The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Pardaillan - 01 Author: Michel Zévaco Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** Produced by Renald Levesque MICHEL ZÉVACO LES PARDAILLAN Les Pardaillan I LES DEUX FRÈRES La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage. Près d'une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête blanche; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du temps du roi François I. Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l'azur l'orgueil de ses tours menaçantes. Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation gonfla sa poitrine; il demanda: --Ma fille?... Où est ma fille?... Une servante, qui rangeait la salle, répondit: --Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet. --Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est toi... Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline. --Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la puissance qui m'a brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble coin de terre que m'a laissé la rapacité du Connétable!... Que dis-je, insensé! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier refuge!... Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré. Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de noir, entrait et s'inclinait devant lui!... --Enfer!... Le bailli de Montmorency!... --Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens de recevoir de mon maître le connétable un papier que j'ai ordre de vous communiquer à l'instant: ce papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet an 1553. L'arrêt porte que vous occupez indûment le domaine de Margency; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu'il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois. Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et sa voix tremblante s'éleva: --O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre François Ier! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez, sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l'Ile-de-France pour mendier un morceau de pain! Devant ce désespoir, le bailli trembla. Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s'enfuit. Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre déchirante: --Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est sans abri! Ma Jeanne est sans pain! Montmorency! malédiction sur toi et toute ta race. La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les domaines du connétable. Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement, c'était, pour Jeanne de Piennes et son père, la misère honteuse. Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une exquise élégance, elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant. Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la même heure. Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s'appuyait Margency. Sous un bois, Jeanne, oppressée, une main sur son coeur, se mit à marcher rapidement en murmurant: --Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai!... je dirai ce secret terrible... et si doux! Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent. Une bouche frémissante chercha sa bouche: --Toi, enfin! Toi, mon amour... --Mon François! mon cher seigneur!... --Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles... Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte. --C'était un beau grand garçon au regard droit, au visage doux, au front haut et calme. Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!... Oui! c'était le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d'arracher au seigneur de Piennes le dernier lambeau de sa fortune! Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l'âme s'épandait en mystérieux effluves. Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle s'arrêtait, prêtait l'oreille et murmurait: --On nous suit... on nous épie... as-tu entendu? --Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour... --François! François! oh! j'ai peur... --Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l'heure bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection. Que crains-tu? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la briserai!... --Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si ce bonheur ne m'était pas réservé, je serais heureuse encore d'être à toi tout entière. Oh! aime-moi, aime-moi, mon François! car un malheur est sur ma tête! --Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire que tu ne sois ma femme! Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près... --Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t'agite, confie-la à ton amant... ton époux. --Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai... chez ma bonne nourrice... il faut que tu saches!... --A minuit, donc, bien-aimée... --Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir... --Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner. Puis François de Montmorency s'élança, disparut sous les fourrés. Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante. Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint très pâle: quelqu'un était devant elle--un homme d'une vingtaine d'années, figure violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un cri d'épouvanté: --Vous, Henri! vous! --Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par la mort-dieu, n'ai-je donc pas le droit de vous parler,... comme lui... comme mon frère! Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire: --Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est moi Jeanne! moi qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos étreintes! Tout, vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang du Christ, ne vous ai-je pas le premier déclaré mon amour? Est-ce que je ne vaux pas François? --Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un frère... le frère de celui à qui j'ai donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à François... --Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude! Mais dites-lui que je vous aime! Qu'il vienne, les armes à la main, me demander des comptes! --C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont odieuses, et j'ai besoin de toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère! --Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne! Le jeune homme grinça des dents, et haleta: --Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez donc!... Vous vous taisez?... Ah! prenez garde! --Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule! Henri frissonna. --Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous m'entendez?... Au revoir... et non adieu!... Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt. --Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne. Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, de lointain, d'inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D'un geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux; prise d'une terreur folle, elle bégaya: --Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en moi un être qui vit et veut vivre! II MINUIT! Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient sur la vallée de Montmorency. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency. Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter les coups, cessant d'actionner son rouet!... Elle murmura: --Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serrée sur son coeur? Comme il était pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son secret... Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas. Comme elle longeait une haie toute parfumée de rosés sauvages, il lui sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre côté de la haie. --François!... appela-t-elle, palpitante. Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et l'homme, rudement, frappa. Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas lents, le dos voûté, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne! Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernière catastrophe. Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!... Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa gorge... Celui qui frappait, c'était un fils de l'implacable ennemi, c'était Henri de Montmorency! Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table. Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard. D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées. Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard. --Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix démente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, vous avez perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes pauvre et misérable!... --Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine. --Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu dois aux Montmorency la misère qui t'accable! Oui, c'est parce que je connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de François de Montmorency!... Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême. Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la serra à la broyer. --Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, à cette minute même, est dans les bras de mon frère! Viens! viens! Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut violemment entraîné par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit la porte: l'instant d'après, tous deux étaient devant la chambre de Jeanne... Cette chambre était vide!... Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et sa clameur désespérée traversa lamentablement le silence de la nuit. Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à regagner la salle... Henri s'était enfui dans la nuit, comme dut jadis s'enfuir Caïn. Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison paysanne. Le premier coup de minuit sonna: au détour du sentier, à trois pas d'elle, François apparut... Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras. L'étreinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur âme. --Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devançant mon père d'une heure: il faut que le connétable me trouve au château... Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse. Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c'est un époux qui t'écoute... --Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de bonheur... --Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache jusqu'à ce jour! --Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute... Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler... elle cherchait la parole d'aveu... A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie déchira le silence des choses... --C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. François! François! on égorge mon père!... Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit à courir; en quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle: son père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras... --Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne! Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille. Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua: --Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer encore!... Voyons, père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses bras... Oh! père..., si tu savais comme je l'aime!... A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'était redressé de toute sa hauteur. Sans répondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça: --Allez, je n'ai plus de fille!... Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge... A ce moment une voix chaude s'éleva soudain: --Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est votre fils qui vous le jure! En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insensé et que le seigneur de Piennes reculait en bégayant: --L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!... Calme, sans un frémissement. François se courba. --Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils? --Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu? Est-ce une sanglante moquerie!... François saisit les mains de Jeanne: --Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté encore. --Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc... --Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon père, que vous prononciez le sort de ma vie... Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, et déjà des paroles de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante traversa son cerveau: --Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille comme il se rit du père!... --Décidez, monseigneur, reprit François. --Père, mon vénéré père, supplia Jeanne. --Vous voulez épouser ma fille? dit alors le vieillard. Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit: --Dès demain, mon père! dès demain!... --Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!... --Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos enfants. --Demain! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est fini... Je meurs maudit... désespéré! François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison, réveillés, s'étaient rassemblés. Alors une sublime pensée descendit en lui. Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix solennelle s'éleva: --A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: votre chapelain peut dire sa première messe... ce sera celle de l'union des familles de Piennes et de Montmorency. --Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard. Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se fondit. Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le noble enfant de la race maudite! Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre officiait à l'autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne. En arrière d eux, dans le fauteuil même où on l'avait transporte, le seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes, les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique. Bientôt les anneaux furent échanges et les mains frémissantes des amants s'étreignirent. Puis l'officiant murmura une bénédiction: --François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant, vous êtes unis dans l'éternité... Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, à lui. Un instant, il leur sourit... Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à jamais sur ses lèvres décolorées: Le seigneur de Piennes venait d'expirer!... III LA GLOIRE DU NOM Une heure plus tard, François pénétrait dans le manoir de Montmorency... Il avait remis la jeune épousée toute en pleurs aux mains de la nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras, il lui avait dit qu'il serait de retour près d'elle à la pointe du jour, dès qu'il aurait salué son père dont un cavalier lui avait annoncé l'arrivée. Lorsque François entra dans la salle des armes, il vit le connétable Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surélevé de trois marches. Cinquante capitaines immobiles à ses côtés attendaient en silence. François n'avait pas vu son père depuis deux ans. Il s'avança jusqu'au pied du trône. Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un quart d'heure. Il était blême et tremblant. A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans? François de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frère; profondément, il s'inclina devant le chef de famille. Le connétable, voyant la forte carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles. Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible: --Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi l'empereur Charles Quint sous les murs de Metz, au dernier mois de décembre. Le froid et la maladie, en quelques jours, ont détruit sa grande armée de soixante mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous jugeâmes alors que c'était la fin de l'Empire! L'Espagnol détruit, le huguenot écrase par moi dans les pays de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes, danses et tournois... Le réveil est terrible! Le connétable ajouta plus sourdement: --Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner aux conquérants d'effroyables leçons ont infligé à Charles Quint une mémorable défaite! Oui, l'empereur a pleuré en abandonnant ses quartiers où il Laissait vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pièces d'artillerie!... Mais le voila qui relève la tête! --Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en est arrivée; l'empereur Charles Quint se prépare à envahir la Picardie et l'Artois! Cet homme de fer a constitué sa grande armée. Et à l'heure même où je parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte à marches forcées sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne prise, c'est la France envahie, vous entendez bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons décidé: mon armée se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en attendant un corps de deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter l'ennemi. --Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines. --Or continua le connétable, pour cette aventureuse expédition, il fallait un chef jeune, indomptable, téméraire. Ce chef, je l'ai choisi!... François, mon fils, c'est toi!... --Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir. --Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et ton pays à la fois!... Deux mille cavaliers sont là! Revêts tes armes! Sois parti dans un quart d'heure! Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au manoir et le mettra en état de défense! Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour étouffer un rugissement de joie furieuse. --Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même. François, livide, fit un pas, et haleta: --Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!... Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce vision de Jeanne... de l'épouse... abandonnée... --Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!... Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix rauque: --A cheval, François de Montmorency! à cheval!... --Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une heure! Je vous demande une heure! cria François. Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout debout. --Vous discutez les ordres du roi et de votre chef! --Une heure! mon père. Et je cours à la mort!... --Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François de Montmorency... un seul... et, pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrête de mes propres mains. L'outrage était formidable, François redressa la tête. Tout disparut de son esprit: amour, femme, rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la parole du vieux chef: --Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu dire qu'un Montmorency recule! Pour la gloire du nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je reviens vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible compte à régler. Adieu!... D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines épouvantés de cette provocation inouïe, de ce rendez-vous donné au maître tout-puissant des armées, au père! Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient un ordre d'arrestation. Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, et ceux qui étaient près de lui l'entendirent murmurer: --C'est un Montmorency! Dix minutes plus tard, François était dans la cour d'honneur, cuirassé, harnaché, prêt à monter à cheval. Il se tourna vers un page: --Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon frère. --Me voici, François!... Henri de Montmorency apparut dans la lumière des torches. François le saisit par la main, sans remarquer que cette main brûlait de fièvre. --Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi? --Qui te permet d'en douter? --Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars pour ne plus revenir, peut-être... et je laisse derrière moi une immense détresse... Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la fille du seigneur de Piennes... --Je la connais! répondit sourdement Henri. --Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et moi, nous nous aimons!... Henri étouffa un rugissement de rage. --Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout. Depuis six mois, nous nous aimons; depuis trois mois, nous sommes l'un à l'autre; depuis deux heures, elle s'appelle Montmorency... comme moi! Une sorte de gémissement râla dans la gorge d'Henri. --Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; ne t'exclame pas! Elle-même te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit. Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre: le seigneur de Piennes est mort! Mort dans l'église même, tout à l'heure, en me jetant un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur le bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! Margency fait retour à la maison du connétable! Oh! Henri, Henri, ceci est affreux! Je laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu? me comprends-tu? --J'entends... je comprends! --Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te confier? Me jures-tu de veiller sur la femme que j'aime et qui porte mon nom?... Henri frissonna longuement, mais il répondit: --Je te le jure! --Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse dans la maison de mon père, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras là pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu? --Je te le jure! --Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui imposeras la volonté de ton frère mort: que ma part du patrimoine mette à jamais ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une existence honorée. Me le jures-tu? --Je te le jure! répondit Henri pour la troisième fois. François l'étreignit alors dans ses bras en disant: --Tu as juré... souviens-toi!... A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade. Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria: --En avant! Jusqu'à la mort! IV LE SERMENT FRATERNEL Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé, selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de camp. Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre qu'elle entrouvrit. A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval. --Le voilà! s'écria la jeune femme. Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher François. Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut: le frère de François parut. Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête couverte, sans s'incliner. --Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai juré de vous transmettre dès ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la place de celui que vous attendiez... François est parti cette nuit... Elle laissa échapper un faible gémissement. --Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans doute?... aujourd'hui même, peut-être? --François ne reviendra pas! Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant. --La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l'honneur de se porter dans Thérouanne pour y arrêter l'armée de Charles Quint... Arrêter l'empereur avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon frère: pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans l'alternative de désavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus glorieux. Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père. Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et, dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout son désespoir. --Mon enfant!... mon pauvre enfant!... Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence d'Henri, oubliant son père mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout elle-même. --C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne!... --Partir! vous! gronda le frère de François. Allons donc! vous n'y songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne partirez pas! --Qui m'en empêchera? --Moi! Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna en lui. Il saisit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit convulsivement, et d'une voix ardente: --Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne! je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l'enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon père s'opposait à mon amour! Jeanne! ô Jeanne! Que François meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers! O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de vos regards sans colère me dira si je puis espérer... Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle les employait à se dégager de l'étreinte furieuse. Soudain, elle put s'arracher des bras de l'homme. Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la tension de son être, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit: --Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort! Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre, qu'il sembla apercevoir pour la première fois. D'un geste lent, il porta la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectèrent de sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son cerveau en une bouffée ardente: --Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j'ai le droit d'y demeurer couvert! --Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre. --Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement communiqué ici restitue Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale... Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant les papiers du mort, l'avait ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s'offrait à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix s'élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs: --Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous! --Madame! voulut interrompre Henri. Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans de Margency. --Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici chez moi!... Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua. --N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous? N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons, vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus ici chez lui! Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune femme courait d'un serviteur à l'autre, les poussait avec une force irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la manoeuvre fut prête, elle fit un signe. Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en tête!... Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n'entendit plus qu'un sourd murmure d'imprécations... Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son cheval et il s'enfuit... Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse, écrasée. Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara; elle perdit la connaissance des choses, et seul le délire témoigna qu'elle vivait encore. Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency, prêt à tout,--peut-être à un meurtre. Une nouvelle l'écrasa: Jeanne se mourait! Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne... Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une année atroce pendant laquelle sa passion s'exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée, que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que François avait disparu!... Mort peut-être?... Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia l'abominable espoir... Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où quelques hommes d'armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et s'arrêtèrent au manoir. Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison... Quant au chef, quant à Montmorency, disparu! On l'avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille assaillants attaquaient... Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison, attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie. Un jour--onze mois après le départ de son frère!--il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de son coeur, il comprit que l'amour était tout-puissant en lui. Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle serrait passionnément sur son sein. Henri s'en retourna lentement, combinant un plan. Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'était simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir. En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui Venait de mettre pied à terre. Henri pâlit... Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il était porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse... Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se dirigea vers lui et, d'une voix paisible, il dit en s'inclinant: --Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m'a fait l'honneur de m'envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère... Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant en justicier, le frappant du coup mortel. Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé comme un boeuf à l'abattoir... V LOÏSE Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre chambre de paysans où on l'avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser folle. Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait disparu pour toujours. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... Elle seule le savait! Deux autres mois s'écoulèrent ainsi. Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se lever. Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure. La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!... --C'est une fille! murmura la vieille nourrice. --Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible. Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine bouger. --Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu n'auras pas de père!... Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce et d'harmonie. Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et elle songeait à l'amant... à l'époux... au père! François!... le cher amant!... l'homme à qui elle s'était donnée sans restriction, tout entière!... Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, sous un prétexte de guerre?... Était-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne reviendrait plus? Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!... Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie tiède des larmes qui tombaient sur son front... L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se trouver devant lui... Puis le printemps revint, très précoce. En mars, Loïse allait vers son sixième mois--les premiers bourgeons éclatèrent, et tout redevint radieux dans l'univers, excepté dans le coeur de la pauvre abandonnée. Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme allèrent couper du bois dans la forêt. Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable tendresse Loïse endormie sur le lit. Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment entrouverte. Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui donnait sur la route, et une voix s'éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant: --Allez en paix, bon frère! Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédiction, et finalement se retira. Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit où reposait Loïse. Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à qui on arrache ses petits, un cri de mère enfin, jaillit de tout son être épouvanté: Loïse avait disparu! Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrésistible rage d'un être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se déchira, s'ensanglanta. La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la maison... elle bondit, arriva haletante... Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide, fatal... Henri de Montmorency! --Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie! D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix basse, rauque, rapide: --Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien, sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la tiens! Malheur à elle si vous ne m'écoutez! --Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon! --Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute bien! si tu veux la revoir... La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se mit à supplier: --La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par pitié! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma fille! Rends-moi mon enfant!... --Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est aux mains d'un homme à moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons convenu ceci: écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je m'approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l'air, et l'homme prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant... Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas. --Relève-toi! gronda-t-il. Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains tendues, suppliantes. --Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve. Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime... --Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive!... Tu entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde... Voici François qui vient... Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait, comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix frénétique: --Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici! --François! François! hurla Jeanne délirante. A moi! D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et gronda: --C'est donc toi qui auras tué ta fille! --Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis! A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et, haletant d'émotion, ivre de joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit les bras, murmurant: --Jeanne!... Ma bien-aimée! Mais ses bras, lentement, retombèrent. Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté. Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère épousée! Et elle était là, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-être!... François fit trois pas rapides. --Jeanne! répéta-t-il. Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. Elle eut comme un sursaut de son être pour se jeter dans les bras de l'homme adoré. Son regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son bras se levait!... --Non! non, bégaya la mère. --Jeanne! répéta François dans un cri terrible. Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri. --Mon frère!... Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un silence effrayant. Alors, François, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla: --Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne fût pour la femme à qui librement ce coeur s'est à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de bonheur... et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose me regarder!... Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait! Elle adorait! Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'époux, de l'amant, ses yeux fixés sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient invinciblement à la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille! Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse merveille de grâce et de beauté! Quoi! égorgée! Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses lèvres: la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait les lèvres. A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se tourna à demi vers lui. Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante prête au funeste signal, d'une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde rendait sinistre, il prononça: --Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entière. --Parle! gronda François. --Cette femme..., dit Henri. --Cette femme... ma femme... --Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère! François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement lointain, sans expression humaine. --Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frère, en ton lieu et place, je l'ai chassée comme on chasse une ribaude. L'accusation était capitale: la femme adultère était fouettée en place publique et pendue haut et court. La minute qui suivit l'accusation fut tragique. Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée à sa dague, la droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son regard Jeanne et François;--il était calme en apparence, et roulait dans sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité éclatait. Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa. Pendant un instant inappréciable, l'amante fut plus forte en elle que la mère; une secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fébrile de tout son corps; à ce moment, le bras d'Henri commença de se lever... La malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de confus... et elle baissa la tête. Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut dompté, lorsqu'il fut sûr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultère et de l'étrangler, François marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur ses lèvres blanches, quelque chose qui signifiait sans doute: --Est-ce vrai? Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle espérait être tuée. --Est-ce vrai? Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. Non pas même à genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant à grand effort sur une main, et dans un mouvement spasmodique, la tête toujours tournée vers Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste assassin. Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on n'entendit pas ses paroles: --Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que notre fille vive!... Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation des tempes indiquait seule la vie. François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et sans un cri, sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu courbé. Henri le suivit,--à distance. Il ne s'inquiéta pas de Jeanne. Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas. Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son esprit l'atroce tourment de la jalousie. Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit toute l'étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé... et il ne se sentit pas satisfait. Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François souffrît exactement la souffrance qu'il avait endurée, la même!... Et il le suivait avec une patience de chasseur. François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s'il eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda: --Raconte-moi comment ces choses se sont passées. --A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne peut guérir... rien! --Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement François. La mort de l'homme!.... --Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange brilla dans ses yeux. --Tu le veux? --Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de veiller sur elle... oh! tais-toi!... pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Mais toi, tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me dois cela, Henri! --J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de Piennes témoigna à l'homme combien peu elle vous, regrettait!... --L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!... --Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant votre départ, l'homme avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être! --Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer: j'affirme... Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne fûtes que le second! Un rugissement gronda dans la poitrine de François. --Parle... --J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits de délices... L'homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût souillée plus longtemps: il chassa l'adultère; il chassa, la ribaude! François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus profond, plus insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la parole sifflante, acheva: --Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frère? Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de Montmorency... VI PARDAILLAN Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal. Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges. La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui, bientôt, fera son apparition dans ce récit. Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années, un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur... Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le donna à son fils Henri. Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir pour lui! Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!... Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite créature. Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu! Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la double et dramatique scène qui se produisit... Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras; c'était horrible... Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu grommeler: --C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal, je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu l'ordre... Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts. --Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur. Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet: --Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive! La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait, de l'installer... Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune chat. C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours. Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais... Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses bras nerveux. --Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!... Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif, songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean disparaissait! Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta. Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait courir, rejoindre François, tout lui dire!„. Et aussitôt la pensée de Loïse égorgée l'arrêtait!... Et la malheureuse râlait: --Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?... Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents, rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!... Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à courir comme un insensé. Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean, de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il dit: --Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon porte-manteau... Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne. Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide, somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son front avec des linges mouillés. --Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère demoiselle, il faut vous coucher... --Loïse! Loïse! murmurait la mère. Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà, sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait: --Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas fait mal... voyons ça, voyons... En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement, gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds... Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute sa fille. Pardaillan regardait cela. Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa... --Madame! Madame! --Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin de mes jours!... Pardaillan fit un effort pour se dégager. --Votre nom? répéta Jeanne. --Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu importe mon nom... --Comment avez-vous ramené ma fille? --Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise... j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je l'ai interrogé... voilà tout! Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait. --Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je le bénisse? --Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?... --Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!... --Le nom de celui qui a enlevé la petite? --Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma fille? --Vous voulez que je vous dise son nom... moi!... --Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!... Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu pâle, il murmura: --IL s'appelle le chevalier de Pardaillan! VII LA ROUTE DE PARIS Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé. Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de s'abattre sur son épaule. Et François disait: --Tu vas mourir! D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il tira son épée et tomba en garde. François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina... L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre, les épées croisées, les yeux dans les yeux. Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une masse. L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine d'Henri, au-dessus de la troisième côte. François mit un genou en terre. Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et d'un geste furieux la leva... --Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!... A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri. --Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si, vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère. Il se releva et détourna la tête. Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le choc des épées... Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur montra le corps de son frère...! Deux heures plus tard, François arriva au manoir. Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout blancs comme des cheveux de vieillard. --Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre appartement, et... --Qu'on m'amène un cheval, interrompit François. Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier tenant l'étrier demandait: --Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!... François sauta en selle, et répondit: --Jamais! Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua furieusement et disparut. --François! François! François! Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même, et une femme apparut, tenant un enfant. Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le lointain. La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement à cette sorte de fuite. --Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée. L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et répondit: --Qui le sait, madame?... --Quand reviendra-t-il?... --Il a dit: jamais! --Par là... où cela conduit-il? --Route de Paris, madame. --Paris. Bon!... Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras Loïse endormie. Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre. Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château sonda la blessure. --Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever. Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû être attaqué par des routiers. Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de pitié à attendre de lui. --En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout d'une corde, ce digne maître! Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction de Paris. Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant, celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha, distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit. Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas entendu venir le cavalier. --Madame..., fit doucement le routier. Jeanne s'arrêta. --Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris? --Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt, par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?... Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement. --Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier. --Seule, oui, je ne crains rien. --Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris? Savez-vous où vous irez? --Non... Je ne sais pas... --Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je vous prie... Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots: --Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un de mes amis! Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague. Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!... VIII L'IMMOLATION LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse d'étranges choses. Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel, exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin. Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue. Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé. Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures, faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle campagne se préparait. Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet où on avait introduit la femme. Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se décider, poussa brusquement la porte, et entra. Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le contemplait... Rudement, il demanda: --Que voulez-vous, madame? --Monseigneur... --Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez, n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous déconcerte, n'est-ce pas? Jeanne de Piennes releva son douloureux visage: --Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père de son époux! --Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi, je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un vol!... --Vous mentez, monsieur! --Par le Ciel! que dit-elle là?... -Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom, monsieur! L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine. Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina profondément. Il était dompté. --Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!... Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de notre amour! Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la deuxième fois, s'inclina. --Parlez donc, madame, dit-il. Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite LoÏse endormie. Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères, elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et, avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la tendit au formidable aïeul. Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et il demanda: --Comment s'appelle-t'il?... --Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse. Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle recula en pâlissant, tandis que lui reprenait: --Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez m'entretenir. Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du père de François. Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François, l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où son coeur d'amante et de mère avait été broyé... Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce drame lamentable, cherchait une ruse... --Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites la vérité... --Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!... Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit: --J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible, madame! --Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni impossible: il est: voilà tout!... Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins et en déplia un. --Lisez ceci, dit-il. Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier ne contenait que quelques lignes. Ces lignes, les voici: --A tous présents et à venir, salut. --Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir. --Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison perpétuelle!... ô mon François!... --Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain, madame, commencera la prison pour celui que vous aimez. --Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait, seigneur? Que vous a-t-il fait? --Il vous a épousée: là est son crime... --Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment, s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi! Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement, continua: --Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de renonciation volontaire à votre mariage... --Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi! mais pas cela... --Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le roi aidant... --Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne. --La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez qu'à signer... --Pitié! oh! laissez-moi François! --Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage... --Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son père!... Vous lui arrachez son nom!... --C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le sauvez... --Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non! --Le roi! Le roi! Vive le roi!... Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria: --Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!... --Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils! --Arrêtez! je signe! râla la martyre. Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger Loïse... Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta à la rencontre d'Henri II. Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement: --Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!... IX LA DAME EN NOIR Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes fut cassé parle pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse. --Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais... La princesse écoutait en souriant. --On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais... --Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane. --Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles. Mais... --Mais votre coeur est à une autre?... --Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà tout!... Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de coeur ni d'esprit. --Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?... --Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il espéré une autre réponse. --Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur... C'est ainsi que fut conclu le pacte. Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui. Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter. Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi. Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se préparaient pour ce jour-là... Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la retrouver. Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!... Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle pas de désespoir? Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence flétrie. Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre. Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui s'offre à nos yeux... écoutons!... Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille. En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et songe: --Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus que la Dame en noir... Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse splendeur de ses cheveux... L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé. Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même deuil éternel que dans son coeur. Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie. Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!... Loïse paraît seize printemps... Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux. On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce merveilleux ensemble. Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de lignes, si expressif!... Jeanne s'est approchée de son enfant. La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine! Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie et se met à travailler activement. --Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur cet ouvrage... --Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune dame... --Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je crois?... --Oui, mon enfant... --Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!... Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant: --De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?... --A quoi songez-vous, ma mère? --Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts... Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté. --Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de jeune princesse?... La mère tressaille profondément. --Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits... Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois: --Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre vie?... --Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne. --Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!... --Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!... --Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!... --Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur. Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, se frôlent... Bientôt la tapisserie est terminée. Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame Marie Touchet. Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et, comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui donne sur la rue Saint-Denis... En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière. Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des doigts, il envoie un baiser à Loïse... Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu. Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à l'amour le plus pur. Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!... X PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en personne! Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible comme une épée vivante. Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris; il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler. Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du regard. Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille, aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!... Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son élégance, ne possédait rien au monde. Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau! il possédait Giboulée! Qu'était-ce que Galaor? Un cheval! Pipeau? Un chien! Giboulée? Une rapière! Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils. Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait sur une sombre cour. --Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux... --Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan qui chatouilla le coeur de son père. --Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous emmener avec moi... Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition. --Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous fais mes adieux. --Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui vous oblige à vous éloigner? --Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille! Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir Paris. Car il paraissait tout embarrassé. Il se hâta de continuer: --Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage, sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées. Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard, quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue d'oïl. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient: savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier! Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse admiration. Puis il reprit: --Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre. --Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant. --Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le commis... --Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre... --Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne pas tenir... -Eh bien, mon père? -Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant à la mère. --Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces commissions?... --Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier ces paroles? --Je vous le promets, monsieur... Ensuite? --Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes. --Je vous le promets, monsieur. Ensuite?... --Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu? --Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux. --Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière accrochée au mur. Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son fils. --Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon fils, adieu... Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée. Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le chevalier, l'affaire d'un instant. --Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas... Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau. Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid, mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu. Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la tristesse de ce gîte. --Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une chambre logeable. Oui, mais où la trouver? Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait vis-à-vis à la sienne était entrouverte. Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil. --Voilà mon affaire! se dit Pardaillan. Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis. Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis. Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père; propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière. Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois. --Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître Landry. --Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan. --Comment, j'y suis! --Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe ici. Maître Grégoire devint cramoisi. --Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de continuer à vous loger dans le cabinet noir... --Vous voyez bien! Nous sommes d'accord. --A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer l'arriéré... --Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense. --Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation. --Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme? --Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les reins et le jeter à la rue. --En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je vous fais crédit. Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux minutes. Puis il reprit: --Trêve de plaisanterie, monsieur. --Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable! --Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M. votre père! --Est-ce votre dernier mot, maître? --Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre! Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste. --Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous a rossé: mon devoir est de vous rosser!... Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans toute la maison. En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques. Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide. --Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou je le laisse tomber!... --Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif. Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de la périlleuse situation où se trouvait, son mari. --Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry. --Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes intempestives?... --Jamais! Jamais! --Et je pourrai habiter cette chambre? --Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je meurs!... Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre, et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de lui bassiner les tempes. --Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de trop sévère, quelle peur vous m'avez faite! Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre de services qu'avait rendus son père. Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et l'aventurier. Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard. --Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de vieillard, semblait-il. --Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine; d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble! Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine. --Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue Saint-Denis!... Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de grande maison. C'était lui qui criait: --Au meurtre! Au guet! Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé. Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait succomber. --Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt railleuse, on vient à vous!... En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire, pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre, d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent, les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste large, tira la flamboyante Giboulée... Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui s'évanouissaient dans la nuit. --Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous m'avez sauvé la vie! Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son chapeau, et dit: --Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire? --Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je! --Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien qu'il ne m'en arrive malheur. Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent frissonner l'inconnu. --En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main. Galaor est le meilleur cheval de mes écuries. --Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet. Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par monts et par vaux, il sauta sur Galaor. L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé. Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à voix basse: --Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?... --Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné. --Alors, ce cavalier? --C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville... Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire. Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans; il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête magnifique. --Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix grasse de maître Landry. Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule: --J'examine le produit de mon dernier crime. Landry frissonna. --Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous? --Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan. --Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir? --Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de faim?... Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en fut se coucher. A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite. Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau. Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents, des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient; car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour défendre le plus faible. Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin. Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente, c'est-à-dire parmi ses casseroles. Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse parut à la fenêtre. Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume, par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser... Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra. --Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa mère!... Un roué eût dit:--Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle enfant!... Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille. Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à distance respectueuse. Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève. Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où s'était élevé jadis un couvent de carmes. La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu mystérieuse. Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après, entrer dans la maison. --Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui parle! Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue. Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier étage, dans une pièce agréablement meublée. A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de l'autre tournèrent la tête. --Ah! fit la femme, voici ma tapisserie! --Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte de l'inscription que je vous fis tenir? --Oui, monsieur, dit Jeanne. --Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce. --Vous allez voir! répondit le jeune homme. Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de velours noir resplendissait un diamant énorme. Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse. Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif; mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme. --Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente. --Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains de la Dame en noir. Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait en lettres d'or l'inscription suivante: JE CHARME TOUT. Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un sourire heureux: --Chère Marie, vous ne devinez pas? --Non, mon bien-aimé Charles... --Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie... --Oh! Charles... mon bon Charles... --Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription? --Comment devinerais-je, mon doux ami? --Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...--Je charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!--Vous n'avez qu'à vérifier... Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de tendresse. Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène de bonheur intime et paisible. --Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j'aurais pu être heureuse!... --Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c'est à cela que j'ai songé ces temps derniers! Car c'est à toi seule que je rêve au fond de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction des huguenots, tandis que mon frère d'Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque seule tu m'aimes! Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la présence de la Dame en noir. --Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m'enivrez de bonheur. --Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!... Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX... L'homme que tant de fois elle avait rêvé d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah! certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!... Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant. Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à demi-voix: --Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, tu entends. Marie? Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu, cela jette une lumière dans l'horreur de mes pensées... Le roi! Je suis le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins poumons! --Charles! Charles! calme-toi... Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était devenue rauque et sifflante. --Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!... J'ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs consciences, et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme! --Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore ton accès!... Charles! reviens à toi! Tu es près de moi... Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulsés, en proie à une crise violente. Jeanne s'était élancée pour aider Marie. --Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de ceci! --Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais trop ce qu'est la douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence.... Marie fit un signe de tête pour remercier. --Puis-je vous être utile? reprit Jeanne. -Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie... Je connais ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera à lui... --En ce cas, je vous quitte... --Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses... Comme vous avez dû aimer!... Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira. A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour de lui un regard anxieux et, voyant Marie penchée sur lui, sourit tristement. --Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse. --Rien, presque rien, mon Charles! --Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... la femme qui a fait cette tapisserie... Où est-elle?... --Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes... --Avant l'accès? --Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voilà remis... bois un peu de cet élixir... là... repose un instant ta pauvre tête... là... sur mon coeur... mon bon Charles. Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile comme un enfant, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre. XI VOX POPULI, VOX DEI!... Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela, peut-être. Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui l'écouterait. Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa. Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de la dame. Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face. Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix. Que se passait-il? Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui. A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions, jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en noir. Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait: --Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé! --Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan. --Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université? --Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela, moi! --Les trois grands amis de M. de Guise! --Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise! --Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion. A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule énorme, agitée, poussait des clameurs: --Vive Guise!... Mort aux huguenots! --Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le savez, _vox populi, vox Dei!..._ --Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais... --Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de Dieu. Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de Guise. Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur leurs toits. Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée: une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était grillée d'un treillis épais. Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de flamme sur la foule, qui sourdement grondait: --Mort aux huguenots!... Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou s'il y en avait, ils se cachaient! Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle: --Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!... Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier. --Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir aujourd'hui des choses intéressantes!... --Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron le boiteux!... --Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier. --Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!... Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla: --A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots! Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur... Pénétrons un instant dans cette maison. Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil. Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine de Médicis... Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau, emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de félin dans les attitudes... Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue... Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette attitude ou il y a plus de caresse que de respect? Catherine frappe nerveusement du bout du pied. --Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri --Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris? --Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important personnage. --Mais comment l'as-tu su, René?... --Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez placée près d'elle? --Alice de Lux?... --Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse. --Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont? --Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier? fit Ruggieri en haussant les Épaules. --Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai. Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes mains!... --Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez! En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors. Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine. --Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis. --Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre... tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas la reine de Navarre!... Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il criait: --Vive la messe! --Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait. C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec un visage où éclatait un somptueux orgueil. --Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les paumes de ses mains. Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur l'épaule maternelle de sa maîtresse... Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague et fit volte-face. Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!... Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont, devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient hermétiquement fermés. A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette seconde avait suffi!... --Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!... Et avec ses amis, il se rua sur la litière. --Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire. En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la litière, gesticulant et vociférant: --Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!... La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de l'océan; renversée, piétinée, elle disparut... Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à terre. --Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une merveilleuse beauté. --La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir. C'était Jeanne d'Albret, en effet!... D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage. Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent. La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée... A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer, balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude, entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le libraire. Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!... --René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit à moi! --J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant. --Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier. Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute humaine, c'était le chevalier de Pardaillan. Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu que cette litière contenait deux femmes. Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile, faisait tournoyer la flamboyante Giboulée. Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang; des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux mouvements de flux et de reflux. Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé.. Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée d'un éclair, et cria: --Rangez-vous! Les deux femmes obéirent. Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant, en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées. Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote. Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un cercle d'acier flamboyant. Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure fracassée. --Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme. Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler; Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante, rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte refermée!... En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan, cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu, repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme... La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier l'affaire d'une minute. Le premier mot de Jeanne d'Albret fut: --Êtes-vous de la religion, monsieur [1]? [Note 1: Êtes-vous protestant?] --Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol. Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à sourire. --Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant, vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu... --Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons bien trois minutes devant nous!... D'un coup d'oeiï, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier, et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves. En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre aux caves. D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent. --Descendez! fit-il. --Et vous? demanda la reine. --Descendez toujours, madame! Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la Seine qui coulait au-dessous. A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où elles étaient entrées dans la maison. Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde. Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les bruits. Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle qui descendait au fleuve!... Et au bas de cette échelle, une barque! --Monsieur, monsieur, rugit-elle. --Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse compagnie!... Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes parurent prêtes à éclater. A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant fracas, se précipitait, se ruait... --A mort! à mort! à mort!.„ A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique, semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira sur la corde!... Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!... Que s'était-il passé? Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!... Pardaillan les avait liées avec la même corde! Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide, tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que, sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la vieille maison!... La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le courant, se mit à filer dans la direction du Louvre. Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais par son architecte Philibert Delorme. Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le chapeau à la main. --Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre... Et vous? --Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame. --Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service qu'elle n'oubliera jamais... Le chevalier fit un geste. --Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins! ajouta-t-elle avec amertume. Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était peut-être mériter la mort! --Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande reine j'avais l'honneur de défendre. Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute la personne du chevalier. --Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est faite. Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune. Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette radieuse image passa devant ses yeux. Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière: --Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune. --C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait vous rencontrer, où vous trouverait-il? --A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis. Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa compagne. --Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le pont... --Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté la jeune fille. --Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les rideaux... --Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance. --Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile... --J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois dans un véritable balbutiement. --Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin, quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement... --Oh! Majesté!... --Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt rassurée. --Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de vous... --Je suis à vos ordres, madame. --Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons... Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas de traverser une armée. Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un soupir et murmura: --Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les cheveux d'or de ma voisine... Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet, la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement, s'enfoncèrent dans Paris. Le soir commençait à tomber. Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac. Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent enfin au Temple. En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise s'élevait d'un étage. Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque aussitôt on ouvrit. Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher. --Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes affaires. Entrez donc, je vous prie. --Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit, celui de me tenir à ses ordres. La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce étroite, mal meublée, mais assez propre. Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents calibres. --Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous, madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre... --Madame Leroux, dit la reine sèchement. --C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben? Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu, pêle-mêle. Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux. La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais quand la passion l'animait, elle se transformait. Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était jetée à corps perdu dans la vie des camps. Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres. Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul. --Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent cinquante mille écus de pierres. --C'est exact, dit Jeanne d'Albret. --Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie? --Comme la dernière fois. --En une lettre à l'un de mes correspondants? --Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je veux avoir à faire. --Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la ville? --Saintes. Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa, déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant lue, la cacha dans son sein. Isaac Ruben se leva en disant: --Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre. La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne lui restait plus rien!... Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie d'Alice. Pardaillan les suivit. XII LES TROIS AMBASSADEURS JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers Pardaillan: --Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au Monde... En même temps, elle tendit sa main. Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha sur cette main et la baisa respectueusement. La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux. Longtemps, il demeura là tout rêveur. --Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand... Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela: --M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse de poulet chez maître Landry! Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu jusqu'au coude. Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte. Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus familières. Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du jour, et tournait le dos à la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un accroc situé en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la porte. --Entrez! cria-t-il sans se déranger. La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de maître Landry Grégoire qui disait avec respect: --C'est ici, mon prince, c'est ici même... Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule pour voir de quel prince il s'agissait, Pardaillan aperçut en effet le plus magnifique seigneur qui eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes bottes en peau fine, à éperons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet pâle, toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, dans ce costume, un jeune homme frisé, musqué, pommadé, parfumé, moustaches relevées au fer, joues fardées, lèvres passées au rouge: un mignon splendide. Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit: --Veuillez entrer, monsieur. --Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin, désire avoir l'honneur de l'entretenir. --Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître? --Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton maître, par le sambleu! Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité qui le caractérisait, répondit: --Mon maître, c'est moi! Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il demeura impassible, craignant surtout de déranger la dentelle de sa collerette. Seulement, il laissa tomber ces mots: --Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan? --J'ai cet honneur. Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se découvrit et exécuta sa révérence la plus exquise. Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau déteint et, d'un geste, désigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il s'asseyait sur une chaise. --Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché par Mgr le duc de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute admiration. --Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je lui rends cette estime et cette admiration. --L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout à l'heure, au lever de Sa Majesté, le récit en fut fait au roi par son poète favori, Jean Dorât, qui a assisté à la chose. --Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète? --Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé deux criminelles. --Et qu'a dit le roi? --Si vous étiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majesté parle très peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger deux femmes, c'est fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapière! Et les coups de pointe de la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le duc de Guise serait charmé de vous être agréable. Et pour preuve, il m'a chargé de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une première marque de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure à ce grand capitaine. --Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan. Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte. --Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se préparent. Voulez-vous en être? La question est franche. --J'y répondrai par la même franchise: je désire n'être que d'une seule maison. --Laquelle? --La mienne! --Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise? --Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux larmes de sa haute bienveillance, et que j'irai moi-même lui porter ma réponse. --Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter le prix de l'épée qu'il apporte. Tout plein de cette idée, il tendit une main qui fut serrée du bout des doigts. Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où eurent lieu force salamalecs et salutations. --Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler une proposition inespérée. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi? ^ Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation. --Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon père m'a recommandé de me défier!... Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de n'avoir pas à s'interroger davantage, le chevalier contempla avec admiration le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin. --Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt? Qui sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante? Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d'un long manteau, simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le chevalier stupéfait et dit: --C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai l'honneur de m'incliner? --En effet monsieur. Que puis-je pour votre service? --Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année? L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, n'avait pas l'air d'un fou. --Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour et à l'heure, je les ignore. --_Peccato!_ murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre? --Ménageons-le se dit le chevalier.--Libre, monsieur? Eh! qui peut se vanter de l'être? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l'aube, que je puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser les deux joues de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or, battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma fantaisie et de maître que l'heure du moment, oui monsieur, je suis libre! Et vous? L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un sac qu'il sortit de dessous son manteau. --Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus. --Deux cents écus? Diable! --De six livres. --Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres? --Parisis, monsieur! --Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac. --Il est à vous, fit brusquement l'homme. --En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu'il prenait tout à coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr. Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis sont à moi. L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut lui qui le fut. Il s'attendait à des remerciements enthousiastes, il reçut la question de Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et, reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait affaire à un rude jouteur, il résolut d'assommer d'un mot son adversaire. --Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce que je suis venu vous acheter votre liberté. Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement. --En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des dents, c'est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents écus de six livres parisis que vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit. --_Briccone!_ murmura l'homme dont les épaules ployèrent. Ouf, monsieur! C'est donc à un million d'écus que vous estimez votre liberté? --Pour la première année, dit Pardaillan sans broncher. Cette fois, René Ruggieri--que l'on a sûrement deviné--s'avoua vaincu. --Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration sur le chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'épée et que vous connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé de vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre liberté, monsieur. Vous êtes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé hier que vous avez du coeur. _Perhacco_, monsieur! Vous avez une épée qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une princesse puissante, bonne, généreuse... --Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de Montpensier? --Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il soit en France. --Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j'engage ma foi? --Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups à la première maison qui est à droite du pont... Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant à cette figure pâle qu'il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée. --On y sera! dit-il d'un ton bref. --C'est tout ce que voulais... pour l'instant! répondit Ruggieri. Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait disparu. Et Pardaillan se mit à songer: --Je veux que le diable m'arrache un à un les poils de ma moustache si cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Médicis! Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième fois, la porte s'ouvrit. Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes traits accentués, le même regard de flamme. Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse qu'à la force. Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était de la fierté. Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal. Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par une indéfinissable sympathie. --Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur. --Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans mon pauvre logis? A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement. --C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom. --Et cette femme qui vous recueillit? --C'est la reine de Navarre. --Mme d'Albret! --Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande pardon d'avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne... --Bon! je la connais! --Vous la connaissez? --Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie encore de l'avoir tirée, hier, des mains de ces enragés; elle vous charge de me réitérer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux précieux. Est-ce bien cela? --Comment savez-vous?... --C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand seigneur qui m'a donné un fort beau diamant et qui m'a demandé si je voulais servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux député qui m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir que certaine princesse me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, troisième. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer. --Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une splendide agrafe composée de trois rubis. --Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit l'agrafe. --Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de vous dire qu'elle avait distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre rang dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra. --Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine? --Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à Saint-Germain, d'où Sa Majesté est partie pour Saintes, après m'avoir donné la commission qui m'amène près de vous. --Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, en montant ici, un homme enveloppé d'un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans? --Je n'ai rencontré personne, fit Déodat. --Dernière question: Quand repartez-vous? --Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre; la reine de Navarre m'a chargé de diverses missions qui me demanderont du temps. --Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez ici. --Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais que dis-je là?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je suis attendu chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris. --Le gendre de l'amiral Coligny? --Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de Béthisy, que vous devriez me venir demander, si ma bonne étoile voulait jamais que vous eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups à la petite porte bâtarde. Et quand on aura tiré le judas, vous direz: Jarnac et Moncontour. --A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, savez-vous ce qui se dit assez couramment? --Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son intrépidité et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa fille à un gentilhomme sans fortune? --On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain truand, homme de sac et de corde qui a été employé à plus d'une besogne et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du mariage de Téligny, un gentilhomme de haute envergure se serait présenté chez l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise. --Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle Henri de Guise. Vous voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait Louise de Coligny. Il vint représenter à l'amiral que l'union de la maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée par Coligny mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme plia jusqu'à pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage projeté et de lui accorder Louise. --C'est bien cela. Et que répondit l'amiral? --L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole était engagée à Téligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage était voulu par sa fille qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en cette affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny épousa Louise de Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta à la tête de Catherine de Clèves, qu'il vient d^épouser il y a dix mois. --Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où elle peut, excepté chez son mari! --Elle a un amant, fit Déodat. --Qui s'appelle? --Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous? --Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous apprendre une nouvelle: Henri de Guise est à Paris. --Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit. --Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que le bon peuple de Paris ne lui a pas ménagé les acclamations! Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son manteau sur ses épaules: --Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible comme j'en ai connu bien peu dans ma vie. --J'allais vous proposer la fraternelle accolade, répondit le chevalier. Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement. --N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la petite porte... --Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour où j'aurai besoin qu'on vienne se faire tuer près de moi, c'est à vous que je penserai d'abord. --Merci! dit simplement Déodat. Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, son premier soin fut de courir chez un fripier pour remplacer ses vêtements. Il choisit un costume de velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec cette différence que celui-ci était entièrement neuf. Puis il fixa l'agrafe de rubis à son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de Guise, dont il eut cent soixante pistoles. XIII UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint à la Devinière. Instinctivement, ses yeux se levèrent vers la petite fenêtre où tant de fois était apparu le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était fermée. Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le perron de la Devinière. A gauche de ce perron, il aperçut alors trois gentilshommes qui, le nez en l'air, semblaient examiner attentivement la maison où demeurait la Dame en noir. --Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un d'eux. --C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, vieille dame bigote, sourde et confite en prière. Le deuxième est à moi depuis ce matin. --Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler comte de Quélus, conçois-tu ces bizarres passions de Son Altesse pour ces petites bourgeoises? --Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la cour!... --Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot! Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire et continuèrent à causer entre eux sans s'occuper de Maurevert, pour lequel ils cherchaient à peine à déguiser un sentiment de mépris et de crainte. Maurevert s'était éloigné en disant: --A ce soir, messieurs! Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils virent se dresser devant eux un jeune homme qui, avec une politesse glaciale, mit son chapeau à la main et demanda: --Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me dire ce que vous regardiez si attentivement dans cette maison? Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil --Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec hauteur. --Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient. --Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions envie de Racheter? --Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit Pardaillan. --Alors, que voulez-vous? --Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui m'appartient, et surtout qu'on en rie. --Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec Colère. --Viens, fit Quélus. C'est un fou. --Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je vous répète que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent pas voir... --Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles! --Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le rire me déplaît, acheva Pardaillan. Allez rire ailleurs. --Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que nous allions rire? --Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs. --C'est bien. Et quand? --Tout de suite, si vous voulez! --Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon ami et moi. Et vous, Monsieur, tâchez de bien rire ce soir. Car, demain, vous ne rirez plus. --J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de sa plume de coq... Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction qu'avait déjà prise Maurevert. Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et s'attabla. --Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... Et l'autre, avec sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus là pour elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!... Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou, Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur, se mit à regarder autour de lui. Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. Les servantes dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine. Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles. --Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc belle et nombreuse société ce soir? --Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux. --Pourquoi joyeux? --D'abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux... ils boivent bien, et me font boire. --Ce sont donc des poètes qui vont venir? --Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier. Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je n'étais trop occupé à boire pour écouter. --Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie? --Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir. --Le moine? Est-il donc aussi poète? --Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement... une plume rouge... Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se précipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle. Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut un instant ce visage. --M. de Cosseins! murmura-t-il. Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c'est-à-dire le premier personnage militaire du Louvre. --Qu'est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce Lubin cet ancien moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître Landry qui va au-devant d'un pareil personnage? Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie, n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce qui se passait dans l'auberge. Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes dressaient le couvert. --C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en essayant vainement de dévisager l'homme à la plume rouge. --Allons plus loin! dit Cosseins. La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle également vide, mais où des sièges étaient préparés. A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra. --Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine. --Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles et aboutit à la rue. --Nul ne peut entrer par ici? Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la porte massive. --C'est bien. Où se tiendra le moine? --Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh! personne n'entrera, et vous pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et vos ballades. --C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien aises de s'emparer de nos productions! Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles, gagna la porte du salon et disparut. --Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? se demanda Pardaillan. Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il connaissait l'hôtellerie de fond en comble. Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait sur l'allée. Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce aux sièges par une porte percée d'un judas. Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer. Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et, n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir en laissant ouverte la trappe des caves. Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge. Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant à leurs toques des plumes rouges. Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit dans la salle du banquet. Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par Lubin qui, alors, murmura: --Huit plumes rouges. Le compte y est! A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour le seuil. --Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine. --Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils arrivés? --Ils sont là, répondit Lubin. --Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter avec les nôtres. --Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des questions de poésie? --Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent! --Miséricorde! Je vous jure, mon frère... --C'est bien< Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la porte de cette salle, car je me sens quelque appétit. --Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère? --La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine, un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin d'Anjou... --Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût entrer sans sa permission. Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit: --Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève. Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques, poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas s'en apercevoir. --Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère, hâtez-vous... Force fut à Lubin d'obéir. Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde. La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge. --Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard! En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet. Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent. Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et passèrent dans la salle du festin. Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit; --Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères. --Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle. --Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret. Maître Ronsard approuve leur admission. --Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau. --Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs, messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne reviendront jamais à Paris. Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit alors: --Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal quand... --Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit Dorât. Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges. Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle. Tous étaient masqués. Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus. A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation. En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où on accédait aux caves. Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait tout le panneau. Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve. Et voici ce que les huit spectateurs virent alors. Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères, servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon, dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité, dieu de l'ingéniosité. A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques blanches et des couronnes de feuillage. Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant la Vierge qui écrasait un serpent!... A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra, décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs entrelacés. Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec, un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu, sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la strophe. Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname. Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis, tout se fut de nouveau. Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs. La porte de l'alcôve fut soudain refermée. Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit des conversations et des éclats de rire. --Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le chevalier de Pardaillan. Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la cave au moindre danger d'être découvert. Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent. --Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque. --L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une exclamation de surprise. --Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin. à assister à de telles infamies! Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps d'agir!... --Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous sommes en sûreté! Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins, le capitaine des gardes du roi! Il n'était pas au bout de ses surprises. Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de Lorraine! Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas. --Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle... Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les lieux? --Oui, monseigneur. --Vous répondez que nous y sommes en sûreté? --Sur ma tête! --Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le premier, mon oncle. --Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de Charlemagne, Henri. --Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri. --J'ai mille fantassins prêts à marcher. --Et vous, maréchal de Damville? Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!... --J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval, dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions. --Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency, et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela? Henri de Montmorency s'inclina. Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de haine. --A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise. --Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout tracé. Qu'on m'amené le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne sortira pas vivant. Qui était le prisonnier en question?... --A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise. --Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de Guitalens!... --A vous, monsieur Marcel. --Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes quand je voudrai. --A vous, monsieur l'évoque. --Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se mettent à tonner. Henri de Guise demeura une minute rêveur. --Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et le duc d'Alençon? --Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant. --La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi. Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture! --Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche. Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là. que chacun reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs, séparons-nous. Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise, hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment naturelle. Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes. Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut. Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre. C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné, Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était indifférent. Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière ils voulaient le frapper! Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple! Il n'était pas l'homme de ces basses besognes. Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier. Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée ouverte par Montmorency. Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée d'aller tenir compagnie à frère Thibaut. --Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait son calcul, que faites-vous ici? Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur. Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade, laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans la rue. XIV LE TIGRE A L'AFFÛT A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était fermée. Closes également les boutiques d'alentour La rue était une solitude enténébrée. Le silence était profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le couvre-feu, devenaient le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garçons, capons, argotiers et francs bourgeois. Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter dans la rue Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien emmanchée. Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite dans la direction de la Seine. Tout à coup, il s'arrêta net s'enfonça dans un angle obscur, s'immobilisa contre une borne. A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un_ groupe confus qui, l'instant d'après, se dégagea des ténèbres et lui apparut, composé de quatre personnes. --Des truands! songea le maréchal de Damville en assurant dans sa main le manche de sa dague. Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. Ces inconnus avaient cette démarche assurée qui indique des gens en parfaite amitié avec ïe guet et leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait leurs rires étouffés. --Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette personne a un nom. --La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency. --Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande. --Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir. --Nom à donner froid au dos! --J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mère si la fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite Loïse!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux... Mais le maréchal n'écoutait plus. Le reste se perdit dans un murmure étouffé. Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Loïse, il avait étouffé un rugissement, et, presque sans prendre de précautions, s'était jeté à la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte. --Jeanne! LoÏse!... Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'était cette Jeanne? Qu'était cette Loïse? Étaient-ce _elles_?... Oh! il voulait le savoir à tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il provoquer le frère du roi! Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. Quoi! seize ans écoulés! Et ce nom qui pouvait ne pas la désigner, qui s'appliquait peut-être à une quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il croyait éteinte. --Jeanne! Jeanne! Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! Était-ce possible que, vivante, elle lui apparût encore, alors qu'il la croyait morte, alors qu'il espérait avoir étouffé l'amour de jadis sous les cendres de ses ambitions! Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois peut-être... La bande avait pris de l'avance. En quelques bonds, il la rejoignit. Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi les pensées tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre éclaire soudain un ciel chargé de nuées livides. --Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa fille!... Si François l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en présence!... S'il connaît ma trahison!... Oh! mon frère se dressant devant moi, comme jadis, là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me demandant compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?... Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et un rire silencieux, un rire terrible résonna, condensa les vapeurs de vengeance qui montaient à sa tête. --Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque François est de trop, qu'il meure!... A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée devant l'hôtellerie de la Devinière. Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il était connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et là, presque chancelant, la respiration rauque, il tâcha de voir, il tâcha d'entendre... --Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou. --La voici, monseigneur!... --Allons, messieurs!... Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison qui faisait vis-à-vis à la Devinière... --Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache! Il eut un mouvement pour s'élancer. Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent... Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme disait sans raillerie, sans colère: --Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez à désobéir aux ordres de monsieur mon père! Que cette faute retombe sur vous seuls! --Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou. --Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantôt! --C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria Maugiron. Ah ça? mon digne propriétaire, vous montez donc la garde devant votre maison? --Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit Pardaillan. Le jour, la nuit, je suis toujours là! --Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drôle; ôtez-vous de là! --Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très calme, en s'adressant à Quélus et à Maugiron, recommandez donc à votre laquais de se tenir tranquille, ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain matin, sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous faire estafiler? --Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin, c'est tout de suite que tu vas mourir. Pardaillan tira son épée. Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité. Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage. Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste ample et rapide qui faisait siffler Giboulée dans sa main. La lame décrivit un demi-cercle flamboyant, s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla la joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente marqua une trace rouge sur cette joue, et Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se prit à dire posément: --Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi! Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! monsieur, je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant ce coup de pointe! Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte laissant tomber son épée. Quélus, à son tour, s'élança. --Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou. Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, jusqu'à Pardaillan, qui, baissant son épée, en appuya la pointe sur le bout de sa botte. --Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme. Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un instant ses adversaires. --Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous regretteriez amèrement si vous saviez à qui vous parlez. --Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait déjà regretter, quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous m'en voyez tout marri. La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc pâlit de honte. Mais il était résolu à passer outre et à feindre de tenir pour valable une excuse qui n'était qu'un nouvel affront. --J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand il voulait se donner plus de majesté qu'il n'en avait en réalité. Et maintenant que nous nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai affaire dans cette maison. --Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous avez affaire ici? --Affaire d'amour, monsieur! --Je ne m'en doutais pas, vraiment! --Vous allez donc nous laisser le passage libre? --Non! fit tranquillement Pardaillan. --Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte. Celle de son frère est encore plus courte!... En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser sa taille. Car il était assez petit et atteignait à peine à l'épaule de Pardaillan. Le chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit: --Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me désobligeriez cruellement... La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible pour le duc d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva la main. Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'épée de Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent un cri et, saisissant le duc, le ramenèrent violemment en arrière. --Chargeons! dit Quélus. --Non pas! répondit le duc qui frémissait de honte. Remettons la partie, messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant à moi, je ne puis décemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine, Quélus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre. Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, appuyé de la main gauche à la porte, attendait, immobile, silencieux: --Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles... --Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! répondit le chevalier. L'instant d'après, la bande avait disparu. Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à la même place, l'oreille au guet, l'épée au poing. Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse. Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du moins pour cette nuit, cogna du poing à la porte basse de la Devinière, se fit ouvrir, et monta à sa chambre. Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fenêtre et plongea sur la chaussée un regard perçant. Mais, de cette hauteur, il ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que la petite fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs obscure. Loïse et sa mère dormaient. Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterré de ce qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et maintenant que le feu de l'action était tombé, il comprenait l'énormité de son acte. Le frère du roi, héritier de la couronne, était en effet une figure populaire à Paris. Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc d'Anjou lui était familier. Donc, malgré la nuit, il l'avait reconnu. Et, comme nous l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec amertume qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler de ce qui ne le regardait pas, et que, fils dénaturé, rebelle aux voeux sacrés de son père, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement. Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui était familier et qui signifiait: --Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous verrons bien! En attendant, il se promit d'être prudent et de ne pas se rendre le lendemain au Pré aux Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron. --J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant à l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout droit à la Bastille. Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à Loïse. En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan, qu'il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait le nom comme la figure. Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il avait vu l'intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d'Anjou et de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l'auberge de la Devinière. Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta son poste d'observation et, longeant les boutiques fermées, vint se placer devant là maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu pénétrer. Alors la question se posa de nouveau en lui: --Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?... Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... Non, il faut que je demeure ici jusqu'à ce que je sache!... Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le visage muet de la maison. Le jour se leva. Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés sur la maison... Henri de Montmorency ne bougeait pas. Parfois un frisson l'agitait. Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!... XV CATHERINE DE MÉDICIS IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en souvient, le Florentin avait donné rendez-vous. La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret--ou qui le prend. Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie, elle en commençait une autre. La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi. C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir, elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot bref. --Ce jeune homme viendra-t-il? --Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin? Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur l'astrologue et dit: --J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu dis. --Nous avons Maurevert. --C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas! --Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine. --A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire est terminé. On m'en a remis les clefs ce matin. --J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de l'hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses. --Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever? --Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse élégante. Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre piste. --Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu essayé, René, d'établir sa destinée par la sublime connaissance que tu as des astres? --Divers éléments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N'avez-vous pas vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes? --Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l'oreille d'une maîtresse; oui, j'ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; et par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et, au lieu d'être tuée, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!... Son regard se perdit dans le vague. --René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a commencé le soir de mon mariage, René... --Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs? --C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et, dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit? Ruggieri secoua la tête. --Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort! Ruggieri tressaillit et pâlit. --Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il est mort de pourriture. Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un pli. --Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées... --François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu sans doute, va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le poids l'écrasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera! Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant! Henri à qui on vient de refuser l'épée de connétable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son coeur et son esprit!... --Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais... Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard aigu dans les yeux de l'astrologue. --Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien garde que jamais une question de ce genre ne t'échappe encore. --Pourtant, il faut que je parle! Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée. Et ce fut dans cette attitude qu'il continua: --Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes précautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que j'ai interrogé les astres, et que les astres m'ont répondu! Catherine frissonna. Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace des astres. Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua: --Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine, vous n'y songez jamais à l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, je ne dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse au chevet de mon lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis que la femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier geste implacable... cet homme a pleuré, supplié en vain... l'amante a prononcé une irrévocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce... et l'homme est impitoyable, car l'homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme!... Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une église... et puis il se sauve! Catherine, les traits durs, murmura sourdement: --Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur! --Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né pour l'abandonner, j'avais laissé tomber sur ses lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?... --Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque... et je ne pus me repentir de t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair de pitié... Nous allâmes l'un vers l'autre... Nous passions des journées à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus _l'acqua tofana_, Grâce à toi, j'appris la science qui fait de l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit de vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un chaton de bague, dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser d'une maîtresse. C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait... Tu partageas la couche d'une reine!... --Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un après l'autre, j'ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le monde, tu viens me parler du passé. René, hier est mort. C'est demain qui compte! L'enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu? L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l'a emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n'aurait pas dû sortir... Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement: --Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s'était accompli, reprit René. Si l'enfant vivait!... --Malédiction! gronda la reine. --Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible, j'ai interrogé les astres! Et les astres m'ont toujours répondu qu'il vivait!... --Malédiction! répéta la reine. --Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, serait un crime... un crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma vie!... --Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, comme toujours il ignorera le nom de sa mère! --Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d'âme: l'enfant est à Paris, et je l'ai vu! --Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand? --Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a recueilli, sauvé, élevé... --C'est? --Jeanne d'Albret!... --Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultère aux mains de mon implacable ennemie!... --Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri. --Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a élevé l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui régnera... De toi à moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et c'est toi qui mourras!... Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine de Médicis s'apaisa par degrés. Elle redevint la froide statue... le cadavre qu'elle semblait être au repos... --Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose? --Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme... --Celui qui l'a sauvée? --Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l'auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision qui tout d'abord me stupéfia: un homme venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur ma tête, cet homme, il me sembla que c'était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y a vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il eût sans doute éprouvé la même impression que moi... Quand je revins de ma stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge que je venais de quitter... J'étais bouleversé, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air triste!... --Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan d'où je sortais... je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d'Albret!... --Et lui... se doute-t-il? --Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds. --Mais que vient-il faire à Paris? --Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va maintenant la rejoindre. Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment où l'existence de son fils venait de lui être révélée? Quelles pensées agitaient cette mère? Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit. --On frappe! dit-elle avec un accent de terreur. --C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix heures... --Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis en passant une main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, René... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?... --Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de la reine de Navarre. --Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine. --Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois... --Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouve de l'occupation pour ce jeune homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as bien dit cela de ce Pardaillan? --Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux jusqu'à la démence. --C'est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va ouvrir, René... Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que, lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude fière, mais non plus hautaine. Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil il avait reconnu Catherine de Médicis. --Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis? --Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment de mentir comme elle. Et tout haut, il répondit: --J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame. --Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine. Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore, puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention soutenue. --Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien beau... Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues c'est admirable... --Je le sais, Majesté. --C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien... --C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient parfaitement inconnues. --Mais vous savez leurs noms maintenant? -Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de défendre de mon mieux Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes. --Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez recompensé. --Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure: j'ai été récompensé selon mon mérite. --Comment cela? --Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me dire. --Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque situation auprès d'elle? --Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser. --Pourquoi? fit vivement Catherine. --Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris. --Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que diriez-vous? Vous ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine? --Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d'être défendue? s'écria sincèrement Pardaillan. Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: elle tenait le défaut de la cuirasse. --Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier! Entourée d'ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône... Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le secret à la Devinière. --Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, je suis presque seule. --Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l'appui de son épée. Une mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est reine, ce qui n'était qu'une obligation d'humanité devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire. --Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi? --Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan. La reine réprima un tressaillement de joie... --Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous êtes pauvre, je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres? --Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve... --Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de l'occupation aux épées telle que la vôtre. --Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan. --Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer par mes prières, par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent... --Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan. --Alors, j'en appelle au jugement de Dieu. --Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis pas... --Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; il va trouver l'ennemi, le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué... S'il est tué, il est sûr d'être pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du moyen, monsieur? --Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en champ clos, madame! --Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants... --J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille. --Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une visite... --J'en ai reçu plusieurs, madame... --Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à coup sûr... Celui-là me fait peur, monsieur... non pour moi, hélas! j'ai fait le sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi! Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même. Son rêve d'un duel où il était le champion d'une reine et d'une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités. --Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée. Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa. --Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse. Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde stupéfaction. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie. --Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même douceur. --D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vôtre comprendra à l'instant. L'homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque acte vil, cet homme m'est sacré. --Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et comment s'appelle-t-il, votre ami? --Je l'ignore, madame. --Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom! --Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est moins étonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi implacable. Catherine baissa la tête, pensive. --Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le sentiment qui vous guide. --Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir déplu à Votre Majesté!... --Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: fort contre l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de votre fortune. Demain matin, je vous attends au Louvre. Catherine de Médicis se leva. Pardaillan s'inclina devant la reine. Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant a déchiffrer l'énigme vivante qu'était la reine Catherine... --Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan mon père se trompait!... Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et lui disait: --Monsieur de Nancey, demain matin, a la première heure, vous prendrez douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan. et vous le conduirez à la Bastille... XVI LE MARÉCHAL DE DAMVILLE Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément troublée. Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui l'inquiétaient. Voici comment il avait arrangé les choses: 1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis; 2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris au plus tôt; 3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus signalé service; 4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage; 5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce vieillesse. Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques heures. Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout. Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre. Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs d'apercevoir LoÏse. A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre. Presque au même instant, la fenêtre de LoÏse s'ouvrit avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la tête vers Pardaillan et cria: --Venez! Venez î --Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il? C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait à un cri de terreur. --J'accours! rugit Pardaillan. A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux cria: --Au nom du roi!... Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les bras et par les jambes, et il tomba. --A moi, monsieur! cria la voie de Loïse. Et cette voix arracha au chevalier un rugissement. Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des joues... Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui deux morts et cinq blessés. Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre. --En route! commanda le capitaine. Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son maître. Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui. Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency, le maréchal de Damville! Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement. Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir. Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il fut fixé... --On me conduit à la Bastille! La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans air. Pardaillan comprit qu'il était perdu. Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait! Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième étage de la tour ouest. Il entendit la porte se refermer à grand bruit. Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement... Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains... Et il tomba sur les dalles, évanoui. Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? C'est ce que nous allons dire. Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de Piennes. Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et^que, des boutiques voisines, on l'examinait curieusement. Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes les fois qu'il venait à Paris. Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions. Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures. Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis. Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait choisi la nuit précédente. Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier qu'il pouvait opérer. L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire: --Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez fort de passer pour complice. --Moi!... --A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit. --Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des huguenotes chez moi! Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats. Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le verrou, elle s'effaça. Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier. --Que désirez-vous, monsieur? L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il comprenait qu'il était odieux. Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux: --Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir. --Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre où se trouvait sa fille. --Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers édits. A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout d'un regard. --Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur. --C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame. En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie. --Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la résolution tomba. Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait jamais parlé: --Venez! Venez! L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le logis, suivi de ses soldats. --Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais toute la vie. Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas séparée de Loïse. --C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer? --Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si bon compte. Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la vieille propriétaire d'entrer. Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard. Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras. --Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle. --Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours. --Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les fenêtres de ce logis? --Oui, ma mère, répondit LoÏse dans l'exaltation de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient un aveu. --Tu l'aimes donc? Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils. --Et lui? demanda Jeanne. --Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse. --S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui? --Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête! --Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne. LoÏse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche... --Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas encore... son nom... --Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs. Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait. --C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!... Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte: Monsieur, Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée sous ce pli. _Soyez remercié et béni pour l'immense service que vous nous aurez rendu. LA DAME EN NOIR. Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire: --Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service? --Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne. --Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie. --En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter! --Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, en haut. La vieille femme fit disparaître le papier. --Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes? Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte. --Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle. L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander davantage. Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement. Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la porte. Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là. Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de suprême recommandation. La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se rabattre, et murmura: --Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan... Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer. Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus. Le carrosse se mit en mouvement... Jeanne tomba évanouie en murmurant: --Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!... Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom. La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle allait se trouver mêlée. Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire: --Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan. --Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu. --Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?... --Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté! --Arrêté! fit la vieille en pâlissant,--non pas qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise. Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait: --C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus dans le vide! --Et qu'a-t-il fait? --Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots. Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle et enfouit la lettre dans une cachette. --Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot d'en face! Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la porte se refermait. L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier étage. Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant: --Veuillez entrer là: ma mission est terminée. Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte. Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma. Elles entendirent le bruit de la clef. La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel. Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil. --Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut: Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet emprisonnement ne dure que quelques jours. --Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura LoÏse. Heureusement, mère, il ne semble pas que nous soyons dans une prison! --Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans une maison du roi. Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui venaient. --Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire. --Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne. --Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier. Loïse rougit. --Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne. Loïse baissa la tête. La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût hésité à parler. --Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement. --Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de Pardaillan. Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne tressaillit. --Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement. --Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre quelque chose d'affreux!... --Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel point je t'adorais... --Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse tremblante. --Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais plus que lui!... --Lui!... --Mon époux... ton père!... --Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom! --Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency! Loïse jeta un faible cri. --Achevez, ma mère! s'écria-t-elle. Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency. Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère, qui continua: --Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père, après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée! --Horreur!... --Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me tus!... --Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir! --Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency... --Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante. --L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!... --Oui, mère!... --Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de Pardaillan! Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste. Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux. --Le père de celui que j'aime! Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement. --Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... mais l'enfant a grandi... Loïse ne disait rien. Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été condamnée à une vie de malheur! Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le père? Pourquoi le jeune chevalier o'était-il pas accouru à son secours? Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il? Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa mère!... --Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé... --Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus grands malheurs... --Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je songe... --A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée... Loïse secoua la tête. --Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est... --Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une malédiction... A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit... --Lui! murmura-t-elle en devenant livide... Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!... XVII L'ESPIONNE Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de la porte Saint-Martin. Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris, passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice. Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient dans la salle basse. --Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux. Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie s'était soudain éclairée. Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé. Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein. Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer. --Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune homme. Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte. --N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de Marillac? --Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!... --Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux... --Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste, l'implacable Médicis... A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine. Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri. --Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils d'adoption... Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses lèvres. --Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre. --Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat. --J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez exposer. --Ma vie vous appartient. --Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous... --Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois! --Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon cher fils... Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas. L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure. Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions qui venaient de lui être données. Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front, lui dit: --Va, mon fils, pars avec ma bénédiction... Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris. Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac--ou Déodat, comme on voudra rappeler--atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge. Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de Saint-Cloud. Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre. Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre avec un petit marteau. Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut. --Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons été sauvées, que vous aviez été bien imprudente... --C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté... --Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale. --Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux. --Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser? --Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question. Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis de la guerre? --Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin, votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout entendre. Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela. --Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre? --Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez... --Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille. --Oui, dit simplement la reine de Navarre. Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés. --Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies... --Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine Catherine... --Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice. La reine de Navarre secoua la tête. --Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu? --Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!... --C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est plus jamais revenu. Pourquoi? --Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il n'a pas été tué? --Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement. --Pourquoi, madame? pourquoi?... --Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer votre innocence. --Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous vivez... --Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous, puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!... En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule. La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se relever. --Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre de vos maîtres. L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut: Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin. Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste au plus tôt en demandant un congé en règle, et venez dans la huitaine. La reine veut vous parler. Il n'y avait pas de signature. Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis elle prononça: --Allez... L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une insensée. Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes. --Nous partons, messieurs, dit-elle. Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement. Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle. --Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon âme! Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains. Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille. Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards... --Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout, espionne! La reine t'attend... Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays. Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et regarda avidement. A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque aussitôt. --Une chambre pour cette nuit, dit-elle. --Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez, madame. L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre. Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table. Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa. Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat. --Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée d'une longue séparation! Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes. --Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous paraissez fatiguée... --Que vais-je lui dire! songeait-elle. Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence! Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils s'étaient fiancés! Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience! Il serra ses deux mains avec plus de timidité. --Alice! murmura-t-il. Elle ferma à demi les yeux. --Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes lèvres se desserrent!... --Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!... Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement. --Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous m'attendrez, paisible, confiante... Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire: --La reine est partie... --Partie!... --Elle est bien loin, maintenant!... Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu. Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux de la jeune fille. --J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit. --Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine? --Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible m'a poussée à me mettre en route, moi aussi... En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les suites de ce mensonge. Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour. --Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre... --C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira... Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait, et elle murmura: --Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au besoin les mers! --Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement... --Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut. Le comte de Marillac secoua la tête lentement. --Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre. Je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu voudras. --Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume. --Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma naissance... et même le nom de ma mère... Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris! Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de Médicis! --Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison. --Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors, nous ne partons pas? --Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais pas à Paris! --Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas partir... --Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras accueillie comme une fille... --Cette maison? interrogea-t-elle. --C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny. A son tour, elle secoua la tête. --Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte. Elle ferma les yeux, comme accablée. --Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait. Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en arrière. Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture. Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la table, les yeux fixés sur elle. Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée. Alice de Lux méditait. Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient incomprises. La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret. Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit comme un effroyable théorème. Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles: 1° Elle se tuait; 2° elle vivait. Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à une vie d'amour. Elle repoussa cette solution. Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir. L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher à la domination de la reine Catherine. Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le déciderait à partir avec elle. Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si la reine parlait!... Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?... Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre. Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif de la séparation. Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux. Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps. L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de Marillac. --Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral. --Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela? --Souvenez-vous, Alice... --Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel... --C'est pourtant vrai, balbutia-t-il. --Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une Vieille parente, quelque chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire, mon ami. Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.--Mais, ajouta-t-il, pourrai-je vous voir? --Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez, vers neuf heures du soir... Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi. --A propos, fit-il, où demeure madame votre tante? --Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation. --Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant. --C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là... --Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!... Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut une heure charmante. Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris. Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la maison signalée. Puis il s'éloigna sans plus se retourner. Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là tomba d'un coup. Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura: --Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour! La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache. Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne n'y entrait jamais. Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule. Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule. On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices. Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la maison. --Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion. --Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre... --Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un rien. --Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois. La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire. Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs couleurs. Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur. Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait. Elle tressaillit et le contempla longuement. --Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin. --Pour la mettre dans votre chambre à coucher? --Pour la détruire! fit Alice en rougissant. --Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha le tableau. Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait d'ordonner. --Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi soir, un jeune homme... La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la jeune fille. --Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis... --Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu. --Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma bonne Laura? --Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre vieille cousine? --Non, j'ai dit que tu es ma tante. --Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus important que ce pauvre maréchal de Damville. --Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était que mon amant. --Et celui-ci? --Celui-ci... je l'aime!... --Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas aussi? --Le marquis de Pani-Garola! --Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre ans! --Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice. --Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment s'appelle-t-il? Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait. --Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel couvent? --Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève. --Et il prêche? --A Saint-Germain-l'Auxerrois. --A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si tu le veux... --Que faut-il que je fasse? --Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en confession. La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance. --Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice. Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne père... --Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée une fois déjà... --Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui doit venir... --Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.! --La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir! A ces paroles, Alice frissonna. --Le moine, murmura-t-elle. --Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en confession. --Et quand? fit vivement la jeune fille. --Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour comptez-vous aller au Louvre? --J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop pour me remettre... Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que respecta la vieille Laura. Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine. Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides, se trouvait presque à hauteur d'homme. La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour construite pour l'astrologue Ruggieri. Cette femme, c'était la vieille Laura!... XVIII PIPEAU Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son maître--son ami. Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit. Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait jeté le chevalier. La queue et la tête basses, notre héros--c'est du chien que nous parlons--arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut naturellement y pénétrer. Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était habituelle. Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre inquiétude. Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était englouti. Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs. Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la chambre de Pardaillan. La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra dans la cuisine. --Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée. Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par sa masse pesante. Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot: --L'ennemi est en fuite, Huguette. Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la volaille à l'arrivée de Pipeau. La volaille avait disparu!... Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner comme un roi. Pendant quelques jours, Pipeau disparut. Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général. Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif. Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri. Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement remuée. Pipeau venait d'apercevoir quelque chose. Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière des barreaux! Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu! Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien. Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois clairs: --C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!... --Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière. Le chien répondit par un coup de voix bref. --Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles voisines. Autre aboi très clair qui signifiait: --Je suis prêt! Que veux-tu? A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait quelque chose de grave. Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt pas du chien. Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un caillou quelconque. Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule. A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine. --Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une poursuite éperdue. En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant: --Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et son messager était un chien!... Ce prisonnier était Pardaillan. Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille. Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le papier, l'examina sur ses deux Faces... Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe... Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau. XIX LA BASTILLE Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot était inébranlable, était tombé sur les dalles presque sans connaissance. Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui. Alors, il examina la chambre où il était enfermé. C'était une pièce assez vaste dont le plancher était composé de larges dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées par des carreaux. Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point trop humides, le cachot étant situé assez haut dans la tour. Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer un peu--très peu--de lumière et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, siège unique de cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre. Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement de la chambre. Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle. Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée, traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros, disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que--les pieds devant, à ce moment, toute sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au secours de sa petite voisine. --C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me voici en prison! Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation. --Je l'aime! Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait de la Bastille! Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée au point qu'elle avait appelé à son secours un homme qu'elle connaissait à peine de vue? Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea. Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas éloignés... Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pensée, non seulement il se fût trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût pas été arrêté! A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la destinée qui le supprimait du monde des vivants, à l'heure même où il eût pu être si heureux, il en vint à se demander pourquoi il était arrêté... Il devinait vaguement que le coup venait de la reine Catherine. Et pourtant, elle s'était montrée si bonne, si franche, elle lui avait donné rendez-vous au Louvre avec une si naturelle fermeté, qu'il refusait de s'arrêter à ce soupçon. Mais qui, alors? --Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que le duc de Guise... mais non! comment aurait-il su!... Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut de savoir au moins de quel crime il était accusé. Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, pour la première fois, lui adressa la parole. --Mon ami..., dit-il d'une voix très douce. Le geôlier le regarda de travers. --Il m'est défendu de parler aux prisonniers. --Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!... Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna vers le jeune homme et il le vit si bouleversé, si pâle, si pitoyable, que sans doute il fut ému. --Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je vous préviens pour la dernière fois: il m'est défendu de vous parler; si vous persistiez, je serais obligé de faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous descendrait dans les cachots! --Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! Mais je veux savoir! Je le veux, tu entends! Parle donc, misérable, ou je te jure que je vais t'étrangler! Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier. Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque car, au, même instant, il fut dans le corridor, et referma la porte violemment. Pardaillan se jeta alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, il fit un tel vacarme, il poussa de tels hurlements, il assena contre la porte de tels coups, que le geôlier n'osa pénétrer dans le cachot. Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine de soldats solidement armés, et, ainsi escorté, se rendit au cachot du forcené. --C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir cria le geôlier à travers la porte. --Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan. La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs hallebardes. Pardaillan, dans une sorte d'accès de folie, allait s'élancer sur ces hallebardes. Tout à coup, il s'arrêta court... Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des soldats. Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un des conspirateurs qu'il avait vus dans l'arrière-salle de la Devinière. --Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des hallebardes vous produit le même effet qu'à tous les enragés de votre espèce! Vous reculez maintenant! Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je suis une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, vous entendez? Sans quoi, à la première récidive, le cachot; à la deuxième, la privation d'eau; à la troisième, la torture. Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas. --Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... et prévenu! Gare le chevalet L. Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan se porta vivement en avant. --Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le calme eût paru admirable à qui eût su ce qui se passait en lui, j'ai une demande à vous faire... Une simple demande... --Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes ici?... Eh bien, mon cher, laissez-moi vous apprendre une chose, c'est que je ne m'inquiète jamais de savoir le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne sortirez jamais d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage avec moi et vos dignes gardiens. --Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, et je vous remercie de vos bons conseils... mais là n'est pas la demande que je voulais vous faire. --Que vouliez-vous donc? --Simplement du papier, une plume et de l'encre. --C'est défendu. --Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation. --Une révélation? --Oui, Que je veux faire à vous-même par écrit, J'ai découvert par hasard un complot. --Un complot! fit le gouverneur en pâlissant. --Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! Il ne s'agit rien de moins que d'assassiner M. de Guise. --Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela? --Je vous donnerai par écrit le moyen de faire saisir les damnés huguenots et la preuve du complot. J'espère qu'on m'en saura gré et que je pourrai rentrer en bonnes grâces... --Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, de faire tout au monde pour hâter votre délivrance. Le digne gouverneur avait immédiatement établi son plan. Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, puis, sur le premier prétexte, il le ferait descendre dans une de ces bonnes oubliettes où un homme meurt en quelques mois. Armé des révélations, il deviendrait non seulement le sauveur de Guise, selon lui futur roi de France, mais encore le sauveur de la sainte Eglise. Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à Pardaillan deux feuilles de papier, de l'encre et des plumes toutes taillées. Le chevalier saisit avidement le papier. --Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. C'est votre maître lui-même qui m'ouvrira les portés! --Mon maître? --Oui, le gouverneur, M. de Guitalens. Le geôlier hocha la tête et se retira. Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva. --Eh bien, cette révélation est-elle écrite? --Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me rappelle bien tout! --Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur est impatient! Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la fenêtre, se hâta d'y monter et colla vivement son visage aux barreaux. Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau les abords de la prison... Il aperçut à deux ou trois reprises son chien qui errait, et murmura avec un sourire attendri: --Pauvre Pipeau!„. Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un cri de joie folle. --J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son escabeau. Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles de papier qui lui avaient été remises et se mit à écrire. Puis il plia soigneusement le papier et le cacha dans son pourpoint. Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux qui dans un angle du cachot remplaçaient les dalles, choisit un morceau assez lourd de ce grès et le cacha soigneusement. Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur laquelle il n'avait rien écrit. Il la roula autour du morceau de carreau qu'il avait brisé, monta sur l'escabeau, et, le coeur battant, reprit sa place à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne. Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau. --Pipeau!... cria-t-il. De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir un coin de la porte d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit les sentinelles lever la tête. --Cela marche! gronda-t-il. Au même instant, prenant une légère reculée, il lança violemment dans l'espace le morceau de carreau enveloppé de son papier blanc. L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable angoisse. Il vit le papier rouler sur le sol, Pipeau le saisir, les gardes se précipiter à la poursuite du chien. Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il descendit de l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains sur son front et murmura: --Si le chien a lâché le papier devant les gardes, je suis perdu! Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le corridor. Pardaillan était pâle comme un mort. La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut entouré de gardes. --Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me dire ce que contenait la lettre que vous avez jetée, ou je vous fais mettre à la question sur l'heure! Pardaillan poussa un profond soupir de joie. --Je suis sauvé! murmura-t-il. --En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez été entendu appelant le chien! Vous avez été vu! Répondez... --Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis longtemps, mon chien est dressé à ce genre d'exercices. --Il sait donc où il doit porter ce papier? --Il le sait parfaitement; il y a été cent fois. --C'est donc à cela que vous destiniez le papier, sous prétexte de révélation à me faire!... Ah! vous me le paierez cher! Et à moins que vous ne me disiez tout... A qui avez-vous écrit? --A une personne que je nommerai tout à l'heure devant vous seul. --Et c'est à cette personne que le chien va porter la lettre? --Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et fidèle qui, dès ce soir, remettra la lettre à la personne qui doit la lire. J'ajoute seulement que mon ami a ses entrées au Louvre à toute heure. Le gouverneur Guitalens tressaillit. --La personne qui doit lire la lettre habite donc le Louvre? --Elle y habite! Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait avec une telle franchise ou plutôt avec un tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude vague se glissa dans l'esprit du gouverneur. --C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire ce que contenait la lettre? --Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement Pardaillan. Mais il vaudrait mieux que je vous dise cela seul à seul... Vous m'en pouvez croire... --J'exige que vous parliez à l'instant. --Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la personne en question qu'un soir, il n'y a pas long-temps, je me trouvais dans une auberge de Paris qui se trouve rue Saint-Denis... --Silence! gronda le gouverneur en pâlissant. --Et où vont boire des poètes... et autres personnages... Guitalens devint livide. --Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, m'assurez-vous que votre lettre est assez grave pour que nous en parlions seul à seul? --C'est un secret d'État, monsieur. --En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois seul à vous entendre. Il se retourna et fit un geste. Soldats et geôliers sortirent à l'instant. --Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous surprendre beaucoup en vous apprenant que la personne à qui est destinée ma lettre... --Plus bas! plus bas! supplia Guitalens. --C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, si vous tenez à savoir ce que j'écris à Sa Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à votre intention; ce double, le voici. Lisez-le. Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur lequel il avait écrit la veille et le tendit au gouverneur. Voici ce que contenait le papier: Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, de Tavannes, de Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, gouverneur de la Bastille, conspirent pour tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en faisant mettre à la question le moine Thibaut, ou M. de Guitalens, l'un des plus acharnés. La dernière réunion des conspirateurs a eu lieu dans une arrière-salle de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis. Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable! --Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté, voilà tout! Mais je puis vous sauver... --Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans quelques instants, le roi saura l'horrible vérité... --Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi va être prévenu dans quelques instants!... --La lettre! --Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la porter que ce soir, à huit heures, entendez-vous! Nous avons donc toute une journée devant nous!... --Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!... --Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement pour que la lettre ne parvienne pas au roi! --Et comment? --Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre dans sa route: c'est moi. Faites-moi sortir d'ici; dans une heure, je suis chez mon ami, je reprends la lettre, et je la brûle. --Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il. --Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je vous jure sur ma tête que, si vous me faites sortir, cette lettre ne parviendra pas au roi. Puisse-je être foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien; si vous ne me relâchez, le roi que je sauve me fera bien relâcher, lui! Qu'est-ce que je risque? De rester ici un jour, deux jours au plus... Tandis que vous... si vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort... Guitalens demeura quelques minutes effondré sur l'escabeau, faisant d'incroyables efforts pour ressaisir sa pensée vacillante. Le coup qui le frappait était vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; et quelle mort! quelque supplice effroyable briserait sans doute son corps avant qu'il ne se balançât au bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il claquait des dents. --Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... sur l'Evangile... que vous arriverez à temps... --Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan d'une voix très calme, mais je vous ferai observer que le temps passe... vos gardes eux-mêmes vont s'étonner... --C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front couvert de sueur. Monsieur, dans une demi-heure, vous serez dehors. Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour commander à son visage de n'exprimer qu'une joie de politesse. --Comme vous voudrez! répondit-il. Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna vers le prisonnier. --Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la peine d'être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j'espère que, dans peu d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes de cette Bastille. Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait. Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse et y monta en disant à voix haute qu'il se rendait au Louvre. Il s'y rendit en effet et y demeura juste le temps nécessaire pour que ses gens pussent croire qu'il avait parlé au roi. Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait dit, mais d'une heure, il était de retour et s'écriait devant quelques officiers: --Ah! c'est bien un grand service que cet homme rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu sur tout ceci. Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de Pardaillan: --Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu'en raison du service que vous lui rendez Sa Majesté vous fait grâce... --J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant. Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors. Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis, honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon significative. --Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan. Les yeux de Guitalens flamboyèrent. --Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté à mon chien... --Oui... --L'ami qui devait le porter au roi... --Oui, oui... --Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc... je suis incapable d'une dénonciation, même pour sauver ma vie... Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de mettre sa main au collet de celui qui avouait l'avoir joué. Mais comme c'était un homme à double face, il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier pouvait bien contenir la dénonciation... Il grimaça dans un sourire: --Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment heureux de vous donner la clef des champs! XX LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de dame Maguelonne, la vieille propriétaire de la maison où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge de la Devinière, comment elle y avait appris l'arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait si étrangement avec celle de ses deux locataires et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration huguenote. Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui avait été confiée par Jeanne de Piennes. La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote Cette vénérable femme tremblait d'épouvante à la pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette lettre--et cependant, elle ne la brûla pas! Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un nouveau combat. En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait, et passait des heures entières à se demander: --Que peut-il y avoir là-dedans? Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous sens, en gratta les joints avec son ongle, essaya au moyen d'une épingle de soulever le repli. Tant il y eut qu'à la fin la lettre s'ouvrit. Le pli contenait un mot adressé au chevalier de Pardaillan, et une lettre qui portait une suscription... Par le mot, la Dame en noir suppliait le chevalier de faire parvenir la lettre à son adresse. Et cette adresse, c'était: Pour François, maréchal de Montmorency. La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords. En effet, elle voyait clairement qu'il n'y avait pas la moindre connivence entre la Dame en noir et le chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il y avait une deuxième lettre à ouvrir; d'où son remords. Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie démesurée de savoir ce qu'une pauvre ouvrière comme sa locataire pouvait bien avoir à dire à un grand seigneur comme François de Montmorency. Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre, la déposa sur une table, s'assit et fit sauter le cachet. A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à sa porte. Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille jeta un cri de terreur. Dans son impatience, elle avait oublié de s'enfermer. Et quelqu'un entrait. Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan! --Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de ses mains tremblantes les papiers restés sur la table. Le chevalier demeura un instant étonné. --Cette vieille me connaît donc? songeait-il. Puis saluant avec politesse: --Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal; pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi chez vous et de vous avoir effrayée peut-être... un grave intérêt m'a fait oublier un instant les convenances. --Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée. --Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en plus étonné. Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait de se trahir; elle essaya maladroitement de cacher les papiers, mais Pardaillan les avait vus et ne les perdait plus des yeux. --Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille. --Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, l'erreur ayant été reconnue, on m'a aussitôt relâché. Et ma première visite est pour vous, ma chère dame. Il y a dix jours, j'ai été arrêté et conduit à la Bastille à la suite d'une erreur qui, comme vous le voyez, n'a pas tardé à être reconnue. Or, au moment même où mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent chez vous étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles m'appelaient à leur secours. Je sais que ces deux personnes ont été enlevées violemment le jour même de mon arrestation... --Au même moment. --C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me donner à ce sujet le moindre renseignement? --Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en noir et sa fille Loïse ont été arrêtées, dit-on, parce qu'elles complotaient avec vous. --Avec moi! --Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes, les pauvres chères créatures, puisque vous l'êtes vous-même... --Et, dites-moi, qui est venu les arrêter? --Des soldats, un officier... --Un officier du roi?... --Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de religieux, j'aurais tout de suite reconnu le costume. --Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens? --Oh! non! fit la vieille effrayée. --Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû les emmener? --Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez. --Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis entré, vous avez parlé d'une lettre. Est-ce que ces malheureuses femmes auraient écrit? Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers qu'elle avait fini par faire tomber sur son tablier. --Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que vous froissez? --Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, je vous le jure, s'écria la vieille. Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à Pardaillan qui les saisit avidement... D'un coup d'oeil, il parcourut la lettre qui lui était adressée. --Cette chère dame m'a fait promettre de vous remettre ces écrits, continuait dame Maguelonne avec volubilité, je vous jure que je me suis aussitôt rendue à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous étiez arrêté, je les ai donc précieusement gardés... --Personne ne les a vus? --Personne, mon cher monsieur, personne au monde... --Qui donc les a ouverts?... --Eh! ils se sont ouverts tout seuls! --Mais vous les avez lus? --Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était destiné... --Et l'autre? --J'allais le lire, mais vous êtes arrivé... --Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces papiers. Vous le voyez, je suis chargé de faire parvenir cette lettre au maréchal de Montmorency; rien au monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté de celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à vous, madame, vous avez commis une mauvaise action en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à une Condition... --Laquelle, mon bon jeune homme? --C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive de ces papiers... --Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr! Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. Dehors, il retrouva Pipeau qui l'attendait. Il franchit tranquillement la rue et entra dans l'auberge. Maître Landry, qui portait un broc de vin à des clients, le laissa tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement. --Le chevalier! fit l'aubergiste atterré. --Remettez-vous, cher monsieur, je comprends toute la joie que vous éprouvez à me revoir; mais enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me demander si j'ai faim et ce que je mangerais bien. Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers l'écurie, constata que son cheval était toujours au râtelier et que la noble bête n'avait pas souffert de son absence. Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement fut de ceindre son épée qui était restée accrochée au mur. Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet que lui avait adressé la Dame en noir. --En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir au maréchal, duc de Montmorency, la lettre ci-jointe. Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se demanda ce qu'il pouvait bien y avoir de commun entre celle qu'il croyait être une pauvre ouvrière, et le grand maréchal de Montmorency. La lettre était là, sur la table. Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!... Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui sait s'il n'y trouverait pas des indications précieuses sur les gens qui avaient arrêté Loïse et sa mère! Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la protection du maréchal de Montmorency. --Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un doit délivrer Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne veux pas qu'un autre s'en mêle!... Allons, lisons!... Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin et se mit à lire. Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très pâle. Un profond soupir gonfla sa poitrine. Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre, revint sur deux ou trois passages essentiels, répéta à demi-voix des phrases entières, comme si le témoignage de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le convaincre. Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée, cette fois la lettre s'échappa de ses mains... Le chevalier de Pardaillan laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer. La lettre de Jeanne de Piennes était datée du 20 août 1558, c'est-à-dire de l'année même où François de Montmorency avait épousé Diane de France, fille naturelle d'Henri II. Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait été écrite. La voici: J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il soit donné à une amante d'éprouver. Je l'ai subie, cette douleur, mon âme est encore comme engourdie, mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs pas! Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore. Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, c'est de me pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je meurs, qui prendra soin d'elle? Il faut que je vive... Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon François! En ce moment, elle dort, paisible, confiante... elle sait que sa mère veille sur elle. Ses cheveux dénoués, épars sur l'oreiller, lui font une auréole blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher époux! Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. Toute la pauvre rue que j'habite parle de la pompe de cette cérémonie et dit que Mme Diane est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... hélas! n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur? Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur d'espérance qui vacillait dans mon âme vient de s'éteindre. Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur comme s'il l'eût saisi dans son gantelet des jours de bataille, le jour où, presque folle, je sortis en trébuchant de cet hôtel où, pour te sauver, je venais de signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue, agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille dans mes bras, ce jour-là, François, je crus avoir franchi les limites de la douleur humaine... Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente journée!... Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en moi. C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien te rattache à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. C'est pour elle que j'ai déchiré mes lèvres qui voulaient parler, c'est pour elle que j'ai gravi les calvaires de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le martyre... Ta fille vivra, François! Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, pour ma fille, je dois parler... T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant porte admirablement ce joli nom. Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma vie soit brisée, que je sois déchue de mon titre d'épouse sans avoir mérité ce suprême affront, soit! Mais je veux que LoÏse soit heureuse: tout ce qui me reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout est là! Je ne veux pas que Loïse soit injustement frappée comme je l'ai été. Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur à ta fille. Il faut qu'elle puisse entrer la tête haute dans ta maison, il faut que Loïse puisse prendre à ton foyer la place qui lui est due! Et pour cela, mon cher époux, il faut que tu saches la terrible, la solennelle vérité... Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras tel jusqu'à la fin de mes jours. Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui nous a séparés. Tu vas tout savoir: et que ton père fut cruel, et que ton frère fut criminel, et que ton amante, ton épouse peut porter fièrement ton nom, et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la maison des Montmorency. Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut que la vérité éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la faire parvenir, j'attends trois choses: La première, c'est que ton père soit mort. Car c'est sur toi que le connétable ferait tomber le poids de sa haine s'il apprenait que le fatal secret t'est connu. La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit en âge de défendre ma mémoire et de parler hardiment comme il convient à une Montmorency, fille d'une de Piennes, héritière irréprochable des Montmorency. La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, ou qu'un grave péril menace notre enfant. Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, ô mon François, je veux demeurer dans mon ombre, heureuse encore de pouvoir me dire qu'en me taisant j'assure la paix et le bonheur de l'homme que j'ai tant aimé... Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui compte, François, c'est la vie et le bonheur de notre enfant. Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez grande pour te parler. Ton père sera mort, et je n'aurai plus rien à redouter de ce côté pour toi... Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, ou un danger sera sûr la tête de Loïse. Dans les deux cas, François, la volonté suprême de ton amante, de ton épouse, est que tu reportes sur Loïse cette affection dont j'étais si fière, que tu coures à son secours, que tu la prennes avec toi, que tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir droit, puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui fasses enfin l'existence qui doit être la sienne: celle d'une héritière directe des Montmorency. Et maintenant, François, mon amant, mon cher époux, voici l'affreux secret. Tout notre malheur tient dans ces mots: Ton frère Henri m'aimait. Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais que la droiture finirait par l'emporter chez cet homme si jeune encore. J'espérais que mon amour pour toi me couvrirait contre l'injure de son amour à lui. Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une illustre famille. La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence était sur mes lèvres... Tu sais quels événements précipités se produisirent, et que notre mariage eut lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: tu étais parti! La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, mon François: j'étais enceinte, j'allais te donner un enfant! Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... c'est notre Loïse. Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je faillis mourir moi-même, ton frère disparut, et j'espérai qu'il s'était éloigné pour toujours. Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue je la cherchais, ton frère m'apparut, m'annonça ton retour, et en même temps me dit qu'il connaissait l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir vivant, comme je demandais quelle folie pouvait pousser ton frère, alors, François, s'ouvrit devant mes yeux l'abîme où j'allais m'engloutir. Notre Loïse était entre les mains d'un homme payé par ton frère... un misérable qui s'appelait le chevalier de Pardaillan. Ce monstre devait, sur un seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et ce signe, ton frère devait le faire au chevalier de Pardaillan si j'avais le malheur de prononcer une seule parole devant toi, tandis que je serais accusée... accusée de forfaiture par ton propre frère! Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque ton frère m'accusa!... Je me tus, François! Et pourtant, mon âme hurlait de désespoir, ma chair criait sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je revins à moi, tu avais disparu... J'étais condamnée! mais LoÏse, ta fille, était sauvée! Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable qui porte ton nom... ton frère... Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accepté l'effroyable besogne!... Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut rendue par un inconnu; je courus à Montmorency pour te dire tout: tu étais en route pour Paris! Je courus à Paris... je vis le connétable... Et le connétable qui sut toute la vérité par moi me donna à choisir: Ou je renoncerais à mon titre d'épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la vie! Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... mais ma fille me restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai pour elle... Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante vérité. Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je serais morte, emportant le terrible secret dans la tombe. Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à l'heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit, et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant elle. Accours donc, ô mon époux! Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, quelle que soit l'heure où j'aurai décidé de te faire parvenir cette lettre, où tu l'auras reçue, accours, suis le messager que je t'enverrai..., accours auprès de ta femme innocente qui n'a jamais cessé d'être digne de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je veux remettre dans les bras de son père!... Jeanne de PIENNES, Duchesse de Montmorency. Telle était la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de révolte peut-être, par une conscience de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency. Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s'il eût appris quelque catastrophe. Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait sur lui. Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues sans qu'il songeât à les essuyer. Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des Montmorency!... Cette sourde exclamation révélait une partie de son amertume. En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni maille, eût pu épouser Loïse, fille d'une modeste ouvrière. Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, ne pouvait devenir l'épouse du pauvre chevalier. Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom de Montmorency évoquait alors de formidable puissance et de splendeur. Avec le connétable, cette maison, l'une des plus fières de la noblesse du royaume, avait connu l'apogée de la grandeur. Le connétable mort, le nom gardait encore tout son prestige. Et si l'on songe que François était devenu le chef d'un puissant parti qui faisait échec aux Guises d'une part, et au roi, d'autre part, on comprendra que Pardaillan éprouvât une sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le séparait maintenant de Loïse. --Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole désespérée qu'il avait lue dans la lettre de la Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de Piennes... Par moments, pourtant, il semblait au chevalier qu'un peu d'espoir rentrait dans son coeur. Si Loïse l'aimait! Si elle ne se laissait pas éblouir par la situation nouvelle qui l'attendait!... --Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors même que Loïse m'aimerait, est-ce que son père peut consentir à une telle mésalliance! Que suis-je? Moins que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; un aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au monde que mon épée, mon cheval et mon chien... Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre. --Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore cela. Non seulement Loïse ne peut pas être à moi, non seulement elle ne m'aime pas, selon toute vraisemblance, mais encore elle doit me haïr!... Le jour où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour où elle saura que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments pourra-t-elle avoir pour moi, sinon ceux d'une répulsion instinctive? Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même Loïse pour une monstrueuse besogne!... Il ne pouvait y avoir que haine et mépris dans le coeur de Loïse pour le vieux Pardaillan... et pour son fils! --Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est ainsi, puisque tout nous sépare, puisqu'elle doit me haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle encore?... Oui! pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait à moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit mon père, qui me maudira moi-même?... Et que me fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh bien, que d'autres courent à leur secours! Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. Il se promenait à grand pas, gesticulait, lui si sobre de gestes, parlait à haute voix. Il résumait sa situation. Elle était effrayante. Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre lui le duc d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement offensés; il avait contre lui le duc de Guise que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!... Il éclata d'un rire amer. --J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, j'oubliais Montmorency! Peste! ce n'est pas là le moindre et, lorsque Mme de Piennes lui aura répété ce que mon père a tenté contre sa fille, je serai bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à m'achever au cas où la Médicis ne m'aurait pas déjà fait jeter dans quelque basse fosse! au cas où les mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de quelque ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, je me garde!... Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants qui lui étaient familiers, Pardaillan se fendit cinq ou six fois contre le mur... --Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur le chevalier! Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant ces mots de sa voix douée et câline: --Je venais... pour ceci... Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil un sac rebondi que l'hôtesse déposait sur le coin de la table. --Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez été arrêté.. vous avez oublié votre argent... là... Alors, vous comprenez... je vous l'ai gardé... et je vous le rapporte! --Madame Huguette, vous mentez. --Moi, grand Dieu!... Je vous jure... --Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry, qui a raflé mes pauvres écus; et, vous, bonne hôtesse, vous me les rapportez!... Madame Grégoire, vous avez eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire. Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui. --Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au moins! --Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que je ne me sens jamais aussi riche que lorsque je n'ai pas le sou. D'ailleurs, il me reste cette agrafe, ajouta-t-il en désignant le bijou que lui avait envoyé la reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau. Huguette reprit le sac en soupirant. --Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime pas moins... vous avez bon coeur, Huguette... vous êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette, je crois, décidément, que je vous adore!... Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à ses cils. --Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan avec la même fièvre, tandis que le désespoir éclatait dans ses yeux; vous pleurez! au moment où je vous jure que je vous aime!... Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan. --Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle. Pardaillan tressaillit. --Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre? Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme. --Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez beaucoup de chagrin. Oh! ne riez pas ainsi. Vous me faites mal, et vous vous faites plus de mal encore à vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le coeur gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc que je ne m'en sois pas aperçue?... Pardonnez-moi, je vous ai guetté... je vous ai vu passer des heures et des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là votre coeur... et celle qui a disparu l'a emporté avec elle... Et vous croyez, pauvre jeune homme, qu'on ne vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on vous aime... --Comment le savez-vous? --Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai guetté, je l'ai guettée, elle aussi! Je le sais, parce qu'il est facile de tromper un indifférent, mais qu'il est impossible de tromper une femme... jalouse... une femme qui aime! Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne furent pas prononcés, mais il comprit. --Huguette, vous êtes un ange... --Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix basse. Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les mains de l'hôtesse. Nous ne savons vraiment pas trop comment cette scène se serait terminée, si la voix de maître Landry, qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût fait entendre. Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à demi désolée. --Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime et pourtant elle cherchait à me consoler en me trompant. Mais c'est fini maintenant. Loïse ne m'aime pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! Je redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée, de mes pas... Au diable Paris!... Demain, je me mets à la recherche de mon père!... Et quant à cette lettre... cette lettre... elle arrivera à son adresse comme elle pourra!... En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de Jeanne de Piennes, la recacheta vivement, la fourra dans son pourpoint d'un mouvement rageur et s'élança au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de rien de ce qui concernait Loïse et sa mère, et tous les Montmorency de France. Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable qu'il l'ignora toujours lui-même. On le vit dans deux ou trois cabarets où il était connu. Il ne prenait aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position était effrayante. Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, maître de lui. Il regarda autour de lui, et se vit non loin de la Seine, presque en face du Louvre, devant un somptueux hôtel. --L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas, certes!... Presque en même temps, Pardaillan s'approchait de la grande porte, et furieusement heurtait le marteau!... XXI LE CONFESSEUR La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit de la Bastille grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée et où, malgré sa ferme résolution, il s'était trouvé devant l'hôtel Montmorency, une scène importante s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur venait d'achever son sermon devant une foule énorme qui avait envahi la basilique. Ce prédicateur était un moine superbe, de haute taille et de grande allure. Il portait avec une sorte de distinction théâtrale le costume noir et blanc de carme. On l'appelait le révérend Panigarola. Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression d'ascétisme sévère qui corrigeait fort à propos l'enthousiasme assez peu religieux qu'il soulevait chez ses belles auditrices. Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait l'art du geste, ce grand geste des bras levés vers les voûtes lointaines et qui s'abaissent tout à coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on admirait le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques qui n'épargnaient pas même le roi. Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à l'hérésie et l'extermination des huguenots. Il englobait dans la même haine la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé, l'amiral Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme le roi Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer. Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux femmes qui l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout pour les femmes du peuple, c'était un saint homme que la reine Catherine avait fait venir d'Italie pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais pour la plupart des nobles dames qui suivaient ses sermons, c'était plus et mieux qu'un saint: c'était un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon le précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup. Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis de-Pani-Garola! Il était de toutes les fêtes; c'était alors un rude spadassin qui avait sur la conscience une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, un de ces mignons bretteurs dont l'insolence, le luxe et la force étonnaient le pauvre monde. Puis, tout à coup, il avait disparu. Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, plus beau que jamais, plus flamboyant, mais l'anathème aux lèvres, alors qu'autrefois ces lèvres n'avaient eu que des sourires. La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors en criant: --Mort aux huguenots! Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent en prière autour d'un confessionnal. Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend, très fatigué ce soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes. L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger sous les grands voiles noirs dont elle était couverte, était affaissée sur un prie-Dieu; parfois un frisson l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en glissant silencieusement, sa compagne la poussa du coude et murmura: --Le voici qui vient, Alice! Alice de Lux releva la tête et frémit. Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma dans le confessionnal. --Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice. --Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la jeune fille d'une voix tremblante. Tu n'as pas prononcé mon nom, au moins? Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. Elle était séparée du moine par un treillis en bois léger; en outre, ses voiles cachaient son visage; enfin, l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût distinguer nettement le confesseur. --Je vous écoute, madame... Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement, elle dit: --Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je suis la femme que vous avez aimée, que vous aimez peut-être encore... et cette femme vient à vous en suppliante... --Je vous écoute, madame, répondit le moine de la même voix indifférente. Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre que, derrière ce grillage, ce n'était pas un homme qui l'écoutait, mais une statue impassible. --Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous pas ma voix?... --Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il n'y a de marquis de Pani-Garola. Il n'y a devant vous qu'un homme de Dieu qui vous entendra en Dieu et qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez cette pitié... --Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré, il est impossible que vous ayez oublié notre amour. --Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé de me retirer. --Non, non, restez! Il faut que je vous parle!... --Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu... --Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend père... et vous me direz si j'ai assez expié mes fautes et mes crimes, et si le bras de Dieu qui s'est appesanti sur moi ne m'a pas assez frappée! --Je vous écoute, ma fille. --Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je vous raconterai l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. J'avais à peine seize ans. J'étais belle. Une grande reine m'avait distinguée et m'avait prise parmi ses filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme je n'avais plus ni père ni mère, ni famille, cette reine m'assura qu'elle serait ma mère et me tiendrait lieu de famille... --A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me dirent qu'ils m'aimaient... mais moi, je n'en aimais aucun. Je n'aimais personne!... j'aimais le luxe... j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux... et j'étais pauvre... La reine dont je vous parle me promit non pas seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis de lui obéir aveuglément... Ce fut là mon premier crime; la vue de quelques écrins remplis de diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en orner à ma guise, j'eusse signé un pacte avec Satan... Hélas! le pacte fut signé... un jour, la reine me fit venir dans son oratoire... elle ouvrit devant moi un tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis, de diamants... et elle me dit que tout cela était à moi si je lui obéissais... Enfiévrée, les joues en feu, l'âme bouleversée, je m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit par la main, me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire et souleva une tenture: derrière la tenture c'était la grande galerie qui attenait aux appartements du roi.. là se promenaient les gentilshommes que je connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit: «Fais-toi aimer de cet homme!» --Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le moine l'entendit à peine, j'étais la maîtresse de ce gentilhomme... Alors, sans un geste, le moine demanda: --Comment s'appelait cet homme? --Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants qu'il faut préciser, n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait Clément-Jacques de Pani-Garola. Il était marquis. Il arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu, mon père! --Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. Cet homme vous l'aimiez sans doute? Eh bien, si c'est là toute votre faute, je puis vous garantir que Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous absoudre... --Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, mais écoutez: Ce gentilhomme, je ne l'aimais pas! --Et lui? demanda sourdement le moine. --Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois qu'il en fut ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend, un an après que j'eus reçu de la reine l'ordre que je vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint au monde dans une petite maison de la rue de la Hache que la reine m'avait donnée... Cette naissance demeura secrète... le père emporta le nouveau-né... --Je comprends, dit le moine en grinçant des dents. Un tardif sentiment maternel a éclos dans votre coeur, le remords vous ronge, et vous voulez savoir ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner sur ce point... je le vois tous les jours! --L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans un spasme d'épouvante. Vous m'avez donc menti! Parlez! --Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il en faire l'instrument de ses justes colères!... Le père, ce marquis, ce brillant et naïf gentilhomme, l'emporta, comme vous dites, le confia à une nourrice et lui donna un nom... --Lequel? demanda Alice dans un souffle. --Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle Jacques-Clément... --Où est-il? Où est-il? râla la mère. --Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous l'ai dit: c'est un enfant du Seigneur... et peut-être le Seigneur le réserve-t-il pour quelque héroïque aventure. Est-ce là ce que vous vouliez savoir? Écrasée, Alice garda le silence. Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les puissantes émotions qui se déchaînaient en lui, continua: --Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous m'entendrez à votre tour! Vous êtes venue troubler la paix qui commençait à s'étendre comme un suaire sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que l'enfant était mort, et, repentante peut-être, vous êtes venue me demander l'absolution du crime qui ne fut pas commis. Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que fit Alice, et poursuivit: --Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut médité? Avez-vous cherché à savoir pourquoi, ayant emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès de la mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, et pourquoi enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui s'appelle un couvent!... --Clément! bégaya la jeune fille, non seulement je me le suis demandé, mais je l'ai su presque aussitôt! Et c'est là ce qui m'amène à vos pieds! Le moine tressaillit. --Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que vous avez appris... Dites-moi surtout les origines du crime, si vous voulez que je mesure le mal et l'expiation! Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine perceptible, commença. --La reine supposait que le parti de Montmorency avait cherché des alliances en Italie. Elle savait que vous aviez passé par Vérone, Mantoue, Parme et Venise. On vous avait vu avec François, maréchal de Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de cette conspiration, et c'est pour cela que je devins votre maîtresse... Voilà l'origine du crime. --Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent. --Une nuit que vous dormiez profondément, harassé de mes caresses, je profitai de votre sommeil pour... Elle s'arrêta, palpitante. --Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda Panigarola. Vous profitâtes de mon sommeil pour me voler mes papiers... et, le lendemain matin, ils étaient entre les mains de Catherine de Médicis! --Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, continua le moine. Et en peu de jours j'acquis la certitude que la femme que j'adorais était une misérable espionne!... --Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie... --Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. Le maréchal de Montmorency n'en dut pas moins prendre la fuite. La vie d'une douzaine d'hommes tint à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne! --Grâce! Taisez-vous!... --Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant ces mortelles journées, j'avais étudié ma vengeance... --Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. Vous avez profité de l'état de faiblesse où je me trouvais, du délire de la fièvre, pour me faire écrire et signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot! Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir tué mon enfant!... --N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas consenti à ce que j'emporte l'enfant pour le tuer?... Amante perfide, mère sans coeur, c'est vous qui maintenant m'accusez!... --Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse pas, je supplie!... Votre vengeance fut juste, mais comme elle fut terrible!... Cette lettre que j'écrivis sous votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau! Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! C'est à Catherine de Médicis que vous l'avez remise! --Oui! dit le moine avec une netteté glaciale... --Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!... Il en est résulté que je suis devenue entre les mains de la reine un instrument d'infamie! que je dus entreprendre de devenir la maîtresse de François de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire cet homme qui passe dans la vie comme un spectre glacé, je dus séduire son propre frère, Henri! Je ne parle pas de mes autres amants! mais je te dis que je vis dans la plus hideuse abjection, et que c'en est trop, que je ne puis aller plus loin!... --Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui vous empêche de vous libérer!... Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas commis, que l'enfant est vivant!... --Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre vengeance est atroce!... --Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le moyen de vous obliger à le continuer, voilà tout! --Sans pitié!... oh! il est sans pitié!... --Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola. M'avez-vous jamais rien demandé? Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans cette âme de ténèbre. --Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible! --Dites-moi ce que je puis faire pour vous. --Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez m'arracher à la honte, au désespoir, à la mort! Et il suffit pour cela que vous prononciez un mot! Clément, je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois généreux... pardonne... --Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le moine. --Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante que je suis venue... songe que tu m'as aimée... Ecoute... je ne sais quel pacte te lie maintenant à Catherine... mais je la connais... je sais beaucoup de ses secrets... je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!... Dis un mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible lettre. --C'est cela que vous êtes venue me demander! --Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse. --Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec une sorte de gravité. Je puis beaucoup sur l'esprit de la reine. Je demanderai donc cette lettre... A une condition... --Parle!... oh! tout ce que tu voudras! --Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que cette lettre vous soit rendue... j'entends utile pour vous! Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle balbutia: --Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!... --Ce ne peut être là une raison valable. --Je vous jure!... --Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache moi-même votre confession... Si vous voulez votre liberté, Alice, si vous souffrez dans votre corps que vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il vous dire le nom de celui que vous aimez?... Il s'appelle le comte de Marillac!... Si cela est vrai, il faut évidemment que vous soyez libérée. --Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant les mains. J'aime! Pour la première fois de ma vie, j'aime avec tout mon coeur et toute mon âme!... Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis devenir! Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je disparaîtrai... ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as aimée... rappelle-toi que, dans mon indignité, mon coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi... Panigarola demeura quelques instants silencieux. --Vous vous taisez? implora la jeune fille. --Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix si rauque et si brisée qu'à peine Alice la reconnut-elle... Vous me demandez d'aller trouver Catherine et d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible. Je ne suis pas en faveur auprès de la reine comme vous le pensez et comme je vous le disais moi-même, pour vous encourager à développer toute votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la reine, et il est probable que je ne la verrai jamais. L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix pâle, si l'on peut dire. Évidemment, sa pensée était ailleurs. Alice demeurait stupéfaite, foudroyée sans comprendre. --Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle. --Vous sauver! grondait le moine incapable de se contenir plus longtemps. C'est-à-dire, du fond de mon malheur, contempler votre félicité qui serait mon oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce Marillac!... Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait à elle. Ce n'était pas le confesseur Panigarola, l'homme apaisé par la prière, le religieux miséricordieux... c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola, ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait connu! Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant une nouvelle terreur lui venait. Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle appelait son fiancé? Le moine lui-même allait le lui apprendre: --Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul instant! Du fond de mon cloître, je vous ai suivie pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai entendu vos paroles; il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas une de vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; je pourrais vous citer tous vos amants l'un après l'autre!... Mais ne croyez pas que j'ai été jaloux. En vous livrant à la reine, je savais ce que je faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez à moi, et c'est moi que vous voulez faire l'artisan de votre bonheur! Quoi! Je vous révèle l'existence de votre enfant! J'essaie de réveiller en vous un sentiment humain capable de vous valoir l'oubli à défaut de ma pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour! Insensée! Tu dis que c'est l'absolution de tes crimes que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une malédiction! Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal. Ses bras se levaient vers le maître-autel dans un geste d'imprécation... Et ce fut ainsi qu'il s'en alla, glissa comme un fantôme, secoué de rauques sanglots, et s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée en arrière, évanouie... Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de ses lèvres minces, accourut auprès d'Alice de Lux. --Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! C'est ici le séjour de l'horreur, du crime et de la damnation! Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle était l'énergie morale de cette femme qu'elle ne perdit pas un instant à se lamenter. --Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant. Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son plan était de ne plus retourner au Louvre que pour dire à la reine: --Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma liberté. Je ne vous demande rien que votre neutralité, je n'espère rien que d'être oubliée de vous. Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il fallait reprendre la chaîne. Il fallait au plus tôt se rendre au Louvre, d'après les ordres qu'elle avait reçus. Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son visage impassible. Avec l'aide de Laura, elle s'habilla soigneusement et, accompagnée de la vieille femme, se rendit au Louvre. Bientôt elle parvint dans les appartements privés de la reine. Catherine de Médicis fut prévenue que Mlle Alice de Lux, de retour d'un long voyage, sollicitait l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre et que sa fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du Louvre tant qu'elle ne l'aurait pas vue. Catherine était en effet en conférence avec son confident, son ancien amant, son véritable ami, l'astrologue Ruggieri. Catherine avait pleine confiance dans la science de Ruggieri. Et Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan. Il considérait l'astrologie comme la seule science qui valût d'être étudiée. Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de la reine, Ruggieri prenait congé d'elle. --Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix? --Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une arme plus redoutable que la guerre. --Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à Paris? --Elle viendra, René. --Coligny? --Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront... Songe donc à ce que je t'ai recommandée. --Répandre le bruit que la reine de Navarre est malade? --C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec un sourire, et je puis t'assurer qu'elle est bien malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies le principal. --Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre enfant qu'Henri! fit Ruggieri en pâlissant. --Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri de Béarn... et qui aurait bien des droits... si Henri venait à disparaître... tu le connais! ajouta-t-elle en fixant un regard dominateur sur l'astrologue. Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir. --Mon fils!... Puis se redressant: --Une calomnie, Catherine! --Oui, une calomnie, René!... --Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la tête. --Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux qui ont regardé la vie face à face et ont dit à la vie: tu n'es que néant! L'arme de ceux qui ont sondé leur conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous gouvernons, doit avoir la haine du mensonge. Mais nous, René, nous pouvons et nous devons mentir, puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement solide. --Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri. --La reine de Navarre viendra à Paris, je te le répète. Il faut qu'avant même son arrivée le mensonge ait déjà préparé nos voies. D'abord, elle est malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne le réserve pas à de hautes destinées! qui te dit qu'il ne sera pas roi de Navarre à la place d'Henri!... --Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant ses lèvres sur la main de la reine, comme vous êtes grande. --Va! fit la reine en souriant, va et songe à m'obéir... --Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant hors du cabinet. A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements sans passer par la salle où étaient réunies ses dames d'atours, et, par des couloirs réservés, gagna le logis du roi. A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie de chasse. Charles IX, grand chasseur, avait une passion furieuse pour l'art de la vénerie en général et pour tous les arts qui s'y rattachaient en particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner, à s'en rendre malade. Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son visage et prit son air le plus mélancolique. Lorsqu'elle entra, Charles IX déposa aussitôt sa trompe, et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa cette main et la conduisit enfin jusqu'à un grand fauteuil dans lequel la reine s'assit. --Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme tous les matins, m'informer de votre santé. Comment êtes-vous?... Tournez-vous vers la fenêtre, que je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis plus depuis qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une de ces crises pouvait vous tuer sur le coup; mais je n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné des prières secrètes dans trois églises et notamment à Notre-Dame. --Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait si j'avais besoin d'être rassuré; mais je suis comme vous; je ne crois nullement aux sinistres prédictions de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir de ma mort devront attendre. --Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez donc qu'il y a des gens qui se réjouiraient de la mort du roi! --Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres! --La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne désarme jamais devant les apparences de la sécurité. --Et moi, je vous dis que je me porte à merveille! Quant aux gens qui se réjouissent en secret dès que j'ai la colique, ils sont partout et jusque dans ce palais! --Vous voulez parler de messieurs les huguenots, mon fils. Eh bien, je voulais justement vous entretenir à leur sujet. Si cela vous convient, sire, le moment serait bon... Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou quatre personnes de l'entourage royal qui, au moment où la reine mère était entrée, s'étaient retirées dans un coin. Le roi se tourna vers ces personnes. --Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... Maître Pompéus, vous reviendrez dans une heure pour ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc quelques-unes de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître Crucé, nous causerons demain de ferronnerie; je veux voir ce nouveau modèle de serrure que vous avez inventé; messieurs, à bientôt. Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent après une profonde salutation à la reine. Au moment où la reine mère était rentrée, s'étaient retirées rapide regard. --Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en se jetant dans un vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus! Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de la reine, n'avaient cessé de gronder, vinrent se coucher près du roi. --Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne pensez pas que cette longue dispute, ces guerres funestes où succombent l'un après l'autre les meilleurs gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père et que vous devez transmettre intact à vos successeurs? --Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment payer trop cher le plaisir d'entendre la messe, que de voir succomber tant de braves. --J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire. --Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est que ces dispositions semblent vous étonner. N'ai-je pas toujours prêché que la paix devait se faire entre les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher la concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre robuste appétit de guerre et de massacre! C'en est assez par la mort-dieu! J'entends que ma volonté soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent de provoquer les huguenots, et que ces moines damnés comme votre Panigarola... nous verrons bien, pardieu! ajouta tout à coup Charles IX en se levant, qui commande à Paris! Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air si menaçant que la reine se leva en étendant le bras. --Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on dirait vraiment que c'est à votre mère que vous en voulez!... Mais, si vous m'en croyez, vous n'arrêterez personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus... --Je les arrêterai, si bon me semble, madame! J'arrêterai Henri s'il le faut! --Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous ne rêvez qu'arrestations jusque dans votre famille! Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, se renversait dans son fauteuil. Catherine l'attendait là. --Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous donne un bon moyen d'assurer la paix générale. --Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de quelque bataille nouvelle, de quelque levée de troupes et d'argent? --Rien de tout cela, mon fils! --Je vous écoute, madame, dit Charles. --Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous me croyez occupée à rêver de guerre comme je ne sais quelle héroïne, je ne suis qu'une pauvre mère cherchant à assurer le bonheur de ses enfants, insista-t-elle sur un mouvement de Charles. Et voici ce que j'ai trouvé, mon fils: les huguenots ne sont plus rien, ou du moins cessent d'être dangereux, s'ils n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission. --Jamais ils n'y consentiront! --Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai trouvé mieux que de leur arracher une soumission qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé le moyen d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés! Que pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous lui donniez une armée pour aller défendre dans les Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par le duc d'Albe? --Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame, ce serait la guerre avec l'Espagnol! --Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je sais un moyen d'éviter la guerre avec l'Espagne qui est et doit rester notre amie fidèle. Ceci acquis, êtes-vous décidé à faire à l'amiral la proposition que je vous dis? --Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre avec l'Espagne, car, après tout, vaut mieux guerre de frontière que guerre intestine! --Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral est à nous? Voilà donc les brouillons du parti huguenot qui n'ont plus de chef et viennent se ranger autour de vous. --Sans doute. Mais Henri de Béarn? --Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de Béarn est votre ennemi... eh bien, j'en fais plus que votre ami, j'en fais votre frère... en lui faisant épouser votre soeur... ma fille Marguerite! --Margot! s'écria Charles stupéfait. --Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? Croyez-vous que l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même ne sera pas fière et heureuse d'une pareille union? --L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira Margot? --Marguerite dira ce que nous voudrons. --Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant, voilà, madame, une belle et profonde pensée... Oui, oui, cela nous assure la paix... Le Béarnais rentrant dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire! Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa un pas de danse, puis saisit sa mère à pleins bras et l'embrassa sur les deux joues. Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta sa main crispée à son coeur et s'arrêta, haletant. Son regard se troubla. Ses pupilles se dilatèrent. Puis ses traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il respira plus librement. --Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, voici une crise avortée. La joie que vous m'avez donnée me rend déjà plus fort... Ah! s'il n'y avait plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni intrigues... si nous avions enfin la paix!... --Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. Reposez-vous en votre mère qui veille sur vous... J'ai donc votre approbation pour ouvrir des conférences en vue de ce mariage. --Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce pas voir Margot et lui faire entendre raison. La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses appartements, lente et méditative, et entra dans son oratoire. --Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui se tenait toujours à sa portée, amène-moi Alice. Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait dans l'oratoire. --Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine avec une grande douceur. Vous êtes arrivée hier? --Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours.... --Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement! --J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille d'honneur. --Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de vous reposer... et peut-être aussi de réfléchir un peu... de convenir avec vous-même... Mais laissons cela... Vous avez admirablement compris votre mission, et je ne connais pas meilleure diplomate que vous... Vous en serez récompensée. --Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse. --Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à vous, ma chère ambassadrice, j'ai pu connaître à temps et déjouer les projets de notre ennemie la plus déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez complimentée pour le choix de vos courriers... tous des hommes sûrs et diligents... et pour la rédaction de vos lettres... Oui, mon enfant, vous nous avez rendu de grands services... Et ce n'est pas votre faute si ces services n'ont pas été plus loin... --Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté... --Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie de Paris?... Car elle y est venue, je le sais... Racontez-moi donc un peu tout cela... est-ce que vous faisiez partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y avait eu quelque chose comme une révolte sur le pont de bois?... Alice commença aussitôt le récit sommaire de L'échauffourée que nous avons racontée. --Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que vous ayez couru pareil danger!... Quand je songe qu'un peu plus la reine de Navarre était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car, après tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre reine... Et la preuve que je ne lui veux aucun mal, c'est que je songe à faire la paix... et que je vais vous envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un grand événement... Vous pourriez partir aujourd'hui même. En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice. La jeune fille, la tête courbée, frissonnante, demeurait frappée de stupeur. --A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait donc faire à Paris la reine de Navarre? --Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté. --Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!... Tiens, tiens... Et en a-t-elle eu un bon prix, au moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne veux pas être indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste plus... que quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à moi... je les destine à des amis... Tiens, regarde, Alice! Prends un peu ce coffret... là, sur le prie-Dieu... bon. Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret d'ébène que Catherine ouvrit aussitôt. Ce coffret était agencé par rangées superposées; le premier rang apparut aux yeux d'Alice. Il se composait d'une agrafe de ceinture et d'une paire de pendants d'oreille. Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui jeta un coup d'oeil en dessous, et un mince sourire erra sur ses lèvres. --Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile!... Qu'en penses-tu, mon enfant? reprit-elle tout haut. --Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame. --Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, et on y chercherait en vain un défaut... Mais que disions-nous?... Ah! oui, que la reine de Navarre avait vendu ses dernières pierreries chez... chez qui, disais-tu? --Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice. --Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette bonne reine était partie... --Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. Je crois que, de Saintes, Sa Majesté la reine de Navarre se rendra à La Rochelle. --Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète? Vous vous êtes pourtant reposée dix jours. Et je n'ai rien dit pour les embarras que vous avez pu me causer en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres... Mais maintenant, il s'agit de faire bonne mine... encore un effort, ma petite Alice... Je n'ai confiance qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu vas voir que je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre une grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient notre amie... elle vient ici.... à Paris... à cette cour... A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus pâle. Aux derniers mots, elle étouffa un cri que la reine feignit de ne pas entendre. --Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message à la reine de Navarre... un message verbal... Et c'est toi que je charge de cette grande mission. Alice fit un geste comme pour interrompre la reine. --Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu saisis que notre temps est précieux... tu vas partir. Dans une heure, pas plus tard, dans une heure, tu trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la reine... Je vais te charger d'une double mission... la première, ce sera de présenter à la reine, avec toute la délicatesse nécessaire, les offres que je t'exposerai dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les dispositions où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne pas lui offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra venir de toi-même, tu entends... je n'y veux être pour rien... oh! rassure-toi... ce cadeau... ce sera facile... c'est simplement une boîte de gants... Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, tu inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois chargée par moi du message... quant aux gants, je n'y suis pour rien... c'est toi qui les as achetés à Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice... --Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus loin... --Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. Et elle a peur!... Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux. La deuxième rangée apparut. --Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la reine en elle-même.--Que dis-tu de cela, ma petite Alice? fit-elle à haute voix. --Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en passant une main sur son front. --Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, voyons! -Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait un large peigne d'or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et somptueux incendiaient la nuit du velours noir!... C'était un royal bijou. --Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, dit la reine. On dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille. Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles mains. La reine prit le peigne et le fit chatoyer. --Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment tu étais arrivée là-bas... Raconte-moi un peu cela... --J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice avec une volubilité fiévreuse; le conducteur a fait rouler la voiture à l'endroit que vous aviez indiqué; la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est venu... --Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement la tête. --Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a conduite à la reine... j'ai fait le récit convenu... que j'avais voulu me convertir à la réforme... que vous m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me réfugier en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste... --Comment s'appelait ce gentilhomme? --Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. Il est parti le jour même... Ah! Majesté, vous voyez bien que je ne puis accomplir cette mission, puisque j'étais persécutée par vous... Comment la reine s'expliquerait-elle... --Et tu dis que tu n'as jamais su son nom... --Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb du désespoir. --Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti le jour même... n'en parlons plus. Quant aux soupçons que pourrait avoir Jeanne d'Albret, tu n'es qu'une enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta présence, j'ai su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et dans mon désir de conciliation, pour faire plaisir à ma nouvelle amie, c'est toi que je charge de lui dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure... Mais parlons d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement à ne pas les essayer toi-même, et à ne pas même ouvrir la boîte qui les contient... --Mais c'est impossible, madame! L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix fût tremblante, que Catherine fixa un regard aigu sur l'espionne. --Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi l'obstacle, nous verrons à le tourner. --L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne voulais pas en parler, parce que je sens mon coeur se briser de honte toutes les fois que j'arrête mon esprit sur ces choses. --Voyons! fit Catherine d'une voix rude. --La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que j'étais auprès d'elle, madame. --Jeanne d'Albret vous a devinée! --Oui, madame! --Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, une fois pour toutes, comment la chose est arrivée. Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit: --Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes genoux un billet.. qui me donnait des ordres... Ce billet, je ne l'ai pas vu... la reine l'a pris... elle avait déjà de vagues soupçons... ils se sont transformés en certitude... elle m'a laissée venir jusqu'à Saint-Germain, et là... elle m'a... chassée. Il y eut un instant de silence. L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots étonnaient Catherine de Médicis qui songeait qu'il devait y avoir--autre chose dans le coeur de la jeune fille. En effet, il y avait--autre chose! Et Alice était bien heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte pour laisser déborder sa douleur. --Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu en es quitte à bon compte. Le coup est dur... surtout pour moi. Ne crains pas que je te renvoie... je te trouverai une occupation digne de ton intelligence... et de ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine de Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais te le prouver. Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?... --Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus calme. Ne songe plus au passé... tu ne peux plus m'être utile loin de Paris, tu me seras utile dans Paris, voilà tout. --Mais, madame, observa timidement l'espionne, ne m'avez-vous pas dit que la reine de Navarre devait venir ici? --Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien d'en parler. Quel mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret vienne ici? --Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais pour quelque temps... --Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret te voie! La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine. --Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, pour la mission que je te réserve, il n'est pas nécessaire que tu y paraisses... mais tu ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement.. Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment... Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la tour?... Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur d'homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux; mais il y a place pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites missives; et lorsque j'aurai quelque ordre à te faire parvenir une main te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela? --Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir. --Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je vais t'annoncer une chose. C'est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, Alice, tu as assez travaillé... la mission que je vais t'exposer sera la dernière... --Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice. --Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce dernier... service que tu auras rendu à la royauté, tu seras libre. Je t'en fais le serment sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas comme libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, tu peux compter que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze mille écus. Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux et ses hommes d'armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à moi tu recevras cent mille livres comptant. Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni approbation ni improbation. --Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je te trouve quelque beau gentilhomme qui t'aimera, que tu aimeras... Vous habitez à votre guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, enviée... et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage! En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment du coffret aux bijoux. La troisième rangée apparut. Elle était éblouissante. Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait un collier de diamants vraiment digne d'une souveraine pour un jour de sacre. Aux quatre angles du compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs, dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette! Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des pendants d'oreille incrustés de saphirs; enfin, au centre de l'espace occupé par le collier était placée une agrafe composée de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune fille. --Oh! madame, il n'est pas possible que vous me destiniez une aussi magnifique récompense... Et, en elle-même, la malheureuse songea: --La dernière honte! La dernière infamie! Et après, je serai libre!... libre!... ô mon amant!... Et la reine, de son côté, pensait: --Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment lui-même ne l'émeut pas?... Nous verrons tout à l'heure ce qu'elle dira devant le quatrième et dernier!... Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son cynisme, elle eût éprouvé tout de même quelque embarras. --Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la mission, la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d'une exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné de n'avoir pas réussi auprès de François de Montmorency... Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut que cet homme ait en toi une aveugle confiance... Il faut qu'à un moment donné tu puisses me l'amener... où je te dirai... M'as-tu comprise? --Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté. --L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, l'homme est à Paris; c'est mon ennemi mortel. Je te dirai comment tu pourras le trouver, le rencontrer... Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme le serait une Borgia, sois belle comme l'était Diane, sois ce que tu voudras, sois un génie!... mais cet homme, il me le faut! --Son nom? demanda Alice. --Le comte de Marillac! répondit Catherine de Médicis. --Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d'Alice de Lux. Livide, agitée d'un tremblement conduisit, cramponnée au dossier d'un fauteuil, elle luttait avec une effroyable énergie, avec une suprême dépense de toutes ses forces, pour garder un masque impassible, pour ne pas crier, pour ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon. Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément étudiée... devinée peut-être... --Tu connais cet homme? dit-elle. --Non! --Et moi, je dis que tu le connais! --Non!... Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la fouillait jusqu'au fond de la conscience. Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l'eût touchée. Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque jaillit non comme une question, mais comme une affirmation définitive: --Tu l'aimes!... --Je ne le connais pas!... murmura Alice. Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière un flacon de cristal qu'elle déboucha avec précaution. Elle le fit respirer à la jeune fille. L'effet fut immédiat. Une secousse violente galvanisa Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante sueur. --Debout! gronda la reine. Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine reprenait sa place dans son fauteuil. En même temps, son visage, prodigieusement habile à prendre toutes les expressions, redevenait paisible et serein. Un sourire erra sur ses lèvres. Et sa voix se fit caressante: --Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous à ce point fatiguée? Voyons, parlez-moi sans crainte... vous savez bien que je vous aime assez pour subir un peu vos caprices... Alice de Lux demeura un instant suspendue entre deux abîmes: la terreur d'une supercherie possible, l'espoir que la reine, par affection, par politique peut-être, la ménagerait. --Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous êtes fatiguée... Eh! mon Dieu, je comprends cela, moi! Je vous demandais un dernier service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne croyez pas au moins que j'en profite pour rétracter mes promesses. Si vous voulez vous reposer dès maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux, tout! Alice étudiait avec une attention passionnée les paroles, le geste, la voix, la physionomie entière de la reine. La reine était vraiment naturelle; il fut impossible à l'espionne de surprendre un indice d'affectation ou d'ironie. --Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majesté daignait m'y autoriser!... --T'autoriser? A quoi? --Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce que Votre Majesté pourrait supposer... --Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te faisait pâlir? --Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié, Majesté!... celui-là ou un autre... qu'importe! Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre Majesté sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la fatigue, la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... de solitude... je ne demande rien à Votre Majesté... D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je suis riche, j'ai des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir aller, venir, rire et pleurer à ma guise... surtout pleurer!... Catherine hochait doucement la tête. --Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi, comme elle a l'air de souffrir! C'est de ma faute aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette enfant aspirait à une vie de calme. L'espionne tomba à genoux et sanglota: --Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme! --Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite Alice? --Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice en se relevant, je lui en serais reconnaissante toute la vie... --Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire, tu ne veux même pas faire ce petit effort, ma petite, le dernier... --Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc pas comprise! --Le dernier, Alice, le dernier!... --Ayez pitié de moi, ma reine!... --Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier! Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai un joyau d'une inestimable valeur... Je l'ai là, dans ce coffret. --Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une princesse serait jalouse... je ne les ai pas enviés... --Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice! Tu ne peux te figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi seulement te le montrer, et tu décideras ensuite! A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier compartiment du coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il était couvert de velours noir, comme les autres rangées. --Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant. Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau bijou que lui montrait la reine. Aussitôt, elle devint livide; elle fit deux pas rapides, les mains en avant, comme pouï conjurer un spectre, et un cri rauque s'échappa de sa gorge: --La lettre!... Ma lettre!... Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne, saisit le papier et le glissa dans son sein. --Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est bien elle en effet. Sais-tu ce que l'on fait aux mères qui ont tué leur enfant et qui l'avouent cyniquement, comme tu l'avoues dans ta lettre? --C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant n'est pas mort! --Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. La mère criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prévôtale qui la condamne à mort... --Grâce! Pitié!... L'enfant vit!... --Alors la mère coupable est livrée au bourreau... --Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux. Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola apparut... --M. de Nancey! fit la reine. Le capitaine des gardes de Catherine se montra à ce moment à l'entrée de l'oratoire. Au même instant, Alice fut debout, et, pantelante, dans un souffle d'agonie, murmura: --J'obéis!... --Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un sourire, vous voyez bien Mlle de Lux? Eh bien, il est possible qu'un de ces jours elle ait besoin de vous et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui obéir, la suivre où elle vous mènera, lui prêter main forte, et arrêter la personne qu'elle vous désignera. Allez, et n'oubliez pas. Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui en avait vu et entendu bien d'autres. Dès qu'il fut disparu, Catherine se tourna vers l'espionne; sa voix redevint dure. --Tu es décidée? bien décidée? --Oui, madame, bégaya la malheureuse. --Tu te mettras en rapport avec le comte de Marillac? --Oui, madame. --Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais... ce n'est pas au grand prévôt que je ferais parvenir ta lettre... j'aurais encore assez pitié de toi pour te laisser vivre. Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard d'interrogation affolée. --C'est à un autre que je la ferais remettre! dit Catherine. Et j'y joindrais l'histoire de ta vie, avec preuves à l'appui. --Un autre! balbutia l'infortunée. --Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, acheva Catherine de Médicis. Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans l'oratoire; et Alice de Lux tomba à la renverse, aux pieds de la reine, sans connaissance... XXII UNE RENCONTRE Nous avons vu à la suite de quels raisonnements Pardaillan avait pris la résolution de ne plus s'occuper que de lui-même, et comment, ayant en son pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François de Montmorency, il s'était décidé à ne pas la faire arriver à son adresse. Or, par maint tour et détour et après mainte station en divers cabarets plus ou moins mal famés, il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et, tout en s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau de la grande porte. Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais la porte bâtarde. Il en sortit un Suisse gigantesque armé d'une trique. --Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant son bâton de l'air le moins pacifique du monde. Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges pieds jusqu'à son toquet garni de plumes; mais pour apercevoir ce loquet, il dut lever la tête. --Mon enfant, je voudrais parler à ton maître... Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement et l'air de majesté offensée du digne Suisse. --Vous dites? bégaya-t-il. --Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton maître, le maréchal. Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la trique haute, avec un rugissement de vengeance. Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier, fit un bond de côté. Emporté par l'élan, le Suisse administra dans le vide un formidable coup de bâton. Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement qu'il sentit que la trique lui était arrachée des mains avec une irrésistible puissance; en même temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des jambes; le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit l'air de ses bras et finalement s'étala de son long en travers de la rue... Au même instant, il entendit un aboi sonore, et il sentit deux crocs s'enfoncer dans le bas de son dos... --Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau venait de s'élancer en toute conscience. --Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. Lâche ça! C'est un mauvais morceau! Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la main gauche, offrit la droite au géant consterné pour l'aider à se relever. --Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit jours au moins! fit le Suisse en se redressant. --Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et maintenant que je suis céans, mon cher monsieur, voudriez-vous avoir la politesse de prévenir M. le maréchal que le chevalier Jean de Pardaillan désire l'entretenir pour affaire grave? --M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le Suisse. --Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris? --Mais non, monsieur... Aïe!... --Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, tout en paraissant désespéré, n'en éprouvait pas moins une sorte de joie amère au fond de lui-même. Je reviendrai donc... Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant salué le Suisse d'un geste affable, se retira. --Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes enjambées le cours de la Seine, j'ai fait ce que j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent maintenant!... Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre côté de l'eau, se dressaient dans la brume les constructions inachevées du palais que maître Delorme élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement du clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un bouquet de hauts peupliers que le mois d'avril couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un vert délicat. Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la tête dans ses deux mains, regarda couler les eaux. Au moment même où il était assis sur la pierre de la grève, Pardaillan se faisait à lui-même une déclaration très grave: --Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus que ma vie, que je l'aime sans espoir, et je suis malheureux du mal qui lui arrive. Je sais parfaitement que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera récompensé par son amour... car une Montmorency peut-elle aimer un pauvre hère tel que moi? Et pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable. Il faut donc que je me mette à sa recherche. Il faut que je la trouve! Et puis après nous verrons... Le résultat de cette méditation au bord de la Seine fut que le chevalier résolut d'écarter de son esprit tout espoir de récompense amoureuse, et de se dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir. Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la Devinière. Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est l'indice de la robustesse, et venait d'entrer dans la rue Saint-Denis, lorsqu'il entendit qu'on courait derrière lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la rue fût déserte, Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant, l'inconnu qui courait fut sur lui. Il y eut un choc violent. Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il se remit aussitôt, et, tirant furieusement son épée, il s'apprêtait à provoquer de la belle façon le malappris trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par ces paroles que grommela l'inconnu: --Par Barabbas! On se range, au moins!... Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours courant, avait disparu. --Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! mais, on dirait que c'est lui! mon père!... Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop tard. Il ne vit plus personne dans la rue Saint-Denis. Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question à dame Huguette fut pour s'informer si par hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander depuis dix minutes. Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu qu'il s'était trompé et regrettait dès lors d'avoir laissé fuir le personnage qui l'avait bousculé. Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla son ceinturon, compléta son armement au moyen d'un court poignard à lame solide, et, par les rues silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel de l'amiral Coligny. Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa trois coups légers à la petite porte bâtarde. Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir. Pardaillan prononça à voix basse les deux mots convenus: --Jarnac et Moncontour... Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut, couvert d'une cuirasse de cuir, un pistolet à la main. --Qui demandez-vous? --Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan. --Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui s'adoucit aussitôt: voulez-vous me dire votre nom? --Je suis le chevalier de Pardaillan. L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte toute grande et attira le jeune homme dans l'intérieur d'une cour. --Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah! soyez le bienvenu! Je désirais tant vous connaître!... --Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais... --Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? Eh bien, nous ferons connaissance... je suis M. de Téligny. Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un homme de vingt-huit à trente ans. Il était fortement charpenté, et passait pour très fort aux armes comme il était excellent dans le conseil. Il avait une physionomie ouverte, des yeux très doux: il était de manières exquises, d'une politesse raffinée, élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on comprenait que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien des partis plus riches, et notamment, disait-on, au duc de Guise lui-même. Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme se hâta de refermer solidement la porte, appela un domestique et lui remit son pistolet en lui disant: --Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais qui: tu n'as donc pas à te tromper... Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit traverser la cour, lui fit monter un bel escalier de pierre et le fit entrer dans une petite pièce. --Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant, car nous avons réunion ce soir: l'amiral est là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le roi de Navarre... Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier dans le cabinet, l'avait serré dans ses bras avec une joie si évidente que le jeune homme en fut doucement remué. --Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et noble Jeanne! s'écria Téligny. Ah! chevalier, que de fois en ces derniers jours nous avons désiré vous voir, vous remercier... --Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère en l'honneur de quelle princesse je tirais l'épée... mais, excusez-moi, une affaire grave m'oblige à venir demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre à ma disposition... --Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny. Quant au comte de Marillac... --Le comte de Marillac? --C'est le véritable nom de notre cher Déodat. Je disais donc que, pour celui-là, vous l'avez ensorcelé; il ne jure que par vous... --Est-il ce soir en cet hôtel? --Il y est. Je vais le mander. Téligny appela un valet et lui donna un ordre. Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités se firent entendre, une porte s'ouvrit, le comte de Marillac apparut, et courut à Pardaillan les mains tendues. --Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez heureux pour que vous eussiez besoin de moi? Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous êtes venu chercher? Les deux sont à vous... Le chevalier sentit son coeur se dilater. --Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous remercier... --Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi qui suis votre obligé... nous le sommes tous ici, puisque vous avez sauvé notre grande reine... Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête, s'était retiré discrètement. --On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins sombre que le jour où vous vîntes me voir en mon auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres sourient... vous serait-il arrivé quelque heureux événement? --Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. C'est en venant vous voir que, près de Paris, j'ai rencontré celle que j'aimais... Sachez que je puis la voir deux fois par semaine, en attendant... --En attendant... --Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser. Ma fiancée est seule au monde... je suis son frère jusqu'au jour où je serai son époux. --Je comprends maintenant votre bonheur, fit Pardaillan. --Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je vous assomme avec mes histoires que vous avez la politesse d'écouter patiemment, et je ne songe même pas à vous demander... --En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je suis amoureux, comme vous. --Nous célébrerons nos unions le même jour. --Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, vous pouvez voir votre fiancée deux fois par semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé. Vous êtes sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous savez où trouver ce que vous aimez, et celle que j'aime a disparu. Or, je veux la retrouver à tout prix, fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté. Et c'est pour cela que je suis venu vous demander votre aide. --Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. Nous fouillerons Paris ensemble. Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son amour, son arrestation au moment où Loïse l'appelait, son séjour à la Bastille, son départ, la lettre qu'il était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent déjà nos lecteurs. Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, se réservant de le dire au bon moment. Et ce moment serait celui où l'on commencerait les recherches. --J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en terminant, du lieu où elle peut être et de l'homme qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa mère. --Très bien, cher ami; quand voulez-vous que nous commencions nos recherches? --Mais dès demain. --Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant, venez, que je vous présente à certaines personnes qui ont envie de vous voir. --Quelles sont ces personnes? --Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral... Venez, mon cher: vous êtes connu ici, et votre histoire d'évasion de la Bastille va achever de vous valoir l'admiration de ces grands seigneurs... Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le comte de Marillac. Celui-ci traversa rapidement deux ou trois pièces et parvint dans le grand salon d'honneur de l'hôtel de Coligny. Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages. Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre eux: Téligny, qu'il venait de voir, et l'amiral Coligny qu'il avait eu l'occasion de voir de loin deux ou trois fois. Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan par la main, s'avança jusqu'à la table et dit: --Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur l'amiral, et vous, mon cher colonel, voici le sauveur de la reine, M. le chevalier Jean de Pardaillan. A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier des yeux pleins de bienveillance, de cordialité et d'admiration. --Touchez là jeune homme! s'écria, le premier, Coligny. Vous avez évité à la réforme un irréparable malheur. Le chevalier saisit la main qui lui était tendue avec un respect et une émotion visibles. --Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a sauvé ma mère, dit alors avec un fort accent gascon des plus désagréables un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de Navarre, futur roi de France sous le nom d'Henri IV. Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque, saisit la main royale du bout de ses doigts et s'inclina sur elle avec une grâce altière qui provoqua l'admiration du personnage placé à côté du roi. C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à peine dix-neuf ans, mais il y avait dans sa physionomie et ses attitudes on ne sait quoi de chevaleresque et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, cousin d'Henri de Navarre. Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan mais, au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira à lui et l'embrassa cordialement en disant: --Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous étiez un vrai paladin des vieux âges; faisons donc comme faisaient les paladins quand ils se rencontraient, et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon cousin, le permet... --Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces derniers mots le jeune prince de Condé, je puis aujourd'hui accepter ce titre de paladin, puisqu'il m'est donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire d'un vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui sont tombés sur les champs de bataille. --Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais. --Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, félicita à son tour le chevalier, en disant: --Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être agréable, elle vous est acquise, jeune homme... Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil rusé sur le chevalier, et il cherchait peut-être quelque moyen de l'attacher à sa fortune, lorsque la porte s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral Coligny et lui glissa deux mots à l'oreille. --Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency a bien voulu se rendre à mon invitation. Il est là. Et il attend le bon plaisir de Votre Majesté. --Ce cher François! Je serai heureux de le voir. Qu'il entre! Monsieur l'amiral, et vous, mon cousin, vous voudrez bien demeurer près de moi pendant cette entrevue. Les autres personnages de cette scène se levèrent pour se retirer. --Eh bien L. fit Déodat, en saisissant le bras de Pardaillan, à quoi songez-vous donc? Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un rêve. L'annonce que le maréchal de Montmorency allait entrer dans cette salle l'avait plongé dans une sorte de stupeur. --Pardon, balbutia-t-il. Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la deuxième fois, lui tendit la main et lui dit: --Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne prisiez rien tant que votre indépendance, et que vous entendiez vous tenir en dehors de toutes querelles; cependant, je veux croire que notre rencontre aura un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de vous voir parmi les nôtres. --Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance une entière franchise: les guerres religieuses m'effraient. Mais j'avoue à Votre Majesté que, si l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi peut lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion, ne lui fera pas défaut... --Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit le roi. Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot et Téligny étaient déjà sortis ensemble. --Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher ami? demanda alors Marillac. Vous avez paru tout ému et vous êtes encore pâle. --Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de Montmorency qui va être introduit auprès du roi? --Mais oui, fit Marillac étonné. --Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle que j'aime! Il faut que je lui remette la lettre que j'ai là sous mon pourpoint et qui me brûle la poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis un félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus naturelle et la plus sérieuse. Et si je la lui remets, cet homme va me haïr, et Loïse est perdue à jamais pour moi!... L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny et qui venait d'être introduit auprès du roi de Navarre, paraissait une quarantaine d'années. Il était grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette souplesse particulière aux gens qui se livrent à de violents exercices du corps. Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement pour l'oeil que cette blancheur de vieillesse sur cette tête demeurée jeune: aucune ride ne sillonnait ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme voilés, avaient un regard limpide. Avec les années, lentement, lambeau par lambeau, la douleur s'en était allée. Mais la tristesse demeurait profonde, et pesait sur cet homme, d'un même poids égal; de là, sans doigte, cette lassitude... L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé pour Jeanne de Piennes, était encore tout entier dans son âme. Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague tentation de la revoir; mais toujours, il avait réfréné ces désirs, et alors il se jetait toujours dans quelque entreprise guerrière ou politique où il déployait de fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir qui l'obsédait. Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il pardonné? Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y parvenait assez aisément, tandis que Jeanne était toujours présente dans son imagination. Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour dans le coeur, il est presque inutile de dire que François de Montmorency n'avait jamais songé à se refaire un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une autre vie. Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane de France. En acceptant cette union, il avait surtout voulu échapper aux tyranniques obsessions du vieux connétable, son père. Son existence avec Diane de France fut rigoureusement ce qu'ils avaient convenu qu'elle serait: une simple association. Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans, François de Montmorency n'eut que trois ou quatre rencontres avec cette princesse qui portait son nom fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de nombreux amants, comme l'affirme la chronique, elle eut toujours assez d'estime et même d'affection pour son mari, pour sauver les apparences. Nous devons ajouter que deux ou trois fois François de Montmorency eut aussi l'idée de se rendre au château. Un jour, il se mit en route avec l'intention bien arrêtée de refaire l'histoire du crime qui avait brisé sa vie, de le connaître dans tous ses détails. Il arriva, très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au sortir d'un bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le hameau de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et, pour ne pas montrer l'émotion qui le bouleversait, il ordonna à son escorte de reprendre sans lui le chemin de Paris. La destinée des hommes tient souvent à bien peu de chose: si François avait eu le courage de pousser jusqu'à Margency et d'y recueillir des témoignages, qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater l'innocence de Jeanne de Piennes? Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence faillit éclater aux yeux de François, sans qu'il l'eût cherchée. En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre huguenots et catholiques. Les huguenots venaient de remporter quelques avantages et s'étaient avancés tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie, chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore, il se fit un grand carnage d'hérétiques. Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé mortellement. Le blessé fut transporté à l'hôtel de Mesmes qui appartenait à son fils, Henri, duc de Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il se distinguait par son zèle à imposer la messe aux hérétiques. François se trouvait à Paris. Il n'avait pas revu son père depuis trois ans. Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée, et dictant ses dernières volontés à son scribe. Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut son fils aîné qui venait d'entrer dans la chambre, et un rayon de joie illumina cette tête de moribond. --Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les choses autrement qu'on ne les voyait... Peut-être, en de certaines circonstances, ne me suis-je pas assez préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi franchement... êtes-vous heureux?... --Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux qu'il m'est permis de l'être. --Votre frère... François tressaillit et pâlit soudain. --Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?... --Jamais! répondit François d'une voix sourde. --Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que vous ne pensez... François secoua violemment la tête. --Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle devenue? --De qui parlez-vous, mon père?... --La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs... --Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour moi! --François! Je te dis... qu'il faut la retrouver... elle... et son... --Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le mot qui était sur ses lèvres. Il entra en agonie, balbutia quelques paroles vides de sens et expira. Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas révélé à François de Montmorency qui ne chercha pas à savoir pourquoi son père voulait retrouver Jeanne... caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le néant, songea-t-il. François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis, vécut retiré des champs de bataille. Un jour que la reine mère lui offrit un commandement contre les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait les réformés comme des frères d'armes et non comme des ennemis. Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de Catherine de Médicis, qui essaya vainement de pénétrer ses secrets en lui envoyant Alice de Lux. On a vu qu'Alice avait échoué. Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit qu'il reçut un jour la visite du comte de Marillac. Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il obtint du maréchal la promesse de se rencontrer avec, le roi de Navarre. Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le prince de Condé et Coligny, prit rendez-vous avec François de Montmorency. Au jour dit, à l'heure convenue, le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée produisit sur Pardaillan. Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami Marillac les causes de son émotion et nous suivrons le maréchal, cette entrevue avec Henri de Béarn ayant sur la suite de notre récit une influence considérable. Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité. --Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne. François s'inclina devant le jeune roi. --Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander pour m'entretenir de la situation générale des partis religieux. J'attends que Votre Majesté veuille bien m'expliquer ses intentions et je lui répondrai franchement. Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par cette netteté un peu sèche. --Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de réfléchir; je ne souffrirai pas que le maréchal de Montmorency demeure debout quand je suis assis, moi, simple cadet encore dans le métier des armes. Montmorency obéit. --Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant de silence pendant lequel il étudia la mâle physionomie de son interlocuteur, je ne vous parlerai pas de la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours tenu en singulière estime, et la meilleure preuve, c'est que vous êtes ici, seul de tout Paris, connaissant mon arrivée à l'asile que j'ai choisi. --Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais je ferai remarquer à Votre Majesté qu'il n'est pas un seul gentilhomme capable de trahir son secret. --Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais, c'est que je vous causerai à coeur ouvert et que, du premier mot, je vous dirai le but de mon voyage à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous? Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer nerveusement avec les aiguillettes de son pourpoint. Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura aussi calme que celle du Béarnais. --Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la possibilité de l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait avoir; soit en cas de réussite, soit en cas d'échec? --Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le moment, je désire savoir seulement votre opinion sur... la justice de cet acte devenu nécessaire. Voyons, qu'en dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous contre nous? --Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du roi de France. Je n'ai ni à me louer ni à me plaindre de Charles IX. Mais il est mon roi. Je lui dois aide et assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de violenter le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution de famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous à obtenir de justes garanties pour l'exercice libre de votre religion? Je demeure neutre. En aucun cas, sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement. --Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir avec vous, monsieur le maréchal. Voici pourquoi nous avons résolu d'enlever mon cousin Charles. Je sais, nous savons que la reine mère prépare de nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En hommes et en argent, nous ne pouvons plus tenir campagne. Or, plus que jamais, nous sommes menacés. L'acte que nous préparons est un acte de guerre parfaitement légitime. Si Charles marchait à la tête de ses armées, ne chercherais-je pas à le faire prisonnier?... --Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur d'être votre féal, au lieu d'être celui du roi de France, je donnerais les deux mains à votre projet. --Très bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi quand il sera prisonnier... --En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le maréchal. --Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de Bourbon, descendant en ligne directe de Robert, sixième fils de saint Louis, je me trouve être premier prince du sang de la maison de France. J'ai donc quelque droit de me mêler des affaires du royaume, et, s'il m'arrivait de concevoir cette pensée qu'un jour, peut-être, la couronne de France devra se poser sur ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais les Valois règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai donc la grâce de Dieu pour savoir si les Bourbons, à leur tour, doivent occuper ce trône, le plus beau du monde. --Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majesté, je ne veux même pas me permettre de les scruter. --Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il règne, ce cher cousin, qu'il règne, autant du moins qu'on peut régner, quand on a pour mère une Catherine de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces persécutions de huguenots malgré la paix de Saint-Germain? Il faut que tout cela ait une fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion ce que la guerre ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment? Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime que nous entreprenons en essayant de nous emparer de Charles? Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de guerre, mais d'un entretien où les deux partis en présence seraient libres de signer ou de repousser le contrat proposé. --Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur vous? --Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour franchise. J'oublierai l'entretien auquel j'ai eu l'honneur d'être convié. Mais je vous donne ma parole, sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai! --J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que vous, dit le Béarnais avec un soupir. --Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l'ami de Charles. Je suis un serviteur de la France, voilà tout. Quant à être votre ennemi, sire, je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents et plus sincères que les miens pour que les huguenots soient enfin traités selon la justice. --Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. Ainsi, nous ne devons compter ni sur vous, ni sur vos amis? --Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. Mais laissez-moi ajouter que si, un jour, j'étais appelé dans un conseil qui se tiendrait entre vous et le roi de France... --Eh bien? interrogea Coligny. --Si une entrevue avait lieu, continua François, et que Sa Majesté Charles IX m'y appelle, je ne chercherais pas à savoir comment cette entrevue a été préparée; j'appuierais de toutes mes forces sur les décisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi, catholique, je suis honteux et indigné de l'attitude des catholiques... --Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre. --Je m'y engage, sire, répondit François. --Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère que l'entrevue aura lieu bientôt. --Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que mon dévouement lui est acquis, excepté toutefois en ce qui concerne certaines entreprises, ajouta François. Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par l'amiral qui tenait à lui faire honneur, jusqu'à la porte de son hôtel. Comme ils traversaient la cour, précédés par deux laquais, mais sans lumière, l'hôtel devant passer pour inhabité, deux hommes s'approchèrent vivement de François de Montmorency. --Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, voulez-vous me permettre de vous présenter un de mes amis en vous priant d'excuser les circonstances de cette présentation. --Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit François en reconnaissant celui qui lui parlait. --Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a une communication urgente à vous faire. --Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, je serai en mon hôtel demain toute la journée et serai heureux de vous y recevoir. --Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix altérée, c'est tout de suite que je sollicite l'honneur de m'entretenir avec le maréchal de Montmorency. L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la fois impérative et réservée produisirent une profonde impression sur le maréchal. --Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me parler ne peut souffrir de retard. Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant que le duc faisait les siens à Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble. Telle était la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune escorte avec lui. Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency se fit rapidement et silencieusement. La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l'hôtel, attenant à la grande salle d'honneur. --Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps de me débarrasser de ma cotte de mailles. Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front. L'instant à la fois désiré et redouté était donc arrivé! Il fallait donc révéler à François de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré l'existence de cette fille, s'il avait répudié Jeanne de Piennes, s'il avait souffert, il le devait à un Pardaillan! Et c'était un Pardaillan qui allait lui dire tout cela. Le moment était venu où il allait à la fois se faire l'accusateur de son père et perdre à jamais Loïse! Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait accroché dans l'angle le plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement. --Loïse! Loïse! murmura-t-il. Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son cerveau: --Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une fille, possède-t-il le portrait de cette fille?... Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats de la jeune femme merveilleusement belle que représentait la toile, la vérité lui apparut: --Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand elle était jeune!... A ce moment, François de Montmorency rentra dans le cabinet et vit le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Il s'avança jusqu'à Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule. --Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez belle? --Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame est douée d'une beauté qui m'a frappé. --Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, vous vous disiez que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme pareille à celle-ci... --Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit Pardaillan avec une douceur voilée de tristesse; je rêvais, en effet, de rencontrer pour l'aimer, pour l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si pur n'a jamais pu abriter une mauvaise pensée... Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal. --Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie est si vraie que je vais vous conter une histoire. Cette femme est la femme d'un de mes amis... ou plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père était l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, l'aima... il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, il dut braver la malédiction paternelle; il dut risquer de se mettre en révolte contre son père, haut et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon ami dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous ce qu'il apprit? Pardaillan garda le silence. --La jeune fille au front pur, continua François d'une voix très calme, eh bien, c'était une ribaude! Dès avant le mariage, elle trahissait mon ami... Jeune homme, méfiez-vous des femmes! Le maréchal ajouta sans amertume apparente: --Mon ami avait placé en cette femme tout son amour, son espoir, son bonheur, sa vie... Il fut condamné à la haine, au désespoir, au malheur, et sa vie fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme d'une ribaude... Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha du maréchal et, d'un ton ferme, prononça: --Votre ami se trompe, monseigneur... François leva sur le chevalier un regard surpris. --Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez... Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf et plein de foi, protestait d'une façon générale contre les accusations dont les hommes accablent les femmes. Il eut un geste de politesse indifférente et dit: --Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite. En quoi puis-je vous être utile? --Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue Saint-Denis à l'auberge de la Devinière. En face de l'auberge se dresse une maison modeste, telle qu'en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous parle. --Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal. --Oui! La mère et la fille! --La mère et la fille! Leur nom? --Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne pas vous le faire connaître pour l'instant. Mais il faut que je vous intéresse à ces deux nobles créatures si malheureuses et, pour cela, il faut que je vous raconte leur histoire. Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont l'imagination commençait à être mise en éveil. --Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance pour son interlocuteur que pour les deux inconnues. --Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont considérées comme dignes de tous les respects. La mère, surtout. Depuis quatorze ans environ qu'elle habite ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au travail des tapisseries pour donner à sa fille une éducation de princesse. Oui, monseigneur, de princesse; car cette jeune fille sait lire, écrire, broder et peindre des missels. Elle-même est un ange de douceur et de bonté... --Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il faire? Parlez... --Un peu de patience, monsieur Te maréchal. J'ai oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si noble et si pure un épouvantable malheur... Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause... --Quelqu'un des vôtres, chevalier! --Oui, mon père, mon pauvre père! --Et comment votre père... --Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu'elle a été mariée... et que son mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le voyez, c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. Après le départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le crime... --Le crime!... --Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice... le crime! Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure et adultère, ou son enfant mourrait!... François de Montmorency était devenu horriblement pâle. --Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque. --Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur... --Comment avez-vous su? Dites!... --Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d'être enlevées... elles m'ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un grand seigneur. Cette lettre, la voici! François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait toute ouverte, mais ne la prit pas tout de suite. Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait bien de lui retracer l'histoire de Jeanne de Piennes!... Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé, mais il résonnait dans son coeur! Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour élever sa fille!... sa fille!... Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard flamboyant!... Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie! C'était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle! --Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, quand vous aurez lu interrogez-moi... car, si je ne fus pas témoin du crime, je suis du moins le fils de l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a dit des choses que jadis je n'ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma mémoire... Alors le maréchal saisit la lettre. Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne. Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises... Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué de sanglots terribles, s'abattit sur le parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion sur les lèvres livides. --Pardon! Pardon! Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance. Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son front d'eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint... Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux. Il se leva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut parler. --Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus tard... attendez-moi... ici... promettez-moi... --Je vous le promets, dit Pardaillan. Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son coeur, et s'élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le galop d'un cheval qui s'éloignait. Il était une heure du matin. François traversa Paris à fond de train. Le cheval s'arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les portes de Paris. --Ordre du roi! hurla François dans la nuit. Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s'empressa de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis. Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples sonorités du galop de son cheval. --Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!... Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, il se sentait plus calme. Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne et à Henri. --Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu'ils vivent!... Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient! Aux rudes coups que frappa François, l'homme se réveilla, s'habilla et demanda à travers la porte: --Qui va là? --Ouvrez, par le Ciel! gronda François. La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la main de son homme. --C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion. --Qui, lui? --Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu'il vient!... Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit: --Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... je ne voulais pas mourir... je savais que vous viendriez... L'homme avait allumé un flambeau de résine. Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l'âge et les longs labeurs de la terre. --Vous venez pour tout savoir? dit-elle. --Oui! fit-il d'une voix brisée. --Venez, mon fils... François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée, en s'appuyant sur un bâton. --Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme. Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté contrastait avec le reste du misérable logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n'était pas défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en jaillirent... La vieille, alors, parla: --C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre départ; c'est ici, dans ce lit, qu'elle est restée quatre mois comme morte parce qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, c'est ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son délire... Le maréchal tomba à genoux. --C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... Dès lors, elle s'habilla de deuil. --La Dame en noir! murmura sourdement François. --C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, votre fille... Un frisson secoua Montmorency. --La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, peu à peu, dépérissait, retrouva ses forces pour la petite. A mesure que Loïse grandissait, la mère revenait à la vie. François étouffa une sorte de rugissement et, d'un revers de main, essuya la sueur froide qui inondait son visage. --Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice. --Tout!... tout ce que vous savez... --Venez donc! fit la vieille. Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. Au coin d'une épaisse haie de houx et d'aubépine, la vieille s'arrêta, se retourna, et son bras s'étendit vers la maison. --Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, en ce moment la lune l'éclairé; en plein jour, de cette place, on verrait très bien quelqu'un qui serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur de la maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu'un. --Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre quand je suis entré! La vieille, alors, se tourna vers son homme: --Raconte ce que tu as vu... L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur et dit: --Les choses me sont restées dans la tête comme si elles étaient d'hier; donc, ce jour-là, depuis le matin, j'avais travaillé dans ce champ-là, de l'autre côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour dormir, voici ce que je vis en me réveillant: un homme était là, à deux pas de moi, tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il demeura là, peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai pas; puis, tout à coup, il se redressa à demi et s'en alla vite, courbé le long des haies; au moment où il s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau: c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer que, cet enfant, c'était la fille de notre dame... Voilà ce que je vis, monseigneur. La nourrice, alors, reprit: --Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, je ne le sus pas tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles désespérées qui échappèrent à la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle s'élança pour vous retrouver, en nous défendant de la suivre... Qu'est-elle devenue? Je ne sais. Les premières années, quand j'étais forte encore, je venais à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous voir, jamais je ne pus la retrouver, elle... Le duc de Montmorency s'agenouilla. --Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par les sanglots, car je vous dis: Elle vit! Tant d'injustice recevra une éclatante réparation, et Jeanne sera heureuse. L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui demandait; elle étendit sur sa tête ses mains tremblantes et le bénit... Alors, tous les trois rentrèrent dans la maison. François s'enferma pendant une heure dans la petite pièce où était née Loïse. Il y resta sans lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui pleurait, parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, tantôt avec une douceur infinie. Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la pièce, dit adieu aux deux vieux, et monta à cheval. A Montmorency, il s'arrêta devant la maison du bailli et se contenta de demander des parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. Ces parchemins, la vieille nourrice les reçut dès le lendemain: c'était une donation pour elle et ses descendants de la maison qu'elle habitait et une donation de vingt-cinq mille livres d'argent. En quittant le bailli, François se rendit au château; là encore, il y eut grand émoi; mais le maréchal se contenta de faire venir l'intendant, et lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, sous peu, il viendrait habiter le château; il insista surtout pour que toute une aile fût remise à neuf et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute qualité à qui cette aile du château serait destinée. Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le chemin de Paris. Il y arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse vers son hôtel où Pardaillan l'attendait. Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation qui, lorsqu'il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre. Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions, pendant une heure, l'intéressèrent. Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de savoir ce que le maréchal penserait de son père. Il est vrai que le vieux Pardaillan avait lui-même ramené l'enfant. Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit... Et même, n'avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette enlevée?... Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et terrible demeurait tout entier: le maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture! Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet, lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra: --Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté. J'étais... fort ému... bouleversé... vous m'avez apporté la plus grande joie de ma vie!... --Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan. --Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire pour le sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous aimez votre père!... --Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon père que je vois penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me disait:--Tiens, mange et bois, je garde ma part --pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais qu'il n'avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît comme le digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois tout... et que j'aime... n'ayant que lui à aimer! --Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand coeur. Vous qui aimez votre père à ce point, vous n'avez pas hésité à m'apporter cette lettre qui l'accuse formellement... Pardaillan releva fièrement la tête. --C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j'ai consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c'est que je me réservais de défendre à l'occasion mon père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre. Songez-vous à vous venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la main... Le chevalier s'arrêta, frémissant. Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. Qu'eût-il dit s'il eût su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononçait le désespoir au coeur, s'il eût su qu'il aimait sa fille! --Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne peut exister pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est celui qui vient de m'arracher à un désespoir que les années faisaient plus profond. Si jamais je me rencontrais avec votre père, ça serait pour le féliciter d'avoir un fils tel que vous... --Ah! je puis vous dire maintenant que, si une parole de haine contre mon père fût tombée de votre bouche, c'est la mort dans l'âme que je fusse sorti d'ici! Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son secret. Il se hâta de continuer: --Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire que mon père a essayé de réparer le mal qu'il avait fait. --Comment cela? fit vivement le maréchal. --Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, ou plutôt, il me les a à demi révélées, à une époque où certes il ne pensait pas que je dusse avoir un jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, c'est M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; mais c'est lui qui la ramena à la mère, malgré les ordres qu'il avait reçus... --Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les choses ont dû se passer... il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte mon nom! Chevalier, je vais entreprendre la délivrance de la malheureuse femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un récit exact et détaillé de tout ce que vous savez? Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et comment, à sa sortie de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes. Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi Jeanne de Piennes et Loïse s'étaient-elles adressées à lui?... Il eut soin de glisser rapidement sur ce passage dangereux. --Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que j'avais vu rôder le duc d'Anjou et ses mignons autour de la maison de la rue Saint-Denis. Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous devrez demander compte de cette disparition. --Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. Il n'est pas homme à risquer un scandale. --Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition qui n'a cessé de me hanter. Je suppose qu'un hasard a pu mettre le maréchal de Damville en présence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos recherches du côté de l'hôtel de Mesmes. --Je crois que vous avez raison, fit le maréchal avec une violente agitation. Je vais de ce pas trouver mon frère. Mais, dites-moi, si vous ne m'aviez pas trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette délivrance? Pourquoi? --Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, je considérais comme un devoir de réparer en partie le mal dont mon père était responsable en partie... --Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle nature, chevalier. Pardonnez-moi ces questions... --Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal de Damville, reprit Pardaillan qui se hâta de laisser tomber cette inquiétante partie de l'entretien, j'imagine que la démarche est dangereuse... --Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, puisse-je le rencontrer! Et nous verrons de quel côté frappera le danger! --Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles... C'est d'elles seules qu'il s'agit! --Elles! fit le maréchal qui tressaillit. --Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra se porter le duc de Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui sait quels ordres il aura donnés! --Ma fille! balbutia François en pâlissant. --Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience. Laissez-moi faire! Je me charge, dès cette nuit, de savoir ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois que nous devrons ruser... --En vérité, chevalier, s'écria François, plus je vous écoute, et plus j'admire votre énergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand bonheur pour moi... --Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire? --Jusqu'à demain, oui! --Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au jour où j'aurai pu m'introduire à l'hôtel de Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y passe. D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi. --Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, je vous devrai plus que la vie... Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal l'embrassa tendrement. Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency. XXIII MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux homme, vers le soir d'une froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique auberge des Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes; l'autre paraissait être son écuyer. Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était détourné de son chemin pour s'arrêter aux Ponts-de-Cé. Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il tenait sans doute à ne pas attirer l'attention sur lui. Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-Cé. A tout moment, l'écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction d'Angers. Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant l'auberge et, sans descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour même. Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency qui esquissa un signe mystérieux. Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda vivement: --Vous venez du château d'Angers? --Oui, monseigneur. --Vous avez à me parler de la part du duc? --Quel duc, monseigneur? fit le cavalier. --Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse. --Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le maréchal, nous sommes fort surveillés... --Bon! Guise est-il encore à Angers? --Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc d'Anjou est parti hier. --Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente? --Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop préoccupé de ses mignons et de ses bigoudis. --Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?... --Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, à neuf heures et demie du soir, à l'auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal? --Je me souviendrai. --Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre toque. --Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce tout? --Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon absence ait été remarquée... --Allez, mon ami, allez... --Je vous serai reconnaissant de rendre compte à Mgr Henri de Guise que je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à lui corps et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence! --Ce sera fait. Comment vous appelez-vous? --Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu. Et Maurevert, ayant salué, se retira. --Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. Comment Henri de Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit son maître aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes précautions! Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et ses poètes célébrèrent la muse antique, et où le duc de Guise et ses acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi. Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans la chambre du maréchal. --Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'écuyer. --Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m'a creusé l'appétit. L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître. A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour. --Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu! --Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas! --Cette voix! fit Henri en tressaillant. --Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs. --Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'étable parmi vos vaches! --Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors! --Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner! --Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier, argotier! Le reste de la phrase se perdit dans une série d'interjections féroces, qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements. Henri était descendu rapidement dans la cour, et il aperçut deux ombres dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main experte en ce genre d'exercice. --A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste. Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier. Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit: --Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l'algarade, si vous y consentez. Le maréchal fit un signe de tête approbatif. --Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à distinguer dans l'obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens d'étriller de mon mieux prétend que je dois retirer mon cheval de l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable. --L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit l'aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer... --Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai, monsieur?... Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot! L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur qu'il supposait très riche, d'après la commande de son souper, se hâta d'allumer une lanterne. Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumière sur l'inconnu. --Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix. En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie et, jetant un coup d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre d'une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets. --Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, voyez cette tête fine, ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher à l'étable? Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura: --Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix! L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute voix; --Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de façons! Entre gentilshommes... En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, le maréchal de Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l'entraîna vers sa chambre. Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, se laissa faire sans prononcer un mot. Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant sur ses hanches, il prononça sans la moindre émotion apparente: --Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur! Puis, se dressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux plissés: --Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière fois que j'eus l'honneur de vous présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle un joli brun, monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux et terrible à la fois... Comme on change!... Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je dois dire qu'il n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je suis à peu près le même... C'est que, passé un certain âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ouï parler de vous, et toujours comme d'un pourfendeur _di primo cartello!