Project Gutenberg's Portraits littéraires, Tome I, by C.-A. Sainte-Beuve

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Title: Portraits littéraires, Tome I

Author: C.-A. Sainte-Beuve

Release Date: October 4, 2004 [EBook #13594]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTÉRAIRES, TOME I ***




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PORTRAITS LITTÉRAIRES

TOME I




PAR

C.-A. SAINTE-BEUVE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.


Nouvelle Édition revue et corrigée.

1862




I

BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRÉ CHÉNIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBÉ PRÉVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPÈRE, BAYLE, LA BRUYÈRE, MILLEVOYE, CHARLES NODIER.

«Chaque publication de ces volumes de critique est une manière pour moi de liquider en quelque sorte le passé, de mettre ordre à mes affaires littéraires.» C'est ce que je disais dans une dernière édition de ces portraits, et j'ai tâché de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit qu'une édition nouvelle à laquelle un choix sévère a présidé, j'ai fait en sorte qu'elle parût à certains égards véritablement augmentée. En parlant ainsi, j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé: Portraits de Femmes, qu'on a jugé plus commode d'isoler et d'assortir en une même suite, mais qui fait partie intégrante de ce que j'appelle ma présente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouvé place dans ces volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance de plus en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des petites notes et corrigé quelques erreurs. C'est à quoi les réimpressions surtout sont bonnes; les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire littéraire prête tant aux inadvertances par les particularités dont elle abonde! Le docteur Boileau, frère du satirique, a écrit en latin un petit traité sur les bévues des auteurs illustres; et, en les relevant, on assure qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus mon possible pour éviter de trop grossir cette liste fatale, où les grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'à eux-mêmes. «L'histoire littéraire est une mer sans rivage,» avait coutume de dire M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par conséquent ses écueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu même des soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa douceur et sa récompense.

Septembre 1843.

BOILEAU1

Note 1: (retour) Cet article fut le premier du premier numéro de la Revue de Paris qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez légère de Littérature ancienne, que le spirituel directeur (M. Véron) avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? ces modèles toujours présents, venir les ranger parmi les anciens! Quinze ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au sein de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle de Louis XIV comme des anciens; et l'Académie applaudissait.—Il est vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens grammairiens. On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en a dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je les honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais l'opiniâtreté du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop souvent la vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. On creuse, on pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle. Est-on arrivé, pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse ou de délicatesse qu'auparavant?

Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues et continuelles querelles se sont élevées à son sujet. Tandis que la postérité acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, des Molière, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on revisait avec une singulière rigueur les titres de Boileau au génie poétique; et il n'a guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, à Condillac, à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que cette grande renommée classique ne fût entamée. On sait le motif de presque toutes les hostilités et les antipathies d'alors: c'est que Boileau n'était pas sensible; on invoquait là-dessus certaine anecdote, plus que suspecte, insérée à l'Année littéraire, et reproduite par Helvétius; et comme au dix-huitième siècle le sentiment se mêlait à tout, à une description de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, ou à l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les philosophes et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion2. Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, sa renommée littéraire résista et se consolida de jour en jour. Le Poète du bon sens, le législateur de notre Parnasse garda son rang suprême. Le mot de Voltaire, Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur, fit fortune et passa en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la philosophie condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un sceau plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique et du plus correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une école nouvelle s'éleva en littérature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux d'abord, commencèrent de mettre en avant des théories inusitées et les appliquèrent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations on revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre et qu'on se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies proposèrent à l'envi son éloge: les éditions de ses oeuvres se multiplièrent; des commentateurs distingués, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, l'environnèrent des assortiments de leur goût et de leur érudition; M. Daunou en particulier, ce vénérable représentant de la littérature et de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau, avec une sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies qui se rattachent à cette grande cause littéraire et philosophique. Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment protégé Boileau contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et décriées, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont plus en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et des personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque contre les principes et le fond même de la poétique de Boileau; c'est un examen tout littéraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire sévère sur les qualités de poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui. Les épigrammes même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût de les répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire dans le petit nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas non plus à instruire un procès régulier et à prononcer des conclusions définitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs, de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant tour à tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poëte de Louis le Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves questions d'art et de style, les éclaircissant peut-être quelquefois sans prétendre jamais les résoudre. Il est bon, à chaque époque littéraire nouvelle, de repasser en son esprit et de revivifier les idées qui sont représentées par certains noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et on rajeunit l'effigie sans altérer le poids.

Note 2: (retour) Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que la réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir dans l'excellent recueil intitulé l'Esprit des Journaux (mars 1785, page 243) le passage suivant d'un article sur l'Épître en vers, adressé de Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par son incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état de l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau, est-il dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit en ce genre la raison en vers harmonieux et pleins d'images: c'est du plus célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement sur les Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes dont l'autorité n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus défavorablement, nous avons craint, en nous élevant contre leur opinion, de mettre nos erreurs à la place des leurs.» Que de précautions pour oser louer!

De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est introduite dans toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les actions, les écrits d'un homme célèbre, on commence par bien examiner et décrire l'époque qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son sein, le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et l'on dispose, par avance, la grande scène où le personnage doit jouer son rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements de sa force, tous les obstacles, tous les contrecoups sont prévus, expliqués, justifiés; et de ce spectacle harmonieux il résulte par degrés, dans l'âme du lecteur, une satisfaction pacifique où se repose l'intelligence. Cette méthode ne triomphe jamais avec une évidence plus entière et plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état, les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand elle s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent des gens de retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus fréquentes et il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idées différents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le médiocre à côté du passable, et le passable à côté de l'excellent, dans l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici peut toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un autre jour André Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle. Sans doute ces aptitudes singulières, ces facultés merveilleuses reçues en naissant se coordonnent toujours tôt ou tard avec le siècle dans lequel elles sont jetées et en subissent dès inflexions durables. Mais pourtant ici l'initiative humaine est en première ligne et moins sujette aux causes générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste, pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans ce grand mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublié, où il puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne représente pas toute une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, et de suivre l'individu de près dans sa destinée intérieure, sauf ensuite, quand on le connaîtra bien, à le traduire au grand jour, et à le confronter avec son siècle. C'est ce que nous ferons simplement pour Boileau.

Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats (1636), comme il le dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance et sa première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue de Jérusalem), dans une maison du temps d'Henri IV, et eut à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mère en bas âge; la famille était nombreuse et son père très-occupé; le jeune enfant se trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit rêveuse et que son jeune âge n'était pas environné de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure à voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante. On le mit bientôt au collège, où il achevait sa quatrième, lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et l'opération faite en apparence avec succès lui laissa cependant pour le reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, Boileau lisait, outre les auteurs classiques, beaucoup de poëmes modernes, de romans, et, bien qu'il composât lui-même, selon l'usage des rhétoriciens, d'assez mauvaises tragédies, son goût et son talent pour les vers étaient déjà reconnus de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut mis au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son frère Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit recevoir avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la théologie sans plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un bénéfice de 800 livres qu'il résigna après quelques années de jouissance, au profit, dit-on, de la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimée et qui se faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a même révoqué en doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort passionnée, et lui-même convient qu'il est très-peu voluptueux. Ce petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières années de sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque où il débute dans le monde littéraire par la publication de ses premières satires.

Les circonstances extérieures étant données, l'état politique et social étant connu, on conçoit quelle dut être sur une nature comme celle de Boileau l'influence de cette première éducation, de ces habitudes domestiques et de tout cet intérieur. Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance infirme et stérile; rien pour elle de bien inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans doute à une époque d'analyse et de retour sur soi-même, une âme d'enfant rêveur eût tiré parti de cette gêne et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; déjà Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui lui interdisait les débauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les moeurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité d'Henri IV avait passé dessus: Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet hautement poétique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser en ce temps-là? Le sens du moyen-âge était complètement perdu; l'âme seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guère dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve de vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps misérable et comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime mélancolie du Penseroso s'égarant de nuit, tout en larmes, sous les cloîtres gothiques et les arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur les orgies nocturnes, les allées obscures et les escaliers en limaçon de la Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est Damon, ce grand auteur, qui fait ses adieux à la ville, d'après Juvénal; c'est une autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et avaient usurpé une grande réputation à la ville et à la cour. Le frère de Gilles Boileau débutait, comme son caustique aîné, par prendre à partie les Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait la haine des sots livres.

Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà perdu depuis longtemps; il n'avait pas survécu en France au XVIe siècle; l'invasion grecque et romaine de la Renaissance l'avait étouffé. Toutefois, en attendant que cette grande et longue décadence du moyen-âge fût menée à terme, ce qui n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que l'ère véritablement moderne commençât pour la société et pour l'art en particulier, la France, à peine reposée des agitations de la Ligue et de la Fronde, se créait lentement une littérature, une poésie, tardive sans doute et quelque peu artificielle, mais d'un mélange habilement fondu, originale dans son imitation, et belle encore au déclin de la société dont elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement poétique qui se produisit durant les deux derniers siècles, aux sommités et à la surface de la société française. Ils se distinguent tous les deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans pitié contre leurs devanciers immédiats. Malherbe est inexorable pour Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour Colletet, Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité; pourtant, même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'à la manière un peu vulgaire du bon sens, c'est-à-dire sans portée, sans principes, avec des vues incomplètes, insuffisantes. Ce sont des médecins empiriques; ils s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, à des symptômes d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la régénérer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables, ils en concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie véritable, que chez les anciens; ils négligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les grands rénovateurs de l'art au moyen-âge; ils en jugent à l'aveugle par quelques pointes de Pétrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels s'étaient attachés les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis XIII. Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette logique incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se tiennent aux Romains de préférence aux Grecs; et le siècle d'Auguste leur présente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces incertitudes et ces inconséquences étaient inévitables en un siècle épisodique, sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne plongeait profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors les arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même sphère et d'être ramenés sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient isolés chacun à son extrémité et n'agissaient qu'à la surface. Perrault, Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, dans la manière et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques vraiment palingénésiques, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homère inspire suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Pétrarque ou Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons à Boileau. Il eût été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui tombent sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire.

C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par ses premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit ans, nous le voyons intimement lié avec tout ce que la littérature du temps a de plus illustre, avec La Fontaine et Molière déjà célèbres, avec Racine dont il devient le guide et le conseiller. Les dîners de la rue du Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le dé de la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de M. de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sévigné, connaît les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses décisions en matière de goût font loi. Présenté à la cour en 1669, il est nommé historiographe en 1677; à cette époque, par la publication de presque toutes ses satires et ses épîtres, de son Art poétique et des quatre premiers chants du Lutrin, il avait atteint le plus haut degré de sa réputation.

Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on peut dire que sa carrière littéraire se termine à cet âge. En effet, durant les quinze années qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que les deux derniers chants du Lutrin; et jusqu'à la fin de sa vie (1711), c'est-à-dire pendant dix-huit autres années, il ne fit plus que la satire sur les Femmes, l'Ode à Namur, les épîtres à ses Vers, à Antoine, et sur l'Amour de Dieu, les satires sur l'Homme et sur l'Équivoque. Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication de ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur la qualité de son talent.

Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait continué de loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur devait être assez peu agréable au poëte, car la femme de Jérôme était, à ce qu'il paraît, grondeuse et revêche. Mais les distractions du monde ne permettaient guère alors à Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui troublaient le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il logea quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une petite maison à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa santé d'ailleurs, toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau; il éprouvait une extinction de voix et une surdité qui lui interdisaient le monde et la cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors, durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps, mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger avec plus de vérité et de certitude ses productions antérieures et assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le dirons-nous? chose étrange, inouïe! pendant ce long séjour aux champs, en proie aux infirmités du corps qui, laissant l'âme entière, la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas une ligne de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion tendre, un sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne3.

Note 3: (retour) Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que quelques années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le poëte avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près La Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. Il y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des champs, les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de gaules non plantés,

Et de noyers souvent du passant insultés.

Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec l'Age.—Puisque nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer encore que la fontaine Polycrècne, dont il est question dans la même épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, fontaine chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps, Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de fontaine de Boileau. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir ci-après l'épître en vers sur ce sujet.)

Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au delà des mers, parcourant les contrées aimées du soleil et la patrie des citronniers, se balançant tout le soir dans une gondole, à Venise ou à Baïa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, et paulùm sylvae super his foret; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous un chêne; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée, les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il à l'un de ses amis, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs et qui chantent.» Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, Charpentier ou Perrault, comme Nicole causait théologie sous les admirables ombrages de Port-Royal; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il y hasarde des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume blanche que le roi a sur son chapeau; les jours de verve, il rêve et récite aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr. Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse épître à Antoine: encore ce bon jardinier y est-il transformé en gouverneur du jardin; il ne plante pas, mais dirige l'if et le chèvre-feuil, et exerce sur les espaliers l'art de la Quintinie; il y avait même à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmités augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enlevés. Disons, à la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié plus qu'à toute autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et adressée à M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance de Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil m'a comme transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entretenois dans votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent encore un procès désagréable à soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds à Versailles; il jugeait tristement les choses et les hommes; et même, en matière de goût, la décadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piété sans doute, comme le dit le Nécrologe de Port-Royal; mais l'économie y entra aussi pour quelque chose, car il ne haïssait pas l'argent4. La vieillesse du poëte historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du Monarque.

Note 4: (retour) Cizeron-Rival, d'après Brossette, Récréations littéraires.

On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve ce titre aux êtres fortement doués d'imagination et d'âme: son Lutrin toutefois nous révèle un talent capable d'invention, et surtout des beautés pittoresques de détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu fécond; d'une agréable brusquerie; religieux observateur du vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction savante, d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld et à madame de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé de tous honnête homme et d'un mérite solide. C'est le poète-auteur, sachant converser et vivre5, mais véridique, irascible à l'idée du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Épître à Racine6. Celui-ci représente très-bien le côté tendre et passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente non moins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et la poétique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les arts du temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, de vues provisoirement justes, mais peu décisives.

Note 5: (retour) Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. Daguesseau, l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée par Adry, à la fin de son édition de la Princesse de Clèves (1807).—Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tête à tout venant: «Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, 1698), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.
Note 6: (retour) «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau distincte du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; c'était en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à la choquer.» Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, dès quinze ans, la haine d'un sot livre, lui faisait bénir son siècle après Phèdre.

Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le code, avec des idées de détail. Brossette le comparait à M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui écrivait du camp près de Namur: «La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu'il y a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, en parlant de la Satire des Femmes qui l'occupait alors: «C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile chef-d'oeuvre de la poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas encore inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à fait un tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le janséniste de notre poésie; janséniste est un peu fort, gallican serait plus vrai. En effet, la théorie poétique de Boileau ressemble souvent à la théorie religieuse des évêques de 1682; sage en application, peu conséquente aux principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et dans la polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère une multitude de mots bas, et les mots bas, selon Longin et Boileau, sont autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression. Jaloux de défendre Homère, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en décorer son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser admettre que la cour d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs et à Hérodote en particulier, ne parle pas d'Homère: preuve évidente que les oeuvres de ce poëte ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais voilà que, dans un petit traité, Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beauté du style consiste principalement dans l'arrangement des mots, a cité l'endroit de l'Odyssée où, à l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient pas et remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; car, dit-il, la plupart des mots employés sont très-vils et très-bas. Racine lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il la communique à Boileau qui niait les termes prétendus vils et bas, reprochés par Perrault à Homère: «J'ai fait réflexion, lui écrit Racine, qu'au lieu de dire que le mot d'âne est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce très-noble me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en étaient ces grands hommes en fait de théorie et de critique littéraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive discussion à propos de l'expression rebrousser chemin, que le roi désapprouvait comme basse, et que condamnaient à l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseillé de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la défendit bien moins comme nette et franche en elle-même que comme reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt l'avaient employée.

Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application qu'il en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur ce point l'idée générale tant de fois énoncée dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette gravité va quelquefois jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la fatigue, ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers et plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des périphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car quel misérable progrès de versification, comme dit M. Émile Deschamps, qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est chiendent ou carotte? «Je me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les voici: c'est dans la première épître à Sa Majesté:

Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles

Que payoit à leur art le luxe de nos villes.»

Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces vers laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à ce prix, les siens propres, si francs et si naïfs d'expression, n'eussent guère rien valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la môme lettre en parlant de sa dixième Épître, croiriez-vous qu'un des endroits où tous ceux à qui je l'ai récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois plus prétendre à l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez:

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,

Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,

A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants

Onze lustres complets surchargés de deux ans.

«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode à Namur, Boileau parle de la plume blanche que le roi a sur son chapeau7. En général, Boileau, en écrivant, attachait trop de prix aux petites choses: sa théorie du style, celle de Racine lui-même, n'était guère supérieure aux idées que professait le bon Rollin. «On ne m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux que:

A ses jeux innocents enfant associé,

et

Rompit de ses beaux jours le fil trop délié,

et

Fut le premier démon qui m'inspira des vers.

Note 7: (retour) «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le Boloeana, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.» (RACINE fils, Mémoires sur la vie de son père.)

«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une lettre à Brossette, on lit encore ce curieux passage: «L'autre objection que vous me faites est sur ce vers de ma Poétique:

De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.

Vous croyez que

Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents,

seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poëte ne me fera jamais cette difficulté, parce que de Styx et d'Achéron est beaucoup plus soutenu que du Styx, de l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire seroit bien plus noble dans un vers, que sur les bords fameux de la Seine et de la Loire. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.» La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Où en serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poésie avec tous ses mystères? Chez Boileau, cette timidité du bon sens, déjà signalée, fait que la métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, trop tôt arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue et comme à pleins bords.

Le François, né malin, forma le vaudeville,

Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,

Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.

Qu'est-ce, je le demande, qu'un indiscret qui passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant? Ailleurs Boileau dira:

Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,

comme si l'on attachait avec des ressorts; des ressorts poussent, mettent en jeu, mais n'attachent pas. Il appellera Alexandre ce fougueux l'Angeli, comme si l'Angeli, fou de roi, était réellement un fou privé de raison; il fera monter la trop courte beauté sur des patins, comme si une beauté pouvait être longue ou courte. Encore un coup, chez Boileau la métaphore évidemment ne surgit presque jamais une, entière, indivisible et tout armée: il la compose, il l'achève à plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la trace des soudures8. A cela près, et nos réserves une fois posées, personne plus que nous ne rend hommage à cette multitude de traits fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette moquerie tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie mêlée d'agrément et de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau9. Il nous est impossible pourtant de ne pas préférer le style de Regnier ou de Molière.

Note 8: (retour) Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera des modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais ici de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a pas besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant tout pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser l'idée elle-même apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut de cuirasse, en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la perfection métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit n'en est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme dans l'incomplet de certaines métaphores.
Note 9: (retour) Dans son éloge de Despréaux (Hist. de l'Acad. des Inscript.), M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il est inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des Satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait passer dans celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes les copies et toutes les éditions en étoient perdues.»

Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin de tant de détours pour énoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous n'avons prétendu rien inventer; que nous avons seulement voulu rafraîchir en notre esprit les idées que le nom de Boileau réveille, remettre ce célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses mérites et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à la fois et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur d'un code poétique abrogé.

Avril 1829.


Comme correctif à cet article critique, on demande la permission d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit maintenant de faire remarquer qu'en écrivant les Larmes de Racine et la Fontaine de Boileau, il a témoigné, très-incomplètement sans doute, de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même il a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains de ses accusateurs.




LA FONTAINE DE BOILEAU10

Note 10: (retour) Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir présente à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans laquelle il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.

ÉPÎTRE
A MADAME LA COMTESSE MOLÉ.

Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville?

Quand septembre apparu délivrait de la ville

Le grave Parlement assis depuis dix mois,

Bâville se peuplait des hôtes de son choix,

Et, pour mieux animer son illustre retraite,

Lamoignon conviait et savant et poëte.

Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain

Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin,

Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée,

Il poignardât César en proclamant Pompée,

Soit que de l'antimoine il contât quelque tour.

Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour,

Sans zèle et passion causait de toute chose,

Des enfants de Japhet, ou même d'une rose.

Déjà plein du sujet qu'il allait méditant,

Rapin11 vantait le parc et célébrait l'étang.

Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces

L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.

O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,

Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi,

Que j'en parle avec goût, avec respect suprême,

Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!

Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom

N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,

J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée

Où des fâcheux ta muse épiait la volée;

Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;

La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas,

La fontaine en tes vers Polycrène épanchée,

Que le vieux villageois nomme aussi la Rachée12,

Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,

Chacun salue encor Fontaine de Boileau.

Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,

Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,

Nous allions, repassant par ton même chemin

Et le reconnaissant, ton Épître à la main.

Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire.

Épris du flot sacré, je me disais d'y boire:

Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu

Avaient fait un lavoir de la source du dieu,

Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde

Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.

Mes guides cependant, d'une commune voix,

Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,

Hautes cimes longtemps à l'entour respectées,

Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées.

Malheur à qui, docile au cupide intérêt,

Déshonore le front d'une antique forêt,

Ou dépouille à plaisir la colline prochaine!

Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!

Était-ce donc présage, ô noble Despréaux,

Que la hache tombant sur ces arbres si beaux

Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse?

Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,

Et que, reverdissant en plus d'une saison,

On finit, à son tour, par joncher le gazon,

Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,

Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?

Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.

Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir,

De lui marquer du doigt la limite tracée,

De lui dire où le goût modérait la pensée,

Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel,

Et la dose de sens, d'agrément et de sel,

Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres

Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,

Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,

Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.

Si le même conseil préside aux beaux ouvrages,

La forme du talent varie avec les âges,

Et c'est un nouvel art que dans le goût présent

D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.

Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée

Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,

Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins,

Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?

J'aime ces questions, cette vue inquiète,

Audace du critique et presque du poëte.

Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu

Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.

Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire;

Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire:

Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;

Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.

Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire

Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire,

Et qui diffère tant, même en plein carrefour,

Du son rauque et menteur des trompettes du jour.

Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,

Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,

Le vrai goût dominant, sur quelques points borné,

Chassait du moins le faux autre part confiné;

Celui-ci hors du centre usait ses représailles;

Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles,

Et, s'il l'avait osé, son impudent essor

Se fût brisé du coup sur le balustre d'or.

Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange

Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.

Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:

Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri?

Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;

L'esprit descend, dit-on:—la sottise remonte;

Tel même qu'on admire en a sa goutte au front,

Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.

Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre,

Aller droit à l'auteur sous le masque du livre,

Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer,

Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?

Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose

Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose,

Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis

En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis.

Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,

J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde

A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:

Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?

Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;

A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire,

Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours,

Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,

De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,

Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,

Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur,

Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.

Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine,

Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,

Nous foulions lentement ces doux prés arrosés,

Nous perdions le sentier dans les endroits boisés,

Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive:

Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive?

A trop presser son doute, on se trompe souvent;

Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant

Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,

Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:

On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;

Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.

Et riant, conversant de rien, de toute chose,

Retenant la pensée au calme qui repose,

On voyait le soleil vers le couchant rougir,

Des saules non plantés les ombres s'élargir,

Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre

S'éclairer les vergers en salles de verdure,

Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau,

Nous eûmes retrouvé la route du château,

Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue

Nous offrit du plus loin une enfant accourue13,

Jeune fille demain en sa tendre saison,

Orgueil et cher appui de l'antique maison,

Fleur de tout un passé majestueux et grave,

Rejeton précieux où plus d'un nom se grave,

Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs,

Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,

Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête,

Après les jours chargés de gloire et de tempête,

Porte légèrement tout ce poids des aïeux,

Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.

Au château du Marais, ce 22 août 1843.

Note 11: (retour) Auteur du poème latin des Jardins: voir au livre III un morceau sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, Poésies latines et Mémoires.
Note 12: (retour) Une rachée: on appelle ainsi les rejetons nés de la racine après qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient autrefois la fontaine avaient probablement été coupés pour repousser en rachée: de là le nom.
Note 13: (retour) Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.

Pour compléter enfin la série de mes rétractations ou retouches sur Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des Causeries du Lundi et qui a été reproduit en tête d'une édition même de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V de Port-Royal. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?




PIERRE CORNEILLE

En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus féconde en enseignements de toute espèce, que les biographies bien faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sèches, ces notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe est effilé en épigramme; mais de larges, copieuses, et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractère complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se plaisent fort à ces excellents livres. Walter Scott déclare, pour son compte, qu'il ne sait point de plus intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos jours, les grands hommes dans les lettres, quand bien même, par leurs mémoires ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d'aller au-devant des révélations personnelles, pourraient encore mourir, fort certains de ne point manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et de biographes. Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous venons à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des débuts de nos grands écrivains et poëtes du dix-septième siècle, c'est à grand'peine que nous découvrons quelques traditions peu authentiques, quelques anecdotes douteuses, dispersées dans les Ana. La littérature et la poésie d'alors étaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires; les biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poëte. D'ailleurs, comme en ce temps les réputations étaient lentes à se faire, et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, ce n'était que bien plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque admirateur empressé de son génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait de penser à sa biographie; ou encore cet historien était quelque parent pieux et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son père. De là, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent aux yeux, et en particulier une légèreté courante sur les premières années littéraires, qui sont pourtant les plus décisives.

Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que dans le fort de sa gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose nous paraît si simple, que souvent on ne s'inquiète pas le moins du monde de s'expliquer comment cela est advenu; de même que, lorsqu'on le connaît dès l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire ce qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait le plus d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent souvent à fortifier cette double illusion par leur façon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, ils s'effacent, se taisent, éludent l'attention et n'affectent aucun rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le temps n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, ils rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le Nil n'étale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie de grand écrivain, de grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier chef-d'oeuvre. Si vous comprenez le poëte à ce moment critique, si vous dénouez ce noeud auquel tout en lui se liera désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, la clef de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à son existence première, obscure, refoulée, solitaire, et dont plus d'une fois il voudrait dévorer la mémoire, alors on peut dire de vous que vous possédez à fond et que vous savez votre poëte; vous avez franchi avec lui les régions ténébreuses, comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses autres merveilles. De René au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, des premières Méditations à tout ce que pourra créer jamais M. de Lamartine, d'Andromaque à Athalie, du Cid à Nicomède, l'initiation est facile: on tient à la main le fil conducteur, il ne s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau moment pour le critique comme pour le poëte que celui où l'un et l'autre peuvent, chacun dans un juste sens, s'écrier avec cet ancien: Je l'ai trouvé! Le poëte trouve la région où son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est aussi à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux l'idée du poëte, pouvait toujours choisir l'instant où le poëte se ressemble le plus à lui-même, nul doute qu'il ne le saisît au jour et à l'heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre. A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis quelque temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse, en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, est tout d'un coup tiré de lui-même au bruit des acclamations, et s'épanouit à l'aurore d'un triomphe. Avec les années, il deviendra peut-être plus calme, plus reposé, plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: la fraîcheur du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou du moins plus machinale aura remplacé la première attitude si libre et si vive. Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit à plus forte raison le faire; il doit réaliser par son analyse sagace et pénétrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. La statue une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications dans les développements successifs de la vie du poëte, comme en une série de bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, mi-partie poétique et mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et tant que les biographes des grands poëtes ne l'auront pas présente à l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront des anecdotes, détermineront des dates, exposeront des querelles littéraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du dieu.

Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application à l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. Taschereau sur Pierre Corneille14. Dans cette histoire, aussi bien que dans celle de Molière, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et de lier tout ce qui nous est resté de traditions sur la vie de ces illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pièces, et de raconter les débats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce assez volontiers à la prétention littéraire de juger les oeuvres, de caractériser le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux conclusions que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce point d'y suppléer par les suppositions circonspectes et les inductions légitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, et s'empresse d'arriver à des faits nouveaux: de là chez lui des intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement provoqué à combler. Les vies complètes, poétiques, pittoresques, vivantes en un mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; mais à M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en quelque sorte, les matériaux longtemps épars. Pour nous, dans le petit nombre d'idées que nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre qui nous les a suggérées.

Note 14: (retour) Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'Histoire de la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille, par M. Jules Taschereau.

L'état général de la littérature au moment où un nouvel auteur y débute, l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de démêler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire à chacune sa part, et déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand Corneille, né en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent commencer à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un peu loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement célèbres, lui apparurent avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Théophile. Ronsard, mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommée immense, et représentant la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais déjà vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à côté de Ronsard par ceux qui ne regardaient pas de si près aux détails des querelles littéraires; Théophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'éclat de ses débuts semblant promettre d'égaler ses devanciers dans un prochain avenir. Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait même pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement le poëte dramatique par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; Théophile, par sa tragédie de Pyrame et Thisbé, y avait déjà porté coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près d'arriver à la scène. Mais toutes ces réputations à peine naissantes, qui faisaient l'entretien précieux des ruelles à la mode, cette foule de beaux esprits de second et de troisième ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous de Maynard et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de la rumeur publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, composaient donc à peu près sa littérature moderne. Élevé d'ailleurs au collége des jésuites, il y avait puisé une connaissance suffisante de l'antiquité; mais les études du barreau, auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa vingt et unième année, en 1627, durent retarder le développement de ses goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, et surtout sa conclusion spirituellement ridicule, que c'est à cet amour qu'on doit le grand Corneille, il est certain, de l'aveu même de notre auteur, que cette première passion lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière de son aventure l'ait excité à composer Mélite, quoiqu'on ait peine à voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion était, à ce qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en épousant un maître des comptes de cette ville. Parfaitement belle et spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas qu'elle ait jamais répondu à son amour respectueux autrement que par une indulgente amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; mais le génie croissant du poëte se contenait mal dans les madrigaux, les sonnets et les pièces galantes par lesquels il avait commencé. Il s'y trouvait en prison, et sentait que pour produire il avait besoin de la clef des champs. Cent vers lui coûtaient moins, disait-il, que deux mots de chanson. Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame contribuèrent sans doute à l'y encourager. Il fit Mélite, qu'il envoya au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva une assez jolie farce, et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en 1629, pour assister au succès de sa pièce.

Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne l'aigrit pas contre sa belle inhumaine, comme il l'appelle:

Je me trouve toujours en état de l'aimer;

Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;

. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . .

Et, toute mon amour en elle consommée,

Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.

Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur

N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.

Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage, dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il s'agit du grand Corneille15.

Note 15: (retour) On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de Marie Stuart, sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et grondeur:

STANCES.

Marquise, si mon visage

A quelques traits un peu vieux,

Souvenez-vous qu'à mon âge

Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses

Se plaît à faire un affront,

Et saura faner vos roses

Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes

Règle nos jours et nos nuits:

On m'a vu ce que vous êtes,

Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes

Qui sont assez éclatants

Pour n'avoir pas trop d'alarmes

De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore;

Mais ceux que vous méprisez

Pourroient bien durer encore

Quand ceux-là seront usés.

Ils pourroient sauver la gloire

Des yeux qui me semblent doux,

Et dans mille ans faire croire

Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle

Où j'aurai quelque crédit

Vous ne passerez pour belle

Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle marquise,

Quoiqu'un grison fasse effroi,

Il vaut bien qu'on le courtise,

Quand il est fait comme moi.

Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.

Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois à Paris, jusqu'en 1636, où il fit représenter le Cid, il acheva réellement son éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée en province. Il se mit en relation avec les beaux esprits et les poëtes du temps, surtout avec ceux de son âge, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait ignoré jusque-là, que Ronsard était un peu passé de mode, et que Malherbe, mort depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que Théophile, mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait déçu les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup près l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une troupe de jeunes rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son héritage. Corneille apprit surtout qu'il y avait des règles dont il ne s'était pas douté à Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles à Paris: de rester durant les cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou de n'être pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les réguliers faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants. Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou s'en souciait peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pièces qu'il composa en cet espace de cinq années, Corneille s'attacha à connaître à fond les habitudes du théâtre et à consulter le goût du public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il fut vite agréé de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalité ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait pourtant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à son jeune ami le nom touchant de père; et certes s'il nous fallait indiquer, dans cette période de sa vie, le trait le plus caractéristique de son génie et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié tendrement filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la femme dont nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, plus de présage de grandeur sublime que dans Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion, et pour le moins autant que dans Médée.

Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à Rouen. Dans l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, ancien secrétaire des commandements de la reine-mère, qui s'y était retiré dans sa vieillesse: «Monsieur, lui dit le vieillard après les premières félicitations, le genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiraient de grands effets. Apprenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et dès qu'il eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il s'y sentit à l'aise comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité, marchant la tête haute, il devait se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. Son impétueuse chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement inviolable en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement grave et sentencieux, beau de fierté et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au goût de sa nation et de son siècle, et s'y créa une originalité unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement progressive, comme dans ses précédentes comédies. Aveugle et rapide en son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui n'appartient qu'à lui16. Au sortir de la première représentation du Cid, notre théâtre est véritablement fondé; la France possède tout entier le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple de ses héros, parle hautement de lui-même comme il en pense, a droit de s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses admirateurs et au désespoir de ses envieux:

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;

Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,

Ne les va point quêter de réduit en réduit.

Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;

Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,

J'arrache quelquefois des applaudissements;

Là, content du succès que le mérite donne,

Par d'illustres avis je n'éblouis personne.

Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;

Par leur seule beauté ma plume est estimée;

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,

Et pense toutefois n'avoir point de rival

A qui je fasse tort en le traitant d'égal17.

Note 16: (retour) J'insiste sur le style; le fond du Cid est tout pris à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux Cids, remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille avait fait des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille, ajoutait-il, on dirait que tous les personnages travaillent à l'heure, tant ils sont pressés de faire le plus de choses dans le moins de temps!» Corneille sentait son public français.
Note 17: (retour) Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:

Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous.

Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?

Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.

L'éclatant succès du Cid et l'orgueil bien légitime qu'en ressentit et qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui tous ses rivaux de la veille et tous les auteurs de tragédies, depuis Claveret jusqu'à Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les détails de cette querelle, qui est un des endroits les mieux éclaircis de notre histoire littéraire. L'effet que produisit sur le poëte ce déchaînement de la critique fut tel qu'on peut le conclure d'après le caractère de son talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur, instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dénué des qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le poëte le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit, ni habile aux détails, avait le jugement peu délicat, le goût peu sûr, le tact assez obtus, et se rendait mal compte de ses procédés d'artiste; il se piquait pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie et son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, qui ne manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts, surtout s'il y était provoqué, pour se guinder jusqu'à ce génie, pour l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était venu plus tôt, avant l'Académie et Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par exemple, sans doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de méprises; peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres énormités que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns de ses plus mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent été uniquement selon la nature et la pente de son génie; et quand il se serait relevé, quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui le bagage des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits empêchements à un plus large et vaste essor. La querelle du Cid, en l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir sur lui-même et de confronter son oeuvre avec les règles, lui dérangea pour l'avenir cette croissance prolongée et pleine de hasards, cette sorte de végétation sourde et puissante à laquelle la nature semblait l'avoir destiné. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la critique; mais il réfléchit beaucoup intérieurement aux règles et préceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par y croire. Les dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du Cid le ramenèrent à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau qu'en 1639, Horace et Cinna en main. Quitter l'Espagne dès l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du Cid, et renoncer de gaieté de coeur à tant de héros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une Rome castillane, sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et mal interpréter la voix de son génie au moment où elle venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prêtait à ces vieux républicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scène, d'appliquer les maximes d'état et tout ce jargon politique et diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur même il sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers succès qui marquèrent sa carrière durant ses quinze plus belles années. Polyeucte, Pompée, le Menteur, Rodogune, Héraclius, Don Sanche et Nicomède en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation espagnole par le Menteur, comédie dont il faut admirer bien moins le comique (Corneille n'y entendait rien) que l'imbroglio, le mouvement et la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par Héraclius, surtout par Nicomède et Don Sanche, ces deux admirables créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en pleine Fronde, et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque et d'ironie familière, soulevaient mille allusions malignes ou généreuses, et arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu après ces triomphes, qu'en 1653, affligé du mauvais succès de Pertharite, et touché peut-être de sentiments et de remords chrétiens, Corneille résolut de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait de traduire en vers les premiers chapitres de l'Imitation de Jésus-Christ, et voulait consacrer désormais son reste de verve à des sujets pieux.

Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents voyages à Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas et lui avaient épousé les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons contiguës. Tous deux soignaient leur mère veuve. Pierre avait six enfants; et comme alors les pièces de théâtre rapportaient plus aux comédiens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux pour surveiller ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa nombreuse famille. Sa nomination à l'Académie française n'est que de 1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger de manière à passer à Paris la plus grande partie de l'année; mais il ne paraît pas qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir dans la capitale qu'en 1662, et jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aux académiciens l'assiduité aux séances. Les moeurs littéraires du temps ne ressemblaient pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. Corneille, en tête d'Horace, dit qu'il a l'honneur d'être à Son Éminence; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie avait l'honneur d'être à M. le Chancelier; c'est ainsi qu'Attale dit à la reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît pas: Cet homme est-il à vous? Les gentilshommes alors se vantaient d'être les domestiques d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à expliquer et à excuser dans notre illustre poëte ces singulières dédicaces à Richelieu, à Montauron, à Mazarin, à Fouquet, qui ont si mal à propos scandalisé Voltaire, et que M. Taschereau a réduites fort judicieusement à leur véritable valeur. Vers la même époque, en Angleterre, les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on trouve là-dessus de curieux détails dans les Vies des poëtes par Johnson et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre où le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de Corneille; et quand même elles auraient commencé à passer d'usage, sa pauvreté et ses charges de famille l'eussent empêché de s'en affranchir. Sans doute il en souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque part ce je ne sais quoi d'abaissement secret, auquel un noble coeur a peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus forte que les délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de son pathétique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son discours de réception à l'Académie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de mauvais goût, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut juger de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes, et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure et de convenance; il insista lourdement là où il devait glisser; lui, pareil au fond à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble front. Qu'y faire? Il y avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du vieil Horace, quelque partie de la nature débonnaire de Pertharite et de Prusias; lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans songer à la plaisanterie:

Ah! ne me brouillez pas avec le Cardinal!

On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en blâmer.

Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la scène. Pure illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, aurait sans doute mieux valu pour son repos, et peut-être aussi pour sa gloire; mais il n'avait pas un de ces tempéraments poétiques qui s'imposent à volonté une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc d'un encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en 1674, déclinant de jour en jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arrêterons pour résumer les principaux traits de son génie et de son oeuvre.

La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de fantaisie que se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exactement régulière à laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait osé, s'il était venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort peu soucié de graduer et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de concentrer ses effets sur un même point de l'espace et de la durée; il aurait procédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son intrigue, changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en chemin, et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle jusqu'au mariage ou à la mort. Au milieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de belles scènes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement par une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées, et présente à l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure. Mais il n'avait pas le génie assez artiste pour étendre au drame entier cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places; et, d'autre part, sa fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se créer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans Calderon. Ajoutez à ces imperfections naturelles l'influence d'une poétique superficielle et méticuleuse, dont Corneille s'inquiétait outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, d'indécis et d'incomplètement calculé dans l'ordonnance de ses tragédies. Ses Discours et ses Examens nous donnent sur ce sujet mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de lieu le tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: Oh! que vous me gênez! et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la bienséance. Il n'y parvient pas toujours. Pauline vient jusque dans une antichambre pour trouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son cabinet. Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui jusqu'au sein d'une ville où celui-ci est le maître; mais il était impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée. Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action se passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter.» Il se félicite presque comme un enfant de la complexité d'Héraclius, et que ce poëme soit si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. Ce qu'il nous fait surtout remarquer dans Othon, c'est qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun.

Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, tout en dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris la plupart dans une discipline austère, ils ont sans cesse à la bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en écartent jamais, on n'a pas de peine à les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractères humains en cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les honore; aux endroits pathétiques, ils ont des accents sublimes qui enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans le Cid, ainsi Prusias et Pertharite. Ses tyrans et ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses héros, méchants d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes de Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent à haute voix avec eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompée et autres ont dû étudier la dialectique à Salamanque, et lire Aristote d'après les Arabes. Ses héroïnes, ses adorables furies, se ressemblent presque toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort plus de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans Chimène et dans Pauline cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-même avait pratiquée en sa jeunesse. Chose singulière! depuis sa rentrée au théâtre en 1659, et dans les pièces nombreuses de sa décadence, Attila, Bérénice, Pulchérie, Suréna, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout, comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de Racine l'entraînassent sur ce terrain, et qu'il voulût en remontrer à ces doucereux, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer qu'il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la tête comme un vieux berger.

Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon gré. Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point comme sur d'autres une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies origines de notre langue. Il reproche à tout moment à son auteur de n'avoir ni grâce, ni élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, la hauteur des métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve gigantesques. Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est là écrire et parler français. Il appelle grossièrement solécisme ce qu'il devrait qualifier d'idiotisme, et qui manque si complètement à la langue étroite, symétrique, écourtée, et à la française, du XVIIIe siècle. On se souvient des magnifiques vers de l'Épître à Ariste, dans lesquels Corneille se glorifie lui-même après le triomphe du Cid:

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans élégance, sans imagination; mais on y voit de la facilité et de la naïveté.» Prusias, en parlant de son fils Nicomède que les victoires ont exalté, s'écrie:

Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes

Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.

Voltaire met en note: «Des têtes au-dessus des bras, il n'était plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant de lire quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du poëte est rude, sévère et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, pétrissant ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère de vie avec mille accidents heurtés qui l'accompagnent et l'achèvent; mais cela est incorrect, cela n'est pas lisse ni propre, comme on dit. Il y a peu de peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutôt qu'éclatant; il tourne volontiers à l'abstrait, et l'imagination y cède à la pensée et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes d'état, aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles de Démosthène, de Pascal et de César.

En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes parties et ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure seulement à leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu touffus; une sève abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front chauve a livré ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de vertes poussées. Quand ils vont mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gémissements à ce tronc chargé d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.

Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son âme au théâtre. Hors de là il valait peu: brusque, lourd, taciturne et mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son oeil terne et voilé n'étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, que lorsqu'il parlait du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de La Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que pour leur lire ses pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait affligé et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand Racine eut parodié par la bouche de l'Intimé ce vers du Cid:

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,

Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: «Ne tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les vers des gens?» Une fois il s'adresse à Louis XIV qui a fait représenter à Versailles Sertorius, Oedipe et Rodogune; il implore la même faveur pour Othon, Pulchérie, Suréna, et croit qu'un seul regard du maître les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé de démence et lisant Oedipe pour réponse; puis il ajoute:

Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres

Font encor quelque peine aux modernes illustres,

S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,

Je n'aurai pas longtemps à les importuner.

Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre:

C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;

Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,

Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.

Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du théâtre, et ma poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille avait perdu deux de ses enfants, deux fils, et sa pauvreté avait peine à produire les autres. Un retard dans le payement de sa pension le laissa presque en détresse à son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday était arrière-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille18.

Note 18: (retour) D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du grand tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur cette généalogie. J'ai suivi M. Taschereau.—Voir, comme développement particulier sur Corneille et sur Polyeucte, mon Port-Royal, tome I, liv. I, chap. VI.



LA FONTAINE

Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs pacifiques de littérature et de poésie, nous ne nous sommes nullement imposé la loi, comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le faire croire, de mettre en avant à toute force des idées soi-disant nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer, de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des réputations et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt jamais à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le nôtre est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique littéraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et à l'amiable, aux auteurs illustres des deux siècles précédents. D'ailleurs, l'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture a laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste, à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame de Sévigné, Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de La Fontaine19. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de biographes, après les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous condamnons à n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages d'une critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dût la forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles, ne serait-ce que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous savons au besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos devanciers dans la carrière.

Note 19: (retour) Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs de ces articles en 1829, ceux de J.-B. Rousseau et de Régnier avaient précédé en date celui de La Fontaine. Quant à l'article sur madame de Sévigné, il appartient de droit à celui de nos volumes qui, dans la présente collection, est particulièrement consacré aux femmes; il en fait le début.

Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec une ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de son siècle, qui était bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siècle, en effet, n'a su naturellement de l'époque de Louis XIV que la partie qui s'est continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les précédents, côté qui certes n'est pas le moins original, et que Saint-Simon nous dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui jusqu'ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutôt restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de puissance qu'on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement dans l'opinion, par les endroits mêmes qui détruisent les préjugés d'une admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos jugements sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos diverses façons de voir touchant les choses de la Grèce et du moyen âge. D'abord, par exemple, on étudiait peu ou du moins on entendait mal le théâtre grec; on l'admirait pour des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant mieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer précisément pour n'avoir pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu'on avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait été désappointé de n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et d'opéra rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan20, ont succédé des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier arrangement romanesque; puis ces études, de plus en plus fortes et intelligentes, ont rencontré au fond un âge non plus d'or, mais de fer, et pourtant merveilleux encore: de simples prêtres et des moines plus hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les grands ossements et les armures énormes nous effraient; un art de granit et de pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi la monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente et fastueuse régularité qu'y afficha le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie dans son infirmité réelle par les Mémoires de Dangeau, de la princesse Palatine, et rapetissée à dessein par Lemontey, nous reparaît chez Saint-Simon vaste, encombrée et flottante, dans une confusion qui n'est pas sans grandeur et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude conserve de formes et de mouvements, même après que l'esprit et le sens des choses ont disparu; déjà sujette au bon plaisir despotique, mais mal disciplinée encore à l'étiquette suprême qui finira par triompher. Or, ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme du maître. Sans cette connaissance générale, on court risque de les considérer trop à part, et comme des êtres étranges et accidentels. C'est ce que les critiques du dernier siècle n'ont pas évité en parlant de La Fontaine: ils l'ont trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était besoin, eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé bonhomme et fablier outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer Racine et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière et apparente de l'époque, et en sont la plus pure expression Littéraire.

Note 20: (retour) Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne, pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.

Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général de leur siècle, n'en conservent pas moins une individualité profonde et indélébile: Molière en est le plus éclatant exemple. Il en est d'autres qui, sans aller dans le sens de ce mouvement général, et en montrant par conséquent une certaine originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant contraste qu'ils nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaître et rabattre ce qui revient de droit à leurs devanciers. C'est parmi les hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit ailleurs21, il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poëtes du XVIe siècle.

Note 21: (retour) Voir à la fin de ce volume un article du Globe, 15 septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai aussi parlé en ce sens dans le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle.

Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une éducation fort négligée, et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à se laisser aller dans la vie et à obéir aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui ayant prêté un jour quelques livres de piété, le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, et entra au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance et de paresse, s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni femme. Il n'était pourtant pas encore poète, ou du moins il ignorait qu'il le fût. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d'hiver à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:

Que direz-vous, races futures, etc.,

et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer des odes: il en fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nommé Pintrel, et son camarade de collége, Maucroix, le détournèrent de ce genre et l'engagèrent à étudier les anciens. C'est aussi vers ce temps qu'il dut se mettre à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes du XVIe siècle, véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette époque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de l'Eunuque de Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter au surintendant.

Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La Fontaine. Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec le Songe de Vaux, sont les premières productions originales que nous ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de Voiture, et le je ne sais quoi de mollesse et de rêverie voluptueuse qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, y perce bien déjà, mais y est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet fut accueilli, dès son début, comme un des ornements les plus délicats de cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il était fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulièrement dans un monde privé; sa conversation, abandonnée et naïve, s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions savaient fort bien s'arrêter à temps pour n'être qu'un charme de plus: il était certainement moins bonhomme en société que le grand Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour à tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en vantait même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses goûts avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec lui: il y portait un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au sérieux ou en déroulait avec badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait avant tout les amours faciles et de peu de défense. Tandis qu'il adressait à genoux, aux Iris, aux Climènes et aux déesses, de respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre en patience. Parmi ses bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre Claudine, troisième femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; Colletet épousait toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs du XVIe siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus d'utiles conseils et lui révéler des richesses dont il profita. Pendant les six premières années de son séjour à Paris, et jusqu'à la chute de Fouquet, La Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette vie d'enchantement et de fête, aux délices d'une société choisie qui goûtait son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles; mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur ces entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, ayant demandé au poëte des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans. On a cherché à expliquer un début si tardif dans un génie si facile, et certains critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des études secrètes, à une éducation laborieuse et prolongée. En vérité, bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de cultiver à ses moments de loisir son talent, depuis le jour où l'ode de Malherbe le lui révéla, j'aime beaucoup mieux croire à sa paresse, à son sommeil, à ses distractions, à tout ce qu'on voudra de naïf et d'oublieux en lui, qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamné. Génie instinctif, insouciant, volage et toujours livré au courant des circonstances, on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour le connaître et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine de Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; un officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; Pintrel et Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui rêve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme du Quinquina pour madame de Bouillon encore, un opéra de Daphné pour Lulli, la Captivité de saint Malc à la requête de MM. de Port-Royal; ou bien ce seront des lettres, de longues lettres négligées et fleuries, mêlées de vers et de prose, à sa femme, à M. de Maucroix, à Saint-Évremond, aux Conti, aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en demanderont. La Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à l'âge de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin d'être surmontée par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut rencontré le genre qui lui convenait le mieux, celui du conte et de la fable, il était tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte d'effusion, et qu'il y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait un peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et Racine lui achevèrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses oeuvres. Mais cette légère inconséquence, qui lui est commune avec d'autres grands esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poëte de nos jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine pour sa bonhomie aiguisée de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'être créateur inimitable dans un genre qu'on croyait usé, le même poëte populaire qui, dans ce moment d'émotion politique, est rendu, après une trop longue captivité, a ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que vers quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles chansons. Mais, pour lui, les causes du retard nous semblent différentes, et les jours du silence ont été tout autrement employés. Jeté jeune et sans éducation régulière au milieu d'une littérature compassée et d'une poésie sans âme, il a dû hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre unique que les circonstances ouvrirent à son coeur de citoyen. Béranger, comme tous les grands poëtes de ce temps, même les plus instinctifs, a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art délicat et savant se cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.

Ce qu'est La Fontaine dans le conte, tout le monde le sait; ce qu'il est dans la fable, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompés; ils ont mis en action, selon le précepte, des animaux, des arbres, des hommes, ont caché un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, et se sont étonnés ensuite d'être jugés si inférieurs à leur illustre devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se tient davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à fait à l'aise dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit que l'élégie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixième jusqu'au onzième inclusivement, les contemporains se récrièrent comme ils font toujours, et le mirent fort au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au complet la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini évidemment par y voir surtout un cadre commode à pensées, à sentiments, à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours l'essentiel comme auparavant; la moralité de quatrain y vient au bout par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel et rêveur avant André Chénier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses. Son accent respire d'ordinaire la malice, la gaieté, et le conteur grivois nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il a des tons qui viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le rapproche des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient bien eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait chez eux d'inspiration individuelle, et ressemblait trop à un lieu-commun uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un caractère primitif d'expression vive et discrète; il la débarrassa de tout ce qu'elle pouvait avoir contracté de banal ou de sensuel; Platon, par ce côté, lui fut bon à quelque chose comme il l'avait été à Pétrarque; et quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses:

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

ce mot charme, ainsi employé en un sens indéfini et tout métaphysique, marque en poésie française un progrès nouveau qu'ont relevé et poursuivi plus tard André Chénier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers du XVIe siècle l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs fidèles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître, et où l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons où fourmille tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet, c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers; La Fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des eaux-et-forêts, du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu longtemps, et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il retournait chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter son bien et le vendre en détail; car Jean, comme on sait, mangeait le fonds avec le revenu.

Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la mort soudaine de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme qu'il remplissait auprès d'elle, madame de La Sablière le recueillit dans sa maison et l'y soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle et de bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette inviolable amitié, familière à la fois et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments naturels qu'il réussit le mieux à exprimer. Aux pieds de madame de La Sablière et des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les respectant, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins en moins scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. Sa vie, ainsi ordonnée dans son désordre, devint double, et il en fit deux parts: l'une, élégante, animée, spirituelle, au grand jour, bercée entre les jeux de la poésie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et honteuse, il faut le dire, et livrée à ces égarements prolongés des sens que la jeunesse embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice au front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait La Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions humaines et de faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidélité du marquis de La Fare lui eut laissé le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait désormais le remplir, et elle consacra ses dernières années aux pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette conversion, aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité et d'autres liaisons qu'il contracta vers cette époque le détournèrent, et ce ne fut que dix ans après, quand la mort de madame de La Sablière lui eut donné un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germa en lui pour n'en plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable Discours en vers, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui expose avec candeur l'état de son âme:

Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,

J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens:

Les pensers amusants, les vagues entretiens,

Vains enfants du loisir, délices chimériques,

Les romans et le jeu, peste des républiques,

Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,

Ridicule fureur qui se moque des lois,

Cent autres passions des sages condamnées,

Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.

L'usage des vrais biens réparerait ces maux;

Je le sais, et je cours encore à des biens faux.

. . . . . . . . . . . .

Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent;

Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:

Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard;

Car qui sait les moments prescrits à son départ?

Quels qu'ils soient, ils sont courts...

C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coup d'oeil amoureux vers ces chimériques délices dont on est mal détaché. Et puis une simplicité d'exagération s'y mêle: les romans et le jeu qui ont égaré le pécheur sont la peste des républiques, une fureur qui se moque des lois. Et plus loin:

Que me servent ces vers avec soin composés?

N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?

C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,

Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre;

Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans:

Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.

Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;

Votre réponse est prête, il me semble l'entendre:

C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,

Faire usage du temps et de l'oisiveté,

S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,

Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même,

Bannir le fol amour et les voeux impuissants,

Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.

Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où les Phyllis se placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître un sourire dans une larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu le Dieu des bonnes gens? il lui en aurait moins coûté pour se convertir.

Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de la critique n'avait été éveillée sur ce point par quelques mots de ses préfaces et par quelques témoignages contemporains, on n'eût jamais songé probablement à en faire l'objet d'une question. Mais le poëte confesse, en tête de Psyché, que la prose lui coûte autant que les vers. Dans une de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se plaint de fabriquer à force de temps des vers moins sensés que la prose du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures et de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés plusieurs fois, et souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouvé, tout entière de sa main, une première ébauche de la fable intitulée le Renard, les Mouches et le Hérisson; et, en la comparant à celle qu'il a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second recueil, quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées par chaque errata, aussi bien pour les deux premières parties que pour les dernières.» Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine était de l'école de Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les mêmes procédés de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais il avait, comme tout poëte, ses secrets, ses finesses, sa correction relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout à fait dans ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait à s'en plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en traduction: il s'en glorifie à tout propos:

Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;

Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse;

Je le dis aux rochers, etc...

Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse;

Plein de Machiavel, entêté de Bocace,

J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;

J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.

Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant ceci, il oubliait que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand. Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre les modernes, et à l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son thème favori, et déclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que

La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.

Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on n'imaginerait jamais:

... l'ode, qui baisse un peu,

Veut de la patience, et nos gens ont du feu.

D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre l'imitation servile des anciens, et cherche à exposer de quelle nature est la sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin de la deuxième épître d'André Chénier; l'idée au fond est la même, mais on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la différence profonde qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un poëte d'instinct comme La Fontaine.

Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté Molière et peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Régnier, de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'André Chénier, l'est aussi de La Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers mérites, il faut ajouter que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention sans doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit le fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle est trop connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez grande de fadeurs galantes et de faux goût pastoral, que nous blâmerions dans Saint-Évremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en effet ces fadeurs et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions fréquentes qui font fuir son style et dévier sa pensée; ses vers délicieux, en découlant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se tiennent plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: ce qui autre part serait indifférent ou mauvais, y devient un trait de caractère ou une grâce piquante.

La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine n'eut pas le courage d'imiter, avait laissé notre poëte assez désoeuvré et solitaire. Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne réunissait plus la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et de MM. de Vendôme dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du côté de l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et ses vrais amis s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère Boileau avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: «J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guère à Paris; sa tête est bien affoiblie. C'est le destin des poëtes: le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine, il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon; mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que trop vrai: il touchait souvent de l'abbé de Chaulieu des gratifications dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit l'attrait de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, elle recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au dernier moment. C'est chez elle que l'auteur de Joconde, touché enfin de repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette pénitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une traduction du Dies irae, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter que cette tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, eût été possible à La Fontaine ou même à tout autre d'alors. A cette époque de croyances régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété sèche; on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute; on ne s'était pas senti maintes fois défaillir à la poursuite de la vérité. Les sens charmaient l'âme pour eux-mêmes, et non comme une distraction étourdissante et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, un oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'était pas, comme de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement renaissante, par des doutes effrayants, d'éternelles obscurités et un abîme sans cesse ouvert:—je me trompe; il y eut un homme alors qui éprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était Pascal.

Septembre 1829.


J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le recueil de Poésies, les Consolations, c'est-à-dire dans une veine prononcée de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine quelques pages qui se trouvent au tome VII des Causeries du Lundi, et j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine avait prodigués à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernières années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui s'est lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: «Un autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.»—Voir aussi le joli thème latin de Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, in Fontani mortem. Tout y est indiqué, même le molle atque facetum, qui n'est autre que notre chère rêverie.




RACINE



I

Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment des genres, et sans faire acception de leur nature lyrique, épique ou dramatique, peuvent se rapporter à deux familles glorieuses qui, depuis bien des siècles, s'entremêlent et se détrônent tour à tour, se disputent la prééminence en renommée, et entre lesquelles, selon les temps, l'admiration des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et perfectibles, des époques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les chefs les plus brillants de cette famille secondaire, réputée, et avec raison, inférieure à son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, plus accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière s'en détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent tout à fait et la décorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus accompli en ce genre, le plus vénéré de nos poëtes. C'est le propre des écrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimité des suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux en mérite, les dominent même en gloire, sont à chaque siècle remis en question par une certaine classe de critiques. Cette différence de renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. Les uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec leur lot, ne s'occupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le dispensent avec profusion et comme à pleines mains en leurs oeuvres; car leur trésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à chaque heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête en arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et calculer celle qui leur reste; mais ils marchent à grandes journées sans se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent en eux, au sein de leur génie, et quelquefois le transforment; ils subissent ces changements comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider artificiellement, pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses cheveux blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procédant ainsi d'après de grandes lois intérieures et une puissante donnée originelle, ils arrivent à laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes, monumentales, d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, hérissées de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les uns. Les autres ont besoin de naître en des circonstances propices, d'être cultivés par l'éducation et de mûrir au soleil; ils se développent lentement, sciemment, se fécondent par l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. Ils montent par degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas au but du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie comme un palais auquel on ajouterait chaque année une assise; ils ont de longues heures de réflexion et de silence durant lesquelles ils s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: aussi l'édifice, si jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution achevée. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées par laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire jamais dans un auteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D'où il suit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré relatif où chaque esprit inférieur s'élève, mais qu'il ne franchit pas, et d'où il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les familles de plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent jamais une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. Que si maintenant, à la hauteur relative où telle famille d'esprits peut s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se rencontre pas une qualité correspondante qui soit comme une pierre où mettre le pied, comme une plate-forme d'où l'on contemple tout le paysage, s'il y a là un roc à pic, un torrent, un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits qui n'auront trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la colombe de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.—Je suis à Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine me manque au milieu et je m'arrête; mais du moins je vois de là en face de moi la ligne du château, ses ailes, et j'en apprécie déjà la régularité, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe à un donjon gothique, et que je m'arrête d'épuisement à mi-côte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, un arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière22. C'est là l'image vraie des deux poésies. La poésie racinienne est construite de telle sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des degrés et des points d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour y aborder, et qui, après s'être heurté la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens que ne l'était à Boileau celle de Montlhéry:

Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,

Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,

Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,

Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.

Note 22: (retour) Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies à pic, ne prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences d'élévation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous confondus dans la plaine au même niveau de terre.

Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry et l'oeuvre de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après tant d'autres adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants désormais à force d'être usés, qui mènent au temple en marbre de Racine.

Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès l'âge le plus tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forêts à Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Âgé de quatre ans, il fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui le mit très-jeune au Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard, il passa à Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers détails intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance du poëte. L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en amitié singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, et qu'il lui écrivait dans une des persécutions, combien il lui recommande d'être docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint Chrysostome. Le petit Racine en vint rapidement à lire tous les auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait de sa main, les apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque, le Banquet de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, Théagène et Chariclée23. Il décelait déjà sa nature discrète, innocente et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la main (et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerçait dès lors à traduire en vers français les hymnes touchantes du Bréviaire, qu'il a retravaillées depuis; mais il se complaisait surtout à célébrer Port-Royal, le paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces productions de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et de la couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques endroits comme un écho lointain, comme un prélude confus des choeurs mélodieux d'Esther:

Je vois ce cloître vénérable,

Ces beaux lieux du Ciel bien aimés,

Qui de cent temples animés

Cachent la richesse adorable.

C'est dans ce chaste paradis

Que règne, en un trône de lis,

La Virginité sainte;

C'est là que mille anges mortels

D'une éternelle plainte

Gémissent au pied des autels.

Sacrés palais de l'innocence,

Astres vivants, choeurs glorieux,

Qui faites voir de nouveaux cieux

Dans ces demeures du silence,

Non, ma plume n'entreprend pas

De tracer ici vos combats,

Vos jeûnes et vos veilles;

Il faut, pour en bien révérer

Les augustes merveilles,

Et les taire et les adorer.

Note 23: (retour) Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes d'une traduction de Paul et Virginie en grec moderne (Firmin Didot, 1841), a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore inaperçues, du roman de Théagène et Chariclée, dans l'oeuvre de Racine. Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux,

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,

il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le bûcher ou foyer, se sent lui-même au coeur un foyer de chagrin plus cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage: Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il n'a eu garde de l'omettre dans Andromaque. Héliodore est le premier coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il était vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à Racine le germe d'une des plus belles scènes, dans Andromaque également. M. Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des analogies de ce genre. Mais je m'en tiens au brûlé de plus de feux: c'est une fort jolie trouvaille.

Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire sa logique au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions pieuses et sévères qu'il avait reçues de ses premiers maîtres s'affaiblirent par degrés dans le monde nouveau où il se trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes gens aimables et dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine qu'il connut dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants en se cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient lettres sur lettres, avec menaces d'anathème. On le voit, dès 1660, en relation avec les comédiens du Marais au sujet d'une pièce que nous ne connaissons pas. Son ode aux Nymphes de la Seine pour le mariage du roi était remise à Chapelain, qui la recevait avec la plus grande bonté du monde, et, tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant des remarques par écrit: la plus considérable de ces remarques portait sur les Tritons, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, mais seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la protection de Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant du château de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place les ouvriers maçons, vitriers, menuisiers. Le poëte est déjà tellement habitué au tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en exil; il y date ses lettres de Babylone; il raconte qu'il va au cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, et qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: «Je lis des vers, je tâche d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis pas moi-même sans aventures.» Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses maîtres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour l'en tirer. On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec espérance d'un bénéfice. Le voilà donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662, à Uzès; tout en noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés des environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les poëtes et les amoureux de province sur leurs vers, à cause de sa petite renommée parisienne et de son ode célèbre sur la Paix; d'ailleurs sortant peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui semblaient durs et intéressés comme des baillis; se comparant à Ovide au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altérer et de corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon, Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit que médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai pays de Cythère;» mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe, et les cigales lui gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi violentes et portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de réflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur sont froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et légèrement railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'épanouira dans Bérénice y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes et qu'allusions galantes; pas une crudité comme il en échappe entre jeunes gens, pas un détail ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque dans la plus étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La Fontaine ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui est la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de leur personne,

Color verus, corpus solidum et succi plenum;

mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la maison d'un bénéficier comme celle où je suis, que d'y faire de longs discours sur cette matière: Domus mea, domus orationis. C'est pourquoi vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères.» Mais ses habitudes naturellement chastes et réservées prévalurent, quand il ne fut plus entraîné par des compagnons de plaisir; et quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberté était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporté; et là-dessus il raconte un danger récent auquel sa faiblesse a heureusement échappé. Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'âme de Racine, pour devoir être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort belle; son teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement dans ce pays, fort blanc. J'en avois toujours quelque idée assez tendre et assez approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n'étois point trompé dans l'idée que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort honnête. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifféremment; mais sitôt que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie; et cela me fit bien changer mes idées. Néanmoins je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut que je l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur coeur. Elle passe même pour une des plus sages et des plus enjouées. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; car je m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me pas laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat...» Racine avait alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et l'enfance de coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de départ d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude, jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion dans Phèdre. Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un bénéfice qu'on lui promettait toujours; et, laissant là les chanoines et la province, il revint à Paris, où son ode de la Renommée aux Muses lui valut une nouvelle gratification, son entrée à la cour, et d'être connu de Despréaux et de Molière. La Thébaïde suivit de près. Jusque-là, Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès ce moment, sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, dont sa sensibilité irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se décourager. La tragédie d'Alexandre le brouilla avec Molière et avec Corneille; avec Molière, parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne; avec Corneille, parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, après avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent pour la poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations les partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le succès. Les uns disaient que Taxile n'était point assez honnête homme; les autres, qu'il ne méritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'était point assez amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scène que pour parler d'amour. Lorsque parut Andromaque, on reprocha à Pyrrhus un reste de férocité; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était une conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine répondait fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié du spectateur, ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, parce que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalité dramatique consistent précisément dans cette réduction des personnages héroïques à des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans cette analyse délicate des plus secrètes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui tout est rempli sans vide et motivé sans réplique, et que jamais il n'y a lieu d'être surpris de ces changements brusques, de ces retours sans intermédiaire, de ces volte-faces subites, dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses caractères et dans la marche de ses drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout l'avantage au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut, toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux accommodée au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, où rien ne brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, ouverte par une La Vallière, devait se clore par une Maintenon. Il resterait toujours à savoir si ce procédé attentif et curieux, employé à l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, ne réclamait pas un drame plus agité, plus orageux, plus transportant, pour parler comme madame de Sévigné, et qui s'en tenait volontiers à Bérénice, en attendant Phèdre, le chef-d'oeuvre du genre. Cette pièce de Bérénice fut commandée à Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait à la cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, défendait Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses découragements passagers, et l'excitait, à force de sévérité, à des progrès sans relâche. Ce contrôle journalier de Boileau eût été funeste assurément à un auteur de libre génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, à Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques pointes à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction et d'élégance continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris à Racine à faire difficilement des vers faciles; mais il allait un peu loin, si, comme on l'assure, il lui donnait pour précepte de faire ordinairement le second vers avant le premier.

Depuis Andromaque, qui parut en 1667, jusqu'à Phèdre, dont le triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on sait comment Racine les remplit. Animé par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonné à la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au développement de son génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. A force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bénéfice, et le privilège de la première édition d'Andromaque est accordé au sieur Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier lui disputa ce prieuré; un procès s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se désista, en se vengeant des juges par la comédie des Plaideurs qu'on dirait écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle un coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un grand fonds d'étude, s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites à la cour, l'Académie à partir de 1673, et peut-être aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques tendres faiblesses au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs et de gloire, retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier chrétiennement et se convertir.

Sans doute ses deux dernières pièces, Iphigénie et Phèdre, avaient excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands seigneurs surannés et les débris des précieuses, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas présent le duc de Nevers, madame Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient ameutés sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient pu inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; le public s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait jamais, même en amitié, décernait au vainqueur une magnifique épître, et bénissait et proclamait fortuné le siècle qui voyait naître, ces pompeuses merveilles. C'était donc moins que jamais pour Racine le moment de quitter la scène où retentissait son nom; il y avait lieu pour lui à l'enivrement, bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi sa résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, et le premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée, ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de Phèdre, et dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit de cette douleur vertueuse d'une âme qui maudit le mal et s'y livre. Son propre coeur lui expliquait celui de Phèdre; et si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgré lui au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de Phèdre est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même de le reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot de l'auteur «qui espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine.» Toutefois, en s'enfonçant davantage dans ses réflexions de réforme, Racine jugea qu'il était plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, à ses devoirs de père; et, comme le roi le nomma à cette époque historiographe ainsi que Boileau, il ne négligea pas non plus ses devoirs d'historien: à cet effet, il commença par faire un espèce d'extrait du traité de Lucien sur la Manière d'écrire l'histoire, et s'appliqua à la lecture de Mézerai, de Vittorio Siri et autres.

D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs et les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de prévoir ce qu'il a pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde, qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne dévider qu'un seul fil à la fois; de l'habileté pour élaguer plutôt que la puissance pour étreindre; une science ingénieuse d'introduire et d'éconduire ses personnages; parfois la situation capitale éludée, soit par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent ni d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents peu commodes supprimés; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties sur un fond simple;—puis, au milieu de tout cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant blanchi d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques remarques, à propos de Britannicus, préciseront notre pensée et la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le rendre ridicule, le força de chanter; Britannicus se mit à chanter une chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de se déchaîner; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa future victime; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acté. Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue; Agrippine s'est révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, jeunes voluptueux qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit. Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine, car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus.» Et malgré ce dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement: comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus odieux vices sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion, à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place d'Acté, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume, tant on est en garde contre un crime: mais Néron a tout prévu; le breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice. Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en vers, Racine les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se fraie une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on voit le précipice. Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que d'un côté l'on entendra la fille de Germanicus, et de l'autre le fils d'Aenobarbus.

Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,

Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,

Partagent à mes yeux l'autorité suprême.

Or Tacite dit: Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, generis humani regimen expostulantes. Racine a évidemment reculé devant l'énergique insulte de maître d'école adressée à Sénèque et celle de manchot et de mutilé adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pédagogues de vouloir régenter le monde. En général, tous les défauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà du mieux.

Britannicus, Phèdre, Athalie, tragédie romaine, grecque et biblique, ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes déjà expliqué sur notre admiration pour Phèdre; pourtant, on ne peut se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les moeurs grecques que Britannicus dans les moeurs romaines. Hippolyte amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, que Néron amoureux au Néron de Tacite; Phèdre reine mère et régente pour son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse beaucoup sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le sens supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux, mais peu faits pour éclairer: Racine admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre part il fait dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:

Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...

Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; dans Racine, Vénus tout entière à sa proie attachée n'est qu'une admirable métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur qui eussent été aussi des traits de passion:

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!

Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,

Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?

dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; puis elle s'écrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides: et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: «Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure sur la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter l'oracle...» Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, arrive, et quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:

Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;

c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel, voila la tête d'Agamemnon.

Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de dramatique; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne paraît avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église. Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant une pièce pour Saint-Cyr: de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux pas: Esther pour son coup d'essai, Athalie pour son coup de maître. Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents des autres, ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'échappent-ils pas aux critiques générales que nous avons hasardées sur son oeuvre?

Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, s'appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif, oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude: et cet élément radical, si bien compris de Bossuet dans sa Politique sacrée, de M. de Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait l'ancien Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans Athalie: chez les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une Jachin, l'autre Booz; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà moins disposé à admettre le sacrifice de sang et l'immolation par le couteau sacré, que si le poëte m'avait transporté dans ce temple colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal,

. . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux,

Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Où, sans lever jamais leurs têtes colossales,

Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,

Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.

Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères («Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: «Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui qui lui est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que Moïse avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases évasives:

Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites

Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël

Rendit dans le désert un culte criminel,

De leurs plus chers parents saintement homicides,

Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,

Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur

D'être seuls employés aux autels du Seigneur?

En somme, Athalie est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup d'endroits magnifique, mais non pas si complète ni si désespérante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la poésie hébraïque orientale24; il y marche sans cesse avec précaution entre le naïf du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:

Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis

Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante;

Les bords éblouissants de sa robe flottante

Remplissaient le sacré parvis.

Des séraphins debout sur des marches d'ivoire

Se voilaient devant lui de six ailes de feux;

Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:

Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!

Toute la terre est pleine de sa gloire!

Note 24: (retour) De la poésie, c'est possible; mais de la religion, certes, il en avait pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commencé à me paraître moins juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à en tirer les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue autrefois! Il nous paraissait qu'Athalie aurait été plus belle, s'il y avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.—Peu de décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu invisible en ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton populaire, en parlant des Juifs, que «Nil praeter nubes et coeli numen adorant

Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie voluptueux:

Ainsi qu'on choisit une rose

Dans les guirlandes de Sarons,

Choisissez une vierge éclose

Parmi les lis de vos vallons:

Enivrez-vous de son haleine,

Écartez ses tresses d'ébène,

Goûtez les fruits de sa beauté.

Vivez, aimez, c'est la sagesse:

Hors le plaisir et la tendresse,

Tout est mensonge et vanité.

Il ne dirait pas davantage:

O tombeau! vous êtes mon père;

Et je dis aux vers de la terre:

Vous êtes ma mère et mes soeurs.

L'avouerai-je? Esther, avec ses douceurs charmantes et ses aimables peintures, Esther, moins dramatique qu'Athalie, et qui vise moins haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer. Il est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poëme, si parfait d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.» Vers ce même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit dernières années qui suivirent Athalie, il n'ait pas fini par jeter avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres, passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui faisait partie de la littérature, se distinguait tellement de la vie que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une muraille infranchissable entre les Muses et soi. Au reste, comme nul sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie rentrée et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se mêlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde, lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la mère, au milieu des six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le style, les conseils d'éviter les répétitions de mots et les locutions de la Gazette de Hollande, se mêlent naïvement aux préceptes de conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu quelque raison d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps, aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; mais votre mère et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à Port-Royal.» Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la Gazette de Hollande: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de conséquence.» On voit que madame Racine songeait toujours à son fils absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'un peu bon sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: «Mais je n'ai osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.» L'événement domestique le plus important des dernières années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette, âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont elle était abbesse25; il n'avait cessé de sangloter pendant tout l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors d'amour, des effusions inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie: seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à l'imitation par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et chérir comme ami de coeur.

Décembre 1829.

Note 25: (retour) Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine fit profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de vêture.



II

Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient alors, qu'aurait-il fait? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie, naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi à cette intensité d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans les moeurs et dans les caractères qui devient indispensable après une époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un imbroglio, de la couleur historique autre chose qu'un badigeonnage? Eût-il été de force et d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme indissoluble et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des passions? N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle élégie, dont Esther et Bérénice sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle n'a rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, dans son discours de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme philosophe que comme poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Étienne, et dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur des Deux Gendres de vouloir renverser l'autel du plus grand maître de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'amour (en prenant amour dans le même sens que Dante et Platon)?

Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet et nous livre à tout le vague de l'ennui. Bientôt l'inquiétude se décide; la faculté sans aliment s'affame, pour ainsi dire; elle crie au dedans de nous: c'est comme un coursier généreux qui hennit dans l'étable et demande l'arène; on n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oubliés. Qu'on se figure, par exemple, à la place de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va fermenter et se remplir! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés! que de générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante! que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront devant lui, comme dans l'Élysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo; l'ingénue Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, comme un joueur excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, et comme un voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette famille), Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans relâche comme ses héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès dont parle Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir, Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles et ses drapeaux déchirés.

Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Où voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de l'Élégie à la voix gémissante;

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars,

Belle, levant au ciel ses humides regards?

Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance: «En effet, dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification! Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le commandement toujours raisonnable.» Et vers le même temps il écrivait à son fils: «M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, de quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort de plus près, elle changera de langage comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» Et dans une autre lettre: «Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir: du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» On a besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir lu et comparé ces passages, que les sentiments du poëte ne prenaient plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme; il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs d'Esther26. En un mot, c'était la disposition lyrique qui prévalait évidemment dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique.

Note 26: (retour) Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère des Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai 1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là, ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le chargé d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes d'adoucissement près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.

LES LARMES DE RACINE.

Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.
(MADAME DE MAINTENON.)

Jean Racine, le grand poëte,

Le poëte aimant et pieux,

Après que sa lyre muette

Se fut voilée à tous les yeux,

Renonçant à la gloire humaine,

S'il sentait en son âme pleine

Le flot contenu murmurer,

Ne savait que fondre en prière,

Pencher l'urne dans la poussière

Aux pieds du Seigneur, et pleurer.

Comme un coeur pur de jeune fille

Qui coule et déborde en secret,

A chaque peine de famille,

Au moindre bonheur, il pleurait;

A voir pleurer sa fille aînée;

A voir sa table couronnée

D'enfants, et lui-même au déclin;

A sentir les inquiétudes

De père, tout causant d'études,

Les soirs d'hiver, avec Rollin;

Ou si dans la sainte patrie,

Berceau de ses rêves touchants,

Il s'égarait par la prairie

Au fond de Port-Royal-des-Champs;

S'il revoyait du cloître austère

Les longs murs, l'étang solitaire,

Il pleurait comme un exilé;

Pour lui, pleurer avait des charmes.

Le jour que mourait dans les larmes

Ou La Fontaine ou Champmeslé27.

Surtout ces pleurs avec délices

En ruisseaux d'amour s'écoulaient,

Chaque fois que sous des cilices

Des fronts de seize ans se voilaient;

Chaque fois que des jeunes filles,

Le jour de leurs voeux, sous les grilles

S'en allaient aux yeux des parents,

Et foulant leurs bouquets de fête,

Livrant les cheveux de leur tête,

Épanchaient leur âme à torrents.

Lui-même il dut payer sa dette;

Au temple il porta son agneau;

Dieu marquant sa fille cadette,

La dota du mystique anneau.

Au pied de l'autel avancée,

La douce et blanche fiancée

Attendait le divin Époux;

Mais, sans voir la cérémonie,

Parmi l'encens et l'harmonie

Sanglotait le père à genoux28.

Note 27: (retour) Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, que le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et quelques prières.
Note 28: (retour) Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers fort touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives de ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; Vie de Lope de Vega). Mais Racine ne put que pleurer.

Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,

Pareils à ceux qu'en sa ferveur

Madeleine la pécheresse

Répandit aux pieds du Sauveur;

Pareils aux flots de parfum rare

Qu'en pleurant la soeur de Lazare

De ses longs cheveux essuya;

Pleurs abondants comme les vôtres,

O le plus tendre des apôtres,

Avant le jour d'Alleluia!

Prière confuse et muette,

Effusion de saints désirs,

Quel luth se fera l'interprète

De ces sanglots, de ces soupirs?

Qui démêlera le mystère

De ce coeur qui ne peut se taire,

Et qui pourtant n'a point de voix?

Qui dira le sens des murmures

Qu'éveille à travers les ramures

Le vent d'automne dans les bois?

C'était une offrande avec plainte,

Comme Abraham en sut offrir;

C'était une dernière étreinte

Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;

C'était un retour sur lui-même,

Pécheur relevé d'anathème,

Et sur les erreurs du passé;

Un cri vers le Juge sublime,

Pour qu'en faveur de la victime

Tout le reste fût effacé.

C'était un rêve d'innocence,

Et qui le faisait sangloter,

De penser que, dès son enfance,

Il aurait pu ne pas quitter

Port-Royal et son doux rivage,

Son vallon calme dans l'orage,

Refuge propice aux devoirs;

Ses châtaigniers aux larges ombres,

Au dedans les corridors sombres,

La solitude des parloirs.

Oh! si, les yeux mouillés encore,

Ressaisissant son luth dormant,

Il n'a pas dit, à voix sonore,

Ce qu'il sentait en ce moment;

S'il n'a pas raconté, poëte,

Son âme pudique et discrète,

Son holocauste et ses combats,

Le Maître qui tient la balance

N'a compris que mieux son silence:

O mortels, ne le blâmez pas!

Celui qu'invoquent nos prières

Ne fait pas descendre les pleurs

Pour étinceler aux paupières,

Ainsi que la rosée aux fleurs;

Il ne fait pas sous son haleine

Palpiter la poitrine humaine,

Pour en tirer d'aimables sons;

Mais sa rosée est fécondante;

Mais son haleine, immense, ardente,

Travaille à fondre nos glaçons.

Qu'importent ces chants qu'on exhale,

Ces harpes autour du saint lieu;

Que notre voix soit la cymbale

Marchant devant l'arche de Dieu;

Si l'âme, trop tôt consolée,

Comme une veuve non voilée

Dissipe ce qu'il faut sentir;

Si le coupable prend le change,

Et tout ce qu'il paye en louange,

S'il le retranche au repentir?

Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent point étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique sur la Charité, imité de saint Paul, il dit lui-même, en des termes assez semblables, et dont notre ami paraît s'être souvenu:

En vain je parlerais le langage des Anges,

En vain, mon Dieu, de tes louanges

Je remplirois tout l'univers:

Sans amour ma gloire n'égale

Que la gloire de la cymbale,

Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale serait admissible peut-être si Racine n'avait pas fait Athalie, mais qu'Athalie seule répond victorieusement à tout et révèle dans le poëte un génie essentiellement dramatique, je répliquerai à mon tour qu'en admirant beaucoup Athalie, je ne lui reconnais point tant de portée; que la quantité d'élévation, d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne me paraît pas du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le haut lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et qu'à mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez Racine des qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse habituelle.

L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera involontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un personnage à l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosités du discours sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les particularités journalières d'une conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, c'était tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.—Les personnages du drame, vivant de la vie réelle comme tout le monde, doivent en rappeler à chaque instant les détails et les habitudes. Hier, aujourd'hui, demain, sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent au complet avec une singulière vivacité dans les moindres circonstances. Il leur échappe souvent de dire: Tel jour, à telle heure, en tel endroit. L'amour dont une âme est pleine, et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le rossignol qu'on entend, afin de rester encore.

La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, a de singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et les plus fragiles. Desdemona, émue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, à une chanson de Saule que lui chantait dans son enfance une vieille esclave qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique même, grâce aux détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la réalité, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet dramatique.

Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; mais sans se mettre exprès à décrire, sans étaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie qui, jeté comme au hasard, va nous donner la couleur des lieux et préciser d'avance le théâtre où se déploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; il en trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: preuve, dit-il, que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits pareils; les tragiques grecs en offriraient également. Racine n'en a jamais.

Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte assez uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache particulièrement. Le procédé en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage principal, au lieu de répandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-même, et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde intérieur, au sein de ce moi, comme disent les philosophes: de là une manière générale d'exposition et de récit qui suppose toujours dans chaque héros ou chaque héroïne un certain loisir pour s'examiner préalablement; de là encore tout un ordre d'images délicates, et un tendre coloris de demi-jour, emprunté à une savante métaphysique du coeur; mais peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous ramènent à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine élude les détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble impuissante à les saisir. Il y a dans Bajazet un passage, entre autres, fort admiré de Voltaire: Acomat explique à Osmin comment, malgré les défenses rigoureuses du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer:

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle

De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.

La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer,

Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.

Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent;

De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent:

Et les dons achevant d'ébranler leur devoir,

Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.

Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, comme tout cela est touché avec précaution! comme le mot propre est habilement évincé! les esclaves tremblèrent! les gardes se troublèrent! Que d'efforts en pure perte! que d'élégances déplacées dans la bouche sévère du grand-vizir!—Monime a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme dit Racine, faire un affreux lien d'un sacré diadème; elle apostrophe ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai bien de blâmer. Je noterai seulement que, dans la colère et le mépris dont elle accable ce fatal tissu, elle ne l'ose nommer qu'en termes généraux et avec d'exquises injures. Il résulte de cette perpétuelle nécessité de noblesse et d'élégance que s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient à quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de relever et d'ennoblir, son vers inévitablement déroge, et peut alors sembler prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort s'est amusé à noter dans Esther le petit nombre de vers qu'il croit entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement pris garde à ce genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, il a su prêter des paroles pompeuses ou fleuries à ses personnages les plus subalternes comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses confidentes sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué que, dans Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage simple, non figuré, conforme à sa condition d'esclave: «Pourquoi donc sortir de votre tente, ô roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé la sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est Agamemnon qui dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; le silence règne sur l'Euripe.» Dans Racine au contraire, Arcas prend les devants en poésie, et il est le premier à s'écrier:

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.

Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le désordre d'une nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, écrire une lettre et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter à terre ses tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur qu'on peut regretter dans l'Iphigénie française cette vive peinture de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans l'intérieur de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la vie par leur nom29.

Note 29: (retour) Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit, de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de lettres au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans Homère; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à l'exactitude historique.

Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu solennelle et arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de ses vers, tout contribue à rendre son style tout à fait distinct de la plupart des styles franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernières années, en était venu à donner à ses rôles, surtout à ceux que lui fournissait Corneille, une simplicité d'action, une familiarité saisissante et sublime, l'aurait vainement essayé pour les héros de Racine; il eût même été coupable de briser la déclamation soutenue de leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu chanté. Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique manque entièrement à cette manière de faire parler des personnages? Loin de notre pensée un tel blasphème! Le style de Racine convient à ravir au genre de drame qu'il exprime, et nous offre un composé parfait des mêmes qualités heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en vérité, aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et choisie, d'un charme croissant, une confidence pénétrante et pleine d'émotion, comme on se figure qu'en pouvait suggérer au poëte le commerce paisible de cette société où une femme écrivait la Princesse de Clèves; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de l'éclatante variété pittoresque du grand maître flamand, on ne voit d'abord dans l'artiste français qu'un ton assez uniforme, une teinte diffuse de pâle et douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le regard; mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serré; on ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on vient à lui en quittant Molière ou Shakspeare: il demande alors plus que jamais à être regardé de très-près et longtemps; ainsi seulement on surprendra les secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du sentiment principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra se dessiner et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits personnels; ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et ténues, deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité relative au langage de chacun; on saura avec précision jusqu'à quel point Racine est dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas.

