi calme que si depuis longtemps il eut ete lie d'amitie avec son interlocuteur, je suis tres decide a parler a Votre Honneur, parce que je vous sais honnete homme. Au reste, la communication que je vais vous faire vous prouvera l'estime dans laquelle je vous tiens. Monck, etonne de ce langage qui etablissait entre lui et le gentilhomme francais l'egalite au moins, releva son oeil percant sur l'etranger, et avec une ironie sensible par la seule inflexion de sa voix, car pas un muscle de sa physionomie ne bougea: -- Je vous remercie, monsieur, dit-il; mais, d'abord, qui etes- vous, je vous prie? -- J'ai deja dit mon nom a votre sergent, milord. -- Excusez-le, monsieur; il est ecossais, il a eprouve de la difficulte a le retenir. -- Je m'appelle le comte de La Fere, monsieur, dit Athos en s'inclinant. -- Le comte de La Fere? dit Monck, cherchant a se souvenir. Pardon, monsieur, mais il me semble que c'est la premiere fois que j'entends ce nom. Remplissez-vous quelque poste a la cour de France? -- Aucun. Je suis simple gentilhomme. -- Quelle dignite? -- Le roi Charles Ier m'a fait chevalier de la Jarretiere, et la reine Anne d'Autriche m'a donne le cordon du Saint-Esprit. Voila mes seules dignites, monsieur. -- La Jarretiere! le Saint-Esprit! vous etes chevalier de ces deux ordres, monsieur? -- Oui. -- Et a quelle occasion une pareille faveur vous a-t-elle ete accordee? -- Pour services rendus a Leurs Majestes. Monck regarda avec etonnement cet homme, qui lui paraissait si simple et si grand en meme temps; puis, comme s'il eut renonce a penetrer ce mystere de simplicite et de grandeur, sur lequel l'etranger ne paraissait pas dispose a lui donner d'autres renseignements que ceux qu'il avait deja recus: -- C'est bien vous, dit-il, qui hier vous etes presente aux avant- postes? -- Et qu'on a renvoye; oui, milord. -- Beaucoup d'officiers, monsieur, ne laissent entrer personne dans le camp, surtout a la veille d'une bataille probable; mais moi, je differe de mes collegues et aime a ne rien laisser derriere moi. Tout avis m'est bon; tout danger m'est envoye par Dieu, et je le pese dans ma main avec l'energie qu'il m'a donnee. Aussi n'avez-vous ete congedie hier qu'a cause du conseil que je tenais. Aujourd'hui, je suis libre, parlez. -- Milord, vous avez d'autant mieux fait de me recevoir, qu'il ne s'agit en rien ni de la bataille que vous allez livrer au general Lambert, ni de votre camp, et la preuve, c'est que j'ai detourne la tete pour ne pas voir vos hommes, et ferme les yeux pour ne pas compter vos tentes. Non, je viens vous parler, milord, pour moi. -- Parlez donc, monsieur, dit Monck. -- Tout a l'heure, continua Athos, j'avais l'honneur de dire a Votre Seigneurie que j'ai longtemps habite Newcastle: c'etait au temps du roi Charles Ier et lorsque le feu roi fut livre a M. Cromwell par les Ecossais. -- Je sais, dit froidement Monck. -- J'avais en ce moment une forte somme en or, et a la veille de la bataille, par pressentiment peut-etre de la facon dont les choses se devaient passer le lendemain, je la cachai dans la principale cave du couvent de Newcastle, dans la tour dont vous voyez d'ici le sommet argente par la lune. "Mon tresor a donc ete enterre la, et je venais prier Votre Honneur de permettre que je le retire avant que, peut-etre, la bataille portant de ce cote, une mine ou quelque autre jeu de guerre detruise le batiment et eparpille mon or, ou le rende apparent de telle facon que les soldats s'en emparent. Monck se connaissait en hommes; il voyait sur la physionomie de celui-ci toute l'energie, toute la raison, toute la circonspection possibles; il ne pouvait donc attribuer qu'a une magnanime confiance la revelation du gentilhomme francais, et il s'en montra profondement touche. -- Monsieur, dit-il, vous avez en effet bien augure de moi. Mais la somme vaut-elle la peine que vous vous exposiez? Croyez-vous meme qu'elle soit encore a l'endroit ou vous l'avez laissee? -- Elle y est, monsieur, n'en doutez pas. -- Voila pour une question; mais pour l'autre?... Je vous ai demande si la somme etait tellement forte que vous dussiez vous exposer ainsi. -- Elle est forte reellement, oui, milord, car c'est un million que j'ai renferme dans deux barils. -- Un million! s'ecria Monck, que cette fois a son tour Athos regardait fixement et longuement Monck s'en apercut; alors sa defiance revint. "Voila, se dit-il, un homme qui me tend un piege..." -- Ainsi, monsieur, reprit-il, vous voudriez retirer cette somme, a ce que je comprends? -- S'il vous plait, milord. -- Aujourd'hui? -- Ce soir meme, et a cause des circonstances que je vous ai expliquees. -- Mais, monsieur, objecta Monck, le general Lambert est aussi pres de l'abbaye ou vous avez affaire que moi-meme, pourquoi donc ne vous etes-vous pas adresse a lui? -- Parce que, milord, quand on agit dans les circonstances importantes, il faut consulter son instinct avant toutes choses. Eh bien! le general Lambert ne m'inspire pas la confiance que vous m'inspirez. -- Soit, monsieur. Je vous ferai retrouver votre argent, si toutefois il y est encore, car, enfin, il peut n'y etre plus. Depuis 1648, douze ans sont revolus, et bien des evenements se sont passes. Monck insistait sur ce point pour voir si le gentilhomme francais saisirait l'echappatoire qui lui etait ouverte; mais Athos ne sourcilla point. -- Je vous assure, milord, dit-il fermement, que ma conviction a l'endroit des deux barils est qu'ils n'ont change ni de place ni de maitre. Cette reponse avait enleve a Monck un soupcon, mais elle lui en avait suggere un autre. Sans doute ce Francais etait quelque emissaire envoye pour induire en faute le protecteur du Parlement; l'or n'etait qu'un leurre; sans doute encore, a l'aide de ce leurre, on voulait exciter la cupidite du general. Cet or ne devait pas exister. Il s'agissait, pour Monck, de prendre en flagrant delit de mensonge et de ruse le gentilhomme francais, et de se tirer du mauvais pas meme ou ses ennemis voulaient l'engager, un triomphe pour sa renommee. Monck, une fois fixe sur ce qu'il avait a faire: -- Monsieur, dit-il a Athos, sans doute vous me ferez l'honneur de partager mon souper ce soir! -- Oui, milord, repondit Athos en s'inclinant, car vous me faites un honneur dont je me sens digne par le penchant qui m'entraine vers vous. -- C'est d'autant plus gracieux a vous d'accepter avec cette franchise, que mes cuisiniers sont peu nombreux et peu exerces, et que mes approvisionneurs sont rentres ce soir les mains vides; si bien que, sans un pecheur de votre nation qui s'est fourvoye dans mon camp, le general Monck se couchait sans souper aujourd'hui. J'ai donc du poisson frais, a ce que m'a dit le vendeur. -- Milord, c'est principalement pour avoir l'honneur de passer quelques instants de plus avec vous. Apres cet echange de civilites, pendant lequel Monck n'avait rien perdu de sa circonspection, le souper, ou ce qui devait en tenir lieu, avait ete servi sur une table de bois de sapin. Monck fit signe au comte de La Fere de s'asseoir a cette table et prit place en face de lui. Un seul plat, couvert de poisson bouilli, offert aux deux illustres convives, promettait plus aux estomacs affames qu'aux palais difficiles. Tout en soupant, c'est-a-dire en mangeant ce poisson arrose de mauvaise ale, Monck se fit raconter les derniers evenements de la Fronde, la reconciliation de M. de Conde avec le roi, le mariage probable de Sa Majeste avec l'infante Marie-Therese; mais il evita, comme Athos l'evitait lui-meme, toute allusion aux interets politiques qui unissaient ou plutot qui desunissaient en ce moment l'Angleterre, la France et la Hollande. Monck, dans cette conversation, se convainquit d'une chose, qu'il avait deja remarquee aux premiers mots echanges, c'est qu'il avait affaire a un homme de haute distinction. Celui-la ne pouvait etre un assassin, et il repugnait a Monck de le croire un espion; mais il y avait assez de finesse et de fermete a la fois dans Athos pour que Monck crut reconnaitre en lui un conspirateur. Lorsqu'ils eurent quitte la table: -- Vous croyez donc a votre tresor, monsieur? demanda Monck. -- Oui, milord. -- Serieusement? -- Tres serieusement. -- Et vous croyez retrouver la place a laquelle il a ete enterre? -- A la premiere inspection. -- Eh bien! monsieur, dit Monck, par curiosite, je vous accompagnerai. Et il faut d'autant plus que je vous accompagne, que vous eprouveriez les plus grandes difficultes a circuler dans le camp sans moi ou l'un de mes lieutenants. -- General, je ne souffrirais pas que vous vous derangeassiez si je n'avais, en effet, besoin de votre compagnie; mais comme je reconnais que cette compagnie m'est non seulement honorable, mais necessaire, j'accepte. -- Desirez-vous que nous emmenions du monde? demanda Monck a Athos. -- General, c'est inutile, je crois, si vous-meme n'en voyez pas la necessite. Deux hommes et un cheval suffiront pour transporter les deux barils sur la felouque qui m'a amene. -- Mais il faudra piocher, creuser, remuer la terre, fendre des pierres, et vous ne comptez pas faire cette besogne vous-meme, n'est-ce pas? -- General, il ne faut ni creuser, ni piocher. Le tresor est enfoui dans le caveau des sepultures du couvent; sous une pierre, dans laquelle est scelle un gros anneau de fer, s'ouvre un petit degre de quatre marches. Les deux barils sont la, bout a bout, recouverts d'un enduit de platre ayant la forme d'une biere. Il y a en outre une inscription qui doit me servir a reconnaitre la pierre; et comme je ne veux pas, dans une affaire de delicatesse et de confiance, garder de secrets pour Votre Honneur, voici cette inscription: _Hic jacet venerabilis Petrus Guillelmus Scott, Canon._ _ _ _Honorab. Conventus Novi Castelli. Obiit quarta et decima die. Feb. ann. Dom., MCCVIII. Requiescat in pace._ Monck ne perdait pas une parole. Il s'etonnait, soit de la duplicite merveilleuse de cet homme et de la facon superieure dont il jouait son role, soit de la bonne foi loyale avec laquelle il presentait sa requete, dans une situation ou il s'agissait d'un million aventure contre un coup de poignard, au milieu d'une armee qui eut regarde le vol comme une restitution. -- C'est bien, dit-il, je vous accompagne, et l'aventure me parait si merveilleuse, que je veux porter moi-meme le flambeau. Et en disant ces mots, il ceignit une courte epee, placa un pistolet a sa ceinture, decouvrant, dans ce mouvement, qui fit entrouvrir son pourpoint, les fins anneaux d'une cotte de mailles destinee a le mettre a l'abri du premier coup de poignard d'un assassin. Apres quoi, il passa un _dirk_ ecossais dans sa main gauche; puis, se tournant vers Athos: -- Etes-vous pret, monsieur? dit-il. Je le suis. Athos, au contraire de ce que venait de faire Monck, detacha son poignard, qu'il posa sur la table, degrafa le ceinturon de son epee, qu'il coucha pres de son poignard, et sans affectation, ouvrant les agrafes de son pourpoint comme pour y chercher son mouchoir, montra sous sa fine chemise de batiste sa poitrine nue et sans armes offensives ni defensives. "Voila, en verite, un singulier homme, se dit Monck, il est sans arme aucune; il a donc une embuscade placee la-bas?" -- General, dit Athos, comme s'il eut devine la pensee de Monck, vous voulez que nous soyons seuls, c'est fort bien; mais un grand capitaine ne doit jamais s'exposer avec temerite: il fait nuit, le passage du marais peut offrir des dangers, faites-vous accompagner. -- Vous avez raison, dit Monck. Et appelant: -- Digby! L'aide de camp parut. -- Cinquante hommes avec l'epee et le mousquet, dit-il. Et il regardait Athos. -- C'est bien peu, dit Athos, s'il y a du danger; c'est trop, s'il n'y en a pas. -- J'irai seul, dit Monck. Digby, je n'ai besoin de personne. Venez, monsieur. Chapitre XXV -- Le marais Athos et Monck traverserent, allant du camp vers la Tweed, cette partie de terrain que Digby avait fait traverser aux pecheurs venant de la Tweed au camp. L'aspect de ce lieu, l'aspect des changements qu'y avaient apportes les hommes, etait de nature a produire le plus grand effet sur une imagination delicate et vive comme celle d'Athos. Athos ne regardait que ces lieux desoles; Monck ne regardait qu'Athos, Athos qui, les yeux tantot vers le ciel, tantot vers la terre, cherchait, pensait, soupirait. Digby, que le dernier ordre du general, et surtout l'accent avec lequel il avait ete donne, avait un peu emu d'abord, Digby suivit les nocturnes promeneurs pendant une vingtaine de pas; mais le general s'etant retourne, comme s'il s'etonnait que l'on n'executat point ses ordres, l'aide de camp comprit qu'il etait indiscret et rentra dans sa tente. Il supposait que le general voulait faire incognito dans son camp une de ces revues de vigilance que tout capitaine experimente ne manque jamais de faire a la veille d'un engagement decisif, il s'expliquait en ce cas la presence d'Athos, comme un inferieur s'explique tout ce qui est mysterieux de la part du chef, Athos pouvait etre, et meme aux yeux de Digby devait etre un espion dont les renseignements allaient eclairer le general. Au bout de dix minutes de marche a peu pres parmi les tentes et les postes, plus serres aux environs du quartier general, Monck s'engagea sur une petite chaussee qui divergeait en trois branches. Celle de gauche conduisait a la riviere, celle du milieu a l'abbaye de Newcastle sur le marais, celle de droite traversait les premieres lignes du camp de Monck, c'est-a-dire les lignes les plus rapprochees de l'armee de Lambert. Au-dela de la riviere etait un poste avance appartenant a l'armee de Monck et qui surveillait l'ennemi; il etait compose de cent cinquante Ecossais. Ils avaient passe la Tweed a la nage en donnant l'alarme; mais comme il n'y avait pas de pont en cet endroit, et que les soldats de Lambert n'etaient pas aussi prompts a se mettre a l'eau que les soldats de Monck, celui-ci ne paraissait pas avoir de grandes inquietudes de ce cote. En deca de la riviere, a cinq cents pas a peu pres de la vieille abbaye, les pecheurs avaient leur domicile au milieu d'une fourmiliere de petites tentes elevees par les soldats des clans voisins, qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Tout ce pele-mele aux rayons de la lune offrait un coup d'oeil saisissant; la penombre ennoblissait chaque detail, et la lumiere, cette flatteuse qui ne s'attache qu'au cote poli des choses, sollicitait sur chaque mousquet rouille le point encore intact, sur tout haillon de toile, la partie la plus blanche et la moins souillee. Monck arriva donc avec Athos, traversant ce paysage sombre eclaire d'une double lueur, la lueur argentee de la lune, la lueur rougeatre des feux mourants au carrefour des trois chaussees. La il s'arreta, et s'adressant a son compagnon: -- Monsieur, lui dit-il, reconnaitrez-vous votre chemin? -- General, si je ne me trompe, la chaussee du milieu conduit droit a l'abbaye. -- C'est cela meme; mais nous aurions besoin de lumiere pour nous guider dans le souterrain. Monck se retourna. -- Ah! Digby nous a suivis, a ce qu'il parait, dit-il; tant mieux, il va nous procurer ce qu'il nous faut. -- Oui, general, il y a effectivement la-bas un homme qui depuis quelque temps marche derriere nous. -- Digby! cria Monck, Digby! venez, je vous prie. Mais, au lieu d'obeir, l'ombre fit un mouvement de surprise, et, reculant au lieu d'avancer, elle se courba et disparut le long de la jetee de gauche, se dirigeant vers le logement qui avait ete donne aux pecheurs. -- Il parait que ce n'etait pas Digby, dit Monck. Tous deux avaient suivi l'ombre qui s'etait evanouie; mais ce n'est pas chose assez rare qu'un homme rodant a onze heures du soir dans un camp ou sont couches dix a douze mille hommes pour qu'Athos et Monck s'inquietassent de cette disparition. -- En attendant, comme il nous faut un falot, une lanterne, une torche quelconque pour voir ou mettre nos pieds, cherchons ce falot, dit Monck. -- General, le premier soldat venu nous eclairera. -- Non, dit Monck, pour voir s'il n'y aurait pas quelque connivence entre le comte de La Fere et les pecheurs; non, j'aimerais mieux quelqu'un de ces matelots francais qui sont venus ce soir me vendre du poisson. Ils partent demain, et le secret sera mieux garde par eux. Tandis que si le bruit se repand dans l'armee ecossaise que l'on trouve des tresors dans l'abbaye de Newcastle, mes highlanders croiront qu'il y a un million sous chaque dalle, et ils ne laisseront pas pierre sur pierre dans le batiment. -- Faites comme vous voudrez, general, repondit Athos d'un ton de voix si naturel, qu'il etait evident que, soldat ou pecheur, tout lui etait egal et qu'il n'eprouvait aucune preference. Monck s'approcha de la chaussee, derriere laquelle avait disparu celui que le general avait pris pour Digby, et rencontra une patrouille qui, faisant le tour des tentes, se dirigeait vers le quartier general; il fut arrete avec son compagnon, donna le mot de passe et poursuivit son chemin. Un soldat, reveille par le bruit, se souleva dans son plaid pour voir ce qui se passait. -- Demandez-lui, dit Monck a Athos, ou sont les pecheurs; si je lui faisais cette question, il me reconnaitrait. Athos s'approcha du soldat, lequel lui indiqua la tente; aussitot Monck et Athos se dirigerent de ce cote. Il sembla au general qu'au moment ou il s'approchait une ombre, pareille a celle qu'il avait deja vue, se glissait dans cette tente; mais en s'approchant, il reconnut qu'il devait s'etre trompe, car tout le monde dormait pele-mele, et l'on ne voyait que jambes et que bras entrelaces. Athos, craignant qu'on ne le soupconnat de connivence avec quelqu'un de ses compatriotes, resta en dehors de la tente. -- Hola! dit Monck en francais, qu'on s'eveille ici. Deux ou trois dormeurs se souleverent. -- J'ai besoin