_ Il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte plus les huguenots que vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous ai mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le coup de tête, ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'étais vaniteux, je m'enorgueillirais d'un élève tel que vous. Je ne le suis pas. Dieu en soit loué, mais je m'enorgueillis tout de même. --Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le plaisir de partager mon souper. Le maréchal de Dam ville s'assit et, d'un geste, invita son commensal à en faire autant. --Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel, étant ouvert, répandit dans la chambre une odeur de fines rillettes. --Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce soir! Damville le regardait d'un oeil pensif. --Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs, j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on dirait que c'est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un éperon en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont même pas la même longueur! --Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la misère! Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres. Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa main, il contemplait fixement son hôte. --Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis que je ne vous ai vu? --J'ai vécu, monseigneur. --Où avez-vous habité? --Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j'ai habité Paris pendant deux années environ. --Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté? --Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'étais donc à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle hôtellerie... j'étais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, c'était en octobre dernier... Le maréchal tressaillit. --Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et puis... bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la grande route du hasard et de l'inconnu!... --Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris à l'époque que vous dites. --Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur! --Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d'une aventure qui m'arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des truands, j'allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor... --Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier. ^ Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait. --Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous remarqué une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison. --Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison? Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les fantômes qui dormaient en lui: --J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier que je vois encore. Bel arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilité, dès que monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu'il se sauva sans même me dire merci; ça m'apprendra. Ce fut une trahison, je le confesse. --J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency; --Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat. --Je suis sûr que la mémoire va vous revenir! --En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu le regret de le quitter? --Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu. --Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à la bonne heure! Mais simplement pendu... je ne me serais pas donné la peine d'entreprendre d'aussi longs voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas que la douleur humaine pût trouver de tels accents; et je ne savais pas qu'il pût y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession tout entière; depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur? Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit: --C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire. J'en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m'avez trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon et digne gentilhomme. Écoutez-moi donc, car je veux vous faire des propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit. Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter pour vous qu'honneur et bénéfice. Pardaillan se dit à lui-même: --Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que je lui ai dit, il m'eût chargé, l'épée et le poignard aux mains... mais que peut-il me vouloir? --Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après un instant de réflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermeté de votre regard. Autrefois, vous étiez redoutable; maintenant, vous devez être terrible... --Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà tout! --Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; et ce furieux appétit d'aventures qui vous distinguait? --L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui manquent. --En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dîner tous les jours à votre faim... --Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et aventure. --Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute votre attention, car ce que j'ai à vous dire est de la plus haute gravité. Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant: --Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France? --Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste hère comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi! --Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole que nul ne connaîtra votre pensée... Pardaillan tressaillit. --Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: on dit le roi faible et méchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner des accès de fureur; on dit qu'il est sans pitié comme sans courage; voilà ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose: c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de véritables dévouements. --Si telle est bien votre pensée, je crois que nous pourrons nous entendre; vous êtes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse; au lieu de gaspiller ces qualités en piètres aventures de grand chemin, vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, à la place de ce roi maniaque, soupçonneux, impitoyable et malade, que diriez-vous d'un roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste, rêvant sans doute de s'illustrer, et par conséquent capable de donner à tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?... --Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le roi... --Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur? --De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai même pas eu peur de vous? --Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant de cette adroite flatterie. D'ailleurs, je dois vous prévenir que je ne vous demande pas une action directe, mais une action de seconde main. --Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous.. --Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue, j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, seul ou avec des indifférents, je me défendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi tandis que je garderai toute ma liberté d'action. --Je commence à comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans qu'on puisse connaître le cerveau qui a dirigé ce bras. --A merveille. La chose vous convient-elle? --Oui, si j'y trouve un intérêt. --Que demandez-vous? --Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas et démarches. --Vous toucherez cinq cents écus par mois tant que vous resterez à mon service pour cette campagne. Est-ce assez? --C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une récompense. --Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous? --Pour mon fils. --Eh bien, que demandez-vous pour ce fils? --Si la campagne échoue, une somme de cent mille livres qui lui seront assurées par donation. --Et si la campagne réussit? --C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi de notre choix? Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la digne récompense du fils de l'homme qui vous aurait servi. --Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je m'y engage dès à présent. Quant à la lieutenance, je m'engage à la mettre sur la liste des conditions que je compte imposer. --Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant... Quand voulez-vous que je me trouve à Paris? Le maréchal réfléchit quelques instants. --Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers jours d'avril. --On y sera, monseigneur, et même avant. --Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de connaissance ait été rencontrée par vous. --J'arriverai la nuit, dans la première huitaine d'avril. --Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire? --Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur. --Avez-vous besoin d'argent? Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L'écuyer sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table. --Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas goûté depuis fort longtemps. Une heure après cette scène, tout dormait dans l'auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s'endormir, l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu domicile. --Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de Guise eût payée au poids de l'or. Et l'autre se disait: --Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon enfant... XXIV LES PRISONNIÈRES C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers l'époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de Montmorency, que nous nous transportons à l'hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours. Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une vaste salle du premier étage. En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment ramené aux sentiments de sa jeunesse. Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s'empara d'elle, il comprit qu'il l'aimait encore. --Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? Pourquoi éprouve-je des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?... Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta à la porte. Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir. Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait d'écuyer, apparut. --Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, une grave nouvelle. Le frère de monseigneur est à Paris! Damville pâlît. --Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai suivi; il est en son hôtel. --C'est bien, laisse-moi. Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil, accablé! Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, d'une minute à l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable! --Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied ferme! ou plutôt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l'aime! Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!... Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à peu, le calma. Enfin, un sourire parut sur ses lèvres. Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il murmura: --Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen de m'assurer la fidélité de cette femme... nous verrons! En même temps, il se dirigea vers l'appartement où Jeanne de Piennes et Loïse étaient enfermées. Arrivé à la porte, il écouta un instant et, n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta en pâlissant: Jeanne et sa fille étaient devant lui! Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une étreinte comme pour se protéger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible effroi. Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s'avança en disant: --Vous me reconnaissez, madame? Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. Le rouge de la honte empourpra son front. Elle dit: --Comment osez-vous paraître devant cette enfant? --Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le maréchal. Je m'en félicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait récemment... tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir... M. de Pardaillan! LoÏse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux mains. L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernières limites de l'audace et décupla ses forces. --Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très calme, vous avez tort d'évoquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au pauvre bonheur qui me restait! Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Mais il se contint. --Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence, c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai à vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que notre entretien demeure de vous à moi. Je prie donc votre fille de se retirer. LoÏse jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne. --Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas! --Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous séparerons pas. Quoi que cet homme puisse dire, ta mère est là pour te défendre... Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne échouait. Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir à la violence. Mais il vit Jeanne si décidée qu'il eut peur. --Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et menaçante à la fois. Si j'avais voulu vous séparer de votre fille, je l'eusse déjà fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de la franchise. Ah! vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empêcher d'être ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si François vous a abandonnée lâchement, moi, je suis fidèle! Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les lèvres de Jeanne. --Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait qu'elle fût soulevée par tout son amour de jadis, misérable, c'est toi, c'est ta félonie qui nous a séparés. Mais sache-le, loin de moi, François me pleure, comme je le pleure! --Mère, mère! Je te reste! cria Loïse. --Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... et tu es bien maintenant mon unique trésor... Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mère et de la fille enlacées. --C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa voix un accent de modération. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous saurez à quel péril je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous sachiez ce que j'étais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans cet hôtel. Ce même péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une heure, une voiture vous transportera dans une maison où vous serez en parfaite sûreté... Adieu, madame! Un imperceptible mouvement de joie échappa à Jeanne. Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement. --Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri pendant le trajet seraient au moins inutiles... à moins qu'ils ne soient très dangereux... pour cette enfant. L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en présence de son redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle éprouvait une de ces terreurs qui paralysent la pensée. --C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue! En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que cet homme était encore ce qu'il était jadis. Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse mère s'était reprise à espérer. Et pourtant, elle savait qu'elle était au pouvoir d'Henri de Montmorency. En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où elles avaient été amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, ouvrant soudain la porte, était apparu à la mère et à la fille au moment même où elles échangeaient des conjectures sur cet étrange emprisonnement. Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours s'étaient écoulés sans qu'il osât risquer une nouvelle entrevue. Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait touché peut-être, le maréchal de Damville constatait que sa passion était plus violente que jamais. Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien toujours le même Henri qu'elle avait connu. --Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix. --Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme nous conduira, pourvu que nous ne soyons pas séparées? La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, et ce fut seulement sur le matin qu'elles s'endormirent, brisées, l'une près de l'autre. Un double événement empêcha le maréchal de Damville de donner suite, cette nuit-là, à son projet. Chose étrange, en quittant Jeanne de Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait porté le premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enlevées pour les soustraire à un péril lui paraissait magnifique. Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la certitude que François était à Paris, de vagues pressentiments que son frère pourrait bien venir à l'hôtel, le décidaient à cette séparation. Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa d'un ample manteau, posa sur sa tête une toque sans plume, passa un solide poignard à sa ceinture et sortit de l'hôtel. Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache et s'arrêtait au coin de la rue Traversière, devant la petite maison à la porte verte... la maison d'Alice de Lux! Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumière qu'il venait de remarquer à travers les jointures s'éteignit aussitôt. --On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le diable, il faudra bien qu'on m'ouvre! Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on craignit que le bruit n'attirât la curiosité sur cette maison qui avait absolument besoin qu'on ne s'occupât pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le sable du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix aigre se fit entendre: --Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet... --Laura! s'écria Henri. Une exclamation étouffée lui répondit. --Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous les diables, j'entrerai en sautant par-dessus le mur! La porte s'ouvrit aussitôt. --Vous, monseigneur! fit la vieille Laura. --Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?... --Depuis près d'un an... --Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens. Ça, je veux parler à Alice. --Elle n'est pas à Paris, monseigneur! --Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de son retour, l'autre matin, dans le Louvre. --Elle est repartie! reprit énergiquement Laura. --En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un mois. --Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en même temps qu'une forme blanche se dessinait sur le seuil de la maison. C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la salua avec une grâce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure se croyait en droit de laisser deviner. Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le maréchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux baissés, attendit que Laura fût sortie. --Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous êtes capable; tout cela parce que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à me dire? Le maréchal demeura un instant étonné. --Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de m'être ainsi présenté. Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pièce qu'il connaissait bien. --Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous d'abord, qui êtes plus belle que jamais... --Ensuite? --Ensuite cette place vide... cette place où se trouvait un portrait... --Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, pourquoi on a tardé à vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que j'existe... j'ai un amant. Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse ou bien sublime à Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne maîtresse. Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un aveu: ce fut un avertissement qui, en somme, était à l'honneur du maréchal, puisqu'on le supposait capable de discrétion absolue. --Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il disait une grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oublié pour comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez conservé votre bonne volonté. --Elle vous est acquise. --Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit Henri qui, sur un signe d'Alice, prit place dans un fauteuil. A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en étouffant un cri. Elle saisit le maréchal par un bras, et, avec une vigueur centuplée par quelque effroyable danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma la porte. A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée. --Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!... Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac... En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s'appuyait à un fauteuil. --Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer. --Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque émotion... --Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; l'émotion de vous voir, la joie... Elle se raidit convulsivement et parvint à donner une physionomie naturelle à son visage. Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui se passait dans l'esprit du jeune homme. --Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; voici que j'ai failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami. --Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque j'approche de cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, et une joie puissante qui me soulève, me transporte... Alice se rassurait, et songeait: --Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe après tout! Il ne verra pas Déodat... il ne le reconnaîtra pas... --Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, reprit le comte. --Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse... --Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les heures de charme auxquelles vous m'avez habitué... --Je ne vous verrai pas demain! --Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure, à une fort grave réunion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne veux rien avoir de caché pour vous... Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et, sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit affolé: Comment l'empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende pas? --N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que ce soir... --A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de vous que des paroles d'amour... --Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, vous devez être celle pour qui il n'y a point de secret en moi... --Parlez plus bas, je vous en supplie... --Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?... --Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces, Songez que ma tante est curieuse... et bavarde... --Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas! A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut. --Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques minutes... Je veux profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser seule... --Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors d'elle. --Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous défiez donc de moi?... --Moi! é'écria-t-elle dans un élan, me défier de vous!... Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura: --Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite... L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se fermer très fort. --Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter de ma confiance et de mes secrets... Elle fit une dernière tentative désespérée. --Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la montrer... Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front. Mais, dans ce coeur généreux, le respect de celle qu'il considérait comme sa fiancée s'imposa aussitôt. --Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de Condé... Ils se sont réunis rue de Béthisy... --Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son âme. --Sans compter quelqu'un que nous attendons... le maréchal de Montmorency! Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'eût pas été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout près de lui, derrière une porte... --Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!... --Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... je ne me sens pas bien... Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu'elle possédait au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait, Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être la première porte venue... celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency! --C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent de ces vapeurs... --Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces inquiétants malaises s'en iront... --Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé... --Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit, c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos conditions... Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort, courut à la porte en disant: --Silence! Voici ma tante!... Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet. Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût demandé pourquoi elle n'avait pas entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire. Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de rentrer. --Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commencée, nous n'aurons pas demain notre bonne soirée. --Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous conduise!... Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa fiancée. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. --Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments m'assaillent... --Enfant! Enfant!... --M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la question. --Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela? --Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Déodat, je t'en supplie en grâce, veille sur toi! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: Défie-toi de ta fiancée!... Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser: --Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que, dans un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'échapper une parole imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... jure! jure... --Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit? que sais-tu?... --Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles réalités... Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour. --Oui, chère adorée, tu as ce serment!... Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'éloigna dans la nuit. Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait entendu. Tout!... Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu épargner les huguenots. La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre... Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort... Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur possible. Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé. Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud. Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son manche bien en main. Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce bras se trouvât armé. Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main gauche. Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, elle avait résolu de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de l'autre, causant bien tranquillement. --Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas écouté; et, tandis qu'il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice... Le premier mot du maréchal de Damville fut: --Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit ici. Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela. Un geste d'effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le maréchal vit luire le poignard... Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d'un pas, iî dit tranquillement: --Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne me quitte jamais et contre laquelle s'émousserait votre poignard. Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie qu'elle ferma. Elle s'appuya contre cette porte, et répondit: --Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va m'obliger à une lutte répugnante où je risque d'avoir le dessous, mais je suis forcée de vous tuer! Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha solidement dans sa main; et elle fixa sur le maréchal un regard intrépide. Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât entre Alice et lui. --Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte entre nous deux ne saurait être douteux. --Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l'un des deux meure ici. --Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous tuerai. Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu'il avait compris son désespoir. --Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, je vous déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris. Un tremblement agita la jeune femme. --Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre toute sécurité... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier? Elle secoua rudement la tête. --Je ne crois pas à votre parole, fit-elle. Henri pâlit légèrement. --Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en amis. Je devine en vous un furieux désespoir d'amour. Vous avez été ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous intéressant à peine aux questions de coeur. Or, vous voici changée. Pour que vous ayez vis-à-vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que vous aimiez de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, vous supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous déclare: vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte de Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est simplement à mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre vie, pour lequel vous voulez mourir!... Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche. --Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je me trompais, ce que j'ai à vous dire n'aurait plus de signification. Alice, vous ai-je bien comprise? --Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que j'aime ainsi. --Bon. Nous allons donc nous entendre. Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe. --C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je suis si patient, pourquoi je m'exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? Pourquoi j'ai besoin de vous? Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien une lueur humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le maréchal saisit cette lueur. --Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage tout à l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre moi-même. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce? Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession de mépriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi, est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que j'aime me déteste, me méprise, me hait! Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente et si communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle décroisa ses bras qui retombèrent le long de ses hanches puissantes. Les doigts crispés sur le poignard se détendirent. L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant. Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de la douleur, eût souri de son triomphe. Mais Henri était sincère. Et c'était cette sincérité qui désarmait Alice. Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du désespoir d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gré à gré avec cet homme. Elle s'avança vers lui la main tendue. Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l'évocation de son amour dont il ne s'était jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier le but de sa visite. --Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur. --Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde. Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent avec une égale expression de pitié. Le maréchal, plus calme, continua: --Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis emparé de la femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne m'échappera pas. Je venais vous demander le service --De me constituer sa gardienne! --Oui, répondit violemment le maréchal. De nouveau, ils se mesurèrent du regard. --Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre amant, vous pouvez faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prévenant le maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accusée! Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, produisirent sur Alice une indicible impression. Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu'on lui destinait, elle frémit d'horreur. --Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon frère! que j'aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette femme de ma passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, voici le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible, incorruptible... ou sinon... --Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse. --En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l'envoie à l'échafaud. --Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta: --Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous n'aimez pas! Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche se crispa comme une imprécation. --Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de l'infamie!... Le maréchal s'inclina profondément devant elle. --Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, Je serai ici. Disposez tout pour vous assurer de vos prisonnières. Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante, tomba à genoux et haleta. --Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever dans cet abîme de honte!... --Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable. Alice fit un bond terrible et se retourna. Panigarola était devant elle. --Le moine! bégaya-t-elle à demi folle. Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux... XXV LE PÈRE ET LE FILS A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter, continua sa course. L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en murmurant: --Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir! Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit: --Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir. La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit: --Vous venez des Ponts-de-Cé? --Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers. --Alors, vous êtes Pardaillan. --J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous? --C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a choqué. --Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le moins du monde. --Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service, quand vous voudrez, M. de Pardaillan. --Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une querelle refroidie. --Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier. Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà dégainait: --Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car vous êtes attendu. Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement. --Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous conduire à la chambre qui vous a été préparée. Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût pas été convenu entre eux. On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande belle chambre. --Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper? --Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris. --Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit. --Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel? --Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu. Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer à double tour. --Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme! Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela: --Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!... Telle fut la première pensée de Pardaillan. Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud... --A moins, murmura-t-il, que cette conspiration n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je suis pris. Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore emplit la chambre. Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour. --Tiens! fit-il, je ne suis pas mort! A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise nuit que son prisonnier. --Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit. --Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu. --Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable. --Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur. --Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre... Pardaillan fit la grimace. --Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part! --J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez me demander deux choses... --Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur vous pour m'aider? --Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit enlevé pendant le trajet. --Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel... --Ah! le trésor sera dans une voiture? --Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait d'approcher... --C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition a-t-ellc quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os? --Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris... --Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en baissant la voix. --Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt. --Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je redoublerais de précautions. --Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez escorter... une couronne. --Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!... Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda: --Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel? --C'est exact! dit le maréchal. --Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt. Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se dit: --Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite, moi! Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui descendait vers la cour. Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré. Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant. Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya du mieux qu'il put. Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence. Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire. --Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il. --Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de Monseigneur m'a remis. --Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.--Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient ce sac? --Oui, mon officier: six cents écus. --Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents! --C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier. --Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir ce sac. --C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant. --Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire à ma santé. --Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous promets de boire demain vos écus. --Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui? --J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute la journée. --Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?... --Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans m'éloigner. --Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus. --Je les tiens. --Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!... Le laquais ne bougea pas. --Eh bien? fit Pardaillan. --J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la disposition de monsieur l'officier. Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma. Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier. --Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il. --Didier, pour vous servir, mon officier. --Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te désaltérer au-dehors. Le laquais secoua la tête et répondit: --Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose de pis encore. --Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit en paradis. En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant une main sur l'épaule: --Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de dormir? --Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir. --Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc comme mon ombre? --Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur l'intendant. --Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler? --Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout. --Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps! En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le bâillonnait solidement. --Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort. Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le silence forcé du suppliant. --Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé de tes agaçants--monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à m'obéir? Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obéissance la plus fidèle. --Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette... Tu vas revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur. Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: car le pauvre homme, tout tremblant, n'y fût pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais. --Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan. Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour. --Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux oreilles.... Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir. Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'était l'écuyer qui accompagnait le maréchal pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé. Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant d'après, il était rejoint par l'homme: --Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'écuyer. --Dort! souffla laconiquement Pardaillan. L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit et referma la porte en disant à voix basse: --C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, viens me prévenir. Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés, et descendit le grand escalier. --Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux. Allons! à la découverte!... Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre. --Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il. Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'étroit palier du premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d'entrer dans les appartements du maréchal. Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu'à travers cette porte un bruit de voix lui parvint. Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très nettement, il entendit prononcer son nom à diverses reprises. A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier, une chaise sans armoiries s'arrêtait devant l'hôtel de Mesmes; un homme en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel. Sans doute, c'était un personnage d'importance, car il fut introduit à l'instant même dans le cabinet du maréchal de Damville. Celui-ci, en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, en disant à voix basse: --Vous ici!... quelle imprudence!... --L'imprudence eût été plus grande encore si je m'étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu aujourd'hui. Il y va de notre tête à tous... --Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air effaré de son visiteur, ne put s'empêcher de pâlir. Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la Bastille. --Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal. --Sommes-nous seuls? --Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, venez. Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui faisait suite à son cabinet. --Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l'hôtel par mon cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte. --Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret. --Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal. --Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière réunion de l'auberge de la Devinière. --Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il? --Pardaillan, dit Guitalens. --Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise et rude? --Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme. --En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parlé! --Son fils? fit Guitalens sans comprendre. --Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a surpris notre secret à l'auberge de la Devinière; un mot d'abord: êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot? --Oui; je le crois du moins. --En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su? --Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m'a été amené; on m'a recommandé de le surveiller étroitement... --Mais alors, la question est des plus simples. --Comment cela? --Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille? Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser partir. Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n'était pas devenu fou. --Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'il vous apparaît. --Le Ciel vous entende! fit Guitalens. Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs. --Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant. --Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout prix nous attacher ce jeune homme. J'en fais mon affaire. --Vous le connaissez donc? --Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, et cela suffit; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prévenir le duc de Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir. --Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; je commence à respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes à la Bastille. --Soyez donc tranquille; demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux à en faire... Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus rassuré qu'il n'en était sorti. A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et lui disait: --Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arrivé; un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit. Choisis. --Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en être quitte à si bon compte. Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac. --Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant que je suis réveillé, comme il t'en a donné l'ordre tout à l'heure dans le couloir... Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit son verre comme s'il eût été occupé à boire, et attendit les événements. Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait complètement modifié ses idées; car nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l'entretien qui venait d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la Bastille. Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que le maréchal tenait à lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils l'absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le je