Racine a fait les Plaideurs; et, dans cette admirable farce, il a tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, qu'on peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. Comment n'a-t-il pas deviné, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, que l'emploi de ce style sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober à Molière, n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus sérieuse pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne s'est-il pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière? il ne s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme dramatique qui se poursuit maintenant sous nos yeux eût été dès lors accomplie.—C'est que, sans doute, dans la tragédie telle qu'il la concevait, Racine n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que les Plaideurs ne furent jamais qu'une débauche de table, un accident de cabaret dans sa vie littéraire; c'est que d'invincibles préjugés s'opposent toujours à ces fusions si simples que combine à son aise la critique après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, son admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le génie, écrivait de Molière: «En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers: il est vrai que la versification françoise l'a gêné; il est vrai même qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en général il me paroît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il faut se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse imaginer. Il était doux, fleuri, agréablement subtil, épris des antiques chimères, doué des signes gracieux de l'avenir; et sa prose, encor qu'un peu traînante, ne ressemblait pas mal à ces beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, à longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un bâton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il énonçait à coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion de plus d'un esprit délicat, de plus d'un académicien de son temps, et Racine lui-même se serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de points la diction de Molière.

La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge qu'on a coutume de faire du style de Racine en général doit s'appliquer sans réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poésie, comme lui disait Boileau; on peut voir là-dessus leur correspondance. En se tenant à un vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons et les ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des traces légères d'une langue antérieure à la sienne, et je trouve pour mon compte un charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui lui ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier siècle.

En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, ce me semble, à traiter Racine autrement que tous les vrais poëtes de génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à ne pas le prendre pour ce qu'il est, à ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame lui-même; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, modifiée par une éducation continuelle et par une multitude de circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant qu'aucun autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace presque partout le profil noble, tendre et mélancolique de l'homme avec la date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir ériger ce style en style-modèle, le professer à tout propos et en toute occurrence, y rapporter toutes les autres manières comme à un type invariable, c'est bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le renfermer tout entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant le style de Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une éternelle étude, mais impossible, mais inutile à imiter, et surtout d'une forme peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui n'est plus.

Janvier 1830.


SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE
AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.
(Janvier 1844.)



Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à Bérénice, et cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de celles qui doivent réussir. On peut considérer même que le moment présent et propice était tout trouvé. Le goût a des flux et des reflux bizarres; ce sont des courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser. Après Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de Stendhal, Iphigénie en Aulide devait sembler une bien moins bonne tragédie et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes scènes et les émotions terribles de nos révolutions et de nos guerres, il y avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu plus de mouvement et d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, après tant de bouleversements qui ont eu lieu sur la scène, et de telles tentatives aventureuses dont on paraît un peu lassé, Iphigénie redevient de mise, elle reprend à son tour toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet plutôt de ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis en oeuvre tant de machines, l'extrême simplicité retrouve des chances de plaire; après la Tour de Nesle et les Mystères de Paris (je les range parmi les drames à machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'Ariane et de Bérénice.

Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre de Racine, Bérénice a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous n'irons pas l'élever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre et la suite où ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a particulièrement étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies du grand poëte: Athalie, Iphigénie, Andromaque, Phèdre et Britannicus. Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie, de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa beauté, il mettait Iphigénie au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur d'Athalie compense et emporte tout. Bérénice ne saurait se citer auprès de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait même pas le parallèle avec les autres pièces relativement secondaires, telles que Mithridate et Bajazet, et pourtant elle a sa grâce bien particulière, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à un idéal supérieur. Bérénice, bien que commandée par Madame, me semble tout à fait dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine; c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé, et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la demande de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais trouvé, je l'aurais bien empêché de donner sa parole.» Mais on assure aussi que Racine aimait mieux cette pièce que ses autres tragédies, qu'il avait pour elle cette prédilection que Corneille portait à son Attila. Je n'admets qu'à demi la similitude, mais je crois volontiers à la prédilection. Cela devait être. Bérénice, chez lui, c'est la veine secrète, là veine du milieu.

On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; mais qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, parfois un peu pâles comme Aricie, bien souvent passionnés et enchanteurs, Atalide, Monime, et surtout Bérénice?

Bérénice peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse dans l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut dans sa vie.

Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière et qui aurait sa monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter, qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi réprimer mainte fois. Dans l'ordre poétique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix de l'effort, de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; sous prétexte de lyrisme, chacun s'abandonne à sa pente, et l'on n'atteint pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. Aux époques tout à fait saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer, de se restreindre sur quelques points, de viser à s'élever et à s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siècle dont nous parlons, ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à temps dans la personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen de l'oublier ni de l'éluder. Molière, le grand comique, était sujet à se répandre et à se distraire dans les délicieuses mais surabondantes bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, et l'on eut à son moment le Misanthrope. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut tirer de ses dizains et de ses contes où il se complaisait si aisément, pour l'appliquer à ses fables et lui faire porter ses plus beaux fruits. Ainsi de Racine lui-même qui, au sortir des douceurs premières, s'élevait à Burrhus et aspirait à Phèdre. Il retomba cette fois, il fit Bérénice sans Boileau, comme il s'était caché, enfant, de ses maîtres pour lire le roman d'Héliodore.

Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé du coeur. Une personne, un talent, ne sont pas bien connus à fond, tant qu'on n'a pas touché ce point-là. De même qu'on dit qu'il faut passer tout un été à Naples et un hiver à Saint-Pétersbourg, de même, quand on aborde Racine, il faut aller franchement jusqu'à Bérénice.

La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente représentations, un succès de larmes, des brochures critiques pour et contre, des parodies bouffonnes au Théâtre-Italien, enfin tout ce qui constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son origine, l'ordre de Madame, ce duel poétique et galant de Racine et de Corneille, la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des circonstances particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine a su tirer d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, puisque toutes les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un acteur et une actrice dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, le public a retrouvé les applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux années de Voltaire. En août 1724, la reprise de Bérénice à la Comédie-Française fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur, Quinault l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et le mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent moins heureusement la pièce en 1728. Mais surtout la tradition a conservé un vif souvenir du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber son arme et pleura30. Bérénice reparut encore trois fois en décembre 1782 et janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siècle31. Avant la reprise actuelle, elle avait été représentée en dernier lieu le 7 et le 13 février 1807, c'est-à-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle George jouait Bérénice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce ne fut donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: «Il est constant que Bérénice n'a point fait pleurer à cette représentation, mais qu'elle a fait bâiller; toutes les dissertations littéraires ne sauraient détruire un fait aussi notoire.» Talma pourtant goûtait ce rôle d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en disait, ainsi que de Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux fois par an, donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez loin du haut tragique, détend et repose32. La reprise d'aujourd'hui a réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, mais on accorde de vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconté qu'il assista un jour à une représentation de Bérénice avec d'Alembert, et que la pièce leur fit à tous deux un plaisir auquel ils s'attendaient peu. Il y a eu de cette agréable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à la lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la représentation, quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, et l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.

Note 30: (retour) Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. Il faut croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est restée; La Harpe, dans le chapitre de son Cours de Littérature où il juge l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable de celui de Bérénice.
Note 31: (retour) L'Année littéraire (1783, tome I, page 137) constate un certain succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en l'opposant aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, quelques années après, un retour de Bérénice par mademoiselle Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.
Note 32: (retour) Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles étaient même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et Lafon. Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On ne conçoit pas, en effet, que la représentation eût été possible sous l'Empire après le divorce; on y aurait vu trop d'allusions.

Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la couleur historique, il y a pour nous, dans la représentation actuelle de Bérénice, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà donc une de ces pièces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV à son heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux allusions d'autrefois. Elles étaient nombreuses dans Bérénice, elles s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner encore. Voltaire, avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus essentielle et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène autant pour sa consolation que pour son amusement.» On sait en effet, par l'intéressante histoire qu'a tracée d'elle madame de La Fayette, combien Madame et son royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la poésie. L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort à Monsieur: Je ne vous ai jamais manqué, aimait pourtant à se jouer dans les mille trames gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et à s'enchanter du récit de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute, dut pénétrer dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de croire que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les révélations posthumes était beaucoup plus recouvert dans le moment même, et qu'en acceptant le sujet d'une si belle main, le poëte ne sut pas au juste combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent s'être plutôt reportées au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini, laquelle, dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la veille de la rupture: Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et je pars!

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!

.............................................

...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:

Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!

Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majesté du rang, assez de points de ressemblance pour captiver à l'antique histoire une cour si spirituelle, si empressée, et avant tout idolâtre de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer à la traverse. Lorsqu'en effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait plus depuis quelques mois; Madame était morte! Or qu'on veuille songer à tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où sa pensée était entrée pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris circulaient déjà plus librement, trahis par la mort; ils s'échappaient comme en vagues éclairs sur cette trame si fine; son âme aimable y respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, à double fond. Tendresse, délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La Vallière.

C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de Schlegel, dans laquelle il compare la Phèdre de Racine et celle d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beauté de celle-ci, ce caractère chaste et sacré de l'Hippolyte, qu'il assimile avec grandeur au Méléagre et à l'Apollon antiques. Mais cette intelligence attentive, cette élévation pénétrante qui s'applique si bien à démontrer, à reconstituer à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce, l'éloquent critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il nous en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres que lui, d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, ont à leur tour repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. Sans doute la tragédie française, si l'on excepte Polyeucte et Athalie, n'est pas exactement du même ordre que l'antique; celle-ci égale la beauté et l'austérité de la statuaire; elle nous apparaît debout après des siècles, et à travers toutes les mutilations, dans une attitude unique, immortelle. Notre tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un cran plus bas; elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses sentiments délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle s'encadre avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini sur des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme ou de la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite polie et galante. Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, un genre de beauté; seulement il s'agit presque d'un art différent. Ce n'est plus au groupe de la statuaire antique et à cette première grandeur qu'on a affaire; ce sont plutôt des tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, M. Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille que les statues, les objets d'art de la Grèce, rangés et classés dans nos musées, n'avaient ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voués avant tout à une destination publique et le plus souvent sacrée, c'était dans cet encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idée et les concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au même effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres moins hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au plus haut degré, et qu'il suffit de reculer légèrement dans un passé encore peu lointain, pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les grâces? Si jamais pièce réclama à bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est à coup sûr Bérénice; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien pénible, et l'on n'a pas trop à se plaindre, après tout, d'être simplement obligé, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles années d'un grand règne, des nuits enflammées et des festons où les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet dans une société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, disons même si subtils, et qui courraient presque risque de nous échapper aujourd'hui, étaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils occupaient aussitôt et passionnaient! Bérénice est de ces oeuvres qui honorent bien moins un poëte qu'une époque.

Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier rang, a écrit d'Esther, cette autre tragédie commandée bien plus tard, cette autre Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux à sa première soeur, que c'était une comédie de couvent. J'accepte le mot sans défaveur, et je dirai à mon tour de Bérénice que c'est moins une tragédie qu'une comédie de coeur, une comédie-roman, contemporaine de Zayde, et qui allait donner le ton à la Princesse de Clèves:

Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine rapproche son héroïne de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne me fait pas tout à fait l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent dès l'abord, et malgré toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle pâlira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui. L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon. Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-être quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le chemin de la Croix.

Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si elle eût osé; elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée de se dérober à la foule des courtisans, ne pensant qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui que lui-même. Elle a besoin d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa reconnaissance, de répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré de Titus en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une parole vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note tragique se fait sentir.

Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres, tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le soupir et la plainte de tous les coeurs bien touchés:

Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!

Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission et de silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout d'abord s'exhaler:

...Je me suis tu cinq ans,

Madame, et vais encor me taire plus longtemps.

Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa noblesse et sa délicatesse constante; tout roi de Comagène qu'il est, il ne tombe jamais dans le ridicule de ce roi de Naxe, le pis-aller d'Ariane. J'entends remarquer qu'il remplit exactement le même rôle que Ralph dans Indiana. Après tout, en cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie et de tristesse, suffirait à sa gloire:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!

Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation première, et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à ce personnage impérial de Titus et converger à son front comme les rayons du diadème. C'est par lui et par sa lutte sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur le pied tragique, et prétendait corriger ce que le reste de la pièce pouvait avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité, disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.» Geoffroy, qui cite ce passage dans son feuilleton sur Bérénice, s'en fait une arme contre ceux qu'il appelle les voltairiens en tragédie, et qu'il représente comme altérés de sang et et de carnage dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens aujourd'hui (s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. Titus donc exprime en lui le caractère tragique, en ce sens qu'il soutient une lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il a le haut sentiment de la dignité souveraine et de ce qu'on doit à ce rang de maître des humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un héros n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. Il est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus qu'Énée de qui il tient, n'est assez passionnément amoureux; que, s'il l'était davantage, il céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant ici, dans le dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de la tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de l'âme à travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui demeure impossible:

En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,

Ma gloire inexorable à toute heure me suit;

Sans cesse elle présente à mon âme étonnée

L'empire incompatible avec notre hyménée,

Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,

Je dois vous épouser encor moins que jamais.

Oui, madame, et je dois moins encore vous dire

Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire,

De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,

Soupirer avec vous au bout de l'univers.

Vous-même rougiriez de ma lâche conduite...

Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. Ainsi c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui s'oppose au bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour, et s'il allait vivre avec Bérénice dans quelque coin du monde, après avoir pris congé des Romains: une chaumière et son coeur! Geoffroy remarque avec raison que Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et Rousseau, ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette opinion dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques a gâté certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame de Warens, le mari de Thérèse, n'a pas résisté à nous retracer complaisamment des situations dignes d'oubli.

Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de Bérénice pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq actes, et qu'on ne s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la réflexion. Chaque acte est, à peu de chose près, le même qui recommence; un des amoureux, dès qu'il est trop en peine, fait chercher l'autre:

A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?

Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, on sort sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:

Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien!

. . . . . . . . . . . .

Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?

Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement et se confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme dans de pareilles situations. L'utilité ne se distingue pas de la vérité même. De loin il est difficile d'apercevoir dans Bérénice cette sorte d'architecture tragique qui fait que telle scène se dessine hautement et se détache au regard. La grande scène voulue au troisième acte ne produit point ici de péripétie proprement dite, car nous savons tout dès le second acte, et il n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, sans recourir au volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de l'autre par quelque scène bien tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre de structure employé ici, je dirais que c'est simplement une longue galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revêtu de peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe insensiblement de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du chemin. Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa préface que la véritable invention consiste à faire quelque chose de rien; ici ce rien, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les moindres mouvements et développé les alternatives inépuisables. La lutte du coeur plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de la tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle fait surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait s'y plaire.

L'idée de reprendre Bérénice devait venir du moment que mademoiselle Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, elle continuait à nous rendre tant de ces douces émotions d'une scène qui élève et ennoblit. Si redonner de la nouveauté à Racine était une conquête, il ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son entrée dans ces grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire, il y avait à se loger encore plus au coeur: Bérénice, quand il s'agit de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître. Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés du rôle étaient réelles: Bérénice est un personnage tendre; le plus racinien possible, le plus opposé aux héroïnes et aux adorables furies de Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout triomphé à l'aide d'une mélodie perpétuelle et de cette musique; de ces larmes dans la voix, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle par La Harpe lui-même. Après Ariane, après Phèdre, mademoiselle Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas élever d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguée. Le monde tout d'abord ne s'y est pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce caractère se retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit, elle les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque point il pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient à temps et achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. Un organe pur, encore vibrant et à la fois attendri, un naturel, une beauté continue de diction, une décence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nés pour le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels Bérénice nous est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de Titus, elle reste appuyée sur le bras du fauteuil, la tête comme abîmée de douleur, puis lorsqu'à la fin elle se relève lentement, au débat des deux princes, et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et comme l'a entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant nous.—Beauvallet, on lui doit cette justice, a fort bien rendu le rôle de Titus; de son organe accentué, trop accentué, on le sait, il a du moins marqué le coin essentiel du rôle, et maintenu le côté toujours présent de la dignité impériale. Quant à l'Antiochus, il est suffisant.—Ainsi, pour conclure, nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi l'honneur d'avoir goûté Bérénice, et il ne tient qu'à nous, grâce à elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poésie en 1844 qu'on ne l'était en 1807. Nous en demandons bien pardon aux voltairiens de ce temps-là.

15 janvier 1844.


Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au tome V de Port-Royal (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord qu'on ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la maturité.




JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces et survivait à ce qu'on a bien voulu appeler son siècle. Les grands écrivains comme les grands généraux avaient presque tous disparu. On perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de préséance aux bâtards légitimés sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est précisément alors, si l'on en croit un bruit assez généralement répandu depuis une centaine d'années, que commença de briller un poëte illustre, notre grand lyrique, comme disent encore quelques-uns. Né en 1669 ou 70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au moins il aurait certainement troqué très-volontiers contre un autre, Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une si basse condition. On ne sait trop comment se passèrent ses premières années; il s'est bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être expressément interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant à la poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et reçut de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua auprès de grands seigneurs qui le protégèrent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux, Chamillart, Tallard, et fut même attaché à ce dernier dans l'ambassade d'Angleterre. Il avait vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était des familiers du Temple, des habitués du café Laurens; il s'essayait au théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes que le maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait les Gloria Patri de ses psaumes. Son existence littéraire, comme on voit, ne laissait pas de devenir considérable: il était membre de l'Académie des Inscriptions; l'opinion le désignait pour l'Académie française, comme héritier présomptif de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau qu'il allait, durant quelques années, tenir un des premiers rangs, le premier rang peut-être!... dans les cercles littéraires, entre La Motte, Crébillon, La Fosse, Duché, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710.

Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit lui-même avec une élégance parfaite, il s'était accoquiné à la hantise du café Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du Théâtre-Français, qui de la rue Guénégaud avait passé dans celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Les établissements de l'espèce des cafés ne dataient guère que de ces années-là, et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne Chapelle et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré la prédiction de madame de Sévigné; bien au contraire, il devait exercer une assez grande influence sur le XVIIIe siècle, sur cette époque si vive et si hardie, nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve artificielle, d'enthousiasme après quatre heures du soir; j'en prends à témoin Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve Laurens était donc une espèce de café Procope du temps; on y politiquait; on y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille l'épigramme de Gacon sur l'Athénaïs de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en réponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli et celle de Campra. Or, Rousseau, après quelques essais lyriques peu goûtés, avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie du Flatteur, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, le Capricieux, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce aux habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets à rimes riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut juger du scandale. Rousseau se désaccoquina du café et désavoua les couplets dans le monde; mais on en parlait toujours; de temps à autre de nouveaux couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes; cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710, quelques derniers couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à l'indignation. Rousseau, non content de s'en laver, les imputa à Saurin; de là procès en diffamation et en calomnie, arrêt du Parlement en 1712, et bannissement de Rousseau à perpétuité hors du royaume.

Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fût alors le noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait être achevée. Il avait déjà composé quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en composait aussi, n'avait pas peu contribué, sans doute, à déterminer sa vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?

Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante au milieu du monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons où elle est montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt, flottant entre un passé gigantesque et un éblouissant avenir, égarée comme une harpe sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les gémissements d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins hautes, mais belles encore et plus purement humaines, quand les rois sont héros ou fils de héros, quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours qu'une même chose, et que le plus adroit à la lutte, le plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme le statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race généreuse; il parlera des aïeux et des fondateurs de villes, et réclamera les couronnes, les coupes ciselées et les trépieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, chantera les délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime, et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement, se recueillera en lui-même et s'y fera un monde à part, un monde poétique de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-là encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont elle adore les noms. Nous voilà bien loin de Jean-Baptiste; il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de vie équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été bon peut-être à donner quelques jolies chansons au Temple, s'il avait eu plus de sensibilité, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et Chaulieu l'a félicité agréablement, d'avoir refusé une place dans les Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous semble moins tenir à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. Sans dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans trancher ici la question restée indécise des derniers couplets, on peut affirmer que ce fut un coeur bas, un caractère louche, tracassier, né pour la domesticité des grands seigneurs; avec cela, nul génie, peu d'esprit, tout en métier. Quand il eut quitté la France en 1712, et durant les trente années dignes de pitié qui succédèrent aux trente années dignes d'envie, Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, du prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même pour mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa réputation compromise. Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand étalage de principes religieux, moraux, et un caractère anti-philosophique très-prononcé. En supposant cette conversion sincère, on s'étonne que Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette nature de sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde lyrique qui fût capable de vibrer en ces temps-là. Les événements extérieurs dégoûtaient par leur petitesse et leur pauvreté; la guerre se faisait misérablement et même sans l'éclat des désastres; les querelles religieuses étaient sottes, criardes, sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, infâmes et platement hideuses: c'était une société et un trône sourdement en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion était en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voilà ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les débris du dernier règne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire d'hypothèse gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siècle ne comporte, on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de souvenirs et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, effrayée de la contagion croissante et du débordement philosophique, fidèle au culte de la monarchie de Louis XIV, assez éclairée pour dégager la religion du jansénisme, et cette âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments douloureux, et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en talent et en lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont il n'était pas digne. Il avait reçu comme une lettre morte les traditions du règne qui finissait; il s'y attacha obstinément; ses antipathies littéraires et sa jalousie contre les talents rivaux l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; il tint pour le dernier siècle, parce que le petit Arouet était du nouveau. Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué des mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais principes. De la sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé non plus que du présent; son esprit était le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il ne réfléchit rien; sans originalité, sans vue intime ou même finement superficielle, sans vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs d'Esther que des vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au siècle de Louis XIV par l'Ode sur Namur, ce fut le moins lyrique de tous les hommes à la moins lyrique de toutes les époques.

Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant l'examen des oeuvres, quelles furent les idées d'après lesquelles il se dirigea, et de constater sa critique et sa poétique. Deux mots suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des dévots empressés de feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et faire collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, dans l'Ode à la Fortune, un passage qui semblait imité de Lucrèce. Là-dessus Rousseau lui répondit: «Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarqué, que j'ai eu en vue le passage de Lucrèce, quò magis in dubiis, etc., dans la strophe que vous me citez de mon Ode à la Fortune; et je vous avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me suis approprié la pensée de cet ancien, que je m'en sais meilleur gré que si j'en étois l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poëte, et non la pensée, qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à lui.» L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit qu'il ne regardait Rousseau que comme le premier entre les plagiaires. Les jugements et les lectures de Rousseau répondaient à une aussi forte poétique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire Regnier, mais il le range après Malherbe, et trouve qu'il ne lui a manqué que le bonheur de naître sous le règne de Louis le Grand. Il appelle Gresset un génie supérieur, et ne le chicane que sur ses rimes: Des Fontaines se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu trop loin. Il ne voit rien de plus élevé ni de plus rempli de fureur et de sublime que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (M. de Monchesnay!) présentement (1716), qui sache faire des vers marqués au bon coin.» Au même moment, il traite l'auteur du Diable boiteux comme un faquin du plus bas étage: «L'auteur, écrit-il, ne pouvoit mieux faire que s'associer avec des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbé d'Olivet de lui envoyer un paquet de tragédies; en voici la liste: elle serait plus complète et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas:

Venceslas, de Rotrou;

Cléopâtre, de La Chapelle;

Géta, de Péchantré;

Andronic, Tiridate, de Campistron;

Polyxène, Manlius, Thésée, de La Fosse;

Absalon, de Duché.

Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait jamais de l'idée; il a fait une ode sur les Divinités poétiques, dans laquelle est exposé en style barbare un système d'allégorisation qui ne va à rien moins qu'à mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le plus plaisant, c'est que pour cette démonstration esthétique, comme on dirait aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée:

Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée

Qui me la découvre à l'instant,

Et qui déjà, d'un oeil content,

Dévoile à ma vue empressée

Ces déités d'adoption,

Synonymes de la pensée,

Symboles de l'abstraction.

Alcée se met donc à chanter en ces termes:

Des sociétés temporelles

Le premier lien est la voix,

Qu'en divers sons l'homme, à son choix,

Modifie et fléchit pour elles;

Signes communs et naturels,

Où les âmes incorporelles

Se tracent aux sens corporels.

Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de métaphysique, sinon dans le commerce d'Alcée, du moins dans les livres ou les conversations de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on ne croirait. Ses odes en sont chamarrées; et ses allégories, qu'il estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en oeuvre et le résultat direct du système.

Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et puisque nous avons nommé ses allégories, nous les frapperons tout d'abord. Le fantastique au XVIIIe siècle, en France, avait dégénéré dans tous les arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il était au Moyen-Age et à la Renaissance, il était devenu froid, lourd et superficiel; on le tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne l'entendait plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre chose qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front serein; c'est un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au plus profond de l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette âme se ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calculé et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on fasse la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à la mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près ce qui arriva de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, cette portion la plus délicate et la plus insaisissable, y fut méconnu et défiguré. On eut les Amours de Boucher; on eut des oves et des volutes, au lieu d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut les Bijoux indiscrets, les métamorphoses de la Pucelle, l'Écumoir, le Sopha, et ces contes de Voisenon où des hommes et des femmes sont changés en anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné alors de l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, qu'à la moins fantastique de toutes les époques, il a été le moins fantastique de tous les hommes. Ses allégories sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, sophistiquées, sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. Nous renvoyons à Torticolis, à la Grotte de Merlin, au Masque de Laverne, à Morosophie; lise et comprenne qui pourra! Le style est d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on croirait forgé à l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les prendre, et j'en dirais volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un fagot d'épines.

Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les titres immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y arrivons.—Les odes sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la Bible, quand on a comparé au texte des prophètes les paraphrases de Jean-Baptiste, on s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, il en ait quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et l'on admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, remplacé les beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus renommée de ses imitations, celle du Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? Ici, la critique de détail est indispensable, et j'en demande pardon au lecteur. Rousseau dit:

J'ai vu mes tristes journées

Décliner vers leur penchant;

Au midi de mes années

Je touchois à mon couchant.

La Mort déployant ses ailes

Couvroit d'ombres éternelles

La clarté dont je jouis,

Et dans cette nuit funeste

Je cherchois en vain le reste

De mes jours évanouis.

Grand Dieu, votre main réclame

Les dons que j'en ai reçus;

Elle vient couper la trame

Des jours qu'elle m'a tissus:

Mon dernier soleil se lève,

Et votre souffle m'enlève

De la terre des vivants,

Comme la feuille séchée,

Qui, de sa tige arrachée,

Devient le jouet des vents.

Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, et les six derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un peu vides et chargés de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaïe: «Hélas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans le séjour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec moi la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en douleurs, voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible et commune, excepté les trois vers du milieu; à la place de cette trame usée qu'on voit partout, il y a dans le texte: «Le tissu de ma vie a été tranché comme la trame du tisserand.» Qu'est devenu ce tisserand auquel est comparé le Seigneur? Au lieu de la feuille séchée, le texte donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté comme la tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert, disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus loin:

Comme un lion plein de rage

Le mal a brisé mes os;

Le tombeau m'ouvre un passage

Dans ses lugubres cachots.

Victime foible et tremblante,

A cette image sanglante

Je soupire nuit et jour,

Et, dans ma crainte mortelle,

Je suis comme l'hirondelle

Sous la griffe du vautour.

Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans le texte: «Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je gémissais comme la colombe.» On voit que Rousseau a précisément laissé de côté ce qu'il y a de plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et pourtant il aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre temps, auprès de nous, un grand poëte s'est inspiré aussi du Cantique d'Ézéchias; lui aussi il a demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est écrié en gémissant:

Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre?

Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas.

Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre

Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?

Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu'on relise la quatorzième des secondes Méditations; qu'on relise en même temps dans les premières le dithyrambe intitulé Poésie sacrée, et qu'on le compare avec l'Épode du premier livre de Jean-Baptiste.

L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en partage la faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 171533, la bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. Le poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, à la mort du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme de ses regrets:

Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée,

De ce prince chéri déplore le trépas,

Approchez, et voyez quelle est la destinée

Des grandeurs d'ici-bas.

Note 33: (retour) Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chrétiens au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux des Croisades:

.....................................

Et des vents du midi la dévorante haleine

N'a consumé qu'à peine

Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

De nos jours, si féconds en grands événements et en grands hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts de princes et de rois ont été d'éclatantes leçons, de merveilleux compléments de fortune, des chutes ou des résurrections d'antiques dynasties, de magnifiques symboles des destinées sociales. De telles choses ont suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a été véritablement fondée en France; les Funérailles de Louis XVIII en sont le chef-d'oeuvre.

Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme extérieur et de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, pour tâcher d'en réchauffer les sujets: il a porté ces habitudes d'écolier jusque dans les pièces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touché; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; mais Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une ode à Hiéron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phérénicus, n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche d'en reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous faire croire qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; mais tout cet attirail convenu de regard furieux, de ministre terrible, de souffle invincible, de tête échevelée, de sainte manie, d'assaut victorieux, de joug impérieux, ne trompe pas le lecteur, et le soi-disant inspiré ressemble trop à ces faux braves qui, après s'être frotté le visage et ébouriffé la perruque, se prétendent échappés avec honneur d'une rencontre périlleuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la prière aux trois soeurs filandières pour le comte du Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois comme Pluton, a jugées tout à fait dignes d'Orphée. Par malheur, ce qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée nous raconte que

... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle

La terre ne fit naître un plus parfait modèle

Entre les dieux mortels

que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec l'abeille, vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie d'Horace. Quant à l'harmonie tant vantée de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du mètre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient aux strophes de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique. S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du sens et de la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense d'épithètes et de périphrases. Félicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et quelques autres, protesté contre les déplorables violations de forme prêchées par La Motte et autorisées par Voltaire34.

Note 34: (retour) La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est peut-être encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce lyrique du genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à vérifier ce propos du malin: Faute d'idée, il allait faire une ode!

Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine réputation; celle de Circé, en particulier, passe pour un beau morceau de poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement comparable pour l'harmonie à un choeur médiocre de libretto. Nul rhythme, nulle science même dans ces petits vers si célèbres, et où fourmillent les banalités de redoutable, formidable, effroyable, de terreur, fureur et horreur. Le caractère de la magicienne est aussi celui d'une Circé ou d'une Médée d'opéra; elle ne ressemble pas même à Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a donné recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le dixième livre de l'Odyssée, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des époques et des poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et Protée avec le comte de Luc, Flore et Cérès avec le comte de Zinzindorf, il n'hésitait pas non plus à madrigaliser l'antiquité, et à marier Danchet et Homère. Depuis qu'on a le Mendiant et l'Aveugle d'André Chénier, on comprend ce que pourrait être une Circé, et il n'est plus permis de citer celle de Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.

Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour bien écrire, il suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de goût. Boileau en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange à chaque instant les idées et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont artistement reçus et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son style a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. Le style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas une seule et même trame. Cette strophe commence avec éclat, puis finit en détonnant; cette métaphore qui promettait avorte; cette image est brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent plaqué sur de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent tantôt à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine: Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une bonne expression qu'il place à toute force dans le prochain discours. Ce qui est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, la déclamation à vide, ou encore le mauvais goût, comme les livrées de Vertumne et les haleines qui fondent l'écorce des eaux. A vrai dire, le style de Rousseau n'existe pas.

Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère; nous la préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un manuscrit contenant le Cantique d'Ézéchias, l'Ode au comte du Luc et la Cantate de Circé, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué d'habitude pour les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie de détail, mais sa strophe est pesante et son vers symétrique. Son style a de la gravité, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de consistance, nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne pour en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car, le génie n'y étant pas, il ne fera passablement qu'à force d'étude.» Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en espérerait rien.

Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une trentaine d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et laborieusement naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de Mellin de Saint-Gelais35.

Note 35: (retour) «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont fastidieuses à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont véritablement excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25 janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier 1716): «Il y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables ne sauroient rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes. Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné aux dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la religion.» (Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon Tableau de la Poésie française au XVIe siècle, 1843, page 37.)

Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme Crébillon, du nom de grand par Des Fontaines, Le Franc et la faction anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation à mesure que la gloire de son rival s'était affermie et que les principes philosophiques avaient triomphé; il avait été même assez sévèrement apprécié par la Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents et généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie de luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes les époques, a ramené Rousseau en avant sur la scène littéraire, comme adversaire de nos jeunes contemporains: on a redoré sa vieille gloire et recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui, et l'eût appelé notre grand lyrique. C'est cette tactique peu digne, quoique éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité franche et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions gardé d'y porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent désarmé tout d'abord, et nous l'eussions laissé sans trouble à son rang, non loin de Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien.

Juin 1829.


Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants, et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante, a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du paroxysme littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après tout que celui qu'a porté Vauvenargues (Je ne sais si Rousseau a surpassé Horace et Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus que l'ode est un mauvais genre, etc., etc.), il nous semble injuste et dur, en y réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente dernières années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grâce, sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été sa conduite secrète, ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec le prince Eugène, etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement. Sa correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils, Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère. Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a de sa propre innocence: «Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger l'innocent, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'Éloge de Rollin par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, l'illustre malheureux. On doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses Pièces curieuses sur Rousseau.—Contradiction des jugements humains, même chez les plus compétents! la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la première fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en félicita.




LE BRUN

Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, et que n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni celui du siècle passé, en 1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un poëte qui devait bientôt consacrer aux idées d'avenir, à la philosophie, à la liberté, à la nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et que le temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches des grandes crises politiques et au milieu des sociétés en dissolution, sont souvent jetées d'avance, et comme par une ébauche anticipée, quelques âmes douées vivement des trois ou quatre idées qui ne tarderont pas à se dégager et qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idées précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si c'est dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes auront grand mépris de leur siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût. Ils aspireront à quelque chose de mieux, au simple, au grand, au vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils voudront le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, au passé, et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, les temps s'accompliront, la société mûrira, et lorsque éclatera la crise, elle les trouvera déjà vieux, usés, presque en cendres; elle en tirera des étincelles, et achèvera de les dévorer. Ils auront été malheureux, âcres, moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des Prométhées dont le foie est rongé par une fatalité intestine; tout l'enfantement de la société retentit en eux, et les déchire; ils souffrent et meurent du mal dont l'humanité, qui ne meurt pas, guérit, et dont elle sort régénérée. Tels furent, ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en Italie, et Le Brun en France.

Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un grand seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de sa condition. Il mérita vite la faveur du prince de Conti par des éloges entremêlés de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secrétaire des commandements et poëte lyrique, il releva le mieux qu'il put la dépendance de sa vie par l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne heure à garder pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure qu'il avait annoncée dès ses premières années, on le voit toujours au service de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité trouvent moyen de se concilier avec sa nature énergique. Au prince de Conti succèdent le comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, vivant d'avenir, effréné de gloire, plein de sa mission de poëte, croyant en son génie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant d'une ode contre son coeur par une épigramme sanglante. Sa vie littéraire présente aussi la même continuité de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait légué le culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, il était simple que Le Brun s'accommodât peu des moeurs et des goûts frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits à la mode; qu'il enveloppât dans une égale aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits d'un prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. Certes il y avait, pour un poëte comme Le Brun, un beau rôle à remplir au XVIIIe siècle. Lui-même en a compris toute la noblesse; il y a constamment visé, et en a plus d'une fois dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de vivre à part, loin des coteries et des salons patentés, dans le silence du cabinet ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une postérité indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et les petites guerres jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, d'admirer sincèrement, et à leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques et Voltaire, sans épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce que concevait Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de négliger simplement les salons littéraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses traits à Gilbert ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La Harpe lui-même. Une fois, par sa Wasprie, il compromit étrangement sa chasteté lyrique, en se prenant au collet avec Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il adressa mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le soin qu'il mit toujours à se distinguer de ses plats courtisans, l'amitié pour Buffon, qu'il professait devant lui, ce sont là des traits qui honorent une vie d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences à part: celle de Buffon dut le séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût probablement aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un monde où il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allées, pour y déclamer en paix et y raturer à loisir son poëme de la Nature; si rien autour de lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, peut-être toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on n'eût pu lui reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive plénitude de lui-même. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la gêne et les chagrins domestiques. Son procès avec sa femme que le prince de Conti lui avait séduite36, la banqueroute du prince de Guémené, puis la Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence. Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grâce aux bienfaits du Gouvernement37, il s'était logé dans les combles du Palais-Royal, pour y trouver le calme nécessaire à la correction de ses odes; c'était là sa tour de Montbar. Une servante mégère, qu'il avait épousée, lui en faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.

Note 36: (retour) On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, et, chose fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le croire.—Voir son élégie infamante à Némésis, où il trouve moyen de flétrir d'un seul coup sa mère, sa soeur et sa femme! Une telle élégie est unique dans son genre.
Note 37: (retour) Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa renommée lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique que le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à Le Brun et payée d'une pension.

Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque partout incomplet. Quelques hautes pensées, qui n'ont jamais quitté le poëte depuis son enfance jusqu'à sa mort, dominent toutes ses belles odes, s'y reproduisent sans cesse, et, à travers la diversité des circonstances où il les composa, leur impriment un caractère marquant d'unité. Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s'est pénétré du rôle de Tyrtée, et il gourmande déjà nos défaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme plus tard il célébrera le naufrage victorieux du Vengeur et Marengo. Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait dû se garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, comme en un temple majestueux où il respire et se déploie plus à l'aise; il la voit peu et sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraîches dont elle se peint autour de lui; il préfère la contempler face à face dans ses soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, et plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur de citoyen:

Les Anténors vendent l'empire,

Thaïs l'achète d'un sourire;

L'or paie, absout les attentats.

Partout, à la cour, à l'armée,

Règne un dédain de renommée

Qui fait la chute des États;

soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées du ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, auxquels ses chants furent trop mêlés38, et dont il n'eut pas le courage de se séparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont le début, imité d'un psaume, ressemble à quelque chanson de Béranger:

Prends les ailes de la colombe,

Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts39.

Note 38: (retour) Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on y lit:

Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!

Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,

Reine que nous donna la colère céleste,

Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!

Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive. Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait pourtant fait un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:

Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,

Coulez pour la reconnaissance!

Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et sembla directement la provoquer.

Purgeons le sol des patriotes,

Par les rois encore infecté:

La terre de la liberté

Rejette les os des despotes.

De ces monstres divinisés

Que tous les cercueils soient brisés!

Que leur mémoire soit flétrie!

Et qu'avec leurs mânes errants

Sortent du sein de la patrie

Les cadavres de ces tyrans!

Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas de peindre Marat. Ces Rois de la lyre et du savant pinceau, qu'avait chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié sainte.

Note 39: (retour) De religion à proprement parler, et de rien qui y ressemble, Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. Il était là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une édition de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la Captivité de saint Malc: «Ce petit poëme, quoique le sujet en soit pieux, est rempli d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»

Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique et marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en images éblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se fût adressé à Voltaire, il n'eût pas, certes, plus dignement parlé que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poëte a conscience de lui-même, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité sincère, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice des âges:

Ceux dont le présent est l'idole

Ne laissent point de souvenir;

Dans un succès vain et frivole

Ils ont usé leur avenir.

Amants des roses passagères,

Ils ont les grâces mensongères

Et le sort des rapides fleurs.

Leur plus long règne est d'une aurore;

Mais le temps rajeunit encore

L'antique laurier des neuf Soeurs.

Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus grave selon nous, celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, est un défaut tout systématique et calculé. Il avait beaucoup médité sur la langue poétique, et pensait qu'elle devait être radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison, et le procédé si vanté de Voltaire, d'écrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont bons, ne mène qu'à faire des vers prosaïques, comme le sont, au reste, trop souvent ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les prérogatives de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les hardiesses comme une qualité à part, indépendante du mouvement des idées et de la marche du style, une sorte de beauté mystique touchant à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, un souci perpétuel des hardiesses, un accouplement forcé des termes les plus disparates, un placage extérieur de métaphores; de là, surtout vers la fin, un abus intolérable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les vertus et pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un poëte de nos jours singulièrement spirituel, que Le Brun était

Fougueux comme Pindare... et plus mythologique40.

Note 40: (retour) En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe suivante, tirée de l'ode sur le triomphe de nos Paysages, et que Charles Nodier aime à citer avec sourire:

La colline qui vers le pôle

Borne nos fertiles marais,

Occupe les enfants d'Éole

A broyer les dons de Cérès.

Vanvres que chérit Galatée

Sait du lait d'Io, d'Amalthée

Épaissir les flots écumeux;

Et Sèvres, d'une pure argile,

Compose l'albâtre fragile

Où Moka nous verse ses feux.

Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses moulins à vent; de l'autre côté, Vanvres, son beurre et ses fromages; et la porcelaine de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur du journal le Modérateur (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, l'Aristarque, n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un écolier qui n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines bizarres.

A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une espèce de tic, son style, son procédé et sa manière le rapprochent beaucoup d'Alfieri et du peintre David, auxquels il ne nous paraît nullement inférieur. C'est également quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de décharné, de grec et d'académique, un retour laborieux vers le simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout une protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure d'échapper aux fades pastorales et aux opéras langoureux, aux Amours de Boucher et aux abbés de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués de Bernis. L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa pente. Ses odes républicaines, excepté celle du Vengeur, semblent à bon droit communes, sèches et glapissantes; elles ne lui furent peut-être pas pour cela moins énergiquement inspirées par les circonstances. C'est qu'avec beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin, pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par un soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne prend guère de splendeur large que lorsque le poëte songe à Buffon et retrace d'après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna à Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à satiété, que l'illustre auteur des Époques possédait à un haut degré, en vertu de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte qu'il recopia ses Époques jusqu'à dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il passa une moitié de sa vie à les remanier la plume en main, à en trier les brouillons, à les remettre au net et à en préparer une édition qui ne vint pas. Une note, placée en tête de la première publication du Vengeur, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en très-peu de jours et presque d'un seul jet. Si Le Brun avait eu plus de temps, il aurait peut-être trouvé moyen de la gâter.