d'un homme pour m'eclairer, continua Monck. Tout le monde fit un mouvement, les uns se soulevant, les autres se levant tout a fait. Le chef s'etait leve le premier. -- Votre Honneur peut compter sur nous, dit-il d'une voix qui fit tressaillir Athos. Ou s'agit-il d'aller? -- Vous le verrez. Un falot! Allons, vite! -- Oui, Votre Honneur. Plait-il a Votre Honneur que ce soit moi qui l'accompagne? -- Toi ou un autre, peu m'importe, pourvu que quelqu'un m'eclaire. "C'est etrange, pensa Athos, quelle voix singuliere a ce pecheur!" -- Du feu, vous autres! cria le pecheur; allons depechons! Puis tout bas, s'adressant a celui de ses compagnons qui etait le plus pres de lui: -- Eclaire, toi, Menneville, dit-il, et tiens-toi pret a tout. Un des pecheurs fit jaillir du feu d'une pierre, embrasa un morceau d'amadou, et a l'aide d'une allumette eclaira une lanterne. La lumiere envahit aussitot la tente. -- Etes-vous pret, monsieur? dit Monck a Athos, qui se detournait pour ne pas exposer son visage a la clarte. -- Oui, general, repliqua-t-il. -- Ah! le gentilhomme francais! fit tout bas le chef des pecheurs. Peste! j'ai eu bonne idee de te charger de la commission, Menneville, il n'aurait qu'a me reconnaitre, moi. Eclaire, eclaire! Ce dialogue fut prononce au fond de la tente, et si bas que Monck n'en put entendre une syllabe; il causait d'ailleurs avec Athos. Menneville s'appretait pendant ce temps-la, ou plutot recevait les ordres de son chef. -- Eh bien? dit Monck. -- Me voici, mon general, dit le pecheur. Monck, Athos et le pecheur quitterent la tente. "C'etait impossible, pensa Athos. Quelle reverie avais-je donc ete me mettre dans la cervelle!" -- Va devant, suis la chaussee du milieu et allonge les jambes, dit Monck au pecheur. Ils n'etaient pas a vingt pas, que la meme ombre qui avait paru rentrer dans la tente sortait, rampait jusqu'aux pilotis, et, protegee par cette espece de parapet pose aux alentours de la chaussee, observait curieusement la marche du general. Tous trois disparurent dans la brume. Ils marchaient vers Newcastle, dont on apercevait deja les pierres blanches comme des sepulcres. Apres une station de quelques secondes sous le porche, ils penetrerent dans l'interieur. La porte etait brisee a coups de hache. Un poste de quatre hommes dormait en surete dans un enfoncement, tant on avait la certitude que l'attaque ne pouvait avoir lieu de ce cote. -- Ces hommes ne vous generont point? dit Monck a Athos. -- Au contraire, monsieur, ils aideront a rouler les barils, si Votre Honneur le permet. -- Vous avez raison. Le poste, tout endormi qu'il etait, se reveilla cependant aux premiers pas des deux visiteurs au milieu des ronces et des herbes qui envahissaient le porche. Monck donna le mot de passe et penetra dans l'interieur du couvent, precede toujours de son falot. Il marchait le dernier, surveillant jusqu'au moindre mouvement d'Athos, son _dirk_ tout nu dans sa manche, et pret a le plonger dans les reins du gentilhomme au premier geste suspect qu'il verrait faire a celui-ci. Mais Athos d'un pas ferme et sur traversa les salles et les cours. Plus une porte, plus une fenetre dans ce batiment. Les portes avaient ete brulees, quelques-unes sur place, et les charbons en etaient denteles encore par l'action du feu, qui s'etait eteint tout seul, impuissant sans doute a mordre jusqu'au bout ces massives jointures de chene assemblees par des clous de fer. Quant aux fenetres, toutes les vitres ayant ete brisees, on voyait s'enfuir par les trous des oiseaux de tenebres que la lueur du falot effarouchait. En meme temps des chauves-souris gigantesques se mirent a tracer autour des deux importuns leurs vastes cercles silencieux, tandis qu'a la lumiere projetee sur les hautes parois de pierre on voyait trembloter leur ombre. Ce spectacle etait rassurant pour des raisonneurs. Monck conclut qu'il n'y avait aucun homme dans le couvent, puisque les farouches betes y etaient encore et s'envolaient a son approche. Apres avoir franchi les decombres et arrache plus d'un lierre qui s'etait pose comme gardien de la solitude, Athos arriva aux caveaux situes sous la grande salle, mais dont l'entree donnait dans la chapelle. La il s'arreta. -- Nous y voila, general, dit-il. -- Voici donc la dalle? -- Oui. -- En effet, je reconnais l'anneau; mais l'anneau est scelle a plat. -- Il nous faudrait un levier. -- C'est chose facile a se procurer. En regardant autour d'eux, Athos et Monck apercurent un petit frene de trois pouces de diametre qui avait pousse dans un angle du mur, montant jusqu'a une fenetre que ses branches avaient aveuglee. -- As-tu un couteau? dit Monck au pecheur. -- Oui, monsieur. -- Coupe cet arbre, alors. Le pecheur obeit, mais non sans que son coutelas en fut ebreche. Lorsque le frene fut arrache, faconne en forme de levier, les trois hommes penetrerent dans le souterrain. -- Arrete-toi la, dit Monck au pecheur en lui designant un coin du caveau; nous avons de la poudre a deterrer, et ton falot serait dangereux. L'homme se recula avec une sorte de terreur et garda fidelement le poste qu'on lui avait assigne, tandis que Monck et Athos tournaient derriere une colonne au pied de laquelle, par un soupirail, penetrait un rayon de lune reflete precisement par la pierre que le comte de La Fere venait chercher de si loin. -- Nous y voici, dit Athos en montrant au general l'inscription latine. -- Oui, dit Monck. Puis, comme il voulait encore laisser au Francais un moyen evasif: -- Ne remarquez-vous pas, continua-t-il, que l'on a deja penetre dans ce caveau, et que plusieurs statues ont ete brisees? -- Milord, vous avez sans doute entendu dire que le respect religieux de vos Ecossais aime a donner en garde aux statues des morts les objets precieux qu'ils ont pu posseder pendant leur vie. Ainsi les soldats ont du penser que sous le piedestal des statues qui ornaient la plupart de ces tombes un tresor etait enfoui; ils ont donc brise piedestal et statue. Mais la tombe du venerable chanoine a qui nous avons affaire ne se distingue par aucun monument; elle est simple, puis elle a ete protegee par la crainte superstitieuse que vos puritains ont toujours eue du sacrilege; pas un morceau de cette tombe n'a ete ecaille. -- C'est vrai, dit Monck. Athos saisit le levier. -- Voulez-vous que je vous aide? dit Monck. -- Merci, milord, je ne veux pas que Votre Honneur mette la main a une oeuvre dont peut-etre elle ne voudrait pas prendre la responsabilite si elle en connaissait les consequences probables. Monck leva la tete. -- Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il. -- Je veux dire... Mais cet homme... -- Attendez, dit Monck, je comprends ce que vous craignez et vais faire une epreuve. Monck se retourna vers le pecheur, dont on apercevait la silhouette eclairee par le falot. -- _Come here, friend_, dit-il avec le ton du commandement. Le pecheur ne bougea pas. -- C'est bien, continua-t-il, il ne sait pas l'anglais. Parlez-moi donc anglais, s'il vous plait, monsieur. -- Milord, repondit Athos, j'ai souvent vu des hommes, dans certaines circonstances, avoir sur eux-memes cette puissance de ne point repondre a une question faite dans une langue qu'ils comprennent. Le pecheur est peut-etre plus savant que nous le croyons. Veuillez le congedier, milord, je vous prie. "Decidement, pensa Monck, il desire me tenir seul dans ce caveau. N'importe, allons jusqu'au bout, un homme vaut un homme, et nous sommes seuls..." -- Mon ami, dit Monck au pecheur, remonte cet escalier que nous venons de descendre, et veille a ce que personne ne nous vienne troubler. Le pecheur fit un mouvement pour obeir. -- Laisse ton falot, dit Monck, il trahirait ta presence et pourrait te valoir quelque coup de mousquet effarouche. Le pecheur parut apprecier le conseil, deposa le falot a terre et disparut sous la voute de l'escalier. Monck alla prendre le falot, qu'il apporta au pied de la colonne. -- Ah ca! dit-il, c'est bien de l'argent qui est cache dans cette tombe? -- Oui, milord, et dans cinq minutes vous n'en douterez plus. En meme temps, Athos frappait un coup violent sur le platre, qui se fendait en presentant une gercure au bec du levier. Athos introduisit la pince dans cette gercure, et bientot des morceaux tout entiers de platre cederent, se soulevant comme des dalles arrondies. Alors le comte de La Fere saisit les pierres et les ecarta avec des ebranlements dont on n'aurait pas cru capables des mains aussi delicates que les siennes. -- Milord, dit Athos, voici bien la maconnerie dont j'ai parle a Votre Honneur. -- Oui, mais je ne vois pas encore les barils, dit Monck. -- Si j'avais un poignard, dit Athos en regardant autour de lui, vous les verriez bientot, monsieur. Malheureusement, j'ai oublie le mien dans la tente de Votre Honneur. -- Je vous offrirais bien le mien, dit Monck, mais la lame me semble trop frele pour la besogne a laquelle vous la destinez. Athos parut chercher autour de lui un objet quelconque qui put remplacer l'arme qu'il desirait. Monck ne perdait pas un des mouvements de ses mains, une des expressions de ses yeux. -- Que ne demandez-vous le coutelas du pecheur? dit Monck. Il avait un coutelas. -- Ah! c'est juste, dit Athos, puisqu'il s'en est servi pour couper cet arbre. Et il s'avanca vers l'escalier. -- Mon ami, dit-il au pecheur, jetez-moi votre coutelas, je vous prie, j'en ai besoin. Le bruit de l'arme retentit sur les marches. -- Prenez, dit Monck, c'est un instrument solide, a ce que j'ai vu, et dont une main ferme peut tirer bon parti. Athos ne parut accorder aux paroles de Monck que le sens naturel et simple sous lequel elles devaient etre entendues et comprises. Il ne remarqua pas non plus, ou du moins il ne parut pas remarquer, que, lorsqu'il revint a Monck, Monck s'ecarta en portant la main gauche a la crosse de son pistolet; de la droite il tenait deja son dirk. Il se mit donc a l'oeuvre, tournant le dos a Monck et lui livrant sa vie sans defense possible. Alors il frappa pendant quelques secondes si adroitement et si nettement sur le platre intermediaire, qu'il le separa en deux parties, et que Monck alors put voir deux barils places bout a bout et que leur poids maintenait immobiles dans leur enveloppe crayeuse. -- Milord, dit Athos, vous voyez que mes pressentiments ne m'avaient point trompe. -- Oui, monsieur, dit Monck, et j'ai tout lieu de croire que vous etes satisfait, n'est-ce pas? -- Sans doute; la perte de cet argent m'eut ete on ne peut plus sensible; mais j'etais certain que Dieu, qui protege la bonne cause, n'aurait pas permis que l'on detournat cet or qui doit la faire triompher. -- Vous etes, sur mon honneur, aussi mysterieux en paroles qu'en actions, monsieur, dit Monck. Tout a l'heure, je vous ai peu compris, quand vous m'avez dit que vous ne vouliez pas deverser sur moi la responsabilite de l'oeuvre que nous accomplissons. -- J'avais raison de dire cela, milord. -- Et voila maintenant que vous me parlez de la bonne cause. Qu'entendez-vous par ces mots, la bonne cause? Nous defendons en ce moment en Angleterre cinq ou six causes, ce qui n'empeche pas chacun de regarder la sienne non seulement comme la bonne, mais encore comme la meilleure. Quelle est la votre, monsieur? Parlez hardiment, que nous voyions si sur ce point, auquel vous paraissez attacher une grande importance, nous sommes du meme avis. Athos fixa sur Monck un de ces regards profonds qui semblent porter a celui qu'on regarde ainsi le defi de cacher une seule de ses pensees; puis, levant son chapeau, il commenca d'une voix solennelle, tandis que son interlocuteur, une main sur le visage, laissait cette main longue et nerveuse enserrer sa moustache et sa barbe, en meme temps que son oeil vague et melancolique errait dans les profondeurs du souterrain. Chapitre XXVI -- Le coeur et l'esprit -- Milord, dit le comte de La Fere, vous etes un noble Anglais, vous etes un homme loyal, vous parlez a un noble Francais, a un homme de coeur. Cet or, contenu dans les deux barils que voici, je vous ai dit qu'il etait a moi, j'ai eu tort; c'est le premier mensonge que j'aie fait de ma vie, mensonge momentane, il est vrai: cet or, c'est le bien du roi Charles II, exile de sa patrie, chasse de son palais, orphelin a la fois de son pere et de son trone, et prive de tout, meme du triste bonheur de baiser a genoux la pierre sur laquelle la main de ses meurtriers a ecrit cette simple epitaphe qui criera eternellement vengeance contre eux: "Ci-git le roi Charles Ier." Monck palit legerement, et un imperceptible frisson rida sa peau et herissa sa moustache grise. -- Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fere, le seul, le dernier fidele qui reste au pauvre prince abandonne, je lui ai offert de venir trouver l'homme duquel depend aujourd'hui le sort de la royaute en Angleterre, et je suis venu, et je me suis place sous le regard de cet homme, et je me suis mis nu et desarme dans ses mains en lui disant: "Milord, ici est la derniere ressource d'un prince que Dieu fit votre maitre, que sa naissance fit votre roi; de vous, de vous seul dependent sa vie et son avenir. Voulez- vous employer cet argent a consoler l'Angleterre des maux qu'elle a du souffrir pendant l'anarchie, c'est-a-dire voulez-vous aider, ou, sinon aider, du moins laisser faire le roi Charles II?" "Vous etes le maitre, vous etes le roi, maitre et roi tout- puissant, car le hasard defait parfois l'oeuvre du temps et de Dieu. Je suis avec vous seul, milord; si le succes vous effraie etant partage, si ma complicite vous pese, vous etes arme, milord, et voici une tombe toute creusee; si, au contraire, l'enthousiasme de votre cause vous enivre, si vous etes ce que vous paraissez etre, si votre main, dans ce qu'elle entreprend, obeit a votre esprit, et votre esprit a votre coeur, voici le moyen de perdre a jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart; tuez encore l'homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne retournera pas vers celui qui l'a envoye sans lui rapporter le depot que lui confia Charles Ier, son pere, et gardez l'or qui pourrait servir a entretenir la guerre civile. Helas! milord, c'est la condition fatale de ce malheureux prince. Il faut qu'il corrompe ou qu'il tue; car tout lui resiste, tout le repousse, tout lui est hostile, et cependant il est marque du sceau divin, et il faut, pour ne pas mentir a son sang, qu'il remonte sur le trone ou qu'il meure sur le sol sacre de la patrie. "Milord, vous m'avez entendu. A tout autre qu'a l'homme illustre qui m'ecoute, j'eusse dit: "Milord, vous etes pauvre; milord, le roi vous offre ce million comme arrhes d'un immense marche; prenez-le et servez Charles II comme j'ai servi Charles Ier, et je suis sur que Dieu, qui nous ecoute, qui nous voit, qui lit seul dans votre coeur ferme a tous les regards humains; je suis sur que Dieu vous donnera une heureuse vie eternelle apres une heureuse mort." Mais au general Monck, a l'homme illustre dont je crois avoir mesure la hauteur, je dis: "Milord, il y a pour vous dans l'histoire des peuples et des rois une place brillante, une gloire immortelle, imperissable, si seul, sans autre interet que le bien de votre pays et l'interet de la justice, vous devenez le soutien de votre roi. Beaucoup d'autres ont ete des conquerants et des usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez contente d'etre le plus vertueux, le plus probe et le plus integre des hommes; vous aurez tenu une couronne dans votre main, et, au lieu de l'ajuster a votre front, vous l'aurez deposee sur la tete de celui pour lequel elle avait ete faite. Oh! milord, agissez ainsi, et vous leguerez a la posterite le plus envie des noms qu'aucune creature humaine puisse s'enorgueillir de porter" Athos s'arreta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme avait parle, Monck n'avait pas donne un signe d'approbation ni d'improbation; a peine meme si, durant cette vehemente allocution, ses yeux s'etaient animes de ce feu qui indique l'intelligence. Le comte de La Fere le regarda tristement et, voyant ce visage morne, sentit le decouragement penetrer jusqu'a son coeur. Enfin Monck parut s'animer, et, rompant le silence: -- Monsieur, dit-il d'une voix douce et grave, je vais, pour vous repondre, me servir de vos propres paroles. A tout autre qu'a vous, je repondrais par l'expulsion, la prison ou pis encore. Car enfin, vous me tentez et vous me violentez a la fois. Mais vous etes un de ces hommes, monsieur, a qui l'on ne peut refuser l'attention et les egards qu'ils meritent: vous etes un brave gentilhomme, monsieur, je le dis et je m'y connais. Tout a l'heure, vous m'avez parle d'un depot que le feu roi transmit pour son fils: n'etes-vous donc pas un de ces Francais qui, je l'ai oui dire, ont voulu enlever Charles a White Hall? -- Oui, milord, c'est moi qui me trouvais sous l'echafaud pendant l'execution; moi qui, n'ayant pu le racheter, recus sur mon front le sang du roi martyr; je recus en meme temps la derniere parole de Charles Ier, c'est a moi qu'il a dit "_Remember_!" et en me disant "Souviens-toi!" il faisait allusion a cet argent qui est a vos pieds, milord. -- J'ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais je suis heureux de vous avoir apprecie tout d'abord par ma propre inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des explications que je n'ai donnees a personne, et vous apprecierez quelle distinction je fais entre vous et les personnes qui m'ont ete envoyees jusqu'ici. Athos s'inclina, s'appretant a absorber avidement les paroles qui tombaient une a une de la bouche de Monck, ces paroles rares et precieuses comme la rosee dans le desert. -- Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous prie, monsieur, dites-moi, que m'importe a moi, ce fantome de roi? J'ai vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont aujourd'hui liees si etroitement ensemble, que tout homme d'epee doit combattre en vertu de son droit ou de son ambition, avec un interet personnel, et non aveuglement derriere un officier, comme dans les guerres ordinaires. Moi, je ne desire rien peut-etre mais je crains beaucoup. Dans la guerre aujourd'hui reside la liberte de l'Angleterre, et peut-etre celle de chaque Anglais. Pourquoi voulez-vous que, libre dans la position que je me suis faite, j'aille tendre la main aux fers d'un etranger? Charles n'est que cela pour moi. Il a livre ici des combats qu'il a perdus, c'est donc un mauvais capitaine; il n'a reussi dans aucune negociation, c'est donc un mauvais diplomate; il a colporte sa misere dans toutes les cours de l'Europe, c'est donc un coeur faible et pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n'est sorti encore de ce genie qui aspire a gouverner un des plus grands royaumes de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de mauvais aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens, j'allasse me faire gratuitement l'esclave d'une creature qui m'est inferieure en capacite militaire, en politique et en dignite? Non, monsieur; quand quelque grande et noble action m'aura appris a apprecier Charles, je reconnaitrai peut-etre ses droits a un trone dont nous avons renverse le pere, parce qu'il manquait des vertus qui jusqu'ici manquent au fils; mais jusqu'ici, en fait de droits, je ne reconnais que les miens: la revolution m'a fait general, mon epee me fera protecteur si je veux. Que Charles se montre, qu'il se presente, qu'il subisse le concours ouvert au genie, et surtout qu'il se souvienne qu'il est d'une race a laquelle on demandera plus qu'a toute autre. Ainsi, monsieur, n'en parlons plus, je ne refuse ni n'accepte: je me reserve, j'attends. Athos savait Monck trop bien informe de tout ce qui avait rapport a Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n'etait ni l'heure ni le lieu. -- Milord, dit-il, je n'ai donc plus qu'a vous remercier. -- Et de quoi, monsieur? de ce que vous m'avez bien juge et de ce que j'ai agi d'apres votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la peine? Cet or que vous allez porter au roi Charles va me servir d'epreuve pour lui: en voyant ce qu'il en saura faire, je prendrai sans doute une opinion que je n'ai pas. -- Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre en laissant partir une somme destinee a servir les armes de son ennemi? -- Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n'ai pas d'ennemis, moi. Je suis au service du Parlement, qui m'ordonne de combattre le general Lambert et le roi Charles, ses ennemis a lui et non les miens; je combats donc. Si le Parlement, au contraire, m'ordonnait de faire pavoiser le port de Londres, de faire assembler les soldats sur le rivage, de recevoir le roi Charles II... -- Vous obeiriez? s'ecria Athos avec joie. -- Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j'allais, moi, une tete grise... en verite, ou avais-je l'esprit? j'allais, moi, dire une folie de jeune homme. -- Alors, vous n'obeiriez pas? dit Athos. -- Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de ma patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans doute que j'eusse cette force pour le bien de tous, et il m'a donne en meme temps le discernement. Si le Parlement m'ordonnait une chose pareille, je reflechirais. Athos s'assombrit. -- Allons, dit-il, je le vois, decidement Votre Honneur n'est point disposee a favoriser le roi Charles II. -- Vous me questionnez toujours, monsieur le comte; a mon tour, s'il vous plait. -- Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l'idee de me repondre aussi franchement que je vous repondrai! -- Quand vous aurez rapporte ce million a votre prince, quel conseil lui donnerez-vous? Athos fixa sur Monck un regard fier et resolu. -- Milord, dit-il, avec ce million que d'autres emploieraient a negocier peut-etre, je veux conseiller au roi de lever deux regiments, d'entrer par l'Ecosse que vous venez de pacifier; de donner au peuple des franchises que la revolution lui avait promises et n'a pas tout a fait tenues. Je lui conseillerai de commander en personne cette petite armee, qui se grossirait, croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau a la main et l'epee au fourreau, en disant: "Anglais! voila le troisieme roi de ma race que vous tuez: prenez garde a la justice de Dieu!" Monck baissa la tete et reva un instant. -- S'il reussissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais non pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui conseilleriez-vous? -- De penser que par la volonte de Dieu il a perdu sa couronne, mais que par la bonne volonte des hommes il l'a recouvree. Un sourire ironique passa sur les levres de Monck. -- Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas suivre un bon conseil. -- Ah! milord, Charles II n'est pas un roi, repliqua Athos en souriant a son tour, mais avec une tout autre expression que n'avait fait Monck. -- Voyons, abregeons, monsieur le comte... C'est votre desir, n'est-il pas vrai? Athos s'inclina. -- Je vais donner l'ordre qu'on transporte ou il vous plaira ces deux barils. Ou demeurez-vous, monsieur? -- Dans un petit bourg, a l'embouchure de la riviere, Votre Honneur. -- Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons, n'est-ce pas? -- C'est cela. Eh bien! j'habite la premiere; deux faiseurs de filets l'occupent avec moi; c'est leur barque qui m'a mis a terre. -- Mais votre batiment a vous, monsieur? -- Mon batiment est a l'ancre a un quart de mille en mer et m'attend. -- Vous ne comptez cependant point partir tout de suite? -- Milord, j'essaierai encore une fois de convaincre Votre Honneur. -- Vous n'y parviendrez pas, repliqua Monck; mais il importe que vous quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre soupcon qui puisse nuire a vous ou a moi. Demain, mes officiers pensent que Lambert m'attaquera. Moi, je garantis, au contraire, qu'il ne bougera point; c'est a mes yeux impossible. Lambert conduit une armee sans principes homogenes, et il n'y a pas d'armee possible avec de pareils elements. Moi, j'ai instruit mes soldats a subordonner mon autorite a une autorite superieure, ce qui fait qu'apres moi, autour de moi, au-dessus de moi, ils tentent encore quelque chose. Il en resulte que, moi mort, ce qui peut arriver, mon armee ne se demoralisera pas tout de suite; il en resulte que, s'il me plaisait de m'absenter, par exemple, comme cela me plait quelquefois, il n'y aurait pas dans mon camp l'ombre d'une inquietude ou d'un desordre. Je suis l'aimant, la force sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers eparpilles qu'on enverra contre moi, je les attirerai a moi. "Lambert commande en ce moment dix-huit mille deserteurs; mais je n'ai point parle de cela a mes officiers, vous le sentez bien. Rien n'est plus utile a une armee que le sentiment d'une bataille prochaine: tout le monde demeure eveille, tout le monde se garde. Je vous dis cela a vous pour que vous viviez en toute securite. Ne vous hatez donc pas de repasser la mer: d'ici a huit jours, il y aura quelque chose de nouveau, soit la bataille, soit l'accommodement. Alors, comme vous m'avez juge honnete homme et confie votre secret, et que j'ai a vous remercier de cette confiance, j'irai vous faire visite ou vous manderai. Ne partez donc pas avant mon avis, je vous en reitere l'invitation. -- Je vous le promets, general, s'ecria Athos, transporte d'une joie si grande que, malgre toute sa circonspection, il ne put s'empecher de laisser jaillir une etincelle de ses yeux. Monck surprit cette flamme et l'eteignit aussitot par un de ces muets sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le chemin qu'ils croyaient avoir fait dans son esprit. -- Ainsi, milord, dit Athos, c'est huit jours que vous me fixez pour delai? -- Huit jours, oui, monsieur. -- Et pendant ces huit jours, que ferai-je? -- S'il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les Francais curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez voir comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir quelque balle egaree; nos Ecossais tirent fort mal, et je ne veux pas qu'un digne gentilhomme tel que vous regagne, blesse, la terre de France. Je ne veux pas enfin etre oblige de renvoyer moi-meme a votre prince son million laisse par vous; car alors on dirait, et cela avec quelque raison, que je paie le pretendant pour qu'il guerroie contre le Parlement. Allez donc, monsieur, et qu'il soit fait entre nous comme il est convenu. -- Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d'avoir penetre le premier dans le noble coeur qui bat sous ce manteau. -- Vous croyez donc decidement que j'ai des secrets, dit Monck sans changer l'expression demi-enjouee de son visage Eh! monsieur, quel secret voulez-vous donc qu'il y ait dans la tete creuse d'un soldat? Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s'eteint, rappelons notre homme Hola! cria Monck en francais; et s'approchant de l'escalier: Hola! pecheur! Le pecheur, engourdi par la fraicheur de la nuit, repondit d'une voix enrouee en demandant quelle chose on lui voulait. -- Va jusqu'au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part du general Monck, de venir ici sur-le-champ. C'etait une commission facile a remplir, car le sergent, intrigue de la presence du general en cette abbaye deserte, s'etait approche peu a peu, et n'etait qu'a quelques pas du pecheur. L'ordre du general parvint donc directement jusqu'a lui, et il accourut. -- Prends un cheval et deux hommes, dit Monck. -- Un cheval et deux hommes? repeta le sergent. -- Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec un bat ou des paniers? -- Sans doute, a cent pas d'ici, au camp des Ecossais. -- Bien. -- Que ferai-je du cheval, general? -- Regarde. Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le separaient de Monck et apparut sous la voute. -- Tu vois, lui dit Monck, la-bas ou est ce gentilhomme? -- Oui, mon general. -- Tu vois ces deux barils? -- Parfaitement. -- Ce sont deux barils contenant, l'un de la poudre, l'autre des balles; je voudrais faire transporter ces barils dans le petit bourg qui est au bord de la riviere, et que je compte faire occuper demain par deux cents mousquets. Tu comprends que la commission est secrete, car c'est un mouvement qui peut decider du gain de la bataille. -- Oh! mon general, murmura le sergent. -- Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et qu'on les escorte, deux hommes et toi, jusqu'a la maison de ce gentilhomme, qui est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le sache. -- Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le sergent. -- J'en connais un, moi, dit Athos; il n'est pas large, mais il est solide, ayant ete fait sur pilotis, et, avec de la precaution, nous arriverons. -- Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck. -- Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d'en soulever un. -- Ils pesent quatre cents livres chacun, s'ils contiennent ce qu'ils doivent contenir, n'est-ce pas, monsieur? -- A peu pres, dit Athos. Le sergent alla chercher le chevalet les hommes. Monck, reste seul avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses indifferentes, tout en examinant distraitement le caveau. Puis, entendant le pas du cheval: -- Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne au camp. Vous etes en surete. -- Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos. -- C'est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir. Monck tendit la main a Athos. -- Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos. -- Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons plus de cela. Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l'escalier ses hommes qui descendaient. Il n'avait pas fait vingt pas hors de l'abbaye, qu'un petit coup de sifflet lointain et prolonge se fit entendre. Monck dressa l'oreille; mais ne voyant plus rien, il continua sa route. Alors, il se souvint du pecheur et le chercha des yeux, mais le pecheur avait disparu. S'il eut cependant regarde avec plus d'attention qu'il ne le fit, il eut vu cet homme courbe en deux, se glissant comme un serpent le long des pierres et se perdant au milieu de la brume, rasant la surface du marais; il eut vu egalement, essayant de percer cette brume, un spectacle qui eut attire son attention: c'etait la mature de la barque du pecheur qui avait change de place, et qui se trouvait alors au plus pres du bord de la riviere. Mais Monck ne vit rien et, pensant n'avoir rien a craindre, il s'engagea sur la chaussee deserte qui conduisait a son camp. Ce fut alors que cette disparition du pecheur lui parut etrange, et qu'un soupcon reel commenca d'assieger son esprit. Il venait de mettre aux ordres d'Athos le seul poste qui put le proteger. Il avait un mille de chaussee a traverser pour regagner son camp. Le brouillard montait avec une telle intensite, qu'a peine pouvait-on distinguer les objets a une distance de dix pas. Monck crut alors entendre comme le bruit d'un aviron qui battait sourdement le marais a sa droite. -- Qui va la? cria-t-il. Mais personne ne repondit. Alors il arma son pistolet, mit l'epee a la main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler personne. Cet appel, dont l'urgence n'etait pas absolue, lui paraissait indigne de lui. Chapitre XXVII -- Le lendemain Il etait sept heures du matin: les premiers rayons du jour eclairaient les etangs, dans lesquels le soleil se refletait comme un boulet rougi, lorsque Athos, se reveillant et ouvrant la fenetre de sa chambre a coucher qui donnait sur les bords de la riviere, apercut a quinze pas de distance a peu pres le sergent et les hommes qui l'avaient accompagne la veille, et qui, apres avoir depose les barils chez lui, etaient retournes au camp par la chaussee de droite. Pourquoi, apres etre retournes au camp, ces hommes etaient-ils revenus? Voila la question qui se presenta soudainement a l'esprit d'Athos. Le sergent, la tete haute, paraissait guetter le moment ou le gentilhomme paraitrait pour l'interpeller. Athos, surpris de retrouver la ceux qu'il avait vus s'eloigner la veille, ne put s'empecher de leur temoigner son etonnement. -- Cela n'a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier le general m'a recommande de veiller a votre surete, et j'ai du obeir a cet ordre. -- Le general est au camp? demanda Athos. -- Sans doute, monsieur, puisque vous l'avez quitte hier s'y rendant. -- Eh bien! attendez-moi; j'y vais aller pour rendre compte de la fidelite avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour reprendre mon epee, que j'oubliai hier sur la table. -- Cela tombe a merveille, dit le sergent, car nous allions vous en prier. Athos crut remarquer un certain air de bonhomie equivoque sur le visage de ce sergent; mais l'aventure du souterrain pouvait avoir excite la curiosite de cet homme, et il n'etait pas surprenant alors qu'il laissat voir sur son visage un peu des sentiments qui agitaient son esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes, et il en confia les clefs a Grimaud, lequel avait elu son domicile sous l'appentis meme qui conduisait au cellier ou les barils avaient ete enfermes. Le sergent escorta le comte de La Fere jusqu'au camp. La, une garde nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient conduit Athos. Cette garde nouvelle etait commandee par l'aide de camp Digby, lequel, durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu encourageants, que le Francais se demanda d'ou venaient a son endroit cette vigilance et cette severite, quand la veille il avait ete si parfaitement libre. Il n'en continua pas moins son chemin vers le quartier general, renfermant en lui-meme les observations que le forcaient de faire les hommes et les choses. Il trouva sous la tente du general ou il avait ete introduit la veille trois officiers superieurs; c'etaient le lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut son epee; elle etait encore sur la table du general, a la place ou il l'avait laissee la veille. Aucun des officiers n'avait vu Athos, aucun par consequent ne le connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors, a l'aspect d'Athos, si c'etait bien la le meme gentilhomme avec lequel le general etait sorti de la tente. -- Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c'est lui-meme. -- Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble; et maintenant, messieurs, a mon tour, permettez-moi de vous demander a quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques explications sur le ton avec lequel vous les demandez. -- Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces questions, c'est que nous avons le droit de les faire, et si nous vous les faisons avec ce ton, c'est que ce ton convient, croyez- moi, a la situation. -- Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce que je dois vous dire, c'est que je ne reconnais ici pour mon egal que le general Monck. Ou est-il? Qu'on me conduise devant lui, et s'il a, lui, quelque question a m'adresser, je lui repondrai, et a sa satisfaction, je l'espere. Je le repete, messieurs, ou est le general? -- Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, ou il est, fit le lieutenant. -- Moi? -- Certainement, vous. -- Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas. -- Vous m'allez comprendre, et vous-meme d'abord, parlez plus bas, monsieur. Que vous a dit le general, hier? Athos sourit dedaigneusement. -- Il ne s'agit pas de sourire, s'ecria un des colonels avec emportement, il s'agit de repondre. -- Et moi, messieurs, je vous declare que je ne vous repondrai point que je ne sois en