Project Gutenberg's Portraits litteraires, Tome I, by C.-A. Sainte-Beuve This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Portraits litteraires, Tome I Author: C.-A. Sainte-Beuve Release Date: October 4, 2004 [EBook #13594] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME I *** Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr PORTRAITS LITTERAIRES PAR C.-A. SAINTE-BEUVE DE L'ACADEMIE FRANCAISE. Nouvelle Edition revue et corrigee. 1862 I BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRE CHENIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBE PREVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPERE, BAYLE, LA BRUYERE, MILLEVOYE, CHARLES NODIER. Chaque publication de ces volumes de critique est une maniere pour moi de liquider en quelque sorte le passe, de mettre ordre a mes affaires litteraires." C'est ce que je disais dans une derniere edition de ces portraits, et j'ai tache de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit qu'une edition nouvelle a laquelle un choix severe a preside, j'ai fait en sorte qu'elle parut a certains egards veritablement augmentee. En parlant ainsi, j'entends bien n'en pas separer le volume intitule: _Portraits de Femmes_, qu'on a juge plus commode d'isoler et d'assortir en une meme suite, mais qui fait partie integrante de ce que j'appelle ma presente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouve place dans ces volumes; c'a ete un moyen de rendre la ressemblance de plus en plus fidele. J'ai ajoute ca et la bien des petites notes et corrige quelques erreurs. C'est a quoi les reimpressions surtout sont bonnes; les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire litteraire prete tant aux inadvertances par les particularites dont elle abonde! Le docteur Boileau, frere du satirique, a ecrit en latin un petit traite sur les bevues des auteurs illustres; et, en les relevant, on assure qu'il en a commis a son tour. J'ai fait de plus en plus mon possible pour eviter de trop grossir cette liste fatale, ou les grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'a eux-memes. "L'histoire litteraire est une mer sans rivage," avait coutume de dire M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par consequent ses ecueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu meme des soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa douceur et sa recompense. Septembre 1843. BOILEAU[1] [Note 1: Cet article fut le premier du premier numero de la _Revue de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez legere de _Litterature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Veron) avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? ces modeles toujours presents, venir les ranger parmi les _anciens_! Quinze ans apres, M. Cousin, a propos de Pascal, posait en principe, au sein de l'Academie, qu'il etait temps de traiter les auteurs du siecle de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Academie applaudissait.--Il est vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entre methodiquement dans cette voie, on s'est mis a appliquer aux oeuvres du XVIIe siecle tous les procedes de la critique comme l'entendaient les anciens grammairiens. On s'est attache a fixer le texte de chaque auteur; on en a dresse des lexiques. Je ne blame pas ces soins; bien loin de la, je les honore, et j'en profite; le moment en etait venu sans doute; mais l'opiniatrete du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop souvent la vivacite de l'impression litteraire, et tient lieu du gout. On creuse, on pioche a fond chaque coin et recoin du XVIIe siecle. Est-on arrive, pour cela, a le sentir, a le gouter avec plus de justesse ou de delicatesse qu'auparavant?] Depuis plus d'un siecle que Boileau est mort, de longues et continuelles querelles se sont elevees a son sujet. Tandis que la posterite acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, des Moliere, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on revisait avec une singuliere rigueur les titres de Boileau au genie poetique; et il n'a guere tenu a Fontenelle, a d'Alembert, a Helvetius, a Condillac, a Marmontel, et par instants a Voltaire lui-meme, que cette grande renommee classique ne fut entamee. On sait le motif de presque toutes les hostilites et les antipathies d'alors: c'est que Boileau n'etait pas _sensible_; on invoquait la-dessus certaine anecdote, plus que suspecte, inseree a _l'Annee litteraire_, et reproduite par Helvetius; et comme au dix-huitieme siecle le _sentiment_ se melait a tout, a une description de Saint-Lambert, a un conte de Crebillon fils, ou a l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les philosophes et les geometres avaient pris Boileau en grande aversion[2]. Pourtant, malgre leurs epigrammes et leurs demi-sourires, sa renommee litteraire resista et se consolida de jour en jour. Le _Poete du bon sens_, le _legislateur de notre Parnasse_ garda son rang supreme. Le mot de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit fortune et passa en proverbe; les idees positives du XVIIIe siecle et la philosophie condillacienne, en triomphant, semblerent marquer d'un sceau plus durable la renommee du plus sense, du plus logique et du plus correct des poetes. Mais ce fut surtout lorsqu'une ecole nouvelle s'eleva en litterature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux d'abord, commencerent de mettre en avant des theories inusitees et les appliquerent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations on revint de toutes parts a Boileau comme a un ancetre illustre et qu'on se rallia a son nom dans chaque melee. Les academies proposerent a l'envi son eloge: les editions de ses oeuvres se multiplierent; des commentateurs distingues, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, l'environnerent des assortiments de leur gout et de leur erudition; M. Daunou en particulier, ce venerable representant de la litterature et de la philosophie du XVIIIe siecle, rangea autour de Boileau, avec une sorte de piete, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies qui se rattachent a cette grande cause litteraire et philosophique. Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment protege Boileau contre ces idees nouvelles, d'abord obscures et decriees, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont plus en effet, comme au XVIIIe siecle, de piquantes epigrammes et des personnalites moqueuses; c'est une forte et serieuse attaque contre les principes et le fond meme de la poetique de Boileau; c'est un examen tout litteraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire severe sur les qualites de poete qui etaient ou n'etaient pas en lui. Les epigrammes meme ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais gout de les repeter. Nous n'aurons pas de peine a nous les interdire dans le petit nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas non plus a instruire un proces regulier et a prononcer des conclusions definitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs, de l'etudier dans son intimite, de l'envisager en detail selon notre point de vue et les idees de notre siecle, passant tour a tour de l'homme a l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poete de Louis le Grand, n'eludant pas a la rencontre les graves questions d'art et de style, les eclaircissant peut-etre quelquefois sans pretendre jamais les resoudre. Il est bon, a chaque epoque litteraire nouvelle, de repasser en son esprit et de revivifier les idees qui sont representees par certains noms devenus sacramentels, dut-on n'y rien changer, a peu pres comme a chaque nouveau regne on refrappe monnaie et on rajeunit l'effigie sans alterer le poids. [Note 2: Rien ne saurait mieux donner idee du degre de defaveur que la reputation de Boileau encourait a un certain moment, que de voir dans l'excellent recueil intitule _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page 243) le passage suivant d'un article sur l'_Epitre en vers_, adresse de Montpellier aux redacteurs du journal; ce passage, a mon sens, par son incidence meme et son hasard tout naturel, exprime mieux l'etat de l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: "Boileau, est-il dit, qui vint ensuite (apres Regnier), mit dans ce qu'il ecrivit en ce genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus celebre poete de ce siecle que nous avons emprunte ce jugement sur les Epitres de Boileau, parce qu'une infinite de personnes dont l'autorite n'est point a mepriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus defavorablement, nous avons craint, en nous elevant contre leur opinion, de mettre nos erreurs a la place des leurs." Que de precautions pour oser louer!] De nos jours, une haute et philosophique methode s'est introduite dans toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les actions, les ecrits d'un homme celebre, on commence par bien examiner et decrire l'epoque qui preceda sa venue, la societe qui le recut dans son sein, le mouvement general imprime aux esprits; on reconnait et l'on dispose, par avance, la grande scene ou le personnage doit jouer son role; du moment qu'il intervient, tous les developpements de sa force, tous les obstacles, tous les contrecoups sont prevus, expliques, justifies; et de ce spectacle harmonieux il resulte par degres, dans l'ame du lecteur, une satisfaction pacifique ou se repose l'intelligence. Cette methode ne triomphe jamais avec une evidence plus entiere et plus eclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'etat, les conquerants, les theologiens, les philosophes; mais quand elle s'applique aux poetes et aux artistes, qui sont souvent des gens de retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus frequentes et il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idees differents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le mediocre a cote du passable, et le passable a cote de l'excellent, dans l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici peut toujours etre une exception, un jeu de la nature, un caprice du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et legitimes raisonnements sur les races ou les epoques prosaiques; mais il plaira a Dieu que Pindare sorte un jour de Beotie, ou qu'un autre jour Andre Chenier naisse et meure au XVIIIe siecle. Sans doute ces aptitudes singulieres, ces facultes merveilleuses recues en naissant se coordonnent toujours tot ou tard avec le siecle dans lequel elles sont jetees et en subissent des inflexions durables. Mais pourtant ici l'initiative humaine est en premiere ligne et moins sujette aux causes generales; l'energie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas a l'artiste, pour accomplir sa destinee, de se creer un asile obscur dans ce grand mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublie, ou il puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poete, surtout d'un poete qui ne represente pas toute une epoque, il est mieux de ne pas compliquer des l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en tenir, en commencant, au caractere prive, aux liaisons domestiques, et de suivre l'individu de pres dans sa destinee interieure, sauf ensuite, quand on le connaitra bien, a le traduire au grand jour, et a le confronter avec son siecle. C'est ce que nous ferons simplement pour Boileau. _Fils d'un pere greffier, ne d'aieux avocats_ (1636), comme il le dit lui-meme dans sa dixieme epitre, Boileau passa son enfance et sa premiere jeunesse rue de Harlay (ou peut-etre rue de Jerusalem), dans une maison du temps d'Henri IV, et eut a loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mere en bas age; la famille etait nombreuse et son pere tres-occupe; le jeune enfant se trouva livre a lui-meme, loge dans une guerite au grenier. Sa sante en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit reveuse et que son jeune age n'etait pas environne de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure a voir les choses avec sens, severite et brusquerie mordante. On le mit bientot au college, ou il achevait sa quatrieme, lorsqu'il fut attaque de la pierre; il fallut le tailler, et l'operation faite en apparence avec succes lui laissa cependant pour le reste de sa vie une tres-grande incommodite. Au college, Boileau lisait, outre les auteurs classiques, beaucoup de poemes modernes, de romans, et, bien qu'il composat lui-meme, selon l'usage des rhetoriciens, d'assez mauvaises tragedies, son gout et son talent pour les vers etaient deja reconnus de ses maitres. En sortant de philosophie, il fut mis au droit; son pere mort, il continua de demeurer chez son frere Jerome qui avait herite de la charge de greffier, se fit recevoir avocat, et bientot, las de la chicane, il s'essaya a la theologie sans plus de gout ni de succes. Il n'y obtint qu'un benefice de 800 livres qu'il resigna apres quelques annees de jouissance, au profit, dit-on, de la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimee et qui se faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a meme revoque en doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despreaux ait ete fort passionnee, et lui-meme convient qu'il est _tres-peu voluptueux_. Ce petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premieres annees de sa vie nous menent jusqu'en 1660, epoque ou il debute dans le monde litteraire par la publication de ses premieres satires. Les circonstances exterieures etant donnees, l'etat politique et social etant connu, on concoit quelle dut etre sur une nature comme celle de Boileau l'influence de cette premiere education, de ces habitudes domestiques et de tout cet interieur. Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance infirme et sterile; rien pour elle de bien inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane aupres du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui enleve et fasse qu'on s'ecrie avec Ducis: "Oh! que toutes ces pauvres maisons bourgeoises rient a mon coeur!" Sans doute a une epoque d'analyse et de retour sur soi-meme, une ame d'enfant reveur eut tire parti de cette gene et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs l'ame de Boileau n'y eut jamais ete propre. Il y avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; deja Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poesie de ces moeurs bourgeoises, de cette vie de cite et de basoche; mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriete dans son sourire, qui lui interdisait les debauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les moeurs avaient perdu en saillie depuis que la regularite d'Henri IV avait passe dessus: Louis XIV allait imposer le decorum. Quant a l'effet hautement poetique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune vie commencee entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser en ce temps-la? Le sens du moyen-age etait completement perdu; l'ame seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guere dans une cathedrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi que sort-il tout a coup, et pour premier essai, de cette verve de vingt-quatre ans, de cette existence de poete si longtemps miserable et comprimee? Ce n'est ni la pieuse et sublime melancolie du _Penseroso_ s'egarant de nuit, tout en larmes, sous les cloitres gothiques et les arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur les orgies nocturnes, les allees obscures et les escaliers en limacon de la Cite; ni une douce et onctueuse poesie de famille et de coin du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand auteur_, qui fait ses adieux a la ville, d'apres Juvenal; c'est une autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et avaient usurpe une grande reputation a la ville et a la cour. Le frere de Gilles Boileau debutait, comme son caustique aine, par prendre a partie les Cotin et les Menage. Pour verve unique, il avait _la haine des sots livres_. Nous venons de dire que le sens du moyen-age etait deja perdu depuis longtemps; il n'avait pas survecu en France au XVIe siecle; l'invasion grecque et romaine de la Renaissance l'avait etouffe. Toutefois, en attendant que cette grande et longue decadence du moyen-age fut menee a terme, ce qui n'arriva qu'a la fin du XVIIIe siecle, en attendant que l'ere veritablement moderne commencat pour la societe et pour l'art en particulier, la France, a peine reposee des agitations de la Ligue et de la Fronde, se creait lentement une litterature, une poesie, tardive sans doute et quelque peu artificielle, mais d'un melange habilement fondu, originale dans son imitation, et belle encore au declin de la societe dont elle decorait la ruine. Le drame mis a part, on peut considerer Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement poetique qui se produisit durant les deux derniers siecles, aux sommites et a la surface de la societe francaise. Ils se distinguent tous les deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans pitie contre leurs devanciers immediats. Malherbe est inexorable pour Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour Colletet, Menage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'equite; pourtant, meme quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'a la maniere un peu vulgaire du bon sens, c'est-a-dire sans portee, sans principes, avec des vues incompletes, insuffisantes. Ce sont des medecins empiriques; ils s'attaquent a des vices reels, mais exterieurs, a des symptomes d'une poesie deja corrompue au fond; et, pour la regenerer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent detestables, ils en concluent qu'il n'y a de vrai gout, de poesie veritable, que chez les anciens; ils negligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les grands renovateurs de l'art au moyen-age; ils en jugent a l'aveugle par quelques pointes de Petrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels s'etaient attaches les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis XIII. Et lorsque dans leurs idees de reforme, ils ont decide de revenir a l'antiquite grecque et romaine, toujours fideles a cette logique incomplete du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se tiennent aux Romains de preference aux Grecs; et le siecle d'Auguste leur presente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces incertitudes et ces inconsequences etaient inevitables en un siecle episodique, sous un regne en quelque sorte accidentel, et qui ne plongeait profondement ni dans le passe ni dans l'avenir. Alors les arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la meme sphere et d'etre ramenes sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient isoles chacun a son extremite et n'agissaient qu'a la surface. Perrault, Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, dans la maniere et le procede, des traits generaux de ressemblance, ne s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnes qu'ils etaient dans le technique et le metier. Aux epoques vraiment _palingenesiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homere inspire suppleerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Petrarque ou Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons a Boileau. Il eut ete trop dur d'appliquer a lui seul des observations qui tombent sur tout son siecle, mais auxquelles il a necessairement grande part en qualite de poete critique et de legislateur litteraire. C'est la en effet le role et la position que prend Boileau par ses premiers essais. Des 1664, c'est-a-dire a l'age de vingt-huit ans, nous le voyons intimement lie avec tout ce que la litterature du temps a de plus illustre, avec La Fontaine et Moliere deja celebres, avec Racine dont il devient le guide et le conseiller. Les diners de la rue du Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le de de la critique. Il frequente les meilleures compagnies, celles de M. de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sevigne, connait les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses decisions en matiere de gout font loi. Presente a la cour en 1669, il est nomme historiographe en 1677; a cette epoque, par la publication de presque toutes ses satires et ses epitres, de son _Art poetique_ et des quatre premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degre de sa reputation. Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nomme historiographe; on peut dire que sa carriere litteraire se termine a cet age. En effet, durant les quinze annees qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'a la fin de sa vie (1711), c'est-a-dire pendant dix-huit autres annees, il ne fit plus que la satire _sur les Femmes, l'Ode a Namur_, les epitres _a ses Vers, a Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur l'Equivoque_. Cherchons dans la vie privee de Boileau l'explication de ces irregularites, et tirons-en quelques consequences sur la qualite de son talent. Pendant le temps de sa renommee croissante, Boileau avait continue de loger chez son frere le greffier Jerome. Cet interieur devait etre assez peu agreable au poete, car la femme de Jerome etait, a ce qu'il parait, grondeuse et reveche. Mais les distractions du monde ne permettaient guere alors a Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui troublaient le menage de son frere. En 1679, a la mort de Jerome, il logea quelques annees chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais bientot, apres avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et d'Alsace, il put acheter avec les liberalites du roi une petite maison a Auteuil, et on l'y trouve installe des 1687. Sa sante d'ailleurs, toujours si delicate, s'etait derangee de nouveau; il eprouvait une extinction de voix et une surdite qui lui interdisaient le monde et la cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend a le mieux connaitre; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors, durant pres de trente ans, livre a lui-meme, faible de corps, mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger avec plus de verite et de certitude ses productions anterieures et assigner les limites de ses facultes. Eh bien! le dirons-nous? chose etrange, inouie! pendant ce long sejour aux champs, en proie aux infirmites du corps qui, laissant l'ame entiere, la disposent a la tristesse et a la reverie, pas un mot de conversation, pas une ligne de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une emotion tendre, un sentiment naif et vrai de la nature et de la campagne[3]. [Note 3: Afin d'etre juste, il ne faut pourtant pas oublier que quelques annees auparavant (1677), dans l'Epitre a M. de Lamoignon, le poete avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile pres La Roche-Guyon, ou il etait alle passer l'ete chez son neveu Dongois. Il y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraiches delices des champs, les divers details du paysage; c'est la qu'il est question de gaules _non plantes_, Et de noyers souvent du passant insultes. Mais ces accidents champetres, et toujours et avant tout ingenieux, sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec l'Age.--Puisque nous en sommes a ce detail, ne laissons pas de remarquer encore que la fontaine _Polycrecne_, dont il est question dans la meme epitre et qui arrose la vallee de Saint-Cheron, pres de Baville, fontaine chantee en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps, Rapin, Huet, etc., est restee connue dans le pays sous le nom de _fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin a ete abattu il y a peu d'annees. Etait-ce un presage? (Voir ci-apres l'epitre en vers sur ce sujet.)] Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au dela des mers, parcourant les contrees aimees du soleil et la patrie des citronniers, se balancant tout le soir dans une gondole, a Venise ou a Baia, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: voyez Horace, comme il s'accommode, pour rever, d'un petit champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulum sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous un chene; comme il entend a merveille les bois, les eaux, les pres, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosee, les fermes avec leurs fumees, leurs colombiers et leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-meme a Auteuil, comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les revers de coteaux! "J'ai fait une lieue ce matin, ecrit-il a l'un de ses amis, dans les plaines de bruyeres, et quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs et qui chantent." Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il donc a Auteuil? Il y soigne sa sante, il y traite ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, apres boire, nouvelles de cour, Academie, abbe Cotin, Charpentier ou Perrault, comme Nicole causait theologie sous les admirables ombrages de Port-Royal; il ecrit a Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'a parler de la plume blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il reve et recite aux echos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namur. Ce qu'il fait de mieux, c'est assurement une ingenieuse _epitre a Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transforme en _gouverneur_ du jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chevre-feuil_, et _exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait meme a Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmites augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enleves. Disons, a la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention severe, disons qu'il fut sensible a l'amitie plus qu'a toute autre affection. Dans une lettre, datee de 1695 et adressee a M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce passage, le seul touchant peut-etre que presente la correspondance de Boileau: "Il me semble, monsieur, que voila une longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouve aujourd'hui a Auteuil m'a comme transporte a Reims, ou je me suis imagine que je vous entretenois dans votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium surgentis." Aux infirmites de l'age se joignirent encore un proces desagreable a soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds a Versailles; il jugeait tristement les choses et les hommes; et meme, en matiere de gout, la decadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'a regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine a concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloitre Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piete sans doute, comme le dit le Necrologe de Port-Royal; mais l'economie y entra aussi pour quelque chose, car il ne haissait pas l'argent[4]. La vieillesse du poete historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du Monarque. [Note 4: Cizeron-Rival, d'apres Brossette, _Recreations litteraires_.] On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poete, si l'on reserve ce titre aux etres fortement doues d'imagination et d'ame: son _Lutrin_ toutefois nous revele un talent capable d'invention, et surtout des beautes pittoresques de detail. Boileau, selon nous, est un esprit sense et fin, poli et mordant, peu fecond; d'une agreable brusquerie; religieux observateur du vrai gout; bon ecrivain en vers; d'une correction savante, d'un enjouement ingenieux; l'oracle de la cour et des lettres d'alors; tel qu'il fallait pour plaire a la fois a Patru et a M. de Bussy, a M. Daguesseau et a madame de Sevigne, a M. Arnauld et a madame de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agreer aux vieux, pour etre estime de tous honnete homme et d'un merite solide. C'est le _poete-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais veridique, irascible a l'idee du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par sentiment d'equite litteraire a une sorte d'attendrissement moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Epitre a Racine[6]. Celui-ci represente tres-bien le cote tendre et passionne de Louis XIV et de sa cour; Boileau en represente non moins parfaitement la gravite soutenue, le bon sens probe releve de noblesse, l'ordre decent. La litterature et la poetique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, la philosophie, l'economie politique, la strategie et tous les arts du temps: c'est le meme melange de sens droit et d'insuffisance, de vues provisoirement justes, mais peu decisives. [Note 5: Voir l'agreable conversation entre Despreaux, Racine, M. Daguesseau, l'abbe Renaudot, etc., etc., ecrite par Valincour et publiee par Adry, a la fin de son edition de la _Princesse de Cleves_ (1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa la tres-grande moitie de sa vie a converser et a tenir tete a tout venant: "Il est heureux comme un roi (ecrivait Racine, 1698), dans sa solitude ou plutot son hotellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour ou il n'y ait quelque nouvel ecot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, j'aurois cent fois vendu la maison." Ce qui pourtant explique qu'a la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.] [Note 6: "La raison, dit Vauvenargues, n'etait pas en Boileau distincte du sentiment." Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) ajoute: "C'etait, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se sentait saisi de la raison et de la verite. La raison fut son genie; c'etait en lui un organe delicat, prompt, irritable, blesse d'un mauvais sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant comme une partie offensee sitot que quelque chose venait a la choquer." Cette meme raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, des quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _benir_ son siecle apres _Phedre_.] Il reforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le code, avec des idees de detail. Brossette le comparait a M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui ecrivait du camp pres de Namur: "La verite est que notre tranchee est quelque chose de prodigieux, embrassant a la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallees avec une infinite de tours et de retours, autant presque qu'il y a de rues a Paris." Boileau repondait d'Auteuil, en parlant de la Satire des Femmes qui l'occupait alors: "C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, qui sont, a mon sens, le plus difficile chef-d'oeuvre de la poesie." Boileau faisait le vers a la Vauban; les transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'etait pas encore inventee. Son Epitre sur le passage du Rhin est tout a fait un tableau de Van der Meulen. On a appele Boileau le janseniste de notre poesie; _janseniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En effet, la theorie poetique de Boileau ressemble souvent a la theorie religieuse des eveques de 1682; sage en application, peu consequente aux principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et dans la polemique avec Perrault, que se trahit cette infirmite propre a la logique du sens commun. Perrault avait reproche a Homere une multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont autant de marques honteuses qui fletrissent l'expression_. Jaloux de defendre Homere, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en decorer son poete a titre d'eloge, au lieu d'oser admettre que la cour d'Agamemnon n'etait pas tenue a la meme etiquette de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que Longin, qui reproche des termes bas a plusieurs auteurs et a Herodote en particulier, ne parle pas d'Homere: preuve evidente que les oeuvres de ce poete ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais voila que, dans un petit traite, Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beaute du style consiste principalement dans l'arrangement des mots, a cite l'endroit de l'Odyssee ou, a l'arrivee de Telemaque, les chiens d'Eumee n'aboient pas et remuent la queue; sur quoi le rheteur ajoute que c'est bien ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrement; car, dit-il, la plupart des mots employes sont _tres-vils_ et _tres-bas_. Racine lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il la communique a Boileau qui niait les termes pretendus vils et bas, reproches par Perrault a Homere: "J'ai fait reflexion, lui ecrit Racine, qu'au lieu de dire que le mot d'ane est en grec un mot tres-noble, vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _tres-noble_ me parait un peu trop fort." C'est la qu'en etaient ces grands hommes en fait de theorie et de critique litteraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive discussion a propos de l'expression _rebrousser chemin_, que le roi desapprouvait comme basse, et que condamnaient a l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseille de son bon sens, osa defendre l'expression; mais il la defendit bien moins comme nette et franche en elle-meme que comme recue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt l'avaient employee. Si de la theorie poetique de Boileau nous passons a l'application qu'il en fait en ecrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur ce point l'idee generale tant de fois enoncee dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est sense, soutenu, elegant et grave; mais cette gravite va quelquefois jusqu'a la pesanteur, cette elegance jusqu'a la fatigue, ce bon sens jusqu'a la vulgarite. Boileau, l'un des premiers et plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des periphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car quel miserable progres de versification, comme dit M. Emile Deschamps, qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou _carotte_? "Je me souviens, ecrit Boileau a M. de Maucroix, que M. de La Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'etaient ceux ou je loue le roi d'avoir etabli la manufacture des points de France a la place des points de Venise. Les voici: c'est dans la premiere epitre a Sa Majeste: Et nos voisins frustres de ces tributs serviles Que payoit a leur art le luxe de nos villes." Assurement, La Fontaine etait bien humble de preferer ces vers laborieusement elegants de Boileau a tous les autres; a ce prix, les siens propres, si francs et si naifs d'expression, n'eussent guere rien valu. "Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la mome lettre en parlant de sa dixieme Epitre, croiriez-vous qu'un des endroits ou tous ceux a qui je l'ai recitee se recrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois plus pretendre a l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous ecrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez: Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds deja toute chenue, A jete sur ma tete avec ses doigts pesants Onze lustres complets surcharges de deux ans. "Il me semble que la perruque est assez heureusement frondee dans ces vers." Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode a Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son chapeau_[7]. En general, Boileau, en ecrivant, attachait trop de prix aux petites choses: sa theorie du style, celle de Racine lui-meme, n'etait guere superieure aux idees que professait le bon Rollin. "On ne m'a pas fort accable d'eloges sur le sonnet de ma parente, ecrit Boileau a Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des choses de ma facon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux que: A ses jeux innocents enfant associe, et Rompit de ses beaux jours le fil trop delie, et Fut le premier demon qui m'inspira des vers. [Note 7: "Il ne s'est jamais vante, comme il est dit dans le _Boloeana_, d'avoir le premier parle en vers de notre artillerie, et son dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs vers d'anciens poetes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parle le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en avoir le premier parle poetiquement, et par de nobles periphrases." (RACINE fils, _Memoires_ sur la vie de son pere.)] "C'est a vous a en juger." Nous estimons ces vers fort bons sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une lettre a Brossette, on lit encore ce curieux passage: "L'autre objection que vous me faites est sur ce vers de ma Poetique: De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents. Vous croyez que Du Styx, de l'Acheron peindre les noirs torrents, seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille un peu prosaique, et qu'un homme vraiment poete ne me fera jamais cette difficulte, parce que _de Styx et d'Acheron_ est beaucoup plus soutenu que _du Styx, de l'Acheron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_ seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la Seine et de la Loire_. Mais ces agrements sont des mysteres qu'Apollon n'enseigne qu'a ceux qui sont veritablement inities dans son art." La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Ou en serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poesie avec tous ses _mysteres_? Chez Boileau, cette timidite du bon sens, deja signalee, fait que la metaphore est bien souvent douteuse, incoherente, trop tot arretee et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue et comme a pleins bords. Le Francois, ne malin, forma le vaudeville, Agreable indiscret, qui, conduit par le chant, Passe de bouche en bouche et s'accroit en marchant. Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en bouche_ et _s'accroit en marchant_? Ailleurs Boileau dira: Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent, mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, etait reellement un fou prive de raison; il fera _monter la trop courte beaute sur des patins_, comme si une _beaute_ pouvait etre _longue_ ou _courte_. Encore un coup, chez Boileau la metaphore evidemment ne surgit presque jamais une, entiere, indivisible et tout armee: il la compose, il l'acheve a plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on apercoit la trace des soudures[8]. A cela pres, et nos reserves une fois posees, personne plus que nous ne rend hommage a cette multitude de traits fins et solides, de descriptions artistement faites, a cette moquerie temperee, a ce mordant sans fiel, a cette causerie melee d'agrement et de serieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous est impossible pourtant de ne pas preferer le style de Regnier ou de Moliere. [Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera des modifications apportees a cette theorie trop absolue que je donnais ici de la metaphore. La metaphore, je suis venu a le reconnaitre, n'a pas besoin, pour etre legitime et belle, d'etre si completement armee de pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur materielle si soutenue jusque dans le moindre detail. S'adressant a l'esprit et faite avant tout pour lui figurer l'idee, elle peut sur quelques points laisser l'idee elle-meme apparaitre dans les intervalles de l'image. Ce defaut de cuirasse, en fait de metaphore, n'est pas d'un grand inconvenient; il suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la beaute de l'image employee, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une image, et que c'est a l'idee surtout qu'il a affaire. Il en est de la perfection metaphorique un peu comme de l'illusion scenique a laquelle il ne faut pas trop sacrifier dans le sens materiel, puisque l'esprit n'en est jamais dupe. Il y a meme de l'elegance vraie et du gallicisme dans l'incomplet de certaines metaphores.] [Note 9: Dans son eloge de Despreaux (_Hist. de l'Acad. des Inscript._), M. de Boze a dit tres-judicieusement: "Nous croyons qu'il est inutile de vouloir donner au public une idee plus particuliere des Satires de M. Despreaux. Qu'ajouterions-nous a l'idee qu'il en a deja? Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naitre dans notre langue! et de la notre, combien en ont-elles fait passer dans celle des etrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agreablement exerce la memoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il fut aujourd'hui plus aise de restituer, si toutes les copies et toutes les editions en etoient perdues."] Que si maintenant on nous oppose qu'il n'etait pas besoin de tant de detours pour enoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous n'avons pretendu rien inventer; que nous avons seulement voulu rafraichir en notre esprit les idees que le nom de Boileau reveille, remettre ce celebre personnage en place, dans son siecle, avec ses merites et ses imperfections, et revoir sans prejuges, de pres a la fois et a distance, le correct, l'elegant, l'ingenieux redacteur d'un code poetique abroge. Avril 1829. Comme correctif a cet article critique, on demande la permission d'inserer ici la piece de vers suivante, qui est posterieure de pres de quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jete la pierre aux statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute reponse, a droit maintenant de faire remarquer qu'en ecrivant _les Larmes de Racine_ et _la Fontaine de Boileau_, il a temoigne, tres-incompletement sans doute, de son admiration sincere pour ces deux poetes, mais qu'en cela meme il a donne bien autant de gages peut-etre que ne l'ont fait certains de ses accusateurs. LA FONTAINE DE BOILEAU[10] [Note 10: Il est indispensable, en lisant la piece qui suit, d'avoir presente a la memoire l'Epitre VI de Boileau a M. de Lamoignon, dans laquelle il parle de Baville et de la vie qu'on y mene.] EPITRE A MADAME LA COMTESSE MOLE. Dans les jours d'autrefois qui n'a chante Baville? Quand septembre apparu delivrait de la ville Le grave Parlement assis depuis dix mois, Baville se peuplait des hotes de son choix, Et, pour mieux animer son illustre retraite, Lamoignon conviait et savant et poete. Guy Patin accourait, et d'un eclat soudain Faisait rire l'echo jusqu'au bout du jardin, Soit que, du vieux Senat l'ame tout occupee, Il poignardat Cesar en proclamant Pompee, Soit que de l'antimoine il contat quelque tour. Huet, d'un ton discret et plus fait a la cour, Sans zele et passion causait de toute chose, Des enfants de Japhet, ou meme d'une rose. Deja plein du sujet qu'il allait meditant, Rapin[11] vantait le parc et celebrait l'etang. Mais voici Despreaux, amenant sur ses traces L'agrement serieux, l'a-propos et les graces. O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, Veux-tu bien, Despreaux, que je parle de toi, Que j'en parle avec gout, avec respect supreme, Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime! Fier de suivre a mon tour des hotes dont le nom N'a rien qui cede en gloire au nom de Lamoignon, J'ai visite les lieux, et la tour, et l'allee Ou des facheux ta muse epiait la volee; Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas; La fontaine surtout, chere au vallon d'en bas, La fontaine en tes vers _Polycrene_ epanchee, Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachee_[12], Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau, Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_. Par un des beaux matins des premiers jours d'automne, Le long de ces coteaux qu'un bois leger couronne, Nous allions, repassant par ton meme chemin Et le reconnaissant, ton Epitre a la main. Moi, comme un converti, plus devot a ta gloire. Epris du flot sacre, je me disais d'y boire: Mais, helas! ce jour-la, les simples gens du lieu Avaient fait un lavoir de la source du dieu, Et de femmes, d'enfants, tout un cercle a la ronde Occupaient la naiade et m'en alteraient l'onde. Mes guides cependant, d'une commune voix, Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois, Hautes cimes longtemps a l'entour respectees, Qu'un dernier possesseur a terre avait jetees. Malheur a qui, docile au cupide interet, Deshonore le front d'une antique foret, Ou depouille a plaisir la colline prochaine! Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine! Etait-ce donc presage, o noble Despreaux, Que la hache tombant sur ces arbres si beaux Et ravageant l'ombrage ou s'egaya ta muse? Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, Et que, reverdissant en plus d'une saison, On finit, a son tour, par joncher le gazon, Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, Sous les coups des neveux dans leur ingratitude? Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir. Fut d'enseigner leur siecle et de le maintenir, De lui marquer du doigt la limite tracee, De lui dire ou le gout moderait la pensee, Ou s'arretait a point l'art dans le naturel, Et la dose de sens, d'agrement et de sel, Ces talents-la, si vrais, pourtant plus que les autres Sont sujets aux rebuts des temps comme les notres, Bruyants, emancipes, prompts aux neuves douceurs, Grands ecoliers riant de leurs vieux professeurs. Si le meme conseil preside aux beaux ouvrages, La forme du talent varie avec les ages, Et c'est un nouvel art que dans le gout present D'offrir l'eternel fond antique et renaissant. Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idee Fut toujours de justesse et d'a-propos guidee, Qui d'abord epuras le beau regne ou tu vins, Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains? J'aime ces questions, cette vue inquiete, Audace du critique et presque du poete. Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu Sortir chez nous du cercle ou ta raison s'est plu. Tout poete aujourd'hui vise au parlementaire; Apres qu'il a chante, nul ne saura se taire: Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix; Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix. Il faudrait bien les suivre, o Boileau, pour leur dire Qu'ils egarent le souffle ou leur doux chant s'inspire, Et qui differe tant, meme en plein carrefour, Du son rauque et menteur des trompettes du jour. Dans l'epoque, a la fois magnifique et decente, Qui comprit et qu'aida ta parole puissante, Le vrai gout dominant, sur quelques points borne, Chassait du moins le faux autre part confine; Celui-ci hors du centre usait ses represailles; Il n'aurait affronte Chantilly ni Versailles, Et, s'il l'avait ose, son impudent essor Se fut brise du coup sur le balustre d'or. Pour nous, c'est autrement: par un confus melange Le bien s'allie au faux, et le tribun a l'ange. Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery: Lequel de nos meilleurs peut s'en croire a l'abri? Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte; L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte; Tel meme qu'on admire en a sa goutte au front, Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond. Comment tout demeler, tout denoncer, tout suivre, Aller droit a l'auteur sous le masque du livre, Dire la clef secrete, et, sans rien diffamer, Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer? Voila, cher Despreaux, voila sur toute chose Ce qu'en songeant a toi souvent je me propose, Et j'en espere un peu mes doutes eclaircis En m'asseyant moi-meme aux bords ou tu t'assis. Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde, J'aime a te voir d'ici parlant de notre monde A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi: Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi? Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire; A Baville aussi bien on t'en eut vu sourire, Et tu tachais plutot d'en detourner le cours, Avide d'ennoblir tes tranquilles discours, De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage, Comme en un Tusculum, les entretiens du sage, Un concert de vertu, d'eloquence et d'honneur, Et quel vrai but conduit l'honnete homme au bonheur. Ainsi donc, ce jour-la, venant de ta fontaine, Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, Nous foulions lentement ces doux pres arroses, Nous perdions le sentier dans les endroits boises, Puis sa trace fuyait sous l'herbe epaisse et vive: Est-ce bien ce cote? n'est-ce pas l'autre rive? A trop presser son doute, on se trompe souvent; Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite, Et sa planche en ployant nous dit de passer vite: On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs; Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs. Et riant, conversant de rien, de toute chose, Retenant la pensee au calme qui repose, On voyait le soleil vers le couchant rougir, Des saules _non plantes_ les ombres s'elargir, Et sous les longs rayons de cette heure plus sure S'eclairer les vergers en salles de verdure, Jusqu'a ce que, tournant par un dernier coteau, Nous eumes retrouve la route du chateau, Ou d'abord, en entrant, la pelouse apparue Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13], Jeune fille demain en sa tendre saison, Orgueil et cher appui de l'antique maison, Fleur de tout un passe majestueux et grave, Rejeton precieux ou plus d'un nom se grave, Qui refait l'esperance et les fraiches couleurs, Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tete, Apres les jours charges de gloire et de tempete, Porte legerement tout ce poids des aieux, Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux. Au chateau du Marais, ce 22 aout 1843. [Note 11: Auteur du poeme latin des _Jardins_: voir au livre III un morceau sur Baville, et deux odes latines du meme. Voir aussi Huet, _Poesies_ latines et _Memoires_.] [Note 12: Une _rachee_: on appelle ainsi les rejetons nes de la racine apres qu'on a coupe le tronc. Les ormes qui ombrageaient autrefois la fontaine avaient probablement ete coupes pour repousser en _rachee_: de la le nom.] [Note 13: Mademoiselle de Champlatreux, depuis duchesse d'Ayen.] Pour completer enfin la serie de mes _retractations_ ou _retouches_ sur Despreaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des _Causeries du Lundi_ et qui a ete reproduit en tete d'une edition meme de Boileau; et puis encore le chapitre a lui consacre au tome V de _Port-Royal_. Etes-vous content? et pour le coup en est-ce assez? PIERRE CORNEILLE En fait de critique et d'histoire litteraire, il n'est point, ce me semble, de lecture plus recreante, plus delectable, et a la fois plus feconde en enseignements de toute espece, que les biographies bien faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et seches, ces notices exigues et precieuses, ou l'ecrivain a la pensee de briller, et dont chaque paragraphe est effile en epigramme; mais de larges, copieuses, et parfois meme diffuses histoires de l'homme et de ses oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a du faire; le suivre en son interieur et dans ses moeurs domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous les cotes a cette terre, a cette existence reelle, a ces habitudes de chaque jour, dont les grands hommes ne dependent pas moins que nous autres, fond veritable sur lequel ils ont pied, d'ou ils partent pour s'elever quelque temps, et ou ils retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractere complexe d'analyse et de poesie, s'entendent et se plaisent fort a ces excellents livres. Walter Scott declare, pour son compte, qu'il ne sait point de plus interessant ouvrage en toute la litterature anglaise que l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commencons aussi a estimer et a reclamer ces sortes d'etudes. De nos jours, les grands hommes dans les lettres, quand bien meme, par leurs memoires ou leurs confessions poetiques, ils seraient moins empresses d'aller au-devant des revelations personnelles, pourraient encore mourir, fort certains de ne point manquer apres eux de demonstrateurs, d'analystes et de biographes. Il n'en a pas ete toujours ainsi; et lorsque nous venons a nous enquerir de la vie, surtout de l'enfance et des debuts de nos grands ecrivains et poetes du dix-septieme siecle, c'est a grand'peine que nous decouvrons quelques traditions peu authentiques, quelques anecdotes douteuses, dispersees dans les _Ana_. La litterature et la poesie d'alors etaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient guere le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires; les biographes s'etaient imagine, je ne sais pourquoi, que l'histoire d'un ecrivain etait tout entiere dans ses ecrits, et leur critique superficielle ne poussait pas jusqu'a l'homme au fond du poete. D'ailleurs, comme en ce temps les reputations etaient lentes a se faire, et qu'on n'arrivait que tard a la celebrite, ce n'etait que bien plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque admirateur empresse de son genie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait de penser a sa biographie; ou encore cet historien etait quelque parent pieux et devoue, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son pere. De la, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent aux yeux, et en particulier une legerete courante sur les premieres annees litteraires, qui sont pourtant les plus decisives. Lorsqu'on ne commence a connaitre un grand homme que dans le fort de sa gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose nous parait si simple, que souvent on ne s'inquiete pas le moins du monde de s'expliquer comment cela est advenu; de meme que, lorsqu'on le connait des l'abord et avant son eclat, on ne soupconne pas d'ordinaire ce qu'il devra etre un jour: on vit aupres de lui sans songer a le regarder, et l'on neglige sur son compte ce qu'il importerait le plus d'en savoir. Les grands hommes eux-memes contribuent souvent a fortifier cette double illusion par leur facon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, ils s'effacent, se taisent, eludent l'attention et n'affectent aucun rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le temps n'est pas mur encore; plus tard, salues de tous et glorieux, ils rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le Nil n'etale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie de grand ecrivain, de grand poete, est celui-ci: saisir, embrasser et analyser tout l'homme au moment ou, par un concours plus ou moins lent ou facile, son genie, son education et les circonstances se sont accordes de telle sorte, qu'il ait enfante son premier chef-d'oeuvre. Si vous comprenez le poete a ce moment critique, si vous denouez ce noeud auquel tout en lui se liera desormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, la clef de cet anneau mysterieux, moitie de fer, moitie de diamant, qui rattache sa seconde existence, radieuse, eblouissante et solennelle, a son existence premiere, obscure, refoulee, solitaire, et dont plus d'une fois il voudrait devorer la memoire, alors on peut dire de vous que vous possedez a fond et que vous savez votre poete; vous avez franchi avec lui les regions tenebreuses, comme Dante avec Virgile; vous etes dignes de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied a travers ses autres merveilles. De _Rene_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, des premieres _Meditations_ a tout ce que pourra creer jamais M. de Lamartine, d'_Andromaque_ a _Athalie_, du _Cid_ a _Nicomede_, l'initiation est facile: on tient a la main le fil conducteur, il ne s'agit plus que de le derouler. C'est un beau moment pour le critique comme pour le poete que celui ou l'un et l'autre peuvent, chacun dans un juste sens, s'ecrier avec cet ancien: _Je l'ai trouve!_ Le poete trouve la region ou son genie peut vivre et se deployer desormais; le critique trouve l'instinct et la loi de ce genie. Si le statuaire, qui est aussi a sa facon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux l'idee du poete, pouvait toujours choisir l'instant ou le poete se ressemble le plus a lui-meme, nul doute qu'il ne le saisit au jour et a l'heure ou le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre. A cette epoque unique dans la vie, le genie, qui, depuis quelque temps adulte et viril, habitait avec inquietude, avec tristesse, en sa conscience, et qui avait peine a s'empecher d'eclater, est tout d'un coup tire de lui-meme au bruit des acclamations, et s'epanouit a l'aurore d'un triomphe. Avec les annees, il deviendra peut-etre plus calme, plus repose, plus mur; mais aussi il perdra en naivete d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver a lui: la fraicheur du sentiment intime se sera effacee de son front; l'ame prendra garde de s'y trahir: une contenance plus etudiee ou du moins plus machinale aura remplace la premiere attitude si libre et si vive. Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit a plus forte raison le faire; il doit realiser par son analyse sagace et penetrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. La statue une fois debout, le type une fois decouvert et exprime, il n'aura plus qu'a le reproduire avec de legeres modifications dans les developpements successifs de la vie du poete, comme en une serie de bas-reliefs. Je ne sais si toute cette theorie, mi-partie poetique et mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et tant que les biographes des grands poetes ne l'auront pas presente a l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront des anecdotes, determineront des dates, exposeront des querelles litteraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les pretres du dieu. Cela pose, nous nous garderons d'en faire une severe application a l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que dans celle de Moliere, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et de lier tout ce qui nous est reste de traditions sur la vie de ces illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pieces, et de raconter les debats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce assez volontiers a la pretention litteraire de juger les oeuvres, de caracteriser le talent, et s'en tient d'ordinaire la-dessus aux conclusions que le temps et le gout ont consacrees. Quand les faits sont clair-semes ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce point d'y suppleer par les suppositions circonspectes et les inductions legitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, et s'empresse d'arriver a des faits nouveaux: de la chez lui des intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement provoque a combler. Les vies completes, poetiques, pittoresques, _vivantes_ en un mot, de Corneille et de Moliere, restent a faire; mais a M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une scrupuleuse erudition, amasse, prepare, numerote en quelque sorte, les materiaux longtemps epars. Pour nous, dans le petit nombre d'idees que nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre qui nous les a suggerees. [Note 14: Ce morceau a ete ecrit a l'occasion de l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.] L'etat general de la litterature au moment ou un nouvel auteur y debute, l'education particuliere qu'a recue cet auteur, et le genie propre que lui a departi la nature, voila trois influences qu'il importe de demeler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire a chacune sa part, et determiner nettement ce qui revient de droit au pur genie. Or, quand Corneille, ne en 1606, parvint a l'age ou la poesie et le theatre durent commencer a l'occuper, vers 1624, a voir les choses en gros, d'un peu loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands noms de poetes, aujourd'hui fort inegalement celebres, lui apparurent avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Theophile. Ronsard, mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommee immense, et representant la poesie du siecle expire; Malherbe vivant, mais deja vieux, ouvrant la poesie du nouveau siecle, et place a cote de Ronsard par ceux qui ne regardaient pas de si pres aux details des querelles litteraires; Theophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'eclat de ses debuts semblant promettre d'egaler ses devanciers dans un prochain avenir. Quant au theatre, il etait occupe depuis vingt ans par un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait meme pas ses pieces sur l'affiche, tant il etait notoirement le _poete dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; Theophile, par sa tragedie de _Pyrame et Thisbe_, y avait deja porte coup; Mairet, Rotrou, Scudery, etaient pres d'arriver a la scene. Mais toutes ces reputations a peine naissantes, qui faisaient l'entretien precieux des ruelles a la mode, cette foule de beaux esprits de second et de troisieme ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous de Maynard et de Racan, etaient perdus pour le jeune Corneille, qui vivait a Rouen, et de la n'entendait que les grands eclats de la rumeur publique. Ronsard, Malherbe, Theophile et Hardy, composaient donc a peu pres sa litterature moderne. Eleve d'ailleurs au college des jesuites, il y avait puise une connaissance suffisante de l'antiquite; mais les etudes du barreau, auquel on le destinait, et qui le menerent jusqu'a sa vingt et unieme annee, en 1627, durent retarder le developpement de ses gouts poetiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici l'anecdote invraisemblable racontee par Fontenelle, et surtout sa conclusion spirituellement ridicule, que c'est a cet amour qu'on doit le grand Corneille, il est certain, de l'aveu meme de notre auteur, que cette premiere passion lui donna l'eveil et lui apprit a rimer. Il ne nous semble meme pas impossible que quelque circonstance particuliere de son aventure l'ait excite a composer _Melite_, quoiqu'on ait peine a voir quel role il y pourrait jouer. L'objet de sa passion etait, a ce qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en epousant un maitre des comptes de cette ville. Parfaitement belle et spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne parait pas qu'elle ait jamais repondu a son amour respectueux autrement que par une indulgente amitie. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; mais le genie croissant du poete se contenait mal dans les madrigaux, les sonnets et les pieces galantes par lesquels il avait commence. Il s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin de la clef des champs. Cent vers lui coutaient moins_, disait-il, _que deux mots de chanson_. Le theatre le tentait; les conseils de sa dame contribuerent sans doute a l'y encourager. Il fit _Melite_, qu'il envoya au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_, et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en 1629, pour assister au succes de sa piece. Le fait principal de ces premieres annees de la vie de Corneille est sans contredit sa passion, et le caractere original de l'homme s'y revele deja. Simple, candide, embarrasse et timide en paroles; assez gauche, mais fort sincere et respectueux en amour, Corneille adore une femme aupres de laquelle il echoue, et qui, apres lui avoir donne quelque espoir, en epouse un autre. Il nous parle lui-meme d'un malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succes ne l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle: Je me trouve toujours en etat de l'aimer; Je me sens tout emu quand je l'entends nommer; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et, toute mon amour en elle consommee, Je ne vois rien d'aimable apres l'avoir aimee. Aussi n'aime-je rien; et nul objet vainqueur N'a possede depuis ma veine ni mon coeur. Ce n'est que quinze ans apres, que ce triste et doux souvenir, gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'epouser une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de menage, dont nul ecart ne le distraira au milieu des licences du monde comique auquel il se trouve forcement mele. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois deja voir en cette nature sensible, resignee et sobre, une naivete attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus a y voir ou, si l'on veut, a y rever tout cela, que j'apercois le genie la-dessous, et qu'il s'agit du grand Corneille[15]. [Note 15: On ne s'avise guere d'aller chercher dans les poesies diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de _Marie Stuart_, sait reciter et faire valoir a merveille. On y surprend le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et grondeur: STANCES. Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'a mon age Vous ne vaudrez guere mieux. Le temps aux plus belles choses Se plait a faire un affront, Et saura faner vos roses Comme il a ride mon front. Le meme cours des planetes Regle nos jours et nos nuits: On m'a vu ce que vous etes, Vous serez ce que je suis. Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez eclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps. Vous en avez qu'on adore; Mais ceux que vous meprisez Pourroient bien durer encore Quand ceux-la seront uses. Ils pourroient sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous. Chez cette race nouvelle Ou j'aurai quelque credit Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit. Pensez-y, belle marquise, Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi. Que dites-vous de ce ton? comme il est heroique encore! Malherbe seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diegue, s'il avait affaire a une coquette, ne parlerait pas autrement.] Depuis 1620, epoque ou Corneille vint pour la premiere fois a Paris, jusqu'en 1636, ou il fit representer _le Cid_, il acheva reellement son education litteraire, qui n'avait ete qu'ebauchee en province. Il se mit en relation avec les beaux esprits et les poetes du temps, surtout avec ceux de son age, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait ignore jusque-la, que Ronsard etait un peu passe de mode, et que Malherbe, mort depuis un an, l'avait detrone dans l'opinion; que Theophile, mort aussi, ne laissait qu'une memoire equivoque et avait decu les esperances, que le theatre s'ennoblissait et s'epurait par les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en etait plus a beaucoup pres l'unique soutien, et qu'a son grand deplaisir une troupe de jeunes rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son heritage. Corneille apprit surtout qu'il y avait des regles dont il ne s'etait pas doute a Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles a Paris: de rester durant les cinq actes au meme lieu ou d'en sortir, d'etre ou de n'etre pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les reguliers faisaient a ce sujet la guerre aux deregles et aux ignorants. Mairet tenait pour; Claveret se declarait contre: Rotrou s'en souciait peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pieces qu'il composa en cet espace de cinq annees, Corneille s'attacha a connaitre a fond les habitudes du theatre et a consulter le gout du public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tatonnements. Il fut vite agree de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le cherissaient et l'exaltaient a l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une de ces amities si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalite ne put jamais refroidir. Moins age que Corneille, Rotrou l'avait pourtant precede au theatre, et, au debut, l'avait aide de quelques conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner a son jeune ami le nom touchant de _pere_; et certes s'il nous fallait indiquer, dans cette periode de sa vie, le trait le plus caracteristique de son genie et de son ame, nous dirions que ce fut cette amitie tendrement filiale pour l'honnete Rotrou, comme, dans la periode precedente, c'avait ete son pur et respectueux amour pour la femme dont nous avons parle. Il y avait la-dedans, selon nous, plus de presage de grandeur sublime que dans _Melite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins autant que dans _Medee_. Cependant Corneille faisait de frequentes excursions a Rouen. Dans l'un de ces voyages, il visita un M. de Chalons, ancien secretaire des commandements de la reine-mere, qui s'y etait retire dans sa vieillesse: "Monsieur, lui dit le vieillard apres les premieres felicitations, le genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire passagere. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traites dans notre gout par des mains comme les votres, produiraient de grands effets. Apprenez leur langue, elle est aisee; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et, jusqu'a ce que vous soyez en etat de lire par vous-meme, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro." Ce fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et des qu'il eut mis le pied sur cette noble poesie d'Espagne, il s'y sentit a l'aise comme en une patrie. Genie loyal, plein d'honneur et de moralite, marchant la tete haute, il devait se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les heros chevaleresques de cette brave nation. Son impetueuse chaleur de coeur, sa sincerite d'enfant, son devouement inviolable en amitie, sa melancolique resignation en amour, sa religion du devoir, son caractere tout en dehors, naivement grave et sentencieux, beau de fierte et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au gout de sa nation et de son siecle, et s'y crea une originalite unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait autour de lui. Ici, plus de tatonnements ni de marche lentement progressive, comme dans ses precedentes comedies. Aveugle et rapide en son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, au pathetique, comme a des choses familieres, et les produit en un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui n'appartient qu'a lui[16]. Au sortir de la premiere representation du _Cid_, notre theatre est veritablement fonde; la France possede tout entier le grand Corneille; et le poete triomphant, qui, a l'exemple de ses heros, parle hautement de lui-meme comme il en pense, a droit de s'ecrier, sans peur de dementi, aux applaudissements de ses admirateurs et au desespoir de ses envieux: Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. Pour me faire admirer je ne fais point de ligue; J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue; Et mon ambition, pour faire un peu de bruit, Ne les va point queter de reduit en reduit. Mon travail, sans appui, monte sur le theatre; Chacun en liberte l'y blame ou l'idolatre. La, sans que mes amis prechent leurs sentiments, J'arrache quelquefois des applaudissements; La, content du succes que le merite donne, Par d'illustres avis je n'eblouis personne. Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; Par leur seule beaute ma plume est estimee; Je ne dois qu'a moi seul toute ma renommee, Et pense toutefois n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'egal[17]. [Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris a l'espagnol. M. Fauriel, dans une lecon, comparant les deux _Cids,_ remarquait, comme difference, l'abrege frequent, rapide, que Corneille avait fait des scenes plus developpees de l'original: "Chez Corneille, ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent a l'heure_, tant ils sont presses de faire le plus de choses dans le moins de temps!" Corneille sentait son public francais.] [Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: Nous nous aimons un peu, c'est notre faible a tous. Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous? Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.] L'eclatant succes du _Cid_ et l'orgueil bien legitime qu'en ressentit et qu'en temoigna Corneille souleverent contre lui tous ses rivaux de la veille et tous les auteurs de tragedies, depuis Claveret jusqu'a Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les details de cette querelle, qui est un des endroits les mieux eclaircis de notre histoire litteraire. L'effet que produisit sur le poete ce dechainement de la critique fut tel qu'on peut le conclure d'apres le caractere de son talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, etait un genie pur, instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque denue des qualites moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le poete le don superieur et divin. Il n'etait ni adroit, ni habile aux details, avait le jugement peu delicat, le gout peu sur, le tact assez obtus, et se rendait mal compte de ses procedes d'artiste; il se piquait pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son genie et son bon sens, il n'y avait rien ou a peu pres, et ce bon sens, qui ne manquait ni de subtilite ni de dialectique, devait faire mille efforts, surtout s'il y etait provoque, pour se guinder jusqu'a ce genie, pour l'embrasser, le comprendre et le regenter. Si Corneille etait venu plus tot, avant l'Academie et Richelieu, a la place d'Alexandre Hardy par exemple, sans doute il n'eut ete exempt ni de chutes, ni d'ecarts, ni de meprises; peut-etre meme trouverait-on chez lui bien d'autres enormites que celles dont notre gout se revolte en quelques-uns de ses plus mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent ete uniquement selon la nature et la pente de son genie; et quand il se serait releve, quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait precipite comme en sa region propre, il n'y eut pas traine apres lui le bagage des regles, mille scrupules lourds et puerils, mille petits empechements a un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en l'arretant des son premier pas, en le forcant de revenir sur lui-meme et de confronter son oeuvre avec les regles, lui derangea pour l'avenir cette croissance prolongee et pleine de hasards, cette sorte de vegetation sourde et puissante a laquelle la nature semblait l'avoir destine. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la critique; mais il reflechit beaucoup interieurement aux regles et preceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par y croire. Les degouts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le ramenerent a Rouen dans sa famille, d'ou il ne sortit de nouveau qu'en 1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne des l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du _Cid_, et renoncer de gaiete de coeur a tant de heros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner a cote et s'attaquer a une _Rome castillane_, sur la foi de Lucain et de Seneque, ces Espagnols, bourgeois sous Neron, c'etait pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et mal interpreter la voix de son genie au moment ou elle venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on pretait a ces vieux republicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scene, d'appliquer les maximes d'etat et tout ce jargon politique et diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naude, et auquel Richelieu avait donne cours. Corneille se laissa probablement seduire a ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur meme il sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers succes qui marquerent sa carriere durant ses quinze plus belles annees. _Polyeucte, Pompee, le Menteur, Rodogune, Heraclius, Don Sanche_ et _Nicomede_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation espagnole par _le Menteur_, comedie dont il faut admirer bien moins le comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement et la fantaisie; il rentra encore dans le genie castillan par _Heraclius_, surtout par _Nicomede_ et _Don Sanche_, ces deux admirables creations, uniques sur notre theatre, et qui, venues en pleine Fronde, et par leur singulier melange d'heroisme romanesque et d'ironie familiere, soulevaient mille allusions malignes ou genereuses, et arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu apres ces triomphes, qu'en 1653, afflige du mauvais succes de _Pertharite_, et touche peut-etre de sentiments et de remords chretiens, Corneille resolut de renoncer au theatre. Il avait quarante-sept ans; il venait de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de Jesus-Christ_, et voulait consacrer desormais son reste de verve a des sujets pieux. Corneille s'etait marie des 1640; et, malgre ses frequents voyages a Paris, il vivait habituellement a Rouen en famille. Son frere Thomas et lui avaient epouse les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons contigues. Tous deux soignaient leur mere veuve. Pierre avait six enfants; et comme alors les pieces de theatre rapportaient plus aux comediens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'etait pas sur les lieux pour surveiller ses interets, il gagnait a peine de quoi soutenir sa nombreuse famille. Sa nomination a l'Academie francaise n'est que de 1647. Il avait promis, avant d'etre nomme, de s'arranger de maniere a passer a Paris la plus grande partie de l'annee; mais il ne parait pas qu'il l'ait fait. Il ne vint s'etablir dans la capitale qu'en 1662, et jusque-la il ne retira guere les avantages que procure aux academiciens l'assiduite aux seances. Les moeurs litteraires du temps ne ressemblaient pas aux notres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule d'implorer et de recevoir les liberalites des princes et seigneurs. Corneille, en tete d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'etre a Son Eminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Academie avait _l'honneur d'etre a M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit a la reine Laodice, en parlant de Nicomede qu'il ne connait pas: _Cet homme est-il a vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'etre les _domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mene a expliquer et a excuser dans notre illustre poete ces singulieres dedicaces a Richelieu, a Montauron, a Mazarin, a Fouquet, qui ont si mal a propos scandalise Voltaire, et que M. Taschereau a reduites fort judicieusement a leur veritable valeur. Vers la meme epoque, en Angleterre, les auteurs n'etaient pas en condition meilleure et on trouve la-dessus de curieux details dans les _Vies des poetes_ par Johnson et les Memoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre ou le celebre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de compliments que d'ecus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de Corneille; et quand meme elles auraient commence a passer d'usage, sa pauvrete et ses charges de famille l'eussent empeche de s'en affranchir. Sans doute il en souffrait par moments, et il deplore lui-meme quelque part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a peine a descendre; mais, chez lui, la necessite etait plus forte que les delicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de son pathetique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son discours de reception a l'Academie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de mauvais gout, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut juger de la sorte sa dedicace a Montauron, la plus attaquee de toutes, et ridicule meme lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure et de convenance; il insista lourdement la ou il devait glisser; lui, pareil au fond a ses heros, entier par l'ame, mais brise par le sort, il se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble front. Qu'y faire? Il y avait en lui, melee a l'inflexible nature du vieil _Horace_, quelque partie de la nature debonnaire de _Pertharite_ et de _Prusias_; lui aussi, il se fut ecrie en certains moments, et sans songer a la plaisanterie: Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_! On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en blamer. Corneille s'etait imagine, en 1653, qu'il renoncait a la scene. Pure illusion! Cette retraite, si elle avait ete possible, aurait sans doute mieux valu pour son repos, et peut-etre aussi pour sa gloire; mais il n'avait pas un de ces temperaments poetiques qui s'imposent a volonte une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc d'un encouragement et d'une liberalite de Fouquet, pour le rentrainer sur la scene ou il demeura vingt annees encore, jusqu'en 1674, declinant de jour en jour au milieu de mecomptes sans nombre et de cruelles amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arreterons pour resumer les principaux traits de son genie et de son oeuvre. La forme dramatique de Corneille n'a point la liberte de fantaisie que se sont donnee Lope de Vega et Shakspeare, ni la severite exactement reguliere a laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait ose, s'il etait venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort peu soucie de graduer et d'etager ses actes, de lier ses scenes, de concentrer ses effets sur un meme point de l'espace et de la duree; il aurait procede au hasard, brouillant et debrouillant les fils de son intrigue, changeant de lieu selon sa commodite, s'attardant en chemin, et poussant devant lui ses personnages pele-mele jusqu'au mariage ou a la mort. Au milieu de cette confusion se seraient detachees ca et la de belles scenes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement par une parole male et breve, les contraste par des reparties tranchees, et presente a l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure. Mais il n'avait pas le genie assez artiste pour etendre au drame entier cette configuration concentrique qu'il a realisee par places; et, d'autre part, sa fantaisie n'etait pas assez libre et alerte pour se creer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins reelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans quelques pieces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans Calderon. Ajoutez a ces imperfections naturelles l'influence d'une poetique superficielle et meticuleuse, dont Corneille s'inquietait outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, d'indecis et d'incompletement calcule dans l'ordonnance de ses tragedies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet mille details, ou se revelent les coins les plus caches de l'esprit du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unite de lieu le tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me genez!_ et avec quel soin il cherche a la reconcilier avec la _bienseance_. Il n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre pour trouver Severe dont elle devrait attendre la visite dans son cabinet._ Pompee semble s'ecarter un peu de la prudence d'un general d'armee, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conferer avec lui jusqu'au sein d'une ville ou celui-ci est le maitre; _mais il etait impossible de garder l'unite de lieu sans lui faire faire cette echappee._ Quand il y avait pourtant necessite absolue que l'action se passat en deux lieux differents, voici l'expedient qu'imaginait Corneille pour eluder la regle: "C'etoit que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses decorations, et qu'aucun des deux ne fut jamais nomme, mais seulement le lieu general ou tous les deux sont compris, comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit a tromper l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquat la diversite des lieux, ne s'en apercevroit pas, a moins d'une reflexion malicieuse et critique, dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur a l'action qu'ils voient representer." Il se felicite presque comme un enfant de la complexite d'_Heraclius_, et que _ce poeme soit si embarrasse qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de piece ou il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._ Les personnages de Corneille sont grands, genereux, vaillants, tout en dehors, hauts de tete et nobles de coeur. Nourris la plupart dans une discipline austere, ils ont sans cesse a la bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en ecartent jamais, on n'a pas de peine a les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caracteres humains en cette vie. La moralite de ses heros est sans tache: comme peres, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les honore; aux endroits pathetiques, ils ont des accents sublimes qui enlevent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et Pertharite. Ses tyrans et ses maratres sont tout d'une piece comme ses heros, mechants d'un bout a l'autre; et encore, a l'aspect d'une belle action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner subitement a la vertu: tels Grimoald et Arsinoe. Les hommes de Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur l'etiquette; ils raisonnent longuement et ergotent a haute voix avec eux-memes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompee et autres ont du etudier la dialectique a Salamanque, et lire Aristote d'apres les Arabes. Ses heroines, ses _adorables furies_, se ressemblent presque toutes: leur amour est subtil, combine, alambique, et sort plus de la tete que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les femmes. Il a pourtant reussi a exprimer dans Chimene et dans Pauline cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-meme avait pratiquee en sa jeunesse. Chose singuliere! depuis sa rentree au theatre en 1659, et dans les pieces nombreuses de sa decadence, _Attila, Berenice, Pulcherie, Surena_, Corneille eut la manie de meler l'amour a tout, comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succes de Quinault et de Racine l'entrainassent sur ce terrain, et qu'il voulut en remontrer a ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer qu'il avait ete en son temps bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la tete comme un vieux berger. Le style de Corneille est le merite par ou il excelle a mon gre. Voltaire, dans son commentaire, a montre sur ce point comme sur d'autres une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies origines de notre langue. Il reproche a tout moment a son auteur de n'avoir ni grace, ni elegance, ni clarte: il mesure, plume en main, la hauteur des metaphores, et quand elles depassent, il les trouve gigantesques. Il retourne et deguise en prose ces phrases altieres et sonores qui vont si bien a l'allure des heros, et il se demande si c'est la ecrire et parler _francais_. Il appelle grossierement _solecisme_ ce qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si completement a la langue etroite, symetrique, ecourtee, et a _la francaise_, du XVIIIe siecle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Epitre a Ariste_, dans lesquels Corneille se glorifie lui-meme apres le triomphe du _Cid_: Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. Voltaire a ose dire de cette belle epitre: "Elle parait ecrite entierement dans le style de Regnier, sans grace, sans finesse, sans elegance, sans imagination; mais on y voit de la facilite et de la naivete." Prusias, en parlant de son fils Nicomede que les victoires ont exalte, s'ecrie: Il ne veut plus dependre, et croit que ses conquetes Au-dessus de son bras ne laissent point de tetes. Voltaire met en note: "_Des tetes au-dessus des bras_, il n'etait plus permis d'ecrire ainsi en 1657." Il serait certes piquant de lire quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentees Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec ses negligences une des plus grandes manieres du siecle qui eut Moliere et Bossuet. La touche du poete est rude, severe et vigoureuse. Je le comparerais volontiers a un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'heroiques portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, petrissant ainsi son oeuvre, lui donne un supreme caractere de vie avec mille accidents heurtes qui l'accompagnent et l'achevent; mais cela est incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutot qu'eclatant; il tourne volontiers a l'abstrait, et l'imagination y cede a la pensee et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes d'etat, aux geometres, aux militaires, a ceux qui goutent les styles de Demosthene, de Pascal et de Cesar. En somme, Corneille, genie pur, incomplet, avec ses hautes parties et ses defauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure seulement a leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu touffus; une seve abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se depouillent tot, et vivent longtemps a demi depouilles. Meme apres que leur front chauve a livre ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de vertes poussees. Quand ils vont mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gemissements a ce tronc charge d'armures, auquel Lucain a compare le grand Pompee. Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses ruineuses, sillonnees et chenues, qui tombent piece a piece et dont le coeur est long a mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son ame au theatre. Hors de la il valait peu: brusque, lourd, taciturne et melancolique, son grand front ride ne s'illuminait, son oeil terne et voile n'etincelait, sa voix seche et sans grace ne prenait de l'accent, que lorsqu'il parlait du theatre, et surtout du sien. Il ne savait pas causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guere MM. de La Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sevigne que pour leur lire ses pieces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les succes de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait afflige et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlete. Quand Racine eut parodie par la bouche de l'_Intime_ ce vers du _Cid_: Ses rides sur son front ont grave ses exploits, Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'ecria naivement: "Ne tient-il donc qu'a un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les vers des gens?" Une fois il s'adresse a Louis XIV qui a fait representer a Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la meme faveur pour _Othon, Pulcherie, Surena_, et croit qu'un seul regard du maitre les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accuse de demence et lisant _Oedipe_ pour reponse; puis il ajoute: Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux modernes illustres, S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner, Je n'aurai pas longtemps a les importuner. Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre: C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre; Sur le point d'expirer, il tache d'eblouir, Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir. Une autre fois, il disait a Chevreau: "J'ai pris conge du theatre, et ma poesie s'en est allee avec mes dents." Corneille avait perdu deux de ses enfants, deux fils, et sa pauvrete avait peine a produire les autres. Un retard dans le payement de sa pension le laissa presque en detresse a son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue d'Argenteuil, ou il logeait. Charlotte Corday etait arriere-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille[18]. [Note 18: D'autres font d'elle seulement une arriere-petite-niece du grand tragique; il y a des doutes et meme il y a eu des proces sur cette genealogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme developpement particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I, liv. I, chap. VI.] LA FONTAINE Dans ces rapides essais, par lesquels nous tachons de ramener l'attention de nos lecteurs et la notre a des souvenirs pacifiques de litterature et de poesie, nous ne nous sommes nullement impose la loi, comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le faire croire, de mettre en avant a toute force des idees soi-disant nouvelles, de contrarier sans relache les opinions recues, de reformer, de casser les jugements consacres, d'exhumer coup sur coup des reputations et d'en demolir. En supposant qu'un tel role convint jamais a quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le notre est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique litteraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et a l'amiable, aux auteurs illustres des deux siecles precedents. D'ailleurs, l'impression qu'une derniere et plus fraiche lecture a laissee en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naive que possible, voila surtout ce qui decide du ton et de la couleur de notre causerie; voila ce qui nous a pousse a la severite contre Jean-Baptiste, a l'estime pour Boileau, a l'admiration pour madame de Sevigne, Mathurin Regnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de La Fontaine[19]. En revenant sur lui apres tant de panegyristes et de biographes, apres les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous condamnons a n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et a ne faire au plus que retraduire a notre guise et motiver un peu differemment parfois les memes conclusions de louanges, les memes hommages d'une critique desarmee et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dut la forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semble inutiles, ne serait-ce que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous savons au besoin et par conviction nous ranger a la suite de nos devanciers dans la carriere. [Note 19: Dans l'ordre premier ou parurent successivement plusieurs de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Regnier_ avaient precede en date celui de _La Fontaine_. Quant a l'article sur _madame de Sevigne_, il appartient de droit a celui de nos volumes qui, dans la presente collection, est particulierement consacre aux femmes; il en fait le debut.] Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loue La Fontaine avec une ingenieuse sagacite, ils l'ont beaucoup trop detache de son siecle, qui etait bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siecle, en effet, n'a su naturellement de l'epoque de Louis XIV que la partie qui s'est continuee et qui a prevalu sous Louis XV. Il en a ignore ou dedaigne tout un autre cote, par lequel le dernier regne regardait les precedents, cote qui certes n'est pas le moins original, et que Saint-Simon nous devoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Memoires, qui jusqu'ici ont ete envisages surtout comme ruinant le prestige glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutot restituer a cette memorable epoque un caractere de grandeur et de puissance qu'on ne soupconnait pas, et devoir la rehabiliter hautement dans l'opinion, par les endroits memes qui detruisent les prejuges d'une admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos jugements sur le siecle de Louis XIV, comme il en a ete de nos diverses facons de voir touchant les choses de la Grece et du moyen age. D'abord, par exemple, on etudiait peu ou du moins on entendait mal le theatre grec; on l'admirait pour des qualites qu'il n'avait pas; puis, quand, y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est apercu que ces qualites qu'on estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traite assez a la legere: temoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'etudiant mieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu a l'admirer precisement pour n'avoir pas ces qualites de fausse noblesse et de continuelle dignite qu'on avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait ete desappointe de n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le moyen age, la chevalerie et le gothique. A l'age d'or de fantaisie et d'_opera_ reve par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succede des etudes plus severes, qui ont jete quelque trouble dans le premier arrangement romanesque; puis ces etudes, de plus en plus fortes et intelligentes, ont rencontre au fond un age non plus d'or, mais de fer, et pourtant merveilleux encore: de simples pretres et des moines plus hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les grands ossements et les armures enormes nous effraient; un art de granit et de pierre, savant, delicat, aerien, majestueux et mystique. Ainsi la monarchie de Louis XIV, d'abord admiree pour l'apparente et fastueuse regularite qu'y afficha le monarque et que celebra Voltaire, puis trahie dans son infirmite reelle par les Memoires de Dangeau, de la princesse Palatine, et rapetissee a dessein par Lemontey, nous reparait chez Saint-Simon vaste, encombree et flottante, dans une confusion qui n'est pas sans grandeur et sans beaute, avec tous les rouages de plus en plus inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude conserve de formes et de mouvements, meme apres que l'esprit et le sens des choses ont disparu; deja sujette au bon plaisir despotique, mais mal disciplinee encore a l'etiquette supreme qui finira par triompher. Or, ceci bien pose, il est aise de retablir en leur vraie place et de voir en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme du maitre. Sans cette connaissance generale, on court risque de les considerer trop a part, et comme des etres etranges et accidentels. C'est ce que les critiques du dernier siecle n'ont pas evite en parlant de La Fontaine: ils l'ont trop isole et charge dans leurs portraits; ils lui ont suppose une personnalite beaucoup plus entiere qu'il n'etait besoin, eu egard a ses oeuvres, et l'ont imagine _bonhomme_ et _fablier_ outre mesure. Il leur etait bien plus facile de s'expliquer Racine et Boileau, qui appartiennent a la partie reguliere et apparente de l'epoque, et en sont la plus pure expression Litteraire. [Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la meme ligne, pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort legers.] Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement general de leur siecle, n'en conservent pas moins une individualite profonde et indelebile: Moliere en est le plus eclatant exemple. Il en est d'autres qui, sans aller dans le sens de ce mouvement general, et en montrant par consequent une certaine originalite propre, en ont moins pourtant qu'ils ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans la maniere qui les distingue de leurs contemporains une grande part d'imitation de l'age precedent; et, dans ce frappant contraste qu'ils nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaitre et rabattre ce qui revient de droit a leurs devanciers. C'est parmi les hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons deja dit ailleurs[21], il a ete, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poetes du XVIe siecle. [Note 21: Voir a la fin de ce volume un article du _Globe_, 15 septembre 1827, on cette idee sur La Fontaine est developpee. J'en ai aussi parle en ce sens dans le _Tableau de la Poesie francaise au XVIe siecle_.] Ne, en 1621, a Chateau-Thierry en Champagne, il recut une education fort negligee, et donna de bonne heure des preuves de son extreme facilite a se laisser aller dans la vie et a obeir aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui ayant prete un jour quelques livres de piete, le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'etat ecclesiastique, et entra au seminaire. Il ne tarda pas a en sortir; et son pere, en le mariant, lui transmit sa charge de maitre des eaux et forets. Mais La Fontaine, avec son caractere naturel d'oubliance et de paresse, s'accoutuma insensiblement a vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni femme. Il n'etait pourtant pas encore poete, ou du moins il ignorait qu'il le fut. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d'hiver a Chateau-Thierry lut un jour devant lui l'ode de Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV: Que direz-vous, races futures, etc., et La Fontaine, des ce moment, se crut appele a composer des odes: il en fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nomme Pintrel, et son camarade de college, Maucroix, le detournerent de ce genre et l'engagerent a etudier les anciens. C'est aussi vers ce temps qu'il dut se mettre a la lecture de Rabelais, de Marot, et des poetes du XVIe siecle, veritable fonds d'une bibliotheque de province a cette epoque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de Terence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de Fouquet, emmena le poete a Paris pour le presenter au surintendant. Ce voyage et cette presentation deciderent du sort de La Fontaine. Fouquet le prit en amitie, se l'attacha, et lui fit une pension de mille francs, a condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une piece de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pieces, avec _le Songe de Vaux_, sont les premieres productions originales que nous ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout a fait au gout d'alors, a celui de Saint-Evremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de reverie voluptueuse qui n'appartient qu'a notre delicieux auteur, y perce bien deja, mais y est encore trop charge de fadeurs et de bel esprit. Le poete de Fouquet fut accueilli, des son debut, comme un des ornements les plus delicats de cette societe polie et galante de Saint-Mande et de Vaux. Il etait fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulierement dans un monde prive; sa conversation, abandonnee et naive, s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions savaient fort bien s'arreter a temps pour n'etre qu'un charme de plus: il etait certainement moins _bonhomme_ en societe que le grand Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour a tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agreablement; il s'en vantait meme parfois, et causait volontiers de lui-meme et de ses gouts avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement sourire. L'intimite surtout avait mille graces avec lui: il y portait un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au serieux ou en deroulait avec badinage les moindres caprices. Son gout declare pour le beau sexe ne rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son predecesseur, aimait avant tout _les amours faciles et de peu de defense_. Tandis qu'il adressait a genoux, aux _Iris_, aux _Climenes_ et aux deesses, de respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins mystiques qui l'aidaient a prendre son martyre en patience. Parmi ses bonnes fortunes a son arrivee dans la capitale, on cite la celebre Claudine, troisieme femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; Colletet epousait toujours ses servantes. Notre poete visitait souvent le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et courtisait Claudine tout en devisant, a souper, des auteurs du XVIe siecle avec le mari, qui put lui donner la-dessus d'utiles conseils et lui reveler des richesses dont il profita. Pendant les six premieres annees de son sejour a Paris, et jusqu'a la chute de Fouquet, La Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette vie d'enchantement et de fete, aux delices d'une societe choisie qui goutait son commerce ingenieux et appreciait ses galantes bagatelles; mais ce songe s'evanouit par la captivite de l'enchanteur. Sur ces entrefaites, la duchesse de Bouillon, niece de Mazarin, ayant demande au poete des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans. On a cherche a expliquer un debut si tardif dans un genie si facile, et certains critiques sont alles jusqu'a attribuer ce long silence a des etudes _secretes_, a une education laborieuse et prolongee. En verite, bien que La Fontaine n'ait pas cesse d'essayer et de cultiver a ses moments de loisir son talent, depuis le jour ou l'ode de Malherbe le lui revela, j'aime beaucoup mieux croire a sa paresse, a son sommeil, a ses distractions, a tout ce qu'on voudra de naif et d'oublieux en lui, qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamne. Genie instinctif, insouciant, volage et toujours livre au courant des circonstances, on n'a qu'a rapprocher quelques traits de sa vie pour le connaitre et le comprendre. Au sortir du college, un chanoine de Soissons lui prete des livres pieux, et le voila au seminaire; un officier lui lit une ode de Malherbe, et le voila poete; Pintrel et Maucroix lui conseillent l'antiquite, et le voila qui reve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poeme du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opera de _Daphne_ pour Lulli, _la Captivite de saint Malc_ a la requete de MM. de Port-Royal; ou bien ce seront des lettres, de longues lettres negligees et fleuries, melees de vers et de prose, a sa femme, a M. de Maucroix, a Saint-Evremond, aux Conti, aux Vendome, a tous ceux enfin qui lui en demanderont. La Fontaine depensait son genie, comme son temps, comme sa fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'a l'age de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin d'etre surmontee par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut rencontre le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de la _fable_, il etait tout simple qu'il s'y adonnat avec une sorte d'effusion, et qu'il y revint de lui-meme a plusieurs reprises, par penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se meprenait un peu sur lui-meme; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, et sa poetique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et Racine lui acheverent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses oeuvres. Mais cette legere inconsequence, qui lui est commune avec d'autres grands esprits naifs de son temps, n'a pas lieu d'etonner chez lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur la nature facile et accommodante de son genie. Un celebre poete de nos jours, qu'on a souvent compare a La Fontaine pour sa bonhomie aiguisee de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'etre createur inimitable dans un genre qu'on croyait use, le meme poete populaire qui, dans ce moment d'emotion politique, est rendu, apres une trop longue captivite, a ses amis et a la France, Beranger, n'a commence aussi que vers quarante ans a concevoir et a composer ses immortelles chansons. Mais, pour lui, les causes du retard nous semblent differentes, et les jours du silence ont ete tout autrement employes. Jete jeune et sans education reguliere au milieu d'une litterature compassee et d'une poesie sans ame, il a du hesiter longtemps, s'essayer en secret, se decourager maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, en un mot, bruler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre unique que les circonstances ouvrirent a son coeur de citoyen. Beranger, comme tous les grands poetes de ce temps, meme les plus instinctifs, a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art delicat et savant se cache sous ses reveries les plus epicuriennes, sous ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit a lui! mais cela n'etait ni du temps ni du genie de La Fontaine. Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins aise de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompes; ils ont mis en action, selon le precepte, des animaux, des arbres, des hommes, ont cache un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, et se sont etonnes ensuite d'etre juges si inferieurs a leur illustre devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidite, se tient davantage a son petit recit, et n'est pas encore tout a fait a l'aise dans cette forme qui s'adaptait moins immediatement a son esprit que l'elegie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixieme jusqu'au onzieme inclusivement, les contemporains se recrierent comme ils font toujours, et le mirent fort au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au complet la fable, telle que l'a inventee La Fontaine. Il avait fini evidemment par y voir surtout un cadre commode a pensees, a sentiments, a causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours l'essentiel comme auparavant; la moralite de quatrain y vient au bout par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne et derive, tantot a l'elegie et a l'idylle, tantot a l'epitre et au conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, elevees a la poesie, un melange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte reveuse. La Fontaine est notre seul grand poete personnel et reveur avant Andre Chenier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous entretient de lui, de son ame, de ses caprices et de ses faiblesses. Son accent respire d'ordinaire la malice, la gaiete, et le conteur grivois nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tete. Mais souvent aussi il a des tons qui viennent du coeur et une tendresse melancolique qui le rapproche des poetes de notre age. Ceux du XVIe siecle avaient bien eu deja quelque avant-gout de reverie; mais elle manquait chez eux d'inspiration individuelle, et ressemblait trop a un lieu-commun uniforme, d'apres Petrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un caractere primitif d'expression vive et discrete; il la debarrassa de tout ce qu'elle pouvait avoir contracte de banal ou de sensuel; Platon, par ce cote, lui fut bon a quelque chose comme il l'avait ete a Petrarque; et quand le poete s'ecrie dans une de ses fables delicieuses: Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrete? Ai-je passe le temps d'aimer? ce mot _charme_, ainsi employe en un sens indefini et tout metaphysique, marque en poesie francaise un progres nouveau qu'ont releve et poursuivi plus tard Andre Chenier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers du XVIe siecle l'avantage d'avoir donne a ses tableaux des couleurs fideles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines immenses de bles ou se promene de grand matin le maitre, et ou l'allouette cache son nid; ces bruyeres et ces buissons ou fourmille tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hotes etourdis font la cour a l'aurore dans la rosee et parfument de thym leur banquet, c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers; La Fontaine avait bien observe ces pays, sinon en maitre des eaux-et-forets, du moins en poete; il y etait ne, il y avait vecu longtemps, et, meme apres qu'il se fut fixe dans la capitale, il retournait chaque annee vers l'automne a Chateau-Thierry, pour y visiter son bien et le vendre en detail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le fonds avec le revenu._ Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipe et que la mort soudaine de Madame l'eut prive de la charge de gentilhomme qu'il remplissait aupres d'elle, madame de La Sabliere le recueillit dans sa maison et l'y soigna pendant plus de vingt ans. Abandonne dans ses moeurs, perdu de fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les auspices d'une femme aimable, au sein d'une societe spirituelle et de bon gout, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette inviolable amitie, familiere a la fois et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments naturels qu'il reussit le mieux a exprimer. Aux pieds de madame de La Sabliere et des autres femmes distinguees qu'il celebrait en les respectant, sa muse, parfois souillee, reprenait une sorte de purete et de fraicheur, que ses gouts un peu vulgaires, et de moins en moins scrupuleux avec l'age, ne tendaient que trop a affaiblir. Sa vie, ainsi ordonnee dans son desordre, devint double, et il en fit deux parts: l'une, elegante, animee, spirituelle, au grand jour, bercee entre les jeux de la poesie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et honteuse, il faut le dire, et livree a ces egarements prolonges des sens que la jeunesse embellit du nom de volupte, mais qui sont comme un vice au front du vieillard. Madame de La Sabliere elle-meme, qui reprenait La Fontaine, n'avait pas ete toujours exempte de passions humaines et de faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidelite du marquis de La Fare lui eut laisse le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait desormais le remplir, et elle consacra ses dernieres annees aux pratiques les plus actives de la charite chretienne. Cette conversion, aussi sincere qu'eclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine en fut touche comme d'un exemple a suivre; sa fragilite et d'autres liaisons qu'il contracta vers cette epoque le detournerent, et ce ne fut que dix ans apres, quand la mort de madame de La Sabliere lui eut donne un second et solennel avertissement, que cette bonne pensee germa en lui pour n'en plus sortir. Mais, des 1684, nous avons de lui un admirable _Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa reception a l'Academie francaise, et dans lequel, s'adressant a sa bienfaitrice, il lui expose avec candeur l'etat de son ame: Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, J'ai toujours abuse du plus cher de nos biens: Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, delices chimeriques, Les romans et le jeu, peste des republiques, Par qui sont devoyes les esprits les plus droits, Ridicule fureur qui se moque des lois, Cent autres passions des sages condamnees, Ont pris comme a l'envi la fleur de mes annees. L'usage des vrais biens reparerait ces maux; Je le sais, et je cours encore a des biens faux. . . . . . . . . . . . . Si faut-il qu'a la fin de tels pensers nous quittent; Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent: Je recule, et peut-etre attendrai-je trop tard; Car qui sait les moments prescrits a son depart? Quels qu'ils soient, ils sont courts... C'est, on le voit, une confession grave, ingenue, ou l'onction religieuse et une haute moralite n'empechent pas un reste de coup d'oeil amoureux vers ces _chimeriques delices_ dont on est mal detache. Et puis une simplicite d'exageration s'y mele: les romans et le jeu qui ont egare le pecheur sont la _peste des republiques, une fureur qui se moque des lois._ Et plus loin: Que me servent ces vers avec soin composes? N'en attends-je autre fruit que de les voir prises? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, Et qu'au moins vers ma fin je ne commence a vivre; Car je n'ai pas vecu, j'ai servi deux tyrans: Un vain bruit et l'amour ont partage mes ans. Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre; Votre reponse est prete, il me semble l'entendre: C'est jouir des vrais biens avec tranquillite, Faire usage du temps et de l'oisivete, S'acquitter des honneurs dus a l'Etre supreme, Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-meme, Bannir le fol amour et les voeux impuissants, Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants. Sincere, eloquente, sublime poesie, d'un tour singulier, ou la vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisivete, ou _les Phyllis_ se placent a cote de l'Etre supreme, et qui fait naitre un sourire dans une larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui en aurait moins coute pour se convertir. Au premier abord, et a ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de la critique n'avait ete eveillee sur ce point par quelques mots de ses prefaces et par quelques temoignages contemporains, on n'eut jamais songe probablement a en faire l'objet d'une question. Mais le poete _confesse_, en tete de _Psyche_, que _la prose lui coute autant que les vers_. Dans une de ses dernieres fables au duc de Bourgogne, il se plaint de _fabriquer a force de temps_ des vers moins senses que la prose du jeune prince. Ses manuscrits presentent beaucoup de ratures et de changements; les memes morceaux y sont recopies plusieurs fois, et souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouve, tout entiere de sa main, une premiere ebauche de la fable intitulee _le Renard, les Mouches et le Herisson_; et, en la comparant a celle qu'il a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux vers. Il est meme plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux errata: "Il s'est glisse, dit-il en tete de son second recueil, quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de legers remedes pour un defaut considerable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes a la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquees par chaque errata, aussi bien pour les deux premieres parties que pour les dernieres." Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine etait de l'ecole de Boileau et de Racine en poesie; qu'il suivait les memes procedes de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en face, que je le renverrais a Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais il avait, comme tout poete, ses secrets, ses finesses, sa correction relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout a fait dans ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait a s'en plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en traduction: il s'en glorifie a tout propos: Terence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace; Homere et son rival sont mes dieux du Parnasse; Je le dis aux rochers, etc... Je cheris l'Arioste et j'estime le Tasse; Plein de Machiavel, entete de Bocace, J'en parle si souvent qu'on en est etourdi; J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi. Fera-t-on de lui un savant? Son erudition a pour cela de trop singulieres meprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a ecrit dans sa Vie d'Esope: "Comme Planudes vivoit dans un siecle ou la memoire des choses arrivees a Esope ne devoit pas etre encore eteinte, j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laisse." En ecrivant ceci, il oubliait que dix-neuf siecles s'etaient ecoules entre le Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec ne vivait guere plus de deux siecles avant le regne de Louis-le-Grand. Dans une epitre a Huet en faveur des anciens contre les modernes, et a l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient a Platon, son theme favori, et declare qu'on ne pourrait trouver entre les sages modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que La Grece en fourmillait dans son moindre canton. Il attribue la decadence de l'ode en France a une cause qu'on n'imaginerait jamais: ... l'ode, qui baisse un peu, Veut de la patience, et nos gens ont du feu. D'ailleurs, en cette remarquable epitre, il proteste contre l'imitation servile des anciens, et cherche a exposer de quelle nature est la sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin de la deuxieme epitre d'Andre Chenier; l'idee au fond est la meme, mais on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la difference profonde qui separe un poete artiste comme Chenier, d'avec un poete d'instinct comme La Fontaine. Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poetes, excepte Moliere et peut-etre Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Regnier, de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'Andre Chenier, l'est aussi de La Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers merites, il faut ajouter que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Moliere au contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style egale l'invention sans doute, mais ne la depasse pas; la maniere de dire y reflechit le fond, sans l'eclipser. Quant a la facon de La Fontaine, elle est trop connue et trop bien analysee ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez grande de fadeurs galantes et de faux gout pastoral, que nous blamerions dans Saint-Evremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en effet ces fadeurs et ce faux gout n'en sont plus, du moment qu'ils ont passe sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions frequentes qui font fuir son style et devier sa pensee; ses vers delicieux, en decoulant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'egarent et ne se tiennent plus; mais cela meme constitue une maniere, et il en est de cette maniere comme de toutes celles des hommes de genie: ce qui autre part serait indifferent ou mauvais, y devient un trait de caractere ou une grace piquante. La conversion de madame de La Sabliere, que La Fontaine n'eut pas le courage d'imiter, avait laisse notre poete assez desoeuvre et solitaire. Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne reunissait plus la meme compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait frequemment pour visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, pour se desennuyer, a la societe du prince de Conti et de MM. de Vendome dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du cote de l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal deguisee sous les roses d'Anacreon. Maucroix, Racine et ses vrais amis s'affligeaient de ces dereglements sans excuse; l'austere Boileau avait cesse de le voir. Saint-Evremond, qui cherchait a l'attirer en Angleterre aupres de la duchesse de Mazarin, recut de la courtisane Ninon une lettre ou elle lui disait: "J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guere a Paris; sa tete est bien affoiblie. C'est le destin des poetes: le Tasse et Lucrece l'ont eprouve. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine, il n'a guere aime de femmes qui en eussent pu faire la depense." La tete de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon; mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que trop vrai: il touchait souvent de l'abbe de Chaulieu des gratifications dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poete, lui offrit l'attrait de sa maison, et devint pour lui, a force de soins et de prevenances, une autre La Sabliere. A la mort de cette dame, elle recueillit le vieillard, et l'environna d'amitie jusqu'au dernier moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touche enfin de repentir, revetit le cilice qui ne le quitta plus. Les details de cette penitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une traduction du _Dies irae_, qu'il lut a l'Academie, et il avait forme le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, a part le refroidissement de la maladie et de l'age, on peut douter que cette tache, tant de fois essayee par des poetes repentants, eut ete possible a La Fontaine ou meme a tout autre d'alors. A cette epoque de croyances regnantes et traditionnelles, c'etaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui egaraient; on avait ete libertin, on se faisait devot; on n'avait point passe par l'orgueil philosophique ni par l'impiete seche; on ne s'etait pas attarde longuement dans les regions du doute; on ne s'etait pas senti maintes fois defaillir a la poursuite de la verite. Les sens charmaient l'ame pour eux-memes, et non comme une distraction etourdissante et fougueuse, non par ennui et desespoir. Puis, quand on avait epuise les desordres, les erreurs, et qu'on revenait a la verite supreme, on trouvait un asile tout prepare, un confessionnal, un oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'etait pas, comme de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement renaissante, par des doutes effrayants, d'eternelles obscurites et un abime sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui eprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'etait Pascal. Septembre 1829. J'ecrivais ceci la meme annee, la meme saison ou je composais le recueil de Poesies, _les Consolations_, c'est-a-dire dans une veine prononcee de sensibilite religieuse. Depuis j'ai encore ecrit sur La Fontaine quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et j'ai essaye d'y repondre aux dedains que M. de Lamartine avait prodigues a ce charmant poete. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernieres annees, a ete bien legerement traite par un grand poete qui s'est lui-meme juge par la, il a ete etudie, approfondi par de savants critiques, et si approfondi meme qu'il est sorti d'entre leurs mains comme transforme. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui a ce jugement de La Bruyere dans son Discours de reception a l'Academie: "Un autre, plus egal que Marot et plus poete que Voiture, a le jeu, le tour et la naivete de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des betes, eleve les petits sujets jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'ecrire, toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a ete au dela de ses modeles, modele lui-meme difficile a imiter."--Voir aussi le joli theme latin de Fenelon a l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in Fontani mortem_. Tout y est indique, meme le _molle atque facetum_, qui n'est autre que notre chere reverie. RACINE I Les grands poetes, les poetes de genie, independamment des genres, et sans faire acception de leur nature lyrique, epique ou dramatique, peuvent se rapporter a deux familles glorieuses qui, depuis bien des siecles, s'entremelent et se detronent tour a tour, se disputent la preeminence en renommee, et entre lesquelles, selon les temps, l'admiration des hommes s'est inegalement repartie. Les poetes primitifs, fondateurs, originaux sans melange, nes d'eux-memes et fils de leurs oeuvres, Homere, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont quelquefois sacrifies, preferes le plus souvent, toujours opposes aux genies studieux, polis, dociles, essentiellement educables et perfectibles, des epoques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les chefs les plus brillants de cette famille secondaire, reputee, et avec raison, inferieure a son ainee, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, plus accessible et plus cherie. Parmi nous, Corneille et Moliere s'en detachent par plus d'un cote; Boileau et Racine y appartiennent tout a fait et la decorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus accompli en ce genre, le plus venere de nos poetes. C'est le propre des ecrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimite des suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux en merite, les dominent meme en gloire, sont a chaque siecle remis en question par une certaine classe de critiques. Cette difference de renommee est une consequence necessaire de celle des talents. Les uns veritablement predestines et divins, naissent avec leur lot, ne s'occupent guere a le grossir grain a grain en cette vie, mais le dispensent avec profusion et comme a pleines mains en leurs oeuvres; car leur tresor est inepuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquieter ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas a chaque heure de veille sur eux-memes; ils ne retournent pas la tete en arriere a chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et calculer celle qui leur reste; mais ils marchent a grandes journees sans se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent en eux, au sein de leur genie, et quelquefois le transforment; ils subissent ces changements comme des lois, sans s'y meler, sans y aider artificiellement, pas plus que l'homme ne hate le temps ou ses cheveux blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procedant ainsi d'apres de grandes lois interieures et une puissante donnee originelle, ils arrivent a laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes, monumentales, d'un ordre reel et stable sous une irregularite apparente comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupees d'accidents, herissees de cimes, creusees de profondeurs: voila pour les uns. Les autres ont besoin de naitre en des circonstances propices, d'etre cultives par l'education et de murir au soleil; ils se developpent lentement, sciemment, se fecondent par l'etude et s'accouchent eux-memes avec art. Ils montent par degres, parcourent les intervalles et ne s'elancent pas au but du premier bond; leur genie grandit avec le temps et s'edifie comme un palais auquel on ajouterait chaque annee une assise; ils ont de longues heures de reflexion et de silence durant lesquelles ils s'arretent pour reviser leur plan et deliberer: aussi l'edifice, si jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une execution achevee. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur decouvre sans peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'echelle d'idees par laquelle a passe le genie de l'artiste. Or, suivant une remarque tres-fine et tres-juste du Pere Tournemire, on n'admire jamais dans un auteur que les qualites dont on a le germe et la racine en soi. D'ou il suit que, dans les ouvrages des esprits superieurs, il est un degre relatif ou chaque esprit inferieur s'eleve, mais qu'il ne franchit pas, et d'ou il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les familles de plantes etagees sur les Cordilleres, et qui ne depassent jamais une certaine hauteur, ou plutot c'est comme pour les familles d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixe a une certaine limite. Que si maintenant, a la hauteur relative ou telle famille d'esprits peut s'elever dans l'intelligence d'un poeme, il ne se rencontre pas une qualite correspondante qui soit comme une pierre ou mettre le pied, comme une plate-forme d'ou l'on contemple tout le paysage, s'il y a la un roc a pic, un torrent, un abime, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits qui n'auront trouve ou poser leur vol s'en reviendront comme la colombe de l'arche, sans meme rapporter le rameau d'olivier.--Je suis a Versailles, du cote du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine me manque au milieu et je m'arrete; mais du moins je vois de la en face de moi la ligne du chateau, ses ailes, et j'en apprecie deja la regularite, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe a un donjon gothique, et que je m'arrete d'epuisement a mi-cote, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, un arbre, un buisson, me derobe la vue tout entiere[22]. C'est la l'image vraie des deux poesies. La poesie racinienne est construite de telle sorte qu'a toute hauteur il se rencontre des degres et des points d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a l'acces plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous savons de fort honnetes gens qui ont sue pour y aborder, et qui, apres s'etre heurte la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyere, sont revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien la-haut; mais, a peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantee leur apparaissait de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens que ne l'etait a Boileau celle de Montlhery: Ses murs, dont le sommet se derobe a la vue, Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, Et, presentant de loin leur objet ennuyeux, Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux. [Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits superieurs, les genies _a pic_, ne pretent pas pied a divers degres aux esprits inferieurs, ils en portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-memes les differences d'elevation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous confondus dans la plaine au meme niveau de terre.] Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhery et l'oeuvre de Shakspeare, et nous essaierons de monter, apres tant d'autres adorateurs, quelques-uns des degres, glissants desormais a force d'etre uses, qui menent au temple en marbre de Racine. Racine, ne en 1639, a la Ferte-Milon, fut orphelin des l'age le plus tendre. Sa mere, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forets a Villers-Cotterets, et son pere, controleur du grenier a sel de la Ferte-Milon, moururent a peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Age de quatre ans, il fut confie aux soins de son grand-pere maternel, qui le mit tres-jeune au College a Beauvais; et apres la mort du vieillard, il passa a Port-Royal-des-Champs, ou sa grand'mere et une de ses tantes s'etaient retirees. C'est de la que datent les premiers details interessants qui nous aient ete transmis sur l'enfance du poete. L'illustre solitaire Antoine Le Maitre l'avait pris en amitie singuliere, et l'on voit par une lettre qui s'est conservee, et qu'il lui ecrivait dans une des persecutions, combien il lui recommande d'etre docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement a lire tous les auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait de sa main, les apprenait par coeur. C'etait tour a tour Plutarque, _le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, _Theagene et Chariclee_[23]. Il decelait deja sa nature discrete, innocente et reveuse, par de longues promenades, un livre a la main (et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exercait des lors a traduire en vers francais les hymnes touchantes du Breviaire, qu'il a retravaillees depuis; mais il se complaisait surtout a celebrer Port-Royal, le paysage, l'etang, les jardins et les prairies. Ces productions de jeunesse que nous possedons attestent un sentiment vrai sous l'inexperience extreme et la faiblesse de l'expression et de la couleur; avec un peu d'attention, on y demele en quelques endroits comme un echo lointain, comme un prelude confus des choeurs melodieux d'_Esther_: Je vois ce cloitre venerable, Ces beaux lieux du Ciel bien aimes, Qui de cent temples animes Cachent la richesse adorable. C'est dans ce chaste paradis Que regne, en un trone de lis, La Virginite sainte; C'est la que mille anges mortels D'une eternelle plainte Gemissent au pied des autels. Sacres palais de l'innocence, Astres vivants, choeurs glorieux, Qui faites voir de nouveaux cieux Dans ces demeures du silence, Non, ma plume n'entreprend pas De tracer ici vos combats, Vos jeunes et vos veilles; Il faut, pour en bien reverer Les augustes merveilles, Et les taire et les adorer. [Note 23: Un Grec erudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot, 1841), a cru pouvoir signaler avec precision quelques traces, encore inapercues, du roman de _Theagene et Chariclee_, dans l'oeuvre de Racine. Ainsi, quand Racine a risque le vers fameux, Brule de plus de feux que je n'en allumai, il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage ou Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le bucher ou _foyer_, se sent lui-meme au coeur un _foyer_ de chagrin plus cuisant: je traduis a peu pres; les curieux peuvent chercher le passage: Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beaute, et il n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Heliodore est le premier coupable; il aurait, au reste, rachete de beaucoup son crime, s'il etait vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eut fourni a Racine le germe d'une des plus belles scenes, dans _Andromaque_ egalement. M. Ampere, dans un article sur Amyot, avait deja cru saisir des analogies de ce genre. Mais je m'en tiens au _brule de plus de feux_: c'est une fort jolie trouvaille.] Il quitta Port-Royal apres trois ans de sejour, et vint faire sa logique au college d'Harcourt a Paris. Les impressions pieuses et severes qu'il avait recues de ses premiers maitres s'affaiblirent par degres dans le monde nouveau ou il se trouva entraine. Ses liaisons avec des jeunes gens aimables et dissipes, avec l'abbe Le Vasseur, avec La Fontaine qu'il connut des ce temps-la, le mirent plus que jamais en gout de poesie, de romans et de theatre. Il faisait des sonnets galants en se cachant de Port-Royal et des jansenistes, qui lui envoyaient lettres sur lettres, avec menaces d'anatheme. On le voit, des 1660, en relation avec les comediens du Marais au sujet d'une piece que nous ne connaissons pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi etait remise a Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonte du monde_, et, _tout malade qu'il etait, la retenait trois jours, y faisant des remarques par ecrit_: la plus considerable de ces remarques portait sur les _Tritons_, qui n'ont jamais loge dans les fleuves, mais seulement dans la mer. Cette piece valut a Racine la protection de Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant du chateau de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place les ouvriers macons, vitriers, menuisiers. Le poete est deja tellement habitue au tracas de Paris, qu'il se considere a Chevreuse comme en exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au cabaret deux ou trois fois le jour, payant a chacun son pourboire, et qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: "Je lis des vers, je tache d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis pas moi-meme sans aventures." Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses maitres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour l'en tirer. On lui representa vivement la necessite d'un etat, et on le decida a partir pour Uzes en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, chanoine regulier de Sainte-Genevieve, avec esperance d'un benefice. Le voila donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'ete de 1662, a Uzes; tout en noir de la tete aux pieds; lisant saint Thomas pour complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; fort caresse de tous les maitres d'ecole et de tous les cures des environs, a cause de son oncle, et consulte par tous les poetes et les amoureux de province sur leurs vers, a cause de sa petite renommee parisienne et de son ode celebre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui semblaient durs et interesses comme des _baillis_; se comparant a Ovide au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'alterer et de corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai francais, cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferte-Milon, Chateau-Thierry et Reims. La nature elle-meme ne le seduit que mediocrement: "Si le pays de soi avoit un peu de delicatesse, et que les rochers y fussent un peu moins frequents, on le prendroit pour un vrai pays de Cythere;" mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'etouffe, et les cigales lui gatent les rossignols. Il trouve les passions du Midi violentes et portees a l'exces; pour lui, sensible et tempere, il vit de reflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans meme eprouver le besoin de composer. Ses lettres a l'abbe Le Vasseur sont froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et legerement railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'epanouira dans _Berenice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes et qu'allusions galantes; pas une crudite comme il en echappe entre jeunes gens, pas un detail ignoble, et l'elegance la plus exquise jusque dans la plus etroite familiarite. Les femmes de ce pays l'avaient ebloui d'abord, et, peu de jours apres son arrivee, il ecrivait a La Fontaine ces phrases qui donnent a penser: "Toutes les femmes y sont eclatantes, et s'y ajustent d'une facon qui est la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de leur personne, Color verus, corpus solidum et succi plenum; mais comme c'est la premiere chose dont on m'a dit de me donner garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la maison d'un beneficier comme celle ou je suis, que d'y faire de longs discours sur cette matiere: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'etre tout-a-fait, il faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut etre regulier avec les reguliers, comme j'ai ete loup avec vous et avec les autres loups vos comperes." Mais ses habitudes naturellement chastes et reservees prevalurent, quand il ne fut plus entraine par des compagnons de plaisir; et quelques mois apres, il repondait fort serieusement a une insinuation railleuse de l'abbe Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberte etait sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporte; et la-dessus il raconte un danger recent auquel sa faiblesse a heureusement echappe. Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'ame de Racine, pour devoir etre cite tout au long: "Il y a ici une demoiselle fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais vue qu'a cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvee fort belle; son teint me paroissoit vif et eclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se decouvre assez librement dans ce pays, fort blanc. J'en avois toujours quelque idee assez tendre et assez approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'a l'eglise: car, comme je vous ai mande, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin ne me l'avoit recommande. Enfin je voulus voir si je n'etois point trompe dans l'idee que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort honnete. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis la m'est arrive il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de voir quelle reponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifferemment; mais sitot que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, comme si elle eut releve de maladie; et cela me fit bien changer mes idees. Neanmoins je ne demeurai pas, et elle me repondit d'un air fort doux et fort obligeant; et, pour vous dire la verite, il faut que je l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur coeur. Elle passe meme pour une des plus sages et des plus enjouees. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit du moins a me delivrer de quelque commencement d'inquietude; car je m'etudie maintenant a vivre un peu plus raisonnablement, et a ne me pas laisser emporter a toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat..." Racine avait alors vingt-trois ans. La naivete d'impressions et l'enfance de coeur qui eclatent dans son recit marquent le point de depart d'ou il s'avanca graduellement, a force d'experience et d'etude, jusqu'aux dernieres profondeurs de la meme passion dans _Phedre_. Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un benefice qu'on lui promettait toujours; et, laissant la les chanoines et la province, il revint a Paris, ou son ode de _la Renommee aux Muses_ lui valut une nouvelle gratification, son entree a la cour, et d'etre connu de Despreaux et de Moliere. _La Thebaide_ suivit de pres. Jusque-la, Racine n'avait trouve sur sa route que des protecteurs et des amis; son premier succes dramatique eveilla l'envie, et, des ce moment, sa carriere fut semee d'embarras et de degouts, dont sa sensibilite irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se decourager. La tragedie d'_Alexandre_ le brouilla avec Moliere et avec Corneille; avec Moliere, parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner a l'Hotel de Bourgogne; avec Corneille, parce que l'illustre vieillard declara au jeune homme, apres avoir entendu sa piece, qu'elle annoncait un grand talent pour la poesie en general, mais non pour le theatre. Aux representations les partisans de Corneille tacherent d'entraver le succes. Les uns disaient que Taxile n'etait point assez honnete homme; les autres, qu'il ne meritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'etait point assez amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scene que pour parler d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha a Pyrrhus un reste de ferocite; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus acheve. C'etait une consequence du systeme de Corneille, qui faisait ses heros tout d'une piece, bons ou mauvais de pied en cap; a quoi Racine repondait fort judicieusement: "Aristote, bien eloigne de nous demander des heros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-a-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragedie, ne soient ni tout a fait bons ni tout a fait mechants. Il ne veut pas qu'ils soient extremement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitie du spectateur, ni qu'ils soient mechants avec exces, parce qu'on n'a point pitie d'un scelerat. Il faut donc qu'ils aient une bonte mediocre, c'est-a-dire une vertu capable de faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire detester." J'insiste sur ce point, parce que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalite dramatique consistent precisement dans cette reduction des personnages heroiques a des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans cette analyse delicate des plus secretes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison ininterrompue des idees et des sentiments; c'est que chez lui tout est rempli sans vide et motive sans replique, et que jamais il n'y a lieu d'etre surpris de ces changements brusques, de ces retours sans intermediaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses caracteres et dans la marche de ses drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaitre que, meme en ceci, tout l'avantage au theatre soit du cote de Racine; mais, lorsqu'il parut, toute la nouveaute etait pour lui, et la nouveaute la mieux accommodee au gout d'une cour ou se melaient tant de faiblesses, ou rien ne brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, ouverte par une La Valliere, devait se clore par une Maintenon. Il resterait toujours a savoir si ce procede attentif et curieux, employe a l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, a la societe d'alors, qui, dans son oisivete polie, ne reclamait pas un drame plus agite, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme madame de Sevigne, et qui s'en tenait volontiers a _Berenice_, en attendant _Phedre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette piece de _Berenice_ fut commandee a Racine par Madame, duchesse d'Orleans, qui soutenait a la cour les nouveaux poetes, et qui joua cette fois a Corneille le mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune rival. D'un autre cote, Boileau, ami fidele et sincere, defendait Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses decouragements passagers, et l'excitait, a force de severite, a des progres sans relache. Ce controle journalier de Boileau eut ete funeste assurement a un auteur de libre genie, de verve impetueuse ou de grace nonchalante, a Moliere, a La Fontaine, par exemple; il ne put etre que profitable a Racine, qui, avant de connaitre Boileau, et sauf quelques pointes a l'italienne, suivait deja cette voie de correction et d'elegance continue, ou celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris a Racine _a faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si, comme on l'assure, il lui donnait pour precepte _de faire ordinairement le second vers avant le premier_. Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'a _Phedre_, dont le triomphe est de 1677, dix annees s'ecoulerent; on sait comment Racine les remplit. Anime par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonne a la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au developpement de son genie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, a propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de theatre, il lanca une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des represailles. A force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un benefice, et le privilege de la premiere edition d'_Andromaque_ est accorde au sieur Racine, prieur de l'Epinai. Un regulier lui disputa ce prieure; un proces s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuye se desista, en se vengeant des juges par la comedie des _Plaideurs_ qu'on dirait ecrite par Moliere, admirable farce dont la maniere decele un coin inapercu du poete, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, Marot, meme Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et La Fontaine. Cette vie si pleine, ou, sur un grand fonds d'etude, s'ajoutaient les tracas litteraires, les visites a la cour, l'Academie a partir de 1673, et peut-etre aussi, comme on l'en a soupconne, quelques tendres faiblesses au theatre, cette confusion de degouts, de plaisirs et de gloire, retint Racine jusqu'a l'age de trente-huit ans, c'est-a-dire jusqu'en 1677, epoque ou il s'en degagea pour se marier chretiennement et se convertir. Sans doute ses deux dernieres pieces, _Iphigenie_ et _Phedre_, avaient excite contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs siffles, les jansenistes pamphletaires, les grands seigneurs surannes et les debris des _precieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas present le duc de Nevers, madame Des Houlieres et l'Hotel de Bouillon, s'etaient ameutes sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient pu inquieter le poete: mais enfin ses pieces avaient triomphe; le public s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait jamais, meme en amitie, decernait au vainqueur une magnifique epitre, et _benissait_ et proclamait _fortune_ le siecle qui voyait naitre, _ces pompeuses merveilles_. C'etait donc moins que jamais pour Racine le moment de quitter la scene ou retentissait son nom; il y avait lieu pour lui a l'enivrement, bien plus qu'au desappointement litteraire: aussi sa resolution fut-elle tout-a-fait pure de ces bouderies mesquines auxquelles on a essaye de la rapporter. Depuis quelque temps, et le premier feu de l'age, la premiere ferveur de l'esprit et des sens etant dissipee, le souvenir de son enfance, de ses maitres, de sa tante religieuse a Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la comparaison involontaire qui s'etablissait en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa gloire presente, si amere et si troublee, ne pouvait que le ramener au regret d'une vie reguliere. Cette pensee secrete qui le travaillait perce deja dans la preface de _Phedre_, et dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit de cette _douleur vertueuse_ d'une ame qui maudit le mal et s'y livre. Son propre coeur lui expliquait celui de _Phedre_; et si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgre lui au theatre etait quelque attache amoureuse dont il avait peine a se depouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider a faire comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de dechirant, de reellement senti et de plus particulier qu'a l'ordinaire dans les combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phedre_ est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empecher lui-meme de le reconnaitre, et ainsi fut presque verifie le mot de l'auteur "qui esperoit, au moyen de cette piece, reconcilier la tragedie avec quantite de personnes celebres par leur piete et par leur doctrine." Toutefois, en s'enfoncant davantage dans ses reflexions de reforme, Racine jugea qu'il etait plus prudent et plus consequent de renoncer au theatre, et il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se reconcilia avec Port-Royal, se prepara, dans la vie domestique, a ses devoirs de pere; et, comme le roi le nomma a cette epoque historiographe ainsi que Boileau, il ne negligea pas non plus ses devoirs d'historien: a cet effet, il commenca par faire un espece d'extrait du traite de Lucien _sur la Maniere d'ecrire l'histoire_, et s'appliqua a la lecture de Mezerai, de Vittorio Siri et autres. D'apres le peu qu'on vient de lire sur le caractere, les moeurs et les habitudes d'esprit de Racine, il serait deja aise de presumer les qualites et les defauts essentiels de son oeuvre, de prevoir ce qu'il a pu atteindre, et en meme temps ce qui a du lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et successive, plutot que cette force de conception, simple et feconde, qui agit simultanement et comme par voie de cristallisation autour de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la presence d'esprit dans les moindres details; une singuliere adresse a ne devider qu'un seul fil a la fois; de l'habilete pour elaguer plutot que la puissance pour etreindre; une science ingenieuse d'introduire et d'econduire ses personnages; parfois la situation capitale eludee, soit par un recit pompeux, soit par l'absence motivee du temoin le plus embarrassant; et de meme dans les caracteres, rien de divergent ni d'excentrique; les parties accessoires, les antecedents peu commodes supprimes; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout cela, une passion qu'on n'a pas vue naitre, dont le flot arrive deja gonfle, mollement ecumeux, et qui vous entraine comme le courant blanchi d'une belle eau: voila le drame de Racine. Et si l'on descendait a son style et a l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautes du meme ordre restreintes aux memes limites, et des variations de ton melodieuses sans doute, mais dans l'echelle d'une seule octave. Quelques remarques, a propos de _Britannicus_, preciseront notre pensee et la justifieront si, dans ces termes generaux, elle semblait un peu temeraire. Il s'agit du premier crime de Neron, de celui par lequel il echappe d'abord a l'autorite de sa mere et de ses gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze a quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Neron ivre, pour le rendre ridicule, le forca de chanter; Britannicus se mit a chanter une chanson, dans laquelle il etait fait allusion a sa propre destinee si precaire et a l'heritage paternel dont on l'avait depouille; et, au lieu de rire et de se moquer, les convives emus, moins dissimules qu'a l'ordinaire, parce qu'ils etaient ivres, avaient marque hautement leur compassion. Pour Neron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel feroce gronde depuis longtemps en son ame et n'epie que l'occasion de se dechainer; il a deja essaye d'un poison lent contre Britannicus. La debauche l'a saisi: il est soupconne d'avoir souille l'adolescence de sa future victime; il neglige son epouse Octavie pour la courtisane Acte. Seneque a prete son ministere a cette honteuse intrigue; Agrippine s'est revoltee d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mere, petite-fille, soeur, niece et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituee a des affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui echapper avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages principaux au moment ou Racine commence sa piece. Qu'a-t-il fait? Il est alle d'abord au plus simple, il a trie ses acteurs; Burrhus l'a dispense de Seneque, et Narcisse de Pallas. Othon et Senecion, _jeunes voluptueux_ qui perdent le prince, sont a peine nommes dans un endroit. Il rapporte dans sa preface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: _Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem_, et il ajoute: "Je ne dis que ce mot d'Agrippine, car il y auroit trop de choses a en dire. C'est elle que je me suis surtout efforce de bien exprimer, et ma tragedie n'est pas moins la disgrace d'Agrippine que la mort de Britannicus." Et malgre ce dessein formel de l'auteur, le caractere d'Agrippine n'est exprime qu'imparfaitement: comme il fallait interesser a sa disgrace, ses plus odieux vices sont rejetes dans l'ombre; elle devient un personnage peu reel, vague, inexplique, une maniere de mere tendre et jalouse; il n'est plus guere question de ses adulteres et de ses meurtres qu'en allusion, a l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, a la place d'Acte, intervient la romanesque Junie. Neron amoureux n'est plus que le rival passionne de Britannicus, et les cotes hideux du tigre disparaissent, ou sont touches delicatement a la rencontre. Que dire du denouement? de Junie refugiee aux Vestales, et placee sous la protection du peuple, comme si le peuple protegeait quelqu'un sous Neron? Mais ce qu'on a droit surtout de reprocher a Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scene du festin. Britannicus est a table, on lui verse a boire; quelqu'un de ses domestiques goute le breuvage, comme c'est la coutume, tant on est en garde contre un crime: mais Neron a tout prevu; le breuvage s'est trouve trop chaud, il faut y verser de l'eau froide pour le rafraichir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et Locuste a ete chargee de le preparer tel, sous la menace du supplice. Soit dedain pour ces circonstances, soit difficulte de les exprimer en vers, Racine les a negligees dans le recit de Burrhus: il se borne a rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y reussit; mais on doit avouer que meme sur ce point il a rabattu de la brievete incisive, de la concision eclatante de Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se fraie une route entre les qualites extremes des originaux, et garde prudemment le milieu de la chaussee, sans approcher des bords d'ou l'on voit le precipice. Nous preciserons tout-a-l'heure le fait pour ce qui concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement a Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Neron, s'ecrie que d'un cote l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils d'Aenobarbus_. Appuye de Seneque et du tribun Burrhus, Qui, tous deux de l'exil rappeles par moi-meme, Partagent a mes yeux l'autorite supreme. Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, generis humani regimen expostulantes_. Racine a evidemment recule devant l'energique insulte de _maitre d'ecole_ adressee a Seneque et celle de _manchot_ et de _mutile_ adressee a Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pedagogues de vouloir _regenter_ le monde. En general, tous les defauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de gout qu'on a trop exaltee en lui, et qui parfois le laisse en deca du bien, en deca du mieux. _Britannicus, Phedre, Athalie_, tragedie romaine, grecque et biblique, ce sont la les trois grands titres dramatiques de Racine et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes deja explique sur notre admiration pour _Phedre_; pourtant, on ne peut se le dissimuler aujourd'hui, cette piece est encore moins dans les moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte amoureux ressemble encore moins a l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, que Neron amoureux au Neron de Tacite; Phedre reine mere et regente pour son fils, a la mort supposee de son epoux, compense amplement Junie protegee par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-meme laisse beaucoup sans doute a desirer pour la verite; il a deja perdu le sens superieur des traditions mythologiques que possedaient si profondement Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de realite qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui n'est pas Phedre et sa passion echappe et fuit: la triste Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thesee, laissent a peine trace dans notre memoire. A y regarder de pres, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingenieux, mais peu faits pour eclairer: Racine admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose que Thesee, au lieu de descendre aux enfers, avait ete simplement retenu prisonnier par un roi d'Epire dont il avait voulu ravir la femme pour son ami Pirithoues, et d'autre part il fait dire a Phedre, sur la foi de la rumeur fabuleuse: Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers... Dans Euripide, Venus apparait en personne et se venge; dans Racine, _Venus tout entiere a sa proie attachee_ n'est qu'une admirable metaphore. Racine a quelquefois laisse a Euripide des details de couleur qui eussent ete aussi des traits de passion: Dieux! que ne suis-je assise a l'ombre des forets! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussiere, Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carriere? dit la Phedre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup plus prolonge: Phedre voudrait d'abord se desalterer a l'eau pure des fontaines et s'etendre a l'ombre des peupliers; puis elle s'ecrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les forets de pins, ou les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle desire l'arene sacree de Limna, ou s'exercent les coursiers rapides: et la nourrice qui, a chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: "Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous etiez tout-a-l'heure sur la montagne, a la poursuite des cerfs, et maintenant vous voila eprise du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter l'oracle..." Au troisieme acte, au moment ou Thesee, qu'on croyait mort, arrive, et quand Phedre, Oenone et Hippolyte sont en presence, Phedre ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'ecriant: Je ne dois desormais songer qu'a me cacher; c'est imiter l'art ingenieux de Timanthe, qui, a l'instant solennel, voila la tete d'Agamemnon. Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, a conclure avec Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la poesie en general que pour le theatre en particulier, et a soupconner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que son temps n'etait qu'a cette mesure de dramatique; mais que probablement, s'il avait vecu de nos jours, son genie se serait de preference ouvert une autre voie. La vie de retraite, de menage et d'etude, qu'il mena pendant les douze annees de sa maturite la plus entiere, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi essaya pendant quelques annees de renoncer au theatre; mais, quoique deja sur le declin, il n'y put tenir, et rentra bientot dans l'arene. Rien de cette impatience ni de cette difficulte a se contenir ne parait avoir trouble le long silence de Racine. Il ecrivait l'histoire de Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononcait deux ou trois discours d'academie, et s'exercait a traduire quelques hymnes d'eglise. Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant une piece pour Saint-Cyr: de la le reveil en sursaut de Racine, a l'age de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carriere parcourue en deux pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maitre. Ces deux ouvrages si soudains, si imprevus, si differents des autres, ne dementent-ils pas notre opinion sur Racine? n'echappent-ils pas aux critiques generales que nous avons hasardees sur son oeuvre? Racine, dans les sujets hebreux, est bien autrement a son aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacres, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au recit de l'Ecriture, ne se croit pas oblige de meler l'autorite d'Aristote a l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, s'appuyant sur une base eternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps, et par consequent induit le plus en erreur le poete). Toutefois, malgre la parente des religions et la communaute de certaines croyances, il y a dans le judaisme un element a part, intime, primitif, oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine d'etre pale et infidele, meme avec un air d'exactitude: et cet element radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacree_, de M. de Maistre en tous ses ecrits, et du peintre anglais Martin dans son art, n'etait guere accessible au poete doux et tendre qui ne voyait l'ancien Testament qu'a travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que saint Paul. Commencons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez les Hebreux, tout etait figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait a l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine ce temple merveilleux bati par Salomon, tout en marbre, en cedre, revetu de lames d'or, reluisant de cherubins et de palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudees de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre _Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces cherubins de bois d'olivier, hauts de dix coudees, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. La scene se passe sous un peristyle grec un peu nu, et je me sens deja moins dispose a admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par le couteau sacre, que si le poete m'avait transporte dans ce temple colossal ou Salomon, le premier jour, egorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches analogues peuvent s'adresser aux caracteres et aux discours des personnages. L'idolatrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait etre opposee au culte de Jehovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, n'est qu'un mauvais pretre, debitant d'abstraites maximes; j'aurais voulu entrevoir, grace a lui, ces temples impurs de Baal, . . . . . Ou siegeaient, sur de riches carreaux, Cent idoles de jaspe aux tetes de taureaux; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ou, sans lever jamais leurs tetes colossales, Veillaient, assis en cercle et se regardant tous, Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux. Le grand pretre est beau, noble et terrible; mais on le concoit plus terrible encore et plus inexorable, pour etre le ministre d'un Dieu de colere. Quand il arme les levites, et qu'il leur rappelle que leurs ancetres, a la voix de Moise, ont autrefois massacre leurs freres ("Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israel: "Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frere, son ami, et celui qui lui est le plus proche." Les enfants de Levi firent ce que Moise avait ordonne." ), il delaie ce verset en periphrases evasives: Ne descendez-vous pas de ces fameux levites Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israel Rendit dans le desert un culte criminel, De leurs plus chers parents saintement homicides, Consacrerent leurs mains dans le sang des perfides, Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur D'etre seuls employes aux autels du Seigneur? En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup d'endroits magnifique, mais non pas si complete ni si desesperante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y a pas penetre l'essence meme de la poesie hebraique orientale[24]; il y marche sans cesse avec precaution entre le naif du sublime et le naif du gracieux, et s'interdit soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine: Osias n'etait plus; Dieu m'apparut: je vis Adonai vetu de gloire et d'epouvante; Les bords eblouissants de sa robe flottante Remplissaient le sacre parvis. Des seraphins debout sur des marches d'ivoire Se voilaient devant lui de six ailes de feux; Volant de l'un a l'autre, ils se disaient entre eux: Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! Toute la terre est pleine de sa gloire! [Note 24: De la _poesie_, c'est possible; mais de la _religion_, certes, il en avait penetre l'essence. J'aurais plus d'un point a modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commence a me paraitre moins juste, quand des continuateurs exageres me l'ont rendu comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chretien au complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne a en tirer les remarques que voici: "Quelle erreur nous avons soutenue autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait ete plus belle, s'il y avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. Cela, au contraire, presente disproportionnement, nous eut cache le vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de decors dans Racine; et il a raison au fond: l'unite du Dieu invisible en ressort mieux. Lorsque Pompee, usant du droit de conquete, entra dans le Saint des Saints, il observa avec etonnement, dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire etait vide. C'etait un dicton populaire, en parlant des Juifs, que "_Nil praeter nubes et coeli numen adorant_."] Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie voluptueux: Ainsi qu'on choisit une rose Dans les guirlandes de Sarons, Choisissez une vierge eclose Parmi les lis de vos vallons: Enivrez-vous de son haleine, Ecartez ses tresses d'ebene, Goutez les fruits de sa beaute. Vivez, aimez, c'est la sagesse: Hors le plaisir et la tendresse, Tout est mensonge et vanite. Il ne dirait pas davantage: O tombeau! vous etes mon pere; Et je dis aux vers de la terre: Vous etes ma mere et mes soeurs. L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins haut, me semble plus complete en soi, et ne laisser rien a desirer. Il est vrai que ce gracieux episode de la Bible s'encadre entre deux evenements etranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, a savoir le somptueux festin d'Assuerus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours entiers, sur la priere formelle de la Juive Esther. A cela pres, ou plutot meme a cause de l'omission, ce delicieux poeme, si parfait d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel qu'ait porte le genie de Racine. C'est l'epanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette ame tendre qui ne savait assister a la prise d'habit d'une novice sans se noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon ecrivait: "Racine, qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie." Vers ce meme temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'apres saint Paul que Racine traite comme il a deja fait Tacite et la Bible, c'est-a-dire en l'enveloppant de suavite et de nombre, mais en l'affaiblissant quelquefois. Il est a regretter qu'il n'ait pas pousse plus loin cette espece de composition religieuse, et que, dans les huit dernieres annees qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter avec originalite quelques-uns des sentiments personnels, tendres, passionnes, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des lettres a son fils aine, alors attache a l'ambassade de Hollande, font rever une poesie interieure et penetrante qu'il n'a epanchee nulle part, dont il a contenu en lui, durant des annees, les delices incessamment pretes a deborder, ou qu'il a seulement repandue dans la priere, aux pieds de Dieu, avec les larmes dont il etait plein. La poesie alors, qui faisait partie de la _litterature_, se distinguait tellement de la _vie_ que rien ne ramenait de l'une a l'autre, que l'idee meme ne venait pas de les joindre, et qu'une fois consacre aux soins domestiques, aux sentiments de pere, aux devoirs de paroissien, on avait eleve une muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul sentiment profond n'est sterile en nous, il arrivait que cette poesie _rentree_ et sans issue etait dans la vie comme un parfum secret qui se melait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de merite et de vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui la lecture de ses lettres a son fils, deja homme et lance dans le monde, lettres simples et paternelles, ecrites au coin du feu, a cote de la mere, au milieu des six autres enfants, empreintes a chaque ligne d'une tendresse grave et d'une douceur austere, et ou les reprimandes sur le style, les conseils d'eviter les _repetitions de mots_ et les _locutions de la Gazette de Hollande_, se melent naivement aux preceptes de conduite et aux avertissements chretiens: "Vous avez eu quelque raison d'attribuer l'heureux succes de votre voyage, par un si mauvais temps, aux prieres qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; mais votre mere et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous preservat de tout accident, et on faisoit la meme chose a Port-Royal." Et plus bas: "M. de Torcy m'a appris que vous etiez dans la _Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour la lire a vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de consequence." On voit que madame Racine songeait toujours a son fils absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_ sur la table, elle ne pouvait s'empecher de dire: "Racine en auroit volontiers mange." Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, apporta a la famille des nouvelles du fils cheri; on l'accabla de questions, et ses reponses furent toutes satisfaisantes: "Mais je n'ai ose, ecrit l'excellent pere, lui demander si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la reponse ne fut pas telle que je l'aurois souhaitee." L'evenement domestique le plus important des dernieres annees de Racine est la profession que fit a Melun sa fille cadette, agee de dix-huit ans; il parle a son fils de la ceremonie, et en raconte les details a sa vieille tante, qui vivait toujours a Port-Royal dont elle etait abbesse[25]; il n'avait cesse de _sangloter_ pendant tout l'office: ainsi, de ce coeur brise, des tresors d'amour, des effusions inexprimables s'echappaient par ces sanglots; c'etait comme l'huile versee du vase de Marie. Fenelon lui ecrivit expres pour le consoler. Avec cette facilite excessive aux emotions, et cette sensibilite plus vive, plus inquiete de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa a Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais il etait auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poesie: seulement, vers la fin, cette predisposition inconnue avait degenere en une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantieme annee, venere et pleure de tous, comble de gloire, mais laissant, il faut le dire, une posterite litteraire peu virile, et bien intentionnee plutot que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les Duche et les Campistron au theatre, les Jean-Baptiste et les Racine fils dans l'ode et dans le poeme. Depuis ce temps jusqu'au notre, et a travers toutes les variations de gout, la renommee de Racine a subsiste sans atteinte et a constamment recu des hommages unanimes, justes au fond et merites en tant qu'hommages, bien que parfois tres-peu intelligents dans les motifs. Des critiques sans portee ont abuse du droit de le citer pour modele, et l'ont trop souvent propose a l'imitation par ses qualites les plus inferieures; mais, pour qui sait le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de quoi se faire a jamais admirer comme grand poete et cherir comme ami de coeur. Decembre 1829. [Note 25: Si ce ne fut pas a Port-Royal meme que la fille de Racine fit profession, c'est que ce monastere persecute ne pouvait plus depuis longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laisse de bien touchants Memoires, et refugie alors a Melun, assista a toutes les ceremonies de veture.] II Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui l'etait peu. En d'autres temps, en des temps comme les notres, ou les proportions du drame doivent etre si differentes de ce qu'elles etaient alors, qu'aurait-il fait? Eut-il egalement tente le theatre? Son genie, naturellement recueilli et paisible, eut-il suffi a cette intensite d'action que reclame notre curiosite blasee, a cette verite reelle dans les moeurs et dans les caracteres qui devient indispensable apres une epoque de grande revolution, a cette philosophie superieure qui donne a tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eut-il ete de force et d'humeur a mener toutes ces parties de front, a les maintenir en presence et en harmonie, a les unir, a les enchainer sous une forme indissoluble et vivante; a les fondre l'une dans l'autre au feu des passions? N'eut-il pas trouve plus simple et plus conforme a sa nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras etrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle elegie, dont _Esther_ et _Berenice_ sont les plus limpides, les plus transparents reservoirs? C'est la une delicate question, sur laquelle on ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasarde la mienne; elle n'a rien d'irreverent pour le genie de Racine. M. Etienne, dans son discours de reception a l'Academie, declare qu'il admire Moliere bien plus comme philosophe que comme poete. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Etienne, et dans Moliere la qualite de poete ne me parait inferieure a aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maitre de notre scene. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de declarer qu'on prefere chez lui la poesie pure au drame, et qu'on est tente de le rapporter a la famille des genies lyriques, des chantres elegiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de celebrer l'_amour_ (en prenant _amour_ dans le meme sens que Dante et Platon)? Independamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout confirme dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues annees de sa retraite. Les facultes innees qu'on a exercees beaucoup et qu'on arrete brusquement au milieu de la carriere, apres les premiers instants donnes au delassement et au repos, se reveillent et recommencent a desirer le genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient a l'ame qu'une plainte sourde, lointaine, etouffee, qui n'indique pas son objet et nous livre a tout le vague de l'_ennui_. Bientot l'inquietude se decide; la faculte sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie au dedans de nous: c'est comme un coursier genereux qui hennit dans l'etable et demande l'arene; on n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oublies. Qu'on se figure, par exemple, a la place de Racine, au sein du meme loisir, quelqu'un de ces genies incontestablement dramatiques, Shakspeare, Moliere, Beaumarchais, Scott. Oh! les premiers mois d'inaction passes, comme le cerveau du poete va fermenter et se remplir! comme chaque idee, chaque sentiment va revetir a ses yeux un masque, un personnage, et marcher a ses cotes! que de generations spontanees vont eclore de toutes parts et lever la tete sur cette eau dormante! que d'etres inacheves, flottants, passeront dans ses reves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront comme a Tancrede dans la foret enchantee! La reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou Dorine, Cherubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empresses, s'agiteront autour du maitre, le tirailleront de mille cotes pour qu'il prenne garde a leurs etres cheris, a leurs amants separes, a leurs princesses malheureuses; ils les evoqueront devant lui, comme dans l'Elysee antique le devin Tiresias, ou plutot le vieil Anchise, evoquait les ames des heros qui n'avaient pas vecu; ils les feront passer par groupes, ombres fugitives, rieuses ou eplorees, demandant la vie, et, dans les limbes inexplicables de la pensee, attendant la lumiere du jour. Diana Vernon a cheval, franchissant les barrieres et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras a Romeo; l'ingenue Agnes a son balcon aussi, et rendant a son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions enchantees souriront au poete et l'appelleront a elles du sein de leur nuage. Il n'y resistera pas longtemps, et se relancera, tete baissee, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun reviendra a ses gouts et a sa nature. Beaumarchais, comme un joueur excite par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-etre, et comme un voyageur simplement curieux qui a deja vu beaucoup de siecles et de pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de repasser, chemin faisant, par les memes aventures. Moliere, penseur profond, triste au dedans, ayant hate de sortir de lui-meme et d'echapper a ses peines secretes, sera cette fois d'un comique plus grave ou plus fou qu'a l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grace, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette famille), Corneille couvert de cicatrices, epuise, mais infatigable et sans relache comme ses heros, pareil a ce valeureux comte de Fuentes dont parle Bossuet, et qui combattit a Rocroi jusqu'au dernier soupir, Corneille ramenera obstinement au combat ses vieilles bandes espagnoles et ses drapeaux dechires. Voila les poetes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait quitte; qu'il n'eut point, a ses heures de reverie, des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire injure a son genie. Mais ces creations memes vers lesquelles un doux penchant dut le rentrainer d'abord, ces Monime, ces Phedre, ces Berenice au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, a la nuit tombante, sous les traits de la Champmesle, et qui s'enfuyaient, comme Didon, dans les bocages, qu'etaient-elles, je le demande? Ou voulaient-elles le ramener? Differaient-elles beaucoup de l'_Elegie a la voix gemissante_; Au ris mele de pleurs, aux longs cheveux epars, Belle, levant au ciel ses humides regards? Et quand il se fut tout a fait refugie dans l'amour divin, ces formes attrayantes d'un amour profane continuerent-elles longtemps a repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt a les dissiper et a les oublier: ses affections bientot allerent toutes ailleurs; il ne pensait qu'a Port-Royal, alors persecute, et se complaisait delicieusement dans ses souvenirs d'enfance: "En effet, dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fut en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la piete; on admiroit la maniere grave et touchante dont les louanges de Dieu y etoient chantees, la simplicite et en meme temps la proprete de leur eglise, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d'empressement des religieuses a y soutenir la conversation, leur peu de curiosite pour savoir les choses du monde et meme les affaires de leurs proches; en un mot, une entiere indifference pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient l'interieur de ce monastere y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'edification! Quelle paix! quel silence! quelle charite! quel amour pour la pauvrete et pour la mortification! Un travail sans relache, une priere continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les meres, l'obeissance toujours prompte et le commandement toujours raisonnable." Et vers le meme temps il ecrivait a son fils: "M. de Rost m'a appris que la Champmesle etoit a l'extremite, de quoi il me paroit tres-afflige; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guere apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer a la comedie, ayant declare, a ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit tres-glorieux pour elle de mourir comedienne. Il faut esperer que, quand elle verra la mort de plus pres, elle changera de langage comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette particularite dont elle etoit effrayee, et qu'elle a sue, comme je crois, de M. le cure de Saint-Sulpice." Et dans une autre lettre: "Le pauvre M. Boyer est mort fort chretiennement; sur quoi je vous dirai, en passant, que je dois reparation a la memoire de la Champmesle, qui mourut avec d'assez bons sentiments, apres avoir renonce a la comedie, tres-repentante de sa vie passee, mais surtout fort affligee de mourir: du moins M. Despreaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du cure d'Auteuil, qui l'assista a la mort; car elle est morte a Auteuil, dans la maison d'un maitre a danser, ou elle etoit venue prendre l'air." On a besoin de croire, pour excuser ce ton de secheresse, que Racine voulait faire indirectement la lecon a son fils, et condamner ses propres erreurs dans la personne de celle qui en avait ete l'objet. Mais, meme en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, apres avoir lu et compare ces passages, que les sentiments du poete ne prenaient plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmesle lui etait depuis longtemps sortie de la memoire. Port-Royal avait toute son ame; il y puisait le calme, il y rapportait ses prieres; il etait plein des gemissements de cette maison affligee, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de Saint-Cyr, la melodie touchante des choeurs d'_Esther_[26]. En un mot, c'etait la disposition lyrique qui prevalait evidemment dans le poete, et qui le plus souvent, au defaut d'epanchement convenable, debordait dans ces larmes dont nous avons parle. Un de nos amis les plus chers, qui, pour etre romantique, a ce qu'on dit, n'en garde pas moins a Racine un respect profond et un sincere amour, a essaye de retracer l'etat interieur de cette belle ame dans une piece de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que nous inserons ici comme achevant de mettre en lumiere notre point de vue critique. [Note 26: Racine se trouvait precisement dans l'eglise du monastere des Champs, quand l'archeveque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai 1679, a neuf heures du matin, pour renouveler la persecution qui avait ete interrompue durant dix annees, mais qui, a partir de ce jour-la, ne cessa plus jusqu'a l'entiere ruine. Il causa quelque temps avec le prelat qui, l'ayant apercu, l'avait fait appeler par politesse. Plus tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint a Versailles le charge d'affaires en titre des pauvres persecutees. Toutes les demandes d'adoucissement pres de l'archeveque, les suppliques pour obtenir tel ou tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son credit a ces demarches, avec un zele ou il entrait quelque pensee d'expiation.] LES LARMES DE RACINE. Racine, qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie. (MADAME DE MAINTENON.) Jean Racine, le grand poete, Le poete aimant et pieux, Apres que sa lyre muette Se fut voilee a tous les yeux, Renoncant a la gloire humaine, S'il sentait en son ame pleine Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en priere, Pencher l'urne dans la poussiere Aux pieds du Seigneur, et pleurer. Comme un coeur pur de jeune fille Qui coule et deborde en secret, A chaque peine de famille, Au moindre bonheur, il pleurait; A voir pleurer sa fille ainee; A voir sa table couronnee D'enfants, et lui-meme au declin; A sentir les inquietudes De pere, tout causant d'etudes, Les soirs d'hiver, avec Rollin; Ou si dans la sainte patrie, Berceau de ses reves touchants, Il s'egarait par la prairie Au fond de Port-Royal-des-Champs; S'il revoyait du cloitre austere Les longs murs, l'etang solitaire, Il pleurait comme un exile; Pour lui, pleurer avait des charmes. Le jour que mourait dans les larmes Ou La Fontaine ou Champmesle[27]. Surtout ces pleurs avec delices En ruisseaux d'amour s'ecoulaient, Chaque fois que sous des cilices Des fronts de seize ans se voilaient; Chaque fois que des jeunes filles, Le jour de leurs voeux, sous les grilles S'en allaient aux yeux des parents, Et foulant leurs bouquets de fete, Livrant les cheveux de leur tete, Epanchaient leur ame a torrents. Lui-meme il dut payer sa dette; Au temple il porta son agneau; Dieu marquant sa fille cadette, La dota du mystique anneau. Au pied de l'autel avancee, La douce et blanche fiancee Attendait le divin Epoux; Mais, sans voir la ceremonie, Parmi l'encens et l'harmonie Sanglotait le pere a genoux[28]. [Note 27: Il est permis de supposer, malgre ce qu'on a vu plus haut, que le poete donna secretement a la Champmesle quelques larmes et quelques prieres.] [Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus cherie, qui se fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une piece de vers fort touchante, ou il decrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives de ses emotions de pere et de ses joies comme chretien (Fauriel; _Vie de Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.] Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, Pareils a ceux qu'en sa ferveur Madeleine la pecheresse Repandit aux pieds du Sauveur; Pareils aux flots de parfum rare Qu'en pleurant la soeur de Lazare De ses longs cheveux essuya; Pleurs abondants comme les votres, O le plus tendre des apotres, Avant le jour d'Alleluia! Priere confuse et muette, Effusion de saints desirs, Quel luth se fera l'interprete De ces sanglots, de ces soupirs? Qui demelera le mystere De ce coeur qui ne peut se taire, Et qui pourtant n'a point de voix? Qui dira le sens des murmures Qu'eveille a travers les ramures Le vent d'automne dans les bois? C'etait une offrande avec plainte, Comme Abraham en sut offrir; C'etait une derniere etreinte Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; C'etait un retour sur lui-meme, Pecheur releve d'anatheme, Et sur les erreurs du passe; Un cri vers le Juge sublime, Pour qu'en faveur de la victime Tout le reste fut efface. C'etait un reve d'innocence, Et qui le faisait sangloter, De penser que, des son enfance, Il aurait pu ne pas quitter Port-Royal et son doux rivage, Son vallon calme dans l'orage, Refuge propice aux devoirs; Ses chataigniers aux larges ombres, Au dedans les corridors sombres, La solitude des parloirs. Oh! si, les yeux mouilles encore, Ressaisissant son luth dormant, Il n'a pas dit, a voix sonore, Ce qu'il sentait en ce moment; S'il n'a pas raconte, poete, Son ame pudique et discrete, Son holocauste et ses combats, Le Maitre qui tient la balance N'a compris que mieux son silence: O mortels, ne le blamez pas! Celui qu'invoquent nos prieres Ne fait pas descendre les pleurs Pour etinceler aux paupieres, Ainsi que la rosee aux fleurs; Il ne fait pas sous son haleine Palpiter la poitrine humaine, Pour en tirer d'aimables sons; Mais sa rosee est fecondante; Mais son haleine, immense, ardente, Travaille a fondre nos glacons. Qu'importent ces chants qu'on exhale, Ces harpes autour du saint lieu; Que notre voix soit la cymbale Marchant devant l'arche de Dieu; Si l'ame, trop tot consolee, Comme une veuve non voilee Dissipe ce qu'il faut sentir; Si le coupable prend le change, Et tout ce qu'il paye en louange, S'il le retranche au repentir? Les derniers sentiments exprimes dans cette piece ne furent point etrangers a l'ame de Racine. Dans un tres-beau cantique _sur la Charite_, imite de saint Paul, il dit lui-meme, en des termes assez semblables, et dont notre ami parait s'etre souvenu: En vain je parlerais le langage des Anges, En vain, mon Dieu, de tes louanges Je remplirois tout l'univers: Sans amour ma gloire n'egale Que la gloire de la cymbale, Qui d'un vain bruit frappe les airs. Si maintenant l'on m'objecte que cette theorie conjecturale serait admissible peut-etre si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais qu'_Athalie_ seule repond victorieusement a tout et revele dans le poete un genie essentiellement dramatique, je repliquerai a mon tour qu'en admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portee; que la quantite d'elevation, d'energie et de sublime qui s'y trouve ne me parait pas du tout depasser ce qu'il en faut pour reussir dans le haut lyrique, dans la grande poesie religieuse, dans l'hymne, et qu'a mon gre cette magnifique tragedie atteste seulement chez Racine des qualites fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse habituelle. L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramenera involontairement aux memes conclusions sur la nature et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupe, qui se deploie et se brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un personnage a l'autre, et varie dans le meme personnage selon les moments de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie s'aiguise, puis la colere se gonfle, et voila que le dialogue ressemble a la lutte etincelante de deux serpents entrelaces. Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosites du discours sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les particularites journalieres d'une conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorite, etend la main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, c'etait tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les personnages du drame, vivant de la vie reelle comme tout le monde, doivent en rappeler a chaque instant les details et les habitudes. _Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots tres-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent au complet avec une singuliere vivacite dans les moindres circonstances. Il leur echappe souvent de dire: _Tel jour, a telle heure, en tel endroit_. L'amour dont une ame est pleine, et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprevues de tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune epoux de partir; mais Romeo veut que ce soit le rossignol qu'on entend, afin de rester encore. La douleur est superstitieuse; l'ame, en ses moments extremes, a de singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y rattacher a plaisir par les fils les plus delies et les plus fragiles. Desdemona, emue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, a _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son enfance une vieille esclave qu'avait sa mere. C'est ainsi que le lyrique meme, grace aux details naifs qui le retiennent et le fixent dans la realite, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement a l'effet dramatique. Le pittoresque epique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; mais sans se mettre expres a decrire, sans etaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie qui, jete comme au hasard, va nous donner la couleur des lieux et preciser d'avance le theatre ou se deploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au chateau de Macbeth; il en trouve le site agreable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des nids de martinets a chaque frise et a chaque creneau: preuve, dit-il, que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits pareils; les tragiques grecs en offriraient egalement. Racine n'en a jamais. Le style de Racine se presente, des l'abord, sous une teinte assez uniforme d'elegance et de poesie; rien ne s'y detache particulierement. Le procede en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage principal, au lieu de repandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-meme, et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde interieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de la une maniere generale d'exposition et de recit qui suppose toujours dans chaque heros ou chaque heroine un certain loisir pour s'examiner prealablement; de la encore tout un ordre d'images delicates, et un tendre coloris de demi-jour, emprunte a une savante metaphysique du coeur; mais peu ou point de realite, et aucun de ces details qui nous ramenent a l'aspect humain de cette vie. La poesie de Racine elude les details, les dedaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble impuissante a les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre autres, fort admire de Voltaire: Acomat explique a Osmin comment, malgre les defenses rigoureuses du serail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer: Peut-etre il te souvient qu'un recit peu fidele De la more d'Amurat fit courir la nouvelle. La sultane, a ce bruit feignant de s'effrayer, Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblerent; De l'heureux Bajazet les gardes se troublerent: Et les dons achevant d'ebranler leur devoir, Leurs captifs dans ce trouble oserent s'entrevoir. Au lieu d'une explication nette et circonstanciee de la rencontre, comme tout cela est touche avec precaution! comme le mot propre est habilement evince! _les esclaves tremblerent! les gardes se troublerent!_ Que d'efforts en pure perte! que d'elegances deplacees dans la bouche severe du grand-vizir!--Monime a voulu s'etrangler avec son bandeau, ou, comme dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacre diademe_; elle apostrophe ce diademe en vers enchanteurs que je me garderai bien de blamer. Je noterai seulement que, dans la colere et le mepris dont elle accable ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes generaux et avec d'exquises injures. Il resulte de cette perpetuelle necessite de noblesse et d'elegance que s'impose le poete, que lorsqu'il en vient a quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de relever et d'ennoblir, son vers inevitablement deroge, et peut alors sembler prosaique par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort s'est amuse a noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit entaches de prosaisme. Au reste, Racine a tellement pris garde a ce genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, il a su preter des paroles pompeuses ou fleuries a ses personnages les plus subalternes comme a ses heros les plus acheves. Il traite ses confidentes sur le meme pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a deja remarque que, dans Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage simple, non figure, conforme a sa condition d'esclave: "Pourquoi donc sortir de votre tente, o roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore releve la sentinelle qui veille sur les retranchements?" Et c'est Agamemnon qui dit: "Helas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; le silence regne sur l'Euripe." Dans Racine au contraire, Arcas prend les devants en poesie, et il est le premier a s'ecrier: Mais tout dort, et l'armee, et les vents, et Neptune. Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le desordre d'une nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, ecrire une lettre et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter a terre ses tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur qu'on peut regretter dans l'Iphigenie francaise cette vive peinture de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans l'interieur de la tente du heros, et de nommer certaines choses de la vie par leur nom[29]. [Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'etait pas fait faute, on le voit, de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'ecrivait pas de lettres au siege de Troie; il n'est jamais question d'ecriture dans Homere; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'a l'exactitude historique.] Le procede continu d'analyse dont Racine fait usage, l'elegance merveilleuse dont il revet ses pensees, l'allure un peu solennelle et arrondie de sa phrase, la melodie cadencee de ses vers, tout contribue a rendre son style tout a fait distinct de la plupart des styles franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernieres annees, en etait venu a donner a ses roles, surtout a ceux que lui fournissait Corneille, une simplicite d'action, une familiarite saisissante et sublime, l'aurait vainement essaye pour les heros de Racine; il eut meme ete coupable de briser la declamation soutenue de leur discours, et de ramener a la causerie ce beau vers un peu chante. Est-ce a dire pourtant que le caractere dramatique manque entierement a cette maniere de faire parler des personnages? Loin de notre pensee un tel blaspheme! Le style de Racine convient a ravir au genre de drame qu'il exprime, et nous offre un compose parfait des memes qualites heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; dans cet ideal complet de delicatesse et de grace, Monime, en verite, aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et choisie, d'un charme croissant, une confidence penetrante et pleine d'emotion, comme on se figure qu'en pouvait suggerer au poete le commerce paisible de cette societe ou une femme ecrivait _la Princesse de Cleves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mele a tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des tableaux de Rubens a ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de l'eclatante variete pittoresque du grand maitre flamand, on ne voit d'abord dans l'artiste francais qu'un ton assez uniforme, une teinte diffuse de pale et douce lumiere. Mais qu'on approche de plus pres et qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont eclore sous le regard; mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serre; on ne peut plus en detacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on vient a lui en quittant Moliere ou Shakspeare: il demande alors plus que jamais a etre regarde de tres-pres et longtemps; ainsi seulement on surprendra les secrets de sa maniere: ainsi, dans l'atmosphere du sentiment principal qui fait le fond de chaque tragedie, on verra se dessiner et se mouvoir les divers caracteres avec leurs traits personnels; ainsi, les differences d'accentuation, fugitives et tenues, deviendront saisissables, et preteront une sorte de verite relative au langage de chacun; on saura avec precision jusqu'a quel point Racine est dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas. Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a tellement atteint du premier coup le vrai style de la comedie, qu'on peut s'etonner qu'il s'en soit tenu a cet essai. Comment n'a-t-il pas devine, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, que l'emploi de ce style sincerement dramatique, qu'il venait de derober a Moliere, n'etait pas limite a la comedie; que la passion la plus serieuse pouvait s'en servir et l'elever jusqu'a elle? Comment ne s'est-il pas rappele que le style de Corneille, en bien des endroits pathetiques, ne differe pas essentiellement de celui de Moliere? il ne s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de reforme dramatique qui se poursuit maintenant sous nos yeux eut ete des lors accomplie.--C'est que, sans doute, dans la tragedie telle qu'il la concevait, Racine n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les Plaideurs_ ne furent jamais qu'une debauche de table, un accident de cabaret dans sa vie litteraire; c'est que d'invincibles prejuges s'opposent toujours a ces fusions si simples que combine a son aise la critique apres deux siecles. Du temps de Racine, Fenelon, son ami, son admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le genie, ecrivait de Moliere: "En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcees et les moins naturelles. Terence dit en quatre mots, avec la plus elegante simplicite, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de metaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est moins mal ecrit que les pieces qui sont en vers: il est vrai que la versification francoise l'a gene; il est vrai meme qu'il a mieux reussi pour les vers dans l'_Amphitryon_, ou il a pris la liberte de faire des vers irreguliers. Mais en general il me paroit, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions." Il faut se souvenir que l'auteur de cet etrange jugement avait la maniere d'ecrire la plus antipathique a Moliere qui se puisse imaginer. Il etait doux, fleuri, agreablement subtil, epris des antiques chimeres, doue des signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu trainante_, ne ressemblait pas mal a ces beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, a longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un baton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il enoncait a coup sur, dans cette lettre a l'Academie, l'opinion de plus d'un esprit delicat, de plus d'un academicien de son temps, et Racine lui-meme se serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de points la diction de Moliere. La sienne est scrupuleuse, irreprochable, et tout l'eloge qu'on a coutume de faire du style de Racine en general doit s'appliquer sans reserve a sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, _ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poesie_, comme lui disait Boileau; on peut voir la-dessus leur correspondance. En se tenant a un vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplie les combinaisons et les ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des traces legeres d'une langue anterieure a la sienne, et je trouve pour mon compte un charme infini a ces idiotismes trop peu nombreux qui lui ont valu d'etre souligne quelquefois par les critiques du dernier siecle. En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, ce me semble, a traiter Racine autrement que tous les vrais poetes de genie, a lui demander ce qu'il n'a pas, a ne pas le prendre pour ce qu'il est, a ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame lui-meme; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, modifiee par une education continuelle et par une multitude de circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant qu'aucun autre, et a force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, marque au coin d'une individualite distincte, et nous retrace presque partout le profil noble, tendre et melancolique de l'homme avec la date du temps. D'ou il resulte aussi que vouloir eriger ce style en _style-modele_, le professer a tout propos et en toute occurrence, y rapporter toutes les autres manieres comme a un type invariable, c'est bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le renfermer tout entier dans ses qualites de grammaire et de diction. Nous croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en declarant le style de Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une eternelle etude, mais impossible, mais inutile a imiter, et surtout d'une forme peu applicable au drame nouveau, precisement parce qu'il nous parait si bien approprie a un genre de tragedie qui n'est plus. Janvier 1830. SUR LA REPRISE DE BERENICE AU THEATRE-FRANCAIS. (Janvier 1844.) Il y avait quelque hardiesse a revenir de nos jours a _Berenice_, et cette hardiesse pourtant, a la bien prendre, etait de celles qui doivent reussir. On peut considerer meme que le moment present et propice etait tout trouve. Le gout a des flux et des reflux bizarres; ce sont des courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'epuiser. Apres Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de Stendhal, _Iphigenie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne tragedie et un peu tiede; il voulait dire qu'apres les grandes scenes et les emotions terribles de nos revolutions et de nos guerres, il y avait urgence d'introduire sur le theatre un peu plus de mouvement et d'interet present. Mais aujourd'hui, apres tant de bouleversements qui ont eu lieu sur la scene, et de telles tentatives aventureuses dont on parait un peu lasse, _Iphigenie_ redevient de mise, elle reprend a son tour toute sa vivacite et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un peu de langueur meme repose, rafraichit et fait l'effet plutot de ranimer. Apres les drames compliques qui ont mis en oeuvre tant de machines, l'extreme simplicite retrouve des chances de plaire; apres _la Tour de Nesle_ et _les Mysteres de Paris_ (je les range parmi les drames a machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de _Berenice_. Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre de Racine, _Berenice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous n'irons pas l'elever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre et la suite ou ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a particulierement etudie Racine, et qui s'y connait a fond en matiere dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragedies du grand poete: _Athalie_, _Iphigenie_, _Andromaque_, _Phedre_ et _Britannicus_. Je crois meme qu'a titre de piece achevee et accomplie, de tragedie parfaite offrant le groupe dans toute sa beaute, il mettait _Iphigenie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre de l'art sur notre theatre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Berenice_ ne saurait se citer aupres de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait meme pas le parallele avec les autres pieces relativement secondaires, telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grace bien particuliere, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son gout propre et son faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porte a un ideal superieur. _Berenice_, bien que commandee par Madame, me semble tout a fait dans le gout secret et selon la pente naturelle de Racine; c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout a la Champmesle, et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, apprenant que Racine s'etait engage a traiter ce sujet sur la demande de la duchesse d'Orleans, s'ecria: "Si je m'y etais trouve, je l'aurais bien empeche de donner sa parole." Mais on assure aussi que Racine aimait mieux cette piece que ses autres tragedies, qu'il avait pour elle cette predilection que Corneille portait a son _Attila_. Je n'admets qu'a demi la similitude, mais je crois volontiers a la predilection. Cela devait etre. _Berenice_, chez lui, c'est la veine secrete, la veine du milieu. On a quelquefois regrette que Racine n'eut pas fait d'elegies; mais qu'est-ce donc dans ses pieces que ces roles delicats, parfois un peu pales comme Aricie, bien souvent passionnes et enchanteurs, Atalide, Monime, et surtout Berenice? _Berenice_ peut etre dite une charmante et melodieuse faiblesse dans l'oeuvre de Racine, comme la Champmesle le fut dans sa vie. Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient l'oeuvre entiere d'une teinte trop particuliere et qui aurait sa monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter, qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi reprimer mainte fois. Dans l'ordre poetique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix de l'effort, de la lutte et de la constance; l'ideal habite les hauts sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir impose au talent; sous pretexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne a sa pente, et l'on n'atteint pas a l'oeuvre derniere dont on eut ete capable. Aux epoques tout a fait saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer, de se restreindre sur quelques points, de viser a s'elever et a s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siecle dont nous parlons, ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon que la conscience interieure que chaque talent porte naturellement en soi prenne ainsi forme au dehors et se represente a temps dans la personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen de l'oublier ni de l'eluder. Moliere, le grand comique, etait sujet a se repandre et a se distraire dans les delicieuses mais surabondantes bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. Despreaux, c'est-a-dire la conscience litteraire, eleva la voix, et l'on eut a son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut tirer de ses dizains et de ses contes ou il se complaisait si aisement, pour l'appliquer a ses fables et lui faire porter ses plus beaux fruits. Ainsi de Racine lui-meme qui, au sortir des douceurs premieres, s'elevait a Burrhus et aspirait a _Phedre_. Il retomba cette fois, il fit _Berenice_ sans Boileau, comme il s'etait cache, enfant, de ses maitres pour lire le roman d'Heliodore. Mais ce n'est la qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre a nu et de penetrer en ce point le plus recule du coeur. Une personne, un talent, ne sont pas bien connus a fond, tant qu'on n'a pas touche ce point-la. De meme qu'on dit qu'il faut passer tout un ete a Naples et un hiver a Saint-Petersbourg, de meme, quand on aborde Racine, il faut aller franchement jusqu'a _Berenice_. La piece se donna pour la premiere fois sur le theatre de l'hotel de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente representations, un succes de larmes, des brochures critiques pour et contre, des parodies bouffonnes au Theatre-Italien, enfin tout ce qui constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son origine, l'ordre de Madame, ce duel poetique et galant de Racine et de Corneille, la defaite de ce dernier. Mais independamment des circonstances particulieres qui favoriserent le premier succes, et sur lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaitre que Racine a su tirer d'un sujet si simple une piece d'un interet durable, puisque toutes les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontre un acteur et une actrice dignes de ces roles de Titus et de Berenice, le public a retrouve les applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux annees de Voltaire. En aout 1724, la reprise de _Berenice_ a la Comedie-Francaise fut extremement goutee. Mademoiselle Le Couvreur, Quinault l'aine et Quinault Du Fresne, jouaient les trois roles qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmesle, Floridor, et le mari de la Champmesle. Les memes acteurs redonnerent moins heureusement la piece en 1728. Mais surtout la tradition a conserve un vif souvenir du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le factionnaire meme, place sur la scene, laissa, dit-on, tomber son arme et pleura[30]. _Berenice_ reparut encore trois fois en decembre 1782 et janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siecle[31]. Avant la reprise actuelle, elle avait ete representee en dernier lieu le 7 et le 13 fevrier 1807, c'est-a-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle George jouait Berenice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La piece ne fut donnee alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait cesse, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: "Il est constant que _Berenice_ n'a point fait pleurer a cette representation, mais qu'elle a fait bailler; toutes les dissertations litteraires ne sauraient detruire un fait aussi notoire." Talma pourtant goutait ce role d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en disait, ainsi que de Nicomede, que c'etaient de ces roles a jouer deux fois par an, donnant a entendre par la que ce ton modere, et assez loin du haut tragique, detend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a reussi; on n'est pas tout a fait revenu aux larmes, mais on accorde de vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconte qu'il assista un jour a une representation de _Berenice_ avec d'Alembert, et que la piece leur fit a tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de cette agreable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; a la lecture, on n'y voit guere qu'une ravissante elegie; a la representation, quelques-unes des qualites dramatiques se retrouvent, et l'interet, sans aller jamais au comble, ne languit pas. [Note 30: Il y eut cinq representations coup sur coup dans la seconde quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conserves des recettes ne repondent pas tout a fait a cette haute renommee de succes. Il faut croire a ce succes pourtant, d'apres l'impression qui en est restee; La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Litterature_ ou il juge l'oeuvre, se plait a rappeler le nom de Gaussin comme inseparable de celui de Berenice.] [Note 31: _L'Annee litteraire_ (1783, tome I, page 137) constate un certain succes et en parle comme nous le ferions nous-meme, en l'opposant aux succes plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, quelques annees apres, un retour de _Berenice_ par mademoiselle Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.] [Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les roles etaient meme deja distribues entre mademoiselle Duchesnois, Talma et Lafon. Talma aurait joue Titus; mais les choses en resterent la. On ne concoit pas, en effet, que la representation eut ete possible sous l'Empire apres le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.] Erudits comme nous le sommes devenus et occupes de la couleur historique, il y a pour nous, dans la representation actuelle de _Berenice_, un interet d'etude et de souvenir. Voila donc une de ces pieces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV a son heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux allusions d'autrefois. Elles etaient nombreuses dans _Berenice_, elles s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir a croire les deviner encore. Voltaire, avec son tact rapide, a tres-bien indique la plus essentielle et la plus voisine de l'inspiration premiere. "Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine et Corneille fissent chacun une tragedie des adieux de Titus et de Berenice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un interet secret a voir cette victoire representee sur le theatre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV et du gout vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frere et de belle-soeur mirent un frein a leurs desirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une inclination secrete, toujours chere a l'un et a l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir developpes sur la scene autant pour sa consolation que pour son amusement." On sait en effet, par l'interessante histoire qu'a tracee d'elle madame de La Fayette, combien Madame et son royal beau-frere s'etaient aimes dans cette nuance aimable qui laisse la limite confuse et qui prete surtout au reve, a la poesie. L'adorable princesse qui put dire a son lit de mort a Monsieur: _Je ne vous ai jamais manque_, aimait pourtant a se jouer dans les mille trames gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et a s'enchanter du recit de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute, dut penetrer dans ses arriere-pensees; il est permis pourtant de croire que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les revelations posthumes etait beaucoup plus recouvert dans le moment meme, et qu'en acceptant le sujet d'une si belle main, le poete ne sut pas au juste combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, a lui, paraissent s'etre plutot reportees au souvenir deja eloigne de Marie de Mancini, laquelle, dix annees auparavant, avait pu dire au jeune roi a la veille de la rupture: _Ah! Sire, vous etes roi; vous pleurez! et je pars!_ Vous etes empereur, Seigneur, et vous pleurez! ............................................. ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez: Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez! Il y avait dans le rapport general des situations, dans une rupture egalement motivee sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majeste du rang, assez de points de ressemblance pour captiver a l'antique histoire une cour si spirituelle, si empressee, et avant tout idolatre de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer a la traverse. Lorsqu'en effet on representa, en novembre 1670, la piece desiree et inspiree par Madame, cette princesse si chere a tous n'existait plus depuis quelques mois; _Madame etait morte!_ Or qu'on veuille songer a tout ce qu'ajoutait son souvenir a l'oeuvre ou sa pensee etait entree pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris circulaient deja plus librement, trahis par la mort; ils s'echappaient comme en vagues eclairs sur cette trame si fine; son ame aimable y respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, a double fond. Tendresse, delicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce regne de La Valliere. C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les apprecier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de Schlegel, dans laquelle il compare la _Phedre_ de Racine et celle d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beaute de celle-ci, ce caractere chaste et sacre de l'Hippolyte, qu'il assimile avec grandeur au Meleagre et a l'Apollon antiques. Mais cette intelligence attentive, cette elevation penetrante qui s'applique si bien a demontrer, a reconstituer a nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grece, l'eloquent critique ne daigne pas en faire usage a notre egard, et il nous en laisse le soin sous pretexte d'incompetence, mais en realite comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphere. D'autres que lui, d'eminents et ingenieux critiques que chacun sait, ont a leur tour repris la tache et repare la breche avec honneur. Sans doute la tragedie francaise, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas exactement du meme ordre que l'antique; celle-ci egale la beaute et l'austerite de la statuaire; elle nous apparait debout apres des siecles, et a travers toutes les mutilations, dans une attitude unique, immortelle. Notre tragedie, a nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un _cran_ plus bas; elle s'attaque particulierement au coeur et a ses sentiments delicats et delies jusqu'au sein de la passion; elle s'encadre avec la societe, non plus avec le temple; elle vit a l'infini sur des luttes, sur des scrupules interieurs nes du christianisme ou de la chevalerie, et des longtemps elabores par une elite polie et galante. Mais la aussi se retrouvent la verite, l'elevation, un genre de beaute; seulement il s'agit presque d'un art different. Ce n'est plus au groupe de la statuaire antique et a cette premiere grandeur qu'on a affaire; ce sont plutot des tableaux finis qu'il s'agit, meme a distance, de voir dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquite non moins que M. de Schlegel, et par les parties egalement augustes, M. Quatremere de Quincy, a fait comprendre a merveille que les statues, les objets d'art de la Grece, ranges et classes dans nos musees, n'avaient ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voues avant tout a une destination publique et le plus souvent sacree, c'etait dans cet encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idee et les concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au meme effort equitable pour apprecier convenablement des oeuvres moins hautes sans doute, plus delicates souvent, sociales au plus haut degre, et qu'il suffit de reculer legerement dans un passe encore peu lointain, pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les graces? Si jamais piece reclama a bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est a coup sur _Berenice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien penible, et l'on n'a pas trop a se plaindre, apres tout, d'etre simplement oblige, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles annees d'un grand regne, des _nuits enflammees_ et des _festons_ ou les chiffres mysterieux s'entrelacaient. Quel moment en effet dans une societe que celui ou des sentiments si nobles, si delicats, disons meme si subtils, et qui courraient presque risque de nous echapper aujourd'hui, etaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils occupaient aussitot et passionnaient! _Berenice_ est de ces oeuvres qui honorent bien moins un poete qu'une epoque. Mme de La Fayette, qui etait de ce cercle, et au premier rang, a ecrit d'_Esther_, cette autre tragedie commandee bien plus tard, cette autre Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux a sa premiere soeur, que c'etait une _comedie de couvent_. J'accepte le mot sans defaveur, et je dirai a mon tour de _Berenice_ que c'est moins une tragedie qu'une comedie de coeur, une comedie-roman, contemporaine de _Zayde_, et qui allait donner le ton a _la Princesse de Cleves_: Dans l'exquise preface qu'il a mise a sa piece, Racine rapproche son heroine de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le poignard et le bucher. Mais Berenice ne me fait pas tout a fait l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent des l'abord, et malgre toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle palira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui. L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le desespoir de Didon. Berenice, qui est si peu Juive, est deja chretienne, c'est-a-dire resignee: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-etre quelque disciple des apotres qui lui indiquera le chemin de la Croix. Berenice entre en scene comme aurait fait La Valliere, si elle eut ose; elle entre le coeur tout plein de son amour, empressee de se derober a la foule des courtisans, ne pensant qu'a l'objet aime, n'aimant en lui que lui-meme. Elle a besoin d'en parler a quelqu'un, d'epancher sa reconnaissance, de repeter en cent facons dans ses discours ce nom adore de Titus en y mariant le sien. Pourtant, des qu'Antiochus s'est enhardi a parler pour son propre compte, elle sait l'arreter d'une parole vibrante et fiere: on sort du ton de l'elegie; la note tragique se fait sentir. Je ne sais a quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres, tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le soupir et la plainte de tous les coeurs bien touches: Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien! Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculte de soumission et de silence; on serait tente de sourire a l'entendre tout d'abord s'exhaler: ...Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encor me taire plus longtemps. Pourtant il echappe aux inconvenients de sa position par sa noblesse et sa delicatesse constante; tout _roi de Comagene_ qu'il est, il ne tombe jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane. J'entends remarquer qu'il remplit exactement le meme role que Ralph dans _Indiana_. Apres tout, en cette piece qu'on a appelee une elegie a trois personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de reverie et de tristesse, suffirait a sa gloire: Dans l'Orient desert quel devint mon ennui! Mais les allusions perpetuelles, au temps de la representation premiere, et tous les genres d'interet venaient aboutir a ce personnage imperial de Titus et converger a son front comme les rayons du diademe. C'est par lui et par sa lutte serieuse que le poete remettait son oeuvre sur le pied tragique, et pretendait corriger ce que le reste de la piece pouvait avoir de trop amollissant: "Ce n'est point une necessite, disait-il en repondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait du sang et des morts dans une tragedie: il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient heroiques, que les passions y soient excitees, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragedie." Geoffroy, qui cite ce passage dans son feuilleton sur _Berenice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il appelle les _voltairiens_ en tragedie, et qu'il represente comme alteres de sang et et de carnage dramatique. Helas! ce sont les voltairiens aujourd'hui (s'il en etait encore dans ce sens-la) qui se rangeraient du cote de Geoffroy et que nous aurions peine a en distinguer. Titus donc exprime en lui le caractere tragique, en ce sens qu'il soutient une lutte genereuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il a le haut sentiment de la dignite souveraine et de ce qu'on doit a ce rang de maitre des humains. Au fond il n'a jamais hesite, pas plus qu'un heros n'hesite en toute question de delicatesse supreme et d'honneur. On est dechire, on se detourne, on pleure, mais on marche toujours. Il est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus qu'Enee de qui il tient, n'est assez passionnement amoureux; que, s'il l'etait davantage, il cederait peut-etre. Mais non: Racine, revenant ici, dans le dernier acte, a l'inspiration superieure et majestueuse de la tragedie, a rendu energiquement cette stabilite heroique de l'ame a travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui demeure impossible: En quelque extremite que vous m'ayez reduit, Ma gloire inexorable a toute heure me suit; Sans cesse elle presente a mon ame etonnee L'empire incompatible avec notre hymenee, Me dit qu'apres l'eclat et les pas que j'ai faits, Je dois vous epouser encor moins que jamais. Oui, madame, et je dois moins encore vous dire Que je suis pret pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-meme rougiriez de ma lache conduite... Voila le langage d'une grande ame a celle qui peut l'entendre. Ainsi c'est l'amour meme, dans sa religieuse delicatesse, qui s'oppose au bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus serait plus interessant s'il sacrifiait l'empire a l'amour, et s'il allait vivre avec Berenice dans quelque coin du monde, apres avoir pris conge des Romains: _une chaumiere et son coeur!_ Geoffroy remarque avec raison que Titus serait siffle, s'il agissait ainsi au theatre, "et Rousseau, ajoute-t-il, merite de l'etre pour avoir consigne cette opinion dans un livre de philosophie." Tout se tient en morale: c'est pour n'avoir pas senti cette delicatesse particuliere, cette religion de dignite et d'honneur qui enchaine Titus, que Jean-Jacques a gate certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame de Warens, le mari de Therese, n'a pas resiste a nous retracer complaisamment des situations dignes d'oubli. Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Berenice_ pour qu'une action aussi simple puisse suffire a cinq actes, et qu'on ne s'apercoive du peu d'incidents qu'a la reflexion. Chaque acte est, a peu de chose pres, le meme qui recommence; un des amoureux, des qu'il est trop en peine, fait chercher l'autre: A-t-on vu de ma part le roi de Comagene? Quand un plus long discours haterait trop l'action, on s'arrete, on sort sans s'expliquer, dans un trouble involontaire: Quoi? me quitter sitot! et ne me dire rien! . . . . . . . . . . . . Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence? Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller la piece et en etablissent l'economie concordent parfaitement et se confondent avec les plus secrets ressorts de l'ame dans de pareilles situations. L'utilite ne se distingue pas de la verite meme. De loin il est difficile d'apercevoir dans _Berenice_ cette sorte d'architecture tragique qui fait que telle scene se dessine hautement et se detache au regard. La grande scene voulue au troisieme acte ne produit point ici de peripetie proprement dite, car nous savons tout des le second acte, et il n'eut tenu qu'a Berenice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux fois la piece, et, a ne consulter que mon souvenir, sans recourir au volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de l'autre par quelque scene bien tranchee. S'il fallait exprimer l'ordre de structure employe ici, je dirais que c'est simplement une longue galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revetu de peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe insensiblement de l'une a l'autre sans trop se rendre compte du chemin. Cette nature d'interet, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa preface que la veritable invention consiste a faire quelque chose de rien; ici ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les moindres mouvements et developpe les alternatives inepuisables. La lutte du coeur plutot que celle des faits, tel est en general le champ de la tragedie francaise en son beau moment, et voila pourquoi elle fait surtout l'eloge, a mon sens, du gout de la societe qui savait s'y plaire. L'idee de reprendre _Berenice_ devait venir du moment que mademoiselle Rachel etait la; et qu'a defaut de roles modernes, elle continuait a nous rendre tant de ces douces emotions d'une scene qui eleve et ennoblit. Si redonner de la nouveaute a Racine etait une conquete, il ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, apres avoir fait son entree dans ces grands roles qui sont comme les capitales de l'empire, il y avait a se loger encore plus au coeur: _Berenice_, quand il s'agit de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maitre. Mademoiselle Rachel a completement reussi. Les difficultes du role etaient reelles: Berenice est un personnage tendre; le plus racinien possible, le plus oppose aux heroines et aux _adorables furies_ de Corneille; c'est une elegie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout triomphe a l'aide d'une melodie perpetuelle et de cette musique; de ces _larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord ete trouvee pour elle par La Harpe lui-meme. Apres _Ariane_, apres _Phedre_, mademoiselle Rachel nous avait accoutumes a tout attendre, et a ne pas elever d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguee. Le monde tout d'abord ne s'y est pas mepris, et il l'a surtout adoptee a ce titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est nee telle. Ce caractere se retrouve a chaque instant dans ses roles; elle les choisit, elle les compose, elle les proportionne a son usage, a ses moyens physiques. Avec tous les dons qu'elle a recus, si sur quelque point il pouvait y avoir defaut, l'intelligence superieure intervient a temps et acheve. Ainsi a-t-elle fait pour Berenice. Un organe pur, encore vibrant et a la fois attendri, un naturel, une beaute continue de diction, une decence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce gout supreme et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nes pour le diademe, ce sont la les traits charmants sous lesquels Berenice nous est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de Titus, elle reste appuyee sur le bras du fauteuil, la tete comme abimee de douleur, puis lorsqu'a la fin elle se releve lentement, au debat des deux princes, et prend, elle aussi, sa resolution magnanime, la majeste tragique se retrouve alors, se declare autant qu'il sied et comme l'a entendu le poete; l'ideal de la situation est devant nous.--Beauvallet, on lui doit cette justice, a fort bien rendu le role de Titus; de son organe accentue, trop accentue, on le sait, il a du moins marque le coin essentiel du role, et maintenu le cote toujours present de la dignite imperiale. Quant a l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure, nous devons a mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi l'honneur d'avoir goute _Berenice_, et il ne tient qu'a nous, grace a elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poesie en 1844 qu'on ne l'etait en 1807. Nous en demandons bien pardon aux voltairiens de ce temps-la. 15 janvier 1844. Pour completer ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai dit plus tard dans une etude reprise a fond et developpee, au tome V de _Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de desaccord qu'on ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la maturite. JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgraces et survivait a ce qu'on a bien voulu appeler _son siecle_. Les grands ecrivains comme les grands generaux avaient presque tous disparu. On perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de preseance aux batards legitimes sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est precisement alors, si l'on en croit un bruit assez generalement repandu depuis une centaine d'annees, que commenca de briller un poete illustre, _notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Ne en 1669 ou 70 a Paris, d'un pere cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au moins il aurait certainement troque tres-volontiers contre un autre, Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une si basse condition. On ne sait trop comment se passerent ses premieres annees; il s'est bien garde d'en parler jamais, et il parait s'etre expressement interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'etait mal imiter Horace pour le debut. Rousseau se destinait pourtant a la poesie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et recut de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua aupres de grands seigneurs qui le protegerent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux, Chamillart, Tallard, et fut meme attache a ce dernier dans l'ambassade d'Angleterre. Il avait vu a Londres Saint-Evremond; a Paris, il etait des familiers du _Temple_, des habitues du cafe _Laurens_; il s'essayait au theatre par de froides comedies; il paraphrasait les psaumes que le marechal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la ville d'obscenes epigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses psaumes. Son existence litteraire, comme on voit, ne laissait pas de devenir considerable: il etait membre de l'Academie des Inscriptions; l'opinion le designait pour l'Academie francaise, comme heritier presomptif de Boileau. En un mot, tout annoncait a J.-B. Rousseau qu'il allait, durant quelques annees, tenir un des premiers rangs, le premier rang peut-etre!... dans les cercles litteraires, entre La Motte, Crebillon, La Fosse, Duche, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Academie des Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710. Mais, comme nous l'avons deja indique, et comme il le dit lui-meme avec une elegance parfaite, il s'etait _accoquine a la hantise_ du cafe Laurens; c'etait rue Dauphine, non loin du Theatre-Francais, qui de la rue Guenegaud avait passe dans celle des Fosses-Saint-Germain-des-Pres. Les etablissements de l'espece des _cafes_ ne dataient guere que de ces annees-la, et remplacaient avantageusement pour les auteurs et gens de lettres le cabaret, ou s'etaient encore enivres sans vergogne Chapelle et Boileau. Le cafe n'avait pas passe de mode, malgre la prediction de madame de Sevigne; bien au contraire, il devait exercer une assez grande influence sur le XVIIIe siecle, sur cette epoque si vive et si hardie, nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve artificielle, d'enthousiasme apres quatre heures du soir; j'en prends a temoin Voltaire et son amour du Moka. Ce cafe de la veuve _Laurens_ etait donc une espece de cafe _Procope_ du temps; on y politiquait; on y jugeait la piece nouvelle; on s'y recitait a l'oreille l'epigramme de Gacon sur _l'Athenais_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en reponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli et celle de Campra. Or, Rousseau, apres quelques essais lyriques peu goutes, avait donne en 1696, au Theatre-Francais, la comedie du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succes, et en 1700, _le Capricieux_, qui reussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrace aux habitues du cafe et les chansonna dans de grossiers couplets a rimes riches, ce qui le fit aussitot reconnaitre. On peut juger du scandale. Rousseau se _desaccoquina_ du cafe et desavoua les couplets dans le monde; mais on en parlait toujours; de temps a autre de nouveaux couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes; cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siecle. Enfin, en 1710, quelques derniers couplets, si infames qu'on doit les croire fabriques a dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble a l'indignation. Rousseau, non content de s'en laver, les imputa a Saurin; de la proces en diffamation et en calomnie, arret du Parlement en 1712, et bannissement de Rousseau a perpetuite hors du royaume. Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fut alors le noviciat des poetes, son education lyrique devait etre achevee. Il avait deja compose quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en composait aussi, n'avait pas peu contribue, sans doute, a determiner sa vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poete lyrique? Avec sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il pretendre a l'etre? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710? Un poete lyrique, c'est une ame a nu qui passe et chante au milieu du monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons ou elle est montee, cette ame peut rendre bien des especes de sons. Tantot, flottant entre un passe gigantesque et un eblouissant avenir, egaree comme une harpe sous la main de Dieu, l'ame du prophete exhalera les gemissements d'une epoque qui finit, d'une loi qui s'eteint, et saluera avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant d'Emmanuel; tantot, a des epoques moins hautes, mais belles encore et plus purement humaines, quand les rois sont heros ou fils de heros, quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours qu'une meme chose, et que le plus adroit a la lutte, le plus rapide a la course, est aussi le plus pieux, le plus sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, veritable pretre comme le statuaire, decernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race genereuse; il parlera des aieux et des fondateurs de villes, et reclamera les couronnes, les coupes ciselees et les trepieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et a la cour des tyrans, chantera les delices gracieuses de la vie et les pensees tristes qui viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et a toutes les epoques de trouble et de renouvellement, quiconque, temoin des orages politiques, en saisira par quelque cote le sens profond, la loi sublime, et repondra a chaque accident aveugle par un echo intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours de revolution et d'ebranlement, se recueillera en lui-meme et s'y fera un monde a part, un monde poetique de sentiments et d'idees, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste ou serein, de consolation ou de desespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-la encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se souvient l'humanite et dont elle adore les noms. Nous voila bien loin de Jean-Baptiste; il n'a rien ete de tout cela. Fils honteux de son pere, sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscene en propos, de vie equivoque, ballotte des cafes aux antichambres, il eut ete bon peut-etre a donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de sensibilite, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et Chaulieu l'a felicite agreablement, d'avoir refuse une place dans les Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous semble moins tenir a des principes d'honorable independance, qu'au gout qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots litteraires. Sans dire positivement qu'il fut un malhonnete homme, sans trancher ici la question restee indecise des derniers couplets, on peut affirmer que ce fut un coeur bas, un caractere louche, tracassier, ne pour la domesticite des grands seigneurs; avec cela, nul genie, peu d'esprit, tout en metier. Quand il eut quitte la France en 1712, et durant les trente annees _dignes de pitie_ qui succederent aux trente annees _dignes d'envie_, Rousseau, successivement protege du comte du Luc, du prince Eugene, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-meme pour meriter ces faveurs dont il vivait et retablir sa reputation compromise. Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand etalage de principes religieux, moraux, et un caractere anti-philosophique tres-prononce. En supposant cette conversion sincere, on s'etonne que Rousseau n'ait pas plus tire parti pour sa poesie de cette nature de sentiments; c'etait peut-etre en effet la seule corde lyrique qui fut capable de vibrer en ces temps-la. Les evenements exterieurs degoutaient par leur petitesse et leur pauvrete; la guerre se faisait miserablement et meme sans l'eclat des desastres; les querelles religieuses etaient sottes, criardes, sans eloquence, quoique persecutrices; les moeurs, infames et platement hideuses: c'etait une societe et un trone sourdement en proie aux vers et a la pourriture. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que l'ordre ancien deperissait, que la religion etait en peril, et qu'on se precipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voila ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les debris du dernier regne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire d'hypothese gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siecle ne comporte, on concoit, ce me semble, dans cette atmosphere de souvenirs et d'affections, une ame tendre, chaste, austere, effrayee de la contagion croissante et du debordement philosophique, fidele au culte de la monarchie de Louis XIV, assez eclairee pour degager la religion du jansenisme, et cette ame, alarmee, avant l'orage, de pressentiments douloureux, et gemissant avec une douceur triste; quelque chose en un mot comme Louis Racine, d'aussi honnete, et de plus fort en talent et en lumieres. Rousseau manqua a cette mission, dont il n'etait pas digne. Il avait recu comme une lettre morte les traditions du regne qui finissait; il s'y attacha obstinement; ses antipathies litteraires et sa jalousie contre les talents rivaux l'y repousserent chaque jour de plus en plus; il tint pour le dernier siecle, parce que le _petit Arouet_ etait du nouveau. Dans les poesies a la mode, il etait bien plus choque des mauvaises rimes que du mauvais gout et des mauvais principes. De la sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passe non plus que du present; son esprit etait le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il ne reflechit rien; sans originalite, sans vue intime ou meme finement superficielle, sans vivacite de souvenirs, aussi loin des choeurs d'_Esther_ que des vers dates de Philisbourg, tenant tout juste au siecle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de tous les hommes a la moins lyrique de toutes les epoques. Avec un auteur aussi peu naif que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant l'examen des oeuvres, quelles furent les idees d'apres lesquelles il se dirigea, et de constater sa critique et sa poetique. Deux mots suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des devots empresses de feu Despreaux, espece de courtier litteraire, qui caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et faire collection de leurs lettres, s'etait lourdement avise, en ecrivant a Rousseau, de lui signaler, comme une decouverte, dans l'_Ode a la Fortune_, un passage qui semblait imite de Lucrece. La-dessus Rousseau lui repondit: "Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarque, que j'ai eu en vue le passage de Lucrece, _quo magis in dubiis_, etc., dans la strophe que vous me citez de mon _Ode a la Fortune_; et je vous avoue, puisque vous approuvez la maniere dont je me suis approprie la pensee de cet ancien, que je m'en sais meilleur gre que si j'en etois l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poete, et non la pensee, qui appartient au philosophe et a l'orateur, comme a lui." L'aveu est formel; on concoit maintenant que Saurin ait dit qu'il ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les jugements et les lectures de Rousseau repondaient a une aussi forte poetique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire Regnier, mais il le range apres Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a manque que le bonheur de naitre sous le regne de Louis le Grand_. Il appelle Gresset un _genie superieur_, et ne le chicane que sur ses rimes: Des Fontaines se croit oblige de l'avertir que c'est aller un peu trop loin. Il ne voit rien _de plus eleve ni de plus rempli de fureur et de sublime_ que les vers de Duche, ce qui ne l'empeche pas d'ecrire a propos de M. de Monchesnay: "Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_) presentement (1716), qui sache faire des vers marques au bon coin." Au meme moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin du plus bas etage: "L'auteur, ecrit-il, ne pouvoit mieux faire que s'associer avec des danseurs de corde: son genie est dans sa veritable sphere." Refugie a Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbe d'Olivet de lui envoyer un paquet de tragedies; en voici la liste: elle serait plus complete et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas: _Venceslas_, de Rotrou; _Cleopatre_, de La Chapelle; _Geta_, de Pechantre; _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron; _Polyxene_, _Manlius_, _Thesee_, de La Fosse; _Absalon_, de Duche. Je me suis trompe en disant que Rousseau ne s'inquietait jamais de l'idee; il a fait une ode _sur les Divinites poetiques_, dans laquelle est expose en style barbare un systeme d'allegorisation qui ne va a rien moins qu'a mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le plus plaisant, c'est que pour cette demonstration _esthetique_, comme on dirait aujourd'hui, il s'est imagine de recourir a l'ombre d'Alcee: Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcee Qui me la decouvre a l'instant, Et qui deja, d'un oeil content, Devoile a ma vue empressee Ces deites d'adoption, Synonymes de la pensee, Symboles de l'abstraction. Alcee se met donc a chanter en ces termes: Des societes temporelles Le premier lien est la voix, Qu'en divers sons l'homme, a son choix, Modifie et flechit pour elles; Signes communs et naturels, Ou les ames incorporelles Se tracent aux sens corporels. Rousseau avait probablement attrape ces lambeaux de metaphysique, sinon dans le commerce d'Alcee, du moins dans les livres ou les conversations de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on ne croirait. Ses odes en sont chamarrees; et ses _allegories_, qu'il estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en oeuvre et le resultat direct du systeme. Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de Jean-Baptiste: nous laisserons de cote son theatre, et puisque nous avons nomme ses _allegories_, nous les frapperons tout d'abord. Le fantastique au XVIIIe siecle, en France, avait degenere dans tous les arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il etait au Moyen-Age et a la Renaissance, il etait devenu froid, lourd et superficiel; on le tourmentait comme une enigme, parce qu'on ne l'entendait plus a demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre chose qu'une folle reminiscence, une charmante etourderie, un caprice etincelant, quelquefois un effroyable eclair sur un front serein; c'est un jeu a la surface dont l'invisible ressort git au plus profond de l'ame de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette ame se ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calcule et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on eclate, qu'on grimace, qu'on fasse la folle a tout propos, et voila la Muse devenue une femme a la mode, sotte, minaudiere, insupportable; c'est a peu pres ce qui arriva de l'art au XVIIIe siecle. Le fantastique surtout, cette portion la plus delicate et la plus insaisissable, y fut meconnu et defigure. On eut les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux indiscrets_, les metamorphoses de _la Pucelle_, _l'Ecumoir_, _le Sopha_, et ces contes de Voisenon ou des hommes et des femmes sont changes en anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu la grace frivole d'Hamilton; mais on n'etait pas moins eloigne alors de l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut rendre encore cette justice a J.-B. Rousseau, qu'a la moins fantastique de toutes les epoques, il a ete le moins fantastique de tous les hommes. Ses allegories sont jugees tout d'une voix: baroques, metaphysiques, sophistiquees, seches, inextricables, nul defaut n'y manque. Nous renvoyons a _Torticolis_, a _la Grotte de Merlin_, au _Masque de Laverne_, a _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est d'un langage marotique herisse de grec, et qu'on croirait forge a l'enclume de Chapelain; on ne sait pas ou les prendre, et j'en dirais volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot d'epines_. Mais les odes, mais les cantates, voila les vrais titres, les titres immortels de Rousseau a la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes sont, ou sacrees, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la Bible, quand on a compare au texte des prophetes les paraphrases de Jean-Baptiste, on s'etonne peu qu'en taillant dans ce sublime eternel, il en ait quelquefois detache en lambeaux du grave et du noble; et l'on admire bien plutot qu'il ait si souvent affaibli, meconnu, remplace les beautes supremes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus renommee de ses imitations, celle du Cantique d'Ezechias, qu'y voit-on? Ici, la critique de detail est indispensable, et j'en demande pardon au lecteur. Rousseau dit: J'ai vu mes tristes journees Decliner vers leur penchant; Au midi de mes annees Je touchois a mon couchant. La Mort deployant ses ailes Couvroit d'ombres eternelles La clarte dont je jouis, Et dans cette nuit funeste Je cherchois en vain le reste De mes jours evanouis. Grand Dieu, votre main reclame Les dons que j'en ai recus; Elle vient couper la trame Des jours qu'elle m'a tissus: Mon dernier soleil se leve, Et votre souffle m'enleve De la terre des vivants, Comme la feuille sechee, Qui, de sa tige arrachee, Devient le jouet des vents. Les quatre premiers vers de la premiere strophe sont bien, et les six derniers passables grace a l'harmonie, quoiqu'un peu vides et charges de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaie: "Helas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans le sejour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec moi la terre!" Ne plus voir les autres hommes, ses freres en douleurs, voila ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible et commune, excepte les trois vers du milieu; a la place de cette _trame_ usee qu'on voit partout, il y a dans le texte: "Le tissu de ma vie a ete tranche comme la trame du tisserand." Qu'est devenu ce tisserand auquel est compare le Seigneur? Au lieu de la _feuille sechee_, le texte donne: "Mon pelerinage est fini; il a ete emporte comme la tente du pasteur." Qu'est devenue cette tente du desert, disparue du soir au matin, et si pareille a la vie? Et plus loin: Comme un lion plein de rage Le mal a brise mes os; Le tombeau m'ouvre un passage Dans ses lugubres cachots. Victime foible et tremblante, A cette image sanglante Je soupire nuit et jour, Et, dans ma crainte mortelle, Je suis comme l'hirondelle Sous la griffe du vautour. Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans le texte: "Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je gemissais comme la colombe." On voit que Rousseau a precisement laisse de cote ce qu'il y a de plus neuf et de plus marque dans l'original. Et pourtant il aurait du, ce semble, comprendre la force de ce cantique si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-etre coupable, que Dieu avait frappe a son midi, et qui avait besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre temps, aupres de nous, un grand poete s'est inspire aussi du Cantique d'Ezechias; lui aussi il a demande grace sous la verge de Dieu, et s'est ecrie en gemissant: Tous les jours sont a toi: que t'importe leur nombre? Tu dis: le temps se hate, ou revient sur ses pas. Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas? Voila comment on egale les prophetes sans les paraphraser; qu'on relise la quatorzieme des _secondes Meditations_; qu'on relise en meme temps dans les _premieres_ le dithyrambe intitule _Poesie sacree_, et qu'on le compare avec l'_Epode_ du premier livre de Jean-Baptiste. L'ode politique n'a aucun caractere dans Rousseau: il en partage la faute avec les evenements et les hommes qu'il celebre. La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la bataille meme de Peterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la posterite. Le poete a beau se demener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au delire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, a la mort du prince de Conti, s'ecrier dans le pindarisme de ses regrets: Peuples, dont la douleur aux larmes obstinee, De ce prince cheri deplore le trepas, Approchez, et voyez quelle est la destinee Des grandeurs d'ici-bas. [Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chretiens au sujet de cet armement, un echo retentissant et harmonieux des Croisades: ..................................... Et des vents du midi la devorante haleine N'a consume qu'a peine Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon. ] De nos jours, si feconds en grands evenements et en grands hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts de princes et de rois ont ete d'eclatantes lecons, de merveilleux complements de fortune, des chutes ou des resurrections d'antiques dynasties, de magnifiques symboles des destinees sociales. De telles choses ont suscite le poete qui les devait celebrer; l'ode politique a ete veritablement fondee en France; _les Funerailles de Louis XVIII_ en sont le chef-d'oeuvre. Rousseau ne s'est pas contente de mettre du pindarisme exterieur et de l'enthousiasme a froid dans ses odes politiques, pour tacher d'en rechauffer les sujets: il a porte ces habitudes d'ecolier jusque dans les pieces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touche; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, rien de mieux; c'etait matiere a des vers sentis et touchants; mais Rousseau aime bien mieux deterrer dans Pindare une ode a Hieron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Pherenicus, n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. La les digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et a leur place. Rousseau calque le dessein de la piece et tache d'en reproduire le mouvement. Des le debut, il voudrait nous faire croire qu'il est en lutte avec le genie comme avec Protee; mais tout cet attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de _souffle invincible_, de _tete echevelee_, de _sainte manie_, d'_assaut victorieux_, de _joug imperieux_, ne trompe pas le lecteur, et le soi-disant inspire ressemble trop a ces faux braves qui, apres s'etre frotte le visage et ebouriffe la perruque, se pretendent echappes avec honneur d'une rencontre perilleuse. Puis vient la comparaison avec Orphee et la priere aux trois soeurs filandieres pour le comte du Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, d'ordinaire peu favorable a Jean-Baptiste, mais attendri cette fois comme Pluton, a jugees tout a fait _dignes d'Orphee_. Par malheur, ce qui glace aussitot, c'est que le moderne Orphee nous raconte que ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybele La terre ne fit naitre un plus parfait modele Entre les dieux mortels que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poete avec l'abeille, vers la fin de la piece, est empruntee et affaiblie d'Horace. Quant a l'harmonie tant vantee de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du metre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas invente, et dont il ne tire jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient aux strophes de Malherbe; il n'a pas le genie de construction rythmique. S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux depens du sens et de la precision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive aux vrais poetes; mais elle l'induit en depense d'epithetes et de periphrases. Felicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et quelques autres, proteste contre les deplorables violations de forme prechees par La Motte et autorisees par Voltaire[34]. [Note 34: La plus belle ode que l'on doive a J.-B. Rousseau est peut-etre encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure piece lyrique du genre en est l'epitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre a verifier ce propos du malin: _Faute d'idee, il allait faire une ode!_] Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine reputation; celle de _Circe_, en particulier, passe pour un beau morceau de poesie musicale. Elle nous parait, a nous, exactement comparable pour l'harmonie a un choeur mediocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle science meme dans ces petits vers si celebres, et ou fourmillent les banalites de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_, _fureur_ et _horreur_. Le caractere de la magicienne est aussi celui d'une _Circe_ ou d'une _Medee_ d'opera; elle ne ressemble pas meme a Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frenesies dont Quinault a donne recette. Jean-Baptiste avait probablement oublie de relire le dixieme livre de l'_Odyssee_, ou meme, s'il l'avait relu, il y aurait saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des epoques et des poesies, et s'il melait sans scrupule Orphee et Protee avec le comte de Luc, Flore et Ceres avec le comte de Zinzindorf, il n'hesitait pas non plus a madrigaliser l'antiquite, et a marier Danchet et Homere. Depuis qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'Andre Chenier, on comprend ce que pourrait etre une _Circe_, et il n'est plus permis de citer celle de Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur. Pour ecrire avec genie, il faut penser avec genie; pour bien ecrire, il suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de gout. Boileau en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange a chaque instant les idees et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont artistement recus et disposes sur un fond commun qui lui est propre: son style a une couleur, une texture; Boileau est bon ecrivain en vers. Le style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas une seule et meme trame. Cette strophe commence avec eclat, puis finit en detonnant; cette metaphore qui promettait avorte; cette image est brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent plaque sur de l'etain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent tantot a Platon, tantot a Pindare, tantot meme a Boileau et a Racine: Rousseau s'en est empare comme un rhetoricien fait d'une bonne expression qu'il place a toute force dans le prochain discours. Ce qui est bien de lui, c'est le prosaique, le commun, la declamation a vide, ou encore le mauvais gout, comme les _livrees de Vertumne_ et les _haleines qui fondent l'ecorce des eaux_. A vrai dire, le style de Rousseau n'existe pas. Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincere; nous la preciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un manuscrit contenant le _Cantique d'Ezechias_, l'_Ode au comte du Luc_ et la _Cantate de Circe_, ou l'equivalent, apres avoir jete un coup d'oeil sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins on penserait a part soi: "Ce jeune homme n'est pas denue d'habitude pour les vers; il a deja du en bruler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie de detail, mais sa strophe est pesante et son vers symetrique. Son style a de la gravite, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de consistance, nulle originalite; il y a de beaux traits, mais ils sont pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idees et qu'il se traine pour en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car, le genie n'y etant pas, il ne fera passablement qu'a force d'etude." Et la-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en espererait rien. Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguise une trentaine d'epigrammes en style marotique, assez obscenes et laborieusement naives; c'est a peu pres ce qui reste aussi de Mellin de Saint-Gelais[35]. [Note 35: "... Mellin de Saint-Gelais dont les poesies sont fastidieuses a la mort, a dix ou douze epigrammes pres, qui sont veritablement excellentes." (Lettre de Rousseau a Brossette, du 25 janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apotre quand il dit (29 janvier 1716): "Il y a des choses dont les libertins meme un peu raisonnables ne sauroient rire, et la liberte de l'epigramme doit avoir des bornes. Marot et Saint-Gelais ne les ont point passees... S'ils ont badine aux depens des religieux, ils n'ont point ri aux depens de la religion." (Voir, si l'on veut s'edifier la-dessus, mon _Tableau de la Poesie francaise au XVIe siecle_, 1843, page 37.)] Mele toute sa vie aux querelles litteraires, salue, comme Crebillon, du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa reputation a mesure que la gloire de son rival s'etait affermie et que les principes philosophiques avaient triomphe; il avait ete meme assez severement apprecie par la Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siecle d'ardents et genereux athletes ont rouvert l'arene lyrique et l'ont remplie de luttes encore inouies, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes les epoques, a ramene Rousseau en avant sur la scene litteraire, comme adversaire de nos jeunes contemporains: on a redore sa vieille gloire et recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fut reconcilie avec lui, et l'eut appele _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne, quoique eternelle, qui a provoque dans cet article notre severite franche et sans reserve. Si nous avions trouve le nom de Jean-Baptiste sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions garde d'y porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent desarme tout d'abord, et nous l'eussions laisse sans trouble a son rang, non loin de Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien. Juin 1829. Cet article, dont le ton n'est pas celui des precedents ni des suivants, et dont l'auteur aujourd'hui desavoue entierement l'amertume blessante, a ete reproduit ici comme pamphlet propre a donner idee du paroxysme litteraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond de notre jugement sur les odes, qui n'est guere apres tout que celui qu'a porte Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpasse Horace et Pindare dans ses odes: s'il les a surpasses, j'en conclus que l'ode est un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y reflechissant, de ne pas prendre en consideration ces trente dernieres annees de sa vie, ou Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et une honorable fermete a ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grace, sans jugement et rehabilitation. Quels qu'aient ete sa conduite secrete, ses nouveaux tracas a l'etranger, sa brouille avec le prince Eugene, etc., etc., il demeura digne a l'article du bannissement. Sa correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils, Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties qui recommandent son gout et qui tendent a relever son caractere. Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant ecrits depuis cette date fatale) semblent meme s'inspirer du sentiment energique qu'il a de sa propre innocence: "_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger l'innocent_, etc.," et plusieurs semblables endroits. Il est facheux que, non content de protester pour lui, il ait persiste a incriminer les autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Eloge de Rollin_ par de Boze). A le juger impartialement, on concoit que l'abbe d'Olivet et d'autres contemporains de merite, sous l'influence et l'illusion de l'amitie, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On doit desirer (sans toutefois en etre bien certain) qu'ils aient plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pieces curieuses sur Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, meme chez les plus competents! la premiere fois que j'eus l'honneur d'etre presente a M. de Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la premiere fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en felicita. LE BRUN Vers l'epoque ou J.-B. Rousseau banni adressait a ses protecteurs des odes composees au jour le jour, sans unite d'inspiration, et que n'animait ni l'esprit du siecle nouveau ni celui du siecle passe, en 1729, a l'hotel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un poete qui devait bientot consacrer aux idees d'avenir, a la philosophie, a la liberte, a la nature, une lyre incomplete, mais neuve et sonore, et que le temps ne brisera pas. C'est une remarque a faire qu'aux approches des grandes crises politiques et au milieu des societes en dissolution, sont souvent jetees d'avance, et comme par une ebauche anticipee, quelques ames douees vivement des trois ou quatre idees qui ne tarderont pas a se degager et qui prevaudront dans l'ordre nouveau. Mais en meme temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idees precoces restent fixes, abstraites, isolees, declamatoires. Si c'est dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, seche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes auront grand mepris de leur siecle, de sa mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais gout. Ils aspireront a quelque chose de mieux, au simple, au grand, au vrai, et se dessecheront et s'aigriront a l'attendre; ils voudront le tirer d'eux-memes; ils le demanderont a l'avenir, au passe, et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, les temps s'accompliront, la societe murira, et lorsque eclatera la crise, elle les trouvera deja vieux, uses, presque en cendres; elle en tirera des etincelles, et achevera de les devorer. Ils auront ete malheureux, acres, moroses, peut-etre violents et coupables. Il faudra les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et de la leur. Ce sont des especes de victimes publiques, des Promethees dont le foie est ronge par une fatalite intestine; tout l'enfantement de la societe retentit en eux, et les dechire; ils souffrent et meurent du mal dont l'humanite, qui ne meurt pas, guerit, et dont elle sort regeneree. Tels furent, ce me semble, au dernier siecle, Alfieri en Italie, et Le Brun en France. Ne dans un rang inferieur, sans fortune et a la charge d'un grand seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux necessites de sa condition. Il merita vite la faveur du prince de Conti par des eloges entremeles de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secretaire des commandements et poete lyrique, il releva le mieux qu'il put la dependance de sa vie par l'audace de sa pensee, et il s'habitua de bonne heure a garder pour l'ode, ou meme pour l'epigramme, cette verdeur franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, plus tard, bien qu'il conservat au fond l'independance interieure qu'il avait annoncee des ses premieres annees, on le voit toujours au service de quelqu'un. Ses habitudes de domesticite trouvent moyen de se concilier avec sa nature energique. Au prince de Conti succedent le comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce qu'il a ete tout d'abord, meprisant les bassesses du temps, vivant d'avenir, _effrene de gloire_, plein de sa mission de poete, croyant en son genie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant d'une ode contre son coeur par une epigramme sanglante. Sa vie litteraire presente aussi la meme continuite de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais endroits. Eleve de Louis Racine, qui lui avait legue le culte du grand siecle et celui de l'antiquite, nourri dans l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, il etait simple que Le Brun s'accommodat peu des moeurs et des gouts frivoles qui l'environnaient; qu'il se separat de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits a la mode; qu'il enveloppat dans une egale aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhiere et Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, force de vivre des bienfaits d'un prince, il se passat du moins d'un patron litteraire. Certes il y avait, pour un poete comme Le Brun, un beau role a remplir au XVIIIe siecle. Lui-meme en a compris toute la noblesse; il y a constamment vise, et en a plus d'une fois dessine les principaux traits. C'eut ete d'abord de vivre a part, loin des coteries et des salons patentes, dans le silence du cabinet ou des champs; de travailler la, peu soucieux des succes du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une posterite indefinie; c'eut ete d'ignorer les tracasseries et les petites guerres jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, d'admirer sincerement, et a leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques et Voltaire, sans epouser leurs arriere-pensees ni les antipathies de leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il vint, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et s'appelassent-ils Clement, Marmontel ou Palissot. Voila ce que concevait Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de negliger simplement les salons litteraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberte a son genie et a sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et en masse. Il se delectait a la satire, et decochait ses traits a Gilbert ou a Beaumarchais aussi volontiers qu'a La Harpe lui-meme. Une fois, par sa _Wasprie_, il compromit etrangement sa chastete lyrique, en se prenant au collet avec Freron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent ni sans dignite ni sans courage. La noble facon dont il adressa mademoiselle Corneille a Voltaire, la respectueuse independance qu'il maintint en face de ce monarque du siecle, le soin qu'il mit toujours a se distinguer de ses plats courtisans, l'amitie pour Buffon, qu'il professait devant lui, ce sont la des traits qui honorent une vie d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences a part: celle de Buffon dut le seduire, et c'etait encore un ideal qu'il eut probablement aime a realiser pour lui-meme. Peut-etre, si la fortune lui eut permis d'y arriver, s'il eut pu se fonder ainsi, loin d'un monde ou il se sentait deplace, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allees, pour y declamer en paix et y raturer a loisir son poeme de _la Nature_; si rien autour de lui n'avait froisse son ame hautaine et irritable, peut-etre toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties coleriques d'amour-propre eussent-elles completement disparu: l'on n'eut pu lui reprocher, comme a Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive plenitude de lui-meme. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la gene et les chagrins domestiques. Son proces avec sa femme que le prince de Conti lui avait seduite[36], la banqueroute du prince de Guemene, puis la Revolution, tout s'opposa a ce qu'il consolidat jamais son existence. Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grace aux bienfaits du Gouvernement[37], il s'etait loge dans les combles du Palais-Royal, pour y trouver le calme necessaire a la correction de ses odes; c'etait la sa tour de Montbar. Une servante megere, qu'il avait epousee, lui en faisait souvent une prison. A une telle ame, dans une pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur. [Note 36: On alla jusqu'a dire qu'il l'avait vendue au prince, et, chose facheuse pour le caractere de Le Brun, plusieurs ont pu le croire.--Voir son elegie infamante a _Nemesis_, ou il trouve moyen de fletrir d'un seul coup sa _mere_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle elegie est unique dans son genre.] [Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits a son talent sans doute, a sa renommee lyrique, mais par malheur aussi a sa mechancete satirique que le pouvoir achetait de sa servilite. On cite une epigramme contre Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandee a Le Brun et payee d'une pension.] Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque partout incomplet. Quelques hautes pensees, qui n'ont jamais quitte le poete depuis son enfance jusqu'a sa mort, dominent toutes ses belles odes, s'y reproduisent sans cesse, et, a travers la diversite des circonstances ou il les composa, leur impriment un caractere marquant d'unite. Patriotisme, adoration de la nature, liberte republicaine, royaute du genie, telles sont les sources fecondes et retentissantes auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s'est penetre du role de Tyrtee, et il gourmande deja nos defaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme plus tard il celebrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo. Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythere et d'Amathonte, dont il s'est tant moque, mais dont il aurait du se garder davantage, il se refugie au sein de la nature, comme en un temple majestueux ou il respire et se deploie plus a l'aise; il la voit peu et sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraiches dont elle se peint autour de lui; il prefere la contempler face a face dans ses soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses cometes echevelees, et plonge avec Buffon a travers les deserts des temps. Quant a la liberte, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de l'hotel de Conti, sous Louis XV, il s'ecrie avec une douleur de citoyen: Les Antenors vendent l'empire, Thais l'achete d'un sourire; L'or paie, absout les attentats. Partout, a la cour, a l'armee, Regne un dedain de renommee Qui fait la chute des Etats; soit qu'il prelude a ses hymnes republicains dans les soirees du ministere Calonne; soit meme qu'en des temps horribles, auxquels ses chants furent trop meles[38], et dont il n'eut pas le courage de se separer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont le debut, imite d'un psaume, ressemble a quelque chanson de Beranger: Prends les ailes de la colombe, Prends, disais-je a mon ame, et fuis dans les deserts[39]. [Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on y lit: Oh! que Vienne aux Francais fit un present funeste! Toi qui de la Discorde allumas le flambeau, Reine que nous donna la colere celeste, Que la foudre n'a-t-elle embrase ton berceau! Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive. Le jour ou le roi lui avait accorde une pension, il avait pourtant fait un quatrain de remerciment qui finissait ainsi: Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur, Coulez pour la reconnaissance! Une strophe de lui preluda a la violation des tombes de Saint-Denis et sembla directement la provoquer. Purgeons le sol des patriotes, Par les rois encore infecte: La terre de la liberte Rejette les os des despotes. De ces monstres divinises _Que tous les cercueils soient brises!_ Que leur memoire soit fletrie! Et qu'avec leurs manes errants Sortent du sein de la patrie _Les cadavres de ces tyrans!_ Tandis que Le Brun ecrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait chantes Andre Chenier, etaient tous deux apostats de cette amitie sainte.] [Note 39: De religion a proprement parler, et de rien qui y ressemble, Le Brun en avait meme moins qu'il ne convenait a son temps. Il etait la-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une edition de La Fontaine annotee par lui, a propos du poeme de la _Captivite de saint Malc_: "Ce petit poeme, _quoique le sujet en soit pieux_, est rempli d'interet, de vers heureux et de beautes neuves."] Enfin, toutes les fois qu'il veut decrire l'enthousiasme lyrique et marquer les traits du vrai genie, Le Brun abonde en images eblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se fut adresse a Voltaire, il n'eut pas, certes, plus dignement parle que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poete a conscience de lui-meme, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle securite sincere, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice des ages: Ceux dont le present est l'idole Ne laissent point de souvenir; Dans un succes vain et frivole Ils ont use leur avenir. Amants des roses passageres, Ils ont les graces mensongeres Et le sort des rapides fleurs. Leur plus long regne est d'une aurore; Mais le temps rajeunit encore L'antique laurier des neuf Soeurs. Apres cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis d'insister sur ses defauts. Le principal, le plus grave selon nous, celui qui gate jusqu'a ses plus belles pages, est un defaut tout systematique et calcule. Il avait beaucoup medite sur la langue poetique, et pensait qu'elle devait etre radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison, et le procede si vante de Voltaire, d'ecrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont bons, ne mene qu'a faire des vers prosaiques, comme le sont, au reste, trop souvent ceux de Voltaire. Mais, a force de mediter sur les prerogatives de la poesie, Le Brun en etait venu a envisager les _hardiesses_ comme une qualite a part, independante du mouvement des idees et de la marche du style, une sorte de beaute mystique touchant a l'essence meme de l'ode; de la, chez lui, un souci perpetuel des _hardiesses_, un accouplement force des termes les plus disparates, un placage exterieur de metaphores; de la, surtout vers la fin, un abus intolerable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la deesse Raison et a ces temps d'apotheose pour toutes les vertus et pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire a un poete de nos jours singulierement spirituel, que Le Brun etait Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40]. [Note 40: En fait de mythologie, rien n'egale chez Le Brun la strophe suivante, tiree de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que Charles Nodier aime a citer avec sourire: La colline qui vers le pole Borne nos fertiles marais, Occupe les enfants d'Eole A broyer les dons de Ceres. Vanvres que cherit Galatee Sait du lait d'Io, d'Amalthee Epaissir les flots ecumeux; Et Sevres, d'une pure argile, Compose l'albatre fragile Ou Moka nous verse ses feux. Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins a vent_; de l'autre cote, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la _porcelaine_ de Sevres! "Je ne crois pas, ecrivait Ginguene au redacteur du journal _le Moderateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de vers a mettre au-dessus de cette strophe." Et Andrieux, l'Aristarque, n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait ete aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un ecolier qui n'en rie. On rencontre dans le gout, aux diverses epoques, de ces veines bizarres.] A part ce defaut, qui chez Le Brun avait degenere en une espece de tic, son style, son procede et sa maniere le rapprochent beaucoup d'Alfieri et du peintre David, auxquels il ne nous parait nullement inferieur. C'est egalement quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de decharne, de grec et d'academique, un retour laborieux vers le simple et le vrai. D'un cote comme de l'autre, c'est avant tout une protestation contre le mauvais gout regnant, une gageure d'echapper aux fades pastorales et aux operas langoureux, aux Amours de Boucher et aux abbes de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musques de Bernis. L'accent declamatoire perce a tout moment dans le talent de Le Brun, lors meme que ce talent s'abandonne le plus a sa pente. Ses odes republicaines, excepte celle du _Vengeur_, semblent a bon droit communes, seches et glapissantes; elles ne lui furent peut-etre pas pour cela moins energiquement inspirees par les circonstances. C'est qu'avec beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin, pour arriver a une expression vivante, d'evoquer, comme par un soubresaut galvanique, les etres de l'ancienne mythologie. Son pinceau maigre, quoique etincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne prend guere de splendeur large que lorsque le poete songe a Buffon et retrace d'apres lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna a Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger a satiete, que l'illustre auteur des _Epoques_ possedait a un haut degre, en vertu de cette patience qu'il appelait genie. On rapporte qu'il recopia ses _Epoques_ jusqu'a dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il passa une moitie de sa vie a les remanier la plume en main, a en trier les brouillons, a les remettre au net et a en preparer une edition qui ne vint pas. Une note, placee en tete de la premiere publication du _Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le poete a compose cette ode, de soixante-dix vers environ, en tres-peu de jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il aurait peut-etre trouve moyen de la gater. En se declarant contre le mauvais gout du temps par ses epigrammes et par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-meme. Sans aucune sensibilite, sans aucune disposition reveuse et tendre, il aimait ardemment les femmes, probablement a la maniere de Buffon, quoiqu'en seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De la mille billets en vers a propos de rien, et, pele-mele avec ses odes, une prodigieuse quantite d'_Egles_, de _Zirphes_, de _Delphires_, de _Cephises_, de _Zelis_, et de _Zelmis_. Tantot c'est un _persiflage doux et honnete a une jeune coquette tres-aimable et tres-vaine qui m'appelait son berger dans ses lettres, et qui pretendait a tous les talents et a tous les coeurs_; tantot ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariees toutes deux, apres les avoir celebrees dans ses vers_. Enfin, vers le temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa fameuse querelle avec Legouve, sur la question de savoir _si l'encre sied ou ne sied pas aux doigts de rose_. Nous dirons un mot des elegies de Le Brun, parce que c'est pour nous une occasion de parler d'Andre Chenier, dont le nom est sur nos levres depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme a une source vive et fraiche dans la brulante aridite du desert. En 1763, Le Brun, age de trente-quatre ans, adressait a l'Academie de La Rochelle un discours sur Tibulle, ou on lit ce passage: "Peut-etre qu'au moment ou j'ecris, tel auteur, vraiment anime du desir de la gloire et dedaignant de se preter a des succes frivoles, compose dans le silence de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes et des alcoves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du jour n'en diront rien a leurs petits soupers." Andre Chenier fut cet homme; il etait ne en 1762, un an precisement avant la prediction de Le Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poetes unis entre eux par l'amitie et meme par les gouts, malgre la difference des ages. Les details de cette societe charmante, ou vivaient ensemble, vers 1782, Lebrun, Chenier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des excursions frequentes d'ou l'on rapportait matiere aux elegies du matin et aux confidences du soir, tout cela est reste couvert d'un voile mysterieux, grace a l'insouciance et a la discretion des editeurs. On devine pourtant et l'on reve a plaisir ce petit monde heureux, d'apres quelques epitres reciproques et quelques vers epars: Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frere, Ces vieilles amities de l'enfance premiere, Quand tous quatre muets, sous un maitre inhumain, Jadis au chatiment nous presentions la main; Et mon frere, et Le Brun, les Muses elles-memes; De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: Voila le cercle entier qui, le soir quelquefois, A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, Prete une oreille amie et cependant severe. Le Brun dut aimer des l'abord, chez le jeune Andre, un sentiment exquis et profond de l'antique, une ame modeste, candide, independante, faite pour l'etude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du Pinde_, il en vit dans Chenier le cygne. Un gout vif des plaisirs les unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a celebree sous le nom d'Adelaide se rapportent precisement au temps dont nous parlons. Chenier, dans une delicieuse epitre, dit a sa Muse qu'il envoie au logis de son ami: ... La, ta course fidele Le trouvera peut-etre aux genoux d'une belle; S'il est ainsi, respecte un moment precieux; Sinon, tu peux entrer... Et il ajoute sur lui-meme: Les ruisseaux et les bois, et Venus, et l'etude, Adoucissent un peu ma triste solitude. Tous deux ont chante leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des elegies qui sont, a coup sur, les plus remarquables du temps[41]. Mais la victoire reste tout entiere du cote d'Andre Chenier. L'elegie de Le Brun est seche, nerveuse, vengeresse, deja sur le retour, savante dans le gout de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut pas toujours le fade et le commun moderne. L'elegie d'Andre Chenier est molle, fraiche, blonde, gracieusement eploree, voluptueuse avec une teinte de tristesse, et chaste meme dans sa sensualite. La nature de France, les bords de la Seine, les iles de la Marne, tout ce paysage riant et varie d'alentour se mire en sa poesie comme en un beau fleuve; on sent qu'il vient de Grece, qu'il y est ne, qu'il en est plein: mais ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son emotion presente, et ne font que l'eclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siecle avait defiguree en l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le faut seulement pour elever les moeurs d'alors a la poesie et a l'ideal. Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La Revolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite societe choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporte bien loin du sage Andre. On souffre a penser quel refroidissement, sans doute meme quelle aigreur, dut succeder a l'amitie fraternelle des premiers temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survecut treize annees a son jeune ami, n'en a parle depuis en aucun endroit; il n'a pas daigne consacrer un seul vers a sa memoire, tandis que chaque jour, a chaque heure, il aurait du s'ecrier avec larmes: "J'ai connu un poete, et il est mort, et vous l'avez laisse tuer, et vous l'oubliez!" Il est a craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient aigri son coeur, et que l'echafaud d'Andre ne soit venu ayant la reconciliation. Pour moi, j'ai peine a croire qu'il ne fut pas au nombre de ceux dont l'infortune poete a dit avec un reproche mele de tendresse: Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix cherie Un mot a travers ces barreaux Eut verse quelque baume en mon ame fletrie; De l'or peut-etre a mes bourreaux... Mais tout est precipice. Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis; vivez contents. En depit de Bavus soyez lents a me suivre. Peut-etre en de plus heureux temps J'ai moi-meme, a l'aspect des pleurs de l'infortune, Detourne mes regards distraits; A mon tour aujourd'hui mon malheur importune: Vivez, amis, vivez en paix[42]. [Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzieme _A un jeune Ami_ s'adresse evidemment a Andre: Souviens-toi des moeurs de Byzance; Digne de ton berceau, maitrise la beaute!... Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composee au moment d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 probablement).] [Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de conjecturer qu'en ecrivant les vers suivants (voir l'edition d'Eugene Renduel), Chenier a pu songer au jour ou il se sentit decu et blesse dans son admiration premiere pour Le Brun: Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire, J'ai voulu dementir et mes yeux et l'histoire; Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents Soient les seuls en effet ou germent les talents. Un mortel peut toucher une lyre sublime, Et n'avoir qu'un coeur faible, etroit, pusillanime, Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc. Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera pas separee de celle d'Andre Chenier. On se souviendra qu'il l'aima longtemps, qu'il le predit, qu'il le gouta en un siecle de peu de poesie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce que lui-meme aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu'il soutint avec eclat, de cette flamme interieure enfin, qui ne lui echappait que par acces, et qui minait sa vie. On verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au hasard, un des precurseurs aventureux du siecle dont a deja resplendi l'aurore. Juillet 1829. (Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des _Causeries du Lundi_) MATHURIN REGNIER ET ANDRE CHENIER Hatons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement a antitheses, un parallele academique que nous pretendons faire. En accouplant deux hommes si eloignes par le temps ou ils ont vecu, si differents par le genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de tirer quelques etincelles plus ou moins vives, de faire jouer a l'oeil quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue essentiellement logique qui nous mene a joindre ces noms, et parce que, des deux idees poetiques dont ils sont les types admirables, l'une, sitot qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complement. Une voix pure, melodieuse et savante, un front noble et triste, le genie rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voile de pleurs; la volupte dans toute sa fraicheur et sa decence; la nature dans ses fontaines et ses ombrages; une flute de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le beau pur, en un mot, voila Andre Chenier. Une conversation brusque, franche et a saillies; nulle preoccupation d'art, nul _quant-a-soi_; une bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, du bon sens; une malice exquise, par instants une amere eloquence; des recits enfumes de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, du laid et du grotesque a foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en gros Mathurin Regnier. Place a l'entree de nos deux principaux siecles litteraires, il leur tourne le dos et regarde le seizieme; il y tend la main aux aieux gaulois, a Montaigne, a Ronsard, a Rabelais, de meme qu'Andre Chenier, jete a l'issue de ces deux memes siecles classiques, tend deja les bras au notre, et semble le frere aine des poetes nouveaux. Depuis 1613, annee ou Regnier mourut, jusqu'en 1782, annee ou commencerent les premiers chants d'Andre Chenier, je ne vois, en exceptant les dramatiques, de poete parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en est comme un melange agreablement tempere. Rien donc de plus piquant et de plus instructif que d'etudier dans leurs rapports ces deux figures originales, a physionomie presque contraire, qui se tiennent debout en sens inverse, chacune a un isthme de notre litterature centrale, et, comblant l'espace et la duree qui les separent, de les adosser l'une a l'autre, de les joindre ensemble par la pensee, comme le Janus de notre poesie. Ce n'est pas d'ailleurs en differences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: Regnier et Chenier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de leurs epoques chronologiques, le premier plus en arriere, le second plus en avant, et qu'ils echappent par independance aux regles artificielles qu'on subit autour d'eux. Le caractere de leur style et l'allure de leurs vers sont les memes, et abondent en qualites pareilles; Chenier a retrouve par instinct et etude ce que Regnier faisait de tradition et sans dessein; ils sont uniques en ce merite, et notre jeune ecole chercherait vainement deux maitres plus consommes dans l'art d'ecrire en vers. Mathurin etait ne a Chartres, en Beauce, Andre, a Byzance, en Grece; tous deux se montrerent poetes des l'enfance. Tonsure de bonne heure, eleve dans le jeu de paume et le tripot de son pere qui aimait la table et le plaisir, Regnier dut au celebre abbe de Tiron, son oncle, les premiers preceptes de versification, et, des qu'il fut en age, quelques benefices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attache en qualite de chapelain a l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que mediocrement; mais, comme Rabelais avait fait, il y attaqua de preference les choses par le cote de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son train de vie qu'il n'avait guere interrompu en terre papale, et mourut de debauche avant quarante ans. Ne d'un savant ingenieux et d'une Grecque brillante, Andre quitta tres-jeune Byzance, sa patrie; mais il y reva souvent dans les delicieuses vallees du Languedoc, ou il fut eleve; et lorsque plus tard, entre au college de Navarre, il apprit la plus belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir des jeux de son enfance et des chants de sa mere. Sous-lieutenant dans Angoumois, puis attache a l'ambassade de Londres, il regretta amerement sa chere independance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eut reconquise. Apres plusieurs voyages, retire aux environs de Paris, il commencait une vie heureuse dans laquelle l'etude et l'amitie empietaient de plus en plus sur les plaisirs, quand la Revolution eclata. Il s'y lanca avec candeur, s'y arreta a propos, y fit la part equitable au peuple et au prince, et mourut sur l'echafaud en citoyen, se frappant le front en poete. L'excellent Regnier, ne et grandi pendant les guerres civiles, s'etait endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de l'ordre retabli par Henri IV. Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idees auxquelles d'ordinaire puisent les poetes, Dieu, la nature, le genie, l'art, l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont revelees aux deux hommes que nous etudions en ce moment, et sous quelle face ils ont tente de les reproduire. Et d'abord, a commencer par Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique et feconde idee est trop absente de leur poesie, et qu'elle la laisse deserte du cote du ciel. Chez eux, elle n'apparait meme pas pour etre contestee; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voila tout. Ils n'ont assez longtemps vecu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, au sortir des plaisirs, a cette philosophie superieure qui releve et console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Epicuriens et sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbe romain, Chenier, d'un Grec d'autrefois. Chenier etait un paien aimable, croyant a Pales, a Venus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poesie, d'amitie et d'amour. Sa sensibilite est vive et tendre; mais, tout en s'attristant a l'aspect de la mort, il ne s'eleve pas au-dessus des croyances de Tibulle et d'Horace: Aujourd'hui qu'au tombeau je suis pret a descendre, Mes amis, dans vos mains je depose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funebre _linceuil_, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appeles aux accents de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacres aillent ensevelir Ma vie et ma depouille, et tout mon souvenir. [Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: "Vers le meme temps ou se retrouvaient a Pompei toute une ville antique et tout l'art grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coincidence! Andre Chenier, un poete grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet admirable musee de statuaire antique a Naples, je songeais a lui; la place de sa poesie est entre toutes ces Venus, ces Ganymedes et ces Bacchus; c'est la son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poesie d'Andre Chenier est l'accompagnement sur la flute et sur la lyre de tout cet art de marbre retrouve."] Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses varietes riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majeste eternelle et sublime, aux Alpes, au Rhone, aux greves de l'Ocean. Pourtant l'emotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son ame ne la fait jamais se fondre en priere _sous le poids de l'infini_. C'est une emotion religieuse et philosophique a la fois, comme Lucrece et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun etait capable d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une physique savante lui en a devoile; ce sont _les mondes roulant dans les fleuves d'ether, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances_: Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses; Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux. Dans l'eternel concert je me place avec eux; En moi leurs doubles lois agissent et respirent; Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent: Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour. On dirait, chose singuliere! que l'esprit du poete se condense et se materialise a mesure qu'il s'agrandit et s'eleve. Il ne lui arrive jamais, aux heures de reverie, de voir, dans les etoiles, des _fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des ames heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un mysterieux langage aux ames humaines. Je lis, a ce propos, dans un ouvrage inedit, le passage suivant, qui revient a ma pensee et la complete: "Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guere Andre Chenier: cela se concoit. Andre Chenier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poesie d'Andre Chenier n'a point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variete et d'une immortelle jeunesse, avec ses forets verdoyantes, ses bles, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec son azur qui change a chaque heure du jour, avec ses horizons indecis, ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage, tout en s'y promenant ou couche a la renverse sur le gazon, on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautes, tandis que l'oeil humain, du haut des nuages, l'oeil d'Elie sur son char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage reflechit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosee, aussi bien que dans le lac immense, tandis que le dome du ciel ne reflechit pas les images projetees de la terre. Mais, apres tout, le ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur." Ajoutez, pour etre juste, que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'Andre Chenier, ou qui s'y reflechit, est un ciel pur, serein, etoile, mais physique, et que la terre apercue par le poete sacre, de dessus son char de feu, toute confuse qu'elle parait, est deja une terre plus que terrestre pour ainsi dire, harmonieuse, ondoyante, baignee de vapeurs, et idealisee par la distance. Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chenier. Sa profession ecclesiastique donne aux ecarts de sa conduite un caractere plus serieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiete systematique, et s'il n'avait pas appris de quelque abbe romain l'atheisme, assez en vogue en Italie vers ce temps-la. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages de grands spectacles naturels, ne parait guere s'en etre emu. La campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramene plus aisement l'ame a elle-meme et a Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues de Paris, a l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allees infectes des plus miserables taudis. Pourtant Regnier, tout epicurien et debauche qu'on le connait, est revenu, vers la fin et par acces, a des sentiments pieux et a des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment de poeme sacre et des stances en font temoignage. Il est vrai que c'est par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il semble surtout amene a la contrition morale. Regnier, dans le cours de sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, toutes et sans choix. Ses aveux la-dessus ne laissent rien a desirer: Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour, Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour, Je me laisse emporter a mes flames communes, Et cours souz divers vents de diverses fortunes. Ravy de tous objects, j'ayme si vivement Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement. De toute eslection mon ame est despourveue, Et nul object certain ne limite ma veue. Toute femme m'agree... Ennemi declare de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-a-dire de la delicatesse, preferant comme d'Aubigne l'_estre_ au _parestre_, il se contente _d'un amour facile et de peu de defense_: Aymer en trop haut lieu une dame hautaine, C'est aymer en souci le travail et la peine, C'est nourrir son amour de respect et de soin. La Fontaine etait du meme avis quand il preferait ingenument les _Jeannetons_ aux _Climenes_. Regnier pense que le meme feu qui anime le grand poete echauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement fache que, chez lui, la poesie laissat tout a l'amour. On dirait qu'il ne fait des vers qu'a son corps defendant; sa verve l'importune, et il ne cede au genie qu'a la derniere extremite. Si c'etait en hiver du moins, en decembre, au coin du feu, que ce maudit genie vint le lutiner! on n'a rien de mieux a faire alors que de lui donner audience: Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle, Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer, Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer, Ou bien lorsque Ceres de fourment se couronne, Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone, Ou lorsque le safran, la derniere des fleurs, Dore le Scorpion de ses belles couleurs; C'est alors que la verve insolemment m'outrage, Que la raison forcee obeit a la rage. Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, Il faut que j'obeisse aux fureurs de ce dieu. Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnete compagnon qu'il est, S'egayer au repos que la campagne donne, Et, sans parler cure, doyen, chantre ou Sorbonne, D'un bon mot fait rire, en si belle saison, Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison! On le voit, l'art, a le prendre isolement, tenait peu de place dans les idees de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y defendre en maitre, temoin sa belle satire neuvieme contre Malherbe et les puristes. Il y fletrit avec une colere etincelante de poesie ces reformateurs mesquins, ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutot pour ce qui lui manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un genie veritable qui ne doit ses graces qu'a la nature, il se peint tout entier dans ce vers d'inspiration: Les nonchalances sont ses plus grands artifices. Deja il avait dit: La verve quelquefois s'egaye en la licence. Mais la ou Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture des interieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits flamands. Son poete, son pedant, son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_, qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aieule de _Tartufe_, montre jusqu'ou le genie de Regnier eut pu atteindre sans sa fin prematuree. Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amere, une vertueuse indignation, les plus hautes qualites de poesie, ressortent du cadre etroit et des circonstances les plus minutieusement decrites de la vie reelle. Et comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier a de plus chastes delicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de Chenier, de ... la belle en qui j'ai la pensee D'un doux imaginer si doucement blessee, Qu'aymants et bien aymes, en nos doux passe-temps, Nous rendons en amour jaloux les plus contents. Regnier avait le coeur honnete et bien place; a part ce que Chenier appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices. Independant de caractere et de parler franc, il vecut a la cour et avec les grands seigneurs, sans ramper ni flatter. Andre de Chenier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un amour non moins sensuel, mais avec des differences qui tiennent a son siecle et a sa nature. Ce sont des Phrynes sans doute, du moins pour la plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des _Jeannes_ vulgaires en de fetides reduits. Il nous introduit au boudoir de Glycere; et la belle Amelie, et Rose a la danse nonchalante, et Julie au rire etincelant, arrivent a la fete; l'orgie est complete et durera jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette Camille si severe? Mais, dans l'une des nuits precedentes, son amant ne l'a-t-il pas surprise elle-meme aux bras d'un rival? Telles sont les femmes d'Andre Chenier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait a elles que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur a l'etude, a la poesie, a l'amitie. "Choque, dit-il quelque part dans une prose energique trop peu connue[44], choque de voir les lettres si prosternees et le genre humain ne pas songer a relever sa tete, je me livrai souvent aux distractions et aux egarements d'une jeunesse forte et fougueuse: mais, toujours domine par l'amour de la poesie, des lettres et de l'etude, souvent chagrin et decourage par la fortune ou par moi-meme, toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, goutes ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a fletris. Ainsi, meme dans les chaleurs de l'age et des passions, et meme dans les instants ou la dure necessite a interrompu mon independance, toujours occupe de ces idees favorites, et chez moi, en voyage, le long des rues dans les promenades, meditant toujours sur l'espoir, peut-etre insense, de voir renaitre les bonnes disciplines, et cherchant a la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les causes et les effets de la perfection et de la decadence des lettres_, j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif ce que nombre d'annees m'ont fait murir de reflexions sur ces matieres." Andre Chenier nous a dit le secret de son ame: sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d'art, et tendait a se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de decouragement moral, ecrire a de Pange: Sans les dons de Venus quelle serait la vie? Des l'instant ou Venus me doit etre ravie, Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45]. [Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les effets de la perfection et de la decadence des lettres. (_Edit._ de M. Robert.)] [Note 45: Ces vers et toute la fin de l'elegie XXXIII sont une imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de l'elegiaque Mimnerme: Chenier les a enchasses dans une sorte de trame.] Mais bientot il pensait serieusement au temps prochain ou fuiraient loin de lui _les jours couronnes de rose_; il revait, aux bords de la Marne, quelque retraite independante et pure, quelque _saint loisir_, ou les beaux-arts, la poesie, la peinture (car il peignait volontiers), le consoleraient des voluptes perdues, et ou l'entoureraient un petit nombre d'amis de son choix. Andre Chenier avait beaucoup reflechi sur l'amitie et y portait des idees sages, des principes surs, applicables en tous les temps de dissidences litteraires: "J'ai evite, dit-il, de me lier avec quantite de gens de bien et de merite, dont il est honorable d'etre l'ami et utile d'etre l'auditeur, mais que d'autres circonstances ou d'autres idees ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitie et la conversation familiere exigent au moins une conformite de principes: sans cela, les disputes interminables degenerent en querelles, et produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prevoir que mes amis auraient lu avec deplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'ecrire m'eut ete amer..." Suivant Andre Chenier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est poete_; mais cette pensee si vraie ne le detournait pas, aux heures de calme et de paresse, d'amasser par des etudes exquises _l'or et la soie_ qui devaient _passer en ses vers_. Lui-meme nous a devoile tous les ingenieux secrets de sa maniere dans son poeme de _l'Invention_, et dans la seconde de ses epitres, qui est, a la bien prendre, une admirable satire. L'analyse la plus fine, les preceptes de composition les plus intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grace, y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derriere lui Boileau et le prosaisme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un point. Chenier se rattache de preference aux Grecs, de meme que Regnier aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur qu'on ne l'a voulu etablir depuis: La nature dicta vingt genres opposes, D'un fil leger entre eux, chez les Grecs, divises. Nul genre, s'echappant de ses bornes prescrites, N'aurait ose d'un autre envahir les limites; Et Pindare a sa lyre, en un couplet bouffon, N'aurait point de Marot associe le ton. Chenier tenait donc pour la division des genres et pour l'integrite de leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scenes, non pas une belle piece. Il ne croyait point, par exemple, qu'on put, dans une meme elegie, debuter dans le ton de Regnier, monter par degres, passer par nuances a l'accent de la douleur plaintive ou de la meditation amere, pour se reprendre ensuite a la vie reelle et aux choses d'alentour. Son talent, il est vrai, ne reclamait pas d'ordinaire, dans la duree d'une meme reverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses emotions rapides, qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour a tour la surface de son ame, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au ciel et montrer a nu le sable du fond. Il compare sa muse jeune et legere a l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_ De rameaux en rameaux tour a tour reposee, D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosee, S'egaie... et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son tresor_, si sa maitresse lui a ferme, ce soir-la, le _seuil inexorable_, une visite d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le distrait, l'arrache a sa peine, et, comme il l'a dit avec une legerete negligente: On pleure; mais bientot la tristesse s'envole. Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de delaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera avant dans son ame et en armera toutes les puissances! Comme son iambe vengeur nous montrera d'un vers a l'autre _les enfants, les vierges aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la fete aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout il aurait besoin de lie et de fange pour y _petrir_ tous ces _bourreaux barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable epoque[46], Chenier ne sentit guere tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du moins il repugnait a s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple ou evidemment ce scrupule nuisit a son genie, et ou la touche de Regnier lui fit faute. Notre poete, cedant a des considerations de fortune et de famille, s'etait laisse attacher a l'ambassade de Londres, et il passa dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille degouts l'y assaillirent; seul, a vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une societe aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y avait laisses, et sa pauvrete honnete et independante[47]. C'est alors qu'un soir, apres avoir assez mal dine a _Covent-Garden_, dans _Hood's tavern_, comme il etait de trop bonne heure pour se presenter en aucune societe, il se mit, au milieu du fracas, a ecrire, dans une prose forte et simple, tout ce qui se passait en son ame: qu'il s'ennuyait, qu'il souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que la solitude, si chere aux malheureux, est pour eux un grand mal encore plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exasperent, _ils y ruminent leur fiel_, ou, s'ils finissent par se resigner, c'est decouragement et faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions humaines a la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, a la facon _des morts qui s'accoutument a porter la pierre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale resignation rend dur, farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en preserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_ de la noble societe qui daigne l'admettre, a la durete de ces grands pour leurs inferieurs, a leur excessif attendrissement pour leurs pareils; il raille en eux cette _sensibilite distinctive_ que Gilbert avait deja fletrie, et il termine en ces mots cette confidence de lui-meme a lui-meme: "Allons, voila une heure et demie de tuee; je m'en vais. Je ne sais plus ce que j'ai ecrit, mais je ne l'ai ecrit que pour moi. Il n'y a ni appret ni elegance. Cela ne sera vu que de moi, et je suis sur que j'aurai un jour quelque plaisir a relire ce morceau de ma triste et pensive jeunesse." Oui, certes, Chenier relut plus d'une fois ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son ame et sa vie_, il dut, a des heures plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passes de son exil. Or j'ai soigneusement recherche dans ses oeuvres les traces de ces premieres et profondes souffrances; je n'y ai trouve d'abord que dix vers dates egalement de Londres, et du meme temps que le morceau de prose; puis, en regardant de plus pres, l'idylle intitulee _Liberte_ m'est revenue a la pensee, et j'ai compris que ce berger aux noirs cheveux epars, a l'oeil farouche sous d'epais sourcils, qui traine apres lui, dans les apres sentiers et aux bords des torrents pierreux, ses brebis maigres et affamees; qui brise sa flute, abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; j'ai compris que ce berger-la n'etait autre que la poetique et ideale personnification du souvenir de Londres, et de l'espece de servitude qu'y avait subie Andre; et je me suis demande alors, tout en admirant du profond de mon coeur cette idylle energique et sublime, s'il n'eut pas encore mieux valu que le poete se fut mis franchement en scene; qu'il eut ose en vers ce qui ne l'avait pas effraye dans sa prose naive; qu'il se fut montre a nous dans cette taverne enfumee, entoure de mangeurs et d'indifferents, accoude sur sa table, et revant,--revant a la patrie absente, aux parents, aux amis, aux amantes, a ce qu'il y a de plus jeune et de plus frais dans les sentiments humains; revant aux maux de la solitude, a l'aigreur qu'elle engendre, a l'abattement ou elle nous prosterne, a toute cette haute metaphysique de la souffrance;--pourquoi non?--puis, revenu a terre et rentre dans la vie reelle, qu'il eut burine en traits d'une empreinte ineffacable ces grands qui l'ecrasaient et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, l'heure de sortir arrivee, qu'il eut fini par son coup d'oeil d'espoir vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui deplaisait de remanier en vers ce qui etait jete en prose, il avait en son souvenir dix autres journees plus ou moins pareilles a celle-la, dix autres scenes du meme genre qu'il pouvait choisir et retracer[48]. [Note 46: Pour juger Andre Chenier comme homme politique, il faut parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve frequemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi comme temoignage de ses pensees intimes et combattues, vers le meme temps, l'admirable ode: _O Versailles, o bois, o portiques!_ etc., etc.] [Note 47: La fierte delicate d'Andre Chenier etait telle que, durant ce sejour a Londres, comme les fonctions d'_attache_ n'avaient rien de bien actif et que le premier secretaire faisait tout, il s'abstint d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de La Luzerne trouvat cela mauvais et le dit un peu haut pour l'y decider.] [Note 48: Dans tout ce qui precede, j'avais suppose, d'apres la Notice et l'Edition de M. de Latouche, qu'Andre Chenier devait etre a Londres en decembre 1782, et que les vers et la prose ou il en maudissait le sejour etaient du meme temps et de sa premiere jeunesse. J'avais suppose aussi (page 161) qu'il n'etait plus attache a l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Revolution et des 1788. Mais les indications donnees par M. de Latouche, a cet egard, paraissent peu exactes: une Biographie d'Andre Chenier reste a faire (1852).] Les styles d'Andre Chenier et de Regnier, avons-nous deja dit, sont un parfait modele de ce que notre langue permet au genie s'exprimant en vers, et ici nous n'avons plus besoin de separer nos eloges. Chez l'un comme chez l'autre, meme procede chaud, vigoureux et libre; meme luxe et meme aisance de pensee, qui pousse en tous sens et se developpe en pleine vegetation, avec tous ses embranchements de relatifs et d'incidences entre-croisees ou pendantes; meme profusion d'irregularites heureuses et familieres, d'idiotismes qui sentent leur fruit, graces et ornements inexplicables qu'ont sottement emondes les grammairiens, les rheteurs et les analystes; meme promptitude et sagacite de coup d'oeil a suivre l'idee courante sous la transparence des images, et a ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure a telle autre; meme art prodigieux enfin a mener a extremite une metaphore, a la pousser de tranchee en tranchee, et a la forcer de rendre, sans capitulation, tout ce qu'elle contient; a la prendre a l'etat de filet d'eau, a l'epandre, a la chasser devant soi, a la grossir de toutes les affluences d'alentour, jusqu'a ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. Quant a la forme, a l'allure du vers dans Regnier et dans Chenier, elle nous semble, a peu de chose pres, la meilleure possible, a savoir, curieuse sans recherche et facile sans relachement, tour a tour oublieuse et attentive, et temperant les agrements severes par les graces negligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien superieurs a La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque entierement et qui n'a pour charme, de ce cote-la, que sa negligence. Que si l'on nous demande maintenant ce que nous pretendons conclure de ce long parallele que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'Andre Chenier ou de Regnier nous preferons, lequel merite la palme, a notre gre; nous laisserons au lecteur le soin de decider ces questions et autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une reflexion pratique qui decoule naturellement de ce qui precede, et que nous lui soumettons: Regnier clot une epoque; Chenier en ouvre une autre. Regnier resume en lui bon nombre de nos trouveres, Villon, Marot, Rabelais; il y a dans son genie toute une partie d'epaisse gaiete et de bouffonnerie joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait etre reproduite de nos jours. Chenier est le revelateur d'une poesie d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutees ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-memes et en leur lieu, nous laissent aujourd'hui quelque chose a desirer. Or il arrive que chacun d'eux possede precisement une des principales qualites qu'on regrette chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit reveuse et les _extases choisies_; celui-la, le sentiment profond et l'expression vivante de la realite: compares avec intelligence, rapproches avec art, ils tendent ainsi a se completer reciproquement. Sans doute, s'il fallait se decider entre leurs deux points de vue pris a part, et opter pour l'un a l'exclusion de l'autre, le type d'Andre Chenier pur se concevrait encore mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est meme tel esprit noble et delicat auquel tout accommodement, fut-il le mieux menage, entre les deux genres, repugnerait comme une mesalliance, et qui aurait difficilement bonne grace a le tenter. Pourtant, et sans vouloir eriger notre opinion en precepte, il nous semble que comme en ce bas monde, meme pour les reveries les plus ideales, les plus fraiches et les plus dorees, toujours le point de depart est sur terre, comme, quoi qu'on fasse et ou qu'on aille, la vie reelle est toujours la, avec ses entraves et ses miseres, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite a mieux, nous ramene a elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne pas l'omettre tout a fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres comme elle a trace en nos ames. Il nous semble, en un mot, et pour revenir a l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poemes de sentiment, a la maniere d'Andre Chenier. Aout 1829. Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai ete ramene a m'occuper de Chenier: j'avais deja parle de Regnier dans le _Tableau de la Poesie francaise au XVIe siecle_; j'en ai reparle, non sans complaisance et apres une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au recueil des _Poetes francais_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI. QUELQUES DOCUMENTS INEDITS SUR ANDRE CHENIER[49] [Note 49: Cet article, posterieur de dix annees au precedent, acheve et complete notre vue sur le poete; l'etude approfondie n'a fait que verifier notre premier ideal.] Voila tout a l'heure vingt ans que la premiere edition d'Andre Chenier a paru; depuis ce temps, il semble que tout a ete dit sur lui; sa reputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement charme, elles ont servi de base a des theories plus ou moins ingenieuses ou subtiles, qui elles-memes ont deja subi leur epreuve, qui ont triomphe par un cote vrai et ont ete rabattues aux endroits contestables. En fait de raisonnement et d'_esthetique_, nous ne recommencerions donc pas a parler de lui, a ajouter a ce que nous avons dit ailleurs, a ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se trouve qu'une circonstance favorable nous met a meme d'introduire sur son compte la seule nouveaute possible, c'est-a-dire quelque chose de positif. L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de Chenier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a paru convenable dans le precieux residu de manuscrits qu'il possede; c'est a lui donc que nous devons d'avoir penetre a fond dans le cabinet de travail d'Andre, d'etre entre dans cet _atelier du fondeur_ dont il nous parle, d'avoir explore les ebauches du peintre, et d'en pouvoir sauver quelques pages de plus, moins inachevees qu'il n'avait semble jusqu'ici; heureux d'apporter a notre tour aujourd'hui un nouveau petit affluent a cette pure gloire! Et d'abord rendons, reservons au premier editeur l'honneur et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son edition de 1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui etait possible et desirable alors; en choisissant, en elaguant avec gout, en etant sobre surtout de fragments et d'ebauches, il a agi dans l'interet du poete et comme dans son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'edition de 1833, il a ete juge possible d'introduire de nouvelles petites pieces, de simples restes qui avaient ete negliges d'abord: c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'epuiser. Il en est un peu avec les manuscrits d'Andre Chenier comme avec le panier de cerises de madame de Sevigne: on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes. La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur les poemes inacheves: _Suzanne_, _Hermes_, _l'Amerique_. On a publie dans l'edition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose du poeme de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulierement au poeme d'_Hermes_, le plus philosophique de ceux que meditait Andre, et celui par lequel il se rattache le plus directement a l'idee de son siecle. Andre, par l'ensemble de ses poesies connues, nous apparait, avant 89, comme le poete surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de la Grece antique et de l'elegie. Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger ou il se jeta si genereusement a la lutte, il vecut un peu en dehors des idees, des predications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-etre pour les resultats et les habitudes, il ne s'en occupat point avec ardeur et premeditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si desinteresse; et l'_Hermes_ nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siecle, a sa maniere, que pouvaient l'etre Haynal ou Diderot. La doctrine du XVIIIe siecle etait, au fond, le materialisme, ou le pantheisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a eu ses philosophes, et meme ses poetes en prose, Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrece. Cela est si vrai, et c'etait tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poete, que, vers 1780 et dans les annees qui suivent, nous trouvons trois talents occupes du meme sujet et visant chacun a la gloire difficile d'un poeme sur la nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'apres Buffon; Fontanes, dans sa premiere jeunesse, s'y essayait serieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est d'une reelle beaute. Andre Chenier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idees comme par celle du pinceau, il etait bien digne de produire un vrai poeme didactique dans le grand sens. Mais la Revolution vint; dix annees, fin de l'epoque, s'ecoulerent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abimerent les projets ou les hommes; les trois _Hermes_ manquerent: la poesie du XVIIIe siecle n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois Regnes_. Toutes les notes et tous les papiers d'Andre Chenier, relatifs a son _Hermes_, sont marques en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des trois premieres lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poeme devait avoir trois chants, a ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier, le mecanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'etat sauvage jusqu'a la naissance des societes, l'origine des religions; le troisieme sur la societe politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un expose du systeme du monde selon la science la plus avancee. Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caracterisent: "Il faut magnifiquement representer la terre sous l'embleme metaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet a des changements, des revolutions, des fievres, des derangements dans la circulation de son sang." "Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes les especes animales et vegetales naissant; et, au printemps, la terre _proegnans_; et, dans les chaleurs de l'ete, toutes les especes animales et vegetales se livrant aux feux de l'amour et transmettant a leur posterite les semences de vie confiees a leurs entrailles." Ce magnifique et fecond printemps, alors, dit-il, Que la terre est nubile et brule d'etre mere, devait etre imite de celui de Virgile au livre II des _Georgiques_: _Tum Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter De sa puissante epouse emplit les vastes flancs. Ces notes d'Andre sont toutes semees ainsi de beaux vers tout faits, qui attendent leur place. C'est la, sans doute, qu'il se proposait de peindre "toutes les especes a qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les portes de la vie." "Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis certamen habenis_." Il revient, en plus d'un endroit, sur ce systeme naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinite constitue L'Ocean eternel ou bouillonne la vie. "Ces atomes de vie, ces semences premieres, sont toujours en egale quantite sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps en corps, s'alambiquent, s'elaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase ou ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un vegetal: ils en sont la seve, la force, les sucs nourriciers. Ce vegetal est mange par quelque animal; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les especes... Ou, dans un chene, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland. "Quand la terre forma les especes animales, plusieurs perirent par plusieurs causes a developper. Alors d'autres corps organises (car les _organes vivants secrets_ meuvent les vegetaux, _mineraux_[50] et tout) heriterent de la quantite d'atomes de vie qui etaient entres dans la composition de celles qui s'etaient detruites, et se formerent de leurs debris." Qu'une elegie a Camille ou l'ode _a la Jeune Captive_ soient plus flatteuses que ces plans de poesie physique, je le crois bien; mais il ne faut pas moins en reconnaitre et en constater la profondeur, la portee poetique aussi. En retournant a Empedocle, Andre est de plus ici le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51]. [Note 50: C'est peut-etre _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je copie.] [Note 51: Qu'on ne s'etonne pas trop de voir le nom d'Andre ainsi mele a des idees physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, par le brillant de son genie et la rapidite de son destin, fut comme l'Andre Chenier de la science; et, dans la liste des jeunes illustres diversement ravis avant l'age, je dis volontiers: Vauvenargues, Barnave, Andre, Hoche et Bichat.] Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siecle par l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. Il n'en distingue pas meme le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se rapporte a cette partie du poeme, dans ses papiers, est volontiers marque en marge du mot fletrissant ([Greek: deisidaimonia]). Ici l'on a peu a regretter qu'Andre n'ait pas mene plus loin ses projets; il n'aurait en rien echappe, malgre toute sa nouveaute de style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Prejuges_: "Tout accident naturel dont la cause etait inconnue, un ouragan, une inondation, une eruption de volcan, etaient regardes comme une vengeance celeste... "L'homme egare de la voie, effraye de quelques phenomenes terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les demons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-a-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorite changent le caractere. De la souvent un peuple qui aime a rire ne voit que diable et qu'enfer." Il se reservait pourtant de grands et sombres tableaux a retracer: "Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appele les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays ont ete immoles pour un eclat de tonnerre ou telle autre cause!... Partout sur des autels j'entends mugir Apis, Beler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis." Mais voici le genie d'expression qui se retrouve: "Des opinions puissantes, un vaste echafaudage politique ou religieux, ont souvent ete produits par une idee sans fondement, une reverie, un vain fantome, Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons La cavale agitee erre dans les vallons, Et, n'ayant d'autre epoux que l'air qu'elle respire, Devient epouse et mere au souffle du Zephire." J'abrege les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait aime a etendre plus qu'il ne convient a nos directions d'idees et a nos desirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, a ne pas vouloir penetrer familierement dans sa secrete pensee: "La plupart des fables furent sans doute des emblemes et des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrece au livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mysteres... initiations. Le peuple prit au propre ce qui etait dit au figure. C'est ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poete Lucile, conservee par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii): Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta Vera putant[52]... Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son proces a lui-meme, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant esse, hi Deos_[53]." [Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au serieux et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent pour verites toutes les chimeres.] [Note 53: "Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des Dieux."--L'opposition entre ces pensees d'Andre et celles que nous ont laissees Vauvenargues ou Pascal, s'offre naturellement a l'esprit; lui-meme il n'est pas sans y avoir songe, et sans s'etre pose l'objection. Je trouve cette note encore: "Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: beaucoup d'hommes, invinciblement attaches aux prejuges de leur enfance, mettent leur gloire, leur piete, a prouver aux autres un systeme avant de se le prouver a eux-memes. Ils disent: Ce systeme, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de maniere ou d'autre, il faut que je le demontre.--Alors, plus ils ont d'esprit, de penetration, de savoir, plus ils sont habiles a se faire illusion, a inventer, a unir, a colorer les sophismes, a tordre et defigurer tous les faits pour en etayer leur echafaudage... Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui regarde la metaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une autre methode." Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que pour Andre, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphere d'alors, et, pour ainsi dire, a travers Condorcet.--Dans les fragments de memoires manuscrits de Chenedolle, qui avait beaucoup vecu avec des amis de notre poete, je trouve cette note isolee et sans autre explication: "Andre Chenier etait athee avec delices."] Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, le tableau des premieres miseres, des egarements et des anarchies de l'humanite commencante. Les deluges, qu'il s'etait d'abord propose de mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouve leur cadre dans celui-ci: "Peindre les differents deluges qui detruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noire reunis... l'eruption par l'Hellespont... Les hommes se sauverent au sommet des montagnes: Et velus inventa est in montibus anchora summis. (_Ovide_, Met., liv. XV.) La ville d'_Ancyre_ fut fondee sur une montagne ou l'on trouva une ancre." Il voulait peindre les autels de pierre, alors poses au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les membres des grands animaux primitifs errant au gre des ondes, et leurs os, deposes en amas immenses sur les cotes des continents. Il ne voyait dans les pagodes souterraines, d'apres le voyageur Sonnerat, que les habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eut explique, par quelque chose d'analogue peut-etre, la base impie de la religion des Ethiopiens et le voeu presume de son fondateur: Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude Un peuple tout entier peut se faire une etude, L'etablir pour son culte, et de Dieux bienfaisants Blasphemer de concert les augustes presents. A ces epoques de tatonnements et de delires, avant la vraie civilisation trouvee, que de vies humaines en pure perte depensees! "Que de generations, l'une sur l'autre entassees, dont l'amas Sur les temps ecoules invisible et flottant A trace dans celle onde un sillon d'un instant!" Mais le poete veut sortir de ces tenebres, il en veut tirer l'humanite. Et ici se serait placee probablement son etude de l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance approfondie de notre etre, tout le parti enfin qu'en pourront tirer bientot les habiles et les sages. Dans l'explication du mecanisme de l'esprit humain, git l'esprit des lois. Andre, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrece, eut ete le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses notes, a cet egard, ne laissent aucun doute. Il eut insiste sur les langues, sur les mots: "rapides Protees, dit-il, ils revetent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissequent et etalent toutes les moindres de nos pensees, comme un prisme fait les couleurs." Mais les beautes d'idees ici se multiplient; le moraliste profond se declare et se termine souvent en poete: "Les memes passions generales forment la constitution generale des hommes. Mais les passions, modifiees par la constitution particuliere des individus, et prenant le cours que leur indique une education vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumiere ou la nuit. Ce sont memes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipere; dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu aigrit la plus douce liqueur." "L'etude du coeur de l'homme est notre plus digne etude: Assis au centre obscur de cette foret sombre Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part Nous y pouvons au loin plonger un long regard." Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poete n'est pas immobile longtemps: "En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai assignees, souvent je perds le fil, mais je le retrouve: Ainsi dans les sentiers d'une foret naissante, A grands cris elancee, une meute pressante, Aux vestiges connus dans les zephyrs errants, D'un agile chevreuil suit les pas odorants. L'animal, pour tromper leur course suspendue, Bondit, s'ecarte, fuit, et la trace est perdue. Furieux, de ses pas caches dans ces deserts Leur narine inquiete interroge les airs, Par qui bientot frappes de sa trace nouvelle, Ils volent a grands cris sur sa route fidele." La pensee suivante, pour le ton, fait songer a Pascal; la brusquerie du debut nous represente assez bien Andre en personne, causant: "L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec lui. C'est bete. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a use la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usat a son tour. Il crie: Tout est vanite!--Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, cette inquietude, cette fausse philosophie, venue malgre toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le reste." "La terre est eternellement en mouvement. Chaque chose nait, meurt et se dissout. Cette particule de terre a ete du fumier, elle devient un trone, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpetuelle, dit Montaigne (a cette occasion, les conquerants, les bouleversements successifs des invasions, des conquetes, d'ici, de la...). Les hommes ne font attention a ce roulis perpetuel que quand ils en sont les victimes: il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecte d'une telle maniere, il appelle un accident un bien; affecte de telle autre maniere, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la meme, et rien n'a change que lui. Et si le bien existe, il doit seul exister!" Je livre ces pensees hardies a la meditation et a la sentence de chacun, sans commentaire. Andre Chenier rentrerait ici dans le systeme de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutot a l'ethique de Spinosa, de meme que sa physiologie corpusculaire allait a la philosophie zoologique de Lamarck. Le poete se proposait de clore le morceau des sens par le developpement de cette idee: "Si quelques individus, quelques generations, quelques peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empeche que l'ame et le jugement du genre humain tout entier ne soient portes a la vertu et a la verite, comme le bois d'un arc, quoique courbe et plie un moment, n'en a pas moins un desir invincible d'etre droit et ne s'en redresse pas moins des qu'il le peut. Pourtant, quand une longue habitude l'a tenu courbe, il ne se redresse plus; cela fournit un autre embleme: . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54]. . . . . . . . .Et traine Encore apres ses pas la moitie de sa chaine." [Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, apres de violents efforts, arrache sa chaine, mais en tire un long bout apres lui.] Le troisieme chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en depend, la constitution des societes, la civilisation enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphee, des Numa, auxquels le poete assimilait Moise. Les fragments, deja imprimes, de l'_Hermes_, se rapportent plus particulierement a ce chant final: aussi je n'ai que peu a en dire. "Chaque individu dans l'etat sauvage, ecrit Chenier, est un tout independant; dans l'etat de societe, il est partie du tout; il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poetes chaque germe, chaque element est seul et n'obeit qu'a son poids; mais quand tout cela est arrange, chacun est un tout a part, et en meme temps une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-meme et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois a part, et toutes ces lois diverses tendent a une loi commune et forment l'univers... Mais ces soleils assis dans leur centre brulant, Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, Ne gardent point eux-meme une immobile place: Chacun avec son monde emporte dans l'espace, Ils cheminent eux-meme: un invincible poids Les courbe sous le joug d'infatigables lois, Dont le pouvoir sacre, necessaire, inflexible, Leur fait poursuivre a tous un centre irresistible." C'etait une bien grande idee a Andre que de consacrer ainsi ce troisieme chant a la description de l'ordre dans la societe d'abord, puis a l'expose de l'ordre dans le systeme du monde, qui devenait l'ideal reflechissant et supreme. Il etablit volontiers ses comparaisons d'un ordre a l'autre: "On peut comparer, se dit-il, les ages instruits et savants, qui eclairent ceux qui viennent apres, a la queue etincelante des cometes." Il se promettait encore de "comparer les premiers hommes civilises, qui vont civiliser leurs freres sauvages, aux elephants prives qu'on envoie apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers."--Hasard charmant! l'auteur du _Genie du Christianisme_, celui meme a qui l'on a du de connaitre d'abord l'etoile poetique d'Andre et _la Jeune Captive_[55], a rempli comme a plaisir la comparaison desiree, lorsqu'il nous a montre les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en pirogues, avec les nouveaux catechumenes qui chantaient de saints cantiques: "Les neophytes repetaient les airs, dit-il, comme des oiseaux prives chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages." [Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette piece de madame de Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui Andre avait ete attache a l'ambassade d'Angleterre: elle-meme avait directement connu le poete.--La piece de _la Jeune Captive_ avait ete deja publiee dans _la Decade_ le 20 nivose an III, moins de six mois apres la mort du poete; mais elle y etait restee comme enfouie.] Le poete, pour completer ses tableaux, aurait parle prophetiquement de la decouverte du Nouveau-Monde: "O Destins, hatez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non, Destins, eloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!" Et il aurait fletri les horreurs qui suivirent la conquete. Il n'aurait pas moins presage Gama et triomphe avec lui des perils amonceles que lui opposa en vain Des derniers Africains le Cap noir des Tempetes! On a l'epilogue de l'_Hermes_ presque acheve: toute la pensee philosophique d'Andre s'y resume et s'y exhale avec ferveur: O mon fils, mon _Hermes_, ma plus belle esperance; O fruit des longs travaux de ma perseverance, Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans, Qui m'as coute des soins et si doux et si lents; Confident de ma joie et remede a mes peines; Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, Compagnon bien-aime de mes pas incertains, O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? Une mere longtemps se cache ses alarmes; Elle-meme a son fils veut attacher ses armes: Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats. Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espere? Jadis, enfant cheri, dans la maison d'un pere Qui te regardait naitre et grandir sous ses yeux, Tu pouvais sans peril, disciple curieux, Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive Donner un libre essor a ta langue naive. Plus de pere aujourd'hui! Le mensonge est puissant, Il regne: dans ses mains luit un fer menacant. De la verite sainte il deteste l'approche; Il craint que son regard ne lui fasse un reproche, Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir, Tout mensonge qu'il est, ne le fasse palir. Mais la verite seule est une, est eternelle; Le mensonge varie, et l'homme trop fidele Change avec lui: pour lui les humains sont constants, Et roulent de mensonge en mensonge flottants... Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplee: "Mais quand le temps aura precipite dans l'abime ce qui est aujourd'hui sur le faite, et que plusieurs siecles se seront ecoules l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des prejuges qui appartiennent a chacun d'eux, pour faire place a des siecles nouveaux et a des erreurs nouvelles... Le francais ne sera dans ce monde nouveau Qu'une ecriture antique et non plus un langage; Oh! si tu vis encore, alors peut-etre un sage, Pres d'une lampe assis, dans l'etude plonge, Te retrouvant poudreux, obscur, demi ronge, Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes: Il verra si du moins tes feuilles innocentes Meritaient ces rumeurs, ces tempetes, ces cris Qui vont sur toi, sans doute, eclater dans Paris;... alors, peut-etre... on verra si... et si, en ecrivant, j'ai connu d'autre passion Que l'amour des humains et de la verite!" Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la philosophie du XVIIIe siecle, exprime aussi l'entiere inspiration de l'_Hermes_. En somme, on y decouvre Andre sous un jour assez nouveau, ce me semble, et a un degre de passion philosophique et de proselytisme serieux auquel rien n'avait du faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hate d'en revenir a de plus riantes ebauches, et de m'ebattre avec lui, avec le lecteur, comme par le passe, dans sa renommee gracieuse. Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses d'idylles ou d'elegies, pourraient fournir matiere a un triage complet; j'y ai glane rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver aucun doute sur la maniere de travailler d'Andre; c'est d'assister a la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il preparait. Il voulait introduire le genie antique, le genie grec, dans la poesie francaise, sur des idees ou des sentiments modernes: tel fut son voeu constant, son but reflechi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les anciens_, a-t-il ecrit en tete d'un petit fragment du poeme d'Oppien sur _la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau a sa source, et par dela le Louis XIV: sans trop s'en douter, et avec plus de gout, il tente de nouveau l'oeuvre de Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, meme de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle d'Andre; c'etait son livre de chevet et son breviaire. C'est de la qu'il a tire sa jolie epigramme traduite d'Evenus de Paros: Fille de Pandion, o jeune Athenienne, etc.[58]; et cette autre epigramme d'Anyte: O Sauterelle, a toi, rossignol des fougeres, etc.[59], qu'il imite en meme temps d'Argentarius. La petite epitaphe qui commence par ce vers: Bergers, vous dont ici la chevre vagabonde, etc.[60], est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Leonidas de Tarente. En comparant et en suivant de pres ce qu'il rend avec fidelite, ce qu'il elude, ce qu'il rachete, on voit combien il etait penetre de ces graces. Ses papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une epigramme de Platon sur Pan qui joue de la flute, il en remarque le dernier vers ou il est question des _Nymphes hydriades_; je ne connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se propose de ne pas s'en tenir la avec elles. Il copie de sa main une epigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressee aux _Nymphes hamadryades_ par un certain Cleonyme qui leur dedie des statues dans un lieu plante de pins. Ainsi il va quetant partout son butin choisi. Tantot, ce sont deux vers d'une petite idylle de Meleagre sur le printemps: L'alcyon sur les mers, pres des toits l'hirondelle, Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomele; tantot, c'est un seul vers de Bion (Epithalame d'Achille et de Deidamie): Et les baisers secrets et les lits clandestins; il les traduit exactement et se promet bien de les enchasser quelque part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les excellents vers de Denys le geographe, ou celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaites_, ... Lacte mero mentes perculsa novellas; _et les vents, fremissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines leurs tuniques elegantes_. Il voulait imiter l'idylle de Theocrite dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un patre; chez Andre, c'eut ete une contre-partie probablement; on aurait vu une fille des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous preferez Aux belles de nos champs vos belles citadines. La troisieme elegie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poete suppose Sulpice eploree, s'adressant a son amant Cerinthe et le rappelant de la chasse, tentait aussi Andre et il en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus esquisses sur lesquels nous l'entendrons lui-meme: "Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants charlatans qui demandaient pour la Mere des Dieux, et aussi de ceux qui, a Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumone et qu'Athenee a conservees." [Note 56: Edition de 1833, tome II, page 319.] [Note 57: M. Patin, dans sa lecon d'ouverture publiee le 16 decembre 1838 (_Revue de Paris_), a rapproche exactement la tentative de Chenier de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.] [Note 58: Edition de 1833, tome II, page 344.] [Note 59: _Ibid._, page 344.] [Note 60: _Ibid._, page 327.] [Note 61: A mesure qu'il en augmente son tresor, il n'est pas toujours sur de ne pas les avoir employes deja: "Je crois, dit-il en un endroit, avoir deja mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir ou."] Il etait si en quete de ces gracieuses chansons, de ces _noels_ de l'antiquite, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poesie chinoise, a peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. Deux pieces, citees dans le treizieme volume de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraitre, l'avaient surtout charme. Dans une ode sur l'amitie fraternelle, il releve les paroles suivantes: "Un frere pleure son frere avec des larmes veritables. Son cadavre fut-il suspendu sur un abime a la pointe d'un rocher ou enfonce dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un tombeau." "Voici, ajoute-t-il, une chanson ecrite sous le regne d'Yao, 2,350 ans avant Jesus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ. Qu'ai-je a gagner ou a perdre a la puissance de l'Empereur?" Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout lui servait a ses fins ingenieuses; il extrayait de partout la Grece. Est-ce un emprunt, est-ce une idee originale que ces lignes riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? "O ver luisant lumineux,... petite etoile terrestre,... ne te retire point encore.... prete-moi la clarte de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le bois!" Pindare, cite par Plutarque au _Traite de l'Adresse et de l'Instinct des Animaux_, s'est compare aux dauphins qui sont sensibles a la musique; Andre voulait encadrer l'image ainsi: "On peut faire un petit _quadro_ d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux flutes: Deux flutes sur sa bouche, aux antres, aux Naiades, Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oreades, Repetent des amours. . . . . . . . . . . . . Et les dauphins accourent vers lui." En attendant, il avait traduit, ou plutot developpe, les vers de Pindare: Comme, aux jours de l'ete, quand d'un ciel calme et pur Sur la vague aplanie etincelle l'azur, Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage, S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage Ou, sous des doigts legers, une flute aux doux sons Vient egayer les mers de ses vives chansons; Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Andre, dans ses notes, emploie, a diverses reprises, cette expression: _j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela parait vouloir dire un petit tableau peint; car il etait peintre aussi, comme il nous l'a appris dans une elegie: Tantot de mon pinceau les timides essais Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succes. Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous l'ombrage, au bord d'une mer etincelante, et les dauphins arrivant aux sons de sa double flute divine! En l'indiquant, j'y vois comme un defi que quelqu'un de nos jeunes peintres relevera[62]. [Note 62: Peut-etre aussi le poete n'emploie-t-il, en certains cas, cette expression de _Quadro_ que metaphoriquement et par allusion a son petit cadre poetique.] Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromede exposee au bord des flots, qui appelle la muse d'Andre: il cite et transcrit les admirables vers de Manilius a ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_; ce supplice d'ou la grace et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant chercher une blanche epaule qui le derobe: Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis Molliter ipsa suae custos est sola figurae. Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos Vestis, et effusi scopulis lusere capilli. Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc. Andre remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromede a la troisieme personne que le poete lui adresse brusquement ces vers: _Te circum_, etc., sans la nommer en aucune facon. "C'est tout cela, ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants autour de _vous, infortunee Princesse_. Cela ote de la grace." Je ne crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi a la rhetorique secrete d'Andre[63]. [Note 63: Il disait encore dans ce meme exquis sentiment de la diction poetique: "La huitieme epigramme de Theocrite est belle (Epitaphe de Cleonice); elle finit ainsi: Malheureux Cleonice, sous le propre coucher des Pleiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a recu avec elles (les Pleiades)."] _Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut representee, pour la premiere fois, en 1786; Andre Chenier put y assister; il dut etre emu aux tendres sons de la romance de Dalayrac: Quand le bien-aime reviendra Pres de sa languissante amie, etc. Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporte en Grece, et ou se retrouve jusqu'a l'echo des rimes de la romance: "La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut... elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une maniere antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un _quadro_)... et, longtemps apres elle, on chantait cette chanson faite par elle dans sa folie: Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute. Non, il est sous la tombe: il attend, il ecoute. Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras; Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!" Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrieme acte d'_Hamlet_ que chante Ophelia dans sa folie: avide et pure abeille, il se reserve de petrir tout cela ensemble[64]! [Note 64: Andre etait comme La Fontaine, qui disait: J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi. Il lisait tout. M. Piscatori pere, qui l'a connu avant la Revolution, m'a raconte qu'un jour, particulierement, il l'avait entendu causer avec feu et se developper sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laisse dans l'esprit de M. Piscatori une impression singuliere de nouveaute et d'eloquence. Cette etude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, s'il en etait besoin, de l'avoir autrefois rapproche longuement de Regnier.] Fidele a l'antique, il ne l'etait pas moins a la nature; si, en imitant les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a reellement observe lui-meme. On sait le joli fragment: Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile, Le soir remplis de lait trente vases d'argile. Crains la genisse pourpre, au farouche regard... Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: vu _et fait a Catillon pres Forges le 4 aout 1792 et ecrit a Gournay le lendemain_. Ainsi le poete se rafraichissait aux images de la nature, a la veille du 10 aout[65]. [Note 65: On se plait a ces moindres details sur les grands poetes aimes. A la fin de l'idylle intitulee _la Liberte_, entre le chevrier et le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencee le vendredi au soir 10, et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La piece a un peu plus de cent cinquante vers. On a la une juste mesure de la verve d'execution d'Andre: elle tient le milieu, pour la rapidite, entre la lenteur un peu avare des poetes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.] Deux fragments d'idylles, publies dans l'edition de 1833, se peuvent completer heureusement, a l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait negligees; je les retablis ici dans leur ensemble. LES COLOMBES. Deux belles s'etaient baisees.... Le poete berger, temoin jaloux de leurs caresses, chante ainsi: "Que les deux beaux oiseaux, les colombes fideles, Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles. Sous leur tete mobile, un cou blanc, delicat, Se plie, et de la neige effacerait l'eclat. Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente, Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. L'une a dit a sa soeur:--Ma soeur... (Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...) L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, De ce reduit peut-etre ignorent les detours; Viens... (Je te choisirai moi-meme les graines que tu aimes, et mon bec s'entrelacera dans le tien.) ... L'autre a dit a sa soeur: Ma soeur, une fontaine Coule dans ce bosquet... (L'oie ni le canard n'en ont jamais souille les eaux, ni leurs cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre tete et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles se promenent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se polissent leur plumage l'une a l'autre). Le voyageur, passant en ces fraiches campagnes, Dit[66]: O les beaux oiseaux! o les belles compagnes! Il s'arreta longtemps a contempler leurs jeux; Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; Sous votre aimable tete, un cou blanc, delicat, Se plie, et de la neige effacerait l'eclat." [Note 66: Ce voyageur est-il le meme que le berger du commencement? ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais plutot, mais ce n'est pas bien clair.] L'edition de 1833 (tome II, page 339) donne egalement cette epitaphe d'un amant ou d'un epoux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de prose qui eclairent le dessein du poete: Mes manes a Clytie.--Adieu, Clytie, adieu. Est-ce toi dont les pas ont visite ce lieu? Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore? Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, Rever au peu de jours ou j'ai vecu pour toi, Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, D'Elysee a mon coeur la paix devient amere, Et la terre a mes os ne sera plus legere. Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adoree; C'est mon ame qui fuit sa demeure sacree, Et sur ta bouche encore aime a se reposer. Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. Entre autres manieres dont cela peut etre place, ecrit Chenier, en voici une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gemissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme echevelee, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyee sur la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit a l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette epitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les repand sur cette tombe en disant: O jeune infortunee... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte a cheval, et s'en va la tete penchee et melancoliquement, il s'en va Pensant a son epouse et craignant de mourir. Ce pourrait etre le voyageur qui conte lui-meme a sa famille ce qu'il a vu le matin.) Mais c'est assez de fragments: donnons une piece inedite entiere, une perle retrouvee, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune Tarentine_. A son brusque debut, on l'a pu prendre pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait negliger; mais Andre aime ces entrees en matiere imprevues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui acheve de chanter: "Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; Leve-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?" Nous aimions sa naive et riante folie. Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, Maigre, pale, pensif, qui n'avait point parle, Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zele Du muet de Samos qu'admire Metaponte, Dit: "Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? Des moeurs saintes jadis furent votre tresor. Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, Ouvrent leur jeune bouche a des chants adulteres. Helas! qu'avez-vous fait des maximes austeres De ce berger sacre que Minerve autrefois Daignait former en songe a vous donner des lois?" Disant ces mots, il sort... Elle etait interdite; Son oeil noir s'est mouille d'une larme subite; Nous l'avons consolee, et ses ris ingenus, Ses chansons, sa gaiete, sont bientot revenus. Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier Le grave Pythagore et son grave ecolier. [Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondee aux environs de Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Atheniens.] Parmi les iambes inedits, j'en trouve un dont le debut rappelle, pour la forme, celui de la gracieuse elegie; c'est un brusque reproche que le poete se suppose adresse par la bouche de ses adversaires, et auquel il repond soudain en l'interrompant: Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brulees Serpentent des fleuves de fiel." J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallees, Cueilli le poetique miel: Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entiere; Dans tous mes vers on pourra voir Si ma muse naquit haineuse et meurtriere. Frustre d'un amoureux espoir, Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe Immole un beau-pere menteur; Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe Que j'apprete un lacet vengeur. Ma foudre n'a jamais tonne pour mes injures. La patrie allume ma voix; La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, Et mes fureurs servent les lois. Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses, Le feu, le fer, arment mes mains; Extirper sans pitie ces betes veneneuses, C'est donner la vie aux humains. Sur un petit feuillet, a travers une quantite d'abreviations et de mots grecs substitues aux mots francais correspondants, mais que la rime rend possibles a retrouver, on arrive a lire cet autre iambe ecrit pendant les fetes theatrales de la Revolution apres le 10 aout; l'exces des precautions indique deja l'approche de la Terreur: Un vulgaire assassin va chercher les tenebres, Il nie, il jure sur l'autel; Mais, nous, grands, libres, fiers, a nos exploits funebres, A nos turpitudes celebres, Nous voulons attacher un eclat immortel. De l'oubli taciturne et de son onde noire Nous savons detourner le cours. Nous appelons sur nous l'eternelle memoire; Nos forfaits, notre unique histoire, Parent de nos cites les brillants carrefours. O gardes de Louis, sous les voutes royales Par nos menades dechires, Vos tetes sur un fer ont, pour nos bacchanales, Orne nos portes triomphales, Et ces bronzes hideux, nos monuments sacres. Tout ce peuple hebete que nul remords ne touche, Cruel meme dans son repos, Vient sourire aux succes de sa rage farouche, Et, la soif encore a la bouche, Ruminer tout le sang dont il a bu les flots. Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence Dignes de notre liberte, Dignes des vils tyrans qui devorent la France, Dignes de l'atroce demence Du stupide David qu'autrefois j'ai chante! Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flute aux dauphins accourus, nous avons touche tous les tons. C'est peut-etre au lendemain meme de ce dernier iambe rutilant, que le poete, en quelque secret voyage a Versailles, adressait cette ode heureuse a Fanny: Mai de moins de roses, l'automne De moins de pampres se couronne, Moins d'epis flottent en moissons, Que sur mes levres, sur ma lyre, Fanny, tes regards, ton sourire, Ne font eclore de chansons. Les secrets pensers de mon ame Sortent en paroles de flamme, A ton nom doucement emus: Ainsi la nacre industrieuse Jette sa perle precieuse, Honneur des sultanes d'Ormuz. Ainsi, sur son murier fertile, Le ver du Cathay mele et file Sa trame etincelante d'or. Viens, mes Muses pour ta parure De leur soie immortelle et pure Versent un plus riche tresor. Les perles de la poesie Forment, sous leurs doigts d'ambroisie, D'un collier le brillant contour. Viens, Fanny: que ma main suspende Sur ton sein cette noble offrande... La piece reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque qu'un seul vers, et possible a deviner; je me figure qu'a cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny s'est approchee en effet, que la main du poete va poser sur son sein nu le collier de poesie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, que la poesie s'oublie, et que le poete comble s'ecrie, ou plutot murmure en finissant: Tes bras sont le collier d'amour[68]! [Note 68: Ou peut-etre plus simplement: Ton sein est le trone d'amour! ] Il resulte, pour moi, de cette quantite d'indications et de glanures que je suis bien loin d'epuiser, il doit resulter pour tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chenier est etablie et permet, sur son compte, d'oser tout desirer, il y a lieu veritablement a une edition plus complete et definitive de ses oeuvres, ou l'on profiterait des travaux anterieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pense a cet _ideal_ d'edition pour ce charmant poete, qu'on appellera, si l'on veut, le classique de la decadence, mais qui est, certes, notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylle et d'elegie, je veux esquisser aussi ce projet d'edition qui est parfois mon idylle. En tete donc se verrait, pour la premiere fois, le portrait d'Andre d'apres le precieux tableau que possede M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poete. Puis on recueillerait les divers morceaux et les temoignages interessants sur Andre, a commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans lesquelles l'auteur du _Genie du Christianisme_ l'a tout d'abord revele a la France, comme dans l'aureole de l'echafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche a mise dans l'edition de 1819, et d'autres morceaux ecrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que d'entrer pour une part, mais ou surtout il ne faudrait pas omettre quelques pages de M. Brizeux, inserees autrefois au _Globe_ sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une edition de Malherbe annotee en marge par Andre (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porte ici meme (_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut, detachees du poetique episode de _Stello_ par M. de Vigny. On traiterait, en un mot, Andre comme un _ancien_, sur lequel on ne sait que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement tous les jugements, les indices et temoignages. Il y aurait a completer peut-etre, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; quelques personnes qui ont connu Andre vivent encore; son neveu, M. Gabriel de Chenier, a qui deja nous devons tant pour ce travail, a conserve des traditions de famille bien precises. Une note qu'il me communique m'apprend quelques particularites de plus sur la mere des Chenier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua a jamais aux mers de Byzance l'etoile d'Andre. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle etait propre soeur (chose piquante!) de la grand'mere de M. Thiers. Il se trouve ainsi qu'Andre Chenier est oncle, a la mode de Bretagne, de M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, apres coup, un pronostic. Andre a pris de la Grece le cote poetique, ideal, reveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes vallees: mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacite, des hardiesses et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'Etat qui parurent vers la fin de la guerre du Peloponese, et, pour tout dire en bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de la parole athenienne? Mais je reviens a mon idylle, a mon edition oisive. Il serait bon d'y joindre un petit precis contenant, en deux pages, l'histoire des manuscrits. C'est un point a fixer (prenez-y garde), et qui devient presque douteux a l'egard d'Andre, comme s'il etait veritablement un ancien. Il s'est accredite, parmi quelques admirateurs du poete, un bruit, que l'edition de 1833 semble avoir consacre; on a parle de trois portefeuilles, dans lesquels il aurait classe ses diverses oeuvres par ordre de progres et d'achevement: les deux premiers de ces portefeuilles se seraient perdus, et nous ne possederions que le dernier, le plus miserable, duquel pourtant on aurait tire toutes ces belles choses. J'ai toujours eu peine a me figurer cela. L'examen des manuscrits restants m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile a concevoir. Je trouve, en effet, sans sortir du residu que nous possedons, les diverses manieres des trois pretendus portefeuilles: par exemple, l'idylle intitulee _la Liberte_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de prose, puis en vers, avec la date precise du jour et de l'heure ou elle fut commencee et achevee. La preface que le poete aurait esquissee pour le portefeuille perdu, et qui a ete introduite pour la premiere fois dans l'edition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et de copie au net, comme en meditent tous les auteurs. Bref, je me borne a dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai jamais bien concus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chenier, depositaire des traditions de famille, et temoin des premiers depouillements. Je tiens de lui une note detaillee sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, tres-peu jaloux de contredire. Andre Chenier voulait ressusciter la Grece; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un manuscrit grec retrouve au XVIe siecle, venir allumer, entre amis, des guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69]. [Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parle d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait a consulter, ainsi que le docte possesseur. Je crois neanmoins qu'il ne faudrait pas, en fait de variantes, remettre en question ce qui a ete un parti pris avec gout. Toute edition d'ecrits posthumes et inacheves est une espece de toilette qui a demande quelques epingles: prenez garde de venir epiloguer apres coup la-dessus.] Voila pour les preliminaires; mais le principal, ce qui devrait former le corps meme de l'edition desiree, ce qui, par la difficulte d'execution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait necessaire, l'indication complete des diverses et multiples imitations, qui donc l'executera? L'erudition, le gout d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne que nous avons porte a Andre. On ne se figure pas jusqu'ou Andre a pousse l'imitation, l'a compliquee, l'a condensee; il a dit dans une belle epitre: Un juge sourcilleux, epiant mes ouvrages, Tout a coup, a grands cris, denonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, Il s'admire et se plait de se voir si savant. Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaitre Mille de mes larcins qu'il ignore peut-etre. Mon doigt sur mon manteau lui devoile a l'instant La couture invisible et qui va serpentant, Pour joindre a mon etoffe une pourpre etrangere... Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons ete _vers lui_, et lui-meme nous a etonne par la quantite de ces industrieuses coutures qu'il nous a revelees ca et la: _junctura callidus acri_. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Medee: Au sang de ses enfants, de vengeance egaree, Une mere plongea sa main denaturee, etc., il se souvient d'Ennius, de Phedre, qui ont imite ce morceau; il se souvient des vers de Virgile (eglogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois traduits etant au college. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi de ces reminiscences a triple fond, de ces imitations a triple _suture_. Son Bacchus, _Viens, o divin Bacchus, o jeune Thyonee!_ est un compose du Bacchus des _Metamorphoses_, de celui des _Noces de Thetis et de Pelee_; le Silene de Virgile s'y ajoute a la fin[70]. Quand on relit un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait Andre par coeur, les imitations sortent a chaque pas. Dans ce fragment d'elegie: Mais si Plutus revient, de sa source doree, Conduire dans mes mains quelque veine egaree, A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement..., je croyais n'avoir affaire qu'a Horace: Nunc et latentis proditor intimo Gratus puellae risus ab angulo; et c'est a Perse qu'on est plus directement redevable: ... Visa est si forte pecunia, sive [Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inedits sur Bacchus: C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange, Au visage de vierge, au front ceint de vendange, Qui dompte et fait courber sous son char gemissant Du Lynx aux cent couleurs le front obeissant... J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils decorent: Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents... Vous, du blond Anio Naiade au pied fluide; Vous, filles du Zephire et de la Nuit humide, Fleurs... Syrinx parle et respire aux levres du berger... Et le dormir suave au bord d'une fontaine... Et la blanche brebis de laine appesantie..., et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguise d'Horace, a l'adresse prochaine de quelque sot, Grand rimeur aux depens de ses ongles ronges. ] Candida vicini subrisit molle puella, Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . . On a quelquefois trouve bien hardi ce vers du _Mendiant_: Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines; il est traduit des _Noces de Thetis et de Pelee_: Queis permulsa domus jucundo risit odore. On est tente de croire qu'Andre avait devant lui, sur sa table, ce poeme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la meme forme le poeme mythologique. Puis, deux vers plus loin a peine, ce n'est plus Catulle; on est en plein Lucrece: Sur leurs bases d'argent, des formes animees Elevent dans leurs mains des torches enflammees... Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes Lampedas igniferas manibus retinentia dextris. Mais ce Lucrece n'est lui-meme ici qu'un echo, un reflet magnifique d'Homere (_Odyssee_, liv. VII, vers 100). Andre les avait tous presents a la fois.--Jusque dans les endroits ou l'imitation semble le mieux couverte, on arrive a soupconner le larcin de Promethee. L'humble Phedre a dit: . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit Fons prima multos: rara mens intelligit Quod _interiore_ condidit cura _angulo_; et Chenier: . . . . . . L'inventeur est celui... Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_, Etale et fait briller leurs richesses secretes. N'est-ce la qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du prosaique _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un echantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points. Au sein de cette future edition difficile, mais possible, d'Andre Chenier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveaute les profils un peu evanouis de tant de poetes antiques; on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la poetique francaise; on les agiterait a loisir. Il y aurait la, peut-etre, une gloire de commentateur a saisir encore; on ferait son oeuvre et son nom, a bord d'un autre, a bord d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derriere la haie qu'on ne franchira pas, c'est la le train de la vie. Ai-je trop presume pourtant, en un moment de grandes querelles politiques et de formidables assauts, a ce qu'on assure[71], de croire interesser le monde avec ces debris de melodie, de pensee et d'etude, uniquement propres a faire mieux connaitre un poete, un homme, lequel, apres tout, vaillant et genereux entre les genereux, a su, au jour voulu, a l'heure du danger, sortir de ses doctes vallees, combattre sur la breche sociale, et mourir? 1er Fevrier 1839. [Note 71: C'etait le moment de ce qu'on a appele la _Coalition_, dans laquelle les gagnants de Juillet, sous pretexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement parlementaire, s'etaient mis a assieger le ministere et a le vouloir renverser coute que coute, comme si la dynastie etait assez fondee et de force a resister au contre-coup.] GEORGE FARCY[72] [Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de Farcy, publie chez M. Hachette (1831).] La Revolution de Juillet a mis en lumiere peu d'hommes nouveaux, elle a devore peu d'hommes anciens; elle a ete si prompte, si spontanee, si confuse, si populaire, elle a ete si exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guere donne aux personnages deja connus le temps d'y assister et d'y cooperer, sinon vers les dernieres heures, et qu'elle ne s'est pas donne a elle-meme le temps de produire ses propres personnages. Tout ce qui avait deja un nom s'y est rallie un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a du s'en retirer trop tot. Consultez les listes des heroiques victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une gloire anterieure; c'etait bien du pur et vrai peuple, c'etaient bien de vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. Le nom de Farcy est peut-etre le seul qui frappe et arrete, et encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommee! comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'eclat de tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux et d'annees pour signifier aux yeux du public ce que l'amitie y lisait deja avec confiance! Mais la mort, et une telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinee de notre ami que pour la couronner. Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa vocation etait ailleurs: son gout, ses etudes, son talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la philosophie; il semblait ne pour soutenir et continuer avec independance le mouvement spiritualiste emane de l'Ecole normale. Il n'avait traverse la poesie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment ou les forces de son esprit plus rassis et plus mur se rassemblaient sur l'objet auquel il etait eminemment propre et qui allait devenir l'etude de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces reves inacheves, ces soupirs exhales ca et la dans la solitude, le long des grandes routes, au sein des iles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique; ces vagues plaintes de premiere jeunesse, qui, s'il avait vecu, auraient a jamais sommeille dans son portefeuille avec quelque fleur sechee, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces mysteres qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pales et indecis ou sont pourtant epars tous les traits de son ame, nous les publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au debut, frappe a la poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps a tous ceux qui l'ont connu, ne saurait desormais demeurer indifferent a la patrie. Jean-George Farcy naquit a Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction honnete, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois lorsqu'il perdit son pere et sa mere; sa grand'mere le recueillit et le fit elever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; il y commenca ses etudes, et lorsqu'il fut assez avance, il les poursuivit au college de Louis-le-Grand, dont l'institution de M. Gandon frequentait les cours. En 1819, ses etudes terminees, il entra a l'Ecole normale, et il en sortait lorsque l'ordonnance du ministre Corbiere brisa l'institution en 1822. Durant ces vingt-deux annees, comment s'etait passee la vie de l'orphelin Farcy? La portion exterieure en est fort claire et fort simple; il etudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l'amitie de ses condisciples et de ses maitres; il allait deux fois le jour au college; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journee chez sa grand'mere. Voila ce qu'il fit regulierement durant toutes ces belles et fecondes annees; mais ce qu'il sentait la-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il desirait secretement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la societe; mais ces tourbillons de sentiments que la puberte excitee et comprimee eveille avec elle; mais son jeune espoir, ses vastes pensees de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus intime, son point sensible et cache, son cote pudique; mais son roman, mais son coeur, qui nous le dira? Une grande timidite, beaucoup de reserve, une sorte de sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, de petulant, de fugitif; le commerce tres-agreable et assez prompt, l'intimite tres-difficile et jamais absolue; une repugnance marquee a vous entretenir de lui-meme, de sa propre vie, de ses propres sensations, a remonter en causant et a se complaire familierement dans ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il n'avait jamais ete apprivoise au sein de la famille, comme s'il n'y avait rien eu d'aime et de choye, de dore et de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiete, deja fatiguee, se manifestant par du mouvement plutot que par des rayons; l'instinct voyageur a un haut degre; l'humeur libre, franche, independante, elancee, un peu fauve, comme qui dirait d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert a l'attendrissement et capable au besoin de stoicisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisement; l'adoration du beau, de l'honnete; l'indignation genereuse contre le mal; sa narine s'enflant alors et sa levre se relevant, pleine de dedain; puis un coup d'oeil rapide et sur, une parole droite et concise, un nerf philosophique tres-perfectionne: tel nous apparait Farcy au sortir de l'Ecole normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, beaucoup senti deja et beaucoup vu; il s'etait donne a lui-meme, a cote de l'education classique qu'il avait recue, une education morale plus interieure et toute solitaire. [Note 73: "A sa taille mince, a des favoris d'un blond vif, on l'eut pris pour un Ecossais," a dit de lui M. de Latouche (_Vallee-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'apres nature, il peint tout Farcy au physique et resume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui: Ecossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.] L'Ecole normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, pres de son maitre et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa a poursuivre les etudes philosophiques vers lesquelles il se sentait appele. Mais le regime deplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes liberaux et independants aucun espoir prochain de trouver place, meme aux rangs les plus modestes. Une education particuliere chez une noble dame russe se presenta, avec tous les avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaines; Farcy accepta. Il avait beaucoup desire connaitre le monde, le voir de pres dans son eclat, dans les seductions de son opulence, respirer les parfums des robes de femmes, ouir les musiques des concerts, s'ebattre sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'egalite qu'il aurait voulu, et il en souffrait amerement. C'etait la une arriere-pensee poignante que toute l'amabilite delicate et ingenieuse de la mere[74] ne put assoupir dans l'ame du jeune precepteur. Il se contint durant pres de trois ans. Puis enfin, trouvant son pecule assez grossi et sa chaine par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des notes qu'il ecrivait alors, l'expression exageree, mais bien vive, du sentiment de fierte qui l'ulcerait: "Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon ame encore marquee des fletrissantes empreintes de l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux etre libre... Ah! j'ai dedaigne de plus douces chaines; je veux etre libre. J'aime mieux vivre avec dignite et tristesse que de trouver des joies factices dans l'esclavage et le mepris de moi-meme." [Note 74: La belle madame de Narischkin.] Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de precepteur (1825) qu'il publia une traduction du troisieme volume des _Elements de la Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'apres les conseils de M. Cousin, etait precede d'une introduction dans laquelle Farcy eclaircissait avec sagacite et exposait avec precision divers points delicats de psychologie. Il donna aussi quelques articles litteraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa fondation. Enfin, vers septembre 1826, voila Farcy libre, maitre de lui-meme; il a de quoi se suffire durant quelques annees, il part; tout froisse encore du contact de la societe, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poete, que tout savant, que tout chretien, que tout amant desire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de s'inonder de lumiere, de se repaitre de la couleur des lieux, de l'aspect general des villes et des campagnes, de se penetrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une ame harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de la, peu de choses l'interessent; l'antiquite ne l'occupe guere, la societe moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression fut particuliere. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines desolees ou plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas severes et melancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cypres. La Rome moderne ne remplit pas son attente; son gout simple et pur repoussait les colifichets: "Decidement, ecrivait-il, je ne suis pas fort emerveille de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, ni des ceremonies de la Semaine sainte, celle de la benediction de Paques exceptee." De plus, il ne trouvait pas la assez d'agreable mele a l'imposant antique pour qu'on en put faire un sejour de predilection. Mais Naples, Naples, a la bonne heure! Non pas la ville meme, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y revoltent: "Quel peuple abandonne dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs! Il y a la une atmosphere de volupte grossiere qui relacherait les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur sante doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75]." Mais le golfe, la mer, les iles, c'etait bien la pour lui le pays enchante ou l'on demeure et ou l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuye contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement a ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entieres, ce charme indicible, cet attiedissement voluptueux, cette transformation etheree de tout son etre, si divinement decrite par Chateaubriand au cinquieme livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantee Lamartine, fut encore le lieu qu'il prefera entre tous ces lieux. Il s'y etablit, et y passa la saison des chaleurs. La solitude, la poesie, l'amitie, un peu d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre francais, d'un caractere aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc, se trouvait a Ischia en meme temps que Farcy; tous deux se convinrent et s'aimerent. Chaque matin, l'un allait a ses croquis, l'autre a ses reves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Petrarque, Andre Chenier, Byron; songeant a la beaute de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son hotesse; se redisant, dans une position assez semblable, quelqu'une de ces strophes cheries, qui realisent a la fois l'ideal comme poesie melodieuse et comme souvenir de bonheur: Combien de fois, pres du rivage Ou Nisida dort sur les mers, La beaute credule ou volage Accourut a nos doux concerts! Combien de fois la barque errante Berca sur l'onde transparente Deux couples par l'amour conduits, Tandis qu'une deesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfume des nuits! [Note 75: Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet, a dit Stace de Naples: la derniere partie du vers se verifie a Naples, mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la premiere. Le _miscet_ regne; c'est l'_honos_ qui n'est pas reste.] En passant a Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre d'introduction aupres de son illustre compatriote, il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit le plus cavalier possible_, comme il l'ecrivit depuis a M. Viguier, de peur que le grand poete ne crut voir arriver un rimeur bien pedant, bien humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragerent Farcy a continuer ses essais poetiques. Il composa donc plusieurs pieces de vers durant son sejour a Ischia; il les envoyait en France a son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maitre a l'Ecole normale, reclamant de lui un avis sincere, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot propre sans periphrase_. Pour exprimer toute notre pensee, ces vers de Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme etant le produit d'une puissante et riche faculte tres-fatiguee, et en quelque sorte epuisee avant la production: on y trouve peu d'eclat et de fraicheur; son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, continu, eleve; la faculte philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui resulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoicisme triste et resigne qui traverse noblement la vie en contenant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la piece adressee a un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravite tendre et d'accent a la fois viril et emu. Dans la piece a madame O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui ferait honneur a Lamartine lui-meme: c'est celle ou le poete, s'adressant a l'enfant qui ne vit encore que pour sa mere, s'ecrie: Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, N'ont pas en vain sur toi, des avant ta naissance, Epuise les faveurs d'un climat enchante; Comme au sein de l'artiste une sublime image, N'es-tu pas ne parmi les oeuvres du vieil age? N'es-tu pas fils de la beaute? Ce que nous disons avec impartialite des vers de Farcy, il le sentit lui-meme de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement la poesie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en abstenir: "Je ne voudrais pas, ecrivait-il a M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en verite!_ et qu'on laisse la pour passer a autre chose." Sans donc renoncer, des le debut, a cette chere et consolante poesie, il ne s'empressa aucunement de s'y livrer tout entier. D'autres idees le prirent a cette epoque: il avait du aller en Grece avec son ami Colin; mais ce dernier ayant ete oblige par des raisons privees de retourner en France, Farcy ajourna son projet. Ses economies d'ailleurs tiraient a leur fin. L'ambition de faire fortune, pour contenter ensuite ses gouts de voyage, le preoccupa au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort couteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement l'abusa[76]. Plein de son idee, Farcy quitta Naples a la fin de l'annee 1827, revint a Paris, ou il ne passa que huit jours, et ne vit qu'a peine ses amis, pour eviter leurs conseils et remontrances, puis partit en Angleterre, d'ou il s'embarqua pour le Bresil. Nous le retrouvons a Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette annee d'absence s'etait passee pour lui dans les ennuis, les mecomptes, et que sa candeur avait ete jouee. Il ne s'expliquait jamais la-dessus qu'avec une extreme reserve; il avait ceci pour constante maxime: "Si tu veux que ton secret reste cache, ne le dis a personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que toi-meme dans tes affaires? Ta confidence est deja pour lui un mauvais exemple et une excuse." Et encore: "Ne nous plaignons jamais de notre destinee: qui se fait plaindre se fait mepriser." Mais nous avons trouve, dans un journal qu'il ecrivait a son usage, quelques details precieux sur cette annee de solitude et d'epreuves: "J'ai quitte Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_, sur lequel j'avais arrete mon passage, etait parti le dimanche matin; il m'a fallu le joindre a Gravesend: c'est de la que j'ai adresse mes derniers adieux a mes amis de France. J'ai encore eprouve une fois combien les emotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares pour moi; a moins que ce ne soient pas la mes occasions solennelles. J'ai quitte l'Angleterre pour l'Amerique, avec autant d'indifference que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un mille: il en a ete de meme de la France, mais il n'en a pas ete de meme de l'Italie: c'est la que j'ai joui pour la premiere fois de mon independance, c'est la que j'ai ete le plus puissant de corps et d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employe de temps et de forces! Ai-je merite ma liberte?--Quand je pense que je n'avais deja plus alors que des reminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacite et la fraicheur de mes sensations et de mes pensees d'autrefois! Etait-ce seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'etais devenu plus severe avec moi-meme?--Mais la purete d'ame, mais les croyances encore naives, mais les reves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur rien, c'en etait deja fait pour moi. Je ne voyais qu'un present dont il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur a faire partager a personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des jouissances deja usees avec des moyens plus restreints; et ne pas croitre dans la vie, c'est dechoir.--Et cependant, du moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fete dans la nature; c'etait vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des forets et des hommes; c'etait une harmonie ineffable, qui me penetrait, que je meditais et que je respirais a loisir; et quand je croyais y avoir dignement mele ma voix a mon tour, par un travail et par un succes egal a mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, j'etais heureux;--oui, j'etais heureux, quoique seul; heureux par la nature et avec Dieu. Et j'ai pu etre assez faible pour livrer plus de la moitie de ce temps aux autres, pour ne pas m'etablir definitivement dans cette felicite. La peur de quelque depense m'a retenu, et la vanite, et pis encore, m'ont emporte plus d'argent qu'il n'en eut fallu pour jouir en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La societe?...--moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-etre plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur melancolique_.--Mais il faudrait des evenements et des sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des etudes serieuses pour me rendre temoignage a moi-meme. Un gout vague ne se suffit pas a lui seul, et c'est pourquoi il est si aise au premier venu de me faire abandonner ce qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marque assez profondement au fond de mon ame, et il me reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par la que j'echapperai, ou ce secret parfum lui-meme s'evaporera-t-il?" [Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministere les _Tablettes universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.] Cette longue traversee, le manque absolu de livres et de conversation, son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'etude du ciel, tout contribuait a developper demesurement chez lui son habitude de reverie sans objet et sans resultat. "29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espere, et nous serons a Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis maintenant passer la moitie d'une belle nuit, seul, a rever en me promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour a la chambre et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. C'est la un progres dont je me felicite. Je crois que l'age, en m'otant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables a qui veut occuper son esprit. La pensee arrive alors, non plus seulement comme verite, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans tout ce qui vous environne, qui penetre par tous les sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte a goutte sur le coeur, comme la fraicheur du soir. Je ne connais rien qui doive etre plus doux que de se promener a cette heure-la avec une femme aimee." Pauvre Farcy! voila que tout a la fin, sans y songer, il donne un dementi a son projet contemplatif, et qu'avec un seul etre de plus, avec une compagne telle qu'il s'en glisse inevitablement dans les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manque d'abord qu'une femme aimee, pour entrer en pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes. "29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je ecoute ma repugnance a m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes anterieures, et qui, du cote du caractere, me semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir m'a seduit. En voyant ses relations retablies sur le pied de l'amitie et de la confiance avec les gens les plus distingues, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pedantisme et de la pruderie a etre plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne fut que l'ennui de me deranger qui me deconseillat cette demarche. Je me suis dit qu'il fallait s'habituer a vivre avec tous les caracteres et tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au succes. J'ai resiste a mes penchants, qui me portaient a la vie solitaire et contemplative. J'ai ploye mon caractere impatient jusqu'a condescendre aux desirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, excepte dans un talent equivoque de faire fortune. Si je m'etais decide a quelque depense, j'avais la Grece sous les yeux, ou je vivais avec Moliere (_le philhellene_), avec qui j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! cet argent que je me suis refuse d'une part, je l'ai depense de l'autre inutilement, ennuyeusement, a voyager et a attendre. J'ai sacrifie tous mes gouts, l'espoir assez voisin de quelque reputation par mes vers, et, par la encore, d'un bon accueil a mon retour en France. En ce faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me preparer de grands eloges de la part de la prudence humaine, et, l'evenement arrive, il se trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voila a deux mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, force de recourir a la pitie des autres, en leur presentant pour titre a leur confiance une histoire qui ressemble a un roman tres-invraisemblable;--et, pour terminer peut-etre ma peine et cette plate comedie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulte grossierement en public, sans que je lui en eusse donne le moindre motif;--convaincu que le duel, et surtout avec un tel etre, est une absurdite, et ne pouvant m'y soustraire;--ne sachant, si je suis blesse, ou trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misere extreme, et peut-etre la mort ou l'hopital;--et cependant, _content et aime des Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les Dieux_) prendront cette derniere folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul mot que je puisse dire; et, en verite, je l'ai souvent cherche de bonne foi et de sang-froid; d'ou je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de mal dans cette demarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, de calomnier, et meme d'etre adultere (quoique la chose soit aussi quelque peu difficile a debrouiller en certains cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se presentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus doux_; transportant ici le doute, comme il convient a des Dieux, de l'esprit des juges a celui de l'accuse." L'affaire du duel terminee (et elle le fut a l'honneur de Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint a en sortir, grace a l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, qui allerent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda a tous deux une profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici. De retour en France, Farcy etait desormais un homme acheve: il avait l'experience du monde, il avait connu la misere, il avait visite et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractere etait mur par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette derniere metamorphose de son etre lui donnait une sorte d'aisance au dehors dont il etait fier en secret: "Voici l'age, se disait-il, ou tout devient serieux, ou ma personne ne s'efface plus devant les autres, ou mes paroles sont ecoutees, ou l'on compte avec moi en toutes manieres, ou mes pensees et mes sentiments ne sont plus seulement des reves de jeune homme auxquels on s'interesse si on en a le temps, et qu'on neglige sans facon des que la vie serieuse recommence. Et pour moi meme, tout prend dans mes rapports avec les autres un caractere plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne me defie plus de mes idees ou de mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que je les desapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions demandent une reponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, etc." En meme temps que cette defiance excessive de lui-meme faisait place a une noble aisance, l'aprete tranchante dans les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidite, cedait chez lui a une vue des choses plus calme, plus etendue et plus bienveillante. Les elans genereux ne lui manquaient jamais; il etait toujours capable de vertueuses coleres; mais sa sagesse desesperait moins promptement des hommes; elle entendait davantage les temperaments et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries abandonnees, a lui epancher quelque chose de son impartialite intelligente, il lui arrivait de rencontrer a l'improviste dans l'ame de Farcy je ne sais quel endroit sensible, petulant, recalcitrant, par ou cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui echappait; c'etait comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilite a s'emporter et a s'effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en etait venu a tout considerer et a tout comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prematuree, a Vauvenargues, et plusieurs de ses pensees morales semblent ecrites en prose par Andre Chenier: "Le jeune homme est enthousiaste dans ses idees, apre dans ses jugements, passionne dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses actions. "Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses actions et ses paroles sont sans consequence. "Il n'a pas encore d'idees arretees; il cherche a connaitre et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramene tout, par desir d'unite, par elan de pensee, par ignorance, au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait. "Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout interet son droit, toute action son explication et presque son excuse. "On s'etablit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de contemplatif dans les premieres annees de la jeunesse; on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a a vivre pour soi, pour son bien-etre, son plaisir, pour le developpement de toutes ses facultes, et non-seulement pour realiser un type abstrait et simple; on vit de tout son corps et de toute son ame, avec des hommes, et non seul avec des idees. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de l'action et de la reaction, remplace la conception de l'idee abstraite et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnee dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vecu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes nos erreurs nous sont connues; l'aprete de nos jugements d'autrefois nous revient a l'esprit avec honte; on laisse desormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-a-dire eclairer les esprits, moderer les passions." Il n'etait pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Universite; le ministere de M. de Vatimesnil ne lui avait donne qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. Morin, a Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait a Paris, jouissant de ses anciens amis et des nouveaux qu'il s'etait faits. Le monde politique et litteraire etait alors divise en partis, en ecoles, en salons, en coteries. Farcy regarda tout et n'epousa rien inconsiderement. Dans les arts et la poesie, il recherchait le beau, le passionne, le sincere, et faisait la plus grande part a ce qui venait de l'ame et a ce qui allait a l'ame. En politique, il adoptait les idees genereuses, propices a la cause des peuples, et embrassait avec foi les consequences du dogme de la perfectibilite humaine. Quant aux individus celebres, representants des opinions qu'il partageait, auteurs des ecrits dont il se nourrissait dans la solitude, il les aimait, il les reverait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait se conserver en leur presence une liberte digne et ingenue, aussi eloignee de la revolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d'articles qu'il insera vers cette epoque au _Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre a faire apprecier l'etendue de ses idees politiques et la mesure de son independance personnelle. Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait inexperimente encore, et faible, et presque enfant, c'etait l'amour; cet amour que, durant les tiedes nuits etoilees du tropique, il avait soupconne devoir etre si doux; cet amour dont il n'avait guere eu en Italie que les delices sensuelles, et dont son ame, qui avait tout anticipe, regrettait amerement la puissance tarie et les jeunes tresors. Il ecrivait dans une note: "Je rends graces a Dieu; "De ce qu'il m'a fait homme et non point femme; "De ce qu'il m'a fait Francais; "De ce qu'il m'a fait plutot spirituel et spiritualiste que le contraire, plutot bon que mechant, plutot fort que faible de caractere. "Je me plains du sort, "Qui ne m'a donne ni genie, ni richesse, ni naissance. "Je me plains de moi-meme, "Qui ai dissipe mon temps, affaibli mes forces, rejete ma pudeur naturelle, tue en moi la foi et l'amour." Non, Farcy, ton regret meme l'atteste, non, tu n'avais pas rejete ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton ame! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisement cede par le cote sensuel, s'etait comme infiltree et developpee outre mesure dans l'esprit, et, au lieu de la male assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides etincelles du regard, Qui d'un desir craintif font rougir la beaute[77], elle s'etait changee avec l'age en defiance de toi-meme, en repugnance a oser, en promptitude a se decourager et a se troubler devant la beaute superbe. Non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton coeur; tu en etais plutot reste au premier, au timide et novice amour; mais sans la fraicheur naive, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystere; avec la disproportion de tes autres facultes qui avaient muri ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacite judicieuse qui te representait les inconvenients, les difficultes et les suites; de tes sens fatigues qui n'environnaient plus, comme a dix-neuf ans, l'etre unique de la vapeur d'une emanation lumineuse et odorante; ce n'etait pas l'amour, c'etait l'harmonie de tes facultes et de leur developpement que tu avais brisee dans ton etre! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre age. [Note 77: Lamartine.] Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait en idees et ce qu'il avait eprouve en sentiments devait cesser dans son ame, et qu'il etait temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tete, chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un defi, il se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, a cette epoque, une femme connue par ses ouvrages, par l'agrement de son commerce et sa beaute[78], s'imaginant qu'il en etait epris, et tachant, a force de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimat trop obscurement, soit que la preoccupation de cette femme distinguee fut ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. Pourtant il l'etait, quoique moins profondement qu'il n'eut fallu pour que cela fut une passion. Voici quelques vers commences que nous trouvons dans ses papiers: Therese, que les Dieux firent en vain si belle, Vous que vos seuls dedains ont su trouver fidele, Dont l'esprit s'eblouit a ses seules lueurs, Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, Et qui revez d'amour comme on reve de gloire, L'oeil fier et non voile de pleurs; Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, Qui n'aimez qu'a compter, comme une reine altiere, La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; Vous a qui leurs cent voix sont douces a comprendre, Mais qui n'eutes jamais une ame pour entendre Des voeux qu'on murmure plus bas; Therese, pour longtemps adieu!..... [Note 78: Le respect nous empeche de la nommer; mais Beranger l'a chantee, et tous ses amis la reconnaitront ici sous le nom d'Hortense.] La suite manque, mais l'idee de la piece avait d'abord ete crayonnee en prose. Les vers y auraient peu ajoute, je pense, pour l'eclat et le mouvement; ils auraient retranche peut-etre a la fermete et a la concision. "Therese, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que d'aimer; pour qui la beaute n'est qu'une puissance, comme le courage et le genie; "Therese, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui revez d'amour comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide; "Therese, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat; "Therese, pour longtemps adieu! car j'espererais en vain aupres de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce qu'il m'offre; "Car, ou mon amour est dedaigne, mon orgueil n'accepte pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par mes respects. "Mon age n'est point fait a ces empressements paisibles, a ce partage si nombreux; je sais mal, aupres de la beaute, separer l'amitie de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement aupres de vous. "Une ame plus faible ou plus tendre accueillera peut-etre celui que d'autres ont dedaigne; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses reveuses, et je ne verrai plus vos levres dedaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas. "Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux ou la nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps ou mon coeur sera paisible, ou mes yeux seront distraits aupres de vous! Adieu jusques a nos vieux jours!" Il sourirait a notre fantaisie de croire que la scene suivante se rapporte a quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait marque le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a trace de souvenir est un chef-d'oeuvre de delicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conte autrement. "19 _juin_.--Helene se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; elle lanca sur Gherard un regard plein de dedain, tandis que ses levres se contractaient, agitees par la colere. Elle retomba sur le divan, a demi assise, a demi couchee, appuyant sa tete sur une main, tandis que l'autre etait fort occupee a ramener les plis de sa robe.--Gherard jeta les yeux sur elle; a l'instant toute sa colere se changea en confusion. Il vint a quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminee, emu et inquiet. Apres un moment de silence: "Helene, lui dit-il d'une voix troublee, je vous ai affligee, et pourtant je vous jure..."--"Moi, monsieur? non, vous ne m'avez point affligee; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur moi."--"Helene, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi..."--"Vous pardonner!... Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai deja oublie vos paroles." "Gherard s'approcha vivement d'elle:--"Helene, lui dit-il en cherchant a s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens..."--"Laissez-moi, lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous suffit-il pas d'une injure?" "Gherard s'en revint tristement a la cheminee, cachant son front dans ses mains, puis tout a coup se retourna, les yeux humides de larmes; il se jeta a ses pieds, et ses mains s'avancaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans ses bras. "Oui, s'ecria-t-il, je vous ai offensee, je le sais bien; oui, je suis rude, grossier; mais je vous aime, Helene; oh! cela, je vous defie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitie de moi, vous qui etes si bonne, Helene, qui reconciliez ceux qui se haissent..." Et voyant qu'elle se defendait faiblement: "Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, punissez-moi, chatiez-moi, j'ai tout merite. Oui, vous devez me chatier comme un enfant grossier. Helene, dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'apres m'avoir puni, vous me pardonnez." "Gherard etait beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux d'Helene, tandis que l'autre s'offrait ainsi a la peine. Il etait la, tombe a ses pieds avec grace, et elle ne se sentit pas la force de l'obliger a s'eloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; puis sa tete s'abaissa elle-meme avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi penche sans etre vue de lui. Et sans le vouloir, et en se laissant aller a son coeur et a sa pensee, qui achevaient le tableau commence devant ses yeux, sur le visage de Gherard, au lieu de sa main, elle posa ses levres. "Elle se leva au meme instant, effrayee de ce qu'elle avait fait, et cherchant a se degager des bras de Gherard qui l'avaient enlacee. Le coeur de Gherard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Helene sous leurs paupieres abaissees. "Oh! ma belle amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chretien, j'aurais baise la main qui m'eut frappe; voudriez-vous m'empecher d'achever ma penitence?" Et plus hardi a mesure qu'elle etait plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit a ses levres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait recu. "Elle alla s'asseoir a quelques pas de lui, et l'heureux Gherard, pour dissiper le trouble qu'il avait cause, commenca a l'entretenir de ses projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--"Gherard, lui dit-elle apres un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment..."--"Ah! dit Gherard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passe, vous ne vous en souviendrez pas pour me faire expier a force de froideur et de reserve un bonheur si grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis a une ecole trop severe pour que je ne tremble pas de paraitre fier d'une faveur." "Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage." Et Gherard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur." Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loue une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, pres de Fontenay-aux-Roses ou l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitie de quelques habitants du vallon, peut-etre aussi le souvenir des noms celebres qui ont passe la, les parfums poetiques que les camelias de Chateaubriand ont laisses alentour, tout lui faisait d'Aulnay un sejour de bonne, de simple et delicieuse vie. Il realisait pour son compte le voeu qu'un poete de ses amis avait laisse echapper autrefois en parcourant ce joli paysage: Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tresse, Tiendrait mon lendemain a la veille enlace! La, mille fleurs sans nom, delices de l'abeille; La, des pres tout remplis de fraise et de groseille; Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers; Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; Des chataigniers en rond sous le coteau des aulnes; Les sentiers du coteau melant leurs sables jaunes Au vert doux et touffu des endroits non frayes, Et grimpant au sommet le long des flancs rayes; Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules Plus qu'a demi noyes, et cachant leurs epaules Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs; De petits horizons nuances de rougeurs; De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages Entrevus d'assez loin a travers des feuillages; Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, Loin de Paris, du bruit des propos inconstants, Vivre sans souvenir!......... Dans cette retraite heureuse et variee, l'ame de Farcy s'ennoblissait de jour en jour; son esprit s'elevait, loin des fumees des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensees. La politique active et quotidienne ne l'occupait que mediocrement, et sans doute, la veille des Ordonnances, il en etait encore a ses meditations metaphysiques et morales, ou a quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement ici les dernieres pensees ecrites sur son journal; elles sont empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime: "Chacun de nous est un artiste qui a ete charge de sculpter lui-meme sa statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est a la nature a decider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mur ou d'un vieillard. Pour nous, tachons seulement qu'elle soit belle et digne d'arreter les regards. Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Venus de Praxitele." "Voyageur, annonce a Sparte que nous sommes morts ici pour obeir a ses saints commandements." "Ils moururent irreprochables dans la guerre comme dans l'amitie[79]." [Note 79: Cette epitaphe et la precedente se trouvent citees par Jean-Jacques au livre IV de l'_Emile_.] "Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, general des armees espagnoles, qui a ete heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles." Peut-etre, apres tout, ces nobles epitaphes de heros ne lui revinrent-elles a l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des Ordonnances a l'insurrection, et comme un echo naturel des heroiques battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures apres midi, a la nouvelle du combat, il arrivait a Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit a une panoplie d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir et lui recommandait la prudence: "Eh! qui se devouera, madame, lui repondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons pas?" Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaite; il vit quelques amis: les conjectures etaient contradictoires. Il courut au bureau du _Globe_, et de la a la maison de sante de M. Pinel, a Chaillot, ou M. Dubois, redacteur en chef du journal, etait detenu. Les troupes royales occupaient les Champs-Elysees, et il lui fallut passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idee fixe, sa crainte etait le manque de direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signales, et il n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin a la ville, par le faubourg et la rue Saint-Honore, de compagnie avec M. Magnin; chemin faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colere au coeur et aussi l'espoir. Arrive a la rue Dauphine, il se separa de M. Magnin en disant: "Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laisse ici pres, et me battre." Il revit pourtant dans la matinee M. Cousin, qui voulut le retenir a la mairie du onzieme arrondissement, et M. Geruzez, auquel il dit cette parole d'une magnanime equite: "Voici des evenements dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc a nous d'y prendre part et d'y aider[80]." Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du cote du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est a l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honore; Farcy, qui debouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est la, et non, comme on l'a fait, a la porte de l'hotel de Nantes, que devrait etre placee la pierre funeraire consacree a sa memoire. Farcy survecut pres de deux heures a sa blessure. M. Littre, son ami, qui combattait au meme rang et aux pieds duquel il tomba, le fit transporter a la distance de quelques pas, dans la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena precisement M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eut toute sa presence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il desirait faire appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne desirait personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas informe a temps pour venir. Une fois seulement, a un bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eut le dessous et ne fut refoule; on le rassura; ce furent ses dernieres paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-meme, sans ivresse comme sans regret. (29 juillet 1830.) [Note 80: C'est tout a fait le meme raisonnement genereux qui anime, dans Homere, Sarpedon s'adressant a Glaucus au moment de l'assaut du camp (_Iliade_, XII): "O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous honores en Lycie et par le siege, et par les mets et les coupes d'honneur? pourquoi tous nous considerent-ils comme des dieux, et a quel titre, aux rives du Xanthe, possedons-nous notre grand domaine, riche en vergers et en terres fecondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous faut faire tete au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la melee, afin qu'au moins chacun des notres dise, etc., etc..." Pour Farcy les avantages a conquerir avaient certes moins de splendeur, et le grand _domaine_, c'eut ete une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'heroisme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.] Le corps fut transporte et inhume au Pere-Lachaise, dans la partie du cimetiere ou reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcerent de touchants adieux. Les amis de Farcy n'ont pas ete infideles au culte de la noble victime; ils lui ont eleve un monument funeraire qui devra etre replace au veritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a dedie sa traduction des _Lois_ de Platon, se souvenant que Farcy etait mort en combattant pour les _lois_. Et nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81]. [Note 81: Deux poetes genereux et delicats, dont l'un avait connu Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et Brizeux, ont consacre a sa memoire des vers que nous n'avons garde d'omettre dans cette liste d'hommages funebres. Voici ceux de M. Deschamps: Que ne suis-je couche dans un tombeau profond, Perce comme Farcy d'une balle de plomb, Lui dont l'ame etait pure, et si pure la vie, Sans troubles ni remords egalement suivie! Lui qui, lorsque j'etais dans l'_ile Procida_, Sur le bord de la mer un matin m'aborda, Me parla de Paris, de nos amis de France, De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance... Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison, Lut dans Andre Chenier: _O Sminthee Apollon!_ Et quand il eut fini cette belle lecture, Emu par le climat et la douce nature, Se leva brusquement, et me tendant la main, Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin. M. Brizeux a dit: A LA MEMOIRE DE GEORGE FARCY. Il adorait La France, la Poesie et la Philosophie. Que la patrie conserve son nom! (Victor Cousin.) Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaitre, Toi que si jeune encore on citait comme un maitre. Pauvre coeur qui d'un souffle, helas! t'intimidais, Attentif a cacher l'or pur que tu gardais! Un soir, en nous parlant de Naple et de ses greves, Beaux pays enchantes ou se plaisaient tes reves, Ta bouche eut un instant la douceur de Platon; Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton, Tu devins brusque et sombre, et te mordis la levre, Fantasque, impatient, retif comme la chevre! Ainsi tu te plaisais a secouer la main Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin. Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre, Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre. Paix a toi, noble coeur! ici tu fus pleure Par un ami bien vrai, de toi-meme ignore; La-haut, rejouis-toi! Platon parmi les Ombres Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres. ] Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, disons-le avec sincerite, le sentiment que nous inspire la memoire de Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant a la mort de notre ami, nous serions tente plutot de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! certes, il serait encore le meme, loyal, solitaire, independant, ne jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans un College royal; rien d'ailleurs ne serait change a sa vie modeste, ni a ses pensees; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce desappointement penible que le regime heritier de la Revolution de Juillet fait eprouver a toutes les ames amoureuses d'idees et d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans desesperer des progres d'avenir, il serait triste et degoute dans le present. Son stoicisme se serait refugie encore plus avant dans la contemplation silencieuse des choses; la realite pratique, indigne de le passionner, ne lui apparaitrait de jour en jour davantage que sous le cote mediocre des interets et du bien-etre; il s'y accommoderait en sage, avec moderation; mais cela seul est deja trop: la tiedeur s'ensuit a la longue; fatigue d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup d'esprits superieurs, l'aurait peut-etre gagne avec l'age: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un mot du choeur antique: "Ah! si les belles et bonnes ames comme la sienne pouvaient avoir deux jeunesses[83]!" [Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais pas ecrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des hommes de ma generation partagerent. Et cette monarchie, malgre ses merites raisonnes, ne put jamais s'absoudre de cette tache originelle qui la fit sembler peureuse et circonspecte a l'exces en naissant. On est coupable en France, quelque interet qu'on allegue, si l'on manque, faute d'elan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions lieu, en 1830, d'esperer pour la notre un regime plus actif et plus genereux que celui de la parole. Nous fumes refoules et nous souffrimes. La litterature me consola.] [Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (edit. de Boissonade, v. 648).] Juin 1831. NOTE.--Bien des annees apres avoir ecrit cette Notice, j'ai recu de M. Geruzez, heritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui me concernait moi-meme, et qui m'a montre que Farcy avait bien voulu s'occuper de mes essais poetiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et _les Consolation_, d'une maniere psychologique et morale qui est a lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est a la fois assez severe pour que j'ose le reproduire ici: "Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'etait une ame fletrie par des etudes trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en meme temps delicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire a une liaison continuee ou on ne leur rapporte en echange qu'un esprit vulgaire et une ame faconnee a l'image de cet esprit, ennuyes et ennuyeux aupres de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore caches, cherchent le plaisir d'une heure qui amene le degout de soi-meme. Ils ressemblent a ces femmes bien elevees et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un epoux vulgaire, et a qui une union mieux assortie est interdite par la fortune. "Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poete. "Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa debauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie litteraire qui ressemble a un combat, lui ont donne de l'importance et l'ont sauve de l'affaissement. Son ame honnete et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourne vers Dieu d'ou vient la paix et la joie. "Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est un esprit trop analytique, trop reflechi, trop habitue a user ses impressions en les commentant, a se dedaigner lui-meme en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour etre epris eperdument et pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-etre: aujourd'hui il cherche, il attend et se defie. "Mais son coeur lui echappe et s'attache a une fausse image de l'amour. L'etude, la meditation religieuse, l'amitie l'occupent si elles ne le remplissent pas, et detournent ses affections. La pensee de l'art noblement concu le soutient et donne a ses travaux une dignite que n'avaient pas ses premiers essais, simples epanchements de son ame et de sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire a tout, et n'est maitre de rien ni de lui-meme. Sa poesie a une ingenuite de sentiments et d'emotions qui s'attachent a des objets pour lesquels le grand nombre n'a guere de sympathie, et ou il y a plutot travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poetique. La misere domestique vient gemir dans ses vers a cote des elans d'une noble ame et causer ce contraste penible qu'on retrouve dans certaines scenes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite notre pitie, mais non pas une emotion plus sublime. "Ces gouts changeront; cette sincerite s'alterera; le poete se revelera avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son ame, les pleurs de ses yeux, mais non plus les fletrissures livides de ses membres, les egarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poetique quand c'est un emportement du principe passionne en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un egarement furtif, une confession honteuse. Cet etat convient mieux au pecheur qui va se regenerer; il va plus mal au poete qui doit toujours marcher simple et le front leve; a qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion. "L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramene par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effraye par l'immensite ou il se plonge en sortant de lui-meme. En rentrant dans sa maison, il se sent plus a l'aise, il sent plus vivement par le contraste; il cherit son etroit horizon ou il est a l'abri de ce qui le gene, ou son esprit n'est pas vaguement egare par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poetique. Il n'a pas pris assez de fierte et d'etendue pour dominer toute cette nature, pour l'ecouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poesie par la est etroite, chetive, etouffee: on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plenitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants. "Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est la-dedans qu'est le poete: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitie a l'amour comme il a ete de l'incredulite a l'elan vers Dieu. "Cette amitie n'est ni morale ni poetique..." Ici s'arrete la note inachevee. Si jamais le troisieme Recueil qui fait suite immediatement aux _Consolations_ et a _Joseph Delorme_, et qui n'est que le developpement critique et poetique des memes sentiments dans une application plus precise, vient a paraitre (ce qui ne saurait avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer sur soi-meme, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points confirme. DIDEROT J'ai toujours aime les correspondances, les conversations, les pensees, tous les details du caractere, des moeurs, de la biographie, en un mot, des grands ecrivains; surtout quand cette biographie comparee n'existe pas deja redigee par un autre, et qu'on a pour son propre compte a la construire, a la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les ecrits d'un mort celebre, poete ou philosophe; on l'etudie, on le retourne, on l'interroge a loisir; on le fait poser devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours a la campagne a faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est plus a l'aise avec son modele, et le tete-a-tete, en meme temps qu'il exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarite. Chaque trait s'ajoute a son tour, et prend place de lui-meme dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque etoile qui apparait successivement sous le regard et vient luire a son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, general, qu'une premiere vue avait embrasse, se mele et s'incorpore par degres une realite individuelle, precise, de plus en plus accentuee et vivement scintillante; on sent naitre, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment ou l'on a saisi le tic familier, le sourire revelateur, la gercure indefinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux deja clair-semes,--a ce moment l'analyse disparait dans la creation, le portrait parle et vit, on a trouve l'homme. Il y a plaisir en tout temps a ces sortes d'etudes secretes, et il y aura toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours, nous le croyons, le gout et l'art donneront de l'a-propos et quelque duree aux oeuvres les plus courtes, et les plus individuelles, si, en exprimant une portion meme restreinte de la nature et de la vie, elles sont marquees de ce sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnait tout d'abord, qui se transmet inalterable et imperfectible a travers les siecles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de contrefaire. Les revolutions passent sur les peuples, et font tomber les rois comme des tetes de pavots; les sciences s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'epuisent; et cependant la moindre perle, autrefois eclose du cerveau de l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'a l'heure de sa naissance. On peut decouvrir demain toute l'Egypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter de nouvelles, l'ode d'Horace a Lycoris n'en sera, ni plus ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les philosophies, les religions sont la, a cote, avec leurs profondeurs et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide et une fois nee, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, dominant cet ocean qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse au soleil apres chaque tempete. Ceci ne veut pas dire au moins que la perle et l'ocean d'ou elle est sortie un jour ne soient pas lies par beaucoup de rapports profonds et mysterieux, ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout independant de la philosophie, de la science et des revolutions d'alentour. Oh! pour cela, non; chaque ocean donne ses perles, chaque climat les murit diversement et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement l'art, dans la force de generation qui lui est propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de definitif, qui cree a un moment donne et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni a la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine quantite de touts, grands et petits, dont les plus choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les artistes jetes en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque chose_ soit le mieux, et porte en soi, precieusement gravee a l'un des coins, la marque eternelle. Voila ce que nous avions besoin de nous dire avant de nous remettre, nous, critique litteraire, a l'etude curieuse de l'art, et a l'examen attentif des grands individus du passe; il nous a semble que, malgre ce qui a eclate dans le monde et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'Andre Chenier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas plus une puerilite aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous prenant cette fois a Diderot philosophe et artiste, en le suivant de pres dans son intimite attrayante, en le voyant dire, en l'ecoutant penser aux heures les plus familieres, nous y avons gagne du moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant spectacle de la societe environnante, tant de misere et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si devorant egoisme dans les classes elevees, les gouvernements sans idees ni grandeur, des nations heroiques qu'on immole, le sentiment de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombee dans l'arene d'ou elle a le monde a reconquerir, et l'avenir de plus en plus nebuleux, recelant un rivage qui n'apparait pas encore. Il n'en etait pas tout a fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre de destruction commencait alors a s'entamer au vif dans la theorie philosophique et politique; la tache, malgre les difficultes du moment, semblait fort simple; les obstacles etaient bien tranches, et l'on se portait a l'assaut avec un concert admirable et des esperances a la fois prochaines et infinies. Diderot, si diversement juge, est de tous les hommes du XVIIIe siecle celui dont la personne resume le plus completement l'insurrection philosophique avec ses caracteres les plus larges et les plus contrastes. Il s'occupa peu de politique, et la laissa a Montesquieu, a Jean-Jacques et a Raynal; mais en philosophie il fut en quelque sorte l'ame et l'organe du siecle, le theoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques etait spiritualiste, et par moments une espece de calviniste socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilite, et par toutes ces faces heurtait son siecle plutot qu'il ne le reflechissait. Il faisait, a plusieurs egards, exception dans cette societe libertine, materialiste et eblouie de ses propres lumieres. D'Alembert etait prudent, circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractere, sceptique en tout ce qui sortait de la geometrie; ayant deux paroles, une pour le public, l'autre dans le prive, philosophe de l'ecole de Fontenelle; et le XVIIIe siecle avait l'audace au front, l'indiscretion sur les levres, la foi dans l'incredulite, le debordement des discours, et lachait la verite et l'erreur a pleines mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-meme et en ses idees, mais il ne les prodiguait pas; il les elaborait a part, et ne les emettait que par intervalles, sous une forme pompeuse dont la magnificence etait a ses yeux le merite triomphant. Or, le XVIIIe siecle passe avec raison pour avoir ete prodigue d'idees, familier et prompt, tout a tous, ne haissant pas le deshabille; et quand il s'etait trop echauffe en causant de verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siecle, d'oter sa perruque, comme l'abbe Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vante depuis sa mort pour ses subtiles et ingenieuses analyses, ne vecut pas au coeur de son epoque, et n'en represente aucunement la plenitude, le mouvement et l'ardeur. Il etait cite avec consideration par quelques hommes celebres; d'autres l'estimaient d'assez mince etoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guere d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte de marasme cause par l'oubli. Juger la philosophie du XVIIIe siecle d'apres Condillac, c'est se decider d'avance a la voir tout entiere dans une psychologie pauvre et etriquee. Quelque etat qu'on en fasse, elle etait plus forte que cela. Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insiste, comme par precaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, pour les solutions metaphysiques d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de sensibilite, a Condorcet, a d'Holbach, a Diderot; et Condillac est precisement muet sur ces enigmes, autour desquelles la curiosite de son siecle se consuma. Quant a Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il s'inquieta peu de construire ou meme d'embrasser toute la theorie metaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus presse, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses fleches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla meme jusqu'a railler a la legere les travaux de son epoque a l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient a eclairer les mysteres de l'organisation. Apres la Theodicee de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une des plus droles imaginations qu'on put avoir. La faculte philosophique du siecle avait donc besoin, pour s'individualiser en un genie, d'une tete a conception plus patiente et plus serieuse que Voltaire, d'un cerveau moins etroit et moins effile que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'elevation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et de decision fervente que chez d'Alembert, une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et fertile nature, ouverte a tous les germes, et les fecondant en son sein, les transformant presque au hasard par une force spontanee et confuse; moule vaste et bouillonnant ou tout se fond, ou tout se broie, ou tout fermente; capacite la plus encyclopedique qui fut alors, mais capacite active, devorante a la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et aussi de fumee; Diderot, passant d'une machine a bas qu'il demonte et decrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considerations de Bordeu; dissequant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac, dedoublant le fil de cheveu le plus tenu sans qu'il se brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'etre, de l'espace, de la nature, et taillant en plein dans la grande geometrie metaphysique quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent ete chretiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait a la reverie, flottant de la majeste au cynisme, bon jusque dans son desordre, un peu mystique dans son incredulite, et auquel il n'a manque, comme a son siecle, pour avoir l'harmonie, qu'un rayon divin, un _fiat lux_, une idee regulatrice, un Dieu[85]. [Note 84: _Chretiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de Leibnitz.] [Note 85: Grimm avait deja compare la tete de Diderot a la nature telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe dominant, sans maitre et sans Dieu_.] Tel devait etre, au XVIIIe siecle, l'homme fait pour presider a l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipline des penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les geometres, les mecaniciens et les litterateurs, entre ces derniers et les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les defenseurs du gout ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'etait lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolement, qui les appreciait de meilleure grace, et les portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le moins de personnalite et de _quant-a-soi_, se transportait le plus volontiers de l'un a l'autre. Il etait donc bien propre a etre le centre mobile, le pivot du tourbillon; a mener la ligue a l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et de grandiose dans l'allure. La tete haute et un peu chauve, le front vaste, les tempes decouvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _debraille, le dos bon et rond_, les bras tendus vers l'avenir; melange de grandeur et de trivialite, d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel qu'il etait, et non tel que l'avaient gate Falconet et Vanloo, je me le figure dans le mouvement theorique du siecle, precedant dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un heroisme souille d'impur, glorieux malgre leurs vices, gigantesques dans la melee, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau, Danton, Kleber. Denis Diderot etait ne a Langres, en octobre 1713, d'un pere coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par heritage dans la famille avec les humbles vertus, la piete, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune Denis, l'aine des enfants, fut d'abord destine a l'etat ecclesiastique, pour succeder a un oncle chanoine. On le mit de bonne heure aux Jesuites de la ville, et il y fit de rapides progres. Ces premieres annees, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait a se rappeler et qu'il a consacree en plusieurs endroits de ses ecrits, laisserent dans sa sensibilite de profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron d'Holbach, partage entre la societe la plus seduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il redigeait pour l'Encyclopedie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient a l'esprit avec larmes; il remontait par la reverie le cours de sa _triste et tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait la, sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevieres et de Champigny; son coeur nageait dans les souvenirs, et il ecrivait a son amie, mademoiselle Voland: "Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon pere me vit arriver du college, les bras charges des prix que j'avais remportes, et les epaules chargees des couronnes qu'on m'avait decernees, et qui, trop larges pour mon front, avaient laisse passer ma tete. Du plus loin qu'il m'apercut, il laissa son ouvrage, il s'avanca sur sa porte et se mit a pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et severe, qui pleure!" Madame de Vandeul, fille unique et si cherie de Diderot, nous a laisse quelques anecdotes sur l'enfance de son pere, que nous ne repeterons pas, et qui toutes attestent la vivacite d'impressions, la petulance, la bonte facile de cette jeune et precoce nature. Diderot a cela de particulier entre les grands hommes du XVIIIe siecle, d'avoir eu une _famille_, une famille tout a fait bourgeoise, de l'avoir aimee tendrement, de s'y etre rattache toujours avec effusion, cordialite et bonheur. Philosophe a la mode et personnage celebre, il eut toujours son bon pere _le forgeron_, comme il disait, son frere l'abbe, sa soeur la menagere, sa chere petite fille Angelique; il parlait d'eux tous delicieusement; il ne fut satisfait que lorsqu'il eut envoye a Langres son ami Grimm embrasser son vieux pere. Je n'ai guere vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce meme M. de Grimm, ou M. Arouet de Voltaire. Les jesuites chercherent a s'attacher Diderot; il eut une veine d'ardente devotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya meme un jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus a l'aise. Ce petit evenement decida son pere a l'amener a Paris, ou il le placa au college d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon ecolier et surtout excellent camarade. On rapporte que l'abbe de Bernis et lui dinerent plus d'une fois alors au cabaret a six sous par tete[86]. Ses etudes finies, il entra chez un procureur, M. Clement de Ris, son compatriote, pour y etudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce degout de la chicane le brouilla avec son pere, qui sentait le besoin de brider, de mater par l'etude un naturel aussi passionne, et qui le pressait de faire choix d'un etat quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune Diderot sentait deja ses forces, et une vocation irresistible l'entrainait hors des voies communes. Il osa desobeir a ce bon pere qu'il venerait, et seul, sans appui, brouille avec sa famille (quoique sa mere le secourut sous main et par intervalles), loge dans un taudis, dinant toujours a six sous, le voila qui tente de se fonder une existence d'independance et d'etude; la geometrie et le grec le passionnent, et il reve la gloire du theatre. En attendant, tous les genres de travaux qui s'offraient lui etaient bien venus; le metier de journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi c'eut ete le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire le precepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa plus sure ressource etait de donner des lecons de mathematiques: il apprenait lui-meme tout en montrant aux autres. C'est plaisir de retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_ avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en ete, dans l'allee des Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de la, sur le pave de Paris, _en manchettes dechirees et en bas de laine noire recousus par derriere avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si eloquemment _sa vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter cette redingote de peluche qui lui eut retrace toute sa vie de jeunesse, de misere et d'epreuves! Comme il l'aurait fierement suspendue dans son cabinet decore d'un luxe recent! Comme il se serait ecrie a plus juste titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: "Elle me rappelle mon premier etat, et l'orgueil s'arrete a l'entree de mon coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse a moi, il me trouve la meme affabilite; je l'ecoute, je le conseille, je le plains. Mon ame ne s'est point endurcie, ma tete ne s'est point relevee; mon dos est bon et rond comme ci-devant. C'est le meme ton de franchise, c'est la meme sensibilite; mon luxe est de fraiche date, et le poison n'a point encore Agi." Et que n'eut-il pas ajoute, si l'eternelle redingote de peluche s'etait trouvee precisement la meme qu'il portait ce jour de mardi gras ou, tombe au plus bas de la detresse, epuise de marche, defaillant d'inanition, secouru par la pitie d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutot que d'exposer son semblable a une journee de pareilles tortures? [Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui precede l'_Addition a la Lettre sur les Sourds et Muets_, declare qu'_il n'a jamais eu l'honneur de voir M. l'abbe de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot n'etait pas cense auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe scrupuleux, que l'anecdote des joyeux diners a six sous par tete entre le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour cela moins authentique.] Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'etaient pas ce qu'on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait a mademoiselle Voland (t. II, p. 108), l'aversion qu'il concut de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonne, necessiteux, ardent, dont la plume acquit par la suite un renom d'impurete; qui, selon son propre temoignage, possedait assez bien son Petrone, et des petits madrigaux infames de Catulle pouvait reciter les trois quarts sans honte; ce jeune homme echappa a la corruption du vice, et, dans l'age le plus furieux, parvint a sauver les tresors de ses sens et les illusions de son coeur. Il dut ce bienfait a l'amour. La jeune fille qu'il aima etait une demoiselle dechue, une ouvriere pauvre, vivant honnetement avec sa mere du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, la desira eperdument, se fit agreer d'elle, et l'epousa malgre les remontrances economiques de la mere; seulement il contracta ce mariage en secret, pour eviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a juge fort dedaigneusement l'Annette de Diderot, a laquelle il prefere de beaucoup sa Therese. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes de grands hommes, il parait en effet que, bonne femme au fond, madame Diderot etait d'un caractere tracassier, d'un esprit commun, d'une education vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire a ses affections. Tous ces facheux inconvenients, que le temps developpa, disparurent alors dans l'eclat de sa beaute. Diderot eut d'elle jusqu'a quatre enfants, dont un seul, une fille, survecut. Apres une de ses premieres couches, il expedia la mere et sans doute aussi le nourrisson a Langres, pres de sa famille, pour forcer la reconciliation. Ce moyen pathetique reussit, et toutes les preventions qui avaient dure des annees s'evanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accable de nouvelles charges, livre a des travaux penibles, traduisant, aux gages des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grece_, un _Dictionnaire de Medecine_, et meditant deja l'Encyclopedie, Diderot se desenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si pesamment greve son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix annees, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute la seconde moitie de sa vie, quelques femmes telles que madame de Prunevaux plus passagerement, l'engagerent dans des liaisons etroites qui devinrent comme le tissu meme de son existence interieure. Madame de Puisieux fut la premiere: coquette et aux expedients, elle ajouta aux embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur le Merite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensees philosophiques_, l'_Interpretation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les _Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins severe. Madame Diderot, negligee par son mari, se resserra dans ses gouts peu eleves; elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha plus tard a son domestique que par l'education de sa fille. On comprendra, d'apres de telles circonstances, comment celui des philosophes du siecle qui sentit et pratiqua le mieux la moralite de la famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de pere, de fils, de frere, eut en meme temps une si fragile idee de la saintete du mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisement sous quelle inspiration personnelle il fit dire a l'O-taitien dans le _Supplement au Voyage de Bougainville_: "Rien te parait-il plus insense qu'un precepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n'y peut etre, et qui viole la liberte du male et de la femelle en les enchainant pour jamais l'un a l'autre; qu'une fidelite qui borne la plus capricieuse des jouissances a un meme individu; qu'un serment d'immutabilite de deux etres de chair a la face d'un ciel qui n'est pas un instant le meme, sous des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ebranle?" Ce fut une singuliere destinee de Diderot, et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naive et contagieuse, d'avoir eprouve ou inspire dans sa vie des sentiments si disproportionnes avec le merite veritable des personnes. Son premier, son plus violent amour, l'enchaina pour jamais a une femme qui n'avait aucune convenance reelle avec lui. Sa plus violente amitie, qui fut aussi passionnee qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, piquant, agreable, mais coeur egoiste et sec[87]. Enfin la plus violente admiration qu'il fit naitre lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur fetichiste de son philosophe, comme Brossette l'etait de son poete, espece de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'atheisme. Femme, ami, disciple, Diderot se meprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eut pas ete plus malencontreux que lui; au reste, a part le chapitre de sa femme, il ne semble guere que lui-meme il se soit jamais avise de ses meprises. [Note 87: Ceci est trop severe pour Grimm; je suis revenu, depuis, a de meilleures idees sur son compte, en l'etudiant de pres.] Tout homme doue de grandes facultes, et venu en des temps ou elles peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siecle et l'humanite, d'une oeuvre en rapport avec les besoins generaux de l'epoque et qui aide a la marche du progres. Quels que soient ses gouts particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'oeuvre, il doit a la societe un monument public, sous peine de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinee. Montesquieu par l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Emile_ et la _Contrat social_, Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses travaux, ont rendu temoignage a cette loi sainte du genie, en vertu de laquelle il se consacre a l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on en ait dit legerement, n'y a pas non plus manque[88]. On lui accorde de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie incomparable, les chaudes esquisses, les riches prets a fonds perdu dans les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait, c'est-a-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La Carliere, les heritiers du cure de Thivet;--ce que nous tenons ici a lui maintenir, c'est son titre social, sa piece monumentale, l'Encyclopedie! Ce ne devait etre a l'origine qu'une traduction revue et augmentee du Dictionnaire anglais de Chalmers, une speculation de librairie. Diderot feconda l'idee premiere et concut hardiment un repertoire universel de la connaissance humaine a son epoque. Il mit vingt-cinq ans a l'executer. Il fut a l'interieur la pierre angulaire et vivante de cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les persecutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y etait attache surtout par convenance d'interet, et dont la Preface ingenieuse a beaucoup trop assume, pour ceux qui ne lisent que les prefaces, la gloire eminente de l'ensemble, deserta au beau milieu de l'entreprise, laissant Diderot se debattre contre l'acharnement des devots, la pusillanimite des libraires, et sous un enorme surcroit de redaction. Grace a sa prodigieuse verve de travail, a l'universalite de ses connaissances, a cette facilite multiple acquise de bonne heure dans la detresse, grace surtout a ce talent moral de rallier autour de lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet edifice audacieux, d'une masse a la fois menacante et reguliere: si l'on cherche le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait mieux que personne les defauts de son oeuvre; il se les exagerait meme, eut egard au temps, et se croyant ne pour les arts, pour la geometrie, pour le theatre, il deplorait mainte fois sa vie engagee et perdue dans une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si melee. Qu'il fut admirablement organise pour la geometrie et les arts, je ne le nie pas; mais certes, les choses etant ce qu'elles etaient alors, une grande revolution, comme il l'a lui-meme remarque[89], s'accomplissant dans les sciences, qui descendaient de la haute geometrie et de la contemplation metaphysique pour s'etendre a la morale; aux belles-lettres, a l'histoire de la nature, a la physique experimentale et a l'industrie; de plus, les arts au XVIIIe siecle etant faussement detournes de leur but superieur et rabaisses a servir de porte-voix philosophique ou d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions generales, il etait difficile a Diderot de faire un plus utile, un plus digne et memorable emploi de sa faculte puissante qu'en la vouant a l'Encyclopedie. Il servit et precipita, par cette oeuvre civilisatrice, la revolution qu'il avait signalee dans les sciences. Je sais d'ailleurs quels reproches severes et reversibles sur tout le siecle doivent temperer ces eloges, et j'y souscris entierement; mais l'esprit antireligieux qui presida a l'Encyclopedie et a toute la philosophie d'alors ne saurait etre exclusivement juge de notre point de vue d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Ecrasons l'infame!_ tout decisif et inexorable qu'il semble, demande lui-meme a etre analyse et interprete. Avant de reprocher a la philosophie de n'avoir pas compris le vrai et durable christianisme, l'intime et reelle doctrine catholique, il convient de se souvenir que le depot en etait alors confie, d'une part aux jesuites intrigants et mondains, de l'autre aux jansenistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranches dans les parlements, pratiquaient des ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur la grace, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et qu'ils realisaient pour les heretiques, dans les culs de basse-fosse des cachots, l'abime effrayant de Pascal. C'etait la l'_infame_ qui, tous les jours, calomniait aupres des philosophes le christianisme dont elle usurpait le nom; l'_infame_ en verite, que la philosophie est parvenue a _ecraser_ dans la lutte, en s'abimant sous une ruine commune. Diderot, des ses premieres _Pensees philosophiques_, parait surtout choque de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de Nicole, d'Arnauld et de Pascal prete au Dieu chretien; et c'est au nom de l'humanite meconnue et d'une sainte commiseration pour ses semblables qu'il aborde la critique audacieuse ou sa fougue ne lui permit plus de s'arreter. Ainsi de la plupart des novateurs incredules: au point de depart, une meme protestation genereuse les unit. L'Encyclopedie ne fut donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloitre avec des savants et des penseurs de toute espece distribues a chaque etage. Elle ne fut pas une pyramide de granit a base immobile; elle n'eut rien de ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec lenteur a travers des siecles fervents vers un Dieu adore et beni. On l'a comparee a l'impie Babel; j'y verrais plutot une de ces tours de guerre, de ces machines de siege, mais enormes, gigantesques, merveilleuses, comme en decrit Polybe, comme en imagine le Tasse. L'arbre pacifique de Bacon y est faconne en catapulte menacante. Il y a des parties ruineuses, inegales, beaucoup de platras, des fragments cimentes et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: l'edifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour appliquer ici un mot eloquent de Diderot lui-meme, "la statue de l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se detachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont pas d'argile." [Note 88: C'est une retractation partielle, une rectification de ce que j'avais ecrit precedemment dans un article du _Globe_, dont je reproduis ici le debut: "Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappe par son admirable justesse: Werther compare l'homme de genie qui passe au milieu de son siecle, a un fleuve abondant, rapide, aux crues inegales, aux ondes parfois debordees; sur chaque rive se trouvent d'honnetes proprietaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent toujours que le fleuve ne deborde au temps des grandes eaux et ne detruise leur petit bien-etre; ils s'entendent donc pour lui pratiquer des saignees a droite et a gauche, pour lui creuser des fosses, des rigoles; et les plus habiles profitent meme de ces eaux detournees pour arroser leur heritage, et s'en font des viviers et des etangs a leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et interessee de tous les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un genie superieur n'apparait peut-etre dans aucun cas particulier avec plus d'evidence que dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On etait dans un siecle d'analyse et de destruction, on s'inquietait bien moins d'opposer aux idees en decadence des systemes complets, reflechis, desinteresses, dans lesquels les idees nouvelles de philosophie, de religion, de morale et de politique s'edifiassent selon l'ordre le plus general et le plus vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce a quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain les grands esprits de l'epoque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tenterent de s'elever a de hautes theories morales ou scientifiques; ou bien ils s'egaraient dans de pleines chimeres, dans des utopies de reveurs sublimes; ou bien, infideles a leur dessein, ils retombaient malgre eux, a tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en breche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui etait et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses facultes sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si abondant en lui-meme, disparut presque au milieu de toutes les saignees et de tous les canaux par lesquels on le detourna. La gene et le besoin, une singuliere facilite de caractere, une excessive prodigalite de vie et de conversation, la camaraderie encyclopedique et philosophique, tout cela soutira continuellement le plus metaphysicien et le plus artiste des genies de cette epoque. Grimm, dans sa _Correspondance litteraire_, d'Holbach dans ses predications d'atheisme, Raynal dans son _Histoire des deux Indes_, detournerent a leur profit plus d'une feconde artere de ce grand fleuve dont ils etaient riverains. Diderot, bon qu'il etait par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout a tous, se laissait aller a cette facon de vivre; content de produire des idees, et se souciant peu de leur usage, il se livrait a son penchant intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, a penser d'abord, a penser surtout et toujours, puis a parler de ses pensees, a les ecrire a ses amis, a ses maitresses; a les jeter dans des articles de journal, dans des articles d'encyclopedie, dans des romans imparfaits, dans des notes, dans des memoires sur des points speciaux; lui, le genie le plus synthetique de son siecle, il ne laissa pas de monument. "Ou plutot ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit unique et substantiel est empreint en tous ces fragments epars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, amour et admiration, recompose aisement ce qui est jete dans un desordre apparent, reconstruit ce qui est inacheve, et finit par embrasser d'un coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette figure forte, bienveillante et hardie, coloree par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de toutes nos tetes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble."] [Note 89: _Interpretation de la Nature_.] L'atheisme de Diderot, bien qu'il l'affichat par moments avec une deplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement pris au mot, se reduit le plus souvent a la negation d'un Dieu mechant et vengeur, d'un Dieu fait a l'image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est revenu frequemment sur cette idee, et l'a presentee sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantot, comme dans l'entretien avec la marechale de Broglie, c'est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promene un jour au bord du grand Ocean; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre pose sur le rivage; il s'y couche, et, berce par la vague, rasant du regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mere sur je ne sais quelle contree situee au dela et peuplee d'habitants merveilleux lui repassent en idee comme de folles chimeres; il n'y peut croire, et cependant le sommeil vient avec le balancement et la reverie, la planche se detache du rivage, le vent s'accroit, et voila le jeune raisonneur embarque. Il ne se reveille qu'en pleine eau. Un doute s'eleve alors dans son esprit: s'il s'etait trompe en ne croyant pas! si sa grand'mere avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche a la plage inconnue. Le vieillard, maitre du pays, est la qui le recoit a l'arrivee. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu pincee avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incredule? ou bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insense par les cheveux et se complaire a le trainer durant une eternite sur le rivage[90]?--Tantot, comme dans une lettre a mademoiselle Voland, c'est un moine, galant homme et point du tout enfroque, avec qui son ami Damilaville l'a fait diner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'etait une des plus puissantes affections de l'homme: "Un coeur paternel, repris-je; non, il n'y a que ceux qui ont ete peres qui sachent ce que c'est; c'est un secret heureusement ignore, meme des enfants." Puis continuant, j'ajoutai: "Les premieres annees que je passai a Paris avaient ete fort peu reglees; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon pere, sans qu'il fut besoin de la lui exagerer. Cependant la calomnie n'y avait pas manque. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion d'aller le voir se presenta. Je ne balancai point. Je partis plein de confiance dans sa bonte. Je pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que tout serait oublie. Je pensai juste." La, je m'arretai et je demandai a mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: "Soixante lieues, mon pere; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais trouve mon pere moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si loin?--Et s'il avait ete dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?..." En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournes au ciel; et mon religieux, les yeux baisses, meditait sur mon apologue." [Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: "... En considerant avec effroi ces demarches temeraires et vagabondes de la plupart des hommes, qui les menent a la mort eternelle, je m'imagine de voir une ile epouvantable, entouree de precipices escarpes qu'un nuage epais empeche de voir, et environnee d'un torrent de feu qui recoit tous ceux qui tombent du haut de ces precipices. Tous les chemins et tous les sentiers se terminent a ces precipices, a l'exception d'un seul, mais tres-etroit et tres-difficile a reconnoitre, qui aboutit a un pont par lequel on evite le torrent de feu et l'on arrive a un lieu de surete et de lumiere... Il y a dans cette ile un nombre infini d'hommes a qui l'on commande de marcher incessamment. Un vent impetueux les presse et ne leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les chemins n'ont pour fin que le precipice; qu'il n'y en a qu'un seul ou ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est tres-difficile a remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces miserables, sans songer a chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne s'occupent que du soin de leur equipage, du desir de commander aux compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent insensiblement vers le bord du precipice, d'ou ils sont emportes dans ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un tres-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui, l'ayant decouvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin a un lieu de surete et de repos." L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du traite _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scene de _carnage spirituel_, dans laquelle n'eclate pas moins ce qu'on a droit d'appeler le _terrorisme de la Grace_: on concoit que Diderot ait trouve ces doctrines funestes a l'humanite, et qu'il ait voulu faire a son tour, sous image d'ile et d'ocean, une contre-partie au tableau de Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une ile deserte, et les hommes y sont egalement de _miserables egares_.] Diderot a expose ses idees sur la substance, la cause et l'origine des choses dans l'_Interpretation de la Nature_, sous le couvert de Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Reve_ singulier qu'il prete a ce philosophe. Il nous suffira de dire que son materialisme n'est pas un mecanisme geometrique et aride, mais un vitalisme confus, fecond et puissant, une fermentation spontanee, incessante, evolutive, ou, jusque dans le moindre atome, la sensibilite latente ou degagee subsiste toujours presente. C'etait l'opinion de Bordeu et des physiologistes, la meme que Cabanis a depuis si eloquemment exprimee. A la maniere dont Diderot sentait la nature exterieure, la nature pour ainsi dire _naturelle_, celle que les experiences des savants n'ont pas encore torturee et falsifiee, les bois, les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il devait etre profondement religieux par organisation, car nul n'etait plus sympathique et plus ouvert a la vie universelle. Seulement, cette vie de la nature et des etres, il la laissait volontiers obscure, flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelee au sein des germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des forets, s'exhalant avec les bouffees des brises; il ne la rassemblait pas vers un centre, il ne l'idealisait pas dans l'exemplaire radieux d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'annees avant de mourir, l'_Essai sur la Vie de Seneque_, il s'est plu a traduire le passage suivant d'une lettre a Lucilius, qui le transporte d'admiration: "S'il s'offre a vos regards une vaste foret, peuplee d'arbres antiques, dont les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelaces vous derobent l'aspect du ciel, cette hauteur demesuree, ce silence profond, ces masses d'ombre que la distance epaissit et rend continues, tant de signes ne vous _intiment_-ils pas la presence d'un Dieu?" C'est Diderot qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le meme ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu d'oubli peut-etre de ses propres exces cyniques et philosophiques, mais aussi un degout amer, un desaveu formel du materialisme immoral et corrupteur. J'aime qu'il reproche a La Mettrie de n'avoir pas _les premieres idees des vrais fondements de la morale_, "de cet arbre immense dont la tete touche aux cieux, et dont les racines penetrent jusqu'aux enfers, ou tout est lie, ou la pudeur, la decence, la politesse, les vertus les plus legeres, s'il en est de telles, sont attachees comme la feuille au rameau, qu'on deshonore en l'en depouillant." Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la vertu avec Helvetius et Saurin; il en fait a mademoiselle Voland un recit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconsequence du siecle. Ces messieurs niaient le sens moral inne, le motif essentiel et desinteresse de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. "Le plaisant, ajoute-t-il, c'est que, la dispute a peine terminee, ces honnetes gens se mirent, sans s'en apercevoir, a dire les choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et a faire eux-memes la refutation de leur opinion. Mais Socrate, a ma place, la leur aurait arrachee." Il dit en un endroit au sujet de Grimm: "La severite des principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une a l'usage des souverains." Toutes ces idees excellentes sur la vertu, la morale et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le recueillement et l'espece de solitude qu'il tacha de se procurer durant les annees souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis etaient morts, les autres disperses; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient souvent. Aux conversations desormais fatigantes, il preferait la robe de chambre et sa bibliotheque du cinquieme sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et de celle de Saint-Benoit; il lisait toujours, meditait beaucoup et soignait avec delices l'education de sa fille. Sa vie bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui etre d'un grand apaisement interieur; et toutefois peut-etre, a de certains moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux pere: "Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais je trouve que ma tete repose plus doucement encore sur celui de la religion et des lois."--Il mourut en juillet 1784[91]. [Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors a ses debuts, publia dans quelque almanach litteraire le recit d'une _visite_ qu'il avait faite au philosophe, recit piquant, un peu burlesque, ou les qualites naives de l'original sont prises en caricature. Diderot s'en montra tres-mecontent. Garat presageait par ce trait son talent de plume, mais aussi sa legerete morale. Cette _visite chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses _Revelations indiscretes du XVIIIe siecle_, est peut-etre le premier exemple en notre litterature du style _a la Janin_; dans ce genre de charge fine, l'echantillon de Garat reste charmant.] Comme artiste et critique, Diderot fut eminent. Sans doute sa theorie du drame n'a guere de valeur que comme dementi donne au convenu, au faux gout, a l'eternelle mythologie de l'epoque, comme rappel a la verite des moeurs, a la realite des sentiments, a l'observation de la nature; il echoua des qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idee de morale le preoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en general, dans toute son esthetique, il meconnut les limites, les ressources propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture en litterateur; le style essentiel, l'execution mysterieuse, la touche sacree, ce je ne sais quoi d'accompli, d'acheve, qui est a la fois l'indispensable, ce _sine qua non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne a l'adresse de la posterite,--sans doute ce coin precieux lui a echappe souvent; il a tatonne alentour, et n'y a pas toujours pose le doigt avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont cause de ces eblouissements d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Terence, pour Richardson et pour Greuze: voila les defauts. Mais aussi que de verve, que de raison dans les details! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans ce siecle irreverent! quelle critique penetrante, honnete, amoureuse, jusqu'alors inconnue! comme elle epouse son auteur des qu'elle y prend gout! comme elle le suit, l'enveloppe, le developpe, le choie et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette a l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutot a l'auteur des _Saisons_, a M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres, est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des epidermes_); a M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'eloquence, du style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous de la mamelle gauche_, _... Quod laeva in parte mamillae Nil salit Arcadico juveni..._ JUV. Demandez a l'abbe Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de gout_; au digne, au sage et honnete Thomas enfin, qui, a l'oppose du meme M. de La Harpe, _met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en ecrivant _sur les femmes_, a trouve moyen de composer _un si bon, un si estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_. En prononcant le nom de femmes, nous avons touche la source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses meilleurs morceaux, les plus delicieux d'entre ses _petits papiers_, sont certainement ceux ou il les met en scene, ou il raconte les abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; ou il peint quelque coin du monde, quelque interieur auquel elles ont ete melees. Les moindres recits courent alors sous sa plume, rapides, entrainants, simples, loin d'aucun systeme, empreints, sans affectation, des circonstances les plus familieres, et comme venant d'un homme qui a de bonne heure vecu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'ame et la poesie dessous. De telles scenes, de tels portraits ne s'analysent pas. Omettant les choses plus connues, je recommande a ceux qui ne l'ont pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que desinteresses. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensee et indulgente; c'est de la raison, de la decence, de l'honnetete, je dirais presque de la vertu, a la portee d'une jolie actrice, bonne et franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux deja pour etre sage), Horace lui-meme n'aurait pas donne d'autres preceptes, des conseils mieux pris dans le reel, dans le possible, dans l'humanite; et certes il ne les eut pas assaisonnes de maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du comedien. Ces Lettres a mademoiselle Jodin, publiees pour la premiere fois en 1821, presageaient dignement celles a mademoiselle Voland, que nous possedons enfin aujourd'hui. Ici Diderot se revele et s'epanche tout entier. Ses gouts, ses moeurs, la tournure secrete de ses idees et de ses desirs; ce qu'il etait dans la maturite de l'age et de la pensee; sa sensibilite intarissable au sein des plus arides occupations et sous les paquets d'epreuves de l'_Encyclopedie_; ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages ou s'ebattait son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu d'amis, d'oisivete entremelee d'emotions et de lectures; et puis, au milieu de cette societe charmante, a laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimacantes, les episodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses recits; madame d'Epinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et discordant, pres de sa moitie au fin sourire; l'abbe Galiani, _tresor dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le monde voudrait en avoir un a la campagne, si on en faisait chez les tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus desesperante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur les personnages celebres; Voltaire, _ce mechant et extraordinaire enfant des Delices_, qui a beau critiquer, railler, se demener, et qui _verra toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans s'elever sur la pointe du pied, le passeront de la tete, car il n'est que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet etre incoherent, _excessif, tournant perpetuellement autour d'une capuciniere ou il se fourrera un beau matin, et sans cesse ballotte de l'atheisme au bapteme des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, homme, moraliste, peintre et critique, se montre a nu dans cette Correspondance, si heureusement conservee, si a propos offerte a l'admiration empressee de nos contemporains. Plus efficacement que nos paroles, elle ravivera, elle achevera dans leur memoire une image deja vieillie, mais toujours presente. Nous y renvoyons bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en meme temps, comme dedommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand ecrivain, insere autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont le mieux soutenu et perpetue de nos jours la tradition de Diderot, pour la verve chaude et feconde, le genie facile, abondant, passionne, le charme sans fin des causeries et la bonte prodigue du caractere. Juin 1831. [Note 92: On peut voir aussi deux articles detailles sur cette Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.] [Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).] J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII des _Causeries du Lundi_. L'ABBE PREVOST On a compare souvent l'impression melancolique que produisent sur nous les bibliotheques, ou sont entasses les travaux de tant de generations defuntes, a l'effet d'un cimetiere peuple de tombes. Cela ne nous a jamais semble plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosite vague ou un labeur trop empresse, mais guide par une intention particuliere d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piete studieuse a accomplir envers une memoire. Si pourtant l'objet de notre etude ce jour-la, et en quelque sorte de notre devotion, est un de ces morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet ne saurait etre ce que nous disons; l'autel alors nous apparait trop lumineux; il s'en echappe incessamment un puissant eclat qui chasse bien loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idees de duree et de vie. La mediocrite, non plus, n'est guere propre a faire naitre en nous un sentiment d'espece si delicate; l'impression qu'elle cause n'a rien que de sterile, et ressemble a de la fatigue ou a de la pitie. Mais ce qui nous donne a songer plus particulierement et ce qui suggere a notre esprit mille pensees d'une morale penetrante, c'est quand il s'agit d'un de ces hommes en partie celebres et en partie oublies, dans la memoire desquels, pour ainsi dire, la lumiere et l'ombre se joignent; dont quelque production toujours debout recoit encore un vif rayon qui semble mieux eclairer la poussiere et l'obscurite de tout le reste; c'est quand nous touchons a l'une de ces renommees recommandables et jadis brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles aujourd'hui, dans leur silence, de la beaute d'un cloitre qui tombe, et a demi couchees, desertes et en ruine. Or, a part un tres-petit nombre de noms grandioses et fortunes qui, par l'a-propos de leur venue, l'etoile constante de leurs destins, et aussi l'immensite des choses humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, conservent ce privilege eternel de ne pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun a tout ce qui porte dans l'ordre des lettres le titre de talent et meme celui de genie. Les admirations contemporaines les plus unanimes et les mieux meritees ne peuvent rien contre; la resignation la plus humble, comme la plus opiniatre resistance, ne hate ni ne retarde ce moment inevitable, ou le grand poete, le grand ecrivain, entre dans la posterite, c'est-a-dire ou les generations dont il fut le charme et l'ame, cedant la scene a d'autres, lui-meme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes a l'indifference, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus souvent, est la derniere consecration des monuments accomplis. Sans doute quelques pelerins du genie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu'a la fin se succederont alentour; mais la societe en masse s'est portee ailleurs et frequente d'autres lieux. Une bien forte part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge deja dans l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans tristesse, soit qu'on l'eprouve pour soi-meme, soit qu'on l'applique a d'autres, nous devons tacher du moins qu'il nous laisse sans amertume. Il n'a rien, a le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de decourager; c'est un des mille cotes de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, l'exageration de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Premunis par la contre bien des agitations insensees, sachons nous tenir a un calme grave, a une habitude reflechie et naturelle, qui nous fasse tout gouter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, degagee des preoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sinceres des changeantes saillies du jour et des jargons bigarres qui passent, nous etablisse dans la situation intime la meilleure pour y epancher le plus de ces verites reelles, de ces beautes simples, de ces sentiments humains bien menages, dont, sous des formes plus ou moins neuves et durables, les ages futurs verront se con