En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses épigrammes et par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-même. Sans aucune sensibilité, sans aucune disposition rêveuse et tendre, il aimait ardemment les femmes, probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une prodigieuse quantité d'Eglés, de Zirphés, de Delphires, de Céphises, de Zélis, et de Zelmis. Tantôt c'est un persiflage doux et honnête à une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui m'appelait son berger dans ses lettres, et qui prétendait à tous les talents et à tous les coeurs; tantôt ce sont des vers fugitifs sur ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariées toutes deux, après les avoir célébrées dans ses vers. Enfin, vers le temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa fameuse querelle avec Legouvé, sur la question de savoir si l'encre sied ou ne sied pas aux doigts de rose.

Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est pour nous une occasion de parler d'André Chénier, dont le nom est sur nos lèvres depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme à une source vive et fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, Le Brun, âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être qu'au moment où j'écris, tel auteur, vraiment animé du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose dans le silence de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» André Chénier fut cet homme; il était né en 1762, un an précisément avant la prédiction de Le Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux par l'amitié et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers 1782, Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des excursions fréquentes d'où l'on rapportait matière aux élégies du matin et aux confidences du soir, tout cela est resté couvert d'un voile mystérieux, grâce à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On devine pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après quelques épîtres réciproques et quelques vers épars:

Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,

Ces vieilles amitiés de l'enfance première,

Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain,

Jadis au châtiment nous présentions la main;

Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes;

De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:

Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,

A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,

Prête une oreille amie et cependant sévère.

Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un sentiment exquis et profond de l'antique, une âme modeste, candide, indépendante, faite pour l'étude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le corbeau du Pinde, il en vit dans Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée sous le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont nous parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa Muse qu'il envoie au logis de son ami:

... Là, ta course fidèle

Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle;

S'il est ainsi, respecte un moment précieux;

Sinon, tu peux entrer...

Et il ajoute sur lui-même:

Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,

Adoucissent un peu ma triste solitude.

Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du temps41. Mais la victoire reste tout entière du côté d'André Chénier. L'élégie de Le Brun est sèche, nerveuse, vengeresse, déjà sur le retour, savante dans le goût de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut pas toujours le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse avec une teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. La nature de France, les bords de la Seine, les îles de la Marne, tout ce paysage riant et varié d'alentour se mire en sa poésie comme en un beau fleuve; on sent qu'il vient de Grèce, qu'il y est né, qu'il en est plein: mais ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son émotion présente, et ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée en l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le faut seulement pour élever les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La Révolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporté bien loin du sage André. On souffre à penser quel refroidissement, sans doute même quelle aigreur, dut succéder à l'amitié fraternelle des premiers temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun endroit; il n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, tandis que chaque jour, à chaque heure, il aurait dû s'écrier avec larmes: «J'ai connu un poëte, et il est mort, et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» Il est à craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit venu ayant la réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire qu'il ne fût pas au nombre de ceux dont l'infortuné poëte a dit avec un reproche mêlé de tendresse:

Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie

Un mot à travers ces barreaux

Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;

De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.

Vivez, amis; vivez contents.

En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps

J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits;

A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:

Vivez, amis, vivez en paix42.

Note 41: (retour) Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième A un jeune Ami s'adresse évidemment à André:

Souviens-toi des moeurs de Byzance;

Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!...

Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 probablement).

Note 42: (retour) Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de conjecturer qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène Renduel), Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé dans son admiration première pour Le Brun:

Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,

J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire;

Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents

Soient les seuls en effet où germent les talents.

Un mortel peut toucher une lyre sublime,

Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime,

Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,

Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.

Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra qu'il l'aima longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un siècle de peu de poésie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce que lui-même aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu'il soutint avec éclat, de cette flamme intérieure enfin, qui ne lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà resplendi l'aurore.

Juillet 1829.

(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des Causeries du Lundi)




MATHURIN REGNIER
ET
ANDRÉ CHÉNIER

Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement à antithèses, un parallèle académique que nous prétendons faire. En accouplant deux hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu, si différents par le genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de tirer quelques étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et parce que, des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une, sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. Une voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté dans toute sa fraîcheur et sa décence; la nature dans ses fontaines et ses ombrages; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque, franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, nul quant-à-soi; une bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, du bon sens; une malice exquise, par instants une amère éloquence; des récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en> guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même qu'André Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques, tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en 1782, année ou commencèrent les premiers chants d'André Chénier, je ne vois, en exceptant les dramatiques, de poëte parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc de plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs rapports ces deux figures originales, à physionomie presque contraire, qui se tiennent debout en sens inverse, chacune à un isthme de notre littérature centrale, et, comblant l'espace et la durée qui les séparent, de les adosser l'une à l'autre, de les joindre ensemble par la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: Regnier et Chénier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de leurs époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second plus en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux règles artificielles qu'on subit autour d'eux. Le caractère de leur style et l'allure de leurs vers sont les mêmes, et abondent en qualités pareilles; Chénier a retrouvé par instinct et étude ce que Regnier faisait de tradition et sans dessein; ils sont uniques en ce mérite, et notre jeune école chercherait vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire en vers.

Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, en Grèce; tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. Tonsuré de bonne heure, élevé dans le jeu de paume et le tripot de son père qui aimait la table et le plaisir, Regnier dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les premiers préceptes de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques bénéfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité de chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; mais, comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son train de vie qu'il n'avait guère interrompu en terre papale, et mourut de débauche avant quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une Grecque brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais il y rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé; et lorsque plus tard, entré au collège de Navarre, il apprit la plus belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans Angoumois, puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta amèrement sa chère indépendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eût reconquise. Après plusieurs voyages, retiré aux environs de Paris, il commençait une vie heureuse dans laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en plus sur les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec candeur, s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et au prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le front en poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les guerres civiles, s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de l'ordre rétabli par Henri IV.

Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le génie, l'art, l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle face ils ont tenté de les reproduire. Et d'abord, à commencer par Dieu, ab Jove principium, nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît même pas pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voilà tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, au sortir des plaisirs, à cette philosophie supérieure qui relève et console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à Palès, à Vénus, aux Muses43; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie, d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais, tout en s'attristant à l'aspect de la mort, il ne s'élève pas au-dessus des croyances de Tibulle et d'Horace:

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,

Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.

Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceuil,

Que les pontifes saints autour de mon cercueil,

Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,

De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,

Et sous des murs sacrés aillent ensevelir

Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.

Note 43: (retour) Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune Tarentine y appartient exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.—La poésie d'André Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art de marbre retrouvé.»

Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majesté éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de l'Océan. Pourtant l'émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son âme ne la fait jamais se fondre en prière sous le poids de l'infini. C'est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une physique savante lui en a dévoilé; ce sont les mondes roulant dans les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances:

Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;

Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.

Dans l'éternel concert je me place avec eux;

En moi leurs doubles lois agissent et respirent;

Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:

Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.

On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense et se matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il ne lui arrive jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les étoiles, des fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu, des âmes heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un ouvrage inédit, le passage suivant, qui revient à ma pensée et la complète:

«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier: cela se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses blés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis, ses ondoyantes lueurs du matin et du soir, et la nuit, avec ses fleurs d'or, dont le lis est jaloux. Il est vrai que du milieu du paysage, tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'oeil humain, du haut des nuages, l'oeil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» Ajoutez, pour être juste, que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y réfléchit, est un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la terre aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre pour ainsi dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par la distance.

Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa profession ecclésiastique donne aux écarts de sa conduite un caractère plus sérieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiété systématique, et s'il n'avait pas appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages de grands spectacles naturels, ne paraît guère s'en être ému. La campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramène plus aisément l'âme à elle-même et à Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues de Paris, à l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes des plus misérables taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des sentiments pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai que c'est par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il semble surtout amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent rien à désirer:

Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,

Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,

Je me laisse emporter à mes flames communes,

Et cours souz divers vents de diverses fortunes.

Ravy de tous objects, j'ayme si vivement

Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.

De toute eslection mon ame est despourveue,

Et nul object certain ne limite ma veue.

Toute femme m'agrée...

Ennemi déclaré de ce qu'il appelle l'honneur, c'est-à-dire de la délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'estre au parestre, il se contente d'un amour facile et de peu de défense:

Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,

C'est aymer en souci le travail et la peine,

C'est nourrir son amour de respect et de soin.

La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument les Jeannetons aux Climènes. Regnier pense que le même feu qui anime le grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement fâché que, chez lui, la poésie laissât tout à l'amour. On dirait qu'il ne fait des vers qu'à son corps défendant; sa verve l'importune, et il ne cède au génie qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner! on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,

Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,

Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,

Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,

Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,

Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,

Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,

Dore le Scorpion de ses belles couleurs;

C'est alors que la verve insolemment m'outrage,

Que la raison forcée obéit à la rage.

Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,

Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.

Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il est,

S'égayer au repos que la campagne donne,

Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,

D'un bon mot fait rire, en si belle saison,

Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!

On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y défendre en maître, témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y flétrit avec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, ces regratteurs de mots, qui prisent un style plutôt pour ce qui lui manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un génie véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il se peint tout entier dans ce vers d'inspiration:

Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

Déjà il avait dit:

La verve quelquefois s'égaye en la licence.

Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture des intérieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits flamands. Son poëte, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse Macette, qui est la petite-fille de Patelin et l'aïeule de Tartufe, montre jusqu'où le génie de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. Et comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier à de plus chastes délicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de Chénier, de

... la belle en qui j'ai la pensée

D'un doux imaginer si doucement blessée,

Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,

Nous rendons en amour jaloux les plus contents.

Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier appelle les douces faiblesses, il ne composait pas avec les vices. Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à la cour et avec les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.

André de Chénier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un amour non moins sensuel, mais avec des différences qui tiennent à son siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des Alizons ou des Jeannes vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est complète et durera jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette Camille si sévère? Mais, dans l'une des nuits précédentes, son amant ne l'a-t-il pas surprise elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les femmes d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à elles que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur à l'étude, à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part dans une prose énergique trop peu connue44, choqué de voir les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même, toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et chez moi, en voyage, le long des rues dans les promenades, méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et cherchant à la fois dans les histoires et dans la nature des choses les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres, j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.» André Chénier nous a dit le secret de son âme: sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d'art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de découragement moral, écrire à de Pange:

Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?

Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,

Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux45.

Note 44: (retour) Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres. (Édit. de M. Robert.)
Note 45: (retour) Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de l'élégiaque Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.

Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où fuiraient loin de lui les jours couronnés de rose; il rêvait, aux bords de la Marne, quelque retraite indépendante et pure, quelque saint loisir, où les beaux-arts, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le consoleraient des voluptés perdues, et où l'entoureraient un petit nombre d'amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur l'amitié et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables en tous les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est honorable d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitié et la conversation familière exigent au moins une conformité de principes: sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, et produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire m'eût été amer...»

Suivant André Chénier, l'art ne fait que des vers, le coeur seul est poète; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux heures de calme et de paresse, d'amasser par des études exquises l'or et la soie qui devaient passer en ses vers. Lui-même nous a dévoilé tous les ingénieux secrets de sa manière dans son poème de l'Invention, et dans la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable satire. L'analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grâce, y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Regnier aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur qu'on ne l'a voulu établir depuis:

La nature dicta vingt genres opposés,

D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.

Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,

N'aurait osé d'un autre envahir les limites;

Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,

N'aurait point de Marot associé le ton.

Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité de leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scènes, non pas une belle pièce. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pût, dans une même élégie, débuter dans le ton de Regnier, monter par degrés, passer par nuances à l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère, pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. Son talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans la durée d'une même rêverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses émotions rapides, qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour à tour la surface de son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse jeune et légère à l'harmonieuse cigale, amante des buissons, qui,

De rameaux en rameaux tour à tour reposée,

D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,

S'égaie...

et s'il est triste, si sa main imprudente a tari son trésor, si sa maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le seuil inexorable, une visite d'ami, un sourire de blanche voisine, un livre entr'ouvert, un rien le distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec une légèreté négligente:

On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.

Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera avant dans son âme et en armera toutes les puissances! Comme son ïambe vengeur nous montrera d'un vers à l'autre les enfants, les vierges aux belles couleurs qui venaient de parer et de baiser l'agneau, le mangeant s'il est tendre, et passera des fleurs et des rubans de la fête aux crocs sanglants du charnier populaire! Comme alors surtout il aurait besoin de lie et de fange pour y pétrir tous ces bourreaux barbouilleurs de lois! Mais, avant cette formidable époque46, Chénier ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple où évidemment ce scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Regnier lui fit faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de famille, s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts l'y assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une société aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante47. C'est alors qu'un soir, après avoir assez mal dîné à Covent-Garden, dans Hood's tavern, comme il était de trop bonne heure pour se présenter en aucune société, il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte et simple, tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux un grand mal encore plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exaspèrent, ils y ruminent leur fiel, ou, s'ils finissent par se résigner, c'est découragement et faiblesse, c'est impuissance d'en appeler des injustes institutions humaines à la sainte nature primitive; c'est, en un mot, à la façon des morts qui s'accoutument à porter la pierre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent la soulever;—que cette fatale résignation rend dur, farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux politesses hautaines de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté de ces grands pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs pareils; il raille en eux cette sensibilité distinctive que Gilbert avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de lui-même à lui-même: «Allons, voilà une heure et demie de tuée; je m'en vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi. Il n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, Chénier relut plus d'une fois ces pages touchantes, et lui qui refeuilletait sans cesse et son âme et sa vie, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passés de son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses oeuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et du même temps que le morceau de prose; puis, en regardant de plus près, l'idylle intitulée Liberté m'est revenue à la pensée, et j'ai compris que ce berger aux noirs cheveux épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents pierreux, ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; j'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale personnification du souvenir de Londres, et de l'espèce de servitude qu'y avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du profond de mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène; qu'il eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans sa prose naïve; qu'il se fût montré à nous dans cette taverne enfumée, entouré de mangeurs et d'indifférents, accoudé sur sa table, et rêvant,—rêvant à la patrie absente, aux parents, aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où elle nous prosterne, à toute cette haute métaphysique de la souffrance;—pourquoi non?—puis, revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu'il eût buriné en traits d'une empreinte ineffaçable ces grands qui l'écrasaient et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, l'heure de sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir vers l'avenir, et son forsan et hoec olim? Ou, s'il lui déplaisait de remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres scènes du même genre qu'il pouvait choisir et retracer48.

Note 46: (retour) Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut parcourir le Journal de Paris de 90 et 91; sa signature s'y retrouve fréquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.—Relire aussi comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même temps, l'admirable ode: O Versailles, ô bois, ô portiques! etc., etc.
Note 47: (retour) La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant ce séjour à Londres, comme les fonctions d'attaché n'avaient rien de bien actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de La Luzerne trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.
Note 48: (retour) Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la Notice et l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être à Londres en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en maudissait le séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. J'avais supposé aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Révolution et dès 1788. Mais les indications données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent peu exactes: une Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).

Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà dit, sont un parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s'exprimant en vers, et ici nous n'avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l'un comme chez l'autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe en pleine végétation, avec tous ses embranchements de relatifs et d'incidences entre-croisées ou pendantes; même profusion d'irrégularités heureuses et familières, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grâces et ornements inexplicables qu'ont sottement émondés les grammairiens, les rhéteurs et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil à suivre l'idée courante sous la transparence des images, et à ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même art prodigieux enfin à mener à extrémité une métaphore, à la pousser de tranchée en tranchée, et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout ce qu'elle contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, à la chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et dans Chénier, elle nous semble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir, curieuse sans recherche et facile sans relâchement, tour à tour oublieuse et attentive, et tempérant les agréments sévères par les grâces négligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien supérieurs à La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque entièrement et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.

Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'André Chénier ou de Regnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre gré; nous laisserons au lecteur le soin de décider ces questions et autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une réflexion pratique qui découle naturellement de ce qui précède, et que nous lui soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en ouvre une autre. Regnier résume en lui bon nombre de nos trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il y a dans son génie toute une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous laissent aujourd'hui quelque chose à désirer. Or il arrive que chacun d'eux possède précisément une des principales qualités qu'on regrette chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les extases choisies; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante de la réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils tendent ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute, s'il fallait se décider entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l'un à l'exclusion de l'autre, le type d'André Chénier pur se concevrait encore mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est même tel esprit noble et délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé, entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, et qui aurait difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger notre opinion en précepte, il nous semble que comme en ce bas monde, même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on fasse et où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne pas l'omettre tout à fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres comme elle a trace en nos âmes. Il nous semble, en un mot, et pour revenir à l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poèmes de sentiment, à la manière d'André Chénier.

Août 1829.

Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené à m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle; j'en ai reparlé, non sans complaisance et après une nouvelle lecture, dans l'Introduction au recueil des Poètes français (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.




QUELQUES DOCUMENTS
INÉDITS
SUR ANDRÉ CHÉNIER49

Note 49: (retour) Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève et complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que vérifier notre premier idéal.

Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier a paru; depuis ce temps, il semble que tout a été dit sur lui; sa réputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En fait de raisonnement et d'esthétique, nous ne recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de positif.

L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède; c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail d'André, d'être entré dans cet atelier du fondeur dont il nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire!

Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de 1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de 1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces, de simples restes qui avaient été négligés d'abord: c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de cerises de madame de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.

La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur les poèmes inachevés: Suzanne, Hermès, l'Amérique. On a publié dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose du poème de Suzanne. Je m'attacherai ici particulièrement au poème d'Hermès, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le plus directement à l'idée de son siècle.

André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89, comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé; et l'Hermès nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l'être Haynal ou Diderot.

La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a eu ses philosophes, et même ses poëtes en prose, Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme sur la nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après Buffon; Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens.

Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes; les trois Hermès manquèrent: la poésie du XVIIIe siècle n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les trois Règnes.

Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son Hermès, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poëme devait avoir trois chants, à ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus avancée.

Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caractérisent:

«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son sang.»

«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre proegnans; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles.»

Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,

Que la terre est nubile et brûle d'être mère,

devait être imité de celui de Virgile au livre II des Géorgiques: Tum Pater omnipotens, etc., etc., quand Jupiter

De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.

Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui attendent leur place.

C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces à qui la nature ou les plaisirs (per Veneris res) ont ouvert les portes de la vie.»

«Traduire quelque part, se dit-il, le magnum crescendi immissis certamen habenis

Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des organes secrets vivants, dont l'infinité constitue

L'Océan éternel où bouillonne la vie.

«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un végétal: ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.

«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les organes vivants secrets meuvent les végétaux, minéraux50 et tout) héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris.»

Qu'une élégie à Camille ou l'ode à la Jeune Captive soient plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis51.

Note 50: (retour) C'est peut-être animaux qu'il a voulu dire; mais je copie.
Note 51: (retour) Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme l'André Chénier de la science; et, dans la liste des jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.

Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant ([Greek: deisidaimonia]). Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de d'Holbach ou de l'Essai sur les Préjugés:

«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance céleste...

«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer.»

Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer: «Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause!...

Partout sur des autels j'entends mugir Apis,

Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»

Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme,

Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons

La cavale agitée erre dans les vallons,

Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,

Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»

J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée:

«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poëte Lucile, conservée par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):

Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena

Vivere et esse homines, sic istic (pour isti) omnia ficta

Vera putant52...

Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus excusables que les hommes faits: Illi enim simulacra homines putant esse, hi Deos53

Note 52: (retour) Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent pour vérités toutes les chimères.
Note 53: (retour) «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des Dieux.»—L'opposition entre ces pensées d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: «Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre.—Alors, plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage... Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors, et, pour ainsi dire, à travers Condorcet.—Dans les fragments de mémoires manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre poète, je trouve cette note isolée et sans autre explication: «André Chénier était athée avec délices.»

Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de l'humanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans celui-ci:

«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:

Et velus inventa est in montibus anchora summis.

(Ovide, Mét., liv. XV.)

La ville d'Ancyre fut fondée sur une montagne où l'on trouva une ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le voeu présumé de son fondateur:

Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude

Un peuple tout entier peut se faire une étude,

L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants

Blasphémer de concert les augustes présents.

A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! «Que de générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas

Sur les temps écoulés invisible et flottant

A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»

Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l'humanité. Et ici se serait placée probablement son étude de l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l'explication du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.

André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les langues, sur les mots: «rapides Protées, dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs.»

Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se déclare et se termine souvent en poëte:

«Les mêmes passions générales forment la constitution générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu aigrit la plus douce liqueur.»

«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:

Assis au centre obscur de cette forêt sombre

Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,

Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part

Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»

Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poète n'est pas immobile longtemps:

«En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:

Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,

A grands cris élancée, une meute pressante,

Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,

D'un agile chevreuil suit les pas odorants.

L'animal, pour tromper leur course suspendue,

Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.

Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts

Leur narine inquiète interroge les airs,

Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,

Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»

La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la brusquerie du début nous représente assez bien André en personne, causant:

«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à son tour. Il crie: Tout est vanité!—Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le reste.»

«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes: il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un accident un bien; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui.

Et si le bien existe, il doit seul exister!»

Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie zoologique de Lamarck.

Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le développement de cette idée: «Si quelques individus, quelques générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche que l'âme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; cela fournit un autre emblème:

. . . . Trahitur pars longa catenae (Perse)54.

. . . . . . . .Et traîne

Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.»

Note 54: (retour) Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, après de violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout après lui.

Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le poëte assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de l'Hermès, se rapportent plus particulièrement à ce chant final: aussi je n'ai que peu à en dire.

«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un tout indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son poids; mais quand tout cela est arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une loi commune et forment l'univers...

Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,

Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,

Ne gardent point eux-même une immobile place:

Chacun avec son monde emporté dans l'espace,

Ils cheminent eux-même: un invincible poids

Les courbe sous le joug d'infatigables lois,

Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,

Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.»

C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal réfléchissant et suprême.

Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: «On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante des comètes.»

Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers.»—Hasard charmant! l'auteur du Génie du Christianisme, celui même à qui l'on a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et la Jeune Captive55, a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages.»

Note 55: (retour) M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le poëte.—La pièce de la Jeune Captive avait été déjà publiée dans la Décade le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; mais elle y était restée comme enfouie.

Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!» Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain

Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes!

On a l'épilogue de l'Hermès presque achevé: toute la pensée philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur:

O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance;

O fruit des longs travaux de ma persévérance,

Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,

Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents;

Confident de ma joie et remède à mes peines;

Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,

Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,

O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?

Une mère longtemps se cache ses alarmes;

Elle-même à son fils veut attacher ses armes:

Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras

Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.

Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère?

Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père

Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,

Tu pouvais sans péril, disciple curieux,

Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive

Donner un libre essor à ta langue naïve.

Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant,

Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant.

De la vérité sainte il déteste l'approche;

Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,

Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,

Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.

Mais la vérité seule est une, est éternelle;

Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle

Change avec lui: pour lui les humains sont constants,

Et roulent de mensonge en mensonge flottants...

Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles...

Le français ne sera dans ce monde nouveau

Qu'une écriture antique et non plus un langage;

Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage,

Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé,

Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé,

Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:

Il verra si du moins tes feuilles innocentes

Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris

Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...

alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu d'autre passion

Que l'amour des humains et de la vérité!»

Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration de l'Hermès. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse.

Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet; j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André; c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes: tel fut son voeu constant, son but réfléchi; tout l'atteste. Je veux qu'on imite les anciens, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment du poème d'Oppien sur la Chasse56; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de Ronsard57. Les Analecta de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle d'André; c'était son livre de chevet et son bréviaire. C'est de là qu'il a tiré sa jolie épigramme traduite d'Évenus de Paros:

Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.58;

et cette autre épigramme d'Anyté:

O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.59,

qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe qui commence par ce vers:

Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.60,

est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En comparant et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, ce qu'il élude, ce qu'il rachète, on voit combien il était pénétré de ces grâces. Ses papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une épigramme de Platon sur Pan qui joue de la flûte, il en remarque le dernier vers où il est question des Nymphes hydriades; je ne connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se propose de ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une épigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée aux Nymphes hamadryades par un certain Cléonyme qui leur dédie des statues dans un lieu planté de pins. Ainsi il va quêtant partout son butin choisi. Tantôt, ce sont deux vers d'une petite idylle de Méléagre sur le printemps:

L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle,

Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;

tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de Déidamie):

Et les baisers secrets et les lits clandestins;

il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser quelque part un jour61. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les excellents vers de Denys le géographe, où celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent comme des faons nouvellement allaités,

... Lacte mero mentes perculsa novellas;

et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines leurs tuniques élégantes. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un pâtre; chez André, c'eût été une contre-partie probablement; on aurait vu une fille des champs raillant un beau de la ville, et lui disant: Allez, vous préférez

Aux belles de nos champs vos belles citadines.

La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe et le rappelant de la chasse, tentait aussi André et il en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous l'entendrons lui-même:

«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants charlatans qui demandaient pour la Mère des Dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et qu'Athénée a conservées.»

Note 56: (retour) Édition de 1833, tome II, page 319.
Note 57: (retour) M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre 1838 (Revue de Paris), a rapproché exactement la tentative de Chénier de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.
Note 58: (retour) Édition de 1833, tome II, page 344.
Note 59: (retour) Ibid., page 344.
Note 60: (retour) Ibid., page 327.
Note 61: (retour) A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas toujours sûr de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir où.»

Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces noëls de l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier le Chi-King, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient surtout charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève les paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d'un rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un tombeau.»

«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, 2,350 ans avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs appellent scholies: Quand le soleil commence sa course, je me mets au travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur?»

Et il se promet bien de la traduire dans ses Bucoliques. Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de partout la Grèce.

Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? «O ver luisant lumineux,... petite étoile terrestre,... ne te retire point encore.... prête-moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le bois!»

Pindare, cité par Plutarque au Traité de l'Adresse et de l'Instinct des Animaux, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles à la musique; André voulait encadrer l'image ainsi: «On peut faire un petit quadro d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux flûtes:

Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,

Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,

Répètent des amours. . . . . . . . . . . . .

Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait traduit, ou plutôt développé, les vers de Pindare:

Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur

Sur la vague aplanie étincelle l'azur,

Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,

S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage

Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons

Vient égayer les mers de ses vives chansons;

Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression: j'en pourrai faire un QUADRO; cela paraît vouloir dire un petit tableau peint; car il était peintre aussi, comme il nous l'a appris dans une élégie:

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.

Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, j'y vois comme un défi que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera62.

Note 62: (retour) Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, cette expression de Quadro que métaphoriquement et par allusion à son petit cadre poétique.

Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède exposée au bord des flots, qui appelle la muse d'André: il cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet, au Ve livre des Astronomiques; ce supplice d'où la grâce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe:

Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis

Molliter ipsa suae custos est sola figurae.

Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos

Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.

Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.

André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède à la troisième personne que le poëte lui adresse brusquement ces vers: Te circum, etc., sans la nommer en aucune façon. «C'est tout cela, ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants autour de vous, infortunée Princesse. Cela ôte de la grâce.» Je ne crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète d'André63.

Note 63: (retour) Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la diction poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle (Épitaphe de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le propre coucher des Pléiades, cum Pleiadibus, occidisti. Il faut la traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles (les Pléiades).»

Nina, ou la Folle par amour, ce touchant drame de Marsollier, fut représentée, pour la première fois, en 1786; André Chénier put y assister; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac:

Quand le bien-aimé reviendra

Près de sa languissante amie, etc.

Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho des rimes de la romance:

«La jeune fille qu'on appelait la Belle de Scio... Son amant mourut... elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une manière antique).—(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un quadro)... et, longtemps après elle, on chantait cette chanson faite par elle dans sa folie:

Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.

Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute.

Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;

Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!»

Et, comme post-scriptum, il indique en anglais la chanson du quatrième acte d'Hamlet que chante Ophélia dans sa folie: avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela ensemble64!

Note 64: (retour) André était comme La Fontaine, qui disait:

J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d'éloquence. Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, s'il en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de Regnier.

Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en imitant les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. On sait le joli fragment:

Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,

Le soir remplis de lait trente vases d'argile.

Crains la génisse pourpre, au farouche regard...

Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: vu et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et écrit à Gournay le lendemain. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à la veille du 10 août65.

Note 65: (retour) On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes aimés. A la fin de l'idylle intitulée la Liberté, entre le chevrier et le berger, on lit sur le manuscrit: Commencée le vendredi au soir 10, et finie le dimanche au soir 12 mars 1787. La pièce a un peu plus de cent cinquante vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.

Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se peuvent compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait négligées; je les rétablis ici dans leur ensemble.

LES COLOMBES.

Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin jaloux de leurs caresses, chante ainsi:

«Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,

Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.

Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.

Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,

Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.

L'une a dit à sa soeur:—Ma soeur...

(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)

L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,

De ce réduit peut-être ignorent les détours;

Viens...

(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec s'entrelacera dans le tien.)

...

L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine

Coule dans ce bosquet...

(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.—Elles vont, elles se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se polissent leur plumage l'une à l'autre).

Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,

Dit66: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!

Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;

Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,

Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,

Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»

Note 66: (retour) Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement? ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais plutôt, mais ce n'est pas bien clair.

L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein du poëte:

Mes mânes à Clytie.—Adieu, Clytie, adieu.

Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?

Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?

Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,

Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,

Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,

D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,

Et la terre à mes os ne sera plus légère.

Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin

Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,

Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;

C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,

Et sur ta bouche encore aime à se reposer.

Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant: O jeune infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée et mélancoliquement, il s'en va

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a vu le matin.)

Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite entière, une perle retrouvée, la jeune Locrienne, vrai pendant de la jeune Tarentine. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter:

«Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;

Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue

Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!

Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»

Nous aimions sa naïve et riante folie.

Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,

Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,

Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé

Du muet de Samos qu'admire Métaponte,

Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?

Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.

Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,

Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.

Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères

De ce berger sacré que Minerve autrefois

Daignait former en songe à vous donner des lois?»

Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;

Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;

Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,

Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.

Un jeune Thurien67, aussi beau qu'elle est belle

(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:

Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier

Le grave Pythagore et son grave écolier.

Note 67: (retour) Thurii, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.

Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en l'interrompant:

«Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées

Serpentent des fleuves de fiel.»

J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,

Cueilli le poétique miel:

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;

Dans tous mes vers on pourra voir

Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.

Frustré d'un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe

Immole un beau-père menteur;

Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe

Que j'apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.

La patrie allume ma voix;

La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,

Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,

Le feu, le fer, arment mes mains;

Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,

C'est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des précautions indique déjà l'approche de la Terreur:

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,

Il nie, il jure sur l'autel;

Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,

A nos turpitudes célèbres,

Nous voulons attacher un éclat immortel.

De l'oubli taciturne et de son onde noire

Nous savons détourner le cours.

Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;

Nos forfaits, notre unique histoire,

Parent de nos cités les brillants carrefours.

O gardes de Louis, sous les voûtes royales

Par nos ménades déchirés,

Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,

Orné nos portes triomphales,

Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,

Cruel même dans son repos,

Vient sourire aux succès de sa rage farouche,

Et, la soif encore à la bouche,

Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.

Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence

Dignes de notre liberté,

Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,

Dignes de l'atroce démence

Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!

Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte aux dauphins accourus, nous avons touché tous les tons. C'est peut-être au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte, en quelque secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny:

Mai de moins de roses, l'automne

De moins de pampres se couronne,

Moins d'épis flottent en moissons,

Que sur mes lèvres, sur ma lyre,

Fanny, tes regards, ton sourire,

Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon âme

Sortent en paroles de flamme,

A ton nom doucement émus:

Ainsi la nacre industrieuse

Jette sa perle précieuse,

Honneur des sultanes d'Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile,

Le ver du Cathay mêle et file

Sa trame étincelante d'or.

Viens, mes Muses pour ta parure

De leur soie immortelle et pure

Versent un plus riche trésor.

Les perles de la poésie

Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,

D'un collier le brillant contour.

Viens, Fanny: que ma main suspende

Sur ton sein cette noble offrande...

La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit Viens, Fanny s'est approchée en effet, que la main du poëte va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, ou plutôt murmure en finissant:

Tes bras sont le collier d'amour68!

Note 68: (retour) Ou peut-être plus simplement:

Ton sein est le trône d'amour!

Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive de ses oeuvres, où l'on profiterait des travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet idéal d'édition pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylle et d'élégie, je veux esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête donc se verrait, pour la première fois, le portrait d'André d'après le précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans lesquelles l'auteur du Génie du Christianisme l'a tout d'abord révélé à la France, comme dans

l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au Globe sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée en marge par André (Revue de Paris 1834), le jugement porté ici même (Revue des Deux Mondes) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut, détachées du poétique épisode de Stello par M. de Vigny. On traiterait, en un mot, André comme un ancien, sur lequel on ne sait que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement tous les jugements, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M. Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère des Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle était propre soeur (chose piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il se trouve ainsi qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes vallées: mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de la parole athénienne?

Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poëte, un bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par ordre de progrès et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai toujours eu peine à me figurer cela. L'examen des manuscrits restants m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle intitulée la Liberté s'y trouve d'abord dans un simple canevas de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le poëte aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois dans l'édition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, je me borne à dire, sur les trois portefeuilles, que je ne les ai jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens de lui une note détaillée sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, très-peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la Grèce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance69.

Note 69: (retour) Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris avec goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce de toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir épiloguer après coup là-dessus.

Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui devrait former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une belle épître:

Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,

Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,

Il s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant

La couture invisible et qui va serpentant,

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...

Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été vers lui, et lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures qu'il nous a révélées çà et là: junctura callidus acri. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée:

Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,

Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,

il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple suture. Son Bacchus, Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée! est un composé du Bacchus des Métamorphoses, de celui des Noces de Thétis et de Pélée; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin70. Quand on relit un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:

Mais si Plutus revient, de sa source dorée,

Conduire dans mes mains quelque veine égarée,

A mes signes, du fond de son appartement,

Si ma blanche voisine a souri mollement...,

je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:

Nunc et latentis proditor intimo

Gratus puellae risus ab angulo;

et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:

... Visa est si forte pecunia, sive

Candida vicini subrisit molle puella,

Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .

Note 70: (retour) Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus:

C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,

Au visage de vierge, au front ceint de vendange,

Qui dompte et fait courber sous son char gémissant

Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...

J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:

Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...

Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;

Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,

Fleurs...

Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...

Et le dormir suave au bord d'une fontaine...

Et la blanche brebis de laine appesantie...,

et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse prochaine de quelque sot,

Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.

On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du Mendiant:

Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;

il est traduit des Noces de Thétis et de Pélée:

Queis permulsa domus jucundo risit odore.

On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle; on est en plein Lucrèce:

Sur leurs bases d'argent, des formes animées

Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...

Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes

Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.

Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique d'Homère (Odyssée, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents à la fois.—Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre a dit:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit

Fons prima multos: rara mens intelligit

Quod interiore condidit cura angulo;

et Chénier:

. . . . . . L'inventeur est celui...

Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,

Étale et fait briller leurs richesses secrètes.

N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du prosaïque interior angulus, et fouillant pour intelligit?—On a un échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.

Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.

Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure71, de croire intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel, après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur la brèche sociale, et mourir?

1er Février 1839.


Note 71: (retour) C'était le moment de ce qu'on a appelé la Coalition, dans laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était assez fondée et de force à résister au contre-coup.



GEORGE FARCY72

Note 72: (retour) Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de Farcy, publié chez M. Hachette (1831).

La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que pour la couronner.

Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie.

Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822.

Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais son coeur, qui nous le dira?

Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt, l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait d'un chamois ou d'un oiseau 73; mais avec cela un coeur d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément; l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus intérieure et toute solitaire.

Note 73: (retour) «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche (Vallée-aux-Loups). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.

L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de la mère74 ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans l'esclavage et le mépris de moi-même.»

Note 74: (retour) La belle madame de Narischkin.

Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825) qu'il publia une traduction du troisième volume des Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain, par Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques articles littéraires au Globe dans les premiers temps de sa fondation.

Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément, écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent: «Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs75.» Mais le golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au cinquième livre des Martyrs! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:

Combien de fois, près du rivage

Où Nisida dort sur les mers,

La beauté crédule ou volage

Accourut à nos doux concerts!

Combien de fois la barque errante

Berça sur l'onde transparente

Deux couples par l'amour conduits,

Tandis qu'une déesse amie

Jetait sur la vague endormie

Le voile parfumé des nuits!

Note 75: (retour)

Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,

a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le miscet règne; c'est l'honos qui n'est pas resté.

En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet qu'il fit le plus cavalier possible, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère, s'écrie:

Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,

N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,

Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;

Comme au sein de l'artiste une sublime image,

N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?

N'es-tu pas fils de la beauté?

Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on dit: Mais cela n'est pas mal en vérité! et qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement l'abusa76. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année 1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de solitude et d'épreuves:

«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire George et Mary, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! Ai-je mérité ma liberté?—Quand je pense que je n'avais déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère avec moi-même?—Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.—Et cependant, du moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;—oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que j'avais sous les yeux.—La société?...—moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être plus jamais rien que la solitude et le sombre plaisir d'un coeur mélancolique.—Mais il faudrait des événements et des sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?»

Note 76: (retour) M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les Tablettes universelles en 1823 et qui fonda ensuite le journal le Temps.

Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.

«29 juillet.—Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.

«29 novembre, Rio-Janeiro.—Que n'ai-je écouté ma répugnance à m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les yeux, où je vivais avec Molière (le philhellène), avec qui j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman très-invraisemblable;—et, pour terminer peut-être ma peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que je lui en eusse donné le moindre motif;—convaincu que le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y soustraire;—ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;—et cependant, content et aimé des Dieux.—Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (les Dieux) prendront cette dernière folie. Je ne sais, oui, c'est le seul mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus doux; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»

L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.

De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même, tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, etc.»

En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier:

«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses actions.

«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.

«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.

«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son droit, toute action son explication et presque son excuse.

«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»

Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au Globe, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son indépendance personnelle.

Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait dans une note:

«Je rends grâces â Dieu;

«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;

«De ce qu'il m'a fait Français;

«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère.

«Je me plains du sort,

«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.

«Je me plains de moi-même,

«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»

Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard,

Qui d'un désir craintif font rougir la beauté77,

elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre âge.

Note 77: (retour) Lamartine.

Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête, chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa beauté78, s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses papiers:

Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,

Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,

Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,

Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,

Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,

L'oeil fier et non voilé de pleurs;

Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,

Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,

La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;

Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,

Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre

Des voeux qu'on murmure plus bas;

Thérèse, pour longtemps adieu!.....

Note 78: (retour) Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.

La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la concision.

«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et le génie;

«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;

«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;

«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;

«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par mes respects.

«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous.

«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.

«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux jours!»

Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté autrement.

«19 juin.—Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.—Ghérard jeta les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»—«Moi, monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur moi.»—«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»—«Vous pardonner!... Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.»

«Ghérard s'approcha vivement d'elle:—«Hélène, lui dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»—«Laissez-moi, lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous suffit-il pas d'une injure?»

«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans ses bras.

«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me pardonnez.»

«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.

«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait reçu.

«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.—«Ghérard, lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»—«Ah! dit Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»

«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.»

Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce joli paysage:

Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!

Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre

Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,

Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!

Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;

Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;

Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;

Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;

Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;

Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes

Au vert doux et touffu des endroits non frayés,

Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;

Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules

Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules

Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;

De petits horizons nuancés de rougeurs;

De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages

Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;

Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,

Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,

Vivre sans souvenir!.........

Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à quelque lecture, comme celle des Harmonies, dans laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:

«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»

«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saints commandements.»

«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié79

Note 79: (retour) Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par Jean-Jacques au livre IV de l'Émile.

«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.»

Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du Globe, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M. Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près, et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part et d'y aider80.» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret. (29 juillet 1830.)

Note 80: (retour) C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du camp (Iliade, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand domaine, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.

Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux.

Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime; ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des Lois de Platon, se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les lois. Et nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques81.

Note 81: (retour) Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et Brizeux, ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde d'omettre dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. Deschamps:

Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,

Percé comme Farcy d'une balle de plomb,

Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,

Sans troubles ni remords également suivie!

Lui qui, lorsque j'étais dans l'île Procida,

Sur le bord de la mer un matin m'aborda,

Me parla de Paris, de nos amis de France,

De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...

Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,

Lut dans André Chénier: O Sminthée Apollon!

Et quand il eut fini cette belle lecture,

Ému par le climat et la douce nature,

Se leva brusquement, et me tendant la main,

Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.

M. Brizeux a dit:

A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY.

Il adorait

La France, la Poésie et la Philosophie.

Que la patrie conserve son nom!

(Victor Cousin.)

Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,

Toi que si jeune encore on citait comme un maître.

Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,

Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!

Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,

Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,

Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;

Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,

Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,

Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!

Ainsi tu te plaisais à secouer la main

Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.

Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,

Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.

Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré

Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;

Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres

Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.

Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant à la mort de notre ami, nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! certes, il serait encore le même, loyal, solitaire, indépendant, ne jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste, ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce désappointement pénible que le régime héritier de la Révolution de Juillet fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et d'honneur82. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans désespérer des progrès d'avenir, il serait triste et dégoûté dans le présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la contemplation silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le passionner, ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que sous le côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en sage, avec modération; mais cela seul est déjà trop: la tiédeur s'ensuit à la longue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec l'âge: il a mieux fait de bien mourir!—Disons seulement, en usant d'un mot du choeur antique: «Ah! si les belles et bonnes âmes comme la sienne pouvaient avoir deux jeunesses83

Note 82: (retour) Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais pas écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré ses mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. On est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque, faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes. La littérature me consola.
Note 83: (retour) Euripide, Hercules furens (édit. de Boissonade, v. 648).

Juin 1831.

NOTE.—Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M. Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge Joseph Delorme et les Consolation, d'une manière psychologique et morale qui est à lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:

«Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), dit-il, c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.

«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.

«Aujourd'hui (dans les Consolations) il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la joie.

«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.

«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de sa vie habituelle.—Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (Lear, etc), qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.

«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.

«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.

«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité à l'élan vers Dieu.

«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»

Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait suite immédiatement aux Consolations et à Joseph Delorme, et qui n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points confirmé.




DIDEROT

J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot, des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés,—à ce moment l'analyse disparaît dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela, non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce quelque chose soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore.

Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment, semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent, circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours, et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert, une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein, les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse; moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent été chrétiens84; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un rayon divin, un fiat lux, une idée régulatrice, un Dieu85.

Note 84: (retour) Chrétiens? cela est plus vrai de Malebranche que de Leibnitz.
Note 85: (retour) Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, simple et majestueuse, bonne et sublime, mais sans aucun principe dominant, sans maître et sans Dieu.

Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de quant-à-soi, se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, débraillé, le dos bon et rond, les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité, d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau, Danton, Kléber.

Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès. Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa triste et tortueuse compatriote, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une famille, une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la mo