presence du general. -- Mais, repeta le meme colonel qui avait deja parle, vous savez bien que vous demandez une chose impossible. -- Voila deja deux fois que l'on fait cette etrange reponse au desir que j'exprime, reprit Athos Le general est-il absent? La question d'Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme avait l'air si naivement surpris, que les trois officiers echangerent un regard. Le lieutenant prit la parole par une espece de convention tacite des deux autres officiers. -- Monsieur, dit-il, le general vous a quitte hier sur les limites du monastere? -- Oui, monsieur. -- Et vous etes alle...? -- Ce n'est point a moi de vous repondre, c'est a ceux qui m'ont accompagne. Ce sont vos soldats, interrogez-les. -- Mais s'il nous plait de vous interroger, vous? -- Alors il me plaira de vous repondre, monsieur, que je ne releve de personne ici, que je ne connais ici que le general, et que ce n'est qu'a lui que je repondrai. -- Soit, monsieur, mais comme nous sommes les maitres, nous nous erigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des juges, il faudra bien que vous leur repondiez. La figure d'Athos n'exprima que l'etonnement et le dedain, au lieu de la terreur qu'a cette menace les officiers comptaient y lire. -- Des juges ecossais ou anglais, a moi, sujet du roi de France; a moi, place sous la sauvegarde de l'honneur britannique! Vous etes fous, messieurs! dit Athos en haussant les epaules. Les officiers se regarderent. -- Alors, monsieur, dirent-ils, vous pretendez ne pas savoir ou est le general? -- A ceci, je vous ai deja repondu, monsieur. -- Oui; mais vous avez deja repondu une chose incroyable. -- Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition ne mentent point d'ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit, et quand je porte a mon cote l'epee que, par un exces de delicatesse, j'ai laissee hier sur cette table ou elle est encore aujourd'hui, nul, croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne veux pas entendre. Aujourd'hui, je suis desarme; si vous vous pretendez mes juges, jugez-moi; si vous n'etes que mes bourreaux, tuez-moi. -- Mais, monsieur?... demanda d'une voix plus courtoise le lieutenant, frappe de la grandeur et du sang-froid d'Athos. -- Monsieur, j'etais venu parler confidentiellement a votre general d'affaires d'importance. Ce n'est point un accueil ordinaire que celui qu'il m'a fait. Les rapports de vos soldats peuvent vous en convaincre. Donc, s'il m'accueillait ainsi, le general savait quels etaient mes titres a l'estime. Maintenant vous ne supposez pas, je presume, que je vous revelerai mes secrets, et encore moins les siens. -- Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils? -- N'avez-vous point adresse cette question a vos soldats? Que vous ont-ils repondu? -- Qu'ils contenaient de la poudre et du plomb. -- De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont du vous le dire. -- Du general; mais nous ne sommes point dupes. -- Prenez garde, monsieur, ce n'est plus a moi que vous donnez un dementi, c'est a votre chef. Les officiers se regarderent encore. Athos continua: -- Devant vos soldats, le general m'a dit d'attendre huit jours; que dans huit jours il me donnerait la reponse qu'il avait a me faire. Me suis-je enfui? Non, j'attends. -- Il vous a dit d'attendre huit jours! s'ecria le lieutenant. -- Il me l'a si bien dit, monsieur, que j'ai un sloop a l'ancre a l'embouchure de la riviere, et que je pouvais parfaitement le joindre hier et m'embarquer. Or, si je suis reste, c'est uniquement pour me conformer aux desirs du general, Son Honneur m'ayant recommande de ne point partir sans une derniere audience que lui-meme a fixee a huit jours. Je vous le repete donc, j'attends. Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et a voix basse: -- Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l'espoir, dit-il. Le general aurait du accomplir quelques negociations si secretes qu'il aurait cru imprudent de prevenir, meme nous. Alors, le temps limite pour son absence serait huit jours. Puis, se retournant vers Athos: -- Monsieur, dit-il, votre declaration est de la plus grave importance; voulez-vous la repeter sous le sceau du serment? -- Monsieur, repondit Athos, j'ai toujours vecu dans un monde ou ma simple parole a ete regardee comme le plus saint des serments. -- Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave qu'aucune de celles dans lesquelles vous vous etes trouve. Il s'agit du salut de toute une armee. Songez-y bien, le general a disparu, nous sommes a sa recherche. La disparition est-elle naturelle? Un crime a-t-il ete commis? Devons-nous pousser nos investigations jusqu'a l'extremite? Devons-nous attendre avec patience? En ce moment, monsieur, tout depend du mot que vous allez prononcer. -- Interroge ainsi, monsieur, je n'hesite plus, dit Athos. "Oui, j'etais venu causer confidentiellement avec le general Monck et lui demander une reponse sur certains interets; oui, le general, ne pouvant sans doute se prononcer avant la bataille qu'on attend, m'a prie de demeurer huit jours encore dans cette maison que j'habite, me promettant que dans huit jours je le reverrais. Oui, tout cela est vrai, et je le jure sur Dieu, qui est le maitre absolu de ma vie et de la votre. Athos prononca ces paroles avec tant de grandeur et de solennite que les trois officiers furent presque convaincus. Cependant un des colonels essaya une derniere tentative: -- Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuades maintenant de la verite de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un etrange mystere. Le general est un homme trop prudent pour avoir ainsi abandonne son armee a la veille d'une bataille, sans avoir au moins donne a l'un de nous un avertissement. Quant a moi, je ne puis croire, je l'avoue, qu'un evenement etrange ne soit pas la cause de cette disparition. Hier, des pecheurs etrangers sont venus vendre ici leur poisson; on les a loges la-bas aux Ecossais, c'est-a-dire sur la route qu'a suivie le general pour aller a l'abbaye avec Monsieur et pour en revenir. C'est un de ces pecheurs qui a accompagne le general avec un falot. Et ce matin, barque et pecheurs avaient disparu, emportes cette nuit par la maree. -- Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien la que de bien naturel; car, enfin, ces gens n'etaient pas prisonniers. -- Non; mais, je le repete, c'est un d'eux qui a eclaire le general et Monsieur dans le caveau de l'abbaye, et Digby nous a assure que le general avait eu sur ces gens-la de mauvais soupcons. Or, qui nous dit que ces pecheurs n'etaient pas d'intelligence avec Monsieur, et que, le coup fait, Monsieur, qui est brave assurement, n'est pas reste pour nous rassurer par sa presence et empecher nos recherches dans la bonne voie? Ce discours fit impression sur les deux autres officiers. -- Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre raisonnement, tres specieux en apparence, manque cependant de solidite quant a ce qui me concerne. Je suis reste, dites-vous, pour detourner les soupcons. Eh bien! au contraire, les soupcons me viennent a moi comme a vous et je vous dis: Il est impossible, messieurs, que le general, la veille d'une bataille, soit parti sans rien dire a personne. Oui, il y a un evenement etrange dans tout cela; oui, au lieu de demeurer oisifs et d'attendre, il vous faut deployer toute la vigilance, toute l'activite possibles Je suis votre prisonnier, messieurs, sur parole ou autrement. Mon honneur est interesse a ce que l'on sache ce qu'est devenu le general Monck, a ce point que si vous me disiez: "Partez!" je dirais: "Non, je reste." Et si vous me demandiez mon avis, j'ajouterais: "Oui, le general est victime de quelque conspiration, car s'il eut du quitter le camp, il me l'aurait dit. Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer; le general n'est point parti, ou tout au moins n'est pas parti de sa propre volonte." Le lieutenant fit un signe aux autres officiers. -- Non, monsieur, dit-il, non; a votre tour vous allez trop loin. Le general n'a rien a souffrir des evenements, et sans doute, au contraire, il les a diriges. Ce que fait Monck a cette heure, il l'a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son absence sera de courte duree, sans doute; aussi gardons-nous bien, par une pusillanimite dont le general nous ferait un crime, d'ebruiter son absence, qui pourrait demoraliser l'armee. Le general donne une preuve immense de sa confiance en nous, montrons-nous-en dignes Messieurs, que le plus profond silence couvre tout ceci d'un voile impenetrable; nous allons garder Monsieur, non pas par defiance de lui relativement au crime, mais pour assurer plus efficacement le secret de l'absence du general en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu'a nouvel ordre, Monsieur habitera le quartier general. -- Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le general m'a confie un depot sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle garde qu'il vous plaira, enchainez-moi, s'il vous plait, mais laissez-moi la maison que j'habite pour prison, Le general, a son retour, vous reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de gentilhomme, de lui avoir deplu en ceci. Les officiers se consulterent un moment; puis apres cette consultation: -- Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous. Puis ils donnerent a Athos une garde de cinquante hommes qui l'enferma dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant. Le secret demeura garde, mais les heures, mais les jours s'ecoulerent sans que le general revint et sans que nul recut de ses nouvelles. Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande Deux jours apres les evenements que nous venons de raconter, et tandis qu'on attendait a chaque instant dans son camp le general Monck, qui n'y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montee par dix hommes, vint jeter l'ancre sur la cote de Scheveningen, a une portee de canon a peu pres de la terre. Il etait nuit serree, l'obscurite etait grande, la mer montait dans l'obscurite: c'etait une heure excellente pour debarquer passagers et marchandises. La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu profonde, et surtout peu sure, aussi n'y voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pecheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile. Lorsque le flot grandit, monte et pousse a la terre, il n'est pas tres prudent de faire arriver l'embarcation trop pres de la cote, car si le vent est frais, les proues s'ensablent, et le sable de cette cote est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de meme. C'est sans doute pour cette raison que la chaloupe se detacha du batiment aussitot que le batiment eut jete l'ancre, et vint avec huit de ses marins, au milieu desquels on distinguait un objet de forme oblongue, une sorte de grand panier ou de ballot. La rive etait deserte: les quelques pecheurs habitant la dune etaient couches. La seule sentinelle qui gardat la cote (cote fort mal gardee, attendu qu'un debarquement de grand navire etait impossible), sans avoir pu suivre tout a fait l'exemple des pecheurs qui etaient alles se coucher, les avait imites en ce point qu'elle dormait au fond de sa guerite aussi profondement qu'eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l'on entendit etait donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyeres de la dune. Mais c'etaient des gens defiants sans doute que ceux qui s'approchaient, car ce silence reel et cette solitude apparente ne les rassurerent point; aussi leur chaloupe, a peine visible comme un point sombre sur l'ocean, glissa-t-elle sans bruit, evitant de ramer de peur d'etre entendue, et vint-elle toucher terre au plus pres. A peine avait-on senti le fond qu'un seul homme sauta hors de l'esquif apres avoir donne un ordre bref avec cette voix qui indique l'habitude du commandement. En consequence de cet ordre, plusieurs mousquets reluisirent immediatement aux faibles clartes de la mer, ce miroir du ciel, et le ballot oblong dont nous avons deja parle, lequel renfermait sans doute quelque objet de contrebande, fut transporte a terre avec des precautions infinies. Aussitot, l'homme qui avait debarque le premier courut diagonalement vers le village de Scheveningen, se dirigeant vers la pointe la plus avancee du bois. La il chercha cette maison qu'une fois deja nous avons entrevue a travers les arbres, et que nous avons designee comme la demeure provisoire, demeure bien modeste, de celui qu'on appelait par courtoisie le roi d'Angleterre. Tout dormait la comme partout; seulement, un gros chien, de la race de ceux que les pecheurs de Scheveningen attellent a de petites charrettes pour porter leur poisson a La Haye, se mit a pousser des aboiements formidables aussitot que l'etranger fit entendre son pas devant les fenetres. Mais cette surveillance, au lieu d'effrayer le nouveau debarque, sembla au contraire lui causer une grande joie, car sa voix peut-etre eut ete insuffisante pour reveiller les gens de la maison, tandis qu'avec un auxiliaire de cette importance, sa voix etait devenue presque inutile. L'etranger attendit donc que les aboiements sonores et reiteres eussent, selon toute probabilite, produit leur effet, et alors il hasarda un appel. A sa voix le dogue se mit a rugir avec une telle violence, que bientot a l'interieur une autre voix se fit entendre, apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaise: -- Que voulez-vous? demanda cette voix a la fois faible, cassee et polie. -- Je demande Sa Majeste le roi Charles II, fit l'etranger. -- Que lui voulez-vous? -- Je veux lui parler. -- Qui etes-vous? -- Ah! mordioux! vous m'en demandez trop, je n'aime pas a dialoguer a travers les portes. -- Dites seulement votre nom. -- Je n'aime pas davantage a decliner mon nom en plein air; d'ailleurs, soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et je prie Dieu qu'il soit aussi reserve a mon egard. -- Vous apportez des nouvelles peut-etre, n'est-ce pas, monsieur? reprit la voix, patiente et questionneuse comme celle d'un vieillard. -- Je vous en reponds, que j'en apporte des nouvelles, et auxquelles on ne s'attend pas, encore! Ouvrez donc, s'il vous plait, hein? -- Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre ame et conscience, croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de reveiller le roi? -- Pour l'amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous, vous ne serez pas fache, je vous jure, de la peine que vous aurez prise. Je vaux mon pesant d'or, ma parole d'honneur! -- Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez votre nom. -- Il le faut donc? -- C'est l'ordre de mon maitre, monsieur. -- Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en previens, mon nom ne vous apprendra absolument rien. -- N'importe, dites toujours. -- Eh bien! je suis le chevalier d'Artagnan. La voix poussa un cri. -- Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l'autre cote de la porte, monsieur d'Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien a moi-meme que je connaissais cette voix-la. -- Tiens! dit d'Artagnan, on connait ma voix ici! C'est flatteur. -- Oh! oui, on la connait, dit le vieillard en tirant les verrous, et en voici la preuve. Et a ces mots il introduisit d'Artagnan, qui, a la lueur de la lanterne qu'il portait a la main, reconnut son interlocuteur obstine. -- Ah! mordioux! s'ecria-t-il, c'est Parry! j'aurais du m'en douter. -- Parry, oui, mon cher monsieur d'Artagnan, c'est moi. Quelle joie de vous revoir! -- Vous avez bien dit: quelle joie! fit d'Artagnan serrant les mains du vieillard. Ca! vous allez prevenir le roi, n'est-ce pas? -- Mais le roi dort, mon cher monsieur. -- Mordioux! reveillez-le, et il ne vous grondera pas de l'avoir derange, c'est moi qui vous le dis. -- Vous venez de la part du comte, n'est-ce-pas? -- De quel comte? -- Du comte de La Fere. -- De la part d'Athos? Ma foi, non; je viens de ma part a moi. Allons, vite, Parry, le roi! il me faut le roi! Parry ne crut pas devoir resister plus longtemps; il connaissait d'Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses paroles ne promettaient jamais plus qu'elles ne pouvaient tenir. Il traversa une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui voulait serieusement gouter du mousquetaire, et alla heurter au volet d'une chambre faisant le rez-de-chaussee d'un petit pavillon. Aussitot un petit chien habitant cette chambre repondit au grand chien habitant la cour. "Pauvre roi! se dit d'Artagnan, voila ses gardes du corps; il est vrai qu'il n'en est pas plus mal garde pour cela." -- Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre. -- Sire, c'est M. le chevalier d'Artagnan qui apporte des nouvelles. On entendit aussitot du bruit dans cette chambre; une porte s'ouvrit et une grande clarte inonda le corridor et le jardin. Le roi travaillait a la lueur d'une lampe. Des papiers etaient epars sur son bureau, et il avait commence le brouillon d'une lettre qui accusait par ses nombreuses ratures la peine qu'il avait eue a l'ecrire. -- Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant. Puis, apercevant le pecheur: -- Que me disiez-vous donc, Parry, et ou est M. le chevalier d'Artagnan? demanda Charles. -- Il est devant vous, Sire, dit d'Artagnan. -- Sous ce costume? -- Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour m'avoir vu a Blois dans les antichambres du roi Louis XIV? -- Si fait, monsieur, et je me souviens meme que j'eus fort a me louer de vous. D'Artagnan s'inclina. -- C'etait un devoir pour moi de me conduire comme je l'ai fait, des que j'ai su que j'avais affaire a Votre Majeste. -- Vous m'apportez des nouvelles, dites-vous? -- Oui, Sire. -- De la part du roi de France, sans doute? -- Ma foi, non, Sire, repliqua d'Artagnan. Votre Majeste a du voir la-bas que le roi de France ne s'occupait que de Sa Majeste a lui. Charles leva les yeux au ciel. -- Non, continua d'Artagnan, non, Sire. J'apporte, moi, des nouvelles toutes composees de faits personnels. Cependant, j'ose esperer que Votre Majeste les ecoutera, faits et nouvelles, avec quelque faveur. -- Parlez, monsieur. -- Si je ne me trompe, Sire, Votre Majeste aurait fort parle a Blois de l'embarras ou sont ses affaires en Angleterre. Charles rougit. -- Monsieur, dit-il, c'est au roi de France seul que je racontais. -- Oh! Votre Majeste se meprend, dit froidement le mousquetaire; je sais parler aux rois dans le malheur; ce n'est meme que lorsqu'ils sont dans le malheur qu'ils me parlent; une fois heureux, ils ne me regardent plus. J'ai donc pour Votre Majeste, non seulement le plus grand respect, mais encore le plus absolu devouement, et cela, croyez-le bien, chez moi, Sire, cela signifie quelque chose. Or, entendant Votre Majeste se plaindre de la destinee, je trouvai que vous etiez noble, genereux et portant bien le malheur. -- En verite, dit Charles etonne, je ne sais ce que je dois preferer, de vos libertes ou de vos respects. -- Vous choisirez tout a l'heure, Sire, dit d'Artagnan. Donc Votre Majeste se plaignait a son frere Louis XIV de la difficulte qu'elle eprouvait a rentrer en Angleterre et a remonter sur son trone sans hommes et sans argent. Charles laissa echapper un mouvement d'impatience. -- Et le principal obstacle qu'elle rencontrait sur son chemin, continua d'Artagnan, etait un certain general commandant les armees du Parlement, et qui jouait la-bas le role d'un autre Cromwell. Votre Majeste n'a-t-elle pas dit cela? -- Oui; mais je vous le repete, monsieur, ces paroles etaient pour les seules oreilles du roi. -- Et vous allez voir, Sire, qu'il est bien heureux qu'elles soient tombees dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet homme si genant pour Votre Majeste, c'etait le general Monck, je crois; ai-je bien entendu son nom, Sire? -- Oui, monsieur; mais, encore une fois, a quoi bon ces questions? -- Oh! je le sais bien, Sire, l'etiquette ne veut point que l'on interroge les rois. J'espere que tout a l'heure Votre Majeste me pardonnera ce manque d'etiquette. Votre Majeste ajoutait que si cependant elle pouvait le voir, conferer avec lui, le tenir face a face, elle triompherait, soit par la force, soit par la persuasion, de cet obstacle, le seul serieux, le seul insurmontable, le seul reel qu'elle rencontrat sur son chemin. -- Tout cela est vrai, monsieur; ma destinee, mon avenir, mon obscurite ou ma gloire dependent de cet homme; mais que voulez- vous induire de la? -- Une seule chose: que si ce general Monck est genant au point que vous dites, il serait expedient d'en debarrasser Votre Majeste ou de lui en faire un allie. -- Monsieur, un roi qui n'a ni armee ni argent, puisque vous avez ecoute ma conversation avec mon frere, n'a rien a faire contre un homme comme Monck. -- Oui, Sire, c'etait votre opinion, je le sais bien, mais, heureusement pour vous, ce n'etait pas la mienne. -- Que voulez-vous dire? -- Que sans armee et sans million j'ai fait, moi, ce que Votre Majeste ne croyait pouvoir faire qu'avec une armee et un million. -- Comment! Que dites-vous? Qu'avez-vous fait? -- Ce que j'ai fait? Eh bien! Sire, je suis alle prendre la-bas cet homme si genant pour Votre Majeste. -- En Angleterre? -- Precisement, Sire. -- Vous etes alle prendre Monck en Angleterre? -- Aurais-je mal fait par hasard? -- En verite, vous etes fou, monsieur! -- Pas le moins du monde, Sire. -- Vous avez pris Monck? -- Oui, Sire. -- Ou cela? -- Au milieu de son camp. Le roi tressaillit d'impatience et haussa les epaules. -- Et l'ayant pris sur la chaussee de Newcastle, dit simplement d'Artagnan, je l'apporte a Votre Majeste. -- Vous me l'apportez! s'ecria le roi presque indigne de ce qu'il regardait comme une mystification. -- Oui, Sire, repondit d'Artagnan du meme ton, je vous l'apporte; il est la-bas, dans une grande caisse percee de trous pour qu'il puisse respirer. -- Mon Dieu! -- Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour lui. Il arrive donc en bon etat et parfaitement conditionne. Plait-il a Votre Majeste de le voir, de causer avec lui ou de le faire jeter a l'eau? -- Oh! mon Dieu! repeta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites- vous vrai? Ne m'insultez-vous point par quelque indigne plaisanterie? Vous auriez accompli ce trait inoui d'audace et de genie! Impossible! -- Votre Majeste me permet-elle d'ouvrir la fenetre? dit d'Artagnan en l'ouvrant. Le roi n'eut meme pas le temps de dire oui. D'Artagnan donna un coup de sifflet aigu et prolonge qu'il repeta trois fois dans le silence de la nuit. -- La! dit-il, on va l'apporter a Votre Majeste. Chapitre XXIX -- Ou d'Artagnan commence a craindre d'avoir place son argent et celui de Planchet a fonds perdu Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantot le visage souriant du mousquetaire, tantot cette sombre fenetre qui s'ouvrait sur la nuit. Mais avant qu'il eut fixe ses idees, huit des hommes de d'Artagnan, car deux resterent pour garder la barque, apporterent a la maison, ou Parry le recut, cet objet de forme oblongue qui renfermait pour le moment les destinees de l'Angleterre. Avant de partir de Calais, d'Artagnan avait fait confectionner dans cette ville une sorte de cercueil assez large et assez profond pour qu'un homme put s'y retourner a l'aise. Le fond et les cotes, matelasses proprement, formaient un lit assez doux pour que le roulis ne put transformer cette espece de cage en assommoir. La petite grille dont d'Artagnan avait parle au roi, pareille a la visiere d'un casque, existait a la hauteur du visage de l'homme. Elle etait taillee de facon qu'au moindre cri une pression subite put etouffer ce cri, et au besoin celui qui eut crie. D'Artagnan connaissait si bien son equipage et si bien son prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redoute deux choses: ou que le general ne preferat la mort a cet etrange esclavage et ne se fit etouffer a force de vouloir parler; ou que ses gardiens ne se laissassent tenter par les offres du prisonnier et ne le missent, lui, d'Artagnan, dans la boite, a la place de Monck. Aussi d'Artagnan avait-il passe les deux jours et les deux nuits pres du coffre, seul avec le general, lui offrant du vin et des aliments qu'il avait refuses, et essayant eternellement de le rassurer sur la destinee qui l'attendait a la suite de cette singuliere captivite. Deux pistolets sur la table et son epee nue rassuraient d'Artagnan sur les indiscretions du dehors. Une fois a Scheveningen, il avait ete completement rassure. Ses hommes redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la terre. Il avait d'ailleurs interesse a sa cause celui qui lui servait moralement de lieutenant, et que nous avons vu repondre au nom de Menneville. Celui-la, n'etant point un esprit vulgaire, avait plus a risquer que les autres, parce qu'il avait plus de conscience. Il croyait donc a un avenir au service de d'Artagnan, et, en consequence, il se fut fait hacher plutot que de violer la consigne donnee par le chef. Aussi etait-ce a lui qu'une fois debarque d'Artagnan avait confie la caisse et la respiration du general. C'etait aussi a lui qu'il avait recommande de faire apporter la caisse par les sept hommes aussitot qu'il entendrait le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant obeit. Le coffre une fois dans la maison du roi, d'Artagnan congedia ses hommes avec un gracieux sourire et leur dit: -- Messieurs, vous avez rendu un grand service a Sa Majeste le roi Charles II qui, avant six semaines, sera roi d'Angleterre. Votre gratification sera doublee; retournez m'attendre au bateau. Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui epouvanterent le chien lui-meme. D'Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l'antichambre du roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette antichambre; apres quoi, il ouvrit le coffre, et dit au general: -- Mon general, j'ai mille excuses a vous faire; mes facons n'ont pas ete dignes d'un homme tel que vous, je le sais bien; mais j'avais besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et puis l'Angleterre est un pays fort incommode pour les transports. J'espere donc que vous prendrez tout cela en consideration. Mais ici, mon general, continua d'Artagnan, vous etes libre de vous lever et de marcher. Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les mains du general. Celui-ci se leva et s'assit avec la contenance d'un homme qui attend la mort. D'Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit: -- Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m'etais promis de faire cela pour votre service. C'est fait, ordonnez presentement. Monsieur Monck, ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous etes devant Sa Majeste le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne. Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoique, et repondit: -- Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais meme ici personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme; car c'est au nom du roi Charles II qu'un emissaire, que j'ai pris pour un honnete homme, m'est venu tendre un piege infame. Je suis tombe dans ce piege, tant pis pour moi. Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous l'executeur, dit-il a d'Artagnan, rappelez-vous de ce que je vais vous dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car vous n'aurez jamais mon ame ni ma volonte. Et maintenant ne me demandez pas une seule parole, car a partir de ce moment, je n'ouvrirai plus meme la bouche pour crier. J'ai dit. Et il prononca ces paroles avec la farouche et invincible resolution du puritain le plus gangrene. D'Artagnan regarda son prisonnier en homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur d'apres l'accent avec lequel il a ete prononce. -- Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le general est un homme decide; il n'a pas voulu prendre une bouchee de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme a partir de ce moment c'est Votre Majeste qui decide de son sort, je m'en lave les mains, comme dit Pilate. Monck, debout, pale et resigne, attendait l'oeil fixe et les bras croises. D'Artagnan se retourna vers lui. -- Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, tres belle du reste, ne peut accommoder personne, pas meme vous. Sa Majeste voulait vous parler, vous vous refusiez a une entrevue; pourquoi maintenant que vous voila face a face, que vous y voila par une force independante de votre volonte, pourquoi nous contraindriez-vous a des rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que diable! ne fut-ce que pour dire non. Monck ne desserra pas les levres, Monck ne detourna point les yeux, Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui annoncait que les choses allaient se gater. Pendant ce temps, Charles II etait tombe dans une reflexion profonde. Pour la premiere fois, il se trouvait en face de Monck, c'est-a-dire de cet homme qu'il avait tant desire voir, et, avec ce coup d'oeil particulier que Dieu a donne a l'aigle et aux rois, il avait sonde l'abime de son coeur. Il voyait donc Monck resolu bien positivement a mourir plutot qu'a parler, ce qui n'etait pas extraordinaire de la part d'un homme aussi considerable, et dont la blessure devait en ce moment etre si cruelle. Charles II prit a l'instant meme une de ces determinations sur lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un general sa fortune, un roi son royaume. -- Monsieur, dit-il a Monck, vous avez parfaitement raison sur certains points. Je ne vous demande donc pas de me repondre, mais de m'ecouter. Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda Monck, qui resta impassible. -- Vous m'avez fait tout a l'heure un douloureux reproche, monsieur, continua le roi. Vous avez dit qu'un de mes emissaires etait alle a Newcastle vous dresser une embuche, et, cela, par parenthese, n'aura pas ete compris par M. d'Artagnan que voici, et auquel, avant toute chose, je dois des remerciements bien sinceres pour son genereux, pour son heroique devouement. D'Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point. -- Car M. d'Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne vous dis pas ceci pour m'excuser, car M. d'Artagnan, continua le roi, est alle en Angleterre de son propre mouvement, sans interet, sans ordre, sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu'il est, pour rendre service a un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de plus aux illustres actions d'une existence si bien remplie. D'Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance. Monck ne bougea point. -- Vous ne croyez pas a ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit le roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de devouement sont si rares, que l'on pourrait mettre en doute leur realite. -- Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s'ecria d'Artagnan, car ce que Votre Majeste vient de dire est l'exacte verite, et la verite si exacte, qu'il parait que j'ai fait, en allant trouver le general, quelque chose qui contrarie tout. En verite, si cela est ainsi, j'en suis au desespoir. -- Monsieur d'Artagnan, s'ecria le roi en prenant la main du mousquetaire, vous m'avez plus oblige, croyez-moi, que si vous eussiez fait reussir ma cause, car vous m'avez revele un ami inconnu auquel je serai a jamais reconnaissant, et que j'aimerai toujours. Et le roi lui serra cordialement la main. -- Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j'estimerai desormais a sa valeur. Les yeux du puritain lancerent un eclair, mais un seul, et son visage, un instant illumine par cet eclair, reprit sa sombre impassibilite. -- Donc, monsieur d'Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui allait arriver: M. le comte de La Fere, que vous connaissez, je crois, etait parti pour Newcastle... -- Athos? s'ecria d'Artagnan. -- Oui, c'est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fere etait donc parti pour Newcastle, et il allait peut-etre amener le general a quelque conference avec moi ou avec ceux de mon parti, quand vous etes violemment, a ce qu'il parait, intervenu dans la negociation. -- Mordioux! repliqua d'Artagnan, c'etait lui sans doute qui entrait dans le camp le soir meme ou j'y penetrais avec mes pecheurs... Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit a d'Artagnan qu'il avait devine juste. -- Oui, oui, murmura-t-il, j'avais cru reconnaitre sa taille, j'avais cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire, pardonnez-moi; je croyais cependant avoir bien mene ma barque. -- Il n'y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le general m'accuse de lui avoir fait tendre un piege, ce qui n'est pas. Non, general, ce ne sont pas la les armes dont je comptais me servir avec vous; vous l'allez voir bientot. En attendant, quand je vous donne ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez- moi. Maintenant, monsieur d'Artagnan, un mot. -- J'ecoute a genoux, Sire. -- Vous etes bien a moi, n'est-ce pas? -- Votre Majeste l'a vu. Trop! -- Bien. D'un homme comme vous, un mot suffit. D'ailleurs, a cote du mot, il y a les actions. General, veuillez me suivre. Venez avec nous, monsieur d'Artagnan. D'Artagnan, assez surpris, s'appreta a obeir. Charles II sortit, Monck le suivit, d'Artagnan suivit Monck. Charles prit la route que d'Artagnan avait suivie pour venir a lui; bientot l'air frais de la mer vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes, et, a cinquante pas au-dela d'une petite porte que Charles ouvrit, ils se retrouverent sur la dune, en face de l'ocean qui, ayant cesse de grandir, se reposait sur la rive comme un monstre fatigue. Charles II, pensif, marchait la tete baissee et la main sous son manteau. Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet. D'Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son epee. -- Ou est le bateau qui vous a amenes, messieurs? dit Charles au mousquetaire. -- La-bas, Sire; j'ai sept hommes et un officier qui m'attendent dans cette petite barque qui est eclairee par un feu. -- Ah! oui, la barque est tiree sur le sable, et je la vois; mais vous n'etes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque? -- Non pas, Sire, j'avais frete a mon compte une felouque qui a jete l'ancre a portee de canon des dunes. C'est dans cette felouque que nous avons fait le voyage. -- Monsieur, dit le roi a Monck, vous etes libre. Monck, si ferme de volonte qu'il fut, ne put retenir une exclamation. Le roi fit de la tete un mouvement affirmatif et continua: -- Nous allons reveiller un pecheur de ce village, qui mettra son bateau en mer cette nuit meme et vous reconduira ou vous lui commanderez d'aller. M. d'Artagnan, que voici, escortera Votre Honneur. Je mets M. d'Artagnan sous la sauvegarde de votre loyaute, monsieur Monck. Monck laissa echapper un murmure de surprise, et d'Artagnan un profond soupir. Le roi, sans paraitre rien remarquer, heurta au treillis de bois de sapin qui fermait la cabane du premier pecheur habitant la dune. -- Hola! Keyser! cria-t-il, eveille-toi! -- Qui m'appelle? demanda le pecheur. -- Moi, Charles, roi. -- Ah! milord, s'ecria Keyser en se levant tout habille de la voile dans laquelle il couchait comme on couche dans un hamac, qu'y a-t-il pour votre service? -- Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ. Voici un voyageur qui frete ta barque et te paiera bien; sers-le bien. Et le roi fit quelques pas en arriere pour laisser Monck parler librement avec le pecheur. -- Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais tout autant qu'il fallait pour se faire comprendre. -- A l'instant, dit le patron; a l'instant meme, si vous voulez. -- Mais ce sera bien long? dit Monck. -- Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils aine fait en ce moment l'appareillage, attendu que nous devons partir pour la peche a trois heures du matin. -- Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant. -- Moins le prix, dit le pecheur; oui, Sire. -- Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami. Monck tressaillit et regarda Charles a ce mot. -- Bien, milord, repliqua Keyser. Et en ce moment on entendit le fils aine de Keyser qui sonnait, de la greve, dans une corne de boeuf. -- Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi. -- Sire, dit d'Artagnan, plaise a Votre Majeste de m'accorder quelques minutes. J'avais engage des hommes, je pars sans eux, il faut que je les previenne. -- Sifflez-les, dit Charles en souriant. D'Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser repondait a son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville, accoururent. -- Voici toujours un bon acompte, dit d'Artagnan, leur remettant une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez m'attendre a Calais, ou vous savez. Et d'Artagnan, poussant un profond soupir, lacha la bourse dans les mains de Menneville. -- Comment! vous nous quittez? s'ecrierent les hommes. -- Pour peu de temps, dit d'Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait? Mais avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq cents que vous avez deja recues, vous etes payes selon nos conventions. Quittons-nous donc, mes enfants. -- Mais le bateau? -- Ne vous en inquietez pas. -- Nos effets sont a bord de la felouque. -- Vous irez les chercher, et aussitot vous vous mettrez en route. -- Oui, commandant. D'Artagnan revint a Monck en lui disant: -- Monsieur, j'attends vos ordres, car nous allons partir ensemble, a moins que ma compagnie ne vous soit pas agreable. -- Au contraire, monsieur, dit Monck. -- Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser. Charles salua noblement et dignement le general en lui disant: -- Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point causes. Monck s'inclina profondement sans repondre. De son cote, Charles affecta de ne pas dire un mot en particulier a d'Artagnan; mais tout haut: -- Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos services. Ils vous seront payes par le Seigneur Dieu, qui reserve a moi tout seul, je l'espere, les epreuves et la douleur. Monck suivit Keyser et son fils, et s'embarqua avec eux. D'Artagnan les suivit en murmurant: -- Ah! mon pauvre Planchet, j'ai bien peur que nous n'ayons fait une mauvaise speculation! Chapitre XXX -- Les actions de la societe Planchet et Compagnie remontent au pair Pendant la traversee, Monck ne parla a d'Artagnan que dans les cas d'urgente necessite. Ainsi, lorsque le Francais tardait a venir prendre son repas, pauvre repas compose de poisson sale, de biscuit et de genievre, Monck l'appelait et lui disait: -- A table, monsieur! C'etait tout. D'Artagnan, justement parce qu'il etait dans les grandes occasions extremement concis, ne tira pas de cette concision un augure favorable pour le resultat de sa mission. Or, comme il avait beaucoup de temps de reste, il se creusait la tete pendant ce temps a chercher comment Athos avait vu Charles II, comment il avait conspire avec lui ce depart, comment enfin il etait entre dans le camp de Monck; et le pauvre lieutenant de mousquetaires s'arrachait un poil de sa moustache chaque fois qu'il songeait qu'Athos etait sans doute le cavalier qui accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l'enlevement. Enfin, apres deux nuits et deux jours de traversee, le patron Keyser toucha terre a l'endroit ou Monck, qui avait donne tous les ordres pendant la traversee, avait commande qu'on debarquat. C'etait justement a l'embouchure de cette petite riviere pres de laquelle Athos avait choisi son habitation. Le jour baissait; un beau soleil, pareil a un bouclier d'acier rougi, plongeait l'extremite inferieure de son disque sous la ligne bleue de la mer. La felouque cinglait toujours, en remontant le fleuve, assez large en cet endroit; mais Monck, en son impatience, ordonna de prendre terre, et le canot de Keyser le debarqua, en compagnie de d'Artagnan, sur le bord vaseux de la riviere, au milieu des roseaux... D'Artagnan, resigne a l'obeissance, suivait Monck absolument comme l'ours enchaine suit son maitre; mais sa position l'humiliait fort, a son tour, et il grommelait tout bas que le service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut rien. Monck marchait a grands pas. On eut dit qu'il n'etait pas encore bien sur d'avoir reconquis la terre d'Angleterre, et deja l'on apercevait distinctement les quelques maisons de marins et de pecheurs eparses sur le petit quai de cet humble port. Tout a coup d'Artagnan s'ecria: -- Eh! mais, Dieu me pardonne, voila une maison qui brule! Monck leva les yeux C'etait bien en effet le feu qui commencait a devorer une maison. Il avait ete mis a un petit hangar attenant a cette maison, dont il commencait a ronger la toiture. Le vent frais du soir venait en aide a l'incendie. Les deux voyageurs haterent le pas, entendirent de grands cris et virent, en s'approchant, les soldats qui agitaient leurs armes et tendaient le poing vers la maison incendiee. C'etait sans doute cette menacante occupation qui leur avait fait negliger de signaler la felouque. Monck s'arreta court un instant, et pour la premiere fois formula sa pensee avec des paroles. -- Eh! dit-il, ce ne sont peut-etre plus mes soldats, mais ceux de Lambert. Ces mots renfermaient tout a la fois une douleur, une apprehension et un reproche que d'Artagnan comprit a merveille. En effet, pendant l'absence du general, Lambert pouvait avoir livre bataille, vaincu, disperse les parlementaires et pris avec son armee la place de l'armee de Monck, privee de son plus ferme appui. A ce doute qui passa de l'esprit de Monck au sien, d'Artagnan fit ce raisonnement: "Il va arriver de deux choses l'une: ou Monck a dit juste, et il n'y a plus que des lambertistes dans le pays, c'est-a-dire des ennemis qui me recevront a merveille, puisque c'est a moi qu'ils devront leur victoire; ou rien n'est change, et Monck, transporte d'aise en retrouvant son camp a la meme place, ne se montrera pas trop dur dans ses represailles." Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avancaient, et ils commencaient a se trouver au milieu d'une petite troupe de marins qui regardaient avec douleur bruler la maison, mais qui n'osaient rien dire, effrayes par les menaces des soldats. Monck s'adressa a un de ces marins. -- Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. -- Monsieur, repondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour un officier sous l'epais manteau qui l'enveloppait, il y a que cette maison etait habitee par un etranger, et que cet etranger est devenu suspect aux soldats. Alors ils ont voulu penetrer chez lui sous pretexte de le conduire au camp; mais lui, sans s'epouvanter de leur nombre, a menace de mort le premier qui essaierait de franchir le seuil de la porte; et comme il s'en est trouve un qui a risque la chose, le Francais l'a etendu a terre d'un coup de pistolet. -- Ah! c'est un Francais? dit d'Artagnan en se frottant les mains. Bon! -- Comment, bon? fit le pecheur. -- Non, je voulais dire... apres... la langue m'a fourche. -- Apres, monsieur? les autres sont devenus enrages comme des lions; ils ont tire plus de cent coups de mousquet sur la maison; mais le Francais etait a l'abri derriere le mur, et chaque fois qu'on voulait entrer par la porte, on essuyait un coup de feu de son laquais, qui tire juste, allez! Chaque fois qu'on menacait la fenetre, on rencontrait le pistolet du maitre. Comptez, il y a sept hommes a terre. -- Ah! mon brave compatriote! s'ecria d'Artagnan, attends, attends, je vais a toi, et nous aurons raison de toute cette canaille! -- Un instant, monsieur, dit Monck, attendez. -- Longtemps? -- Non, le temps de faire une question. Puis se retournant vers le marin: -- Mon ami, demanda-t-il avec une emotion, que malgre toute sa force sur lui-meme il ne put cacher, a qui ces soldats, je vous prie? -- Et a qui voulez-vous que ce soit si ce n'est a cet enrage de Monck? -- Il n'y a donc pas eu de bataille livree? -- Ah! bien oui! A quoi bon? L'armee de Lambert fond comme la neige en avril. Tout vient a Monck, officiers et soldats. Dans huit jours, Lambert n'aura plus cinquante hommes. Le pecheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu tires sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui repondit a cette salve et jeta bas le plus entreprenant des agresseurs. La colere des soldats fut au comble. Le feu montait toujours et un panache de flammes et de fumee tourbillonnait au faite de la maison. D'Artagnan ne put se contenir plus longtemps. -- Mordioux! dit-il a Monck en le regardant de travers, vous etes general, et vous laissez vos soldats bruler les maisons et assassiner les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous chauffant les mains au feu de l'incendie! Mordioux! vous n'etes pas un homme! -- Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant. -- Patience! patience! jusqu'a ce que ce gentilhomme si brave soit roti, n'est-ce pas? Et d'Artagnan s'elancait. -- Restez, monsieur, dit imperieusement Monck. Et il s'avanca vers la maison. Justement un officier venait de s'en approcher et disait a l'assiege: -- La maison brule, tu vas etre grille dans une heure! Il est encore temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du general Monck, et nous te laisserons la vie sauve. Reponds, ou par saint Patrick...! L'assiege ne repondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet. -- On est alle chercher du renfort, continua l'officier; dans un quart d'heure il y aura cent hommes autour de cette maison. -- Je veux pour repondre, dit le Francais, que tout le monde soit eloigne; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je me ferai tuer ici! -- Mille tonnerres! s'ecria d'Artagnan, mais c'est la voix d'Athos! Ah! canailles! Et l'epee de d'Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l'arreta et s'arreta lui-meme; puis d'une voix sonore: -- Hola! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces cris? -- Le general! cria Digby en laissant tomber son epee. -- Le general! repeterent les soldats. -- Eh bien! qu'y a-t-il d'etonnant? dit Monck d'une voix calme. Puis le silence etant retabli: -- Voyons, dit-il, qui a allume ce feu? Les soldats baisserent la tete. -- Quoi! je demande et l'on ne me repond pas! dit Monck. Quoi! je reproche, et l'on ne repare pas! Ce feu brule encore, je crois? Aussitot les vingt hommes s'elancerent cherchant des seaux, des jarres, des tonnes, eteignant l'incendie enfin avec l'ardeur qu'ils mettaient un instant auparavant a le propager. Mais deja, avant toute chose et le premier, d'Artagnan avait applique une echelle a la maison en criant: -- Athos! c'est moi, moi, d'Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami. Et quelques minutes apres il serrait le comte dans ses bras. Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, demantelait la fortification du rez-de-chaussee, et, apres avoir ouvert la porte, se croisait tranquillement les bras sur le seuil. Seulement, a la voix de d'Artagnan, il avait pousse une exclamation de surprise. Le feu eteint, les soldats se presenterent confus, Digby en tete. -- General, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait, c'est par amour pour Votre Honneur, que l'on croyait perdu. -- Vous etes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu'un homme comme moi se perd? Est-ce que par hasard il ne m'est pas permis de m'absenter a ma guise sans prevenir? Est-ce que par hasard vous me prenez pour un bourgeois de la Cite? Est-ce qu'un gentilhomme, mon ami, mon hote, doit etre assiege, traque, menace de mort, parce qu'on le soupconne? Qu'est-ce que signifie ce mot-la, soupconner? Dieu me damne! si je ne fais pas fusiller tout ce que ce brave gentilhomme a laisse de vivant ici! -- General, dit piteusement Digby, nous etions vingt-huit, et en voila huit a terre. -- J'autorise M. le comte de La Fere a envoyer les vingt autres rejoindre ces huit-la, dit Monck. Et il tendit la main a Athos. -- Qu'on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous garderez les arrets pendant un mois. -- General... -- Cela vous apprendra, monsieur, a n'agir une autre fois que d'apres mes ordres. -- J'avais ceux du lieutenant, general. -- Le lieutenant n'a pas d'ordres pareils a vous donner, et c'est lui qui prendra les arrets a votre place, s'il vous a effectivement commande de bruler ce gentilhomme. -- Il n'a pas commande cela, general; il a commande de l'amener au camp; mais M. le comte n'a pas voulu nous suivre. -- Je n'ai pas voulu qu'on entrat piller ma maison, dit Athos avec un regard significatif a Monck. -- Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je! Les soldats s'eloignerent tete baissee. -- Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck a Athos, veuillez me dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez a rester ici, et puisque vous aviez votre felouque... -- Je vous attendais, general, dit Athos; Votre Honneur ne m'avait-il pas donne rendez-vous dans huit jours? Un regard eloquent de d'Artagnan fit voir a Monck que ces deux hommes si braves et si loyaux n'etaient point d'intelligence pour son enlevement. Il le savait deja. -- Monsieur, dit-il a d'Artagnan, vous aviez parfaitement raison. Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fere. D'Artagnan profita du conge pour aller dire bonjour a Grimaud. Monck pria Athos de le conduire a la chambre qu'il habitait. Cette chambre etait pleine encore de fumee et de debris. Plus de cinquante balles avaient passe par la fenetre et avaient mutile les murailles. On y trouva une table, un encrier et tout ce qu'il faut pour ecrire. Monck prit une plume et ecrivit une seule ligne, signa, plia le papier, cacheta la lettre avec le cachet de son anneau, et remit la missive a Athos, en lui disant: -- Monsieur, portez, s'il vous plait, cette lettre au roi Charles II, et partez a l'instant meme si rien ne vous arrete plus ici. -- Et les barils? dit Athos. -- Les pecheurs qui m'ont amene vont vous aider a les transporter a bord. Soyez parti s'il se peut dans une heure. -- Oui, general, dit Athos. -- Monsieur d'Artagnan! cria Monck par la fenetre. D'Artagnan monta precipitamment. -- Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il retourne en Hollande. -- En Hollande! s'ecria d'Artagnan, et moi? -- Vous etes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de rester, dit Monck. Me refusez-vous? -- Oh! non, general, je suis a vos ordres. D'Artagnan embrassa Athos et n'eut que le temps de lui dire adieu. Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-meme les apprets du depart, le transport des barils a bord, l'embarquement d'Athos, et prenant par le bras d'Artagnan tout ebahi, tout emu, il l'emmena vers Newcastle. Tout en allant au bras de Monck, d'Artagnan murmurait tout bas: -- Allons, allons, voila, ce me semble, les actions de la maison Planchet et Cie qui remontent. Chapitre XXXI -- Monck se dessine D'Artagnan, bien qu'il se flattat d'un meilleur succes, n'avait pourtant pas tres bien compris la situation. C'etait pour lui un grave sujet de meditation que ce voyage d'Athos en Angleterre; cette ligue du roi avec Athos et cet etrange enlacement de son dessein avec celui du comte de La Fere. Le meilleur etait de se laisser aller. Une imprudence avait ete commise, et, tout en ayant reussi comme il l'avait promis, d'Artagnan se trouvait n'avoir aucun des avantages de la reussite. Puisque tout etait perdu, on ne risquait plus rien. D'Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du general avait produit un merveilleux effet, car on le croyait perdu. Mais Monck, avec son visage austere et son glacial maintien, semblait demander a ses lieutenants empresses et a ses soldats ravis la cause de cette allegresse. Aussi, au lieutenant qui etait venu au-devant de lui et qui lui temoignait l'inquietude qu'ils avaient ressentie de son depart: -- Pourquoi cela? dit-il. Suis-je oblige de vous rendre des comptes? -- Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent trembler. -- Trembler! repondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah! monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n'ont pas dents et ongles, je renonce a etre leur pasteur. Ah! vous trembliez, monsieur! -- General, pour vous. -- Melez-vous de ce qui vous concerne, et si je n'ai pas l'esprit que Dieu envoyait a Olivier Cromwell, j'ai celui qu'il m'a envoye; je m'en contente, pour si petit qu'il soit. L'officier ne repliqua pas, et Monck ayant ainsi impose silence a ses gens, tous demeurerent persuades qu'il avait accompli une oeuvre importante ou fait sur eux une epreuve. C'etait bien peu connaitre ce genie scrupuleux et patient. Monck, s'il avait la bonne foi des puritains, ses allies, dut remercier avec bien de la ferveur le saint patron qui l'avait pris de la boite de M. d'Artagnan. Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait de repeter: -- Mon Dieu! fais que M. Monck n'ait pas autant d'amour-propre que j'en ai moi-meme; car, je le declare, si quelqu'un m'eut mis dans un coffre avec ce grillage sur la bouche et mene ainsi, voiture comme un veau par-dela la mer, je garderais un si mauvais souvenir de ma mine piteuse dans ce coffre et une si laide rancune a celui qui m'aurait enferme; je craindrais si fort de voir eclore sur le visage de ce malicieux un sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de ma position dans la boite, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon poignard dans la gorge en compensation du grillage, et le clouerais dans une veritable biere en souvenir du faux cercueil ou j'aurais moisi deux jours. Et d'Artagnan etait de bonne foi en parlant ainsi, car c'etait un epiderme sensible que celui de notre Gascon. Monck avait d'autres idees, heureusement. Il n'ouvrit pas la bouche du passe a son timide vainqueur, mais il l'admit de fort pres a ses travaux, l'emmena dans quelques reconnaissances, de facon a obtenir ce qu'il desirait sans doute vivement, une rehabilitation dans l'esprit de d'Artagnan. Celui-ci se conduisit en maitre jure flatteur: il admira toute la tactique de Monck et l'ordonnance de son camp; il plaisanta fort agreablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il, s'etait bien inutilement donne la peine de clore un camp pour vingt mille hommes, tandis qu'un arpent de terrain lui eut suffi pour le caporal et les cinquante gardes qui peut-etre lui demeureraient fideles. Monck, aussitot a son arrivee, avait accepte la proposition d'entrevue faite la veille par Lambert et que les lieutenants de Monck avaient refusee, sous pretexte que le general etait malade. Cette entrevue ne fut ni longue ni interessante. Lambert demanda une profession de foi a son rival. Celui-ci declara qu'il n'avait d'autre opinion que celle de la majorite. Lambert demanda s'il ne serait pas plus expedient de terminer la querelle par une alliance que par une bataille Monck, la-dessus, demanda huit jours pour reflechir. Or, Lambert ne pouvait les lui refuser, et Lambert cependant etait venu en disant qu'il devorerait l'armee de Monck. Aussi quand, a la suite de l'entrevue, que ceux de Lambert attendaient avec impatience, rien ne se decida, ni traite ni bataille, l'armee rebelle commenca, ainsi que l'avait prevu M. d'Artagnan, a preferer la bonne cause a la mauvaise, et le Parlement, tout Croupion qu'il etait, au neant pompeux des desseins du general Lambert. On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion d'ale et de sherry que le bourgeois de la Cite payait a ses amis, les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre, l'eau trouble de la Tweed, trop salee pour le verre, trop peu pour la marmite, et l'on se disait: "Ne serions-nous pas mieux de l'autre cote? Les rotis ne chauffent-ils pas a Londres pour Monck?" Des lors, l'on n'entendit plus parler que de desertion dans l'armee de Lambert. Les soldats se laissaient entrainer par la force des principes, qui sont, comme la discipline, le lien oblige de tout corps constitue dans un but quelconque. Monck defendait le Parlement, Lambert l'attaquait. Monck n'avait pas plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais il l'avait ecrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti contraire etaient reduits a ecrire sur le leur: "Rebellion", ce qui sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert a Monck comme des pecheurs viennent de Baal a Dieu. Monck fit son calcul: a mille desertions par jour, Lambert en avait pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisieme. Monck pensa qu'il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la desertion passa vite a deux mille, puis a quatre mille, et huit jours apres, Lambert, sentant bien qu'il n'avait plus la possibilite d'accepter la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de decamper pendant la nuit pour retourner a Londres, et prevenir Monck en se reconstruisant une puissance avec les debris du parti militaire. Mais Monck, libre et sans inquietudes, marcha sur Londres en vainqueur, grossissant son armee de tous les partis flottants sur son passage. Il vint camper a Barnet, c'est-a-dire a quatre lieues, cheri du Parlement, qui croyait voir en lui un protecteur, et attendu par le peuple, qui voulait le voir se dessiner pour le juger. D'Artagnan lui-meme n'avait rien pu juger de sa tactique. Il observait, il admirait. Monck ne pouvait entrer a Londres avec un parti pris sans y rencontrer la guerre civile. Il temporisa quelque temps. Soudain, sans que personne s'y attendit, Monck fit chasser de Londres le parti militaire, s'installa dans la Cite au milieu des bourgeois par ordre du Parlement, puis, au moment ou les bourgeois criaient contre Monck, au moment ou les soldats eux-memes accusaient leur chef, Monck, se voyant bien sur de la majorite, declara au Parlement Croupion qu'il fallait abdiquer, lever le siege, et ceder sa place a un gouvernement qui ne fut pas une plaisanterie. Monck prononca cette declaration, appuye sur cinquante mille epees, auxquelles, le soir meme, se joignirent, avec des hourras de joie delirante, cinq cent mille habitants de la bonne ville de Londres. Enfin, au moment ou le peuple, apres son triomphe et ses repas orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le maitre qu'il pourrait bien se donner, on apprit qu'un batiment venait de partir de La Haye, portant Charles II et sa fortune. -- Messieurs, dit Monck a ses officiers, je pars au-devant du roi legitime. Qui m'aime me suive! Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d'Artagnan n'entendit pas sans un frisson de plaisir. -- Mordioux! dit-il a Monck, c'est hardi, monsieur. -- Vous m'accompagnez, n'est-ce pas? dit Monck. -- Pardieu, general! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous aviez ecrit avec Athos, c'est-a-dire avec M. le comte de La Fere... vous savez... le jour de notre arrivee? -- Je n'ai pas de secrets pour vous, repliqua Monck: j'avais ecrit ces mots: "Sire, j'attends Votre Majeste dans six semaines a Douvres." -- Ah! fit d'Artagnan, je ne dis plus que c'est hardi; je dis que c'est bien joue. Voila un beau coup. -- Vous vous y connaissez, repliqua Monck. C'etait la seule allusion que le general eut jamais faite a son voyage en Hollande. Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore une fois a l'hotellerie de la Corne du Cerf Le roi d'Angleterre fit son entree en grande pompe a Douvres, puis a Londres. Il avait mande ses freres; il avait amene sa mere et sa soeur. L'Angleterre etait depuis si longtemps livree a elle-meme, c'est-a-dire a la tyrannie, a la mediocrite et a la deraison, que ce retour du roi Charles II, que les Anglais ne connaissaient cependant que comme le fils d'un homme auquel ils avaient coupe la tete, fut une fete pour les trois royaumes. Aussi, tous ces voeux, toutes ces acclamations qui accompagnaient son retour, frapperent tellement le jeune roi, qu'il se pencha a l'oreille de Jack d'York, son jeune frere, pour lui dire: -- En verite, Jack, il me semble que c'est bien notre faute si nous avons ete si longtemps absents d'un pays ou l'on nous aime tant. Le cortege fut magnifique. Un admirable temps favorisait la solennite. Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur; il semblait transfigure; les coeurs lui riaient comme le soleil. Dans cette foule bruyante de courtisans et d'adorateurs, qui ne semblaient pas se rappeler qu'ils avaient conduit a l'echafaud de White Hall le pere du nouveau roi, un homme, en costume de lieutenant de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses levres minces et spirituelles, tantot le peuple qui vociferait ses benedictions, tantot le prince qui jouait l'emotion et qui saluait surtout les femmes dont les bouquets venaient tomber sous les pieds de son cheval. -- Quel beau metier que celui de roi! disait cet homme, entraine dans sa contemplation, et si bien absorbe qu'il s'arreta au milieu du chemin, laissant defiler le cortege. Voici en verite un prince cousu d'or et de diamants comme un Salomon, emaille de fleurs comme une prairie printaniere; il va puiser a pleines mains dans l'immense coffre ou ses sujets tres fideles aujourd'hui, naguere tres infideles, lui ont amasse une ou deux charretees de lingots d'or. On lui jette des bouquets a l'enfouir dessous, et il y a deux mois, s'il se fut presente, on lui eut envoye autant de boulets et de balles qu'aujourd'hui on lui envoie de fleurs. Decidement, c'est quelque chose que de naitre d'une certaine facon, n'en deplaise aux vilains qui pretendent que peu leur importe de naitre vilains. Le cortege defilait toujours, et, avec le roi, les acclamations commencaient a s'eloigner dans la direction du palais, ce qui n'empechait pas notre officier d'etre fort bouscule. -- Mordioux! continuait le raisonneur, voila bien des gens qui me marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou plutot comme rien du tout, attendu qu'ils sont anglais et que je suis francais. Si l'on demandait a tous ces gens-la: "Qu'est-ce que M. d'Artagnan?" ils repondraient: "Nescio vos." Mais qu'on leur dise: "Voila le roi qui passe, voila M. Monck qui passe", ils vont hurler: "Vive le roi! Vive M. Monck!" jusqu'a ce que leurs poumons leur refusent le service. "Cependant, continua-t-il en regardant, de ce regard si fin et parfois si fier, s'ecouler la foule, cependant, reflechissez un peu, bonnes gens, a ce que votre roi Charles a fait, a ce que M. Monck a fait, puis songez a ce qu'a fait ce pauvre inconnu qu'on appelle M. d'Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas puisqu'il est inconnu, ce qui vous empeche peut-etre de reflechir. Mais, bah! qu'importe! ce n'empeche pas Charles II d'etre un grand roi, quoiqu'il ait ete exile douze ans, et M. Monck d'etre un grand capitaine, quoiqu'il ait fait le voyage de France dans une boite. Or donc, puisqu'il est reconnu que l'un est un grand roi et l'autre un grand capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the captain Monck!_ Et sa voix se mela aux voix des milliers de spectateurs, qu'elle domina un moment; et, pour mieux faire l'homme devoue, il leva son feutre en l'air. Quelqu'un lui arreta le bras au beau milieu de son expansif loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu'on appelle aujourd'hui royalisme.) -- Athos! s'ecria d'Artagnan. Vous ici? Et les deux amis s'embrasserent. -- Vous ici! et etant ici, continua le mousquetaire, vous n'etes pas au milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous le heros de la fete, vous ne chevauchez pas au cote gauche de Sa Majeste restauree, comme M. Monck chevauche a son cote droit! En verite, je ne comprends rien a votre caractere ni a celui du prince qui vous doit tant. -- Toujours railleur, mon cher d'Artagnan, dit Athos. Ne vous corrigerez-vous donc jamais de ce vilain defaut? -- Mais enfin, vous ne faites point partie du cortege? -- Je ne fais point partie du cortege, parce que je ne l'ai point voulu. -- Et pourquoi ne l'avez-vous point voulu? -- Parce que je ne suis ni envoye, ni ambassadeur, ni representant du roi de France, et qu'il ne me convient pas de me montrer ainsi pres d'un autre roi que Dieu ne m'a pas donne pour maitre. -- Mordioux! vous vous montriez bien pres du roi son pere. -- C'est autre chose, ami: celui-la allait mourir. -- Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci... -- Je l'ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez, je deplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n'a plus besoin de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans mon ombre, c'est tout ce que je reclame de lui. D'Artagnan soupira. -- Qu'avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour du roi a Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez fait au moins autant que moi pour Sa Majeste. -- N'est-ce pas, repondit d'Artagnan en riant de son rire gascon, que j'ai fait aussi beaucoup pour Sa Majeste, sans que l'on s'en doute? -- Oh! oui s'ecria Athos; et le roi le sait bien, mon ami. -- Il le sait, fit amerement le mousquetaire; par ma foi! je ne m'en doutais pas, et je tachais meme en ce moment de l'oublier. -- Mais lui, mon ami, n'oubliera point, je vous en reponds. -- Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos. -- Et de quoi? -- Mordioux! de toutes les depenses que j'ai faites. Je me suis ruine, mon ami, ruine pour la restauration de ce jeune prince qui vient de passer en cabriolant sur son cheval isabelle. -- Le roi ne sait pas que vous vous etes ruine, mon ami, mais il sait qu'il vous doit beaucoup. -- Cela m'avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin, je vous rends justice, vous avez noblement travaille. Mais, moi qui, en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c'est moi qui en realite l'ai fait reussir. Suivez bien mon calcul: vous n'eussiez peut-etre pas, par la persuasion et la douceur, convaincu le general Monck, tandis que moi je l'ai si rudement mene, ce cher general, que j'ai fourni a votre prince l'occasion de se montrer genereux; cette generosite lui a ete inspiree par le fait de ma bienheureuse bevue, Charles se la voit payer par la restauration que Monck lui a faite. -- Tout cela, cher ami, est d'une verite frappante, repondit Athos. -- Et bien! toute frappante qu'est cette verite, il n'en est pas moins vrai, cher ami, que je m'en retournerai, fort cheri de M. Monck, qui m'appelle _my dear captain_ toute la journee, bien que je ne sois ni son cher, ni capitaine, et fort apprecie du roi, qui a deja oublie mon nom; il n'en est pas moins vrai, dis-je, que je m'en retournerai dans ma belle patrie, maudit par les soldats que j'avais leves dans l'espoir d'une grosse solde, maudit du brave Planchet, a qui j'ai emprunte une partie de sa fortune. -- Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout ceci? -- Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si adore, M. Monck se figure l'avoir rappele, vous vous figurez l'avoir soutenu, je me figure l'avoir ramene, le peuple se figure l'avoir reconquis, lui-meme se figure avoir negocie de facon a etre restaure, et rien de tout cela n'est vrai, cependant: Charles II, roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, a ete remis sur son trone par un epicier de France qui demeure rue des Lombards et qu'on appelle Planchet. Ce que c'est que la grandeur! "Vanite! dit l'Ecriture; vanite! tout est vanite!" Athos ne put s'empecher de rire de la boutade de son ami. -- Cher d'Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main, ne seriez-vous plus philosophe? N'est-ce plus pour vous une satisfaction que de m'avoir sauve la vie comme vous le fites en arrivant si heureusement avec Monck, quand ces damnes parlementaires voulaient me bruler vif? -- Voyons, voyons, dit d'Artagnan, vous l'aviez un peu meritee, cette brulure, mon cher comte. -- Comment! pour avoir sauve le million du roi Charles? -- Quel million? -- Ah! c'est vrai, vous n'avez jamais su cela, vous, mon ami; mais il ne faut pas m'en vouloir, ce n'etait pas mon secret. Ce mot _Remember_! que le roi Charles a prononce sur l'echafaud... -- Et qui veut dire _Souviens-toi_? -- Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu'il y a un million enterre dans les caves de Newcastle, et que ce million appartient a mon fils. -- Ah! tres bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et ce qu'il y a d'affreux, c'est que, chaque fois que Sa Majeste Charles II pensera a moi, il se dira: "Voila un homme qui a cependant manque me faire perdre ma couronne. Heureusement j'ai ete genereux, grand, plein de presence d'esprit." Voila ce que dira de moi et de lui ce jeune gentilhomme au pourpoint noir tres rape, qui vint au chateau de Blois, son chapeau a la main, me demander si je voulais bien lui accorder entree chez le roi de France. -- D'Artagnan! d'Artagnan! dit Athos en posant sa main sur l'epaule du mousquetaire, vous n'etes pas juste. -- J'en ai le droit. -- Non, car vous ignorez l'avenir. D'Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit a rire. -- En verite, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes que je n'ai connus qu'a vous et a M. le cardinal Mazarin. Athos fit un mouvement. -- Pardon, continua d'Artagnan en riant, pardon si je vous offense. L'avenir! hou! les jolis mots que les mots qui promettent, et comme ils remplissent bien la bouche a defaut d'autre chose! Mordioux! apres en avoir tant trouve qui promettent, quand donc en trouverai-je un qui donne? Mais laissons cela, continua d'Artagnan. Que faites-vous ici, mon cher Athos? etes-vous tresorier du roi? -- Comment! tresorier du roi? -- Oui, puisque le roi possede un million, il lui faut un tresorier. Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un surintendant des finances, M. Fouquet. Il est vrai qu'en echange M. Fouquet a bon nombre de millions, lui. -- Oh! notre million est depense depuis longtemps, dit a son tour en riant Athos. -- Je comprends, il a passe en satin, en pierreries, en velours et en plumes de toute espece et de toute couleur. Tous ces princes et toutes ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de lingeres... Eh! Athos, vous souvenez-vous de ce que nous depensames pour nous equiper, nous autres, lors de la campagne de La Rochelle, et pour faire aussi notre entree a cheval? Deux ou trois mille livres, par ma foi! mais un corsage de roi est plus ample, et il faut un million pour en acheter l'etoffe. Au moins, dites, Athos, si vous n'etes pas tresorier, vous etes bien en cour? -- Foi de gentilhomme, je n'en sais rien, repondit simplement Athos. -- Allons donc! vous n'en savez rien? -- Non, je n'ai pas revu le roi depuis Douvres. -- Alors, c'est qu'il vous a oublie aussi, mordioux! c'est regalant! -- Sa Majeste a eu tant d'affaires! -- Oh! s'ecria d'Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces comme lui seul savait en faire, voila, sur mon honneur, que je me reprends d'amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon cher Athos, le roi ne vous a pas revu? -- Non. -- Et vous n'etes pas furieux? -- Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher d'Artagnan, que c'est pour le roi que j'ai agi de la sorte? Je ne le connais pas, ce jeune homme. J'ai defendu le pere, qui representait un principe sacre pour moi, et je me suis laisse aller vers le fils toujours par sympathie pour ce meme principe. Au reste, c'etait un digne chevalier, une noble creature mortelle, que ce pere, vous vous le rappelez. -- C'est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste vie, mais une bien belle mort. -- Eh bien! mon cher d'Artagnan, comprenez ceci: a ce roi, a cet homme de coeur, a cet ami de ma pensee, si j'ose le dire, je jurai a l'heure supreme de conserver fidelement le secret d'un depot qui devait etre remis a son fils pour l'aider dans l'occasion; ce jeune homme m'est venu trouver; il m'a raconte sa misere, il ignorait que je fusse autre chose pour lui qu'un souvenir vivant de son pere, j'ai accompli envers Charles II ce que j'avais promis a Charles Ier, voila tout. Que m'importe donc qu'il soit ou non reconnaissant! C'est a moi que j'ai rendu service en me delivrant de cette responsabilite, et non a lui. -- J'ai toujours dit, repondit d'Artagnan avec un soupir, que le desinteressement etait la plus belle chose du monde. -- Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-meme n'etes-vous pas dans la meme situation que moi? Si j'ai bien compris vos paroles, vous vous etes laisse toucher par le malheur de ce jeune homme; c'est de votre part bien plus beau que de la mienne, car moi, j'avais un devoir a accomplir, tandis que vous, vous ne deviez absolument rien au fils du martyr. Vous n'aviez pas, vous, a lui payer le prix de cette precieuse goutte de sang qu'il laissa tomber sur mon front du plancher de son echafaud. Ce qui vous a fait agir, vous, c'est le coeur uniquement, le coeur noble et bon que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous votre sarcastique ironie; vous avez engage la fortune d'un serviteur, la votre peut-etre, je vous en soupconne, bienfaisant avare! et l'on meconnait votre sacrifice. "Qu'importe! voulez-vous rendre a Planchet son argent? Je comprends cela, mon ami, car il ne convient pas qu'un gentilhomme emprunte a son inferieur sans lui rendre capital et interets. Eh bien! je vendrai La Fere s'il le faut, ou, s'il n'est besoin, quelque petite ferme. Vous paierez Planchet, et il restera, croyez-moi, encore assez de grain pour nous deux et pour Raoul dans mes greniers. De cette facon, mon ami, vous n'aurez d'obligation qu'a vous-meme, et, si je vous connais bien, ce ne sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous dire: "J'ai fait un roi." Ai-je raison? -- Athos! Athos! murmura d'Artagnan reveur, je vous l'ai dit une fois, le jour ou vous precherez, j'irai au sermon; le jour ou vous me direz qu'il y a un enfer, mordioux! j'aurai peur du gril et des fourches. Vous etes meilleur que moi, ou plutot meilleur que tout le monde, et je ne me reconnais qu'un merite, celui de n'etre pas jaloux. Hors ce defaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais, j'ai tous les autres. -- Je ne connais personne qui vaille d'Artagnan, repliqua Athos; mais nous voici arrives tout doucement a la maison que j'habite. Voulez-vous entrer chez moi, mon ami? -- Eh! mais c'est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble? dit d'Artagnan. -- Je vous avoue, mon ami, que je l'ai un peu choisie pour cela. J'aime les anciennes connaissances, j'aime a m'asseoir a cette place ou je me suis laisse tomber tout abattu de fatigue, tout abime de desespoir, lorsque vous revintes le 30 janvier au soir. -- Apres avoir decouvert la demeure du bourreau masque? Oui, ce fut un terrible jour! -- Venez donc alors, dit Athos en l'interrompant. Ils entrerent dans la salle autrefois commune. La taverne en general, et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes transformations; l'ancien hote des mousquetaires, devenu assez riche pour un hotelier, avait ferme boutique et fait de cette salle dont nous parlions un entrepot de denrees coloniales. Quant au reste de la maison, il le louait tout meuble aux etrangers. Ce fut avec une indicible emotion que d'Artagnan reconnut tous les meubles de cette chambre du premier etage: les boiseries, les tapisseries et jusqu'a cette carte geographique que Porthos etudiait si amoureusement dans ses loisirs. -- Il y a onze ans! s'ecria d'Artagnan. Mordioux! il me semble qu'il y a un siecle. -- Et a moi qu'il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que j'eprouve, mon ami, a penser que je vous tiens la, que je serre votre main, que je puis jeter bien loin l'epee et le poignard, toucher sans defiance a ce flacon de xeres. Oh! cette joie, en verite, je ne pourrais vous l'exprimer que si nos deux amis etaient la, aux deux angles de cette table, et Raoul, mon bien- aime Raoul, sur le seuil, a nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux! -- Oui, oui, dit d'Artagnan fort emu, c'est vrai. J'approuve surtout cette premiere partie de votre pensee: il est doux de sourire la ou nous avons si legitimement frissonne, en pensant que d'un moment a l'autre M. Mordaunt pouvait apparaitre sur le palier. En ce moment la porte s'ouvrit, et d'Artagnan, tout brave qu'il etait, ne put retenir un leger mouvement d'effroi. Athos le comprit et souriant: -- C'est notre hote, dit-il, qui m'apporte quelque lettre. -- Oui, milord, dit le bonhomme, j'apporte en effet une lettre a Votre Honneur. -- Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher hote, vous ne reconnaissez pas Monsieur? Le vieillard leva la tete et regarda attentivement d'Artagnan. -- Non, dit-il. -- C'est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parle, et qui logeait ici avec moi il y a onze ans. -- Oh! dit le vieillard, il a loge ici tant d'etrangers! -- Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos, croyant stimuler par cet eclaircissement la memoire paresseuse de l'hote. -- C'est possible, repondit-il en souriant, mais il y a si longtemps! Il salua et sortit. -- Merci, dit d'Artagnan, faites des exploits, accomplissez des revolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur l'airain avec de fortes epees; il y a quelque chose de plus rebelle, de plus dur, de plus oublieux que le fer, l'airain et la pierre, c'est le crane vieilli du premier logeur enrichi dans son commerce; il ne me reconnait pas! Eh bien! moi, je l'eusse vraiment reconnu. Athos, tout en souriant, decachetait la lettre. -- Ah! dit-il, une lettre de Parry. -- Oh! oh! fit d'Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient sans doute du nouveau. Athos secoua la tete et lut: "Monsieur le comte, Le roi a eprouve bien du regret de ne pas vous voir aujourd'hui pres de lui a son entree; Sa Majeste me charge de vous le mander et de la rappeler a votre souvenir. Sa Majeste attendra Votre Honneur ce soir meme, au palais de Saint James, entre neuf et onze heures. Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur, Le tres humble et tres obeissant serviteur, Parry." -- Vous le voyez, mon cher d'Artagnan, dit Athos, il ne faut pas desesperer du coeur des rois. -- N'en desesperez pas, vous avez raison, repartit d'Artagnan. -- Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, a qui l'imperceptible amertume de d'Artagnan n'avait pas echappe, pardon. Aurais-je blesse, sans le vouloir, mon meilleur camarade? -- Vous etes fou, Athos, et la preuve, c'est que je vais vous conduire jusqu'au chateau, jusqu'a la porte, s'entend; cela me promenera. -- Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire a Sa Majeste... -- Allons donc! repliqua d'Artagnan avec une fierte vraie et pure de tout melange, s'il est quelque chose de pire que de mendier soi-meme, c'est de faire mendier par les autres. -- Ca! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m'a retire chez lui: une belle maison, ma foi! Etre general en Angleterre rapporte plus que d'etre marechal en France, savez-vous? Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaiete qu'affectait d'Artagnan. Toute la ville etait dans l'allegresse; les deux amis se heurtaient a chaque moment contre des enthousiastes, qui leur demandaient dans leur ivresse de crier: "Vive le bon roi Charles!". D'Artagnan repondait par un grognement, et Athos par un sourire. Ils arriverent ainsi jusqu'a la maison de Monck, devant laquelle, comme nous l'avons dit, il fallait passer, en effet, pour se rendre au palais de Saint-James. Athos et d'Artagnan parlerent peu durant la route, par cela meme qu'ils eussent eu sans doute trop de choses a se dire s'ils eussent parle. Athos pensait que, parlant, il semblerait temoigner de la joie, et que cette joie pourrait blesser d'Artagnan. Celui- ci, de son cote, craignait, en parlant, de laisser percer une aigreur qui le rendrait genant pour Athos. C'etait une singuliere emulation de silence entre le contentement et la mauvaise humeur. D'Artagnan ceda le premier a cette demangeaison qu'il eprouvait d'habitude a l'extremite de la langue. -- Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Memoires de d'Aubigne, dans lequel ce devoue serviteur, gascon comme moi, pauvre comme moi, et j'allais presque dire brave comme moi, raconte les ladreries de Henri IV? Mon pere m'a toujours dit, je m'en souviens, que M. d'Aubigne etait menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de race! -- Allons, allons, d'Artagnan, dit Athos, les rois de France avares? Vous etes fou, mon ami. -- Oh! vous ne convenez jamais des defauts d'autrui, vous qui etes parfait. Mais, en realite, Henri IV etait avare, Louis XIII, son fils, l'etait aussi; nous en savons quelque chose, n'est-ce pas? Gaston poussait ce vice a l'exageration, et s'est fait sous ce rapport detester de tout ce qui l'entourait. Henriette, pauvre femme! a bien fait d'etre avare, elle qui ne mangeait pas tous les jours et ne se chauffait pas tous les ans; et c'est un exemple qu'elle a donne a son fils Charles deuxieme, petit-fils du grand Henri IV, avare comme sa mere et comme son grand-pere. Voyons, ai- je bien deduit la genealogie des avares? -- D'Artagnan, mon ami, s'ecria Athos, vous etes bien rude pour cette race d'aigles qu'on appelle les Bourbons. -- Et j'oubliais le plus beau!... l'autre petit-fils du Bearnais, Louis quatorzieme, mon ex-maitre. Mais j'espere qu'il est avare, celui-la, qui n'a pas voulu preter un million a son frere Charles! Bon! je vois que vous vous fachez. Nous voila, par bonheur, pres de ma maison, ou plutot pres de celle de mon ami M. Monck. -- Cher d'Artagnan, vous ne me fachez point, vous m'attristez; il est cruel, en effet, de voir un homme de votre merite a cote de la position que ses services lui eussent du acquerir; il me semble que votre nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les Bassompierre ont merite comme nous la fortune et les honneurs; vous avez raison, cent fois raison, mon ami. D'Artagnan soupira, et precedant son ami sous le porche de la maison que Monck habitait au fond de la Cite: -- Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantes, meme a Paris, me volaient le reste de mes pauvres ecus, je ne pourrais plus retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie j'y retourne, attendu que toutes mes preventions d'autrefois contre l'Angleterre me sont revenues, accompagnees de beaucoup d'autres. Athos ne repondit rien. -- Ainsi donc, cher ami, lui dit d'Artagnan, une seconde et je vous suis. Je sais bien que vous etes presse d'aller la-bas recevoir vos recompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins presse de jouir de votre joie, quoique de loin... Attendez- moi. Et d'Artagnan franchissait deja le vestibule, lorsqu'un homme, moitie valet, moitie soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de portier et de garde, arreta notre mousquetaire en lui disant en anglais: -- Pardon, milord d'Artagnan! -- Eh bien! repliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le general aussi me congedie?... Il ne me manque plus que d'etre expulse par lui! Ces mots, dits en francais, ne toucherent nullement celui a qui on les adressait, et qui ne parlait qu'un anglais mele de l'ecossais le plus rude. Mais Athos en fut navre, car d'Artagnan commencait a avoir l'air d'avoir raison. L'Anglais montra une lettre a d'Artagnan. -- _From the general_, dit-il. -- Bien, c'est cela; mon conge, repliqua le Gascon. Faut-il lire, Athos? -- Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d'honnetes gens que vous et moi. D'Artagnan haussa les epaules et decacheta la lettre, tandis que l'Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la lumiere devait l'aider a lire. -- Eh bien! qu'avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du lecteur. -- Tenez, lisez vous-meme, dit le mousquetaire. Athos prit le papier et lut: "Monsieur d'Artagnan, le roi a regrette bien vivement que vous ne fussiez pas venu a Saint-Paul avec son cortege. Sa Majeste dit que vous lui avez manque comme vous me manquiez aussi a moi, cher capitaine. Il n'y a qu'un moyen de reparer tout cela. Sa Majeste m'attend a neuf heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en meme temps que moi? Sa Tres Gracieuse Majeste vous fixe cette heure pour l'audience qu'elle vous accorde." La lettre etait de Monck. Chapitre XXXIII -- L'audience -- Eh bien? s'ecria Athos avec un doux reproche, lorsque d'Artagnan eut lu la lettre qui lui etait adressee par Monck. -- Eh bien! dit d'Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de s'etre tant presse d'accuser le roi et Monck, c'est une politesse... qui n'engage a rien, c'est vrai... mais enfin c'est une politesse. -- J'avais bien de la peine a croire le jeune prince ingrat, dit Athos. -- Le fait est que son present est bien pres encore de son passe, repliqua d'Artagnan; mais enfin, jusqu'ici tout me donnait raison. -- J'en conviens, cher ami, j'en conviens. Ah! voila votre bon regard revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux. -- Ainsi, voyez, dit d'Artagnan, Charles II recoit M. Monck a neuf heures, moi il me recevra a dix heures; c'est une grande audience, de celles que nous appelons au Louvre distribution d'eau benite de cour. Allons nous mettre sous la gouttiere, mon cher ami, allons. Athos ne lui repondit rien, et tous deux se dirigerent, en pressant le pas, vers le palais de Saint-James que la foule envahissait encore, pour apercevoir aux vitres les ombres des courtisans et les reflets de la personne royale. Huit heures sonnaient quand les deux amis prirent place dans la galerie pleine de courtisans et de solliciteurs. Chacun donna un coup d'oeil a ces habits simples et de forme etrangere, a ces deux tetes si nobles, si pleines de caractere et de signification. De leur cote, Athos et d'Artagnan, apres avoir en deux regards mesure toute cette assemblee, se remirent a causer ensemble. Un grand bruit se fit tout a coup aux extremites de la galerie: c'etait le general Monck qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui quetaient un de ses sourires, car il etait la veille encore maitre de l'Angleterre, et on supposait un beau lendemain au restaurateur de la famille des Stuarts. -- Messieurs, dit Monck en se detournant, desormais, je vous prie, souvenez-vous que je ne suis plus rien. Naguere encore je commandais la principale armee de la republique; maintenant cette armee est au roi, entre les mains de qui je vais remettre, d'apres son ordre, mon pouvoir d'hier. Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle d'adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l'instant d'auparavant s'elargit peu a peu et finit par se perdre dans les grandes ondulations de la foule. Monck allait faire antichambre comme tout le monde. D'Artagnan ne put s'empecher d'en faire la remarque au comte de La Fere, qui fronca le sourcil. Soudain la porte du cabinet de Charles s'ouvrit, et le jeune roi parut, precede de deux officiers de sa maison. -- Bonsoir, messieurs, dit-il. Le general Monck est-il ici? -- Me voici, Sire, repliqua le vieux general. Charles courut a lui et lui prit les mains avec une fervente amitie. -- General, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet; vous etes duc d'Albermale, et mon intention est que nul ne vous egale en puissance et en fortune dans ce royaume, ou, le noble Montrose excepte, nul ne vous a egale en loyaute, en courage et en talent. Messieurs, le duc est commandant general de nos armees de terre et de mer, rendez-lui vos devoirs, s'il vous plait, en cette qualite. Tandis que chacun s'empressait aupres du general, qui recevait tous ces hommages sans perdre un instant son impassibilite ordinaire, d'Artagnan dit a Athos: -- Quand on pense que ce duche, ce commandement des armees de terre et de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans une boite de six pieds de long sur trois pieds de large! -- Ami, repliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent dans des boites moins grandes encore; elles renferment pour toujours... Tout a coup Monck apercut les deux gentilshommes qui se tenaient a l'ecart, attendant que le flot se fut retire. Il se fit passage et alla vers eux, en sorte qu'il les surprit au milieu de leurs philosophiques reflexions. -- Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire. -- Milord, repondit Athos, nous parlions aussi de Dieu. Monck reflechit un moment et reprit gaiement: -- Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s'il vous plait; car vous avez, je crois, audience de Sa Majeste. -- A neuf heures, dit Athos. -- A dix heures, dit d'Artagnan. -- Entrons tout de suite dans ce cabinet, repondit Monck faisant signe a ses deux compagnons de le preceder, ce a quoi ni l'un ni l'autre ne voulut consentir. Le roi, pendant ce debat tout francais, etait revenu au centre de la galerie. -- Oh! mes Francais, dit-il de ce ton d'insouciante gaiete que, malgre tant de chagrins et de trave